Cette thèse retrace l'histoire de la Primrose League, mouvement conservateur fondé en 1883 et disparu en 2000. Dédiée à la défense de l'Église, de la monarchie et de l'Empire, la Primrose League est devenue à l'époque victorienne le premier mouvement politique de masse en Grande-Bretagne, mais après la Première Guerre mondiale, la League a été affectée par un processus de déclin. Sur l'ensemble de la période, on a défini les personnels et les méthodes de la League, ainsi que l'implantation géographique et la composition sociale du mouvement. La Primrose League est aussi considérée comme une institution ayant incarné une certaine forme de conservatisme, désignée sous le terme d'unionisme. En contrastant la Primrose League avec le reste de la mouvance conservatrice, on fait apparaître le déclin de l'unionisme dans les rangs conservateurs, un processus qu'on décrit à partir de la période où l'unionisme est l'approche dominante au sein du parti jusqu'à celle où cette forme de conservatisme disparaît.
Mots-clés : Conservatisme - Impérialisme - Benjamin Disraeli - Unionisme - Institutions partisanes - Idéologie conservatrice - Winston Churchill - Antisocialisme - Aristocratie - Socialisation politique
This thesis is about the rise and fall of a conservative movement, the Primrose League, which was created in 1883 and disbanded in 2000. Devoted to the defence of Church, Monarchy and Empire, the Primrose League became the first political mass movement in Britain in its Victorian heyday, but it gradually declined after the First World War. In this thesis, the personnel and methods of the League are defined over the whole period, along with the geography and social composition of the movement. The Primrose League is also considered as an institution propagating one particular form of conservatism, which is defined as unionism. By contrasting the Primrose League with other conservative factions, the thesis aims at charting the decay of unionism in Conservative ranks, from its status as the dominant political idiom in Victorian Britain to its disappearance from conservative rhetoric.
Keywords: Political parties - Conservatism - Imperialism - Benjamin Disraeli - Unionism -Conservative ideology - Winston Churchill - Antisocialism - Aristocracy - Political socialisation
à M. le professeur Jean-François Gournay, pour ses encouragements, sa sollicitude et son regard critique ;
à tous les membres de l'Atelier Septentrional de Recherche en Civilisation Britannique (ASERCIB), pour le soutien qu'ils m'ont apporté ;
à mes camarades thésards lillois ;
au Ministère des Affaires étrangères, pour la Bourse Aires Culturelles attribuée au début du projet de recherche ;
au personnel des bibliothèques de recherche de la British Library of Political and Economic Science, de la British Library et de la Milnet Library (Londres), du Gloucestershire Record Office (Gloucester), de la Reading University Library (Reading), de la Bodleian Library (Oxford), du Cumbria Record Office (Kendal), du Lancashire Record Office (Liverpool et Preston), du Yorkshire Record Office (Huddersfield) et de la Bibliothèque universitaire de Lille 3, pour leur savoir-faire et leurs suggestions ;
à tous les anciens membres de la Primrose League qui ont bien voulu répondre à mes questions ;
à Kieron Stanley (University of Bristol), Tony Howe (London School of Economics), Kathryn Rix (Oxford), Gordon Bannerman (London School of Economics), Miles Taylor (University of Southampton), Clarisse Berthezène (Paris 3), Rémi Lefebvre (Lille 2), Loïc Blondiaux (Lille 2), Gilbert Millat, Richard Davis, Emmanuelle Avril, Daniel Becquemont (Lille 3), Emmanuel Roudaut (Valenciennes), Martine Spenski (Clermont-Ferrand) et Jean-François Moisan (Nanterre) pour leur aide et leurs conseils ;
à Mr and Mrs John Askill (Leamington Spa), Mr and Mrs Bill Pollard (Stockport), M. et Mme Bergues (Liverpool), Mr Kenneth Nwagbogu, sir David Henderson-Stewart, Mr Samuel Low, Mme Magda Simon, M. Guillaume Daudin, Ms Thi Minh Ngo, M. Jérôme Destombes et Mr Matias Fagerlund (Londres) pour leur hospitalité lors de mes séjours en Angleterre ;
à mon père et à ma mère, René et Monique Vervaecke, anglicistes, anglomanes et versionneurs ;
au personnel de la Crèche Crépin Roland ;
à Noé ;
à Charlotte.
Introduction 9
Arrière-Plan : Les conservateurs, la démocratie et les partis politiques
des années 1830 aux années 1880 21
Première partie : La Primrose League et l'unionisme triomphant, 1883-1903 57
Deuxième partie : La Primrose League et la crise du conservatisme, 1903-1922 183
Troisième partie : Déclin et survivance d'un appareil partisan :
La Primrose League dans l'entre-deux-guerres 289
Épilogue : La Primrose League, 1940-2003 333
Conclusion 361
Bibliographie 373
Annexes 401
Sommaire 529
Index 532
Cette recherche trouve son origine dans un mémoire de maîtrise soutenu en 1998 à la London School of Economics. Ce travail portait sur les paniques d'invasion qui se sont emparées de la Grande-Bretagne au milieu du dix-neuvième siècle suite à l'arrivée au pouvoir de Napoléon III. Dans le cadre de ce mémoire, on s'était particulièrement intéressé à la répercussion la plus notoire de ces paniques d'invasion, à savoir la constitution de nombreux régiments de volontaires vers 1859 et 1860. Ce qu'on avait interrogé à travers le mouvement des volontaires, c'était les formes prises par le patriotisme populaire au milieu de l'ère victorienne. Ce premier travail avait ensuite été complété dans le cadre d'un DEA soutenu l'année suivante à Lille III. Centrées sur la même période que nos recherches initiales, ces recherches portaient sur le rôle de figure-repoussoir joué par la France dans l'Angleterre victorienne des années 1840 aux années 1870. Érigée en contre-exemple de la Grande-Bretagne en termes politiques, sociaux, diplomatiques et constitutionnels, la France s'avérait, d'après nos conclusions, constituer un ressort central de l'identité nationale britannique à l'époque.
Au tout début de ce projet de thèse, il avait été prévu de poursuivre notre travail sur le patriotisme et l'identité nationale britannique en interrogeant les manifestations ultérieures, victoriennes et édouardiennes, de ces deux phénomènes. Pour accomplir ce travail, on avait initialement retenu comme objet d'analyse les diverses célébrations publiques émaillant une période qu'on envisageait aller du milieu du dix-neuvième siècle jusqu'en 1914. Expositions universelles, couronnements et funérailles nationales devaient offrir le matériau nécessaire à la compréhension des avatars successifs de l'identité nationale, dont ces cérémonies publiques devaient à nos yeux constituer la manifestation.
Devant l'ampleur d'une telle recherche, nous avons finalement choisi de restreindre notre propos à un objet précis. C'est pourquoi on s'est alors orienté vers la Primrose League, un mouvement de masse, patriotique, d'obédience conservatrice mais indépendant du parti conservateur, présentant l'avantage d'avoir été le pourvoyeur, auprès des publics victoriens et édouardiens, d'une sociabilité festive glorifiant une certaine forme d'identité nationale. La Primrose League, apparue en 1883, était en effet rapidement devenue le principal mouvement conservateur dans le pays, au point d'éclipser en termes d'adhérents le reste des institutions et partis politiques existant à l'époque en Grande-Bretagne. En 1900, la Primrose League revendique en effet un million de membres, tandis que les antennes locales du mouvement, désignées sous l'appellation d'habitations, couvrent la quasi-totalité du territoire britannique.
Quel type d'identité nationale la Primrose League véhiculait-elle au juste? Impérialiste, la Primrose League exalte tout d'abord la nature impériale du pays et s'oppose à la politique autonomiste que comptent alors mener les libéraux au sujet de l'Irlande. Loyaliste, la League compte rallier ses membres à la défense de la monarchie. Constitutionnaliste, elle défend les institutions politiques du pays, dont l'évolution graduelle aurait permis à la Grande-Bretagne d'être épargnée par les secousses politiques subies par les autres nations européennes au cours du dix-neuvième siècle. Traditionaliste, la League, qui s'appuyait en large partie sur des cercles dirigeants issus de la noblesse, entendait aussi perpétuer la déférence dont avaient jusqu'alors bénéficié les élites aristocratiques. Pour ces élites, toute la problématique de la fin du dix-neuvième siècle consiste à garantir que l'ordre social et politique traditionnel ne soit pas remis en question par les réformes électorales de 1867 et de 1884, qui accordent à un électorat accru le droit de participer à la sélection des personnels politiques. Au sein de la League, l'importance de la notion de tradition se reflète aussi dans la terminologie médiévale employée pour désigner les diverses catégories de membres, les cadres masculins recevant le titre de Chevaliers, leurs homologues féminines celui de Dames. Enfin, les principes défendus par la League incluent aussi une dimension religieuse, car le mouvement entend s'opposer à la sécularisation scolaire proposée par certains des représentants des milieux radicaux comme Joseph Chamberlain et à l'athéisme affiché, par exemple, par Charles Bradlaugh, député de même sensibilité politique.
Comme on le voit à ce bref descriptif, l'identité nationale telle que la conçoit la Primrose League doit être considérée dans sa dimension partisane. À la différence des cérémonies publiques qu'on avait tout d'abord pensé étudier, la Primrose League appartient pleinement au champ politique, en dépit des prétentions du mouvement à échapper au jeu partisan. C'est pourquoi il a paru nécessaire d'aller au-delà de la problématique identitaire que suggérait notre intérêt pour le patriotisme et d'interroger la League en tant que mouvement politique. Cette démarche s'imposait d'autant plus qu'avant l'émergence de la Primrose League en tant que mouvement de masse, le parti conservateur n'était doté d'aucune instance comparable. Avant la Primrose League, le parti conservateur disposait certes de réseaux partisans, mais leur développement dans le pays était inégal et balbutiant. Dans une certaine mesure, on peut donc envisager la League comme l'institution politique qui a permis aux conservateurs de s'adapter à la nouvelle donne démocratique instaurée en 1867 et en 1884, car à ses débuts, la League est un véritable phénomène de mode, et suscite un engouement massif auprès du public victorien.
Avec la League, la seule perspective identitaire ne permettait donc pas de rendre compte du phénomène patriotique, et il paraissait alors fondé d'intégrer à une présentation du mouvement la place occupée par ce dernier dans l'évolution des structures partisanes en Grande-Bretagne. Aux considérations d'ordre symbolique que sous-tend l'analyse du patriotisme formulé par la League devait s'ajouter une analyse des éléments d'ordre social, institutionnel et politique caractérisant ce mouvement. C'est pourquoi on a choisi de considérer la Primrose League à la fois comme entreprise et comme institution politique. Comment définir ces deux notions ?
Quel est l'intérêt de rendre compte de la League en tant qu'entreprise politique ? Ce mouvement n'a pas seulement été une institution productrice d'un certain discours patriotique, car il s'agit aussi d'une entreprise politique, dont il convient de cerner les personnels, les ressources, les méthodes et l'implantation. En utilisant le terme d'entreprise politique, on se réfère à un certain type d'organisation politique apparu vers la fin du dix-neuvième siècle en Europe. L'entreprise politique est alors le corollaire du processus de professionnalisation qui affecte les personnels et les appareils politiques en France comme en Grande-Bretagne. L'entreprise politique se distingue des formes plus anciennes d'organisations politiques, comme les comités électoraux, en cela qu'elle est permanente. C'est de ce fait un objet distinct des réseaux de clientèles employés par les notables. Dans un contexte de démocratisation du système politique, l'entreprise politique offre donc aux personnels politiques un nouveau registre d'action et des ressources qu'on peut désigner sous le terme de capital politique, par opposition au capital social qui avait jusque là fondé la légitimité des notables. 1
Dans un tel contexte, la Primrose League est un cas d'étude particulièrement pertinent si on le place en regard d'un questionnement sur la modernisation de l'espace politique. En effet, jusqu'à présent, l'historiographie a surtout considéré les implications d'une telle évolution dans le cas des mouvements politiques de gauche, car ces derniers, ouvrant le champ politique à des acteurs souvent dépourvus de capital social, apparaissent comme des instruments d'autant plus nécessaires aux politiciens issus des couches sociales qui font alors leur entrée en politique. Le cas de la League permet quant à lui d'observer la manière dont les anciennes élites aristocratiques se sont adaptées à la nouvelle donne politique. En offrant aux notables aristocratiques qui la soutiennent des répertoires d'action proprement politiques, la League permet en effet à ces derniers de convertir en ressources politiques le capital social qui avait jusque là fondé leur légitimité. Or, c'est là un aspect de l'évolution des structures partisanes qui a largement été négligé et qui peut expliquer comment, en Angleterre, l'aristocratie conservatrice est parvenue à maintenir son pouvoir politique jusqu'à une date avancée. 2 Le pouvoir exercé jusqu'en 1914 par les élites aristocratiques a été signalée dans une étude antérieure. 3 Avec la League, il est possible de décrire comment s'est opérée cette " persistance de l'Ancien Régime ".
L'historiographie du conservatisme britannique légitime elle aussi la perspective qui consiste à envisager la League comme une entreprise politique. Comme le déplore Martin Pugh dans son ouvrage consacré à la League, l'histoire des tories a souvent négligé les milieux partisans sur lesquels s'est appuyé le parti. 4 On peut attribuer cette négligence au succès même des conservateurs. En effet, comme, depuis les années 1880, ces derniers ont exercé le pouvoir bien plus souvent que leurs adversaires libéraux et travaillistes, en conséquence, les historiens du conservatisme ont eu tendance à prêter attention au conservatisme en tant que pratique gouvernementale. Qui plus est, comme la structure même du parti semble magnifier le pouvoir des dirigeants, la base conservatrice reste souvent dans l'ombre, car on lui prête une déférence à l'égard de ses chefs plus marquée que dans les autres partis. 5
Outre ces facteurs historiographiques, une telle analyse de la Primrose League est justifiée par certaines des caractéristiques propres au mouvement. Tout d'abord, la League a accueilli en son sein une proportion majoritaire de membres féminins, et un grand nombre de conservateurs d'origine modeste, ce qui rend légitime une analyse détaillée des milieux auxquels la League s'est adressée, puisque cet aspect du mouvement en fait toute l'originalité à la fin du dix-neuvième siècle. La League, en tant qu'entreprise politique, se prête en outre à une approche sérielle et quantitative. Du fait de la durée de vie de la Primrose League, qui disparaît en 2000, et de la diversité des milieux sociaux et des régions où elle s'est implantée, les registres du mouvement nous permettent de suivre les fluctuations en termes d'adhérents et d'implantation, ainsi que les vicissitudes financières et organisationnelles rencontrées par les entrepreneurs tory qui dirigent la League. Enfin, considérer la League comme entreprise politique nécessite d'interroger aussi le fonctionnement institutionnel du mouvement, puisqu'il faut rendre compte de la forme particulière d'organisation politique qu'incarne la League. C'est pour cette raison qu'on a décidé de prêter attention à la structure du mouvement, en particulier aux rapports de pouvoir au sein de la hiérarchie, incarnée par l'instance dirigeante de la League, le Grand Conseil, et aux divers personnels prenant part au mouvement. La définition des aspects fonctionnels, hiérarchiques, géographiques et sociaux du mouvement est au bout du compte censée faire apparaître les pratiques spécifiques à la League. En effet, la League en tant qu'entreprise politique sert de cadre à diverses activités, électorales, festives, éducatives et politiques, qu'il conviendra de définir. Or, ce qui fait de la League une entreprise politique très particulière, c'est d'une part la pluralité des pratiques exercées en son sein, et d'autre part la variété des publics qui y prennent part. Au sein de la League, en effet, on observe la participation de divers segments de la population, électeurs, non-électeurs, hommes, femmes, enfants, sympathisants conservateurs ou radicaux. Or, ces divers publics qui participent aux multiples activités du mouvement permettent aussi de considérer la League comme un mouvement d'intégration sociale, c'est-à-dire comme une institution politique totale, qui n'est pas simplement un instrument entre les mains de politiciens désireux de perpétuer leur domination électorale. 6
En mettant l'accent sur les pratiques de la League, sur son fonctionnement et sur les milieux qu'elle a fédérés, on compte cerner la place de ce mouvement dans l'évolution des appareils politiques, en mettant en regard les spécificités de la League avec celles des autres organisations présentes dans le champ politique au cours de la période.
Mais on compte aussi considérer la League en tant qu'institution politique. Si on se réfère à cette notion d'institution, c'est qu'elle permet de faire surgir des éléments d'ordre symbolique et idéologique, absents d'une analyse limitée aux seules pratiques. Par institution, on entend un groupe politique particulier, exprimant une culture politique qui lui est propre. En tant qu'institution politique, on considère que la League est aussi un site où se trouve formulée une certaine forme de conservatisme. En tant qu'institution issue des circonstances particulières de la fin de l'époque victorienne, la League incarne en effet une certaine culture politique conservatrice. 7 On a choisi de désigner la culture politique propre à la League sous l'appellation d'unionisme. Quelles sont les raisons qui justifient l'emploi d'une telle terminologie? Tout d'abord, le terme est justifié par la terminologie conservatrice de l'époque, car, jusqu'aux années 1920, c'est ainsi que les conservateurs se décrivent. Ce terme nous est aussi paru approprié dans la mesure où il permet d'englober les divers registres idéologiques sur lesquels repose le mouvement. Tout d'abord, la League est unioniste en matière impériale, puisque le mouvement est fondé afin de préserver l'intégrité de l'Empire. Unioniste, la League l'est aussi en matière religieuse. Comme on le précisera par la suite, la Primrose League entend en effet défendre la religion et unir sous la même bannière l'ensemble des obédiences religieuses. Enfin, la culture politique de la League est unioniste dans le domaine social, puisque le mouvement est censé rassembler tous les groupes sociaux du pays de manière à endiguer d'une part l'atomisation du corps électoral suite aux réformes électorales victoriennes, et d'autre part la rhétorique de lutte des classes que commencent alors à diffuser certains mouvements politiques, radicaux ou socialistes.
Dans une certaine mesure, on peut donc considérer que la Primrose League a constitué un instrument de légitimation de l'ordre social et politique caractéristique de l'Angleterre victorienne. 8 Le discours public de la League contribue en effet à renforcer tour à tour l'ordre politique, social, économique et culturel dans lequel elle est apparue. Dans le domaine politique, il s'agit pour la League de vanter le prestige, l'ancienneté et la solidité des institutions politiques du pays. La League s'emploie ainsi à consolider les institutions en place, la monarchie, les Communes et la Chambre des lords devant être défendues contre l'éventuelle domination que pourrait exercer sur ces institutions un exécutif tout-puissant. En matière culturelle, la League repose sur une glorification de la tradition, en faisant sienne l'exaltation du médiévalisme, qui est alors en pleine vogue dans le pays. La League justifie ensuite l'ordre social, en tâchant de préserver la déférence des populations les moins aisées à l'égard de leurs chefs de file aristocratiques, et en magnifiant la convergence des intérêts propres aux divers groupes sociaux. C'est pourquoi le mouvement est idéologiquement requis de recruter le plus large éventail social de membres, afin d'incarner de la manière la plus convaincante l'unité de vue entre pauvres et nantis. Enfin, la League oeuvre à la légitimation de l'ordre économique en inscrivant ce dernier dans le domaine moral, la pauvreté étant considérée comme une défaillance spirituelle de l'individu. Indépendant et vertueux, le type de travailleur construit par la League est largement inspiré d'une vision économique proche de Samuel Smiles. Avec la League comme avec Smiles, le travailleur est censé fonder sa respectabilité sur la sobriété et l'épargne. Consciente des soubresauts de l'économie victorienne ou édouardienne, la League y répond en incluant au sein de ses répertoires d'action des initiatives collectives à caractère paternaliste et caritatif. La Primrose League est donc représentative d'un point de vue victorien sur la pauvreté, sur les responsabilités de la classe possédante et sur la nécessaire entreprise de moralisation de l'individu sur laquelle doit se fonder l'action sociale.
Si on reconnaît ici, à travers les références au paternalisme, au médiévalisme, à la défense de l'aristocratie et de la religion, des éléments constitutifs de la société victorienne, il faut signaler que la League, au cours de son existence ultérieure, est demeurée fidèle à une telle vision de l'ordre social et politique. Ce faisant, la League en est venue à représenter une forme de conservatisme distincte d'autres courants conservateurs qui apparaissent au début du vingtième siècle, et qui par exemple trouvent légitime et nécessaire l'intervention accrue de l'État dans la sphère sociale et économique.
Comme, par la suite, la League est restée tributaire de cette culture politique unioniste, ceci nous a conduit à constater le décalage croissant entre l'unionisme de la League et l'évolution globale du conservatisme sur l'ensemble de la période. En raison du conservatisme propre à la League, on a donc choisi de placer le mouvement en regard des autres appareils conservateurs qui lui sont contemporains. Cette inscription de la League dans le contexte plus large des réseaux conservateurs nous a permis de mieux cerner les spécificités du conservatisme défendu par la League, et de comprendre la manière dont s'est progressivement effectuée la marginalisation de la culture unioniste du mouvement. Dans cette perspective, l'analyse institutionnelle de la League, qui en décrit le fonctionnement interne, est complétée par une approche relationnelle, qui décrit les rapports que la League entretient avec d'autres éléments de la mouvance conservatrice. La finalité de cette démarche est de déterminer les liens qui unissent la League aux autres composantes de la mouvance conservatrice, et de déceler la manière dont, au fil des années, la culture unioniste de la League s'est trouvée contestée puis marginalisée.
Cette démarche s'est avérée d'autant plus nécessaire que l'historiographie a peu rendu compte des divisions au sein des milieux conservateurs. Mais en définissant la culture politique spécifique à la League et en la confrontant aux formes concurrentes de conservatisme déployées par les autres segments de la mouvance conservatrice, on compte faire surgir la pluralité des courants qui ont animé le parti conservateur sur la période. Cet intérêt pour les diverses idéologies conservatrices, qui se manifestent de l'apogée victorienne et édouardienne de la Primrose League jusqu'à sa disparition en 2000, est donc fondé sur une volonté d'inventorier, au-delà du cas d'espèce que constitue la League, les diverses formes de conservatisme qui se sont succédées au cours de la période.
Si on a jugé bon de s'intéresser aux diverses idéologies conservatrices, c'est aussi parce que l'historiographie tend à minimiser le caractère idéologique du conservatisme, tandis que certains conservateurs reprennent à leur compte ce même refus de l'idéologie, qui n'en constitue pas moins une posture idéologique.
Historiens et apologistes du conservatisme ont en effet souvent relégué les questions d'ordre idéologique à la marge de leurs préoccupations. Ainsi, un analyste récent du conservatisme affirmait que " le conservatisme n'est pas un système politique, et certainement pas non plus une idéologie ". 9 De même, dans un entretien avec Anthony Seldon, John Ramsden réfute l'idée selon laquelle les penseurs du dix-neuvième siècle ont exercé une influence marquée sur la pratique politique du parti conservateur victorien. 10 Cette posture anti-idéologique révèle en fait la place de l'idéologie dans la démonologie du conservatisme, et la valorisation du sens commun ou du savoir-faire empirique que revendiquent plutôt les tenants du conservatisme. En stigmatisant l'idéologie, les conservateurs accréditent leurs prétentions à être le parti de gouvernement naturel, guidé par le pragmatisme, le souci du précédent et le refus des " théories abstraites " développées par les radicaux d'abord, puis par les socialistes. Jusqu'aux années 1970, Ian Gilmour déclarait qu'en aucun cas on ne pouvait considérer le conservatisme comme une idéologie ou une doctrine. 11 Ainsi le conservatisme en vient à être considéré comme reposant sur " une méfiance vis-à-vis d'une approche purement intellectuelle de la politique ". 12
À ce titre, il est symptomatique que dans l'historiographie conservatrice la prime est accordée aux études biographiques portant sur les élites du parti et leur rôle dans les couloirs de Westminster, aux dépens d'un questionnement sur l'idéologie qui anime ces élites et leurs partisans anonymes. Certes, l'attrait pour le genre biographique dépasse en Grande-Bretagne les clivages partisans, qu'on pense aux nombreux mémoires publiées par les premiers députés ouvriers, qu'a récemment analysés Jon Lawrence. 13 Mais dans le cas du parti conservateur, la vitalité du genre ne se dément guère. Les études biographiques consacrées à Disraeli sont constamment réactualisées, comme en témoigne l'ouvrage récent d'Edgar Feuchtwanger. 14 La correspondance complète de Disraeli est quant à elle en cours de publication. 15 On pourrait multiplier les exemples à propos de chacune des grandes figures du parti des cent cinquante dernières années, mais il faut ajouter que cette intarissable production a souvent pour fonction de constituer un plaidoyer pro domo, soit pour les hommes politiques conservateurs qui s'essaient au genre à des fins d'auto-justification, soit pour les historiens professionnels proches du parti qui peuvent ainsi mettre en avant les grands noms du conservatisme qui répondent à leurs propres positionnements. Cette insistance sur le cadre biographique d'analyse se conforme à la célèbre boutade de Disraeli, qui encourageait le public " à ne pas lire de livres d'histoire, mais rien que des biographies, car on a là la vie sans la théorie ". 16 Plus récemment, Alex Windscheffel regrettait cette persistante tradition biographique dans l'historiographie conservatrice. La démarche historique vis-à-vis du parti reste selon Windscheffel narrative plutôt qu'explicative, et le " tournant linguistique ", cette approche historiographique apparue dans les années 1980 en Angleterre, avec son insistance sur les langages, les idées et les cultures politiques, a jusqu'à présent peu affecté la manière dont les historiens ont appréhendé le parti conservateur. 17
Jusqu'à une date très récente, l'idéologie conservatrice n'a donc guère été prise au sérieux, en raison même de l'attitude du parti vis-à-vis de l'idéologie. Il n'est peut-être pas fortuit que l'intérêt pour le contenu idéologique du conservatisme se soit de plus en plus manifesté à partir des années 1970, lorsque le virage entrepris par le parti sous l'impulsion de Margaret Thatcher a donné à la définition d'une idéologie conservatrice un caractère pressant. En effet, depuis cette période, l'intérêt des historiens pour le corpus de principes authentiquement conservateurs s'est développé, et le caractère non-idéologique du parti est une interprétation qui, d'après la formulation de Ted Honderich, doit à présent " être remisée (...) dans les poubelles de l'histoire ". 18 En mettant en lumière la culture politique propre à la League, et en la contrastant avec les autres formes de conservatisme qui apparaissent au cours de la période, on compte donc suivre cette recommandation.
Pour analyser la culture et les pratiques politiques de la League, quelles ont été les sources archivales utilisées ? Tout d'abord, on a consulté l'ensemble du fonds Primrose League conservé à la Bodleian Library. On y a dépouillé les registres où ont été consignées les minutes du Grand Conseil, l'instance dirigeante du mouvement, ainsi que le Primrose Record, premier organe officiel du mouvement, et la publication qui lui a succédé jusque 1988, la Primrose League Gazette. On a pris soin d'analyser également les registres de quelques-unes des habitations, les antennes locales du mouvement, de manière à situer les milieux qui s'intègrent à la League dans leur contexte local.
Pour retracer l'émergence, l'apogée puis le déclin du conservatisme incarné par la League, on procèdera en plusieurs étapes chronologiques. Afin de saisir le contexte dans lequel émerge la League, on présente dans un premier temps l'évolution des structures partisanes dont se dotent les conservateurs entre les années 1830 et 1880. Cette première étape doit faire comprendre la place de la League dans cette évolution, place, qui, on le verra, n'est pas dépourvue d'une certaine ambiguïté, puisque si la League procède d'une modernisation des institutions conservatrices, cette adaptation du conservatisme à la nouvelle donne politique et démocratique qui s'esquisse lors des années 1880 s'opère aussi à travers une organisation qui glorifie la tradition. Ensuite, on retracera les vingt premières années du mouvement, qui correspondent à l'âge d'or de l'unionisme incarné par la League. Au cours de la période suivante, de 1903 à 1922, on observera la manière dont la League traverse la crise du conservatisme, une crise qui correspond à la contestation de l'unionisme victorien au sein même du parti. Ensuite, on présentera l'évolution de la Primrose League dans l'entre-deux-guerres, puis lors de la période contemporaine, jusqu'à la disparition officielle du mouvement en 2000. Au cours de chacune de ces étapes, on définira d'une part les pratiques mises en oeuvre par cette entreprise politique que constitue la League, et d'autre part le rapport entre la culture unioniste de cette institution et les avatars successifs du conservatisme.
Pour pleinement apprécier l'engouement massif dont bénéficie la Primrose League à ses origines, plusieurs considérations préalables doivent être évoquées. Tout d'abord, il convient de revenir sur l'évolution de l'organisation du parti conservateur au cours des années antérieures, car on ne saurait comprendre la forme que prend plus tard la League, ni la variété des publics qu'elle attire sous la bannière conservatrice sans l'inscrire dans un contexte plus large, couvrant la période qui mène de la première réforme électorale de 1832, lorsqu'intervient une première transformation du système politique britannique, aux années 1870, où émergent de nouvelles institutions partisanes comme le caucus. Dans cette première étape de contextualisation, on définira la forme prise par les organisations politiques en dehors de Westminster avant l'apparition de la League afin de déterminer quelle place il faut attribuer à la Primrose League dans cette évolution.
Ensuite, on compte élucider ce qui dans le contexte plus immédiat des années 1880 a pu favoriser l'émergence d'un mouvement tel que la League. La personnalité sur laquelle se centreront ces remarques préliminaires est celle de lord Randolph Churchill, promoteur initial du mouvement et champion de la démocratie tory, d'après ses propres dires et ceux de ses partisans. Au début des années 1880, Randolph Churchill s'est en effet constitué au sein du parti un rôle original de rénovateur, qu'il est nécessaire de comprendre si l'on veut expliquer l'avènement de la League. Dans cette entreprise de transformation du parti, Churchill est épaulé par une poignée de parlementaires conservateurs, surnommés le " quatrième parti ". Avant d'aborder l'historique de la League en tant que tel, le positionnement sur l'échiquier politique de Churchill et de ses alliés du " quatrième parti " nécessite donc d'être élucidé, car, dans une large mesure, la League est censée compenser à leurs yeux le déficit représentatif du parti dans le pays.
Si, avec la Primrose League, le parti conservateur devient un mouvement de masse, la naissance de la League n'est pas le point de départ de l'émergence de structures conservatrices dans le pays. Avant 1883, en effet, les associations locales et les structures centrales du parti ont déjà une histoire cinquantenaire derrière elle. C'est cette histoire qu'il convient de retracer brièvement, afin de rendre manifeste l'étendue et les limites de cette évolution - lente et partielle - du parti vers une structuration croissante.
Deux périodes seront distinguées. Tout d'abord, on évoquera les trente-cinq années consécutives à la première réforme électorale de 1832, car cette première période correspond à l'apparition des premières instances partisanes nationales et locales, mais elle est aussi caractérisée par de nombreux éléments contribuant à entraver, à Westminster comme dans les circonscriptions, la création d'organisations durables et structurées. Ensuite, on présentera le développement des instances du parti après la réforme électorale de 1867 et jusqu'au début des années 1880.
L'ampleur des changements occasionnés par les réformes électorales de 1832 est débattue dans l'historiographie britannique. Or, ces débats ne sont pas sans pertinence par rapport à la question de l'évolution des partis, puisque c'est le rôle joué par ces réformes dans l'apparition d'appareils partisans sur le plan national et local qui est âprement débattu.
Certains historiens contestent le caractère radical des transformations opérées en 1832. 19 Selon eux, ni la redistribution des sièges opérée en 1832, ni l'inclusion de nouveaux électeurs n'ont altéré en profondeur le système électoral tel qu'il existait avant 1832. Pour étayer leur jugement, les tenants d'une telle interprétation s'appuient sur la persistance de la corruption, la domination que continue d'exercer l'aristocratie sur l'électorat et les continuités qu'ils décèlent dans les rites électoraux. Dans cette perspective, la faible structuration des partis en dehors de Westminster s'explique alors par la prégnance des facteurs sociaux, et non politiques, qui se manifestent dans la compétition électorale. Le choix qu'exerceraient alors les électeurs lors du vote s'effectue en fonction du prestige relatif des candidats et donc de la déférence que les élites, qu'elles soient d'ailleurs conservatrices ou libérales, inspirent aux communautés dont elles sollicitent les suffrages. Le facteur influant alors sur le succès électoral de ces élites résiderait, en fait, dans la faculté des notables à se plier aux exigences pécuniaires, et non idéologiques, de leurs électeurs. On comprend alors pourquoi les structures partisanes auraient tardé à apparaître, puisque la loyauté de l'électorat serait dans ce cas conditionnée par des considérations où l'idéologie a peu de place, mais où, en revanche, l'élection contribue à valider la domination sociale des acteurs politiques. Déférence et corruption seraient alors les deux facettes d'une même réalité électorale, et le développement limité des structures partisanes serait dû à la stabilité d'un système électoral finalement peu transformé par les réformes de 1832.
D'autres perçoivent, en revanche, 1832 comme un véritable tournant et un moment-clé dans le passage d'un ordre politique de nature aristocratique et élitiste à un régime qui inaugurerait la modernité politique. 20 Sur quoi se fonde cette interprétation ? Tout d'abord, la redistribution des sièges qui intervient en 1832 reconnaît le pouvoir grandissant des villes, tandis que l'influence croissante des classes moyennes prospères aurait été entérinée par le droit de vote qui leur est désormais conféré. Le régime patricien propre à l'Angleterre géorgienne aurait donc à cette occasion été ébranlé, et l'avènement d'une nouvelle ère politique s'incarnerait alors dans l'émergence, certes lente et inégale, de structures partisanes que ce soit à Westminster ou dans les circonscriptions, phénomène qui attesterait du processus de politisation définissant le rapport du public victorien à la compétition électorale.
En général, ce sont les historiens des générations antérieures, comme sir Llewellyn Woodward par exemple, qui ont contribué à façonner cette image du dix-neuvième siècle, et des réformes de 1832, comme une rupture avec les cadres politiques antérieurs. 21 En revanche, les adeptes de la continuité appartiennent plutôt aux générations d'historiens qui, depuis le début des années 1980, se réclament du " tournant linguistique ", dont le postulat central consiste à restituer la manière dont les contemporains percevaient les clivages sociaux et politiques. 22 Par une telle approche, les tenants du "linguistic turn" en sont souvent venus à critiquer l'apparition d'une conscience de classe au dix-neuvième siècle, et à saper l'autorité du matérialisme historique, qui consistait à corréler la position économique et sociale des acteurs avec leurs comportements politiques. L'ouvrage le plus représentatif de cette approche est celui de Patrick Joyce, Visions of the People, où il montre que le discours politique victorien est en fait exempt de références aux allégeances de classe, et essentiellement fondé sur le recours à la notion de peuple comme catégorie rhétorique dominante. 23 C'est surtout chez les historiens des mouvements politiques " progressistes " que cette question a été débattue. En effet, toute la difficulté pour ceux qui se sont intéressés à ce type de sensibilité et d'organisations politiques est de mettre en évidence la continuité idéologique de mouvements aussi disparates et éloignés dans le temps que le chartisme, le radicalisme, le libéralisme gladstonien ou les groupes politiques socialistes et travaillistes de la fin du siècle.
La question des ruptures n'a pas la même portée chez les spécialistes du conservatisme que chez les historiens des mouvements populaires situés à gauche de l'échiquier politique, car, dans le cas du conservatisme britannique, l'apparente continuité entre les différentes périodes du dix-neuvième siècle a conduit à ce que les permanences soient mises en avant plutôt que les évolutions subies par le parti conservateur. À la différence de leurs adversaires, les conservateurs semblent en effet présenter un aspect monolithique, que confirme la stabilité du nom qui les désigne, contrairement aux divers états civils de leurs contradicteurs.
Comme sur de nombreux autres sujets ayant trait à l'histoire de l'époque victorienne, les historiens de la rupture, des réformes, du changement, s'opposent donc à ceux qui mettent plus volontiers en valeur les éléments de continuité des époques entre elles, et la lenteur des transformations initiées par les réformes. 24 Les premiers concentrent leur récit sur le caractère inaugural des réformes de 1832, première étape sur la voie d'une démocratisation du système politique et signe d'une intrusion de foules nouvellement politisées dans le débat public, tandis que les seconds décèlent dans le système politique victorien de nombreuses traces de survivance de l'ordre antérieur, que ce soit dans la perpétuation de la domination aristocratique sur les cercles parlementaires et gouvernementaux, dans la persistance de formes généralisées de corruption ou dans le caractère numériquement limité de l'électorat. 25
Dans une large mesure, ces désaccords résultent des objets et des régions choisis par les historiens. Ceux, comme Frank O'Gorman ou John Phillips, qui se sont concentrés sur les bourgs dotés d'une large population, y ont découvert un haut degré de politisation de la part de l'électorat. Ceux, comme Lewis Namier, qui se sont penchés sur les bourgs de taille réduite ont fait le constat d'une corruption généralisée et d'une faible participation populaire. 26 Enfin, ceux, comme David Cressap Moore, qui ont exploré les comtés, en sont revenus avec la certitude que bien après 1832, lors des élections, les grands propriétaires aristocratiques continuaient de jouir de la déférence des populations rurales. 27
Il est donc malaisé de trancher sur cette question, ou de définir les éléments de ressemblance ou de distinction qui existent entre le régime politique de l'Angleterre géorgienne et celui qui lui a succédé après 1832. Toujours est-il qu'en ce qui concerne l'évolution des partis en tant que structures organisées, il est exclu, avant 1832, de postuler l'existence de partis dotés d'une discipline collective, d'instances directrices et de relais organisés dans les circonscriptions. 28 Avant la " Grande Réforme Électorale ", il existe bien sûr des clivages très nets, entre whigs et tories, qui ont leur origine dans les combats politiques du siècle et demi précédent, mais le caractère restreint de l'électorat, l'attachement des candidats à la notion d'indépendance et l'absence de structures permanentes pour organiser les blocs politiques rivaux interdisent de désigner les diverses alliances qui se disputent le pouvoir sous le terme de parti. Dans les années 1830 et 1840, au niveau des circonscriptions, les candidats se disputent les sièges en mettant sur pied des comités électoraux ad hoc où ne figurent que quelques noms illustres. Ces organisations n'étant pas destinées à survivre à l'effervescence des campagnes électorales, elles disparaissent une fois les résultats proclamés. 29 Une campagne électorale se construit en sollicitant par écrit l'appui des personnes influentes des environs. 30 Le candidat ne prononce que rarement des discours en public. Au cours de sa campagne, il n'est aidé que par des personnels temporairement employés pour l'occasion, encore que les dépenses de main-d'oeuvre, à en juger par le cas de Disraeli, soit d'une ampleur tout à fait considérable dans le budget d'une campagne. 31 De plus, même ces comités électoraux ne sont pas la règle, puisqu'il est encore peu fréquent que les parlementaires soient désignés à l'issue d'un scrutin. Dans la plupart des cas, en particulier dans les comtés où l'organisation du vote est plus coûteuse encore en raison des distances, le jeu des alliances locales aboutit à ce que le candidat parvenant à se ménager les appuis les plus influents auprès des dignitaires locaux décourage toute concurrence et obtienne le siège sans même avoir à recevoir les suffrages de ses mandataires. 32 Au niveau local, le système électoral ne justifie donc pas toujours l'apparition de groupes où seraient rassemblés de manière pérenne les Tories ou les Whigs des environs.
Quant au niveau national, c'est la sociabilité mondaine qui structure la vie parlementaire, et qui fournit un cadre informel de réunion du personnel politique, d'où l'importance pour un aspirant parlementaire d'être introduit dans les plus hautes sphères sociales. 33 Les dirigeants du parti conservateur sont en outre peu enclins à cultiver la loyauté de leurs partisans provinciaux, à la différence de leurs homologues libéraux, plus soucieux d'encourager les ardeurs libérales locales. Corry, secrétaire particulier de Disraeli, doit souvent éconduire les dirigeants des officines conservatrices du pays qui sollicitent la présence de Disraeli à leurs réunions, ou du moins l'envoi par ce dernier de courriers d'encouragement. 34
Il faut quand même tempérer cette image d'un système électoral qui dispenserait complètement le candidat local de fédérer ses partisans. Si le pouvoir de désignation des candidats est effectivement accaparé par de petits cercles généralement aristocratiques, ceux qui désirent être élus doivent payer de leur personne. 35
Dès le début du siècle, dans les villes de province, il n'est pas rare que whigs, tories et radicaux rassemblent leurs partisans dans le cadre de dîners politiques. 36 Certes, les dîners politiques sont généralement inscrits dans une sociabilité de type élitiste, car la participation du plus grand nombre à ce type de festivités politiques est activement découragée du fait du caractère onéreux de telles bacchanales politiques. Mais en tout cas, il s'agit là déjà d'une première forme de structuration politique au niveau local.
Ensuite, même si une faible proportion de la population bénéficie du droit de vote, les communautés locales sont intégrées au processus électoral dans le cadre de rituels où l'ensemble de la population est active, et prend fait et cause les uns pour les Bleus (les tories), les autres pour les Jaunes (les whigs). En effet, avant comme après les réformes de 1832, les élections sont l'occasion de manifestations publiques où se trouvent engagé l'ensemble des communautés locales, sans distinction de sexe, d'âge, de rang social ou de statut civique. Le rituel électoral, qui comporte, par exemple, les rastels, ces libations civiques immortalisées par Hogarth 37 , ou l'entrée dans les bourgades et les villes des candidats et de leurs cortèges, est donc plus participatif et ouvert qu'il n'y paraît à première vue, et tend à atténuer, du fait de son caractère festif et collectif, le fait que l'exercice du droit de vote soit l'apanage d'une minorité des membres de ces mêmes communautés. 38 Certes, ces rituels électoraux ne peuvent être assimilés à l'introduction de structures partisanes pérennes au sein des milieux locaux, puisqu'ils n'ont lieu que dans le cadre de l'élection et soulignent, d'ailleurs, le caractère exceptionnel, voire carnavalesque, que revêtent les consultations électorales. On ne peut donc interpréter ces rites comme l'émergence d'un esprit partisan, mais ils manifestent malgré tout l'existence d'un tel esprit et son organisation, certes transitoire, dans le cadre de l'élection. En effet, d'après Frank O'Gorman, ces rites ont pour fonction de manifester et de canaliser les ardeurs partisanes des populations, ce qui témoigne de l'existence et de la pertinence des clivages partisans, et donc du fait que les critères sociaux ne sont pas seuls pertinents pour expliquer le rapport entre les représentants politiques et les communautés représentées. Dans le cadre de l'élection, les bannières et les cocardes arborées par les partis concurrents manifesteraient la réelle politisation des communautés. De plus, les comités électoraux regroupant une main-d'oeuvre pléthorique, dont la fonction est d'encadrer l'électeur, cette mobilisation effective des énergies partisanes attesterait des réelles divisions politiques dans l'espace politique local. Certes, ces diverses formes de manifestation de l'esprit partisan peuvent être mises au compte de mercenaires politiques, choisissant de soutenir tel ou tel candidat en fonction de la fortune et de la générosité de ce dernier. Toujours est-il que d'après O'Gorman, les chapitres ultimes des rites civiques qui se déroulent à la fin de l'élection, comme l'intronisation (chairing) du vainqueur, qui se déroule qu'un scrutin ait eu lieu ou non, auraient pour finalité d'apaiser les tensions partisanes introduites lors du processus électoral, par le scrutin lui-même, ou dans le cas d'un vote par acclamation, à l'occasion de la consultation informelle que constitue le démarchage électoral (canvassing) auprès de la population. Dans cette perspective, il existerait donc bel et bien des formes, certes archaïques, temporaires et informelles, de structuration partisane des espaces politiques locaux, qui préfigurerait l'apparition d'appareils partisans permanents.
En outre, même dans les cas où un candidat est élu sans recours à une consultation électorale, il est de rigueur de s'assurer de la loyauté de l'électorat par le biais d'opérations de démarchage (canvassing), où l'électeur est sollicité par le candidat et ses partisans. 39 Ce type d'élection, qui pourrait faire croire à l'existence de consensus locaux sur telle ou telle candidature, et donc à la soumission des communautés aux notabilités sociales, donne en fait lieu à une véritable compétition politique, qui nécessite, tout autant que les scrutins électoraux, la constitution d'équipes électorales rassemblant de larges sections des communautés locales. 40
En revanche, il est vrai qu'après 1832, de nombreux éléments tendent à minimiser l'importance de structures partisanes, puisque les facteurs sociaux et matériels, bien plus que les considérations politiques, semblent guider la relation que l'électorat entretient avec ses représentants. Ainsi, les élites locales continuent de convertir l'avantage que leur confère leur position sociale sur l'électorat en dividendes politiques, ce qui ne les encourage guère à promouvoir des organisations locales permanentes susceptibles de leur contester cette suprématie. Parmi les moyens employés pour exercer ce contrôle de l'électorat, les historiens britanniques ont mis en avant la déférence des électeurs vis-à-vis de l'aristocratie, déférence qui, d'après David Cressap Moore, explique pourquoi le vote, en particulier dans les comtés, revêt un caractère unanimiste. Selon Moore, l'unité de base de l'électorat n'est pas l'individu, mais le village, qui manifeste sa concorde en se ralliant en masse sous la bannière du candidat dont les liens avec la communauté concernée paraissent mériter qu'il en devienne le représentant. L'existence d'un tel vote communautaire, issu du respect de l'autorité aristocratique et notabiliaire, peut donc constituer un facteur permettant d'expliquer le faible développement des structures partisanes dans les campagnes. Le fait par exemple que les propriétaires terriens continuent de faire valoir leur influence auprès de leurs obligés témoigne de la persistance des formes traditionnelles de contrôle de l'électorat, qui sont peu compatibles avec l'émergence d'organisations partisanes. 41
Quant au contrôle de l'électorat au moyen de la corruption, il existe une littérature secondaire conséquente qui traite la question après 1832. 42 Les multiples formes que prend la corruption ont été définies dans le cadre d'études de cas, qui montrent la variété des modalités de corruption, des plus attendues (votes achetés par les candidats ou vendus au plus offrant par des électeurs individuels ou des communautés civiques entières), aux plus subtils (prêts, ajournement ou résiliation des sommes dues par le métayer au propriétaire, faveurs accordées aux commerçants, à qui l'on promet de devenir les fournisseurs exclusifs de telle ou telle grande famille). Ce phénomène peut être interprété comme l'indice d'un archaïsme des processus politiques locaux, régis par une concurrence entre notables qui se disputent les faveurs de l'électorat, et plus largement des communautés locales, par le biais de leur fortune. Il est intéressant de constater qu'il existe une unanimité de la part des personnels politiques pour condamner ces pratiques, qui sont mises au compte de la vénalité de l'électorat, plus intéressé par les bienfaits matériels qu'il peut tirer de l'élection que par les enjeux politiques des scrutins. Bien souvent, la corruption est en effet présentée comme une contrainte imposée par l'électeur au candidat. Des célébrités victoriennes comme Bagehot ou Trollope font les frais de la cupidité des électeurs, et l'un comme l'autre échappent de peu à des poursuites en raison d'agissements illicites qu'ils imputent à la vénalité des électeurs. 43
L'ampleur de la corruption conduit d'ailleurs Norman Gash à prêter une attention particulière au phénomène. Dans l'ouvrage qu'il consacre aux élections et à la gestion des partis entre les années 1830 et 1850, Gash concentre son propos sur les diverses formes de contrôle qu'exercent les élites sur l'électorat plutôt que sur les organisations partisanes, centrales ou locales, qui préfigurent l'émergence de partis structurés. L'accent est mis sur les conduites électorales déviantes, et sur l'influence de la Cour 44 , du gouvernement et des élites aristocratiques locales qui continuent d'exercer une indéniable tutelle sur l'électorat, tandis que l'émergence de structures partisanes est passée sous silence. 45
Si, malgré tout, l'année 1832 est retenue comme borne initiale de cette présentation des structures conservatrices, c'est qu'à bien des égards cette date constitue l'avènement d'un nouvel ordre politique et électoral dans le pays. En 1832, l'accès d'une part accrue de la population au droit de vote a rendu nécessaire la création de partis locaux chargés d'encadrer le nouvel électorat. 46 De plus, comme l'une des dispositions centrales des réformes électorales de 1832 consiste à mettre entre les mains des partis le travail d'inscription des citoyens sur les registres électoraux, des sections locales, désignées sous le terme de registration societies, doivent être constituées afin de mener à bien cette tâche. 47 Comme une révision des listes électorales est effectuée chaque année par les tribunaux compétents, les sympathisants conservateurs locaux doivent donc identifier leurs partisans de manière régulière, et opérer dans un cadre plus permanent que ces éphémères comités électoraux d'avant 1832. Les fameux encouragements de Peel, "Register, register, register", prononcés en 1835 à Tamworth, ont eu pour effet de stimuler le développement de ces sociétés conservatrices, à tel point que le Times notait en 1837 : " De nos jours, il n'y a que peu de comtés en Angleterre qui ne puissent se targuer d'être dotés de leur propre association conservatrice de gentilshommes ". 48 Toutefois, le développement de ces registration societies est inégal, car il est tributaire du bon vouloir des notables conservateurs locaux, qui conservent le pouvoir dans leur fief. 49 De plus, comme le sous-entend la remarque précédente du Times, ces sociétés conservatrices sont surtout des clubs qui rassemblent les sommités aristocratiques locales et les éléments les plus prospères des comtés et des bourgs, réunis en vue de financer les frais occasionnés par les dispendieuses opérations de révision des listes électorales. Certes, à la même époque, on voit aussi apparaître des Conservative Operative and Tradesmen's Societies, qui entendent élargir les réseaux du parti aux éléments plus populaires, mais elles ne s'avèrent devenir guère plus qu'un avatar des clubs de dîners politiques du début du siècle, et se cantonnent à rassembler les dirigeants tory des corporations locales désireux de dispenser libations et festivités aux milieux populaires. Mais c'est aussi une heure prospère pour des organisations proches des conservateurs, les loges orangistes, qui concentrent leurs activités sur le Lancashire, le Yorkshire, les Midlands et l'ouest de l'Écosse. En tout cas, entre 1832 et 1841, avec l'apparition de ces associations conservatrices, on assiste donc à l'émergence de structures permanentes au niveau local, qui contribue à assurer le retour des conservateurs au pouvoir en 1841.
Ce qui encourage aussi le développement d'appareils partisans au niveau local, c'est la réforme des autorités municipales de 1835, qui forme le corollaire municipal des réformes parlementaires de 1832. En autorisant la constitution de corporations électives en lieu et place des corporations qui, jusque là, fonctionnaient par cooptation, les législateurs de 1835 ont en effet contribué à favoriser l'émergence de structures partisanes, du moins dans les localités suffisamment peuplées pour réclamer au Parlement l'autorisation de bénéficier des privilèges octroyés par la réforme municipale de 1835. 50
Au niveau national, un processus comparable a lieu au cours des années 1830 et 1840. Le durcissement des divisions politiques occasionnées par la crise constitutionnelle, qui oppose entre 1830 et 1832 les whigs et les radicaux, partisans de la réforme électorale, à leurs adversaires tory, a pour conséquence de limiter la possibilité de gouverner par les manoeuvres parlementaires habituelles, au cours desquelles les whips de chaque camp pouvaient ignorer les distinctions partisanes afin de construire une majorité. De ce fait, il devient crucial pour les deux camps en présence de se doter d'institutions aptes à faire régner une plus grande discipline dans leurs rangs et à contrôler la conduite des élections. Tout d'abord, le Carlton Club est formé en 1832 pour offrir un point de ralliement aux parlementaires et aux dignitaires conservateurs, mais ce club demeure une institution à caractère plus social que politique, puisqu'il n'est doté d'aucun pouvoir effectif sur le parti. Par contre, sous la houlette de sir Robert Peel, alors chef du parti, un semblant d'institutions dirigeantes centrales commence à voir le jour. 51 Leur pouvoir est très limité, car elles ne disposent d'aucune force de contrainte vis-à-vis des élites conservatrices provinciales, seules aptes à sélectionner les candidats et à mener campagne localement. Toujours est-il que, sous Peel, le parti s'est donc doté d'instances centrales destinées à coordonner les activités électorales, à proposer leurs services aux circonscriptions démunies de candidats et à mettre leur expertise en matière électorale au service des dirigeants du parti.
Pourtant, l'attitude de Peel est, en fait, très ambivalente vis-à-vis du conservatisme provincial et partisan qui commence alors à apparaître, et il n'a d'ailleurs joué qu'un rôle modeste dans l'émergence des associations conservatrices provinciales. En effet, d'après Peel, la légitimité politique réside dans le fait qu'un gouvernement ne puisse pas être tenu par des obligations partisanes, mais plutôt par l'intérêt du pays. 52 Cette attitude explique en large partie pourquoi en 1846, lors de l'abrogation des lois sur le blé, Peel préfère sacrifier les intérêts de l'aristocratie foncière, à qui il doit le pouvoir, en abolissant le protectionnisme dont le secteur agraire était le principal bénéficiaire, et l'ultime défenseur. D'ailleurs, cette attitude réservée, voire cette hostilité, vis-à-vis des nouvelles associations conservatrices n'est pas le seul fait de Peel, mais semble bien avoir été partagée par la squirearchy tory, comme en attestent ces remarques adressées à Peel par Charles Wynn, un hobereau du Denbighshire habitué à ce que les tractations politiques se déroulent dans le cadre feutré des demeures aristocratiques, et non devant des parterres de petites gens se réclamant du conservatisme :
Je déteste cordialement toutes les organisations politiques que j'estime susceptibles d'être constamment détournées de leur objectif initial; elles tendent à engendrer irritation et réaction et à entraver bien souvent l'exercice du jugement et de l'opinion de tout un chacun. En même temps j'observe que nos amis encouragent ces associations à travers tout le pays et qu'il s'avère souvent judicieux de consentir à ce qu'on ne peut pas empêcher. Les circonstances actuelles, dans une certaine mesure, justifient également ce point de vue. 53
Comme l'indiquent ces dernières remarques, dans les années 1830 et 1840, les élites conservatrices ont dû peu à peu se rallier à cette nécessaire organisation de leurs partisans, afin de contrer l'influence grandissante des Reform Clubs libéraux et radicaux, surgis partout dans le pays vers 1829 et 1830 pour militer en faveur de la réforme du système électoral. Par la suite, ce sont le mouvement chartiste, puis l'Anti-Corn-Law League qui feront figure de repoussoir auprès des conservateurs et stimuleront ainsi les efforts d'organisation du parti. 54
Après 1846, en raison de la scission du parti en deux factions rivales, avec d'un côté les fidèles de Peel, parmi lesquels Gladstone, et de l'autre les protectionnistes, dirigés par Derby, Disraeli et Bentinck, le parti va connaître une période de stagnation, qui se reflète à la fois dans les échecs électoraux qu'essuie le parti, et dans le déclin des associations conservatrices provinciales par rapport à leur vitalité des années 1840. Jusqu'à la période qui mène à la deuxième réforme électorale de 1867, les conservateurs ne détiennent les rênes du pouvoir que dans le cadre de gouvernements minoritaires au Parlement. Explicitement associés jusque 1852 au protectionnisme, pourtant répudié en 1846, les conservateurs portent longuement le handicap supplémentaire d'apparaître comme un parti réactionnaire sur les questions religieuses, comme en témoigne la virulence du sentiment protestant que suscite dans leurs rangs l'attribution par Peel de subsides au Collège catholique de Maynooth en Irlande.
Au cours des vingt années suivantes, la modération de Derby, qui lutte contre le sectarisme de ses partisans et révoque toute possibilité de revenir au protectionnisme en 1852, permet au parti de redevenir peu à peu une alternative crédible à l'alliance gouvernementale disparate qui, réunissant les anciens conservateurs fidèles à Peel, les libéraux et quelques radicaux, accapare alors le pouvoir. La longue hégémonie libérale, qui va de 1847 à 1874, est sans conteste une traversée du désert pour les conservateurs et leurs organisations centrales et locales. Contraints d'assister impuissants aux triomphes électoraux de lord Palmerston, les conservateurs se voient, de plus, privés par ce dernier de leurs mots d'ordre constitutionnalistes et patriotiques. En effet, la victoire britannique lors la Guerre de Crimée est attribuée à Palmerston, qui, en outre, incarne au sein de la coalition au pouvoir la défense des institutions politiques menacées par les éléments proches des radicaux et favorables à l'introduction de nouvelles réformes électorales. Jusqu'à sa mort en 1865, Palmerston bénéficiera sinon du soutien, du moins de l'admiration, de nombreux sympathisants conservateurs, qui, après la disparition de ce dernier, se tourneront à nouveau vers le Parti conservateur pour défendre l'ordre établi, la Couronne et l'Empire, tous trois menacés par l'inflexion plus radicale que Gladstone semble vouloir donner au libéralisme après 1865. 55
Concernant l'organisation du parti conservateur dans les circonscriptions, la période qui va de 1832 à 1867 est donc en général marquée par un développement lent et inégal des structures partisanes conservatrices, dû à la fois à la persistance de la déférence et de la corruption, ces modes traditionnels de rapport entre électorat et représentants, et à l'attitude ambiguë des dirigeants conservateurs, en particulier Peel, vis-à-vis des associations conservatrices qui apparaissent au cours des années 1830.
Avant d'aborder les années immédiatement antérieures à l'apparition de la Primrose League, il faut à présent décrire l'évolution des instances locales et centrales du parti au cours de la période qui succède à la deuxième réforme électorale de 1867.
Le faible développement d'instances partisanes conservatrices avant les années 1880 est lié au rapport de méfiance que de nombreux conservateurs entretiennent avec la démocratie et les partis politiques. Déjà au début des années 1830, ce sont essentiellement les conservateurs qui s'opposent à la première réforme électorale de 1832. Pourtant, c'est un gouvernement conservateur, certes avec l'appoint des voix radicales et l'appui de certains libéraux, qui introduit une mesure autrement plus ambitieuse, le Reform Act de 1867. Après cette date, le principal artisan de cette réforme, Disraeli, va s'ingénier à faire bénéficier son parti de ce résultat inattendu des tractations parlementaires, qui monopolisent l'attention des parlementaires en 1866 et en 1867. Dès lors, le caractère démocratique du conservatisme, défendu d'abord par Disraeli puis par ses thuriféraires, va s'implanter au point d'en devenir l'un des mythes fondateurs du parti. Jusqu'aux années 1960, cette légende dorée du conservatisme démocratique s'est avérée si tenace qu'elle en a fini par occulter le rapport de méfiance, voire de franche hostilité, que la plupart des conservateurs manifestaient à l'égard de l'avènement de la démocratie en Grande-Bretagne. L'historiographie a désormais renvoyé aux oubliettes de l'histoire cette image d'un parti conservateur que Disraeli aurait convaincu de la nécessité de s'adapter aux valeurs démocratiques. Depuis les années 1960, les ouvrages monographiques sur la réforme électorale de 1867 montrent à quel point les manoeuvres de Disraeli pour imposer cette démocratisation du système électoral britannique à son parti sont plus une question de tactique parlementaire que d'attachement au principe démocratique. 56
Quel rapport les conservateurs entretiennent-ils avec l'idée même de la démocratie ? Pour les conservateurs, comme pour de nombreux libéraux, l'élargissement du suffrage à de nouvelles classes d'électeurs constitue plus une menace qu'un bienfait pour le pays. Même si en 1867 Disraeli se fait l'architecte de réformes électorales qui accordent le droit de vote à 500 000 artisans urbains, le bien-fondé de ce changement n'est pas unanimement accepté par son parti, ni d'ailleurs par l'ensemble des parlementaires libéraux, dont certains s'allient avec des conservateurs pour s'opposer aux réformes initialement introduites par Gladstone en 1866, puis parachevées par Disraeli en 1867. 57
Robert Cecil, futur lord Salisbury, ne partageait pas l'optimisme de Disraeli, qui s'en remettait aux instincts conservateurs et modérés des populations urbaines que les réformes de 1867 intégraient au système électoral britannique. 58 Cecil, qui était alors l'un des collaborateurs de la Quarterly Review, représentait sans doute les réserves des élites conservatrices lorsqu'il écrivait à propos d'éventuelles réformes électorales :
L'opposition entre la Constitution anglaise, d'une part, et, d'autre part, les forces démocratiques qui mettent tout en oeuvre pour la renverser, n'est rien d'autre à vrai dire, lorsqu'on la ramène à sa plus simple expression et que l'on s'exprime dans les termes les plus prosaïques, qu'une opposition entre les possédants, qui entendent conserver ce qu'ils possèdent, et ceux qui n'ont rien et qui entendent, eux aussi, être des possédants. 59
Une autre évolution du système électoral, l'introduction en 1872 du vote à bulletin secret, provoque elle aussi l'opposition des rangs conservateurs hostiles à cette mesure prise par le gouvernement libéral de Gladstone. Pour les conservateurs, le vote à bulletin secret est une aberration contraire au caractère national, et ses conséquences, d'après lord Salisbury, peuvent s'avérer néfastes pour les fortunes électorales des conservateurs : " Ce vote amènera une forte abstention de la part des classes respectables et augmentera proportionnellement le pouvoir des mouches du coche, des enragés et des intrigants ". 60
En conséquence, après 1867, on peine à trouver au sein des élites de nombreux conservateurs un réel enthousiasme pour le corollaire des réformes électorales introduites par leur chef Disraeli, à savoir l'intensification de l'organisation de structures partisanes pour encadrer le nouvel électorat urbain. 61
Certes, en 1870, le parti se dote d'un Central Office, dont les moyens financiers et l'influence sur les élites locales du parti tendent à s'affirmer. 62 Ni Disraeli ni ses collègues à la tête du parti ne témoignent d'un zèle débordant dans le développement de cette nouvelle instance centrale. Pourtant, la valeur d'une entité telle que le Central Office s'est manifestée lors des élections de 1874, qui voit les conservateurs disposer de leur première majorité depuis 1841. John Eldon Gorst, qui assure la direction du Central Office entre 1870 et 1882, est souvent en conflit avec ses supérieurs hiérarchiques, qu'il ne parvient pas à impliquer dans la machine politique conservatrice, que ce soit au niveau central ou au niveau local, et il finit par quitter ses fonctions en dénonçant ainsi l'état de désorganisation du parti :
Malheureusement pour les conservateurs, ses dirigeants appartiennent à une seule catégorie ; ils constituent une clique faite de membres de l'aristocratie, de propriétaires terriens et d'adhérents dont le mérite principal est la servilité. Les chefs du parti vivent dans un milieu qui exaspère le sentiment de leur propre importance et l'importance de leurs intérêts de classe et de leurs privilèges, milieu dans lequel les opinions des petites gens n'ont guère le droit de cité. Les chefs conservateurs craignent tout autant qu'ils méprisent les petites gens. 63
Toutefois, vers 1866 et 1867, un certain nombre d'associations conservatrices voient le jour lorsque la campagne menée par les radicaux en faveur de la réforme électorale est à son comble. En 1867, une fédération de ces antennes locales du parti est même créée. 64 Prenant le nom de National Union of Conservative and Unionist Associations, cette instance entend fédérer le conservatisme provincial. Mais un incident intervenu lors de la première réunion de cette organisation illustre bien le double problème auquel l'organisation du parti est confrontée, à savoir le désintérêt des élites conservatrices vis-à-vis du conservatisme populaire, et la relation de déférence que les milieux conservateurs provinciaux comptent établir avec la hiérarchie du parti. En effet, lorsque les délégués tentent de composer un comité directeur pour leur institution, treize dignitaires aristocratiques et six députés seulement répondent favorablement à leur requête, alors que l'ensemble des parlementaires du parti avait été sollicité. De plus, quelques conservateurs d'origine modeste figurent sur la liste des membres du Conseil. Mais les workingmen ainsi honorés refusent cette responsabilité, et l'un d'entre eux fait remarquer :
Leurs dirigeants devraient être les porte-parole du Conseil. À quoi pourraient prétendre des ouvriers au sein du Conseil ? Ce dernier avait besoin d'hommes d'influence et d'hommes fortunés. Lui n'était qu'un ouvrier, il défendrait les intérêts de l'ouvrier. Mais il n'était d'aucune utilité au sein de ce Conseil. C'était chez lui qu'il pourrait s'avérer utile. 65
Et c'est bien au niveau local, essentiellement dans les villes, que le parti semble faire preuve d'une réelle vitalité après 1867. À partir de cette date, on voit apparaître, en particulier dans le Lancashire, de nombreuses associations conservatrices, qui prennent tantôt la forme de Clubs Constitutionnels patriciens, ou de Workingmens Conservative Associations plébéiens. 66 Ces diverses organisations concourent à établir dans les villes britanniques un réseau de structures partisanes permanentes, dont l'objectif n'est d'ailleurs pas limité à mobiliser les populations à des fins électorales. En effet, clubs et associations conservatrices offrent aux sympathisants conservateurs non seulement un cadre d'action politique, mais aussi un lieu de sociabilité. 67 Au niveau local, les communautés organisent tout un ensemble d'institutions qui prennent une coloration politique. De nombreux pans de la vie sociale commencent alors être identifiés à l'un ou l'autre des deux grands partis. Il n'est pas rare en effet que les villes soient dotées de coopératives, de mutuelles, d'organisations caritatives, de clubs, et même de banques qui s'adressent soit aux sympathisants libéraux, soit aux militants conservateurs. 68 L'engouement du public pour les questions politiques se manifeste aussi dans l'émergence de mock parliaments, et de sociétés de débat, où les amateurs de débats parlementaires peuvent rejouer à leur échelle les divisions politiques sur la scène politique nationale. 69 À partir des années 1870, dans les villes de province, on observe aussi l'émergence de nombreux clubs politiques censés reproduire à travers le pays le type de sociabilité qu'offrent le Carlton Club pour les conservateurs et le Reform Club pour les libéraux, ce qui fait dire à un témoin de ce phénomène que " les liens partisans n'ont jamais été aussi forts qu'à présent ". 70
Comme l'indique souvent le nom même de ces organisations, désignées sous l'appellation de Constitutional Clubs, de Reform Clubs, ou de Workingmen's Clubs, elles sont surtout caractérisées par une ségrégation qui sépare les couches sociales auxquelles appartiennent les divers sympathisants conservateurs. Au niveau local, même si après 1867 les instances de mobilisation politique connaissent un développement sans précédent, elles n'en restent pas moins cloisonnées. Comme on le verra ultérieurement, il s'agit là d'une déficience dont saura tirer profit la Primrose League, qui, avec plus ou moins de succès selon les localités, sera appelée à fonctionner comme une institution dépassant les clivages sociaux jusque là magnifiés au sein des organisations locales du parti.
Si on veut déceler le principal facteur permettant d'expliquer la méfiance persistante des élites conservatrices vis-à-vis des structures partisanes, c'est dans le camp radical qu'il convient de le chercher. En effet, dans les années 1870, sous l'impulsion de Joseph Chamberlain, la frange radicale du parti libéral se dote d'une institution, le caucus, qui va attiser l'antipathie conservatrice à l'égard des organisations partisanes. 71
Qu'est-ce que le caucus ? C'est une fédération d'organisations d'obédience radicale, qui est issue des controverses provoquées par les réformes scolaires de Foster. Au début des années 1870, les milieux non-conformistes sont en effet indignés par le refus du gouvernement libéral de Gladstone de procéder à une sécularisation accrue de l'enseignement primaire et par le régime de faveur dont continue selon eux de jouir l'enseignement anglican. Un premier mouvement apparaît alors, dont l'objet est de contester les décisions prises dans le cadre de l'Education Act de Foster. 72
Le fonctionnement interne du caucus est démocratique, et vise à garantir la représentativité du mouvement. Le pouvoir est en fait centralisé entre les mains de Joseph Chamberlain, l'instigateur de cette nouvelle machine politique. Son bras droit, Francis Schnadhorst, veille à préserver l'unité des caucus locaux, et les fédère en une National Liberal Federation, qui entend dicter son programme radical au Parti libéral. 73
Dans les rangs libéraux, le caucus radical lancé par Chamberlain ne fait pas l'unanimité. En 1877, Lord Hartington, l'aristocrate whig qui est alors chef du parti libéral en remplacement de Gladstone, envisageait avec suspicion le développement de la machine électorale de Chamberlain : " Bien que nous ayons prôné une meilleure organisation, je me demande si nous ne lui sacrifions pas trop à présent ", écrit-il à son collègue lord Granville. 74 Ces craintes sont partagées par une partie de la presse libérale, comme en témoigne un article tout aussi alarmiste publié dans The Nineteenth Century. 75
Chamberlain doit d'ailleurs plaider la cause de sa créature et s'insurger contre " ceux qui se méfient du peuple, qui ne partagent pas la foi de Burke dans la justesse de ses instincts politiques et qui, en conséquence, envisagent avec appréhension un projet au moyen duquel la populace - ainsi qu'ils sont prompts à désigner la vaste majorité de leurs compatriotes - est pour la première fois invitée et autorisée à faire sentir son influence ". 76 Selon lui, le Caucus est l'instrument par lequel les citoyens peuvent participer à l'élaboration du programme des partis.
Si la presse libérale est peu séduite par le caucus, chez les conservateurs, cet article d'importation suscite une franche révulsion. 77 L'organe du conservatisme, la Quarterly Review, attribue au succès du caucus radical la défaite des conservateurs en 1880 et dénonce Chamberlain comme " le premier vrai 'Boss' que nous ayons jamais eu en Angleterre ", employant à dessein la terminologie désignant les hommes de parti américains. 78 Le Caucus est plus tard comparé par ce journal à " une force mécanique brutale devant laquelle, affirment les radicaux, les trois branches de la Législature doivent se prosterner dans une obéissance totale et aveugle ". 79
Au début des années 1880, de nouvelles réformes du système politique vont rendre nécessaires l'adaptation du parti conservateur à la participation du plus grand nombre au jeu politique.
En 1880, les élections s'étaient distinguées par une augmentation sans précédent des dépenses engagées par les candidats et par une généralisation manifeste de la corruption électorale. 80 En conséquence, en 1883, le gouvernement libéral introduisit une loi destinée à limiter les dépenses électorales et à accroître les peines encourues par les électeurs ou les candidats coupables de pratiques illicites. Du fait de ces nouvelles dispositions, les candidats étaient désormais tenus de s'en remettre à une main-d'oeuvre bénévole afin de mener à bien les diverses opérations nécessitées par le vote, comme le démarchage des électeurs, ou leur acheminement vers les bureaux de vote. 81 Chez les conservateurs, la nouvelle ne fut pas accueillie sans crainte, comme en attestent ces remarques adressées par W. H. Smith, député conservateur, à son chef, lord Salisbury :
Je n'apprécie guère le projet de loi concernant la corruption électorale et je ne crois pas qu'il en sortira quelque chose de bon pour les nôtres si la loi est votée. Vous connaissez tout aussi bien que moi les habitudes et les usages des Tories, mais je ne les ai pas trouvés enthousiastes pour se charger bénévolement de démarchages ou d'organisations d'élections. Les radicaux disposent de l'aide des syndicats, des chapelles dissidentes et de toutes les sociétés pour l'abolition de la propriété et de la moralité. Nos partisans veulent seulement qu'on les laisse tranquilles, qu'on leur permette de jouir de leurs biens et ils s'estiment si sûrs d'eux-mêmes qu'ils ne consentiront à sacrifier ni leur temps ni leurs loisirs pour se prémunir conte une attaque ou pour y faire face. 82
La situation était d'autant plus précaire pour les conservateurs qu'en 1884, ils avaient dû céder aux exigences du gouvernement Gladstone, et acquiescer à l'octroi du droit de vote aux travailleurs agricoles des comtés. 83 Or, les conservateurs craignaient que ces nouveaux électeurs ruraux ne fussent défavorables à leur parti, et ne réduisent l'assise électorale dont les Tories bénéficiaient jusque là dans les campagnes. Au cours de cette crise, la stratégie du leadership conservateur aux Lords va donc consister à donner son assentiment aux projets de réforme électorale du gouvernement à la condition qu'une redistribution des sièges soit aussi effectuée afin de préserver les intérêts de leur parti, qui d'après les dirigeants se trouve menacé d'extinction par l'inclusion dans l'électorat de ces masses laborieuses rurales. 84 Le blocage des institutions que cette opposition des Lords introduit dans le système politique finit par être résolu dans le cadre d'une médiation royale, et de négociations entre les dirigeants conservateurs et libéraux qui aboutit à un compromis. L'électorat rural reçoit donc le droit de vote, mais le découpage des circonscriptions est retouché. 85
Initialement, la redistribution des sièges à laquelle vient de se livrer le gouvernement Gladstone rencontre la désapprobation des milieux conservateurs. L'une des dispositions du Redistribution Act de 1885 est de scinder en plusieurs districts électoraux les grandes villes du pays. La Quarterly Review voit un tel démembrement des circonscriptions, auparavant calquées sur les corporations urbaines, comme une américanisation encore plus prononcée du système électoral britannique, et comme l'avènement du modèle des districts électoraux d'outre-Atlantique. D'après le journal, les circonscriptions dessinées par le législateur constituent " un acte de vivisection " qui risque de ne laisser subsister que des " fragments sans vie, désorganisés, pour ainsi dire des masses incohérentes ". Ces changements dans la carte électorale vont amener le pouvoir à d'insignifiants politiciens locaux, les vestrymen, et renforcer le pouvoir du caucus, alors que d'après la Quarterly Review, " rares sont les conseils municipaux qui sont des pépinières préparant aux plus hautes responsabilités d'homme d'État ". 86 De plus, d'après ce journal conservateur, le fait que la plupart de ces nouvelles circonscriptions soient désormais appelées à n'envoyer qu'un seul député à Westminster, au lieu des deux sièges dont elles disposaient jusqu'alors, risque d'engendrer une compétition électorale effrénée, alors qu'auparavant, les intérêts des partis s'équilibraient, et que les circonscriptions se dotaient tantôt d'un représentant Tory et d'un Libéral, tantôt d'un Whig et d'un radical. Avec ces circonscriptions à représentant unique, avertit la Quarterly Review :
À l'avenir, chaque circonscription sera disputée et disputée séparément sans considérer l'équilibre des partis dans la ville ou le comté dans leur ensemble. Les véritables sentiments du pays seront dénaturés par cette permanence artificielle de la discipline de parti et des antagonismes. Une agitation continuelle est non seulement un mal en elle même, mais fait à coup sûr du Parlement une caricature et non une image de l'esprit national. Le démembrement des grandes communautés, le rejet de compromis entre partis, l'encouragement de conflits incessants, l'ascendance probable du Caucus nuisent aux libéraux modérés et aux conservateurs sincères. 87
Ces inquiétudes sont d'ailleurs partagées par certaines élites libérales, qui s'alarment de l'influence que les couches populaires et les intérêts partisans vont désormais détenir. Henry Reeve, éditeur de l'Edinburgh Review, exprime ainsi ce point de vue tout patricien qu'adoptent les éléments whig, aristocratiques ou modérés du parti libéral :
La sagesse politique vient d'en haut et non d'en bas. C'est le produit de l'expérience, de l'éducation, de la pensée, d'une attention désintéressée pour les intérêts de toutes les couches de l'État. Telles sont les qualités qui élèvent la noble science de la gouvernance au-dessus des misérables intrigues des cercles, des caucus et des factions égoïstes. 88
En revanche, lord Salisbury ne partage pas ces inquiétudes relatives aux effets des réformes de 1884. Tout d'abord, au cours des négociations sur la redistribution des sièges, il est parvenu à imposer une représentation accrue pour les comtés. Or, les nouvelles frontières électorales, dessinées en accord avec le gouvernement libéral, excluent désormais des milieux ruraux les zones suburbaines, qui sont, quant à elles, intégrées aux bourgs, et dont les habitants, jusque là privés du droit de vote, acquièrent le droit de désigner leurs représentants. De ce fait, les banlieues des grandes villes, lieux de résidence des classes moyennes, sont dès lors d'une importance cruciale dans la compétition électorale, et cela n'est pas pour déplaire à Salisbury, convaincu qu'il existe " un puissant torysme banlieusard qui ne demande qu'à être encadré ". 89 Salisbury a ainsi tiré les leçons des élections précédentes, où, en particulier dans les villes du Lancashire, les conservateurs ont commencé à bénéficier d'une représentation accrue, là même où les libéraux régnaient jusque là sans conteste. 90 Les résultats électoraux suivants donneront raison à Salisbury. Certes, les comtés, où l'aristocratie conservatrice dominait auparavant le jeu politique, commencent après 1884 à se choisir des représentants libéraux et radicaux. À partir des élections de 1885, les conservateurs peuvent aussi compter sur l'appoint des circonscriptions urbaines et suburbaines pour se forger des majorités parlementaires dont ils avaient été si souvent privés dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. 91
Au milieu des années 1880, les conditions sont donc réunies pour forcer l'adaptation du conservatisme aux exigences d'un jeu électoral radicalement recomposé. Du fait de l'accroissement du nombre d'électeurs, le parti conservateur est tenu d'encourager plus activement que dans le passé l'émergence de structures destinées à encadrer l'électorat. De même, la lutte contre la corruption qu'instaurent les réformes de 1883 nécessite elle aussi le recours à une main-d'oeuvre bénévole pour assister les candidats dans le cadre des opérations électorales. Quant à la redistribution des sièges, elle rend urgente, de la part des milieux conservateurs, une prise en compte accrue des zones urbaines et une défense active de la domination conservatrice sur les campagnes. Pour les conservateurs, la création d'instances partisanes est d'autant plus cruciale que leurs rivaux radicaux et libéraux disposent déjà d'un réseau d'associations locales. Or, jusqu'au début des années 1880, d'après James Cornford, chez les conservateurs, " l'organisation du parti tenait beaucoup du modèle et des caractéristiques de la gestion des grands domaines agricoles ". 92
C'est donc dans ce contexte de bouleversements politiques qu'apparaît la Primrose League, premier mouvement de masse conservateur. Mais avant d'en décrire le développement, il convient de définir le rôle joué au début des années 1880 par les instigateurs de cette organisation. En effet, pour comprendre la forme que prend la League en tant qu'institution, ainsi que l'unionisme dont elle se réclame, il est nécessaire d'évoquer le rôle joué par lord Randolph Churchill, et ses alliés du " quatrième parti ", John Gorst et Henry Drummond Wolff, au cours des quelques années qui précèdent l'apparition du mouvement qu'ils lancent en décembre 1883.
En 1880, les conservateurs perdent leur majorité après six années de pouvoir. Disraeli, leader vieillissant, est reconduit à la tête du parti, mais, étant donné son âge (soixante-seize ans), il est évident que la question de la succession occupe les esprits. Deux candidats potentiels se dégagent, Lord Salisbury, leader conservateur à la Chambre des lords, et son homologue aux communes, sir Stafford Northcote.
Or ni l'un ni l'autre ne peuvent entièrement sembler légitimes comme successeur de Disraeli. En 1867, Salisbury a pris la tête de la fronde conservatrice contre les réformes électorales proposées par Disraeli, qui venait de devenir chef du parti. Il ne peut donc pleinement reprendre à son compte la rhétorique démocratique déployée par Disraeli depuis 1867. Son tempérament querelleur, ses provocations oratoires et son amour de la polémique lui valent de plus l'antipathie de la reine, dont l'avis est crucial en cas de changement de majorité. Dans les rangs conservateurs, elle lui préfère son rival, Northcote, qui a une personnalité plus consensuelle, mais qui présente l'inconvénient, aux yeux des backbenchers conservateurs, d'avoir été dans le passé secrétaire particulier de leur ennemi, William Gladstone. Toute la stratégie parlementaire de Northcote consiste d'ailleurs à ne pas s'aliéner le soutien potentiel de l'aristocratie whig du parti libéral, qui s'avère de plus en plus méfiante vis-à-vis du radicalisme de politiciens tels que sir Charles Dilke, adepte du républicanisme dans les années 1870, ou Joseph Chamberlain, praticien du socialisme municipal dans son fief de Birmingham.
Au cours des années qui suivent la défaite de 1880, les difficultés internes du parti conservateur sont par ailleurs accrues en raison de dissensions à propos de l'organisation même du parti. Les observateurs conservateurs s'accordent pour désigner les déficiences du parti comme responsables de leurs déboires électoraux et comparent l'efficacité de la machine électorale radicale avec les insuffisances de leur propre parti. Les nombreux articles qui traitent alors du futur du conservatisme appellent souvent à une refonte du parti, à une plus grande collaboration entre ses élites métropolitaines et la base militante dans le pays, mais aussi à l'adoption par les dirigeants d'un véritable programme réformiste et social. Ainsi d'après la Quarterly Review, la défaite de 1880 avait été occasionnée " par trois éléments, et trois seulement, les mauvaises récoltes, le vote irlandais et le Caucus ". 93 Regrettant l'utilisation exagérée des tribunes et des tournées électorales par les politiciens radicaux, le journal en concluait malgré tout que les conservateurs n'avaient d'autre choix que de se plier à ces nouvelles exigences imposées aux politiciens dans la pratique du jeu électoral : " Nous devons accepter les conditions du combat électoral telles qu'elles existent ; et puisque l'usage de la tribune se généralise, nous ne pouvons pas refuser d'en prendre notre part ". 94
Allant plus loin dans la volonté de réforme du parti, Arthur Forwood, politicien conservateur de Liverpool, se réclamait en 1883 du " torysme démocratique ", et vantait la représentativité des institutions conservatrices dans sa région d'origine, qu'il contrastait avec le caractère exclusif du parti dans le reste du pays. Forwood présentait un programme unissant les thèmes traditionnels du parti, c'est-à-dire la défense de la Couronne, de la Chambre des lords et de l'Église anglicane, et le renforcement de l'unité impériale, à une politique progressiste, qu'à ses yeux seuls les conservateurs pouvaient mener à bien en toute impartialité. " C'est au parti conservateur que revient cette politique de l'avenir résolument constructive et modérément progressive ", assurait Forwood. 95 Détaillant les contours du conservatisme progressiste qu'il appelait de ses voeux, Forwood se déclarait en faveur d'une réforme des lois électorales permettant aux ouvriers de voter plus facilement en ouvrant les bureaux de vote jusqu'à des heures plus tardives et accordant aux populations suburbaines résidant dans les comtés les mêmes droits civiques que ceux dont bénéficiaient les artisans des bourgs. Forwood conseillait aussi à ses collègues conservateurs de garantir les intérêts du travailleur et de l'entrepreneur en oeuvrant pour l'introduction de lois définissant avec impartialité les droits et les devoirs du patron et de l'ouvrier en cas d'accident du travail.
Dans la Quarterly Review, organe du torysme victorien, W. J. Courthope évoquait pareillement la nécessaire réorganisation du parti, et appelait à la création d'antennes locales de l'Union nationale partout dans le pays, mais, à l'instar de la majorité du parti, il ne souscrivait pas au programme social élaboré par Forwood. Afin de remédier aux déficiences de l'organisation du parti dans le pays, Courthope préférait enjoindre les notables de l'aristocratie provinciale à utiliser le crédit dont ils bénéficiaient auprès du public pour accourir au secours du conservatisme :
Les aristocrates sont toujours les chefs les plus puissants et les plus populaires de la société parce que leurs compatriotes comprennent qu'ils n'ont jamais subordonné les intérêts de la nation à ceux de leur propre classe. Qu'ils entrent en lice, et, comme porte-parole du parti national, qu'ils soutiennent devant les circonscriptions une politique de coopération sociale par opposition à la politique radicale d'antagonisme de classe. 96
C'est dans ce contexte d'incertitude vis-à-vis du leadership futur, de récriminations sur l'organisation du parti après la défaite de 1880 et d'appels à l'élaboration d'un programme réformiste et conservateur que lord Randolph Churchill acquiert une renommée fulgurante. Issu d'une illustre lignée, parlementaire depuis 1874, Churchill va se gagner les sympathies des conservateurs provinciaux en se faisant le champion de ce qu'il appelait la " démocratie tory ", une notion qu'il prit soin de ne jamais définir précisément, mais qui lui valut souvent, et à tort, d'être considéré comme le chef de file des conservateurs progressistes. 97 Des débats qui ont alors lieu au sein du parti, Churchill tire deux conclusions. Tout d'abord, d'après lui, les conservateurs se doivent de transformer leur parti pour lui permettre d'inclure les membres des classes populaires se reconnaissant dans les principes conservateurs traditionnels, la Couronne, l'Empire et la religion. Ensuite, il leur faut éviter de décevoir leurs partisans en se montrant conciliants vis-à-vis des libéraux modérés, comme le fait Northcote, leader conservateur aux communes.
Assisté au Parlement par une poignée d'alliés, parmi lesquels on compte John Gorst, ancien directeur du Conservative Central Office et expert sur l'organisation provinciale du parti, Henry Drummond Wolff, diplomate et journaliste, et de manière intermittente Arthur Balfour, Churchill va s'employer à attaquer le gouvernement Gladstone avec bien plus de virulence que Northcote ne le fait au cours des débats. Northcote n'est pas épargné par les frondeurs du " quatrième parti ", qui le surnomment la Chèvre, et sapent son autorité sur les rangs parlementaires conservateurs. Les piques du " quatrième parti " à l'encontre de leur chef au Parlement renforcent d'ailleurs les parallèles établis entre Disraeli, qui s'était distingué dans les années 1840 par ses attaques contre son chef sir Robert Peel, et Churchill, qui semble tout autant dépourvu de loyauté vis-à-vis des autorités conservatrices en place. Comme le note un témoin français de la vie politique britannique victorienne : " À tort ou à raison, la foule voyait en lui la réincarnation de Beaconsfield, elle le revêtait de tout le prestige qui manquait à ses leaders ". 98
Comment expliquer que Randolph Churchill ait ainsi pu se revêtir du " manteau d'Elie ", et apparaître comme le digne successeur de lord Beaconsfield ? 99 Si Churchill bénéficie d'une telle réputation, c'est qu'il adopte un discours qui n'est pas sans rappeler les thèmes chers à Disraeli au cours des années 1840. 100 Le mouvement Young England initié par Disraeli à cette époque entendait en effet restaurer les liens paternalistes entre l'aristocratie et les classes laborieuses rompus par l'agitation chartiste et l'industrialisation. Randolph Churchill prend modèle sur cette rhétorique, et fréquente assidûment les tribunes conservatrices un peu partout dans le pays pour défendre une acception démocratique du conservatisme. Churchill a à coeur de montrer tout l'intérêt que les conservateurs ont pris, et doivent prendre à l'avenir, à la condition ouvrière. Lorsqu'il prend la parole dans le nord du pays, il attire des foules nombreuses, à qui il promet tantôt l'adoption de mesures protectionnistes pour protéger le travailleur britannique, tantôt la démocratisation du parti afin que les conservateurs provinciaux puissent enfin faire entendre leur voix. 101 Selon lui, la réforme du parti est urgente : " Il faut que les associations conservatrices à travers le pays et les divers organes provinciaux d'obédience conservatrice élèvent le ton et fassent pression sur les intrigants de Londres, occupés qu'ils sont par leurs propres ambitions ". 102 Churchill reste malgré tout très vague en matière de promotion du bien-être de la classe ouvrière. Sa conception de la démocratie tory est en effet éloignée de celle d'un Forwood, qu'on a évoqué précédemment, et à propos duquel Churchill écrivait :
L'expression " Démocratie Tory " a suscité l'admiration de quelques-uns, l'alarme chez d'autres et a été copieusement brocardée par le parti radical. Cette expression a fait malencontreusement l'objet de quelque discrédit par l'usage qu'en a fait Mr Forwood, candidat conservateur aux dernières élections de Liverpool, qui s'en est servi en ignorant de quoi il parlait. 103
La démocratie tory telle que l'envisage Randolph Churchill doit d'abord consister en une réforme des structures du parti conservateur. C'est pour cette raison qu'aidé de John Gorst, qui connaît les réseaux conservateurs provinciaux de manière experte, Churchill parvient à se faire élire président de la National Union en 1882. Depuis ce poste, Churchill réclame plus d'influence pour la fédération d'associations conservatrices qu'il dirige désormais. 104 Un conflit s'ensuit entre Churchill et la double direction du parti assurée par Northcote et Salisbury. Pour justifier ses appels à la réforme, Churchill prend exemple sur le caucus radical, qu'à ses yeux les conservateurs devraient émuler. Comme le fait observer Edward Hamilton, un proche de Salisbury, le différend qui oppose Churchill aux chefs du parti, se résume à la question d'" introduire ce 'caucus' qui est tant décrié dans le parti conservateur, ce à quoi lord Salisbury n'acquiescera à aucun prix ". 105 Selon Churchill, l'oligarchie qui monopolise le pouvoir à la tête du parti doit accepter que la base conservatrice joue un rôle accru, dans l'organisation des élections et dans l'élaboration d'un programme conservateur.
Dans cette campagne, Churchill parvient à se ménager des appuis auprès des responsables locaux du parti, qui soutiennent ses multiples revendication en faveur d'une réforme du parti et de l'adoption par les tories d'un programme de réforme sociale à même de leur valoir les faveurs de l'électorat populaire. L'aura dont bénéficie Churchill dans les milieux conservateurs en dehors de Westminster est un atout précieux pour lui, car Churchill, mordant dans ses critiques contre la pusillanimité de Northcote, s'est aliéné la bienveillance des dirigeants conservateurs, Northcote et Salisbury, qui après la mort de Disraeli en 1881 se partagent les fonctions de chef du parti.
Mais tout en déployant une rhétorique réformatrice en matière d'organisation partisane et paternaliste sur les questions sociales, ce qui l'apparente au torysme radical et humanitaire des années 1840, Churchill choisit aussi de faire sien des mots d'ordre conservateurs convenus, comme la défense de l'Église et de la monarchie, deux des principes fondateurs de la League. De cette manière, il se conforme un peu plus encore au modèle politique que lui fournit la carrière de Disraeli, qui s'était fait l'apologiste de la religion nationale, de la monarchie et de la constitution aristocratique tout au long de sa carrière.
Le " quatrième parti ", dès ses origines, est en effet associé à la religion et à la Couronne, ces deux institutions qui de longue date constituaient des piliers de la rhétorique conservatrice. L'occasion qui a permis à Churchill et à ses partenaires de s'emparer de ces questions a été fournie par l'entrée au Parlement de Charles Bradlaugh, député radical élu en 1880 par la circonscription de Northampton. 106 Dans les origines de la Primrose League, les incidents parlementaires qui ont opposé le " quatrième parti " à Bradlaugh n'ont pas un caractère anecdotique, puisque les questions qu'a fait surgir l'entrée du député radical aux Communes ont eu une influence directe sur les principes que Churchill et ses alliés ont défini pour le mouvement qu'ils lancent fin 1883. C'est pourquoi on compte à présent évoquer les éléments de cette controverse qui se sont ultérieurement avérés pertinents dans le développement de la Primrose League, enfantée dans une large mesure par le retentissement national de cette affaire.
Entre 1880 et 1888, les compères du " quatrième parti " s'employèrent en effet à invalider l'entrée de Bradlaugh au Parlement, fondant leurs objections sur le fait que comme athée, Bradlaugh ne pouvait de bonne foi se plier au serment que les nouveaux députés étaient tenus de prêter sur la Bible. Les premières attaques de Wolff contre Bradlaugh consistèrent à réclamer la coopération des parlementaires de toutes les confessions contre cette intrusion de l'athéisme au Parlement :
Dans sa grande sagesse, le Parlement a assoupli la règle en faveur des membres des diverses croyances ou sectes, mais toutes ces sectes ont les mêmes critères de moralité, une conscience et une croyance communes dans telle ou telle divinité. Ce qui se présente à nous aujourd'hui, c'est clairement la négation de tout ce qui ressemble à une moralité éternelle, à une conscience ou à l'existence de Dieu. 107
On le verra par la suite, mais ces remarques formulées par Wolff sont la première manifestation d'un des traits distinctifs qui caractérisera la Primrose League par la suite, à savoir le refus du sectarisme et la défense du sentiment religieux sous toutes ses formes. Au cours de la guérilla parlementaire qui les oppose à Bradlaugh au début des années 1880, Churchill et ses alliés purent certes compter sur le soutien de quelques députés catholiques irlandais, mais surtout sur l'opinion protestante et conservatrice dans le pays. Les remous provoqués par cette affaire valurent en effet à Churchill la sympathie d'une large partie du public, en particulier dans les milieux conservateurs. Comme le notait le secrétaire particulier de Gladstone, sir Edward Hamilton, pourtant favorable à Bradlaugh : " il existe assurément une forte prévention dans le pays contre Bradlaugh, et seule une part réduite de l'opinion lui est un tant soit peu favorable ". 108
De plus, facteur aggravant auprès des milieux conservateurs, Bradlaugh était un républicain, qui appelait à l'abolition de la monarchie après la mort de Victoria. Dans un pamphlet écrit en 1871, et réédité pas moins de neuf fois en 1883, Bradlaugh s'en était pris à l'influence néfaste de la reine et à la réputation posthume du prince consort, qui selon lui n'était pas méritée. 109 Churchill pouvait en outre nourrir un ressentiment personnel à l'encontre de Bradlaugh, puisque dans le même pamphlet, ce dernier avait dénoncé les bénéficiaires des pensions d'Etat, perçues entre autres par les descendants du premier duc de Malborough. C'est pourquoi, en réponse à ces attaques émanant d'un républicain athée, les membres du Quatrième Parti se distinguèrent par leur loyalisme monarchique et aristocratique, ainsi que par leur attachement au caractère religieux de la législature.
Si, comme on vient de le voir, Churchill peut donc faire figure de successeur de Disraeli à plus d'un titre, il est un dernier aspect de sa vie publique au début des années 1880 qui doit être évoqué. Il s'agit de la question du Home Rule proposé par Gladstone en 1885, et dont Churchill est l'un des principaux opposants. Sur ce point encore, Churchill s'est avéré fidèle à la mémoire de Disraeli. En effet, en 1880, à l'approche des élections, Disraeli s'était présenté devant l'électorat avec pour seul projet celui de s'opposer aux éventuels projets autonomistes que d'après lui les libéraux étaient susceptibles de proposer à l'avenir. À l'époque, la défense de l'Union que Disraeli définissait comme la future responsabilité de son parti n'était pas apparue comme la question la plus pressante. En tout cas, l'appel de Disraeli, s'il avait été incompris, n'était pas resté lettre morte auprès de Randolph Churchill, qui était d'autant plus disposé à s'exprimer sur la question irlandaise qu'il avait été le bras droit de son père lorsque ce dernier avait exercé les fonctions de Lord Lieutenant en Irlande de 1876 à 1880. Or, avant même que Gladstone ne fasse de la question du Home Rule la priorité du programme libéral, Randolph Churchill s'était fait le défenseur de l'Union entre l'Irlande et l'Angleterre. De ce fait, lorsqu'intervint la controverse du Home Rule, qui divisa le camp libéral et provoqua un réalignement politique majeur, Churchill put bénéficier de sa réputation d'apologiste de l'Acte d'union de 1800, et fustiger en toute légitimité les projets autonomistes des libéraux. 110
Juste avant l'apparition de la Primrose League, les conservateurs ont donc commencé à se doter d'un ensemble d'organisations locales et nationales. Mais le développement des réseaux partisans conservateurs est inégal. Les divers clubs, ouvriers ou patriciens, qui voient le jour à Londres et en province, magnifient en outre un certain cloisonnement social et sexuel. En effet, les diverses couches de la population qui adhérent au conservatisme se retrouvent séparées en autant d'institutions réservées à des catégories de membres bien définies. De plus, la sociabilité qu'offrent ces organisations exclut la participation des femmes. Le parti national, comme Disraeli désignait parfois le parti conservateur, entérine donc dans son organigramme même les divisions statutaires et sexuelles de la société victorienne. Au sein du parti conservateur, la sociabilité londonienne et aristocratique conserve alors toute son importance. Le statut particulier dont continuent de jouir les cénacles élitistes et mondains entrave l'émergence d'un mouvement de masse fédérant les sympathisants tory.
C'est dans ce contexte qu'intervient en 1883 la constitution de la Primrose League. Mais comme on le verra par la suite, toute l'ambiguïté de cette nouvelle organisation consiste à inclure le public le plus varié dans une entreprise politique qui se fonde en fait sur la transposition à un âge démocratique des modes de sociabilité et des rapports de pouvoir qui avaient caractérisé les époques antérieures. Instrument d'adaptation du parti à un système politique plus inclusif, la Primrose League va aussi s'avérer être un vecteur de légitimation des principes issus des époques antérieures. En effet, en cette fin d'époque victorienne, la League va permettre de pérenniser d'une part la déférence des populations à l'égard des élites sociales et aristocratiques, et d'autre part le contrôle exercé par la hiérarchie du parti sur sa base militante.
"The Good Old Cause - For God, Queen and Country
Let England's women lead in conscious might
Their weakness prove their strength to guard the right
God's word shall not be silenced in the land;
But preached from shore to shore and strand to strand
For queen - right loyally we hail thee our God-given
Who in the cause of right and truth hast striven
In weal or woe for well nigh fifty years
Has shared with England all her woes and cares
Let us take up the cry in love, not in hate
Peasants, nobles, ere it be too late
Classes and masses weld in links so fair
Labour and leisure in one union rare
Union - our final watchword to the wise,
God, Queen and country at the cry arise,
The three in one our union shall proclaim
Their victory - all with one glad voice exclaim"
Poésie de miss Milner, Dame Présidente de multiples habitations à York,
dans la circonscription de son frère,
lue par elle-même en clôture d'un discours prononcé
lors de la première assemblée des membres
de l'habitation de Meltham and Netherton Brooke,
près d'Huddersfield.
The Huddersfield Daily Chronicle 26 juillet 1886: 3
La première période que l'on a choisi d'isoler va de 1883, année de la création de la League, à 1903, lorsque l'adoption par Joseph Chamberlain d'un programme protectionniste précipite le parti conservateur dans une crise durable qui handicape ses chances de succès électoraux. Ces vingt premières années du mouvement correspondent à une période d'hégémonie conservatrice. Si on excepte le gouvernement libéral qui est brièvement aux affaires de 1892 à 1895, de 1885 à 1903, les conservateurs sont constamment au pouvoir. Cette situation est d'autant plus étonnante qu'en 1884 intervient une réforme électorale qui augmente à nouveau le nombre d'électeurs, en particulier dans les campagnes. Pour autant, leurs succès électoraux ne rendent pas les conservateurs euphoriques. Comme se le demande la Quarterly Review, cette domination électorale qui intervient à partir du milieu des années 1880 n'est-elle qu' " un simple et bref ajournement de l'inévitable Déluge " appelé à ensevelir le conservatisme ? 111
Dans l'historiographie, cette période d'hégémonie unioniste a souvent été interprétée comme la résultante de victoires électorales par défaut, car moins liées au programme unioniste en lui-même qu'à des facteurs qui lui sont étrangers. En premier lieu, la domination conservatrice procèderait du fonctionnement du système électoral, dont les conservateurs parviendraient à tirer avantage. Les préjugés anti-démocratiques des conservateurs les auraient conduits à adopter une stratégie destinée à limiter la participation électorale, en programmant par exemple les élections pour les mois d'été, ce qui rendrait plus difficile la participation des travailleurs agricoles au scrutin. Jusqu'en 1918, la persistance du vote pluriel, qui relève d'une pratique censitaire du droit de vote, puisqu'il est réservé aux propriétaires, renforcerait cette interprétation, puisque les conservateurs en seraient les principaux bénéficiaires. 112 De la même manière, le parti aurait activement cherché à priver un nombre conséquent de citoyens du droit de vote en pratiquant une application restrictive des dispositions relatives à l'enregistrement sur les listes électorales, en particulier à l'encontre des sections les plus démunies de l'électorat. Dans cette perspective, l'émergence d'un vote travailliste massif après 1918 confirmerait le caractère peu représentatif de l'électorat victorien et édouardien, et la manière dont la stratégie conservatrice aurait permis de retarder l'avènement d'un système politique fondé sur l'affrontement entre classes dominantes et couches sociales dominées. 113
Or, cette manière d'analyser les victoires conservatrices à la fin de l'ère victorienne a été récemment critiquée par des historiens qui ont montré qu'en fait, au cours de la période, les obstacles à l'exercice du droit de vote n'étaient pas sociaux et économiques, mais plutôt liés à la situation matrimoniale des populations exclues du droit de vote, 114 et que les conservateurs n'étaient pas les seuls bénéficiaires de faibles taux de participation. 115
De plus, l'approche qui consiste à désigner les avantages structurels dont les conservateurs sont censés avoir bénéficié élude une autre réalité électorale qui permet de comprendre les succès de ces derniers, à savoir la prégnance et la force d'un conservatisme populaire. C'est pourquoi l'historiographie britannique témoigne d'un certain intérêt pour la manière dont les conservateurs sont parvenus à attirer à eux et à fidéliser l'électorat populaire. 116 Dans les milieux libéraux, le conservatisme populaire était un phénomène envisagé avec désarroi, voire comme la résultante d'une exploitation éhontée des préjugés de l'électorat, comme le note en 1907 un organe libéral comme The Individualist : " lorsque les conservateurs s'adressent aux foules, c'est immanquablement à leurs vices et à leur faiblesse qu'ils font appel : leur sentiment anti-irlandais, leur xénophobie, le fanatisme et l'intolérance religieuse, les préjugés de classe, la cupidité ". 117 Mais quel crédit accorder à un jugement aussi sévère et partisan à propos de l'attrait du conservatisme auprès des couches populaires ?
Il semble en effet opportun de s'interroger sur la manière dont les conservateurs relayaient leur discours politique auprès de l'électorat, afin de déterminer les ressorts idéologiques sur lesquels s'appuie leur rhétorique partisane. C'est ce que l'on fera lorsque l'on décrira la culture politique de la Primrose League, c'est-à-dire l'ensemble des valeurs et symboles au moyen desquels les conservateurs construisent leur rapport à l'électorat.
Mais si la Primrose League peut apparaître comme un objet d'étude légitime, c'est aussi parce que la période d'hégémonie conservatrice qu'on va à présent aborder correspond à l'émergence de structures partisanes fortes au sein de la mouvance conservatrice. Or, au cours de la première période considérée, la Primrose League constitue l'incarnation même de cette évolution. Entre 1883 et 1903, la Primrose League devient en effet le premier mouvement politique en Grande-Bretagne, et permet ainsi au Parti conservateur de s'adapter à la nouvelle donne démocratique instaurée en 1884 et d'exercer ainsi sa domination sur le système politique britannique.
Peu après son lancement en 1883, la Primrose League devient un mouvement de masse qui regroupe plus d'un million de membres au début du vingtième siècle. Vers 1903, terme de la première période considérée, la League est encore le mouvement dominant au sein de la mouvance conservatrice. Cette organisation n'est certes pas seule à oeuvrer en faveur du conservatisme, puisque le Parti conserve ses antennes locales (les clubs d'ouvriers, les Clubs constitutionnels et les partis locaux) et ses instances nationales, le Central Office et la National Union, qui font partie intégrante du Parti. Mais seule la League, qui se développe parallèlement à l'organisation conservatrice à proprement parler, fédère un nombre conséquent de membres. Il n'existe pas de recensement exact du nombre d'adhérents directs du Parti pour cette époque, car il ne fait aucun doute que les membres de la League sont alors bien plus nombreux que les militants du Parti. Le rapport de force ne s'inversera d'ailleurs qu'au début des années 1920, lorsque le Parti conservateur deviendra vraiment un parti de masse, et que la League entamera un lent et irréversible déclin. C'est cette première période d'apogée qu'il s'agit à présent d'analyser.
Pour cette étape chronologique initiale, on évoquera tout d'abord les origines de la League, et le fonctionnement de cette nouvelle institution conservatrice. Seront à ce titre abordées les questions relatives à la hiérarchie de la League, à ses instances centrales et locales, et aux rapports que le mouvement entretient avec le reste de la mouvance conservatrice. Ces premières remarques se limiteront à une description fonctionnelle de la League, et à une analyse relationnelle de l'environnement institutionnel de la League, car les pratiques qui caractérisent la League seront explorées plus en détail une fois exposés les principes politiques du mouvement.
En effet, il s'agira aussi de définir la culture politique développée par le mouvement. Pour décrire ce substrat idéologique sur lequel la League repose, on a retenu le terme d'unionisme, car il correspond à la fois à la manière dont les conservateurs se désignent alors dans le champ politique, et à la pluralité des formes d'union, religieuse, impériale, sociale et constitutionnelle, que la League entend favoriser. L'acception la plus répandue du terme se réfère bien sûr à l'opposition des conservateurs à toute rupture de l'union entre l'Angleterre et l'Irlande. Mais la dimension territoriale du terme recouvre aussi une autre thématique chère à la League, à savoir l'intégrité de l'ensemble de l'Empire britannique, qui est d'après les conservateurs menacée par le séparatisme des Little Englanders, ces éléments radicaux de la coalition libérale hostile à la perpétuation des missions impériales du pays. Le terme d'unionisme reste tout aussi approprié si l'on tient compte de la volonté qu'ont les promoteurs de la League d'oeuvrer en faveur de la " vraie union de toutes les classes entre elles ". 118 En effet, l'unionisme de la League a une pertinence relative à la politique intérieure du pays. D'après les conservateurs, les divisions entre classes et entre confessions qu'attisent radicaux et libéraux doivent être contrecarrées par un discours célébrant l'unité des citoyens britanniques, rassemblés par le même respect pour la religion, la Constitution et la Couronne. Cet unionisme religieux et constitutionnel se double d'une dimension sociale et économique, puisque l'un des messages volontiers déployés par la Primrose League consiste à affirmer la convergence des intérêts matériels de l'ensemble des membres de la société. L'ensemble des considérations qui seront alors développées aura pour objectif de définir la culture politique propre à la League et de la situer dans le contexte plus large de l'évolution du conservatisme et du champ politique britannique à la fin du dix-neuvième siècle.
Enfin, on prêtera attention aux pratiques politiques de la League. Trois éléments distincts seront dégagés : le rôle de la League comme lieu de sociabilité festive, comme instrument de pédagogie civique, et enfin comme machine politique et électorale. Afin de définir la manière dont ces différentes pratiques s'agencent, s'organisent et se diffusent, on considérera au préalable l'assise sociale et géographique du mouvement. Il s'agira alors de présenter deux typologies, d'une part celle des membres et des personnels qui investissent la League, d'autre part celle des milieux dans lesquels le mouvement s'est implanté.
La Primrose League voit le jour en novembre 1883, à l'initiative des membres du " quatrième parti ", alors en rupture de ban avec la hiérarchie du parti en raison du différend qui les oppose au sujet de la démocratisation de la National Union. 119 Initialement conçue comme une société secrète réservée aux sympathisants de Churchill dans le pays, la Primrose League constitue donc pour le " quatrième parti " un moyen de rendre manifeste l'influence qu'il exerce en dehors du Parlement. Comme le fait remarquer à Churchill l'un de ses partisans provinciaux :
Il existe de longue date un conservatisme des bourgs qui va croissant. Les classes ouvrières du Lancashire, et, me semble-t-il, du pays tout entier, voient en vous le champion qu'elles recherchent, qui leur procurera ce qu'il y a de raisonnable et de juste dans l'actuelle Constitution et qui n'ira pas les jeter dans les bras de Chamberlain et des idées républicaines, ou de Bradlaugh et de son athéisme, de Parnell et de l'autonomie irlandaise, de Bright et du dépeçage de l'Empire, mais qui leur donnera la vigoureuse politique conservatrice qu'ils attendent. 120
Ouverte à tous, sauf aux athées et aux ennemis de l'Empire, la Primrose League est aussi destinée, d'après ses fondateurs, à remédier à " l'échec des associations conservatrices et constitutionnelles à satisfaire le goût du peuple ou à parvenir à faire se rejoindre toutes les classes en vue d'objectifs politiques ". Les membres du mouvement sont invités à souscrire à la déclaration suivante : " Je déclare, sur mon honneur et sur ma foi, que je me consacrerai de toutes mes forces au soutien de la religion, des États du Royaume et de la suprématie de l'Empire britannique ". 121 Se trouvent ainsi affirmés dès les origines les trois principes fondamentaux du mouvement, la défense de la religion, de la Couronne et de l'Empire. On aura l'occasion ultérieurement de développer le programme idéologique du mouvement, mais il est important de signaler à ce stade que jusqu'à sa disparition en 2001, la League est restée fidèle à cette déclaration initiale d'intention, les principes du mouvement ne faisant l'objet que de quelques retouches au fil du temps. 122
Quant à l'emblème du mouvement, la primevère, il est choisi en hommage à Disraeli, mort deux ans auparavant. Le 19 avril 1882, lors du premier jour anniversaire de la mort de Disraeli, des parlementaires et certains membres du public avaient exhibé cette fleur à leur boutonnière. Mais pourquoi la primevère était-elle liée à la mémoire de Disraeli ? Il semble que cette fleur ait commencé à être associée à Disraeli le jour de ses funérailles, lorsque la reine Victoria avait fait parvenir une couronne mortuaire portant l'inscription " His favourite flower ". D'après Janet Robb, rien n'indique pourtant que Disraeli ait jamais manifesté d'intérêt particulier pour cette fleur, mais toujours est-il que Churchill et ses associés comptaient ainsi utiliser à leur profit la ferveur populaire que Disraeli continuait d'inspirer deux ans après son décès. 123 Dans le contexte victorien, le fait que Disraeli serve ainsi de figure de proue à un mouvement patriotique tel que la League n'est pas anodin. Certains observateurs libéraux se plaisent en effet à contester le caractère authentiquement national du personnage de Disraeli, dont la supposée judaïté est censée le rendre étranger à la culture nationale. 124 De même, lorsque la propagande radicale attaque la diplomatie pro-turque de Disraeli lors de la crise bulgare de 1877 et de 1878, ce dernier est dépeint sous les traits de l'Oriental, intrigant et peu enclin à protéger les communautés chrétiennes des Balkans contre l'oppression ottomane. 125 Les adversaires de Disraeli ont donc coutume de contester son appartenance à la culture nationale et à souligner le statut d'étranger du personnage. En prenant Disraeli pour autorité tutélaire, la Primrose League contribue alors à renationaliser le personnage et à lui accorder la première place dans le panthéon conservateur.
Au cours de ses premiers mois d'existence, la Primrose League se voit donc assigner trois fonctions distinctes : ouvrir le parti conservateur à un public plus vaste, honorer la mémoire de Disraeli et servir les ambitions politiques de Churchill. La Primrose League rencontre un certain écho, preuve du prestige dont jouissent tout à la fois Disraeli, de manière posthume, et celui qui revendique son héritage, Randolph Churchill. En 1884, la League enregistre rapidement de nombreuses adhésions, mais jusqu'en 1885, date à laquelle la question irlandaise prend le pas sur toute autre considération politique, force est de reconnaître que le développement du mouvement reste modeste. 126
À ses débuts, la League est considérée comme un instrument aux mains du petit groupe de rebelles conservateurs réunis autour de la personne de Churchill, qui comptait initialement donner au mouvement les fonctions d'une société secrète. La League reçoit toutefois l'imprimatur de la hiérarchie du parti lorsque Churchill rentre dans les rangs au printemps 1884 et s'engage à loyalement servir Salisbury et Northcote. Après cette date, l'engagement des frondeurs du " quatrième parti " ira en s'amoindrissant. Se cantonnant au rôle de légataires de la Primrose League, Churchill, Gorst et Wolff se désintéressent rapidement de leur création. 127 Churchill et Gorst entament une carrière gouvernementale après 1885, tandis que Wolff reprend du service dans la diplomatie britannique. Churchill se distingue à nouveau, en démissionnant subitement peu de temps après son entrée au gouvernement. Ministre des Finances de Salisbury, Churchill quitte l'équipe au pouvoir pour s'opposer à une hausse des dépenses navales, sujet mal choisi pour lui valoir les faveurs de l'électorat conservateur. Ce sont dès lors les chefs de file du parti, Salisbury en tête, qui ont la mainmise sur l'organisation.
Mais ce nouveau mouvement, appelé à rénover le parti conservateur, comment ses instigateurs en conçoivent-ils exactement le fonctionnement ?
Comme le note Martin Pugh, la League a donné aux conservateurs tous les avantages d'un mouvement de masse sans leur en imposer les inconvénients, ce en quoi elle constitue une réponse toute conservatrice au défi du Caucus radical. 128 En effet, la Primrose League se distingue nettement des autres organisations politiques de l'époque, telles que le caucus radical ou même l'Union nationale des associations conservatrices. Tout d'abord, la League se développe en marge des structures du parti, et veille jalousement à son indépendance vis-à-vis des organes conservateurs existants. Mais cette autonomie a un prix, puisque de ce fait, la League n'a pas voix au chapitre ni dans la sélection des candidats, ni dans la formulation du programme, ni dans l'organisation des troupes régulières du parti regroupées au sein des sections locales et de la National Union. Qui plus est, au sein de la League, la démocratie est confisquée par une oligarchie parlementaire et aristocratique, les instances dirigeantes exerçant un contrôle sur les antennes locales. Au cours des Grand Habitations, ces grand- messes annuelles organisées sous les égides du mouvement, les délégués n'ont le pouvoir d'apporter leur contribution ni à l'élaboration d'un programme conservateur, ni même aux prises de position du mouvement. Tout concourt donc à faire de la Primrose League une institution sans risque pour les élites conservatrices, qui parviennent ainsi à apprivoiser la démocratie et l'organisation partisane dans le cadre d'une institution fondée d'abord et avant tout pour assurer aux élites du parti un accueil favorable et des publics acquis à leur cause. Le décalage ne saurait être plus grand entre les intentions affichées par Churchill lors de sa tentative de prise de contrôle de la National Union, et le mouvement mis sur pied par ce dernier et ses associés du " quatrième parti ".
Loin de se présenter comme une entreprise de démocratisation des instances conservatrices, la Primrose League se dote en fait d'une structure résolument hiérarchique, que vient souligner la terminologie féodale dont s'inspirent les titres désignant les diverses classes de membres. Les membres du mouvement reçoivent en effet des titres selon l'effort financier qu'ils consentent à leur entrée dans le mouvement. Ceux qui peuvent s'acquitter d'une couronne (dix shillings) reçoivent le titre de Chevaliers ou de Dames, tandis que les adhérents de condition modeste, à qui les habitations réclament un ou deux shillings, sont appelés Associés. 129 Pendant un an après leur adhésion, les nouveaux Chevaliers portent le titre de Knight Harbinger, et s'ils font preuve d'assiduité et de zèle dans la cause de la League, ils deviennent ensuite Knight of the Order of Merit. Les membres les plus méritants se voient décerner des rétributions, sous la forme de médailles et de broches, décernées pour services rendus au parti au cours des élections, ou pour le zèle des adhérents qui auront convaincu un grand nombre de personnes à se joindre au mouvement à leur tour. 130
Quant à la structure hiérarchique de la League, que décrivent les deux organigrammes suivants, elle a plus en commun avec les sociétés maçonniques, les loges orangistes ou les sociétés d'entraide ouvrière, qu'avec l'éthos démocratique du caucus radical. Wolff, qui le premier imagine le type d'organisation dont doit se doter le mouvement, a d'ailleurs reconnu combien il s'était inspiré du rituel, des cérémonies, des décorations, titres et autres badges qui caractérisaient les benefit societies telles que les Oddfellows ou les Forresters, très actives dans sa circonscription de Portsmouth. 131
Schéma 1. Organigramme de la Primrose League
Instances centrales

Schéma 2. Organigramme de la Primrose League
Instances locales

Au sommet de la hiérarchie, le Grand Maître, autre emprunt à la terminologie maçonnique, jouit d'une autorité formelle sur la Primrose League. Il est censé présider la Grande Habitation qui se déroule chaque année au Royal Albert Hall, et y adresser un discours aux membres de la League. 132 Au cours des premières années du mouvement, le poste revient au chef du parti conservateur. 133 Parmi les délégués qui prennent part à la Grande Habitation, ont droit de siéger les dames du Grand Conseil des Dames, les membres du Grand Conseil, les délégués des habitations, ainsi qu'on désigne les antennes locales de la Primrose League, et par la suite, ceux des Divisional Councils. 134
Le Grand Conseil, qui chapeaute cette structure, a autorité sur l'ensemble du mouvement, dont il définit la politique dans le cadre de Préceptes auxquels sont tenus de souscrire les habitations. Par l'intermédiaire de ses Comités, le Grand Conseil est en charge du fonctionnement de la Primrose League. Ses membres se réunissent toutes les semaines lorsque les Communes siègent, et de manière plus irrégulière en période de vacance parlementaire. 135 Quinze de ses membres sont élus au cours d'un vote qui a lieu lors de la Grande Habitation et qui implique l'ensemble des habitations de la League, quinze autres sont cooptés par les membres sortants, et quinze autres sont élus par les membres du Grand Conseil de l'année. Le jeu démocratique au sein du mouvement est donc bel et bien régulé de manière à limiter les bouleversements hiérarchiques intempestifs, car de ce fait, seuls deux tiers des membres de cette instance sont renouvelés chaque année, ce qui assure, d'après les dirigeants, une certaine continuité au sommet du mouvement. 136 Chaque habitation a théoriquement le droit de présenter un candidat, mais dans la League, la démocratie interne est plus fictive que réelle, ce qui vaut au mouvement les remontrances d'un journal conservateur comme le Standard, qui a pourtant soutenu la League à ses débuts :
Tous les ans se tient un simulacre d'élection de ces augustes personnages, élection qui se déroule au coeur du quartier le plus aristocratique de Londres et, afin de prévenir toute erreur, alors même que les dés sont déjà pipés, se trouvent de surcroît cooptés de nombreux membres de ce Conseil, qui demeure identique année après année. 137
Qui compose alors le Grand Conseil ? De toute évidence, les critiques du Standard apparaissent comme fondées, puisque l'instance dirigeante du mouvement est trustée par ceux qui déjà ont les plus hautes responsabilités au sein du parti, et par une impressionnante liste de dignitaires aristocratiques conservateurs. Le Grand Conseil regroupe en effet l'establishment conservateur. Les plus grands noms de l'aristocratie y côtoient quelques représentants du conservatisme provincial. De nombreux Grands Conseillers comme le comte Amherst sont à la fois impliqués dans la National Union qui fédère les associations conservatrices du pays et oeuvre de concert avec le Central Office. Parmi les piliers du Grand Conseil, on note aussi la personne d'Aretas Akers-Douglas, homme de confiance de Salisbury, principal membre du Kentish Gang, ce groupe de fidèles de Salisbury qui ont en main les courroies du parti. On le verra par la suite, l'appartenance au Grand Conseil deviendra pour les parlementaires qu'on y retrouve après 1903 l'indice tout à la fois d'une affinité avec le conservatisme modéré de personnages comme Arthur Balfour ou Walter Long, et d'une hostilité vis-à-vis des formes radicales de conservatisme qu'incarnent Joseph Chamberlain ou Alfred Milner. Mais avant cette deuxième période, analyser le positionnement des Grands Conseillers au sein du parti est sans grand intérêt, puisqu'au cours de l'ère salisburienne, la vie interne du parti est marquée par une relative absence de factions.
Quelques remarques sont toutefois à formuler pour définir un peu l'aspect du Grand Conseil entre 1883 et 1903. Plus encore qu'au sein du parti lui-même, les aristocrates figurent en nombre, qu'ils soient membres de la Chambre des lords ou des Communes, ou bien qu'ils soient dépourvus de mandats électoraux. Ainsi en 1886, sur les 42 membres du Grand Conseil, 26 sont issus de l'aristocratie. Plusieurs membres de la Chambre des lords président le Conseil en tant que Chanceliers. Parmi les responsables du mouvement, on observe aussi la présence d'alliés politiques de lord Randolph Churchill, comme Frederick Dixon-Hartland et Fred Burnaby, ou de certains de ses intimes, comme lord Harris ou le duc de Marlborough. Comme la Primrose League n'est entièrement soumise ni au parti, ni au contrôle que pourrait exercer sur elle lord Salisbury, ni aux fortunes politiques de Randolph Churchill, elle accueille aussi des laissés-pour-compte du jeu politique, qui y trouvent des rétributions qu'ils n'obtiennent pas par ailleurs, comme Ellis Ashmead-Bartlett ou Algernon Borthwick, deux politiciens et patrons de presse peu appréciés de Salisbury. Mais le parlementaire type qui endosse des responsabilités dans la League est le plus souvent un backbencher. Pour les députés qui n'accèdent pas aux responsabilités gouvernementales, un siège au comité directeur de la League constitue une compensation à des ambitions déçues. Si on trouve de nombreux backbenchers au Grand Conseil, la raison en est aussi qu'ils sont les plus à même de véritablement dynamiser la League, contrairement à leurs collègues conservateurs occupés par des charges officielles.
Si le Grand Maître est une figure d'autorité distante, il en va autrement pour le Chancelier, renouvelé tous les ans, qui fait office de porte-parole de la League. 138 Les Préceptes du Grand Conseil, qu'il préside, sont publiés en son nom. Le Chancelier est issu soit de la Chambre des communes, soit de la Chambre des lords. À quelques exceptions près, au cours de cette première période, le poste revient généralement à un grand aristocrate.
Deux autres instances viennent souligner le caractère élitiste du mouvement : le Grand Conseil des Dames et le Chapitre des Chevaliers Impériaux. Organe exclusivement féminin créé en 1886 par les grandes dames de la League, le Grand Conseil des Dames a une responsabilité particulière dans le domaine de la " littérature " produite par la League. Ce sont en effet les membres de cette instance qui supervisent la rédaction des brochures politiques. La fonction du Grand Conseil des Dames est aussi de réunir des fonds pour le mouvement. Mais l'appartenance à cette instance est aussi liée à des facteurs plus mondains que politiques, puisque les dames qui en font partie ont droit d'être présentes sur l'estrade où prennent place les dirigeants du mouvement lors de la Grande Habitation. 139 Or, la Grande Habitation est l'une des occasions de la saison mondaine à Londres, et il s'avère parfois difficile d'y figurer en bonne place. 140 Le passe-droit offert aux membres du Grand Conseil des Dames est donc un sésame pour obtenir une certaine reconnaissance sociale. Mais d'après lady Knightley, l'efficacité du Grand Conseil des Dames est handicapée par une organisation déficiente et des querelles personnelles qui en émaillent les réunions. 141
Pendant masculin du Grand Conseil des Dames créé en 1894, le Chapitre des Chevaliers Impériaux assiste financièrement le Grand Conseil. Des Chapitres de cette confrérie interne à la Primrose League sont formés un peu partout dans le pays et regroupent les plus grands notables du mouvement. Le plus haut dignitaire du Chapitre porte le titre de Grand Prieur. Les activités des Chevaliers Impériaux se résument essentiellement à l'organisation de banquets où sont invitées des personnalités telles que Rudyard Kipling, et où la générosité des convives est mise à contribution au bénéfice de la League.
Les fonds dont disposent la League lui permettent rapidement d'employer une équipe de permanents chargés de gérer le mouvement. Placé à la tête de l'encadrement de la League, le Vice-Chancelier, nommé par le Grand Conseil, administre contre rémunération le siège du mouvement et supervise le travail des permanents. Il est généralement issu de la petite noblesse provinciale. Les Vice-Chanceliers occupent leur fonction pendant des durées assez longues, généralement plus de 5 ans. 142
Au niveau local, on retrouve la même disposition. Les Conseils Provinciaux sont instaurés en 1888 pour coordonner les activités de la League à un échelon régional. Au nombre de neuf, les Conseils Provinciaux correspondent aux zones géographiques suivantes : Comtés du Nord, Lancashire et Cheshire, Midlands, Comtés de l'Est, Galles, Londres, Home Counties (limitrophes de Londres), Gloucestershire et Oxfordshire, Ouest de l'Angleterre. Ces conseils sont placés sous l'égide d'un représentant provincial qui siège au Grand Conseil. Les neuf représentants provinciaux sont généralement issus de la haute aristocratie locale. Leur rôle est bien souvent très limité, et l'essentiel du travail d'animation des réseaux d'habitations est effectué par neuf secrétaires provinciaux itinérants, rémunérés par le Grand Conseil. Le rôle des secrétaires provinciaux consiste à aider les populations locales à fonder les habitations et à prendre la parole devant les membres des habitations afin de relayer le discours du Grand Conseil. Leur salaire annuel est environ de £150 à £300, selon leur expérience, ce qui est comparable aux salaires perçus par les agents électoraux dans les diverses circonscriptions du pays.
Fondés eux aussi en 1888, les Conseils de Circonscription (Divisional Councils) visent à faciliter la coopération entre les habitations d'une même division parlementaire. Ces conseils n'ont jamais couvert l'ensemble des circonscriptions, pas même en Angleterre, mais le Grand Conseil incite régulièrement les antennes locales du mouvement à s'organiser de la sorte.
C'est l'habitation qui est l'unité première du mouvement. Dans la gestion de ses propres affaires, elle a un degré d'autonomie total, avec lequel le Grand Conseil n'interfère que dans des circonstances exceptionnelles, si par exemple une résolution contraire aux principes du mouvement est votée. Mais si le Grand Conseil s'abstient généralement d'intervenir dans les affaires des habitations, il n'en est pas moins vrai que ces dernières sont tenues par un ensemble de règles que la direction du mouvement s'attache à largement diffuser. 143 L'habitation est administrée par un Conseil exécutif à la tête duquel se trouve le Ruling Councillor, ou une Dame Présidente. La League recommande explicitement que les membres de ces comités directeurs soient élus à bulletin secret, et non à main levée, et que leur composition reflète la diversité sociale de la localité. 144 Les Secrétaires Honoraires sont responsables de la rédaction des minutes du Conseil exécutif, et assurent la liaison avec le Grand Conseil. Dans les campagnes, ce rôle revient souvent à des jeunes femmes, ou au pasteur local. Quant aux Wardens et aux Sub-Wardens, ce sont les représentants du Conseil exécutif, responsables pour leur quartier, ou leur hameau d'origine, du démarchage électoral et de la perception des cotisations.
Géographiquement, dans les campagnes, une habitation englobe souvent plusieurs villages, et correspond aux limites des Poor Law Unions, ces unités administratives chargées de la distribution de l'aide sociale et des workhouses. Dans les villes, les habitations adoptent souvent les mêmes frontières que les wards, ces unités territoriales employées lors des élections municipales. La juridiction d'une habitation n'est pas une affaire prise à la légère par les partisans de la League, dont le premier acte, lors du lancement d'une habitation, est d'en définir les limites spatiales. Les exemples de conflits de territoire entre habitations ne manquent d'ailleurs pas, et l'affaire se complique lorsque les Divisional Councils sont créés en 1888 afin d'améliorer la coordination entre les habitations d'une même circonscription parlementaire. Parfois interprétés comme l'indice d'une décentralisation du mouvement, ces organes répondent en fait à la volonté du Grand Conseil d'inscrire l'action des habitations, qui épousent les contours des limites administratives locales, dans le cadre des unités territoriales parlementaires. Dans la League, ce nouvel échelon permet de multiplier les postes décisionnels au niveau local, et donc de satisfaire l'appétit des notables locaux pour les charges honorifiques. En effet, pour le hobereau ou le notable roturier frustré de n'être que Chevalier dans sa propre habitation, les Divisional Councils permettent d'endosser des responsabilités dans le mouvement. Mais parfois, ce niveau d'organisation intermédiaire peut être accueilli plus comme un empiètement sur la zone d'influence sociale des dirigeants d'habitation jaloux de leur autorité locale. Un secrétaire provincial avisé doit ainsi tenir compte des susceptibilités aristocratiques qu'une réunion de circonscription convoquée au mauvais endroit peut susciter, comme c'est le cas en 1890, lorsque l'agent provincial de la League provoque l'ire de sir Gerald Codrington, Ruling Councillor de l'habitation Codrington, pour avoir réuni le Divisional Council dans une localité située sous la juridiction de cet aristocrate sans avoir dûment sollicité son autorisation. 145
Sinon, au sein des habitations, les conflits apparaissent surtout lorsque la collaboration entre éléments masculins et féminins du mouvement laisse à désirer. Dans ce cas, il arrive que les habitations se scindent en une Ladies' Branch et un Gentlemen's Club, encore que le Grand Conseil, soucieux de ménager l'unité du mouvement, décourage la création d'habitations non mixtes. 146 Mais, du moins au cours des premières années du mouvement, c'est surtout en raison du succès même de la League que certaines habitations se subdivisent, la politique préconisée par le Grand Conseil étant d'encourager une telle solution lorsqu'une habitation dépasse les mille membres. 147
Le nombre d'habitations croît en tout cas de manière exponentielle, en particulier après 1885, entretenant un effet de mode qui conduit de nombreuses localités à imiter l'exemple de leurs voisines et à se doter à leur tour d'une habitation. En 1884, on recense quarante-six habitations, puis 1 200 en 1886, et enfin 2 392 à la fin de cette période initiale, en 1901.
Si la terminologie médiévale de la League paraît surannée, la manière dont le mouvement est financé est par contre novatrice. Dans les années 1880 et même ultérieurement, les mouvements politiques, qu'il s'agisse des instances centrales libérales ou conservatrices, s'en remettent à leurs plus riches adhérents pour fonctionner. 148 Parfois, les largesses d'un seul individu permettent aux partis d'avoir à leur disposition des fonds pour les élections, ou pour le fonctionnement routinier de leurs structures permanentes. Dans le cas de la League, il est indéniable que la munificence des grandes dames du Grand Conseil des Dames, qui octroient £800 par an au Grand Conseil, ou celle de certains membres conservateurs de la Chambre des lords représentent une part non négligeable des finances du mouvement. Mais au lieu de s'en remettre uniquement à la fortune de ses partisans aristocratiques les plus riches, la League est aussi tributaire des fonds que lui envoient Dames et Chevaliers disséminés partout dans le pays, et des dons que lui font parvenir les habitations. Le centre du mouvement, c'est-à-dire le Grand Conseil, est donc dépendant de la périphérie que constituent habitations et dirigeants locaux. Quant aux habitations, elles fonctionnent à la fois grâce aux subsides des dirigeants locaux et aux cotisations des Associés. En un sens, le financement démocratisé de la League constitue une préfiguration de ce que les dirigeants conservateurs recommanderont dans l'entre-deux-guerres, lorsqu'ils appelaient les associations conservatrices à s'affranchir de la tutelle financière des élites locales et des candidats en mettant leurs adhérents à contribution.
Toutefois, le système de financement choisi par la League présente quelques faiblesses. Tout d'abord, pour ce qui est des fonds de roulement du Grand Conseil, il s'avère vite que les habitations ne sont pas toutes aussi zélées lorsqu'il s'agit de s'acquitter de leur tribut. Ensuite, la participation des antennes locales au financement des instances centrales du mouvement place les habitations dans un rapport de client à prestataire : le Grand Conseil est donc tenu de rétribuer en retour les efforts des antennes locales du mouvement, et donc de prendre part à l'animation des habitations. 149 La part des habitations dans le financement du Grand Conseil sera d'ailleurs source de tensions entre le niveau local et le niveau central, les dirigeants provinciaux se plaignant régulièrement de la négligence dans laquelle les tient parfois un Grand Conseil qu'ils contribuent à faire vivre. Quant aux instances centrales du mouvement, elles doivent parfois faire preuve d'insistance pour obtenir leur dû auprès des habitations, dont certaines, dès 1891, doivent des arriérés au Grand Conseil. 150
Quant aux habitations, la manière dont elles dépendent des souscriptions individuelles les fragilise souvent, en particulier dans les quartiers ou les régions où le nombre de Chevaliers et de Dames est insuffisant pour assurer leur prospérité. De ce fait, la Primrose League retombe parfois dans le même travers observé au sein des associations conservatrices locales, qui ne survivent que grâce aux sommes investies par les candidats ou les députés conservateurs de la circonscription. Très souvent, le budget des habitations est limité. Dans le cas de l'habitation de Garstang, il ne s'élève qu'à £13. 151
Mais même si dans certaines localités l'envergure financière de la League est marquée par une certaine modestie, le Grand Conseil de la Primrose League dispose quant à lui d'un budget confortable, en raison de l'engouement dont le mouvement fait l'objet à ses débuts. Ainsi en 1888, le budget annuel du mouvement est de £6 464, et dépasse nettement les moyens dont dispose la National Union, institution pourtant plus ancienne, mais qui ne dispose que de £1 017 en 1882. 152 Grâce à ces fonds, la Primrose League a tout loisir d'embaucher ses permanents à Londres, ses secrétaires provinciaux, et un nombre conséquent d'orateurs itinérants chargés de porter la bonne parole unioniste à travers le pays.
À titre de comparaison, on peut signaler que la Liberation Society, l'organisation radicale qui milite en faveur du disestablishment, a un budget de £9 759 en 1881, tandis que l'United Kingdom Alliance, le principal mouvement de tempérance mis sur pied par les non-conformistes, dispose de £19 034 la même année. La National Liberal Federation, cet épouvantail des milieux conservateurs, qui fédère les caucus libéraux provinciaux, fonctionne avec £1 981, somme comparable au budget de la National Union. Par rapport à ces autres mouvements, la Primrose League jouit d'une certaine aisance financière, même si de toute évidence la cause de la tempérance permet aux radicaux de collecter bien plus de fonds encore. 153
Avec la Primrose League, le Parti conservateur bénéficie donc d'un renfort conséquent, mais étant donné le statut d'indépendance partisane que revendique la League, il semble approprié de définir la manière dont la Primrose League prend sa place au sein de la mouvance conservatrice. C'est pourquoi on se propose maintenant d'achever cette première présentation générale du mouvement par une analyse des rapports qu'entretient la League avec le parti et la presse conservatrice, ainsi qu'avec le réseau d'agences conservatrices existant avant elle.
A priori, on pourrait penser que la place de la League dans la mouvance conservatrice pose problème en raison du caractère non-partisan que s'attribue le mouvement. En effet, les initiateurs de la League ont tout d'abord pensé l'appeler la Primrose Tory League, mais dès 1884, le terme Tory est abandonné. Ce revirement a lieu puisque la League entend s'adresser à tous les patriotes qui se reconnaissent dans les principes généraux qui sont les siens, " sans tenir compte de légères différences d'opinions politiques ". 154 L'indépendance partisane de la League est primordiale, comme l'assure cette brochure éditée par le mouvement :
En soutenant la Constitution, la Primrose League n'entend pas obliger ses membres à apporter leur appui à un gouvernement en particulier, ni à une politique de parti en particulier, mais simplement les engager à se conformer aux principes que les loyaux citoyens de l'Angleterre ont suivis depuis des générations. 155
Le Grand Conseil réitère périodiquement cette fiction de l'indépendance, et maintient que " devenir une organisation partisane et, par là même, s'assujettir à la volonté et aux ordres des chefs de partis en accord complet ou partiel avec les objectifs que vise la League, reviendrait à anéantir le but même qui a présidé à la création de ce gigantesque pouvoir ". 156
La Primrose League a pourtant très peu été imprégnée du parfum de sédition qui caractérisait la carrière de Randolph Churchill. Loyale à l'égard de Salisbury, qui dirige le parti jusqu'en 1901, elle désigne le successeur de ce dernier, Arthur Balfour, au sommet de sa hiérarchie une fois la passation de pouvoir effectuée entre Salisbury et Balfour. À la différence des Conférences du parti, qui peuvent s'avérer mouvementées pour les chefs du parti, Salisbury puis Balfour n'ont pas grand-chose à craindre lors de la Grande Habitation, assemblée générale annuelle du mouvement. Le fait que la League choisisse de restreindre ses prises de position publiques aux problèmes ayant trait à ses principes monarchistes, impérialistes et constitutionnalistes exclut que des questions plus controversées comme le protectionnisme ou le droit de vote des femmes ne soient abordées à l'occasion de la Grande Habitation. 157 Les relations entre la Primrose League et la hiérarchie du parti sont donc cordiales, comme en atteste la présence au Grand Conseil de nombreux whips ou de présidents de la National Union. 158 La Primrose League vend d'ailleurs à ses habitations la propagande éditée par le Conservative Central Office ou la National Union, en dépit de ses prétentions à être dégagée du jeu partisan. Même si afin de préserver la fiction de l'indépendance du mouvement, le Grand Conseil décourage l'affiliation de ses habitations à la National Union, des délégués de la League sont régulièrement présents lors des Conférences du parti.
Ce qui vaut pour la Grande Habitation est tout autant pertinent dans le cas des habitations, dont la déférence vis-à-vis du parti est notoire. En effet, malgré ses prétentions à être dégagée des contraintes partisanes, la Primrose League est un mouvement qui suit scrupuleusement la ligne du parti, jusque dans ses habitations les plus reculées. Le Grand Conseil ne laisse d'ailleurs rien au hasard : sur les questions directement liées à ses principes impériaux, religieux et constitutionnels, les dirigeants de la League transmettent aux sections locales le texte des résolutions qu'il convient de voter. Lorsque des politiciens conservateurs prennent la parole devant une habitation, l'allocution est rarement suivie d'un débat, mais plutôt d'un vote de remerciement. On reviendra en détail sur les activités des habitations, mais force est de constater dans cette présentation générale du mouvement que ni le Grand Conseil, ni les habitations n'encombrent le débat public de controverses sur les orientations globales du parti conservateur.
Dans ses rapports avec la presse, la Primrose League bénéficie de plus d'une conjoncture favorable au conservatisme, puisque sa naissance correspond à l'époque où la plupart des quotidiens métropolitains se sont ralliés au parti. 159 La League peut compter sur la coopération du Times, qui reproduit fidèlement les comptes rendus des Grandes Habitations et évoque à l'occasion les réunions d'habitations où a été prononcé un discours politique important. England, le premier hebdomadaire conservateur à bon marché dirigé par le politicien conservateur d'origine américaine Ellis Ashmead Bartlett, est lui aussi bienveillant à l'égard de la League, et publie régulièrement des nouvelles en provenance des habitations. Mais les relations entre le mouvement et cet organe conservateur se dégradent vers 1887, lorsqu'Ashmead Bartlett dénonce le caractère oligarchique du mouvement. C'est le Morning Post qui constitue le principal soutien sur lequel la League est en mesure de s'appuyer dans les milieux journalistiques. Dirigé par Algernon Borthwick et William Hardman, le Morning Post constitue un relais fiable pour la League jusqu'aux années 1930. Mais les rapports sont parfois tendus entre Borthwick et la hiérarchie conservatrice, qui à ses yeux ne reconnaît pas pleinement ses efforts en faveur du parti. De ce fait, l'appui que la League reçoit de la part du Morning Post dessert le mouvement plus qu'il ne lui bénéficie, puisque ce soutien provient d'un conservateur esseulé comme Borthwick, qualifié de " Tory ingrat et insatisfait " par l'un des conseillers de Balfour en 1906. 160 En revanche, à partir de 1896, le succès du Daily Mail, journal qui se prétend être l'incarnation et le porte-parole de l'impérialisme, ne rejaillit pas sur la Primrose League, institution pourtant dévouée elle aussi à la cause impériale. En effet, les frères Harmondsworth qui dirigent l'un et l'autre des penny papers conservateurs à grand tirage sont critiques vis-à-vis de l'establishment du parti, et leurs sympathies vont plutôt vers Joseph Chamberlain et les éléments radicaux et protectionnistes de l'alliance unioniste.
Pour ce qui est des revues victoriennes, la League peut en partie compter sur la National Review 161 , qui lui consacre quelques articles flatteurs, honneur que la League ne reçoit en revanche pas de la part de l'autre grand périodique conservateur, la Quarterly Review. Mais cela ne préjuge en rien d'une quelconque hostilité de la part de cette revue à l'encontre de la League, car ce silence de la Quarterly Review au sujet du mouvement est sans doute lié au contenu littéraire et philosophique d'un périodique peu disert sur les milieux partisans conservateurs.
Sinon, les difficultés rencontrées par la Primrose League au sein de la mouvance conservatrice sont souvent occasionnées par les relations tendues qui peuvent parfois exister entre les bataillons de bénévoles de la League et les agents, représentants professionnels du parti dans les circonscriptions. 162 Lorsqu'on présentera les pratiques politiques qui ont lieu sous les auspices de la League, on aura l'occasion de revenir en détail sur les raisons qui expliquent l'implication tardive de la League dans le travail électoral, mais la discrétion des membres de la League en période électorale suscite les reproches des agents :
L'influence de la Primrose League, en période d'élections, est pratiquement nulle en de nombreux endroits ; la cause en est due, à mon sens, à cette façon ostentatoire qu'a le Grand Conseil, par la bouche de ses orateurs et de ses secrétaires provinciaux, de répéter sans cesse que la League n'est pas un organe conservateur. Ceci, vraisemblablement afin d'amener l'ennemi à se rallier, mais je suis sûr que cette répudiation constante qu'opèrent les conservateurs fait plus de mal que de bien. Cela refroidit l'enthousiasme des ouvriers conservateurs qui estiment que nous sommes honteux de notre parti et, qui plus est, cela ne trompe pas un seul radical ! 163
Malgré ces récriminations, de nombreux agents conservateurs travaillent volontiers avec la Primrose League, et prennent part à ses activités, allant parfois jusqu'à présider certaines des habitations. L'un des premiers présidents de l'Association Métropolitaine des Agents Conservateurs, Lennox Irwin, prend part aux travaux du Grand Conseil, dont il devient le Vice-Président, et il en préside aussi le Comité des Finances. Kathryn Rix a recensé quinze agents conservateurs activement impliqués dans la Primrose League, à des postes divers. D'ailleurs, les agents agissent souvent comme intermédiaires entre la League et les partis locaux en cas de friction, soucieux qu'ils sont de se ménager le soutien de travailleurs bénévoles potentiels regroupés au sein de la League. Ainsi, l'examen de l'Association Nationale des Agents Conservateurs invite les candidats à se demander comment résoudre les jalousies et les frictions qui surgiraient entre la Primrose League et l'Association conservatrice locale. 164
Le mode de fonctionnement de la Primrose League diffère en tout point du caucus radical. Que ce soit dans le mode d'élection de ses représentants, ou dans les rapports que la League entretient avec le parti, il faut remarquer à quel point la Primrose League, si elle devient dès 1885 un authentique mouvement de masse, ne constitue en aucun cas une rivale contre les dirigeants en place, ou une tribune depuis laquelle formuler le futur programme du parti. Pour reprendre la formule de Jeremy Smith, la League est un instrument qui a permis aux dirigeants conservateurs d'apprivoiser la démocratie. 165 Comme la Primrose League ne compte en aucun cas se substituer aux rouages légitimes du parti, elle ne risque pas d'imposer au parti des revendications spécifiques. La démocratie tory, une fois traduite sous la forme d'une organisation de masse, magnifie les liens hiérarchiques qui lient les couches sociales entre elles, et concourt à promouvoir la déférence à l'égard des personnes de haut rang.
Mais qui prend part à cette démocratie tory ? Auprès de quels segments de la population la Primrose League transmet-elle sa vision déférente de l'action politique ? Avant de déterminer plus précisément les pratiques et la culture politique propre à la League, reste donc à déterminer l'assise sociale et géographique du mouvement.
Afin de bien appréhender l'extension sociale et géographique du mouvement, on isolera dans un premier temps les quatre types de population sur lesquels s'appuie la League , c'est-à-dire l'aristocratie, les femmes, les classes moyennes et les classes populaires. Il est certes un tant soit peu artificiel de présenter les uns à la suite des autres ces segments de la population qui apportent leur concours à la League, puisque c'est l'une des prétentions du mouvement d'incarner l'union entre toutes les classes. Après tout, comme l'explique lady Maidstone lors d'une allocution prononcée devant les adhérents du mouvement dans la région de Thornbury :
La Primrose League est une ligue qui unit et qui rassemble des honnêtes gens de toutes sortes et de toutes conditions : l'honnête propriétaire, l'honnête commerçant, l'honnête fermier, l'honnête ouvrier agricole, l'honnête duc et l'honnête laboureur, l'honnête maîtresse et l'honnête servante, l'honnête duchesse et l'honnête femme de ménage. 166
Mais on a retenu cette façon de disposer l'argument afin d'analyser les motivations qui ont conduit aristocrates, dames de la noblesse et de la bourgeoisie, employés, commerçants, ouvriers et travailleurs agricoles à se joindre à la League. Ensuite, on détaillera l'extension géographique du mouvement, afin de mettre en évidence la diversité des milieux au sein desquels la League est parvenue à s'implanter.
La noblesse a joué un rôle crucial dans la League, à tel point qu'on peut interpréter le mouvement comme un combat d'arrière-garde destiné à prolonger l'emprise de cette caste sur l'électorat victorien. Dans les villes comme dans les campagnes, c'est la noblesse qui le plus souvent contribue à fonder les habitations du mouvement. Les sommets de la hiérarchie de la League sont accaparés par le gotha aristocratique victorien. Dans cette période initiale, qu'il s'agisse des Grands Maîtres, des Chanceliers, des Grands Conseillers, des Ruling Councillors ou des Dame Presidents, la plupart des cadres du mouvement, dans les instances locales ou nationales, appartiennent à l'aristocratie. La densité des habitations est aussi en étroite corrélation avec le nombre de country seats que renferment les comtés du pays. Plus la bonne société aristocratique et conservatrice est présente dans une région donnée, plus la League a de chances de s'y implanter et d'y prospérer. Quant aux comtés où les nobles sont des sympathisants libéraux, la League a toutes les peines à s'y installer, en l'absence de patrons locaux crédibles.
Le scénario récurrent qu'on observe lors de la constitution d'une habitation est le suivant. Ce sont les aristocrates locaux qui prennent l'initiative, et qui embrigadent ensuite fermiers et commerçants prospères. 167 Les règles édictées par le Grand Conseil favorisent d'ailleurs un tel schéma, puisqu'une habitation ne peut être créée que si treize Chevaliers et Dames sollicitent auprès des instances dirigeantes l'autorisation de constituer une antenne locale. 168 Pour l'aristocratie, la création d'une habitation vient alors sanctionner l'influence sociale de ses membres. Le fait que de nombreuses antennes du mouvement soient d'ailleurs nommées d'après le nom des dignitaires aristocratiques qui en inspirent la constitution témoigne de l'importance des considérations sociales qui président à la diffusion du mouvement dans les moindres recoins du pays. 169 Le Grand Conseil, soucieux de préserver le caractère politique du mouvement, décourage d'ailleurs cette pratique qui consiste à donner à l'habitation le nom de ses instigateurs aristocratiques, mais en dépit de ces recommandations, il n'était pas rare que tel soit le cas. 170
Les chiffres relatifs à l'origine sociale des cadres locaux du mouvement (Tableau 1) attestent d'ailleurs de l'emprise de l'aristocratie sur le mouvement, et encore faut-il signaler qu'ils minimisent la part réelle de l'aristocratie à la tête des habitations, puisqu'il n'est pas rare qu'un même hobereau, ou la même châtelaine, président plusieurs habitations du même comté. L'aristocratie n'est donc pas la seule classe sociale à se retrouver aux commandes des antennes du mouvement, comme le montre le tableau 1, puisque dans certains comtés, comme le Middlesex par exemple, ce sont surtout les classes moyennes aisées qui trustent les postes dirigeants, mais il est peu fréquent que le titre de Ruling Councillor ou de Dame Présidente échappe aux élites nobiliaires, du moins dans les premières années du mouvement. De plus, il faut évoquer une autre raison qui explique que d'après les chiffres présentés ci-dessous la part de l'aristocratie paraît au total assez limitée. On a en effet englobé dans cette recension de l'origine sociale des dirigeants locaux le poste de secrétaire honoraire, le plus souvent dévolu à des personnages moins huppés que des duchesses ou des comtes. De plus, parmi les militaires de carrière, généralement des officiers supérieurs, il ne serait pas surprenant de retrouver de nombreux fils cadets de l'aristocratie, mais faute de données précises sur les ascendants familiaux de ces derniers, on a préféré les comptabiliser à part. Mais il est un dernier élément, mis en évidence par ces données, qui appelle un commentaire. Il s'agit du rôle joué par les membres féminins de l'aristocratie à la tête des habitations. Mis à part quelques types d'habitations, comme celles désignées sous le terme de "Foreign and Colonial" par les instances du mouvement, on remarque que les femmes accaparent une proportion non négligeable des responsabilités locales au sein de la League. Dans la catégorie des membres de la noblesse, nulle distinction n'a été introduite entre les éléments masculins et féminins de cette classe sociale, mais il faut néanmoins faire observer que la plupart des femmes qui encadrent les habitations, même si toutes n'ont pas de titre nobiliaire à proprement parler, appartiennent à la noblesse, soit par alliance, soit par naissance. Eu égard à ce qui vient d'être précisé, on pourrait s'étonner alors du décalage entre le nombre de cadres féminins, présenté dans la deuxième colonne, et le nombre de personnalités aristocratiques identifiées dans la quatrième colonne. Deux raisons expliquent cette différence. Tout d'abord, les dames de la noblesse étant les plus susceptibles de patronner plusieurs habitations à la fois, car à la différence de leurs partenaires masculins, elles disposent du temps nécessaire pour assumer ces responsabilités, le tableau ci-dessous minimise leur importance et ne lui rend pas pleinement justice. En effet, on n'a comptabilisé qu'une fois les dames de l'aristocratie, sans tenir compte de leurs responsabilités multiples. Ensuite, dernière précision utile afin de bien saisir les chiffres proposés ci-dessous, dans la catégorie des femmes, l'inclusion des secrétaires honoraires, poste souvent détenu par de jeunes roturières, a eu pour effet de gonfler cet effectif, qui n'est donc pas exclusivement à attribuer au zèle des châtelaines pour la League. On évoquera ultérieurement, dans une présentation de la géographie du mouvement, les facteurs qui expliquent les contrastes qu'on observe entre les diverses régions du royaume, mais on peut d'ores et déjà signaler que lorsque les femmes et l'aristocratie figurent en nombre au sommet des instances locales, on est souvent en présence de zones où la League est prospère, par exemple dans les comtés ruraux comme le Buckinghamshire ou le Lincolnshire. En revanche, on remarque que les zones urbaines sont moins favorables à ces deux types de population, qui y sont moins représentés, comme dans le cas du Lancashire, en particulier à Liverpool ou Manchester. L'emprise aristocratique ou féminine sur le mouvement est donc plus accentuée dans les régions dépourvues de structures partisanes établies avant l'émergence de la League, tandis que dans les zones urbanisées, l'existence de réseaux partisans plus anciens explique qu'aristocrates et femmes jouissent d'un contrôle moindre sur les habitations.
| Nombre d'habitations | Femmes |
Hommes |
Membres de la noblesse | Membres du clergé anglican | Militaires de carrière | |
| Bourgs métropolitains | 121 | 26 | 216 | 16 | 3 | 23 |
| Foreign and Colonial | 12 | 0 | 24 | 4 | 0 | 12 |
| Surrey | 51 | 16 | 86 | 8 | 0 | 13 |
| Buckinghamshire | 28 | 18 | 38 | 9 | 2 | 3 |
| Middlesex | 33 | 9 | 57 | 1 | 0 | 2 |
| Berkshire | 28 | 16 | 40 | 3 | 2 | 5 |
| Cornouailles | 28 | 28 | 28 | 4 | 0 | 2 |
| Worcestershire | 29 | 13 | 45 | 5 | 4 | 5 |
| Gloucestershire | 65 | 17 | 113 | 8 | 6 | 16 |
| Wiltshire | 45 | 43 | 47 | 4 | 2 | 0 |
| Monmouth | 13 | 12 | 14 | 0 | 0 | 3 |
| Bedfordshire | 10 | 5 | 15 | 0 | 1 | 3 |
| Leicestershire | 26 | 19 | 33 | 9 | 0 | 6 |
| Lancashire | 122 | 54 | 190 | 5 | 2 | 11 |
| Liverpool et Bootle | 9 | 1 | 17 | 2 | 0 | 4 |
| Manchester | 7 | 2 | 12 | 1 | 0 | 0 |
| Blackpool | 12 | 2 | 22 | 0 | 1 | 0 |
| Lincolnshire et Rutland | 28 | 29 | 27 | 6 | 3 | 2 |
| Cumberland | 17 | 15 | 19 | 4 | 2 | 2 |
| Westmoreland | 14 | 12 | 16 | 3 | 1 | 3 |
Source : The Rolls of Habitations (London: McCorquodale, 1890).
Pourtant, il faut signaler que le rôle de l'aristocratie dans la League ne se limite pas à l'encadrement des populations rurales, puisque l'on observe aussi la présence de membres de la noblesse dans les habitations urbaines. Propriétaire de nombreux logements urbains, active dans la construction de nouvelles zones résidentielles, l'aristocratie n'est donc pas absente, ni économiquement, ni socialement, des milieux citadins, ce qui se traduit par la nomination de nombreux aristocrates à la tête d'habitations citadines, à Londres comme dans les autres agglomérations du pays. 171
Dans les années 1880, le contexte politique favorise l'engagement de larges pans du Gotha aristocratique au sein de la League, puisque les défections qui affectent le camp libéral à partir de la crise du Home Rule bénéficient au parti, et l'associent un peu plus encore avec cette caste. 172 Comme l'un des principes fondateurs du mouvement est la défense de l'intégrité de l'empire, la League dispose d'un terrain d'entente avec les membres du parti libéral qui rompent avec Gladstone en 1886 à propos du Home Rule. Après cette date, les libéraux unionistes, comme on désigne ces opposants aux réformes irlandaises de Gladstone, deviennent alors les alliés du parti conservateur. Or, la Primrose League est une institution tout à fait à même d'oeuvrer à un rapprochement entre ces deux sections de l'alliance unioniste. Comme la League est un mouvement qui insiste sur sa situation d'indépendance vis-à-vis du parti, les libéraux unionistes peuvent apporter leur soutien au mouvement sans pour autant franchir le pas et devenir membres à part entière d'un parti qu'ils ont longtemps combattu. Dans ce contexte, on remarque que la League abrite plusieurs de ces renégats du parti de Gladstone, même si le plus illustre d'entre eux, Joseph Chamberlain, conserve une certaine froideur à l'égard d'une machine politique qu'il sait ne pas pouvoir contrôler. 173
Pour autant, la League ne bénéficie pas du soutien inconditionnel des élites aristocratiques whig qui désertent les rangs libéraux. Un exemple montre la complexité des relations entre la League et les élites libérales unionistes. En 1889, lord Fortescue, ancien whig et désormais libéral unioniste, apporte un démenti aux déclarations publiques de lord Randolph Churchill, qui se félicite de l'adhésion de Fortescue à la Primrose League. Fortescue précise que s'il a bel et bien donné son assentiment à l'habitation de South Molton pour qu'elle se réunisse à l'occasion d'une fête dans le parc de son château, il s'est abstenu d'adhérer à la League en bonne et due forme, convaincu qu'il est de la nécessité pour les libéraux unionistes de maintenir une identité distincte de celle des conservateurs. 174 La subtilité de ce point d'étiquette politique n'est pas sans rappeler les propos de lady Bracknell, lorsqu'elle établit des distinguos semblables au sujet de la bienséance politico-mondaine de cette fin du dix-neuvième siècle. Au sein de la League, comme dans les salons de l'aristocratie conservatrice, les libéraux unionistes " dînent avec les tories, ou du moins leur rendent visite en soirée ". 175
À cette époque, le parti conservateur est de ce fait plus que jamais le parti de l'aristocratie, ce dont la League va bénéficier à son tour, car dans une large mesure, la League doit sa naissance à l'aristocratie conservatrice, de même que son développement dans le pays est tributaire de l'aide que ces milieux consentent à lui accorder. La League se diffuse en effet grâce aux modes de sociabilité aristocratiques. Sollicités par les sympathisantes les plus zélées du mouvement lors de la saison mondaine, les aristocrates peuvent repartir de Londres avec l'intention de ne pas être en reste avec les premières sectatrices du mouvement, et fonder à leur tour une habitation là où leur famille est établie. De cette manière, la League a pleinement bénéficié de l'ubiquité des cercles aristocratiques. Mais encore faut-il ajouter qu'il s'est agi là d'une stratégie voulue par les instigatrices du mouvement, qui ont pris la décision de faire fonctionner le Grand Conseil des Dames comme un lieu d'accueil pour les aristocrates de passage à Londres. 176
Pourquoi l'aristocratie victorienne a-t-elle trouvé dans la League un mouvement aussi digne d'intérêt ? Quels sont les éléments qui, dans les valeurs véhiculées par la League, expliquent l'engouement de l'aristocratie pour le mouvement ? 177
Tout d'abord, la défense de la Couronne et des institutions en place, qui figure en bonne place dans le programme de la League, suggère qu'il s'agit là d'une organisation favorable au rôle joué par la plus aristocratique de ces institutions, la Chambre des lords. D'ailleurs, parmi les dignitaires du mouvement, on compte un grand nombre de membres de cette haute assemblée. Auprès des populations, la Primrose League s'emploie à promouvoir l'utilité de cette institution, présentée comme le dernier rempart contre des législations controversées qui n'auraient pas explicitement reçu l'assentiment populaire dans le cadre d'élections.
Mais les affinités entre la League et les milieux aristocratiques ne s'expliquent pas uniquement par l'intérêt politique que la noblesse victorienne pourrait trouver à une institution engagée dans la défense des prérogatives parlementaires des Lords. La structure même du mouvement en fait un milieu institutionnel attractif pour les aristocrates victoriens. Les titres censés distinguer le statut des membres de la League procèdent d'une glorification de la hiérarchie et d'une légitimation de l'ordre social apte à rassurer des membres de la noblesse. De plus, on l'a vu lorsqu'a été évoquée la composition du Grand Conseil, les processus électifs qui ont lieu au sein du mouvement favorisent la désignation de dignitaires aristocratiques aux postes décisionnels du mouvement. Loin de contester à l'aristocratie toute influence dans l'encadrement de la " démocratie tory ", la League est en fait un instrument qui perpétue le prestige, local et national, des représentants de l'aristocratie victorienne.
Quant à la rhétorique sociale de la League, elle propose une vision coopérative des classes entre elles. Dans la perspective d'union sociale de la League, les élites doivent reconnaître les devoirs qui leur incombent vis-à-vis des classes sociales défavorisées. Les missions éducatives que compte prendre en charge la Primrose League dans sa volonté d'encadrer l'électorat sont donc conformes à ce que dicte le paternalisme aristocratique le plus traditionnel.
Pour les dames de l'aristocratie, la participation aux activités d'une habitation peut être vécue comme le simple prolongement du travail philanthropique que les codes culturels victoriens imposent aux membres féminins de leur classe. 178 Quant aux hommes, bénéficier du titre de Chevalier, accorder dans son domaine l'hospitalité aux sympathisants locaux du mouvement, et dissiper ce qui est perçu comme l'ignorance politique des populations rurales sont autant d'éléments qui entrent en étroite résonance avec les obligations qui incombent au gentleman. En effet, d'après Mark Girouard, la période victorienne correspond à un retour en vogue des codes chevaleresques médiévaux, codes qui sont alors censés définir les caractéristiques du gentleman digne de ce nom. Parmi les injonctions auxquelles le gentleman chevaleresque est censé se soumettre, Girouard mentionne la loyauté à l'égard de la Reine et de la religion, la courtoisie à l'égard de la gent féminine et des enfants, et le sens du devoir à l'égard des plus pauvres, autant de vertus que la League permet au chevalier victorien de pratiquer. 179
On reconnaît dans le portrait que Girouard brosse du chevalier victorien de nombreux éléments du primitivisme aristocratique défini par Kenelm Digby dans son livre The Broadstone of Honour, or Rules for the Gentlemen of England, paru en 1822 et réédité en 1876. 180 Avec cet ouvrage, Digby a contribué à dessiner la figure du gentleman chevaleresque, dont la League semble de toute évidence s'être inspirée. La League, avec son appareillage explicitement médiéval, peut en effet être considérée comme participant de cette remise au goût du jour de l'idéal du chevalier, ce qui légitime le mouvement lorsqu'est sollicité l'appui de cercles aristocratiques acquis à une vision religieuse, paternaliste et chevaleresque de leurs responsabilités publiques.
Mais si la League a su s'appuyer sur le réseau des country houses pour se disséminer dans chaque recoin d'Angleterre, c'est aussi parce que le mouvement a constitué, dans le contexte de l'élargissement du corps électoral, une transposition des modes traditionnels de rapports entre les élites politiques et les masses. Au-delà du visage rassurant qu'offre le caractère hiérarchique et peu démocratique de la League, qui n'est pas pour déplaire aux élites nobiliaires préoccupées par les transformations du jeu électoral, c'est aussi en raison des modes de sociabilité qu'elle propose que la League bénéficie du soutien des cercles aristocratiques. 181 En effet, la sociabilité festive - bals, garden parties - à laquelle donne lieu le mouvement est inspirée des usages de la mondanité aristocratique. Mais elle constitue aussi une perpétuation des moyens par lesquels les élites aristocratiques légitimaient leurs prétentions à représenter les communautés dont elles sollicitaient les suffrages. Les fêtes de la League, où l'on s'adonne plus volontiers au plaisir "du thé et des brioches" qu'à celui "de la bière et du jeu de quilles", comme le dit Martin Pugh, prolongent la pratique du treating, ces libations au frais du candidat que proscrivent en 1883 les lois sur la corruption électorale. 182 Offerte en dehors des périodes d'élections, l'hospitalité que l'aristocratie et la bonne bourgeoisie dispensent aux partisans de la League se fait plus discrète, plus régulière, et plus ordonnée qu'aux jours d'antan, lorsque l'élection donnait lieu à des actes de munificence dignes de la pratique du potlatch décrite par Marcel Mauss. 183 Si à travers la League les formes de la générosité aristocratique se transforment, elles n'en restent pas moins présentes, et permettent aux élites locales qui animent le mouvement de faire valoir leur bienveillance envers la communauté en lui offrant l'hospitalité.
Enfin, si l'enthousiasme des milieux aristocratiques pour la thématique chevaleresque explique en partie leur adhésion au mouvement, la participation en masse des grands noms de la noblesse a eu aussi pour effet de faire de la League un mouvement attractif pour les membres plus modestes du public, car la League leur permettait de côtoyer les personnalités mondaines et aristocratiques les plus en vue à l'époque. 184
Le rôle joué par l'aristocratie dans le succès initial et la diffusion de la League est donc primordial, mais comme on le verra pour les périodes ultérieures, cette partie la plus privilégiée de la population n'a pas toujours fait preuve de la même assiduité dans la gestion du mouvement que les autres classes sociales qui, au tournant du siècle, prendront une part accrue dans l'encadrement local du mouvement. En effet, comme dans le cas de la Volunteer Force au cours des années 1860, la noblesse, initialement motrice dans le développement de la League, s'est peu à peu désengagée des premiers rôles au sein des habitations, l'élément aristocratique se maintenant par la suite beaucoup mieux au niveau des instances centrales du mouvement qu'au sein des antennes locales. 185
On ne saurait minimiser l'importance des femmes dans la Primrose League, et de manière plus générale dans la mouvance conservatrice. 186 Pour les observateurs de l'époque, la participation des femmes au mouvement constitue son originalité, et sa force, à tel point que les Dames de la League font parfois oublier l'existence des Chevaliers. 187 L'aspect féminin a d'ailleurs retenu l'attention des deux historiens du mouvement, qui ont chacun consacré un chapitre de leur ouvrage aux Dames de la League. 188
Initialement, pourtant, les fondateurs du mouvement n'avaient pas envisagé d'inclure les femmes dans un mouvement qu'ils voyaient plutôt constituer une sorte de confrérie semi-secrète rassemblant les partisans du conservatisme. C'est à la demande expresse des épouses et des hôtesses politiques qui gravitent autour du " quatrième parti " que la décision est prise, dès décembre 1883, d'inviter les femmes à se joindre à la League. Cette innovation va s'avérer tout à fait profitable, car les rangs de la League vont bientôt compter une forte proportion de femmes. On peut avec précision retrouver le ratio hommes-femmes en ce qui concerne les membres les plus aisés, puisque les registres de la League tiennent compte de la distinction entre Chevaliers et Dames. 189 En 1885, on recense environ trois Chevaliers pour une Dame. Par la suite, ce déséquilibre va aller s'atténuant, et dès mars 1887, on compte cinq Chevaliers pour quatre Dames. Peu après sa création, la League devient un mouvement mixte, qui réunit à son sommet un nombre équivalent d'hommes et de femmes appartenant à la bonne société britannique.
En revanche, il est plus difficile d'établir une telle proportion pour l'ensemble du mouvement, car dans le cas des Associés, adhérents aux moyens plus limités, les archives centrales de la League n'introduisent aucune distinction entre membres féminins et masculins. Il a toutefois été possible d'estimer la part respective des hommes et des femmes au sein des habitations dont les registres ont été conservés. Les résultats auxquels on parvient pour les Associés au niveau local confirment ce qui a été établi dans les cas des membres les plus huppés. Pour l'habitation de Garstang, dans le Lancashire, il apparaît que les femmes représentent 45% du nombre total de membres, tandis que dans celle de Nailsworth et Horsley dans le Gloucestershire, 46,5% des partisans locaux de la League sont des femmes. D'après les registres d'autres habitations consultés par Martin Pugh, c'est là une proportion tout à fait courante dans la League, puisque pour les neuf localités analysées par Pugh, les femmes ne représentent jamais moins du quart des membres, et souvent plus de la moitié. 190
Ainsi, pour de nombreuses femmes, la League va en effet constituer une porte d'entrée en politique leur permettant d'effectuer leur apprentissage politique. Le caractère féminin du mouvement a d'ailleurs fait dire à Martin Pugh que la League, sans jamais avoir appartenu à la mouvance suffragiste, a permis de légitimer auprès de l'opinion britannique l'inclusion des femmes dans la sphère politique. 191
C'est pourtant une interprétation qu'il convient de tempérer, car il semble plutôt que la League ait cantonné les femmes à un rôle subalterne. L'attention accordée par Janet Robb et Martin Pugh au caractère féminin du mouvement a en partie occulté le fait que les instances dirigeantes de la League sont fermement restées aux mains des membres masculins jusqu'après 1918. 192 De plus, l'insistance sur la place de la League dans l'histoire des femmes a eu pour effet de minimiser l'importance politique de la League et de souligner la dimension sociale et festive du mouvement. En effet, cet aspect de la League doit beaucoup aux efforts des femmes, organisatrices de ces manifestations, qu'elles soient grandes dames de la noblesse qui reçoivent l'assemblée dans leur demeure, brodeuses fabriquant les bannières du mouvement, secrétaires ou trésorières d'habitations, collectrices de souscriptions ou démarcheuses électorales. Mais si ce sont les femmes qui effectivement font vivre la Primrose League, ce sont les hommes qui parlent publiquement au nom de l'organisation. La hiérarchie de la League est restée entre les mains des hommes jusqu'en 1918, et même après, comme on le verra par la suite, et nulle femme n'a jamais été désignée ni comme Chancelier, ni comme Vice-Chancelier.
On préférera ici mettre l'accent sur la manière dont la participation des femmes a été justifiée en fonction de critères ne remettant pas en cause la séparation entre sphère privée féminine et sphère politique masculine. En effet, même si de nombreuses femmes dirigent des habitations, ou prennent les responsabilités plus modestes de secrétaire honoraire, ou de warden, leur influence sur le mouvement reste limitée. Le Grand Conseil des Dames, par exemple, est cantonné à des attributions dans le domaine du financement et de la propagande, et aucune femme ne siège au Grand Conseil avant 1918. 193 Certes, dans la pratique, le Grand Conseil des Dames sert souvent de courroie de transmission entre les habitations et le Grand Conseil, mais les règles du jeu sont strictes, et cette instance féminine est maintenue dans une position de subordination par rapport au Grand Conseil.
Même si dans le cadre de leur fonction de dirigeante d'habitation certaines grandes dames sont amenées à prendre la parole en public, l'exercice est souvent présenté comme contraire à l'usage. Une oratrice expérimentée telle que lady Jersey se défend de vouloir outrepasser les prérogatives féminines lors de ses allocutions, et définit ainsi devant son auditoire ce qu'elle considère comme étant la place légitime de la femme dans le champ politique :
Que cela leur plaise ou non, les femmes sont de par leur naissance des citoyennes. Voilà pourquoi il nous semble une question de bon sens que d'essayer de comprendre le bien de l'État. Mais nous n'avons nul désir de gouverner le pays. Nous voulons, autant qu'il est en notre pouvoir, contribuer à mettre au gouvernement des hommes qui, à notre avis, mèneront le pays sur la voie de la paix et de la prospérité. 194
Au sein de la League, c'est par le recours à la notion d'éducation politique que les femmes du mouvement peuvent légitimer leur rôle public, puisqu'il s'agit d'une occupation intégrée aux attributions traditionnelles des femmes. 195 C'est d'ailleurs en raison des implications éducatives des élections désignant les responsables des School Boards que le Grand Conseil des Dames enjoint les femmes du mouvement à prendre part à ces scrutins locaux. 196 De plus, la participation massive des femmes aux activités festives de la League permet au mouvement de s'approprier la thématique de la tempérance, jusqu'alors exclusivement libérale. En effet, la sociabilité mixte que promeut la League est l'occasion pour les conservatrices de montrer que les non-conformistes n'ont pas le monopole sur cette question, et que les Dames de la League peuvent elles aussi contribuer à militer en faveur de la sobriété. 197
Quant au droit de vote des femmes, le Grand Conseil entend rester neutre à ce sujet. Certes, des débats sur la question ont lieu au sein des habitations et, parfois, des motions favorables au droit de vote des femmes sont votées au niveau local. 198 Mais les dirigeants de la League préfère considérer la question comme subalterne, et sans pertinence avec les principes fondateurs du mouvement. Cette neutralité est viable dans le contexte de la fin du dix-neuvième, car la période correspond à un essoufflement de l'activisme des suffragettes après la première phase, de 1866 à 1884, où la question est débattue et où les premières organisations de suffragettes voient le jour. 199 Mais comme on le montrera par la suite, la League n'a pas été épargnée par la recrudescence du militantisme féminin avant-guerre.
Les grandes dames de la League prennent soin en tout cas de se dissocier des mouvements féministes. Le Grand Conseil des Dames, sollicité par l'International Council of Women, organisation féministe basée à Chicago, décline l'invitation qui lui est adressée d'envoyer des déléguées au World's Congress of Representative Women, arguant du fait que les dames de la League ne forment pas une organisation spécifiquement féminine, mais mixte. La proposition des féministes américaines est donc rejetée, en vertu du fait que les membres du Grand Conseil des Dames n'exercent aucun pouvoir réel au sein de leur organisation. 200 En 1888, les mêmes motifs permettent au Grand Conseil des Dames de refuser une offre de lady Sandhurst et de Miss Cobden, deux activistes libérales qui proposent aux dames de la League de travailler à l'élection de femmes au poste nouvellement créé de County Councillor en rassemblant des fonds destinées aux futures candidates. 201 Enfin, lorsqu'une pétition contre le droit de vote pour les femmes est publiée dans la revue The Nineteenth Century en juin 1899, on compte parmi les signataires du document de nombreuses grandes dames du mouvement, en particulier la duchesse de Marlborough et lady Churchill, la mère et l'épouse du fondateur de la League. 202
De plus, si on compare le rôle des femmes dans la Primrose League à celui de leurs rivales libérales, il s'avère que les militantes libérales assumaient un discours autrement plus féministe et affirmé que leurs consoeurs unionistes. Les Women's Liberal Associations, apparues en 1880, et regroupées à partir de 1887 en une Women's Liberal Federation, sont en effet caractérisées par des pratiques très différentes de celles de la Primrose League. Rassemblées dans un cadre partisan qui leur est propre, les militantes des sections féminines du parti libéral participent à des débats, effectuent un travail d'enquête sociale et tentent de formuler un programme de réformes à destination des femmes. Des déléguées libérales se réunissent lors de conférences où sont votées des motions appelant tantôt à réformer le statut juridique des femmes, tantôt à résoudre les problèmes sociaux rencontrés par ces dernières. 203 Les sections féminines du parti libéral se rangeront d'ailleurs très précocement en faveur du droit de vote pour les femmes, ce qui occasionnera une scission du mouvement. À l'issue des dissensions provoquées par la question du droit de vote pour les femmes, deux organisations rivales seront créées, la Women's Liberal Federation, qui se range sous la bannière suffragiste, et la Women's National Liberal Federation, dirigée par Mary Gladstone, qui opte pour un soutien au parti quelle que soit sa position officielle sur la question. 204
Lorsque la League voit le jour, les femmes ont depuis longtemps pris place dans les débats publics. Certes, le rôle public des femmes est dans une large mesure circonscrit à des formes d'activité qui peuvent apparaître comme l'extension dans le domaine public des tâches qui leur incombent traditionnellement. Actives dans les sociétés philanthropiques, les ligues de vertu ou de tempérance, les femmes ont acquis dès le début du dix-neuvième siècle un rôle public qui leur est reconnu. 205 Frank Prochaska estime à 500 000 le nombre de femmes impliquées dans les organisations caritatives à la fin du siècle. 206 Au sein de ces associations, de nombreuses femmes ont acquis une expertise dans le domaine administratif et organisationnel, en se familiarisant avec les opérations de collecte de fonds, de travail en comité, de tenue de registre, de conférences nécessaires à la gestion de ces mouvements philanthropiques. 207 La League a d'ailleurs bénéficié du dynamisme de ces réseaux philanthropiques, puisque bon nombre de ses cadres féminins ont fait leurs premières armes dans le cadre de la Girls' Friendly Society, organisme caritatif dont les vues traditionalistes et loyalistes sont très proches de celles développées au sein de la League. 208 L'Église anglicane sert aussi de cadre à l'émergence d'un mouvement féminin et religieux tel que la Church of England Women's Society, qui voit le jour en 1876. 209
Dans le domaine plus strictement politique, les femmes ont de longue date pris part à la sociabilité de salon autour de laquelle gravitent les cercles politiques victoriens. En tant qu'hôtesses politiques, les femmes de la haute société sont au coeur des intrigues parlementaires, et nombre d'entre elles sont les confidentes des puissants personnages du moment. 210 Disraeli comme Gladstone, pour ne mentionner que les plus distingués des politiciens victoriens, échangent une correspondance assidue avec les égéries de cette sociabilité élitiste. 211 Mais le rôle politique des femmes n'est pas limité à cette influence sociale et personnelle, réservée aux plus fortunées des aristocrates, puisque dès les années 1840, un mouvement comme l'Anti-Corn-Law League recrute des femmes de toutes origines sociales et dépend de leurs efforts pour son financement. 212 Depuis 1869, les femmes ont en outre voix au chapitre dans le cadre des élections municipales. Depuis 1875, elles peuvent être élues comme Poor Law Guardians, c'est-à-dire comme dispensatrices de l'aide sociale municipale. De nombreuses candidates obtiennent d'ailleurs suffisamment de suffrages pour siéger aux School Boards, ces conseils d'administration des écoles publiques institués par les réformes du système éducatif de 1870. Patricia Hollis estime qu'en 1900, un million de femmes disposaient du droit de vote aux élections locales. 213 Mais il est vrai que l'implication des femmes dans l'administration des diverses autorités locales victoriennes est légitimée en fonction de la dimension philanthropique et morale qui caractérise ces institutions électives. 214 Les membres de la Primrose League ne se distinguent d'ailleurs pas par leurs responsabilités d'élues locales. Dans l'ouvrage de Patricia Hollis sur les élues d'avant-guerre, aucune partisane de la League n'est signalée comme ayant un mandat local. D'après Patricia Hollis, ce sont surtout les libérales qui se sont investies dans ces diverses instances électives. Lady Hardman, membre du Grand Conseil des Dames, espérait à ce titre que les Dames de la League se refuseraient à participer trop directement aux combats électoraux, et signalait pour sa part qu'elle n'entendait aucunement devenir conseillère de comté ou représentante municipale cooptée (alderwoman). 215
Comment dans ce contexte est justifié le rôle alors tenu par les femmes dans le mouvement ? Tout d'abord, la part prise par les femmes dans les activités de démarchage que nécessite la League est associée au précédent que constitue le district visiting, ces tournées des quartiers pauvres effectuées par les dames patronnesses dans le cadre d'organisations caritatives telles que la Charity Organisation Society. Comme le fait remarquer lady Maidstone, l'une des aristocrates active dans la League, " la dame patronnesse étant bien connue des pauvres, on l'écoutera avec plus d'intérêt et ses paroles auront plus de poids que celles du candidat lui-même ". 216 Ensuite, la prise de parole en public est souvent décrite comme un rôle acceptable pour les femmes, mais dans un cadre strictement défini :
Prendre la parole en public est manifestement hors de notre portée dans la mesure du moins où l'on s'adresse à un très vaste public. Ni par nature, ni par goût, ni par sentiment, nous ne sommes adaptées au rôle de gladiateurs dans les joutes électorales. 217
La zone d'influence des femmes est donc limitée aux activités de collecte de fonds, au travail " éducatif " et à la pratique de l'art oratoire dans le cadre compassé des réunions de moindre envergure. La League perpétue de plus le rôle d'auxiliaires politiques des épouses ou parentes de candidats, puisqu'il s'avère que dans les habitations les Dames Présidentes ont souvent des liens de parenté avec les députés ou candidats conservateurs locaux.
En tout cas, du fait de la contribution cruciale qu'apportent les femmes au mouvement, il semble que les dirigeants du parti aient eu tendance à rendre hommage à leur zèle, et à se déclarer - à titre individuel, donc sans engager le parti - favorables au droit de vote pour les femmes, à l'instar de lord Salisbury en 1888, lors d'une réunion de la Primrose League à Édimbourg. 218 Parmi les grandes figures du parti, Michael Hicks-Beach, ministre des Finances de Salisbury, adoptera le même point de vue, ce qui a probablement eu pour effet de désamorcer les tensions potentielles que la question aurait pu faire surgir au sein du mouvement. 219 L'importance des femmes dans la Primrose League a sans doute contribué à saper l'hostilité des milieux conservateurs vis-à-vis de la question du suffrage féminin, mais la virulence du sentiment antisuffragiste au sein du parti, qui se manifeste encore en 1928 lorsque le gouvernement conservateur de Baldwin accorde le droit de vote aux jeunes femmes de moins de trente ans, montre que la League a au moins autant servi à apaiser les soupçons masculins qu'à les vaincre. 220
Si la Primrose League peut être à juste titre définie comme un mouvement populaire, cela tient essentiellement au nombre d'adhérents qu'elle parvient à rassembler et à la variété des milieux sociaux où elle s'implante. C'est cette dimension du mouvement, son extension sociale, qu'il faut à présent définir.
La présentation de la composition sociale du mouvement nécessite de procéder en deux temps. Tout d'abord, le commentaire détaillera les données recueillies par Pugh dans les registres de l'habitation Cleveland, qui regroupe plusieurs bourgades du Yorkshire qui comptent 11.000 habitants vers 1891. L'habitation de Cleveland n'empiète pas sur les campagnes environnantes, c'est pourquoi il convient ensuite de présenter les données rassemblées pour les habitations rurales de Nailsworth et Horsley et de Thornbury dans le Gloucestershire, de Garstang dans le Lancashire, et de Meltham et Netherbrook, près d'Huddersfield, dans le Yorkshire. Il n'a pas été possible de procéder à une telle reconstitution du profil social des habitations suburbaines, car aucune des branches banlieusardes n'a conservé de registres de membres assez précis.
L'habitation de Cleveland est particulièrement généreuse en termes d'informations puisque le nom et la profession des adhérents figuraient dans ses registres. C'est malheureusement la seule habitation où les secrétaires honoraires ont fait le choix judicieux pour l'historien d'une telle précision. Dans les autres cas, lorsque seuls les noms des membres de la League apparaissent, il a été possible de vérifier l'identité de ces personnes au moyen des anciens annuaires Kelly's. Cet instrument s'est révélé assez efficace, puisque sur ces quatre habitations, l'activité professionnelle de cent cinquante personnes a pu être précisée. 221 Mais il faut reconnaître que l'utilisation des Kelly's locaux biaise les résultats obtenus. Kelly's, en tant qu'annuaire commercial, ne liste pas l'ensemble de la population. Très précis sur les personnels judiciaires, les propriétaires terriens, les fermiers, les Kelly's sont muets au sujet des membres les plus humbles des communautés qu'ils inventorient. On reviendra sur cette difficulté une fois présentés les résultats obtenus par Pugh à Cleveland.
| Gentilshommes | 1,65% |
| Professions libérales supérieures : Chirurgiens, avocats, ingénieurs, pasteurs, comptables, etc. |
7,03% |
| Entrepreneurs et industriels : Marchands en gros, gros fermiers, brasseurs, minotiers, etc. |
18,63% |
| Commerçants : Épiciers, libraires, drapiers, etc. |
18,21% |
| - dont tenanciers de pub | 4,14% |
| - dont bouchers | 4,34% |
| Professions libérales et administratives moyennes : Instituteurs, professeurs, policiers, agents fonciers, etc. |
9,52% |
| Employés subalternes : Secrétaires, cheminots, commis, etc. |
7,24% |
| Contremaîtres et majordomes | 1,24% |
| Ouvriers qualifiés : Conducteurs, menuisiers, tailleurs, forgerons, etc. |
17,59% |
| Ouvriers spécialisés : Domestiques, mineurs, jardiniers, servantes, travailleurs agricoles, etc. |
18,83% |
Source : Cleveland Record Office, Registre des membres de l'habitation de Cleveland (Yorkshire), 1886-1888.
Pour le détail de la nomenclature professionnelle, voir Pugh, The Tories and the People 145-47.
Ce rapide inventaire appelle plusieurs commentaires. Ce qu'il faut d'abord souligner, c'est la diversité des conditions sociales représentées dans cet échantillon de population. De toute évidence, la League tient ses promesses, et sait rassembler les populations les plus aisées et les plus modestes. On remarque toutefois que plus du quart des adhérents locaux de la League peut être considéré comme appartenant aux élites sociales, qu'il s'agisse de nobles, d'industriels, de membres des professions libérales ou de gros commerçants. Un tiers peut être décrit comme représentatif de la classe moyenne, et un peu plus d'un tiers sont de modestes workingmen. Toutes les catégories sociales sont donc certes représentées dans le mouvement, mais dans des proportions qui n'ont rien à voir avec la part respective de ces couches sociales dans la démographie du lieu. Si on continue d'accepter le terme de conservatisme populaire en parlant de la Primrose League, il faut tout de même admettre que l'élément plébéien du mouvement n'est pas majoritaire, et se trouve encadré par une nuée de bienfaiteurs d'un rang social plus élevé.
À Cleveland, la League compte en tout 1 050 membres. Comme en atteste le tableau détaillant la composition sociale de l'habitation de Cleveland dans le Yorkshire, ce sont surtout les classes moyennes et les milieux populaires qui forment les gros bataillons du mouvement, car on peut considérer qu'ils totalisent environ trois quarts des adhérents. Aux côtés des éléments aristocratiques, on note la présence de divers représentants des couches sociales supérieures du mouvement, tels que des hommes de loi, des médecins, des officiers supérieurs de l'armée ou de la marine à la retraite, quelques industriels. Les commerçants, qu'ils soient modestes détaillants ou grossistes prospères, figurent en nombre. Engagés dans des relations de face-à-face avec les populations, ces derniers sont un gage de diffusion auprès de couches plus modestes, comme les domestiques, les petits artisans, ou les ouvriers. Banquiers informels des petites gens, à qui il leur arrive de faire crédit, les commerçants jouissent d'un statut particulier, qui les rapproche spatialement des classes populaires, tout en les isolant du fait de leur statut d'artisans indépendants.
Les niveaux sociaux intermédiaires, où l'on retrouve instituteurs, policiers, agents fonciers, sont proportionnellement moins représentés que les autres, mais cela n'est pas dû à un moindre intérêt que ces métiers vouent à l'unionisme de la League. La raison de ce chiffre assez bas est surtout liée au faible nombre global d'individus engagés dans ce type d'activité. Les policiers ont tout lieu d'être reconnaissants envers le gouvernement conservateur, puisque c'est sous Salisbury qu'une loi est votée en 1887 pour les autoriser à devenir électeurs à leur tour. 222 Quant aux agents fonciers, leurs liens avec les détenteurs des propriétés environnantes sont évidents, et expliquent que ces derniers aient souvent joué le rôle d'agents politiques des candidats aristocrates. 223 Pour en venir aux instituteurs, Pugh ne précise pas le type d'école dans lesquels ils exercent, ce qui aurait pu renseigner sur le type de personnel éducatif intégré à la League. La seule institutrice qu'on a pu identifier est membre de l'habitation de Nailsworth et Horsley, et exerce les fonctions de directrice d'une Baptist Infant School. L'absence de personnels issus de l'enseignement confessionnel anglican, en particulier dans une ville comme Cleveland où les dissenters ne sont pas très actifs, ne doit pas faire présager d'une quelconque tiédeur des cadres des voluntary schools, ces écoles confessionnelles qui subsistent aux côtés des écoles élémentaires publiques instaurées en 1870. Comme la League se range publiquement en faveur de la sauvegarde de l'enseignement religieux dans les écoles publiques et de la défense des écoles confessionnelles, ces positions valent en fait au mouvement les sympathies de nombreux enseignants et directeurs d'école dans les voluntary schools et les public schools. 224
Enfin, même dans le contexte des petites communautés citadines qui forment l'habitation de Cleveland, on perçoit malgré tout l'importance de l'élément rural. Brasseurs et minotiers sont ainsi des clients potentiels des agriculteurs de la région. Forgerons, agents fonciers et selliers évoquent eux des activités centrées autour de l'agriculture, sans même mentionner le cas évident des gros fermiers et des travailleurs agricoles, dont on observe la présence dans l'échantillon. Mais cela est sans doute dû au fait que l'exemple de Cleveland n'est pas entièrement extrapolable à d'autres environnements plus uniformément urbains. Si le conservatisme citadin que fédère la League à Cleveland semble avoir part liée avec bon nombre de professions orientées vers la terre, c'est vraisemblablement fonction de la structure de l'économie locale.
Mais passons à présent au cas des habitations plus authentiquement rurales mentionnées précédemment. Le tableau suivant présente les données glanées dans les annuaires Kelly's. Là aussi, il convient de se montrer prudent sur la valeur statistique et représentative de l'échantillon, dont on a évoqué les limites, dictées par l'incomplétude des annuaires Kelly's. Étant donné le caractère restreint de l'échantillon, on a préféré avoir recours à un recensement numérique des catégories représentées, plutôt qu'à des pourcentages, qui auraient faussé les résultats en les exagérant.
Tableau 3. La League en milieu rural : profil social d'un échantillon de membres
Chevaliers et Dames
Aristocrates 5
Militaires 4
Private Residents 14
Propriétaires terriens 5
Manufacturiers 3
Gros commerçants (marchand de charbon, de bétail, articles en gros) 7
Professions libérales (docteurs, assureurs, hommes de loi, commissaire-priseur) 15
Pasteurs 3
Total 56
Les Associés
Petits commerçants
(maîtres de danse, tailleurs, corsetier, boucher, cordonnier, crémier) 38
Patrons de pub ou hôtelier 7
Fermiers 40
Profession intermédiaire 6
(maîtresse d'école, policier, postier et garde-chasse)
Ouvriers, travailleurs agricoles 3
Total 94
Total global d'individus identifiés 150
Sources : Registre des habitations de Nailsworth et Horsley et de Thornbury (Gloucester, Gloucestershire Record Office), de Garstang (Preston, Lancashire Record Office), et de Meltham et Netherbrook (Huddersfield, Yorkshire Record Office) ; Kelly's Directories for Gloucestershire, for Lancashire, and for Yorkshire.
Ces données nécessitent plusieurs remarques. Tout d'abord, il semble que les chiffres de Pugh minimisent l'importance des professions associées au secteur agricole. À eux seuls, les fermiers représentent plus du quart de l'échantillon, ce qui atteste de l'attractivité de la League pour ce type de professions. Sinon, parmi le groupe des commerçants, on remarque que trois sous-éléments se dégagent. Tout d'abord, on note l'importance des marchands liés à l'agriculture, tout comme dans le cas de l'habitation de Cleveland. Marchands de bétail, forgerons, grossistes en matériel agricole, en semences et en bétail figurent en bonne place au sein du groupe qu'on est parvenu à reconstituer. Mais d'autres professions, par exemple les solicitors, ces hommes de loi responsables de la vente des terres, ont des liens très étroits avec le secteur agraire, ce qui confirme les résultats obtenus à Cleveland. Ensuite, le deuxième groupe qui se dégage rassemble les tenanciers de pubs, de restaurants ou d'hôtels. Ces derniers sont un groupe social de plus en plus proche du conservatisme au cours du dix-neuvième siècle. 225 Il n'est donc pas étonnant qu'au niveau local, la League bénéficie de leur soutien, tout comme au niveau parlementaire où les conservateurs accueillent de nombreux brasseurs, qui financent généreusement le parti. 226 Enfin, il faut aussi signaler la présence de commerçants spécialisés dans les produits de consommation féminine, comme les corsetiers, les tailleurs ou les bonnetiers. Le fait que ces consommatrices par excellence que sont alors les aristocrates et les dames de la petite bourgeoisie rurale parviennent à enrôler ce type de travailleurs ne valident en rien les accusations des radicaux, qui prétendent que les conservatrices utilisent le pouvoir de leur porte-monnaie pour contraindre leurs fournisseurs à se joindre à elles au sein de la League. Dans le cas présent, on ne peut affirmer si l'adhésion de ces derniers est la résultante d'un choix librement exercé ou le fruit de pressions de la part de leurs clientes. En revanche, il faut reconnaître que cela contribue sans doute à accréditer auprès de l'opinion l'image de la League comme d'un instrument destiné à favoriser le boycott par les consommatrices tory des détaillants qui auraient des opinions politiques radicales ou libérales.
À titre d'exemple parlant, dans le cas de l'habitation de Nailsworth et Horsley, on remarque l'adhésion de Mrs de Rozier, professeur de danse, et de ses filles, des recrues sans doute très utiles étant donné l'importance des bals dans la sociabilité festive que propose la League. Dans l'habitation de Thornbury, Mr James Ford, garde-chasse du député conservateur Michael Hicks-Beach, et Mr Longman, qui exerce les mêmes fonctions pour le compte de sir Raymond Barker, propriétaire terrien, sont deux autres figures sociales symptomatiques des milieux favorables à la League.
Ceux que les annuaires Kelly's désigne sous le nom de private residents constituent aussi une catégorie présente en nombre conséquent. Ces personnes, rentiers, ou retraités fortunés qui doivent leur prospérité au commerce, ou à leur carrière militaire, sont un groupe d'un intérêt crucial pour la League, puisque leurs moyens financiers et leur oisiveté permettent aux habitations de compter sur de généreux bâilleurs de fonds qui ont en outre tout loisir de s'investir dans le mouvement.
En revanche, on n'a pu isoler qu'un nombre très faible de travailleurs agricoles, d'ouvriers ou de domestiques. Mais ceci montre plutôt les limitations des annuaires Kelly's comme instrument de recherche lorsqu'il s'agit de définir les franges les plus modestes de la population. Il est en effet probable qu'un grand nombre des personnes que l'on n'est pas parvenu à identifier fasse partie des couches les moins aisées des communautés concernées. Dans le cas des domestiques, la proximité que ces derniers entretiennent avec les milieux aisés qui soutiennent la League est souvent un facteur contribuant à intégrer ce groupe socio-professionnel au mouvement. 227
Quant aux habitations des villes et des banlieues, en l'absence de données précises, on en est réduit à conjecturer sur le profil social des adhérents du mouvement. Il semble en tout cas que la League soit parvenu à attirer à elle des ouvriers, et plus généralement des travailleurs d'origine sociale modeste. Certes, chez les ouvriers, et en général auprès des travailleurs, la League souffre d'un handicap. En effet, en tant qu'organisation mixte, la League sous-tend un type de sociabilité qui n'est guère courant dans les classes les plus populaires. D'après Martin Francis en effet, ce sont surtout les classes moyennes qui sont définies par une valorisation de la domesticité, tandis qu'au sein des couches populaires les lieux de sociabilité tels que le pub, le club sportif, le syndicat sont généralement masculins. 228 À Londres en particulier, c'est surtout sur cette frange la moins aisée des classes moyennes que la League a dû s'appuyer. Employés de bureau, commis et courtiers sont en effet notoirement patriotes à l'époque. Détenteurs d'un statut social précaire, qui ne les éloigne que marginalement des classes laborieuses, ces groupes socio-professionnels ont en effet été définis par Geoffrey Crossick comme des piliers du jingoism, cette ferveur patriotique qui apaise dans ce groupe social les angoisses liées à la précarité de son statut. 229 Tout laisse donc à penser que le discours impérialiste de la League a dû séduire ces milieux.
Comment ces groupes sociaux se trouvent-ils intégrés à la League ? Les souvenirs et les témoignages laissés par les contemporains du mouvement permettent d'esquisser les premières étapes que suit la League lorsqu'elle s'attire les faveurs du petit peuple conservateur. On a déjà évoqué le fait qu'au niveau local les instigateurs du mouvement sont souvent des membres de la noblesse. Mais ces derniers se tournent ensuite vers d'autres catégories sociales. En ville comme à la campagne, domestiques et commerçants sont donc des maillons essentiels dans la diffusion du mouvement. Or, ces deux catégories présentent le point commun d'être en contact direct avec la bonne société locale susceptible de prendre fait et cause pour la League. En tant que fournisseurs des clients fortunés environnants, les commerçants sont dans une relation de dépendance vis-à-vis des patrons de la League. Quant aux domestiques, il va sans dire qu'il s'agit d'un secteur d'activité où les principaux employeurs sont là aussi des aristocrates. La presse radicale reproche d'ailleurs aux patrons de la League d'user auprès de ces catégories de la population de moyens déloyaux pour s'assurer de leur participation au mouvement. La loi de 1883 condamnant clairement l'exercice d'une influence indue pour infléchir le vote de l'électeur, c'est une insinuation qui revient à dénoncer la part de la League dans le phénomène décrié de la corruption électorale.
Les rapports entre la League et les commerçants posent problème aux dirigeants du mouvement, qui veulent éviter de donner l'impression que la participation de ces derniers résulte de la menace d'un boycott contre ceux d'entre eux qui s'avèreraient être des récalcitrants radicaux. Des instructions sont régulièrement transmises aux habitations à ce sujet, et le Grand Conseil exhorte ses membres à faire preuve de prudence. Le Grand Conseil des Dames veille d'ailleurs à ce que la League adopte une conduite irréprochable. Ainsi, lorsqu'un paragraphe inséré dans la Primrose League Gazette recommande aux membres de la League de faire affaire de préférence avec les entreprises faisant paraître des annonces publicitaires dans le journal, les dames du Grand Conseil font part de leur indignation au rédacteur en chef. 230 Des commerçants notoirement libéraux se plaignent d'être victimes d'un boycott de la part des membres de la League, et ces allégations sont reprises par les adversaires de la League. Un vif échange de lettres est d'ailleurs publié sur le sujet par le Times. La controverse en question, qui oppose lord Spencer, un grand dignitaire whig, à lord Harris, alors Chancelier de la League, a trait à cette pratique du boycott, à laquelle se livreraient les membres de la Primrose League. Lord Harris dément ces accusations et met lord Spencer au défi de prouver ses dires. 231 Toujours est-il que dans les rangs libéraux, on continue d'établir un parallèle entre les agissements de la Primrose League et ceux de la Land League irlandaise, dont les membres se rendraient coupable de pratiques similaires.
On vient donc de définir la variété des milieux sur lesquels s'appuie la League. Mais qu'en est-il de la répartition géographique du mouvement ? Dans quelles régions la League rencontre-t-elle le meilleur écho, et quelles sont en revanche les zones où elle peine à s'implanter ?
En ce qui concerne l'implantation géographique du mouvement, on peut parvenir à une vision d'ensemble, car les sources ne manquent pas. Tout d'abord, la Primrose League elle-même publie la liste de ses habitations, les Rolls of Habitations. La publication de ce document répond moins à un souci de précision et de recensement scrupuleux qu'à une revendication de la puissance du mouvement. Remis à jour de manière très espacée en 1887, 1890, et 1910, les renseignements que nous donnent les Rolls of Habitations valent donc moins pour les informations qu'ils fournissent que comme indication de l'ampleur du mouvement. Pour les années ultérieures, les informations sont plus parcellaires, et ne peuvent être obtenues qu'à l'aide de l'organe officiel de la League, la Primrose League Gazette, ou par les registres du Grand Conseil. Martin Pugh a compilé le nom de l'ensemble des habitations répertoriées jusqu'au début du siècle. Grâce à l'ensemble de ces données, on pourra dégager les zones de force et de faiblesse de la League, et donc définir l'écologie politique et sociale du mouvement, c'est-à-dire les milieux sociaux et géographiques où la League est la plus à même de fonctionner.
Les travaux statistiques d'un historien américain, E. Spencer Wellhofer, permettent de dégager quelques éléments chiffrés généraux concernant les environnements sociaux où la League a été la plus susceptible de s'implanter. 232 Wellhofer a entamé ses recherches statistiques en postulant que la force de la League dans un milieu donné pouvait permettre de prévoir les fortunes électorales du parti conservateur dans ce même environnement. Pour établir cette hypothèse, Wellhofer a tout d'abord utilisé les données géographiques et numériques recueillies par Pugh sur la Primrose League. Il les a ensuite intégrées à un modèle statistique de circonscription établi par Kenneth Wald. 233 En quoi consistent ces circonscriptions-modèles de Wald ? Dans son ouvrage sur l'influence des questions sectaires sur les alignements politiques, Wald a construit 115 circonscriptions représentatives (50 bourgs et 65 comtés), élaborées à partir d'un ensemble de données sociales, religieuses et politiques obtenues grâce aux recensements. Les chiffres du recensement religieux de 1851 ont par exemple permis de tenir compte du facteur religieux dans la composition de ces circonscriptions. Les données du recensement social de 1891 quant à elles renseignent sur la proportion des différentes catégories professionnelles (ouvriers qualifiés, non-qualifiés, travailleurs manuels, etc.) dans la population totale.
À ces données religieuses et économico-sociales, au modèle de Wald, et aux données de Pugh sur l'extension géographique et numérique du mouvement, Wellhofer a enfin ajouté les résultats électoraux sur la période. Deux conclusions essentielles se dégagent du travail statistique de Wellhofer. Tout d'abord la League contribue largement au succès électoral du parti conservateur. Là où la League est bien implantée, le parti conservateur bénéficie effectivement de meilleurs résultats électoraux. Mais il s'avère aussi que la présence de la League est très nettement liée à des facteurs religieux et sociaux. Ce que démontre Wellhofer, c'est un rapport de corrélation positive entre l'implantation de la League et la présence du clergé anglican. En revanche, Wellhofer établit que dans les zones où le taux de syndicalisation est élevé, la League est peu active et peu représentée.
Si les conclusions de Wellhofer sont très utiles de manière globale, elles ne permettent de ne rendre compte ni de la solide implantation de la League dans des circonscriptions où le parti conservateur est en position de faiblesse, ni d'apprécier le succès qu'elle rencontre auprès de publics moins prévisibles, tels que les non-conformistes, les ouvriers et les catholiques. Car ce qu'il faut souligner, c'est la faculté de la League à être présente même dans les endroits qui correspondent plutôt à des zones de faiblesse conservatrice. Ainsi, une habitation s'ouvre à Hawarden, localité dont le résident le plus notoire n'est autre que William Gladstone. La Primrose League Gazette s'enorgueillit de cette implantation en territoire ennemi :
Sur les lieux mêmes de Hawarden
Une Habitation se dresse
Qui, telle une antique Némésis
Saisit lentement mais sûrement
Le Vieillard Radoteur
Et ses troupes qui s'amenuisent de jour en jour. 234
Pour dresser un panorama plus juste de l'implantation de la League, l'approche globale et statistique développée par Wellhofer nécessite donc d'être complétée par une analyse détaillée des variables locales qui influent sur les destinées de la League dans le pays.
Il serait tentant de postuler a priori que les zones rurales anglaises forment un terrain favorable à l'émergence de la League, en vertu de l'association traditionnelle entre les comtés ruraux et l'aristocratie terrienne qui les domine socialement. Qui plus est, la période postérieure à la première réforme électorale de 1832 a été désignée comme " l'âge de la déférence ", un âge où l'aristocratie est parvenue à maintenir son influence politique, en particulier dans les campagnes, comme l'a montré David Cressap Moore. 235 Mais les conservateurs ne peuvent pas pour autant compter sur le soutien automatique des populations rurales et des fermiers en particulier. Frappées par la baisse des prix et par un exode rural accru, les communautés rurales sont fragilisées, et tentent de faire valoir leurs difficultés auprès des milieux conservateurs, qui dans l'ensemble restent sourds à leurs appels à l'aide. 236 Le protectionnisme agricole connaît un regain de vigueur, mais le Parti conservateur ne s'y rallie pas. Les " amis des fermiers " n'ont donc pas grand-chose à offrir à leurs alliés dans les campagnes. 237 Pourtant, malgré ce contexte économique déprimé, malgré le manque de réponses concrètes que les conservateurs sont à même de donner aux vicissitudes de l'agriculture britannique en cette fin d'époque victorienne, la Primrose League s'implante avec succès dans les campagnes. Certes, le maillage des comtés par les habitations de la League est inégal, et nous reviendrons en détail sur les zones de force et de faiblesse du mouvement. 238 Mais dans l'ensemble, jusqu'au début du siècle, c'est dans les zones rurales que la League tire sa plus grande force.
Les raisons de ce succès sont probablement plus de nature sociale que politique. Comme l'observe la Primrose League Gazettte, dans des régions peu pourvues en moyens de distraction, les fêtes proposées par la League offrent une échappatoire attrayante :
L'une des raisons de la dépopulation des campagnes est due à l'ennui que fait naître la vie rurale. Il n'y a rien d'autre à faire que de dormir entre les journées de travail. Le fermier fume et lit les hebdomadaires tout en ressassant lugubrement ses tracas. Les journaliers ne peuvent guère se permettre d'acheter beaucoup de tabac; ils ne lisent qu'avec peine sans y trouver de plaisir, si tant est qu'ils disposent de lecture. Pour tous au village, quelle que soit leur condition, la lenteur des soirées est d'un ennui indicible, soirée après soirée, durant l'interminable hiver sombre et froid, il leur faut rester entre leurs quatre murs, sans autre alternative que de se rendre au cabaret, tout aussi sinistre, ou presque, et dont les consommations sont beaucoup trop chères. C'est dans ce contexte que se présente la Primrose League tel un rayon de lumière des plus intéressants. Elle crée une camaraderie entre riches et pauvres, hobereaux et maîtres d'école, pasteurs et forgerons, fermiers et journaliers. 239
Pourtant, l'implantation de la Primrose League dans les campagnes n'est pas partout une évidence en soi. Dans de nombreuses régions, lorsque les représentants de l'aristocratie sont fermement attachés au libéralisme par tradition familiale, la League se retrouve privée de précieux relais, auquel parfois pallie la petite bourgeoisie conservatrice des villes de marché. Toutefois, après 1885, la question de l'autonomie irlandaise introduit une rupture entre un certain nombre de grandes familles whig et le parti libéral. De ce fait, après cette date, l'aristocratie est plus que jamais rangée derrière le parti conservateur, renforcé par de prestigieuses recrues libérales telles que le duc de Devonshire. 240 Or, comme la League n'est pas explicitement affiliée au parti conservateur, elle permet à certains whigs de militer en faveur de l'unionisme sans rejoindre en bonne et due forme le camp de leurs opposants conservateurs. Mais quelques grandes familles aristocratiques restent fidèles au libéralisme gladstonien, et leur influence sur leurs terres constitue alors un obstacle au développement de la League.
De plus, dans les années 1870, certaines zones rurales ont été gagnées au syndicalisme agraire, et elles sont alors plus enclines à manifester leur allégeance aux libéraux et aux radicaux. La déférence rurale envers la squirearchy n'est donc pas automatique ni générale, car elle est sujette à l'emprise - certes variable - du radicalisme, qui fonctionne souvent comme une contestation ouverte de l'influence politique et sociale des grands propriétaires locaux. Dans ce cas, l'influence de la League peine à s'affirmer, d'autant plus que le radicalisme rural est bien souvent sous-tendu par le non-conformisme de ces mêmes populations, et dans ce cas l'association entre conservatisme et anglicanisme constitue un handicap supplémentaire que doit alors vaincre la League.
Mais en général, c'est dans les campagnes que la League enregistre ses plus grands succès. Au début du siècle, plus de la moitié des membres du mouvement sont issus des campagnes, à un moment où la majorité de la population vit pourtant dans les villes. Ainsi, en 1901, Janet Robb estime que 57% des adhérents du mouvement habitent les campagnes. 241 L'analyse au cas par cas des différents comtés ruraux témoigne donc à la fois de la persistance de l'influence aristocratique sur les campagnes, et d'une contestation de plus en plus affirmée de cette domination de la part de ruraux séduits par les promesses de réforme agraire brandies par certains groupes de pression radicaux. Les festivités organisées par les Dames de la League ont lieu au moment même où la Land Reform Union sillonne inlassablement les campagnes pour promouvoir son programme de nationalisation des terres. Les débuts de la League sont aussi contemporains des propositions de Joseph Chamberlain, qui promet trois acres et une vache à chaque travailleur agricole. Les campagnes, à l'époque où la Primrose League entame son travail de légitimation de l'ordre traditionnel, sont donc définies par l'irruption au village de controverses politiques propres à remettre en question la déférence dont avaient joui jusqu'alors le pasteur et le seigneur local.
En Cornouailles, par exemple, la faiblesse relative de la League s'explique par la tradition de non-conformisme de ce comté. 242 De plus, l'habitat y est moins dispersé que dans d'autres zones rurales, ce qui là aussi désavantage la League, plus apte à rencontrer un certain succès dans les régions d'habitat plus dispersé. De plus, la Cornouailles comprend des circonscriptions comprenant des activités minières, où la main-d'oeuvre est très syndiquée. Parmi les populations ouvrières du comté, il faut par ailleurs noter un nombre croissant d'individus qui reviennent de périodes prolongées d'activité aux Etats-Unis, où ils ont probablement été influencés par les moeurs politiques américaines. De plus, au début des années 1880, le radicalisme traditionnel de la région est renforcé par la mise en place d'organisations électorales libérales investies par les couches populaires locales. L'aristocratie de Cornouailles voit donc son influence contestée même au coeur de ses zones traditionnelles d'influence dans le comté. Comme le signale l'organe local du radicalisme, le West Briton, " il existe une forte antipathie envers le principe de l'influence des propriétaires terriens ". 243 D'autres comtés, comme le Northamptonshire, le Norfolk ou le Lincolnshire, présentent les mêmes caractéristiques, à savoir un radicalisme assez puissant, renforcé et nourri par l'influence religieuse du non-conformisme. 244 La League, même si elle n'est pas absente de tels types de contextes locaux, peine à y asseoir une influence durable auprès des populations, car son caractère traditionnel et déférent se heurte à un environnement politique et religieux qui lui est défavorable. Pour autant, la League n'est pas entièrement absente de ces comtés.
En revanche, les zones de prospérité de la League correspondent aux secteurs du pays où l'anglicanisme est majoritaire. Dans des comtés comme le Buckinghamshire, le Warwickshire ou le Hampshire, où les country houses sont nombreuses, la League est florissante.
En dépit du caractère bucolique de son nom, la Primrose League ne saurait en aucun cas être perçue comme un mouvement à caractère uniquement rural, ou ruraliste, car les villes anglaises sont également concernées par sa diffusion massive. Mais dans le contexte urbain aussi, il convient de dégager les zones de force et de faiblesse du mouvement.
Tout d'abord, de manière générale, on peut imaginer que la League exerce un attrait indéniable pour les populations urbaines en vertu même des valeurs rurales qu'elle exhibe. Même si au tournant du siècle les populations britanniques vivent en majorité dans des villes, un nombre conséquent de ces citadins ne le sont que de fraîche date. Auprès de ce public, la League peut apparaître comme une résurgence nostalgique de valeurs volontiers liées à une ruralité plus imaginée que réelle, à une société où les distinctions de classe seraient un temps occultées par la concorde entre groupes sociaux divisés. Toutefois, interpréter ainsi l'attrait du mouvement pour les citadins repose sur un postulat fragile, car difficilement vérifiable, à savoir l'idéalisation de la ruralité. Or, de nombreux éléments plaident en faveur d'une telle lecture. Martin Wiener a par exemple montré comment l'idéal rural et aristocratique, qu'il désigne sous le terme de " Métaphore Sudiste ", a contribué à occulter dans le public britannique l'identité industrielle et urbaine du pays. 245 Les travaux de Jean-Paul Hulin ont aussi mis en évidence l'importance de l'utopie rurale jusque dans le discours des urbanistes victoriens. La ville, symbole de désordre et de division sociale, est donc souvent un objet de détestation, tandis que la ruralité accapare les connotations positives. 246
Dans sa diffusion en milieu urbain, la Primrose League capitalise donc sur l'idylle qu'a nouée l'Angleterre avec la ruralité. À propos de la sociabilité festive de la League, l'Illustrated London News remarque d'ailleurs : " il s'agit, en bref, d'un retour aux traditions d'antan pour les communautés villageoises ". 247 Pour le public citadin qu'attire la League, les garden parties organisées dans les parcs des grandes demeures constituent un retour, certes fugace et temporaire, à un cadre bucolique. Les responsables locaux s'assurent d'ailleurs du succès de telles excursions campagnardes en négociant avec les compagnies ferroviaires des billets de train à prix réduit, ce qui favorise la participation du plus grand nombre à ces escapades champêtres.
Mais quelles que soient les motivations des citadins qui se joignent au mouvement, le fait est qu'ils adhèrent en masse à la League. À l'ubiquité de la League en zone rurale répond en effet son implantation dans des milieux urbains extrêmement variés. La League semble avoir rencontré un écho particulièrement favorable dans les villes d'eau et les stations balnéaires, où une population souvent aisée prête volontiers son concours au mouvement. Brighton, avec six habitations, Blackpool, qui en compte douze, Torquay, Bath et Bristol, qui à elles trois abritent trente-quatre habitations, figurent ainsi parmi les villes où la League est très active. Les villes d'arsenal sont logées à même enseigne. Portsmouth compte par exemple huit habitations, tandis qu'à Plymouth, une seule est recensée, mais elle regroupe près de 2 000 membres en 1890. Les villes portuaires, comme Kingston-upon-Hull, avec quatre habitations, Whitby dans le Yorkshire, avec cinq habitations, Great Yarmouth dans le Norfolk, avec trois habitations, sont aussi des milieux propices au mouvement. Mais la League est également florissante dans les villes dotées d'une cathédrale, comme Exeter (cinq habitations), ou Salisbury (six habitations), ainsi que dans les bourgades de marché situées dans les zones rurales, comme l'habitation de Kendal dans le Cumberland, où l'on dénombre 1 850 membres en 1891.
Mais c'est autour des grandes villes, dans les zones où réside la bourgeoisie, que la League recrute un nombre conséquent de partisans. Certes, la League n'est pas cantonnée aux seules banlieues résidentielles, puisque dans les grandes villes, l'ensemble des quartiers, quelle que soit leur composition sociale, dispose de leur habitation. Mais la densité d'habitation est nettement plus élevée dans les quartiers huppés. Ainsi, à Londres, les circonscriptions définies comme majoritairement de classe moyenne par Pelling bénéficient d'un tissu très dense d'habitations (3,73 par circonscriptions), tandis que les quartiers plus pauvres ont une densité de 1,66 habitations, et les quartiers mixtes de 2,5 habitations. 248 La League est donc plus à même de se développer dans les zones urbaines peuplées des classes les plus aisées. Mais la proximité géographique des différents secteurs entre eux permet en fait à la League de s'implanter aussi dans les quartiers pauvres en faisant appel aux privilégiés des beaux quartiers afin de présider et d'animer les habitations situées en milieu populaire.
Le succès de la League dans les banlieues résidentielles où est regroupée la petite bourgeoisie atteste en tout cas de l'exactitude des calculs de lord Salisbury à propos du torysme des banlieues pavillonnaires. La League enregistre en effet certains de ses plus remarquables succès auprès de l'électorat suburbain. Que ce soit à Londres, Sheffield, Manchester ou Leeds, la périphérie suburbaine fait preuve d'un indéniable enthousiasme pour la Primrose League.
En revanche, dans certains quartiers, la League est complètement absente. Ainsi la circonscription Est de Leeds, majoritairement peuplée d'immigrés irlandais, est dépourvue de la moindre habitation, de même que les quartiers de West Derby, de Kirkdale et de Scotland à Liverpool, ou la banlieue sud de Salford, et ce en vertu des mêmes facteurs démographiques. 249 On imagine mal en effet comment des populations d'origine irlandaise, catholiques de surcroît, auraient pu se joindre à un mouvement aussi résolument associé à la perpétuation de la domination anglaise en Irlande. De plus, la faiblesse de la League à Liverpool, une ville dotée d'un réseau structuré d'associations conservatrices avant même la fondation de la League, est fonction de la force de l'orangisme dans cette localité. Le protestantisme sans compromis des conservateurs locaux s'accommodent mal des positions antisectaires adoptées par la League. Birmingham constitue une autre zone urbaine apparemment peu sensible aux séductions de la Primrose League. Mais là, si la présence de la League reste modeste, la raison en est que Joseph Chamberlain, l'ancien radical aux opinions unionistes bien connues, a mis sur pied des structures partisanes dont il entend conserver le contrôle. L'intrusion de la League dans son fief aurait été perçue comme un empiètement conservateur en terres libérales unionistes, ce qui a sans doute dû décourager les velléités des tories locaux. Certes, Birmingham dénombre treize habitations, mais la plus prospère, dans le quartier aisé de Ladywood, ne compte que 240 membres en 1888. C'est donc très peu, comparé aux vingt habitations qu'on peut recenser dans une ville de moindre importance comme Nottingham.
Jusqu'à présent, on a essentiellement évoqué des milieux urbains où la large diffusion d'un mouvement conservateur tel que la League peut paraître peu surprenante. Mais ce qui achève de faire de la League une organisation omniprésente dans les villes britanniques, c'est le fait que le mouvement parvienne aussi à s'implanter dans des régions industrielles ou ouvrières. En effet, des habitations voient le jour en plein coeur du Lancashire ouvrier, à Stockport, Stalybridge, Preston, mais aussi dans une ville textile à tradition libérale comme Huddersfield, dans le Yorkshire. Patrick Joyce a prêté attention au conservatisme ouvrier dans le nord de l'Angleterre, et la diffusion de la League en plein nord industriel montre qu'il s'agit là d'un phénomène qui n'a rien d'anecdotique. 250 Comment rendre compte de l'attrait de la League pour les populations ouvrières du nord du pays ? Pour expliquer cette étrange alliance entre milieux ouvriers et conservateurs, Joyce suggère que la présence d'immigrés irlandais a contribué à exacerber l'identification des milieux populaires au protestantisme. De plus, les employeurs du Lancashire étant encore majoritairement d'obédience libérale à l'époque, il est tout à fait envisageable que les milieux populaires aient cherché à s'affranchir de la tutelle patronale en embrassant la cause des tories.
En Irlande, l'expansion de la Primrose League est conditionnée à la fois par son loyalisme et son refus du sectarisme. La League est certes implantée dans le pays, mais elle n'y rencontre donc pas le succès que son opposition au Home Rule pourrait laisser escompter, puisqu'elle se heurte à une communauté loyaliste au protestantisme revendiqué. La League est bien sûr présente en Ulster, mais aussi dans quelques centres urbains du sud, comme Dublin et Cork. En effet, sur les 35 habitations irlandaises, seules huit sont installées en Ulster. 251 La part minime de l'Ulster dans le réseau établi par la League en Irlande tient sans doute à l'existence de nombreuses organisations loyalistes en Ulster avant l'apparition de la League, et au refus du Grand Conseil de développer un discours sectaire. Quant au sud de l'Irlande, l'existence de fortes communautés protestantes 252 explique cette présence a priori surprenante au coeur des bastions catholiques et nationalistes. La League attire aussi à elle une petite bourgeoisie catholique et protestante, urbaine et commerçante, peu séduite par le caractère essentiellement rural du programme politique nationaliste véhiculé dans les campagnes irlandaises par la Land League. 253
Le caractère essentiellement urbain de la League en Irlande s'explique aussi par le manque de relais aristocratiques sur lesquels s'appuyer dans les campagnes. L'absentéisme des grands propriétaires irlandais est notoire et aurait invalidé la prétention de ces derniers à animer le loyalisme bienveillant qu'entendait incarner la League en Irlande. Toutefois, jusqu'aux années 1870, les comtés et les bourgs continuent d'élire quelques représentants conservateurs, largement grâce à l'influence de quelques grands propriétaires respectés dans leurs localités en raison des largesses dont ils font bénéficier leurs fermiers. Mais après cette date, même les propriétaires aristocratiques et loyalistes ne parviennent plus à monnayer en termes électoraux leur pré-éminence sociale. Sous l'impulsion d'association de métayers, qui apparaissent essentiellement entre 1868 et 1873, et de la Land League, qui voit le jour en 1879, les fermiers irlandais se dégagent de leur attachement à l'égard des propriétaires en général, qu'ils soient libéraux ou conservateurs, absentéistes ou engagés dans la vie des communautés locales. Comme l'explique Michael Davitt, le fondateur de la Land League dans ses mémoires :
Il existait un mal pire que l'ignorance économique qu'il fallait abattre chez les métayers irlandais et c'était leur comportement servile vis-à-vis non seulement du propriétaire, mais aussi de l'intendant et de tout son entourage. La décision fut donc prise d'éliminer ce comportement le plus rapidement possible en vouant l'arrogance et les actions de la classe possédante à l'opprobre et au mépris. 254
D'après J. H. Whyte, vers 1885, l'influence des propriétaires terriens dans les zones rurales irlandaises était donc pratiquement anéantie, et avec elle toute possibilité pour la Primrose League de diffuser son discours loyaliste auprès des populations rurales irlandaises.
Dans les villes, le positionnement libéral de la League sur les questions sectaires lui aliène des soutiens dans les milieux conservateurs irlandais. Le conservatisme populaire irlandais est en effet étroitement associé à la mouvance orangiste, et la League incarne une approche des questions sectaires incompatible avec le protestantisme militant de ces milieux. D'ailleurs, les clubs ouvriers et conservateurs qui se forment au début des années 1880 à Dublin s'orientent vers un loyalisme strident associé à une sociabilité plus plébéienne et masculine que ce que propose la League. Le club des ouvriers conservateurs de Dublin, analysé par Martin Maguire, se distingue plutôt pour les émeutes qu'il suscite et pour la consommation d'alcool qui a lieu au bar de l'association. Ces débordements lui valent les foudres du clergé anglican local, qui en dénonce la conduite par l'intermédiaire des associations de tempérance. De même, les milieux conservateurs plus huppés ont une attitude circonspecte vis-à-vis du club. L'aliénation des milieux populaires et des conservateurs plus respectables, regroupés dans le Club constitutionnel de la ville, empêche la League de se développer plus pleinement. En un sens, le cas de Dublin montre la coexistence de deux types de conservatisme, l'un plébéien, protestant et turbulent, l'autre respectable, patricien et quiétiste. La cohabitation entre ces deux formes de conservatisme instaure de ce fait une tension au coeur du conservatisme populaire, entre une acception masculine, celle incarnée par le rough, le rowdy, pour employer la terminologie de l'époque, et une acception plus féminine, à savoir celle défendue par la Primrose League. Cette distinction n'invalide en rien les prétentions de la Primrose League à incarner une certaine forme de conservatisme populaire : la diversité sociale qu'on constate en son sein accrédite cette interprétation. Mais il est important de remarquer que la League ne représente pas l'ensemble du conservatisme populaire, et qu'à ses côtés subsistent, dans les milieux ouvriers en particulier, des formes moins policées de mobilisation politique, comme en atteste ici le cas de Dublin, ou les exemples de Liverpool et du Lancashire évoqués précédemment.
Globalement, dans le cas de l'Irlande, l'unionisme oecuménique prôné par la League est une greffe qui ne prend guère qu'auprès des classes moyennes et aisées originaires des centres urbains, au Sud et dans une moindre mesure dans le Nord.
Au Pays de Galles, en revanche, la League rencontre un écho un peu plus favorable. Dans la Principauté, le réseau d'habitations est beaucoup plus dense et mieux réparti qu'en Irlande. Seul le district de Rhonda n'est pas pourvu de son habitation, et même Methyr Tydfil, bastion de Keir Hardie, contient deux habitations. Pour le cas de la circonscription de Rhonda, la totale absence de la League doit probablement beaucoup à l'électorat local, composé aux quatre cinquièmes de mineurs. 255 De surcroît, les mineurs gallois de la région de Rhonda se liguent dès 1885 pour envoyer à Westminster un des leurs, Mabon, qui conservera ce siège jusqu'avant la Première Guerre mondiale sans jamais être défié par le moindre opposant. Une telle unanimité en faveur d'un candidat a sans doute dû décourager toute velléité d'implantation de la part de la League, qui de plus ne dispose d'aucun relais social apte à fédérer une opposition efficace.
En général, les conservateurs n'ont pourtant jamais été très influents en terre galloise, en raison du particularisme gallois, qui de plus connaît un nouvel élan à la fin du dix-neuvième siècle. 256 Ainsi, le South Wales Daily News note en 1874 que " le Torysme gallois est un chien muet qui ne saurait aboyer ", et dix ans plus tard, la Pall Mall Gazette observe que le conservatisme est " rare et exotique dans la Principauté ". 257 Au Pays de Galles, à la faiblesse de l'Église anglicane s'ajoute la puissance du radicalisme, qui s'affirmera de plus en plus au fil du temps et qui s'incarnera dans une grande figure nationale, David Lloyd George. A priori, le contexte gallois n'est donc pas très propice au parti conservateur. La League pourtant va réussir à s'y implanter, sans doute parce qu'à la différence du Parti conservateur, elle ne s'associe pas publiquement à la défense de la religion instituée, mais à la cause de la religion en général. Comme en Irlande, ce sont les zones urbaines, qui accueillent l'essentiel des populations anglicanes, où la League est la plus présente. Dans la Principauté, l'autre élément marquant dans la répartition du mouvement, c'est sa difficulté à émerger dans les zones majoritairement gaéliques, et sa relative popularité là où la barrière linguistique n'est pas aussi insurmontable, comme dans les comtés frontaliers de l'Angleterre, tels le Radnorshire, le Flintshire, le Monmouthshire et le Montgomeryshire.
En Écosse, la situation est encore moins florissante pour la League. Pourtant, du fait de l'association des Écossais aux entreprises impériales britanniques, le discours impérialiste de la League aurait pu être apte à susciter un certain enthousiasme au nord de la frontière. Cette faible pénétration en terre écossaise doit-elle être attribuée au succès du libéralisme dans cette région ? Sur l'ensemble de cette première période, il est vrai que les dirigeants libéraux entretiennent un rapport étroit avec l'Écosse. Gladstone est député de Midlothian, son successeur lord Rosebery est originaire de la même région, de même qu'Henry Campbell-Bannerman qui le remplace ensuite à la tête du parti libéral. Mais pour expliquer le relatif échec de la League dans cette région, la domination libérale en Irlande n'est probablement pas le facteur le plus convaincant, car le mouvement est de toute façon apte à fédérer le conservatisme partout dans le pays, même dans les zones qui lui sont politiquement peu favorables.
Si les raisons d'ordre politique à elles seules ne justifient pas la tiédeur de la réaction écossaise au mouvement, les facteurs sociaux et religieux semblent plus pertinents. L'Église presbytérienne est en effet réputée pour l'esprit démocratique qu'elle insuffle dans la vie écossaise, et cet état d'esprit inculqué par les instances religieuses n'est guère compatible avec le type de déférence proposé par la League.
Si l'Écosse, plus peuplée et plus vaste, dispose de moins d'habitations et de partisans que le Pays de Galles, c'est qu'un autre phénomène y influe, l'absentéisme aristocratique, aussi marqué qu'en Irlande. Les conflits d'intérêts entre paysans (crofters) et propriétaires enveniment leurs rapports, et excluent la participation de la paysannerie écossaise à un mouvement tel que la Primrose League.
À Glasgow, l'importance du sectarisme, qui oppose catholiques irlandais et protestants locaux, fragilise la Primrose League, qui se dissocie d'un protestantisme exclusif. Édimbourg, où les divisions sectaires sont moindres, est un milieu plus propice au développement du mouvement, qui est actif aussi dans les régions frontalières de l'Angleterre. Dans les Highlands, la League rencontre peu de succès. Mis à part Édimbourg, les seules concentrations notables d'habitations se situent dans le Perthshire, le Dumfries, ou la région des Borders, autant d'endroits bien pourvus en représentants éminents de l'aristocratie prêts à s'investir dans le mouvement, comme le duc d'Atholl, ou le comte d'Ancaster, ou le duc de Buccleugh. Mais dans l'ensemble, l'aristocratie écossaise ne promeut pas aussi activement la League que son homologue anglaise, et cet état de fait conduit la Primrose League Gazette à se dépiter : " si seulement les gentilshommes de renom pouvaient nous prêter leur influence et leurs demeures ". 258 Cette négligence de la part des grandes lignées écossaises peut aussi être attribuée à une raison d'ordre politique. Ayant peu d'espoir de faire élire à la députation leurs obligés et leurs parents, les grands nobles écossais, pour la plupart membres de la Chambre des lords, et donc eux-mêmes non soumis aux nécessités du jeu électoral, voient sans doute peu d'intérêt à faire fonctionner sur leurs terres une machine électorale comme la League.
Il est opportun de rappeler avant cette présentation de l'unionisme prôné par la League que l'on ne postule en aucun cas que les valeurs du mouvement rencontrent l'adhésion de l'ensemble des personnes qui se sont jointes à un moment ou à un autre à la League. Comme la League compte attirer dans ses rangs le plus large éventail de personnes, on ne saurait considérer l'ensemble de ses membres comme autant de militants unionistes convaincus. Certains des cadres de la League regrettent d'ailleurs que l'adhésion à la League n'engage pas plus nettement les publics qui la rejoignent sous la bannière unioniste, à l'instar de William Merrick, secrétaire honoraire de l'habitation Codrington, qui préconise l'introduction de cérémonies d'admission plus formelles, et d'une limite d'âge plus stricte :
Voilà bien longtemps que j'estime que notre procédure d'admission de nouveaux membres manque quelque peu de rigueur. Le simple fait de signer un document sans parfois le lire ne revêt aucun caractère d'obligation. Il est de même inutile d'inscrire des enfants qui ne connaissent pas grand' chose en politique, ou, pire encore, ne s'y intéressent que bien peu et qui ne se joignent à nous que dans le but d'assister à nos spectacles à moindre frais. 259
Comment situer le discours de la Primrose League dans l'idéologie conservatrice ? Les continuités idéologiques entre différentes incarnations historiques du conservatisme ont été mises en évidence par Antony Quinton, qui propose une définition du conservatisme reposant sur quatre notions étroitement corrélées : l'imperfection intellectuelle, le traditionalisme, l'organicisme et le scepticisme politique. Liée à l'idée de péché originel, l'imperfection intellectuelle correspond à la défiance conservatrice vis-à-vis des facultés rationnelles de l'homme, et au refus de laisser le raisonnement abstrait guider l'organisation sociale et politique. Les trois autres principes dégagés par Quinton découlent de ce postulat initial. L'appel à la tradition est lié à la révérence conservatrice pour les institutions et les pratiques établies par l'usage, d'où une certaine hostilité envers les transformations précipitées et révolutionnaires. L'organicisme est le principe qui rend compte de la manière dont le conservatisme appréhende la société. Dans la pensée conservatrice, la société est comprise comme un organisme naturel et uni, composé " d'êtres sociaux liés les uns aux autres dans le cadre d'un héritage de traditions et d'institutions qui leur donnent à chacun leur nature sociale spécifique ". Quant au scepticisme politique, il s'agit de la croyance selon laquelle " la sagesse politique, ce type de savoir requis pour diriger les affaires humaines, ne se situe pas dans les spéculations théoriques de penseurs isolés, mais dans un processus historique d'accumulation de l'expérience sociale détenu par la communauté dans son ensemble ". 260 Dans cette perspective, le changement n'est pas exclu, mais il doit être le produit d'une évolution naturelle de la société, assimilée à un véritable organisme vivant.
Dans une large mesure, les notions employées par Quinton paraissent valides si on les rapporte au cas de la Primrose League. La notion d'imperfection intellectuelle renvoie à la volonté des membres de la League d'éduquer le peuple et de l'initier au civisme impérial. La notion d'organicisme rejoint celle d'union de l'ensemble des classes entre elles qu'entend incarner la Primrose League. Le scepticisme politique correspond à la timidité de la League en matière de réforme sociale et institutionnelle. Quant au traditionalisme, il englobe les fonctions de préservation que s'assigne la League, qu'il s'agisse de la défense de la religion, de celle de l'empire ou des institutions, toutes trois naturalisées par leur inscription dans l'évolution historique du pays. La révérence pour la tradition se constate aussi dans les titres dont se dote la League, et dans la perpétuation de l'idéal aristocratique qu'elle tente de véhiculer.
Au sein du conservatisme, l'idéologie de la League n'est donc pas atypique. Bien au contraire, lors de sa première période d'existence, on peut même arguer que la League a représenté le conservatisme le plus consensuel au sein du parti. En affirmant le caractère consensuel de l'idéologie de la League entre 1883 et 1903, il n'est pas question de prétendre qu'une seule et unique idéologie conservatrice s'est alors imposée. À aucun moment dans notre chronologie, on ne peut soutenir d'ailleurs que le débat idéologique au sein du parti se soit épuisé autour d'une forme ou d'une autre d'hégémonie idéologique. Ce serait ignorer la nature contestée de ce qui peut faire consensus au sein d'un parti quel qu'il soit à tout moment de son existence. L'identité idéologique d'un parti est surtout le fruit de débats et de controverses incessantes entre les individus et les groupes qui le composent. Même si l'image qui prévaut pour le parti conservateur est celui d'un parti plus discipliné et respectueux de sa hiérarchie que ses concurrents, il n'a jamais été exempt d'un certain esprit de faction, qui a opposé certains groupes entre eux .
En délimitant l'idéologie soutenue par la League, on reconnaît donc qu'il s'agit d'un certain consensus idéologique qui s'est imposé pendant vingt ans, et qui s'est lentement désagrégé ensuite. Mais on ne postule en aucun cas l'uniformité du parti, ni au cours de la première période, ni jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. C'est à ce titre qu'il est pertinent de s'intéresser au devenir de la League après cette première période d'hégémonie. La League, dont la culture politique s'est cristallisée autour d'une conception unioniste et victorienne du conservatisme, est en effet le site le plus approprié pour enregistrer l'évolution idéologique ultérieure du parti, et pour identifier ceux parmi le personnel politique et les membres du parti qui continuent de signaler leur attachement aux valeurs unionistes. On reviendra dans le deuxième chapitre sur les dissensions idéologiques qui divisent le parti par la suite. Mais avant cela, jusqu'au début du vingtième siècle, la Primrose League est en position dominante en tant qu'organisation. Elle véhicule les valeurs consensuelles au sein du parti, même si par la suite, la League va devoir son déclin à la désagrégation de l'unionisme salisburien au sein du parti.
Par rapport aux autres mouvements conservateurs, l'originalité de la Primrose League consiste à mettre en avant simultanément trois cris de ralliement conservateurs, la Couronne, la Religion et l'Empire, institutions toutes trois mises en péril d'après les instigateurs du mouvement. C'est le seul mouvement à l'époque qui inclut ces trois éléments au sein de ses principes. La League est alors l'officine conservatrice la plus conforme à la vision du conservatisme défendue par Salisbury, qui repose sur les mêmes notions. Ewen Green parle de la fin de l'ère victorienne comme la période du " quiétisme salisburien ", ce consensus unioniste ultérieurement contesté par la droite radicale avec Chamberlain. 261 Comment définir le quiétisme salisburien ? Il s'agit d'une forme de conservatisme traditionnelle, qui s'appuie sur les thématiques chères aux Tories, comme la défense du statu quo institutionnel, la préservation des prérogatives de l'Église anglicane, un réformisme très modéré en matière sociale, et une politique étrangère soucieuse des intérêts impériaux du pays.
La seule entorse pratiquée par la League à l'encontre de la forme de conservatisme qu'incarne Salisbury, High Churchman notoire, a trait aux questions religieuses. Dans ce domaine, la League se démarque de l'anglicanisme de son Grand Maître, et du chauvinisme protestant des sections conservatrices ou des loges orangistes du Lancashire.
Dans la première partie de son existence, la Primrose League affiche donc un programme conforme à l'unionisme défendu par lord Salisbury, et à la rhétorique conservatrice traditionnelle, si l'on excepte son insistance sur la défense de la religion, en général, et non des institutions anglicanes. Au niveau idéologique, il est difficile de soutenir que la Primrose League innove vraiment. Le mouvement reprend en effet à son compte des thèmes que les conservateurs se sont progressivement appropriés sous l'ère Disraeli, ou dont ils se sont emparés de longue date. En 1832, par exemple, c'est déjà au nom de l'ordre politique établi que les Tories s'opposent aux réformes électorales. Le programme de la League est inspiré de mots d'ordre traditionnels au sein du parti conservateur, et reflète donc en grande partie l'attitude officielle du parti conservateur sous Salisbury. La League est donc en adéquation avec la forme de conservatisme propre au parti à la fin du dix-neuvième siècle. Par la suite, on le verra, la League en tant qu'institution demeurera attachée à cette culture particulière issue des affrontements politiques victoriens, ce qui ne sera pas sans conséquence dans le développement ultérieur du mouvement.
En bonne place parmi les principes véhiculés par la League figure la défense de l'ordre constitutionnel du royaume. La monarchie, les Communes et les Lords, dans l'idéologie de la League, sont les trois facettes d'un équilibre politique longuement mûri, " un tout harmonieux ", que le réformisme et le républicanisme radical mettent en danger. 262
Dans la trilogie constitutionnelle que la League entend protéger, c'est la Couronne qui a la préséance. Avant l'apparition de la Primrose League, le loyalisme monarchique des Tories a déjà une longue histoire derrière lui, mais le loyalisme de la League va permettre aux conservateurs de remettre sur le devant de la scène leur attachement à la Couronne.
Le lien entre le conservatisme et la défense de la Couronne n'est pas en soi chose nouvelle. Par exemple, lors de la crise du début des années 1830, les conservateurs emploient l'argument des prérogatives royales pour s'opposer aux réformes voulues par les whigs. De même, dans les années 1830, lorsqu'un jeune aspirant député dénommé Benjamin Disraeli prend la plume pour expliquer son point de vue sur la situation politique de son temps et pour rendre compte à sa manière de l'histoire politique du pays depuis 1688, il se fait le chantre d'une monarchie bâillonnée par une oligarchie whig depuis la Glorieuse Révolution, et depuis 1815 par un parti conservateur qui a renié ses principes monarchistes et qui avec Peel et Huskisson s'est rallié à un utilitarisme de mauvais aloi. 263 Pour remédier à cette confiscation du pouvoir par ce que Disraeli considère comme les élites marchandes, cosmopolites et utilitaristes, il faut redonner aux éléments monarchiques et aristocratiques la place qui leur revient, ainsi qu'au peuple, dont l'influence auprès du monarque a été confisquée pendant un siècle et demi de régime whig. Quant au parti conservateur, il se doit d'après Disraeli de redevenir le parti national qu'il a cessé d'être à partir du moment où ses élites ont misé leur survie politique sur un alignement peu judicieux sur les positions libérales, comme en attestent les réformes commerciales de Huskisson dans les années 1820, et les sympathies de plus en plus marquées de Peel pour le libre-échangisme prêché par les industriels de Manchester. En un sens, la pensée politique, constitutionnelle et historique de Disraeli constitue alors une réponse traditionaliste aux menaces que le radicalisme, le benthamisme et le matérialisme font peser sur le pays. Les positions de Disraeli sur la question religieuse sont d'ailleurs cohérentes avec ces principes, puisque à ses yeux les conservateurs se doivent d'être les défenseurs de la cause protestante et de l'Église d'État, qui peuvent restaurer le caractère national et constituer des antidotes à la désintégration de la société que promettent économistes libéraux, chartistes et industriels. 264 Déjà dans les années 1830, une telle conception de l'histoire du pays est pour le moins atypique. 265 Mais Disraeli restera fidèle à ces principes, dont il réitérera l'importance à de nombreuses reprises par la suite. Ainsi, dans les années 1860, lorsque Disraeli définit en quoi le parti conservateur est le parti national par excellence, c'est en référence à la composante monarchique, religieuse et aristocratique de la Constitution qu'il formule son appel au conservatisme populaire :
Le parti tory n'est à sa vraie place que lorsqu'il représente les principes populaires. C'est alors qu'il est vraiment irrésistible. C'est alors qu'il peut faire respecter le trône et l'autel, la majesté de l'Empire, la liberté de la nation et les droits des masses. Il n'y a rien de méchant, de mesquin ni d'exclusif dans le véritable caractère du torysme, lequel repose nécessairement sur un soutien élargi et de nobles aspirations car il est national par essence. 266
Mais malgré le loyalisme constitutionnel des conservateurs, leur prétention à être les défenseurs de la Couronne ne revêt pas le caractère d'une évidence partagée par le monarque lui-même. En effet, des années 1840 aux années 1860, le loyalisme monarchique conservateur perd en crédibilité politique, puisque la reine, favorable au libre-échangisme de Peel dans les années 1840, a peu de sympathie pour un parti qui s'est rebellé contre son chef en 1846 à propos du maintien du protectionnisme. Graduellement, à partir du début des années 1860, à mesure que Disraeli se rapproche des cercles de la cour et se ménage la sympathie de la reine, hostile au radicalisme de Gladstone, les conservateurs vont regagner leur position privilégiée de défenseurs de la monarchie. Ils peuvent d'autant mieux s'adjuger ce rôle qu'au début des années 1870, les milieux radicaux, alliés de Gladstone, font preuve d'un républicanisme strident qui embarrasse Gladstone lui-même. 267 En effet, un député tel que sir Charles Dilke capte le mécontentement populaire occasionné par les absences répétées de la reine endeuillée depuis 1863 et mène campagne en faveur du principe républicain. 268 Gladstone, inquiet de la diffusion des idées anti-monarchistes, s'ingénie à réhabiliter la monarchie en convainquant la reine de plus souvent participer aux cérémonies protocolaires, et en organisant en 1872 une célébration d'action de grâces lors du rétablissement du prince consort, gravement atteint de fièvre typhoïde au cours de l'hiver.
En dépit de la volonté de Gladstone de restaurer le crédit de la monarchie contre les assauts de l'aile radicale de sa majorité, les conservateurs sont les principaux bénéficiaires de la réaction royaliste qui s'ensuit. C'est dans ce contexte qu'il faut placer l'initiative de Disraeli, le Royal Titles Act de 1876, qui confère à la reine le titre d'impératrice des Indes. Cette innovation protocolaire scelle le rapprochement entre la reine et les conservateurs, que la Primrose League s'emploie à conforter par la suite.
Dans les années 1880, l'effervescence républicaine du début des années 1870 est déjà un lointain souvenir, et la volonté affichée par la League de sauvegarder la monarchie apparaît à certains comme peu judicieuse. L'opinion conservatrice n'est en effet pas uniformément convaincue du bien-fondé d'associer clairement le parti à la défense de la Couronne. En effet, comme le note la Contemporary Review :
Il n'est nullement besoin de défendre la Couronne car elle n'est pas attaquée. On ne peut pas mieux desservir une institution qu'en avançant des prétentions infondées ou exagérées en son nom, et c'est précisément ce que le néo-conservatisme se propose de faire pour la Couronne. Il serait bon, lors des élections, de ne pas mentionner cette institution à la tribune. 269
En effet, si le républicanisme a connu son heure de gloire au début des années 1870, c'est à partir des années 1880 un courant de pensée très minoritaire, même auprès des parlementaires radicaux, comme le note aussi la Quarterly Review. 270 Pour autant, à la fin du siècle, la position de la monarchie est-elle indiscutée ? Le succès populaire des Jubilés de 1887 et de 1897 a conduit David Cannadine à postuler l'existence d'un consensus loyaliste, même dans les milieux populaires, qui auraient dès lors adopté la figure emblématique de la Couronne comme symbole patriotique. 271
Faut-il voir dans le loyalisme de la Primrose League un symptôme qui confirmerait la thèse de Cannadine, d'après qui la fin de l'ère victorienne correspondrait à une émergence sans précédent d'un rituel royal destiné à façonner une unité nationale centrée autour des notions de tradition, de hiérarchie et de déférence ? Rien n'est moins sûr. Tout d'abord, Cannadine a tendance à exagérer le contrôle social que peuvent manifester les rituels royaux. Depuis quelques années, les travaux de Cannadine ont fait l'objet d'une remise en cause de la part de quelques historiens britanniques. La principale critique adressée aux interprétations de Cannadine a consisté à critiquer le caractère consensuel des rituels monarchiques, et à en réaffirmer la nature contestée. 272
Or, si les idées républicaines ne rencontrent plus le même écho qu'au début des années 1870, et si les célébrations de 1887 et de 1897 administrent la preuve d'un authentique loyalisme populaire, la Couronne n'en continue pas moins de faire l'objet d'attaques de la part de journaux radicaux tels que Reynold's Weekly.
Jusqu'avant la Première Guerre mondiale, un discours antimonarchiste continue en effet à être largement véhiculé. Les travaux d'Antony Taylor en particulier restituent la vitalité du sentiment anti-monarchiste à la fin de l'ère victorienne. Associé à une dénonciation des privilèges, du principe héréditaire et de l'aristocratie, le courant de pensée anti-monarchiste a sa tribune dans la presse populaire. Ainsi, à l'occasion des deux Jubilés, Reynold's Newspaper, journal populaire à grand tirage, mène une campagne d'opposition aux festivités qui s'organisent partout dans le pays. 273 Reynold's n'est d'ailleurs pas un cas isolé, qui serait atypique dans la presse d'alors. D'autres organes adoptent la même conduite de dénonciation de la monarchie, parmi lesquels on peut citer le journal dirigé par le député radical Henry Labouchere, Truth, où l'on peut lire une satire régulière des circulaires de la Cour, ou bien l'organe de la Social Democratic Federation, Justice, ainsi que le National Reformer. 274
La perspective adoptée dans les colonnes de Reynold's est dans la tradition du populisme radical et patriotique, issu des conflits politiques de la fin du dix-huitième siècle, et cette lignée politique est alors loin de disparaître. 275 Le ressort rhétorique sur lequel s'appuie cette critique de l'institution monarchique est issu des dénonciations radicales contre l'Ancienne Corruption du début du siècle, lorsque la distribution de prébendes et de sinécures perpétuait la puissance royale par la gabegie et le favoritisme. Malgré les examens que les grands commis de l'État sont contraints de passer à partir des années 1870, l'argument de l'Ancienne Corruption peut encore fonctionner, par exemple au sujet de la liste civile que le Parlement octroie au souverain, et qui est perçue comme une survivance des pratiques discutables adoptées en leur temps par les premiers membres de la dynastie hanovrienne. Reynold's cible ainsi ses critiques à l'encontre de la monarchie en vertu de critères moraux, économiques et patriotiques. La cour, et avec elle l'ensemble de l'aristocratie, sont autant d'improductifs qui spolient la richesse du pays, tandis que, facteur aggravant, la famille royale est d'origine étrangère. 276
Mais au-delà de cette persistance dans les milieux radicaux du sentiment antimonarchique, auquel le loyalisme de la Primrose League constitue une réponse conservatrice, le contexte immédiat des années 1880 joue en faveur de l'instrumentalisation de la Couronne par la Primrose League. Au début des années 1880, la situation est en effet telle que les conservateurs parviennent à tirer les dividendes politiques de leur attachement à la monarchie. Le parti libéral possède en ses chefs de file radicaux, Dilke et Chamberlain, des opposants déclarés au système monarchique. Il est de plus de notoriété publique que Gladstone lui-même, pourtant très respectueux de l'institution monarchique, a des rapports tendus avec la souveraine. Quant aux dirigeants conservateurs, ils peuvent s'appuyer sur la relation privilégiée que leur ancien chef Disraeli a liée avec Victoria. Dans ce contexte, le loyalisme des conservateurs leur permet de se distinguer de leurs adversaires, en particulier du républicanisme de certains éléments de la mouvance radicale.
De plus, la controverse parlementaire que les membres du quatrième parti provoquent au sujet de Charles Bradlaugh, ce député radical athée et antimonarchiste, permet aux instigateurs du mouvement de légitimer l'inscription du loyalisme monarchique en bonne place parmi les principes de la League. Mais quelle forme prend exactement le loyalisme de la League ?
Pour la League, la Couronne fonctionne tout d'abord comme une métaphore de la solidité des institutions du pays. Les motifs partisans qui justifient la vénération conservatrice pour la reine sont occultés, car nulle mention n'est faite aux préférences politiques de la souveraine, ni à ses sympathies avérées pour les conservateurs, ni à son aversion pour la personne de Gladstone. Le loyalisme de la League consiste plutôt à faire de la reine Victoria un symbole d'unité nationale et de patriotisme, et une figure dégagée des identifications partisanes. À la mort de Victoria, la League célèbre d'ailleurs le respect de la reine pour la constitution, car elle en a incarné la robustesse et ne s'est jamais départie de sa neutralité. 277 La longévité même du règne de Victoria permet de s'enorgueillir des progrès accomplis depuis son accession sur le trône en 1837, comme l'illustre ce panégyrique de la reine et du pays publié à l'occasion du jubilé de 1897 :
C'est un jour de liesse nationale que même le plus jeune des enfants présents ne revivra sans doute jamais. C'est la célébration d'un règne, le plus long de l'histoire d'Angleterre, règne tel qu'on n'en connut jamais eu égard à la prospérité et au bonheur qu'il a apportés aux sujets de sa Majesté. Ce n'est pas avant que l'histoire entière de la période victorienne sera rédigée que l'on saura vraiment combien l'extraordinaire avancement des libertés, du pouvoir et des richesses de ce magnifique empire est redevable à l'influence personnelle de la souveraine la plus respectueuse de la Constitution qui ait jamais occupé le trône d'Angleterre. 278
Figure maternelle et tutélaire, la reine incarne, qui plus est, une autorité bienveillante et charitable, comme en témoignent les multiples actions philanthropiques à mettre au crédit de la Couronne, ce qui, on le verra lorsqu'on décrira la position de la League au sujet des questions sociales et économiques, est en parfaite harmonie avec le paternalisme philanthropique propre à la League. 279 La souveraine, présentée comme charitable et industrieuse, constitue une réponse aux attaques des radicaux, plus enclins à dépeindre la souveraine et sa famille comme des parasites improductifs. 280 La Primrose League Gazette publie régulièrement les chiffres relatifs à la liste civile, en déduit les sommes versées au Chancelier de l'Échiquier au titre des revenus dégagés par les propriétés royales et compare ces sommes au coût des institutions républicaines en France et aux États-Unis. 281
Le loyalisme de la League se manifeste aussi dans la dévotion sentimentale dont la reine fait l'objet. 282 Le Primrose Record puis la Primrose League Gazette, les organes officiels du mouvement, accordent une large place aux circulaires émanant de la Cour, qui permettent aux membres de la League de suivre les faits et gestes de la famille royale, et de manifester leur révérence lors des moments marquants, mariages, anniversaires ou deuils, qui scandent la vie de la famille royale. 283 Quant au Grand Conseil et au Grand Conseil des Dames, ils ne manquent pas d'adresser à la famille royale messages de sympathie ou de félicitations suivant les événements qui ponctuent la vie à Windsor et Balmoral. 284 La Primrose League s'associe bien sûr aux cérémonies de 1887 et de 1897, et au niveau local les habitations sont mises à contribution pour garantir l'éclat de ces festivités.
La League présente donc la reine comme un symbole d'unité nationale, de responsabilité sociale des nantis à l'égard des plus défavorisés et d'autorité politique située au-dessus de la mêlée partisane, ce qui constitue une représentation de la royauté particulièrement apte à être véhiculée par un mouvement qui, se voulant lui aussi situé en-dehors du champ partisan, exalte la hiérarchie, la tradition, la solidité de la constitution et une conception paternaliste des responsabilités sociales des élites.
Mais le constitutionnalisme de la League ne se résume pas au loyalisme que professe le mouvement. En effet, au-delà de l'institution monarchique, c'est aussi la nature aristocratique de la constitution que la League s'emploie à promouvoir.
Après les secousses politiques occasionnées par les grandes réformes de 1867 et de 1884, la League va s'employer à faire le panégyrique d'un système politique achevé et équilibré. Les publications de la League sur la question constitutionnelle sont d'ailleurs fortement mâtinées d'une satisfaction toute whig sur la solidité des institutions du pays, et sur le lent processus de maturation qui a garanti au peuple sa liberté. En raison même de cette idylle constitutionnelle, " qui a mené l'Angleterre à travers maintes difficultés et maints dangers, et fait d'elle ce qu'elle est maintenant, la première parmi les nations, PUISSANTE, INDÉPENDANTE et LIBRE ", il paraît infondé de procéder à de nouvelles réformes. 285 Pour la League, il s'agit de contrecarrer les appels à la réforme de la Chambre des lords ou des Communes, que continue de formuler le radicalisme populaire même après les réformes de 1883-1884. 286 La League ne déploie pas pour autant un discours antidémocratique, elle considère essentiellement que les institutions fonctionnent telles qu'elles existent, et qu'il est inutile de se livrer à de périlleux exercices de réforme qui risqueraient de nuire à un équilibre constitutionnel que des réformes progressives ont consolidé.
Mais c'est en tout cas la Chambre des lords qui est l'institution politique qu'affectionne le plus la League. Dans la perspective constitutionnelle de la League, et d'après les conservateurs dans leur ensemble, la Chambre des lords doit résister aux attaques dont elle pourrait faire l'objet de la part des libéraux car elle représente une autorité morale. Dégagés des contraintes électorales de par l'accession héréditaire à la Pairie, les Lords représentent, d'après la League, un pouvoir neutre et bienveillant chargé de veiller aux débordements réformateurs d'un gouvernement susceptible d'imposer la loi du nombre sans tenir compte de l'intérêt général. Lord Salisbury, patron de la League à l'époque et chef des pairs conservateurs, fait partie de ceux qui défendent la deuxième chambre au nom d'une théorie référendaire. D'après Salisbury, les lords doivent pouvoir interférer avec les décisions de la majorité parlementaire si cette dernière impose des mesures qui outrepasseraient le mandat électoral reçu lors des élections. Les lords doivent donc conserver un rôle d'arbitre non pas au nom de la constitution aristocratique du pays, mais au nom de valeurs authentiquement démocratiques. En quelque sorte, il s'agit pour la League et pour les conservateurs victoriens d'attribuer aux lords la même position de neutralité que celle assignée à la reine. Distincts des politiciens professionnels, les lords, dans la perspective constitutionnelle véhiculée par la League, font figure de garants de la stabilité du jeu démocratique en vertu de leur indépendance vis-à-vis de toute attache partisane et de leur modération. 287
C'est en tout cas au nom de ces principes que Salisbury s'oppose aux réformes électorales de 1884, et qu'il obtient un redécoupage électoral comme condition préalable à l'élargissement du corps électoral. Dans les milieux radicaux, la Chambre des lords est alors vilipendée comme l'obstacle majeur aux réformes. En 1884, lorsque les lords, dirigés par Salisbury, menacent de faire avorter la réforme électorale proposée par Gladstone, l'indignation populaire contre cette assemblée est à son comble. Sous le gouvernement Rosebery, les lords rejetèrent le Home Rule Bill, arguant du fait que les élections de 1892 n'avaient pas donné mandat aux libéraux de poursuivre leur politique d'autonomie pour l'Irlande. Au cours de ces deux crises, qui voient les pairs conservateurs tenir tête à la majorité libérale aux communes, la League prend fait et cause pour l'aristocratie conservatrice. En raison des crises que provoque le recours des Lords à leur droit de veto, l'argument de la neutralité aristocratique va s'avérer autrement plus difficile à utiliser lors du conflit qui oppose le gouvernement libéral aux lords en 1910 et 1911. Les réformes fiscales alors proposées par Lloyd George, en ce qu'elles constituent une attaque contre les privilèges matériels des élites aristocratiques conservatrices, rendent la tâche difficile pour une noblesse tory que les radicaux peuvent dépeindre comme soucieuse de défendre ses propres intérêts. À la différence du Home Rule ou du Reform Bill, à partir de 1909, ce ne sont plus les principes unionistes des lords sur l'Irlande, la démocratie ou la propriété, qui sont engagés, mais le type de fiscalité dont doivent être redevables les propriétaires fonciers. Cette dernière rébellion de la pairie se solde d'abord par un échec, car les réformes de 1911 amputent le pouvoir des lords de rejeter les législations proposées par les communes, puis par les désaveux électoraux que subissent à nouveau les conservateurs en 1910.
La fidélité de la League aux lords a deux effets. Elle concourt à dissuader les milieux radicaux, plébéiens et anti-monarchiques, de se joindre au mouvement. La League est ainsi identifiée à un pouvoir politique qui s'avère être l'une des bêtes noires des milieux réformistes, à une institution qui en 1910 inspire la même hostilité aux libéraux, aux radicaux et aux travaillistes, contribuant ainsi au rapprochement des différentes sections de la mouvance libérale. 288 Mais en même temps, la posture de principe que la League adopte sur la question lui vaut le soutien des conservateurs constitutionnalistes, comme se décrivent alors de nombreux clubs provinciaux. Mais tout en prenant fait et cause pour l'ordre aristocratique que sous-tend une défense des lords, la League fonde son attachement aux Lords en vertu de valeurs civiques telles que la nécessaire résistance du citoyen vis-à-vis de la puissance publique. À ceux, chez les radicaux, qui condamnent le pouvoir de nuisance constitutionnel des lords, et le dédain de ces derniers pour des décisions prises par les membres légitimement élus des communes, la League répond que l'utilité des lords réside dans leur indépendance partisane, l'esprit désintéressé des législateurs amateurs et leur rôle de rempart contre les empiètements d'un exécutif dictatorial et démagogique.
Mais la défense de la constitution ne s'opère pas uniquement par rapport aux instances parlementaires nationales, puisque la League sert aussi de cadre à la promotion du système de gouvernement local qui seul peut tenir la dragée haute à un exécutif enclin à s'arroger toujours plus de pouvoir. On retrouve là toute la rhétorique des libertés locales, que les conservateurs ont à coeur d'exalter, car elles correspondent en pratique à la souveraineté locale des vestry councils, et de la magistrature, qui détiennent alors le pouvoir sur la vie politique locale. Lorsque les conservateurs créèrent les County Councils en 1889, la décision fut prise, certes, en raison des revendications insistantes de leurs alliés libéraux unionistes, mais aussi afin de créer des pouvoirs locaux élus à même de contrebalancer la puissance de l'exécutif au niveau national, et donc aptes à perpétuer ces mêmes libertés locales. 289 De plus, cette mesure assurait aux Justices of the Peace qui avaient jusqu'alors dominé la scène politique rurale la possibilité d'être cooptés, ce qui eut pour effet de laisser à la squirearchy des campagnes une certaine influence sur les affaires des comtés. Pour le cas de Londres, c'est en vertu de la même méfiance vis-à-vis d'un pouvoir central fort que les conservateurs créent en 1899 les Metropolitan Borough Councils pour contrebalancer l'influence du London County Council. 290
Au sein de la Primrose League, la défense des institutions locales prend par exemple la forme d'attaques contre la volonté du gouvernement libéral d'instaurer des parish councils. Sur cette question, Michael Hicks-Beach, Ruling Councillor des environs de Bristol, prend la parole devant les membres de la League pour faire valoir qu'il n'y a nul besoin de créer de tels conseils électifs de paroisse, puisque les localités du pays disposent déjà de longue date de vestry councils, où chacun est autorisé à siéger. Si un responsable de la League prend position au sein du débat sur les pouvoirs locaux, c'est qu'il s'agit là d'une question hautement politique. En effet, si les libéraux entendent créer des autorités électives jusque dans les moindres communes, la raison en est qu'ils espèrent ainsi porter atteinte à l'emprise du seigneur et du pasteur sur les villages. En effet, la Primrose League bénéficie souvent dans les communautés rurales de l'appui du pasteur, qui a le pouvoir d'autoriser l'accès des salles d'écoles ou de paroisse aux organisations qui le désirent. Or, cette situation tourne à l'avantage de la League, et au détriment des organisations radicales ainsi privées de lieux de rassemblement. C'est d'ailleurs cet aspect de la réforme des autorités municipales rurales qui séduit le plus les militants libéraux, et la réforme introduite en 1893, qui crée des conseils de paroisse et de district en dessous du niveau des County Councils, remédie à cette situation en donnant aux nouveaux conseils le pouvoir de mettre les salles de réunion à la disposition de tous. 291
Si jusqu'en 1893 la League reçoit ainsi l'appui des pasteurs, c'est aussi en raison des principes religieux du mouvement. Mais sur la question religieuse, l'unionisme de la League présente une originalité majeure par rapport à l'attitude traditionnelle du parti vis-à-vis des questions confessionnelles. En effet, dans la défense de la religion qu'elle compte favoriser, la Primrose League se dégage de l'association habituelle entre conservatisme et anglicanisme, et tente d'embrasser une attitude dépourvue de sectarisme dont la finalité est d'encourager l'union des sensibilités religieuses entre elles contre ce qui est présenté comme l'avènement de l'athéisme. C'est donc à ce titre que l'on peut parler pour le cas de la League d'un unionisme religieux, qui se veut le rassemblement des diverses confessions du royaume contre la montée en puissance du sécularisme scolaire et du matérialisme syndical.
Là où la League diffère du conservatisme traditionnel et anglican, c'est sur la question religieuse. Contrairement à son premier Grand Maître lord Salisbury, qui incarne tout au long de sa carrière la High Church, la Primrose League ne s'aligne pas sur le protestantisme anglican habituel dans les milieux conservateurs. Dès son origine, les élites du mouvement mettent l'accent sur la défense de la religion dans son ensemble. Mais cette entorse aux affinités entre conservatisme et anglicanisme ne doit pas masquer le fait qu'au-delà de cette rhétorique oecuménique, la Primrose League regroupe essentiellement un public acquis à la cause anglicane. 292
Dès ses origines, la Primrose League entend défendre la cause de la religion, fragilisée d'après les fondateurs du mouvement par un athéisme croissant. L'athéisme n'est pourtant pas une position répandue en Grande-Bretagne. La personnalité la plus en vue qui revendique alors son statut d'athée est Charles Bradlaugh, un député libéral contre qui lord Churchill et ses alliés du " quatrième parti " ont mené à partir de 1880 une longue guérilla parlementaire afin de contester son droit à siéger. Les positions de Bradlaugh, qui est l'une des célébrités politiques du moment, permettent aux membres de la League de dépeindre leurs adversaires politiques comme une alliance d'athées, d'infidèles et de libre-penseurs. 293 Il y a là bien sûr une exagération toute partisane à décrire ainsi la mouvance radicale, et les membres de la League ignorent la dimension religieuse qui définit alors à la fois les milieux radicaux et les mouvements ouvriers qui commencent alors à apparaître, et l'athéisme est en fait un phénomène marginal. 294 Toutefois, le recensement religieux de 1851 a alerté les victoriens sur le processus de sécularisation qui s'empare des villes, où l'influence de l'Église anglicane décroît au profit des sectes non-conformistes ou de l'apathie religieuse des populations ouvrières. La réaction de l'Église anglicane est de resserrer ses liens avec les populations en organisant des écoles du dimanche où les enfants reçoivent une instruction religieuse.
Á partir des années 1870, la question religieuse se trouve de plus liée à la question scolaire. Les réformes du libéral Foster, qui instituent des écoles gérées par les autorités municipales et financées sur les impôts locaux (rates), mécontente à la fois les non-conformistes, favorables à une extension de l'école publique, et la hiérarchie anglicane et catholique, qui voient dans l'instauration de ces nouvelles écoles une menace contre leurs propres institutions scolaires. Dès lors, les élections qui désignent les responsables des autorités scolaires vont constituer un terrain d'affrontement entre d'un côté les libéraux sécularistes, souvent d'obédience non-conformiste, et de l'autre les partisans de l'éducation religieuse, anglicans et catholiques, issus des milieux conservateurs. La Primrose League va prendre une part très active dans ces élections, comme en atteste une circulaire du Grand Conseil des Dames, qui appelle les membres de la League à se mobiliser pour les élections scolaires de 1894. Dans cette missive, les dames du Grand Conseil des Dames, par la voix de lady Salisbury, prennent position en faveur du droit de tout parent de voir les enfants éduqués dans leur propre foi, et refusent que soient ignorées dans les écoles municipales les doctrines fondamentales de la chrétienté. 295
L'importance de la religion dans la rhétorique conservatrice étant liée à la défense des institutions politiques établies, on comprend que dans les rangs conservateurs l'accent ait été mis sur l'Église anglicane, d'autant que le programme radical comprend des mesures destinées à abolir l'Église établie, en particulier au Pays de Galles. Les visées radicales en matière d'Église établie constituent d'ailleurs un motif d'adhésion à la League fréquemment invoqué par ses partisans. 296
Les principes de la League sont conçus de telle sorte que toutes les confessions du royaume puissent se joindre au mouvement, ce qui contribue à renforcer les prétentions de la League à se situer en dehors des enjeux partisans. En ce sens, la League perpétue la position oecuménique que les membres du quatrième parti avaient adoptée pour dénier à Bradlaugh le droit de siéger au Parlement, puisque Churchill et ses amis font alors appel à la solidarité confessionnelle contre leur tête de Turc.
L'oecuménisme de la League est aussi fonction du contexte politique immédiat. De son séjour en Irlande, Churchill est reparti avec la conviction qu'il est nécessaire pour les milieux conservateurs de coopérer avec les nationalistes irlandais. 297 Lors des élections de 1885, Churchill, suite à un accord avec Parnell, obtient d'ailleurs la neutralité de l'électorat irlandais en Angleterre, ce qui empêche les libéraux d'obtenir une majorité. Churchill ambitionne aussi de rallier à l'unionisme les milieux anglo-catholiques, d'où la nécessité de se concilier cet électorat en évitant de positionner la League sur le terrain sectaire. Qui plus est, pour un mouvement censé honorer la mémoire de Disraeli, volontiers considéré comme israélite en dépit de son appartenance à l'Église anglicane, il paraît naturel de s'affranchir d'une identité protestante ou anglicane affirmée.
La League va indéniablement tirer profit de ce positionnement original. Au sein de sa hiérarchie, on note la présence de nombreux catholiques, par exemple le plus éminent des anglo-catholiques, le duc de Norfolk, de quelques juifs comme les députés Harry Samuel ou le baron de Worms, mais aussi de non-conformistes. 298
Le Grand Conseil est d'ailleurs très vigilant sur la question de la neutralité religieuse du mouvement. Certaines résolutions à caractère protestant et sectaire sont désavouées par les instances centrales du mouvement, qui sanctionnent les responsables des habitations qui ont pu tenir des propos anti-catholiques déplacés. 299 Des dérapages sectaires ont certes lieu à l'occasion, comme lors de la crise du Home Rule, quand la League est contrainte de retirer de son catalogue de pamphlets un document jugé offensant par ses partisans catholiques. 300 Un autre épisode permet de mesurer la prudence avec laquelle les milieux conservateurs, et la League en particulier, appréhendent le protestantisme militant que défend une partie de leur base. Entre 1898 et 1906, la section évangélique de l'Église anglicane s'allie avec des membres du parti pour revendiquer une attitude plus stricte à l'encontre des pasteurs anglicans coupables de tendance ritualiste. 301 Le ritualisme est alors un courant de pensée au sein de l'Église anglicane favorable à une réforme des offices religieux qui les rendraient plus proches des pratiques catholiques et romaines. Pour certains protestants, dont l'anti-papisme est souvent virulent, c'est une provocation qu'il convient de réprimer. Or, lorsqu'ils sont confrontés à cette campagne d'agitation, les gouvernements Salisbury et Balfour font la sourde oreille. En tant qu'institution soucieuse de dépasser les clivages sectaires et loyale vis-à-vis de la hiérarchie du parti, la League se range à l'attitude des dirigeants conservateurs. En conséquence, les habitations de la League ne votent aucune résolution anti-ritualiste, et le Grand Conseil ne prend aucune position officielle sur la question. Certaines grandes figures de la League, comme lady Wimborne, soeur de Randolph Churchill, s'associe à titre personnel à la campagne anti-ritualiste, mais elle reste le fait de démarches isolées, et ne reçoit pas les encouragements de la League, ni de la hiérarchie du parti. 302
Toutefois, malgré la volonté de la Primrose League d'intégrer à l'unionisme les différentes confessions du royaume, les rapports entre la Primrose League et l'épiscopat catholique ne sont pas toujours cordiaux. Un incident illustre les difficultés qui existent entre les catholiques britanniques et la Primrose League. En 1886, un lecteur du Times adresse une lettre à l'éditeur du journal pour lui faire part de son désarroi. Les interrogations du lecteur du Times portent sur les attitudes contradictoires qu'adopte l'épiscopat catholique vis-à-vis de la League. En effet, en 1886, l'évêque Bagshawe de Nottingham refuse d'accorder l'absolution à ceux de ses fidèles qui seraient membres du mouvement, tandis que dans le diocèse voisin, le clergé catholique encourage ses ouailles à y adhérer. 303 Quelques jours plus tard, le Times publie une lettre du cardinal Manning reçue par un laïc de l'archevêché de Westminster. Manning y déclare que les fidèles ont toute latitude d'adhérer à la League dans son diocèse. Les explications de Manning montrent aussi comment le discours officiel de la League sur la religion a fait l'objet de correctifs :
Dans la rédaction initiale des règles, les membres s'engageaient à soutenir la religion établie conformément à la loi. Ce qu'aucun catholique ne pouvait accepter. La rédaction fut revue et il n'est rien à présent à quoi un catholique ne puisse s'engager. Il s'agit désormais de soutenir la religion ou le christianisme et la liberté de conscience contre l'athéisme ou les principes de conduite anti-chrétiens. 304
Une fois les malentendus initiaux dissipés entre la League et la hiérarchie catholique, de brefs épisodes de tension continuent de se faire jour à l'occasion. En 1895, suite à certaines allégations publiées dans la presse, le duc de Norfolk, catholique et Grand Chancelier de la League, doit s'assurer auprès du Saint Siège que les autorités papales ne sont pas sur le point de produire une encyclique condamnant la League. Le cardinal Vaughan, représentant des anglo-catholiques à Rome, dément auprès du duc de Norfolk les rumeurs d'excommunication des membres de la League. Mais le cardinal Vaughan reconnaît les inquiétudes que lui inspirent les propos anti-catholiques tenus ici ou là par certains représentants de la League, qui la présentent comme un instrument de défense de l'Église anglicane et de destruction de l'influence de l'Église de Rome. 305
Le discours religieux de la League est donc source de conflits et de tensions, et aliène au mouvement le soutien d'organisations, telles que les loges orangistes, définies par un sectarisme protestant sans équivoque. Mais dans l'ensemble, comme le Grand Conseil fait preuve de la plus grande prudence en matière sectaire, le mouvement parvient à s'attirer les sympathies de milieux que l'anglicanisme du parti avait jusque là rebutés. L'unionisme religieux de la League constitue donc en fin de compte une source de force pour le mouvement, qui peut ainsi faire bénéficier le parti d'appuis au sein de groupes confessionnels jusque là cantonnés à la marge de la mouvance conservatrice. Mais si la League séduit même chez les non-conformistes, c'est aussi en raison de l'impérialisme que professe le mouvement, car jusque chez les quakers, la mystique impériale fait des émules. 306 La dimension religieuse de l'impérialisme, manifeste dans le travail missionnaire, permet aussi à la League de produire un discours impérial qui reflète l'adhésion croissante des milieux ecclésiastiques à l'idée impériale. C'est pourquoi il faut à présent décrire l'impérialisme de la League, qui est une autre forme d'unionisme, puisqu'il consiste à exalter l'indéfectible union qui doit rassembler les différentes parties de l'Empire entre elles. Mais c'est dans le cas de l'Irlande que le terme d'unionisme est particulièrement adapté, puisque la Primrose League doit en large partie sa popularité initiale à la défense de l'Acte d'Union de 1801.
La Primrose League a été l'une des principales bénéficiaires de la crise du Home Rule initiée par la conversion de Gladstone à la nécessité de redéfinir l'union entre l'Irlande et l'Angleterre. 307 Le problème irlandais est en effet crucial dans le développement de la Primrose League. C'est à l'émergence de cette question au centre des préoccupations politiques victoriennes que la Primrose League doit initialement de trouver un tel écho auprès de larges sections des populations britanniques. Dans une large mesure, la popularité de la League, qui prêche une opposition résolue aux projets autonomistes du gouvernement Gladstone, peut être attribuée à l'intensité avec laquelle la question est débattue au cours des vingt premières années du mouvement. Comme le suggère le tableau sur l'évolution du nombre de membres et d'habitations présenté en Annexe 10.1, lors des deux premières années du mouvement, on observe certes que la League jouit d'une popularité croissante, mais c'est surtout à partir du moment où Gladstone se prononce clairement en faveur d'une réforme des liens unissant l'Angleterre et l'Irlande que la League prend pleinement son essor. D'ailleurs, les données fournies par l'histogramme détaillant les articles consacrés par le Times à la League confirment le même lien entre la prégnance de la question irlandaise dans l'opinion britannique et le degré d'exposition médiatique que le Times consacre à la Primrose League et à ses activités.
Tableau 4. Occurrence d'articles consacrés à la Primrose League dans le Times, 1884-1905

On le voit, les pics en nombre d'articles apparaissent en 1886, 1889 et 1892, années au cours desquelles la question du Home Rule prend la préséance au cours des débats parlementaires. Même s'il est impossible de reconstruire a posteriori les mobiles qui expliquent les adhésions massives dont la League bénéficie en 1886, puis entre 1892 et 1895, lorsque la controverse sur l'Irlande atteint sa plus forte intensité, il apparaît toutefois que l'hostilité de la Primrose League au Home Rule lui ait valu ces renforts réguliers de la part des membres du public britannique partageant les mêmes préventions.
Mais de quelle manière, et en vertu de quel type d'arguments, la Primrose League justifiait-elle son opposition au Home Rule ? Pour rendre compte de cet aspect de l'unionisme impérial de la League, il est inutile ici de revenir sur les détails de la question irlandaise, mais on peut en revanche présenter les raisons invoquées par Gladstone pour justifier sa volonté de négocier avec les députés nationalistes irlandais. 308 D'après Gladstone, le blocage des institutions parlementaires provoqué par l'obstructionnisme des Home Rulers irlandais nécessite une révision des rapports entre les deux îles. Entre 1880 et 1885, le gouvernement dirigé par Gladstone est obligé d'avoir recours à une transformation des règles du jeu parlementaire afin de garantir la possibilité pour le Parlement d'exercer ses pouvoirs. En négociant avec Parnell et ses amis, Gladstone compte donc restaurer l'autorité du Parlement, et permettre aux Communes de procéder aux réformes laissées en souffrance en raison du ralentissement des activités législatives provoquées par l'obstruction des représentants irlandais. De plus, selon Gladstone, l'écrasante majorité dont disposent les autonomistes dirigés par Parnell légitime une prise en compte de leurs revendications par les institutions parlementaires britanniques. Dans l'optique de Gladstone, il est possible d'envisager des modalités concrètes de résolution du problème irlandais qui préservent l'autorité du Parlement impérial, dont il ne prétend nullement mutiler les prérogatives en créant des autorités locales en Irlande chargée de l'administration du pays. 309
Mais dans le camp unioniste, on conçoit tout autrement les diverses propositions qui émergent en 1885 et en 1886. Même si au sein du Parti conservateur quelques voix, minoritaires, se font entendre pour soutenir les projets de Gladstone, force est de constater que la question suscite une réprobation unanime. Par la voix de lord Randolph Churchill, la Primrose League prend fait et cause pour une préservation des liens avec l'Irlande. Lord Randolph Churchill trouva là un sujet propre à attaquer avec virulence Gladstone, dont il brocarde les projets inopportuns et hâtifs en les mettant sur le compte du grand âge du leader libéral, surnommé " un vieillard pressé ". 310
Au sein du parti, plusieurs types d'approche se dégagent en réaction au Home Rule. 311 D'un côté, Randolph Churchill, lord Carnarvon et Michael Hicks-Beach, ancien ministre des Finances de Disraeli, associent leur opposition au Home Rule à la poursuite d'une politique conciliatrice et progressiste, où les rapports entre les deux entités de l'Union sont présentés comme mutuellement avantageux, et relevant d'un partenariat que doivent promouvoir des réformes dans le domaine agraire et éducatif. Ces modérés comptent en fait saper l'intérêt des populations irlandaises pour une autonomie accrue en leur faisant miroiter une politique volontariste de modernisation des structures économiques de l'Irlande.
De l'autre côté, on trouve une vision plus rigide de l'Union, qui met l'accent sur les questions de prestige et de stratégie internationales. Parmi les éléments conservateurs les moins conciliants à l'égard de l'Irlande, on note la présence de Salisbury, qui en tant que diplomate est soucieux de ne pas entamer le crédit de l'Angleterre à l'étranger, et d'éviter l'émergence d'une nouvelle nation, voisine de l'Angleterre et potentiellement hostile en cas de conflit. Dans cette perspective, toute remise en question du statut de l'Irlande peut être dépeinte comme une attaque contre la sécurité et la prospérité du pays, et comme l'affirmation, potentiellement délétère, d'une puissance catholique. Pour imposer ses vues, Salisbury peut s'appuyer sur l'approche traditionnelle du parti concernant l'Irlande, et invoquer le précédent de certains de ses plus prestigieux prédécesseurs à la tête du parti :
Y avait-il quelque incertitude au sujet de la politique de Mr Pitt et de lord Castlereagh, de Mr Canning et de sir Robert Peel et de lord Beaconsfield ? Le soutien à l'Acte d'Union a toujours constitué une tradition ininterrompue au sein du parti tory. 312
Dans une large mesure, ce deuxième type de représentation de l'Union avec l'Irlande permet d'exploiter le sentiment anti-irlandais et anti-catholique, si prévalent dans certains milieux conservateurs.
Qu'en est-il de l'attitude adoptée par la Primrose League ? Sur l'Irlande, les positions de la League sont définies par une opposition résolue aux projets de Gladstone. Mais à travers les arguments déployés dans les pamphlets distribués par le mouvement, on remarque que la League répercute plus volontiers l'approche salisburienne. Il n'y a rien d'étonnant à cela, puisqu'après que Churchill démissionne du gouvernement Salisbury en 1885, il cesse d'exercer une influence prépondérante sur le mouvement qu'il avait pourtant créé deux ans auparavant. Pour autant, dans son opposition au Home Rule, la Primrose League prend soin d'éviter de se situer sur le champ sectaire, afin de ne pas s'aliéner par un appel au protestantisme les soutiens dont elle compte bénéficier parmi les autres groupes confessionnels du pays.
En effet, en raison des partis pris sectaires du mouvement évoqués auparavant, la Primrose League déploie une rhétorique unioniste qui revêt certes un caractère anti-irlandais, mais qui lui évite aussi de recourir aux sentiments anti-catholiques. De ce fait, la Primrose League contribue à diffuser une forme sui generis d'opposition au Home Rule, qui se différencie de la rhétorique ouvertement anti-catholique qu'on observe par exemple dans la propagande publiée sur la question par la National Union, ou dans le sectarisme protestant véhiculé par certaines des instances locales du parti, en particulier dans le Lancashire. 313
Lorsque la propagande de la League décrit la situation irlandaise, les deux factions qui s'opposent en Erin sont décrites comme " la race saxonne et la race celtique ". 314 La League conteste aux Celtes le droit d'imposer leurs vues sur la minorité saxonne, qui représente " la richesse, l'intelligence et l'industrie de la population ". En effet, d'après le Canvassers' Catechism édité par la League, les Celtes, " illettrés, pleins de préjugés et tombant facilement sous l'emprise des agitateurs ", sont manipulés par les Irlando-Américains, " qui ont comploté et qui continuent de comploter en vue de démembrer l'Empire britannique ". De plus, d'après cette publication de la League, l'abrogation de l'Acte d'Union aurait fatalement pour conséquence de désunir les communautés irlandaises, de provoquer une guerre civile, et la ruine de l'économie irlandaise, en provoquant une fuite des capitaux hors de l'Irlande. Une telle faillite de l'économie irlandaise entraînerait, qui plus est, un exode massif des populations irlandaises vers l'Angleterre et l'Écosse, et cet afflux de réfugiés irlandais risquerait alors de provoquer une baisse du salaire pour le travailleur britannique. Appelant à la restauration de l'état de droit en Irlande, le pamphlet en question esquisse aussi, mais en termes vagues, les axes de la politique unioniste en Irlande, qui doit être définie par des remèdes apportés à la pauvreté du pays.
En quelque sorte, l'attitude de la League vis-à-vis de l'Irlande est semblable aux positions du mouvement sur les questions de politique intérieure en Angleterre. Si la question irlandaise cristallise autant l'opinion conservatrice, c'est aussi parce qu'elle peut être interprétée comme une transposition des polarisations politiques anglaises. L'unionisme de la League à propos de l'Irlande consiste en effet à défendre les intérêts d'une minorité saxonne, nantie et éclairée, contre la volonté d'une majorité celtique, démunie, ignorante et assujettie aux démagogues étrangers, tout comme en Angleterre, la League entend faire prévaloir les droits à la propriété des classes supérieures, dont la prospérité conditionne la santé économique du pays, contre les visées confiscatoires d'un radicalisme appelant à la nationalisation des terres et à une fiscalité qui, en faisant porter le fardeau des finances publiques aux plus riches, porterait atteinte aux intérêts économiques de l'ensemble des classes sociales.
Face aux mouvements nationalistes irlandais, la Primrose League, brièvement implantée dans le sud de l'Irlande, compte proposer des modalités d'action politique et sociale fondées sur le constitutionnalisme et la concorde entre les différentes couches sociales. La National League, l'organisation nationaliste irlandaise, et la Land League, qui appelle les métayers au non-paiement des loyers aux propriétaires aristocratiques, sont dépeints comme des mouvements tyranniques et violents, qui terrorisent les populations irlandaises. Comme le prétend un lecteur de la National Review, l'implantation de la Primrose League en Irlande a fort heureusement permis de diffuser une conception plus viable des rapports entre classes sociales, et de restaurer les relations de déférence entre l'aristocratie et la paysannerie. L'influence exercée par les femmes au sein des antennes irlandaises de la Primrose League a eu pour effet de " combattre ces instincts malsains qui encourageaient la 'rapine et le meurtre' comme méthode de démembrement de l'Empire ". La League agirait donc comme un antidote à l'esprit factieux du nationalisme, tandis que le travail d'éducation civique proposé par les partisans de la Primrose League aiderait les Irlandais à " exercer leur jugement individuel, à respecter leurs voisins et eux-mêmes (...) et à encourager la sympathie et les relations cordiales entre les gens ". 315
Mais en prenant position dans le débat sur le Home Rule, la Primrose League a aussi recours à l'argument du loyalisme. En effet, pour la League, accorder son autonomie à l'Irlande reviendrait à abandonner ceux qui, en Irlande, restent fidèles à la Couronne. L'unité entre l'Angleterre et l'Irlande doit de ce fait être conçue dans le cadre plus large d'un attachement sans faille à l'égard de la Constitution et de la Couronne, et en vertu de solidarités non pas sectaires, mais plutôt politiques, vis-à-vis des communautés loyalistes irlandaises, qui présentent l'avantage d'être composées d'éléments anglais et écossais, anglicans et presbytériens, qui permettent à la League de ne pas avoir à expressément situer son discours sur le champ sectaire.
Si le cas irlandais constitue la première et la plus efficace des sources d'inspiration pour l'impérialisme de la League, le mouvement définit aussi l'Ascendance Impériale de la Grande-Bretagne en relation avec le reste des territoires sur lesquels le pays exerce sa domination. Une fois rapporté à des contrées plus distantes que la Verte Erin, quelle forme prend donc l'impérialisme de la Primrose League ?
L'impérialisme de la League pose un problème historiographique. L'impérialisme est en effet souvent considéré dans une relation binaire avec l'anti-impérialisme, ce qui suggère une cohérence globale de l'impérialisme et occulte la complexité du phénomène et les disparités qui existent entre les diverses formes d'impérialisme qui existent alors en Grande-Bretagne. La forme d'impérialisme qu'épouse la League se distingue nettement d'autres entreprises de promotion de l'Empire qui émergent au cours de la période. En effet, à la différence de ce que peut alors proposer l'Imperial Federation League par exemple, l'impérialisme de la League se soucie peu des modalités pratiques par lesquelles l'unité impériale peut être favorisée. 316 Le sujet de l'unité de l'Empire attise en effet les divisions chez les impérialistes, qui ne parviennent à s'entendre ni sur les moyens, qu'ils soient militaires, fiscaux, ou commerciaux, de favoriser l'union entre l'Empire et la métropole, ni sur les territoires que cette union impériale serait amenée à englober. L'impérialisme de la League fait donc plus appel au sentiment de fierté patriotique que peuvent éveiller au sein du public l'existence, l'ancienneté et la grandeur de l'Empire. En revanche, la Primrose League ne prend pas position dans les polémiques que provoque l'impérialisme constructif.
La spécificité du discours impérial au sein de la League est donc d'éviter toute référence précise à une politique impériale bien définie. En un sens, l'impérialisme sentimental de la League est du même ordre que celui qui est enseigné dans les écoles publiques à partir des années 1870. 317 Il s'agit donc d'un impérialisme consensuel et dégagé de tout contenu polémique, dépourvu de tout appel en faveur de l'union commerciale et politique de l'Empire.
La League promeut plutôt l'Empire en fonction des principes religieux et constitutionnels qu'elle compte défendre. Tout d'abord, la League contribue à la canonisation du saint laïc que devient Gordon après sa mort. 318 La League n'a certes pas le monopole des discours qui célèbrent les vertus du martyr de Kartoum. Après la mort de Gordon, un volumineux corpus de chansons de music halls apparaît pour en honorer la mémoire, vanter la bravoure du général défunt, présenté comme un soldat de la foi, et critiquer le gouvernement libéral, coupable d'avoir abandonné un représentant de la Couronne à son sort. 319 Mais Gordon est un objet de culte particulièrement adapté à l'impérialisme prôné par la League. La religiosité du personnage, son association avec une aventure impériale et l'exploitation partisane de sa mort, qui intervient alors que Gladstone est aux affaires, sont autant d'éléments qui expliquent en quoi Gordon a pu bénéficier de la vénération des membres du mouvement. La League oeuvre concrètement à glorifier la mémoire de Gordon en publiant sous la forme de brochures les carnets du général assassiné, où se manifeste la religiosité du personnage. 320
La thématique impériale offre en outre à la League le moyen de faire valoir la dimension constitutionnelle du mouvement. Ce qui est frappant dans l'impérialisme véhiculé par la League, c'est qu'il n'exalte pas uniquement la domination exercée sur des peuples soi-disants inférieurs. Au contraire, le discours impérial de la League exalte plutôt l'égalitarisme d'une communauté impériale unissant entre elles les colonies de peuplement britannique comme le Canada, l'Australie et la Nouvelle Zélande. Ces parties de l'Empire, sur lesquelles la League concentre son message impérial, sont montrées comme autant de répliques loyalistes, démocratiques, indépendantes, fières et prospères du modèle politique britannique. C'est en effet moins l'Inde que le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Irlande, ou l'Afrique australe, qui fondent la mystique impériale de la League, qui se charge volontiers de montrer sous un jour flatteur ces colonies anglophones, destinations potentielles pour les populations désireuses d'émigrer, et alliées commerciales et militaires qui permettraient à la Grande-Bretagne de rivaliser avec les autres grandes nations impériales. 321
Le rêve impérial n'est pas seulement un rêve de puissance sur la scène internationale. "Imperium et libertas", devise de la League, est en effet une expression qui se prête à être lue de double manière. Tout d'abord, on peut la comprendre comme l'exaltation du sentiment de domination impériale, sur l'Irlande et les autres territoires dépendants, et l'affirmation des libertés, civiques et locales, conquises par les citoyens et leurs corporations.
Mais ceci n'est qu'une facette de l'impérialisme libéral que sous-tend la devise. Car il est tout à fait envisageable, comme nous invite à le faire le discours impérial de la League elle-même, d'en comprendre le sens autrement. En effet, cet empire qu'affiche la devise du mouvement peut être considérée comme le pouvoir détenu par les citoyens, cette responsabilité impériale qui incombe aux électeurs au moment de déclarer leur vote. Dans cette perspective, la liberté devient celle dont dispose l'ensemble des communautés politiques qui composent cette "Greater Britain" unanimement démocratique. Dans l'Empire, il s'agit donc moins de célébrer l'altérité que l'identité même du pays. Ce faisant, les conservateurs reprennent à leur compte un élément central de la théorie whig de l'histoire britannique, qui représente l'avènement de la liberté comme la mission morale de la Grande-Bretagne, son trait distinctif par rapport aux nations européennes inégalement affranchies du joug de la tyrannie, et la raison pour laquelle les citoyens britanniques sont sommés de défendre l'ordre constitutionnel, politique et aristocratique, qui vaut à la Grande-Bretagne cette place privilégiée parmi les grandes nations.
On peut interpréter aussi la devise de la League comme le pouvoir que chacune des composantes de l'Empire détient sur elle-même. Elle se rapporte aussi à des considérations domestiques pour la League, dont la mystique impériale permet dans un même élan de créer une solidarité avec ces pays démocratiques et autogouvernés, et de célébrer les vertus de la démocratie britannique, si flatteusement transposée outre-Atlantique et au-delà. Le discours impérial n'entend donc pas distraire la vigilance des dominés en leur offrant un exutoire symbolique de domination, comme le laisse entendre Schumpeter dans Impérialisme et Classes sociales. 322 Au contraire, le discours impérial sert à célébrer l'ordre social et politique. Sur quoi repose cette exaltation de la gémellité impériale ? Tout d'abord, pour la League, les communautés anglo-saxonnes ont le point commun de la Couronne pour les unir, ce qui n'est pas sans intérêt pour un mouvement qui se réclame du loyalisme monarchique. Ensuite, elles présentent des similarités religieuses, les colonies embrassant le même socle protestant, mais aussi la même diversité sectaire, que la Grande-Bretagne. Là encore, l'oecuménisme de la League permet de magnifier, au-delà des clivages confessionnels, l'unité, impériale et religieuse, d'un pays et de son Empire chrétien. Ensuite, les colonies sont dotées d'institutions parlementaires et démocratiques comparables à celles qui existent en Grande-Bretagne. Le patriotisme impérial de la League est donc imprégné de cette valorisation des caractéristiques communes, démocratiques, religieuses et institutionnelles, des communautés anglo-saxonnes disséminées à travers le monde.
Le discours impérial de la League reste malgré tout une célébration de la suprématie britannique, en particulier dans le domaine naval. Instrument par excellence de la perpétuation de la destinée impériale du pays, la League soutient naturellement la Royal Navy. La League déploie donc dès ses débuts un discours d'exaltation de la puissance navale et militaire du pays. En cela, la League ne diffère pas du reste des instances conservatrices, puisque le toast traditionnel lors des réunions publiques des sympathisants du parti sont adressés à la reine et aux Chambres du Parlement, mais aussi à l'armée, à la marine et aux forces de réserve.
Parmi les forces militaires du pays, la League est initialement plus intéressée par la Royal Navy. L'armée est négligée jusqu'à la Guerre des Boers, où les revers essuyés par les forces britanniques conduisent les instances de la League à encourager la création de clubs de tir. Quant aux Volontaires, ces régiments auxiliaires chargés de la défense éventuelle du pays en cas d'invasion, leurs officiers sont souvent des aristocrates. Parmi les membres identifiés de la League au sujet desquels on a pu obtenir ce type de renseignement, on a recensé 44 cas de commandants ou d'officiers supérieurs ayant appartenu à la Volunteer Force. Il existe donc des affinités entre la League et ces troupes composées de soldats amateurs.
Il s'agit pour la League de célébrer la force navale du pays, garante de sa suprématie impériale, et d'inculquer à ses jeunes recrues l'épopée des grands noms des armes britanniques, en particulier Nelson. En 1895, la constitution d'une ligue spécifiquement consacrée à la défense des intérêts de la Navy, la Navy League, montre en tout cas que la Primrose League seule ne peut se consacrer à cette tâche. Si la suprématie navale de la Grande-Bretagne est un sujet apte à créer le consensus dans les élites de la Primrose League, le mouvement évoque rarement les moyens pratiques de préserver la puissance maritime du pays. Quant à la Navy League, certes à majorité conservatrice, elle évite d'être publiquement associée à la Primrose League, de peur de nuire à l'identité bipartisane revendiquée par ce groupe de pression navaliste. 323
On vient de décrire la manière dont la League est parvenue à politiser à son profit des éléments comme la monarchie, l'Empire et la religion. Mais la League est aussi fondée sur un autre principe, certes absent du serment que doivent lui prêter ses nouvelles recrues, mais qui n'en est pas moins central pour en comprendre l'action. Cet autre principe est celui de la défense de la propriété. Moins publiquement assumé que les préceptes monarchistes, impériaux ou religieux du mouvement, ce mot d'ordre n'en est pas moins fondateur dans la rhétorique de la League. Car la League n'est pas seulement un unionisme impérial, religieux ou constitutionnel, c'est aussi un unionisme qui se décrit comme social. La League postule en effet l'unité du corps social, que mettent à mal, dans la perspective conservatrice, la subversion radicale et sa propension à dresser les classes les unes contre les autres. 324 Contre cette stratégie de division du corps social, la League se propose de convaincre le public de la nécessaire unité dont il doit faire preuve, unité qui implique de la part des élites l'acceptation de leurs responsabilités, et de la part des démunis, la conscience de leurs devoirs. 325
Il n'est pas étonnant que la League ait aussi inclus des dimensions économiques et sociales au discours public qui est tenu en son sein. Après tout, cette posture a des précédents bien connus, comme le radicalisme tory des années 1840, ou encore le mouvement Young England, lancé à la même époque par Disraeli. 326 Pour Ashley, Oastler, Sadler, et dans une certaine mesure pour Disraeli lui-même, le paternalisme conservateur est apte à remédier aux divisions sociales du pays, et aux abus du régime industriel.
Mais si la League s'inspire de ces précédents et se targue d'être favorable à l'amélioration des conditions de vie des classes laborieuses, il faut bien reconnaître que l'intérêt pour les problèmes ouvriers est assez limité au sein d'un mouvement plutôt préoccupé par des considérations constitutionnelles, religieuses et impériales. Certains au sein du mouvement sont d'ailleurs conscients des difficultés inhérentes aux relations entre la League et les milieux populaires. Sir Gerald Codrington, responsable de l'habitation du même nom dans le Gloucestershire, se voit suggérer par son secrétaire honoraire de mettre l'accent sur les questions sociales, afin de s'attirer les sympathies des travailleurs locaux :
Je crois qu'il est préférable, avec les pauvres, d'abandonner la politique étrangère et de se cantonner aux questions de politique intérieure. Pour les attirer, il faut des lois concernant les transferts de propriété à moindre coût, la possibilité d'acquérir des lopins de terre, et l'extension des terrains communaux. 327
Mais ces vues sont atypiques, et les orateurs de la League sont plus enclins à traiter des questions impériales que des problèmes matériels de l'électorat populaire. Par exemple, en janvier 1890, immédiatement après la fin de la grande grève des dockers, on constate que les sujets abordés dans les habitations sont majoritairement centrés sur les questions impériales, et que la part des discussions au sujet de la question sociale est négligeable. 328
Dans une large mesure, le discours social de la League reflète l'inflexion que donne Salisbury au conservatisme victorien. En effet, à la différence de Disraeli, partisan d'une certaine modération, et enclin à se ménager les soutiens des milieux populaires pour faire sortir le parti de sa longue période de disette électorale des années 1850 et 1860, Salisbury a pour stratégie d'attirer vers le parti tous ceux qui estiment avoir quelque chose à perdre au cas où les libéraux s'orienteraient vers des politiques de redistribution, des terres ou de la richesse nationale, destinées à pallier le dénuement des classes laborieuses. Ce faisant, Salisbury opte pour une attitude ferme à l'égard du radicalisme et des orientations collectivistes qui s'affirment au sein du parti libéral. 329 C'est en vertu du même point de vue que Salisbury s'érige contre la politique irlandaise des libéraux, qui consiste à aider les paysans à racheter les terres des propriétaires aristocratiques, puisque de telles mesures sont en infraction avec les contrats qui lient propriétaires et métayers. 330 La Primrose League se retrouve donc dans une situation pour le moins paradoxale, puisqu'il s'agit pour elle de brandir l'héritage des réformes sociales appliquées entre 1874 et 1880 par le gouvernement Disraeli, tout en épousant la manière dont Salisbury défend la propriété contre les politiques de redistribution envisagées par les radicaux. Contre l'intervention de l'État, Salisbury préconise plutôt la négociation des parties prenantes, que ce soit dans le domaine foncier ou syndical. De ce fait, la politique sociale des gouvernements conservateurs qui se succèdent jusque 1906 est souvent timorée en matière de législation sociale, et se limite à quelques mesures en faveur des plus démunis que Salisbury est contraint d'adopter pour se ménager l'appui de ses alliés libéraux unionistes, plus aventureux en matière sociale. Diverses dispositions sont prises, comme l'Allotments Act, l'Employer Liability Act ou le Miners'Act. 331 Salisbury prend part personnellement à une Commission Royale sur les conditions de logements de la classe ouvrière. Mais hormis ces quelques gestes de bonne volonté, qui d'ailleurs ne sont pas unanimement soutenus par les conservateurs, force est de constater que le terme de " quiétisme salisburien " employé par Ewen Green pour décrire l'approche conservatrice à l'égard des problèmes sociaux est tout à fait approprié. 332 Ainsi, lorsque Joseph Chamberlain, chef de file des libéraux unionistes, suggère à ses partenaires conservateurs de mettre sur pied un système de retraites, ses appels restent lettre morte, même s'il se réfère à l'autorité de Disraeli pour convaincre ses alliés d'adopter une politique sociale réformiste. 333
Comment, dans ce contexte, la Primrose League parvient-elle à se présenter comme la vraie union de toutes les classes entre elles ? Pour la League, il s'agit surtout de réactiver le paternalisme tory en encourageant les actions à caractère philanthropique, ce qui présente l'intérêt d'exclure l'adoption d'une dispendieuse législation sociale, et de promouvoir les intérêts des partisans du mouvement les plus fortunés qui peuvent espérer retirer les dividendes politiques de leur générosité.
L'action philanthropique du mouvement prend diverses formes. En 1886, lorsque le chômage frappe de nombreux ouvriers londoniens, des collectes sont organisées par la League. 334 Certaines habitations créent des maisons de convalescence à destination des membres défavorisés du mouvement. 335 Une Primrose League Benefit Society voit aussi le jour. 336 Les membres du mouvement sont aussi invités à financer la Gordon's Boy Home, un orphelinat situé à Aldershot, et fondé en mémoire du fameux général Gordon tué à Khartoum en 1885. 337 Mais au sein de la League, la charité n'est pas dispensée sans discrimination. Il importe en effet au mouvement d'exercer sa générosité au bénéfice du pauvre méritant. En 1886, les fonds collectés pour les victimes du chômage sont attribués aux chômeurs méritants. 338 De même, lorsque le Grand Conseil des Dames apporte son soutien financier à une habitation située dans un quartier pauvre, des vérifications sont effectuées afin d'établir s'il s'agit d'une antenne du mouvement qui s'acquitte des sommes réclamées par le Grand Conseil. 339
Face aux problèmes économiques auxquels l'industrie britannique est confrontée à la fin du dix-neuvième siècle, il semble que pour de nombreux partisans de la Primrose League, un recours au protectionnisme se soit avéré un instrument de résorption du chômage et de restauration de la prospérité du pays. Le Primrose Record encourage régulièrement les consommatrices à privilégier les articles britanniques, et publie des listes d'entreprises garantissant qu'elles s'approvisionnent auprès des manufacturiers du pays. 340 Au milieu des années 1880, les habitations mettent souvent au programme de leurs réunions des discussions au sujet du protectionnisme en faveur duquel milite alors la National Fair Trade League. 341 Mais si le protectionnisme bénéficie indéniablement des sympathies des partisans de la League, les instances dirigeantes du mouvement prennent garde de ne pas s'associer à des théories économiques qu'elles perçoivent comme un handicap auprès d'un électorat populaire acquis à la cause du libre-échange, qui constitue la meilleure garantie contre le renchérissement des denrées alimentaires. En 1886, lorsque le Grand Conseil des Dames publie des pamphlets inspirés des idées de la National Fair Trade League, la diffusion des documents est rapidement stoppée suite aux remontrances de lord Salisbury, qui veille à dissocier le parti et la League des thèses protectionnistes. 342 Mais si certains des membres de la League sont attirés par le protectionnisme, c'est qu'une telle politique constitue à leurs yeux la manière la moins dispendieuse de remédier aux difficultés économiques du pays, et de garantir aux travailleurs des conditions matérielles satisfaisantes. Avant même la croisade protectionniste lancée par Joseph Chamberlain en 1903, il semble bien que les milieux conservateurs aient perçu l'adoption d'un programme protectionniste comme une réponse appropriée aux revendications syndicales et ouvrières. Pour les conservateurs favorables au protectionnisme, s'il constitue une intervention de la puissance publique dans le domaine économique, il s'agit en l'occurrence d'un empiètement gouvernemental moins coûteux, et potentiellement plus profitable, que les préconisations collectivistes radicales qui incluent l'instauration d'un système d'assurance chômage public, ou la création d'un salaire minimum.
Au sein de la League, la méfiance à l'égard de l'interventionnisme étatique est axiomatique, et il serait erroné de penser que ce sentiment est réservé aux élites du mouvement. En effet, les membres de la League semblent plus prompts à invoquer l'efficacité du self-help, comme en témoignent les propos d'un certain Mr Copley, coiffeur et membre de l'habitation d'Almondbury dans le Yorkshire. Ce dernier se dit certain que les conservateurs sont les plus à même de promouvoir le bien-être moral et spirituel du peuple et justifie ainsi sa confiance :
Il comprenait bien qu'aucun gouvernement n'avait le pouvoir de donner à chacun une maison confortable. Pareille chose dépend en grande partie du labeur, de la sobriété et de l'esprit d'économie de chacun, mais il croyait que les principes constitutionnels étaient conçus pour mener les hommes sur la voie du travail et de l'économie. 343
Ce qui fonde l'unité de la société d'après la League, c'est justement la propriété, car aucun citoyen, aussi pauvre soit-il, n'en est entièrement dénué, tandis que, d'après la League, radicalisme, socialisme et nouveau libéralisme exaltent les conflits de classe et l'inéquitable distribution des richesses. Aux partisans de solutions collectivistes, alors employés à définir comment peut s'effectuer une redistribution des richesses par le biais de réformes fiscales et agraires ou de politique sociale à destination des plus pauvres, la League objecte que la vertu du citoyen britannique réside dans son indépendance, et qu'à ce titre, la lutte contre l'indigence doit être traitée avec des moyens idoines. La fibre morale et spirituelle du britannique exclut par exemple, comme le fait observer Mr Copley, qu'il puisse acquiescer à ce que ce soit à l'État qu'il doive son confort matériel. D'après les instances de la League, l'élévation sociale des classes laborieuses doit donc s'effectuer par le biais de la libre association des travailleurs, et non par la force coercitive d'un gouvernement centralisé étranger à la tradition britannique. Une telle approche des problèmes liés au travail n'est pas spécifique à la League. Cette attitude correspond à la posture du parti conservateur, dont les fameuses réformes sociales sous Disraeli, peu coûteuses pour la puissance publique, étaient surtout destinées à légitimer les syndicats et à encourager la constitution de sociétés de secours mutuel librement gérées par les travailleurs eux-mêmes.
Pour autant, la League se montre vigilante sur les modalités pratiques de l'action syndicale. Les grandes grèves qui ont lieu en Allemagne en 1891 font dire aux rédacteurs de la Primrose League Gazette que le mouvement saura dénoncer le cas échéant " l'utilisation tyrannique de leur organisation à laquelle se livrent les syndicats ou la persécution directe ou indirecte de ceux qui se refusent à adhérer à ces mouvements ". 344 La grande grève des dockers de 1890 conduit les instances dirigeantes du mouvement à définir l'attitude officielle de la League en matière syndicale. Rappelant la part prise par le gouvernement Disraeli dans l'octroi de privilèges légaux aux syndicats, la déclaration officielle se conclut par un avertissement à destination des ouvriers syndicalisés :
Il ne faudrait pas oublier que ces mesures de justice et de liberté sont dues aux gouvernements conservateurs qui, dans le calme, ont permis aux travailleurs britanniques de protéger leurs propres intérêts en s'unissant sous le couvert de la loi et qui ont rendu possible le règlement de conflits sociaux sans émeutes ni violences. 345
Dans les années 1890, les dirigeants de la League observent avec anxiété la radicalisation des milieux ouvriers, et à partir de cette période, les habitations de la League commencent à servir de cadre à une pédagogie antisocialiste. Un incident illustre bien la rhétorique antisocialiste que commence à véhiculer la League. En 1891, l'un des orateurs ouvriers de la League, Horace Pettifer, est en train de s'adresser aux membres de l'habitation londonienne de Saint George, lorsque des membres de la Social Democratic Federation font irruption dans la salle. Pettifer les invite à prendre la parole, et ces derniers, d'après le compte rendu de Pettifer dans la Primrose League Gazette, commencent leur discours en refusant de se décrire comme anglais, et en se définissant comme des internationalistes et des citoyens du monde. L'un d'entre eux " accusait les capitalistes d'être des suceurs de sang et des esclavagistes, la religion d'être une duperie et Dieu de n'être qu'un imposteur et un escroc ". Mais outre le caractère blasphématoire de ces propos, ce que Pettifer retient de cette réunion, qui se termine évidemment dans la confusion, c'est l'inaptitude des orateurs socialistes à s'exprimer autrement qu'en proférant des grossièretés, et leur ignorance " des principes les plus élémentaires en matière sociale ou politique. (...) Si les gens respectables, en particulier les ouvriers, venaient à entendre un authentique socialiste prononcer un discours, la cause des conservateurs et des unionistes en serait davantage renforcée que par vingt allocutions faites par un orateur de la Ligue ou du parti ", conclut Pettifer. 346
Dans sa lutte contre la radicalisation des milieux ouvriers, la League s'emploie à distinguer les classes laborieuses respectables des éléments prolétaires et dangereux. Les émeutes de Trafalgar Square en février 1886, où les conservateurs voient la main des agitateurs socialistes, sont l'occasion de dénier aux émeutiers le titre de travailleurs. D'après le Primrose Record, les responsables des méfaits commis alors en plein Londres sont en fait des voyous, qu'il convient de distinguer des honorables travailleurs et chômeurs qui refusent de recourir à la violence. 347
Sous la pression de ses alliés libéraux unionistes, le gouvernement Salisbury doit en tout cas prendre des mesures destinées à se concilier les bonnes grâces des milieux populaires. L'Allotments Act prévoit par exemple l'achat de lopins de terre par les travailleurs agricoles et les ouvriers désireux de cultiver leurs propres parcelles. Devant les partisans de la League des environs de Bristol, Michael Hicks-Beach, membre du gouvernement Salisbury et Ruling Councillor d'une habitation locale, défend le bien-fondé de cette mesure, destinée d'après lui à récompenser les travailleurs économes et industrieux en leur offrant la possibilité de se hisser dans l'échelle sociale. Contrairement aux projets de nationalisation des terres évoqués dans les rangs radicaux, présentés comme du vol, ou de la folie pure et simple, cette loi, d'après Hicks-Beach, est donc conforme à la promotion de la propriété, de l'épargne et du self-help que préfèrent les unionistes. 348
Mais les membres de la League ne sont pas toujours aussi compréhensifs à l'égard des initiatives sociales du gouvernement conservateur, qui sont parfois condamnées par les habitations. Le Grand Conseil est ainsi informé par l'un de ses agents que le Workmen's Compensation Act a suscité de vives réactions dans le Lancashire. 349 En 1890, la Primrose League Gazette publie aussi un article qui condamne diverses mesures sociales prises par le gouvernement Salisbury. L'Education Act de 1891 est critiqué, car il " promettait la gratuité de l'école dont la classe ouvrière n'avait nullement besoin dans l'état actuel de prospérité qui est le leur ", tandis que l'Allotment Act est décrit comme une mesure à caractère éminemment confiscatoire. 350 Quant aux formes de législation sociale défendue par les libéraux, elles sont répudiées par les instances du mouvement, et le Grand Conseil recommande par exemple à ses orateurs itinérants d'attaquer l'instauration d'une journée de travail de huit heures comme la négation de la liberté individuelle. 351
Pour un mouvement associé à l'aristocratie, il va sans dire que la question de la propriété foncière et de la prospérité du secteur agricole fait l'objet d'une attention particulière. En 1885, Joseph Chamberlain tente de se gagner les sympathies de l'électorat rural en s'engageant à octroyer aux travailleurs agricoles trois acres de terre et une vache. Ces propositions sont immédiatement brocardées par la League, qui les dénoncent comme une parfaite illustration de la démagogie radicale. 352 Les propositions de Chamberlain sont d'ailleurs régulièrement dénoncées comme irréalistes dans les réunions de la League en milieu rural, comme en témoignent ces paroles prononcées par Michael Hicks-Beach lors d'une réunion de la League dans le Wiltshire :
Chaque paysan était censé disposer d'un arpent attenant à sa chaumière pour un loyer modique, voire même pas de loyer du tout (Une voix : Ajoutez-y la vache) Les radicaux n'en parlent plus, de la vache, pour le moment. On aimerait comprendre comment chaque chaumière d'un village disposerait d'un arpent y attenant sans que la terre de l'un n'empiète sur le jardin du voisin. 353
Pour la League, les questions agraires sont d'autant plus épineuses que le gouvernement Salisbury est critiqué par les fermiers pour sa passivité au cours de la crise qui frappe l'agriculture du pays. 354 Le mouvement en est réduit à défendre les droits des propriétaires sans pouvoir promettre la moindre aide aux travailleurs agricoles. De plus, la terminologie constitutionnaliste employée par la League, qui déclare vouloir préserver "the Estates of the Realm", prête à confusion dans les campagnes, où l'expression est parfois comprise comme une pure et simple défense de la propriété aristocratique, ce qui conduit le Grand Conseil à publier des tracts détaillant son approche des questions agraires. 355 La politique agricole préconisée par la League consiste à demander l'abolition des charges fiscales injustes qui pèsent sur la terre, de manière à rendre l'agriculture plus profitable, et le pays moins dépendant des importations. Quant à la position du mouvement sur les questions de propriété foncière, elle se résume à défendre les droits des détenteurs légitimes de la terre, et à faire observer qu'on trouve autant de grands propriétaires dans les rangs libéraux que chez les conservateurs. 356 Dans les années 1890, le Grand Conseil donne son aval aux habitations désireuses de coopérer avec l'organisation de lord Winchelsea, la National Agricultural Union, qui entendait rassembler propriétaires, fermiers et travailleurs agricoles, les trois couches sociales impliquées dans l'agriculture, afin de leur donner la possibilité d'influer sur le Parlement dans l'intérêt de ce secteur d'activités. 357 Sinon, l'impossibilité pour la League de se ranger sous la bannière protectionniste contraint les dirigeants du mouvement à une prudente réserve en matière agricole. Dans un contexte économique déprimé pour ce secteur, la League doit se contenter de vanter les diverses dispositions prises par le gouvernement Salisbury pour augmenter le nombre de petits propriétaires, comme le Small Holdings Act de 1892, ou faire référence aux avancées datant du gouvernement Disraeli, comme l'Artisans' and Labourers' Dwelling Improvement Act de 1874. 358
Le bilan contrasté de la League en matière sociale témoigne du dilemme conservateur en général à la fin du dix-neuvième siècle. Les conservateurs voient alors leurs rangs renforcés par le soutien de nombreux industriels, qui quittent les libéraux à mesure que ces derniers épousent un point de vue de plus en plus favorable aux intérêts ouvriers. Mais cet appoint bienvenu de personnages fortunés et influents grèvent la faculté du parti d'incarner l'intérêt collectif, et l'associe progressivement à la défense du statu quo social. De ce fait, il devient de plus en plus difficile pour les conservateurs de rester fidèles aux prétentions disraéliennes des années 1870, lorsque le parti comptait se dissocier du laissez-faire libéral par l'introduction de mesures de justice sociale. Après 1903, le retour du protectionnisme sur la scène politique, couplé à l'émergence du travaillisme, et à la radicalisation des milieux libéraux gagnés par le nouveau libéralisme, va accentuer le décalage entre le discours constitutionnel, religieux et impérialiste de la League et la priorité politique du moment, à savoir la résolution des problèmes sociaux et économiques, qui s'amoncellent avant 1914 et qui contribuent à aggraver ce que Christophe Charle décrit comme la " crise de la société impériale britannique ". 359
Mais avant d'en venir à la situation de la League à partir de 1903, il est nécessaire de s'interroger non plus sur le contenu idéologique des discours produits par le mouvement, mais sur la manière dont le mouvement relaie la culture politique qu'il incarne auprès des populations. C'est pourquoi on compte à présent décrire les pratiques de la Primrose League, afin de mettre en évidence les méthodes par lesquelles la League s'implante et relaie son message unioniste auprès l'électorat.
À présent qu'ont été définies les valeurs véhiculées par la League, les couches sociales qui y adhèrent et la manière dont le mouvement s'est étendu à l'ensemble du pays, il convient de présenter ce qui constituait la vie d'une habitation. On présentera donc ici les activités auxquelles la League sert de cadre. De cette manière, on compte faire percevoir les divers mobiles qui peuvent attirer le public au sein du mouvement, ainsi que les fonctions que la League assigne à ses habitations, qui sont tout à la fois d'ordre festif, pédagogique et politique.
On ne saurait minimiser l'importance pour la League des formes d'activités qu'elle engendrait là où elle s'implantait. En rendant compte de ce que les habitations proposaient à leurs membres, on peut saisir à la fois l'attractivité du mouvement auprès des populations auxquelles elle s'adresse, et l'agencement entre les considérations sociales et politiques qui s'effectue sous ses auspices. Mais il convient tout d'abord de ne pas accentuer artificiellement la distinction opérée entre les trois formes de pratiques qui s'inscrivent dans le programme des habitations. Si la League est une organisatrice de fêtes champêtres et de bals, cela ne revient pas à invalider toute prétention du mouvement à incarner un mouvement authentiquement politique. En effet, au sein de la League, la ligne de démarcation entre le festif et le politique est plus ténue qu'il n'y paraît, puisque même les bals peuvent servir de cadre aux discours à caractère politique prononcés soit par les dirigeants des habitations, soit par des politiciens conservateurs, qu'ils soient élus ou candidats locaux, ou ténors du parti en tournée provinciale. De plus, au cours des manifestations collectives que génère la League, même si les sujets politiques sont absents du programme des réjouissances, les festivités peuvent avoir une réelle utilité politique pour les promoteurs locaux du mouvement, dans la mesure où ces rassemblements permettent de cimenter la communauté conservatrice locale en vue de la mobiliser ultérieurement à des fins électorales. De même, toute la symbolique de ces fêtes peut être mise au service d'une représentation partisane de l'ordre politique et social. Ainsi, les messages impérialistes ou loyalistes que portent les bannières du mouvement ou les spectacles de lanterne magique qui ponctuent les festivités permettent de construire et valoriser une identité politique partisane. La fête peut donc être le moyen de transmettre des valeurs qui ont leur place dans le débat politique, et de renforcer l'allégeance du public aux valeurs partagées du groupe. 360 Même les formes de sociabilité festive qui ont lieu sous les auspices du mouvement ne sont donc pas dénuées d'intérêt ou de signification politique. 361
De même, il est nécessaire de nuancer la distinction effectuée entre la dimension pédagogique et politique des activités proposées par la League. L'apprentissage politique auquel la League entend soumettre ses adhérents revêt sans conteste un caractère partisan, puisqu'il s'agit de transmettre au public une vision de l'ordre social et politique favorable aux intérêts du parti conservateur. En un sens, il serait plus approprié d'employer sans ambages le terme de propagande pour décrire les activités pédagogiques de la League, car il correspond bien à une présentation partiale des grandes questions du jour, qu'il s'agisse du Home Rule, des conflits sociaux, de l'Empire ou des institutions politiques. En reprenant à notre compte le terme d'éducation préféré par les autorités de la League pour décrire leur travail de sensibilisation du public aux thèmes de prédilection du parti conservateur, on n'occultera en aucun cas la nature propagandiste des discours véhiculés par le mouvement. Par contre, on restituera les représentations auxquelles les acteurs souscrivaient, et les modalités pratiques au moyen desquelles se trouve formulée une pédagogie destinée à légitimer l'ordre établi. Politique, cette action " pédagogique " l'est incontestablement, mais elle ne présage pas de l'accomplissement par les membres du mouvement du troisième type d'activité dégagé, c'est-à-dire l'engagement de ces derniers dans des opérations électorales, qui, quant à elles, présupposent la participation active de l'adhérent à des pratiques explicitement politiques.
Pour revenir aux activités soi-disant pédagogiques de la League, on se permet aussi d'insister sur cette dimension du mouvement, car elle est d'une importance capitale si on considère la différence qui existe entre la Primrose League et le parti conservateur, une distinction à laquelle les dirigeants du mouvement, au niveau national et local, attachent une grande importance. En effet, à la différence du parti en tant que tel, la League n'entend pas simplement fédérer les partisans de l'unionisme à des fins électorales, mais elle compte aussi s'adresser aux électeurs hésitants, voire à ceux qui soutiendraient les adversaires des conservateurs. Dès son origine, le mouvement compte en effet s'adresser à l'ensemble des populations britanniques, sans distinction partisane. Jusqu'en 1913, le serment que les membres sont tenus de prêter préalablement à leur inscription évite toute mention explicite d'un soutien de la League au parti unioniste en tant que tel. La dimension éducative de la League est donc constitutive du rapport d'indépendance qu'elle entretient avec les instances du parti, puisque contrairement aux sections locales dont disposent les politiciens conservateurs, l'appartenance à la League ne saurait être conditionnée par les allégeances partisanes des impétrants.
Si on reprend à notre compte la terminologie adoptée par les membres de la League, il ne s'agit donc pas d'être victime du leurre que constitue l'occultation par la League de toute référence explicite au jeu partisan. Nul à l'époque n'était trompé par la posture apolitique de la League, et l'analyse des activités " pédagogiques " du mouvement en confirmera sans ambiguïtés le caractère partisan. Mais en choisissant de rester fidèle à cette terminologie, l'objectif est de mettre l'accent sur ce qui fait l'originalité de la League par rapport aux autres organisations conservatrices d'alors. La League n'a pas uniquement vocation à cimenter les liens entre partisans locaux du parti, car elle est engagée dans un travail de conversion du public hostile aux valeurs dominantes de l'unionisme. Les instances de la League perçoivent donc leur travail comme participant de l'élévation morale et intellectuelle des masses, et se refusent initialement à fonder leur action selon des finalités purement électoralistes. Cet aspect du mouvement est essentiel pour comprendre l'engouement des élites conservatrices éduquées, qui ont prêté leur concours à la League afin de combattre ce qu'ils estimaient être la séduction démagogique du programme radical auprès de populations sans instruction. Par certains aspects, qu'on définira lors du descriptif des dispositifs " pédagogiques " dont se dote la League, le mouvement légitime son action en s'inscrivant dans les mêmes projets d'amélioration morale, culturelle et intellectuelle des milieux populaires que ceux des Mechanics Institutes, par exemple, pour ne citer que l'institution d'éducation populaire la plus connue alors en Grande-Bretagne. D'ailleurs, ce n'est que plusieurs années après le lancement de la League que le Grand Conseil autorisera les habitations à prendre part au combat électoral en tant que tel. Jusqu'en 1893, les membres de la League ne sont habilités à prendre part aux opérations électorales proprement dites qu'à titre individuel, et en période électorale le Grand Conseil recommande aux habitations de se dissoudre. Les distances que le mouvement conserve vis-à-vis du jeu électoral en lui-même manifestent la volonté qu'ont les dirigeants du mouvement de garantir à la League une certaine neutralité, qui lui permet de perpétuer ses prétentions éducatives. Certes, ces précautions ont aussi pour objet d'éviter aux habitations de tomber sous le coup des lois électorales. Si au cours des campagnes électorales les habitations ne peuvent se réunir, et encore moins organiser des festivités en présence des candidats unionistes, c'est parce que de telles fêtes risqueraient d'être interprétées comme des régals d'électeurs, et donc comme des agissements susceptibles de provoquer l'invalidation de l'élection. Le Grand Conseil est d'autant plus vigilant à ce sujet que les réformes du droit électoral votées en 1883 limitent les dépenses des candidats et leur interdisent de se livrer à la pratique du treating, qui consistait à s'assurer que l'électeur se déplace au bureau de vote en lui promettant le couvert, et même le logis si ce dernier est amené à parcourir de longues distances. Mais si le Grand Conseil interdit aux habitations d'apporter de manière collective la moindre aide aux candidats unionistes, c'est aussi pour préserver la fiction de leur neutralité politique et par conséquent leur rôle en tant qu'éducatrice civique de l'électorat.
On le précisera par la suite, mais on peut d'ores et déjà signaler que cette position de neutralité affectée par la League en période électorale n'a eu qu'un temps, et que devant le succès du mouvement, il est vite apparu qu'il était préférable de profiter de cet afflux de main d'oeuvre bénévole pour faciliter les opérations électorales et les rendre moins dispendieuses pour les candidats. C'est pourquoi ce n'est qu'en troisième lieu qu'on abordera la dimension électorale et expressément politique des activités du mouvement, puisqu'à l'origine, les instances dirigeantes du mouvement avaient pris soin d'interdire aux habitations de prendre part à ce type d'activités, généralement dévolues aux membres des sections locales du parti. Ce n'est qu'à partir du début des années 1890 que la League va progressivement devenir l'institution conservatrice experte en matière électorale. Mais toujours est-il que les précautions initialement prises par le Grand Conseil pour dissocier les habitations du travail explicitement partisan que réclamaient les opérations électorales reposaient dans une large mesure sur la fonction " éducative " attribuée aux habitations de la League.
La description successive de ces trois formes d'activité permettra donc de définir, étape après étape, la manière dont la dimension sociale du mouvement a été mise à profit à des fins politiques, propagandistes et électorales.
En outre, un tel descriptif des pratiques propres à la Primrose League permettra de rendre compte de manière nuancée des mobiles qui ont pu amener le public britannique à se joindre au mouvement. En effet, étant donné l'importance de la dimension sociale et festive du mouvement, on est autorisé à se demander si le terme de militant est apte à désigner l'ensemble des membres du mouvement. Tous les adhérents de la League ne s'y joignent pas forcément en fonction de mobiles politiques, et tous ne prennent pas forcément part aux activités électorales qu'elle commencera à prendre en charge de manière plus systématique au début des années 1890.
La League est souvent décriée par ses adversaires radicaux, libéraux ou socialistes, comme une vaste entreprise de corruption de l'électorat. D'après eux, le public socialement hétéroclite rassemblé par la League aurait été ébloui par le prestige des aristocrates prêtant leur concours aux habitations, par les bannières chamarrées confectionnées par les partisanes de la League et par les médailles clinquantes distribuées par le Grand Conseil. Condamnée comme une mode frivole et néfaste par les libéraux, comme l'intrusion d'une certaine vulgarité en politique par les plus pointilleux des whigs, la Primrose League a été ravalée par ses détracteurs au rang de pourvoyeur de spectacles frivoles pour les servantes désoeuvrées ou les jingo de banlieue.
Il est vrai que les festivités de la League offrent des programmes où l'aspect politique est parfois assez minimal et que les fêtes organisées par les habitations proposent aux spectateurs un éventail très large d'attractions de music hall. Sur les estrades de la League se pressent en effet magiciens, ventriloques, illusionnistes. Le public assiste à des défilés de volontaires et à des récitals de musique militaire ou patriotique. Lorsque la fête se tient en plein air, balançoires et manèges sont prévus pour les enfants. Dans les campagnes, lorsque les habitations se réunissent, les aristocrates, souvent officiers supérieurs des forces de réserve des environs, peuvent compter sur la présence d'unités de yeomanry ou de Volontaires pour raviver de leurs couleurs régimentaires les parcs de leurs demeures. 362 Dans les campagnes, ou les quartiers des villes ne disposant pas de music halls, les fêtes de la League sont l'occasion d'avoir à moindre frais accès à ce type de divertissement. Pour les habitations les moins fortunées, il est toujours possible d'opter pour la solution moins dispendieuse, qui consiste à réquisitionner les talents musicaux des adhérents du mouvement. En l'absence de spectacles, les bals permettent malgré tout de réunir les membres de l'habitation. D'ailleurs, dans certains villages, au grand dam des dirigeants du mouvement, il arrive que le travail des habitations se résume à l'organisation de bals annuels.
Avec la bicyclette, la League a bénéficié d'un auxiliaire très puissant. La League aurait-elle pu rencontrer un tel succès si les préventions victoriennes à l'encontre de ces drôles de machine roulantes avaient durablement rendu ce véhicule inconvenant pour tout un public féminin ? Dans les campagnes, l'utilisation du vélo est en effet cruciale pour les jeunes femmes à qui on confie souvent les fonctions de Wardens, qui consistent à sillonner les chemins entre plusieurs villages pour percevoir les cotisations, distribuer les convocations et les exemplaires du journal. En ville, le vélo a une dimension plus récréative qu'utilitaire, puisqu'il représente la promesse d'une escapade collective au grand air. C'est d'ailleurs plutôt dans les villes qu'apparaissent des Primrose League Cycling Clubs au début des années 1890, et Arthur Balfour, cycliste chevronné, en est même désigné dirigeant. 363
Avec les bals de la League, les membres les plus modestes des habitations peuvent s'adonner à un ersatz de sociabilité mondaine et aristocratique, auquel les notables de la localité prêtent le prestige de leur demeure ou de leur présence. Dans la presse locale, lorsque sont publiés les comptes rendus de ces festivités, on est frappé par la ressemblance entre le traitement réservé à ces réjouissances villageoises ou banlieusardes et les articles consacrés à la vie mondaine et métropolitaine. La presse métropolitaine accorde en effet beaucoup d'attention aux grands événements mondains, et les grands bals sont l'occasion d'articles où est mentionnée en détail la présence de telle ou telle sommité aristocratique. Les toilettes portées par les grandes dames présentes sont décrites avec luxe de détail, ainsi que le programme musical des festivités. Lors des bals de la League, qui regroupent des membres de la gentry, les commerçants, la petite bourgeoisie ou les artisans du cru, les participants les plus notoires reçoivent les honneurs de la presse. 364 Les festivités de la League permettent donc aux participants les plus notables de voir confirmer leur statut au sein de la communauté locale.
Mais outre ces considérations narcissiques, ce qui fait fonctionner la sociabilité festive de la League est aussi lié à la stratégie matrimoniale des communautés locales où la League est implantée. Les fêtes de la League, où se retrouvaient entre eux les jeunes gens de famille conservatrice, donnaient aux parents l'assurance que leur progéniture se trouverait en présence d'époux et d'épouses potentiels issus d'un milieu respectable. De plus, les bals de la League sont un lieu de sociabilité rassurant, car étant ouverts à toutes les générations, ils permettent aux parents de chaperonner leur progéniture.
Il ne nous a pas été possible, hormis quelques exemples évoqués plus loin de mariages entre membres de la League, de vérifier le rôle joué par le mouvement dans les stratégies matrimoniales victoriennes. Mais l'analyse des registres de l'habitation de Garstang a permis de vérifier l'hypothèse selon laquelle le succès de la League peut parfois s'appuyer sur des considérations plus sociales que véritablement politiques. En effet, les archives de cette habitation font apparaître clairement plusieurs éléments qui mettent en lumière l'importance des formes de sociabilité offertes par la League dans les mobiles d'adhésion. Le tableau suivant témoigne clairement de l'importance du calendrier festif de l'habitation dans la saisonnalité des inscriptions. En effet, si la plupart des adhésions sont enregistrées aux mois de février et mars, c'est que le grand bal organisé par l'habitation a lieu au début du mois d'avril, et que le fait d'avoir acquitté une cotisation donne aux adhérents le droit d'accéder à la fête à moindres frais.
Tableau 5. Saisonnalité des adhésions dans une habitation rurale entre 1897 et 1910
| Janvier | 21 |
| Février | 16 |
| Mars | 84 |
| Avril | 96 |
| Mai | 5 |
| Juin | 2 |
| Juillet | 0 |
| Août | 2 |
| Septembre | 0 |
| Octobre | 2 |
| Novembre | 1 |
| Décembre | 0 |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date d'adhésion, 1897-1909
De plus, si on observe l'identité des adhérents, on remarque l'importance des logiques familiales et générationnelles dans le cycle des adhésions. Les registres de cette habitation faisant apparaître sur une durée assez longue de 18 ans l'identité des membres, ainsi que la date et la durée de leur adhésion, on a pu ainsi confirmer que la League paraît effectivement liée à une sociabilité mixte, collective et familiale qui peut effectivement s'intégrer à une stratégie matrimoniale.
Comme le montre le Tableau 6, les registres de l'habitation de Garstang témoignent aussi de l'importance des liens familiaux des membres entre eux. Il apparaît clairement que cette habitation repose sur l'adhésion de quelques familles rurales, qui à elles seules représentent plus des deux tiers des membres de l'habitation. Les adhésions authentiquement individuelles ont de ce fait peu de place, et rares sont les membres qui s'inscrivent de manière isolée. Dans la plupart des cas, la démarche d'inscription est effectuée à plusieurs. Le jour de l'inscription, on constate que les futurs membres se présentent par fratries ou par familles entières, les pères ou les mères accompagnant très souvent leurs enfants, ou devançant de quelques jours leur inscription. 365 De plus, dans l'échantillon analysé, la proportion très faible d'électeurs confirme aussi l'importance bien plus sociale que politique de l'habitation. 366
Tableau 6. Proportion de femmes, d'hommes et d'électeurs et de membres issus de même famille dans une habitation rurale, 1894-1910
| Nombre total de membres | 225 |
| Femmes | 45% |
| Jeunes femmes non mariées | 27% |
| Hommes | 55% |
| Électeurs | 16,75% |
| Couples mariés | 18,5% |
| Familles représentées par deux individus (hors couples mariés) : deux frères, deux soeurs, frères soeurs, père ou mère avec fils ou fille |
20,25% |
| Familles représentées par trois individus : père ou mère avec fils et filles, ou fratries |
12% |
| Familles représentées par quatre individus (idem) | 5,3% |
| Familles représentées par cinq individus (idem) | 11% |
| Familles représentées par six individus (idem) | 2,5% |
| Total des membres liés par des liens familiaux directs | 69,5% |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date d'adhésion et adresse, 1894-1910
Toutefois, si on regarde à présent non plus les liens familiaux, mais qu'on s'intéresse à un autre critère, celui de la durée d'adhésion, on peut continuer à envisager la dimension politique de l'engagement de certains.
Tableau 7. Durée d'adhésion des 225 membres de l'Habitation de Garstang, 1894-1910
| Durée en années | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | Adhésiondiscontinue | Décès | Départ |
| Nombre de membres | 19 | 17 | 18 | 13 | 7 | 10 | 8 | 7 | 9 | 14 | 13 | 18 | 18 | 14 | 12 | 28 | 103 | 6 | 3 |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date et durée d'adhésion, 1894-1910
En effet, on perçoit un net décalage entre deux groupes majoritaires, ceux dont la durée d'adhésion est inférieure à trois ans, ceux qui adhérent régulièrement et sur une durée très longue. Il se dégage que pas moins de 32% de l'échantillon a fidèlement renouvelé son adhésion pendant 13 ans ou plus sur les seize années d'existence de l'habitation. Ceux qui sont adhérents de la manière la plus fugace sont souvent des personnes identifiées comme plus jeunes, tandis que les adhérents les plus fidèles, qui souvent ont fondé l'habitation, ou s'y sont joints très tôt après sa création, sont souvent des électeurs, installés de longue date dans les environs. Malgré l'existence d'un tel noyau de fidèles, reste quand même le fait que sur l'ensemble du groupe, les adhésions discontinues représentent près de la moitié des individus appartenant à l'habitation. Il est sans doute bon de tenir compte de ce ratio pour revoir à la baisse, et au moins diviser par deux, le total d'adhésions revendiquées par la League jusqu'avant 1914 pour avoir une idée plus précise du nombre de membres véritablement enrôlés par le mouvement.
D'après les éléments dégagés à partir du cas de Garstang, on peut donc affirmer l'importance pour la League de la dimension sociale et festive de ses activités. Mais si la League s'appuie sur des réseaux familiaux, ce n'est pas seulement dû aux diverses activités de loisirs qu'elle propose aux parents et aux jeunes adultes, mais c'est aussi parce que le mouvement entend avoir un rôle éducatif exercé au bénéfice des apprentis citoyens que sont alors les enfants. Qui plus est, dans la perspective de la League, l'apprentissage politique doit englober jeunes et vieux, électeurs ou non-électeurs. C'est pourquoi il convient aussi de s'interroger sur les pratiques éducatives qui se déroulent sous les auspices de la League.
* 367
Si les activités de la League revêtent indéniablement un caractère festif, on ne saurait réduire le mouvement à cet aspect, car on prendrait le risque d'occulter son caractère politique, qu'il convient de prendre au sérieux. L'exemple de l'habitation de Garstang choisi précédemment ne rend pas justice à la dimension politique du mouvement, dont il convient de signaler malgré tout l'importance. En effet, si la League peut être perçue comme une agence matrimoniale, ou une pourvoyeuse de spectacles de music hall, il s'y déploie aussi une pédagogie de la citoyenneté.
Par quels moyens le civisme impérial, religieux et constitutionnaliste de la League se trouve-t-il véhiculé ? Très concrètement, la League est un lieu d'instruction destiné à promouvoir une meilleure connaissance géographique de l'Empire. En diffusant largement almanachs, cartes, brochures du monde et spectacles de lanterne magique consacrés à l'Empire, à ses ressources, à sa géographie. Pédagogue, la League l'est aussi suite à la création de sections enfantines en 1892. Auprès de ces jeunes publics, la League valorise la connaissance du passé britannique. De Nelson à Drake, de Waterloo aux Plantagenêt, on narre aux jeunes britanniques la geste des libertés triomphantes. La League est donc littéralement un lieu d'éducation à destination des plus jeunes. Mais la mission éducative que s'assigne la League concerne aussi les générations plus âgées.
Au sein de la League, en effet, c'est tout d'abord aux orateurs conservateurs, illustres ou anonymes, qu'il échoit de diffuser auprès du public la pédagogie civique de la League. Les habitations de la League constituent en effet autant de tribunes dont peuvent s'emparer tous les députés conservateurs en campagne. Il n'est d'ailleurs pas fortuit que les grands jours de la League coïncident avec l'époque où l'art oratoire fait l'objet du plus vif intérêt, que ce soit de la part du public ou de la presse. 368 De par la multiplicité des tribunes qu'elle peut offrir grâce à son réseau très dense d'habitations, la League permet aux conservateurs de ne pas être en reste avec l'ubiquité d'un Chamberlain, qui peut mobiliser ses partisans au sein des caucus radicaux, ou d'un Gladstone, qui au cours des campagnes pour le siège de Midlothian avait traversé le pays en train, haranguant parfois les foules depuis la fenêtre de son compartiment, ou juché sur un wagon.
Initialement peu enclins à se soumettre à la logique de la platform et du stumping, ces pratiques politiques suspectes originaires d'outre-Atlantique et reprises à leur compte par les radicaux, les politiciens conservateurs trouvent dans la League une institution qui facilite leur adaptation aux exigences d'un électorat qui de plus en plus désire entendre ses représentants s'exprimer de vive voix. Du fait même de son caractère mixte et familial, la League offre de surcroît des publics sans risque pour les orateurs conservateurs soucieux de s'épargner les affres du heckling ou de la rixe. Les réunions de la League, qui rassemblent dans les mêmes lieux hommes, femmes et enfants, offrent aux orateurs un espace public où se trouve désamorcé le risque de violence partisane, qui reste une des caractéristiques des périodes électorales. 369 De plus, la pratique très répandue du ticketing, qui consiste à limiter l'assistance aux détenteurs d'un sésame distribué par les partisans de l'orateur, soustrait plus sûrement encore l'orateur qui s'adresse aux habitations de la League aux contraintes et aux dangers des réunions publiques. 370 C'est d'ailleurs l'une des raisons principales qui expliquent pourquoi les manifestations publiques organisées par la League ont généralement lieu dans des espaces clos, comme des salles communales et paroissiales, des chapiteaux, des parcs de grandes demeures ou des enclos érigés sur les commons des villes et des villages. Ainsi, la League permet aux conservateurs de disposer d'un public où perturbateurs (hecklers) et voyous (rowdies) ne risquent pas de troubler les cérémonies.
Pour autant, la League n'est pas non plus une entreprise de clôture de l'espace politique qui exclurait la violence partisane au nom de la galanterie ou de la respectabilité. James Vernon, historien des partis britanniques au dix-neuvième siècle, a indiqué que lors du deuxième tiers du dix-neuvième siècle, une transition se serait effectuée, d'une période où l'espace politique était ouvert à une période de clôture croissante de l'espace public. D'après Vernon, l'émergence des partis est à considérer comme une entreprise de contrôle de l'exubérante " politique populaire " du début du siècle et de la période chartiste. 371 En quelque sorte, les pratiques sélectives qui sont l'apanage des fêtes de la League, témoignent d'une telle pacification de l'espace public, qui a permis de domestiquer la violence propre au combat politique et de conjurer la menace du rassemblement populaire séditieux. Mais dans quelle mesure le cas de la Primrose valide entièrement l'évolution décelée par Vernon ? En un sens, il est vrai que lors de nombreuses réunions de la League, les politiciens appelés à prendre la parole prenaient souvent le soin de limiter l'assistance à leurs partisans en recourant à la pratique du ticketing. Mais la League ne peut uniquement être considérée comme participant d'une telle domestication de l'espace politique, ou comme un instrument de fermeture du débat politique qui remettrait en cause la pratique antérieure de la réunion publique ouverte.
La réalité au sein de la League est plus ambiguë. Il faut ici rappeler que pour devenir membre de la League, il n'était nullement nécessaire d'être un unioniste convaincu. Les registres du mouvement regorgent d'exemples de radicaux notoires qui deviennent membres des habitations pour pouvoir eux aussi avoir accès aux festivités de la League. Comme la League se targue d'accueillir tout un chacun, quelle que soit son appartenance politique, du moment qu'est dûment prêté le serment aux principes du mouvement, il est manifeste que des personnes de sensibilités partisanes très variées prennent part aux manifestations du mouvement. De même, les exemples de réunions publiques ouvertes à tous ne manquent pas, ainsi que les anecdotes relatant l'irruption d'opposants politiques perturbant les rassemblements de la League. Le Grand Conseil préfère enjoindre plutôt ses habitations à ouvrir leurs réunions et leurs fêtes au plus grand nombre. 372 L'attitude des dirigeants de la League sur la question témoignerait donc plutôt d'un refus de limiter leur public aux seuls conservateurs. En effet, l'un des objectifs du mouvement est justement de convertir au conservatisme les citoyens gagnés par le discours radical, d'où la nécessité pour la League de demeurer indépendante du parti conservateur. De ce fait, jusqu'en 1913, le Grand Conseil est peu enclin à inciter ses habitations à exclure de leurs rangs des membres indélicats qui auraient voté pour le camp adverse. Pour les dirigeants de la League, l'accent reste mis sur le rôle du mouvement comme vecteur pédagogique destiné à ramener dans les rangs conservateurs les citoyens égarés par les promesses radicales ou socialistes. D'ailleurs, lorsqu'au début du vingtième siècle le mouvement ouvrier commence à se constituer en parti politique, les dirigeants de la Primrose League continuent d'insister sur la nécessité pour eux de diffuser l'idiome conservateur même auprès des milieux convertis au socialisme.
La pédagogie de la League repose en large partie sur les discours, qui occupent une place centrale dans les activités de la League. Lors des festivités, il n'est pas rare de voir le programme des réjouissances interrompu par une harangue à caractère explicitement politique. Les candidats y affûtent leur style oratoire en préparation des campagnes futures, tandis que les dirigeants locaux sont mis à contribution pour dire quelques mots. Souvent, plusieurs orateurs se succèdent à la tribune. Il peut parfois s'agir du dirigeant d'une habitation voisine, ou d'un secrétaire provincial de la League, ou dans les grandes occasions, d'un vrai ténor politique, accompagné du Vice-Chancelier. Les thèmes abordés sont puisés dans le contexte politique du moment, mais la coloration partisane de ces discours est indéniable. Si la League pratique une quelconque forme d'instruction, c'est d'une éducation éminemment tory dont il s'agit. Les sujets volontiers évoqués par les orateurs prenant la parole sous les auspices de la League incluent en effet la grandeur de l'Empire, le prestige et l'ancienneté des institutions politiques, religieuses et associatives, et le bon sens d'un électorat respectueux du travail et de la propriété.
Dès ses origines, la League s'est vue fixer comme objectif d'éduquer le public à la politique. L'arrivée de nombreux électeurs ruraux sur les registres électoraux après 1884 rendait cette tâche très pressante, d'autant qu'au début des années 1880, Joseph Chamberlain essaie de gagner au radicalisme les travailleurs des campagnes en faisant figurer en bonne place dans son programme de 1885 la constitution de petites propriétés allouées aux paysans sans terres. Les vans rouges de la Land League sillonnent aussi les campagnes, sensibilisant les populations aux divers programmes de réforme agraire inspirés de l'exemple de Henry George aux États-Unis. George en personne se rend à plusieurs reprises en Angleterre pour expliquer ses idées. Ses visites inspirent la création d'associations très puissantes qui militent à leur tour en faveur d'une réforme agraire, et plus généralement d'une reconsidération des principes sur lesquels reposent alors la propriété foncière et sa fiscalité.
Dans ce contexte, la Primrose League s'emploie à contrer la propagande radicale en recourant aux mêmes techniques, puisque des camionnettes de la League parcourent à leur tour le pays pour combattre la diffusion des plans radicaux en matière de réforme agraire. 373 En 1897, le zèle avec lequel les propagandistes itinérants de la League prêchent la bonne parole unioniste a d'ailleurs provoqué une passe d'armes aux Communes entre le Home Secretary conservateur et Mr Swift MacNeill, député radical. Ce jour-là, une question relative aux gitans et aux commerçants ambulants est posée au Home Secretary, qui répond que les County Councils ont toute autorité pour prendre les moyens nécessaires afin de remédier aux nuisances occasionnées par les personnes se logeant sous des tentes ou dans des camionnettes. Ce à quoi MacNeill répond : " Ces pouvoirs s'appliquent-ils aux personnes circulant dans les camionnettes de la Primrose League? ". 374
Au sein de la League, c'est donc le public rural, incarné dans la personne de Hodge, ouvrier agricole naïf et rustaud, qui doit le premier recevoir une instruction dans le domaine politique et économique afin de ne pas céder aux sirènes radicales. Une saynète écrite pour le Primrose Record, réunissant Alice Steady, une demoiselle représentant la League, l'électeur John Plowman, son épouse et Harry Waver, un démarcheur libéral, témoigne de l'ignorance à laquelle se trouve associé l'électeur campagnard. La jeune membre de la Primrose League doit en effet dispenser à Mr Plowman un cours d'économie politique où il se rend compte que " c'est le parlement qui fait les impôts ". 375
Mais le rôle éducatif que s'assigne la League rend manifeste l'incongruité d'une situation qui voit des femmes, cultivées, voire fortunées pour certaines d'entre elles, se proposer de conseiller des hommes, ignorants, et souvent pauvres, dans l'exercice de leurs droits civiques. Ce paradoxe n'échappe pas au comité central de la National Society for Women's Suffrage. Frances Power Cobbe, l'une des membres de ce mouvement de suffragettes, intercède auprès de la baronne Amherst, membre fondatrice du Grand Conseil des Dames, afin que la League engage les candidats conservateurs à abroger les lois interdisant aux femmes le droit de vote. Ces travailleurs agricoles que la League se propose d'initier à la politique sont, d'après Frances Power Cobbe :
Des hommes qui, pour la plupart d'entre eux, ignorent la politique, l'économie, le droit, l'histoire, voire même la géographie du vaste Empire sur lequel ils exerceront leur influence (...) En tant que Dame de la League, il vous incombera de conseiller ces personnes, de les détourner de l'influence trompeuse des démagogues et de leur inculquer, autant que faire se pourra, le b.a ba des devoirs du citoyen. [Cobbe] invite [la baronne Amherst] à s'interroger sur le bien-fondé, alors que de tels hommes disposent du droit de vote, pour des femmes, douées des mêmes qualités, ou de qualités supérieures, de se voir refuser l'exercice des mêmes droits. Les femmes, qui, comme vous, sont considérées comme capables d'instruire les électeurs de leurs devoirs, ne sont-elles pas à même de voter intelligemment et en toute honnêteté ? 376
Rappelant à son interlocutrice qu'en 1871, 1872, 1873, 1875 et 1876, Disraeli lui-même avait voté en faveur de lois accordant le droit de vote aux femmes, elle conseille à son homologue conservatrice de s'appuyer sur les conservateurs entretenant alors les mêmes vues sur la question, lord Carnarvon, sir Michael Hicks Beach, lord Iddesleigh (sir Stafford Northcote), et lord John Manners. 377 Le Grand Conseil des Dames ne relève apparemment pas la suggestion, et dans l'ensemble la League est peu intéressée par la question de la libération civique des femmes. À terme, l'émergence au sein de la League de pratiques explicitement partisanes et électorales, auxquelles prennent part les Dames de la League, va contribuer à souligner un peu plus encore le rôle ambigu joué par les femmes en politique. Car outre ses fonctions éducatives, la League en vient en effet à devenir un auxiliaire du parti dans le contexte électoral, ce qui fait émerger un ensemble de pratiques spécifiques qu'on va à présent définir.
Les historiens du mouvement ont souvent tendance à mettre en parallèle l'apparition de la League en 1883 avec le Corrupt Practices Act adopté par le Parlement la même année. Sans conteste, l'introduction de nouvelles règles électorales qu'occasionne cette loi nécessite une transformation des pratiques en vigueur jusque là. Tout d'abord, l'obligation pour les candidats de drastiquement limiter leurs dépenses de campagne les contraint à compter sur une main-d'oeuvre bénévole pour préparer les élections. Par exemple, il n'est plus loisible aux candidats de louer voitures, chevaux ou charrettes pour acheminer les électeurs dans les bureaux de vote. Les candidats à la députation doivent donc désormais faire appel à la bonne volonté de leur électorat pour mener ce genre d'opérations. De plus, le Corrupt Practices Act établit un cadre strict de définition des diverses formes de corruption électorale. En vertu de cette loi, il devient impossible de récompenser la loyauté de l'électeur par des largesses, que ce soit sous la forme de sommes d'argent, ou de libations pré- ou post-électorales.
D'où l'intérêt pour les conservateurs de disposer avec la League d'un réseau de partisans locaux prêts à aider les candidats dans leurs démarches auprès des électeurs, et dans l'organisation matérielle du vote. C'est ce qui fait que la League en vienne progressivement à être une ressource cruciale pour les politiciens conservateurs. Grâce aux bénévoles de la League, il devient moins dispendieux de solliciter l'électeur par correspondance, puisqu'avant que les Dames de la League ne se chargent de ce genre d'opérations, les candidats devaient recourir à une main-d'oeuvre rémunérée et pléthorique pour distribuer auprès des électeurs leurs professions de foi. Il en va de même pour le travail de démarchage électoral, qui nécessitait de la part du candidat d'avoir à sa disposition une armée de canvassers, qui eux aussi devaient être payés.
De plus, les habitations de la League, qui jusqu'à 1893 avaient pour ordre de mettre un terme à leurs activités lorsque les élections étaient imminentes, présentaient l'avantage d'entretenir la loyauté des électeurs en dehors des périodes d'élection. Ainsi, dans le cadre des festivités organisées entre les élections par les habitations, les députés locaux peuvent se montrer généreux avec leurs partisans sans encourir la sanction d'une invalidation, puisque même si le député est alors le principal bâilleur de fonds de l'habitation, il ne tombe pas sous le coup de la loi, car cette forme de sociabilité politique et festive se déroule hors du contexte électoral.
Dans une certaine mesure, il est donc vrai que la Primrose League a constitué pour les conservateurs une entreprise de contournement des lois électorales de 1883. Ces nouvelles dispositions légales ont en effet joué leur rôle dans l'instrumentalisation du mouvement par les politiciens conservateurs. Mais il est néanmoins important de noter que l'utilisation de la League à des fins électorales s'est accomplie de manière progressive dans les rangs conservateurs.
Tout d'abord, comme on l'a vu dans les remarques qui ont introduit cette présentation des activités de la League, le Grand Conseil est initialement soucieux de ne pas associer ses habitations aux opérations électorales, afin de ne pas nuire à la dimension éducative que s'est assignée le mouvement. Au début, la contribution des membres de la League au travail politique et électoral se limite aux opérations de recensement de l'électorat que nécessite chaque année la révision des registres électoraux.
Après 1893, l'importance de la League dans le dispositif électoral conservateur va s'accentuer, à mesure que les membres de la League acquièrent les savoir-faire nécessaires aux opérations électorales à proprement parler. Bien sûr, avant cette date, des membres de la League ont déjà pris part, à titre individuel, aux campagnes électorales, travaillant au service des candidats unionistes. En 1885, Jennie Churchill, l'épouse de lord Randolph, mène campagne pour son mari à Birmingham. La League est donc très rapidement présente dans le combat électoral, mais ses instances refusent pour quelque temps d'autoriser que l'organisation à titre collectif manifeste sa présence aux côtés des candidats unionistes.
Mais après 1893, les habitations peuvent entrer en lice collectivement pour prêter leur concours aux candidats conservateurs. Après cette date, la League va servir de lieu où les conservateurs et les conservatrices les plus motivés par la politique peuvent acquérir les compétences nécessaires pour mener à bien les multiples opérations que requiert le vote. Les secrétaires provinciaux sont amenés à dispenser des cours de démarchage électoral aux apprentis canvassers. Le Grand Conseil lui-même reconnaît la part prépondérante qu'acquiert dès lors ce type d'activités en instaurant des compétitions de démarchage électoral entre les habitations, et en récompensant les travailleurs les plus zélés de "Special Election Clasps". De même, à partir des années 1890, les Dames de la League apparaissent de plus en plus fréquemment aux côtés des candidats conservateurs lorsque ces derniers sollicitent les voix des électeurs. Le Grand Conseil encourage une coopération accrue entre les membres bénévoles de la League et les permanents du parti, agents professionnels et représentants des sections locales, afin de parfaire l'efficacité de la machine électorale conservatrice.
Du fait de son implication accrue dans le combat électoral, la League commence à faire l'objet de plaintes de la part des candidats libéraux. À partir des années 1890, la League se retrouve mentionnée dans les procédures d'invalidation. 378
L'intérêt des députés conservateurs pour la League est guidé par un certain nombre de considérations. Á bien des égards, la League offre des ressources considérables aux députés conservateurs, même s'il est vrai qu'elle a aussi un coût. En effet, pour garantir le bon fonctionnement d'une habitation, il n'est pas rare que les candidats conservateurs soient mis à contribution. Mais à la différence du parti en lui-même, l'appartenance à la League est aussi liée à l'acquittement d'une souscription, que l'habitation conserve pour ses besoins propres. La contribution que le candidat doit donc verser est donc souvent moins onéreuse que ce qu'il doit débourser auprès de l'association conservatrice locale. Contrairement à la League, les partis conservateurs locaux ont un ensemble de tâches à accomplir, qui nécessite des moyens plus élevés. Le parti local doit disposer d'un personnel régulier, en la personne de l'agent. Du fait de la complexité croissante du droit électoral, les cours de révision annuelle des registres électoraux sont devenues un terrain de combat judiciaire entre les partis. La maîtrise du savoir sur l'électorat est essentielle pour faire bonne figure dans ces audiences. Les agents ont besoin chaque été, avant que les registres soient vérifiés par les autorités compétentes en septembre, de disposer d'une armée de démarcheurs. Ces canvassers ont pour mission de quadriller un quartier, une ville ou un village, afin de savoir qui réside à quel endroit, qui peut bénéficier du droit de vote, ou qui l'exercerait en infraction des clauses foncières, locatives ou fiscales du droit électoral. C'est dans les villes que cette opération est la plus complexe, mais aussi la plus productive. Dans les villes ouvrières, où les populations se déplacent de quartier en quartier au gré des emplois, un démarchage électoral systématique permet de repérer avec précision les préférences politiques des populations sédentaires dans la circonscription. De plus, cette connaissance des aléas de résidence permet de contester le droit de vote aux nouveaux arrivants en raison de la période préalable de résidence dont ils doivent justifier. Des électeurs eux-mêmes dûment inscrits sur les registres peuvent s'en voir rayer, sur la base d'une remise en question de la valeur foncière ou locative du logement qu'ils occupent. Par exemple, un homme marié, propriétaire de deux maisons qu'il louerait, mais résidant chez son père, pouvait se voir refuser d'apparaître sur les listes électorales. Il est inutile ici d'entrer plus avant dans les arcanes du droit et de la jurisprudence électorale. Mais il faut signaler le rôle d'auxiliaire joué par la League, qui permet aux candidats conservateurs d'effectuer les coûteuses opérations électorales et pré-électorales à moindre coût.
L'implication croissante des membres de la League dans le travail électoral du parti conservateur renforce aussi l'animosité des milieux radicaux, libéraux et socialistes contre la League. Plus encore que le suffrage universel, ou le droit de vote pour les femmes, c'est justement la simplification du système d'inscription des citoyens sur les listes électorales qui formait la revendication centrale des radicaux réformistes dans les années 1890 et 1900. 379 Dans la presse libérale, on trouve de nombreuses dénonciations du caractère partisan des batailles qui sont livrées chaque année dans les cours chargées de statuer sur la révision des registres électoraux. En 1889, la Liverpool Review, revue libérale de la Mersey, publie un compte rendu peu flatteur d'une demi-heure d'audience:
Passer une demi-heure dans une cour chargée de la révision des listes électorales suffit amplement pour s'apercevoir des absurdités et des anomalies contradictoires du système actuel d'inscription. En bref, l'inscription n'est pas aujourd'hui une question d'enregistrement du droit de vote du citoyen ; c'est pour les partis politiques une question de gagner ou de perdre des voix. L'État devrait garantir directement le droit de vote aux gens. 380
Les critiques adressées à la League deviennent plus mordantes à mesure que s'affirment les pratiques électorales au sein du mouvement. Aux origines de la League, c'est l'ampleur même du phénomène de société que devient la League au milieu des années 1880 qui suscite la désapprobation de la part de la presse radicale. " It is really the first systematic attempt on a great scale to render the exercise of a democratic franchise a matter not of conviction but of fashion ", commente le Manchester Guardian. 381 Mais après les élections de 1885, où les membres de la League s'illustrent par leur dévouement pour la cause conservatrice, les accusations de frivolité commencent à céder le pas à des insinuations plus amères, et les lazzi font vite place aux invectives. Au cours des vingt premières années de la League, on pourrait multiplier les exemples d'attaques et d'accusations dont elle fait l'objet. Comme le fait remarquer Balfour devant les partisans de la League réunis à Liverpool :
Je ne crois pas qu'on puisse trouver témoignage plus probant des services que vous rendez que dans les insultes dont vous accablent constamment vos adversaires. C'est à l'ampleur de leur aversion qu'on peut mesurer combien vous êtes utiles. (...) Il n'est aucune calomnie qu'ils ne se soient évertués à déverser sur la Primrose League, nulle raillerie sous laquelle ils n'aient tenté de vous accabler. 382
Les adversaires de la League ne se contentent pas d'invectiver la League par voie de presse, comme en atteste cet incident :
Le petit groupe de membres de la League de Liverpool qui était venu à Skelmersdale à la rescousse de Mr Forwood a été l'objet d'un accueil 'très chaleureux' de la part des mineurs radicaux de cette localité. Une volée de pierres, accompagnée d'un feu nourri d'oeufs pourris, eut un effet perturbant sur les chevaliers de l'habitation ; et un Major de Kirkdale demanda par moquerie à ses amis de la League s'ils ne trouvaient pas que les gens de Skelmersdale ne se montraient pas quelque peu débordants d'énergie. 383
La Primrose League Gazette ouvre régulièrement ses colonnes aux attaques dont elle fait l'objet dans la presse radicale, présentant ces récriminations comme autant d'hommages à l'influence acquise par le mouvement. D'après ses détracteurs, la League est un instrument d'intimidation et de boycott des commerçants et des électeurs qui dans le pays refuseraient ostensiblement de se joindre au mouvement. Les adversaires de la League brocardent son aspect médiéval, les titres dont sont affublés les membres du mouvement. Leur ironie prend aussi pour cible les origines sociales des partisans de la League. D'après les radicaux, la League ne saurait être considérée comme un authentique mouvement populaire dans la mesure où n'y sont représentés que les classes les plus aisées, et les personnels, domestiques ou agricoles, qui leur sont dépendants. Le travail de la League est associé à des pratiques déloyales. Ainsi, en 1890, le comte d'Ashburnham dénonce la manière dont d'après lui la League initie les populations britanniques au suffrage. Selon Ashburnham, la League fait savoir aux apprentis électeurs que " le vote à bulletin secret n'est qu'une garantie imaginaire ". D'après cet aristocrate libéral, la League " tente de persuader les gens qu'il est possible de découvrir comment ils ont voté, et de les punir s'ils ont voté d'une manière contraire à leurs désirs ". 384
On reviendra ultérieurement sur le rôle de la League comme machine électorale, puisque c'est surtout à l'époque édouardienne que le mouvement se reconnaît comme une organisation active dans les opérations électorales. Mais on peut déjà faire le constat que l'apolitisme revendiqué par la League est largement sujet à caution, et que le public victorien a d'ores et déjà identifié cette entreprise politique à la perpétuation de l'influence du conservatisme. En fait, même si les instances de la League ne le reconnaîtront formellement qu'en 1913, le mouvement a acquis un statut partisan. En se mettant explicitement au service de la cause unioniste, la League en vient à associer à une coloration partisane particulière les autres éléments de son programme, en particulier l'Empire. C'est sans doute cette utilisation partisane de l'impérialisme que pratique la League qui explique que, d'après Gareth Stedman-Jones, les références à l'Empire dans le cadre politique aient alors pu susciter la méfiance et la dérision des milieux populaires. 385
"If past eras have been known as the stone age, bronze age and iron age, surely the present period in our history might be known as the league age".Conservative Agents Journal octobre 1910 : 105.
La période qu'il convient à présent d'aborder correspond à une crise du conservatisme. 386 Cette crise se manifeste tout d'abord par une longue période de disette électorale. Entre 1903 et 1922, le parti conservateur n'est seul au pouvoir que deux ans, de 1903 à 1905, et dans le cadre de coalition pendant sept ans de 1915 à 1922. C'est d'ores et déjà un contraste marqué avec la période antérieure, au cours de laquelle les conservateurs dominent la Chambre des communes, excepté le court intervalle de 1892 à 1895 où les Libéraux sont majoritaires. Toutefois, la crise du conservatisme n'est pas uniquement liée aux trois défaites électorales successives que subit le parti en 1906, puis en janvier et en décembre 1910.
Cette crise est en fait associée à des divisions internes qui dans une large mesure nuisent au parti auprès de l'électorat. Les sujets sur lesquels les conservateurs se déchirent au cours de la période sont nombreux, et sapent les uns après les autres la plupart des fondements qui avaient garanti jusque là l'unité du parti. Des divisions apparaissent en effet sur des questions aussi centrales que la fiscalité, la réforme sociale, le statut de la propriété foncière, l'union avec l'Irlande, le rôle de la Chambre des lords ou les crédits à allouer à l'armée et à la Royal Navy. Du fait de ces querelles intestines, les dirigeants conservateurs éprouvent une difficulté croissante à garantir l'unité du parti. Entre 1903 et 1911, Balfour tente de concilier les diverses obédiences qui s'affrontent dans le parti, mais cet exercice d'équilibrisme ne satisfait personne, et pousse Balfour à démissionner en 1911. Sous Balfour, les hésitations du leadership conservateur sur les questions fiscales, navales ou constitutionnelles expliquent la profusion de groupes de pression spécialisés qui tentent d'infléchir la direction du parti sur l'un ou l'autre des problèmes auquel est confronté le conservatisme édouardien. Ainsi, la National Service League est créée afin de pousser le parti à inscrire la conscription à son programme, éventualité révoquée par Balfour. La Budget Protest League et la Land Union sont constituées pour dénoncer avec virulence le budget de Lloyd George de 1909 et la réforme de la Chambre des lords de 1911, alors que Balfour cherche plutôt à positionner le parti dans le camp de la modération. Souvent perçue comme un indice de la vigueur du conservatisme au cours de la période d'opposition qu'il traverse de 1905 à 1915, la multiplication de ces diverses ligues patriotiques conservatrices est en fait le signe le plus probant des divisions au sein du parti.
Mais c'est la question de la réforme fiscale, pour laquelle milite Joseph Chamberlain à partir de 1903, qui suscite les controverses les plus âpres, et qui sépare les conservateurs fidèles au libre-échange et la part croissante de parlementaires et d'activistes qui se range sous la bannière protectionniste. 387
Trois courants de pensée se dégagent alors au sein du parti : les traditionalistes, les impérialistes sociaux et la droite radicale. Les deux derniers courants mentionnés ont fait l'objet de nombreuses études, qui ont tenté de voir ce qui distinguait ou rapprochait ces nouvelles formes de conservatisme de leurs équivalents continentaux. Les traditionalistes, tenants d'un conservatisme fidèle à l'époque de Disraeli et de Salisbury, ont en revanche été peu étudiés. C'est là tout l'intérêt de suivre la destinée de la Primrose League au cours de la période, car dans une large mesure elle abrite alors les tenants du conservatisme modéré.
Mais avant de retracer le rôle de la Primrose League dans cette crise du conservatisme, il est nécessaire de définir ces trois courants conservateurs qui s'affrontent.
En premier lieu, on trouve les traditionalistes, qui s'opposent autant au protectionnisme défendu par Chamberlain qu'aux réformes du gouvernement libéral sur la fiscalité, l'armée ou la politique sociale. Ce sont en quelque sorte les conservateurs du conservatisme édouardien. Ces traditionalistes restent tributaires d'une appréciation de la situation politique conforme au quiétisme salisburien dont on a dégagé les grandes lignes auparavant. Socialement réformateurs tels que pouvaient l'être Salisbury ou Disraeli avant lui, c'est-à-dire de manière prudente et limitée, les traditionalistes ont peu de sympathie pour l'interventionnisme d'État dans le domaine social et économique que pratique graduellement le gouvernement libéral de 1906 à 1914. La fidélité de cette frange du Parti conservateur à l'unionisme de la période antérieure englobe aussi un attachement sans faille à l'Union avec l'Irlande dans sa forme existante, aux institutions en place, en particulier la Chambre des lords. Sur les questions impériales, les traditionalistes sont peu favorables à une politique volontariste d'unification accrue de l'Empire. Ils s'en remettent plus volontiers au sentiment de proximité culturelle qui peut exister entre la Grande-Bretagne et ses colonies afin de garantir une certaine unité de vue entre elles. Chez ces traditionalistes, on trouve une bonne partie des élites aristocratiques du Parti, en particulier les fils de lord Salisbury, lord Hugh et lord Robert Cecil, lord Curzon, Walter Long, mais aussi le chef du parti jusque 1911, Arthur Balfour, qui tente de concilier les aspirations des diverses factions. En général, les conservateurs qui se reconnaissent dans cette forme convenue de conservatisme sont issus de la génération qui a fait son apprentissage politique au cours des années 1880, voire antérieurement, comme en atteste le nombre élevé d'anciens ministres et de députés chevronnés qu'on compte dans les rangs de cette faction. Les traditionalistes regroupent donc plutôt les élites du parti, et ses personnels les plus expérimentés et les plus fidèles à l'héritage politique de Salisbury et de son neveu Balfour.
Les impérialistes sociaux sont essentiellement rassemblés autour de la figure de lord Milner, ancien responsable colonial en Afrique du sud. Les chefs de file de ce type de conservatisme ont une officine qui leur est propre, le Round Table Movement. Ils se distinguent des traditionalistes par l'accent qu'ils placent sur le rôle impérial du pays, et sur les moyens de le promouvoir. Le fédéralisme qu'ils développent dans le cadre du Round Table Movement les rend peu à même de militer en faveur d'un unionisme intransigeant vis-à-vis de l'Irlande, pour laquelle ils envisagent divers aménagements autonomistes. 388 Mais l'élément qui les distingue le plus nettement des traditionalistes, c'est la reconnaissance que l'allégeance politique des masses ouvrières à la cause conservatrice doit s'effectuer au moyen de politiques sociales volontaires. Milner en personne est favorable à un rapprochement entre le parti conservateur et certains milieux syndicaux favorables aux Tories. Le caractère distinctif de cette mouvance conservatrice demeure en tout cas l'attachement à un programme d'impérialisme constructif, qui peut selon eux être mené à bien par divers moyens propres à rapprocher la Grande-Bretagne de ses colonies anglophones, tels qu'un rapprochement constitutionnel d'ordre fédéral, ou une union douanière. En termes générationnels, les milnériens sont souvent issus des jeunes générations conservatrices. Même si cette section du parti comporte un nombre limité de représentants, son influence s'exerce bien au-delà de son seul poids numérique. Les jeunes conservateurs qui font partie du Milner Kindergarten ont pour la plupart été formés à Oxford, à All Souls, où le sentiment impérial est le plus vif. 389 En raison de leurs talents, un certain nombre des protégés de Milner vont accéder aux responsabilités gouvernementales au cours de la guerre, dans le cadre des gouvernements de coalition. Les représentants les plus éminents de cette frange du parti sont Leo Amery, ou Philip Lothian, pour n'en mentionner que quelques-uns. Avant-guerre, les impérialistes sociaux sont sceptiques quant aux possibilités de faire évoluer le parti conservateur vers des pratiques plus réformistes en matière sociale. Les impérialistes sociaux ne partagent pas les préventions habituelles chez les conservateurs vis-à-vis de l'intervention de l'État dans le domaine social et économique, de ce fait, ils n'hésitent pas à faire cause commune avec certains membres des milieux fabiens pour promouvoir les changements sociaux qui leur tiennent à coeur et qui sont seuls à même de restaurer le prestige et l'autorité du pays. Un groupe de réflexion dénommé les Coefficients constitue le point de rencontre entre tous les partisans de l'efficacité nationale, qu'ils soient progressistes ou conservateurs. 390 Les sujets abordés au cours des discussions de ce club bipartisan sont les retraites, la protection sociale, la santé, la réforme de l'armée, l'unification impériale. Le progressisme des impérialistes sociaux est pragmatique : il s'agit d'abord et avant tout pour eux de limiter les tensions sociales pour enrayer le déclin et la désunion de la Grande-Bretagne. Dans cette perspective, l'Empire offre la possibilité de remédier aux problèmes sociaux de la métropole (par le biais d'une politique d'encouragement à l'émigration, par exemple) et de renforcer le statut international de la Grande-Bretagne. Au sein du Round Table Movement, l'attitude vis-à-vis de l'Empire est aussi caractérisée par une certaine générosité vis-à-vis des colonies anglophones, dont la loyauté doit être encouragée non pas par une politique qui garantirait une quelconque soumission de leur part aux exigences de la métropole, mais par un statut d'égalité complète entre les diverses composantes du Commonwealth, terme que leur organe officiel, le périodique Round Table, contribue d'ailleurs à populariser. L'incarnation la plus fameuse de ce courant de pensée, qui mêle conservatisme, étatisme, impérialisme et réformisme social, se retrouve dans la personne du narrateur, dans le roman de H. G. Wells, The New Machiavelli. Le personnage central de cette oeuvre de fiction déserte le Parti libéral vers 1910 après avoir fréquenté les réunions du Pentagram Circle, officine dans laquelle l'on reconnaît le Club des Coefficients mentionné précédemment. Adeptes de l'efficacité gouvernementale, les membres de ce cercle, d'après Wells, considèrent qu'il manque à l'Empire britannique une certaine organisation pour en améliorer la gestion. Peu favorables à une perpétuation de la présence britannique en Inde, qui n'est pas profitable au pays, les impérialistes sociaux réunis dans le cadre du Pentagram Circle appellent de leurs voeux la constitution d'un État mieux organisé et une réforme du système éducatif qui doit promouvoir la récompense du talent et non de la naissance. Pour autant, le personnage de Wells n'est pas un égalitariste, puisque ces réformes doivent avoir pour conséquence selon lui de faire émerger une authentique aristocratie d'État, apte à prendre en main les destinées du pays. 391
Le troisième courant que l'on peut distinguer au sein de la mouvance conservatrice, c'est celui de la droite radicale. Elle fédère, au sein de la Tariff Reform League (TRL), tous ceux qui veulent proposer une alternative d'essence conservatrice et nationaliste au socialisme. 392 La plate-forme de la droite radicale s'organise autour de la réforme fiscale, qui prime sur toute autre considération politique à leurs yeux. C'est d'ailleurs cet aspect qui les différencie des impérialistes sociaux, qui pour certains d'entre eux sont aussi protectionnistes, mais qui ne perçoivent pas la nécessité d'une réforme fiscale avec la même acuité que la droite radicale. Radicale, cette section du parti l'est du fait de la volonté de ses membres de prendre en compte les intérêts du travailleur, ouvrier ou paysan, mis en danger d'après eux en raison d'une concurrence internationale déloyale. Dirigée par Joseph Chamberlain jusqu'à son accident cardiaque en 1906, puis par son fils Austen Chamberlain, cette droite peut aussi être désignée comme radicale du fait de l'origine politique de certains de ses membres, qui ont parfois, à l'instar de Joseph Chamberlain lui-même, milité dans la mouvance radicale dans les années 1870 et 1880. Radicale, elle l'est aussi en ce sens qu'elle renoue avec le torysme radical des années 1840, incarné par des figures telles qu'Oastler, qui prônait la réconciliation des intérêts ouvriers et aristocratiques contre le pouvoir grandissant des patrons. À partir de 1906, la droite radicale et protectionniste acquiert une influence grandissante au sein du parti, au détriment des deux autres segments précédemment définis. Entre 1906 et 1910, le parti en vient d'ailleurs à adopter officiellement un programme de réforme fiscale qui rejoint celui des réformateurs fiscaux de la droite radicale. Mais après 1910, les revers électoraux que subit le parti conduisent les dirigeants conservateurs à prendre leurs distances avec la question de la réforme fiscale.
Il existe bien sûr des points de convergence entre ces trois mouvances, mais leurs différences, qui sont tout à la fois idéologiques et générationnelles, en font autant de fragments irréconciliables. Comme le note dans ses carnets lord Crawford, whip aux Communes et membre de la frange traditionaliste, à propos d'Austen Chamberlain, chef de file des protectionnistes de la droite radicale, " les anciens du parti le considèrent avec méfiance, car ils pensent qu'afin d'atteindre son idéal fiscal, il est prêt à sacrifier l'Église, la Constitution, la propriété terrienne et l'Union ". 393 Les dissensions entre les clans conservateurs sont réelles, et ne s'apaisent qu'une fois défunte la coalition dirigée par le libéral Lloyd George. Avant-guerre, les protectionnistes font en effet la chasse aux députés conservateurs attachés au libre-échange, tandis que les modérés du parti s'organisent pour conserver une influence sur les destinées d'un parti progressivement capturé par ses éléments les plus radicaux. Jusqu'en 1922, les instances centrales et locales du mouvement sont le théâtre d'affrontement entre factions, pendant que les dirigeants tentent avec difficulté de maintenir l'unité du parti. Ce n'est qu'après 1922 que le parti regagnera une certaine unité, mais on abordera plus loin cette nouvelle période d'équilibre.
Pour le moment, il s'agit donc de présenter, au cours de cette période mouvementée, la place qu'a pu prendre la Primrose League dans ces querelles, en analysant l'attitude officielle du Grand Conseil et de la Primrose League Gazette, ainsi que les pamphlets publiés par le mouvement.
Entre 1903 et 1913, la question fiscale est le principal facteur de division au sein du parti. La Primrose League ne va pas échapper à la tourmente. Mise sur la place publique par Joseph Chamberlain à partir de 1903, la question de la réforme fiscale s'impose progressivement comme un des pans du programme officiel du parti. Mais cette évolution intervient au prix de graves dissensions entre les diverses factions qui s'opposent au sein du parti. Entre les deux positions les plus tranchées, celles des protectionnistes purs et durs et celles des libre-échangistes, le parti se décompose en un dégradé d'attitudes et de factions, dont la complexité étourdit l'observateur contemporain. 394 Pour les conservateurs traditionalistes, les projets de réforme fiscale défendus par Joseph Chamberlain paraissent très mal avisés. L'attachement de l'électorat populaire au libre-échange fait figure d'axiome dans les milieux conservateurs, conscients qu'inversement, le protectionnisme est associé à un renchérissement du coût de la vie. 395 Les préventions des conservateurs vis-à-vis des propositions conservatrices ne sont pas uniquement liées à ces considérations électorales. Le peu d'entrain des élites conservatrices à soutenir Chamberlain est aussi fonction du passé politique de ce dernier. Transfuge du radicalisme, Chamberlain ne s'est jamais entièrement intégré aux milieux conservateurs, en particulier à ses éléments aristocratiques, qui se souviennent des propos peu amènes que " Radical Joe " a pu tenir au début de sa carrière sur la noblesse. 396
Sous la pression de nombreux groupes au sein du parti, Balfour, peu disposé à associer les destinées du parti à une politique dont il pressent plus les coûts électoraux que les bénéfices, doit peu à peu se prononcer en faveur d'une révision du système fiscal et douanier qui régit les échanges du pays depuis 1846. 397 Ce faisant, il satisfait les groupes de pression qui militent en faveur de la réforme fiscale, mais fragilise la position des politiciens conservateurs qui restent intransigeants dans leur attachement au libre-échange. Officiellement revendiquée par le parti aux deux élections de 1910, la réforme fiscale ne démontre pas son attrait auprès de l'électorat, qui désavoue l'aventurisme protectionniste des conservateurs et continue de porter au pouvoir leurs rivaux libéraux.
Il serait difficile de prétendre que parmi les adhérents de la League le protectionnisme soit toujours apparu comme une politique inopportune. En général, les sympathisants conservateurs ne sont pas défavorables à une révision des arrangements commerciaux qui régissent les échanges de la Grande-Bretagne avec ses partenaires étrangers. De nombreuses motions protectionnistes ont été votées lors des conférences du parti, et les réunions de la League ont souvent servi de tribune à des opinions protectionnistes récusées - ou très partiellement défendues - par l'establishment du parti. 398 Par exemple, parmi les sujets de conférences proposés par le Divisional Council du Nord du Dorset, on trouve des suggestions intitulées "Our Home and Colonial Wheat Supply", ou "Cobden and the Corn Laws, or the Black Bread Bogie". 399 On a vu qu'au cours de la période antérieure, lord Salisbury a veillé à ce que la littérature politique produite par la League exclût toute référence au protectionnisme, ou au mouvement en faveur du fair trade. Mais cela ne signifie pas que la League n'ait jamais pu servir de lieu où a pu être critiquée l'orthodoxie libre-échangiste. Après tout, de nombreux membres du Grand Conseil, comme le député de Sheffield Howard Vincent, sont des protectionnistes convaincus, et certains des orateurs itinérants à la solde de la League, comme Horace Pettifer, émargent aussi à la National Fair Trade League.
Mais comme à propos du droit de vote des femmes, les instances centrales de la League ont à coeur de ne pas prendre position sur la question fiscale, arguant du fait que ce sujet, d'ordre purement économique et commercial, n'affecte pas les principes fondateurs du mouvement. Comme le précise le Vice-Chancelier George Lane-Fox lorsqu'une adhérente lui demande quelle attitude adopter face aux divisions internes que cette controverse génère dans sa localité :
Il n'appartient pas à la Primrose League de prendre position sur les questions d'ordre fiscal. Chacun de ses membres a toute latitude pour voter comme il l'entend sur ces questions, mais la Ligue elle-même se doit de se cantonner à la tâche qu'elle s'est assignée et elle ne saurait en aucun cas user de son influence, en tant que corps constitué, pour permettre à un Libéral d'être élu - étant donné que le parti libéral d'aujourd'hui s'est engagé à combattre de toutes ses forces les trois principes fondateurs de la Ligue. 400
Cette intervention du Vice-Chancelier du mouvement, répercutée par la suite dans les colonnes de la Primrose League Gazette, est une condamnation sans appel des agissements d'un groupe de jeunes conservateurs protectionnistes, les Confédérés, qui dans quelques circonscriptions privent les conservateurs libre-échangistes de la victoire en se présentant comme candidats protectionnistes. 401 Après la démission de Chamberlain du gouvernement Balfour en 1903, des voix au sein du Grand Conseil s'élèvent pour demander au patron des conservateurs de clarifier sa position. Mais l'opinion qui prévaut est d'attendre que les dirigeants du parti se soient eux-mêmes exprimés. Lors d'un discours adressé aux Chevaliers Impériaux, Balfour annonce qu'il s'apprête à diligenter une enquête sur le sujet, ce qui satisfait temporairement le Grand Conseil, sommé par un flot incessant de lettres d'éclairer les adhérents du mouvement sur l'attitude à adopter.
La League n'est donc pas épargnée par les divisions que provoque le sujet de la réforme fiscale. Certaines habitations cessent de fonctionner en raison des désaccords qui existent entre leurs membres, comme à Kings Lynn, où les adhérents de la League se querellent sur l'attitude à adopter et sur les prises de position de leur député sur la question. Les relations entre la Primrose League et la TRL sont tendues. Mais les responsables de la TRL perçoivent tout l'intérêt qu'ils auraient à se reposer sur les réseaux locaux de la League, qui sont alors les plus diffus au sein de la mouvance conservatrice. En 1905, lorsqu'un permanent de la TRL demande aux instances de la League que lui soit transmis un exemplaire du bottin des habitations, le Grand Conseil refuse d'accéder à cette requête. 402
Le Grand Conseil, à l'instar de l'ensemble du parti, est très divisé. Dans ses rangs, on compte des activistes protectionnistes notoires, comme le vicomte Ridley, président de la TRL à partir de 1905, sir Robert Gresley, lord Willoughby de Eresby, ou encore lord Ancaster. Mais à mesure que la querelle prend de l'ampleur, ce sont les libre-échangistes, de plus en plus marginalisés dans le parti, et les modérés qui prennent l'ascendant au sein de la League. Des Grands Conseillers tels que W. F. D. Smith, fils de W. H. Smith, Ian Malcolm, le colonel M. F. Bowles, lord Jersey, lord Londonderry et le comte de Derby sont alors les principales figures de cette faction anti-protectionniste au sein du parti.
Mais dans l'ensemble, les dirigeants de la League appartiennent majoritairement à une section du parti qui voit d'un mauvais oeil le zèle protectionniste des jeunes conservateurs ou des milieux industriels et commerciaux qui forment l'assise de la TRL. Un opposant des Chamberlain père et fils comme Ian Malcolm va d'ailleurs jusqu'à assigner à la League le rôle de parti centriste, situé entre les deux extrêmes que sont pour lui d'une part le protectionnisme radical et tory et d'autre part le radicalisme de certains des membres du gouvernement comme Lloyd George et le socialisme des associés travaillistes de la coalition libérale au pouvoir. 403 Les atermoiements de la League sur la question fiscale ne doivent pas masquer le fait que le mouvement a de plus en plus fait figure de havre pour les unionistes désireux de disputer à Chamberlain le droit de parler au nom des conservateurs.
Pour les élections de 1906, le Grand Conseil s'en tient à appeler à voter unioniste pour la défense de ses principes traditionnels. Le précepte que le Grand Conseil publie alors à l'intention des habitations évoque la volonté affichée par les radicaux de séculariser l'éducation et les menaces qu'ils font peser sur l'intégrité de l'Empire en raison de leur attitude sur la question irlandaise. Quant à la question de la réforme fiscale, le Grand Conseil fait valoir que le Parti unioniste réclame unanimement une transformation du système existant et l'organisation d'une conférence où les représentants des colonies et de l'Inde pourraient librement et sans entraves envisager le meilleur moyen de garantir des liens commerciaux plus resserrés et plus avantageux entre les différentes parties de l'Empire. En cela, la League s'aligne sur les propres positions du chef du parti, Balfour, qui évoque lui aussi la possibilité de réformer le système commercial et fiscal du pays et d'oeuvrer pour le rapprochement entre la Grande-Bretagne et les colonies. 404 Cette attitude, commune à la League et à la direction du parti à laquelle les élites de la League restent fidèles, permet de faire un geste de conciliation vis-à-vis des protectionnistes radicaux, mais sans spécifier les modalités concrètes par lesquelles les réformes pourraient être menées à bien. L'écueil principal que Balfour et la League entendent éviter est celui du protectionnisme agricole et des impôts prélevés sur la consommation des denrées de consommation courante, car un tel changement grèverait les budgets populaires et serait mal reçu par l'électorat. En inscrivant les projets de réforme dans le domaine impérial, les protectionnistes modérés et les libre-échangistes conservateurs rendent toute transformation tributaire des intérêts variés, et souvent contradictoires, des colonies et de la métropole.
Pour modérée que soit cette position, elle ne satisfait pas pleinement les tenants du libre-échange au sein de la League. Sir John Gorst, fondateur et légataire du mouvement, démissionne de la League en mars 1906 en avançant un argument selon lequel la League se serait éloignée de ses principes initiaux et aurait ainsi trahi la mémoire de Disraeli. 405 L'affaire fait grand bruit, puisque Gorst, démocrate tory et ancien allié de Randolph Churchill au sein du " quatrième parti ", est l'un des députés conservateurs progressistes les plus connus dans le pays. Suite à sa démission, il s'orientera peu à peu vers le libéralisme. Gorst n'est pas un cas isolé. Son affrontement avec le Grand Conseil, qui se solde donc par son départ des instances du mouvement, est semblable au combat qui va opposer lady Randolph Churchill au Grand Conseil pour les mêmes raisons. Au sein de la League, la situation est d'autant plus délicate pour lady Randolph Churchill que son fils Winston a sauté le pas et a rejoint les rangs libéraux en raison de son attachement au libre-échange. Lady Randolph reste fidèle aux milieux conservateurs, mais elle se heurte aux préjugés protectionnistes de certains partisans de la League. Peu à peu, sa situation s'avère intenable, et elle quitte la League en 1908.
En 1906, pour prévenir une dérive protectionniste du mouvement, Balfour fait nommer le duc de Norfolk Chancelier de la League. Partisan de Balfour et peu enthousiasmé par les propositions de Chamberlain, Norfolk va s'attacher à aligner le Grand Conseil sur le discours modéré des dirigeants du parti. La Primrose League fait néanmoins quelques concessions au programme de la Tariff Reform League. Par exemple, le comité de la League chargé de la propagande commence à diffuser des brochures réclamant une certaine réciprocité fiscale entre la Grande-Bretagne et ses partenaires commerciaux protectionnistes. 406 L'autre aspect du programme protectionniste auquel la League se montre sensible se situe dans la dimension impériale des revendications protectionnistes. En 1908, une motion est votée par le Grand Conseil qui manifeste cette volonté de trouver un terrain d'entente avec les protectionnistes. Dans un geste de conciliation à l'égard d'un des éléments modérés de la mouvance protectionniste, le futur dirigeant du parti Andrew Bonar Law, le Grand Conseil déclare :
La Primrose League étant d'abord et avant tout un organisme dont le but est d'éduquer le corps électoral sur toutes les questions essentielles à la bonne marche de l'Empire, il apparaît souhaitable d'organiser des réunions à Londres auxquelles seraient conviés Mr Bonar Law ainsi que toute personne ayant les compétences requises pour exposer leurs vues sur l'actuel système fiscal et sur la réforme des tarifs douaniers. 407
Mais à aucun moment les instances officielles du mouvement ne reprennent à leur compte certaines des propositions les plus controversées émanant de la mouvance protectionniste. Par exemple, la Primrose League est muette à propos du recours à des taxes douanières sur la nourriture, qu'envisagent parfois les membres de la TRL. Plutôt que de se situer sur un terrain explicitement protectionniste, les responsables de la League s'en tiennent à reprendre à leur compte la thématique de la préférence coloniale, qui permet de mettre à profit le sentiment impérial sans engager le mouvement, ou le pays, en direction de solutions plus drastiques. En 1907, lors de la visite à Londres des premiers ministres des Dominions, quelques habitations se prononcent en faveur de la préférence coloniale, et le Grand Conseil adopte une résolution vaguement formulée qui lui évite d'avaliser clairement cette notion chère aux protectionnistes. " Le Grand Conseil émet l'espoir que les travaux de cette grande conférence aboutiront à resserrer les liens qui unissent colonies et mère patrie ", se contente d'indiquer l'organe directeur du mouvement. 408 La prudence du Grand Conseil impatiente certains adhérents, qui attendent de la part de leurs dirigeants une attitude plus tranchée. 409
Pour un temps, la League a paru sur le point d'être elle aussi absorbée par le courant protectionniste, comme la National Union l'avait été après 1905. En 1908 en effet, lors de la Grande Habitation, une résolution approuvant une politique de représailles contre les pays protectionnistes est votée par les délégués de la League, 410 et la même année, c'est sir Robert Gresley, membre de la TRL, qui devient Chancelier. Lorsque de nouvelles bannières décoratives sont commandées par le Literature Committee, l'une d'entre elles porte le slogan martelé par les protectionnistes depuis quelques années déjà, "British Work for British Workmen", tandis que lors des élections partielles de 1908, la Primrose League collabore avec l'Imperial Tariff Committee. 411 Mais cette évolution est plutôt l'indice du loyalisme de la League, qui calque sa position sur les inflexions plus résolument protectionnistes que Balfour donne à son discours. Malgré cette reconnaissance progressive et partielle de la cause protectionniste, la League n'en apparaît pas moins comme un refuge pour les protectionnistes modérés et pour les libre-échangistes du parti, harcelés jusque dans leurs circonscriptions par les partisans de Chamberlain.
Mais l'impact de ces divisions sur la Primrose League n'est pas uniquement idéologique. La conséquence la plus durable de cette résurgence protectionniste sur la Primrose League est d'ordre organisationnel. La manière dont les protectionnistes, par l'intermédiaire de leur organisation, la TRL, vont s'attacher à capturer tous les échelons du mouvement conservateur va en effet prendre la forme d'une compétition acharnée entre ces derniers et la Primrose League. Des sections de la TRL sont inaugurées dans de nombreuses localités. Elles introduisent un rapport de compétition avec la Primrose League. Dans certaines circonscriptions, les réunions protectionnistes sont programmées à dessein aux mêmes heures que les assemblées des habitations. 412 Or, les membres du mouvement protectionniste s'avèrent souvent être des activiste plus engagés que les membres de la League. Souvent membres des sections locales du parti ou des habitations de la Primrose League, les partisans de Chamberlain vont à leur tour y puiser des recrues pour la TRL. Pour les jeunes conservateurs, la TRL n'est pas sans attrait. De 1903 à 1906, les tournées incessantes de son patron, Chamberlain, donnent lieu à des manifestations monstres qui laissent une forte impression à travers le pays. 413 Le contraste est alors saisissant avec le spectacle qu'offrent alors les habitations de la League, dont la vitalité était quelque peu diminuée en raison de la longue période de pouvoir des conservateurs, et dont le programme de conservatisme traditionnel ne pouvait inspirer la même ferveur que les propositions novatrices et radicales de Chamberlain. De nombreuses habitations finissent d'ailleurs soit par fusionner avec les antennes locales de la TRL, soit par être fermées pour se reconstituer en section de la TRL. Dans ce cas, le Grand Conseil doit veiller à ce que les fonds de la League ne servent pas à alimenter les caisses protectionnistes, et quelques responsables locaux doivent être rappelés à l'ordre et sommés de rendre au Grand Conseil l'argent qui lui revient légitimement. 414
De manière plus préoccupante pour les fortunes de la League, les dirigeants de la TRL ouvrent dès 1904 des sections destinées aux femmes. Comme pour les sections masculines du mouvement protectionniste, il s'agit d'une entreprise délibérée de prise de contrôle de la machine partisane conservatrice. Le succès de ces organisations protectionnistes féminines est considérable, et grève un peu plus les capacités d'expansion de la Primrose League. Dans certaines localités, l'apparition des branches féminines de la TRL sonnent le glas des activités de la Primrose League. C'est le cas par exemple à Lichfield, où le secrétaire provincial de la League voit ses efforts pour redonner vigueur à l'habitation locale contrecarrés par les membres féminines de la TRL, qui s'opposent également à l'émergence de toute autre organisation conservatrice. 415 En 1906, ces associations féminines de la TRL fusionnent avec celles des libéraux unionistes. Puis en 1909, les associations féminines du parti unioniste se joignent à elles pour former la Women's Amalgamated Unionist and Tariff Reform Association. L'attrait de ces organisations pour les femmes repose sur le fait que contrairement à la Primrose League, elles font partie de plein droit du mouvement qui les a initiées. Les femmes qui y participent peuvent donc escompter sur une reconnaissance et une influence autrement plus conséquente que dans le cadre de la Primrose League, dont le statut d'extraterritorialité par rapport au parti exclut les participantes d'une influence même indirecte sur le choix des candidats.
Face à la concurrence effrénée que lui opposent les sections féminines de la TRL, les autorités de la League réagissent en organisant une réunion informelle avec les grandes dames qui militent au sein des diverses associations féminines et unionistes. Diverses suggestions sont étudiées, comme des échanges de documents de propagande entre la Primrose League, les Women's Unionist Associations (WUA) et les Women's Unionist and Tariff Reform Associations. Des réunions communes sont envisagées, ainsi qu'une formation conjointe des membres aux procédures de démarchage électoral. 416
Malgré ces rapprochements, la concurrence entre la League, qui demeure loyale à Balfour, et la mouvance protectionniste est une cause d'affaiblissement pour le mouvement. La TRL et ses sections féminines nuisent particulièrement à la League. Cette rivalité sur le terrain attise l'hostilité des milieux fidèles à la hiérarchie du parti, qui honnissent les agitateurs protectionnistes. Comme le fait observer George Lane-Fox, Vice-Chancelier de la League à son neveu Jack Sandars, secrétaire particulier d'Arthur Balfour :
Dans bien des localités, les gens de la Tariff Reform League tentent de convaincre les femmes de la Primrose League de déserter les habitations et de les embrigader dans ce qu'ils appellent des associations unionistes, mais qui sont en fait contrôlées par les protectionnistes. Il est à présent clair que les partisans de Chamberlain font passer leurs Fiscalités avant la cause de la religion et du pays, et jusqu'à ce qu'ils soient exterminés, il n'y aura plus d'union dans notre grand parti. 417
La " fiscalite " 418 qui atteint le parti, en particulier le groupe parlementaire et les sections locales, est un mal d'autant plus déstabilisant pour des conservateurs divisés sur cette question qu'il leur faut ensemble repousser les assauts libéraux contre l'unionisme victorien. Car, la crise du conservatisme est aussi une crise de l'unionisme victorien, puisque les libéraux mènent une politique destinée à remettre en cause l'enseignement religieux, les prérogatives des Lords, le statut de la propriété terrienne et la tutelle anglaise sur l'Irlande. Or, chacun de ces éléments de la politique libérale de 1905 à 1915 est en discordance avec les principes de la League, qui est amenée à réaffirmer leur pertinence dans un contexte nouveau. De ce fait, au lieu d'être peu à peu éclipsée par le mouvement protectionniste, la League connaît alors un regain de vigueur et bénéficie de l'appui des conservateurs plus préoccupés par la politique libérale que par une éventuelle adoption du protectionnisme comme remède aux problèmes économiques et sociaux du pays. Comment dans ce contexte la Primrose League réactualise-t-elle ses principes de 1883 ?
Si l'irruption du protectionnisme sur la scène politique en 1903 provoque une crise au sein d'un parti conservateur, l'arrivée au pouvoir d'une coalition libérale en 1905 entraîne quant à elle une attaque contre les principes fondateurs du mouvement. En effet, à partir de 1905, l'autonomie irlandaise redevient une priorité politique pour la coalition libérale, qui entend aussi légiférer en matière d'enseignement confessionnel et de réforme constitutionnelle et sociale. Quant aux innovations fiscales introduites par Lloyd George en 1909, elles affectent directement les intérêts matériels de l'aristocratie terrienne, qui constitue l'un des groupes sociaux les plus en vue dans la League. Qui plus est, les réformes sociales des libéraux équivalent à une remise en cause de l'économique politique quiétiste qui avait caractérisé les gouvernements Balfour et Salisbury. Attaqués sur tous les fronts, les principes de la League apparaissent en tout cas comme pertinents aux conservateurs, ce qui permet à la League d'engranger avant-guerre les dividendes des conflits politiques du moment. Car si les principes unionistes sont mis en péril par la politique libérale, cela ne porte en rien préjudice à la Primrose League, qui peut alors apparaître comme l'organisation conservatrice la plus apte à fédérer tous ceux qui entendent s'opposer au radicalisme des réformes libérales d'avant-guerre. Le contexte politique a en effet favorisé la League en mobilisant l'opinion conservatrice sous sa bannière. Mais, à l'époque édouardienne, plus de vingt ans après sa création, comment la League légitime-t-elle sa défense de l'Ulster, des Lords, de la religion et de l'Empire ? Quant à la culture politique propre à la League, au-delà de sa pertinence dans le contexte politique édouardien, elle s'avère en décalage croissant avec les recompositions idéologiques qui affectent alors le parti. Pour la League, cette période est donc paradoxale, puisqu'elle revitalise le mouvement mais elle en rigidifie aussi le discours, qui réactive ses anciens mots d'ordre victoriens, Dieu, la Couronne et l'Empire. Les unionistes, intransigeants dans leur défense de l'Irlande ou des Lords, doivent aussi amorcer une redéfinition de leurs principes. La League, étroitement associée à ces causes perdues, pour les Lords en 1911 et pour l'Irlande en 1913, perpétue le discours unioniste victorien au moment même où il est désavoué par l'électorat, et reformulé par un parti conservateur tenu d'accepter la disparition de deux de ses mots d'ordre centraux à la fin de la période victorienne, la défense de l'Irlande et des Lords. Pour la League, les germes du déclin sont donc déjà présents lors de cette Belle Époque que connaît la League avant-guerre.
Au cours de cette période, le mot d'ordre auquel la League reste fidèle, à savoir l'intégrité de l'Empire, va se trouver mis à mal sur trois fronts.
Tout d'abord, ces années correspondent à une résurgence de la question irlandaise et à sa résolution au prix de conflits, qui ont lieu aussi bien dans l'île qu'au sein d'un parti conservateur qui se rallie progressivement à la nécessité de parvenir à un compromis, à condition que l'Ulster soit épargné par toute rupture de l'Union entre l'Irlande et la Grande-Bretagne.
Ensuite, pour ce qui est du reste de l'Empire, la League est fragilisée par l'apparition de groupes qui militent en faveur d'une politique impériale constructive qui favorise plus concrètement l'unité de l'Empire que l'impérialisme sentimental déployé par la League depuis sa création.
Enfin, avant 1914, les tensions qui apparaissent sur la scène internationale mettent sur le devant de la scène la question des défenses impériales, dont les éventuelles réformes font l'objet d'âpres débats. Les dysfonctionnements militaires et navals apparus lors de la guerre des Boers donnent au sujet un caractère pressant. Or, les milieux radicaux étant notoirement hostiles à tout accroissement des crédits militaires, les conservateurs, et la League en particulier, en viennent à défendre la position opposée après 1905 et l'arrivée de la coalition libérale au pouvoir.
Avant d'évoquer d'une part les difficultés que rencontre la League en raison de la montée en puissance de l'impérialisme constructif que défendent protectionnistes et impérialistes sociaux, et d'autre part le rôle de la League dans les débats sur les défenses impériales, il faut s'arrêter un moment sur les répercussions que la question irlandaise a pu avoir sur le mouvement au cours de ces années.
Car s'il est un sujet auquel la Primrose League est sans conteste associée depuis sa création, c'est bien celui de l'Irlande. Dans les années 1880, la League doit son succès à l'opposition qu'elle représente au Home Rule de Gladstone et des libéraux. Au milieu des années 1890, lorsque les libéraux tentent à nouveau d'accorder plus d'autonomie à l'Irlande, ce sont les militants de la League qui prennent la tête de l'opposition aux projets de Gladstone.
Après 1903, la Primrose League continue donc à produire le même discours intransigeant sur la question irlandaise, le retour au pouvoir des libéraux justifiant une résurgence de l'alarmisme concernant les liens entre l'Angleterre et l'Irlande. Mais dans le contexte édouardien, la League n'abandonne pas non plus sa rhétorique impérialiste. Or, la campagne protectionniste de Chamberlain, en mettant l'accent sur le resserrement des liens commerciaux entre la Grande-Bretagne et ses colonies anglophones, promeut alors une forme d'unité impériale plus volontariste que ce que la League a l'habitude de prêcher. Dans les milieux proches de la League, l'insistance des protectionnistes sur la dimension impériale de leur politique suscite des préoccupations à propos de la question irlandaise, dont on craint qu'elle ne soit occultée par la vision impériale globale déployée par Chamberlain. Certains partisans de la League se montrent soucieux de remettre l'Irlande au coeur des débats, dans un contexte qui voit sir Henry Campbell-Bannerman, le leader libéral, manifester son intention de légiférer à propos de l'Irlande. Ainsi, lady Londonderry, au cours de la campagne électorale de 1905, déclare devant les membres de la Primrose League de Stockton : " Rien ne servirait de parler de resserrer les liens entre la mère patrie et les colonies si l'on venait à perdre l'Irlande, laquelle deviendrait une île hostile dans nos parages ". 419
Avant les élections de 1905, un Précepte du Grand Conseil alerte l'électorat sur les dangers qui pèsent sur l'avenir de l'Irlande. 420 Hormis les intentions radicales en matière de sécularisation de l'enseignement, l'Irlande est le seul sujet sur lequel la Primrose League prend position. Le manifeste publié par la League pour les élections de décembre 1910 adopte un ton plus alarmiste encore :
À l'instigation d'un dictateur irlandais, chef temporaire d'une partie sur-représentée du Royaume Uni, nous voici pour la deuxième fois en une année, entraînés dans une élection générale. Avec le soutien du dollar et, dans une large mesure, avec la contribution financière des ennemis avérés de ce pays, il entend nous imposer un changement fondamental dans la Constitution du pays et de l'Empire. 421
On retrouve là une rhétorique que la League véhicule sans relâche ni modification depuis sa création, mais le fait est que lors de cette nouvelle crise irlandaise, les conservateurs ne font plus preuve de la même cohésion que par le passé. Balfour est peu enclin à se présenter devant l'électorat avec pour seule revendication de résister aux autonomistes irlandais. Bonar Law, son successeur, tente entre 1911 et 1914 de retarder l'inévitable victoire des nationalistes au Parlement, tandis que dans les milieux unionistes, on envisage de recourir à la violence et à l'insubordination au cas où le gouvernement libéral serait tenté d'ignorer le loyalisme des populations d'Ulster. À partir de 1913, des politiciens unionistes contribuent à la création de groupes paramilitaires censés défendre l'Union et l'Ulster. Dans ce contexte, la League fait elle aussi preuve d'une farouche opposition à la fin de l'union avec l'Irlande. Les moyens mis en oeuvre par le mouvement, dont la majorité des membres sont des femmes et des enfants, restent moins discutables que les menées séditieuses dont se rendent alors coupables les unionistes les plus acharnés. 422 La League collabore avec l'Union Defence League, le mouvement lancé par l'un de ses Chanceliers, Walter Long. 423 En 1913, alors qu'une guerre civile paraît imminente en Ulster, le Grand Conseil mobilise le mouvement et appelle ses adhérents à donner refuge aux femmes et aux enfants d'Ulster susceptibles d'être chassés de chez eux par un conflit armé. 424 En février 1914, 247 habitations se sont déclarées prêtes à accorder l'hospitalité aux réfugiés d'Ulster, et plus de £6.000 sont collectés pour subvenir aux besoins éventuels des loyalistes qu'une guerre forcerait à l'exil. 425 Les habitations sont mises à contribution dans le cadre d'une pétition nationale des femmes, qui rassemble deux millions de signature au printemps 1914. 426 Mais à la différence des deux crises précédentes, malgré une mobilisation massive du mouvement, la Primrose League ne parvient pas à faire capoter le troisième projet de loi introduit par les libéraux. En 1914, lorsque le Home Rule Bill devient loi, la League perd ainsi l'une de ses raisons d'être fondatrices.
La League est désormais concurrencée par des formes d'impérialisme plus constructif que ce que le mouvement avait pour habitude de véhiculer. Au début du siècle, quelques grandes dames impérialistes, issues pour la plupart de la Primrose League, fondent d'ailleurs la Victoria League, une organisation destinée à diffuser un savoir détaillé et pratique sur l'Empire et à oeuvrer pour une unité impériale accrue. 427 Certaines d'entre elles, en particulier les plus jeunes, considèrent avec impatience l'impérialisme timide de la League, auquel elles entendent donner un caractère plus militant et plus social. En effet, dans les milieux partisans d'un nouvel impérialisme, l'accent est certes mis sur la nécessaire coopération des contrées de l'Empire entre elles, mais aussi sur la dimension sociale de l'impérialisme. D'après ces nouveaux impérialistes, afin de perpétuer la mission impériale de la Grande-Bretagne, il est impératif d'oeuvrer en faveur d'une amélioration des conditions de vie des classes laborieuses, où se recrutent les futurs défenseurs et habitants de l'Empire. C'est en ce sens aussi que le nouvel impérialisme qui voit le jour après la Guerre des Boers peut être appelé constructif, car dans cette perspective, l'Empire justifie un intérêt accru pour les questions sociales. Il semble en tout cas que la League n'ait jamais à titre officiel propagé de telles conceptions impérialistes et sociales, ce qui explique d'ailleurs pourquoi la Victoria League voit le jour, puisque pour les grandes dames impérialistes qui fondent cette association, il est urgent d'articuler une idéologie impériale à laquelle puisse adhérer l'éventail le plus large de la population. 428
Au même moment, au sujet des défenses impériales, la Primrose League se retrouve là aussi en décalage par rapport à d'autres organisations d'obédience conservatrice. Suite à la Guerre des Boers, les piètres performances de l'armée britannique conduisent certains milieux conservateurs à militer en faveur de l'instauration d'un service national. La National Service League (NSL) est le principal mouvement à appeler à de telles réformes. 429 Parmi les instigateurs de ce mouvement, on compte lord Milner, figure de proue des impérialistes sociaux. La Primrose League coopère peu avec la NSL, dont le programme est incompatible avec l'attachement du mouvement au principe du volontariat. Dans le domaine militaire et naval, la League est en effet représentative d'un conservatisme attaché aux pratiques traditionnelles du pays, et l'idée même d'imposer aux citoyens britanniques l'obligation de revêtir l'uniforme est trop connotée comme étant l'apanage des États continentaux pour que la League puisse souscrire à de tels projets. 430 Au début de la Guerre des Boers, lorsque le corps expéditionnaire britannique est en difficulté, le Grand Conseil réagit en appelant les régiments de volontaires à la rescousse, et en encourageant ses membres à fonder partout dans le pays des clubs de tir afin de diffuser une meilleure connaissance des opérations militaires. 431
En revanche, si la National Service League énonce des propositions étrangères à la tradition conservatrice de la League, la Navy League, qui oeuvre en faveur d'une préservation et d'un renforcement de la suprématie navale de la Grande-Bretagne, constitue une forme de militantisme militariste à laquelle souscrit la Primrose League, qui coopère avec la Navy League. Les deux organisations condamnent de concert le discours anti-navaliste des milieux radicaux. 432 Après l'arrivée au pouvoir de la coalition libérale, en 1905, la Primrose League et la Navy League relaient ensemble le même discours alarmiste en matière navale, à tel point que le public confond parfois les deux organisations. 433 La League met en tout cas de plus en plus l'accent sur les dangers que font peser sur la Royal Navy le gouvernement libéral et sa frange pacifiste. 434 Les membres du mouvement semblent réceptifs vis-à-vis des préoccupations exprimées par les dirigeants de la League à propos de l'avenir de la Royal Navy. Ainsi, en 1912, l'habitation de Hounslow demande à ses membres de souscrire à un fonds destiné à financer un Dreadnought appelé à être stationné en Méditerranée. Le Grand Conseil doit rappeler aux apprentis stratégistes du mouvement que ce type d'action n'est pas dans le domaine de compétence de la League. 435 Mais en matière de défenses impériales, la League n'est pas uniquement rattachée à la Blue Water school, ces partisans d'une stratégie de défense de l'Empire fondée essentiellement sur les forces navales. En effet, la League manifeste un certain intérêt pour les forces terrestres. En 1907, le War Office donne autorisation à la League d'effectuer un reportage photographique à Aldershot afin de préparer un lantern show sur la vie quotidienne des soldats. 436
Avant 1914, la League reste associée à la thématique de l'unité impériale. La réputation du mouvement lui vaut d'être régulièrement sollicité par des militants impérialistes actifs dans les pays membres de l'Empire. En 1905, une association de vétérans de l'armée et de la marine britannique résidant aux États-Unis demande à être affiliée au mouvement, ce à quoi le Grand Conseil s'oppose d'ailleurs, puisqu'il est exclu de fonder une habitation de la League en dehors de l'Empire. Mais il ne s'agit pas là d'un cas isolé, car des propositions similaires sont adressées au Grand Conseil de la part d'admirateurs canadiens de la League. 437 La profusion de telles demandes conduit le Grand Conseil à envisager la création d'une Colonial Affiliation Society, mais le projet avorte, les responsables du mouvement arguant du fait que la League a bien assez à faire en Grande-Bretagne, et que la création d'antennes coloniales pourrait en fait nuire à la League, qui refuse de paraître s'ingérer dans les affaires intérieures des colonies. 438 Toutefois, lorsque Walter Long, Chancelier du mouvement, entame une tournée qui le mène au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande, il se fait accompagner d'un représentant de la League, qui est chargé d'établir des Chapitres de Chevaliers Impériaux. 439 Si la League refuse de fonder des habitations coloniales, mais accepte d'établir de tels Chapitres outre-mer, la raison en est que le recrutement élitiste qui caractérise ces Chapitres est une appréciable source de revenus, et que les Chevaliers Impériaux n'ont pas latitude, à la différence des habitations, de voter des résolutions ou de se constituer en mouvement à caractère politique. La League n'est donc prête à essaimer le sentiment impérial dans les colonies que dans le cadre feutré de ces confréries de notables, et elle se refuse à prendre le risque de s'aliéner les gouvernements coloniaux en autorisant les partisans coloniaux de la League à véhiculer son discours dans le cadre de mouvements politiques.
Parmi les élites du mouvement, on compte par ailleurs d'actifs zélateurs du sentiment impérial, comme Howard Vincent, à qui l'on doit la Howard Vincent Map of the British Empire, publiée pour la première fois en 1873, et rééditée pour la troisième fois en 1905, ou comme Ian Malcolm, rédacteur du Calendar of Empire. Lord Meath, qui est alors l'un des plus ardents propagateurs de l'idée impériale, ne fait quant à lui pas partie de la League, mais il donne l'autorisation à la League de distribuer à ses membres son Empire Catechism. 440 La League aide aussi les organisateurs d'une manifestation programmée à Londres pour 1911, le Festival of Empire and Pageant of London, une série de festivités finalement annulée suite à la mort du roi. Mais avant que cette manifestation d'envergure ne soit annulée, l'événement a été notifié à l'ensemble des habitations par des conférenciers travaillant pour le comité d'organisation du Festival of Empire. Ces derniers ont accompli une tournée des habitations, et des préparatifs avaient déjà commencé dans les habitations londoniennes afin qu'elles prennent part à cette nouvelle célébration publique de l'identité impériale du pays. 441
Si l'Empire continue donc d'avoir une importance cruciale dans la rhétorique et l'action du mouvement, le contexte édouardien contribue en tout cas à fragiliser la posture impériale de la League. 442 Tout d'abord, après la Guerre des Boers, il s'avère que l'attrait de la thématique impériale auprès du public est émoussé par les déconvenues militaires de la Grande-Bretagne. Ensuite, au sein de la mouvance conservatrice, ce conflit a fait naître un type de discours impérialiste et social auquel la League ne souscrit pas à titre officiel. Cette évolution de l'attitude des milieux conservateurs à l'égard de l'Empire contribue à marginaliser le mouvement et la forme d'impérialisme sentimental qu'il véhicule depuis sa fondation.
Après 1905, la League tire les dividendes du retour de la question religieuse et éducative au centre des préoccupations politiques. En effet, lorsque les libéraux reviennent aux affaires, l'un de leurs premiers projets consiste à revenir sur les aides publiques octroyées en 1902 aux écoles confessionnelles, anglicanes et catholiques, par le gouvernement Balfour. Les projets libéraux provoquent une levée de bouclier dont la League tire immédiatement profit. En juin 1906, un Précepte du Grand Conseil dénonce le fait que " le gouvernement n'avait pas reçu pour mandat de spolier 14 000 écoles confessionnelles ni de fouler aux pieds les garanties qui protègent les dotations effectuées par les pieux fondateurs d'institutions scolaires ". D'après le Grand Conseil, la loi proposée par les libéraux - qui finira d'ailleurs par être rejetée par les Lords - viole les principes de liberté civile et religieuse et détruit la seule garantie que l'éducation des enfants des classes laborieuses inclut " ces influences religieuses et morales qui seules peuvent faire d'eux des hommes et des femmes respectables ". 443 Au même moment, une circulaire est envoyée par le Grand Conseil à l'ensemble des pasteurs anglicans pour mobiliser ces derniers contre les projets libéraux. 444 La manoeuvre est couronnée de succès, car dès la fin du mois de juin, le Grand Conseil note avec satisfaction que de nombreux pasteurs ont demandé à la League la permission de créer de nouvelles habitations, tandis que les secrétaires provinciaux font part du regain d'enthousiasme que provoque dans les habitations l'opposition à cette loi. 445
L'autre élément qui permet à la League de témoigner de l'actualité de ses principes religieux intervient lors de la controverse sur le désétablissement de l'Église anglicane galloise. Dans le cadre de cette controverse qui opposent libéraux et conservateurs, la League entend défendre la religion au nom d'une sociabilité rurale mise en danger par l'athéisme radical. Les débats sur le disestablishement de l'Église galloise, qui pour les conservateurs présagent d'un assaut sur l'Église d'Angleterre, sont d'ailleurs l'occasion pour un correspondant de la League de s'alarmer ainsi des projets radicaux : " Songez à ce que deviendraient nos villages une fois privés de vie religieuse, et de ces anciens bâtiments voués à l'adoration du Tout Puissant ". 446
Mais comme on le verra lorsque sera évoquée la position de la League sur la question sociale et à propos de la montée en puissance du travaillisme, au cours de cette période, la défense de la religion se greffe sur le combat de la League contre le socialisme, qui est représenté dans les milieux favorables au mouvement comme un vecteur de propagation de l'irréligion et de l'athéisme.
Pour un mouvement dont l'un des principes est la défense de la constitution britannique, il va sans dire que la crise constitutionnelle qui intervient entre 1909 et 1911 a eu des implications profondes.
Initialement, la volonté du gouvernement libéral d'introduire un budget résolument hostile aux intérêts des propriétaires terriens a eu pour effet de rétablir une certaine unité dans les rangs conservateurs. À la décision de la majorité parlementaire d'imposer ses réformes fiscales, les conservateurs pouvaient opposer l'idée selon laquelle toute l'autorité politique ne résidait pas seule dans les Communes, et que les Lords pouvaient légitimement s'opposer à des réformes qu'ils jugeaient néfastes, en particulier s'agissant du budget proposé par Lloyd George en 1909. Pourtant, le leadership conservateur fait aussi très rapidement le constat que les Lords pouvaient s'avérer être un sérieux handicap, en particulier auprès de l'électorat urbain. Au cours de cette crise, les leaders conservateurs se trouvèrent devant le dilemme suivant : soit défendre l'idée selon laquelle c'était aux Tories de défendre la position des propriétaires terriens dans la constitution, soit se distancer d'une position qu'ils savaient être impopulaire aux yeux de l'électorat. Balfour et Lansdowne, les deux leaders du parti, le premier aux Communes et le second aux Lords, reconnaissaient la nécessité de réformer la Chambre haute, et de redéfinir ses relations avec les Communes. Pour résoudre l'imbroglio entre les Lords et les Communes, Lansdowne était d'ailleurs assez favorable à l'introduction de référendums auprès de l'électorat. 447
La League prend en tout cas fait et cause pour une défense résolue des prérogatives de la Chambre haute. L'intense travail de propagande du mouvement en faveur de la Chambre des lords lui vaut d'être prise à tort, près de dix ans plus tard, pour " une sorte de groupe de pression lié à la Chambre des lords ". 448
Peu de temps après l'arrivée au pouvoir des libéraux, la League recommence à diffuser auprès de ses membres des brochures de propagande vantant la Chambre des lords. 449 De même, le budget de 1909, qui prévoit l'augmentation de la fiscalité spécifique à la propriété terrienne et aux droits de succession, est vigoureusement combattu. La League tente de faire valoir le fait que les réformes introduites par le Chancelier de l'Échiquier Lloyd George vont affecter l'ensemble des classes sociales, et une circulaire est adressée à l'ensemble des habitations pour jauger l'opinion conservatrice sur ces mesures. 450 En 1910, la League prend fait et cause pour les Lords désireux de résister au gouvernement libéral. Le Grand Conseil rappelle alors à ses membres que " la Chambre des lords est une partie intégrante de la Constitution et essentielle dans le maintien des libertés du peuple ". 451 Une fois cette défense de l'institution des Lords désavouée à deux reprises par l'électorat en 1910, la League continue de condamner le gouvernement et de dénoncer " son intention avouée de créer un système de gouvernement unicaméral afin de forcer l'adoption de vagues mesures révolutionnaires auxquelles le peuple n'a jamais donné son assentiment ". 452
Mais les réformes fiscales de Lloyd George ont aussi pour effet de ranger une partie de l'aristocratie derrière la bannière protectionniste, puisque certains des grands propriétaires terriens finissent par concevoir un recours au protectionnisme comme la seule alternative fiscale aux projets radicaux. Tout en renforçant le statut de la League en tant qu'opposant à la politique radicale, la controverse suscitée par le budget de 1909 contribue aussi à renforcer la section du parti combattue par la League en faisant désormais bénéficier les protectionnistes d'un soutien accru de la part des milieux aristocratiques. 453
Quant au loyalisme monarchique de la League, il est lui aussi affecté par la crise constitutionnelle de 1911. En effet, à cette occasion, le souverain adopte une attitude de stricte neutralité, et consent même à l'éventualité de créer des pairs libéraux afin d'entamer la majorité dont disposent les conservateurs aux Lords. C'est d'ailleurs cette manoeuvre qui contraint les conservateurs à accepter l'inéluctable amputation du veto des Lords. Certes, les discours anti-monarchistes que produisent parfois les socialistes permettent à la League de s'ériger en rempart contre le prétendu républicanisme de ces milieux, mais plus encore que dans les années 1880, la League ne peut pas tabler sur son loyalisme pour susciter l'enthousiasme et l'adhésion du public. L'anti-monarchisme radical est alors anecdotique, et ne revêt pas le statut d'un courant suffisamment cohérent et populaire pour véritablement mettre en danger l'institution royale. 454
En ce qui concerne la constitutionnalisme de la League, la période édouardienne correspond donc à un désaveu des principes du mouvement. Si la monarchie ressort de la crise édouardienne consolidée dans sa position de neutralité politique, il n'en va pas de même pour l'aristocratie des Lords, qui prétendent se situer eux aussi sur le terrain de la neutralité politique. Avant 1914, l'élément aristocratique de la constitution est donc réformé, ce qui prive là aussi la League de l'un de ses principes fondateurs.
Pendant sa deuxième période d'existence, la League va rester fidèle à ce que Ewen Green a dénommé le " quiétisme salisburien " en matière de réforme sociale. Un décalage s'opère alors entre la League et certains milieux conservateurs favorables à une politique sociale volontariste. De nombreux conservateurs sont en effet conscients que les propositions libérales dans le domaine fiscal et social exercent un attrait indéniable auprès de la population. La nécessité pour les conservateurs de contrecarrer les promesses libérales en matière de temps de travail, de protection sociale et d'assurance des travailleurs devient un impératif pressant pour regagner les faveurs de l'électorat. 455 Quelles sont alors les propositions conservatrices en matière de réforme sociale ? Chez les protectionnistes, le recours à des tarifs plus élevés est souvent justifié comme le plus sûr moyen de financer un système de retraite. Un autre groupuscule conservateur, l'Unionist Social Reform Committee, qui rassemble des parlementaires chargés de formuler des propositions dans le domaine social, se déclare favorable à un salaire minimum pour les ouvriers agricoles. Mais tandis que le parti conservateur amorce une conversion à une politique sociale volontariste et tente de définir un étatisme à caractère conservateur, les instances de la Primrose League demeurent quant à elles peu préoccupées par ces questions. La manière dont de nombreux membres de la League abordent ces questions est inspirée par une attitude très circonspecte vis-à-vis du rôle que l'État et le législateur peuvent jouer en matière de travail et de protection sociale. Les nouvelles méthodes d'assistance sociale que prônent les successeurs du COS ont peu d'effet sur la League, qui s'en remet à une vision de la pauvreté qui place les indigents en face de leurs responsabilités.
Un projet qui voit le jour en 1905 est symptomatique de l'immobilisme de la Primrose League sur les questions sociales. En juillet 1905, E. J. Howell écrit au Grand Conseil pour suggérer la création d'une "National Primrose League Thrift Association". Pour étayer ses propositions, Howell établit un constat peu flatteur sur les populations ouvrières britanniques que le Grand Conseil est loin de récuser, tant il est proche des positions des responsables du mouvement. D'après Howell, " notre peuple est le plus imprévoyant et le plus gaspilleur de toutes les nations civilisées ". Pour remédier à cela, Howell envisage de démarcher les membres de la League les moins aisés pour les faire participer à un fonds d'épargne. " Le seul véritable secret de l'assistance aux indigents est de les faire contribuer à améliorer leur propre condition ", conclut Howell, qui assure les dirigeants de la League de la congruence de ses projets avec les principes affichés par la League, et des bénéfices qu'elle pourrait en tirer : " Le rapport entre l'épargne et les principes de la League est évident. La possession d'un modeste capital éveille des instincts conservateurs chez l'ouvrier ce qui étend considérablement l'assise sociale où puiser une vaste armée de recrues pour la League ". 456 Au sein de la League, plutôt que d'envisager de nouvelles attributions pour l'État, on préfère mettre l'accent sur les responsabilités du travailleur, qui doit recourir à l'épargne, et à celles des individus plus aisés, qui sont tenus de pratiquer la philanthropie avec discernement. 457
Avant le début du vingtième siècle, la League s'était déjà associée à un discours de préservation de la propriété. Dès les années 1880, la vindicte du mouvement avait été excitée par les mesures taxées de confiscatoires qu'envisageaient alors les radicaux, en particulier la fameuse promesse de Chamberlain de mettre à la disposition des ouvriers agricoles trois acres et une vache. Le premier journal du mouvement, le Primrose Record, avait d'ailleurs défini comme la " Trinité " de la League la défense de la religion, l'intégrité de la Couronne, mais aussi les droits de la propriété, dont il s'agissait d'affirmer l'importance contre " l'Apôtre du Vol, Mr Chamberlain ", tandis que les réformes agraires promises par les radicaux étaient assimilées à une infraction contre le Sixième Commandement. 458
Mais ce n'est qu'à partir de 1906 que la League va entreprendre une campagne plus systématique de dénigrement des principes socialistes. Si cette année constitue un tournant dans le discours de la League sur le socialisme, c'est en raison des succès qu'enregistrent alors les candidats travaillistes aux élections générales. Jusqu'en 1906, la League ne s'était jamais associée aux travaux de la Liberty and Property Defence League, organisation conservatrice qui se chargeait de combattre le socialisme dans sa forme municipale. La Liberty and Property Defence League regroupe alors les éléments du parti conservateur les plus attachés à un individualisme rigoureux, qui exclut tout aménagement des principes unionistes à la moindre pratique collectiviste, que ce soit au niveau municipal ou national. 459 Or cette même année, le Literature Committee de la League passe commande de brochures anti-socialistes auprès de cette organisation. 460 Il faut remarquer que la stratégie polémique de la League ressemble à celle employée à l'encontre de ses adversaires libéraux, qu'elle désigne systématiquement sous le nom de radicaux. Il en va de même pour les travaillistes, auquel la propagande de la League refuse cette appellation, lui préférant le terme de socialiste. Pour la League, l'intérêt d'une telle démarche est bien sûr à situer dans la méfiance que l'électorat est susceptible de ressentir vis-à-vis d'un mouvement politique dont les origines idéologiques et les principaux représentants politiques se trouvent sur le Continent. 461
À partir de 1906, donc, les tracts et brochures anti-socialistes se font de plus en plus nombreux dans la propagande que la League met à la disposition de ses habitations. On peut signaler, parmi les nombreux titres diffusés par la League What Lord Milner says about Socialism 462 , Weak Spots in Socialism, ou bien The Working-Man's Peril 463 . La question du socialisme intéresse grandement les membres de la League, qui sont avides de courtes brochures ayant trait à ce nouveau mouvement politique. 464 En 1908, le Grand Conseil produit des tracts illustrés sur les " Faussetés Socialistes ". 465 La montée en puissance du socialisme est l'occasion pour la League de redécouvrir la nécessité de donner la parole aux milieux ouvriers, et certains de ses tracts, comme Notes on Socialism by a Working Man, se présentent comme des avertissements de la part de modestes travailleurs à l'intention de leurs camarades tentés par les promesses travaillistes. 466 Comme l'indique le slogan "Socialism Denies Liberty", que le Grand Conseil fait apposer sur les bannières qui décorent les salles où se tiennent ses conférences, la League s'attache aussi à montrer le socialisme comme une entreprise d'enrégimentement de la société britannique, qui s'avère incompatible avec la tradition de respect des libertés publiques, religieuses et civiles que la littérature de la League affirme être l'héritage historique dont bénéficie le citoyen britannique.
Mais c'est la défense de la religion qui constitue le levier le plus fréquemment employé par la League dans son combat conte le socialisme, comme en atteste le pamphlet Christianity and Socialism, diffusé à 80 000 exemplaires en 1907, une brochure très demandée dans les habitations d'après le Literature Committee. 467 La League dénonce le socialisme comme une forme de matérialisme et comme un instrument de désagrégation de la religiosité populaire. C'est là une des critiques que la League, en tant que mouvement fondé sur la défense de la religion, peut le plus légitimement employer, ce qu'elle fait d'ailleurs à loisir, comme en atteste la diffusion quelques années plus tard d'un opuscule similaire, Socialism and Irreligion. 468
En octobre 1907, des délégués de la Primrose League prennent part à une réunion convoquée par la London Municipal Society, groupe de contribuables métropolitains qui sert de bras armé du conservatisme londonien lors des élections au London County Council, et dont les membres sont de longue date des dénonciateurs du socialisme municipal pratiqué par la majorité réformiste qui détient les autorités locales de Londres depuis leur création en 1889. L'objet de cette réunion est de discuter des méthodes les plus aptes à contrecarrer la progression du socialisme. 469 Les délégués qui y participent prennent la décision de fonder l'Anti-Socialist Union, dont la vocation est de combattre le socialisme sans pour autant verser dans les excès individualistes de la Liberty and Property Defence League, dont les positions intransigeantes sont récusées.
Il semble bien, à en juger par la profusion de documents de propagande employés par la League pour combattre le socialisme, qu'elle ait rempli le rôle de contradicteur des projets collectivistes du parti travailliste avec plus d'ampleur encore que l'Anti-Socialist Union, l'officine conservatrice spécifiquement créée pour cette mission, mais dont les réseaux dans le pays et les moyens financiers sont nettement plus restreints que ceux de la Primrose League. 470 Au sein de la League, quelques personnalités, dont lady Jersey et lady Hardman, veillent à assurer une coopération entre les deux mouvements. La League rejette par exemple une proposition de meetings anti-socialistes en plein air à Marble Arch, car l'Anti-Socialist Union occupe déjà le terrain. 471 Les dames de la League sont particulièrement intéressées par les implications du socialisme sur la famille et sur la religion, que ce mouvement politique est censé devoir désagréger. On voit ici que le travail de la League avant-guerre est précurseur de la rhétorique anti-travailliste que déploie le parti conservateur après guerre pour mettre en garde l'électorat féminin contre les dangers que fait peser le travaillisme sur leur vie quotidienne et sur leur foi, à savoir une supposée collectivisation des femmes et des enfants, et un athéisme semblable aux pratiques anti-cléricales des bolcheviques. 472
En 1907, à la faveur de nouvelles victoires travaillistes lors d'élections partielles, la League redouble d'efforts de propagande pour dénoncer les principes socialistes. Aux agents itinérants de la League, le Grand Conseil suggère de cantonner leurs remarques à la question du socialisme, au détriment des présentations plus générales sur le contexte politique immédiat que ces derniers ont pour coutume de faire lors de leurs visites dans les habitations. 473 Il leur est aussi demandé de faire parvenir aux instances centrales du mouvement des comptes-rendus détaillés sur le travail des agents socialistes et sur la progression de leurs idées dans les diverses circonscriptions du pays. 474 Des souscriptions spécifiquement destinées à financer ce nouveau travail de propagande sont alors lancées.
Un effort tout particulier et urgent s'impose, dans l'East End surtout, pour faire front avec détermination contre l'active propagande socialiste qui se répand à travers le pays. (...) Le seul remède à ce mal consiste à prendre le contre-pied de cette propagande, car l'électeur est une proie facile pour les socialistes parce qu'il se retrouve désarmé sur un terrain qui lui est totalement inconnu,
explique le Grand Conseil pour justifier son appel à la générosité de ses bâilleurs de fonds. 475 Pour combattre le succès grandissant du travaillisme, des tentatives de reconquête des milieux professionnels sont ici ou là entreprises. En 1908, des conservateurs employés au Central Telegraph Office décident de fonder une habitation de la League sur leur lieu de travail, de façon à ne pas être en reste avec une autre organisation nouvellement créée, la Pioneer Socialist League. Mais les autorités de tutelle des Postes refuse de donner leur accord à l'établissement de l'habitation en question, tandis que la Pioneer Socialist League est quant à elle autorisée à poursuivre ses travaux. Mis au courant du problème, le Grand Conseil se saisit de la question, et demande des éclaircissements au Post-Master General, membre du gouvernement libéral. Ce dernier fait alors valoir que contrairement à la Primrose League, il n'y a rien dans le programme de la Pioneer Socialist League qui puisse l'associer avec un parti politique en particulier. 476 Loin d'accepter ces explications, le Grand Conseil revient à la charge, et fait remarquer que la Pioneer Socialist League rappelle à ses membres qu'il est de leur devoir d'apporter leur contribution aux caisses socialistes. 477 En avril 1908, un compromis est trouvé : l'idée de créer une habitation de la League au Central Telegraph Office est abandonnée, et à la place voit le jour une Constitutional Society, organisation dont l'appellation suscite moins de méfiance que la Primrose League. 478
La virulence de l'anti-socialisme de la League n'est pas du goût de l'ensemble des membres du mouvement, qui s'inquiètent des retombées que ce type de discours peut avoir sur les milieux populaires. En mars 1910, un débat oppose à ce sujet Miss Balfour à lady Hardman, qui oeuvre au sein du mouvement pour une dénonciation sans compromis du socialisme. Miss Balfour quant à elle est favorable à une attitude plus circonspecte sur la question du socialisme, dont l'ensemble des postulats ne lui paraît pas devoir être réfuté. Miss Balfour est sans doute représentative de ce segment du parti qui prend alors conscience que la seule dénonciation du socialisme ne suffira pas à assurer un regain de popularité des conservateurs dans l'électorat. D'après ces conservateurs réformistes, il est plus judicieux de s'inspirer de certains préceptes socialistes et de les adapter à un programme de réforme conservateur. Au sein du parti, l'émergence de l'Unionist Social Reform Committee témoigne de cette réévaluation du rôle que l'État peut jouer dans la résolution des problèmes sociaux. Loin d'être en contradiction avec les principes conservateurs, les conservateurs qui adoptent cette attitude peuvent se prévaloir d'antécédents prestigieux dans l'histoire du parti, à commencer par la politique sociale de Disraeli lui-même, ou alors le torysme radical des années 1840, défendus par des personnages comme Ashley, Oastler ou Sadler, qui combattent alors le libéralisme et l'utilitarisme du fait de la désagrégation sociale à laquelle ils associent ces théories. À en juger toutefois par l'importance du discours anti-socialiste de la League après 1918, ces voix discordantes ne se sont guère imposées dans les cénacles de la League.
Après-guerre, l'anti-socialisme de la League se heurte à un obstacle majeur. Au cours de la guerre, en effet, conservateurs et libéraux ont dû recourir aux méthodes du " socialisme de guerre ", qui a nécessité un contrôle accru de l'État sur l'économie britannique. 479 Si rien dans la conduite de la guerre par la coalition ne semble éveiller l'hostilité de la League, après-guerre le mouvement va commencer à critiquer le contrôle étatique qui continue de s'exercer sur l'économie. L'antipathie de la League vis-à-vis de la coalition se manifeste tout d'abord dans la campagne qu'elle lance en juillet 1919 contre la nationalisation de l'économie. 480 En dépit de la présence de conservateurs au gouvernement, la League attaque la politique gouvernementale, qui perpétue le contrôle de l'économie par les agents de l'État, et milite pour une restauration de l'autonomie du secteur privé. L'habitation galloise de Welshpool réclame par exemple l'abolition du Land Valuation Department dirigé par Austen Chamberlain, membre conservateur de la coalition, et appelle le gouvernement à cesser de contrôler le marché des matériaux de construction, de manière à ce que les maisons puissent être construites à des prix raisonnables. 481
Mais cette nouvelle campagne anti-étatique n'est pas uniquement dirigée contre le gouvernement en place. Du fait de la progression du vote travailliste aux élections de 1918, et de l'inscription de la nationalisation de certains pans de l'économie dans le programme du parti, la League continue ainsi de combattre ses ennemis socialistes d'avant-guerre. Cette résurgence de l'anti-socialisme au sein de la League doit donc beaucoup aussi au ton plus revendicatif du mouvement travailliste, qui d'après le Grand Conseil ne se contente comme avant-guerre d'appeler à une amélioration des conditions de travail, mais à une nationalisation de l'économie. Explicitement associé à l'internationalisme bolchevique, le travaillisme, par l'intermédiaire des syndicats, fait d'après les instances de la League peser une grave menace sur la démocratie et les institutions britanniques : " En recourant à l'action directe, ils vont paralyser la vie industrielle du pays, rendant ainsi nulles et non avenues les décisions des instances constitutionnelles légitimes du Royaume ". 482 Lors des grèves de 1919, un appel est lancé à l'ensemble des membres du mouvement pour leur demander de faire fonctionner les services publics et vaincre ce que les Grands Conseillers dénomment une " attaque contre la communauté, qui, si on la laissait réussir, paralyserait l'industrie et infligerait des souffrances inouïes à la nation ". 483
Suite à la Révolution russe, la League est par ailleurs l'une des organisations les plus zélées dans la dénonciation du bolchevisme. Le Grand Conseil apporte par exemple son soutien à lord Deerhurst, qui est dirigeant des instances de la League dans le Worcestershire, à l'occasion des réunions anti-bolcheviques organisées par ce dernier. 484 L'émergence du bolchevisme offre à la League une arme redoutable pour jeter le discrédit sur le mouvement ouvrier britannique, accusé de collusions avec ses comparses soviétiques.
Dans l'immédiat après-guerre, certains députés fidèles à la League compte redéfinir le mouvement d'abord et avant tout comme un groupe de pression anti-bolchevique. " La Primrose League est par-dessus tout une organisation anti-bolchevique. Le bolchevisme vise la destruction de tout ce que la League incarne ", comme le déclare le député C. B. Edgar dans le pamphlet The Future of the Primrose League. 485 Au cours de l'hiver 1920, la League consacre plusieurs conférences à Londres aux conditions de vie en Russie soviétique. Ces conférences rencontrent un tel succès d'efficacité telle en termes de propagande que la League commande un spectacle de lanterne magique consacré aux exactions communistes en Russie. 486
L'héritage de Disraeli se manifeste à nouveau au sein de la League. L'insistance de ce dernier sur la nécessaire réconciliation des Deux Nations permet à certains membres du Grand Conseil de récuser toute opposition stérile au travaillisme, et d'appeler à une politique d'union nationale. La résolution suivante témoigne de ce souci d'apaisement des tensions sociales, et blâme l'attitude irresponsable des dirigeants de la coalition, coupables d'après le Grand Conseil d'attiser les divisions :
Considérant que la Primrose League a toujours estimé possible d'agir en harmonie avec toutes les classes de la société, les déclarations émanant de politiciens et de journaux à propos de la nécessité de s'unir contre le mouvement ouvrier devraient être publiquement contredites dans la presse et les programmes du parti et une politique active devrait être mise sur pied par une direction compétente pour réconcilier les intérêts de tous les citoyens de ce pays. 487
Si le Grand Conseil réagit de la sorte, c'est pour dénoncer les projets de fusion entre conservateurs et libéraux que les partisans de la coalition au pouvoir appellent de leurs voeux afin de résister efficacement au vote travailliste. Or, compte tenu de l'hostilité de la League à l'égard de la coalition, de Lloyd George et des libéraux, la League peut se prémunir de sa traditionnelle rhétorique d'union sociale pour révoquer l'éventualité d'une telle alliance anti-travailliste, qui associerait définitivement les conservateurs à des alliés libéraux auxquels la League s'oppose.
C'est en quelque sorte l'oeuvre politique de Stanley Baldwin, qui prendra la tête du parti après la chute de la coalition, qui se trouve ici préfiguré par la résolution du Grand Conseil. Pour Baldwin, il s'agit en effet de restaurer l'indépendance du parti et de le débarrasser de ses partenaires de la coalition, tout en articulant un conservatisme présenté comme national et réparateur des divisions sociales attisées par les travaillistes. Pour autant, comme on le verra dans la présentation de la période suivante, les relations entre la Primrose League et ce tenant du conservatisme disraélien qu'était Baldwin n'ont pas toujours été des plus cordiales. En effet, le Grand Maître de la Primrose League que deviendra Baldwin en 1923 va souvent se trouver en porte-à-faux avec l'anti-socialisme et l'impérialisme que continuera de revendiquer la League dans l'entre-deux-guerres.
Ni la guerre, ni la participation des conservateurs n'ont mis un terme à la crise du conservatisme qu'on vient d'évoquer à travers les divisions suscitées par la réforme fiscale. Au contraire, l'entrée des conservateurs dans le gouvernement de coalition dirigé par le radical Lloyd George va perpétuer et accentuer les dissensions au sein du parti. Toutes les familles conservatrices précédemment définies vont faire leur entrée au gouvernement en 1916, avec Walter Long et Curzon pour les traditionalistes, Milner et Kerr pour les impérialistes sociaux, et Bonar Law pour le camp protectionniste. Mais loin d'apaiser les querelles entre les diverses factions du parti, cette expérience gouvernementale va avoir pour effet de dissocier graduellement l'establishment des backbenchers et des sections locales.
Très rapidement, l'aventure de la coalition déplaît aux militants conservateurs, moins prompts à oublier le radicalisme de Lloyd George que leurs dirigeants, qui bénéficient de postes ministériels. Le mécontentement de la base conservatrice est justifié par divers facteurs qui les uns après les autres s'accumulent. Tout d'abord, la volonté de Lloyd George de régler une fois pour toutes le problème irlandais lui vaut l'opposition des unionistes les plus convaincus. Puis ce sont les conservateurs religieux qui lui reprochent la réouverture de la question du désétablissement de l'Église anglicane galloise. La coalition, et la personne de Lloyd George en particulier, se rendent de plus en plus impopulaires auprès de l'électorat conservateur en raison des allégations de corruption qui ternissent la réputation du politicien gallois. Enfin, l'armistice de 1918 ne met pas un frein à l'augmentation des impôts ni à celle des dépenses gouvernementales. Dans les milieux conservateurs, Lloyd George se voit donc taxer d'irresponsabilité financière. Tous ces griefs vont contribuer à le discréditer aux yeux de la base conservatrice, et à fragiliser la position de ceux au sein du parti qui souhaitent la poursuite de l'alliance avec Lloyd George. Cette tension va culminer en 1922, lorsque les backbenchers conservateurs vont décider de se défaire de la tutelle de Lloyd George et de répudier la stratégie de leur dirigeant d'alors, Austen Chamberlain, qui avec quelques autres membres du gouvernement de coalition souhaite en perpétuer l'existence et même fusionner le parti avec les partisans de Lloyd George. Ce n'est qu'une fois Lloyd George renversé et ses alliés au sein du parti mis sur la touche que le parti va finalement regagner une certaine unité qui lui avait fait défaut depuis 1903.
Dès 1916, des membres individuels de la League et certaines habitations demandent au Grand Conseil si le temps n'est pas venu pour la League de recouvrer le statut non-partisan qu'elle avait eu auparavant. Soucieux de ne pas provoquer de controverse, le Grand Conseil estime alors que le moment est inopportun. 488 En octobre 1917, l'habitation de Bournemouth vote une résolution similaire, appelant à mettre un terme à la subordination de la League aux instances du parti. 489 En réponse à ce type de suggestion, le Grand Conseil promet en 1918 d'organiser un référendum auprès de l'ensemble des habitations. Ce référendum n'a jamais eu lieu, mais en janvier 1919, le Grand Conseil débat à nouveau sur la question de l'indépendance du mouvement vis-à-vis du parti. Le contexte est d'autant plus favorable à une telle décision que le gouvernement de coalition, avec l'aval d'une majorité des députés unionistes, vient de procéder à une résolution du problème irlandais qui hérisse les susceptibilités unionistes au sein de la Primrose League. " Nos soi-disant chefs politiques ont humblement abandonné toute opposition à l'autonomie irlandaise et la Primrose League les a humblement soutenus ", commente auprès du Grand Conseil un membre de la League pour le moins désappointé. 490 Reginald Bennett, Vice-Chancelier de la League, répond à ce militant déçu que la Primrose League n'a en rien changé sa position à propos de l'autonomie irlandaise, à laquelle elle s'est opposé vigoureusement jusqu'à ce que le projet de loi libéral ne soit placé sur le Statute Book à Westminster, mais que dans les circonstances du moment, la League considérait que l'intérêt national était mieux servi si elle concentrait son énergie sur le travail patriotique nécessité par la guerre. 491
C'est pourquoi, lorsque la question de l'indépendance du mouvement est débattue au Grand Conseil au début de l'année 1919, certains des membres de ce comité directeur sont d'avis que " les principes de la League garantissent toujours qu'elle soutiendra le parti de la stabilité, de l'ordre et de la fidélité à note vieille constitution ", et que pour le moment " il n'est aucun parti qu'on puisse exclusivement et en toute rectitude décrire comme le parti unioniste". 492
Dès lors, les relations entre la League et le gouvernement de coalition se détériorent progressivement. La League sert alors aux conservateurs hostiles à Lloyd George et à ses alliés conservateurs de tribune d'où vilipender la politique de la coalition. En octobre 1919, la propagande publiée par la League se concentre sur la perpétuation du contrôle de l'économie par l'État, que le gouvernement ne semble pas être prêt à abandonner. Source d'inefficacité, de renchérissement des denrées et d'intrigue politique, le contrôle étatique de l'économie est vivement dénoncé dans ces documents de propagande. 493 En décembre 1919, le Grand Conseil vote une motion de censure contre la politique financière du gouvernement, qui d'après les membres du Grand Conseil est mal avisé lorsqu'il décide de payer les dépenses croissantes en recourant à l'emprunt. Le Grand Conseil décide aussi d'encourager les habitations à retirer leur appui aux candidats qui ne seraient pas disposés à affirmer leur opposition à la politique de dépassement budgétaire que pratique alors le gouvernement de coalition. 494
Dans une large mesure, l'opposition de la League à la Coalition reflète plus généralement l'hostilité croissante des milieux conservateurs à l'égard de cette expérience gouvernementale. 495 Le discours anti-coalitionniste de la League a en effet des affinités avec d'autres groupuscules qui contestent au seul parti unioniste le droit de présenter l'opinion conservatrice du pays. Le National Party, créé par l'ancien Confédéré Page-Croft, recrute d'ailleurs parmi les membres de la League pour dénoncer la politique irlandaise du gouvernement. 496 De nombreux activistes de la League opèrent aussi au sein de la Middle Class Union, un organisme qui condamne la politique fiscale de la Coalition et fédère les contribuables et les petits épargnants qui s'estiment lésés par l'augmentation des impôts que doivent pratiquer les autorités en place au cours de la guerre et des premières années qui suivent le conflit.
Mais si la Primrose League reflète l'attitude de la base conservatrice, et qu'elle se montre hostile à l'idée d'une fusion entre les conservateurs et les libéraux proches de Lloyd George, elle n'a pas le pouvoir d'influer sur la perpétuation de la coalition. Toutefois, comme les sections locales du parti se mettent elles aussi à mener campagne contre la perpétuation de cette expérience gouvernementale avec Lloyd George, le sort de la coalition est scellé en 1922, lorsque Bonar Law et le parti se présentent sans les partisans de Lloyd George devant les électeurs.
L'impact de la crise du conservatisme sur la League se reflète dans le profil social de ses élites. Avant 1903, appartenir au Grand Conseil n'est pas le gage d'un positionnement défini au sein du parti, et un poste de Grand Conseiller est surtout l'apanage des élites sociales et aristocratiques du parti, sans pour autant que cet état de fait ne colore la League d'une teinte conservatrice particulière. Mais après 1903, les divisions introduites par Chamberlain dans les rangs conservateurs changent la donne. En 1906, la majorité des parlementaires conservateurs soutient Chamberlain contre Balfour, et ceux qui restent fidèles au chef légitime du parti trouvent refuge à la Primrose League. Après 1906, l'appartenance au Grand Conseil devient donc un véritable marqueur politique pour les députés concernés, contrairement aux vingt premières années du mouvement, lorsque la League rassemblait la plupart des conservateurs.
C'est pourquoi il paraît justifié d'observer en détail le profil social des Grands Conseillers appartenant aussi au groupe parlementaire conservateur, de manière à faire apparaître le décalage entre les partisans de la League et le reste du parti. De cette façon, on compte faire apparaître les types de milieux conservateurs qui se rallient soit au protectionnisme radical de la TRL, soit à l'unionisme quiétiste et traditionaliste qu'incarne Balfour jusque 1911, puis après lui Walter Long, chef de file des opposants à Chamberlain père et fils après cette date.
Pour établir quel type d'élites conservatrices s'avère fidèles à la League, on a procédé à un relevé des données biographiques des parlementaires membres du Grand Conseil, puis on a comparé les informations obtenues avec le profil de l'ensemble du groupe parlementaire conservateur. L'objectif de cette démarche est de faire apparaître d'une part les caractéristiques sociales des Grands Conseillers, et d'autre part de les contraster avec le profil de l'ensemble des députés conservateurs.
Tableau 6. Comparaison entre l'ensemble du groupe parlementaire conservateur entre 1906 et 1918 et le groupe des parlementaires membres du Grand Conseil de la Primrose League, 1903-1922
| Députés conservateurs, 1906-1918 | Députés conservateurs membres du Grand Conseil, 1903-1922 | |
| Eton | 30,25% | 35,6% |
| Harrow | 8,5% | 7,12% |
| Autre public school | 28,5% | 34,6% |
| Ensemble des députés issus d'une public school | 67,25% | 77,32% |
| Oxford | 28% | 33,82% |
| Cambridge | 15,75% | 26,7% |
| Autre université | 10,5% | 3,56% |
| Ensemble des députés diplômés d'une université | 54,25% | 64,08% |
| Propriétaires terriens 497 | 24,25% | 26,7% |
| Militairesa | 12,25% | 24,92% |
| Professions libéralesa | 31,5% | 29,48% |
| Industrie et commercea | 32% | 17,8% |
| Membres du Carlton | 74,76% | |
| Justices of the Peace | 37,05%b | 56,96% |
| Deputy Lieutenants | 23,58%b | 39,16% |
Sources : Minutes du Grand Conseil, 1903-1922 ; Who was Who on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995) ; Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on Annual Volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 2, 1886-1918 (Brighton: Harvester, 1978) ; vol. 3, 1919-1945 (Brighton: Harvester, 1979) ; Anthony Seldon et Stuart Ball (eds.), Conservative Century. The Conservative Party since 1900 (Oxford: Oxford UP, 1994) 147, 150.
Il apparaît clairement d'après le Tableau 6 que les Grands Conseillers présentent un profil social différent du reste du groupe parlementaire. De toute évidence, la Primrose League semble attirer les membres des élites sociales les plus établies. En témoigne la forte proportion d'anciens d'Eton et de Harrow, et plus généralement la proportion plus élevée d'anciens élèves de public schools. Le décalage observé en matière scolaire se répète d'ailleurs si l'on considère à présent la carrière universitaire des membres du Grand Conseil, qui sont plus souvent détenteurs de diplômes d'Oxbridge que le reste du groupe parlementaire. Comparé au reste du groupe parlementaire, une part très limitée de Grands Conseillers a été formée ailleurs qu'à Oxbridge. Qui plus est, chez les Grands Conseillers, la proportion très forte de membres du Carlton témoigne aussi du fait que les dirigeants de la League sont souvent des personnes socialement reconnues. Rappelons ici que tous les députés conservateurs n'appartiennent pas à cette institution, qui est alors réservée aux conservateurs jouissant d'un certain prestige social. Enfin, la proportion supérieure de Justices of the Peace et de Deputy Lieutenants souligne un peu plus encore le caractère aristocratique du Grand Conseil. En effet, comme jusque 1911 ce sont les magnats locaux de l'aristocratie qui détiennent le pouvoir de nommer les Justices of the Peace et les Deputy Lieutenants, le fait que les membres du Grand Conseil aient, plus souvent que le reste de leurs collègues conservateurs, détenu de telles fonctions témoigne là aussi des affinités entre les cercles dirigeants de la League et la noblesse.
En termes socioprofessionnels, comparé à l'ensemble du groupe parlementaire, on remarque la proportion plus élevée de propriétaires terriens et de membres des professions libérales, en particulier des solicitors, proches des milieux aristocratiques en raison de leur participation aux transactions foncières. Plus encore que le parti en lui-même, la Primrose League accueille donc en son sein les élites traditionnelles du parti, qu'elles soient issues des milieux aristocratiques ou judiciaires. Ensuite, plus encore que le groupe parlementaire, la League semble aussi être une institution investie par les militaires, ce qui est l'un des corollaires de l'emprise des milieux aristocratiques sur le mouvement, car la noblesse est alors une pourvoyeuse privilégiée d'officiers, qu'il s'agisse de troupes régulières ou de régiments auxiliaires telles que les Volontaires ou la yeomanry. Enfin, et c'est là sans doute le facteur le plus à même de témoigner du rôle de la League comme fédératrice du conservatisme traditionaliste, le décalage le plus frappant entre les députés dirigeants de la League et l'ensemble du groupe parlementaire a trait à la part nettement inférieure de Grands Conseillers actifs dans les milieux de l'industrie et du commerce. La Primrose League attire donc d'abord et avant tout les élites traditionnelles du pays, tandis que les nouvelles élites conservatrices issues des milieux d'affaires qui apparaissent alors sont réduites à une portion congrue au sein du mouvement. 499 Or, ceci distingue nettement la League du reste des milieux conservateurs, qui attirent de plus en plus de professionnels du commerce et de l'industrie. Dans une large mesure, le conflit qui oppose les partisans de Balfour à ceux de Chamberlain peut donc être conçu comme une rivalité entre des élites conservatrices issues de milieux sociaux distincts. En effet, si la Primrose League fédère la droite aristocratique et socialement légitime, il échoit en revanche à la Tariff Reform League d'accueillir en son sein la droite bourgeoise issue des milieux professionnels.
Quant au troisième groupe qu'on a défini, celui des impérialistes sociaux, il est trop restreint numériquement pour qu'une comparaison chiffrée puisse s'avérer concluante. Parmi eux, Leo Amery, Walter Hewins et lord Milner sont certes au Parlement, mais les impérialistes sociaux ne prétendent pas s'emparer de l'appareil conservateur comme le font les protectionnistes. Dans le parti, l'impérialisme social a plutôt le statut d'une école de pensée, d'un groupe de réflexion associant tous ceux qui appellent de leurs voeux un conservatisme constructif et un État interventionniste dans le domaine économique et social. Il s'agit donc d'une certaine manière de concevoir l'action gouvernementale, et non d'un courant constitué. Mais si ce courant est minoritaire, son influence s'affirme au cours de la guerre. Avec Milner et Leo Amery, les impérialistes sociaux figurent en bonne place dans les gouvernements de coalition, où la nécessité d'organiser activement l'État et la société en vue d'obtenir une victoire militaire permet au Milner Kindergarten, comme sont surnommés les jeunes talents conservateurs proche de l'ancien proconsul impérial, de mettre en pratique certains de leurs projets.
Mais quelles ont été les répercussions sur l'organisation de la Primrose League des rivalités idéologiques qu'on vient de définir ?
En 1903, vingt ans après sa création, la League présente quelques signes d'essoufflement. Le fait que le parti conservateur soit alors au pouvoir depuis 1895 n'est pas étranger à la négligence des militants conservateurs pour la principale organisation qui les fédère. Après le feu de paille des années 1880, la League a connu une nouvelle heure de gloire lors du combat qu'elle mène contre le deuxième Home Rule Bill, que les libéraux tentent d'introduire après 1892. De même, lors de l'élection de 1895, très disputée, la League bénéficie du zèle de ses membres, qui fléchit par la suite. Mais à partir de 1903, à mesure que le gouvernement conservateur fait l'objet d'attaques renouvelées de la part de ses adversaires, et que les échéances électorales se rapprochent, la League va à nouveau attirer à elle les sympathisants unionistes. Après la défaite que subissent les conservateurs en 1906, un net regain d'enthousiasme semble s'emparer des sympathisants conservateurs, qui s'inquiètent des projets de réforme du gouvernement libéral. Les réformes éducatives, fiscales, syndicales, sociales, irlandaises, religieuses et institutionnelles des gouvernements de Campbell-Bannerman et d'Asquith ne manquent pas de réveiller les ardeurs conservatrices. La League est l'une des principales bénéficiaires de ce renouveau conservateur, dans la mesure où la plupart des politiques poursuivies par les libéraux affectent directement les principes du mouvement. Les réformes du système éducatif que tentent de mettre en place les libéraux affectent les écoles confessionnelles, dont les conservateurs, et la League en particulier, se sont faits les champions. Les nouveaux projets de réforme du statut de l'Irlande envisagés par les libéraux, tributaires à partir de 1910 du bon vouloir de leurs alliés, les nationalistes irlandais, permettent aussi à la League de remettre sur le devant de la scène son mot d'ordre favori, la défense de l'Union avec l'Irlande. Pareillement, les réformes de la Chambre des lords atteignent de plein fouet la stabilité des institutions, que la League appelle à respecter depuis sa création. En un sens, la League, et les principes qu'elle entend défendre, sont alors plus pertinents pour rassembler les conservateurs que les organisations protectionnistes, et c'est ce qui explique que ces dernières, même si elles ont ralenti le renouveau de la League, ne l'aient jamais supplantée en tant que mouvement populaire. C'est d'ailleurs au cours des onze années qui précèdent la Première Guerre mondiale que la League atteint son point culminant en termes de nouveaux adhérents.
Contrairement aux vingt premières années du mouvement, pour lesquelles les données précises concernant l'évolution du nombre sont parcellaires, la période de 1903 et 1914 est plus propice à une analyse détaillée, car à partir de 1903, les instances du mouvement tiennent un décompte mensuel du nombre de nouveaux arrivants. Ce qui n'empêche que concernant le nombre total d'adhérents actifs, les autorités de la League n'en sachent guère plus que de par le passé. En 1904, l'un des Grands Conseillers, sir Robert Penrose Fitzgerald, demande à ses collègues s'il serait possible de définir le nombre d'adhérents existants, et de connaître avec plus de précision combien parmi ceux que la League revendique comme membres sont décédés ou ne sont pas acquittés de leur souscription. 500 Mais il s'avère impossible d'accéder à la requête de sir Penrose Fitzgerald. Avant 1903, les informations sur le nombre de membres sont publiées annuellement lors de la Grande Habitation, et n'ont guère de valeur informative, puisque pour magnifier l'aura du mouvement dans le pays, les autorités de la League ont pour habitude d'additionner les adhérents de l'année à tous ceux qui ont un jour fait la démarche de s'inscrire dans l'une ou l'autre des habitations. De ce fait, jusque 1903, les chiffres exagèrent le soutien populaire réel dont bénéficie la League. 501 Cet appel à plus de réalisme dans le décompte du nombre total d'adhérents n'est d'ailleurs pas une réclamation isolée de la part de sir Fitzgerald. Régulièrement, des Grands Conseillers font part du même souci d'exactitude, mais il semble que les permanents du mouvement n'aient pas été en mesure de répondre à ces demandes. Ainsi, en 1910, un Grand Conseiller dénommé Mr Gray demande à ce que soit calculé le nombre réel d'adhérents, mais on lui objecte qu'une telle information est impossible à établir. 502 Il faut attendre 1912 et l'arrivée d'un nouveau Vice-Chancelier plus exigeant que ses prédécesseurs pour qu'enfin le nombre total de membres puisse être établi. 503
Toujours est-il qu'après 1903, grâce aux données mensualisées, il devient possible d'avoir une idée plus précise des fluctuations dans la popularité du mouvement. De plus, à partir de cette même époque, les habitations sont encouragées à mieux tenir leurs registres, tandis que le Grand Conseil procède à des révisions régulières du registre des habitations, n'hésitant pas à en éliminer celles qui négligeraient de s'acquitter des sommes dues aux instances centrales du mouvement. 504
Grâce à ces chiffres, on a pu établir le graphique suivant (Tableau 7), qui retrace l'évolution mensuelle du nombre de nouveaux adhérents. Ce graphique appelle deux remarques. Au niveau interannuel tout d'abord, il est manifeste que loin de décliner, la League reste un mouvement florissant avant-guerre, et conserve une position inattaquable comme vecteur d'organisation du conservatisme populaire, en dépit de l'apparition d'organisations concurrentes. Les années 1910 et 1911, où a lieu la confrontation entre le gouvernement libéral et la Chambre des lords, constituent d'ailleurs l'âge d'or de la League. Au cours de la seule année 1910, près de 100 000 personnes y adhérent. Même si les chiffres d'adhésion fléchissent un peu par la suite, jusqu'en 1914, la League est en mesure d'attirer à elle un nombre conséquent de sympathisants conservateurs, stimulés par l'hostilité du gouvernement libéral aux principes fondateurs de la League, en particulier celui de l'union avec l'Irlande, une controverse qui surgit à nouveau entre 1911 et 1914 à la faveur des réformes autonomistes initiées par le gouvernement Asquith. Comme bien souvent, loin de souffrir des défaites électorales de 1906 et de 1910, la League a enregistré une augmentation continue du nombre de ses membres au cours de cette période.
L'autre élément que fait apparaître le graphique sur le nombre d'adhésions mensuelles est lié à des facteurs non plus politiques ou électoraux, mais plutôt sociaux et festifs. Régulièrement au cours de la période analysée, on distingue deux pics annuels d'adhésion, qui se situent d'une part de la fin décembre à février, puis aux alentours des mois de juin, juillet et août.
Que signifie ce schéma récurrent ? Ces fluctuations intra-annuelles sont causées par le calendrier festif de la League, lui-même dicté par le calendrier parlementaire. La fin de l'année civile correspond en effet à une période de vacance parlementaire, que les députés mettent souvent à profit pour se rendre dans leurs circonscriptions afin de justifier auprès de leurs électeurs de leurs actions antérieures et de leurs positions sur les débats programmés pour l'année suivante au Parlement. Au sein de la League, ces quelques semaines sont aussi mises à profit pour réunir les habitations dans le cadre des spectacles de lanterne magique qui font sa réputation, en particulier dans les zones rurales. C'est pourquoi la toute fin de l'automne et le début de l'hiver correspondent souvent à des pics d'adhésion.
Tableau 7. Évolution mensuelle du nombre d'adhérents, 1903-1935.

Tableau 8. Nouveaux membres de la League, 1903-1914.

Ensuite, l'autre période où un nombre conséquent d'adhésions est enregistré se situe au cours de l'été, période par excellence des garden parties dans les parcs des grandes demeures de la noblesse. Dans le calendrier mondain, à partir du mois d'août, la bonne société commence traditionnellement à abandonner la touffeur métropolitaine pour s'adonner à la sociabilité traditionnelle des county houses. Selon les habitations, l'accès à ces festivités est soumis ou non à l'appartenance au mouvement. Parfois, des personnes étrangères au mouvement sont acceptées, au prix de participations plus élevées aux frais nécessités par ces fêtes que pour ceux qui sont membres en bonne et due forme. Mais dans certains cas, il est absolument nécessaire de s'être acquitté du prix d'une adhésion, et de s'être soumis à la Déclaration que doivent prononcer les nouveaux membres du mouvement. C'est un grief récurrent de la part de certains des membres de la League que la Déclaration en question, n'étant pas une promesse d'allégeance aux principes conservateurs ou au parti en lui-même, laisse la porte ouverte aux radicaux, qui peuvent alors profiter de ces fêtes sans qu'aucune contrepartie ne soit exigée d'eux en termes de soutien aux candidats unionistes. Mais quel que soit le degré d'attachement des nouveaux membres au programme unioniste, l'été s'avère une saison propice à la League, puisque c'est dans cette autre période de l'année qu'on observe une recrudescence du nombre d'adhésion.
Les deux tableaux précédents témoignent donc d'une double logique concernant le pouvoir de mobilisation que détient la League. Tout d'abord, sa force et sa capacité à rassembler les sympathisants conservateurs sont bien évidemment liées à des facteurs d'ordre politique ou électoral. Plus les principes de la League sont l'objet d'attaques de la part des gouvernements libéraux, plus elle est susceptible de voir les sympathisants conservateurs frapper à sa porte. C'est le cas après la défaite de 1906, qui réveille les ardeurs militantes assoupies par onze années de gouvernement unioniste. C'est encore le cas à partir de 1910, et jusqu'avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, lorsque le retour de la question du Home Rule sur le devant de la scène politique remet la League d'actualité. La League engrange aussi les bénéfices liés à la défense de la Chambre des lords, lors de la crise constitutionnelle de 1910 et 1911.
Inversement, les fortunes de la League pâtissent de divers éléments conjoncturels. Pendant la guerre, le nombre de nouvelles adhésions chute nettement. Mais il ne revient pas aux niveaux d'avant-guerre, sans doute, pour la période de 1918 à 1922, en raison de l'impopularité du gouvernement de coalition dans les milieux conservateurs, mais aussi, on le verra par la suite, en raison de l'émergence d'organisations conservatrices qui concurrencent la League auprès des femmes, qui constituent depuis ses origines son public le plus zélé.
Mais il est important aussi de faire observer que les fluctuations mensuelles montrent que la League n'exerce pas uniquement un attrait politique auprès des populations qui la rejoignent, puisque la récurrence avec laquelle certains moments de l'année correspondent à des pics d'adhésion montre que les nouveaux adhérents peuvent aussi avoir pour mobile d'adhésion la participation aux festivités organisées sous les égides du mouvement.
Dans l'évolution générale de la League, il est une autre variable dont il faut tenir compte, à savoir le rythme auquel se créent ou disparaissent les habitations. Le nombre d'habitations continue certes d'augmenter, mais il convient de tempérer l'image triomphaliste que pourrait suggérer cette évolution. Dans bien des cas, le principal problème auquel est confronté le Grand Conseil est celui de l'apathie de certaines des habitations. Très souvent, la vitalité de la League est liée à la situation électorale des districts concernés. Là où le siège est fermement acquis aux conservateurs, et ce de longue date, les militants locaux de la League ne font pas toujours preuve du zèle requis pour assurer la pérennité des habitations environnantes. En revanche, là où les conservateurs ont l'espoir d'arracher une circonscription aux libéraux, les candidats à la députation ont tendance à cultiver la loyauté et l'ardeur de leurs partisans. Quant aux régions où les politiciens conservateurs sont à la fois patrons des sections locales et engagés dans la gestion des instances centrales du mouvement, la League est souvent florissante, car ses antennes bénéficient alors de visites régulières de la part des grandes figures du mouvement.
Mais dans l'ensemble, la santé des habitations est très variable, et dépend surtout des équipes qui en animent les activités, que ses responsables de section soient les candidats ou des députés locaux eux-mêmes, leurs épouses, ou leurs agents. Plus le lien entre l'habitation et les politiciens du cru est étroit, plus l'habitation est susceptible de connaître un succès durable. Ailleurs, le dynamisme des habitations est tributaire de nombreux facteurs qu'on définira ultérieurement, mais en l'absence de noms prestigieux ou de politiciens ambitieux, bien des habitations sont négligées par ceux-là mêmes qui président à leurs destinées. De nouvelles règles sont d'ailleurs introduites pour rayer des listes les habitations qui ne se seraient pas acquittées de leurs tributs depuis sept ans. Si ces dernières sont amenées à reprendre leurs activités, elles sont alors tenues de solliciter l'aval du Grand Conseil. 505
L'existence et la vitalité des sections locales sont conditionnées par de nombreux facteurs, qui expliquent qu'elles apparaissent, s'essoufflent et renaissent dans des laps de temps assez courts. Ainsi, la visite d'une grande figure nationale du conservatisme dans une localité peut entraîner une hausse spectaculaire et abrupte du nombre d'adhérents. On peut citer l'exemple de l'habitation de Maldon, dans l'Essex, qui, ne comptant qu'une centaine de membres, en reçoit plus de 200 nouveaux en l'espace de deux mois, en raison de la venue sur place de l'un des ténors du parti, le parlementaire sir Robert Hermon Hodge. 506 Dans la circonscription de Barkston Ash, c'est la perspective d'une élection anticipée qui réveille le dynamisme de la League. En six mois, cette partie du Yorkshire, qui ne comptait qu'une habitation, voit la création de trois nouvelles habitations, et l'afflux de 3.000 adhérents prêts à assister la candidature de l'unioniste local. 507 Une autre circonscription, celle du North Dorset, offre une illustration saisissante des aléas auxquels est soumise la League. Lors d'une élection partielle, le siège passe aux libéraux. Le secrétaire provincial de la League note que lorsque les conservateurs ont conquis cette circonscription, quinze habitations étaient actives dans les environs. En 1905, lors de la défaite du candidat conservateur, une seule avait survécu, obligeant les instances centrales de la League à contacter les résidents de cette circonscription qui s'étaient impliqués dans la League de par le passé pour leur suggérer de relancer le mouvement. 508 L'arrivée d'un nouveau candidat conservateur dans une localité a souvent pour effet de dynamiser le mouvement. Ainsi, en 1905, dans l'Est du Dorset, Mrs Van Raalte, épouse du candidat, fait renaître de leurs cendres sept habitations qui jusque là se languissaient, et en crée quatre nouvelles. 509
Dans certains cas, c'est l'absence de personnes de marque dans une localité qui prive la League de relais essentiels pour son succès. Cette difficulté s'accentue dans les campagnes, du fait des transformations que subit alors la structure sociale des communautés rurales. En effet, avant même la grande période de dislocation des grandes propriétés rurales et aristocratiques, qui intervient au lendemain de la Première Guerre mondiale, des signes annonciateurs du déclin de la petite noblesse rurale s'étaient fait sentir. 510 De plus, les habitations, surtout dans les zones rurales, fonctionnent grâce à un niveau de financement assez restreint, et avec l'aide de petits groupes de zélateurs. De ce fait, elles sont soumises à des aléas qui peuvent rapidement les fragiliser ou les faire disparaître. Parfois, grâce au Poor Habitation Fund, le Grand Conseil peut prêter assistance à une habitation déficitaire suite à une fête malencontreusement organisée au cours d'une journée pluvieuse. 511 Les habitations peuvent aussi tomber en désuétude lorsque survient le décès d'un de leurs bénévoles les plus convaincus. Cette situation est d'autant plus commune au cours de cette deuxième période de la vie de la League que dans bien des localités les responsables initiaux ont conservé le contrôle de l'habitation qu'ils ont lancée. En l'absence de remplaçants, la mort d'un(e) secrétaire honoraire dévouée à la cause peut suffire à mettre un terme aux activités de la League. De même, dans certaines petites communautés rurales, si une année est marquée par la mort de plusieurs personnalités d'un village donné, les responsables survivants peuvent être amenés à suspendre les activités de la League par respect pour le deuil dans lequel se trouvent plongées certaines des familles du village. Or, après un tel coup d'arrêt, même bref, il peut parfois s'avérer impossible de relancer la League.
L'évolution du nombre d'adhérents et d'habitations permet donc de mettre en lumière la vitalité de la League avant-guerre, puisque jusqu'en 1913, la League connaît un afflux massif de nouveaux membres. Mais il est important de souligner aussi la fragilité d'un mouvement tributaire de soutiens aristocratiques qui se font plus rares, ce qui constitue un présage de mauvais augure pour la League, en ceci qu'elle dépend de l'attrait social qu'elle parvient à exercer sur ses membres.
Les données sur la situation sociale des membres de la League sont assez rares pour la période. Il n'est donc pas possible de comparer les données utilisées au chapitre précédent avec le profil social des membres au cours de la période ultérieure. Par contre, on peut avancer quelques remarques sur les milieux sociaux auxquels la League s'adresse alors.
Tout d'abord, il faut noter le rôle réduit que joue l'aristocratie au niveau local. Les données décrites au chapitre précédent sur l'implication des membres de la noblesse dans les habitations avaient permis de montrer toute la dette que la League contracte lors de ses origines vis-à-vis de la gentry et des grandes familles conservatrices, qui se sont rapidement ralliées au mouvement dans les années 1880. Dans les localités où elle s'implante, on l'a vu précédemment, ce sont généralement les personnes issues des milieux aristocratiques qui contribuent au lancement local du mouvement. Par contre, à partir du début du siècle et jusqu'à l'après-guerre, on observe une diminution constante du nombre d'aristocrates qui au sein des habitations occupent les fonctions de Ruling Councillor, de Dame Présidente ou de Secrétaire Honoraire. Calculée à plusieurs années d'intervalle, en 1904, 1911 et 1919, la proportion de membres de la noblesse détenteurs de postes de dirigeants dans les habitations de la League passe successivement de 16% à 11,5% ente 1904 et 1911, pour atteindre 7,5% en 1919. 512 En un sens, la désaffection des cadres aristocratiques vis-à-vis de la Primrose League reflète une évolution comparable, qu'avait connue le mouvement des volontaires dans les années 1870 et 1880. Lancés à la fin des années 1850 sous les auspices de la noblesse victorienne, les régiments de volontaires avaient vu leurs responsables aristocratiques déserter le mouvement par la suite, et les classes moyennes avaient dès lors accaparé les postes d'officiers de commandement de ces troupes auxiliaires. Pour la League, le processus est semblable, et ce sont les gros commerçants, les officiers en retraite, et les notabilités roturières qui souvent remplacent les aristocrates à la tête des habitations.
Si l'aristocratie prend une moindre part à la gestion des habitations, la raison en est aussi qu'avant même les grandes ventes de propriétés foncières qui interviennent dans les années 1920, les membres de cette classe ont tendance à déserter les campagnes et à s'installer dans la métropole londonienne. En effet, dès l'avant-guerre, entre 1910 et 1914, lorsque le prix de la terre connaît sa première hausse depuis les années 1870, on observe déjà les premières ventes de grandes propriétés aristocratiques. 513 La progressive désertion des campagnes par la noblesse commence donc à priver la League de relais cruciaux, ce qui grève les possibilités d'expansion et de survie de la League dans les zones rurales, là même où le mouvement avait initialement tiré sa force.
Ce désengagement aristocratique est aussi lié à la manière dont les élites nobiliaires réorientent leurs carrières politiques à la fin du dix-neuvième siècle. Jusqu'à cette époque, briguer un poste de député constituait un des passages obligés dans la carrière des rejetons de familles aristocratiques. Or, à mesure que la compétition politique pour les mandats de députés s'intensifie dans les comtés, et qu'en conséquence les coûts liés aux élections augmentent, de nombreux aristocrates optent pour une carrière publique plus strictement locale. En effet, en raison des modes d'élection pour les County Council, où les nobles peuvent être nommés en tant qu'aldermen, et donc ne pas risquer l'affront d'un échec électoral, la squirearchy rurale opte de plus en plus pour ce type de carrière moins onéreuse. Or, la League, avec l'accent qu'elle place en particulier sur l'Empire, déploie un discours plus adapté à l'arène politique nationale qu'aux considérations plus pratiques, telles que la gestion des écoles ou des bibliothèques, la voirie ou l'assainissement, qui sont soulevées dans le cadre des institutions politiques locales. De ce fait, la Primrose League a pu paraître inadéquate à ces hobereaux provinciaux occupés à convertir leur situation sociale locale en mandats électifs ou en responsabilités civiques circonscrites à l'espace du comté.
La League acquiert dès lors un visage plus middle class, que reflète la collaboration plus étroite qui s'opère entre la League et les associations de défense des petits contribuables locaux, ces ratepayers' associations qui combattent, en particulier dans le quart sud-est du pays, la gestion jugée dispendieuse des municipalités gagnées par les principes du socialisme municipal. Ce n'est donc pas un hasard si au cours de l'ère édouardienne, la Primrose League devient un partenaire privilégié de la London Municipal Society, la plus puissante de ces organisations de contribuables locaux insatisfaits. De même, la coopération entre la League et des groupes comme la Coal Consumers' Association, groupe de pression de la petite bourgeoisie, confirme le caractère plus middle class du mouvement. Après-guerre, d'ailleurs, de nombreux membres de la League finiront par militer au sein de la Middle Class Union, un groupe de pression de contribuables qui appellent à la baisse des impôts et à la réduction des dépenses gouvernementales.
Toutefois, c'est dans les difficultés croissantes que la League rencontre pour mobiliser les milieux populaires qu'on peut juger de la prépondérance qu'ont acquise les classes moyennes au sein du mouvement. Alors qu'à ses débuts, la League parvenait à s'implanter aussi dans les quartiers les plus populaires des grandes agglomérations, ainsi que dans les villes ouvrières, à mesure que se clôt l'ère victorienne, on constate que les habitations situées dans les zones les plus défavorisées du pays ont tendance à disparaître. Seules font exception les villes où le conservatisme populaire est resté suffisamment structuré et puissant, comme Plymouth, Wolverhampton, ou Bradford, pour ne citer que quelques exemples de ces bastions du conservatisme populaire édouardien.
Mais en général, les recrues issues des milieux ouvriers se font de plus en plus rares, et le Grand Conseil fait grand cas des exemples de workingmen fidèles à la League qu'on lui rapporte. Après 1906, les autorités responsables du mouvement enjoignent d'ailleurs les habitations à accorder le plus de responsabilités aux petites gens, et à faire des Conseils exécutifs des habitations des organes plus représentatifs de la population dans son ensemble.
Tout comme les sections locales du parti, la League se heurte à une certaine indifférence de la part des milieux populaires, qui sont peu représentés au sein des Conseils exécutifs des associations conservatrices. Après leur défaite de 1906, il est d'autant plus crucial pour les conservateurs de surmonter leur handicap auprès des électeurs issus des milieux les plus modestes du fait de l'émergence du parti travailliste, mais dans la League comme pour les sections locales du parti, l'inclusion d'ouvriers aux postes décisionnels est plus un voeu pieux qu'une réalité sociale. Avant même 1914, si on s'en tient à l'exemple de la League, il est donc évident que le conservatisme populaire fédère plutôt les classes favorisées, et qu'un décalage croissant s'opère entre les milieux populaires et le parti. Mais cette évolution se reflète-t-elle dans l'implantation locale du mouvement ?
Si entre 1883 et 1903, la League parvient à s'implanter sur l'ensemble du territoire britannique, la période suivante va correspondre à un recentrage du mouvement sur l'Angleterre et le Pays de Galles. Après guerre, en effet, à l'exception de quelques habitations galloises, la Frange Celtique cesse de figurer parmi les zones où la League est présente.
Dès 1903, le Grand Conseil note que les habitations irlandaises ne subsistent plus qu'à l'état de vestiges. 514 Le départ d'une partie de la noblesse anglo-irlandaise suite aux programmes de vente des terres aux paysans irlandais n'est sans doute pas étranger à la disparition de l'unionisme prôné par la League dans le sud de l'Irlande. Mais au nord de l'île, dans les régions protestantes, la League connaît le même sort. Si la League ne parvient pas à rendre durables ses habitations en Ulster, c'est que les unionistes d'Ulster ont graduellement perdu leurs illusions quant à la volonté de leurs confrères anglais de protéger leurs intérêts, et en 1906 est créé un parti unioniste irlandais très critique du bilan légué par les gouvernements Salisbury et Balfour. 515 D'ailleurs, au tournant du siècle, les réunions de la League en Irlande servent par moments d'occasions de fustiger la politique irlandaise des conservateurs, jugée trop conciliatrice par les unionistes irlandais. Ce qui mécontente les membres irlandais de la League, ce sont des mesures telles que le Land Act de 1896, qui facilite le rachat par la paysannerie irlandaise de terres détenues par l'aristocratie, ou le Local Government Act, qui a permis la création d'autorités locales semblables aux County Councils. Devant l'habitation Beaconsfield de la League, Edward Carson, l'un des principaux unionistes irlandais, s'interrogeait sur le bien-fondé de la politique menée par les gouvernements unionistes successifs au cours des années antérieures :
La Primrose League serait fondée à reconsidérer la position qui était la sienne de soutien à l'actuel gouvernement. (...) Le gouvernement s'était efforcé de détruire le Home Rule à force de bienveillance. Quant à lui [Carson], il se posait la question de savoir si le Home Rule pouvait être anéanti à force de bienveillance, mais que le gouvernement prenne garde à ne pas détruire l'unionisme à force de bienveillance. 516
En Écosse, le mouvement parvient à se maintenir, en particulier dans les régions occidentales. En revanche, dans le nord et dans l'est de l'Écosse, la League est supplantée par la Tariff Reform League et d'autres organisations conservatrices concurrentes. Après guerre, les instances de la League essaient de relancer le mouvement en Écosse, mais ces tentatives avortent rapidement. 517 En 1920, le Grand Conseil écossais est officiellement fermé. Suite à un imbroglio qui l'oppose au Bureau central du Parti unioniste écossais, à qui les derniers responsables du mouvement avaient attribué les fonds qui leur restaient, le Grand Conseil parvient à récupérer les sommes léguées par ses sections écossaises. 518 En 1923, le duc d'Atholl et le whip écossais sir Alexander Sprot, qui est pourtant membre du Grand Conseil, refusent de faire renaître la League de ses cendres au nord de la frontière, ce qui signe définitivement l'arrêt de mort des activités de la League en terres écossaises. 519
Au Pays de Galles, par contre, la League continue de rencontrer un certain succès. La présence au Grand Conseil de grandes figures de l'aristocratie galloise, comme le comte de Powis, ou lady Ninian Stuart, y est sans doute pour beaucoup. Mais la League a aussi employé des stratégies originales qui ont peut-être assuré la pérennité du mouvement dans la Principauté. Par exemple, suite au désastre électoral de 1906, en réponse à une proposition de l'habitation de Henlan, au nord du Pays de Galles, des fonds sont dégagés pour rétribuer un agent parlant le gaélique. Cette personne est ensuite chargée d'écrire des articles quotidiens pour la presse conservatrice galloise et de traduire les attaques radicales ou nationalistes publiées dans des journaux tels que Baner Cymraeg. 520 De même, au cours de l'été 1906, une " Croisade des Plages " est organisée sur le littoral gallois pour aller à la rencontre des estivants et colporter auprès d'eux le message de la League. 521 Ces initiatives expliquent en partie pourquoi en 1906 la League ne soit absente que dans onze circonscriptions galloises. 522 Mais comme pour les habitations anglaises, il est impossible de prétendre que tous les membres gallois de la League sont des unionistes convaincus. Ainsi, en 1912, l'habitation de Llandilo, au sud du Pays de Galles, demande au Grand Conseil si elle est autorisée à radier de ses membres des Associés qui auraient refusé de signer une pétition contre le désétablissement de l'Église galloise. 523
En Angleterre, le mouvement continue d'être présent dans la majorité des circonscriptions. Mais selon les régions, la League connaît quand même des situations très contrastées, qu'il convient de définir afin d'identifier les zones de force et de faiblesse du mouvement.
Entre 1903 et 1914, les secteurs où ont lieu le plus de création d'habitations sont le Lancashire, qui totalise quinze nouvelles antennes du mouvement, le Yorkshire, avec dix créations, suivis de la région londonienne (huit habitations), le Hampshire (sept habitations), le Dorset, le Cumberland et le Suffolk (cinq nouvelles habitations chacun), puis le Pays de Galles, l'Oxfordshire, le Gloucestershire (quatre nouvelles habitations), et enfin le Surrey, le Staffordshire, le Northamptonshire, le Worcestershire (trois nouvelles habitations). 524 Pourquoi le nord du pays figure-t-il en tête des régions où la League est la plus dynamique ? La raison en est peut-être que les deux Vice-Chanceliers qui se succèdent à la tête de l'organisation sont associés personnellement à ces deux régions. George Lane-Fox est issu de la petite noblesse du Yorkshire, tandis que son successeur Gerald Arbuthnot a tenté de s'implanter électoralement dans le Lancashire, où il a exercé les fonctions de président de la fédération des sections jeunesse du parti. Mais outre ces raisons d'ordre personnel, les faveurs dont la League semblent jouir dans le nord peuvent aussi être attribuées à la prudence du mouvement vis-à-vis du protectionnisme. La méfiance du Grand Conseil vis-à-vis de la croisade protectionniste de Chamberlain lui a sans doute valu les sympathies des conservateurs du Lancashire, où le protectionnisme n'est guère populaire, comme en atteste la déroute qu'y subissent les conservateurs en 1906. L'autre zone de force de la League se situe dans la métropole londonienne. Bastion conservateur aux élections parlementaires, Londres présente aussi l'intérêt de regrouper les élites sociales du parti, qui peuvent ainsi s'investir dans les habitations métropolitaines. De plus, à Londres, les conservateurs se présentent aux élections locales sous l'étiquette du parti modéré, ce qui permet à la League, en raison de son statut d'indépendance vis-à-vis du parti, de jouer le rôle d'adjuvant discret des listes conservatrices. Sinon, excepté la région londonienne, le mouvement se concentre surtout dans les comtés ruraux, en particulier ceux qui sont isolés comme le Dorset ou le Cumberland, où les antennes du mouvement parviennent à subsister en dépit du désintérêt croissant des élites aristocratiques pour la League. Avant-guerre, la League reste attractive auprès des populations rurales, toujours séduites par le programme festif du mouvement. Dans les zones rurales, la League n'est en effet concurrencée ni par un réseau établi de sections locales du parti, ni par les facilités d'accès aux moyens de divertissement offerts dans les villes.
Si on observe à présent les habitations décrites comme dynamiques ou déclinantes par les secrétaires provinciaux, on constate que le schéma dégagé précédemment se confirme. Londres et les zones rurales, en particulier celles du sud du pays, de la Cornouailles au Kent, apparaissent comme autant de bastions de la League. Mais il faut préciser que parmi les habitations décrites comme défuntes par les secrétaires provinciaux, nombre d'entre elles sont toutefois situées dans le quart sud-est du pays, à Londres, dans le Kent, le Buckinghamshire, le Berkshire et le Hampshire, qui enregistrent une vingtaine de cas où les antennes de la League mettent un terme à leurs activités. Ce reflux de la League en pleine terre conservatrice est un phénomène des plus inquiétants pour le mouvement, et il faut l'attribuer au succès que rencontrent dans ces régions la Tariff Reform League, dont le discours attire les patriotes banlieusards et les petits agriculteurs aux abois, qui tous voient dans le protectionnisme une stratégie propre à défendre leurs intérêts.
Mais même si la League continue d'être un mouvement implanté dans des milieux géographiques variés, il faut reconnaître que hormis Londres, la proportion d'habitations urbaines déclinent, et que le mouvement doit de plus en plus son salut aux zones rurales et excentrées. De même, si on tient compte de l'exception que constitue le Lancashire, la League voit sa présence amoindrie dans les régions industrielles du pays. Et même dans le cas du Lancashire, ce sont moins les villes textiles et industrielles comme Stockport ou Manchester où la League est active que les stations balnéaires comme Southport ou Blackpool, dont la population est plus aisée et middle class que dans le reste du comté.
Or, les régions où la League demeure florissante sont justement celles où le dynamisme démographique est moindre, ce qui condamne à terme le mouvement. Facteur aggravant, la League se maintient aussi là où la force électorale des conservateurs décline à l'époque. Ces régions, identifiées par Jon Lawrence dans son ouvrage Speaking for the People, sont le sud-est, la région londonienne et le Lancashire, tandis que le mouvement peine à subsister dans les nouvelles forteresses électorales du conservatisme que sont alors le centre du pays, les Midlands et les comtés les plus septentrionaux du pays comme le Northumberland, le Westmorland ou la région de Durham. 525 La League s'avère donc de plus en plus être un mouvement prospère dans les zones qui connaissent une certaine stabilité démographique, et déclinant dans les régions bénéficiant d'une démographie dynamique et d'un solde migratoire positif.
Dans le même ouvrage, Jon Lawrence, dans le but d'analyser l'incidence des candidatures travaillistes avant 1914, a défini deux caractéristiques démographiques dans le cas de 56 localités urbaines : le pourcentage de la population née dans la localité, et le pourcentage de locaux encore résidents à l'âge adulte. 526 Ces données permettent d'établir le solde migratoire local et le dynamisme économique et démographique des localités analysées. On a comparé ces données démographiques au nombre d'habitations recensées dans le Roll of Habitations de 1911. Or, il s'avère que la League est particulièrement présente dans deux types de zones urbaines, les nouvelles banlieues londoniennes comme Croydon et les zones de villégiature et de retraite comme Portsmouth ou Brighton. À Croydon, banlieue londonienne en pleine expansion (seul 33,9% de la population est née dans cette localité), la League compte sept habitations. À Portsmouth, où 50% de la population est d'origine locale, la League compte huit habitations. En revanche, dans les villes dont la démographie est plus stable (en raison d'une économie locale réclamant un renouvellement constant de main-d'oeuvre), comme à Sunderland (qui comptent 73% de résidents nés dans la localité et 66% de natifs de la ville encore résidents à l'âge adulte), la League connaît un sort moins enviable, puisque seules deux habitations, fortes d'une soixantaine de membres, y sont répertoriées. La League est donc plus à même de faire bonne figure là où une partie non négligeable des populations est arrivée sur place de fraîche date, en particulier dans les stations balnéaires, ou les petites villes provinciales comme Exeter (qui compte cinq habitations), où afflue une population souvent aisée. En revanche, la League ne rencontre pas le même écho ni dans des villes industrialisées depuis plusieurs décennies, comme Preston ou West Bromwich, où n'existe qu'une seule habitation, ni dans les nouvelles régions industrielles comme Coventry ou Barrow-in-Furness, qui ne compte qu'une seule habitation.
Avant-guerre, l'implantation de la League offre donc un tableau contrasté, où l'on décèle tout à la fois l'assise anglaise, rurale et banlieusarde du mouvement, et le reflux qui l'atteint dans les régions limitrophes de l'Angleterre et les zones urbaines industrialisées du pays. On verra par la suite que ce schéma sera appelé à s'accentuer après-guerre, lorsque la League devra sa survie à la popularité dont elle continue de bénéficier dans les milieux ruraux et dans le quart sud-est du pays.
Il faut à présent déterminer l'impact de cette crise du conservatisme sur l'organisation de la League en tant que machine politique. Forces et faiblesses du mouvement vont donc à présent être abordées. On mettra tout d'abord en lumière la manière dont la League conforte et pérennise son oeuvre en s'appuyant sur la participation des enfants et des femmes. Cet aspect confirme d'ailleurs les fonctions d'intégration sociale de la League, qu'on avait évoquées précédemment, et qui permettent au mouvement de s'enraciner auprès des populations en situant son action dans un large cadre social qui dépasse les contingences politiques. Mais plus que jamais à cette période, la League est aussi une machine électorale, d'une importance cruciale pour un dirigeant comme Balfour, souvent désavoué par les militants conservateurs des sections locales du parti. Or, la dimension électorale de la League est elle-même inscrite dans la succession d'élections qui scandent la période, en 1903, en janvier et en décembre 1910 puis en novembre 1918. De plus, la League a dû faire face à l'impact de la réforme électorale de 1918, qui fait accéder les femmes de plus de trente ans et la majeure partie de l'électorat masculin au droit de vote. Aux échecs électoraux répétés des conservateurs en 1906 et en 1910 s'ajoute donc une recomposition du corps électoral qui n'est pas sans pertinence pour un mouvement tributaire du soutien de ses nombreux membres féminins. La période est donc riche en sources de tensions et en bouleversements. Pour retracer l'évolution des pratiques de la League dans le domaine électoral, trois temps doivent être dégagés : en premier lieu, la période d'avant-guerre, qui correspond à l'apogée du mouvement, mais aussi à l'apparition de difficultés et à l'imposition de réformes sur les structures du mouvement ; ensuite les années de guerre ; et enfin l'immédiat après-guerre, où malgré l'amorce d'une renaissance, le mouvement entame sa période de déclin.
Très rapidement après sa création, en 1893, la League ouvre des sections adressées aux enfants. La logique qui préside à cette initiative doit beaucoup aux inquiétudes que suscite l'enseignement prodigué dans les board schools, comme on désigne alors les écoles publiques gérées par les autorités municipales, et dans les nouvelles Socialist Sunday Schools, qui apparaissent aussi au début des années 1890. Le principal grief des autorités de la League contre l'enseignement dispensé dans les écoles d'État est la faible part qu'il consacre à l'enseignement de l'histoire. 527 De ce fait, la League va tenter de promouvoir l'histoire par le biais des activités éducatives qu'elle propose aux enfants. Initialement, l'objectif est de s'adresser en priorité aux enfants issus des milieux populaires, qui sont souvent plus susceptibles de fréquenter les écoles publiques. 528
Par contre, auprès des jeunes publics, c'est au cours de cette période que la League connaît son heure de gloire. En 1913, les Juvenile Branches 529 comptent 246 sections locales, et regroupent 50 000 membres. 530 Le succès des sections enfantines souligne d'ailleurs le caractère familial du mouvement, qui seul parmi la mouvance conservatrice peut accueillir maris, femmes, enfants, demoiselles, jeunes messieurs et vieillards. Comme dans le cas des habitations, c'est la section enfantine de Croydon qui est la plus prospère. 531
À ses jeunes adhérents, la League propose des activités éducatives ou sportives, ou des défilés. 532 Le Comité responsable des Juvenile Branches définit un programme éducatif qui comporte des cours sur l'impérialisme, les chansons patriotiques, le secourisme et la cuisine pour hôpital. 533 Très tôt, la League conçoit son travail pédagogique comme un antidote à l'enseignement dispensé dans les écoles publiques régies par les autorités locales. Londres est désigné comme un terrain prioritaire, puisque le pouvoir local - et donc les écoles - sont aux mains d'une majorité libérale et radicale depuis la création des County Councils en 1889. En 1912, les dirigeants de l'habitation banlieusarde de Stamford Hill suggère d'ailleurs au Grand Conseil de superviser l'éducation des enfants inscrits dans les écoles gérées par le London County Council, puisque ces derniers tombent souvent sous l'influence du socialisme, avertissent les partisans locaux de la League. 534 Des spectacles de lanterne sont commandés par le Grand Conseil pour ce public. 535 Comme c'est alors l'époque où le mouvement des Boy Scouts est en plein essor, le Grand Conseil se rapproche du quartier général de ce mouvement, qui autorise la League à avoir ses propres compagnies de Boy Scouts. 536
Mais l'objet essentiel de ces sections est d'inculquer aux enfants la nécessaire loyauté aux principes et aux buts de la League. 537 Les dirigeants de la League dissuadent l'encadrement adulte de transformer ces sections enfantines en simple instrument de propagande. En 1913, les habitations se voient en effet conseiller de ne pas introduire de la politique au sens étroit du terme dans l'instruction dispensée aux enfants. 538
Entre 1893, date de leur création, et 1914, les sections enfantines de la League ont en tout cas véhiculé un discours patriotique auprès des jeunes publics, et cet effort en direction des plus jeunes a sans doute contribué à pérenniser le mouvement après-guerre. En effet, comme avant-guerre de nombreux jeunes Britanniques avaient bénéficié d'une socialisation périscolaire sous les auspices de la League, il est tout à fait possible qu'après 1918, certains d'entre eux aient rejoint le mouvement qui les avait accueillis dans leur enfance, ce qui a permis à la League de survivre à la transformation du parti conservateur en mouvement de masse dans les années 1920. Le parti en lui-même n'étant à cette époque-là pas doté d'institutions similaires, hormis la Junior Imperial League, qui recrute des publics plus âgés à partir de quinze ans, la League a pu se ménager grâce à ses sections enfantines des appuis qui garantiront sa survie après-guerre.
Si la question du droit de vote pour les femmes ne cause pas de difficultés particulières à la League au cours de sa première période d'existence, il n'en va pas de même par la suite. Il est vrai, comme on l'a vu précédemment, que les vingt premières années de la League sont aussi, d'après une historienne du suffragisme, le pot au noir de la " Cause ". Hormis lors du passage de la troisième réforme électorale de 1884, où la question du droit de vote des femmes est éludée par le gouvernement libéral, le mouvement suffragiste bénéficie de peu de temps de discussion parlementaire. Dans le pays, si le Women's Suffrage Journal continue d'être publié, le mouvement suffragiste est discret.
Par contre, à partir de 1903, les rangs des organisations suffragistes grossissent. Les revendications s'affirment, et les méthodes se radicalisent peu à peu. La League est bien sûr affectée par cette évolution. Alors qu'auparavant, les voix qui s'étaient élevées au sein de la League s'étaient prononcées pour l'opposition au droit de vote féminin, et que la League décourageait les débats sur le sujet lors des réunions locales, les revendications féministes commence à affecter directement la Primrose League.
Ainsi en 1903, une déléguée demande lors de la Grande Habitation si le Grand Conseil envisage d'accepter en son sein des représentantes. 539 En 1912, le Grand Conseil des Dames, rappelant à ses homologues masculins les sommes versées annuellement à la League par leur organe, réclame à son tour deux sièges au Comité des Finances du Grand Conseil. Lorsque le fonctionnement de la League est réformé en 1913, le Grand Conseil des Dames obtient satisfaction, et deux membres de cette instance sont nommés dans ce comité en compagnie de leurs collègues masculins. Pourtant, l'inclusion des femmes dans les instances dirigeantes du mouvement reste limitée, puisqu'aucune femme n'est autorisée à être élue au Grand Conseil, malgré la possibilité brièvement évoquée par le Chancelier que trois à quatre femmes obtiennent un siège au Grand Conseil. 540 Les femmes continuent donc à être cantonnées à quelques places au sein de l'Entertainment et du Literature Committee, encore que certaines années, comme en 1910, l'un ou l'autre de ces comités soient dépourvus de tout membre féminin. 541 Mais les comités où résident le pouvoir, l'Agency Committee, le General Purposes Committee et le Finance Committee demeurent entièrement masculins jusqu'en 1918. Et là encore, la League s'adapte lentement au rôle majeur que les femmes sont appelées à jouer après guerre en raison des réformes électorales élaborées dès 1917. Cette année-là, alors qu'il ne fait plus de doute que les femmes obtiendront après-guerre le droit de vote, c'est le Grand Conseil des Dames qui doit rappeler au Grand Conseil que la pratique qui devient courante dans les sections locales du parti est de réserver une part significative des postes dirigeants aux femmes. 542 En conséquence, en 1918, dix-sept sièges (sur cent dix) sont finalement réservés aux femmes au sein du Grand Conseil, avec la possibilité pour les militantes locales d'être élues parmi les cinquante-six délégués de comté que prévoit cette nouvelle réforme du Grand Conseil. 543
Si les dirigeants de la League octroient donc des responsabilités très limitées aux partisanes du mouvement, le mouvement sait rappeler les femmes à leur devoir d'électrices lors des élections locales. En 1906, le Grand Conseil demandent aux adhérentes du mouvement d'enregistrer leur vote pour les élections des conseils de bourg et de comté, étant donné que ces autorités locales devaient, d'après une loi en cours d'élaboration, prendre en charge les attributions des School Boards. 544 Dans le cadre de ces mêmes élections londoniennes, la Primrose League est sollicitée par la London Municipal Society, une fédération de contribuables conservateurs opposés aux pratiques jugées dispendieuses de la majorité libérale qui gère Londres depuis quelques années. Grâce à l'aide de la Primrose League, la London Municipal Society parvient à utiliser le réseau très dense des habitations londoniennes pour former et employer des nuées de démarcheuses conservatrices. Leur efficacité et leur ubiquité au cours des élections métropolitaines est un atout de poids au cours de ces élections. 545
Mais avec la montée en puissance du suffragisme, les relations entre hommes et femmes au sein de la League vont lentement se dégrader. En novembre 1906, suite à une visite à l'habitation de Cuckfield, un des secrétaires provinciaux rapporte au Grand Conseil des propos tenus par les membres masculins de cette section locale de la League. Ces derniers envisagent en effet de saborder l'habitation et de fonder une Association conservatrice composée d'hommes uniquement, étant donné que d'après eux, les femmes ne sont d'aucune utilité politique. 546 Pourtant, ce sont bien souvent les femmes qui sont les plus dévouées dans la gestion des habitations et dans les opérations de démarchage électoral. Dans les habitations, les relations tendues qui peuvent parfois exister entre les éléments masculins et féminins sont d'ailleurs le fruit du décalage entre le zèle des femmes et l'apathie partisane des hommes. Conscientes de la prépondérance des femmes dans le travail électoral, les instances dirigeantes de la League prennent soin de rappeler, à l'occasion d'une élection partielle qui a lieu en 1908 à Peckham, que de nombreux hommes ne sont pas restés inactifs. " Ceux qui sont enclins à ne voir dans la Primrose League qu'une association de Dames devraient porter leur attention sur l'élection de Peckham : dans le travail électoral qui y a eu lieu, 28 habitations se sont investies. Il y avait 406 participants, dont 267 hommes pour 139 femmes ", fait observer le Grand Conseil à cette occasion. 547
Le problème est d'autant plus pressant que les instances de la League font preuve d'inertie sur la question du droit de vote pour les femmes. En 1907, un certain Mr Rose, ancien Ruling Councillor de l'habitation de Kensington, recommande à la League de joindre ses forces à la Women's Social and Political Union, l'un des principaux mouvements suffragistes à l'époque, pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Mais comme toujours en pareil cas, le Grand Conseil refuse, faisant valoir que la question est en dehors des principes de la League. 548 Mais ce n'est pas là un geste isolé de la part des suffragettes, qui comprennent tout l'intérêt qu'elles ont à réclamer de l'aide à ces femmes de la Primrose League, qui sont depuis longtemps engagées dans le combat politique sans obtenir de reconnaissance civique de leurs efforts. En 1908 par exemple, le Grand Conseil demande à la Primrose League Gazette de réitérer la neutralité de la League sur la question. La raison de cette nouvelle mise au point publique est due à une circulaire, envoyée par les suffragettes aux Dames Présidentes et aux Secrétaires Honoraires de la League partout dans le pays, et réclamant l'appui des personnels féminins du mouvement dans le combat pour le droit de vote. 549
Malgré ces appels répétés émanant d'organisations suffragistes désireuses de voir la League les aider dans leur lutte, le Grand Conseil s'en tient à une politique de stricte neutralité sur la question, et laisse ses membres libres de militer en faveur du droit de vote, ou chez les Antis.
Chez les grandes dames de la League, la question divise. Certaines d'entre elles, à l'instar de lady Knightley, Betty et Frances Balfour, ou encore Gwendolen Cecil, font le choix de se déclarer publiquement en faveur du droit de vote. D'autres, comme lady Jersey, lady Londonderry ou Susan Malmesbury, se joignent au mouvement des Antis, qui se chargent de récuser le bien-fondé des positions suffragistes.
Pour les suffragistes conservatrices, nombreuses au sein de la Primrose League, la situation est malaisée, et à mesure que les méthodes de la WSPU se durcissent, et que les suffragistes se rapprochent des radicaux et des travaillistes, il paraît strictement impossible aux conservatrices suffragistes de rejoindre les rangs des principales organisations suffragistes. Une parade à ce dilemme est trouvée par le biais d'une organisation suffragiste, la Conservative and Unionist Women's Franchise Association, qui rassemble les unionistes désireuses de lutter pour leurs droits civiques mais peu tentées par les agissements des activistes qui optent pour des méthodes anti-constitutionnelles. Fondée en 1908, cette association réclame le droit de vote aux élections parlementaires pour toutes les femmes bénéficiant déjà du droit de vote local. Une telle mesure, limitée dans son étendue, permettrait d'après les suffragettes unionistes, de couper l'herbe sous le pied aux libéraux, tentés par l'introduction du suffrage universel masculin. De plus, ces militantes conservatrices du droit de vote des femmes s'engagent à ne pas combattre les candidats unionistes qui seraient défavorables à leurs revendications, et à apporter tout le soutien aux politiciens conservateurs qui par contre seraient convaincus par la modération de leurs prétentions.
Mais ce sont les Antis qui semblent avoir eu la part belle dans la League. En effet, les arguments impériaux et religieux sur lesquels les Antis font reposer leur opposition témoignent de leurs affinités avec la rhétorique traditionnelle de la League. 550
Tout d'abord, les Antis font valoir que la séparation entre la sphère féminine et masculine a été ordonnée par Dieu lui-même. De plus, prétendent les Antis, la citoyenneté pour les femmes ne se situe pas dans la possession du droit de vote, mais dans la promotion du bien-être de la communauté, que les femmes ont tout loisir de réaliser dans l'éducation de leurs enfants, et dans le travail caritatif. Ensuite, les opposants au droit de vote des femmes utilisent la dimension impériale de la question pour dissuader le public et le législateur d'accéder aux revendications des suffragettes. Dans cette perspective, l'opposition à l'émancipation politique des femmes, aux opinions politiques jugées instables, est fondée sur le désordre et l'anarchie qui menaceraient alors la Grande-Bretagne dans un contexte de responsabilités impériales accrues. " En Allemagne, l'homme est viril et la femme féminine. Pouvons-nous espérer rivaliser avec une telle nation si nous luttons contre la nature et nous évertuons à inverser les rôles naturels des deux sexes ? ", s'interroge un Anti tel que l'ancien proconsul impérial lord Cromer. 551
Mais ce qui semble aliéner les suffragistes à certaines adhérentes de la League, c'est d'abord et avant tout le caractère anti-constitutionnel des actions menées par les militantes du droit de vote. Certaines des membres de la League paraissent en effet défavorables à la tactique choisie par leurs soeurs suffragistes, ainsi qu'à leurs revendications. Ainsi, en 1908, Grace Hutchinson, une adhérente de la League, suggère au Grand Conseil de produire des pamphlets destinés à tourner en ridicule l'esprit chevaleresque des radicaux qui se déclarent favorables au droit de vote pour les femmes. Mais la vindicte de cette dame s'exerce surtout à l'égard des suffragettes, car selon elle ces dernières, en se rapprochant du mouvement ouvrier et radical censé épauler leur campagne, ont rendu leur cause plus critiquable que jamais. " Depuis les derniers exploits des suffragettes, j'en viens à penser qu'aucun traitement n'est assez mauvais pour elles ", ajoute-t-elle. 552
Dans la League, les Antis peuvent compter sur l'appui de lady Jersey, mais aussi sur le Grand Maître du mouvement lui-même, lord Curzon, qui prend la tête de la révolte conservatrice contre les projets de réforme électorale du gouvernement de coalition.
Toutefois, des éléments laissent aussi penser que la League abrite des militantes favorables au droit de vote pour les femmes. En 1909, par exemple, le Ruling Councillor adjoint de Streatham rapporte que deux des membres de son habitation ont été arrêtées alors qu'elles tentaient d'entrer de force dans les Chambres du Parlement. 553 En 1910, une adhérente de l'habitation de Fleet est exclue après avoir adressé au Conseil exécutif local une lettre où elle affirme être son devoir de soutenir un candidat socialiste contre un adversaire unioniste si le socialiste soutient le droit de vote des femmes. Interrogé sur la régularité de cette décision, le Grand Conseil donne son approbation au bannissement de cette militante. 554 Après les élections de décembre qui ont lieu la même année, le Divisional Council du Cumberland signale au Grand Conseil qu'à Carlisle de nombreuses Wardens de la League ont préféré rester chez elles plutôt que de prendre part au travail électoral pour manifester leur soutien à la cause suffragiste, ignorée par le candidat unioniste local. " Si les Wardens ne sont pas prêtes à placer la Constitution et l'Empire avant une question accessoire comme celle du vote des femmes, il faudrait les inviter à démissionner ", recommande le Grand Conseil à propos de cette affaire. 555
Il est certain en tout cas que comme le laisse penser la propagande illustrée des suffragettes, il soit devenu de plus en plus difficile pour la League de compter sur un soutien sans faille de la part de ses adhérentes. 556 Alors que jusqu'à la fin de l'ère victorienne la League avait été épargnée par les divisions que cette question avait suscitées auparavant dans les rangs libéraux, à partir des premières années du siècle, le mouvement rencontre les mêmes problèmes que ceux surgis dans les sections féminines du parti libéral dès les années 1890. 557
La position de la League vis-à-vis de l'électorat conservateur féminin est d'autant plus fragilisée pendant la guerre que lord Curzon, alors Grand Maître du mouvement, mène la fronde contre les projets de réforme électorale échafaudés à partir de 1917, et en particulier contre les clauses qui promettent le vote à une large partie des populations féminines. Le fait qu'alors, des ténors du parti comme Andrew Bonar Law, Balfour, lord Hugh et lord Robert Cecil se soient déclarés favorables au droit de vote pour les femmes a pu attirer dans le giron du parti des militantes conservatrices déçues de l'ingratitude du leadership de la League à l'égard de celles qui avaient été les plus ferventes partisanes du mouvement.
Mais plus encore qu'à l'époque victorienne, la Primrose League est un mouvement féminin. Malheureusement, aucune donnée statistique n'est disponible pour distinguer les Associées des Associés. En revanche, à en juger par l'évolution du nombre de Chevaliers et de Dames, en 1910, le nombre de Dames (80 038) a pratiquement rattrapé celui des Chevaliers (87 235). 558 De même, sur les documents photographiques présentés en annexes, on ne peut que constater que ce sont les femmes qui semblent être les plus nombreuses à assister aux réunions d'habitations ou aux fêtes en plein air organisées par le mouvement. 559 Les dessins de presse confirment d'ailleurs cette impression, puisque lorsque les membres de la League sont caricaturés, ce ne sont jamais que les femmes du mouvement qui font les frais de la verve des humoristes. 560
Mais si entre 1903 et 1922, la League reste un mouvement regroupant majoritairement des femmes, les relations entre le mouvement et ses partisanes ont tendance à se compliquer au cours de la période. À partir de 1904, la League n'est plus le seul mouvement conservateur ouvert aux femmes, puisqu'intervient alors la création de Women's Unionist Associations, les sections exclusivement du parti. De plus, comme on le verra par la suite, suite aux divisions au sein du parti au sujet de la réforme fiscale, des Women's Unionist and Tariff Reform Associations (WUTRA) sont également créées un peu partout dans le pays.
L'émergence de ces organisations au niveau local va avoir un impact sur la League, qui va peu à peu voir ses éléments les plus actifs déserter le mouvement et adhérer aux WUA ou aux WUTRA, qui promettent aux conservatrices une reconnaissance des élites du parti et un degré d'autonomie plus marqué qu'au sein de la League, qui reste mixte, et dont la direction reste dominée par ses éléments masculins jusqu'en 1918. Dans une large mesure, le succès des WUA et des WUTRA, qui affirment leur présence dans la mouvance conservatrice à partir de 1918, peut être expliqué d'une part par les tensions qui apparaissent ici ou là entre membres féminins ou masculins de la League, et d'autre part par les atermoiements du mouvement au sujet du protectionnisme.
De par le passé, l'harmonie n'avait été pas obligatoirement été de mise entre les dames et les messieurs de la League. Dans certaines localités, avant même l'apparition des WUA ou des WUTRA, les conflits entre hommes et femmes avaient expliqué la création d'habitations uniquement féminines. Mais dans le contexte particulier que constitue l'époque édouardienne, en raison du mouvement des suffragettes et des divisions conservatrices au sujet du protectionnisme, on va donc assister à une extension, certes d'abord lente, de ces sections féminines conservatrices, qu'elles soient protectionnistes comme pour les Women's Unionist and Tariff Reform Associations (WUTRA), ou loyales à l'égard des dirigeants unionistes, comme dans le cas des WUA. La menace que ces deux organisations vont faire peser sur la prospérité de la League va en outre s'accentuer lorsque ces deux mouvements vont fusionner en 1913.
On pourrait multiplier les exemples de frictions entre dirigeants masculins et militantes de la League, qui favorisent en effet l'émergence de ces associations conservatrices réservées aux femmes. 561 Même si ces nouvelles sections féminines ne prennent pas position en faveur du droit de vote des femmes, elles offrent aux militantes conservatrices la possibilité de régenter leurs propres affaires en complète autonomie vis-à-vis des hommes, contrairement à la League où la règle de mixité les obligent à partager le pouvoir avec leurs partenaires masculins. De plus, dans le cas des WUTRA, les femmes peuvent militer activement en faveur du programme protectionniste, alors que la League dicte une ligne officielle assez sinueuse sur ce sujet.
Les WUA et les WUTRA entrent en conflit direct avec les habitations de la League, et procèdent dans certains endroits à une véritable saignée du mouvement. En Écosse, les WUTRA sont particulièrement populaires, et supplantent les habitations de la League. Le Grand Conseil est bien conscient du danger que fait peser l'apparition de telles organisations féminines sur le devenir de la League. 562 Là où les activités de la League sont au point mort, certaines femmes entreprennent de mettre sur pied des antennes des WUA, et toute la vigilance des secrétaires provinciaux est requise pour contrecarrer ces projets. 563 En août 1908, une réunion est organisée entre les dames de la League et les responsables des WUA et des WUTRA pour favoriser la coopération entre les trois mouvements et éviter les conflits entre eux. L'accord stipule que là où la League n'est pas présente, les WUA et les WUTRA ont toute latitude de tenter de s'implanter. 564 Les trois organisations s'accordent pour échanger leur production respective de propagande, organiser des meetings communs, et former ensemble leurs agents.
Malgré ce concordat entre la League et ses deux rivales auprès des femmes, dans une large mesure, on peut assigner le déclin de la League après-guerre à l'apparition de ces structures partisanes intégrées au parti et destinées aux femmes. D'ailleurs, on le verra par la suite, mais après 1922 et la chute de la coalition, la popularité croissante des WUA freine considérablement l'essor du mouvement.
Si le recrutement des conservatrices commence à s'avérer problématique pour la League, les difficultés du mouvement sont plus grandes encore vis-à-vis des jeunes conservateurs. Dès 1909, le Grand Conseil s'inspire d'une initiative prise par l'habitation de Lincoln, dont les responsables ont encouragé par voie de presse les jeunes gens à s'intéresser au travail de la League. 565 À l'invitation des membres du Grand Conseil, qui reconnaissent combien il est difficile de persuader les jeunes hommes à prendre une part active à la politique, la Primrose League Gazette cite l'exemple de Lincoln, et un document et des affiches intitulées Appeal to the Young Men of England sont distribués auprès des habitations. 566 Le fait qu'aux yeux du public la League soit volontiers associée à ses Dames plutôt qu'à ses Chevaliers contribue probablement à la désaffection des jeunes conservateurs édouardiens, sans doute plutôt séduits par la sociabilité exclusivement masculine que leur promettent les clubs conservateurs ou les sections officielles du parti.
Vingt ans après sa création, la League donne des premiers signes d'essoufflement. Le Grand Conseil découvre que de nombreuses habitations n'ont d'existence que sur le papier. Le constat de l'inefficacité ou de la torpeur de certaines de ses antennes pousse le Grand Conseil à se départir de son respect habituel pour l'autonomie des habitations, ce qui accentue les tendances de la League à fonctionner de manière centralisée. Les dirigeants de la League se sentent d'autant plus autorisés à agir de la sorte qu'à partir de 1904 de nouvelles échéances électorales semblent imminentes.
Les interventions des instances centrales prennent diverses formes. Tout d'abord, les habitations défectueuses sont fusionnées avec leurs voisines plus prospères. Les élections partielles sont l'occasion pour les représentants du mouvement de réactiver les habitations somnolentes et de les rappeler à leurs devoirs. 567
Le cas de la circonscription de Barkston Ash dans le Yorkshire illustre bien les procédés de la League dans ce type de circonstances. Dans cette circonscription, détenue depuis 1885 par les conservateurs, la mort du député en place provoque une élection partielle au début de l'année 1905. La facilité avec laquelle les conservateurs sont parvenus à conserver ce siège pendant vingt ans a eu pour effet de laisser en jachère l'appareil partisan local, remarque le Vice-Chancelier de la League lors de sa visite sur place. Or, le contexte politique national étant entre temps devenu défavorable au parti, le nouveau candidat conservateur doit faire appel aux services de la League. Ce dernier, G. R. Lane-Fox, issu de la même famille que le Vice-Chancelier de la League, obtient facilement l'aide qu'il réclame. 568 Le Vice-Chancelier, dépêché sur les lieux, crée trois nouvelles habitations qui viennent épauler la seule antenne de la League qui existait auparavant sur place, et enrôle 3.000 nouveaux membres. Malgré ces efforts de dernière minute, la circonscription passe aux libéraux. Cependant, l'attention soutenue que les instances centrales de la League continuent d'accorder à cette circonscription permet à G. R. Lane-Fox de la reconquérir aux élections suivantes. 569
La perte de la circonscription nord du Dorset, prise aux libéraux en 1892, permet aux dirigeants de se rendre compte des effets néfastes que peuvent avoir des succès électoraux répétés sur la santé de leur mouvement au niveau local. Entre 1886 et 1892, lorsque les conservateurs tentaient de prendre ce siège aux libéraux, on y comptait pas moins de quinze habitations. En 1905, après les victoires qu'enregistrent les conservateurs locaux aux élections de 1895 et de 1900, toutes ces habitations, à l'exception d'une seule, avaient périclité. De toute évidence, au-delà des facteurs nationaux, les défaites électorales conservatrices viennent sanctionner un tarissement de l'activité partisane locale. En réaction au déclin local du mouvement, le Grand Conseil sollicite l'aide des aristocrates locaux. 570 Mais le recours aux réseaux aristocratiques ne suffit pas toujours, et parfois les agents de la League doivent aussi faire le constat que " les personnes de qualité " des environs refusent de leur apporter leur concours. C'est le cas par exemple dans le Comté de Leicester, où comme le note un secrétaire provincial de League : " il semble qu'il n'y ait dans le comté aucun notable susceptible d'apporter quelque assistance ". 571
Comme de nombreux membres du Grand Conseil appartiennent au cercle restreint des grandes familles aristocratiques, la League peut aussi se servir des réseaux nobiliaires et mondains pour solliciter l'appui de tel ou tel gentilhomme résidant dans une région dépourvue d'habitations opérationnelles. Le Grand Conseil de la League intervient aussi dans les habitations qui ne se seraient pas acquittées de leur tribut depuis plus de sept ans.
Mais là où les habitations donnent satisfaction, les dirigeants de la League savent se montrer respectueux de leur autonomie. Lorsqu'un député, un élu local ou un candidat conservateur requiert l'arbitrage du Grand Conseil pour remédier à un différend qui l'opposerait à une habitation, le Grand Conseil s'en remet toujours aux décisions prises par ses sympathisants. Lors des élections municipales, plusieurs candidats d'étiquette conservatrice peuvent briguer les mêmes mandats, et il n'est pas rare de voir la League ne soutenir que l'un d'entre eux. Les candidats privés de l'appui des habitations adressent alors leurs récriminations au Grand Conseil, qui ne déjuge jamais ses représentants et leur laissent toute discrétion, estimant qu'eux seuls ont pleine connaissance de la localité, comme le fait savoir le Grand Conseil à un certain Mr West de Leamington, qui se plaignait de l'aide que l'habitation locale avait apportée à un autre candidat que lui aux élections municipales. 572
Généralement, si une habitation entre en rébellion contre un élu conservateur, c'est en raison de la probité douteuse de ce dernier. Par exemple, en 1905, l'habitation de Margate entre en conflit avec le député de Thanet, H. H. Marks, élu en 1904, mais impliqué dans des banqueroutes et des malversations financières. Propriétaire du journal boursier Financial News, Marks est accusé d'avoir utilisé les colonnes de son journal pour promouvoir de manière frauduleuse des compagnies. Marks se tourne vers le Grand Conseil pour lui demander de désavouer la décision prise par les adhérents de Margate de lui retirer leur confiance, mais les membres du Grand Conseil avalisent leur décision, souveraine d'après eux. L'habitation de Margate n'est d'ailleurs pas la seule organisation du Kent à retirer sa confiance à Marks, puisqu'en 1906, il ne reçoit pas l'investiture officielle du Bureau central du parti. En conséquence, il perd son mandat au profit d'un autre conservateur, désigné par la Thanet Conservative and Unionist League, comité électoral formé en 1905 pour contester le siège à Marks et à ses fidèles de la section locale du parti. 573 La League ne badine pas avec la moralité de ses membres, comme en atteste un incident similaire survenu en 1913. Le Ruling Councillor de l'habitation de Queen's Park, un dénommé Waycott, en poste depuis 1895, est jugé pour coups et blessures. Malgré le fait que les poursuites engagées contre lui n'aboutissent pas à une condamnation, Waycott est renvoyé de la section locale du parti, qu'il dirigeait, mais parvient à se faire réélire Ruling Councillor. Le député de la circonscription, indigné de cette réélection, en réfère au Grand Conseil, qui décide de dissoudre l'habitation, dont les agissements sont à ses yeux susceptibles de nuire à la cause unioniste. 574
En 1906, en dépit des efforts consentis par les instances dirigeantes de la League pour épauler les candidats unionistes, les conservateurs subissent un cuisant revers électoral. Au sein du parti, les appels à la réforme sont immédiats, et émanent essentiellement des protectionnistes, qui forment alors la majorité du groupe parlementaire. Joseph Chamberlain demande en personne à ce que le fonctionnement du parti fasse l'objet d'une enquête, et que les mesures nécessaires pour favoriser un renouveau conservateur soient rapidement prises.
Pour les dirigeants légitimes du parti, Balfour, Jack Sandars, son secrétaire, Alick Acland-Hood, responsable du parti, et Aretas Akers-Douglas, le Chief Whip, c'est une ingérence inacceptable de la machine libérale-unioniste et protectionniste dans les affaires du parti. Comme l'écrit Sandars à son patron :
Le projet de réorganisation de notre parti, avancé par Joe, tandis que lui même se réserverait le contrôle sur Birmingham et ses environs, est franchement cocasse. Joe ne connaît guère les préventions qu'il suscite. J'imagine aisément ce que diront des gens comme (...) Walter Long quant au fait que l'organisation de Birmingham contribuerait à renforcer le contrôle sur les instances du parti à la fois sur le plan local et national. 575
Pourtant, aidés par ses alliés regroupés à l'intérieur même du parti au sein de l'Union nationale, Austen Chamberlain, qui mène l'aile protectionniste depuis l'infarctus de son père lors de l'été 1906, parvient à imposer au Central Office le contrôle des représentants de la National Union, désormais seuls responsables en matière de propagande. Ces luttes d'influence entre les diverses factions du parti, toutes désireuses de compter sur la loyauté des instances centrales, n'ont pas été sans répercussions sur la League, dont l'indépendance et la loyauté ont dès lors constitué des atouts précieux pour les partisans de Balfour dans leur combat contre les protectionnistes. 576 Pour les protectionnistes modérés hostiles à l'extrémisme des membres de la Tariff Reform League, de même que pour les libre-échangistes qui restent au sein du parti, la League a représenté un havre. Comme les protectionnistes pouvaient à la fois s'appuyer sur la machine de propagande qu'était alors la Tariff Reform League et sur les publications de la National Union, qu'ils dominaient, la League est de ce fait devenue la tribune d'où les conservateurs fidèles à Balfour ont pu exprimer leurs réserves vis-à-vis du protectionnisme défendu par Chamberlain, ainsi que les positions de compromis qu'il s'agissait d'élaborer avec cette faction, afin de préserver l'unité du parti. C'est là toute l'importance de la League à l'époque.
Pour autant, la défaite de 1906 a aussi des conséquences au sein de la League, où l'heure est à l'autocritique et à la réforme. Pour les agents de la League chargés d'évaluer les responsabilités du mouvement dans cet échec, la League a pêché par excès de frivolité, et par négligence de ses devoirs politiques, électoraux et pédagogiques. " Il arrive fréquemment qu'aux réunions de la League l'aspect politique soit négligé et que les efforts des responsables des habitations visent davantage à fournir des divertissements qu'à éduquer politiquement ", conclut le rapport préliminaire. 577 En mai 1906, Ian Malcolm, député conservateur et membre du Grand Conseil, refuse de prononcer un discours devant l'habitation de Hastings et Saint Leonard, car il est froissé de constater sur le programme de cette réunion que son allocution est suivie d'un divertissement dramatique. 578 Alerté, le Grand Conseil approuve la décision de Malcolm. Les secrétaires provinciaux, qui font en quelque sorte fonction d'espions politiques, attirent l'attention de leurs dirigeants sur le zèle des radicaux, dont la League devrait s'inspirer, et sur leurs pratiques condamnables, qu'ils enjoignent la League à combattre. La League n'est toutefois pas seule en cause dans la défaite unioniste, puisque les troupes régulières du parti, à savoir ses sections locales, et certains des candidats, ont tendance à négliger leur travail électoral, ou à regimber à coopérer avec la League.
Lorsque des membres du Grand Conseil rendent visite à l'habitation de Brighton, où Gerald Loder, membre du Grand Conseil, vient de perdre son siège, certains des partisans locaux du mouvement refusent de porter l'entière responsabilité des récents déboires électoraux du parti : " Les membres de la League, quant à eux, visaient moins à une complète organisation qu'à apporter leur contribution aux travaux des associations conservatrices locales, la responsabilité d'un échec éventuel ne devant pas retomber sur la League ". 579 Les secrétaires provinciaux de la League font état de problèmes comparables. Parfois, le candidat unioniste refuse l'aide que lui apportent les bénévoles et les agents de la League pour pouvoir s'attribuer, à lui et à ses partisans de la section locale, tout le crédit de la victoire. 580 En 1908, après l'élection partielle de South Leeds, le secrétaire provincial dépêché sur place dénonce au Grand Conseil les pratiques du candidat local :
Les Dieux de l'Olympe politique ne consentirent à accepter aide et assistance qu'au cours des trois derniers jours. C'est toujours la même chanson, les mêmes méthodes, les mêmes idées, les mêmes hommes. Nous aurions pu l'emporter, me semble-t-il, mais ils ne nous ont permis d'agir qu'en suivant les sentiers battus. Ils ont récusé les hommes d'expérience qui l'ont emporté dans le Mid-Devon et à Hereford parce qu'ils désiraient s'attribuer chez eux tout l'honneur et toute la gloire. 'Hinc illae lacrymae'. 581
Après la défaite de 1906, en février, les rapports reçus par le Grand Conseil font état tout à la fois de l'apathie des conservateurs, de l'ubiquité des politiciens radicaux et de la faiblesse de la presse conservatrice en province. 582 Turing Mackenzie, le secrétaire provincial qui officie dans le centre du pays et l'East Anglia, présente ainsi la campagne du candidat radical dans la circonscription de Horncastle :
Depuis plus de deux ans, le candidat radical avait travaillé dur sur le terrain de la circonscription et il a consciencieusement répandu ses mensonges à l'oreille des vieilles dames autour d'une tasse de thé, des paysans aux labours, des jardiniers sarclant leurs navets, et des enfants au détour des chemins. Il a remué le terrain comme une taupe, et comme la taupe, il est dangereux. 583
Un membre de la League résidant dans le Suffolk dénonce quant à lui les pratiques déloyales de la presse radicale :
Les radicaux de l'East Suffolk non seulement monopolisent la presse, mais ils font preuve d'une grande duplicité. C'est ainsi qu'ils éditent une publication à l'intention des élites et une autre destinée aux classes populaires. La première fait preuve de suffisamment d'équité pour qu'une lettre dénonçant les mensonges contenus dans le programme radical soit publiée, mais les lecteurs qui prennent connaissance de la protestation sont pleinement au fait de la situation avant même d'avoir lu la protestation. Mais ces protestations, ces dénégations, ces mises au point si superbement publiées dans le journal destiné aux élites sont toujours passées sous silence dans le journal des classes populaires bien que la présentation erronée qui fait l'objet des critiques y ait été également publiée et probablement avec plus de piquant et de mauvaise foi. 584
Pour contrebalancer la force du radicalisme et de la presse qui le soutient, les dirigeants de la League sont d'avis qu'il faut faire preuve d'une ubiquité équivalente, et réorganiser le mouvement de manière à répondre à cette renaissance radicale. La League s'oriente dès lors vers une valorisation de ses activités de propagande et de surveillance des adversaires politiques.
Au printemps 1906, un comité est chargé d'élaborer des recommandations pour la réforme du mouvement. Les conclusions sont présentées au Grand Conseil en juillet 1906. 585 De nombreuses habitations fondées aux premiers jours de la League ont cessé d'exister, ou ne sont plus que des coquilles vides, s'inquiètent les avocats d'une réorganisation du mouvement. Même si la League est un précieux allié du parti, il y a 104 circonscriptions parlementaires en Angleterre et onze au Pays de Galles où la League n'est pas présente.
D'après le comité, il serait avisé d'engager plus d'agents provinciaux, et de les affecter à des zones spécifiques, dans lesquelles ils ne pourraient pas officier plus de trois ans. En conséquence, les budgets accordés aux secrétaires provinciaux sont augmentés, et de nouveaux agents professionnels sont recrutés, pour opérer un maillage plus rigoureux du territoire. 586 Sous leur responsabilité, des rencontres régionales doivent être mises sur pied pour initier les adhérents à l'instruction politique et au démarchage électoral. Les secrétaires provinciaux sont aussi chargés d'évoquer le contexte politique dans le cadre de discours brefs. Dans leur fonctionnement routinier, les habitations sont encouragées à accorder plus de place à l'art oratoire. Pour améliorer la représentativité sociale du mouvement, il est recommandé aux habitations d'inclure un plus grand nombre d'ouvriers dans les Conseils exécutifs. 587 Des Divisional Councils supplémentaires doivent être créés. En effet, sur les 253 unités parlementaires que comptent l'Angleterre et le Pays de Galles, les rapporteurs constatent que seules 61 sont dotées de telles instances, qui peuvent pourtant faciliter la concertation entre les habitations pendant et entre les élections, assurer la distribution de la propagande et veiller à ce que toutes les localités des environs bénéficient d'antennes actives. Quant au quartier général, il doit s'ouvrir aux membres du mouvement et devenir un lieu de formation pour les adhérents londoniens. 588 Dans l'ensemble, il s'agit de parfaire le rôle de la League en tant qu'instrument de propagande et en tant que machine électorale à la disposition du parti. Si la sociabilité festive avec laquelle le mouvement est associé n'est pas répudiée, elle doit dorénavant être assortie d'une professionnalisation des pratiques, et d'une politisation du mouvement.
Pourtant, les jugements prononcés par le comité de réorganisation de 1906 peuvent paraître sévères eu égard à l'importance de la League dans le dispositif électoral du parti, car c'est bien à l'époque édouardienne qu'intervient l'âge d'or de la League en tant que machine électorale. La League jouit d'une notoriété méritée dans ce domaine, 589 et la plupart des députés et candidats conservateurs reconnaissent volontiers la dette qu'ils doivent aux agents professionnels et aux bénévoles de la League. 590 Les agents de la League sont reconnus pour leur savoir-faire en matière d'opérations électorales, qu'ils dispensent auprès des bénévoles du mouvement. 591 L'un de ces agents, Reginald Bennett, qui deviendra Vice-Chancelier du mouvement par la suite, publie en 1910 un Handbook for Hecklers, manuel destiné à conseiller les sympathisants conservateurs sur les questions les plus à même d'embarrasser les candidats libéraux. 592 La League peut donc compter sur des spécialistes du canvassing et des joutes électorales, auxquels les autres organisations de l'alliance unioniste font appel. Par exemple, les professionnelles de la League dispensent des cours de démarchage aux membres de l'Association des femmes libérales unionistes. 593 La League encourage d'ailleurs une saine émulation des habitations entre elles dans le cadre de compétitions de démarchage. Elle favorise l'émergence de pratiques standardisées, en mettant à la disposition de ses bénévoles des registres de canvassing, où sont consignées les données recueillies au cours de ces opérations, leurs résultats et le temps requis pour les mener à bien. 594 Au cours des élections, les permanents du mouvement se spécialisent dans l'organisation de ce que les politiciens désignent alors sous le terme d'outvoting. Le droit électoral autorisant en effet un individu propriétaire ou entrepreneur dans différentes circonscriptions à exercer son droit de vote partout où ses biens le lui permettent, ce supplément de voix est une manne pour les conservateurs, qui prennent soin de rappeler à leurs partisans de voter partout où ils en ont le droit. Étant donné les liens de la League avec de nombreux propriétaires fonciers, qui souvent ont leurs possessions disséminées aux quatre coins du pays, il est naturel que ce soit ce mouvement qui au sein de la mouvance conservatrice se charge d'une telle besogne. 595 Mais la League, comme aux beaux jours des anées 1880, continue d'être utile pour " produire le vote " le jour de l'élection. 596 Comme nombre de ses dirigeants et de ses membres sont plutôt aisés, ils sont d'une utilité cruciale pour les candidats unionistes, qui peuvent compter sur les moyens de locomotion qu'ils peuvent gratuitement mettre à leur disposition. La commercialisation accrue de la voiture automobile, encore l'apanage des nantis, renforce encore un peu plus l'intérêt de la League, dont les membres les plus fortunés font partie des premiers acquéreurs britanniques. 597 À Londres, c'est la London Municipal Society, l'officine chargée de porter les couleurs conservatrices aux élections métropolitaines, qui a recours aux services des bénévoles et des agents de la League. 598 Dans la métropole londonienne, du fait de la concentration des habitations, la League est capable de mobiliser un grand nombre de bénévoles au cours de certaines élections partielles. En 1908, à l'occasion d'un scrutin qui se déroule à Peckham, des bénévoles, issus de 28 habitations réparties sur l'ensemble de l'agglomération, assistent le candidat unioniste à la députation. 599
Toujours est-il que les recommandations du comité de réorganisation sont entendues, et après 1906, on assiste à un travail de reconquête de l'électorat et à l'émergence de pratiques nouvelles au sein de la League.
Suite à la déroute de 1906, le mouvement recentre ses activités sur ses missions de propagande et d'éducation de l'électorat, et encourage ses habitations à mettre désormais l'accent sur leur rôle politique, au détriment des activités ludiques et divertissantes qu'elles semblaient priser. 600 Les informations politiques utiles sont systématiquement recueillies. 601 La League s'abonne par exemple aux publications de la National Liberal Federation, pour pouvoir surveiller les activités de propagande de ses adversaires. 602 L'émergence de nouvelles structures partisanes, libérales, radicales ou socialistes, suscite aussi la vigilance de la League. Ainsi, peu de temps, après sa création, l'existence d'un Liberal Social Council est notifiée aux instances de la League. Ce nouvel organe, qui centralise les ressources des libéraux dans l'organisation de festivités politiques, est en fait la réponse des grandes dames libérales à leurs adversaires conservatrices, qui depuis le lancement de la League ont la possibilité de prêter leur concours dans l'organisation de célébrations publiques à caractère politique. 603 De même, lorsqu'une Gladstone League est créée en mémoire de l'homme d'État victorien, les secrétaires provinciaux sont envoyés dans les réunions de cette nouvelle officine libérale, afin d'en jauger les méthodes et la force. 604 Lors des élections partielles, les secrétaires provinciaux sont chargés de déterminer quels sont les tracts les plus populaires, afin de mieux définir le type de propagande qu'il convient de diffuser auprès des habitations. 605 Le Grand Conseil les encourage aussi à faire plus systématiquement usage de la presse locale pour annoncer les réunions des habitations, ou recruter de nouveaux volontaires. 606 Mais si le Grand Conseil en vient à centraliser de nombreuses activités de propagande et de renseignement politique, ce sont les habitations qui restent juges des brochures et tracts qui conviennent le mieux aux circonstances locales. 607
Après les élections de 1906 s'organise une reconquête du pays. Pour mener à bien ce projet, le Grand Conseil emploie tout un arsenal de moyens. Les circonscriptions parlementaires dépourvues d'habitations sont inventoriées. Une carte est établie d'après ces données, et transmise aux secrétaires provinciaux. 608 Les journaux unionistes provinciaux sont sollicités à plusieurs reprises pour publier des appels aux bonnes volontés dans les districts où la League serait absente. 609 Le Grand Conseil commence à superviser les habitations peu actives, et à y envoyer ses représentants plus régulièrement. Les dignitaires du mouvement sont encouragés à ne plus se contenter d'assister aux réunions inaugurales des habitations, et à s'impliquer davantage dans leur gestion routinière. 610 Des territoires jusque là négligés par la League sont alors investis, comme par exemple les universités ou les public schools. 611 Mais dans certaines localités, les agents, représentants permanents du parti, ont tendance à entraver le nouvel essor de la League. 612 Leur méfiance vis-à-vis des bénévoles de la League est due à l'indépendance dont jouissent vis-à-vis des sections du parti les habitations de la League, ce qui en rend le contrôle plus difficile pour les agents. De ce fait, en 1908, les secrétaires provinciaux reçoivent l'instruction de s'adresser aux candidats du parti, et non aux agents, lorsqu'ils décident de mettre sur pied de nouvelles habitations. 613 Des circulaires sont alors systématiquement envoyées aux candidats et députés unionistes des circonscriptions dépourvues d'habitations. 614
Pourtant, malgré ces efforts de rénovation des pratiques du mouvement, la League ne peut enrayer la désaffection de l'électorat à l'égard du conservatisme, et en 1910, à deux reprises, les conservateurs essuient des revers électoraux qui conduisent à une nouvelle refonte du parti dans un premier temps, et de la Primrose League ensuite.
Comme en 1906, les deux défaites que subit le parti conservateur en 1910 donnent lieu à une remise en cause du fonctionnement de l'appareil partisan. Mais alors que Balfour et ses lieutenants étaient parvenus à limiter l'étendue de la réforme réclamée par les protectionnistes et à ainsi conserver leur influence sur le parti, le troisième revers subi par les conservateurs sous la houlette de Balfour va provoquer le départ de ce dernier, après une bataille de près d'un an entre les diverses factions du parti.
Là aussi, le travail d'enquête auquel se livrent les membres de l'Unionist Organisation Committee, que Balfour se voit contraint de mettre sur pied en février 1911, n'est pas sans conséquence pour la Primrose League. 615 Le principal grief des experts chargés de statuer sur les déficiences de l'organisation conservatrice a trait à son caractère fragmenté. La profusion de groupes de pression auxiliaires, instruments entre les mains des divers chefs de faction, en est la cause première. Il serait en effet erroné d'interpréter cette multiplication des single issue groups au sein du parti comme un signe de vitalité, car il s'agit plutôt d'un signe des divisions qui séparent de plus en plus les diverses factions du parti. Jugé insuffisamment virulent dans son opposition aux libéraux, Balfour est en effet critiqué pour la politique de compromis et d'attentisme qu'il mène au sujet de la réforme fiscale ou des dépenses militaires et navales, ou encore à l'occasion de la réforme de la Chambre des lords. La plupart de ces ligues sont donc conçues comme des réponses aux manquements de Balfour, et leur multiplication constitue une menace contre l'unité du parti, comme en sont conscients certains militants :
Il existe une Tariff Reform League pour la réforme des tarifs douaniers, la Land Union qui a les mêmes objectifs. L'Union Defence League combat l'autonomie de l'Irlande. L'Income Tax League réclame la réduction de l'impôt sur le revenu. Les Junior Conservatives promeuvent l'unionisme. Les Confédérés oeuvrent dans le même sens. La Ligue impérialiste, le Club 1900, la Primrose League et un certain nombre d'autres, ont des buts quasiment identiques. Quelle ligne d'action, au sein de toutes ces sociétés et ligues, ne se retrouve-t-elle pas tout aussi bien dans le programme électoral du parti lui-même ? 616
La multiplicité des ligues conservatrices, ou comme le formule avec irritation le Conservative Agents' Journal, la " Légion des Ligues " 617 , est considérée par l'Unionist Organisation Committee comme étant une malédiction pour le parti, car elles occasionnent une multiplication des dépenses, sans pour autant s'avérer efficaces. D'après les experts du comité, ces dernières devraient donc être ramenées sous la tutelle du parti. 618
Si l'on voit apparaître autant de groupuscules entre 1906 et 1911, c'est donc surtout en raison de l'opposition croissante au leadership de Balfour, qui indispose non seulement les protectionnistes, mais aussi certains de ses propres alliés, comme Walter Long, protectionniste modéré hostile à la Tariff Reform League, qui chapeaute l'Union Defence League et la Budget Protest League, deux mouvements qui entendent exprimer une opposition résolue aux projets de Home Rule envisagés par les libéraux, et aux réformes fiscales préjudiciables aux intérêts des propriétaires fonciers, introduites par Lloyd George en 1909. Les libre-échangistes unionistes se regroupent, quant à eux, au sein de la Middle Class Defence League. Les protectionnistes s'appuient bien sûr sur la Tariff Reform League, mais aussi sur la Confédération, société secrète de jeunes politiciens, où l'on compte la présence d'Andrew Bonar Law et d'Austen Chamberlain, dont l'objet est de capturer les sections locales du parti au profit des protectionnistes radicaux. Ces derniers sont aussi renforcés par les Die-Hards, partisans d'un soutien déterminé à la Chambre des lords, qui fondent le Halsbury Club en 1911. Ce club est destiné à rassembler les parlementaires conservateurs, aux Lords et aux Communes, qui réclament une opposition plus énergique que celle de Balfour aux réformes libérales. Les pairs et les parlementaires les plus impliqués dans la résistance aux réformes de la Chambre des lords créent en outre le Reveille Movement, qui se destine à fédérer le conservatisme populaire en faveur du protectionnisme, du renouveau militaire du pays et de la défense de ses institutions.
Il n'est donc pas surprenant que l'Unionist Organisation Committee fasse le constat d'une désintégration du parti, auquel le remède le plus efficace consiste à congédier tout d'abord les partisans de Balfour qui en contrôlent les instances centrales, et ensuite Balfour lui-même, peu à peu désavoué par l'ensemble des chefs de file du parti. De plus, l'Unionist Reform Committee appelle à une collaboration plus étroite entre les divers groupuscules conservateurs. D'après les membres de ce comité, il est dorénavant crucial d'éviter la duplication des efforts, le gaspillage de fonds et la désorganisation en favorisant, sous l'autorité du Central Office, la coopération de ces mouvements entre eux. Avec le remplacement de Balfour par Andrew Bonar Law, candidat de compromis entre les différentes sections du parti, les recommandations du comité vont être suivies d'effet. Après l'été 1911, les tensions vont en effet peu à peu s'apaiser, et le parti regagner une certaine unité.
Pour la Primrose League, les réformes engagées à partir de 1911 vont avoir pour conséquence de rapprocher le mouvement des instances centrales du parti. Une deuxième vague de réforme de la League intervient donc elle aussi après les défaites de 1910 et le départ de Balfour comme dirigeant. Dans une large mesure, la League s'oriente dès lors vers une coopération plus étroite avec le Central Office, et vers un resserrement de ses liens formels avec le parti.
D'un point de vue symbolique, la conséquence la plus importante de cette évolution a trait à un aménagement des liens formels entre la League et le parti. En 1913, Gerald Aburthnot, nouveau Vice-Chancelier de la League, fait ainsi adopter une nouvelle déclaration, ce serment que les membres de la League sont censés prêter lorsqu'ils adhérent à une habitation. À partir de 1913, les membres de la League sont désormais requis d'oeuvrer pour les principes originels de la League, à savoir la défense de la religion, de la Couronne, des institutions politiques et de l'Empire, mais aussi de s'engager à soutenir loyalement le parti unioniste. Cette altération des statuts du mouvement donne satisfaction aux nombreux partisans de la League qui reprochaient au mouvement de ne pas suffisamment astreindre ses Associés au respect du parti, 619 ainsi qu'aux responsables du Central Office, qui pensent à présent pouvoir bénéficier d'un soutien sans faille de la part du mouvement. 620
D'un point de vue pratique, de manière à éviter la confusion et la duplication des efforts lors des élections, le Central Office du parti décide dès 1910 de prendre en main l'affectation des orateurs et agents professionnels des organisations conservatrices. 621 De même, pour canaliser les ardeurs électorales des membres de la League, et permettre aux secrétaires honoraires des habitations et aux agents de connaître plus précisément la main d'oeuvre bénévole dont ils peuvent disposer, les partisans de la League ne sont plus autorisés à apporter leur soutien aux candidats unionistes en dehors de leur circonscription, à moins d'en faire la demande auprès d'un nouveau comité placé sous la responsabilité du Grand Conseil des Dames, le Canvassing Corps, qui est ensuite chargé de proposer les services de ses francs-tireurs aux représentants de la League et aux agents dans les circonscription concernées. 622
Quant au problème de la multiplication des groupes d'obédience conservatrice, la League va tenter d'y remédier en dissuadant ses adhérents de rejoindre les structures rivales. Les secrétaires provinciaux sont interrogés, afin de déterminer les conséquences de cette dissipation des énergies conservatrices au niveau local. 623 Dès 1910, le Grand Conseil, conscient du problème que posent au mouvement les nouvelles organisations comme le Reveillee Movement ou les Women's Unionist and Tariff Reform Associations, rappelle à ses membres qu'elles peuvent représenter une affaiblissement de la cause unioniste, et que seule la Primrose League peut représenter devant le pays les causes persistantes et permanentes de la vie nationale, contrairement aux autres organisations tributaires de principes plus éphémères et contingents comme le protectionnisme. 624 Toutefois, la compétition qu'opposent à la League les associations protectionnistes ne faiblit pas pour autant, et les lettres alarmistes de secrétaires honoraires sur les difficultés locales de la League face au mouvement protectionniste s'accumulent après 1910. 625
Les élections de 1910 font ressurgir le même type de préoccupations qu'en 1906 au sujet de la santé du mouvement. Malgré le regain d'activité et l'augmentation du nombre d'adhérents qu'on observe depuis 1906, le bilan post-électoral établi par les secrétaires provinciaux révèle en effet des situations locales parfois peu flatteuses. À propos du Lancashire et du Cheshire, Mr Lancaster, nouveau responsable du secteur, remarque :
De nombreuses habitations des comtés n'ont pas organisé de manifestations politiques depuis des années et certaines déplorent qu'aucun secrétaire provincial ne les ait contactées. Nombre d'entre elles sont des plus démunies et ne sont en fait que des amicales désorganisées hormis pour mettre sur pied des tournois de whist et des soirées dansantes. 626
Mais outre les transformations que subit le parti lui-même suite à l'enquête de 1911, plusieurs autres facteurs expliquent pourquoi le rythme des réformes va s'accélérer au sein de la League entre 1911 et 1914.
Tout d'abord, c'est sous la pression de l'échelon local que le mouvement doit altérer son fonctionnement. De plus en plus souvent, les responsables d'habitations font en effet part d'un certain mécontentement à l'égard du mode de fonctionnement de la League. Les militants provinciaux reprochent souvent au Grand Conseil de ne pas suffisamment leur venir en aide. 627 En réponse à ces récriminations, le Grand Conseil embauche de nouveaux secrétaires provinciaux, qui sont au nombre de dix à partir de 1912. 628 Afin de favoriser la cohésion du mouvement au niveau local, un nouveau niveau intermédiaire, qui regroupe les habitations du même comté, est mis sur pied en 1911, tandis que le Grand Conseil initie la tenue de conférences régionales des secrétaires honoraires. 629 Au niveau national, des conférences réunissant l'ensemble des Ruling Councillors sont organisées à partir de 1912 à l'Hôtel Cecil. 630
Ensuite, ce qui accélère la réforme du mouvement, c'est le départ du Vice-Chancelier George Lane-Fox, 631 en poste depuis vingt et un ans, et son remplacement par un homme plus jeune et plus expérimenté que lui, Gerald Arbuthnot. 632 À partir de 1912, Arbuthnot, un proche de Walter Long, dont il a été l'assistant au ministère de l'Agriculture dans les années 1890, entreprend en effet une réorganisation complète du mouvement. Peu de temps après l'arrivée d'Arbuthnot, son patron, Walter Long, qui est alors Chancelier de la League, fait part aux Grands Conseillers de l'orientation que les deux hommes comptent donner au mouvement :
Des changements radicaux s'imposent et pourquoi en serait-il autrement ? Toutes les autres organisations, le Central Office, la National Liberal Federation, la National Union of Conservative Association, le Carlton Club, le Conservative Club, tous ces grands organismes politiques se sont entièrement réformés au cours de la dernière décennie alors que, bien entendu, la Primrose League est, pour l'essentiel, restée fidèle à ses anciennes méthodes. 633
De nouvelles réformes sont donc engagées. Le fonctionnement du Grand Conseil fait l'objet de multiples critiques, et d'un programme de réforme. Sous Lane-Fox déjà, en 1910, le mode d'élection des Grands Conseillers avait fait l'objet d'un premier aménagement. Le mode de scrutin pour l'élection annuelle des seize Grands Conseillers avait été transformé de façon à en assurer le caractère démocratique. Au lieu d'être élus en séance plénière lors de la Grande Habitation, les Grands Conseillers l'étaient dès lors suite à une consultation préalable des habitations, qui étaient tenues de se réunir pour exprimer leur vote. Chaque habitation est désormais habilitée à nommer un candidat au poste de Grand Conseiller. 634
Arbuthnot entérine ces changements initiés par son prédécesseur, mais compte aussi en accroître la portée. Pour ce faire, il est épaulé par Long, qui est lui aussi très critique vis-à-vis du Grand Conseil, et qui soutient son protégé en faisant parvenir au Grand Conseil un réquisitoire contre les dysfonctionnements du mouvement, et du Grand Conseil en particulier. 635 Ce qui d'après le Chancelier apparaît défectueux dans le fonctionnement de cette instance, c'est son caractère trop peu représentatif :
Ne peuvent participer que les personnes disposant de larges revenus et que les dépenses occasionnées par les voyages aller et retour ne gênent en aucune façon, ou encore les gens qui résident à Londres et pour lesquels l'assistance aux réunions n'entraîne que le prix d'une course en fiacre. Nous ne sommes donc pas en présence d'une organisation qui attire la confiance, pas plus qu'elle n'est adaptée à nos institutions démocratiques modernes. 636
Pour remédier à la dépendance de la League à des personnels dirigeants métropolitains, Arbuthnot et Long recommandent d'inclure dans le Grand Conseil ceux qui ont une connaissance intime du travail de la League au niveau local. Les dirigeants et secrétaires des habitations les plus dynamiques sont donc invités à prendre part aux travaux du Grand Conseil. Comme de nombreux Grands Conseillers se dispensent de prendre part aux travaux de la direction du mouvement, Long et Arbuthnot prévoient de réduire cette instance à quarante membres et de créer un nouveau titre, celui de Grand Conseiller Honoraire, pour les dirigeants du mouvement absentéistes. 637 Long propose même l'inclusion de trois à quatre femmes dans le Grand Conseil, mais Arbuthnot décourage cette initiative. 638
Au bout du compte, le Grand Conseil restera quand même une assemblée réunissant pas moins de quatre-vingt-six délégués. Trente-quatre membres sont désormais issus des trente-quatre comtés ayant une population supérieure à un million d'habitants, vingt-trois proviennent des dix comtés ayant une population inférieure à un million. Le Pays de Galles et l'Écosse obtiennent deux délégués chacun. Cinq sièges reviennent aux "Banner Representatives", choisis parmi les dirigeants des habitations lauréates des concours annuels. Sept délégués sont cooptés pour garantir la présence au Grand Conseil de personnes bénéficiant d'une expertise particulière sur le fonctionnement local de la League. Enfin, treize Représentants Provinciaux, choisis pour leur prestige local, sont nommés au Grand Conseil chaque année pour assister le travail des secrétaires provinciaux. Si ces réformes présagent d'une volonté de donner à chaque région un poids proportionnel à sa population, et d'ouvrir la direction du mouvement aux dirigeants locaux méritants, elles ne remettent pas entièrement en cause le principe de cooptation, trop précieux aux yeux des dirigeants, car il garantit la présence à la tête de la League de personnes jouissant d'un certain prestige social. L'accent continue en outre d'être mis sur la continuité, car seul un tiers des Grands Conseillers est renouvelé chaque année. 639
Mais le projet le plus ambitieux d'Arbuthnot est d'intensifier le travail des secrétaires provinciaux, et de fournir un meilleur service aux habitations en rendant les permanents plus disponibles vis-à-vis des demandes d'aide exprimées par les dirigeants locaux. Pour alléger la charge de travail des permanents, qui consacrent une part non négligeable de leurs efforts quotidiens à la préparation des comités permanents et à la rédaction de leurs décisions, il est décidé que les membres de ces comités, exception faite du Finance Committee, ne seront dès lors tenus de siéger qu'une fois toutes les deux semaines. Arbuthnot prévoit aussi d'engager des missionnaires supplémentaires, afin de l'épauler dans son propre travail de visite auprès des antennes locales du mouvement. Le salaire des permanents et des agents provinciaux de la League est en outre revalorisé, et un système de pension est mis sur pied pour rendre le travail dans les instances de la League plus attractif. Le coût de ces transformations pour les trois années suivantes est estimé à £10 000, que le Grand Conseil consent à débourser. 640
Pour financer ces investissements, les Grands Conseillers sont tenus d'enrôler de nouveaux Chevaliers Impériaux, dont les cotisations et les dons serviront à renflouer les caisses du mouvement. " Ce qui signifie que les fonds doivent rentrer par tous les moyens, directs ou indirects, mais de l'argent, il en faut ou alors ce sera la fin de la League ", reconnaît Walter Long, qui justifie cet appel au zèle et à la générosité de ses collègues en les mettant en garde contre le déclin qui sinon va inéluctablement frapper la League :
Je suis convaincu que, si rien de semblable n'est fait d'ici deux à trois ans, la Primrose League se rendra compte qu'elle a perdu du terrain et que d'autres organisations, qui sont restées dans la course et qui sont foncièrement démocratiques dans leur mode de fonctionnement, attireront l'argent et le pouvoir qui l'accompagne. 641
Depuis quelques années, la situation financière de la League s'est en effet détériorée. À partir de 1911, le Comité des finances a dû puiser dans le capital investi par la League pour payer les frais relatifs aux secrétaires provinciaux. 642
Jusqu'en 1906, la League dépensait moins de £2 000 pour rémunérer ses secrétaires provinciaux. Mais après cette date, ce sont £3 500 qui sont alloués chaque année à ces agents, dont le nombre a augmenté, et dont la rémunération a déjà dû être revue à la hausse avant l'arrivée d'Arbuthnot aux commandes du mouvement. En 1911, le Comité responsable des agents (Agency Committee) a dû défendre le travail de ces salariés itinérants suite aux remontrances des trésoriers du mouvement, en faisant valoir le rôle crucial joué par les secrétaires provinciaux dans l'augmentation du nombre d'adhérents et d'habitations dont a bénéficié la League depuis 1906.
De ce fait, les projets défendus par Arbuthnot, très dispendieux en termes de recrutement, obligent les dirigeants à trouver de nouvelles sources de financement. Même si le nombre d'adhérents de la League est en hausse constante depuis 1906, et qu'en 1911 la Primrose League Gazette enregistre des ventes records, 643 les ressources dont dispose le siège sont en baisse. 644 La raison en est que ce sont surtout les habitations qui sont bénéficiaires de l'afflux de nouveaux membres après 1906, puisque de moins en moins de partisans s'enrôlent en tant que Chevaliers ou Dames. 645 Or, le quartier général de la League dépend des subsides de ce type d'adhérents plus huppés, car eux seuls parmi les membres du mouvement sont tenus de s'acquitter d'un tribut pour avoir droit à ce titre, tandis que les habitations conservent pour elles-mêmes les frais d'inscription des Associés. 646 Le calcul qui est fait par les adhérents de la League susceptibles d'obtenir le titre de Chevalier ou de Dame est sans doute le suivant : pourquoi faire bénéficier aux instances centrales du mouvement de fonds plus utilement employés au niveau local ? La diminution du nombre de Chevaliers et de Dames manifeste donc la volonté d'autonomie financière des habitations, et la méfiance ressentie au niveau local vis-à-vis des tendances centralisatrices du Grand Conseil. C'est pourquoi les individus les plus fortunés préfèrent s'inscrire comme Associés, quitte à compléter le budget des habitations sur leurs propres deniers.
Dans ce contexte, des appels au secours sont adressés aux Ruling Councillors dès 1912, afin que ces derniers fassent désormais parvenir au nom de leur habitation une contribution annuelle au Grand Conseil. 647 Puis, en 1913, pour encourager les membres de la League à s'inscrire en tant que Chevaliers et Dames, la souscription que ces derniers sont censés verser au Grand Conseil est ramenée à cinq shillings au lieu d'une livre. 648
Mais ces initiatives sont insuffisantes pour restaurer durablement la prospérité de la League, et lorsque la guerre éclate en août 1914, la League, malgré les impressionnants bataillons d'adhérents dont elle peut s'enorgueillir, a donc d'ores et déjà une position fragilisée dans la mouvance conservatrice. D'ailleurs, les réformes successives qui viennent d'être décrites sont le meilleur témoignage du déclin qui s'amorce pour un mouvement certes crucial dans le dispositif électoral unioniste, mais néanmoins critiqué pour son centralisme, le déficit de représentativité démocratique de ses instances dirigeantes et le manque de dynamisme de certaines de ses antennes locales. Concurrencée avant guerre par de nouvelles organisations féminines telles que les Women's Unionist Association ou les sections féminines de la faction protectionniste, la Primrose League fait donc déjà figure de relique de l'époque victorienne. Toujours est-il qu'en tant que mouvement majoritairement féminin, la League va connaître un sursis lors de la guerre, car comparée à d'autres mouvements conservateurs comme la Junior Imperial League, la mobilisation a peu affecté la Primrose League, tandis que la réaffirmation des valeurs patriotiques et impériales qui s'opère au cours de la guerre joue en faveur d'un mouvement si étroitement associé à de tels principes.
Au cours des quatre années de guerre, la Primrose League ne va pas rester inactive. La guerre offre en effet une occasion unique pour réaffirmer le caractère philanthropique et patriotique de la League. L'organisation, majoritairement composée de femmes, est certes affectée par la déclaration de guerre, mais elle peut compter sur ses membres pour se mobiliser sur le front arrière.
La situation financière du mouvement étant déjà fragilisée avant guerre par l'augmentation des frais de fonctionnement du mouvement, le début des hostilités entraîne immédiatement une réduction des dépenses. 649 Le départ de nombreux permanents sur le front facilite cette tâche, mais la League se montre néanmoins généreuse envers ceux de ses cadres qui se portent volontaires. Ces derniers continuent de percevoir la moitié de leur salaire et reçoivent l'assurance d'être réembauchés à la fin du conflit. 650
Les activités de propagande sont suspendues, et le Grand Conseil demande aux habitations de se tenir à la disposition des commissions locales mises sur pied pour prévenir et remédier aux situations d'urgence. Malgré la trêve partisane décrétée ente les partis, les habitations ne reçoivent pas l'ordre de se mettre en veille, mais plutôt d'oeuvrer en faveur du bien-être des combattants et des blessés. 651
Initialement, la contribution de la League à l'effort prend la forme d'une campagne en faveur de l'engagement volontaire de ses membres masculins. Parmi les permanents du mouvement, le Vice-Chancelier et cinq des secrétaires provinciaux se portent volontaires. 652 Dès les premiers mois de la guerre, le Grand Conseil se félicite du grand nombre de ses adhérents qui rejoignent les troupes britanniques. 653 Quant aux agents de la League et aux secrétaires provinciaux trop âgés pour revêtir l'uniforme, ils prennent part aux campagnes de recrutement dans les zones rurales. 654 Dans le Primrose Calendar pour 1915, les brochures du comité parlementaire chargé du recrutement des volontaires figurent en bonne place, tandis que les habitations organisent des spectacles de lanterne magique sur la guerre. " Les images font comprendre au peuple les besoins de la nation et les dangers auxquels elle a à faire face et nombreuses sont les habitations qui considèrent que ces spectacles de lanterne magique apportent une contribution non négligeable au recrutement ", note le Grand Conseil, qui se félicite du grand nombre d'habitations qui ont diffusé auprès de leurs membres ce spectacle en image, ou qui s'apprêtent à le faire. 655
La Primrose League ne cantonne pas pour autant sa contribution à l'effort de guerre à cette seule campagne de recrutement de volontaires. Du fait du caractère féminin du mouvement, les autorités gouvernementales l'utilisent comme relais auprès des femmes qui peuvent contribuer à l'effort de guerre en tant qu'ouvrières ou employées. Les habitations reçoivent ainsi les circulaires du ministère du Travail, qui alertent les femmes sur les besoins de main-d'oeuvre dans certains secteurs. Lorsque le gouvernement décide d'établir des registres sur les femmes qualifiées susceptibles de remplir certains emplois, les habitations participent activement à cette campagne. 656 Quand le Board of Trade entame une action de propagande pour enjoindre les populations civiles à économiser les ressources, en particulier la viande, ses responsables font appel à la League pour véhiculer leurs appels à la parcimonie auprès des ménagères britanniques. 657 Plus tard, le War Aims Committee demandera pareillement à la League de l'épauler, lorsqu'il s'agira en mars 1918 de diffuser auprès du grand public les projets de reconstruction en Europe centrale. 658 À titre d'exemple, voici le bilan d'activité de l'habitation de Bournemouth pour l'année 1915. En un an, deux conférences sur la guerre y ont été tenues. Grâce aux fonds récoltés par les partisans locaux de la League, dix-huit régiments se sont vus offerts fifres et tambours, une ambulance motorisée a été envoyée sur le front, un hôpital local a reçu un gramophone, les prisonniers de guerre du Hampshire ont reçu de l'argent pour se nourrir, aux corps de réserve des environs ont été attribués £40 pour l'achat d'uniformes. Les membres de l'habitation ont rempli près de deux mille sacs de sable, et près de six mille vêtements ont été réparés ou confectionnés pour le confort des troupes. 659
Les soldats blessés ou convalescents et les réfugiés font l'objet d'attentions particulières de la part du mouvement, qui travaille de concert avec la Croix Rouge. 660 Dès octobre 1914, le Grand Conseil répond favorablement à la sollicitation de la Red Cross Society et du Central Distress Committee qui demandent à ce que les locaux et le personnel de la League soient mis à leur disposition. 661 Chez eux, les membres de la League accordent l'hospitalité aux blessés convalescents. 662 La League veille aussi au moral des troupes en publiant les photographies de mariage des volontaires permissionnaires, dans les cas, assez fréquents, où ce sont deux membres du mouvement qui se passent ainsi la bague au doigt. 663 Les femmes présentes sur le front ne sont pas oubliées non plus, car la League offre au Young Women's Christian Association un foyer à destination des auxiliaires féminines qui aident alors l'armée dans ses tâches médicales et matérielles. 664 Parfois, l'aide de la Primrose League aux forces armées britanniques sort du cadre humanitaire ou caritatif, puisque des fonds sont rassemblés par certaines habitations pour financer un tank, 665 ou un aéroplane. 666 De plus, la Primrose League se met à coopérer plus activement encore avec la Navy League pour défendre les intérêts de la Royal Navy et encourager le recrutement de marins. 667
La mobilisation du mouvement se concentre aussi sur la collecte de ressources financières. Les membres de la League remplacent leurs activités de démarchage électoral par la vente au porte à porte de timbres d'épargne pour soutenir financièrement l'effort de guerre. 668 Initialement, les instances centrales de la League interdisent aux habitations d'utiliser leurs fonds propres pour apporter leur écot au District Distress Funds qui apparaissent partout dans le pays pour subvenir aux besoins des familles démunies ou appauvries par le départ des volontaires. Mais le Grand Conseil fait en effet valoir qu'étant donné la fragilité de la situation financière du mouvement, et les perspectives politiques incertaines, il ne paraît pas judicieux de dépenser le capital central et local du mouvement, qui peut être amené à être mobilisé en cas d'élection générale. 669 À mesure que le conflit se prolonge, et que la possibilité d'une consultation électorale s'éloigne, le Grand Conseil finit toutefois par donner son accord pour que les habitations utilisent jusqu'à 65% de leurs fonds à des fins caritatives liées à la guerre. 670
Parfois, l'enthousiasme patriotique de la League prend un tour plus sinistre. Ainsi, en 1915, l'habitation de Dorking décide d'exclure tout étranger naturalisé du registre de ses membres. Informé de cette décision, le Grand Conseil décourage ce type de pratique. 671 Quant à la Primrose League Gazette, elle relaie auprès des adhérents du mouvement un discours intransigeant et vindicatif à l'encontre du belligérant allemand. Le journal informe régulièrement ses lecteurs des exactions allemandes, dans une section intitulée " A Record of Hun Brutality ". 672 Le ton dénonciateur du journal se confirme après l'armistice, car à la une du numéro de novembre 1918, on peut lire le titre rageur : "Lest we forget - Crimes for which Germany must be made to repay". 673
La League travaille aussi à relayer dans l'opinion publique la nature de son travail au cours du conflit. En 1916, une brochure intitulée The Primrose League in wartime récapitule l'ensemble des actions qui ont mobilisé les membres du mouvement depuis le début des hostilités. 674 La League encourage ses membres à se montrer patriotes et diligents dans leur soutien à l'effort de guerre. Le Grand Conseil décerne des badges récompensant les membres de la League qui se sont portés volontaires, ou ceux qui ont rendu service à la cause patriotique. 675 Pour la League, il s'agit aussi de signaler visiblement sa présence aux côtés des patriotes, et les Primrose Days qui ont lieu au cours de la guerre fournissent l'occasion de réaffirmer à l'intention du grand public l'esprit patriotique et philanthropique qui anime le mouvement. Ainsi, lors de la journée qui commémore le décès de Disraeli, les membres de la League collectent des fonds pour les organisations caritatives et paradent avec des drapeaux marqués de l'emblème floral du mouvement, vendant aux passants ces oriflammes d'un caractère tout à fait partisan. En 1916, pas moins de 113 000 drapeaux décorés de la fameuse primevère de la League sont vendus auprès du grand public, qui se voit ainsi rappeler le patriotisme du mouvement. 676 La League s'emploie aussi à célébrer ceux de ses membres engagés sur le front. Ceux qui se distinguent au combat reçoivent les honneurs de la Primrose League Gazette, qui publie leurs photos. 677 Les soldats tombés au champ d'honneur sont pareillement honorés, ce qui permet à la League de contraster le sens du sacrifice de ses sympathisants avec la tiédeur patriotique des objecteurs de conscience et des pacifistes. 678
En quelque sorte, la guerre permet à la League de renouer avec son caractère initial, celui d'un mouvement se voulant apolitique, patriotique et philanthropique. Après la période de tension occasionnée par la controverse fiscale, s'opère donc un retour aux fonctions initiales du mouvement.
La guerre permet aussi à la League de célébrer la concorde et la discipline qui ont prévalu dans les rangs de l'armée, et de prétendre que le conflit a validé sa vision d'un ordre social hiérarchique et harmonieux. Dans une saynète publiée par le journal en 1919, la jeune fille du châtelain, Ruling Councillor de l'habitation locale, rend visite à Alf, soldat démobilisé et membre de la même habitation, et à la femme de ce dernier. Alf évoque les souvenirs de ses années au combat, en particulier les rapports entre officiers et soldats : " Nous étions frères d'armes, mais nous savions nous tenir à nos places respectives. Dans l'armée, on ne manquait ni de discipline, ni de respect pour les supérieurs ". Les retrouvailles éplorées de la femme, du mari et de la jeune aristocrate sont qualifiées d' " exemple de fraternité qu'on ne trouve qu'entre les différentes classes sociales britanniques ". La Primrose League Gazette en conclut aussi que le conflit a montré " à quel point il est nécessaire pour l'existence et le bien-être de la nation d'encourager le peuplement de nos régions rurales, à la fois pour la santé et pour l'alimentation de notre pays ". En conséquence, la Gazette, qui voit dans l'après-guerre une opportunité splendide de développement, appelle ses adhérents à rendre la vie rurale plus trépidante en organisant concours de whist, conférences accompagnées de spectacles de lanterne magique en hiver, et en été compétitions de tir et de cricket. 679
Il est vrai que la guerre profite politiquement aux conservateurs, en ce sens qu'elle fait ressurgir les vertus patriotiques de la population, qu'elle agit comme un frein aux luttes sociales et restaure une unité nationale mise à mal par la crise politique, économique, sociale et institutionnelle qui avait ébranlé la société édouardienne. Quant aux décisions politiques auxquelles la guerre donne lieu, elles donnent raison a posteriori à des revendications très répandues dans les milieux conservateurs avant guerre, comme le protectionnisme (qu'inaugurent les réformes MacKenna) ou la conscription (qui s'impose finalement en 1916). Même si la League ne s'est jamais rangée derrière les appels au protectionnisme ou à la conscription, émanant plutôt de la droite radicale et des impérialistes sociaux, elle bénéficie comme le conservatisme dans son ensemble des répercussions de la Grande Guerre. Chez les membres de la League, cette mobilisation philanthropique entraîne une résurgence de discours favorables à l'autonomie du mouvement vis-à-vis du parti unioniste. Ces demandes sont d'autant plus compréhensibles, et bien accueillies par les autorités de la League, que la présence des conservateurs dans le gouvernement de coalition de Lloyd George déplaît à une bonne partie des militants conservateurs, qui conçoivent ce rapprochement avec l'ancien ennemi radical comme un dévoiement des authentiques principes unionistes.
Malgré la relative facilité avec laquelle la League parvient à franchir les années de guerre, la réforme électorale de 1918 va remettre en question la position hégémonique de la League dans la mouvance conservatrice.
Dès 1917, les habitations demandent au Grand Conseil des précisions sur la teneur des réformes à l'étude au Parlement. 680 " L'éducation de nombreux nouveaux électeurs inquiète sérieusement l'ensemble des habitations ", note le Grand Conseil, qui opère rapidement une révision de la juridiction des diverses antennes du mouvement suite au nouveau découpage des circonscriptions parlementaires qu'introduit aussi la troisième Réforme Électorale. 681 Le Grand Conseil des Dames attire l'attention des dirigeants masculins du mouvement sur la représentation des femmes au sein des instances unionistes locales. D'après les dirigeantes du mouvement, il est nécessaire d'associer étroitement les nouvelles électrices aux structures locales du parti. 682
Les permanents du parti se déclarent prêts à collaborer avec la League, mais ils refusent cependant d'accorder aux membres du mouvement une place justifiée par leur poids numérique. En février 1918, sir George Younger convoque des représentants de la National Union, des WUA et de la Primrose League au quartier général du parti. Un modus vivendi est défini entre ces diverses composantes du parti. Younger engage le parti à préserver les habitations locales de la League et à ne pas s'opposer à la constitution de nouvelles antennes du mouvement là où il n'est pas encore présent. Les adhérentes de la League sont par ailleurs invitées à siéger au sein des Comités exécutifs des associations unionistes locales. Lors de cette réunion, les délégués de la League demandent à sir George Younger que les sections du parti soient censées réserver aux adhérents de la League une représentation proportionnelle au nombre de membres dont les habitations de la circonscription disposent, mais Younger ne leur donne pas satisfaction, préférant laisser toute latitude aux sections locales pour définir les règles qui leur conviennent. 683
Les tensions avec les permanents du parti s'aggravent un peu plus lorsque Younger n'attribue aux représentants de la League que six sièges au Conseil de la National Union, assemblée plénière de la fédération d'associations conservatrices et organe dépourvu d'influence réelle sur les décisions de cet organisme. Les membres du Grand Conseil estiment qu'en l'occurrence, la League ne reçoit qu'une portion congrue, au vu du nombre de mandats attribués à d'autres groupuscules conservateurs d'une moindre ampleur, comme la London Municipal Society. De plus, les membres du Grand Conseil font savoir à Younger qu'ils préféreraient obtenir des représentants au sein du Conseil exécutif de la National Union, car c'est là que le pouvoir décisionnel réside vraiment. 684 Les tractations se poursuivent, et en avril 1918, la League finit par obtenir trois sièges au Comité exécutif, et douze sièges au Conseil de la National Union, conformément à ce qu'elle avait exigé le mois précédent. 685 Mais la League fait aussi savoir aux dirigeants du parti qu'elle laisse à ses habitations le droit de définir elles-mêmes leur degré d'association avec les sections locales du parti, et qu'elle se réserve le droit de préserver son identité et sa personnalité, et son statut d'organisation indépendante, malgré ses liens plus étroits avec le Central Office. 686
Toutefois, la décision prise par le Grand Conseil de se joindre formellement aux instances du parti ne fait pas l'unanimité auprès de ses membres. Dès 1916, certaines habitations suggèrent au Grand Conseil de rompre les attaches partisanes liées avec le parti unioniste en 1913. Certains dirigeants locaux de la League, comme celui de l'habitation de Hastings, estiment que la trêve partisane occasionnée par la guerre est un contexte idéal pour que la League mette un terme à son association formelle avec le parti. Le Grand Conseil, soucieux de ne pas provoquer de controverse en temps de guerre, juge toutefois ces propositions inopportunes. 687 Un peu plus tard, en mars 1919, les membres du Grand Conseil décident d'interroger certains des Ruling Councillors pour obtenir leur avis sur la question. Les personnes interrogées se déclarent toutes favorables à une altération de la Déclaration de 1913, car ce retour à une situation d'indépendance vis-à-vis du parti permettrait selon elles d'élargir le champ de recrutement du mouvement. 688 L'hostilité de nombreux adhérents du mouvement à la coalition, qu'on a précédemment évoquée, pousse le Grand Conseil à abroger la Déclaration de 1913. La décision est prise en avril 1919, suite à de nombreux débats, qui divisent les membres du Grand Conseil. 689 La question est finalement tranchée au cours d'un vote, où deux motions s'affrontent. La première réclame l'abrogation de la Déclaration de 1913, la seconde est favorable au statu quo. D'après les défenseurs de cette deuxième solution, le maintien de la Déclaration de 1913 est crucial dans la mesure où il fait partie intégrante de la politique de réorganisation qu'a lancée la League après 1918. Ce sont les " indépendantistes " qui l'emportent, par seize voix contre neuf. La réaction des responsables unionistes est immédiate. " La décision prise par la Primrose League est de fait une répudiation de son alliance avec le parti unioniste, la National Union considère donc qu'il n'est plus désirable d'accorder aux représentants de la League les sièges prévus pour eux au Conseil et à l'Éxécutif de cette association ", concluent John Boraston et William Jenkins, Agents Principaux du Parti, qui privent ainsi la League des dispositions d'un accord tout juste passé avec le mouvement, selon lequel plusieurs sièges devaient revenir aux représentants de la League au sein des instances dirigeantes conservatrices. 690
En conséquence, au cours des trois années suivantes, les relations entre la League et les permanents du parti, au niveau national et local, ne vont cesser de se détériorer. De plus, la répudiation par les autorités de la League de leurs liens formels avec le parti n'est pas sans conséquence au niveau local. Avant 1919, les membres de la League pouvaient escompter avoir voix au chapitre dans les sections locales, et pouvoir ainsi bénéficier d'une certaine influence sur les prérogatives de ces dernières, en particulier concernant la sélection des candidats aux élections parlementaires. Or, après la résiliation de la Déclaration de 1913, l'inclusion des membres de la League dans les organes directeurs du parti au niveau local est remise en question. De ce fait, les sections féminines directement contrôlées par le parti n'en deviennent que plus attractives aux yeux des conservatrices, qui grâce aux WUA peuvent à présent espérer bénéficier d'organisations à la fois indépendantes du contrôle masculin et intégrées aux processus décisionnels dans les circonscriptions.
Si la dénonciation par la League de son attachement explicite au parti plaît aux anciens membres, nostalgiques de l'indépendance, certes toute relative, dont la League, avant 1913, jouissait vis-à-vis des structures partisanes conservatrices, elle a pu constituer un facteur non négligeable dans l'essor des WUA. En effet, les WUA présentent dès lors aux femmes des perspectives autrement plus séduisantes que la tutelle masculine et l'impossibilité d'influer sur les décisions des sections locales qui semblent leur être promises au sein de la League. D'ailleurs, en dépit du pacte de respect mutuel conclu sous les auspices du parti entre les dirigeants de la League et ceux des WUA, de nombreuses habitations font le choix de se saborder et de se reconstituer en WUA. 691 Le Grand Conseil adresse des protestations aux responsables des WUA, qui lui assurent que leurs antennes locales ont reçu l'instruction de ne pas interférer avec les habitations de la League. 692
Si de nombreuses conservatrices font alors le choix de quitter les rangs de la League et de rejoindre les WUA, c'est aussi en raison des moyens que le parti attribue à ces nouvelles sections. Dès 1918, les antennes locales de la WUA bénéficient du soutien d'organisatrices rétribuées en partie par le bureau central du parti, en partie par les adhérentes. Contrairement aux secrétaires provinciaux de la League, qui sont la plupart du temps des hommes, les organisatrices professionnelles des WUA présentent l'avantage d'être cantonnée à leur circonscription, et donc de pouvoir constamment veiller à l'animation, au financement et à l'efficacité des WUA. 693
Pour stopper cet exode, la League fait appel au Bureau central, qui en 1921 convoque une nouvelle réunion entre les agents unionistes, les représentantes des WUA et des délégués du Grand Conseil. Ces pourparlers aboutissent à une trêve, mais pour obtenir ce répit, la League doit payer un lourd tribut. L'accord prévoit de favoriser la coopération entre la League et sa concurrente auprès des femmes. Les WUA sont sommées d'autoriser des représentants de la League à siéger dans leurs conseils de circonscription, tandis que la League s'engage à accueillir des représentantes des WUA dans ses habitations. Le Central Office se charge de demander aux agents du parti et aux présidents des sections locales de coopérer avec la Primrose League. Mais en contrepartie, les délégués du Grand Conseil doivent accepter que le président du parti, l'Agent Principal et la présidente des WUA soient représentés au Grand Conseil. L'accord revient donc à atténuer les effets de la " déclaration d'indépendance " de 1919 et à restaurer le contrôle des instances centrales du parti sur les francs-tireurs de la League. 694
D'après certains historiens des réseaux féminins du parti conservateur, la création des WUA sonne le glas de la League. Il est vrai qu'entre 1918 et 1922, et plus encore par la suite, le succès des sections féminines du parti représente une hémorragie de personnels et de fonds pour le mouvement. 695 Toutefois, la League survit à cette nouvelle concurrence que lui opposent les WUA. Jusqu'au milieu des années 1920, le mouvement enregistre même un nombre croissant d'adhésions, qui demeurent certes à un niveau modeste si on les rapporte aux chiffres d'avant 1914, mais le fait est là : la League continue d'être un mouvement important dans la mouvance conservatrice, et le restera jusqu'aux années 1930. De plus, au cours de l'entre-deux-guerres, les rapports entre la League et le reste du parti évoluent, à mesure que le mouvement acquiert une coloration politique distinctive, qu'il conviendra de définir dans le chapitre suivant.
"Children should be taught that social service does not consist only of working for the benefit of the poor. They should be taught to think for others in everything, boys to give up their seats in tramway cars and trains to women and old people. Children should be taught not to ask for the help of servants. They should be trained too, in the spending of their pocket money, and reminded that when they go abroad each one of them is responsible for the fair name of England". Primrose League Gazette septembre 1922 : 7
À partir de 1922, la synthèse conservatrice qu'incarne Stanley Baldwin jusqu'à son retrait de la vie publique en 1938 a de nombreuses affinités avec le conservatisme représenté par la Primrose League. Baldwin insuffle en effet au conservatisme un accent religieux, moral et patriotique qui n'est pas étranger au discours de la League.
Après la tourmente de l'époque édouardienne, de la Grande Guerre et du gouvernement de coalition de Lloyd George, le parti conservateur connaît une nouvelle période de relatif consensus incarné par la personnalité de Stanley Baldwin. La période correspond aussi à la disparition graduelle du parti libéral comme opposant traditionnel des conservateurs. Peu à peu remplacé par le parti travailliste comme parti de gouvernement opposé aux conservateurs, le parti libéral est divisé depuis 1916 entre partisans d'Asquith et de Lloyd George. 696
La disparition progressive du libéralisme est souvent associée à son corollaire électoral, à savoir l'avènement du parti travailliste comme alternative politique au conservatisme. Or, c'est ignorer la manière dont les conservateurs reprennent alors à leur compte la terminologie constitutionnelle des whigs et la défense de la liberté économique et de l'initiative individuelle contre l'ordre collectiviste que promet d'après eux le travaillisme. Quant au travaillisme, il n'a pas été le fossoyeur du libéralisme politique, car il en reprend d'une part les éléments radicaux, tels que la dénonciation des privilèges, qu'ils soient patronaux ou aristocratiques, et d'autre part certains principes économiques comme le libre-échange, que les travaillistes défendent contre les diverses formes de protectionnisme proposées par les conservateurs.
En fait, les deux grands partis qui rivalisent pour le pouvoir à partir des années 1920 tentent l'un comme l'autre d'acclimater certains éléments du libéralisme à leur propre culture politique. Le libéralisme survit alors à sa marginalisation électorale, d'une part dans l'élément radical que l'on discerne chez les travaillistes, et d'autre part dans l'aspect whig du conservatisme constitutionnaliste et défenseur de la propriété privée que formule Stanley Baldwin. Au cours de l'entre-deux-guerres, le conservatisme britannique, peu à peu dépouillé de ses mots d'ordre victoriens en matière de religion et d'intégrité impériale, se réoriente vers un socle économique d'inspiration libérale, tout en conservant un discours d'unification sociale issu de son répertoire rhétorique victorien. C'est pourquoi on peut considérer que le conservatisme national qu'entend incarner Baldwin constitue en partie une libéralisation du conservatisme.
Sous l'ère Baldwin, les conservateurs parviennent de plus à redonner à leur parti une image de modération et de respectabilité que les excès nationalistes et protectionnistes de la droite radicale lui avaient fait perdre avant guerre. En défendant l'institution familiale, ou la moralité politique, ils renouent avec la respectabilité conventionnelle dont ils s'étaient détournés suite aux errements édouardiens du parti et au caractère corrompu des gouvernements de coalition. 697
Le paradoxe essentiel de la période réside dans la stratégie de Baldwin, qui consiste à mettre le discours et la politique du parti conservateur en conformité avec les axiomes du libéralisme gladstonien. Comment définir cette forme victorienne de libéralisme ? Ses mots d'ordre, "liberty, retrenchment and reform", sont bien connus, mais il faut s'y arrêter un instant pour faire percevoir ce qui permet leur appropriation par les conservateurs dans l'entre-deux-guerres. 698 Eugenio Biagini montre que le libéralisme du milieu de l'ère victorienne repose d'abord sur une promesse de libération politique. Avant la mutation idéologique qui s'effectue sous l'impulsion du Nouveau Libéralisme à la fin du dix-neuvième siècle, qui mâtine la pensée libérale et le parti de considérations sociales et lui fait intégrer la nécessité d'un rôle accru de l'État, le libéralisme tel que le concevait un personnage comme Gladstone repose sur la nécessité de pratiquer une fiscalité juste et limitée, qui limite le champ d'intervention gouvernemental et garantit à l'agent économique la jouissance maximale de ses revenus. On reconnaît la notion de "retrenchment", qui résume bien l'orthodoxie financière propre au libéralisme victorien.
En matière fiscale, l'orthodoxie budgétaire sous Gladstone, et longtemps après lui, consiste à maintenir la pression fiscale la plus faible et à restreindre pareillement les dépenses. Pour les libéraux gladstoniens, le réformisme libéral doit combattre les inégalités dans le champ politique ou fiscal, mais non dans le champ social ou économique. 699
Ce sont ces conceptions libérales victoriennes qui permettent aux conservateurs de se présenter comme les pourfendeurs du laisser-faire. À mesure que le mouvement travailliste élabore un programme d'intervention du politique dans le champ économique et social, les conservateurs vont pouvoir s'approprier l'idée libérale de l'autonomie des champs politiques et économiques, que les tories avaient semblé récuser dans les années 1870 lors des réformes sociales initiées par Disraeli.
Comme le libéralisme victorien, le conservatisme de l'entre-deux-guerres met aussi l'accent sur la réforme morale des citoyens. C'est pourquoi, comme les libéraux victoriens, les conservateurs encouragent alors la diffusion de l'éducation et la multiplication des leviers associatifs, mutualistes ou syndicaux. Les conservateurs promettent aussi d'affranchir l'individu des carcans politiques et sociaux qui le confinent, en oeuvrant à son éducation, à sa santé, ou, comme dans le cas des femmes de moins de vingt-huit ans en 1928, à ses droits civiques. Confronté à des difficultés budgétaires occasionnées par la guerre et la multiplication des missions de l'État qu'elle a provoquée, Baldwin va accaparer la thématique du "retrenchment" pour justifier un retour à un État moins dispendieux. Mais la pertinence du libéralisme pour Baldwin n'est pas uniquement d'ordre fiscal. Le libéralisme populaire des années 1860 et 1870 mettaient volontiers l'accent sur les responsabilités individuelles du citoyen, et sur la faculté du pouvoir d'association à promouvoir des relations sociales harmonieuses et mutuellement avantageuses. Baldwin reprend à son compte cette valorisation de l'action collective afin de saper la légitimité du recours à l'action étatique. Pour Baldwin, le respect à l'égard des syndicats est axiomatique, et s'avère préférable à une gestion politique des conflits sociaux. Ce parti pris permet à Baldwin d'évacuer toute connotation politique aux négociations auxquelles les gouvernements successifs prennent part avec les milieux syndicaux. Mais avec Baldwin, une telle reconnaissance du pouvoir et de la légitimité syndicale s'accompagne d'un discours qui soumet la puissance syndicale au respect d'un constitutionnalisme qui seul peut lui conférer le droit d'agir au nom de la collectivité salariale. Dans cette configuration, les conservateurs peuvent alors apparaître comme les arbitres privilégiés et impartiaux des luttes sociales et économiques, car eux seuls, à la différence de leurs adversaires travaillistes, peuvent se prévaloir d'une réelle indépendance vis-à-vis des intérêts des travailleurs.
Libéral, le conservatisme prêché par Baldwin l'est aussi vis-à-vis de l'Empire, envisagé comme un ensemble de communautés en voie de maturation politique qu'il incombe aux administrateurs impériaux de faire progresser dans la voie du self-government, à l'instar des pays du Commonwealth, autonomes car dotés d'institutions démocratiques semblables à celle de la métropole. Ce faisant, Baldwin contribue à façonner une vision libérale de l'Empire, qu'il n'impose certes que partiellement au sein du parti, puisque les milieux qui composent l'élite de la Primrose League sont hostiles à cette nouvelle doxa impériale. 700
La rhétorique conservatrice n'est pas seule à connaître une telle évolution, puisqu'au même moment, le parti devient aussi un mouvement de masse, dont le fonctionnement est peu à peu modifié au cours de la période. L'entre-deux-guerres correspond en effet à une modernisation et une densification des structures partisanes conservatrices. C'est à partir de l'après-guerre que le parti s'affranchit en partie de la tutelle qu'exerçait jusque là les élites sociales, aristocratiques pour l'essentiel, qui en contrôlaient les rouages. Quelles répercussions ces transformations ont-elles eu sur la Primrose League, une machine politique tributaire du prestige social de ses promoteurs ?
Dans un tel contexte, il est nécessaire de déterminer l'impact de ces diverses évolutions sur la Primrose League. Comment le mouvement s'est-il perpétué, au moment même où la question irlandaise cesse de fournir un motif de mobilisation, et où la défense de la monarchie et de la religion ne constitue plus autant qu'auparavant des impératifs politiques pertinents ? Quant à la rhétorique victorienne d'union sociale que véhicule la League, quel en a été l'avatar après-guerre, alors que les polarisations politiques s'organisent de manière plus marquée autour des conflits d'intérêt des différentes couches sociales qui composent le pays ?
Pour dresser le portrait de la League au cours de cette période, on procèdera en deux temps. En premier lieu, on définira l'évolution de cette entreprise politique qu'incarne la League, dans un contexte où les réseaux partisans contrôlés par le parti s'affirment comme les principaux bénéficiaires du conservatisme populaire. C'est tout d'abord l'étiolement et la marginalisation du mouvement en tant qu'organisation qui seront mis en évidence, ainsi que la dégradation de ses liens avec les instances du parti.
Ensuite, il s'agira de mettre en lumière le décalage croissant qui s'instaure entre la culture politique de la League et l'évolution du conservatisme dans l'entre-deux-guerres. Ces considérations permettront de mettre en évidence la droitisation de la League dans la mouvance conservatrice.
En dernier lieu, ce sont les modalités pratiques de perpétuation du mouvement qui doivent être évoquées, puisque la League poursuit ses activités, malgré une conjoncture défavorable à sa survie. Le maintien de sections enfantines et juvéniles, et la prise en compte par le mouvement de pratiques initiées au sein du parti forment les deux volets de cette stratégie d'adaptation du mouvement aux modifications qui interviennent alors dans la pratique du travail partisan.
Avant d'aborder les rapports entre le conservatisme et la culture politique unioniste de la Primrose League, puis l'évolution des pratiques au sein du mouvement au cours des années 1920 et 1930, il est nécessaire d'évoquer le vieillissement du mouvement, sa contraction spatiale vers le quart sud-est du pays, et le décalage social qui affecte ses dirigeants par rapport au reste du groupe parlementaire conservateur. 701 Ces trois phénomènes constituent les symptômes du déclin qui frappe alors la League, dont l'une des causes majeures n'est autre que l'émergence du parti conservateur en tant que mouvement politique de masse.
Le graphique, commenté au chapitre précédent, qui décrit les fluctuations annuelles du nombre de nouveaux adhérents montre que pendant la guerre, les nouvelles adhésions sont au point mort. Une légère reprise est observable à partir de 1918, mais ce regain d'intérêt pour la League de la part du public conservateur ne lui permet pas de retrouver les niveaux observés avant guerre. Après 1924, année où la League enregistre l'arrivée de près de 25 000 nouveaux membres, les chiffres stagnent, puis baissent de manière marquée. À la fin de la période analysée, la League n'enrôle guère plus de partisans qu'au cours de la Première Guerre mondiale, et se retrouve condamnée à un déclin irréversible, que rien ne semble plus pouvoir enrayer.
De plus, les cadres du mouvement vieillissent. Entre 1928 et 1929, en quelques mois, des piliers du mouvement décèdent. En 1928, c'est le cas de sir James Agg-Gardner, membre du Grand Conseil, puis en 1929, c'est au tour de du comte Hambleden, puis de Miss Howe Browne, qui a pendant de nombreuses années animé les habitations londoniennes. 702
Le même processus frappe la base du mouvement, qui est représentée dans certains dessins de presse, en particulier ceux du caricaturiste David Low, par des figures de matrones à la Dubout bien éloignées des flappers qui font alors leur apprentissage politique. 703 Dans les années 1920, les partisans les plus dévoués du mouvement, qui bien souvent ont fait leur entrée en politique sous les auspices de la League lors de ses beaux jours des années 1880, ont alors au moins cinquante ans, voire bien plus. Il n'est pas rare pour la League de décerner des distinctions à ses partisans les plus anciens et les plus fidèles. En juin 1930, le Grand Conseil signale ainsi le cas de Tom James, membre de l'habitation de Poole depuis 1885. 704 En 1921, le Grand Conseil attribue un "Long Service Badge" à Mr Cambridge, secrétaire honoraire de l'habitation d'Aldermaston depuis trente ans, et à Miss Rigden, qui occupe les mêmes fonctions à Lewes depuis vingt-neuf ans. 705 L'encadrement local du mouvement n'est donc guère plus renouvelé.
Pour la League, la priorité est d'essayer d'attirer de nouveaux membres, recrutés parmi la jeunesse conservatrice. La question est régulièrement évoquée lors des réunions du Grand Conseil, sans qu'aucune solution ne soit trouvée. 706 En mai 1930, le Grand Conseil s'inquiète de la baisse considérable du nombre de souscriptions et de dons dont bénéficie la League. 707 Face aux difficultés financières du mouvement, un "Shilling Fund" est lancé en prévision du jubilé de l'organisation. 708 Mais dès 1920 la League éprouve des difficultés financières, qui conduisent les dirigeants à envisager une réduction du nombre de secrétaires provinciaux. 709 Dans les années 1930, la League éprouve les plus grandes difficultés à recruter de nouveaux membres. La League n'est certes pas la seule organisation conservatrice à subir un tel processus de désaffection, puisque le parti lui-même rencontre alors des problèmes de recrutement identiques. En effet, au cours des années 1930, dans le contexte de la crise économique, les partis peinent à attirer des militants. Pour les conservateurs, cette évolution est d'autant plus marquée que le gouvernement d'union nationale au pouvoir à partir de 1931 semble constituer le rempart le plus sûr contre le retour des travaillistes aux affaires. Or, comme l'anti-socialisme avait été le principal moteur de la prospérité des instances conservatrices dans les années 1920, les militants potentiels n'ont plus autant de motivation à soutenir l'appareil conservateur, en raison même du retour au pouvoir de leur parti de prédilection. 710
Pourtant, les circonstances particulières des années 1930, où se retrouve au pouvoir un gouvernement de coalition, sont à même de jouer en faveur de la League, comme l'espère en 1931 un membre du Grand Conseil. En effet, d'après ce responsable, comme dans le cadre de la coalition le parti et le Central Office vont être amenés à défendre une politique nationale et non spécifiquement conservatrice, il doit revenir à la League de militer en faveur de principes et de politiques authentiquement conservateurs. 711 Un correspondant du Grand Conseil fait remarquer qu'étant donné le fort taux d'abstention qui marque les élections partielles à partir de 1931, la League peut escompter rallier au gouvernement national les électeurs peu enclins à voter. 712 Mais cet optimisme se heurte aux faits, et à la réalité du déclin de la League, qui même dans le contexte du gouvernement d'union nationale ne peut plus jouer sur son indépendance vis-à-vis des structures conservatrices pour rassembler les indécis ou les militants conservateurs désireux de s'assurer du caractère conservateur de la politique gouvernementale.
Dans les zones rurales, plusieurs habitations survivent, mais on est loin des beaux jours victoriens, où dans certains comtés les villages rivalisaient entre eux pour savoir lequel pourrait s'enorgueillir de l'habitation la plus florissante. En 1931, le major Henry Hannington, membre du Grand Conseil et Ruling Councillor de l'habitation Bruce de Portsmouth, rédige un mémorandum à l'intention de ses collègues. Conscient du déclin de la League dans les communautés rurales, Hannington met en garde les jeunes aristocrates contre leur négligence :
Une mise en garde particulière s'impose dans les campagnes où certains jeunes aristocrates ont besoin qu'on leur rappelle les responsabilités qui incombent à leur position privilégiée ainsi que le sort fait aux familles nobles de France qui avaient oublié les devoirs dévolus à leur charge. 713
Dans les zones rurales, la position de la Primrose League est de plus fragilisée par la stratégie de conquête de l'électorat rural dans laquelle se lance le parti travailliste dans les années 1920. Conscients qu'ils devaient s'implanter ailleurs que dans les centres urbains et les zones industrielles du pays, les travaillistes contestent activement l'hégémonie conservatrice dans les campagnes. À partir des années 1920, le Trade Union Congress organise tous les ans une commémoration de la révolte agraire de 1834 à Tolpuddle, là où des travailleurs agricoles avaient été tués par les forces de l'ordre. 714 L'apparition de cette célébration dans le calendrier travailliste témoigne de toute l'attention dont bénéficie alors l'électorat rural auprès de la hiérarchie du parti. La Primrose League tente d'enrayer la progression des idées socialistes dans les campagnes en diffusant un pamphlet, Socialism in the Villages, en réponse à un tract diffusé par l'ILP sur la même question. Les propagandistes du mouvement s'y élèvent contre " les sottises habituelles sur les propriétaires terriens vivant dans l'oisiveté et le luxe aux dépens des travailleurs agricoles ". 715 La nationalisation des terres y est dénoncée, et l'exemple de la famine en Russie est exploité afin de dissuader le travailleur agricole de céder aux sirènes socialistes et de l'encourager à s'en remettre à l'initiative privée pour le développement des ressources agricoles.
Mais après-guerre, la liquidation de nombreuses grandes propriétés aristocratiques porte un coup fatal à la League dans les campagnes, car le mouvement se voit dès lors privé d'appuis influents dans les zones rurales. 716 De ce fait, la coopération entre élites aristocratiques et petit peuple des campagnes, que la League avait tâché de promouvoir, ne peut plus faire partie de l'arsenal rhétorique du mouvement comme c'était le cas de par le passé. Comme le reconnaît le jeune député Oliver Stanley lors d'une allocution devant les membres de la League, le départ du propriétaire fortuné et aristocratique a privé les communautés rurales de sources de crédit, auxquelles l'État va désormais devoir suppléer. 717
Qui plus est, la League est confrontée à une évolution de la sociabilité rurale. Après-guerre, les campagnes se dotent de réseaux syndicaux plus denses, avec la National Farmers' Union, et d'institutions spécialisées telles que les Women's Institutes ou les Mothers' Union, qui attirent la clientèle féminine à laquelle s'adressait la League. 718 Dans les villes, la League est de plus confrontée à un nouveau problème, celui de nouveaux quartiers résidentiels, dont l'apparition s'accélère au début des années 1930. 719 Dans ces nouvelles banlieues, construites dans l'après-guerre dans le cadre de la politique de reconstruction, la League peine à s'implanter. De plus, les membres du mouvement qui s'installent dans ces nouveaux quartiers résidentiels se retrouvent alors éloignés des habitations qu'ils avaient l'habitude de fréquenter, ce qui fragilise d'autant plus le mouvement. 720
Mais à la ville comme à la campagne, ce que les dirigeants de la League s'accordent à considérer comme le facteur explicatif des difficultés de leur mouvement, c'est la " variété des distractions à présent offertes " à leurs concitoyens, qui d'après la Primrose League Gazette permet de justifier " l'indifférence à la politique " de la part du public. 721
Les unes après les autres, les habitations rurales disparaissent, la League parvenant à subsister dans les régions les plus isolées comme le Cumberland, le Wiltshire ou le Northumberland. Mais la League reste aussi active dans les zones urbaines et suburbaines présentant une évolution démographique assez stable et une population de type classes moyennes ou aisées. Parmi les localités où la League persiste, on peut mentionner en province le cas de Portsmouth, Torquay, Poole, Plymouth, Rugby, Cambridge, Windermere, Bolton ou Hartlepool, et dans la région londonienne Croydon, Blackheath, Rotherhite, Lewes, Wimbledon ou Norwood. Mais plus encore qu'à l'époque édouardienne, le mouvement en vient à se recentrer sur le sud du pays, et en particulier sur la métropole londonienne et les Home Counties.
Avant même la fin de la guerre, alors que les réformes du droit de vote, encore à l'étude au Parlement, laissent présager un accroissement considérable du nombre d'électeurs, et l'inclusion des femmes sur les registres électoraux, les instances du parti commencent à adapter leur organisation à la nouvelle configuration électorale qui se dessine.
Puis, à partir du début des années 1920, à mesure que le nombre d'adhérents directs du parti augmente de manière considérable, la Primrose League cesse d'être la principale bénéficiaire du conservatisme populaire. Jusqu'à l'immédiat après-guerre, la League avait en effet conservé une place prépondérante au sein de la mouvance conservatrice. Mais la donne change brutalement peu après la chute du gouvernement de coalition, et au cours des quelques mois où, pour la première fois, les travaillistes parviennent au pouvoir après les élections de 1923. L'arrivée aux affaires du premier gouvernement travailliste stimule en effet l'engouement des sympathisants conservateurs pour le parti, qu'ils avaient délaissé sous le gouvernement de coalition. Dès lors, une concurrence s'instaure entre les troupes régulières du parti et les habitations de la League. Cette compétition entre les deux types d'organisations qui fédèrent le conservatisme populaire va tourner à l'avantage des structures directement contrôlées par le parti.
Entre 1918 et 1922, la participation des conservateurs au gouvernement de coalition entrave le développement du parti. Pourtant, suite à l'octroi du droit de vote aux femmes, les Women's Unionist Associations (WUA), qui existaient déjà avant-guerre, voient leur développement stimulé par la nouvelle donne électorale. Les instances du parti encouragent d'ailleurs la création de ces sections féminines, tout d'abord en mettant à leur disposition des sièges aux Conseils exécutifs des sections locales, puis en dotant le Central Office d'un département d'agents professionnels spécifiquement consacrés au suivi des organisations féminines locales. Entre 1918 et 1922, la position de la League, tributaire de ses partisanes, est donc fragilisée par l'avènement des WUA. Pourtant, avant 1922, la Primrose League parvient à enrayer quelque peu l'exode de ses adhérentes vers les WUA.
Mais après 1923, et pour la première fois de son histoire, le parti conservateur devient un mouvement de masse, tandis que la League survit à ses côtés, non plus en tant que partenaire privilégié du parti, mais comme une organisation alliée, et parfois encombrante. En effet, alors que les relations avaient souvent été cordiales entre la League et les agents professionnels conservateurs, qu'ils exercent leurs activités au sein du Central Office ou dans les sections locales du parti, à partir du début des années 1920, des tensions apparaissent. Lors des réunions du parti, la League fait de plus l'objet de critiques publiques. Devant le Conseil exécutif de la National Union, le président des conservateurs de Northwich reproche à la League d'être inefficace et obsolète. 722 Les partisans de la League doivent défendre la nécessité de conserver au sein de la mouvance conservatrice un mouvement impérialiste tel que la League, comme le fait remarquer James Agg-Gardner, membre du Grand Conseil, dans son autobiographie. 723
Dans certaines localités, les efforts du Grand Conseil pour remettre sur pied certaines des habitations qui sommeillent après guerre sont contrecarrés par les agents et les représentants des sections locales du parti. Comme le note le secrétaire de la League, il s'agit là d'une défaite pour le conservatisme, et pour " tous ceux qui ont l'illusion que le salut du pays dépend exclusivement des services des sections locales du parti ". 724 Pour appuyer ses dires, le secrétaire de la League dresse une liste de toutes les circonscriptions où s'est manifestée l'hostilité des agents. Sont concernés Bath, Aylesbury, Chester, Falmouth, Totness, Chelmsford, Stroud et Thornbury, Lancaster, Bosworth et Harborough, Leicester, Manchester, Liverpool, Hexham, Bridgewater, Weston-super-Mare, Southport, Chichester, Kings Lynn, Sevenoaks, Birkenhead, Coventry, Greenwich, Huddersfield, Dartford, Gravesend, Norwich, Reading, Salford, Shipley, Accrington, Preston. On remarque que la plupart de ces villes, exception faite de Liverpool, Manchester et Salford, étaient avant-guerre des endroits où la League était prospère. Mais le quart sud-est du pays, ainsi que la métropole londonienne, bastions de la League, sont relativement épargnés, ce qui laisse au mouvement la possibilité d'y subsister. 725
Dans l'entre-deux-guerres, les principes monarchistes, constitutionnalistes, religieux et impérialistes que la League défend depuis le début des années 1880 vont progressivement s'avérer en décalage par rapport au contexte politique, mais aussi par rapport à la manière dont le conservatisme évolue au cours de la période. De ce fait, la League fait de plus en plus figure d'organisation surannée et nostalgique de l'ère victorienne, ce qui contribue à en accentuer le déclin dans les années 1930. Le processus de disqualification des principes de la League était certes déjà entamé à l'époque édouardienne, mais dans le contexte de l'après-guerre, la marginalisation du conservatisme incarné par la League et ses personnels dirigeants va s'accélérer, et mettre le mouvement en porte-à-faux vis-à-vis de l'opinion publique et des milieux conservateurs modérés. Par contre, la fidélité de la League à ses principes va lui attirer les sympathies des membres du parti qui n'acceptent pas la refonte du conservatisme qui s'opère dans l'entre-deux-guerres. En conséquence, au sein du mouvement, qui avait incarné le consensus unioniste jusqu'au début du siècle, puis servi de havre aux traditionalistes et aux protectionnistes modérés jusqu'après 1918, on observe, à mesure que le parti conservateur évolue dans l'entre-deux-guerres, une droitisation des positions du Grand Conseil, qui se reflète aussi dans le discours de la League et l'origine sociale de ses cadres dirigeants.
Dans l'entre-deux-guerres, le contexte n'est plus favorable au programme idéologique de la League, qui n'est plus en adéquation avec le système politique britannique. La League, qui se veut un rempart susceptible de défendre la religion, la Couronne et l'intégrité de l'Empire, mène dans les années 1920 et 1930 un combat d'arrière-garde, dans lequel de moins en moins de politiciens conservateurs viennent lui prêter main forte. De plus, après 1918, le réalignement politique qu'entraîne l'émergence du parti travailliste comme une force politique crédible rend caduc l'unionisme social et aristocratique de la League. Si la League continue de prôner la réconciliation des intérêts des diverses couches sociales et les responsabilités des élites traditionnelles, au premier chef l'aristocratie, envers le peuple, ce discours s'avère en tant que tel nettement moins convaincant du fait du renforcement du travaillisme. En effet, comme le parti travailliste récuse les solutions philanthropiques aux conditions de vie des travailleurs et des chômeurs et réaffirme l'antagonisme des intérêts des nantis et des démunis, et comme les syndicats, dont les effectifs ont augmenté au cours de la guerre, adoptent une attitude de plus en plus revendicative, le discours conciliateur de la League, qui minimise les divisions sociales et glorifie l'unité nationale, devient de moins en moins adapté aux nouvelles conditions politiques qui se dessinent après-guerre.
En premier lieu, c'est la défense de l'institution monarchique qui apparaît comme un principe daté. Après-guerre, le républicanisme de certains milieux radicaux, encore vif au tournant du siècle, est désormais un lointain souvenir. Les travaillistes revendiquent d'ailleurs leur attachement à la monarchie, qui n'est plus menacée comme elle avait pu l'être de par le passé. 726 Toutefois, la League conserve ses égards à l'intention de la monarchie, comme en témoigne la discrétion de la League lors de l'abdication d'Édouard VII. La Primrose League Gazette passe cette crise sous silence, mais consacre un numéro entier au couronnement de George VI en 1936 et à la personnalité du nouveau souverain, dont le prédécesseur n'est pudiquement jamais mentionné. 727
Quant à l'équilibre institutionnel que la League entendait protéger, les réformes de la Chambre des lords avant-guerre et l'introduction d'un suffrage quasi universel en 1918 n'autorisent plus la League à s'emparer de cet argument. Lorsque, dans les années 1920, certaines voix se font entendre au sein du parti pour restaurer l'autorité de la Chambre haute, la League ignore ces revendications, par déférence vis-à-vis du leadership conservateur, qui n'encourage pas un retour à la situation d'avant 1911, de peur de s'aliéner l'électorat populaire. 728
De ce fait, la religion, la propriété et l'Empire deviennent les trois principes fondamentaux sur lesquels la League peut continuer à faire reposer son action. Or, loin de servir la cause conservatrice, l'attachement de la League à ces trois idées va contribuer à la marginaliser au sein du parti.
La question religieuse n'a pas perdu l'intensité partisane à laquelle elle était associée de par le passé. Au cours de la guerre, par exemple, les libéraux font accepter à leurs alliés conservateurs le principe du désétablissement de l'Église anglicane galloise. Le compromis auxquels conservateurs et libéraux parviennent laisse à l'Église anglicane galloise certaines de ses dotations, mais la prive de ses prérogatives d'Église officielle. Dans les rangs conservateurs, cette solution, négociée par des représentants parlementaires des deux partis, est loin de faire l'unanimité. Hugh Cecil, chef de file des anglicans conservateurs, quitte le gouvernement de coalition pour manifester son opposition. Or, sur cette question, la League ne prend pas part à la révolte des conservateurs anglicans contre la décision de leurs dirigeants de sacrifier l'Église officielle dans la Principauté. Les responsables de la League peuvent expliquer leur neutralité au cours de cette controverse au titre de l'attitude habituelle de la League, qui a toujours fait en sorte de se distancier de tout sectarisme, fût-il anglican. D'ailleurs, lors des débats houleux qui ont lieu au Parlement lorsqu'est débattue la question de la révision du Prayer Book, la League agit d'une manière comparable, puisqu'elle n'apporte pas son concours aux extrémistes anglicans qui, parmi les parlementaires conservateurs, réclament un durcissement des sanctions à l'encontre des pasteurs coupables de tendances ritualistes. 729
Après-guerre, dans son combat contre le socialisme, la League va pouvoir renouer avec son opposition à l'athéisme et l'irréligiosité. Dans les publications de la League, on le verra plus en détail dans les campagnes anti-socialistes menées par la League dans l'entre-deux-guerres, la gauche britannique est régulièrement associée à l'impiété et au blasphème. C'est d'ailleurs là une des spécificités de la propagande de la League, puisque le Parti conservateur concentre plus volontiers ses attaques contre l'adversaire travailliste sur la question du patriotisme et de l'économie. Par exemple, en 1926, la Primrose League Gazette publie une photographie intitulée "Red Flag Funeral at Barrow", prise lors de l'enterrement d'un communiste. L'indignation du journal est provoquée par le tour militant et impie que prend la cérémonie : " Au moment où ce cliché a été pris, les membres de l'assistance (qui, on le voit, avaient ôté leur chapeau) chantaient l'Internationale autour de la tombe où auparavant avait été prononcé un discours politique ". 730
Mais parmi ses préceptes originels, c'est à l'impérialisme que la League voue la fidélité la plus inflexible. C'est pourquoi la partition de l'Irlande en 1922 est l'un des tournants majeurs dans l'histoire d'un mouvement qui en large partie a dû ses succès à la fin de l'époque victorienne à son opposition au Home Rule libéral. Après 1922, une fois l'union avec l'Irlande définitivement révoquée, la League perd en effet l'un des principes moteurs de son action depuis 1883.
Dans les mois qui précèdent la séparation officielle de l'Irlande du Sud et de l'Ulster, les membres de la League s'impatientent de l'attitude équivoque de leurs dirigeants sur le sujet. Tout naturellement, les partisans du mouvement escomptent de la part du Grand Conseil une opposition acharnée à l'autonomie qui semble promise à l'Irlande du Sud. Or, les cadres du mouvement font preuve d'une grande prudence, comme en atteste cette résolution mesurée votée en 1921 : " le Grand Conseil répugne à faire obstacle aux négociations entre le gouvernement et le Sinn Fein et entend insister sur la nécessité de protéger les loyalistes dans toute l'Irlande, et de garantir la sécurité stratégique de la Grande-Bretagne et le maintien de l'Irlande au sein de l'Empire ". 731
Comme souvent, les parlementaires, qui président aux destinées du mouvement, sont dans ce cas soucieux de ne pas s'aliéner les dirigeants du parti, au risque dans le cas présent de trahir l'un des principes fondamentaux de la League, à savoir la défense de l'intégrité de l'Empire. Des lettres très critiques à l'égard du Grand Conseil commencent à affluer aux bureaux de la League, à tel point que les conseils du Grand Maître, lord Curzon, sont sollicités par le Grand Conseil. 732
Malgré cette débâcle, la League n'en persévère pas moins dans son exaltation de l'Empire. Chaque année, les habitations de la League célèbrent la Journée de l'Empire par de multiples festivités et défilés, auxquels sont associés les membres des sections enfantines du mouvement. Lors de ces célébrations, la richesse de l'Empire est matériellement signifiée par la vente de produits coloniaux. 733 Dans les années 1930, la Primrose League Gazette consacre des numéros entiers aux Dominions.
Dans les anciennes colonies britanniques, la renommée de la League reste grande, et le Grand Conseil est régulièrement sollicité par des loyalistes de tous horizons désireux d'ouvrir des antennes de la League. Mais ces propositions sont souvent rejetées par le Grand Conseil, qui ne souhaite pas donner l'impression d'interférer dans les conflits politiques locaux. Ainsi, lorsque des Néo-Zélandais demandent à la League l'autorisation de créer une antenne locale du mouvement, le Grand Conseil décline l'offre, en avançant l'explication suivante :
Le Grand Conseil, associé comme il l'est à l'un des grands partis politiques de la mère patrie, estime inopportune une tentative d'extension de son organisation dans une voie qui laisserait supposer une intervention ou une intrusion dans les affaires d'un grand Dominion autonome. 734
En revanche, les adhésions individuelles au Chapitre des Chevaliers Impériaux ou au Grand Conseil des Dames sont favorablement accueillies, car, en raison des souscriptions élevées qu'exigent ces instances élitistes du mouvement, de telles démarches ont pour effet de restaurer les finances du mouvement. 735 En 1920, les nouveaux spectacles de lanterne magique commandés par le Grand Conseil sont presque exclusivement consacrés aux différentes régions de l'Empire, et servent d'introduction à des conférences sur l'Inde, le Canada, l'Australasie, l'Afrique et les Antilles. La Royal Navy, garante de la défense impériale, n'est pas oubliée, et les deux seuls spectacles qui échappent à la thématique impériale, anti-socialisme oblige, traitent des conditions de vie en Russie bolchevique et des mines de charbon en Grande-Bretagne. 736 En un sens, la League participe à panser les plaies unionistes suite à la sécession de l'Irlande en glorifiant la grandeur impériale subsistante. De même, si la League sanctionne de son appui le retour en grâce du protectionnisme dans les rangs conservateurs, c'est en vertu de la dimension impériale et potentiellement fédératrice de cette politique. Les résolutions votées par le Grand Conseil pour soutenir les diverses solutions protectionnistes préconisées par Baldwin en 1923 puis au début des années 1930 sont d'ailleurs toujours assorties d'appels à ce que ces aménagements dans la politique commerciale du pays favorisent l'unité entre les différentes régions de l'Empire. 737
Si, lors des fêtes organisées par ses habitations, la League vante l'Empire et ses richesses de la même manière que les sections du parti, l'unité de vue entre le mouvement et le parti sur les questions impériales va disparaître au cours des années 1930 lorsque commence à être évoquée la possibilité d'accorder aux natifs en Inde un plus large degré d'autonomie. 738 Au début des années 1930, Baldwin apporte son soutien aux réformes envisagées par le gouvernement travailliste. Dans les milieux conservateurs, et dans la League en particulier, la création d'institutions politiques indigènes en Inde est vécue comme inenvisageable. En 1933, sous la houlette de l'ultra-nationaliste Henry Page-Croft, le Grand Conseil adopte pour une fois une position de défiance à l'égard de la politique menée par le gouvernement de coalition. Une résolution est proposée par Page-Croft, dans laquelle est exprimée la grande inquiétude du mouvement sur la question des réformes indiennes que le gouvernement se propose d'introduire. Tout en assurant Baldwin et ses partenaires de la coalition de son soutien pour " des progrès mesurés dans les Provinces indiennes ", le Grand Conseil déclare espérer que les projets gouvernementaux ne laisseront pas entendre " que l'administration coloniale centrale sera abandonnée, à moins que des preuves concluantes du succès des gouvernements provinciaux " ne soient établies. 739 Mais un mois plus tard, alors que le projet de loi sur l'Inde prend forme, le Grand Conseil fait preuve d'une certaine prudence en s'abstenant de tout commentaire, " de manière à éviter toute action qui puisse être au détriment du gouvernement et de l'unité du Parti conservateur ". 740 Pourtant, de nombreuses lettres en provenance des habitations parviennent à la League, et leur hostilité aux projets d'autonomie pour l'Inde est unanime. Les membres du Grand Conseil s'en tiennent cependant à une stratégie prudente, et décident de surseoir à une déclaration publique de leurs appréhensions jusqu'à ce que le comité interparlementaire chargé du dossier rende ses conclusions. 741 À plusieurs reprises, le Grand Conseil est à nouveau sommé par la base du mouvement d'adopter une position conforme aux principes de la League, mais en vain. 742
Si le Grand Conseil ne défend pas les principes impériaux du mouvement avec la clarté que les membres de la League attendent de leurs dirigeants, c'est en raison des divisions qui règnent en son sein sur la question indienne. Le fait est qu'à partir de 1933, Winston Churchill a pris la tête de la fronde conservatrice contre les réformes qui sous peu sont censées altérer le statut de l'Inde. En 1933, Churchill fonde l'India Defence League, et tente de fédérer autour de lui tous les opposants à la politique autonomiste du gouvernement. Or, si Churchill s'est progressivement rapproché de la League au cours des années 1920, prenant la parole à deux reprises lors de la Grande Habitation comme suppléant du Grand Maître Baldwin, il ne fait pourtant pas l'unanimité auprès des parlementaires conservateurs, qui se méfient de son caractère imprévisible. Sur la question indienne, le Grand Conseil prend soin de ne pas prendre fait et cause pour Churchill contre Baldwin, chef de file du mouvement. Toutefois, certaines habitations coopèrent avec l'India Defence League, dont les orateurs prennent la parole lors des réunions locales de la League. La collaboration entre les deux mouvements semble a priori aller de soi. Leur recrutement est à bien des égards similaire. Tout comme la League, l'India Defence League est tributaire du soutien des retraités de l'administration impériale et des forces armées, l'une de ses revendications essentielles consistant d'ailleurs à refuser que les pensions versées aux anciens personnels impériaux ne soient affectées par les réformes en cours. Mais malgré cette communauté de vue, la League conserve une certaine distance vis-à-vis de la rébellion de la base conservatrice orchestrée par Churchill.
Au bout du compte, ce sont les circonstances internationales qui contribuent à rapprocher un peu plus la League du conservatisme patriotique et impérialiste qu'incarne Churchill au milieu des années 1930. À mesure que les conditions diplomatiques se détériorent, la League, tout comme Churchill, milite pour un renforcement des défenses impériales. Au sein de la League, on observe en effet qu'à partir du milieu des années 1930 s'opère une résurgence des discours militaristes en vogue au cours de l'ère édouardienne. Sur ce point, la Primrose League agit à contre-courant de l'opinion dominante dans le pays. Les appels répétés du Grand Conseil à une augmentation des crédits militaires attestent en effet d'un hiatus entre le mouvement et une bonne partie de l'opinion publique britannique, qui adhère plutôt aux positions de la League of Nations Union, large mouvement populaire et internationaliste qui regroupe des centaines de milliers d'adhérents dans le pays. Face à la majorité pacifiste, la League représente donc une minorité très méfiante à l'égard de l'internationalisme de la Société des Nations et de la League of Nations Union, vulgarisatrice britannique de cette nouvelle institution internationale. Si, à titre individuel, certains des membres de la Primrose League, et quelques conservateurs réputés comme lord Robert Cecil 743 , appartiennent à cette organisation, les dirigeants du mouvement n'ont jamais eu de rapports très cordiaux avec la League of Nations Union.
Dans l'immédiat après-guerre, lorsque le Grand Maître n'était autre que lord Curzon, alors ministre des Affaires étrangères, ce dernier avait d'ailleurs fait part aux membres de la League de ses doutes à l'égard de cette " Nouvelle Diplomatie " que semblait promettre la Société des Nations. En effet, en 1920, dans un discours prononcé devant les membres du mouvement, Curzon avait préféré faire le panégyrique des anciennes méthodes diplomatiques, seules à même d'après lui de défendre les intérêts de l'Empire britannique, d'autant que Curzon ne parvenait pas alors à convaincre les Américains de ratifier le Traité de Versailles ou de prendre part aux travaux de ces nouvelles institutions internationales. 744
À l'instar du Grand Maître Curzon, le Grand Conseil de la League ne va guère témoigner de sympathie ni envers la Société des Nations, ni envers la League of Nations Union, le mouvement qui en popularise les principes en Grande-Bretagne. Plusieurs fois sollicitée pour diverses raisons par la League of Nations Union, la Primrose League fait la sourde oreille. En 1921, cet organisme propose au Grand Conseil d'autoriser les adhérentes du mouvement à prendre part à une manifestation en faveur de l'entrée des États-Unis dans la Ligue des Nations. Le Grand Conseil refuse, faisant valoir que la League étant une organisation mixte, elle ne saurait autoriser ses adhérentes à des manifestations réservées aux femmes. De même, le Grand Conseil s'oppose à ce que le nom de la League apparaisse comme signataire des messages adressés à cette occasion par la League of Nations Union au gouvernement américain. 745 Enfin, en 1934, lorsque sous l'égide de la League of Nations Union a lieu le fameux référendum pour la paix, la Primrose League interdit à ses habitations d'y prendre part. 746
Le regain d'intérêt de la League pour les questions de défense se manifeste tout d'abord quelque temps avant que n'intervienne en 1935 l'expiration du Traité naval de Londres. En octobre 1934, l'habitation de Paddington fait parvenir au Grand Conseil une résolution appelant à une répudiation de ce traité, qui limite les forces navales du pays. En attendant que la Grande-Bretagne ne soit plus tenue de respecter les clauses de cet accord, l'habitation de Paddington propose une augmentation immédiate des crédits à destination la Marine et des forces aériennes dans les limites imparties par le traité en question. 747 Quelque temps plus tard, en 1935, le Grand Conseil adresse ses félicitations au gouvernement de Baldwin, qui a fait savoir qu'il envisageait de renforcer les défenses nationales, mais Henry Page-Croft, encore lui, propose quand même à ses collègues que la Primrose League fasse débattre ses habitations sur la question en prévision des prochaines élections. 748 Deux ans plus tard, Page-Croft, qui en tant que général de brigade honoraire prend un vif intérêt aux questions de défense, convainc le Grand Conseil de réitérer ses appels à un réarmement du pays et à une politique propre à garantir la sécurité de l'Empire. Même si le gouvernement de coalition a pris diverses dispositions, comme des emprunts spéciaux destinés aux équipements militaires et navals, le Grand Conseil l'encourage à ne pas fléchir dans sa détermination, en raison de " l'augmentation sans précédent des armements sur le Continent européen en dépit de l'exemple qu'a offert la Grande-Bretagne en réduisant aussi grandement ses forces de défense depuis la Guerre ". 749
En juillet 1938, avant même la crise de Munich, les membres du Grand Conseil proposent de mettre sur pied des conférences sur la défense anti-aérienne dans les habitations. 750 Un peu plus tard, en septembre, après le dénouement de la crise, l'attitude du Grand Conseil est ambivalente. Malgré leur patriotisme, les membres du Grand Conseil ne s'alignent pas sur les positions des opposants conservateurs à la politique d'apaisement de Chamberlain. Aucun des membres du Grand Conseil d'alors ne fait, par exemple, partie du " Groupe Eden ", ces "glamour boys" du parti - comme sont surnommés au Bureau du Whip ceux qui se rallient aux positions d'Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères démissionnaire. 751 Et même si, au cours des années 1930, Churchill s'est employé à cajoler les instances dirigeantes de la League, en assistant régulièrement aux bals du mouvement, et en adhérant au Chapitre des Chevaliers Impériaux, on ne peut pas dire non plus que le Grand Conseil ait été churchillien en 1938. En effet, après les négociations de Munich, une résolution est votée pour féliciter le Premier ministre Neville Chamberlain. Le Grand Conseil se déclare confiant que les négociations à Munich constituent " les fondements d'une nouvelle ère de paix et de bonne volonté entre les nations du monde ". 752 Mais toute l'ambivalence de la League sur la question de l'apaisement se manifeste dans la décision prise le même jour par le Chancelier lord Ebbisham d'enjoindre les habitations à prendre part aux mesures de précautions anti-aériennes. La confiance toute relative de la League dans l'efficacité de l'apaisement se confirme lorsque le Vice-Chancelier Reginald Bennett suggère la création d'un département du service national au quartier général de la League pour orienter les membres de la League désireux de se porter volontaires dans les forces auxiliaires de défense du territoire. 753
À l'aube de la Deuxième Guerre mondiale, la League présente donc un bilan très complexe dans ses relations avec les chefs de file conservateurs. Souvent alignée sur les positions de Churchill, qui tente de renouer avec le mouvement fondé par son père et s'y ménage quelques appuis comme Page-Croft, la League doit pourtant continuer à soutenir le chef du gouvernement de coalition, le conservateur Neville Chamberlain, qui est, quant à lui, peu disposé à se gagner les sympathies d'un mouvement aux antipodes de son propre parcours d'homme d'appareil et de modernisateur du parti.
L'isolement de Churchill au sein du parti, qui perdure jusqu'en 1940, le départ à la retraite de Baldwin en 1938 et son remplacement par Neville Chamberlain, dirigeant peu séduit par le caractère vieillot de la League, sont donc autant de facteurs qui expliquent pourquoi c'est sir Kingsley Wood, politicien de moindre importance, qui devient le nouveau Grand Maître de la League en 1938. Wood présente l'avantage d'être un proche de Chamberlain, d'être au gouvernement, et d'être apprécié dans les milieux conservateurs. À propos de Wood, Annesley Somerville, député et membre du Grand Conseil, note avec satisfaction :
À mes yeux, il apparaît comme le bon choix pour devenir notre Grand Maître à l'heure actuelle parce que nous avons en sa personne un dirigeant essentiellement moderne, tourné vers le pratique, en phase avec son époque et son acceptation du titre de Grand Maître est une réponse à ceux qui disent que la League a fait son temps. 754
Toutefois, si Somerville félicite ses collègues pour leur choix, son insistance sur la " modernité " du nouveau Grand Maître atteste du fait qu'à la fin des années 1930, la League est volontiers perçue comme une antiquité victorienne. Il reste donc à montrer comment le mouvement, déjà déclinant avant-guerre, va être un peu plus affaibli encore par les années de conflit, et par l'évolution du conservatisme après-guerre.
Dans l'entre-deux-guerres, la Primrose League va continuer à s'appuyer sur la mémoire de Disraeli. Dépositaire du culte de Disraeli dans les années 1920 et 1930, la League va bénéficier d'un regain d'intérêt pour la carrière de l'homme d'État victorien. Disraeli, tombé dans un relatif oubli au tournant du siècle, commence en effet à redevenir un modèle auquel les conservateurs font référence dans l'entre-deux-guerres.
Ainsi, en 1933, F. J. C. Hearnshaw publie un ouvrage sur le conservatisme dans lequel il affirme l'importance du personnage pour le parti et pour l'époque contemporaine : " Disraeli avait une profonde confiance dans l'ouvrier britannique. Il fut le grand 'Démocrate Tory' de son époque ". 755 Disraeli apparaît alors comme un figure bien utile dans le panthéon conservateur, puisque les réformes sociales de son gouvernement entre 1874 et 1880 peuvent alors servir d'objection aux allégations travaillistes selon lesquelles les conservateurs ne se soucieraient pas du bien-être des classes laborieuses. Arthur Bryant, historien conservateur de l'entre-deux-guerres, rappelle en ces termes le bilan disraélien aux détracteurs du conservatisme :
Lorsque Disraeli a procédé à la refonte du parti conservateur, il le fit sur des critères nationaux qui assureraient à la classe paysanne la jouissance matérielle des terres, à la classe ouvrière dans les grandes villes des conditions décentes dans les domaines de la santé, du logement et de la vie civique et à tout citoyen un système d'autonomie régionale. Le parti socialiste nouvellement créé s'est approprié l'essentiel du programme de réformes sociales du conservatisme disraélien mais il n'en a peut-être jamais clairement saisi l'objet. 756
L'intérêt du public pour Disraeli se manifeste aussi dans la sortie en 1930 d'un film parlant intitulé Disraeli, que la League recommande auprès de ses adhérents. 757 Quelques années plus tard, le Grand Conseil encourage aussi les membres du mouvement à aller voir une pièce sur la jeunesse de Disraeli, montée en 1934 au Piccadilly Theatre. 758 Enfin, au sein du parti, le principal sectateur du culte disraélien n'est autre que Stanley Baldwin, Grand Maître de la League. 759
La League entretient scrupuleusement le culte disraélien. La fidélité de la League à sa figure tutélaire se manifeste dans la devise du mouvement, "Imperium et libertas", qui continue d'apparaître sur ses bannières et ses documents officiels, ainsi que sur la une de la Primrose League Gazette. La pertinence contemporaine de l'héritage politique de l'ancien dirigeant du parti est régulièrement réitérée. En 1934, le Grand Conseil rappelle à ses membres que " la politique nationale et impériale de Disraeli est la seule politique qui puisse garantir la prospérité de notre pays et l'unité de l'Empire ". 760 Chaque année, lors de la Grande Habitation, la League expose à l'Albert Hall des reliques liées à la vie du grand homme. Photographies, livres et objets d'art variés ornent ainsi les couloirs de la salle où se réunissent les délégués du mouvement. 761 Aux yeux du grand public, la League reste identifiée à la mémoire de Disraeli, et c'est vers le Grand Conseil que les admirateurs du grand homme se tournent pour en perpétuer la gloire. Ainsi, lorsque la maison voisine de l'école fréquentée par Disraeli est mise en vente, la propriétaire des lieux, situés à Blackheath, propose à la League d'acquérir cette demeure afin d'en faire un club ou un musée à la mémoire de l'homme d'État victorien. 762 Le cinquantenaire de la mort de Disraeli donne lieu à des célébrations dans toutes les habitations, tandis qu'à Londres, une procession d'enfants défile de Charing Cross à Parliament Square. 763 Dès l'après-guerre, la League reprend son traditionnel pèlerinage à Hughenden, ancienne demeure de Disraeli. 764 Le maître des lieux, le major Disraeli, neveu du grand homme, entretient des rapports très cordiaux avec le Grand Conseil. 765 Toutefois, cette manifestation elle aussi est affectée par les vicissitudes de la League, car l'expédition annuelle à Hughenden rassemble de moins en moins de fidèles. De plus, à plusieurs reprises, le Jour de la Primevère tombe le jour de Pâques, comme en 1930, ou comme en 1932 sur le Budget Day, et dans ce cas les membres de la League délaissent leur devoir de mémoire pour se consacrer à leurs obligations religieuses ou politiques. 766
Au cours des années 1920 et 1930, si la League apporte un soutien indéfectible au gouvernement Baldwin, ses membres, de plus en plus situés à la droite du parti, mettent les autorités conservatrices dans l'embarras en réclamant l'introduction de mesures législatives controversées. Pour illustrer la droitisation de la League en cette fin des années 1920, on prendra deux exemples qui attestent de l'intransigeance croissante du Grand Conseil, et du décalage qui s'opère alors entre les conservateurs modérés et l'aile droite du parti, qui de plus en plus trouve dans la League un endroit d'où exprimer leur mécontentement vis-à-vis de Baldwin. On évoquera tout d'abord l'anti-socialisme de la League, puis la conversion de la League à une politique protectionniste.
Au cours de cette période, la Primrose League va rester fidèle à son attitude inflexible vis-à-vis du socialisme, le danger principal qui d'après ses instances dirigeantes menace la société britannique. Or, cette intransigeance va se heurter à une stratégie alternative, préférée par Baldwin, qui consiste à faire entrer les travaillistes dans le jeu politique en abandonnant toute acrimonie à leur égard. Un décalage croissant s'effectue donc entre le discours de la League et celui qui en devient Grand Maître à partir de 1923. Mais loin de fragiliser la position de la League dans le parti, l'hostilité persistante du mouvement à l'égard des travaillistes s'avère conforme aux attentes d'une majorité des militants conservateurs, peu à l'aise avec l'attitude conciliante de leur chef. 767 En quelque sorte, donc, dans son anti-socialisme, la Primrose League est plus représentative que Baldwin de l'attitude du parti dans son ensemble. 768
Comment, au cours des années 1920, se manifeste l'anti-socialisme du mouvement ? Tout d'abord, la League continue de dénoncer la vigueur des activités de propagande du parti travailliste, et par la même occasion, la relative inertie des instances conservatrices. D'après lady Jersey, la " propagande incessante et infatigable du parti socialiste ", de même que leur " organisation et leurs fonds internationaux " ne peuvent être contrés en " s'en remettant passivement au bon sens de l'électorat ". 769 D'autant que contrairement aux parlementaires conservateurs, leurs collègues travaillistes savent cultiver la loyauté de leur électorat, et se gagner de nouveaux sympathisants, en prenant la parole chaque week-end lors de réunions publiques. 770
Dans les milieux socialistes, l'hostilité de la League est notoire, et certaines des organisations invitent les responsables et les orateurs de la League à venir confronter leurs points de vue à ceux des militants socialistes. La Social Democratic Federation propose par exemple au Chancelier de la League de venir discuter avec l'un de ses représentants du socialisme en tant que projet économique, mais ce dernier se défile. 771 La League préfère rencontrer les socialistes sur leur propre terrain d'une autre manière, ou déléguer à des intervenants moins prestigieux que son Chancelier le rôle de détracteur public du communisme. Au début des années 1920, le Grand Conseil s'adjoint les services d'un orateur professionnel, Mr Doran, à qui il est demandé de tenir des meetings hebdomadaires d'abord à Hyde Park, qui est alors un bastion de la contestation socialiste, puis à Tower Hill, un lieu où les sympathisants communistes ont pour habitude de se réunir. 772 Les qualités de tribun de Doran lui permettent de se risquer aux débats publics avec les communistes londoniens. En 1925, à l'invitation de la London Communist Federation, Doran croise le fer avec un représentant de ce groupuscule d'extrême gauche sur le thème " Communisme contre Impérialisme ". 773
Le point d'orgue du combat de la League contre les syndicats proches du travaillisme se situe en 1926. Quelques mois avant la grande grève de mai, les instances de la League, conscientes de la détérioration des relations entre le gouvernement Baldwin et les syndicats, réclament l'introduction d'une loi obligeant les responsables syndicaux à prendre l'avis de leur base dans le cadre de votes à bulletin secret. Cette initiative devrait, d'après la League, permettre d'éviter l'éventualité d'une grève générale. 774 Mais en mai, le mot d'ordre est lancé, et la plus grande grève jamais intervenue en Angleterre a bel et bien lieu. Alors que le pays s'apprête à être paralysé, le Chancelier de la League, le duc de Sutherland, lance un appel auprès des membres de la League, les invitant à se mettre à la disposition du Volunteer Service Committee, une organisation qui entend assurer la continuité des services publics. L'appel est entendu, en particulier dans la région londonienne. Á Chislehurst, par exemple, les bureaux de la League restent ouverts pendant toute la durée de la grève et servent de poste de commandement au Volunteer Service Committee local. 775
Dans ce contexte, le premier incident qui témoigne de la droitisation de la League a trait aux réformes du droit syndical. Après la grève de 1926, le Grand Conseil adopte une motion appelant à l'amendement du Trade Union Act, afin " de garantir à chaque personne prête à travailler une protection légale dans l'exercice de son droit au travail ". 776 La réforme du droit relatif au syndicat est depuis l'après-guerre l'une des revendications les plus populaires dans certains milieux conservateurs, mais les gouvernements conservateurs successifs hésitent à légiférer sur une question qu'ils savent épineuse, et susceptible de provoquer des conflits ouverts avec les autorités syndicales. Après la grève de 1926, le contexte politique est plus favorable à des mesures destinées à limiter le droit de grève, mais là encore, Baldwin refuse de prendre des décisions hâtives, qui, si rapidement après les grèves, seraient marquées du sceau de la vindicte et de la rétorsion. Pourtant, au sein du parti, l'appui que la League prête à cette question donne un peu plus de poids aux parlementaires conservateurs désireux d'agir dans cette direction. La League n'est certes pas la seule organisation conservatrice à militer en faveur d'une restriction du pouvoir syndical. Au sein du parti, les Labour Committees réclament de telles réformes depuis le début des années 1920. 777 C'est sans doute un indice de la faible influence de la League, et des Labour Committees, si Baldwin ne cède pas à ces pressions renouvelées de la part de sa base, et surseoit à tout aménagement du droit syndical jusque 1928. En tout cas, cette question du droit syndical montre la dérive droitière qui atteint la League à la fin des années 1920. Toujours loyales à l'égard de leur Grand Maître, les instances centrales de la League sont alors fermement situées dans le camp de la réaction et de la fermeté à l'égard des syndicats, et l'attitude de la League atteste de la difficulté pour Baldwin de continuer à développer le discours de conciliation qu'il a formulé à propos du mouvement ouvrier.
L'autre élément qu'il convient de signaler afin de mettre en lumière l'évolution de la League en direction d'un conservatisme de plus en plus affirmé est relatif aux réformes électorales que projette d'introduire le gouvernement Baldwin à la fin des années 1920. Là aussi, l'attitude officielle de la League est dictée par une certaine hostilité envers les milieux défavorisés, et par une sensibilité toute particulière aux questions de pauvreté. Alors que diverses mesures sont envisagées par le gouvernement, la League demande en effet à ce que les bénéficiaires de l'aide sociale au titre des Poor Laws ne puissent plus faire valoir leur droits à être électeurs. 778 Si le Grand Conseil réclame que les récipiendaires de l'aide sociale publique soient ainsi privés de leur statut d'électeurs, c'est en raison d'une attitude très répandue dans les milieux conservateurs, qui assimile les droits civiques à la propriété et à l'indépendance économique et morale. Dans une certaine mesure, la League retrouve à cette occasion les accents anti-démocratiques et censitaires du discours salisburien sur les cadres économiques qui doivent régir la participation au jeu démocratique. Or, à l'occasion des débats qui surgissent vers 1927 et 1928 sur la question des réformes électorales, c'est la seule intervention publique du Grand Conseil. Il est étonnant que la Primrose League, en tant que mouvement majoritairement composé de femmes, ne soutienne pas les propositions du ministre de l'Intérieur, William Joynson-Hicks, en faveur de l'égalité des droits civiques entre hommes et femmes. Le silence des autorités de la League sur la question du flapper vote, comme on désigne alors l'octroi du droit de vote aux jeunes citoyennes aux mêmes conditions que les jeunes citoyens, doit sans doute beaucoup à l'impopularité de cette mesure auprès de la base conservatrice. Le Grand Conseil, qui est encore composé d'une majorité d'hommes, issus pour la plupart des milieux les plus traditionalistes du parti, n'a apparemment guère de sympathie pour cette initiative du gouvernement conservateur. Quant à la réforme de la Chambre des lords, un moment envisagée par Baldwin, elle ne mobilise pas plus les responsables du mouvement, qui s'était pourtant distingué au début des années 1910 par la défense des privilèges de la Chambre haute et dans le combat contre la politique de limitation des droits de cette assemblée alors menée par les libéraux. Comment expliquer que la League fasse défaut à une cause qui devrait lui être chère ? La raison tient vraisemblablement au profil politique et social des membres du Grand Conseil. Alors qu'au début des années 1910, de nombreux membres de la Chambre des lords appartiennent à la League et veillent à la prospérité du mouvement, après-guerre, on remarque que les membres de la Chambre haute deviennent moins nombreux au sein de la League.
Enfin, une troisième initiative, peu prisée par le gouvernement Baldwin, est prise par le Grand Conseil au cours des années 1920. Dans ce cas, il s'agit pour les membres de la League de militer en faveur d'une législation plus stricte contre le blasphème. L'intérêt pour la League est double. Dans un premier temps, cette revendication permet à la League de montrer sa fidélité à ses principes originels, en particulier la lutte contre l'athéisme et l'irréligion. Mais, plus pratiquement, les membres du Grand Conseil envisagent un durcissement des lois contre le blasphème comme un moyen de limiter l'influence des Socialist Sunday Schools, qui sont à leurs yeux les lieux les plus notables de dissémination des principes opposés au christianisme. Il est logique pour la League de vouloir ainsi nuire aux Socialist Sunday Schools, qui sont les rivales les plus actives et les plus populaires des mouvements de jeunesse dirigés par la League. Mais là encore, le gouvernement Baldwin, et la majorité des parlementaires conservateurs, sont peu favorables à une mesure aussi évidemment partiale et controversée. Si les autorités responsables de la League sont sensibles à l'enseignement dispensé dans ces écoles socialistes pour la jeunesse, d'autres membres du parti sont d'avis que le danger qu'elles représentent est exagéré par les bigots du conservatisme. Malgré le soutien que la loi proposée à titre individuel par le capitaine Holt reçoit de la part des conservateurs traditionalistes, l'aile gauche du parti, les modérés, et tous ceux qui se reconnaissent dans un conservatisme séculier empêchent que le texte défendu par Holt et de nombreux piliers du Grand Conseil n'entre dans la législation.
La droitisation du mouvement se manifeste aussi à propos du protectionnisme, un sujet qui avait déjà divisé les conservateurs avant-guerre. On a vu que lors du conflit entre les partisans de Chamberlain et les tenants du libre-échange ou d'un protectionnisme modéré, la League était restée fidèle à la ligne, certes sinueuse et indécise, définie par Balfour, chef du parti jusque 1911, puis à celle dictée par Bonar Law, protectionniste modéré qui, suite aux échecs électoraux des conservateurs, abandonne peu à peu le pan protectionniste du programme conservateur. Pourtant, de nombreux conservateurs continuent de se déclarer favorables au protectionnisme, même si après 1913 le parti reste discret sur cette question. Après-guerre, lorsque Baldwin, protectionniste de longue date, accède aux plus hautes responsabilités au sein du parti, la question ressurgit. En 1922, certains parlementaires évoquent même la possibilité de rendre vie à la Tariff Reform League, qui s'est sabordée en 1917. 779 Face aux difficultés économiques que rencontre le pays, Baldwin décide de se présenter devant l'électorat avec un programme protectionniste modéré, qui exclut le recours à des taxes sur la nourriture, mais qui promet la protection des industries britanniques contre toute compétition dont elles pourraient souffrir de la part de rivaux commerciaux aux pratiques condamnables, telles que le dumping ou l'exploitation de main d'oeuvre vilement rétribuée. Avant les élections de 1923, le Grand Conseil approuve le discours du Premier ministre à Plymouth, où ce dernier explique quel type de protection (safeguarding, pour employer la terminologie conservatrice d'alors) il compte mettre en place si l'électorat lui accorde ses faveurs. 780 Malgré la défaite de ce dernier, le Grand Conseil lui renouvelle sa confiance et loue le patriotisme qui guide son désir de " restaurer et de sauvegarder l'Industrie Nationale ". 781 Que le Grand Conseil donne sa bénédiction au nouveau protectionnisme que prône officiellement le parti peut paraître surprenant, étant donné la méfiance de la League à l'égard des projets similaires défendus par Chamberlain au début du siècle. Le revirement n'est qu'apparent. Dans les années 1880, on l'a vu, la League compte dans ses rangs de nombreux protectionnistes, et après tout, lorsque après 1906 Balfour cède peu à peu du terrain face aux revendications des partisans de Chamberlain, les instances de la League, faisant preuve du suivisme habituel du mouvement, se rangent aux nouvelles positions du chef du parti, malgré toute la répugnance que certains des membres du Grand Conseil peuvent ressentir devant l'aile protectionniste du parti. En 1923, le contexte est très différent, puisque ce sont les dirigeants légitimes du parti qui choisissent de recourir à une telle politique pour remédier aux problèmes économiques du pays. De plus, le protectionnisme pragmatique prêché par Baldwin est assez peu semblable au dogmatisme avec lequel au début du siècle les chamberlainiens défendent les propositions de leur mentor. Il est donc naturel que la Primrose League, en dépit des affinités que le mouvement a entretenues avec les conservateurs hostiles à la Tariff Reform League, donne son blanc seing à Baldwin.
Á la fin des années 1920, le protectionnisme redevient un sujet de divisions chez les conservateurs. Les barons de la presse, Northcliff et Beaverbrook, hostiles au leadership de Baldwin, tentent de faire main basse sur la base conservatrice en se faisant les avocats d'un " libre-échange impérial ". Baldwin est opposé à cette initiative, conscient qu'il est des difficultés auquel un tel programme pourrait se heurter, au premier chef la tiédeur des Premiers ministres des Dominions. Mais toujours est-il que cette vague idée suscite l'enthousiasme de nombreux militants conservateurs, gênant ainsi Baldwin, qui paraît pour un temps devoir laisser la base lui dicter sa conduite, comme cela était arrivé auparavant à Balfour. Au sein de la League, le mot d'ordre des grands patrons de presse conservateurs ne laisse pas insensible. Dans l'entre-deux-guerres, au Grand Conseil, de nombreux délégués militent depuis quelques années au sein de l'Empire Economic Union, un groupuscule parlementaire protectionniste favorable au resserrement des liens commerciaux entre Londres et les capitales anglophones de l'Empire. 782 Mais alors que l'emprise de Baldwin sur le parti semble vaciller, la League lui reste fidèle, et soutient les contre-propositions de Baldwin, qui tout en reconnaissant l'intérêt qu'une telle politique pourrait avoir pour le pays, dément aux magnats de la presse le droit de lui imposer leurs vues. 783 Toujours est-il qu'au sein de la League, l'idée d'un renforcement de l'unité impériale est bienvenue, de même qu'une orientation plus protectionniste de la part du parti. La présence assidue d'un protectionniste notoire tel qu'Henry Page-Croft dans la hiérarchie de la League témoigne de cette évolution du mouvement vers des positions récusées à l'époque édouardienne. Page-Croft, un ancien de la Tariff Reform League, contribue d'ailleurs au rapprochement symbolique entre la League et son ancien mentor, Joseph Chamberlain, puisqu'il convainc les instances du mouvement de participer aux commémorations organisées par le Chamberlain Centenary Committee. 784
Si les principes de la League peuvent paraître hors de propos dans le contexte de l'après-guerre, la valeur de la League en tant que machine électorale reste quant à elle indéniable. En 1918, la League reste le mouvement conservateur qui bénéficie à la fois du plus grand nombre d'adhérents et du réseau d'antennes le plus complet. Or, à partir des années suivantes, la League va perdre sa place prépondérante dans la mouvance conservatrice, au profit des sections locales du parti, qui jamais auparavant n'avaient pu rivaliser avec le soutien populaire dont jouissait la League. Le parti conservateur devient alors un mouvement de masse et supplante la League dans ce rôle. Pourtant, la League survit, mais de nombreux indices laissent penser que son déclin en tant qu'organisation politique est dès lors irréversible. Tout d'abord, des critiques sur le mode de fonctionnement du mouvement se font jour parmi les propres membres du mouvement. Des militants reprochent en effet au mouvement d'être prisonnier de certaines routines héritées du début du siècle, et dont il serait opportun que le mouvement se départisse au plus vite. Ainsi, en 1929, le Secrétaire Honoraire de l'habitation de Morecombe adresse une lettre ouverte au Grand Conseil. Les reproches de ce militant ont trait à la Grande Habitation, la réunion annuelle qui se tient depuis quelques années à l'Albert Hall, et dont le Grand Conseil assure le financement, alors que les réunions des responsables régionaux restent entièrement à la charge des sections locales. D'après cet activiste, il est injuste que la League organise systématiquement ses grand-messes dans la capitale. " Je ne pense pas que l'argent de la League doive aller ainsi à la seule ville de Londres ; les Londoniens ont toutes les opportunités d'entendre de grands orateurs et de grands hommes, ce qui n'est pas notre cas ", regrette-t-il. 785 Le centralisme excessif de la League, et son caractère de plus en plus métropolitain, lui aliènent la bonne volonté de ses sympathisants provinciaux. Au sein de la League, le reproche n'est pas neuf, mais il semble qu'il ait gagné en virulence au début du siècle, puis dans les années 1920, à mesure que le centralisme métropolitain des instances dirigeantes du mouvement offre un contraste préjudiciable avec la pratique désormais courante du Parti conservateur de systématiquement organiser ses Conférences en dehors de Londres. 786 En 1930, l'habitation d'Hartlepool adopte d'ailleurs une résolution qui appelle les dirigeants du mouvement à déplacer la réunion annuelle des délégués du mouvement en dehors de la capitale. 787 Les médailles, diplômes et badges décernés par la League à ses membres méritants font aussi l'objet de critiques. Certains des membres du mouvement demandent au Grand Conseil de mettre un terme à ces pratiques jugées non seulement ridicules, mais aussi dispendieuses en termes de temps passé par les secrétaires d'habitation à remplir les formulaires nécessaires à l'obtention des médailles et des diplômes. 788 En 1921, sir Fenton Aylmer, Ruling Councillor de l'habitation de Wimbledon, est interviewé par les membres du Grand Conseil, car ce dernier a fait part de son opposition à " la vente des distinctions honorifiques " à laquelle se livre d'après lui la League, car à ses yeux, la possibilité pour tout un chacun de se procurer le titre de Chevalier ou de Dame pour cinq guinées par an envoyées au Grand Conseil est une " source de faiblesse pour l'organisation ". 789 Aylmer préconise plutôt que les membres de la League versent des souscriptions au pro rata de leurs moyens financiers. L'argument porte d'autant plus que le gouvernement de coalition, et la personne de Lloyd George en particulier, sont alors accusés de décerner titres nobiliaires, pairies et distinctions honorifiques en fonction des avantages financiers que leur parti peut soutirer aux personnalités ainsi récompensées.
Dans l'entre-deux-guerres, la Primrose League doit sa survie à son statut de mouvement familial intégrant ensemble hommes et femmes, jeunes et vieux. Le caractère familial de la League est d'ailleurs réaffirmé périodiquement par le Grand Conseil, qui entend faire valoir auprès du public conservateur cette spécificité de la League au sein de la mouvance conservatrice. 790 En effet, à cette époque, le parti est à nouveau divisé, mais contrairement à ce qui était le cas lors de l'époque victorienne, la ségrégation qui s'opère dans les milieux conservateurs n'est plus sociale, mais sexuelle. En effet, suite à l'émergence des WUO, les femmes bénéficient d'un cadre de sociabilité politique dont sont exclus les hommes. Cette transformation du parti n'intervient d'ailleurs pas sans heurts, puisque de nombreux différends opposent les WUO et d'autres éléments du parti, comme les agents de circonscription, qui considèrent les organisatrices professionnelles qui épaulent les conservatrices locales comme leurs subalternes. De nombreux conflits interviennent entre les Conseils exécutif des partis locaux et les militantes de base, qui s'estiment sous-représentées au sein de ces instances chargées du recrutement des candidats. 791 À un moment où la question de la mixité suscite des débats au sein du parti, la League reste donc une institution conservatrice pertinente pour tous les conservateurs préoccupés par l'éventuelle émergence d'un parti des femmes apte à rassembler les nouvelles électrices. 792
Contrairement au reste du parti, la League peut alors présenter l'aspect d'une organisation où la collaboration entre hommes et femmes est ancienne. L'entre-deux-guerres est d'ailleurs une période la League est la seule organisation conservatrice ouverte à un public aussi large.
Dans les années 1920, étant donné le succès des sections féminines du parti, la League a dû sa survie à ses sections de jeunesse, qui forment alors la branche la plus florissante du mouvement. Mais toutes les habitations de la League ne sont pas logées à même enseigne, puisque le vieillissement de la population dans les zones rurales empêche le développement des sections jeunesse du mouvement dans ces régions. Les responsables de l'habitation de Morland et Shap sont conscients de ces limites, et notent dans le rapport annuel pour 1935 : " Il n'est pas possible d'avoir de telles sections pour la jeunesse dans une habitation comme la nôtre ". 793 Pour l'entre-deux-guerres, aucune donnée précise n'existe dans les registres de la League au sujet de ses "Juvenile Branches", pour employer la terminologie de la League, mais en 1913, cette section du mouvement comptait 65 000 membres.
Au cours de l'entre-deux-guerres, la League n'est certes pas la seule organisation conservatrice à se mobiliser pour la jeunesse. Du fait des réformes du droit de vote, le Parti conservateur s'intéresse de plus en plus à cette partie de l'électorat. La Junior Imperial League (JIL), fondée en 1906, est elle aussi destinée à la jeunesse conservatrice. Ouverte aux seuls garçons avant-guerre, les sections de la JIL deviennent mixtes après 1918. 794 Mais les publics auxquels s'adressent les deux mouvements ne sont pas exactement les mêmes. La JIL est en effet destinée aux jeunes à partir de seize ans, tandis que les sections jeunesse de la League s'adressent aux plus jeunes, de huit à seize ans. De ce fait, les deux organisations coexistent sans se porter préjudice l'une à l'autre. Leur statut par rapport au parti est équivalent, puisque ni l'une ni l'autre de ces deux organisations n'est contrôlée par le Central Office. En 1926, le parti crée sa propre organisation pour la jeunesse, les Young Britons, qui en 1929 ont 49.000 membres et 471 antennes locales. Les organisations à destination de la jeunesse n'échappent donc pas à la logique de centralisation des activités partisanes que commencent à adopter les instances centrales du parti, soucieuses de contrôler au plus près les réseaux de sympathisants sur lesquels elles peuvent s'appuyer.
Dès l'immédiat après-guerre, il semble que les responsables de la League ont perçu l'importance de ces sections enfantines pour la pérennité de leur mouvement. Au sein du Grand Conseil, un comité est établi pour en diriger les activités. Si la League abandonne peu à peu l'initiative au parti dans la production de la propagande conservatrice, elle continue d'investir des fonds dans la création de spectacles à destination de ses sections enfantines. En 1920, de nouveaux spectacles de lanterne magique sont commandés pour animer les réunions hivernales. Les sujets abordés, la création de l'Union Jack, la vie de saint George, l'histoire de la Primrose League et de la Royal Navy, sont dans le droit fil des thèmes prisés par la League. 795 Le caractère patriotique, et même martial, de ces spectacles éducatifs est alors un signe distinctif des activités de la League. 796
Qui sont les alors les Primrose Buds ? La plupart de ces jeunes gens sont issus des classes moyennes, voire aisées, comme le laisse à penser la citation en exergue de ce chapitre, qui décrit la pédagogie dispensée chez les Buds.
Avant-guerre, le mouvement des scouts avait par moments pu aborder le même type de pédagogie que la League. 797 Mais après-guerre, à l'instigation des chefs scouts, le mouvement adopte un ton beaucoup plus pacifiste et internationaliste. 798 Pour les Scouts, il s'agit de mettre en valeur la coopération entre les pays du monde, et le réseau international d'antennes permet aux Scouts, au cours de jamborees réunissant les scouts de toute nationalité, de mettre en avant cet aspect du message éducatif que ses responsables entendent désormais transmettre. C'est donc à la League seule que revient le monopole d'une éducation patriotique, où figure en bonne place l'évocation de la grandeur impériale du pays, et de sa glorieuse histoire.
Mais les sections enfantines de la League sont aussi orientées vers les activités sportives. Á Croydon, un club de football est créé, et les jeunes joueurs revêtent des maillots couleur primevère, décoré du monogramme de la League. 799 Le Grand Conseil mise sur la création de clubs de badminton, de natation et de football pour étendre l'influence des junior branches. 800 La League donne des conseils à ses membres pour créer eux-mêmes des clubs sportifs.
Á ce titre, les sections enfantines de la League ne se distinguent pas des organisations rivales socialistes, encore qu'au sein de la League, la manière de justifier l'intérêt de la pratique sportive ait une coloration conservatrice. 801 Pour les responsables du mouvement, le sport, et les compétitions auxquelles sa pratique donne lieu, ont en effet une utilité politique indéniable. Comme le fait observer Walter Greaves-Lord, Chancelier de la League en 1926 et 1927 :
Les socialistes et nous-mêmes avons conscience que les organismes pour la jeunesse ne peuvent pas avoir de succès sans activités sportives. Le sport inculque certaines des choses de la vie. Le plus important dans une vie est de ne jamais s'estimer supérieur à sa tâche. Si vous participez à un match de cricket ou de football, on ne vous demandera pas quelle place vous préférerez occuper sur le terrain. Ce qui compte, c'est de bien vous acquitter de votre modeste tâche. 802
Le sport n'est pas le seul vecteur d'éducation qui soit proposé aux jeunes partisans de la League. Certes, l'un des événements majeurs dans le calendrier de la League est alors le Festival des Sports, qui a lieu au Crystal Palace, auquel participent les sections enfantines ainsi que les sections Beaconsfield, qui s'adressent aux adolescents. Mais souvent, en préalable aux compétitions sportives, ont lieu des "Empire Pageants". Au cours de ces processions, les enfants représentent les diverses composantes de l'Empire. Certains des groupes, bannières et déguisements à l'appui, incarnent Britannia, accompagnée de la Marine, de l'Armée de Terre, des forces aériennes et des troupes en provenance d'outre-mer. D'autres représentent l'Angleterre, l'Irlande, l'Écosse et le Pays de Galles, ou encore les Dominions et les colonies. D'autres mouvements se joignent à ces festivités, comme la Croix Rouge, les Girl Guides, les Boy Scouts ou les jeunes membres des Saint John's Ambulance. 803 De même, les enfants sont mis à contribution lors du cinquantenaire de la mort de Disraeli lors d'un défilé qui les conduit de Charing Cross à Parliament Square. 804 La League tente aussi d'intéresser ses jeunes membres à la politique en mettant en place des compétitions entre jeunes orateurs, qui portent sur des thèmes tels que " Si j'étais Premier ministre ", ou " Que puis-je faire pour mon pays ? ". 805 La cohésion entre les antennes est favorisée par l'intermédiaire d'échange de lettres entre les différentes sections de jeunesse du pays. 806 En 1936, la League, soucieuse de préserver l'attractivité des sections enfantines, où elle compte puiser ses futurs adhérents, investit dans des équipements cinématographiques. Les caméras et les projecteurs que la League se procure permettent à ses membres les plus jeunes de s'essayer à l'art cinématographique. 807 Dans les sections Beaconsfield, le travail d'éducation de la League peut parfois prendre un aspect surprenant, comme lorsque des cours d'étiquette sont mis sur pied à l'intention " de ces nombreuses jeunes filles qui ne comprennent pas les subtilités liées à la participation à des réceptions ". 808 Les registres du Grand Conseil ne contiennent pas d'informations précises sur la manière dont cette initiative est accueillie par les jeunes recrues des sections Beaconsfield, mais le fait qu'un tel apprentissage à la sociabilité mondaine soit envisagé atteste de l'importance des événements festifs, tels que les bals, qu'organise la League pour attirer à elle les jeunes conservateurs.
Comme par le passé, le maintien d'activités éducatives et sportives à l'intention des enfants est aussi motivé par l'ampleur des mouvements de jeunesse contrôlés par les partis de gauche. Lady Jersey, l'une des membres du Grand Conseil les plus investies dans les sections enfantines du mouvement, enjoint souvent à ses collègues de rester vigilants vis-à-vis des nouveaux organismes mis sur pied après-guerre dans les milieux travaillistes. Ainsi, lorsque est lancée la National Young Labour League, lady Jersey met en garde le Grand Conseil contre " le communisme camouflé " que cette nouvelle organisation est censée véhiculer auprès de la jeunesse. 809 Les inquiétudes que suscitent les mouvements de jeunesse d'obédience travailliste gagnent à la League des soutiens inattendus. Á partir de 1921, l'épouse d'Austen Chamberlain, dirigeant conservateur dont la League ne soutient pas forcément les orientations politiques, participe personnellement à l'organisation des sections enfantines de la League, et adresse un lettre ouverte aux parents britanniques pour les encourager à envoyer leurs enfants dans les junior branches du mouvement. 810
Toutefois, malgré les efforts de la League pour se gagner de nouvelles recrues, le Grand Conseil s'inquiète à plusieurs reprises de la désaffection de la jeunesse à l'égard de son mouvement. 811 En 1933, le Comité des Sports doit annuler le meeting annuel d'athlétisme qui se tient traditionnellement au Crystal Palace. Pour justifier cette décision, le Comité évoque les difficultés économiques occasionnées par l'augmentation du chômage, mais aussi le manque d'implication des sections enfantines et adolescentes dans les préparatifs de cette manifestation. 812 En 1934, le Comité responsable des sections pour la jeunesse envisage un moment de cesser de faire paraître le Primrose Bud, mais l'organe officiel des sections enfantines continue d'être publié jusqu'au début des années 1940, grâce à la générosité de certaines des responsables du Grand Conseil des Dames. 813 Les sections de la League à destination des jeunes de seize à vingt ans souffrent de plus en plus de la concurrence d'une organisation comparable, les Young Britons, que le Parti conservateur soutient activement dans les années 1930, et qui bénéficie d'un réseau national d'antennes, à la différence de la League, dont les sections à destination des enfants et des jeunes sont localisées dans le quart sud-est du pays. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si les manifestations d'envergure des Junior Branches ont lieu dans la banlieue londonienne, au Crystal Palace, puisque les habitations les plus actives dans le domaine de la jeunesse sont situées à Eastbourne, Croydon et Edridge. 814 En 1937, notant le déclin des adhésions dans les sections enfantines, le Grand Conseil s'explique cette évolution en contrastant le manque de dirigeants dévoués pour les animer avec les moyens à la disposition du Bureau central du parti pour faire vivre les antennes des Young Britons. Alors que les Junior Branches de la League sont entièrement autofinancées, remarquent les membres du Grand Conseil, les Young Britons peuvent compter sur les efforts de pas moins de douze agents professionnels rétribués par le parti. 815
Les sections de jeunesse n'échappent donc pas à la compétition qui s'est instaurée au cours des années 1920 entre les francs tireurs de la Primrose League et les troupes régulières du parti. Cette rivalité tourne forcément à l'avantage des organisations placées directement sous l'égide des instances centrales du parti, dont la stratégie est de contrôler au plus près le mouvement conservateur, et donc de freiner le développement d'organisations dont elles ne sauraient être sûres de la loyauté. Le déclin des sections enfantines de la League, on le verra dans le cadre de l'épilogue, va s'accentuer au cours de la guerre, et sceller les destinées du mouvement, qui après-guerre va être contraint de s'en remettre pour sa survie à ses derniers fidèles, les vieux adhérents dévoués aux principes unionistes de la League.
Après-guerre, le parti conservateur parachève un processus de modernisation entamé avant 1914. Si la League commence alors à s'embourber dans un fonctionnement routinier, il n'en va pas de même pour le parti. Après 1922, et pour la première fois de son histoire, le parti devient un mouvement de masse, regroupant un million de femmes en 1934. Au même moment, 250 000 jeunes sont membres de la Junior Imperial League, tandis qu'on recense 500 000 adhérents des sections masculines, répartis dans plus de 1 500 clubs. 816 La Primrose League perd dès lors sa première place au sein de la mouvance conservatrice, et n'est plus qu'un mouvement conservateur parmi d'autres, et bien moins prospère que les nouvelles agences créées par le parti à destination des femmes et de la jeunesse.
Au niveau des instances centrales, cette modernisation du parti se traduit par l'introduction de nouvelles méthodes de propagande, de recherche et de formation, qui font advenir au sein du parti des pratiques professionnelles esquissées avant-guerre par les réformes de 1911, mais retardées par le déclenchement du conflit en 1914. 817
Comment se traduisent concrètement ces transformations du parti après 1918 ? Tout d'abord, les campagnes électorales sont placées sous la responsabilité d'agences publicitaires professionnelles, le parti conservateur étant le premier en Grande-Bretagne à déléguer de la sorte l'élaboration de slogans et d'affiches. Ensuite, les conservateurs se dotent d'une équipe de recherche. À ses militants et à ses organisateurs professionnels, le parti propose désormais des formations, dispensées à Ashridge College.
Dès lors, le décalage entre les bénévoles de la League et les professionnels du Central Office va s'accentuer. Pourtant, en un certain sens, la Primrose League survit à travers ces nouvelles organisations, dont les pratiques sont souvent copiées sur les méthodes inaugurées par la Primrose League quarante ans plus tôt. Entre le conservatisme populaire victorien incarné en son temps par la League et la forme qu'il prend au cours de l'entre-deux-guerres, les similarités sont en effet nombreuses. Ces sections locales du parti et de la JIL reprennent à leur compte la dimension festive de la sociabilité conservatrice, rôle autrefois dévolu à la League. De même, ces nouvelles institutions suivent l'exemple de la League, en s'adonnant à des activités d'ordre caritatif. Si la League est quelque peu éclipsée, ses méthodes conservent donc leur attrait pour les conservateurs.
Quant à certaines des nouvelles pratiques qui émergent alors au sein du parti conservateur, la League va à son tour tenter de les reprendre à son compte. La League crée sa propre école de formation, organisée annuellement à partir de 1931 à Torquay. 818 Pour la League comme pour le parti, ces institutions sont censées aider les militants conservateurs à la prise de parole, que ce soit dans le cadre du démarchage électoral ou de discours prononcés devant les sections du parti. Les habitations sont invitées à mettre sur pied des "speaking classes" afin de parfaire chez les membres du mouvement la connaissance du contexte politique. 819 Mais en dépit de ces efforts d'adaptation, la League reste fragilisée par la concurrence que lui oppose désormais les sections du parti.
Comment, vu sa popularité déclinante, la League a-t-elle traversé la Deuxième Guerre mondiale ? Le contexte idéologique qui s'esquisse après 1945, lorsque les conservateurs justifient leur ralliement aux réformes sociales des travaillistes en vertu de leur héritage disraélien, a-t-il permis à la League de revenir sur le devant de la scène ? 820
Jamais après 1945 la Primrose League n'est redevenue le mouvement qu'elle avait été jusque dans les années 1920 et 1930. En raison de ce déclin évident du mouvement après-guerre, il avait été jugé préférable, au début de ces recherches, de ne pas inclure cette période dans l'historique de la Primrose League.
Or un événement est intervenu en cours de rédaction de cette thèse. En 2000, du fait de la difficulté croissante qu'éprouvaient les piliers de la League à organiser des manifestations viables financièrement, Peter Crowdre, le dernier Chancelier, avec l'aide de Roger Boaden, administrateur du mouvement, a décidé d'organisé un vote auprès des membres (qui étaient alors environ 400) afin de statuer sur l'avenir de la League. Quatre-vingt-treize pour cent des personnes qui ont participé à cette consultation ont voté en faveur d'une dissolution de la League. Les actifs du mouvement ont peu à peu été vendus, et lors de l'été 2003, £40 000 ont été légués au parti conservateur. Cent vingt ans après sa création, un an avant les célébrations qui marqueront en 2004 le bicentenaire de la naissance de Benjamin Disraeli, la Primrose League disparaissait.
Le plus étonnant dans cette disparition du mouvement n'est pas qu'elle ait finalement eu lieu, mais plutôt qu'elle soit intervenue au terme d'une agonie aussi prolongée. On le précisera par la suite, mais dès le milieu du vingtième siècle, la Primrose League a été désavouée par de nombreux conservateurs, qui voyaient en elle l'incarnation d'un conservatisme anachronique et désuet. De plus, les valeurs que la League a continué d'afficher jusque dans les années 1980, à savoir la défense des institutions politiques, du Commonwealth, de la monarchie et de la religion, peuvent paraître très éloignées du conservatisme technocratique que représentent dès les années 1940 et 1950 des chefs de file du parti tels que Harold Macmillan ou Rab Butler.
Comment fallait-il alors interpréter la survivance de la Primrose League jusqu'à l'aube du vingt-et-unième siècle ? Avait-elle servi de refuge aux nostalgiques du conservatisme victorien, à ceux qui dans le parti se reconnaissaient dans la tradition disraélienne du One-Nation Toryism, aux conservateurs qui entendaient placer la défense de la religion au coeur de leur engagement politique ? Qui, malgré le déclin du mouvement, continuait de veiller à sa perpétuation ? La disparition définitive de la Primrose League justifiait donc un bref descriptif des dernières décennies du mouvement.
Pour retracer cette période, les données étaient nettement moins abondantes que pour les périodes antérieures. Les registres du Grand Conseil, consciencieusement tenus jusqu'aux années 1930, sont moins précis après 1945. Après 1987, date à laquelle les archives de la Primrose League ont été déposées à la Bodleian Library, plus aucun registre n'est tenu. Les archives du Central Office sont tout aussi parcellaires. Des comptes rendus sur les activités des organisations proches du parti sont régulièrement établis, mais les dossiers relatifs à la League sont très succincts, et après 1970, plus aucune correspondance n'est échangée entre les instances centrales du parti et les derniers permanents de la League. 821
Mais certains éléments ont malgré tout permis d'observer la manière dont s'est effectuée la survie du mouvement après-guerre. Tout d'abord, la Primrose League Gazette a continué de paraître jusque 1988, dans un format qui certes se réduit d'année en année, mais qui permet quand même d'identifier à la fois les cadres du mouvement, les activités des habitations et le profil des membres. Mais peu à peu, les comptes rendus des réunions de la League tiennent une place de plus en plus limitée dans les colonnes de la Primrose League Gazette, au profit d'éditoriaux très généraux produits par les diverses figures du parti. Au fil des années, les nouvelles que le journal donne des habitations deviennent en conséquence de plus en plus succinctes. De plus, il existe peu de registres d'habitations qui couvrent la période d'après 1945, sur laquelle il n'a été possible de consulter les archives que de deux habitations. Au Cumbria Record Office à Kendal, on a ainsi pu consulter les registres de l'habitation de Morland et Shap, dont les dernières entrées sont datées de 1959. L'autre habitation est située à Eastbourne dans le Kent. Confiés à la Bodleian Library en 1992 par l'Association Conservatrice d'Eastbourne, les archives de l'antenne d'Eastbourne de la Primrose League, ajoutées au fonds Primrose League détenus par la Bodleian Library depuis 1987, retracent les activités de cette habitation jusqu'en 1974. Pour compléter ces informations très éparses, on a fait appel aux derniers acteurs du mouvement. Ont été sollicités lord Murton of Lindisfarne, Chancelier de la League entre 1983 et 1988, lord Mowbray and Stourton, son prédécesseur entre 1974 et 1983, le comte Bathurst, qui a occupé ces mêmes fonctions de 1959 à 1961, le baron Tweedsmuir, à ce poste de 1969 à 1974, sir John Stokes, président du General Purposes Committee entre 1971 et 1985 ainsi que les descendants de lord Chesham (Chancelier de 1957 à 1959) et de lady Roberts (active au sein de la Primrose League jusqu'au milieu des années 1990). Les divers témoignages ainsi recueillis ont permis de mieux comprendre comment et pourquoi la Primrose League avait pu continuer d'exister. Suite aux suggestions du baron Murton, il a été possible d'obtenir un entretien avec un témoin crucial, Roger Boaden, administrateur bénévole de la League de 1988 à 2001, à qui les légataires du mouvement ont donné autorisation de procéder à la mise en vente des actifs encore détenus par la Primrose League. 822
Mais avant d'en venir à l'acte de décès en lui-même, il convient de revenir sur les périodes qui le précèdent. Dans cet épilogue, on commencera donc par évaluer l'impact de la Deuxième Guerre mondiale sur le mouvement, puis on décrira les étapes qui, de 1940 à nos jours, ont progressivement mené à sa disparition, de l'époque qui va de 1945 à 1965, lorsque Winston Churchill, en tant que Grand Maître du mouvement, en assure la survie après-guerre, jusqu'aux dernières années de la League, de 1965 à nos jours, quand la League se dirige vers sa fin.
Suite à la déclaration de guerre en septembre 1939, le Grand Conseil se réunit pour décider de l'attitude à adopter par la Primrose League pour la durée des hostilités. Comme à l'occasion de la précédente guerre, il est considéré judicieux de suspendre toute activité à caractère politique, même si certaines voix au sein du Conseil font valoir qu'étant donné le statut apolitique du mouvement, la Primrose League n'était pas tenue d'observer la même trêve politique que les partis à proprement parler. Là encore, la guerre est une occasion qui permet de faire resurgir la rhétorique de l'indépendance de la League par rapport aux appareils partisans. 823 Mais, contrairement aux désirs de certains des membres du Grand Conseil, la Primrose League, comme les autres organisations conservatrices, va observer la trêve politique et cantonner son travail à l'effort patriotique nécessité par la guerre.
Ici, c'est le précédent de la Première Guerre mondiale qui va guider les efforts de la Primrose League au cours du conflit. Mais il faut souligner l'ampleur du décalage entre le travail philanthropique effectué par la Primrose League entre 1914 et 1918 et la modestie de la mobilisation orchestrée à partir de 1939. C'est là un autre indice de l'essoufflement du mouvement. Certes, le Chancelier lord Ebbisham met les locaux de la League à la disposition de la Croix Rouge britannique, 824 tandis que les habitations apportent leur aide aux réfugiés et collaborent avec un organisme caritatif, la Saint John's War Organisation. 825 Et tout comme en 1914-1918, le Grand Conseil commande des badges spéciaux pour distinguer les membres de la League les plus dévoués à l'effort patriotique. 826 Juste après l'effondrement de la France, en juillet 1940, un membre du Grand Conseil, sir Herbert Williams appelle ses collègues à faire de la Primrose League une " Association Anti-Rumeur ", anticipant ainsi le slogan de certaines campagnes de propagande du Ministère de l'Information, "careless talk costs lives". 827 Mais malgré ces diverses initiatives, la disruption du pays suite à la mobilisation, l'engagement de nombreuses femmes dans les forces auxiliaires de défense passive et le rationnement de l'essence 828 vont contribuer à amoindrir les efforts philanthropiques de la League, qui entre 1914 et 1918 avaient été si conséquents et si propres à souder les liens entre les membres du mouvement. De plus, le vieillissement des cadres et des membres du mouvement, s'il garantit que nombre d'entre eux sont épargnés par une participation directe au conflit, nuit certainement à la faculté de la League à mobiliser le front domestique comme ce fut le cas lors de la Première Guerre mondiale. 829
En tout cas, la guerre a immédiatement affecté les facultés opérationnelles du mouvement. La situation financière de la League, déjà vacillante dans les années 1930, nécessite des mesures drastiques d'économie étant donné le tarissement des cotisations. Dès septembre 1939, les agents provinciaux de la League sont renvoyés. Au quartier général, douze des quinze permanents connaissent le même sort. En signe de solidarité envers ses anciens collègues, sir Reginald Bennett, ancien Vice-Chancelier, salarié de la League depuis 1891, renonce au bénéfice de la pension qui lui est versée. 830 Même si le Chancelier lord Ebbisham parvient à redresser les finances de la League en recrutant de nouveaux Chevaliers Impériaux, 831 les habitations de la League ne contribuent pas suffisamment aux collectes de fonds pour remédier au problème financier le plus pressant, celui du versement des pensions aux anciens salariés du mouvement. 832
La situation de la League est d'autant plus fragilisée que la guerre affecte un aspect crucial du mouvement, à savoir ses activités à destination des jeunes. Dans les années 1920 et 1930, on l'a vu, la League a dû en large partie sa survie au succès de ses sections enfantines, les Primrose Buds. Mais au début de la guerre, l'évacuation des jeunes citadins vers les campagnes nuit au bon fonctionnement des Buds. Par esprit d'économie, lady Firth, responsable des Buds au sein du Grand Council, continue de gérer les Junior Branches depuis sa demeure du Surrey, et elle assure personnellement l'édition du journal The Primrose Bud. 833 En 1940, le Grand Conseil observe avec satisfaction que de nombreux jeunes réfugiés rejoignent les groupes de Primrose Buds situés dans les zones rurales. 834 Mais les groupes les plus actifs étant majoritairement localisés dans la métropole londonienne, la guerre entraîne un net déclin de ce précieux instrument de socialisation qui avait jusque là assuré la pérennité du mouvement. L'émergence après-guerre de nouvelles organisations conservatrices pour la jeunesse va d'ailleurs condamner la League à abandonner au parti ce type de travail auprès des plus jeunes. 835
Comme nous venons de le montrer précédemment, la guerre a donc eu un effet dévastateur sur la Primrose League. Mais c'est moins l'organisation du mouvement que ses fondements mêmes qui sont ébranlés par le conflit et par les changements idéologiques, sociaux et politiques qu'il va susciter. Il est banal de constater qu'au cours de la Deuxième Guerre mondiale, le rapport des Britanniques à la politique s'est trouvé grandement transformé. Les opinions des observateurs contemporains et des historiens de la période s'accordent sur ce point. 836 Mais avant de présenter l'effet de ces changements sur la Primrose League, il convient d'en définir les contours.
Dès 1941, George Orwell entrevoit dans la société britannique en guerre l'ébauche d'une révolution qui va, d'après lui, rendre possible la légitimation de solutions collectivistes et l'avènement du socialisme dans un pays qui jusqu'alors n'avait témoigné que peu d'attrait pour ce courant d'idées politiques. Dans The Lion and The Unicorn, essai qu'il publie en plein Blitz, Orwell établit un réquisitoire contre les dirigeants d'avant-guerre. Stanley Baldwin y est comparé à " un trou dans l'air ", tandis que la société britannique est qualifiée de " famille dont les mauvais membres seraient aux commandes ", à savoir les " oncles irresponsables et les tantes grabataires ". 837 La faute en est, d'après Orwell, à la mainmise de classes dirigeantes incompétentes sur les rouages du pouvoir. " L'Angleterre est le pays au monde le plus infesté par l'esprit de classe. C'est un pays de snobs et de privilégiés, gouverné en majeure partie par des vieillards et des imbéciles ", poursuit-il. 838 Selon lui, le facteur dominant des soixante-quinze années précédentes est le déclin des facultés de cette classe dirigeante, qu'il ravale au rang de parasites qui ont survécu à l'âge des grandes entreprises en devenant capitalistes à leur tour. 839 Ces arguments ne sont d'ailleurs pas uniquement véhiculés par Orwell. J. B. Priestley, autre personnalité centrale de la période de guerre, tient des propos tout à fait similaires dans ses émissions radiodiffusées sur la B. B. C.. Un mémorialiste conservateur comme Cuthbert Headlam s'indigne que la radio nationale puisse être employée comme le vecteur de propagation de tels propos :
À en croire la façon dont Priestley et quelques autres s'expriment, on pourrait s'imaginer que rien jamais n'a été fait pour l'ensemble de la population et que ce pays ne s'est préservé que pour une foule oisive de parasites qui n'ont jamais levé le petit doigt pour le bien public - tout ce fatras n'est que stupidité pure et simple. 840
Or, si ces récriminations contre les nantis n'ont rien de novateur à l'époque, l'écho sans précédents qu'elles rencontrent pendant la guerre est par contre lourd de conséquences. Cette réaction de rejet contre les élites d'avant-guerre englobe non seulement le personnel politique d'alors, au premier chef Baldwin, mais aussi les élites conservatrices traditionnelles qui ont apporté leur soutien au gouvernement national des années 1930, en particulier aristocrates et militaires impérialistes. Faisant référence au célèbre personnage de cartoon créé par David Low, Orwell accuse les " colonels Blimp " impérialistes et conservateurs d'avoir sclérosé la société britannique d'avant-guerre dans une polarisation politique stérile qui les a opposés aux internationalistes socialistes, cette " intelligentsia européanisée et anti-patriotique " qui a contribué d'après Orwell à rendre le socialisme étranger à la majorité d'une population, qu'il estime profondément patriotique. 841
La large diffusion de ce type de discours a des répercussions directes sur la Primrose League. Après-guerre, le discrédit dont souffre Baldwin rejaillit sur une organisation qui lui avaient si souvent offert une place de choix, et qui l'avait régulièrement accueilli à sa tribune. De plus, le fait que la Primrose League soit devenue entre-deux-guerres une institution où militent de nombreux représentants des traditionnelles classes dirigeantes conservatrices, comme les aristocrates ou les militaires de carrière, l'associe sans équivoque à un establishment conservateur récusé dans l'opinion.
Facteur aggravant pour les conservateurs, la guerre, qui correspond à une trêve politique, est mise à profit par les travaillistes pour diffuser leur message. Au début du conflit, avec la mise sur pied du Ministère de l'Information, toute propagande à caractère politique est désormais exclue. Pourtant, ni les travaillistes ni les libéraux n'observent strictement cette règle de neutralité. Dans le journal que Cuthbert Headlam tient au cours de la guerre, on retrouve périodiquement des remarques sur l'apathie conservatrice en matière de propagande, et sur la manière dont les travaillistes n'observent la trêve politique ni au Parlement, ni dans le pays, où leurs efforts de propagande ne sont combattus par aucun discours contradictoire de la part de leurs rivaux conservateurs. Suite à la prise en main de toute activité de propagande officielle par le ministère de l'Information, les responsables du Parti recommandent aux associations conservatrices de cesser leurs activités. Mais, d'après Cuthbert Headlam, les organisations politiques exclues du gouvernement national profitent de la désorganisation du ministère pour relayer auprès du public leur propre propagande politique. 842
Le ministère de l'Information, qui prend officiellement en charge toutes les activités de propagande dans le pays, est d'après lui aux mains des travaillistes. Lors d'une réunion publique du ministère de l'Information qui a lieu dans sa circonscription de Newcastle, Headlam assiste au discours d'Attlee, et s'interroge sur l'absence des ténors conservateurs lors de ce type de manifestation : " La manière dont les conservateurs sont de plus en plus écartés des grandes réunions du ministère de l'Information ne fait que croître et embellir ". 843 Headlam tente en vain de convaincre les dirigeants conservateurs de se départir de leur silence. " Je me suis attiré des critiques parce que j'ai déclaré qu'une propagande active était essentielle pour le gouvernement afin de contrer la propagande travailliste ", note-t-il en mars 1940 à propos de ses collègues du Comité exécutif du Central Office. 844 Avant les élections de 1945, Headlam ne croit donc pas à un possible succès conservateur: " Winston est pratiquement le seul atout dont nous disposions dans cette élection car je ne crois guère que les arguments ou le bon sens puissent être de quelque secours vis-à-vis d'un corps électoral nourri des inepties de la gauche sans que, pendant ces cinq années, aucune contradiction ne se soit fait entendre ". 845
Au cours de la guerre, c'est ce qui préoccupe d'ailleurs le plus les membres du Grand Conseil, inquiets de l'écho que semblent rencontrer les idées socialistes auprès du public. À de nombreuses reprises, des délégués du Grand Conseil s'alarment de la propagation des idées socialistes au sein de la population, et veulent de ce fait assigner à la League, tant que le parti conservateur en tant que tel observe la trêve politique, la mission de contrecarrer la propagande socialiste. Lord Ebbisham, Chancelier de la League au cours de la guerre, propose à ses collègues du Grand Conseil de redoubler d'activité pour ne pas laisser les coudées franches aux socialistes qui à ses yeux sont en train de préparer l'opinionà des transformations radicales après guerre. 846 Mais en l'absence de relais actifs dans le pays, ces desiderata restent lettre morte.
L'un des signes les plus notoires de ce changement dans l'opinion est sans doute l'attitude du public vis-à-vis de la Russie. Suite à une visite dans sa circonscription, Cuthbert Headlam remarque que ses interlocuteurs sont " possédés par le complexe russe ", et observe qu'" il est curieux de constater avec quelle rapidité la propagande agit sur les foules - c'est à croire que la Russie a plus d'importance pour nous que notre propre pays ". 847
La Primrose League n'échappe pas à ce mouvement de l'opinion, et doit expurger les brochures à destination de ses sections enfantines de toute référence désobligeante à l'Union soviétique. 848 Or, depuis le début du siècle, l'anti-socialisme, puis l'anti-bolchevisme, avaient constitué l'un des socles du discours diffusé par la League, qui se voit donc privée d'une des clés de voûte de sa rhétorique.
Outre le virage à gauche que suscite la guerre, la société britannique s'oriente vers une valorisation du professionalisme. Dans son histoire de la société britannique depuis 1880, Harold Perkin situe à cette époque, à savoir au cours des années 1940, le triomphe de l'idéal professionnel, qu'il oppose aux principes d'organisation sociale antérieurs, liés au statut des acteurs, à la possession de la terre ou du capital. D'après Perkin, cette transformation sociale a partie liée avec l'émergence de l'État-providence tel qu'il se dessine après-guerre. Selon Perkin, du fait de cette évolution sociale, la figure du gentleman, emblème de l'amateurisme, doit faire place à celle du professionnel, seul apte à conduire les hostilités. 849 La valorisation du professionalisme a des répercussions sur la Primrose League, qui a été jusque là au sein du parti conservateur le symbole d'un combat d'arrière garde en faveur du bénévolat politique et contre la main-mise sur le parti d'élites professionnelles.
Un autre indice de cette évolution qui porte préjudice à la Primrose League réside dans le déclin de la figure du gentleman comme support métaphorique de l'identité nationale. Associé aux valeurs d'amateurisme, de fair play et de maîtrise de soi, le gentleman fonctionne souvent comme un emblème du caractère national. Or, les historiens qui se sont penchés sur les vicissitudes de cette figure au cours du vingtième siècle s'accordent pour en affirmer le déclin irréversible. Certes, le moment où s'accomplit cette chute du gentleman fait débat dans l'historiographie britannique. Mark Girouard a ainsi attribué la disparition du gentilhomme anglais aux effets de la Première Guerre mondiale, qui d'après lui a mis à bas les potentialités chevaleresques du personnage, tandis que Martin Wiener perçoit des signes de la survie de cet archétype jusqu'aux années 1970. 850 Plus récemment, Marcus Collins affirme que le gentleman, figure centrale de l'identité nationale britannique dans l'entre-deux-guerres, voit sa réputation irrémédiablement endommagée à partir des années 1950, à mesure que les observateurs du caractère national lui attribuent les déroutes militaires lors des premières années du conflit et la perte de prestige de l'Angleterre après-guerre. 851 Là aussi, cette évolution affecte au premier chef la Primrose League, bastion conservateur de l'amateurisme et du bénévolat politique, dont l'encadrement aristocratique appartient très souvent à cette catégorie sociale désormais décriée.
La Primrose League ne part pas démunie dans la nouvelle donne politique qui s'ébauche après-guerre. En effet, confrontés aux ambitieuses propositions travaillistes, de nombreux conservateurs vont opérer un retour vers la figure de Disraeli, qui leur permet de mettre en avant l'intérêt précoce du parti pour les réformes sociales. Dans les rangs conservateurs, cette redécouverte de Disraeli aurait pu être un facteur de renouveau pour la Primrose League, qui revendique encore ses liens avec l'homme d'État victorien. Pourtant, tel n'a pas été le cas, et c'est ce qu'à présent il convient d'expliquer.
Au cours de la guerre et juste après les élections de 1945, un certain nombre d'ouvrages paraissent, de la main de sympathisants conservateurs ou de membres influents du parti, pour contester aux travaillistes le monopole des réformes sociales et argumenter la pertinence du conservatisme disraélien pour les temps nouveaux.
Par exemple, en 1943, en réponse à la parution du plan Beveridge, sir George Stapledon publie Disraeli and the New Age. Dans cet ouvrage, Stapleton tente de montrer en quoi un retour aux valeurs défendues par Disraeli est à même de favoriser un renouveau national. " Je souhaiterais que l'Angleterre se tourne à nouveau vers Disraeli pour s'en inspirer, ce serait là un nouveau retour à la terre ", écrit Stapledon, qui plaide ainsi en faveur d'une reconstruction du pays qui ne négligerait pas l'importance du secteur agricole, seul propre à ses yeux de " revigorer la vie nationale " et de maintenir " la robustesse et l'indépendance de la nation ". 852 Pour Stapledon, donc, Disraeli est l'incarnation d'une politique ruraliste, apte à préserver le pays du matérialisme que promet à selon lui la mise en application du plan Beveridge. " Le [plan Beveridge] n'aura pour tout effet que d'aveugler le peuple de ce pays aux valeurs spirituelles et peut-être aussi d'exiger moins de lui qu'il fasse montre d'initiatives individuelles ", d'après Stapledon. 853 Son objectif est donc le suivant :
promouvoir des principes basés sur les besoins de la nature humaine dans son intégralité spirituelle, mentale et physique - principes auxquels il nous faut adhérer si, à vrai dire, nous désirons fonder un âge nouveau bâti sur des assises plus nobles que des bases matérielles, ce qui comblera les véritables aspirations inhérentes à l'être humain. 854
Dans ce plaidoyer en faveur de Disraeli, on reconnaît bien des aspects du discours que tient également la Primrose League. Chez Stapledon, outre l'invocation de la même figure tutélaire que la League, d'autres éléments comme le ruralisme et l'anti-matérialisme font en effet écho aux positions de la League depuis sa création.
En mars 1943, la League réagit officiellement au rapport Beveridge par l'intermédiaire de sir Richard Wells, seul député membre du Grand Conseil, dont les propos assez modérés - mais guère enthousiastes - sur le rapport illustrent toute la difficulté que la League et le parti auront à produire une réponse convaincante aux dispositions envisagées par Beveridge. Dans son discours, reproduit dans la Primrose League Gazette, Wells tente de montrer la conformité de certains des éléments du rapport Beveridge avec le réformisme social disraélien, mais sans pour autant le reprendre à son compte dans sa globalité. 855
C'est vers une acception modernisée du message social de Disraeli que le parti s'oriente après-guerre. Après la défaite électorale de 1945, les jeunes générations conservatrices font en effet volontiers référence à leur illustre prédécesseur victorien, mais en faisant généralement preuve de plus de sympathie que Stapleton à l'égard des réformes travaillistes d'après guerre. " Chaque fois que les jeunes Tories s'efforcent de se montrer progressistes, ils citent ce bon vieux Disraeli et sortent un programme socialiste à l'eau de rose, des plus semblables au programme du parti conservateur, si ce n'est qu'il est exposé avec plus de vigueur, de hargne même, parfois, comme s'ils avaient découvert quelque chose d'entièrement novateur ", observe avec agacement Cuthbert Headlam, représentant d'un conservatisme plus traditionnel et moins enclin à accepter le postulat de l'État-providence. 856
Ainsi, en 1950, le jeune garde conservatrice, composée de jeunes politiciens comme Enoch Powell ou Iain McLeod, tous formés dans le giron du Conservative Research Department, publie une brochure intitulée One Nation, en hommage explicite à Disraeli. Ce manifeste se présente comme un réquisitoire contre l'attitude du parti dans les années 1930, en particulier concernant le chômage. One Nation, dont 8 500 exemplaires sont vendus en l'espace de six mois, entend formuler à l'intention des conservateurs une approche constructive des problèmes sociaux. Ce document, qui reçoit l'imprimatur de la hiérarchie, et le blanc-seing de Rab Butler, marque l'acceptation par le parti des prémisses de l'État-providence tel qu'il se met en place sous le gouvernement Attlee. Les rédacteurs de cette brochure rappellent à leurs lecteurs que c'est le gouvernement d'union nationale à majorité conservatrice qui a initié les travaux de Beveridge, et cette initiative n'est d'après eux " pas la moindre des décisions de la Deuxième Guerre mondiale ". 857
Pourtant, cette résurgence de la figure de Disraeli comme un symbole conservateur n'avantage pas particulièrement la Primrose League, qui cultive pourtant depuis sa création la mémoire du grand homme. Pendant la guerre, les dirigeants de la League tentent pourtant de se rapprocher de ceux qui dans la jeune garde du parti font grand cas de Disraeli pour formuler leur conception du conservatisme. L'alliance entre la League et la jeune garde conservatrice est a priori envisageable dans la mesure où la plupart des nouveaux députés conservateurs font volontiers référence à Disraeli, qu'ils citent comme un précédent à leur propre réformisme. Certains de ces jeunes conservateurs, comme Peter Thorneycroft, ont brièvement participé aux activités de la League dans les années 1930. Quintin Hogg, qui fait figure de chef de file de cette nouvelle garde réunie sous sa houlette au sein du Tory Reform Group, prend part aux travaux du Grand Conseil, mais tout comme les réformateurs du groupe YMCA des années 1920 et 1930, parmi lesquels on comptait à l'époque Harold Macmillan, l'engagement de Hogg au sein de la League est bref. 858
Si la jeune garde du One-Nation Toryism se désintéresse rapidement de la League, c'est que les membres du mouvement sont plus favorables à un conservatisme social et philanthropique à caractère paternaliste qu'à l'oeuvre de protection sociale plus systématique que met sur pied le parti travailliste après 1945 et qu'entérine progressivement le parti conservateur au cours de la même période. Cette acceptation par les conservateurs de la politique sociale des travaillistes, longtemps présentée comme la source du consensus d'après-guerre, est surtout le fait de l'aile gauche du parti conservateur. Les membres de la League ne sont d'ailleurs pas les partisans les plus enthousiastes de ce nouvel état de fait. Le simple fait que Churchill, dont l'anti-socialisme est bien connu, soit à la tête du mouvement, montre clairement que la League est ancrée à la droite du parti et sert de refuge aux nostalgiques d'un conservatisme social moins dispendieux que ce que proposent alors les jeunes talents du parti, MacLeod et Peter Thorneycroft en tête.
Quand bien même, les membres du Grand Conseil s'attachent à élaborer un programme d'action pour la League qui soit plus conforme au nouveau contexte politique qui se dessine au cours de la guerre. Dès juillet 1943, pour préparer la League à l'après-guerre, un comité politique est formé, et les jeunes générations de députés conservateurs sont invitées à y siéger. En mars 1945 est publiée une brochure définissant le programme défendu par la Primrose League. Plusieurs points sont soulevés :
soutien de la Primrose League pour la classe ouvrière ;
restauration des droits constitutionnels suspendus au cours de la guerre ;
amélioration des conditions de logement et maintien des services sociaux ;
une politique budgétaire saine et promotion du plein emploi ;
la défense de l'entreprise et de la promotion de l'initiative individuelle ;
une politique de soutien au secteur agricole afin de préserver la sécurité nationale et la santé physique des habitants du pays ;
amélioration du niveau d'éducation et l'égalité des chances pour tous les enfants ;
consultation permanente entre les différents gouvernements du Commonwealth. 859
Rien là de plus que ce que le parti conservateur lui-même revendique après 1945, mais cette insistance sur le bien-être de la classe ouvrière constitue en revanche pour la League une ré-orientation plus sociale de son discours habituel, dont la finalité n'est autre que de donner un nouveau souffle au mouvement.
Après 1945, le petit cercle de fidèles de la Primrose League tente de dynamiser la League. Mais la tâche n'est pas aisée. Amoindrie par près de six années de guerre, la Primrose League est en plus confrontée à des difficultés nouvelles. En décembre 1944, un rapport à l'attention du Grand Conseil fait état des difficultés rencontrées par les Junior Branches. Les autorités locales responsables de l'éducation refusent aux jeunes gens de la League d'avoir accès aux salles des fêtes communales, en raison du caractère politique du mouvement. Lord Aberdare reconnaît que la remise en route des Primrose Buds ne sera donc pas chose aisée. En raison de ce désagrément, les membres du Grand Conseil débattent de la nécessité de proclamer à nouveau leur indépendance vis-à-vis du parti conservateur. " Nous devons déterminer si les jeunes vont ou non aborder des sujets politiques, et nous devons choisir si nous sommes un mouvement politique ou apolitique ", déclare lord Aberdare au cours de cette réunion des instances dirigeantes. 860 Sempiternelle question, dans le cas de la League, que les responsables du mouvement tranchent à nouveau en faveur d'un apolitisme de façade : " En cela, nous disposons d'un avantage non négligeable sur le parti, et pouvons attirer chez nous les personnes qui ne se joindraient pas forcément au parti en lui-même ". 861 Miss Thornton, édile d'Eastbourne, renchérit. Selon elle, la Primrose League est seule capable " de donner aux électeurs hésitants entre les différents partis l'opportunité dont ils ont besoin pour rejoindre une association dont ils peuvent facilement comprendre les principes (Dieu, le Roi, l'Empire) ". 862
Au début de la guerre, la Primrose League contribue à l'union nationale en s'associant aux destinées du nouveau chef de gouvernement. Winston Churchill est élu Vice-Grand-Maître en décembre 1940, puis Grand Maître en 1943 après la mort de sir Kingsley Wood. 863
Même si Churchill est le fils du fondateur de la League, le choisir comme Grand Maître ne va pas pour autant de soi. Très critiqué dans les milieux conservateurs jusque dans les années 1930, où il s'oppose au projet d'autonomie indienne élaboré sous le gouvernement Baldwin, Churchill fait de longue date figure de renégat du conservatisme. Il a certes entamé sa carrière politique sous les auspices de la League, lors de sa première campagne électorale à Oldham en 1900, mais sa rupture avec le parti et sa participation au gouvernement libéral à partir de 1905 rendent difficile son retour dans le giron conservateur après-guerre. Dans les années 1920 et 1930, on l'a vu précédemment, Churchill cultive à nouveau ses liens avec la League. Isolé au sein du parti, Churchill joue sur son histoire familiale pour trouver dans la League l'une des officines conservatrices où il reçoit bon accueil.
Toujours est-il qu'en 1940 le parcours sinueux de Churchill ne rebute pas les instances dirigeantes de la League, et que la rhétorique impérialiste et nationaliste employée par ce dernier au cours des années 1930 facilite son adoption comme figure de proue du mouvement dès son accession à la tête du gouvernement en juin 1940. La Primrose League entame donc la période de guerre sous l'égide d'une nouvelle autorité tutélaire, qui, à défaut d'être une figure conservatrice conventionnelle et consensuelle, a le mérite de faire renouer le mouvement avec son passé. Après la période Neville Chamberlain, où la League perd un lien direct avec le sommet de la hiérarchie conservatrice, l'arrivée de Churchill au pouvoir permet au mouvement de renouer des liens plus directs avec les plus hautes sphères du parti. Au cours de la guerre, et tant que Churchill présidera aux destinées du parti, la Primrose League va bénéficier de ce retour opportun de la dynastie des Marlborough à la tête du mouvement. Outre les télégrammes d'anniversaire envoyés par le Grand Conseil, qui donnent l'occasion d'articles élogieux dans la Primrose League Gazette, outre la sollicitation des habitations pour offrir au Grand Maître divers témoignages de soutien, 864 les dirigeants de la League vont aussi chercher après guerre à tirer bénéfice du prestige de leur Grand Maître, en passe de remplacer Disraeli dans le panthéon du mouvement. Ainsi, en 1947, l'une des premières publications de la League après guerre, une brochure sur Dieu, le roi et l'Empire, est publiée avec en frontispice des photographies de lord Randolph et de son fils. 865 Et après la mort de ce dernier, un Chapitre Churchill est créé au sein de la League pour honorer la mémoire de ce dernier. De son vivant, Churchill est l'une des rares grandes figures du parti qui daignent se montrer à la tribune de la Grande Habitation, réunion annuelle du mouvement. Il y prend la parole à de nombreuses reprises, contribuant ainsi à renforcer les liens qui l'unissent à ce qui n'est déjà plus qu'une discrète officine conservatrice située à la droite du parti. En 1947 par exemple, Churchill s'adresse aux délégués de la League à l'occasion du Jour de la Primevère (qui marque l'anniversaire de la mort de Disraeli). Mais l'intérêt de Churchill pour la League est alors atypique dans les rangs conservateurs, comme en témoigne la réaction de Cuthbert Headlam, député conservateur, qui s'étonne retour en grâce de la League après guerre. " Winston a prononcé aujourd'hui un discours à la Primrose League, qui renaît de ses cendres - Dieu seul sait pourquoi ", note Headlam dans ses carnets politiques. 866
Rien d'étonnant à ce que Churchill soit l'un des derniers ténors conservateurs à honorer la League de sa bienveillance. La League permet à Churchill d'invoquer les mânes paternelles, et de formuler ce qu'il conçoit comme sa propre vision de la démocratie tory rapportée aux temps nouveaux. Car outre cette filiation, ce qui amène Churchill à la League, c'est le caractère aristocratique, impérialiste et antisocialiste de la League, l'une des rares officines conservatrices qui l'ait accueilli dans les années 1930.
À cette époque, la sociabilité mondaine que dispense la League à Londres est l'un des points de ralliement de la vieille aristocratie conservatrice, un public avec lequel Churchill a plus d'une affinité. Politiquement, l'éthos aristocratique du mouvement n'est de plus pas étranger à la conception patricienne que Churchill se fait de la politique et du rôle de l'homme d'État. 867 Les générations au pouvoir au sein du Grand Conseil de la League ont comme Churchill fait leur apprentissage politique dans les années 1890, ou 1900 au plus tard : la League constitue donc un milieu avec lequel il présente des affinités sociales et générationnelles. Qui plus est, la Primrose League est de longue date associée à l'exaltation de l'Empire. La Première Guerre mondiale n'a pas ôté aux dirigeants du mouvement leur foi dans la dimension impériale de la Grande-Bretagne, à l'instar de Churchill, qui se fait le champion de l'Empire, en particulier dans les années 1930. De plus, la Primrose League est une institution qui s'est inscrite de manière précoce dans la mouvance anti-socialiste, vers laquelle gravitait Churchill avant-guerre. Tous ces facteurs contribuent donc à faire de la League un outil politique idéal pour Churchill, et à faire de Churchill l'homme providentiel pour un mouvement en passe d'être définitivement mis au rancart de l'histoire par le reste du parti.
Au cours des vingt années qui suivent, Churchill a en tout cas fidèlement préservé ses liens avec la League. À de multiples reprises, il prend la parole lors de la Grande Habitation. Chaque année, il envoie un message à la League, que publie le presse. Parfois, les discours de Churchill devant la League sont d'une importance politique indéniable, comme lorsque Churchill vole au secours d'Eden après la crise de Suez, à l'issue de laquelle il annonce conserver sa confiance dans le gouvernement conservateur déconfit. 868
Mais loin d'être uniquement un atout, la désignation de Churchill au sommet des instances de la League s'avère aussi être un handicap pour la League, qui bénéficie ainsi du patronage d'un chef de parti que de nombreux parlementaires conservateurs ne perçoivent pas forcément comme exemplaire. Là encore, l'attitude de Cuthbert Headlam est caractéristique de cette méfiance des milieux conservateurs vis-à-vis de leur chef : " Winston n'est pas un homme de parti. Il ne l'a jamais été. Il s'est toujours trop intéressé à sa propre personne pour diriger un parti ". 869 Après 1945, Churchill néglige de cultiver la loyauté des troupes parlementaires conservatrices. Les courroies qu'il emploie pour garder le contact avec la vie publique se résument aux quelques députés qui lui sont personnellement dévoués, comme Duncan Sandys, et à certains représentants de la presse. Or, contrairement aux exigences du personnel politique conservateur, qu'il soit parlementaire ou professionnel du parti, la Primrose League présente pour Churchill l'intérêt de ne solliciter que modestement ses attentions, ce qui explique sans doute qu'il a continué à s'impliquer dans un mouvement peu susceptible d'être exigeant avec son Grand Maître.
Au fil des ans, même si les apparitions du Grand Maître en personne se font de plus en plus rares, Churchill n'en continue pas moins de constituer une figure tutélaire flatteuse pour la League. Mais après la mort de ce dernier en 1965, la League ne parviendra plus à bénéficier des faveurs d'aucun dirigeant conservateur. Le dernier Grand Maître, Alec Douglas-Home, n'était déjà plus chef du parti lorsqu'il se vit décerner le titre, et aucun des chefs du parti après lui ne choisira de s'identifier à cette fonction.
Après guerre, le mouvement peine à se relancer. L'évolution la plus préoccupante pour la League concerne le devenir de ses sections pour enfants. En effet, après 1945, les organisations explicitement politiques à destination des plus jeunes (les Buds pouvaient avoir entre 8 et 13 ans) deviennent suspectes après guerre. Les Socialist Sunday Schools disparaissent au même moment, et les deux grands partis ne recrutent plus qu'à partir de 15 ans minimum.
La League parvient toutefois à se reconstituer dans quelques régions. Dans les localités où la League subsiste, sa survie est souvent due à la fidélité de quelques piliers locaux. Ainsi, à Ealing, l'habitation, active jusqu'aux années 1980, reçoit le soutien de l'agent conservateur local et de son épouse, qui ont tous deux fait leurs premières armes au sein de la League. 870 À Eastbourne, l'habitation perdure jusqu'au début des années 1970. Dans cette petite ville de Kent, c'est l'ancienne mairesse, Miss Thornton, qui est l'un des piliers de la Primrose League locale depuis le milieu des années 1920. Miss Thornton est l'un des fidèles de la League, dont elle a animé les sections de jeunesse. Elle incarne cette génération de jeunes femmes qui à partir des années 1920 font leurs premiers pas en politique par l'intermédiaire de la League et qui parviennent à des responsabilités électives locales. Nommée maire d'Eastbourne en 1934, elle reste longuement Alderman de la même localité. À partir de 1926, elle fait partie du Grand Conseil, dont elle participe assidûment aux réunions jusqu'aux années 1940. Jusqu'au début des années 1950, elle anime la section d'Eastbourne de la League, que son engagement personnel au sein des instances centrales et locales du mouvement a contribué à ressusciter après guerre.
Malgré le prestige de son Grand Maître, de nombreux signes attestent du déclin irréversible qui frappe la League après 1945.
De multiples initiatives sont lancées par les fidèles du mouvement pour y remédier. En 1945, la décision est prise de promouvoir la Primrose League dans les universités, 871 afin de rajeunir le mouvement, mais rien n'indique dans les registres du Grand Conseil que les jeunes conservateurs aient trouvé un intérêt à adhérer à une organisation obsolète. Contact est pris auprès de sir John Astor, propriétaire du Times, pour obtenir plus de publicité pour le mouvement, ainsi qu'auprès de la BBC, à qui les membres du Comité politique réclament l'autorisation de bénéficier de temps d'antenne à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Disraeli afin d'en exposer les doctrines. 872 En 1960, les dirigeants tentent de faire de Primrose Day un événement plus ambitieux en y associant le National Trust et l'association conservatrice de High Wycombe, tandis qu'en juillet 1961, une cocktail party est organisée lors de la Conférence du Parti pour trouver de nombreux adhérents. 873
Une autre initiative témoigne de l'absence de positionnement clair de la part de la League. En 1962, les membres du Comité politique projettent en effet de mettre sur pied un forum commun avec le Bow Group et le Monday Club, les deux groupuscules aux positions les plus irréconciliables au sein du parti. Le projet ne voit bien évidemment pas le jour, mais il traduit la priorité qu'accordent les membres de la League à divers expédients à caractère social pour enrayer un déclin qui s'accentue chaque année.
Mais des considérations d'ordre familial expliquent aussi la survivance du mouvement. De nombreux exemples attestent de l'importance de la tradition familiale comme facteur explicatif de l'attachement de certains des membres à la Primrose League. Le cas le plus probant nous a été rapporté par Jane Maurin, membre de la League dans les années 1950. Madame Maurin, fille de sir Peter et de lady Roberts, fait remonter à la génération de son arrière-grand-père les liens unissant sa famille à la League. Chacun de ses ancêtres paternels a été député conservateur et membre du Grand Conseil, et c'est sa mère, lady Roberts, qui a été la dernière aristocrate à s'intéresser à la League. 874
À en juger par les registres de l'habitation de Morland et Shap dans le Cumberland et de celle d'Eastbourne dans le Kent, les membres de la Primrose League - qui sont dorénavant presque exclusivement des femmes - consacrent désormais l'essentiel de leurs efforts à la collecte de fonds pour le parti. Certes, dans une région rurale et reculée comme le Cumberland, où le parti est faiblement structuré, l'habitation de Morland et Shap prend en charge les votes par correspondance et une partie du démarchage électoral, mais l'époque où les adhérents de la League tenaient le premier rôle dans les opérations électorales est révolue. 875
En revanche, la League ne se départit pas de son caractère philanthropique, puisqu'outre les fonds collectés pour le parti, les habitations continuent d'utiliser leurs recettes à des fins caritatives. Par exemple, les bénéficiaires de la charité conservatrice dispensée par la League peuvent être des hôpitaux, 876 ou des Instituts Techniques, qui se voient attribuer des sommes destinées à récompenser leurs étudiants les plus doués. 877
De plus, après la défaite de 1945, le parti connaît un vif regain d'intérêt de la part de son électorat. En minorité au Parlement pour la première fois depuis 1929, le parti va bénéficier d'un afflux de nouveaux adhérents directs. Début 1947, on compte 937 083 adhérents conservateurs, ce qui est encore inférieur aux niveaux enregistrés dans l'entre-deux-guerres. Mais suite à une campagne d'adhésion lancée en avril 1948, le nombre d'adhérents est de 2 240 000 fin 1948, puis 2 760 000 en 1950. Mais contrairement à la situation après 1918, la League ne va pas profiter elle aussi de ce renouveau du conservatisme populaire. À cet état de fait, on peut apporter une explication liée aux changements que connaît le parti au cours de l'immédiat après-guerre.
Après 1945, le parti fait en effet l'objet d'une série de réformes qui ne vont pas être sans répercussions sur la Primrose League. Au sein des instances conservatrices, la priorité est désormais accordée au développement du réseau des sections locales et à la centralisation du pouvoir. Les organisations auxiliaires comme la League sont plus que jamais envisagées comme des satellites encombrants, qui détournent des énergies militantes et des sources de financement en dehors de la sphère du parti. Les vicissitudes que connaît le Vermin Club, nouveau mouvement lancé après-guerre, témoignent du peu d'empressement que manifeste la hiérarchie conservatrice à l'égard des groupuscules qui gravitent autour du parti. Fondé en 1948 en réaction aux paroles de Bevin, qui lors d'un discours dit des conservateurs qu'ils " sont pires que de la vermine ", le Vermin Club rassemble 100 000 adhérents peu après sa création. 878 La structure dont se dote ce mouvement n'est pas sans rappeler celle de la Primrose League. Adepte des badges tout comme la League, le Vermin Club dispose d'un réseau de " nids " dans l'ensemble du pays.
Mais loin d'encourager le développement de cette organisation, les dirigeants du parti vont tâcher de se distancier de ses activités. La tiédeur des élites conservatrices vis-à-vis de ce Club de la Vermine n'est pas uniquement due à son appellation peu flatteuse. Pour les membres du Central Office, il s'agit surtout de ne pas dissiper les énergies conservatrices en dehors des canaux partisans légitimes. Les réformes introduites par lord Woolton, président du parti de 1946 à 1951, visent en effet à démocratiser le processus de décision, à accentuer le contrôle des instances centrales au détriment des sections locales et des organisations satellites et à rénover le mode de financement du parti. De plus, des sections destinées à la jeunesse, les Young Conservatives, sont activement encouragées par le parti, et rassemblent à la fin de l'année 1949 plus de 160 000 membres.
Certes, le caractère authentiquement démocratique de ces changements est sujet à caution. 879 Sur ce point précis, il convient de signaler que les historiens ne sont pas d'accord sur l'étendue des réformes d'après 1945. Les dirigeants conservateurs se plaisent à affirmer que les transformations forment une rupture avec les pratiques antérieures. D'après eux, les changements que subit le parti après la fin de la guerre ont contribué à en promouvoir le caractère démocratique. Stuart Ball, qu'on ne peut soupçonner de manquer de sympathie pour le parti, affirme que les réformes de lord Woolton sont entrées dans la mythologie du parti, mais que la vérité est plus prosaïque. 880 Certes, avec la création du Conservative Political Centre, Woolton, avec l'aide de Butler, instaure le principe d'une circulation des idées entre la base et les dirigeants. Quant au rapport Maxwell-Fyfe de 1949, il impose des limites aux subventions que les candidats sont autorisés à verser aux sections locales et prône l'extension d'un système de collecte de fonds sollicitant l'aide de l'ensemble des sympathisants conservateurs, et non plus seulement de quelques rares individus fortunés. Un système de quota est institué, afin que chaque section locale fasse parvenir aux autorités centrales une somme proportionnelle au vote conservateur local lors de la précédente élection. Mais ces innovations ne constituent pas une rupture radicale avec des transformations qui avaient été recommandées par le rapport de Neville Chamberlain en 1931 et partiellement mises en application au cours des années 1930.
En vertu des réformes introduites par Maxwell-Fyfe sur le financement du parti, la League se cantonne à remplir les fonctions de collectrice de fonds supplémentaires pour le parti. Comme dans l'entre-deux-guerres, les dames de la League sont mises à contribution pour l'organisation de tombolas et de ventes de charité destinées à alimenter les caisses du parti. Les sections locales du parti sollicitent aussi leur appui. 881 Mais après 1945, la League cesse d'être une auxiliaire de poids pour le parti.
Qu'en est-il des principes du mouvement dans le contexte d'après guerre ? Après 1945, les trois principes centraux de la League, la religion, la monarchie et l'Empire, ces thèmes qui avaient fait le succès de l'unionisme salisburien, perdent le peu d'utilité politique qui leur restait.
La monarchie ressort consolidée de la Deuxième Guerre mondiale, période après laquelle elle fait plus que jamais figure d'institution nationale inattaquable. Au sein du parti travailliste, la tradition anti-monarchiste, encore très vive avant 1914, s'est peu à peu éteinte entre les deux guerres, et après 1945, nul ne songe à remettre en question la liste civile, et encore moins la royauté elle-même. Le monarchisme de la Primrose League, qui reposait déjà sur une importance exagérée accordée au courant républicain des années 1870, est donc peu à même de susciter l'enthousiasme des sympathisants conservateurs.
Quant à la religion, après 1945, elle cesse progressivement d'être un facteur d'identification politique, même dans les régions comme l'agglomération de Liverpool où le sectarisme avait longtemps le moteur des affrontements politiques. Les réformes de l'éducation qui ont lieu en 1944 apaisent définitivement la question scolaire, qui avait en partie fait les beaux jours de la League au début du siècle. 882 Après 1945, lorsque se saborde la Church Liberation Society, la machine de combat radicale contre l'Église établie, la League perd l'un de ses derniers leviers de mobilisation.
Quant à l'Empire, sa défense n'est plus à l'ordre du jour au sein de la League, qui ne figure pas parmi les organisations conservatrices qui s'opposent à la politique de décolonisation d'Harold Macmillan. C'est le Monday Club et la League of Empire Loyalists qui accueillent les die-hards de l'Empire. Le Monday Club en particulier attire à lui la jeunesse conservatrice nostalgique de l'Empire. 883 Même en 1947, lorsqu'un gouvernement travailliste accorde son indépendance à l'Inde, pas une voix ne se fait entendre au sein de la League pour s'opposer à la disparition du joyau de la couronne impériale. Il est vrai que dans son ensemble, le parti conservateur s'est peu distingué par sa défense de l'empire indien en passe d'être liquidé. 884 Pris de court par la rapidité avec laquelle le gouvernement Attlee prend sa décision et l'applique sans tarder, le parti conservateur a peu cherché querelle aux travaillistes sur le sujet. Dans les milieux conservateurs, une certaine inquiétude avait d'ailleurs prévalu au sujet de l'attitude de Churchill sur la question. La réputation de die-hard de l'Empire que Churchill s'était bâtie avant-guerre risquait de se manifester à nouveau en 1947, et d'associer le parti avec une politique de résistance à l'inéluctable qui aurait desservi la cause conservatrice aux élections suivantes. Mais ces craintes s'étaient avérées infondées, puisque Churchill avait choisi d'acquiescer à la politique d'Attlee. Churchill lui-même, après tout, s'était résigné à la perte de l'Inde, comme en atteste cette remarque qu'il adresse à De Gaulle après-guerre : " L'Inde est un très lourd fardeau pour nous. Les escadrons aériens modernes ont désormais plus de valeur que des territoires d'outre-mer ". 885 Il est par conséquent naturel qu'en l'absence d'encouragement clair de la part du Grand Maître, le Grand Conseil ait jugé préférable de passer la fin du Raj sous silence.
Ultérieurement, la League ne s'est pas plus distinguée à propos de la décolonisation, de la fin de l'Empire et de son remplacement par le Commonwealth. Le refus des instances de la League de prendre fait et cause pour la défense de l'Empire est parfaitement illustré par une controverse qui oppose certains membres du Comité politique en 1960. En février 1960, il est décidé de remplacer le terme Empire par celui de Commonwealth sur les documents officiels du mouvement. Un mois plus tard, la décision fait l'objet d'un débat entre les membres du Comité politique de la League. Mr Underhill, l'un des responsables du mouvement, signale que " Commonwealth " est désormais la terminologie adoptée par les associations conservatrices. " Nous devrions nous rallier à ce changement et nous mettre à la page", recommande Mr Underhill, qui cite pour appuyer ses propos le précédent de la Royal Empire Society qui s'est rebaptisée la Royal Commonwealth Society. 886 Ces propositions choquent le général Piggott, collègue d'Underhill au Comité politique, qui suit les recommandations d'Underhill. Pour appuyer son refus, Piggott se réfère aux dernières paroles du roi George V, " Comment va l'Empire ? ". Les autres participants à cette réunion soutiennent pourtant Underhill. Mrs Oliver déclare que le terme Commonwealth " convient mieux au monde moderne ", tandis qu'un certain Mr Stebbings fait valoir que " le Commonwealth dénote un concept plus noble que l'Empire ". La résolution de Piggott est rejetée, et le major Fletcher-Wood, qui s'est abstenu lors du vote, conclut les débats en exprimant l'espoir " que si le mot Empire était remplacé par Commonwealth, il y aurait toujours quelque chose pour rappeler aux membres les plus anciens qu'il y avait eu un jour un Empire ". 887
Après la mort de son Grand Maître Winston Churchill en 1965, le déclin de la League va s'accélérer. Privée de sa prestigieuse figure de proue et de son principal appui au sein du parti, la League va se marginaliser un peu plus dans les cercles conservateurs.
Tant que Churchill préside aux destinées du parti, la League peut se reposer sur le fait que la droite du parti bénéficie d'une certaine influence. Mais à partir de l'accession de Macmillan et jusqu'au départ de Ted Heath en 1974, mis à part le bref interlude que constitue le mandat de Douglas-Home, qui remplace Churchill comme Grand Maître en 1966, c'est la gauche du parti qui tient les rênes du pouvoir. La Primrose League est donc en porte-à-faux par rapport au conservatisme social et modéré du parti et constitue un refuge pour certains des backbenchers situés à la droite du parti.
Toutefois, la League ne s'oriente pas, loyalisme vis-à-vis du parti oblige, vers une contestation radicale du conservatisme modéré, comme peut le faire dans les années 1960 le Monday Club. Certes, certains des membres de la League, comme sir John Stokes, figurent en bonne place dans l'organigramme du Monday Club, et au cours des années 1960, le Grand Maître de la League, Douglas-Home, honore de sa présence la tribune de cet autre groupuscule conservateur. Mais c'est surtout la jeunesse conservatrice qui milite au sein du Monday Club, tandis que les membres de la League sont issus des générations plus âgées. Le Monday Club est très actif dans les universités, alors que le recrutement de la League s'opère plutôt au travers des Mothers' Unions ou des églises anglicanes du sud du pays.
L'arrivée de Margaret Thatcher à la tête du parti montre l'évolution paradoxale de la League au cours de ces dernières années. Alors que la League continue de faire valoir dans ses publications (qui se résument alors à la Primrose League Gazette) sa parenté avec le One-Nation Toryism de Disraeli, ses membres les plus éminents sont de plus en plus sceptiques à l'égard du conservatisme modéré et keynésien que défendent dans le parti des personnes comme Ted Heath ou William Whitelaw. D'ailleurs, lorsqu'il s'agit en 1974 de choisir entre Ted Heath et sa rivale Margaret Thatcher, la plupart des députés appartenant à la League soutiennent Thatcher contre Heath au premier tour. On a longtemps sous-estimé l'importance idéologique de l'arrivée de Margaret Thatcher à la tête du parti. Sa victoire sur Heath en 1974 a longtemps été assignée à l'impopularité de Heath auprès des parlementaires du parti. Ces critères personnels et relationnels ne suffisent pas à expliquer le succès de Margaret Thatcher. Une analyse récente du vote des parlementaires conservateurs lors de la désignation de leur nouveau chef a mis en lumière le soutien dont Margaret Thatcher a bénéficié de la part des députés situés à la droite du parti. La Primrose League ne fait pas exception. Tout comme le Monday Club, la League comptait alors parmi ses membres de nombreux députés comme sir John Stokes, Toby Jessel ou Peter Crowdre, qui ont choisi de la soutenir. Même si on ne peut pas parler en 1974 d'une victoire pour le thatchérisme à proprement parler, l'arrivée de Thatcher au sommet de la hiérarchie conservatrice n'en est pas moins un rejet du conservatisme modéré de Heath, et une victoire pour la droite du parti.
En 1969, la League connaît un bref regain d'activité occasionné par les projets de réforme de la Chambre des lords, que tente de mener à bien le gouvernement Wilson. La League, qui avait été en première ligne dans les combats de 1910-1911, retrouve là un sujet propre à réactiver l'intérêt d'une section du parti pour ses principes. Contre l'avis de sa hiérarchie, qui a négocié un compromis avec les travaillistes, Enoch Powell prend la tête d'une fronde parlementaire contre la réforme de la Chambre haute. Powell force Wilson à retirer son projet, avec le soutien inattendu d'une minorité travailliste qui rejette les propositions du front bench en raison de sa volonté d'abolir tout simplement la deuxième Chambre. 888 Pour célébrer cette victoire parlementaire, Powell prend la parole lors de la Grande Habitation de la Primrose League et y fait valoir la nécessité de préserver une deuxième Chambre qui fonctionnerait sur un principe différent de celui de la Chambre basse. Il retrouve là les accents constitutionnalistes qui avaient informé la rhétorique de la League lors de la crise de 1910-11. Pour Powell, il ne s'agit pas de formuler une défense du principe héréditaire, mais plutôt de promouvoir ce qu'il appelle la valeur prescriptive, c'est-à-dire prescrite par la tradition, de la deuxième Chambre :
La valeur de cette institution consacrée par l'usage est qu'elle offre une seconde chambre constituée sur un principe fondamentalement distinct de celui de l'autre Chambre, principe qui ne la rend pas à même d'aller à l'encontre des desiderata de l'autre Chambre, mais qui la rend à même, sur de nombreuses questions, d'avoir un point de vue différent. Il peut se trouver que ce point de vue exprime précisément et avec force les sentiments et les idées de ce pays. C'est là un point qui mérite toute l'attention du législateur. 889
Powell est alors en rupture de ban avec la hiérarchie du parti, et ce n'est sans doute pas un hasard s'il cultive alors sporadiquement des liens avec des groupes conservateurs marginaux comme la League ou le Monday Club, puisqu'au sein du parti en lui-même, ses prises de position sur l'Europe ou l'immigration font de lui une persona non grata. Plutôt que vers Powell, c'est en fait vers Margaret Thatcher que les députés membres du Grand Conseil vont se tourner pour donner un coup d'arrêt à la domination du parti par son aile gauche.
Qu'est-il advenu du mouvement au cours de ces toutes dernières années ? Des années 1960 aux années 1990, les derniers membres de la League ont tenté d'assigner un rôle nouveau au mouvement en lançant diverses initiatives.
La première expérience a été le fait de lady Roberts, qui a créé une section londonienne destinée à faire se rencontrer de jeunes gens désireux de faire carrière politique et les quelques parlementaires, aux Lords ou aux Communes, qui continuaient de s'intéresser à la League. 890 C'est ainsi que quelques jeunes conservateurs comme Toby Jessel et Bill Cash ont pu lancer leur carrière. D'ailleurs, si on observe le parcours ultérieur de ces deux apprentis députés pour qui la League a constitué une porte d'entrée chez les conservateurs, on constate que l'un comme l'autre appartiennent à la droite du parti et ont fait figure de chef de file de la mouvance eurosceptique dans les années 1990.
La deuxième tentative de transformation du mouvement a eu lieu au début des années 1990, alors que la question européenne menaçait l'unité du Parti. C'est dans ce contexte troublé que sir John Langford Holt a tenté de faire de la League un lieu de rencontre entre Europhiles et Eurosceptiques afin d'apaiser les querelles entre ces deux sections du parti. Les journées de débats organisées dans ce but se sont toutefois soldées par des échecs financiers, et les fonds dont disposait la League n'ont pas permis de renouveler l'expérience. 891 Il est intéressant en tout cas de voir que dans le cadre de cette dernière initiative, les derniers dirigeants du mouvement ont essayé de placer le mouvement au centre, et donc de remédier à sa relégation à l'aile droite et traditionaliste du parti.
Malgré ces diverses initiatives, la League demeure alors un mouvement menacé par une obsolescence certaine. Au fil des ans, les derniers membres de la League décèdent les uns après les autres, tandis qu'aucune recrudescence significative du nombre de nouveaux adhérents n'intervient alors. Faute de moyens, et d'une assistance suffisamment nombreuse, la Grande Habitation n'est plus organisée depuis le milieu des années 1960. Au même moment, la League vide les locaux qu'elle occupe dans le quartier de Westminster. Les actifs du mouvement permettent encore l'organisation d'une réunion annuelle qui se tient sur la terrasse de la Chambre des lords, mais c'est là la dernière forme de sociabilité à laquelle la League sert de cadre. Dans un tel contexte, il est donc naturel qu'en 2000 les derniers responsables du mouvement prennent la décision de mettre un terme à l'existence d'un mouvement devenu exsangue.
On a successivement évoqué les beaux jours victoriens de la League, puis les difficultés du mouvement à l'époque édouardienne et dans l'entre-deux-guerres, et enfin l'irréversible déclin qui atteint cette organisation après 1945. En conclusion, il paraît opportun de s'interroger sur les facteurs qui conduisent à l'extinction définitive de la League.
La disparition de la League est-elle liée à une évolution sociale qui condamne un mouvement associé à la perpétuation du pouvoir politique de l'aristocratie, à un moment où la noblesse anglaise est marginalisée au sein même du parti qu'elle dominait au début de notre période ? Correspondrait-elle à l'aboutissement d'un processus de dé-légitimation affectant une certaine de forme de conservatisme ? Au-delà de ces facteurs d'ordre idéologique ou social, peut-on aussi envisager, pour expliquer la fin de la League, des raisons liées à l'évolution que subit après-guerre l'organisation du parti ?
Initialement conçue comme une entreprise politique censée perpétuer le pouvoir des notables aristocratiques, la Primrose League se charge de convertir en ressource politique le capital social des élites conservatrices victoriennes. Avec ses équipes d'orateurs professionnels, d'agents de démarchage électoral et de secrétaires provinciaux, avec la propagande qu'elle diffuse, la League a en effet constitué une ressource appréciable pour les élites sociales et politiques engagées dans le mouvement, ce qui explique d'ailleurs sa survie dans les années 1920 et 1930, car elle constituait encore une machine électorale trop précieuse pour être négligée dans les milieux conservateurs. Mais au fil du temps, en raison de moyens de plus en plus limités du fait de la décrue du nombre de ses membres, la League s'est progressivement retrouvée dans l'incapacité d'offrir à ses dirigeants des armes dans le combat électoral. D'institution pourvoyeuse de ressources électorales, la League en est venue après-guerre à dépendre de ce que pouvait lui apporter ses dirigeants. Quelle est alors la part des critères sociaux, organisationnels et idéologiques qui permettent d'expliquer le déclin de la League ?
En termes sociaux, on peut en tout cas considérer que la fin de la Primrose League sanctionne la marginalisation de l'aristocratie au sein du parti. Après 1945, la League reste en effet tributaire du soutien de la nouvelle noblesse des Lords et de quelques anciennes familles aristocratiques comme les Roberts. Mais comme le laisse penser la remarque de sir John Stokes à Margaret Thatcher mentionnée à la fin des annexes, la League est la dernière institution conservatrice dominée par les cercles aristocratiques, puisque le parti en lui-même n'est plus contrôlé par les élites issues de la noblesse, comme c'était encore le cas jusqu'aux années 1930. Après 1945, au sein du groupe parlementaire, la part de la noblesse devient plus négligeable après chaque élection, tandis que l'establishment n'est plus aussi uniformément tory qu'avant-guerre. 892 Loin de constituer un atout, l'appartenance à la noblesse devient au fil du temps un handicap pour les membres de l'aristocratie désireux de faire leur entrée en politique. Depuis Alec Douglas-Home, aucun dirigeant du parti n'est issu des élites aristocratiques, dont l'influence politique est désormais négligeable. La composition des cabinets conservateurs, des années 1970 aux années 1990 confirme elle aussi ce déclin, puisque Heath, Thatcher, puis Major n'incluent que peu de représentants des familles aristocratiques dans leur équipe gouvernementale. Le déclin puis la disparition de la Primrose League peuvent donc être assignés à la marginalisation de ces élites sociales au sein du parti, et à une perte de leur pouvoir politique, entamée par les réformes de la Chambre des lords après 1911. Au fil du temps, les réformes successives de la Chambre des lords atténuent l'importance du caractère héréditaire de cette institution, et relèguent à la marge cette assemblée et les lignées aristocratiques qui la composaient.
Mais au-delà du déclin aristocratique, la disparition de la League est aussi l'indice d'une évolution de l'organisation du parti. 893 En effet, on peut considérer que la League a incarné un mode de socialisation politique graduellement récusé dans la mouvance conservatrice.
Tout d'abord, l'indépendance partisane, certes factice, qu'affiche la League va à l'encontre des tendances centralisatrices que l'on constate au sein du parti. Après 1945, les conservateurs préfèrent en effet dissuader leurs partisans de militer au sein d'organisations que le Central Office ne contrôlerait pas directement. Dans ce contexte, la volonté de la League de se situer en dehors du champ partisan enfreint cette évolution du parti. L'apparition de la League est en quelque sorte symptomatique d'un moment particulier dans l'évolution des structures partisanes, moment qui correspond à une méfiance des milieux conservateurs à l'égard d'appareils explicitement politiques susceptibles d'imposer leurs vues sur les sphères dirigeantes. Or, au cours de la période, on constate que les conservateurs se réconcilient avec la notion de parti, et cessent de minimiser le caractère partisan de leur mouvement. Après 1945, lors des élections locales, les candidats conservateurs en viennent à porter sans complexe l'étiquette du parti, contrairement à la pratique répandue avant-guerre, qui consistait à atténuer la dimension politique et partisane des candidatures locales en trouvant refuge sous diverses appellations évacuant toute référence directe au parti. Perçu à la fin du dix-neuvième siècle comme un élément potentiellement perturbateur de l'équilibre constitutionnel du pays, le parti s'est peu à peu imposé aux conservateurs, qui ont finalement assumé la nécessité d'être doté d'une organisation puissante. Cette évolution s'est effectuée d'une manière propre à rassurer les milieux conservateurs sur le caractère bénin de l'institution partisane. En effet, le développement des instances partisanes a surtout favorisé le contrôle de l'appareil par les structures centrales du parti, aux dépens des instances locales, cantonnées au rôle de pourvoyeuses de fonds pour le Central Office. 894 Quant aux Conférences du parti, elles ont permis de canaliser les ardeurs militantes à moindre risque, puisque les motions qui y sont votées n'ont de fonctions qu'indicatives de l'opinion conservatrice, et ne constituent en aucun cas des instruments normatifs de formulation d'un programme. De plus, si le Grand Conseil a pu jouer avant 1914 le rôle de lieu de rencontre et de concertation pour les parlementaires conservateurs, l'émergence d'institutions telles que le 1922 Committee, qui permet au groupe parlementaire de se rassembler périodiquement, prive les instances centrales de la League de telles fonctions, qu'elles avaient accomplies de manière informelle jusqu'alors. En termes purement organisationnels, la League est donc en décalage notable avec l'évolution du parti après 1945.
Le déclin qui a progressivement affecté la League doit aussi être inscrit dans le développement du parti après-guerre. En effet, après le pic d'adhésion que le parti enregistre de la fin des années 1940 au début des années 1960, la tendance s'est inversée, et le nombre d'adhérents du parti est depuis en constant déclin. La disparition de la League peut donc aussi être placée dans un mouvement plus global d'entropie. Ainsi, en 1960, le parti compte encore 2 800 000 adhérents, qui ne sont plus que 750 000 en 1992. 895 La disparition de la League intervient donc dans un contexte de décrue générale de l'investissement du public dans les organisations partisanes, une évolution que les politistes observent dans toutes les démocraties occidentales. 896 Certes, cette évolution seule ne saurait constituer le facteur le plus propre à en expliquer la disparition de la League, qui est plutôt liée à des critères spécifiques à la culture politique du mouvement.
Toujours est-il que la diminution constante du nombre d'adhérents du parti qui intervient après les années 1960 a fragilisé un peu plus l'entreprise politique désormais déclinante que constitue alors la League. Mais on aurait tort d'envisager cette diminution du militantisme politique comme la conséquence d'une dépolitisation de la société. Cette évolution peut en effet être plutôt perçue comme une conséquence des nouvelles contraintes électorales des partis en général, et du parti conservateur en particulier. Les partis n'ont plus besoin d'une main-d'oeuvre bénévole conséquente. La simplification des modalités du vote et des démarches d'inscription sur les listes électorales dispensent les partis de recourir à des personnels chargés d'assurer la conduite de ces activités. Dans le cas du parti conservateur, en raison de l'émergence de la radio et de la télévision, le Central Office contrôle l'organisation nationale des campagnes électorales et la diffusion du message partisan, les sections locales n'effectuant en leur nom propre qu'une part réduite des dépenses électorales. Après 1945, le Central Office prend à la fois les fonctions de collecteur de fonds et de commanditaire principal des activités d'information, de recherche et de propagande. Dans ce contexte de transmission du discours politique par des vecteurs tels que la radio ou la télévision, les conseillers en image acquièrent une importance grandissante, sanctionnant ainsi l'avènement d'une " télécratie " aux commandes du parti. 897 Au cours de ce processus, le militant a donc été remplacé par l'expert en relations publiques et le spécialiste en marketing, car la nationalisation du discours politique qu'opère le recours aux media handicape la vitalité des sections locales, et renforce l'importance des structures nationales. Les méthodes de communication médiatique rendent en partie inopérantes, car peu attractifs, les vecteurs plus anciens de médiation du discours politique comme la tribune, la réunion publique et plus généralement la sociabilité partisane locale. Dans un tel contexte, les partis sont moins incités à recourir à une main-d'oeuvre bénévole conséquente.
Pour un mouvement fondé sur le bénévolat et la sociabilité locale qu'offrent ses habitations, la League constitue donc une forme de mobilisation partisane fragilisée par les modifications du rapport entre les appareils politiques et le public. Dès les années 1930, les milieux conservateurs s'inquiètent des répercussions de la radio sur la mobilisation d'activistes et sur l'attractivité des formes de socialisation politique que propose le parti. 898 Après-guerre, la télévision accentue encore la désertion par le public des réunions et des appareils politiques locaux. Dans un tel contexte de raréfaction de la demande partisane, il n'est donc pas étonnant que la League, qui s'appuie sur l'offre d'une sociabilité festive et caritative, ait éprouvé des difficultés croissantes à mobiliser un électorat de plus en plus indifférent à l'égard de la dimension locale de l'engagement politique.
Mais au-delà de ces facteurs liés à l'évolution du parti conservateur, et des partis en général, y a-t-il des raisons d'ordre idéologique qui permettraient d'affirmer qu'une certaine forme de conservatisme disparaîtrait avec la League ? Il est vrai qu'on peut s'interroger sur la pertinence, à la fin des années 1990, du substrat idéologique sur lequel repose la League. La cause de la religion, de la constitution et du Commonwealth apparaissent alors comme l'expression d'un conservatisme daté et sans rapport direct avec les sujets de polarisation politique du moment.
Dans le cas du constitutionnalisme de la League, il est intéressant de noter que la dissolution du mouvement intervient au moment même où le gouvernement Blair accorde à l'Écosse et au Pays de Galles une autonomie accrue, sans que cela ne provoque d'ailleurs de récriminations durables chez les conservateurs. Apparue lors de la crise du Home Rule, la League disparaît donc finalement dans un contexte de décentralisation et d'autonomie politique accrue dont bénéficient les régions limitrophes de l'Angleterre. Symboliquement, on ne saurait donc mieux exprimer la désagrégation de l'unionisme victorien.
De plus, après l'entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, la défense de l'unité du Commonwealth devient elle aussi une cause politique perdue. Il est symptomatique du déclin de la League que le mouvement n'initie pas la moindre opposition à l'entrée du pays dans les institutions européennes, sujet pourtant à même de réveiller le constitutionnalisme du mouvement, sa défense des institutions nationales et son attachement aux liens existant entre les différents pays membres du Commonwealth. La League, devenue un mouvement trop confidentiel pour prendre efficacement position sur le sujet, est dépossédée de cette thématique par les Eurosceptiques du parti et les diverses groupements anti-européens qui voient le jour, en particulier dans les années 1980. Certes, quelques-uns des derniers piliers du mouvements, comme Toby Jessel ou Bill Cash, font partie des chefs de file de la faction anti-européenne dans le parti, mais la League ne se range pas résolument sous cette bannière, et reste officiellement muette lors des dissensions qui affectent le parti sur ce sujet. 899 Au début des années 1990, les derniers dirigeants de la League envisagent d'ailleurs de relancer le mouvement en le situant justement sur le terrain de la modération et de la neutralité en matière d'intégration européenne, et en tentant de faire fonctionner la League comme un lieu de rencontre et d'échange entre Europhiles et Europhobes conservateurs. Mais cette tentative de renaissance du mouvement se solde par un échec, qui atteste de l'intensité de la polarisation que suscite la question européenne chez les tories, et de l'impossibilité pour une institution conservatrice quelle qu'elle soit de ne pas adopter une ligne claire sur ce sujet. 900
Le constitutionnalisme monarchiste de la League est lui aussi devenu caduc au fil du temps, puisque l'institution monarchique n'est guère remise en question, même au plus fort des déboires que connaît la famille royale dans les années 1990. Les dirigeants du mouvement sont en tout cas fidèles à la dimension loyaliste du mouvement, comme on peut l'observer dans le cas de sir John Stokes, membre de la Monarchist Society dans sa jeunesse, à Oxford dans les années 1930, ou dans le parcours d'un des Chanceliers du mouvement, Charles Towneley, qui travaille pour la cour dans les années 1950. Mais malgré cette fidélité de la League à ses principes initiaux, il faut bien reconnaître que le monarchisme ne peut plus constituer un élément apte à mobiliser un soutien massif, en raison même du consensus dont bénéficie la royauté.
Quant à la dimension religieuse du mouvement, elle cesse elle aussi de constituer un principe mobilisateur, dans un contexte de sécularisation et de diminution des conflits politiques liés aux questions sectaires. Qui plus est, la manière dont Thatcher s'aliène le soutien de l'épiscopat anglican et catholique dans les années 1980 ne permet plus à la League d'affirmer les affinités entre conservatisme et religion. 901
Enfin, à partir des années 1980, dans le contexte du thatchérisme, l'unionisme social et paternaliste propre à la League peut apparaître comme une attitude conservatrice en déclin. La disparition récente de la League doit-elle pour autant être considérée comme une tardive répercussion du thatchérisme ? La manière dont Thatcher déprécie publiquement le One-Nation Toryism semble irrévocablement séparer cette dernière du discours unioniste de la League. 902 Dès les années 1970, d'après Ian Gilmour, la prégnance de cette forme de conservatisme était contestée au sein du parti. L'expérience thatchérienne aurait fait ensuite disparaître ce courant du parti, condamnant les conservateurs à une traversée du désert, d'après Gilmour, l'un des derniers tenants d'un conservatisme disraélien. Ces propos doivent toutefois être nuancés, car Gilmour, en tant qu'opposant notoire de Thatcher, est l'un des rares tenants d'un conservatisme disraélien au sein du parti. Finalement exclu pour son attitude vis-à-vis des questions européennes, Gilmour a consacré un ouvrage entier à retracer l'oblitération progressive du conservatisme paternaliste incarné après-guerre par Churchill ou Macmillan, évolution dont il prédit qu'elle préviendra toute possibilité d'un succès conservateur aux élections. 903 La disparition de la League pourrait-elle alors être mise au compte de cette répudiation du One-Nation Toryism que constituerait le thatchérisme ?
Tout d'abord, on doit se demander dans quelle mesure l'identité de la League se dissout entièrement dans le One-Nation Toryism. On a vu les divers sens que la League a pu donner à l'unionisme au fil du temps, mais il faut reconnaître que la League n'est pas une institution particulièrement réformiste en matière sociale. Le mouvement a peu investi la question sociale, et plutôt concentré son discours sur ses principes fondateurs. La League n'inscrit le bien-être du peuple parmi ses principes qu'après 1945. Auparavant, hormis l'évocation de la mystique de l'union sociale, la League a peu été associée avec les variantes de One-Nation Toryism qui existent alors dans le parti. Dans les années 1920, le torysme disraélien, social et étatiste qu'entend incarner le groupe YMCA est plus militant et réformiste que ne l'a jamais été la League à titre officiel. Dans les années 1940 apparaît le Tory Reform Group, autre groupe de députés qui se veulent héritiers de Disraeli. Certes, après 1945, la League peut elle aussi se targuer grâce à Churchill d'avoir un lien direct avec Disraeli. Le conservatisme de Churchill est alors une forme de disraélianisme très datée. Ce sont plutôt Butler, Macmillan, ou d'autres réformistes conservateurs qui apparaissent comme les plus plausibles héritiers de Disraeli, car l'esprit de Disraeli est généralement invoqué par ces derniers pour justifier l'acquiescement des conservateurs aux réformes travaillistes d'après-guerre.
À bien des égards, la Primrose League n'est donc pas un simple avatar du conservatisme disraélien, car il s'agit plus généralement d'une manifestation du conservatisme victorien. Or, c'est à ce titre que l'on peut noter quelques similitudes entre le thatchérisme et l'ancien unionisme de la League. Thatcher prétend que son action s'inspire de valeurs victoriennes. Ces valeurs, quelles sont-elles au juste ? Sont-elles proches en fait de la vision sociale, économique et politique qu'articulait la League à l'époque victorienne ? Y aurait-il dans la légitimation par Thatcher de son programme de réformes des éléments proches de l'unionisme social de la League ? On a vu que le principal point d'achoppement entre le One-Nation Toryism des "wets" et le thatchérisme était d'ordre économique et social. Mais qu'en est-il de la Démocratie Tory autrefois incarnée par la League et l'expérience Thatcher ? Ces deux formes de conservatisme sont-elles aussi radicalement différentes que les deux segments du parti qui opposent paternalistes tory et rénovateurs thatchériens dans les années 1970 ? Si on observe les discours et les pratiques du gouvernement Thatcher, on découvre en fait de nombreuses affinités entre ces deux formes de conservatisme qu'on pourrait penser si distantes.
La League déploie tout d'abord des activités à caractère paternaliste, ce qui n'est en aucun cas un indice de différenciation entre le thatchérisme et l'unionisme de la League. Par ce mode d'action sociale, et par l'exaltation des coopératives et mutuelles ouvrières, les dignitaires de la League espèrent justement contrer la tendance de leur époque à vouloir faire de l'État un agent de régulation économique et sociale.
Quant aux derniers dirigeants de la League, ils ne répudient ni Thatcher ni la politique libérale qu'elle applique à l'économie britannique. Dans les années 1970, les responsables de la League sont des partisans de la nouvelle dirigeante. Dans les années 1980, la League invite Nigel Lawson, le Chancelier de l'Échiquier de Thatcher, à s'exprimer dans la Primrose League Gazette. Or, à en juger par la politique de Lawson à l'Échiquier, on peut imaginer à quel point les réductions d'impôts, les privatisations et la prudence monétaire qui caractérisent son passage à ce poste auraient eu de quoi satisfaire le plus pointilleux des libéraux gladstoniens, eux aussi d'ardents partisans de budgets équilibrés, d'une pression fiscale faible, et d'une intervention minimale de la puissance publique dans le domaine social et économique. Mais les tories victoriens eux aussi auraient applaudi. À travers les ratepayers'associations, qui militent pour la modération des impôts locaux, les conservateurs sont les champions de la prudence fiscale au niveau local. En ce qui concerne les finances publiques, ils sont là aussi prompts à dénoncer toute augmentation de la fiscalité nationale, surtout si les nouvelles dépenses sont à des fins sociales, et aux dépens des plus riches. La politique financière et fiscale des gouvernements Thatcher est donc bel et bien victorienne à plus d'un titre.
Le discours social du thatchérisme entre lui aussi en résonance avec l'unionisme de la League. Les rapports conflictuels de Thatcher aux syndicats remettent en mémoire la méfiance de la League à l'égard de la puissance des syndicats. De nombreux éléments de la rhétorique thatchérienne paraissent en effet fondés sur des principes naguère défendus par la League, comme la défense de la propriété, de l'initiative privée contre la régulation étatique ou syndicale. Dans la pratique thatchérienne, ce parti pris se traduit par la volonté d'étendre la propriété à un éventail social plus diffus, ce qui permet de légitimer les privatisations, ou encore la mise en vente de council flats. 904
Comment alors expliquer qu'une organisation comme la League, dont les origines remontent justement à la période victorienne, perde toute légitimité auprès des conservateurs, dans un contexte en apparence favorable à une résurgence des valeurs puisées dans une époque avec laquelle la League est aussi étroitement associée ?
Mais quelles valeurs victoriennes entend au juste promouvoir Thatcher ? Dans une certaine mesure, les valeurs victoriennes dont Thatcher se réclame apparaissent assez proches de ce que la League a pu véhiculer au cours de son existence. Mais il est vrai aussi que sous Thatcher, le gouvernement est volontiers centralisateur et dépensier, ce qui ne paraît pas au bout du compte constituer un type d'action gouvernementale avec lequel l'unionisme de la League entretient beaucoup d'affinités. En revanche, chez Thatcher, l'appel à l'esprit d'indépendance contre l'intrusion étatique et la tyrannie syndicale, la référence aux vertus morales et patriotiques du citoyen britannique sont autant de discours que la League elle aussi a véhiculé en son temps.
Des incompatibilités demeurent pourtant entre Thatcher et la League. Thatcher, issue d'un milieu modeste, a peu de sympathies pour les aristocrates du parti. Dans les gouvernements qu'elle compose, Thatcher nomme peu de représentants de la noblesse des Lords, et peu d'aristocrates en général. 905
Après le début des années 1960, ni les minutes du Grand Conseil, ni la Primrose League Gazette ne renseignent sur la position de la League. La League n'est plus une chapelle conservatrice particulière, du moins en ce qui concerne le positionnement public du mouvement. Il est en effet difficile d'en jauger le comportement à partir des années 1960, tant la League est alors muette en termes de Préceptes.
On a successivement évoqué les motifs sociaux, organisationnels et idéologiques qui peuvent rendre compte de la disparition de la Primrose League. Pour compléter ce tableau, reste à mentionner un dernier élément, à savoir la dimension générationnelle de l'adhésion au mouvement. Au cours de ses premières années, la League recrute parmi les générations nées des années 1840 aux années 1910. Or, ces classes d'âge ont effectué leur apprentissage politique dans un contexte où les questions impériales et irlandaises ont joué un rôle moteur dans la popularité de l'unionisme. L'opposition au Home Rule et l'attachement à l'Empire forment alors le ciment qui attire les conservateurs dans les rangs de la League. Mais au fil du temps, le rôle de matrice d'identification politique que jouent ces questions s'atténue, à mesure que disparaissent les générations qui ont directement connu l'Empire, ou l'union avec l'Irlande. Dans les milieux conservateurs, on assiste à la disparition progressive de ceux qui nourrissent une certaine nostalgie à l'égard de l'Empire, par exemple les anciens officiers de l'armée impériale, ou encore les cadres de l'administration impériale. Les générations d'après 1945 ont en revanche été peu sensibilisées à la thématique impériale. Dans une telle perspective générationnelle, la fin de la League correspondrait alors à la distance croissante entre les milieux conservateurs et la dimension impériale du pays. Jusqu'aux années 1930, la League a certes pu éveiller un intérêt pour les questions impériales chez ses adhérents les plus jeunes, mais même en admettant que ces derniers aient souscrit à l'impérialisme propre à la League, il faut bien reconnaître qu'il s'agit avec eux de la dernière génération qui ait été formée à la politique dans le cadre d'une socialisation initiale où la thématique impériale avait une certaine importance. Après 1945, l'impérialisme ne fait plus autant partie des sujets propres à susciter les mêmes polarisations qu'au cours des années 1930. La fin de la League coïnciderait alors avec la disparition des générations pour lesquelles l'impérialisme représentait un moteur de l'engagement partisan. Avec la disparition graduelle des derniers témoins de l'époque impériale, la League aurait finalement été privée du soutien des nostalgiques de l'Empire.
Mais si la League est désormais défunte, il n'en va pas de même en ce qui concerne l'héritage disraélien, que les chefs de file du parti se remettent à mentionner élogieusement. Banni par le discours conservateur dominant sous Thatcher, le torysme One-Nation refait ces derniers temps surface dans les milieux conservateurs, comme si l'expérience thatchérienne devait être conjurée par ce retour à une tradition conservatrice réformiste, sociale et modérée de manière à conjurer la radicalité des années Thatcher. 906 Si une éventuelle résurgence du One-Nation Toryism intervient dans les cercles dirigeants conservateurs, Disraeli connaîtra alors un nouvel avatar. En revanche, même si Ian Duncan Smith ou ses successeurs à la tête du parti s'emparent à nouveau de ce torysme traditionnel, un tel retour aux sources ne pourra plus profiter à la Primrose League, relique de l'unionisme victorien désormais tombée en désuétude.
SOURCES PRIMAIRES
Archives de la Primrose League
Archives centrales
Bodleian Library, Oxford, Conservative Party Archives
Primrose League Papers
MS Primrose League 1-9 Minutes of the Grand Council, 1883-1987
MS Primrose League 11 Minutes of the Ladies' Grand Council
MS Primrose League 22 Policy Committee Minute Book 1945-1966
MS Primrose League 14 Special Minute Book 1886-1900
The Roll of Habitations. London: McCorquodale, 1890; 1910.
Archives locales
Lancashire Record Office, Preston
Minute Book of the Garstang Habitation of the Primrose League, 1894-1911, DDFz
Cumbria Record Office, Kendal
Minute Book of the Morland and Shap Habitation of the Primrose League, 1922-1955, WDX/1105/6
Gloucestershire Record Office, Gloucester
Minute Book of the Nailsworth and Horsley Habitation of the Primrose League, 1887-1900, D 2219 6/8
Minute Book of the Thornbury Habitation of the Primrose League, 1885-1893, D 1578 Acc 2364 7/59/3
Codrington Habitation Papers, 1886-1910
Bodleian Library, Oxford
Minute Book of the Scott Habitation of the Primrose League, 1897-1909, MS Primrose League 28
MSS Eng.d.2371-2, Ledgers from the Eastbourne branch of the Primrose League, 1929-1974
Archives d'organisations locales et nationales conservatrices autres que la Primrose League
British Library of Political and Economical Science, LSE, London
Minute Book of the Finance Committee of the Brixton Conservative Association, 1927-1938, Coll Misc 474
Minute Book of the Metropolitan Conservative Agents' Association, 1891-1909, MF 546
Minute Book of the Kennington Conservative Association, 1926-1934, Coll Misc 463
Propagande conservatrice, 1924-1931, Coll Misc 737
Minutes du comité de direction du Festival of Empire, 1909-1911, Coll Misc 459
Liverpool Record Office, Liverpool
Special Committee Minute Book, Liverpool Conservative Association, 1881-1903
Constitutional Association Minute Book, 1878-1898
Lambeth Archives, Milnet Library
Norwood Conservative association record, 1875-1984, IV/166
Archives personnelles
Archives manuscrites
Bodleian Library, Oxford
Sandars Papers
Reading University Library, Reading
Lady Astor Papers
British Library of Political and Economical Science, LSE, London
Lady Amherst Papers, Coll Misc 569
Archives et témoignages publiés
Agg-Gardner, James. Some Parliamentary Recollections by the Right Honourable Sir James Agg-Gardner, PC, MP. London: Burrow, 1927, 246 p.
Ball, Stuart (ed.). Parliament and Politics in the Age of Churchill and Attlee. The Headlam Diaries 1935-1951. Cambridge: Cambridge UP/Camden Fifth Series/Royal Historical Society, 1999, 664 p.
Boyce, George (ed.). The Crisis of British Unionism: The Domestic Political Papers of the Second Earl of Selborne, 1885-1922. London: Historians' Press, 1987, 284 p.
Forwood, William B. Recollections of a Busy Life, being the Reminiscences of a Liverpool Merchant, 1840-1910. Liverpool: Henry Young, 1910, 269 p.
Krout, Mary. A Looker On in London. New York: Dodd & Mead, 1899, 325 p.
Lucy, Henry. Later Peeps at Parliament Taken from behind the Speaker's Chair. London: George Newnes, 1905, 317 p.
Orwell, George. The Lion and the Unicorn. Socialism and the English Genius. London: Penguin, 1982, 123 p.
Ramsden, John (ed.). Real Old Tory Politics: The Political Diaries of Robert Sanders, Lord Bayford, 1910-1935. London: Historians' Press, 1984, 224 p.
Self, Robert (ed). The Austen Chamberlain Diary Letter: The Correspondence of Sir Austen Chamberlain with His Sisters Hilda and Ida, 1916-37. Cambridge: Cambridge UP/Camden 5th Series, 1995, 548 p.
St John-Stevas, Norman (ed.). The Collected Works of Walter Bagehot. The Letters (in Two Volumes) with an Introduction by the Editor. Letters, 1855-1877. London: The Economist, 1986, 274 p.
Vincent, John (ed.). The Crawford Papers. The Journals of David Lindsay, 27th Earl of Crawford and 10th Earl of Balcarres, 1871-1940, during the years 1892 to 1940. Manchester: Manchester UP, 1984, 645 p.
Wiebe, M. G. (ed.). Benjamin Disraeli Letters. vol. 4, 1842-1847. Toronto: Toronto UP, 1989, 412 p.
Williamson, Philip (ed.). The Modernisation of Conservative Politics. The Diaries and Letters of William Bridgeman, 1904-1935. London: Historians' Press, 1988, 270 p.
Journaux et périodiques
The Times
The Quarterly Review
The Edinburgh Review
The Contemporary Review
The Nineteenth Century
The Nineteenth Century and After
The Fortnightly Review
The National Review
The Conservative and Unionist Women's Franchise Review
The Conservative Agents' Journal
The Huddersfield Daily Chronicle
Home and Politics
The Tory
The Liverpool Review
Liverpolitan
National Union Gleanings
Primrose League Gazette
Primrose Record
Navy League Gazette
Brochures publiées par la Primrose League
British Library of Political and Economical Science, LSE, London, Pamphlet Collection
A Few Words to Working Men and Women about the Primrose League. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 181, JF2(42C)386.
A Heart to Heart Talk with Workingmen. London: Primrose League/Truscott, n. d., pamphlet 257, JF 42 C/393.
A Pitiful Record. What Has the Radical Government Done? London: Primrose League/Truscott, n. d., pamphlet 251.
A Socialist Catechism. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 258, JF 42 C/393.
A Valuable Political Engine. The Primrose League Has Been in Existence Twenty Years, during That Time the Conservative and Unionist Party Has Been Kept in Power for Fourteen Years. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, 1903, pamphlet 235, JF2(42C)386.
Canvassers' Cathechism Being Replies to the Most Plausible Arguments in Favour of Home Rule. London: Primrose League/Byland, n. d., JF2(42C)/527.
Complaints of Transvaal Boers outside Pretoria. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 219, JF2(42C)421.
Grave Questions Before the Country. London: Primrose League/Truscott, n. d., JF2(42C)/526
Organization of the Primrose League. London: Primrose League/McCorquodale, 1891, pamphlet 160, G0607.
Reasons for Joining the Primrose League. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 236, JF2(42C)386.
For God, King and Country! A Primrose League Appeal to the Young Men of England. London: Primrose League/Truscott, n. d., pamphlet 279.
Statutes and Ordinances, and Model Bye-Laws for Habitations and Divisional Councils. London: Primrose League, 1886, JF(42)D421.
The Government Record. London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 241, JF2(42C)457.
The Ladies' Grand Council. London: Primrose League, 1909, JF2(42C)/385.
The Primrose League and the Bye-Elections. London: Primrose League/Truscott, 1908, pamphlet 265, JF2(42C)386.
Primrose League Work. London: Primrose League/Truscott, n. d., JF2(42)/525.
What Are the Principles of the Primrose League? London: Primrose League/Blades, East and Blades, n. d., JF2(42C)386.
What Is the Primrose League? Why Are You Asked to Join It? London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 86, JF2(42C)386.
What the Primrose League Is. London: Primrose League/Truscott, n. d., JF2(42C)/528.
Why Are the Boers Fighting Us? London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 220, JF2(42C)421.
Why Are we at War with the Boers? London: Primrose League/Alexander and Shepheard, n. d., pamphlet 221, JF2(42C)421.
Prothero, Rowland. The House of Lords. London: Primrose League/Truscott, n. d., JF(42)/B22.
Brochures émanant d'autres organisations
British Library, London
Edgcumbe, R. Pearce. Village Reforms and the Liberal Party. London: Liberal Publication Department, 1892.
Norma, G. W.E. Lord Beaconsfield's Ghost. London: Henry Darbyshire, 1886.
Manuels électoraux et papiers officiels relatifs à la conduite des élections
Electoral Corruption and Remedy. London: Simpkin, Marshall and Co, 1870, 2 p.
Municipal Elections (England and Wales) A Handbook for Candidates, Speakers and Workers. London: National Union of Ratepayers Associations/Vacher and Sons, 1932, 153 p.
Ellis, R. Geoffrey, Practical Notes on Parliamentary Elections in the United Kingdom London: William Green and Sons, 1905, 101 p.
Jelf, Ernest Arthur. The Corrupt and Illegal Practices Prevention Acts, 1883, and 1895 (46 and 47 Vict. C. 51, and 58 and 59 Vict C. 40). With Notes of Judicial Decisions and with short introductory chapters on election petitions under these acts, election contests under these acts, the general policy and effect of these acts and the parliamentary common law of agency. London: Sweet and Maxwell, 1903, 239 p.
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O'Malley, Edward Loughlin and Henry Hardcastle, eds. Reports of the decisions of the judges of election petitions in Great Britain and Ireland, pursuant to the Parliamentary Elections act, 1868. Vol. 4. London: Stevens and Heynes, 1893, 222 p.
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Ouvrages de référence
Kelly's Directories. London: Kelly Directories.
Palmer's Index to the Times. London: Chadwick-Headley, 1994.
Wellesley Index to Victorian Periodicals 1824-1900 on CD-ROM. London: Routledge, 1999.
Craig, F. W. S. Boundaries of Parliamentary Constituencies 1885-1972. Chichester: Political References Publications, 1972, 212 p.
Rallings, Colin and Michael Thrasher (eds.). British Electoral Facts, 1832-1999. Aldergate: Ashgate, 2000, 313 p.
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SOURCES SECONDAIRES
ÉTUDES SUR LA PRIMROSE LEAGUE
Ouvrages
Pugh, Martin. The Tories and the People, 1880-1935. Oxford: Blackwell, 1985, 257 p.
Robb, Janet Henderson. The Primrose League, 1883-1906. New York: Columbia UP, 1942, 258 p.
Articles
Hendley, Matthew. "Constructing the Citizen: The Primrose League and the Definition of Citizenship in the Age of Mass Democracy in Britain, 1918-1928." Journal of the Canadian Historical Association 7 (1996): 125-51.
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Walker, Linda. "Party Political Women: A Comparative Study of Liberal Women and the Primrose League, 1890-1914." Equal or Different: Women's Politics, 1800-1914. Ed. Jane Rendall. Oxford: Basil Blackwell, 1987. 165-91.
HISTOIRE SOCIALE
Ouvrages
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Ce glossaire ne prétend pas à l'exhaustivité, la profusion d'associations impérialistes, loyalistes, ou conservatrices ne le permettant pas. 907 Dans cette vue d'ensemble, ont été inclus, d'une part, des associations regroupant un nombre élevé d'adhérents, d'autre part, des groupuscules au sein du Parti conservateur, dont les membres se limitent au plus à quelques dizaines de parlementaires, comme l'Unionist Social Reform Committee. Les organisations qui ont été décrites ont été jugées dignes d'intérêt dans la mesure où elles ont entretenu soit des rapports de coopération avec la Primrose League, soit une certaine rivalité avec le mouvement. Une présentation succincte de chacune des organisations évoquées doit donc permettre de situer le rôle et le positionnement idéologique de la Primrose League par rapport aux autres composantes de la nébuleuse de ligues qui voit le jour avant 1914.
La National Fair Trade League
Fondée en 1881, cette organisation protectionniste est la première à contester le consensus libre-échangiste en matière de commerce international et de fiscalité. La National Fair Trade League (NFTL) est mise sur pied suite à la révision du traité commercial signé entre la France et la Grande-Bretagne en 1860, révision qui accorde à la Grande-Bretagne des termes moins avantageux que dans le cadre du premier traité élaboré sous le second Empire par l'administration napoléonienne et Richard Cobden.
La NFTL est en large partie l'oeuvre d'industriels qui subissent tout à la fois une compétition internationale accrue et des tarifs douaniers élevés chez l'ensemble des partenaires commerciaux de la Grande-Bretagne. Les secteurs de l'économie où la NFTL rencontre un écho sont l'agriculture, les manufactures d'articles de soie, de laine et de worsted, l'industrie métallurgique de Birmingham et de Sheffield (dont Howard Vincent, membre assidu du Grand Conseil de la Primrose League, et pilier de la NFTL, est député).
Les membres de la NFTL militent contre l'adoption du nouvel accord commercial avec la France, dont ils jugent les aménagements réclamés par les Français rétrogrades. De plus, ils appellent à un accroissement des échanges avec les colonies et à un réajustement des droits de douane britanniques afin d'interdire l'entrée de produits issus de pays qui n'offriraient pas à la Grande-Bretagne des conditions commerciales aussi souples que celles dont les pays étrangers bénéficient en Grande-Bretagne du fait du libre-échange. " Sur les points à propos desquels ils sont précis, ils ne s'accordent pas et sur les points à propos desquels ils s'accordent, ils ne sont pas précis ", commente Lord Salisbury à propos des hésitations au sein de la mouvance protectionniste. 908 Très divisés sur la stratégie à adopter pour remettre en cause l'orthodoxie libre-échangiste, les membres demandent au gouvernement tantôt d'imposer un droit de 10s. sur le blé importé, tantôt d'exercer un droit de représailles contre les nations jugées indélicates commercialement, tantôt d'accorder une préférence aux produits provenant de l'Empire. Tout en révoquant sans équivoque la possibilité de prélever des droits de douane plus élevés sur les denrées alimentaires, Salisbury n'exclut pas entièrement l'idée de représailles commerciales :
Malgré les mots d'ordre consacrés, malgré les slogans en faveur du libre-échange, si je m'apercevais en augmentant les taxes sur les couteaux, ou en menaçant de le faire, que je parviendrais à exercer une pression sur une puissance étrangère, qui l'amènerait à abaisser ses propres taxes et à consentir des dégrèvements, j'enverrais au diable l'orthodoxie et les vieilles recettes et j'exercerais une pression. 909
Ici, c'est le pragmatisme qui parle chez Salisbury, qui, en tant que diplomate, doit percevoir toute l'utilité de disposer d'un tel levier sur les pays tiers, levier dont il est privé en raison de l'impossibilité de pratiquer des tarifs douaniers préférentiels ou punitifs dans le cadre du système libre-échangiste.
La cause de la NFTL est défendue dans de nombreuses circonscriptions, et soixante-neuf députés en soutiennent les thèses, d'après l'organe du mouvement, Fair Trade. 910 Entre 1887 et 1902, les motions protectionnistes se succèdent avec régularité au cours des Conférences du parti conservateur.
La NFTL partage de nombreux dirigeants avec la Primrose League, en particulier sir Algernon Borthwick, l'un des fondateurs de la League, et Howard Vincent, membre du Grand Conseil pendant de nombreuses années. Au début des années 1880, lord Randolph Churchill soutient brièvement les thèses protectionnistes de la NFTL à l'occasion de certains discours, où il reprend à son compte l'idée d'une nécessaire réciprocité entre pays en matière d'échanges commerciaux. Lors de la conférence du parti en 1887, il regimbe à apporter son soutien à une motion protectionniste proposée par les partisans de la NFTL. Si Randolph Churchill, comme la plupart des ténors du parti, se distancie de la NFTL, c'est qu'il pressent les risques électoraux qu'entraînerait l'adoption par le parti d'un programme protectionniste.
Une fois arrivé au pouvoir, Salisbury canalise le fort courant protectionniste au sein de son parti en mettant sur pied une commission parlementaire chargée d'enquêter sur les causes de la dépression économique qui sévit dans le pays. Les travaux de cette commission mettent en évidence l'accueil favorable que réservent de nombreuses Chambres de commerce à une remise en question du système du libre-échange, à l'éventualité de représailles douanières contre les pays protectionnistes et à la recherche de nouveaux marchés, en particulier dans les colonies. Salisbury se refuse toutefois à prendre le risque électoral d'avaliser les conclusions de cette commission. Les efforts de la NFTL, dont de nombreux membres siègent au sein de cette commission d'enquête, ont donc été vains, faute d'un soutien plus résolu de la part des dirigeants du parti. Si Salisbury prend soin de conserver ses distances avec les propositions de la NFTL, la raison en est sans doute qu'il veille à ne pas indisposer ses alliés libéraux unionistes, dont la plupart sont libre-échangistes. Au début des années 1890, la reprise économique émousse l'attrait des thèses protectionnistes, et la NFTL se saborde en 1891.
Toutefois, l'écho que rencontre la NFTL auprès de la base conservatrice et de certains milieux industriels et agricoles montre que la fin du dix-neuvième siècle correspond à une lente remise en question de l'orthodoxie cobdénienne, dont la dénonciation atteindra son paroxysme au début du vingtième siècle sous la houlette de Joseph Chamberlain.
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1.1.2 La National Service League
Association fondée en 1901 lors de la Guerre des Boers, en réaction à l'impréparation militaire et navale de la Grande-Bretagne, qui se manifeste lors des revers initialement subis par le corps expéditionnaire britannique, mais aussi dans les difficultés de recrutement rencontrées par l'armée au cours du conflit. 911 D'après les membres de la NSL, cette faiblesse militaire rend le pays vulnérable à une invasion, d'où la nécessité de constituer une force terrestre capable de repousser une agression.
Diverses formes de service national sont tour à tour envisagées pour parvenir à assurer la défense du pays, d'abord une conscription partielle par tirage au sort, puis un service obligatoire et universel, et, finalement, une préparation miliaire obligatoire de deux mois pour les hommes âgés de 18 à 22 ans, complétée ultérieurement par des périodes d'entraînement annuelles de deux semaines. Cette solution finit par être adoptée officiellement par la NSL en 1905 car elle garantit la constitution d'un large réservoir de recrues et permet d'entretenir régulièrement le patriotisme et la condition physique des appelés. L'intérêt de cette formule est aussi de ne soumettre les conscrits qu'à de courtes périodes de service, ce qui minimise la portée radicale du programme de la NSL, première organisation britannique à remettre en cause le principe du volontariat. Comme la Ligue des Patriotes de Déroulède en France, l'objet central de la NSL est d'oeuvrer en faveur de l'éducation physique et de la préparation militaire dans le cadre scolaire. L'organe du mouvement, qui s'intitule A Nation in Arms, appelle les sympathisants de la NSL à former des clubs de tir, ou à se joindre à l'Armée Territoriale créée suite aux réformes du libéral Haldane en 1908. Après août 1914, la NSL ajourne ses revendications en faveur de la conscription, et ses membres participent activement au recrutement des volontaires de 1914.
En 1909, la NSL dispose de 54 antennes locales en Grande-Bretagne et dans les colonies. La même année, elle compte 35 000 membres. En 1912, la NSL revendique 220 000 adhérents, provenant pour la plupart du Lancashire, de Londres et des comtés limitrophes de la capitale. La NSL est peu présente dans les villes portuaires, où elle est moins populaire que la Navy League.
Politiquement, la NSL est le fait de certains milieux unionistes. Bien qu'elle se veuille apolitique, elle n'est soutenue que par de rares libéraux. Parmi ses membres les plus éminents, on remarque lord Milner, impérialiste social et ancien gouverneur de la colonie du Cap au moment de la Guerre des Boers, lord Roberts, président de la NSL à partir de 1906, héros de Kaboul, de Kandahar et d'Afrique du Sud, et ancien commandant en chef des forces armées, ou encore Leo Maxse, éditeur de l'ultra-nationaliste National Review. En dépit du nombre conséquent de députés unionistes qui soutiennent ses activités (plus de 80 vers 1910-1911), la NSL ne parvient pas à convaincre les dirigeants conservateurs du bien-fondé d'un recours à la conscription. Arthur Balfour est opposé au principe d'obligation, de même qu'Andrew Bonar Law, son successeur à la tête du parti. Ni l'un ni l'autre n'encouragent les activités de la NSL, conscients du handicap électoral que constituerait un appel à la conscription pour le parti. Les relations entre la NSL et le leadership conservateur se détériorent de manière publique au fil des ans. 912 Malgré cela, les parlementaires conservateurs sont de plus en plus gagnés par l'idée, et certains candidats aux élections partielles avant-guerre se prononcent publiquement en faveur de la conscription.
Grâce aux contacts que lord Milner entretient à la NSL avec certains milieux ouvriers et syndicaux, il parvient en 1917 à former, avec la bénédiction des dirigeants conservateurs, le British Workers' National League, une machine de guerre politique contre l'internationalisme pacifiste de l'Independent Labour Party dans les circonscriptions ouvrières.
Sources : Rhodri Williams, Defending the Empire: The Conservative Party and British Defence Policy 1899-1915 (New York: Yale UP, 1991) ; Anne Summers, "Militarism in Britain before the Great War," History Workshop 2.1 (1976): 104-23 ; J. O. Stubbs, "Lord Milner and Patriotic Labour, 1914-18," English Historical Review 87 (1972): 717-54.
1.1.3 L'Imperial Federation League
Ligue fondée en 1884 afin de promouvoir une association plus étroite entre la Grande-Bretagne et les territoires peuplés de colons de race blanche. L'IFL a joué un rôle de premier plan dans l'organisation de la première Conférence Coloniale de 1887, ainsi que dans l'échange de vues entre parlementaires, conservateurs ou libéraux, et le milieu des Chambres de Commerce provinciales favorables à l'extension de relations commerciales avec les colonies.
Dans les années 1890, plus d'une centaine de députés en font partie. L'IFL n'est pas un groupe de pression conservateur au sens strict, puisqu'on trouve dans ses rangs certains des libéraux impérialistes, comme lord Rosebery, qui assure pour un temps la présidence du mouvement. Les propositions de l'IFL en matière d'union impériale restent très générales en raison même de son caractère bipartisan. Toutefois, un consensus existe sur le commerce impérial, que tous s'accordent à estimer essentiel à la santé économique du pays. Comme de nombreuses Chambres de Commerce d'alors, par exemple celles de Liverpool, Sheffield, Birmingham, Londres ou Blackburn, les membres de l'IFL misent à terme sur un accroissement des échanges avec les colonies blanches plus marqué qu'avec les autres partenaires commerciaux de la Grande-Bretagne, qu'ils soient européens ou américains.
L'IFL est très divisée sur la question des moyens concrets par lesquels l'union commerciale entre la Grande-Bretagne et les colonies peut être menée à bien. Ces divisions intestines entre impérialistes libéraux attachés au libre-échange et impérialistes conservateurs favorables à l'adoption de tarifs douaniers préférentiels avec l'Empire causent la scission du mouvement vers 1892. Les impérialistes libre-échangistes fondent en 1895 la British Empire League, que préside le conservateur sir John Lubbock, tandis que l'United Empire Trade League (UETL) rassemble les partisans de la préférence impériale, essentiellement des conservateurs originaires de Sheffield et Birmingham.
La Primrose League partage de nombreux membres avec l'IFL et l'UETL, en particulier sir Howard Vincent, député de Sheffield, membre de l'IFL puis président de l'UETL. Toutefois, la collaboration entre la Primrose League et ces divers groupes impérialistes est très limitée, sans doute en raison du caractère controversé des propositions d'union commerciale préférentielle entre la Grande-Bretagne et les colonies qu'ils mettent en avant. De plus, le rassemblement bipartisan que constitue l'IFL exclut une collaboration étroite avec la Primrose League, car les membres libéraux de l'IFL s'y seraient refusés. L'IFL témoigne en tout cas de la force du sentiment impérialiste auprès des parlementaires de tous bords, et de la difficulté d'établir des propositions concrètes et consensuelles en matière d'union impériale.
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1.1.4 La Liberty and Property Defence League
Organisation fondée en 1882 par lord Wemyss. Les principes de ce groupe de pression sont empruntés à l'anti-étatisme et à l'individualisme de Herbert Spencer. Spencer en personne prête son concours à cette officine conservatrice qui revendique son attachement au laissez-faire et à la propriété, qu'elle soit foncière ou industrielle, contre les doctrines collectivistes de Henry George ou les réformes agraires introduites par le deuxième gouvernement Gladstone, mesures que les membres de ce groupe jugent défavorables aux propriétaires terriens et annonciatrices d'un collectivisme d'État qu'ils s'emploient à combattre.
Au sein de la Liberty and Property Defence League (LPDL), le socialisme, qui est désigné sous l'appellation de collectivisme, est entendu comme toute forme d'intervention de la puissance publique dans le domaine économique et social. C'est à ce titre qu'elle reçoit, par exemple, le soutien de la Van Dweller's Protection Association, qui s'oppose, quant à elle, à toute tentative de régulation par l'autorité publique des activités des travailleurs itinérants et des gitans. La LPDL dénonce entre autres le système public d'éducation, les lois relatives au travail en usine, la nationalisation du télégraphe et le socialisme municipal.
La LPDL n'est pas un mouvement de masse, mais agit plutôt comme un groupe de pression parlementaire. Ses membres s'attachent à suspendre l'application des lois censées réguler certains pans de l'industrie. Entre 1883 et 1900, la LPDL affirme avoir retardé, rejeté ou amendé plus de 800 projets de lois, parmi lesquels ceux de Samuel Plimsoll sur la limitation des cargaisons dans la marine marchande ou les lois censées réguler les heures d'ouverture des pubs ainsi que leur nombre. La LPDL organise aussi la contre-attaque patronale conte le Nouveau Syndicalisme des années 1890, par l'intermédiaire d'une organisation qu'elle met sur pied, la Free Labour Protection Association, qui s'emploie à briser les grèves dans certains secteurs d'activité, en particulier chez les ingénieurs. La LPDL apporte son expertise judiciaire aux employeurs dans leur lutte contre le syndicalisme, et contribue ainsi grandement à la diminution de la puissance des syndicats occasionnée par le jugement de Taff Vale, qui oblige les syndicats à répondre financièrement des dommages que leurs actions pourraient faire subir aux patrons.
Dans ses rangs, on compte de grands propriétaires tels que le duc de Somerset, plus de soixante membres de la Chambre des lords, des directeurs de compagnies ferroviaires, des banquiers, des brasseurs, ainsi que 210 fédérations de groupes commerciaux et 20 corporations londoniennes. Les membres de cette organisation, souvent issus des rangs libéraux et venus au conservatisme dans les années 1880, militent aussi au sein des associations de contribuables d'impôts locaux (ratepayers' associations), qui entendent limiter les dépenses municipales et lutter contre ce qu'ils estiment être l'extravagance financière des collectivités locales victoriennes. Ces associations, fondées souvent dès les années 1850 et 1860, étaient initialement des piliers du libéralisme gladstonien. Par la suite, avec l'affirmation du nouveau libéralisme dans les années 1890, elles basculent de plus en plus vers le conservatisme. Du fait de cette dénonciation du socialisme municipal, la LPDL rentre en conflit avec la puissante Association of Municipal Corporations, organisation bipartisane dirigée par le député conservateur sir Albert Kaye Rollit. Rollit quant à lui plaide en faveur des dépenses municipales en matière sociale, seule politique à même d'enrayer la progression des théories socialistes.
La LPDL partage quelques rares membres avec la Primrose League. W. H. Mallock, secrétaire et pamphlétaire de la LPDL, est, pour un temps, Ruling Councillor. Sir John Lubbock (plus tard lord Avebury) préside aux destinées de la LPDL et fait partie de la Primrose League. Ce sont là des cas isolés, car les deux organisations développent des points de vue très distincts en matière de problèmes sociaux. En effet, le discours paternaliste que déploie la Primrose League entre en conflit avec l'individualisme libertaire et rigoureux des membres de ce groupe, qui se retrouvent peu à peu marginalisés dans la mouvance conservatrice.
Quant à la politique de réforme fiscale et sociale prônée par Chamberlain et ses alliés au sein du conservatisme radical, elle est perçue par les membres de la LPDL comme une forme de socialisme d'État, qui consolide plus qu'elle ne combat une approche étatique des problèmes économiques et sociaux. Affaiblie d'un côté par l'essor de la droite philanthropique et réformatrice et de l'autre par l'influence de la droite radicale, la droite libérale et individualiste incarnée par la LPDL est en situation de faillite idéologique dès 1909, lorsque paraît le dernier numéro de son organe, la Liberty Review.
En 1911, les prises de position de la LPDL sont condamnées sans appel par Claude Lowther, président de l'Anti-Socialist Union : " Nous tenons la LPDL pour un dangereux groupement qui engendre plus de socialisme en une semaine qu'il n'en empêche en une année de par son opposition systématique à toutes les propositions qui visent au bien-être du peuple ". 913 Le divorce idéologique qui s'est installé entre l'individualisme de la LPDL et la majeure partie des conservateurs est ainsi consommé. Avant la Première Guerre mondiale, ces derniers en sont venus à reconnaître que l'adoption par le parti conservateur d'un programme de législation sociale est le plus sûr moyen de contrecarrer le travaillisme et le nouveau libéralisme. Dans ce contexte, la stratégie d'obstruction systématique de la LPDL est caduque et son influence dans les rangs conservateurs décline.
Sources : Harold Perkin, The Rise of Professional Society. England since 1880 (1989 ; London: Routledge, 1993) ; Ewen H. H. Green, The Crisis of Conservatism: The Politics, Economics and Ideology of the British Conservative Party, 1880-1914 (London: Routledge, 1995).
1.1.5 La Navy League
Fondée en 1894, cette organisation milite en faveur de crédits accrus à destination de la Royal Navy. La NL tente de mobiliser un soutien populaire envers la Royal Navy par le biais de conférences et de célébrations publiques, comme Trafalgar Day. Ostensiblement non-partisane, cette association regroupe essentiellement des conservateurs. 914 Présidée par le député unioniste Robert Yerburgh, membre du Grand Conseil de la Primrose League, la NL inclut des officiers de marine à la retraite, ainsi que des experts des questions de défense.
La NL se dote d'un réseau d'antennes locales qui regroupe 15 000 membres en 1900. La présence de la NL est particulièrement affirmée dans les villes portuaires comme Liverpool, Bristol ou Newcastle. En 1912, la NL dispose de 133 groupes locaux, dont 71 sont situés au Royaume-Uni, 29 dans les public schools et 33 dans les colonies. Le Navy League Journal, organe mensuel du mouvement, est diffusé à 20 000 exemplaires en 1911. Avant 1914, les conférenciers de la NL interviennent très souvent au cours des réunions des habitations de la Primrose League, ainsi que dans le cadre de clubs ouvriers, de sociétés mutuelles ou d'instituts de formations des enseignants. En 1895, les autorités responsables de la NL décident de s'inspirer de l'exemple de la Primrose League en créant des sections féminines et en 1898, une "Women's Page" est introduite dans le Navy League Journal.
Entre sa date de création et 1900, époque où les crédits au profit de l'Amirauté augmentent régulièrement, la Navy League soutient la politique navale du gouvernement Salisbury. Depuis 1889, un effort de modernisation des équipements de la Royal Navy a, en effet, été entrepris. Gladstone, farouche adversaire des dépenses navales et militaires, démissionne d'ailleurs en 1894 pour protester contre le fardeau croissant que constitue à ses yeux ce poste budgétaire en pleine expansion.
Initialement interdite par le Comité exécutif de la NL, la coopération avec la Primrose League va s'amorcer aux alentours de la Guerre des Boers et s'accentuer jusqu'à la Grande Guerre. Au même moment, les relations entre la NL et les gouvernements successifs vont se détériorer. La NL s'oppose en particulier aux économies initiées par Churchill à l'Amirauté en 1912 et 1913. Après-guerre, la NL poursuit ses activités, mais dans un contexte nettement défavorable aux partis pris du mouvement. L'émergence de groupes de pression tels que la League of Nations Union ou l'Union for Democratic Control, qui appellent à une réduction des crédits militaires et navals, assure la marginalisation progressive de la NL, qui ne bénéficie plus du même soutien populaire qu'avant-guerre.
Toutefois, la Navy League continue son travail de sensibilisation de l'opinion après 1918. De nouvelles dissensions apparaissent vers 1921, lorsque les membres du mouvement se divisent sur les négociations de la Conférence navale de Washington. Certains adhérents de la NL sont favorables à une parité navale avec les États-Unis, d'autres continuent de militer en faveur du "double standard", principe selon lequel la Grande-Bretagne devrait être dotée d'une force navale supérieure à la combinaison des deuxième et troisième puissances maritimes. Dans les années 1920 et 1930, la NL finit par concentrer son travail sur le travail éducatif qu'elle effectue par l'intermédiaire de la Sea Cadet Association.
Au cours des années 1930, un des rares hommes politiques à en fréquenter les réunions n'est autre que Winston Churchill. Les relations entre ce dernier et l'Amirauté n'ont pourtant pas toujours été des plus cordiales.
Au tout début de sa carrière, Churchill fait partie d'une petit groupe de députés conservateurs, surnommés les Hughligans, en référence à Hugh Cecil, leur leader. Ces jeunes parlementaires rebelles prennent le " quatrième parti " de lord Randolph Churchill comme modèle pour leurs escarmouches contre les gouvernements de lord Salisbury et d'Arthur Balfour. Ensemble, ils s'opposent aux projets de réforme de l'armée et de la marine, qu'ils jugent trop coûteux. Ensuite, Churchill se distingue à l'Amirauté au début des années 1910 en limitant les dépenses navales, dans un contexte de tensions internationales accrues, ce qui lui vaut pour un temps l'animosité de la NL. 915 Enfin, dans les années 1920, en tant que Chancelier de l'Échiquier dans le gouvernement de Baldwin, il est en conflit permanent avec William Bridgeman, son collègue de l'Amirauté, auquel il refuse des crédits supplémentaires.
Dans les années 1930, Churchill n'en devient pas moins l'un des plus ardents avocats du réarmement, ce qui explique qu'il cultive ces liens inattendus avec la NL ou avec un autre groupe de pression du même ordre, l'Air Raid Defence League.
Sources : Rhodri Williams, Defending the Empire: The Conservative Party and British Defence Policy 1899-1915 (New York: Yale UP, 1991) ; Anne Summers, "Militarism in Britain before the Great War," History Workshop 2.1 (1976): 104-23 ; Frans Coetzee, For Party or Country: Nationalism and the Dilemmas of Popular Conservatism in Edwardian England (Oxford: Oxford UP, 1990); Churchill Papers, catalogue en ligne, site consulté le 13 juillet 2003, CHAR 13/10/14-15; CHAR 13/20/130; CHAR 13/20/134-135; CHAR 13/22B/239.
1.1.6 La Tariff Reform League
Groupe de pression protectionniste fondé en 1903 par Joseph Chamberlain peu après son discours de Birmingham du 15 mai 1903. Dans ce discours, Chamberlain fait de la révision de la politique commerciale de la Grande-Bretagne depuis Cobden le préalable nécessaire au renouveau économique du pays, à l'adoption d'une politique sociale volontariste et à une unité impériale accrue. D'après Chamberlain, l'adoption de nouveaux tarifs douaniers sur certains articles d'importation doit permettre de financer des pensions pour les personnes âgées, de stimuler l'activité économique (en empêchant le producteur étranger d'inonder le marché britannique) et de consolider les liens entre les différentes parties de l'Empire, soudées entre elles par une politique de commerce préférentielle.
Comme son nom l'indique, la Tariff Reform League (TRL) ne se revendique pas explicitement comme protectionniste. Elle préfère présenter les divers aménagements fiscaux qu'elle envisage pour remplacer le libre-échange sous la désignation de réforme fiscale, de manière à ne pas heurter de front les préjugés populaires en faveur du libre-échange.
Comme la National Fair Trade League (NFTL) vingt ans auparavant, la Tariff Reform League est un point de ralliement pour de nombreux industriels attirés par la possibilité de protéger leur marché domestique face à la concurrence étrangère. 916
Les propositions de Chamberlain et de ses partisans fluctuent au fil des années. Comme la NFTL, la TRL oscille entre des références à une politique de préférence impériale, à la protection des secteurs industriels malmenés sur les marchés internationaux et domestiques, à des droits de douanes accrus sur les denrées alimentaires en provenance de l'étranger.
Pour fonder empiriquement son constat sur l'état de l'économie britannique, Chamberlain s'entoure d'experts. Il met sur pied la Tariff Reform Commission, qui regroupe des professionnels issus de divers secteurs d'activité, ainsi que des économistes, tels que Hewins, alors directeur de la London School of Economics. La Tariff Reform Commission va procéder à un tour d'horizon de la situation économique de la Grande-Bretagne et, peu à peu, formuler des recommandations à caractère protectionniste pour remédier au déclin de l'économie britannique.
Dès juillet 1903, les libéraux créent la Free Trade Union (FTU), pour contrecarrer la propagande protectionniste massivement diffusée par la TRL. Sous la direction d'Herbert Gladstone, fils de l'ancien Premier ministre, la FTU rassemble l'ensemble des sensibilités qui composent le parti libéral d'alors, réconciliant autour du libre-échange, valeur centrale et historique du libéralisme, radicaux et libéraux impérialistes divisés sur la question de la Guerre des Boers. Entre la FTU et la TRL s'engage une bataille qui va mobiliser des millions de livres sterling et occasionner un flot incessant de tracts, de brochures et d'affiches. Les protectionnistes tentent de se gagner les faveurs de l'électorat ouvrier en fondant la Trade Union Tariff Reform Association, mais, dans l'ensemble, l'électorat populaire, dans les villes comme dans les campagnes, reste fidèle au libre-échange, comme en attestent les prises de position du parti travailliste et du Trade Union Congress en faveur du libre-échange. Les moyens financiers de la TRL sont colossaux et font l'objet de récriminations récurrentes de la part des députés libéraux, qui voient dans le budget conséquent de la TRL la preuve qu'elle reçoit le soutien de ceux qui au sein du grand patronat rêvent de bénéficier de situations de monopole. 917
La TRL édite un journal, Monthly Notes on Tariff Reform, qui est publié à 120 500 exemplaires, ainsi qu'un Speaker's Handbook destiné aux nombreux agents itinérants qu'elle rétribue. Ces derniers profitent souvent de leurs activités de représentants de commerce pour diffuser le message protectionniste du mouvement. En 1910, la TRL compte plus de six cents antennes locales, dont il est difficile d'évaluer le nombre exact d'adhérents. Chacune de ces succursales de la TRL regroupe quelques centaines de membres environ et, à titre d'exemple, l'antenne de Glasgow compte plus d'un millier d'adhérents en 1907 et celle de Bristol environ 4 000 la même année.
Présente sur l'ensemble du territoire, la TRL est particulièrement active à Londres, dans le sud du Pays de Galles, dans le Lancashire, le Cheshire et l'ouest de l'Écosse. 918 La TRL est implantée aussi dans les zones conservatrices du sud de l'Angleterre, mais l'écho qu'elle y rencontre est sans commune mesure avec le soutien dont elle bénéficie dans les régions précédemment mentionnées.
Au sein du parti conservateur, la question de la réforme fiscale va provoquer de vifs débats. Les propositions de Chamberlain, qui, en tant que libéral unioniste, n'est pas membre du parti conservateur, suscitent la méfiance et l'hostilité de nombreuses grandes figures telles que Winston Churchill ou Hugh Cecil, fils de lord Salisbury. Quant à Arthur Balfour, alors à la tête du parti, il est peu enthousiasmé par l'adoption éventuelle d'un programme protectionniste, dont il connaît l'impopularité auprès d'une large partie de l'électorat.
Les membres de la TRL vont peu à peu marginaliser les tenants conservateurs du libre-échange, regroupés au sein de l'Unionist Free Food League. Le parti est divisé, et l'animosité entre les deux factions est vive. Les conservateurs libre-échangistes sont inquiets du dogmatisme des protectionnistes. Les événements semblent leur donner raison. Certains parmi les jeunes conservateurs acquis aux idées de Chamberlain forment la Confédération, regroupement voué à s'opposer aux conservateurs libre-échangistes jusque dans leur fief. Les élites traditionnelles du parti, " les vieux conservateurs, tranquilles et pacifiques " 919 comme les appelle leur chef de file lord Hugh Cecil, sont de plus en plus impuissantes face au conservatisme radical du courant protectionniste. Soutenus par une large partie de la presse unioniste, les Tories radicaux prennent donc peu à peu le contrôle de l'appareil conservateur.
Après la déroute électorale de 1906, l'audience que rencontre à présent le programme protectionniste de la TRL au sein du groupe parlementaire conservateur et auprès des militants force Balfour à se déclarer en faveur de la réforme fiscale. Aux élections de 1910, en janvier et en décembre, le parti conservateur se présente donc devant l'électorat avec un programme dicté par les partisans de Chamberlain. Les échecs répétés qu'essuient les conservateurs, qui, en décembre 1910, en sont à leur troisième défaite électorale d'affilée, incitent Balfour, puis son successeur Andrew Bonar Law, à se distancier progressivement du protectionnisme.
L'impact du conservatisme radical que fédère la TRL sur les fortunes de la Primrose League est indéniable. Entre 1903 et 1908, les instances de la League sont dans la même position inconfortable que Balfour, envers qui le Grand Conseil fait preuve d'une loyauté indéfectible. La tiédeur des instances de la League vis-à-vis du protectionnisme lui vaut l'hostilité ouverte de la TRL, qui, faute de pouvoir infiltrer ce bastion du conservatisme quiétiste et traditionnel, va s'attacher à en gêner le travail. Très souvent, les membres de la TRL organisent leurs meetings les mêmes jours et aux mêmes heures que les habitations de la Primrose League. Pour affaiblir la League et renforcer l'audience du conservatisme radical, la TRL crée des Women's Unionist Tariff Reform Associations partout dans le pays. La manoeuvre est particulièrement préjudiciable aux intérêts de la Primrose League, qui recrute elle aussi majoritairement des femmes. Les dissensions entre les deux organisations sont telles qu'un modus vivendi est négocié en 1911.
La TRL disparaît en 1917, alors que les gouvernements responsables de la conduite de la guerre ont fini par adopter quelques mesures, telles que le tarif douanier introduit par McKenna, qui donnent en partie raison aux partisans de Joseph Chamberlain. Le dernier président de la TRL, Henry Page-Croft, crée la même année l'éphémère National Party, qui réclame l'application systématique de mesures protectionnistes. Au même moment, lord Milner oeuvre dans le même sens en créant la British Workers' League, parti ouvrier et protectionniste composé de transfuges du parti travailliste soucieux de se démarquer du pacifisme de l'Independent Labour Party. Cette organisation rencontre elle aussi un échec cuisant aux élections de 1918.
Le fait que des personnes comme Page-Croft ou Milner soient contraintes de perpétuer la cause protectionniste en dehors du Parti conservateur atteste de la méfiance qui s'est insinuée chez les dirigeants à l'égard d'un protectionnisme pur et dur. Lorsqu'intervient la chute du gouvernement de coalition en 1922, plusieurs tentatives sont menées pour ressusciter la TRL. Austen Chamberlain, fils de Joseph et chef du parti entre 1921 et 1922, est sollicité par des anciens du mouvement protectionniste, mais il décline l'offre, arguant du fait que le nouveau chef du parti, Stanley Baldwin, refuse de fonder sa propre campagne de réforme fiscale sur les propositions de la défunte TRL. Baldwin exclut, en effet, tout recours à des taxes sur les denrées alimentaires et préfère présenter son programme comme une entreprise de sauvegarde (safeguarding) de l'industrie britannique.
Sources : Antony Howe, Free Trade and Liberal England, 1846-1946 (Oxford: Clarendon, 1997) ; Alan J. Marrison, "Businessmen, Industries, and Tariff Reform in Great Britain, 1903-1930," Business History 25 (1983): 148-78 ; J. O. Stubbs, "Lord Milner and patriotic labour, 1914-1918," English Historical Review 87 (1972): 717-54 ; Frans Coetzee, "Pressure Groups, Tory Businessmen and the Aura of Political Corruption before the First World War," Historical Journal 29.4 (1986): 833-52 ; Ewen H. H. Green, The Crisis of Conservatism: The Politics, Economics and Ideology of the British Conservative Party, 1880-1914 (London: Routledge, 1995) ; Andrew S. Thompson, "Tariff Reform: An Imperial Strategy, 1903-1913," Historical Journal 40.4 (1997): 1033-54 ; E. H. H. Green, "Radical Conservatism: The Electoral Genesis of Tariff Reform," Historical Journal 28.3 (1985): 667-92 ; Larry L. Witherell, "Political Cannibalism Among Edwardian Conservatives: Henry Page Croft, the Confederacy and the Campaign for East Hertfordshire, 1906-10," Twentieth Century British History 8.1 (1997): 1-26 ; Kenneth Brown, "The Trade Union Tariff Reform Association, 1904-1913," Journal of British Studies 9 (1970): 141-53 ; Robert C Self (ed.), The Austen Chamberlain Diary Letter: The Correspondence of Sir Austen Chamberlain with His Sisters Hilda and Ida, 1916-37 (Cambridge: Cambridge UP/Camden 5th Series, vol. 5, 1995).
1.1.7 L'Unionist Social Reform Committee
Groupe de réflexion mis sur pied en 1911 par les nouveaux dirigeants du parti, Andrew Bonar Law et Arthur Steel-Maitland. Au cours des trois années qui suivent, l'USRC va formuler une réponse conservatrice aux questions sociales et tenter de proposer une théorie de l'action étatique. L'USRC prend, par exemple, position en faveur de l'institution d'un salaire minimum pour les employés agricoles. De même, l'USRC recommande l'instauration de modes d'arbitrage gouvernementaux en cas de conflits sociaux. Ses membres sont majoritairement des conservateurs radicaux et protectionnistes issus de la Tariff Reform League, qui restent fidèles à la stratégie de Joseph Chamberlain consistant à associer réforme fiscale à caractère protectionniste et programme de réforme sociale. Un de ses membres les plus éminents, l'économiste et député conservateur W. A. S. Hewins, cumule des fonctions d'encadrement dans l'USRC et dans la TRL. Le jeune Stanley Baldwin en est l'un des piliers, avec d'autres protectionnistes de la première heure comme William Bridgeman, Leo Amery ou Henry Page-Croft. En un sens, l'USRC incarne alors la relève conservatrice. Ses membres sont souvent des impérialistes sociaux convaincus, formés à All Souls, proches de lord Milner et du fédéralisme impérial du Round Table Movement, dont les propositions constructives et volontaristes en matière de fédération impériale se distinguent de l'impérialisme sentimental que continue à véhiculer la Primrose League.
Sur les 67 membres recensés en 1914, seuls six sont aussi actifs au sein de la Primrose League. Cette faible représentation des dirigeants de la Primrose League atteste de l'attachement des membres de cette institution à un conservatisme beaucoup plus circonspect en matière de réforme sociale et de la méfiance de la League vis-à-vis du conservatisme radical et protectionniste. Walter Long, qui préside alors la Primrose League, et lord Curzon, qui en est le Grand Maître, ne prennent pas part aux travaux de l'USRC et représentent le conservatisme modéré, peu porté au protectionnisme et à l'interventionnisme d'État que revendique avant guerre la section majoritaire du parti.
Les propositions de l'USRC ne font donc pas consensus au sein du parti avant-guerre, mais l'influence de cette officine conservatrice se manifeste après 1922 lorsque le premier Cabinet Baldwin regroupe une majorité d'anciens de l'USRC. Cette évolution signale l'avènement d'un conservatisme réformateur et protectionniste, distinct du quiétisme de Salisbury et de Balfour sur les questions sociales et fiscales.
Sources : Ewen H. H. Green, The Crisis of Conservatism: The Politics, Economics and Ideology of the British Conservative party, 1880-1914 (London: Routledge, 1995) ; Jane Ridley, "The Unionist Social Reform Committee, 1911-1914: Wets Before the Deluge," Historical Journal 30 (1987): 390-413.
1.1.8 L'Anti-Socialist Union
Groupe fondé en 1907 par des délégués de la Primrose League et de la London Municipal Society pour contrecarrer l'influence du socialisme. La victoire électorale des libéraux en 1906, accompagnée d'une progression significative du vote travailliste, alerte l'opinion conservatrice sur les dangers du socialisme. En juillet 1907, suite à la victoire du candidat socialiste indépendant Pete Curran aux élections partielles de Jarrow, la National Union, fédération des associations conservatrices, nomme un comité chargé d'étudier la possibilité d'organiser une campagne anti-socialiste. Deux semaines plus tard, la London Municipal Society, qui regroupe les contribuables londoniens opposés à la politique du parti progressiste à Londres, annonce pour octobre 1907 la tenue d'une conférence destinée à coordonner les efforts des forces opposées au socialisme. L'intervention de la London Municipal Society dans cette entreprise est due au récent succès de cette organisation, auxiliaire du parti conservateur à Londres, lors des élections au London County Council d'octobre 1907. La création de l'Anti-Socialist Union (ASU) intervient peu de temps après, en 1908. W. H. Mallock, un ancien de la Liberty and Property Defence League, assure la direction de ce mouvement, qui, en dépit du soutien qu'il reçoit de la part de la direction du parti conservateur, ne parvient jamais à développer le réseau d'antennes locales dont disposent alors la Tariff Reform League ou la Primrose League.
Le but que se fixent les membres de l'ASU consiste à soutenir la candidature d'ouvriers se reconnaissant dans l'anti-socialisme du mouvement et à s'opposer aux candidats soupçonnés de sympathies socialistes. L'ASU entend apporter la contradiction aux arguments socialistes par de vastes campagnes de propagande. Dans la littérature produite par l'ASU, le socialisme est présenté comme contraire aux traditions historiques du pays. Le combat contre le socialisme ne se résume pas d'après les promoteurs de l'ASU à une défense réactionnaire des intérêts des nantis. Les membres de l'ASU se déclarent, en effet, favorables à une politique sociale volontariste, et c'est pourquoi on retrouve en son sein des personnes qui soutiennent le travail de l'Unionist Social Reform Committee, qui regroupe les partisans d'un unionisme social. Comme l'explique un document de l'ASU :
Notre politique est une politique populaire. Nous sommes résolus à défendre la cause du peuple contre le socialisme parce qu'à nos yeux, cette cause est celle des libertés publiques et de la propriété privée. L'État a son propre domaine et, dans ce domaine, il peut accomplir de grandes choses pour le bien du peuple, mais l'État ne saurait s'engager dans le monde industriel sans dommage, dans la réglementation tous azimuts sans tyrannie, dans l'expropriation sans vol caractérisé et, en bref, dans le Socialisme sans désastre. C'est pourquoi nous soutiendrons la cause des réformes sociales, le système dans son ensemble de la production privée, de l'industrie privée et de la propriété privée qui a fait la grandeur de l'Empire. 920
Parmi ses membres les plus éminents, on compte, par exemple, Stanley Baldwin, mais, à part lui, peu d'industriels apportent leur écot à l'ASU, qui déplore que les membres des classes aisées ne prennent pas une part plus active à son travail. Dès 1912, l'ASU doit suspendre la publication de son journal, Liberty, faute de moyens suffisants.
La Primrose League soutient dès ses débuts cette organisation, dont elle contribue à diffuser les brochures. Au cours des années 1920, elle organise conjointement avec l'ASU des meetings à Hyde Park.
Toutefois, l'ASU ne se veut pas un mouvement conservateur au sens strict. Avant-guerre, elle cherche à recruter chez les libéraux qui eux aussi s'opposeraient au socialisme . Winston Churchill et le duc de Devonshire, l'un comme l'autre en rupture de ban avec les conservateurs du fait de l'adoption par ces derniers d'un programme protectionniste, sont les recrues les plus notoires de l'ASU avant 1914. Après-guerre, à mesure que Churchill prend ses distances avec le Parti libéral, l'ASU va lui permettre de manifester publiquement son anti-socialisme et contribuer à son rapprochement avec le parti conservateur.
Dans les années 1930, l'ASU devient l'Anti-Socialist and Anti-Communist Union. Ses membres organisent, en 1937, une exposition consacrée au bolchevisme, à laquelle prend part Churchill. L'ASU est alors un groupuscule conservateur dont les positions extrêmes lui aliènent le soutien d'un gouvernement national et d'un parti conservateur plus soucieux de ménager leurs rares alliés travaillistes. En 1949, sous le gouvernement Attlee, l'ASU est dissoute, à un moment où il est évident que les efforts de ce mouvement sont menés en pure perte.
Sources : Kenneth D. Brown, "The Anti-Socialist Union, 1908-49," in K. D. Brown (ed.), Essays in Anti-Labour History (London: Routledge, 1974) 250-75 ; Frans Coetzee, "Pressure Groups, Tory Businessmen and the Aura of Political Corruption before the First World war," Historical Journal 29.4 (1986): 833-52 ; Frans Coetzee, For Party or Country: Nationalism and the Dilemmas of Popular Conservatism in Edwardian England (Oxford: Oxford UP, 1990); Churchill Papers, catalogue en ligne, site consulté le 13 juillet 2003, CHAR 7/23A-B.
1.2.1 La Girls Friendly Society
Fondée en 1874 par un groupe de femmes issues de grandes familles anglicanes, la Girls Friendly Society n'a pas de caractère politique, même si ses dirigeantes sont pour la majeure partie d'entre elles liées aux élites conservatrices. De nombreuses responsables de la GFS se retrouvent dans les instances de la Primrose League, à qui elles apportent les réseaux de connaissance bâtis depuis 1874 dans le cadre de la GFS. Parmi les figures qui appartiennent aux deux organisations, on peut citer lady Knightley, lady Londonderry, ou lady Jersey.
Dirigée par des femmes et conçue pour s'adresser à un public féminin et célibataire, la GFS est la première organisation féminine de masse en Grande-Bretagne. Son objet est de promouvoir auprès des jeunes victoriennes le loyalisme monarchique, la pureté morale et sexuelle, l'Empire, la tempérance, la religion et les devoirs domestiques. La GFS sert aussi d'agence de recrutement pour les domestiques désireuses de travailler dans des familles de bonne réputation et de réseau d'accompagnatrices qui s'étend partout dans le pays et même sur le Continent. Elle prend également en charge le sort des jeunes femmes et des enfants résidant dans les workhouses du pays, et aide dans leurs démarches les candidats à l'émigration vers les colonies. En 1885, la GFS compte 821 antennes locales en Angleterre et au Pays de Galles. Comme la Primrose League, la GFS est plus présente dans le sud du pays, mais elle est implantée aussi dans le Lancashire industriel. Sa zone d'influence de prédilection s'avère quand même être les parties rurales du pays. En 1913, le nombre de ses adhérentes culmine à 237 000.
Lorsque les membres se marient, elles peuvent rejoindre une organisation parente de la GFS, la Mother's Union, fondée en 1885 par des vétérans de la GFS désireux de relayer leur message auprès de catégories de femmes plus âgées qu'au sein de la GFS. En 1889, les Mothers' Unions couvrent l'ensemble du territoire et comptent 157 668 adhérentes. Leur rôle est d'épauler les antennes locales de la GFS et d'aider les femmes dans leur expérience de la maternité.
La structure hiérarchique de la GFS reflète celle de la Primrose League. Au sein de la GFS, on distingue, en effet, les " associées " de bonne famille, les " membres " qui correspondent aux jeunes travailleuses (souvent employées dans la domesticité) et les " candidates ", titre provisoire qui désigne celles qui aspirent à rejoindre le mouvement. Les principes qui régissent les relations de ces diverses adhérentes entre elles reposent sur la volonté explicite des dirigeantes de favoriser la collaboration et les contacts directs entre personnes issues des milieux les plus privilégiés ou d'origine plus modeste. Où l'on retrouve la vraie union de toutes les classes qu'entend incarner la Primrose League.
La rigidité morale de la GFS en matière de chasteté de ses membres provoque une scission en 1880. Les membres de la GFS qui souhaitent abolir la règle de chasteté que s'est donnée la GFS créent la Young Women's Help Society, groupe dissident qui ne rencontrera jamais l'audience de la GFS. Le contenu moral de la GFS atteste de la volonté des élites anglicanes et conservatrices de ne pas laisser les questions de réforme des moeurs entre les mains des groupes de pression non-conformistes. Cet aspect du discours de la GFS va être répercuté dans le cadre de la Primrose League, qui milite elle aussi en faveur de la tempérance, de l'épargne, de la prévoyance et de l'entraide dans les milieux populaires.
La survivance de la GFS et des Mothers' Unions au-delà des années 1920, en particulier dans les zones rurales, offre à la Primrose League un réservoir d'adhérentes où elle puise de nouvelles recrues. Les jeunes filles de la GFS ou les mères qui appartiennent aux Mothers' Unions intègrent souvent la Primrose League, qui partage le même point de vue sur la monarchie, l'Empire et la religion que la GFS. De plus, comme les antennes locales de la GFS organisent rarement des festivités ouvertes aux deux sexes, règle de chasteté oblige, la Primrose League a pu paraître aux jeunes membres de la GFS comme une échappatoire séduisante, qui leur promettait des activités sociales mixtes (bals, garden parties) moins austères qu'au sein de la GFS.
Source : Brian Harrison, "For Church, Queen and Family: The Girls' Friendly Society 1874-1920," Past and Present 61 (1973): 107-38.
1.2.2 La Victoria League
Cette organisation est créée peu après la mort de la reine Victoria en 1901, en pleine Guerre des Boers, par un groupe de grandes dames, suffragistes ou anti-suffragistes, politiquement conservatrices ou libérales, mais réunies par le même élan impérialiste. De nombreuses grandes figures de la Victoria League font aussi partie de la Primrose League : lady Churchill, lady Jersey, qui préside la Victoria League de 1901 à 1937, et reste membre du Grand Conseil jusque 1935, Meresia Nevill, fille de Dorothy Nevill, l'une des bienfaitrices initiales de la Primrose League, lady Londonderry, lady Talbot, Alice Balfour et Gwendolen Cecil. La Victoria League rassemble aussi de célèbres hôtesses politiques non-conservatrices, comme Margot Asquith, épouse du futur Premier ministre, ou comme l'atypique comtesse de Warwick, amie de Keir Hardie, biographe du radical Joseph Arch, et candidate travailliste dans les années 1920. La Victoria League ne recrute pas uniquement dans le Gotha mondain. On y trouve de célèbres militantes comme Millicent Fawcett, suffragiste, May Tennant, première femme inspectrice d'usine, active dans le domaine du droit des femmes au travail, ou Violet Markham. La reine Mary, épouse de George V, l'archevêque de Canterbury Randall Davidson, les directeurs d'Eton, de Harrow et de Westminster, lord Tennyson, Rudyard Kipling et lord Milner font partie des figures tutélaires du mouvement. Lord Milner, impérialiste social, est un personnage-clé, car ce dernier est proche de trois des jeunes femmes qui dynamisent la Victoria League, Violet Markham, libérale devenue impérialiste lors d'un séjour en Afrique du Sud, sujet auquel elle consacre de nombreux ouvrages, Violet Cecil, belle-fille de lord Salisbury et soeur de Leo Maxse, éditeur de la très conservatrice National Review, et Edith Lyttleton, épouse du futur Secrétaire libéral aux Colonies. Ces jeunes femmes ont toutes trois rencontré Milner au cours de la guerre en Afrique du Sud et lui apportent leur soutien dans sa politique d'anglicisation de l'Afrique du Sud après la Guerre des Boers. La South African Colonisation Society, organisation créée par les alliées de Milner, aide près de 5 000 Britanniques à s'installer en Afrique du Sud entre 1903 et 1914.
L'objet de la Victoria League est de promouvoir le sentiment impérial en Grande-Bretagne et d'alimenter le loyalisme colonial dans l'Empire. La Victoria League est très présente dans les régions les plus riches, à Londres, dans le sud du pays et dans les agglomérations qui bordent la Severn. Quelques antennes existent au Pays de Galles et en Écosse. La Victoria League compte de nombreuses antennes dans l'Empire lui-même, qui regroupent des centaines d'adhérentes au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et même en Jamaïque.
À la différence de la Primrose League, cette organisation n'est composée que de femmes, qui s'assignent des tâches centrées autour du lien entre sphère domestique et impériale. Ainsi, les membres de la Victoria League accueillent chez elles les visiteurs venus de l'Empire. En quelque sorte, la Victoria League est l'extension aux personnes issues des colonies du système d'hospitalité et d'accompagnement proposé par la Girls' Friendly Society. De nombreuses grandes dames de la Victoria League ont, d'ailleurs, fait leurs premières armes au sein de la GFS. Ses activités couvrent aussi un travail de sensibilisation de l'opinion publique, en particulier des enfants, à la thématique impériale. Parmi les conférenciers itinérants de la Victoria League, on trouve John Buchan, romancier à succès et impérialiste conservateur, ou Leo Amery, protectionniste et proche de Joseph Chamberlain. En collaboration avec le Visual Instruction Committee du Royal Colonial Institute, les membres de la Victoria League organisent partout dans le pays des représentations de lanterne magique avec pour sujet l'Empire.
Au nom de l'Empire et de ses besoins, la Victoria League défend aussi les réformes sociales destinées à augmenter le bien-être des enfants et des mères. La présence de nombreuses grandes dames philanthropes et spécialistes de l'action sociale garantit le caractère central des questions d'action sociale en faveur des défavorisés. Les impérialistes libérales du mouvement fondent, en 1905, le comité industriel de la Victoria League, qui a pour tâche de collecter les informations relatives aux législations sociales des colonies blanches, et de militer en faveur d'une amélioration de la qualité de vie des populations ouvrières en Grande-Bretagne.
Dans l'ensemble, l'impérialisme de la Victoria League se distingue de celui véhiculé par la Primrose League, qui n'associe pas comme le font les membres de la Victoria League les thématiques sociales et impériales. Au sein de la Victoria League, cette inflexion plus pratique et plus sociale donnée à l'impérialisme est liée à la présence de grandes dames libérales ou de jeunes activistes sociales au sein des instances du mouvement. En un sens, la Victoria League est proche de l'impérialisme constructif proposé par Milner et du radicalisme conservateur de Chamberlain (dont l'épouse appartient aux instances dirigeantes de l'organisation), même si, en raison de son apolitisme, la Victoria League prend soin de se dissocier des agitatrices protectionnistes de la Women's Tariff Reform Association.
Le succès de la Victoria League auprès des jeunes générations d'héritières politiques qui s'y investissent (les Cecil, Balfour, Lyttleton, Chamberlain, Asquith) prive en partie la Primrose League d'une relève qui lui aurait été bien utile. Le caractère exclusivement féminin du mouvement constitue une promesse d'autonomie qui doit paraître plus attirante que la Primrose League, à ce stade dominée par ses éléments masculins.
Sources : Eliza Riedi, "Women, Gender, and the Promotion of Empire : The Victoria League, 1901-1914," Historical Journal 45 (2002): 569-99 ; Julia Bush, Edwardian Ladies and Imperial Power (London: Leicester UP, 2000) ; Julia Bush, "Edwardian Ladies and the 'Race' Dimensions of British Imperialism," Women's Studies International Forum 21 (1998): 277-89.
Dans cette deuxième partie des annexes, on a choisi plusieurs personnalités dont le parcours individuel a paru illustrer le profil des membres du Grand Conseil à chacune des périodes considérées. En général, n'ont été évoqués que les éléments biographiques pertinents par rapport aux principes impérialistes, religieux et constitutionnalistes de la Primrose League. Les personnes qui ont été retenues l'ont été en fonction de critères d'exemplarité, c'est pourquoi, pour certaines d'entre elles, on fera référence à leur profil social, tout en expliquant ce en quoi ils sont représentatifs d'autres membres du mouvement à l'époque. À part les fondateurs du mouvement, ces divers cas isolés sont donc mis en avant non pas forcément en raison de leur importance intrinsèque pour le mouvement, mais surtout en vertu de la représentativité de leur parcours individuel.
2.1.1 Lord Randolph Churchill (1849-1895)
Politicien. Fondateur et premier Chancelier de la Primrose League en 1883, lord Randolph Churchill est aidé dans cette entreprise par ses deux acolytes du " quatrième parti ", Harold Gorst et sir Henry Drummond Wolff.
Fils cadet du duc de Marlborough, Churchill est élu au Parlement en 1874. Ses six premières années aux Communes sont discrètes : il séjourne souvent à Dublin afin de prêter main forte à son père, alors lord-lieutenant en Irlande. Ses périodes répétées d'exil en Irlande sont aussi justifiées par l'ostracisme social qu'il subit à partir de 1876 suite à un différend personnel avec le Prince de Galles lors d'une procédure de divorce
Sa carrière politique prend une tournure plus active à partir de 1880. Il se fait remarquer par son opposition à l'investiture du député radical Charles Bradlaugh, athée et républicain notoire. Il attaque avec virulence le gouvernement Gladstone, de même que ses propres dirigeants au sein du parti conservateur, dont il juge l'attitude trop timorée. Entre 1881 et 1883, il tente de s'imposer dans le parti en se faisant le champion d'une démocratisation des instances conservatrices. Il se fait élire président de la National Union en 1882 et attire des foules considérables à chacun de ses discours. Avec Chamberlain, Gladstone et Salisbury, il est l'un des seuls politiciens de l'époque dont les discours soient reproduits in extenso par la presse.
Avec son épouse américaine Jennie, Churchill est initialement très impliqué dans la Primrose League. Les premiers membres de la League sont d'ailleurs en large partie soit des alliés politiques de Churchill comme lord Harris, soit des membres de sa famille. Sa mère fait partie du Grand Conseil des Dames, et son frère, le huitième duc de Marlborough, est Chancelier en 1898 et 1899.
Après sa démission en 1886 du gouvernement Salisbury, Churchill perd de sa popularité auprès des milieux conservateurs provinciaux, et le Grand Conseil de la Primrose League évite de l'inviter aux réunions du mouvement afin de ne pas lui offrir la possibilité d'attaquer le gouvernement conservateur qu'il vient de quitter. Le motif de la démission de Churchill est de plus impopulaire auprès des conservateurs, puisque Churchill quitte son poste de Chancelier de l'Échiquier pour protester contre l'augmentation des crédits attribués à la Royal Navy. Figure de proue de la Primrose League au cours des premières années du mouvement, Churchill est jusqu'à sa mort isolé politiquement et dépossédé par l'establishment conservateur de toute influence sur le mouvement qu'il a mis sur pied.
Sources : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995) ; Robert Fitzroy Foster, Lord Randolph Churchill: A Political Life (Oxford: Oxford UP, 1988).
2.1.2 Sir Algernon Borthwick, Baron Glenesk (1830-1908)
Patron de presse et homme politique. Un des fondateurs de la League, qui prête, à lord Randolph Churchill et à ses associés du " quatrième parti ", le concours de son journal, le Morning Post. Borthwick est fidèle à la Primrose League jusqu'à sa mort. Il est chancelier en 1891, 1894 et 1897, et fait partie, ainsi que son épouse, du Grand Conseil jusque 1908.
Dans les années 1850 et 1860, alors qu'il est déjà éditeur du Morning Post, dont il a hérité de son père à 22 ans, Borthwick soutient les gouvernements successifs du libéral lord Palmerston. En 1864, il lance un périodique intitulé The Owl, le premier journal à couvrir exclusivement les faits et gestes des membres de la haute société. Anobli en 1880 par le gouvernement Disraeli, Borthwick devient député conservateur de Kensington South en 1885. Ami intime de la reine Victoria, Borthwick est aussi, en tant que protectionniste convaincu, l'un des piliers de la National Fair Trade League. C'est un philanthrope notoire, qui a contribué à la création du Chelsea Hospital for Women et du Morning Post Embankment Home, une oeuvre de charité destinée à porter secours aux personnes sans emploi mais désireuses de travailler. Membre du Garrick Club, Borthwick est très lié au monde du théâtre, ce qui explique peut-être la présence de nombreux acteurs de premier plan au sein de la Primrose League au tournant du siècle. C'est sans doute grâce aux relations de Borthwick dans ce milieu qu'est créée, au début du vingtième siècle, la Primrose League Dramatic Society à l'aide de noms prestigieux de la scène édouardienne, tels que George Alexander, acteur et directeur du Saint James's Theatre, et lui aussi membre du Garrick Club, Lewis Waller, directeur du Shaftesbury Theatre et de l'Imperial Theatre, Arthur Bourchier, acteur, Violet Vanbrugh, actrice, ou encore Beerbohm Tree, directeur du Haymarket Theatre.
Source : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995).
2.1.3 Sir Henry Drummond Charles Wolff (1830-1908)
Diplomate et politicien. Fondateur de la Primrose League avec Churchill, Borthwick et Gorst.
Drummond Wolff commence sa carrière au Foreign Office dès 1846. Dans les années 1850 et 1860, il occupe diverses fonctions consulaires dans les Îles ioniennes et en Turquie. Correspondant de guerre du Morning Post lors de la Guerre de 1870 en France, il participe avec Borthwick à la publication du journal mondain The Owl. Élu député de Christchurch en 1874, c'est un des experts conservateurs les plus influents dans le domaine des affaires étrangères. Il est réélu en 1880 comme député de Portsmouth, mais sa carrière politique prend fin lorsqu'il est battu en 1885. Entre ces deux dates, Drummond Wolff s'allie à lord Randolph Churchill dans le cadre du " quatrième parti ". Polyglotte et spécialiste de l'Europe ottomane et de l'Orient, Wolff est en poste en Turquie, en Égypte et en Perse. Il termine sa carrière comme ambassadeur à Madrid.
Étant donné les multiples pérégrinations du personnage, la contribution directe de Wolff à la Primrose League est modeste. C'est lui qui en écrit les premiers statuts, mais sa carrière diplomatique ne lui permet pas de s'engager plus assidûment dans le travail de la League. C'est à dessein d'ailleurs que lord Salisbury prend soin d'éloigner Drummond Wolff du pays, car il se méfie de ce dernier et de son attachement à la démocratie tory prêchée par Churchill. Son fils Henry Drummond Wolff, député dans les années 1930, perpétue la tradition familiale en étant coopté membre du Grand Conseil de la Primrose League en 1934.
Source : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995).
2.1.4 Sir John Eldon Gorst (1835-1916)
Juriste et politicien. Membre fondateur de la Primrose League en 1883.
Entre 1859 et 1865, Gorst émigre en Nouvelle-Zélande, où il est actif politiquement et travaille pour les autorités britanniques. Il s'intéresse aux tribus maories, qu'il défend lors des conflits qui les opposent aux colons. Il édite un journal destiné à contrecarrer l'hostilité des Maoris aux colonisateurs, mais ses efforts échouent et une révolte éclate en 1863.
En 1865, de retour en Angleterre, Gorst est appelé au barreau du Inner Temple. Il est élu député du bourg de Cambridge en 1866 et se fait remarquer de Disraeli, qui lui confie en 1868 la réorganisation du parti. Il consacre les cinq années suivantes à élargir l'influence du parti dans les milieux provinciaux et populaires. Ses efforts sont récompensés par la victoire des conservateurs aux élections de 1874. Il redevient député en 1875 et se concentre dès lors sur sa carrière de juriste. Ses relations avec Disraeli deviennent de plus en plus tendues, car Gorst estime que ses compétences et son engagement pour le parti sont insuffisamment récompensés. De plus, il dénonce périodiquement entre 1874 et 1880 la dégradation de l'appareil conservateur qu'il a contribué à façonner. La victoire électorale de 1874 a laissé place, selon lui, à une apathie généralisée et à un désintérêt marqué de la part des élites conservatrices à l'égard de leurs partisans provinciaux. La défaite de 1880 confirme ces mises en garde. Au début des années 1880, il s'allie à Churchill, en qui il voit un dirigeant conservateur favorable à une démocratisation du parti et aux réformes sociales. Sa connaissance des arcanes du parti est précieuse pour Churchill, qui met à profit l'expertise de son partenaire pour étendre son influence auprès des milieux conservateurs provinciaux. Il contribue à créer la League, dont il est l'un des légataires, mais le caractère oligarchique du mouvement ne lui convient pas et il prend rapidement ses distances. Entre 1885 et 1902, Gorst fait partie des gouvernements conservateurs successifs, à des postes ministériels subalternes.
En 1906, il démissionne de son poste de légataire de la League en raison des positions de plus en plus protectionnistes prises par le Grand Conseil. Aux élections de 1910, il fait campagne comme libéral à Preston, mais se retrouve battu. À la fin de sa carrière, Gorst se rapproche de plus en plus du travaillisme et écrit des brochures sur la santé et l'éducation des enfants.
Source : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995).
2.2.1 Sir William Thackeray Marriott (1834-1903)
Juriste et politicien. Chancelier de la Primrose League en 1892.
Après des études de droit à Cambridge, Marriott est ordonné diacre en 1854, puis envoyé dans une paroisse ouvrière à Hulme. En 1859, il fonde l'Hulme Athenaeum, l'un des premiers clubs ouvriers. Il milite en faveur de la création systématique de parcs, de gymnases et de clubs pour les classes populaires. En 1861, Marriott quitte le giron de l'Église anglicane pour se consacrer au droit. En 1880, il est élu député libéral de Brighton et se décrit comme un partisan de lord Hartington, futur duc de Devonshire, libéral modéré et adversaire du radicalisme de Chamberlain. Il prend graduellement ses distances avec le gouvernement Gladstone, dont il condamne la politique timorée en Égypte.
En 1884, la rupture avec le camp libéral est consommée, et Marriott démissionne pour être réélu à Brighton, cette fois-ci en tant que conservateur. Il restera représentant de la ville jusque 1895. En 1885, il rejoint le gouvernement Salisbury, et le Grand Conseil, qu'il préside en tant que Chancelier en 1892. C'est à ce titre qu'il organise en 1893 la pétition rassemblée sous les auspices de la Primrose League contre le deuxième Home Rule Bill proposée par le gouvernement libéral. Marriott incarne une trajectoire politique très typique. À partir du milieu des années 1880, son soutien au parti conservateur témoigne de la profonde rupture occasionnée dans les rangs libéraux par le premier Home Rule Bill de 1885. Sa participation à la Primrose League est probablement due aux mêmes raisons que de nombreux transfuges du libéralisme, soucieux de ne pas être directement associés au parti conservateur, qui trouvent dans la League une position de compromis bien utile. La Primrose League permet, en effet, aux renégats du parti libéral qui la rejoignent d'attester de leur unionisme sans pour autant les obliger à rejoindre formellement les rangs conservateurs. De plus, au vu du parcours initial de Marriott, la League a dû offrir d'autres attraits. Les principes religieux qu'entend défendre la League et sa volonté d'éduquer le peuple à la politique sont en conformité avec les revendications du jeune diacre Marriott, qui plaidait à la fin des années 1850 en faveur de la multiplication d'institutions éducatives à destination des classes laborieuses. De même, l'impérialisme prôné par la Primrose League n'a pu que séduire un homme en rupture de ban avec le parti de Gladstone en raison de la politique impériale de ce dernier. Marriott terminera, d'ailleurs, sa carrière de juriste en Afrique du Sud, où il militera en faveur de la suprématie britannique en Afrique australe.
Source : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995).
2.2.2 Colonel Fred Burnaby (1842-1885)
Soldat et aventurier.
Fred Burnaby, célébrité victorienne, est l'une des figures de la Primrose League au cours des premières années. Après avoir quitté Harrow, Burnaby s'engage en 1859 dans les Horse Guards. Il se distingue par divers exploits sportifs, comme une traversée de la Manche en ballon ou une chevauchée à travers l'Asie centrale qui le mène à Khiva. Burnaby publie d'ailleurs un compte rendu de cette aventure sous le titre de A Ride to Khiva. Mounted Adventures in Central Asia. Sa vie, itinérante et haute en couleur, en fait un porte-drapeau idéal pour un mouvement impérialiste tel que la League. Burnaby doit, en effet, sa réputation à ses aventures exotiques, sportives ou militaires, qui le mènent au Soudan, où il rencontre le général Gordon, mais aussi au Turkestan, en Espagne où il assiste à la guerre carliste, et en France lors de la guerre de 1870.
Burnaby est l'un des premiers membres de la League, mouvement qui sied au caractère chevaleresque et impérial de ses expériences. Il se retrouve associé à la League par l'intermédiaire de Randolph Churchill, dont il est proche. Colistier de ce dernier à Birmingham lors des élections de 1885, Burnaby y confirme sa réputation de pugiliste lors des émeutes d'Ashton Park, rixe qui a lieu alors que les milieux radicaux sont en pleine effervescence du fait de l'opposition des Lords aux projets de réforme électorale proposés par le gouvernement Gladstone.
Il meurt en 1885 au Soudan lors de l'expédition chargée de porter secours à Gordon, ce qui fait de lui l'un des martyrs de l'Empire, auquel la League va vouer un culte posthume, car plusieurs habitations portent son nom, et sa mort héroïque fait l'objet de récits lus devant les membres du mouvement.
Source : Rupert Hart-Davis, The True Blue : The Life and Adventures of Colonel Fred Burnaby, 1842-1885 (New York: Saint Martin's,1958).
2.2.3 Lord Poltimore (1837-1908)
Propriétaire terrien et Chancelier de la League en 1895.
Lord Poltimore est le prototype même du grand dignitaire qui prête son nom et son prestige aux activités de la League. Ancien élève de Harrow et de Christ Church à Oxford comme la plupart des membres du Grand Conseil entre 1883 et 1914, lord Poltimore incarne l'influence dont jouit l'aristocratie au sein du parti. Parmi les autres dirigeants de la League d'avant-guerre qui présentent le même profil, on peut citer le duc de Marlborough, le duc d'Abercorn, le duc de Norfolk ou le comte de Powis. Comme d'autres dignitaires de la League, Poltimore a aussi des liens avec la cour, puisqu'il est Trésorier de la Maison Royale de 1872 à 1874.
Présent au sommet de la hiérarchie de la League, lord Poltimore patronne aussi, avec l'aide de son épouse, les habitations situées dans ses terres du Devon. Ce schéma récurrent constitue, d'ailleurs, l'une des grandes forces de la League. Grâce à l'appui de ces grands notables de l'aristocratie, résidents et propriétaires dans plusieurs comtés à la fois, la League dispose d'une ubiquité unique, qui explique en large partie la manière dont elle a pu si rapidement se doter d'un réseau d'habitations couvrant presque l'ensemble du territoire. De plus, à l'instar de ses homologues aristocratiques, Poltimore habite aussi la capitale pendant la Saison mondaine, ce qui signifie que la League peut compter sur l'implantation provinciale de ces dignitaires conservateurs et sur la présence de ces derniers aux festivités métropolitaines que la League organise en marge du calendrier mondain.
Quant aux liens entre la League et les personnels aristocratiques qui gravite autour de la famille royale, ils s'avèrent un atout précieux pour manifester le loyalisme de la Primrose League, en particulier au moment des Jubilés qui célèbrent en 1887 et 1897 les anniversaires de l'accession de la reine Victoria sur le Trône. Parmi les responsables du mouvement qui ont été proches de la cour, outre Poltimore, on peut citer le cas du comte de Mount Edgcumbe, qui a été Lord Steward de la Maison Royale et Ruling Councillor de plusieurs habitations en Cornouailles, ou le comte de Lathom, autre membre du Grand Conseil de la Primrose League, qui a rempli quant à lui les fonctions de Lord Chamberlain. L'un et l'autre ont été nommés par Lord Salisbury responsables de l'organisation du Jubilé de 1887. On comprend mieux, dans ce contexte, la manière dont la Primrose League, à l'aide de membres aussi impliqués dans les préparatifs du Jubilé de 1887, a pu s'associer à ces festivités.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.2.4 Frederick Dixon-Hartland (1832-1909)
Député d'Evesham entre 1880 et 1885, puis d'Uxbridge jusque 1909, membre du Grand Conseil.
Au sein de la League, Frederick Dixon-Hartland représente les tenants de la " Démocratie Tory " dont parlait Lord Randolph Churchill au début des années 1880. Dixon-Hartland est, en effet, l'un des alliés de lord Randolph Churchill lorsque ce dernier tente de s'emparer du pouvoir au sein du Parti par l'intermédiaire de la National Union. Alderman du Middlesex, Dixon-Hartland est aussi directeur de la London, City and Midland Bank. Ses mandats politiques et ses activités de banquier le cantonnant la plupart du temps à Londres, il a également tout loisir de s'impliquer dans la gestion de la League, dont il fait partie jusqu'à sa mort.
Source : E. J. Feuchtwanger, Disraeli, Democracy and the Tory Party (Oxford: Clarendon, 1968).
2.2.5 J. S. Wood (1853-1920)
Patron de presse et membre du Grand Conseil pendant quatorze ans.
À la différence de la plupart des individus dont le portait est ici présenté, J. S. Wood n'a jamais brigué le moindre mandat politique. Sa présence pendant de si longues années au sein du Grand Conseil atteste de l'attrait qu'exerce la League sur des milieux autres que strictement politiques. Il n'est d'ailleurs pas le seul membre des professions libérales ou de l'industrie à figurer au sein des instances centrales du mouvement, où l'on retrouve de nombreux architectes, quelques scientifiques, des médecins et un certain nombre d'artistes.
En revanche, les activités dans lesquelles Wood se spécialise peuvent permettre de comprendre en partie ses motivations. Wood est, en effet, propriétaire et rédacteur en chef du magazine féminin The Gentlewoman. Bien introduit dans la bonne société, Wood peut avoir perçu la League comme un prolongement de ses activités journalistiques. Wood est aussi, comme tant d'autres sympathisants fortunés de la League, un philanthrope notoire, qui a bénévolement collecté des milliers de livres pour des hôpitaux, en particulier le Chelsea Hospital for Women. En tant que fondateur de la Society of Women Journalists, Wood est donc très impliqué dans les associations qui s'occupent des intérêts des femmes. Mais c'est aussi un unioniste convaincu, qui utilise la philanthropie pour consolider les liens entre l'Angleterre et l'Irlande. Entre 1886 et 1916, il préside en effet la Royal Irish Industries Association, qui se charge de subvenir aux besoins des paysans irlandais en détresse.
Wood, sans être à proprement parler un politicien, est quand même un compagnon de route du parti conservateur, puisqu'il est aussi membre du Carlton. Quant à son parcours professionnel et à ses engagements publics, ils éclairent les affinités indéniables entre un personnage comme Wood et l'unionisme philanthropique que prêche la Primrose League.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.2.6 Le baron Amherst (1836-1910)
Haut responsable conservateur et Chancelier en 1889.
Ancien militaire, le baron Amherst est député du Kent de 1859 à 1880. Sa longue et précoce expérience aux Communes est interrompue par son accession à la Chambre des lords à la mort de son père, le vicomte Holmesdale.
Très impliqué dans l'organisation du parti, Amherst s'oppose à lord Randolph Churchill lors du combat pour le contrôle de la National Union qui a lieu au début des années 1880. Proche de Salisbury, Amherst est membre de l'équipe qui tient les rênes du parti, à la fin du dix-neuvième siècle. Ce groupe de lieutenants de Salisbury, qui est souvent désigné au sein du parti sous le sobriquet de " Gang du Kent ", se réconcilie avec Randolph Churchill lorsque ce dernier abandonne ses prétentions à réformer le parti et les vagues principes de la Démocratie Tory dont il se réclamait dans ses discours publics du début des années 1880.
La présence d'un fidèle de Salisbury au sein des instances de la League atteste de la pacification complète des rapports entre l'establishment conservateur et lord Randolph Churchill, qui avait longtemps fait figure d'électron libre du parti avant de se rapprocher de Salisbury. L'implication d'Amherst, l'un des principaux organisateurs du parti, dans le mouvement montre aussi les rapports cordiaux qui, sous l'ère Salisbury, existent entre la Primrose League et les sections locales du parti, ses instances centrales et les agents professionnels que supervisent les membres du "Kentish Gang". L'épouse d'Amherst est l'une des premières adhérentes du Grand Conseil des Dames, et tous deux animent des habitations de la League dans le Kent ainsi que dans le Norfolk, où Amherst est propriétaire terrien.
Source : E. J. Feuchtwanger, Disraeli, Democracy and the Tory Party (Oxford: Clarendon, 1968).
2.3.1 Le duc de Norfolk (1847-1917)
Chancelier en 1905 et 1906.
Le duc de Norfolk, partisan de Balfour et hostile au protectionnisme de Joseph Chamberlain et des Tories radicaux, est à la tête de la League à une période cruciale de son existence, lorsque les divisions au sein du parti, occasionnées par le programme de réforme fiscale que prônent les Tories radicaux, menacent de le fragmenter en factions irréconciliables.
Le soutien du duc de Norfolk à Balfour est à l'image de la sympathie dont ce dernier jouit auprès des dignitaires aristocratiques, inquiets du matérialisme populiste que constituent selon eux les promesses d'emploi et de prospérité des protectionnistes.
Chef de file des catholiques anglais, le duc de Norfolk atteste de par son implication dans la League de tout l'attrait que le mouvement exerce sur les anglo-catholiques. Envoyé de la Cour auprès du Pape Léon XIII en 1887, le duc de Norfolk a des rapports très cordiaux avec l'épiscopat catholique anglais, et sa présence au sein de la League contribue à apaiser les soupçons que la hiérarchie catholique nourrit initialement à l'encontre d'une organisation connue pour ses positions intransigeantes sur la question irlandaise.
Grand propriétaire terrien, le duc de Norfolk est détenteur de près de 50 000 acres situées dans la région de Sheffield., ce qui explique le fait qu'il dirige plusieurs habitations de la League dans l'agglomération, dont il est maire entre 1895 et 1897. Entre 1895 et 1900, alors qu'il est membre du gouvernement de Salisbury en tant que Receveur Général des Postes (Postmaster-General), Norfolk contribue à asseoir l'influence de la League auprès des employés des postes sympathisants du parti unioniste. À titre dérogatoire, et dans le but de combattre l'influence croissante du syndicalisme dans cette administration, le duc de Norfolk autorise le personnel des Postes à constituer des habitations de la League composées des collègues de ce service public.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.3.2 Thomas Lennox Irwin (1846-1918)
Agent conservateur et membre du Grand Conseil de 1904 à 1915.
La présence d'un personnage tel que Lennox Irwin, agent électoral, au sein des instances de la League témoigne des bonnes relations qui jusqu'à 1918 existent entre le mouvement et la branche professionnelle du parti.
Irwin, comme bon nombre d'agents électoraux, a reçu une formation de juriste, qu'il achève à Lincoln's Inn en 1875. Spécialiste de droit électoral, Irwin rédige en 1883 un manuel, The Pocket Guide to the Corrupt Practices Act, qui explique les nouvelles dispositions légales qui régissent la conduite des élections. Cette loi de 1883, qui limite les dépenses autorisées aux candidats dans le cadre des élections parlementaires, contraint la classe politique britannique à faire appel à des bénévoles pour mener à bien les opérations de vote. L'expertise d'Irwin dans ce domaine est un atout pour la League, dont le développement a grandement été favorisé par ces nouvelles dispositions.
Irwin exerce son métier d'agent électoral à Londres. De 1874 à 1885, il est secrétaire de l'Association conservatrice de Westminster. À ce titre, il supervise, de 1885 à 1892, les révisions annuelles du registre électoral, activité à laquelle les membres de la League apportent leur soutien dans de nombreuses localités du pays. La présence au sein de la League d'experts en la matière est d'autant plus précieuse pour le mouvement que ses membres sont amenés à prendre en charge les recensements annuels qu'exige cet exercice, en particulier dans les localités où aucune autre organisation conservatrice n'existe. Étant donné l'ubiquité de la League avant 1914, ce travail incombe donc souvent aux membres du mouvement, car la League est alors est la seule organisation conservatrice à disposer d'un réseau d'antennes locales qui couvrent la quasi-totalité du territoire.
Entre 1896 et 1918, Irwin est agent pour la circonscription qui englobe le Strand et Hanover Square, là même où la League dispose d'habitations uniquement constituées des membres de la haute société. En raison du profil social de ses membres, l'habitation de Saint George et de Hanover Square fonctionne souvent comme l'un des bailleurs de fonds du mouvement. Irwin, en tant qu'agent de cette division électorale, a donc tout intérêt à ménager les intérêts de la League, ce qu'il peut faire d'autant plus efficacement que dans le milieu des agents électoraux, il est l'une des personnalités les plus reconnues. Entre 1886 et 1891, il préside en effet l'Association Métropolitaine des Agents Conservateurs, dont il reste un membre actif par la suite. Au sein de la profession, les agents électoraux londoniens sont ceux qui sont les mieux disposés à l'égard de la League, et l'influence d'Irwin auprès d'eux y est pour quelque chose. Toutefois, Irwin n'est pas un cas isolé dans son milieu professionnel. De nombreux autres agents, certes moins éminents que lui, prêtent leur concours à la League. Sur les 89 agents conservateurs analysés par Kathryn Rix dans le cadre de sa thèse, au moins quinze d'entre eux avaient des liens avec la Primrose League. 921 On peut signaler le cas de James Bottomley (1857-1934), un ancien de la Fair Trade League, agent électoral dans plusieurs circonscriptions du Lancashire, qui est l'un des missionnaires itinérants stipendiés par la Primrose League. Bottomley préside lui aussi l'Association Métropolitaine des Agents Conservateurs, ainsi qu'une organisation similaire qui fédère ses collègues du nord de l'Angleterre, ce qui a permis des relations cordiales entre la League et ces acteurs politiques essentiels au niveau local.
Toutefois, comme de nombreux agents électoraux, la participation de Bottomley à la League est modeste, puisque, contrairement à Irwin, il ne fait jamais partie du Grand Conseil. De plus, étant donné la multiplicité des officines conservatrices où émarge Bottomley, qui est aussi public speaker pour la Tariff Reform League et le Central Office, on peut douter de son intérêt pour la forme de conservatisme que la League en est venue à représenter au sein du parti. Pour Bottomley comme pour de nombreux salariés de la League qui occupent parallèlement des fonctions d'agent électoral, la League apparaît plus comme une source de revenus complémentaires que comme une institution qu'ils investissent par attachement au conservatisme traditionnel.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.3.3 Walter Long (1854-1921)
Député et Chancelier de la League de 1912 à 1913, puis de 1915 à 1917.
Propriétaire terrien dans le Wiltshire, ancien élève de Harrow et de Christ Church, et marié à une aristocrate irlandaise, Walter Long débute sa carrière politique en 1880 comme député du North Wiltshire. Il participe au gouvernement Salisbury à un poste subalterne entre 1886 et 1892. Dans le gouvernement unioniste de 1895, il dirige le ministère de l'Agriculture. Après 1900, il est à la tête du ministère chargé des autorités locales (Local Government Board), puis obtient brièvement le Secrétariat pour l'Irlande en 1905. Cette dernière expérience va s'avérer déterminante pour la suite de la carrière de Long.
Protectionniste modéré, Long est le chef de file des conservateurs traditionalistes, ce qui explique son implication dans la Primrose League, qui est le point de ralliement des "squire and parson Tories" lors de la crise que traverse le conservatisme entre 1903 et 1922.
Déjà en 1906, lorsqu'Arthur Balfour n'est pas réélu lors des élections de janvier, Long est pressenti pour le remplacer, puisque le seul autre ancien ministre à conserver son siège n'est autre que Joseph Chamberlain, que de nombreux conservateurs auraient refusé d'avoir pour chef. À la faveur d'une élection partielle, Balfour parvient à retourner au Parlement et reprend les rênes du parti. Entre 1906 et 1910, Long est l'un des parlementaires conservateurs les plus en vue, et son prestige auprès des modérés s'accroît encore. Long, élu à Cork en 1906, devient aussi le chef de file des unionistes irlandais, dont il préside le groupe jusque 1910.
En réaction à ce qu'il juge être le manque de combativité de Balfour face aux gouvernements libéraux de Campbell-Bannerman et d'Asquith, Long met sur pied l'Union Defence League et la Budget Protest League. L'Union Defence League a pour objet d'affirmer l'importance de l'union entre l'Irlande et la Grande-Bretagne, tandis que la Budget Protest League fédère les opposants aux réformes fiscales introduites par Lloyd George, alors Chancelier de l'Échiquier. De nombreux agents professionnels de la League feront, d'ailleurs, leurs premiers pas en politique au sein de ces deux organisations. Quant à la Primrose League, elle apporte son soutien à ces deux officines conservatrices, ce qui garantit une large diffusion de leur message respectif.
En 1911, fort de l'appui de ces diverses factions au sein du parti, Long fait figure, avec Austen Chamberlain, chef de file des conservateurs radicaux, de remplaçant potentiel de Balfour, mais ni l'un ni l'autre ne parvenant à rassembler la majorité du parti, c'est sur la personne d'Andrew Bonar Law, protectionniste modéré, que s'effectue un compromis.
Par la suite, Long rejoint le gouvernement de coalition de Lloyd George, où, en qualité de responsable du Local Government Board, il pilote la réforme électorale qui entra en vigueur en 1918. Le fait est important pour la League, car, à l'époque, Curzon, Grand Maître du mouvement, s'oppose aux réformes introduites par Long, qui en est Chancelier. Cette division entre les deux principaux responsables de la Primrose League au sujet de l'extension du droit de vote à la majeure partie des femmes et à l'ensemble de la population masculine illustre l'ambivalence de la réaction des conservateurs face à cette transformation majeure du système politique britannique. Pour la Primrose League, le rôle joué par Long, personnalité depuis longtemps associée au mouvement, dans la préparation des réformes électorales contrebalance l'effet néfaste qu'ont pu produire les positions extrémistes adoptées par Curzon, autre figure tutélaire de la League à l'époque et farouche opposant au droit de vote pour les femmes. De ce fait, le renouveau de la League, nécessité par l'extension de l'électorat, peut s'amorcer après 1918 sans que la League ne soit handicapée par une image réactionnaire et sexiste.
Source : Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on annual volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 3, 1919-1945 (Brighton: Harvester, 1979).
2.4.1 Lieutenant-Colonel William Baring Du Pre (1875-1946)
Ancien député et membre du Grand Conseil de 1923 à 1946.
Issu de la petite noblesse du Buckinghamshire, Justice of the Peace et Deputy Lieutenant du même comté, William Du Pre est le représentant typique d'un milieu social qui continue de s'associer au travail de la League entre les deux guerres.
La Primrose League, qui reste fidèle à la mémoire de Disraeli, est sans doute une institution politique tout à fait adaptée à la région d'origine de Du Pre, qui, entre 1914 et 1923, a été député de l'ancien fief électoral de Disraeli, la circonscription de Wycombe dans le sud du Buckinghamshire.
Éduqué à Winchester College puis à Sandhurst, Du Pre a été lieutenant-colonel dans la Royal Horse Artillery et, en tant que yeoman, il s'est distingué pour faits d'armes lors de la Guerre des Boers, puis au cours de la Grande Guerre.
En 1923, il perd son siège, mais continue de participer assidûment aux travaux du Grand Conseil, dont il reste membre jusqu'à sa mort. Son parcours témoigne de l'influence que la squirearchy continue d'exercer sur la League au cours des années 1920 et 1930. Quant à son passé de militaire, il apparaît comme un élément extrêmement banal si l'on se réfère aux nombreux autres membres du Grand Conseil qui présente les mêmes caractéristiques. Parmi ces anciens militaires appartenant au Grand Conseil, on peut aussi signaler pour la même période le cas du major sir Richard Whieldon Barnett, député de Saint Pancras entre 1916 et 1929, capitaine et instructeur dans un régiment de mousqueterie. Barnett, franc-maçon, tireur d'élite et représentant du Royaume-Uni aux Jeux Olympiques de 1908 dans la discipline du tir, est aussi membre du Conseil de la National Rifle Association, comme quelques autres piliers du Grand Conseil, où se sont donc côtoyés après 1918 gentilshommes férus de chasse et grandes dames adeptes de tempérance.
Source : Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on annual volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 3, 1919-1945 (Brighton: Harvester, 1979).
2.4.2 Henry Page-Croft (1881-1947)
Homme politique et général de brigade. Chancelier de la League en 1928-1929.
Page-Croft fait son entrée au parti conservateur en tant que partisan de Joseph Chamberlain. En 1903, il crée une antenne de la Tariff Reform League dans son Hertfordshire natal. Protectionniste convaincu, Page-Croft fait partie de la " Confédération ", groupuscule de la jeune droite radicale qui s'emploie à purger le parti de ses éléments libre-échangistes. La candidature de Page-Croft à Lincoln en 1906 n'a d'ailleurs d'autre objet que de faire perdre le candidat conservateur local, un libre-échangiste. Page-Croft se fait finalement élire en 1910 avec l'investiture officielle du parti, qui a, entre temps, adopté le programme de réforme fiscale défendu par Joseph Chamberlain.
Page-Croft restera député de Bournemouth dans le Hampshire pendant trente ans. Par la suite, ses relations avec le parti resteront souvent houleuses, et il fait figure de franc tireur. Pendant la Guerre, par exemple, Page-Croft lance le parti national. Ce parti véhicule un discours xénophobe et impérialiste et dénonce la corruption du gouvernement de coalition dirigé par Lloyd George et la politique irlandaise du Premier ministre.
Page-Croft est élu en 1918 sous l'étiquette du parti national, mais les 20 autres candidats du "National Party" sont battus. Lors de la chute du gouvernement de coalition en 1922, Page-Croft rejoint les rangs conservateurs, où il est l'un des principaux défenseurs du protectionnisme. En 1926, il devient président de l'Empire Industries Association et contribue à affirmer le caractère protectionniste de ce groupe de pression auquel prennent part d'autres membres du Grand Conseil.
Page-Croft devient Chancelier de la Primrose League en 1928-29. Avant cette date, les registres de la Primrose League ne contiennent aucune référence à Page-Croft. Des facteurs générationnels et idéologiques expliquent cet état de fait. En tant que protectionniste, Page-Croft ne doit pas percevoir le conservatisme modéré et quiétiste propre à la League comme favorable à ses propres positions protectionnistes. De plus, son entrée précoce en politique (à 25 ans) le rapproche aussi des nouvelles associations promus par la Tariff Reform League, qui, à la différence de la Primrose League, regroupent plutôt les jeunes générations conservatrices.
Le fait qu'un protectionniste aussi notoire que Page-Croft accède au poste de Chancelier de la Primrose League, longtemps bastion des conservateurs modérés opposés à la droite radicale et protectionniste, illustre le caractère plus consensuel du protectionnisme dans les rangs conservateurs après guerre. Mais si Page-Croft se retrouve à la tête de la Primrose League à la fin des années 1920, ce n'est pas uniquement en raison du consensus protectionniste qui s'est formé au sein du parti. Son entrée dans la Primrose League est aussi liée au discours impérialiste que continue de diffuser le mouvement, un discours en affinité étroite avec ses propres prises de position sur l'Irlande au début des années 1920, puis sur l'Inde à la fin de cette décennie.
Si un personnage comme Page-Croft accède aux plus hautes fonctions au sein de la League, cela témoigne aussi de l'orientation droitière du mouvement. La nomination de Page-Croft au poste de Chancelier est, d'ailleurs, une entorse au loyalisme habituel de la League vis-à-vis des dirigeants conservateurs. Page-Croft est, en effet, hostile au réformisme modéré de Stanley Baldwin concernant l'Inde. Cet épisode montre combien les positions officielles de la League s'éloignent des préoccupations de la majorité du parti au cours des années 1920. À cette même époque, les femmes et la petite bourgeoisie font leur entrée en masse au sein du Parti. Or ces nouveaux éléments s'avèrent beaucoup moins sensibles à la rhétorique impériale habituellement brandie par les conservateurs. Leurs priorités résident plutôt dans des considérations de politique intérieure, comme l'anti-socialisme ou la réduction des prélèvements fiscaux. De ce fait, dans la mouvance conservatrice, les impérialistes - et avec eux la Primrose League - se trouvent progressivement marginalisés. Croft, impérialiste de toujours, trouve donc dans la League l'une des seules institutions conservatrices qui continuent de mettre en avant ces considérations impériales.
On peut citer plusieurs exemples qui attestent de cette inflexion impérialiste que Page-Croft donne à la League de la fin des années 1920 aux années 1930. Au début des années 1930, Page-Croft s'inquiète des tentatives menées dans le cadre de Commission Simon pour accorder une autonomie accrue à l'Inde. Page-Croft, comme d'autres impérialistes, emploie donc la League comme une tribune d'où fustiger les projets autonomistes des travaillistes, des libéraux et d'une certaine partie des conservateurs. Il fait de la Primrose League la principale force d'opposition aux projets d'autonomie. Page-Croft intervient près de 300 fois aux Communes pour s'opposer au Government of India Bill de 1935 et pèse sur les débats au sein du Grand Conseil de la League pour encourager ses partenaires à rendre public leur désaccord avec le leadership conservateur, qui, de Baldwin à Neville Chamberlain, est à l'origine de ces diverses initiatives au sujet du statut de l'Inde. Les efforts de Page-Croft le rapprochent de Churchill, impliqué lui aussi dans cette révolte conservatrice contre la politique officielle du parti. D'ailleurs, l'alliance entre Churchill et Page-Croft autour des questions impériales et militaires vaut à ce dernier la Pairie en 1940 et une participation au Cabinet de coalition jusqu'en 1945 en tant que sous-secrétaire d'Etat à la Guerre. Le rôle lui convient d'autant mieux que Page-Croft, qui a rejoint dans sa jeunesse le 1er Bataillon des volontaires du Hertfordshire, est aussi général de brigade honoraire depuis 1924. En 1946, juste avant sa mort, Page-Croft est nommé Grand Prieur de la Primrose League.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.4.3 Lord George Ebbisham (1868-1953)
Chancelier de la League en 1929, puis de 1934 à 1943, Ebbisham est la personne qui a connu la plus grande longévité à ce poste. Ebbisham, ennobli en 1918, fait d'abord carrière comme entrepreneur (il est, d'ailleurs, président de la Fédération des Industries britanniques entre 1928 et 1929) et vient tardivement à la politique. Il devient député de la circonscription d'Epsom en 1918 à l'âge de 50 ans. Sheriff de Londres en 1917-18, puis Lord Mayor en 1926-27, il incarne l'influence du conservatisme londonien au sein des instances de la Primrose League. Il n'appartient à aucun des gouvernements conservateurs de la période, mais s'investit dans les instances du parti, dont il est trésorier entre 1931 et 1933, puis président de la National Union en 1936. Organisateur reconnu et grand argentier du Parti, Ebbisham fait aussi bénéficier la League de ses connaissances dans les milieux industriels et financiers, dont il sollicite l'appui pour renflouer la League et le parti. Ebbisham est un parfait exemple de ce type de dirigeant de la League parallèlement impliqué dans les instances du parti, ce qui témoigne, du moins jusqu'aux années 1940, de la volonté du conservatisme officiel et professionnel de coopérer et de contrôler en partie les agissements de la Primrose League. Ebbisham n'est pas le seul Chancelier ou Grand Conseiller de la League à avoir simultanément occupé de hautes fonctions, soit au sein de la National Union, soit au sein du Central Office. D'autres avant ou après lui sont dans le même cas, comme le comte d'Abergavenny, Chancelier en 1884 et pendant de nombreuses années l'un des principaux organisateurs du parti, ou le comte Crawford and Balcarres, Chief Whip à partir de 1911 et Chancelier en 1914 et 1918, ou encore Douglas Hacking, Chancelier de la Primrose League en 1931, vice-président de la National Union 1930 et 1932, puis président du parti conservateur entre 1936 et 1942.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996).
2.4.4 William Joynson-Hicks (1865-1932)
Chancelier de la Primrose League en 1924.
Joynson-Hicks, ou Jix comme le surnommait le caricaturiste David Low dans les années 1920, incarne le lien très étroit qui existe entre la Primrose League et les élites laïques de l'anglicanisme.
Peu impliqué dans la Primrose League avant guerre, car il est protectionniste, Jix en devient Chancelier en 1924. C'est alors l'un des alliés politiques du nouveau leader, Stanley Baldwin, qui est comme lui homme de foi et ancien protectionniste et qui en fait son ministre de la Santé entre 1923 et 1924, puis son ministre de l'Intérieur entre 1924 et 1929.
Son arrivée à la tête de la Primrose League vient donc sanctionner son ascension aux plus hautes positions dans les rangs conservateurs, et signale l'apaisement des divisions internes qui avaient fragilisé le parti avant guerre et lors de la coalition. Membre de l'Assemblée Nationale de l'Église, du Young Women's Christian Association et président de la National Church League, Jix est l'un des piliers des organisations anglicanes du pays, ce qui facilite d'autant plus son association avec la Primrose League. Son anglicanisme viscéral se manifeste, d'ailleurs, lors des débats parlementaires en 1928 au sujet de la révision du Livre de Prières. " Le sectarisme de son attitude au sujet de la Révision du Livre de Prières m'a davantage indisposé que tout ce qu'il avait pu faire auparavant ", dit de lui son collègue de l'amirauté, William Bridgeman, anglican pourtant tout aussi fervent que lui. 922
Sources : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996) ; P. Williamson (ed.) The Modernisation of Conservative Politics: The Diaries and Letters of William Bridgeman 1904-1935 (London: The Historian's Press, 1988).
* 923
2.5.1 Lady Randolph Churchill (1854-1921)
Hôtesse politique et membre de la Primrose League de 1883 à 1908.
Jennie Churchill naît à New York dans une famille fortunée. En 1874, elle épouse lord Randolph Churchill. Le couple est l'un des plus en vue du moment et reçoit dans sa demeure londonienne tous les dignitaires conservateurs de l'époque.
Lorsque lord Randolph Churchill crée la Primrose League en 1883, elle le soutient dans son entreprise. Assistée de quelques autres grandes personnalités aristocratiques, lady Randolph Churchill établit le Grand Conseil des Dames. En 1885, lors d'une élection partielle à Woodstock, Lady Randolph démarche en personne les électeurs de la circonscription briguée par son mari, ce qui fait ressurgir l'image de la duchesse de Devonshire qui à la fin du dix-huitième siècle s'était livrée aux mêmes activités pour le compte de Charles James Fox lors d'une fameuse élection qui eut lieu à Westminster. Par son implication personnelle dans les activités de démarchage électoral nécessitées par la candidature de son mari, Jennie Churchill va contribuer à légitimer cette forme d'action politique auprès des conservatrices de milieux moins aisés, et des conservateurs initialement hostiles à cette intervention des femmes dans le combat électoral.
Toutefois, un autre élément de la vie publique de Jennie Churchill témoigne de toute l'ambiguïté qui entoure la participation des femmes au jeu politique. En juin 1889, Jennie Churchill apparaît, avec sa belle-mère la duchesse de Marlborough, et d'autres femmes comme les épouses de Walter Bagehot, de Matthew Arnold ou d'Arnold Toynbee, ou encore la mère de Stanley Baldwin, en tant que signataire d'un texte s'opposant au droit de vote pour les femmes. Certaines responsables de la Primrose League témoignent de leur incompréhension, et s'inquiètent de l'effet néfaste de cette prise de position sur la League, qui est déjà tributaire des bonnes volontés féminines.
L'appel en question a été publié dans The Nineteenth Century. Les arguments des opposantes au droit de vote pour les femmes reposent sur la reconnaissance d'une division sexuelle de l'espace public, qui ne dément pas la contribution que les femmes peuvent apporter aux débats politiques. Les signataires de cet appel se réjouissent des responsabilités civiques qui incombent aux femmes dans le cadre des élections locales pour les conseils d'administration des écoles (School Boards), ou pour les organismes publics d'aide aux pauvres (Boards of Poor Law Guardians), car les attributions de ces institutions sont en conformité avec le rôle traditionnellement joué par les femmes en matière d'éducation et de philanthropie. La gestion des affaires impériales, financières et commerciales doit néanmoins revenir aux hommes, qui d'après les signataires du document, sont physiquement plus à même que les femmes de remplir ces tâches. Le texte se conclut par les remarques suivantes :
Nous sommes convaincues que cette recherche d'une égalité apparente avec les hommes est non seulement vaine, mais démoralisante pour les femmes. Cela conduit à une conception totalement fausse de ce que sont la véritable dignité et la mission particulière de la femme. Cela tend à créer dissension et rivalité entre les êtres, alors que le seul effort de l'une et l'autre fraction de la famille humaine devrait être de mettre en commun les tâches propres et les talents les meilleurs de l'une comme de l'autre pour le bénéfice de la communauté humaine. 924
Cet appel a suscité de nombreuses réactions, mais celle qui est la plus importante concernant la Primrose League a été rédigée anonymement par l'une de ses Dames Présidentes, qui exprime ainsi sa désapprobation :
Lorsque je suis devenue Dame de la League, c'était dans l'espoir, un espoir partagé par de nombreuses consoeurs, que si nous nous activions avec succès pour la League, nous en serions récompensées par le droit de vote. Dans la circonscription où je réside, il n'y a aucun doute que les Dames de la League ont 'mis le pied à l'étrier' au candidat, selon ses propres termes. Malgré le travail harassant accompli par ces Dames, elles sont toujours confinées à des corvées de 'coupeuses de bois et de tireuses d'eau' car l'une de nos présidentes (la duchesse douairière de Marlborough) a protesté contre le projet de nous octroyer la liberté politique. 925
La mort de lord Randolph en 1895 montre néanmoins la sympathie des membres de la League à l'égard de l'épouse du fondateur du mouvement, pourtant tombé en disgrâce après sa démission du gouvernement Salisbury en 1885. Lady Churchill reçoit en effet des témoignages de sympathie de nombreuses habitations. Après 1895, elle continue de faire bénéficier la League de son prestige social. Grâce aux relations qu'elle y a conservées après la mort de son premier mari, elle peut aider son fils Winston à faire ses premiers pas en politique. Lorsque ce dernier se présente comme candidat à Oldham, elle est présente dans les réunions de la League qui sont organisées pour soutenir la candidature de Winston.
En 1902, alors qu'elle vient de se remarier avec George Cornwallis-West, officier de vingt ans son cadet, elle songe mettre un terme à son engagement au sein de la League, mais la campagne protectionniste lancée par Chamberlain en mai 1903 lui fait ajourner cette décision. En 1903 et 1904, elle veille à ce que les habitations dont elle est présidente adopte une attitude de neutralité sur cette question, et elle entre en conflit avec les antennes de la League qui se rangent sous la bannière protectionniste. Son intransigeance sur la question fiscale, dans laquelle elle a la même position libre-échangiste que son fils, est encouragée par la méfiance que les instances de la League manifestent alors à l'égard des sympathisants de Chamberlain. Suite à la défaite électorale de 1906, le courant protectionniste gagne le parti, et la position de lady Churchill au sein de la League est fragilisée par l'alignement du Grand Conseil sur les déclarations de Balfour, dont le discours s'oriente de plus en plus vers des positions semblables à celles de la Tariff Reform League. Dans un contexte de plus en plus intenable pour elle, lady Churchill doit démissionner du Grand Conseil des Dames en 1908, alors que son fils est passé à l'ennemi depuis quatre ans déjà.
Avant-guerre, Jennie Cornwallis-West est l'un des principales organisatrices du tournoi d'Eglington, qui recrée en plein Londres une joute médiévale. Le succès populaire de cet événement montre à quel point le médiévalisme sur lequel repose en partie la League reste très apprécié du public.
Le décès de Jennie en 1921 est l'occasion pour les dirigeants de la League de se manifester auprès de son fils Winston après un silence de près de vingt ans. Peu de temps après ces condoléances, le lien entre la League et la famille Churchill sera établi à nouveau lorsque Winston, revenu dans le giron conservateur, apparaîtra en 1924 à la tribune lors de la Grande Habitation.
Sources : Churchill Papers, catalogue en ligne, site consulté le 15 juillet 2003, CHAR 28/51 ; CHAR 28/43/20 ; CHAR 28/43/40 ; CHAR 28/45/12 ; CHAR 28/45/13 ; CHAR 28/56/6 ; CHAR 28/56/11 ; CHAR 28/56/13 ; CHAR 28/56/25-30 ; Robert Fitzroy Foster, Lord Randolph Churchill: A Political Life (Oxford: Oxford UP, 1988); Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995).
2.5.2 Gwendolen Cecil (1860-1945)
Fille de lord Salisbury, Gwendolen Cecil est la seule parmi les membres féminins de la Primrose League évoquées ici à présenter un profil matrimonial typique de nombreuses autres responsables d'origine plus modeste. Gwendolen Cecil reste en effet célibataire tout au long de sa vie, qu'elle consacre en bonne partie à la mémoire de son père, dont elle a écrit une biographie remarquable. Comme d'autres célibataires de la League, qui sont souvent les collaboratrices plus zélées et les plus fidèles du mouvement, Gwendolen Cecil trouve dans le mouvement un substrat religieux et politique en conformité avec ses propres aspirations.
Pour autant, la League n'est pas l'unique institution publique que Gwendolen Cecil soutient de ses efforts. Membre de la Victoria League, elle s'investit aussi dans la South African Colonisation Society, tout en étant active dans les associations anglicanes laïques et dans les sociétés de philanthropie, où elle s'intéresse particulièrement aux constructions d'hôpitaux.
Membre du Grand Conseil des Dames dès 1885 en compagnie de sa mère Lady Georgiana, lady Gwendolen n'apparaît plus guère dans les registres de la League après 1903, date à laquelle elle se retire à Hatfield pour se consacrer à l'écriture de la biographie de son père.
Sources : Julia Bush, Edwardian Ladies and Imperial Power (London: Leicester UP, 2000); Andrew Roberts, Salisbury. Victorian Titan (1999 ; London: Phoenix, 2000).
2.5.3 La comtesse de Jersey (1849-1945)
La carrière de la comtesse de Jersey au sein de la League est remarquable de longévité. Membre du Grand Conseil des Dames dès les premiers jours, la comtesse de Jersey ne quitte ses fonctions au Grand Conseil que vers 1935.
Figure emblématique de la League, elle a une connaissance personnelle de l'Empire. Elle suit son mari en Nouvelle Galles du Sud lorsqu'il y est nommé gouverneur. Ses voyages la mènent aussi en Inde, au Canada, en Europe. Elle en tire de nombreux articles publiés dans Nineteenth Century, mais c'est très souvent à l'intention des enfants qu'elle prend la plume. En témoignent les pièces de théâtre pour enfant St George of England (1899), Eric, Prince of Lorlonia (1895), ou le recueil Poems and Hymns for Young Children (1910). La reine Victoria est l'un des lectrices les plus ferventes de la production littéraire de la comtesse de Jersey, dont l'intérêt pour la scène et pour les publics les plus jeunes se retrouve aussi dans son rôle d'organisatrice du comité Divertissement et Littérature de la League, ainsi que dans son soutien très actif aux Primrose Buds.
Dans les années 1870, elle établit un salon fréquenté par les plus grands noms de la classe politique victorienne, tout en ayant de multiples activités philanthropiques. Membre de la Victoria League, qu'elle préside pendant vingt-six ans, la comtesse de Jersey est aussi l'une des opposantes les plus actives du droit de vote des femmes, comme en témoigne son rôle de Vice-Présidente de la National League for Opposing Women's Suffrage. En tant que membre de l'Anti-Socialist Union, lady Jersey oeuvre sans relâche pour orienter le discours de la League en direction d'une opposition résolue au socialisme. À quatre-vingt-six ans, elle quitte ses fonctions au Grand Conseil après cinquante-deux années de participation aux activités de la Primrose League.
Sources : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996); Julia Bush, Edwardian Ladies and Imperial Power (London: Leicester UP, 2000).
2.5.4 Lady Louisa Knightley (1842-1913)
Liée à la famille royale du fait des fonctions d'écuyer remplies par son père auprès du prince Albert, et elle-même proche de la reine Victoria, lady Knightley est l'épouse d'un propriétaire terrien du Northamptonshire qui devient député en 1869.
En surcroît de ses activités religieuses, sociales et philanthropiques, lady Knightley devient membre de la Girls' Friendly Society en 1876, puis de la Primrose League en 1885, organisations dont elle devient rapidement l'une des dirigeantes. En tant que bienfaitrice de diverses oeuvres caritatives, elle développe un intérêt pour la question de l'émigration dans les colonies. C'est à ce titre qu'elle devient en 1901 présidente de la South African Colonisation Society et rédactrice en chef du journal The Imperial Colonist.
Au sein de la League, lady Knightley incarne un versant du conservatisme féminin aux antipodes de celui que représente une anti-suffragiste comme lady Jersey. Lady Knightley est en effet présidente de la Conservative and Unionist Women's Suffrage Society. Mémorialiste prolifique et rédactrice de nombreux articles pour les périodiques, lady Knightley participe aussi à l'élaboration de la Conservative and Unionist Women's Franchise Review. En tant que suffragiste, lady Knightley n'est pas un cas unique au sein de la Primrose League, puisqu'elle est assistée dans ses efforts en faveur du droit de vote pour les femmes par un grand nombre d'autres aristocrates de l'establishment conservateur comme la vicomtesse Midleton, lady Betty Balfour, ou Mrs Gerald Arbuthnot, épouse du Vice-Chancelier de la League à partir de 1912, pour ne citer que quelques exemples.
Source : Julia Bush, Edwardian Ladies and Imperial Power (London: Leicester UP, 2000).
2.5.5 Lady Nancy Astor (1879-1964)
Députée conservatrice et membre du Grand Conseil de la League dans les années 1920.
Première femme à siéger à la Chambre des communes, Nancy Astor commence sa carrière politique en 1918 lorsque son mari doit démissionner de son siège aux Communes pour succéder à son père à la Chambre des lords. La candidature de Nancy est initialement présentée comme un intérim, le temps que son mari, Waldorf Astor, tente de se soustraire à l'obligation qui lui est faite de succéder à son père à la Chambre des lords. Waldorf Astor ne parviendra pas à échapper à cette règle, et Nancy Astor représentera Plymouth jusqu'après-guerre.
Nancy Astor, citoyenne américaine de naissance comme Jennie Churchill, épouse Waldorf Astor en deuxièmes noces. Active dans la Primrose League à partir de 1910, à Plymouth et dans l'East End, lady Astor fait partie des principales organisatrices de l'effort philanthropique et patriotique mené par la League au cours de la Grande Guerre.
De son premier mariage avec un mari alcoolique, elle conserve sa vie durant un engagement sans failles pour la cause de la tempérance, ce qui facilite son entrée dans la Primrose League, dont de nombreux membres féminins ont épousé le même combat. En revanche, cet aspect de son combat public lui vaut l'inimitié de certains éléments du parti, qui sont également indisposés vis-à-vis de Nancy Astor en raison des causes féministes qu'elle appuie au Parlement, comme la réforme du droit de garde des enfants, qui devient loi en 1925. 926 L'impopularité de Nancy Astor au sein du parti provient aussi de la volonté qu'elle affiche de travailler avec l'ensemble des parlementaires prêts à soutenir ses projets. Lady Astor entend donc exercer son métier de parlementaire en toute indépendance, ce qui justifie d'autant plus son investissement dans la Primrose League, qui au début des années 1920 s'est à nouveau dégagée de tout lien direct avec le parti conservateur. Auprès de ses électeurs, pour la plupart issus de milieux modestes, lady Astor fait d'ailleurs valoir sa liberté de toute entrave étroitement partisane, qu'elle contraste avec un certain sectarisme travailliste : " Le système parlementaire exige l'appartenance à un parti politique. Mon parti m'a concédé un degré d'indépendance que n'aurait jamais toléré le parti travailliste. Car, lorsque vous m'avez élue, je ne suis pas devenue une représentante soumise ni une machine à voter ". 927
Un épisode des campagnes électorales de Nancy Astor illustre bien le caractère bipartisan qu'elle donne à son action politique. En 1922, Philip Snowden, un moment pressenti comme candidat travailliste à Plymouth, refuse d'entrer en lice contre elle. " La position prise par lady Astor en faveur des grandes questions de moralité et le travail assidu qu'elle accomplit auprès des femmes et des enfants - que ce soit au Parlement ou dans le pays - rendent ses services inestimables. En aucun cas nous ne saurions nous passer d'elle ", déclare Snowden pour expliquer les raisons de sa reculade. 928
Dans son action politique ainsi qu'au cours des campagnes électorales qu'elle mène à Plymouth, elle reçoit par ailleurs le soutien de nombreuses associations féministes. En 1923, par exemple, elle se voit proposer les services de démarcheurs électoraux membres d'organisations aussi diverses que la Saint Joan's Social and Political Alliance, la Catholic Women's Suffrage Society, l'Association for Moral and Social Hygiene, la National Union of Societies for Equal Citizenship.
La participation de Nancy Astor aux fortunes de la Primrose League est multiple. Tout d'abord, par l'intermédiaire de son mari, propriétaire du Times, elle fait bénéficier le mouvement d'un relais sûr dans la presse. Dans les années 1920 et 1930, l'habitation de Plymouth, avec plusieurs milliers de membres, est l'une des plus importantes du pays. De plus, le prestige de Nancy Astor, qui est l'une des célébrités de l'époque, et une hôtesse politique expérimentée, rejaillit sur la Primrose League. Sa demeure de Cliveden, qui a servi d'hôpital militaire au cours de la Première guerre mondiale, est utilisée par les membres du Grand Conseil des Dames pour diverses festivités.
Dans une certaine mesure, l'intérêt que Nancy Astor porte à la League est aussi fonction de son isolement au sein du parti. Dans sa circonscription de Plymouth, la League permet à Nancy Astor de recruter des partisans qu'elle peut diriger sans être tributaire du Central Office. Mais ses relations avec l'antenne locale de la League ne sont pas exemptes de tensions. L'agent de lady Astor sur place a peu de sympathies pour la League, dont les membres sont à ses yeux trop dilettantes pour être des auxiliaires fiables. Lady Astor partage ces doutes sur l'utilité de la League, dont elle constate le déclin dans les autres régions du pays : " En toute franchise, il me semble qu'il n'est guère nécessaire de redonner vie à la League dans certaines régions, mais je souhaite que la League se montre aussi florissante sous d'autres cieux qu'elle l'est ici à Plymouth ". 929 Les réseaux dont lady Astor disposent à Londres dans les associations féminines limitent l'attrait de l'habitation de Plymouth, qui en est réduite à ne constituer qu'une force d'appoint aux démarcheurs électoraux qui lors de chacune des campagnes de lady Astor viennent des quatre coins du pays pour la soutenir.
Du fait des nombreux engagements sociaux qui lui incombent, Nancy Astor n'est pas en mesure de participer directement au travail du Grand Conseil, et à partir du début des années 1930, son implication dans la Primrose League décline, à Plymouth comme au sein du Grand Conseil. De plus, à cette même époque, les positions pacifistes et autonomistes que prend lady Astor sur l'Empire et les relations internationales la séparent du discours impérialiste et militariste de la Primrose League. Au début des années 1930, Nancy Astor se déclare par exemple favorable aux réformes du statut de l'Inde, contrairement à la majeure partie des membres du Grand Conseil dont l'impérialisme les rapproche plutôt de l'approche anti-autonomiste défendue par Churchill. En 1935, alors que le chômage sévit particulièrement à Plymouth, ville d'arsenal, elle continue de militer en faveur du désarmement et se présente comme une internationaliste qui souscrit au travail de la Société des Nations et aux Pactes de Locarno et de Kellogg. Là aussi, l'attitude du Grand Conseil est aux antipodes de celle de lady Astor, puisque de manière répétée, la Primrose League enjoint le gouvernement national à augmenter les crédits à destination des forces armées, et que la League refuse de prendre part au référendum pour la paix organisé par la League of Nations Union.
Au cours des années 1930, à mesure que la Primrose League retrouve avec l'Inde un sujet propre à réaffirmer son impérialisme, lady Astor prend ses distances, et cesse toute collaboration avec le mouvement. En un sens, l'attitude de lady Astor reflète dans ses rapports au mouvement la difficulté qu'éprouvent de nombreux conservateurs à soutenir une organisation dont les mots d'ordre sont de plus en plus marginalisés au sein de la mouvance conservatrice.
C'est en dehors des instances de la League, avec l'aide de mouvements féminins, que lady Astor parvient à mettre certaines réformes à l'ordre du jour. Au cours des années 1920, le peu de cas que les instances de la League font des améliorations du sort des femmes nuit à la prospérité d'un mouvement qui s'appuie en large partie sur ses membres féminins. Il est probable que l'absence d'inflexion proprement féminine dans le message de la League ait fini par précipiter son déclin et ait encouragé de nombreuses conservatrices à suivre l'exemple de lady Astor, c'est-à-dire à s'investir dans des mouvements tels que les Mothers' Unions ou les Women's Institutes, qui à la différence de la League prennent en compte les préoccupations matérielles et sociales de leurs adhérentes.
Sources : Karen J. Musolf, From Plymouth to Parliament: A Rhetorical History of Nancy Astor's 1919 Campaign (New York: Saint Martin's, 1999) ; Reading, University of Reading, Lady Astor Papers.
2.5.6 Lady Judith Roberts (1920-1998)
Membre de la Primrose League de 1945 à sa mort. Présidente du Ladies' Churchill Chapter qui est fondé au sein de la League après la mort de Churchill.
Née à Malaga dans une famille d'expatriés aisés, lady Roberts passe toute son enfance en Espagne, où son père travaille pour une entreprise britannique. Elle est ensuite envoyée en Angleterre, où elle est élève d'une public school anglicane qui renforce la profonde religiosité qu'elle conserve sa vie durant. Quant à son passé d'expatriée, qu'elle a de commun avec de nombreux autres membres de la League, il explique en partie, d'après sa fille Jane, l'attachement de lady Roberts à une vision traditionaliste de la Grande-Bretagne. Dieu, le Roi, l'Empire, telles sont les valeurs qui définissent sa conception du conservatisme, valeurs qu'elle transmet à ses enfants, qui tous les cinq feront partie de la League dans les années 1950 et au début des années 1960.
C'est la dernière grande aristocrate à s'investir dans la Primrose League. Son intérêt pour le mouvement démarre lorsque son mari, sir Peter Roberts, député de 1945 à 1966, fait son entrée à la League suite à son élection pour le siège d'Ecclesall, près de Sheffield. Les liens entre Ecclesall, la famille Roberts et la Primrose League remontent à l'arrière-grand-père de sir Peter, sir Samuel, membre du Grand Conseil et député d'Ecclesall pendant vingt-et-un ans. La femme de sir Samuel, fille d'un archidiacre, est elle aussi impliquée dans la League. Par la suite, c'est le père de sir Peter, sir Samuel, qui devient député d'Ecclesall de 1929 à 1935 et qui s'implique dans le Grand Conseil en compagnie de sa femme.
C'est cette longue tradition familiale qui explique qu'à son tour lady Roberts rejoigne la Primrose League, dont elle va devenir l'un des piliers. À Londres, lady Roberts, qui réside dans Mount Street, dans le quartier de Mayfair, perpétue la tradition aristocratique des hôtesses politiques. De nombreuses personnalités fréquentent alors la famille Roberts, comme Harold Macmillan, William Whitelaw, qui deviendra Premier ministre adjoint et ministre de l'Intérieur de Margaret Thatcher de 1979 à 1983, ou encore Julian Ridsdale, député conservateur ayant des liens familiaux avec Stanley Baldwin, Grand Maître de la League dans les années 1920 et 1930. Les personnalités conservatrices dont s'entourent les Roberts, si l'on excepte Harold Macmillan, sont plutôt issues de la droite du parti. Macmillan propose, d'ailleurs, à sir Peter de se joindre à son gouvernement, mais ce dernier décline l'offre, en raison de ses multiples engagements en tant que directeur de compagnies. Parallèlement à sa carrière de député, sir Peter est dirigeant dans plusieurs entreprises, dans le secteur de la banque et de la métallurgie.
Le fait que sir Peter n'accorde pas la priorité à sa carrière politique nuit, d'ailleurs, à la reconnaissance de son épouse dans le parti. Outre ses fonctions d'organisatrice des festivités de la Primrose League, lady Roberts convoite aussi le poste de présidente des sections féminines du parti, fonction honorifique finalement attribuée à lady Ridsdale, autre grande dame conservatrice très impliquée dans l'organisation du parti, et dont le mari, contrairement à celui de lady Roberts, est l'un des backbenchers les plus assidus et les plus actifs aux Communes.
Cet échec a pour effet de faire des responsabilités de lady Roberts dans la League la seule rétribution qu'elle tire de ses activités politiques et de renforcer son attachement à cette institution, dont elle va tenter d'enrayer le déclin. Ainsi, au début des années 1960, lady Roberts fonde une branche londonienne du mouvement dont l'objet est de servir de point de rencontre entre les jeunes conservateurs et les membres de la League siégeant aux Communes ou aux Lords. Grâce à cette initiative de lady Roberts, un certain nombre de jeunes conservateurs ambitieux, comme Toby Jessel, Bill Cash (qui est à présent l'un des chefs de file des Eurosceptiques) ou Peter Crowdre (le dernier Chancelier de la League) vont ainsi pouvoir avoir leurs entrées au parti.
Plus tard, dans les années 1980 et 1990, c'est encore lady Roberts qui sollicite les membres du parti pour trouver des remplaçants aux Chanceliers successifs. L'une des dernières initiatives de Lady Roberts consiste à offrir les bannières, les médailles et les coupes appartenant à la Primrose League au National Trust afin que ces objets soient exposés à Hughenden, la demeure de Disraeli située dans le Buckinghamshire. Le National Trust refuse, et lady Roberts se tourne alors vers le Central Office du parti conservateur, qui ne manifeste guère plus d'intérêt par ces vestiges victoriens, anachronismes issus d'une époque désormais révolue dans l'histoire du parti. La mort de lady Roberts en 1998 sonne le glas de la Primrose League, qui ne survit que deux ans à la disparition de sa dernière hôtesse politique.
Sources : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996) ; entretien avec Jane Maurin, fille de Lady Roberts, 11 juillet 2003.
3.1.1 Claude Hay, 1883-1886
Premier "Political Secretary" de la League, Claude Hay (1862-1920) est âgé de vingt-et-un ans lorsqu'il commence sa carrière de responsable du mouvement. Cinquième fils du comte de Kinnoull, Hay échoue comme candidat à la députation à Shoreditch en 1892 et 1895, et finit par obtenir un siège londonien, celui de Hoxton, qu'il conserve de 1900 à 1910.
Dès 1884, il quitte ses fonctions dans la League pour entamer une carrière dans les milieux d'affaires.
Après sa démission en 1886, Hay garde des liens avec le mouvement et appartient au Grand Conseil entre 1900 et 1910, alors qu'il est député.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. & C. Black, 1996).
3.1.2 T. B. Cusack-Smith, 1884-1889
Aucune donnée n'a pu être retrouvée sur ce Vice-Chancelier du mouvement, en poste pourtant à une période cruciale dans l'histoire de la League. Seuls quelques éléments parcellaires ont pu être glânés.
En 1886, dans un article intitulé "A Primrose Wedding", le premier journal de la League, le Primrose Record, informe ses lecteurs du mariage de Cusack-Smith et décrit la cérémonie, pour laquelle l'église est toute entière décorée de primevères.
D'après les registres du Grand Conseil des Dames et du Grand Conseil, Cusack-Smith a fait office de secrétaire administratif de ces deux instances, ainsi que de rédacteur en chef de la Primrose League Gazette. Lorsque le journal conservateur England lance des attaques contre le mouvement en 1887, il semble, d'après Janet Robb, que ce soit bien Cusack-Smith qui soit visé par les références aux " pique-assiette aristocratiques et aux parents pauvres " qui monopolisent les postes de salariés dans la League. 930
Cusack-Smith est remplacé en 1889, alors que le mouvement a désormais une ampleur nationale et qu'il se dote de Conseils de circonscription pour organiser au niveau local la profusion de nouvelles habitations qui ont vu le jour depuis le début de la crise du Home Rule.
Sources : Janet Robb, The Primrose League, 1883-1906 (New York: Columbia UP, 1942) ; The Primrose Record 1er mai 1886: 4.
3.1.3 George Lane-Fox, 1889-1912
George S. F. Lane-Fox (1838-1918) est le fils aîné de George Lane-Fox, propriétaire terrien à Tadcaster dans le Yorkshire. Son père le déshérite lorsqu'il se convertit au catholicisme.
Avant de devenir Vice-Chancelier de la League en 1889, Lane-Fox fait ses premières armes en politique en tant qu'agent de district pour le parti conservateur dans le Devon et en Cornouailles. Lane-Fox doit ses responsabilités au sein de la League au propriétaire du Morning Post, lord Glenesk, et au rédacteur en chef du journal, sir William Hardman, qui sont alors les plus fervents partisans de la League, suite à la disgrâce que subit le fondateur du mouvement, lord Randolph Churchill, après sa démission du gouvernement Salisbury en 1886.
Lane-Fox occupe ses fonctions de Vice-Chancelier jusqu'en 1912 et se consacre avec énergie à la vie du mouvement. Ses qualités d'orateur, qu'il emploie lors de ses fréquentes visites dans les habitations, sont, d'après la Primrose League Gazette, " le tonifiant le plus revigorant pour réveiller les habitations endormies ", tandis que la League revêt à ses yeux le " caractère d'une Église ", envers laquelle il fait preuve d'une piété telle que Balfour le décrit comme " le véritable géniteur de la League ". 931
Harassé par les charges croissantes qui incombent au Vice-Chancelier, Lane-Fox obtient l'aide d'un adjoint, le jeune lord Hyde, qui le seconde dans les tournées d'habitations que le Vice-Chancelier doit constamment mener pour veiller au dynamisme du mouvement. Trop âgé pour pouvoir s'acquitter de sa tâche, il démissionne en 1912, à l'âge de soixante-quatorze ans.
Anglo-catholique comme nombre d'autres partisans de la League, Lane-Fox a dû trouver dans ce mouvement une forme de conservatisme non sectaire (et donc non exclusivement protestant) en phase avec ses convictions religieuses personnelles.
Source : Primrose League Gazette avril 1918: 7.
3.1.4 Gerald Arbuthnot, 1912-1916
Gerald Arbuthnot (1872-1916) est un fils de général et un ancien de la Royal Navy, où il a servi à bord du HMS Britannia jusque 1892. Il est lié à l'aristocratie par sa mère, fille de sir Thomas Moncrieffe, septième baron du nom.
Arbuthnot sert sous les ordres de Walter Long, chef de file des traditionalistes, de 1894 à 1905 en tant qu'assistant parlementaire. Candidat unioniste malheureux à Burnley en 1906, il devient vice-président de la Budget Protest League en 1909. Cette organisation est le groupe de pression fondé par Long, son ancien patron pour protester contre les réformes fiscales du gouvernement libéral. Après 1906, Arbuthnot renforce son implantation dans le nord du pays en devenant président de la Fédération des Associations des Jeunes Unionistes du Lancashire et du Cheshire, régions où les militants conservateurs sont, comme lui, peu séduits par le programme protectionniste de Chamberlain. En janvier 1910, il parvient à gagner le siège de Burnley, qu'il perd en décembre de la même année.
Il commence à diriger l'équipe de permanents de la League en 1912, mais quitte son poste au début de la guerre pour s'engager dans les forces armées. Les dirigeants de la League ne le remplacent pas et continuent de le rétribuer jusqu'à sa mort sur le front, en 1916.
Arrivé assez jeune (à 40 ans) à la tête de la League, son bref séjour au quartier général est marqué par une amorce de modernisation des structures du mouvement, qu'en raison de la déclaration de guerre et de son engagement il ne parvient pas à mener à bien. La présence d'Aburthnot, un obligé de Long, aux commandes du mouvement témoigne, en tout cas, de l'influence que Long exerce alors sur la League.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. & C. Black, 1996).
3.1.5 Reginald Bennett, 1919-1944
Pendant vingt-cinq ans, Reginald Bennett (1870-1944) dirige l'équipe des permanents de la League, ce qui fait de lui l'administrateur le plus fidèle qu'ait eu le mouvement. La loyauté de Bennett vis-à-vis du mouvement est récompensée en 1928, lorsqu'il est anobli par le gouvernement Baldwin.
Fils de pasteur et marié à une fille de pasteur, Bennett a des antécédents familiaux qui expliquent ses affinités avec la League et ses principes religieux. Bennett a accompli l'ensemble de sa carrière au service de la League, où il a peu à peu gravi tous les échelons. Il y entre comme secrétaire en 1891. En 1894, il est nommé Clerc du Conseil, puis en 1919, alors que le mouvement se réorganise, il devient Secrétaire, faisant office de Vice-Chancelier. Après la mort d'Arbuthnot, le titre de Vice-Chancelier tombe, en effet, en désuétude, mais il est à nouveau décerné à Bennett en 1935, pour récompenser les services rendus au mouvement.
Avant guerre, il collabore avec le Literature Committee et, lors de cette même période, il devient aussi rédacteur en chef de la Primrose League Gazette et du Primrose Bud, le journal à destination des sections enfantines. Avant 1914, Bennett est l'un des experts électoraux du mouvement, et publie des manuels à l'intention des démarcheuses électorales de la League. S'il fallait choisir un exemple typique de la production de Bennett, on pourrait signaler l'ouvrage qu'il fait paraître en 1910, Handbook for Hecklers, où il prodigue aux militants unionistes des conseils sur les questions les plus gênantes à poser aux candidats libéraux et radicaux au cours des réunions électorales.
Lorsque la guerre éclate à nouveau en 1939, Bennett renonce au traitement que lui verse le mouvement et continue d'en superviser les activités jusqu'à sa mort en 1944. Après son décès, les finances de la League ne permettront plus le recrutement d'un administrateur permanent. Bennett est donc la dernière personne à porter le titre de Vice-Chancelier de la Primrose League.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. & C. Black, 1996).
3.2.1 James Henry Bottomley (1857-1934)
Fils de modestes drapiers du Lancashire, Bottomley a été, pendant de nombreuses années, l'un des orateurs-vedettes de la League, qui a beaucoup utilisé ses services dans le Lancashire et le Yorkshire, où Bottomley a rempli en même temps des fonctions d'agent du parti dans diverses circonscriptions. Dans les années 1880, Bottomley est un partisan du protectionnisme et il émarge à la National Fair Trade League. Plus tard, après 1903, ses relations avec la League se distendent lorsqu'il devient agent de la Tariff Reform League, puis de la Junior Imperial League, deux organisations en situation de rivalité avec ses anciens employeurs de la League.
Ancien ouvrier, puis employé de banque, Bottomley entame sa carrière politique en 1885 en tant que candidat ouvrier à la députation de Gateshead-on-Tyne. Le seul mandat qu'il parviendra à conquérir sera, toutefois, celui de conseiller municipal à Saint-Helens, ce qui illustre bien les difficultés rencontrées par les candidats conservateurs d'origine modeste lorsque ces derniers s'aventurent dans l'arène politique.
En tant que président de l'Association métropolitaine des agents conservateurs dans les années 1890, Bottomley permet à la League d'entretenir des relations étroites avec les professionnels du parti dans la métropole londonienne. C'est dans la circonscription de Lancaster, où il est agent à partir de 1893, que Bottomley sert le plus fidèlement la League. Lorsqu'après les élections de 1895, les activités de l'habitation locale sont passées au crible lors d'un procédure d'invalidation, il parvient à défendre le mouvement, dont les dirigeants ressortent blanchis du procès.
Écrivain et journaliste prolifique, il publie de nombreuses brochures à l'intention des classes ouvrières, et acquiert une certaine renommée sous son nom de plume, "The Little Bee", sous lequel il publie des chroniques de la vie politique, comme Humours in Politics, ou Political Buzzings of the Little Bee.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. & C. Black, 1996).
3.2.2 Edward Doran (1892-1945)
Ancien cheminot, émigré pendant quelques années aux États-Unis et au Canada, Doran commence sa carrière d'orateur comme conférencier spécialiste de la vie politique, économique et sociale des États-Unis.
C'est surtout grâce à la League qu'il se fait connaître. Dans les années 1920, la League l'emploie comme orateur. Doran prend la parole lors de meetings en plein air organisés à Tower Hill ou à Hyde Park. Doran devient l'un des plus fameux contradicteurs des orateurs socialistes et communistes, qui prennent la parole dans les mêmes lieux.
En 1931, en dépit de son impécuniosité, il est choisi comme candidat unioniste à Tottenham, siège qu'il détient jusque 1935. Cinéaste et photographe amateur, Doran est aussi employé par l'industrie cinématographique britannique, qu'il contribue à protéger contre les productions américaines grâce au Film Quota Act de 1927. Pour convaincre les parlementaires conservateurs de légiférer sur la question, Doran fait valoir des motifs protectionnistes, puisqu'il s'agit à ses yeux d'assurer la pérennité du cinéma britannique, mais aussi des facteurs d'ordre culturel, car, d'après lui, Hollywood dépeint systématiquement les élites britanniques, en particulier l'aristocratie, sous un jour défavorable.
Comme Bottomley avant lui, Doran a des origines sociales modestes et un parcours professionnel qui le situe plutôt dans les milieux les moins favorisés. On comprend toute l'utilité pour la League de recourir à des agents tels que ces deux personnages, car ils permettent au mouvement de s'adapter aux publics des quartiers populaires londoniens et des centres industriels du nord.
Source : Who Was Who on CD-ROM (London: A. & C. Black, 1996).
3.2.3 Miss Edith Killby
Miss Killby (1920-1989) est la dernière salariée de la Primrose League. Longtemps célibataire, avec une mère à charge qui l'accompagnait dans toutes les réunions du mouvement, Miss Killby, entre temps devenue Mrs Hawley, est restée secrétaire de la League de 1950 à 1988.
Pendant toutes ces années, elle a incarné auprès des membres la continuité du mouvement. Les témoins interrogés à propos des dernières années de la League gardent un souvenir amusé de ce personnage, qui à elle seule se chargeait de la publication de la Primrose League Gazette, du suivi des habitations et du travail de secrétariat. À partir de la fin des années 1970, Miss Killby effectue ce travail depuis chez elle, car la Primrose League n'est plus en mesure d'avoir ses propres locaux. Miss Killby entretient des rapports très étroits, presque familiaux, avec les dernières secrétaires d'habitation, des dames du même âge qu'elle.
En 1988, les derniers dirigeants du mouvement, alertés par des secrétaires d'habitation, constatent que depuis quelques mois, Miss Killby, atteinte de la maladie d'Alzheimer, éparpille aux quatre coins de son appartement les documents comptables et la correspondance du mouvement. Les archives de la League sont alors rassemblées, puis transmises à la Bodleian Library et la Primrose League Gazette, qui perd ainsi sa dernière rédactrice, cesse d'être publiée.
Sources : entretiens avec Roger Boaden et Jane Maurin, 16 juin et 11 juillet 2003.
3.2.4 Roger Boaden
Roger Boaden (1937- ) est le dernier administrateur de la League. Il a assuré ces fonctions à titre bénévole de 1988 à 2000 et a été chargé par les légataires de la League de procéder à la liquidation des derniers actifs de la League au cours de l'été 2003.
Avant de tenter de relancer la League dans les années 1990, Boaden avait travaillé pour le Parti conservateur de 1958 à 1988. Il a commencé sa carrière au sein du parti comme organisateur régional, puis national des Young Conservatives. Il travaille aussi comme démarcheur électoral professionnel et comme agent de circonscription à Gainsborough, dans le Lincolnshire. Dans les années 1970, en tant que permanent du Central Office, il se voit confier l'organisation des élections locales et européennes. Grâce à la position influente qu'il s'est bâtie dans le parti, il parvient à être nommé responsable des trois tournées électorales de Ted Heath en 1966, 1970 et 1974. Il est ensuite organisateur des campagnes électorales de Margaret Thatcher en 1979, 1983 et 1987.
En 1988, il se rend compte qu'il ne parviendra jamais aux plus hautes fonctions au sein du parti, car d'autres permanents plus jeunes commencent à lui être préférés. En conséquence, il démissionne du parti et met sur pied le Shopping Hours Reform Council, une association non-partisane destinée à changer la régulation en matière d'ouverture des commerces le dimanche. Les députés conservateurs viennent alors de se rebeller contre le gouvernement Thatcher qui entendait assouplir la législation en matière d'ouverture dominicale des commerces. Boaden, qui est sensible aux anomalies de la législation en vigueur, entend la réformer en rassemblant des soutiens à droite comme à gauche de l'échiquier politique britannique. C'est pourquoi il préfère rompre complètement avec les instances du parti. Son travail bénévole pour la Primrose League lui permet de rester en contact avec certains backbenchers conservateurs, sans pour autant risquer d'être catalogué comme partisan dans le combat qu'il livre dans le cadre du Shopping Hours Reform Council. Au bout de six ans de campagne, Boaden parvient à faire adopter une législation plus souple, avec l'aide de députés conservateurs et travaillistes convaincus de la nécessité de légiférer par le fait que de nombreux syndicats, dont l'influent United Shop Distribution Allied Workers (USDAW), sont en fait favorables à un aménagement des lois garantissant le respect du repos dominical.
Il y a une certaine ironie dans le fait que ce soit le dernier administrateur d'un mouvement initialement fondé pour défendre la religion qui parvienne à libéraliser le travail dominical. Les relations entre le parti conservateur et l'épiscopat anglican, nettement refroidies depuis les années 1980, n'ont en tout cas pas dû être améliorées par une réforme qui abroge l'une des dernières dispositions légales garantissant le respect du sabbat.
Source : entretien avec Roger Boaden, 16 juin 2003.
L'objet de cette chronologie commentée, qui présente les personnalités qui se sont succédé au poste de Grand Maître de la Primrose League, n'est pas d'apporter des détails biographiques sur chacun des dirigeants conservateurs qui ont été détenteurs de ce titre, mais plutôt de définir les liens entre ces personnes, le mouvement et le parti en lui-même. De ce fait, lorsque le Grand Maître ne s'avère pas être le chef du parti, on présentera à la fois les raisons qui expliquent le choix de tel ou tel Grand Maître de substitution, et les facteurs qui ont conduit les dirigeants conservateurs en place à ne pas figurer au sommet de la hiérarchie de la League. Cette quatrième annexe constitue donc plus globalement un synopsis des relations entre la direction du parti conservateur et la Primrose League.
Lord Iddesleigh (sir Stafford Nortcote)
Si la Primrose League compte deux premiers Grands Maîtres et non un seul, c'est d'abord par déférence à l'égard du système de direction conjointe du parti qui existe ente la mort de Disraeli en 1881 et la nomination de Salisbury au poste de Premier ministre en juin 1885, qui met un terme à l'incertitude qui avait existé jusqu'alors quant à l'identité du dirigeant conservateur que la reine choisirait en cas de chute du gouvernement libéral de Gladstone.
Or, de 1880 à 1884, sir Stafford Northcote, Premier ministre potentiel en tant que dirigeant des conservateurs aux Communes, fait l'objet de critiques incessantes de la part de lord Randolph Churchill et ses partenaires du " quatrième parti ", qui raillent son incapacité à polémiquer avec les libéraux à la Chambre. La stratégie parlementaire de Northcote, ancien secrétaire particulier de Gladstone, est, en effet, d'éviter des attaques frontales contre le gouvernement libéral en place afin de se ménager des appuis auprès des élites aristocratiques du camp libéral, les whigs, inquiets de la radicalisation de leur parti qui s'opère sous l'impulsion de Joseph Chamberlain.
En raison des conflits qui ont opposé Northcote et Churchill pendant toute la durée de la législature, sir Stafford Northcote, en dépit de son titre de Grand Maître, brille par son absence d'implication personnelle dans la Primrose League, un mouvement étroitement associé à l'adversaire qui a fini par entamer son crédit auprès du parti en le dépeignant comme un adepte du compromis avec l'ennemi libéral.
Lord Salisbury
Dès décembre 1883, Lord Randolph Churchill transmet à Salisbury la constitution du mouvement qu'il vient de lancer avec ses acolytes du " quatrième parti ". Ce dernier est très circonspect sur les chances de succès d'une telle entreprise. " Je doute qu'il sorte quoi que ce soit de la Primrose League. Il y a en son sein trop d'obéissance servile au goût des Anglais ", écrit Salisbury à son collègue Northcote.
Toutefois, en novembre 1884, Salisbury accepte de devenir officiellement l'un des patrons du mouvement, à condition que le même honneur soit attribué à sir Stafford Northcote, avec qui il partage encore la direction du parti. Salisbury demeure goguenard lorsqu'il imagine l'intitulé de la distinction honorifique qui va être décernée par la League à lui-même et à son collègue Sir stafford Northcote. " Je suppose que nous serons gratifiés d'une appellation extr aordinaire. Que diriez-vous de 'Vavasseurs' ? ", ironise-t-il en réponse à la proposition de présider la League que lui transmet Drummond Wolff, fondateur du mouvement et allié de lord Randolph Churchill. 932
La famille Cecil va toutefois rapidement s'impliquer dans la League. L'épouse de Salisbury, lady Georgiana, est l'une des premières grandes dames à se joindre au Grand Conseil des Dames, dont elle fréquente assidûment les réunions. Leur fille Gwendolen prend part aux activités du Conseil Divisionnel du Hertfordshire, tandis que deux de leurs fils, Robert et Hugh, deviennent respectivement Ruling Councillor et trésorier d'une habitation.
Sources : Andrew Roberts, Salisbury: Victorian Titan (1999 ; London: Phoenix, 2000) ; Janet Robb, The Primrose League, 1883-1906 (New York: Columbia UP, 1942) ; Robert Fitzroy Foster, Lord Randolph Churchill: A Political Life (1981; Oxford: Oxford UP, 1988).
Après la mort de sir Stafford Northcote, Salisbury devient seul Grand Maître de la Primrose League, distinction qu'il conserve jusqu'à sa mort en 1903.
Les doutes initiaux de Salisbury quant à l'utilité du mouvement sont rapidement dissipés par le succès populaire que la League rencontre. Salisbury en reconnaît publiquement l'utilité politique et électorale. Sensible à la participation massive de femmes dans la League, Salisbury se déclare favorable à l'octroi du droit de vote pour les femmes, qui, selon lui, seraient tout aussi susceptibles que les hommes de voter " en direction de la moralité et de la religion ", mais le soutien de Salisbury à la " Cause " n'est alors exprimé qu'à titre personnel. 933
Salisbury cultive soigneusement la Primrose League. Il prononce chaque année un discours lors de la Grande Habitation. En 1900, devant les membres du mouvement, il salue les efforts de la League en faveur du sentiment impérial :
Dans l'histoire des opinions, rien n'est aussi frappant que le brusque changement qui s'est opéré dans la seconde moitié du siècle en ce qui concerne l'appréciation que certains portent relativement à l'Empire qui est le leur. Mais ce qui est surprenant, c'est que ce remarquable changement dans l'opinion publique est absolument synchrone - à peu de choses près - avec la naissance et l'essor de la Primrose League. 934
Salisbury met souvent à la disposition de la League les jardins de Hatfield, sa demeure du Hertfordshire. L'habitation dont il est Ruling Councillor est d'ailleurs florissante, comptant plusieurs centaines de membres. Salisbury se montre vigilant vis-à-vis des publications du Literature Committee de la Primrose League. En 1886, il réclame par exemple la suppression d'un tract diffusé par la League, car les accents protectionnistes du document en question sont en contradiction avec la prudente distance qu'il maintient à l'égard de la minorité protectionniste du parti. Lors de ses discours devant les membres de la League, Salisbury évoque essentiellement les thèmes chers au mouvement : impérialisme et religion.
Il serait erroné de croire qu'en raison de l'opposition de Salisbury aux réformes électorales de 1867, ce dernier aurait été un dirigeant conservateur peu intéressé par l'organisation conservatrice dans le pays. Salisbury est impliqué dans le fonctionnement de la Primrose League, tout comme dans celui du parti. Il noue une relation privilégiée avec les permanents du parti, suit de près les progrès du conservatisme provincial et parle en public devant divers parterres conservateurs. Son style de direction se différencie donc nettement des habitudes de reclus de son prédécesseur Disraeli, qui faisait peu de cas du Carlton et des autres clubs conservateurs métropolitains et limitait ses interventions publiques à de rares occasions. Cette propension de Salisbury à s'investir en personne dans la vie du parti en dehors de Westminster a permis à la League de trouver en lui un Grand Maître soucieux de préserver l'influence du mouvement.
Sources : Andrew Roberts, Salisbury: Victorian Titan (1999; London: Phoenix, 2000) ; Janet Robb, The Primrose League, 1883-1906 (New York : Columbia UP, 1942).
Suite au décès de lord Salisbury, Arthur Balfour, Premier ministre depuis 1902, accepte de prendre la succession de son oncle. Sa nomination à la tête de la Primrose League est d'autant plus légitime qu'à plusieurs reprises, en 1895 et 1899, Balfour a assuré le remplacement de Salisbury au cours de la Grande Habitation. De plus, en tant que cycliste accompli, Balfour préside le Primrose League Cycling Corps. Comme Salisbury, Balfour est un assidu des Grandes Habitations, ces réunions annuelles organisées par la Primrose League. À la différence de Salisbury, Balfour se monte parfois peu inspiré dans les sujets sur lesquels il s'exprime devant le public de l'Albert Hall. Ainsi, en 1899, Balfour évoque la situation financière du pays et sur la relation entre les finances nationales et l'Empire. " Un sujet peu passionnant pour ce genre d'auditoire ", commente le Morning Post le lendemain. En 1904, alors qu'il est Premier ministre, Balfour commet la même erreur en restreignant son discours à une présentation sur la situation diplomatique en Europe, du traité avec la France et à une discussion au sujet des tensions en Macédoine. 935
Peu intéressé par les questions d'organisation partisane, Balfour s'en remet à une poignée de fidèles pour gérer les instances centrales du parti et le groupe parlementaire. Il déclare, d'ailleurs, qu'il " préférerait prendre l'avis de son valet que celui de la conférence du parti conservateur ", remarque qui résume tout son désintérêt pour ces questions. 936 En quelque sorte, Balfour renoue avec la pratique de Disraeli, lui aussi très distant vis-à-vis des affaires internes du parti. Plus disposé aux spéculations intellectuelles et philosophiques qu'à la gestion quotidienne de la machine conservatrice, Balfour n'entretient pas la pratique collégiale de direction du parti adoptée par Salisbury, qui consultait régulièrement ses lieutenants, le capitaine Midleton, Agent en Chef du parti, et Aretas Akers-Douglas, Chief Whip aux Communes, afin d'être au fait de l'opinion des conservateurs au parlement et dans les associations de circonscriptions.
Ce qui distingue aussi le mandat de Balfour de celui de son parent et prédécesseur, c'est la manière dont Salisbury est parvenu à contrôler toute expression de dissentiment vis-à-vis des choix politiques qu'il assume pour le parti, tandis que Balfour va devoir s'appuyer sur la League pour conserver son emprise sur le parti hors de Westminster. Entre 1903 et 1910, Balfour s'emploie à contenter à la fois protectionnistes et libre-échangistes au sein du parti. Son objectif premier est d'éviter la désunion chez les siens et, ainsi, de trouver une position médiane entre les différentes sections du parti. Or, les partis de circonscription et la National Union tombent peu à peu aux mains des militants conservateurs convaincus par les bienfaits du protectionnisme. Dans ce contexte de dissensions internes, la Primrose League reste fidèle à sa tradition de loyalisme vis-à-vis du leadership du parti. Entre 1903 et 1910, les proches de Balfour se succèdent à la tête du mouvement, comme, par exemple, le duc de Norfolk en 1906. Sommé par certains de ses membres de prendre position clairement sur la question fiscale, le Grand Conseil pratique une politique dilatoire de compromis et d'équivoque, reflétant en cela les louvoiements successifs de Balfour sur le même sujet. Lorsque Balfour est contraint d'embrasser le programme protectionniste qui lui est imposé par de nombreux parlementaires, la Primrose League se range encore à la position de son Grand Maître et soutient dès lors la cause protectionniste, tout en limitant son discours à l'aspect du programme de réforme fiscale le plus proche des principes du mouvement, à savoir la préférence impériale. Au cours de cette crise que traverse le parti conservateur, la Primrose League peut aussi arguer du fait que les questions fiscales ne figurant au nombre des principes qu'elle est censée défendre, la League est autorisée à ne pas se départir d'une certaine neutralité.
Toutefois, la loyauté de la Primrose League à l'égard de son Grand Maître s'altère peu à peu. La tactique de compromis que Balfour suit au sujet des dépenses navales du gouvernement libéral, du budget de Lloyd George en 1909, des projets d'autonomie pour l'Irlande esquissés par les libéraux et leurs alliés, les nationalistes irlandais, de même que le refus de Balfour de soutenir le jusqu'au-boutisme des Lords conservateurs à l'occasion de la réforme de leur assemblée à partir de 1910, sont autant de facteurs qui mécontentent de plus en plus les membres de la League et le parti en général. Balfour essuie alors les mêmes critiques que sir Stafford Northcote vingt ans auparavant. Le principe qui guide son action de chef de l'opposition explique dans une large mesure pourquoi il finit par perdre son autorité sur le parti. D'après Balfour, en effet, l'opposition a pour rôle d'assister le gouvernement nommé par le roi. Face à ce qu'il juge être le manque de combativité de Balfour, Walter Long, l'un des éléments les plus éminents de la Primrose League, entreprend d'incarner un conservatisme à la fois traditionaliste et militant qui correspond aux principes mis en avant par la League depuis 1883. Prenant la défense des intérêts des propriétaires terriens (dont il fait partie), Long fonde en 1909 la Budget Protest League, pour dénoncer le caractère confiscatoire des mesures envisagées par Lloyd George. Au même moment, il met sur pied l'Union Defence League, destinée à préserver les liens constitutionnels entre l'Irlande et le reste de la Grande-Bretagne. La Primrose League soutient activement ces deux organisations, auxquelles elle ouvre ses réunions publiques.
En 1911, les dissensions au sein du parti sont telles que Balfour doit quitter ses fonctions à la tête du parti. Long, candidat de la droite modérée et traditionnelle, est soutenu par la Primrose League, contre Austen Chamberlain, qui représente alors le conservatisme radical et protectionniste. Ni l'un, ni l'autre ne faisant l'unanimité au sein du parti, c'est sur le nom d'Andrew Bonar Law que s'opère un compromis. Balfour, peu après sa démission en 1911, cède alors sa place de Grand Maître à Lord Curzon. Après sa mise à l'écart en 1911, Balfour ne renouera pas les liens qu'il avait établis avec les instances de la League.
Sources : Andrew Roberts, Salisbury: Victorian Titan (1999 ; London: Phoenix, 2000) ; John Ramsden, "The Organisation of the Conservative and Unionist Party in Britain, 1910 to 1930," Ph D, Oxford, 1974, 74-79 ; Janet Robb, The Primrose League, 1883-1906 (New York: Columbia UP, 1942).
Si lord Curzon se voit décerner le titre de Grand Maître en 1912, c'est d'abord en raison de la défection de Balfour à ce poste, suite à sa démission en tant que chef du parti conservateur en 1911. D'après l'usage établi depuis la création de la Primrose League, le titre de Grand Maître aurait dû revenir à Andrew Bonar Law, qui devient alors chef du parti. Mais ce dernier décline l'offre.
L'arrivée de Bonar Law au sommet de la hiérarchie conservatrice, après trente années de domination du parti par le clan Cecil, marque un tournant dans l'histoire du parti. Issu d'un milieu social qui est jusque là resté étranger aux plus hautes sphères conservatrices, Bonar Law, un commoner, interloque initialement les grandes familles du parti. La réaction de lady Dawkins peu après avoir assisté au discours de Bonar Law lors de sa première Conférence en tant que chef du parti manifeste les préjugés des élites conservatrices à l'égard du nouveau dirigeant :
Je suis forcée d'avouer qu'au premier abord sa personnalité et son accent de Glasgow m'ont quelque peu décontenancée. (J'avais plutôt l'impression que c'était mon charpentier des plus instruits qui s'adressait à moi). Mais à mesure qu'il parlait, il m'a inspiré une telle confiance que cette impression s'est dissipée. Il faut assurément admettre que pour l'Angleterre, une ère nouvelle a commencé dans la vie politique : la vieille école aristocratique en est pratiquement balayée, un nouveau régime se fait jour. 937
Le statut social de Bonar Law, industriel de Glasgow, et son appartenance à la droite radicale et protectionniste sont autant de facteurs qui peuvent expliquer les réticences de ce dernier à prendre la succession de Balfour à la tête de la League. De plus, le parcours de jeunesse de Bonar Law laisse penser que les formes de sociabilité politique qu'il privilégie sont d'un tout autre ordre que celles proposées par la League. Membre assidu des mock parliaments à Glasgow, Bonar Law s'intéresse à la politique à travers les lieux de débat que sont alors ces répliques locales des Communes, où viennent rivaliser d'éloquence avocats, enseignants et industriels. Bonar Law vient aussi d'une région où la Primrose League est peu implantée. L'orangisme glaswégien y est pour beaucoup. En général dans les parties occidentales de l'Écosse, la forte présence du libéral unionisme et l'hostilité ouverte des organisations unionistes et orangistes entravent le développement de la League. Rien, ni sa région d'origine, ni son milieu social ne prédisposent donc Bonar Law à cultiver des liens avec le conservatisme déférent et quiétiste de la League. Au-delà de ces critères locaux, c'est plus son protectionnisme et son protestantisme revendiqué qui séparent Bonar Law de la Primrose League.
En 1912, c'est donc à lord Curzon, alors à la Chambre des lords, que revient le titre de Grand Maître. Curzon incarne alors le conservatisme modéré cher à la Primrose League. Pour la Primrose League, Curzon est un remplaçant idéal de Bonar Law, car Curzon peut se targuer d'un impeccable pedigree d'impérialiste. En tant que Vice-Roi des Indes, Curzon a aussi organisé le Durbar de 1903, une festivité organisée à Delhi pour célébrer le Raj. De plus, l'appartenance de Curzon à la plus haute aristocratie en fait le candidat le plus légitime au poste de Grand Maître. Il fait, de plus, partie des amis les plus intimes de Balfour, réunis dans un cercle que la presse à l'époque surnomme "the Souls", pour la qualité intellectuelle de ses membres.
Pour autant, on peut se demander dans quelle mesure Curzon n'a été qu'un atout pour la League. Jusqu'en 1918, Curzon est, en effet, l'un des principaux opposants du droit de vote pour les femmes. Il collabore avec les militantes de l'Anti-Suffrage Union et, au Parlement, prend la tête de la fronde conservatrice contre les réformes électorales entreprises par le gouvernement de Coalition en 1916 et 1917. Du fait de cette opposition publique au droit de vote des femmes, que Curzon mène avec le soutien de quelques autres grandes dames de la Primrose League, comme la comtesse de Jersey, il est très probable que la présence de ce dernier au sommet de la hiérarchie de la League ait indisposé les éléments féminins du mouvement. C'est sans doute un des facteurs qui expliquent pourquoi tant de femmes, jeunes ou plus âgées, se sont alors tournées vers des groupes conservateurs moins hostiles à leur émancipation politique, en particulier les Women's Unionist Associations qui se forment un partout dans le pays à partir de 1918.
Lorsqu'Austen Chamberlain devient chef du parti en 1921 suite à la démission d'Andrew Bonar Law du poste de Premier ministre, Curzon reste Grand Maître. Là aussi, des facteurs politiques expliquent cette nouvelle entorse au précédent victorien. Austen Chamberlain appartient alors à une aile du parti qui a peu d'affinité avec le modèle conservateur proposé par la League. Son père, Joseph Chamberlain, a longtemps fait figure d'épouvantail au sein de la League. Malgré le rapprochement progressif de Radical Joe avec le parti conservateur en tant que tel, ce dernier ne prend que rarement part aux activités de la League. Dans son fief de Birmingham, Joseph Chamberlain a, d'ailleurs, fait en sorte de limiter l'influence des habitations de la League qui s'y forment dans les années 1880 et 1890. Soucieux de préserver le contrôle politique qu'il exerce sur Birmingham et sur une bonne partie des Midlands par l'intermédiaire de son parti libéral unioniste, Chamberlain voit la League plus comme une adversaire que comme une partenaire. Dans une large mesure, ses fils reprennent à leur compte le dédain paternel pour la Primrose League. Ni Austen, ni plus tard son demi-frère Neville ne s'associent aux destinées de la League. Au sein du parti, l'un comme l'autre consacrent beaucoup d'attention à d'autres formes d'institutions politiques qu'à la League. Neville en particulier est expert dans le fonctionnement du parti, qu'il contribue personnellement à réformer au début des années 1930. Il a peu de sympathie pour la League et, lorsqu'on lui décerne le titre de Grand Maître, il décline l'offre. Neville Chamberlain est plus intéressé par la constitution au sein du parti de groupes d'experts aptes à conseiller les dirigeants. C'est tout le sens de sa démarche lorsqu'il fonde le Conservative Research Department, dont il assoit la position lorsqu'il réforme l'organisation du parti au début des années 1930.
Quant à lord Curzon, sa brillante carrière gouvernementale au cours de la guerre reste, néanmoins, un atout pour la Primrose League. À défaut d'être patronnée par les dirigeants conservateurs de l'époque, Bonar Law puis, à partir de 1921, Austen Chamberlain, la Primrose League possède en son Grand Maître qui s'avère aussi être l'un des conservateurs les plus en vue. Tout comme le Grand Conseil de la League, Curzon est, en outre, de plus en plus hostile à la Coalition. En parfaite harmonie avec les desiderata des sympathisants de la League, Curzon contribue à la chute de Lloyd George et au remplacement d'Austen Chamberlain, favorable à la poursuite de l'expérience de la coalition avec Lloyd George, par Andrew Bonar Law. À la mort de Curzon en 1925, la Primrose League renoue, enfin, un lien direct avec le leadership conservateur en la personne de Stanley Baldwin.
Sources : John Ramsden, "The Organisation of the Conservative and Unionist Party in Britain, 1910 to 1930," Ph D, Oxford, 1974, 80-88, 89-95 ; Martin Pugh, The Tories and the People, 1880-1935 (Oxford: Blackwell, 1985); Brian Harrison, Separate Spheres: The Opposition to Women's Suffrage in Britain (London: Croom Helm, 1978); David Gilmour, Curzon (London: John Murray, 2003).
Après la mort de Curzon, la Primrose League se trouve en Stanley Baldwin un Grand Maître dont l'intérêt pour le mouvement est des plus durables et des plus assidus. Baldwin est un fidèle de la Primrose League, comme il le rappelle au Grand Conseil dans sa lettre de démission au poste de Grand Maître. Baldwin a en effet animé à partir de 1890 une habitation de la Primrose League dans son Worcestershire natal, à Stourport, et il a été le représentant de la League pour la circonscription du West Worcestershire. Lorsqu'il se retire de la vie publique en 1938, Baldwin aura donc été associé pendant quarante-huit ans à la League.
Baldwin entre aux Communes de manière assez tardive, puisqu'il a 41 ans lorsqu'il est élu député pour la première fois. Mais son parcours préalable à la députation mérite d'être brièvement présenté, car l'expérience professionnelle de Stanley Baldwin, ainsi que sa situation sociale et religieuse, expliquent très largement son attirance pour les valeurs véhiculées par la League.
Alfred, le père de Stanley Baldwin, qui est député du West Worcestershire de 1892 à 1908, est un entrepreneur fortuné. Converti à l'anglicanisme dans sa jeunesse, Alfred Baldwin est initialement membre de la National Church League, ainsi que de nombreuses autres associations de laïcs engagés dans l'Église anglicane. Avant de devenir député conservateur, Alfred Baldwin a été, jusqu'en 1877, un libéral palmerstonien, attaché à la grandeur nationale et au réformisme modéré des Whigs, mais ne s'est jamais senti en affinité avec Gladstone, successeur de lord Palmerston à la tête du parti libéral. Le parcours du père de Stanley Baldwin est donc tout à fait typique du ralliement au conservatisme des milieux d'affaires et des élites anglicanes libérales, inquiètes du discours des alliés radicaux de Gladstone au sujet de la propriété ou de la religion établie, et qui commencent à graviter en direction des Tories.
En tant que maître de forge, Alfred Baldwin est un patron paternaliste. Prenant à coeur l'intérêt des ouvriers, Alfred Baldwin fait passer dès le début des années 1880 la journée de travail dans ses usines de douze à huit heures. Son fils hérite de la même vision des rapports entre employeurs et employés. Comme son père, Stanley Baldwin apporte son concours aux sociétés de secours mutuel établis par les ouvriers. Lorsqu'éclate la Guerre des Boers, Alfred Baldwin décide d'acquitter les cotisations de mutuelle de ses ouvriers mobilisés. Plus tard en 1914, son fils Stanley imite ce geste de générosité à l'intention des ouvriers volontaires. En tant que député, Stanley Baldwin est l'un des seuls conservateurs à voter en faveur du Old Age Pensions Act. De même, en 1911, Baldwin ne s'oppose pas aux principes du National Insurance Act, mais il pense seulement que ces nouvelles dispositions législatives, qui introduisent l'obligation pour le travailleur de cotiser, sont susceptibles d'affaiblir les friendly societies. En effet, Baldwin craint que le National Insurance Act de 1911 ne détruisent l'appel au devoir moral de l'ouvrier en écartant la notion de volontariat et d'indépendance qui sous-tendait jusque là l'existence de ces sociétés de secours mutuel. L'intérêt de Stanley Baldwin pour la paix sociale et pour l'harmonisation des intérêts du capital et du travail se reflète aussi dans son positionnement avant-guerre au sein du parti. Favorable au programme de réforme fiscal défendu par Chamberlain, Baldwin y voit une politique propre à bénéficier aux patrons comme à leurs employés. Certes membre de l'Anti-Socialist Union, Stanley Baldwin est aussi l'un des piliers de l'Unionist Social Reform Committee, un groupe de réflexion qui, avant 1914, formule un programme collectiviste à caractère conservateur. Du fait du caractère religieux, réformiste et patriotique du conservatisme de Baldwin, on retrouve donc dans le parcours de cet entrepreneur et de ce jeune parlementaire de nombreux éléments de la tradition disraélienne, dans laquelle Baldwin inscrit explicitement son action en tant que Premier ministre.
Peu connu du grand public lorsqu'il devient chef du parti en 1923, Baldwin est le premier dirigeant conservateur à pouvoir se vanter de connaître intimement les rouages du parti, où il n'a longtemps eu qu'un rôle modeste dans les instances locales du Worcestershire. Baldwin fait, d'ailleurs, valoir son expertise et la simplicité de son parcours auprès des adhérents du parti :
J'ai derrière moi quarante années d'expérience politique vécues en grande partie en tant que militant de base. Il n'est aucune tâche que je vous demanderai d'accomplir que je n'aie effectuée moi même. J'ai coché des noms sur les listes électorales, j'ai écrit des adresses sur les enveloppes (rires) et j'ai rameuté la dernière fournée d'électeurs dans les bistrots (applaudissement et rires). 938
Conscient de son manque de légitimité à Westminster, où son expérience est limitée, Baldwin tâche de s'assurer de la loyauté de la base du parti. Au cours des quatorze années où il dirige le parti, Baldwin consolide sa notoriété en maintenant un lien étroit avec les militants conservateurs. Baldwin est souvent occupé à prendre la parole en public, si régulièrement, d'ailleurs, que William Bridgeman, pourtant l'un de ses proches associés au sein du parti, lui en tient grief, car Bridgeman estime que Baldwin se disperse en s'adressa nt en personne à toute une myriade d'organisations politiques, religieuses ou associatives. Pour Baldwin, habitué des estrades, la Primrose League n'est donc qu'une institution conservatrice parmi d'autres dont il s'agit de cultiver la loyauté.
Toujours est-il que la League est une organisation particulièrement adaptée au type de conservatisme qu'entend défendre Baldwin. En raison de l'attachement que cette institution continue de professer à l'égard de Disraeli et des principes religieux et constitutionnalistes qui ont présidé à sa création en 1883, la Primrose League fait l'objet d'une attention particulière de la part de Baldwin, qui manque rarement d'honorer de sa présence la Grande Habitation de l'Albert Hall. Lors de ces grandes occasions, Baldwin évoque et revendique la tradition conservatrice des " grands humanitaristes et des prophètes sociaux " que forment à ses yeux " Wilberforce, Oastler, Sadler, Shaftesbury et surtout Disraeli ". 939 Ces références récurrentes à Disraeli sont motivées par l'ambition que nourrit Baldwin de réconcilier les intérêts des différentes classes sociales, dont les divisions se manifestent d'après lui dans la progression électorale du travaillisme. Le conservatisme paternaliste que Baldwin entend incarner se veut donc une synthèse des aspirations de la propriété et du travail. C'est à ce titre que Baldwin se perçoit comme mieux préparé à une telle entreprise que les autres ténors conservateurs. Comme il remarque peu après son arrivée à la tête du parti, il est " le seul d'entre [ses] collègues qui ait vécu pendant des années dans la fumée des cheminées d'usine ". 940 Au début des années 1920, de tels hommages à la tradition réformiste et sociale du parti, et à la personne de Disraeli en particulier, sont atypiques. Baldwin contribue donc grandement à restaurer le crédit de son illustre prédécesseur.
La Primrose League convient aussi à Baldwin du fait de l'approche oecuménique que le mouvement n'a cessé de faire sienne depuis ses débuts. Homme de foi, Baldwin affirme, devant les membres de la League, qu'il interprète au sens le plus large l'engagement traditionnel du parti à défendre la religion. 941 Anglican, mais issu d'une famille non-conformiste, Baldwin exerce un attrait indéniable sur les membres des diverses dénominations britanniques. Il est vice-président de la Society for the Propagation of the Gospel et de la Bible and Foreign Bible Society. En 1925 puis en 1935, il prend la parole devant le National Free Church Council et reçoit régulièrement des témoignages d'estime de la part des responsables des Églises baptistes et congrégationnalistes. 942
Le troisième aspect de la personnalité de Baldwin, qui le rapproche d'une institution telle que la League, réside dans l'importance de la thématique rurale dans le regard que porte Baldwin sur le pays. Tout comme nombre de dirigeants de la Primrose League, issus de la petite noblesse des régions agricoles, Baldwin a tendance à glorifier le passé rural du pays. " À mes yeux, la campagne, c'est l'Angleterre et l'Angleterre, c'est la campagne ", avait-il affirmé dans l'un des ouvrages qu'il publie dans les années 1920. 943 Dans son analyse du déclin de l'esprit industriel en Grande-Bretagne, Martin J. Wiener assigne d'ailleurs à Baldwin un rôle primordial dans la diffusion d'une vision ruraliste et, par conséquent, anti-industrialiste du pays. 944 Il est incontestable que certains passages dans les discours de Baldwin donnent crédit à cette interprétation, mais de manière partielle uniquement. En tant qu'industriel lui-même, et étant donné toute l'attention qu'il accorde à la résolution des conflits sociaux entre ouvriers et patrons, Baldwin peut difficilement être décrit comme participant d'un courant de pensée anti-industrialiste. Toutefois, il est vrai qu'il assigne à la ruralité une valeur idéale, et toute la problématique de son époque consiste selon lui à se demander comment conserver chez le Britannique des villes les valeurs qui faisaient autrefois la grandeur de son voisin des campagnes. Pour expliquer ce lien qu'il entrevoit entre le caractère urbain du pays et cette nostalgie de la ruralité partagée par tant de ses compatriotes, Baldwin déclare en 1931 :
Nous sommes devenus, pour la plupart d'entre nous, un peuple de citadins ; mais tout au fond de nos coeurs - même pour ceux qui ont travaillé à la ville depuis deux ou trois générations - demeure un amour indéracinable pour les choses de la campagne et la beauté de la campagne ; et, pour ces citadins - tout autant et même plus que pour nous mêmes - la campagne représente les valeurs éternelles et les traditions éternelles dont nous ne devons jamais accepter de nous séparer. 945
Les valeurs spirituelles qu'il assigne à la ruralité participent d'une image idéale de l'identité nationale où sont tour à tour convoquées simplicité, continuité, harmonie et honnêteté.
Toutefois, même si Baldwin revendique l'héritage disraélien, s'il inscrit son action politique en rapport avec sa propre religiosité, et s'il envisage l'identité britannique comme constitutivement rurale, il existe malgré tout un certain nombre de décalages entre Baldwin et les prises de position publiques de la Primrose League à l'époque. Si Baldwin adopte une attitude conciliante vis-à-vis des syndicats et des travaillistes, la Primrose League est quant à elle l'une des organisations les plus virulentes dans la dénonciation de l'athéisme socialiste. Dans les années 1920, la Primrose League Gazette préfère désigner les membres du parti travailliste sous les appellations successives de bolcheviques, de rouges ou au mieux de socialistes. Les publications de la Primrose League comme celles des instances centrales du parti dénoncent les syndicalistes comme autant d'agents séditieux manipulés par Moscou. Dans les années 1920, pour les militants conservateurs, l'heure n'est donc pas à l'apaisement vis-à-vis de leurs adversaires travaillistes. C'est pourtant le choix que fait Baldwin. Du fait de la logique conciliatrice qu'il fait sienne, Baldwin rejette, par exemple, les propositions que formulent les membres du Grand Conseil à propos des limites à apporter au droit de grève. Pareillement, lorsque la Primrose League appelle le Parlement à voter des lois plus sévères contre le blasphème ou à interdire les Sunday Schools socialistes, Baldwin n'avalise pas ces projets. Bien au contraire, il continue de traiter avec égard les leaders travaillistes au Parlement, et préfère intégrer ce nouveau parti à la vie politique du pays en exaltant auprès de ses membres les vertus du constitutionnalisme britannique.
De plus, sur la question fiscale, Baldwin s'avère être une figure tutélaire contestée au sein de la League. Lors de son arrivée au pouvoir, Baldwin déçoit, en effet, les attentes de la Primrose League et d'une bonne partie de la base conservatrice en excluant toute possibilité de baisse d'impôts dans l'immédiat. Or, à l'époque de la coalition, entre 1918 et 1922, la Primrose League avait été l'une des organisations conservatrices les plus promptes à exprimer publiquement des réprimandes à l'encontre des tendances dépensières du gouvernement Lloyd George. La Primrose League avait d'ailleurs apporté son soutien à la Middle Class Union et l'Anti-Waste League, associations mises sur pied pour combattre les hausses d'impôts, et dont la sphère de recrutement recoupe en grande partie celle de la League. 946
Enfin, le facteur de dissension central entre Baldwin et la League concerne l'Empire. Sur les questions impériales, Baldwin ne va pourtant pas immédiatement s'aliéner le soutien de la League. Lors de son arrivée au pouvoir, Baldwin a peu d'expérience en matière coloniale. Son point de vue sur les questions impériales est assez orthodoxe. En tant qu'ancien partisan de Joseph Chamberlain, il est favorable à un resserrement des liens commerciaux entre la Grande-Bretagne et les colonies. Il donne son soutien aux diverses manifestations, comme l'Empire Day, qui, au cours des années 1920 et 1930, célèbrent le caractère impérial du pays. À la différence de conservateurs comme Curzon ou Churchill, Baldwin perçoit l'Empire comme centré sur les Dominions, et non autour de l'Inde. Tout le problème consiste, d'après lui, à raffermir les liens entre les Dominions et la Grande-Bretagne, surtout dans un contexte où le Statut de Westminster de 1931 vient de reconnaître la pleine autonomie de ces territoires anglophones. Son but est donc, comme il le déclare aux membres de la Primrose League, de " sensibiliser notre démocratie à ce que signifie l'Empire " et à " inspirer aux gens de ce pays et des Dominions une foi en nous-mêmes et en notre futur, cette foi dans notre héritage qui seul peut nous unir dans les années à venir et qui seule peut nous permettre de progresser ". 947 L'Empire auquel Baldwin croit est plutôt " une Communauté des Nations Britanniques ", défini en termes spirituels et éthiques tels que le devoir, le service, la justice, la démocratie et la fraternité. Dans le contexte des années 1920, il s'agit pour Baldwin de répudier sans équivoque l'impérialisme jingo, " militariste et sinistre ", de la période édouardienne. 948 Jusque là, Baldwin ne fait que reprendre le type de sentiment impérial qu'a véhiculé la Primrose League depuis ses débuts. Jusqu'à la fin des années 1920, aucune dissension n'est donc à noter entre Baldwin et le Grand Conseil.
Or, à plusieurs reprises, à partir de la fin des années 1920 et jusqu'au début des années 1930, des adversaires de Baldwin au sein du parti sont choisis comme Chanceliers de la League. C'est le cas, par exemple, pour Henry Page-Croft en 1928 ou encore Douglas Hacking en 1931. Si les instances de la League commencent à se départir de leur loyauté habituelle vis-à-vis des dirigeants en place, c'est que cette période correspond à une controverse qui divise le parti à propos de l'Inde, en particulier, et de l'Empire, en général. Après la défaite des conservateurs en 1929, lord Rothermere et lord Beaverbrook, grands patrons de presse conservateurs et alliés de Churchill, mettent Baldwin au défi d'accepter la politique de libre-échange impérial pour laquelle leurs journaux décident de militer. Baldwin refuse de se soumettre au diktat des barons de la presse et il est alors soutenu par la Primrose League.
Peu après, de nouvelles attaques sont lancées contre lui par Churchill, qui s'oppose au blanc-seing que Baldwin donne en 1929 à la Déclaration de lord Irwin, Vice-Roi des Indes, qui promet vaguement à l'Inde d'obtenir le statut de Dominion. Lors de la période du gouvernement national, Baldwin collabore ensuite avec Ramsay MacDonald, et le fruit de leurs efforts, le Government of India Act de 1935, fait lui aussi l'objet de vives critiques de la part de Churchill et de nombreux membres du parti. Dans cette nouvelle controverse, le Grand Conseil de la Primrose League est plus en phase avec les positions de Churchill qu'avec celles de Baldwin, et il s'en faut de peu pour que le Grand Conseil ne manifeste publiquement son désaccord avec les choix autonomistes de Baldwin. Si le Grand Conseil tait ses réprimandes, les habitations du mouvement sont laissées libres d'accueillir Churchill et ses partisans de l'India Defence League, ce qu'elles choisissent de faire régulièrement. Baldwin regrette la manière dont Churchill et ses partisans aimeraient qu'à propos de la question indienne, " le Parti tory revînt à ses positions d'avant-guerre ", et il présente sa politique comme la seule réponse réaliste aux transformations qu'a connues l'Inde, et comme la seule méthode propre à consolider l'union entre la Grande-Bretagne et le sous-continent. 949 Sur l'Inde, le progressisme de Baldwin se heurte donc à la vision impérialiste entretenue par la Primrose League et reprise à son compte par Churchill.
Malgré ces crispations au sein de la mouvance conservatrice, il est important de constater que la Primrose League n'a tenté que de manière velléitaire de participer à une révolte conservatrice contre la politique indienne de Baldwin. Globalement, les dirigeants de la Primrose League vont rester en marge de cette querelle. La timidité de la réaction de la League à cette occasion est sans doute l'un des indices les plus probants de l'essoufflement du mouvement et de la place périphérique que les considérations impériales en sont venues à occuper dans l'esprit de la majorité des membres du parti. Diverses résolutions sont esquissées par le Grand Conseil au cours des années 1930 pour condamner la politique indienne de Baldwin, mais elles ne sont pas sanctionnées par la majorité des dirigeants de la League. Les opposants de Baldwin ne parviennent donc pas à s'emparer d'un mouvement impérialiste tel que la League. Les relations entre la League et Baldwin, temporairement tendues, ne sont donc pas profondément affectées et, lorsque, peu après son retrait de la vie publique, Baldwin démissionne de son poste de Grand Maître en 1938, son départ se déroule de la manière la plus courtoise.
Sources : Who Was Who on CD-ROM (London: A. et C. Black, 1996) ; Philip Williamson, Stanley Baldwin: Conservative Leadership and National Values (Cambridge: Cambridge UP, 1999); John Ramsden, "The Organisation of the Conservative and Unionist Party in Britain, 1910 to 1930," Ph D, Oxford, 1974, 95-103.
L'un des Grands Maîtres de la League les plus méconnus de nos jours, Kingsley Wood ne l'était pas auprès des militants conservateurs dans les années 1930. Très proche de Neville Chamberlain, avec qui il a collaboré au ministère de la Santé dans les années 1920, sir Kingsley Wood apparaît comme un Grand Maître de substitution lorsque Baldwin quitte la vie publique en 1938.
Neville Chamberlain, successeur de Baldwin à la tête du parti, refuse l'offre qui lui est faite par le Conseil Exécutif de la League de devenir Grand Maître. Pour Chamberlain, formé à l'école du torysme radical de Birmingham, instigateur du Conservative Research Department et spécialiste de l'organisation professionnelle du parti qu'il a contribué à réformer au début des années 1930, la Primrose League incarne une forme de conservatisme avec laquelle il a peu de sympathie. À défaut de parvenir à vaincre le dédain de Neville Chamberlain, les instances dirigeantes de la League, en choisissant Kingsley Wood, partisan notoire de ce dernier, comme Grand Maître, maintiennent ainsi un lien étroit entre leur organisation et la direction du parti.
Pour autant, Wood n'est pas qu'un deuxième choix. Très populaire au sein du parti dans les années 1920 et 1930 en raison de ses succès au ministère de la Santé, Wood est une des grandes figures conservatrices de l'époque, et il est membre de la League depuis de nombreuses années.
Fils d'un pasteur méthodiste, Wood conserve toute sa vie des liens étroits avec cette dénomination si souvent en affinité avec le conservatisme. L'engagement politique de Wood, Wesleyen qui, avec les membres d'autres dénominations, fonde la Nonconformist Unionist League en 1924, reflète en tout cas une évolution cruciale au cours des années 1920, à savoir le ralliement des sectes protestantes non-anglicanes au conservatisme.
En tout cas, la religiosité de Wood le prédispose à cultiver son engagement au sein de la Primrose League, qui continue alors de se référer à l'un de ses principes initiaux, la défense de la religion.
Le parcours politique de Kingsley Wood est lui aussi tout à fait semblable au profil de nombreux partisans de la League entre-deux-guerres. Comme de nombreux membres du Grand Conseil, Wood a accompli son noviciat politique au sein du London County Council, dans son cas entre 1911 et 1918. Tout comme une proportion conséquente de Grands Conseillers du mouvement, Wood a d'abord exercé le métier d'homme de loi. De 1918 à 1943, il représente Woolwich au Parlement et, là aussi, c'est un élément de sa carrière qu'il partage avec de nombreux sympathisants de la League.
Quant à l'expérience professionnelle et gouvernementale de Wood, elle le situe dans une certaine mesure dans la lignée du réformisme social disraélien. En 1911, Wood est conseiller des compagnies privées d'assurance, qu'il parvient à intégrer aux projets d'assurance-santé ébauchés par le gouvernement libéral. Spécialistes des questions de retraite, d'assurance et de logement, Wood est sous les ordres de Neville Chamberlain au ministère de la Santé dans les années 1920. En 1938, l'année où Wood est nommé Grand Maître, Neville Chamberlain fait de lui son ministre de l'Air, ce qui ne peut déplaire aux instances de la League qui appelle depuis 1934 au réarmement du pays. En 1940, il devient ministre des Finances de Churchill et, à ce titre, entame une collaboration avec Keynes qui durera jusqu'à la mort de Wood en 1943.
Wood ne provient pas du sérail d'Oxbridge, mais, en dépit de son profil social atypique pour un conservateur, c'est l'une des figures les plus appréciées du parti, au sein duquel il a exercé en 1930 les fonctions de président du Comité Exécutif de la National Union.
Néanmoins, le caractère intérimaire de cette distinction décernée à Wood par la League devient évident lorsqu'à partir de 1940, suite à la décision du Grand Conseil, Wood doit partager son titre avec Churchill.
Sources : Dictionary of National Biography on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995) ; Peter Catterall, "The Party and Religion", in Anthony Seldon and Stuart Ball (eds.), Conservative Century. The Conservative Party since 1900 (Oxford: Oxford UP, 1994) 637-70.
Vice-Grand Maître avec sir Kingsley Wood dès 1940, Churchill devient le seul à détenir le titre en 1943, lorsque décède Sir Kingsley Wood, alors son Chancelier de l'Échiquier. Churchill reste Grand Maître jusqu'à sa mort, ce qui fait de lui le dirigeant conservateur qui a le plus longtemps détenu du titre.
Pourtant, la longévité de Churchill à ce poste ne doit pas occulter le fait que son engagement dans la League est à géométrie variable. Les méandres de la carrière politique de Churchill se sont traduites par trois phases distinctes dans ses rapports à la Primrose League. Ces trois périodes vont de 1890 à 1904, puis de 1904 à 1925 et, enfin, de 1925 à sa mort.
La première période correspond à l'adolescence de Churchill et à son entrée en politique, jusqu'à sa rupture avec le parti conservateur en 1904. Dans son enfance, le jeune Winston, qui admire son père, s'enorgueillit de la popularité de la League dans la public school qu'il fréquente alors. En 1887, âgé de treize ans seulement, il demande à sa mère s'il lui serait possible de devenir membre d'une des branches londoniennes du mouvement. En 1890, à seize ans, il devient Chevalier de l'habitation londonienne de Grosvenor Square. Puis c'est sous les auspices de la Primrose League que Churchill prononce son premier discours politique en 1897, devant l'habitation de Bath. Au tout début de sa carrière parlementaire, Churchill sollicite l'aide de sa mère Jennie, membre du Grand Conseil des Dames, qui prend part avec lui à des réunions de la League à Oldham, dont il devient député en 1900.
Au début de sa carrière comme à la fin, le conservatisme de la League sied à Winston Churchill. Démocrate tory et disraélien, Churchill a de plus en commun avec la League d'être impérialiste et paternaliste. Comme Disraeli, Churchill a une carrière politique excentrique et flamboyante. Initialement, par tempérament politique et par tradition familiale, tout porte donc Churchill à s'investir dans de la League.
À partir de 1903, les relations entre la famille Churchill et la League vont se dégrader, en raison des prises de position de Churchill et de sa mère, tous deux hostiles au programme protectionniste de Chamberlain. Churchill se fait alors le champion du libre-échange au sein du Parti. Il participe aux activités l'Unionist Free Food League (UFFL), organisation conservatrice qui combat la diffusion du discours de la Tariff Reform League de Chamberlain auprès de la base du parti. Jusqu'au début de l'année 1904, Churchill tente d'enrayer la progression du protectionnisme en prenant la parole au nom de l'UFFL devant les membres de la Primrose League. Devant la popularité croissante des thèses de Chamberlain auprès des militants conservateurs, il finit par choisir de combattre le protectionnisme depuis les rangs libéraux, et devient, à partir du printemps 1904, l'un des orateurs les plus actifs de la Free Trade League, organisation mise sur pied par des radicaux, des libéraux et des membres du Cobden Club pour combattre la machine de propagande de Chamberlain. De ce fait, lorsque Churchill quitte le giron conservateur, il rompt tout lien avec la Primrose League. Au Parlement, lorsque les députés débattent sur les pratiques électorales corrompues, Churchill dénonce la Primrose League et le reste des groupes de pression conservateurs, qui ne sont à ses yeux qu'autant instruments destinés, du fait de leur contribution au travail électoral, à réduire les dépenses des candidats du parti. D'après Churchill, cette nébuleuse d'organisations permet donc aux conservateurs de contourner le droit électoral.
Jennie, la mère de Churchill, combat de son côté la diffusion des thèses protectionnistes au sein de la Primrose League. En 1904, elle démissionne de son poste de Dame Présidente de l'habitation londonienne Randolph Churchill, où un porte-parole de la Tariff Reform League de Chamberlain a défendu des positions protectionnistes sans que les dirigeants de l'habitation ne prennent la précaution de lui opposer un contradicteur libre-échangiste. La méfiance des instances dirigeantes de la League vis-à-vis du programme protectionniste de Chamberlain, qui, en tant que libéral unioniste, ne fait pas officiellement partie du parti conservateur, permet à Jennie Churchill de rester vice-présidente de la Primrose League jusque 1908, en dépit des nouvelles orientations politiques de son fils. Elle est toutefois contrainte de démissionner car le Grand Conseil de la Primrose League décide de radier du mouvement tout membre qui aurait soutenu des candidats libéraux ou radicaux. Jennie Churchill tente de contester le droit de la Primrose League de procéder à de telles exclusions, arguant du fait que la Primrose League, organisation à caractère statutairement non-partisane, peut et doit continuer à accueillir des individus de tous horizons politiques. Elle fait valoir auprès du Grand Conseil que la League doit continuer d'accueillir tous ceux qui se reconnaissent dans les mots d'ordre du mouvement, à savoir Dieu, le Roi et l'Empire, et ce quelle que soit leur obédience politique. La participation de son fils au gouvernement libéral et l'adoption progressive par les dirigeants conservateurs d'une politique explicitement protectionniste la contraignent au bout du compte à rompre ses liens avec un mouvement dont elle faisait partie depuis 1883.
Juste avant-guerre, le passage de Churchill à l'Amirauté, où il doit pratiquer des réductions de dépenses en 1912 et 1913, lui vaut l'hostilité de la Primrose League et de la Navy League, qui militent conjointement pour une Royal Navy forte. En 1914, à en croire Punch, Churchill connaît un retour en grâce auprès des Tories lorsqu'il parvient à imposer une hausse des crédits de la Navy à un Cabinet réticent. 950 La scission entre le libéralisme de Churchill et l'unionisme de la Primrose League devient, malgré tout, plus prononcée. En 1909, lorsque le gouvernement libéral introduit des réformes fiscales qui frappent sévèrement les intérêts des propriétaires terriens, la Primrose League fait partie des organisations les plus virulentes dans sa dénonciation des réformes introduites par Lloyd George. Or Churchill, alors membre du gouvernement, prend au même moment la tête de la Budget League, qui oeuvre à la justification de ces réformes auprès de l'électorat. Il s'investit aussi dans la Gladstone League, groupe de pression libéral qui partage les mêmes objectifs. Le divorce entre Churchill et le conservatisme aristocratique qu'incarne alors la Primrose League est donc patent.
Ce n'est qu'après-guerre, et même après la chute du gouvernement de coalition de Lloyd George en 1922, que les relations entre Churchill et la Primrose League vont peu à peu s'améliorer, à mesure qu'il se rapproche du Parti conservateur, qui incarne alors à ses yeux le rempart le plus efficace contre le travaillisme.
Ainsi, en 1924, lord Pembroke and Montgomery, alors Chancelier de la League, adresse à Churchill ses condoléances à l'occasion de la mort de Lady Randolph Churchill. Depuis la rupture de 1904, c'est le premier échange de correspondance entre les instances de la League et Churchill. La même année, un correspondant anonyme, qui se décrit comme un démarcheur électoral et un membre dévoué de la Primrose League, enjoint Churchill à rejoindre les conservateurs. Churchill, ancien ministre de la coalition, se définit alors non plus comme libéral, mais comme constitutionnaliste anti-socialiste. C'est sous cette étiquette qu'il se présente lors de deux élections partielles, l'une à Westminster, l'autre à Epping, dont il restera député jusqu'à la fin de sa carrière. Quand les conservateurs reviennent au pouvoir en novembre 1924, Baldwin nomme Churchill au poste de Chancelier de l'Échiquier. En 1925, il prend part à la Grande Habitation, réunion plénière de la Primrose League au Royal Albert Hall, et y prononce, pour la première fois depuis vingt-deux ans, un discours public sous les auspices du mouvement fondé par son père. En 1927, Churchill remplace à nouveau Baldwin, Grand Maître en exercice, à la tribune de la Grande Habitation de l'Albert Hall. De même, dans sa circonscription d'Epping, il encourage les efforts de l'antenne locale de la League. Dans les années 1920, Churchill renoue donc avec la League, cette relique de la Démocratie Tory des années 1880, organisation proche de ses propres partis pris antisocialistes, paternalistes, constitutionnalistes et impérialistes.
Au début des années 1930, Churchill est à nouveau isolé politiquement car il s'oppose à la politique indienne du gouvernement de coalition de Baldwin. Pour mobiliser les soutiens dont Churchill bénéficie dans les milieux conservateurs en raison de ce positionnement, il fonde l'India Defence League et utilise ses réseaux au sein de la Primrose League pour faire connaître les raisons de son désaccord avec la politique officielle du parti. Il est soutenu par de nombreux membres de la Primrose League, retraités de l'administration des Indes, qui partagent son point de vue sur les questions impériales et militaires. Si Churchill peut compter sur la participation active d'habitations ou de membres individuels de la League dans la diffusion de l'impérialisme véhiculé par l'India Defence League, à titre officiel, les dirigeants de la League restent être assez neutres sur la question indienne. En effet, si le Grand Conseil, pourtant majoritairement hostile à la politique indienne de Baldwin, évoque officiellement ses appréhensions en matière de réforme indienne, il le fait de manière plutôt feutrée, de peur d'aggraver les divisions que la question suscite au sein du parti. À titre personnel, Churchill cultive pourtant ses liens avec la League. Jusqu'à la fin des années des années 1930, il se rend assidûment aux bals de la League et devient aussi Chevalier Impérial, distinction honorifique conférée aux membres des élites conservatrices prêts à aider financièrement le travail de la Primrose League.
Dès l'arrivée de Churchill au pouvoir, la League se montre immédiatement ultra-loyaliste vis-à-vis de lui. Jusqu'à sa mort, les Chanceliers successifs du mouvement entretiennent leurs liens avec Churchill, qui reçoit périodiquement de la part de la League messages d'anniversaire, de condoléances, de félicitations ou de sympathie. Pendant la guerre, les instances de la League, qui portent Churchill au sommet de leur hiérarchie en 1943 à la mort du Grand Maître Kingsley Wood, manifestent régulièrement leur soutien à la politique du gouvernement de coalition dirigé par Churchill. En 1945, lord Ebbisham, Chancelier de la League, fait parvenir un témoignage de sympathie à Churchill, récemment vaincu lors des élections générales. Après-guerre, Churchill, fidèle à la mémoire de son père, va s'associer aux destinées de la League. Lorsque les conservateurs se retrouvent dans l'opposition entre 1945 et 1951, Churchill prononce plusieurs discours officiels devant les membres de la League. Dans la Primrose League, Churchill trouve une organisation conservatrice plus proche de ses préoccupations que le parti en lui-même. Dans ses discours prononcés lors des manifestations de la League, ou dans le cadre de certains articles des articles qu'il rédige pour la presse, Churchill ne manque pas de rappeler le lien familial qui l'unit au mouvement. 951 Il prend aussi soin de placer de fidèles alliés à la tête du mouvement (comme lord Llewellin, l'un de ses hommes de confiance à Washington pendant la guerre, qui prend la direction du ministère de la Production d'Appareils de Combat, ou lord Mancroft, qui a travaillé sous ses ordres aux Finances au cours des années 1920). Churchill honore de sa présence la Grande Habitation, même après son retrait des affaires publiques en février 1955. Entre 1950 et 1962, Churchill adresse tous les ans un message de Nouvel An aux membres du mouvement, et sa dernière apparition à la réunion de l'Albert Hall date de 1958. Anthony Eden et Harold Macmillan, qui dirigent le parti du vivant de Churchill, le premier de 1955 à 1957 et le second jusque 1963, ne se voient pas décerner le titre de Grand Maître par déférence à l'égard du prestigieux détenteur de cette distinction.
Après la mort de Churchill en 1965, les membres de la League fondent un Churchill Chapter pour honorer la mémoire de leur prestigieuse figure tutélaire, qui, dès lors, rivalise avec Disraeli dans le panthéon du mouvement. Pourtant, après 1965, c'en est fini du lien direct qui associe la Primrose League avec la famille Marlborough. Randolph Churchill, le fils de Winston Churchill, ne figure en effet ni comme bienfaiteur, ni même comme simple membre de la Primrose League.
Sources : Churchill Papers, catalogue en ligne, site consulté le 15 juillet 2003, CHAR 28/14/14 ; CHAR 28/25/21-23 ; CHAR 28/26/29 ; CHUR 2/368 ; CHAR 20/94B/178 ; CHAR 1/1/6-7 ; CHAR 20/21C/316 ; CHAR 2/12/37-38 ; CHAR 2/141/99 ; CHAR 2/227/37 ; CHAR 2/227/36 ; CHAR 1/15/5 ; CHAR 1/142/172 ; CHAR 1/296/28 ; CHAR 1/315/69-70 ; CHAR 1/352/95 ; CHAR 2/10/1 ; CHAR 2/45/60 ; CHAR 2/137/43 ; CHAR 2/251/36 ; CHAR 13/10/14-15 ;CHAR 13/22B/239 ; Roland Quinault, "Churchill and Democracy," Transactions of the Royal Historical Society 11 (2001): 201-20 ; Paul Addison, "Winston Churchill and the Working Classes, 1900-14", in Jay Winter (ed.), The Working Classes in Modern British History: Essays in Honour of Henry Pelling (Cambridge: Cambridge UP, 1983) 43-64 ; Frans Coetzee, "Pressure Groups, Tory Businessmen and the Aura of Political Corruption before the First World War," Historical Journal 29 (1986): 833-52.
Après la mort de Churchill, le titre de Grand Maître reste vacant pendant quelques mois, jusque 1966. Le titre revient alors à Alec Douglas-Home, qui vient en 1965 de quitter ses fonctions de chef du parti conservateur. Douglas-Home est donc le dernier dirigeant du parti au vingtième siècle qui ait accepté de détenir ce titre honorifique. De Ted Heath à Ian Duncan Smith en passant par Margaret Thatcher, John Major et William Hague, aucun des chefs conservateurs qui lui succèdent ne prend part aux activités de la Primrose League.
Les liens entre Douglas-Home et la League ne débutent pas pour autant en 1966. Dès 1963, l'année de son arrivée à la tête du parti, Alec Douglas-Home prend la parole devant environ 300 représentants assemblés pour la Grande Habitation à Westminster Hall. La League est alors en pleine déliquescence. Faute d'une assistance suffisamment nombreuse, après 1963, cette réunion annuelle est abandonnée. En 1984, convaincu de l'inutilité de la Primrose League comme mouvement politique, Alec Douglas-Home, entre temps devenu comte de Home, est alors âgé de 81 ans et démissionne sans qu'un successeur ne lui soit trouvé.
Symboliquement, il est assez plaisant de trouver en Alec Douglas-Home le dernier Grand Maître de la Primrose League. Perçu dans les années 1960 comme la quintessence aristocratique, le chef du parti conservateur entre 1963 et 1965 est un ancien d'Eton et de Christchurch et le détenteur d'un titre prestigieux. Ministre des affaires étrangères d'un Macmillan alors malade et démissionnaire, lord Home doit abandonner son titre en 1963 lorsqu'il remplace Macmillan comme Premier ministre. Dernier dirigeant conservateur en date à être membre de la haute aristocratie, Alec Douglas-Home fait vite figure de gentilhomme suranné et doit céder sa place à Edward Heath dès 1965, après la courte défaite de 1964 qui amène les travaillistes au pouvoir pour la première fois depuis 1950.
Toutefois, comme remplaçant du défunt Churchill, les dirigeants de la Primrose League trouvent en lui un digne représentant de cette lignée conservatrice que le mouvement incarne depuis si longtemps. Douglas-Home est membre de la National Farmers' Union, et entre 1931 et 1951, il représente tour à tour des régions aussi rurales que le Lanarkshire ou le Perthshire. Autre facteur de proximité entre Douglas-Home et la Primrose League, il est aussi plutôt située à la droite du parti. Par exemple, il n'hésite à prendre la parole devant les membres du Monday Club, officine conservatrice impérialiste, patronnée par lord Salisbury, qui s'oppose à la politique de décolonisation de Macmillan en Afrique et, plus globalement, au conservatisme libéral que professe au même moment le Bow Group.
Les origines de Douglas-Home prêtent à sourire à l'époque en Angleterre, mais là encore, c'est un aspect du personnage qui sied admirablement au caractère "upper-class" de la League dans les années 1960. 952 Toutefois, si ses origines aristocratiques valent à Douglas-Home l'encombrant titre de Grand Maître, elles ne constituent pas un atout pour lui pour le grand public. En effet, le contraste est saisissant entre Douglas-Home, peu rompu aux débats des Communes, où il ne siège plus depuis 1951, date de son accession à la Chambre des lords, et son rival travailliste, Harold Wilson, économiste et orateur familier des tournées électorales et des caméras de télévision. La différence entre ces deux adversaires est aussi accentuée par l'amateurisme revendiqué par Douglas-Home en matière économique, qui avoue sans fard son ignorance de la science économique et sa propension à compter à l'aide d'allumettes. si Douglas-Home cherche ainsi à ressusciter l'image du squire bienveillant et amateur, des observateurs moins amènes le décrivent comme un " troglodyte ", un " anachronisme politique ", plus à sa place dans " les chasses réservées où l'on tire sur la grouse " que dans " la chaleur blanche de la révolution technologique ". 953
Quant à Ted Heath, remplaçant de Douglas-Home, puis, à partir de 1975, Margaret Thatcher, leurs origines modestes à l'un comme à l'autre leur interdisent de prétendre ravir à Douglas-Home son titre. De plus, la direction qu'ils insufflent tous deux au parti consiste justement à rompre avec l'héritage disraélien du One-Nation Toryism, ce qui vaut en particulier à Thatcher l'hostilité de la hiérarchie anglicane. Après la démission d'Alec Douglas-Home en 1984, le poste de Grand Maître est tombé en désuétude.
Sources : Who Was Who on CD-ROM Londres : A. et C. Black, 1996 ; Gérard Mignard, "Historique du Monday Club, groupe de pression de la droite radicale," Thèse, Paris, 1999 ; Alan Sked and Chris Cook, Post-War Britain: A Political History, 1945-1992 London : Penguin Books, 1993.
1883 lord Randolph Churchill MP
1884 comte d'Abergavenny
1885 sir William Hardman MP
1886 vicomte Folkestone
1887-1888 lord Harris
1889 comte Amherst
1890 comte de Radnor
1891 lord Borthwick MP
1892 sir William Marriott MP
1893 duc d'Abercorn
1894 lord Borthwick
1895 lord Poltimore
1896 lord Harris
1897 lord Glenesk
1898-1899 duc de Malborough
1900-1901 vicomte Curzon MP
1902 comte de Powis
1903 lord Willoughby de Eresby
1904 Gerald Loder MP
1905-1906 duc de Norfolk
1907 lord Llangatock
1908 sir Robert Gresley MP
1909-1910 lord Desborough
1911 lord Northcote/lord Curzon
1912-1913 Walter Long MP
1914 comte de Crawford and Balcarres
1915-1917 Walter Long MP
1918 comte de Crawford and Balcarres
1919-1920 comte de Clarendon
1921-1923 comte de Pembroke
1924 sir W. Joynson-Hicks MP
1925 duc de Sutherland
1926-1927 Walter Greaves-Lord MP
1928 sir Henry Page-Croft MP
1929 lord Ebbisham
1930 lord Strathcona and Mount Royal
1931 Douglas Hacking MP
1932 lord Greenwood
1933 marquis de Dufferin and Ava
1934-1945 lord Ebbisham
1945-1948 sir Richard Wells
1949 lord Teynham
1949-1951 lord Llewellin
1951-1954 lord Mancroft
1954-1957 lord Fairfax
1957-1959 lord Chesham
1959-1961 comte Bathurst
1961-1963 sir Hamilton Kerr MP
1963-1969 baron Tweedsmuir
1969-1975 Right Hon. Charles Towneley MP
1975-1983 lord Mowbray and Stourton
1983-1988 baron Murton of Lindisfarne
1989-1992 sir John Langford-Holt
1992-1998 lord William Clark
1998-2000 Peter Crowdre
James Agg-Gardner (Cheltenham)
Sir Edmund Bartley Denniss (Oldham)
Colonel Henry Ferryman Bowles (Enfield, Middlesex)
Sir James Bruton (Gloucester)
Colonel Charles Rosdew Burn (Torquay, Devonshire)
Colonel Sir Edward Hildred Carlile (Saint Albans, Hertfordshire)
John Cator (Huntingdon)
Brigadier-General Sir Richard Colvin (Epping, Essex)
Major Sir Godfrey Dalrymple-White (Southport, Lancashire)
Davison Dalziel (Brixton)
Sir Joseph Dimsdale (City of London)
Sir Frederick Dixon-Hartland (Uxbridge, Middlesex)
Sir George Fardell (Paddington)
Sir Ernest Flower (Bradford)
Lieutenant-Colonel George Abraham Gibbs (Bristol)
Ernest Gray (West Ham ; Accrington, Lancashire)
Hon. Ronald Greville (East Bradford)
A. G. Hamersley (Mid-Oxfordshire)
Percy Harris (South Paddington)
A. Hayes-Fisher (Fulham)
Dennis Herbert (Watford, Hertfordshire)
Sir Robert Trotter Hermon Hodge (South Oxfordshire ; Croydon)
S. J. G. Hoare (Chelsea)
Colonel A. R. Holbrook (Basingstoke, Hampshire)
Major Sir William Houghton-Gastrell (North Lambeth)
General Sir Archibald Hunter (Lancaster, Lancashire)
William Joynson-Hicks (North-West Manchester ; Brentford ; Twickenham, Middlesex)
Sir Alfred Joseph Law (Rochdale)
Gerald Loder (Brighton, Sussex)
Hon. Walter Long (Bristol ; Dublin ; Strand)
Hon. J. C. Lyttleton (Droitwich, Worcestershire)
Sir Ian Malcolm (Croydon)
H. Mallaby Deeley (Harrow, Middlesex)
Sir Frederick Milner (Bassetlaw, Nottinghamshire)
Hon Charles Mills (Uxbridge)
Major Sir Arthur Clive Morrison-Bell (Honiton, Devon)
Hon. William George Algar Orde-Powlett (Richmond, Yorkshire)
Major Thomas Guy Paget (Bosworth, Leicestershire)
Captain R. F. Peel (Woodbridge, Suffolk)
Sir R. Penrose Fitzgerald (Cambridge)
Guy Pym (Bedford)
Sir Samuel Roberts (Ecclesall)
Sir John Rolleston (Hertford)
comte de Ronaldshay (Hornsey, Middlesex)
Col Sir Clement Molyneux Royds (Rochdale)
Sir Harry Samuel (Norwood)
Hon W. F. Smith (Strand)
Wilfrid Sugden (Royton, Lancashire)
Sir Alan Sykes (Knutsford, Cheshire)
Lord Edmund Talbot (Chichester, Sussex)
Maximilian Townley (Mid-Bedfordshire)
Edgar Vincent (Exeter)
Sir Howard Vincent (Sheffield)
Hon. Lionel Walrond (Tiverton, Devon)
Lord Willoughby de Eresby (Horncastle, Lincolnshire)
comte de Winterton (Horsham, Sussex)
| Nombre total | 56 |
| Aristocrates de naissance | 19 |
| Personnes annoblies | 23 |
| Expérience gouvernementale 954 | 12 |
| Membres du Carlton | 42 |
| Justices of the Peace | 32 |
| Deputy Lieutenants | 22 |
| Eton | 20 |
| Harrow | 4 |
| Autre public school | 6 |
| Oxford | 19 |
| Cambridge | 15 |
| Autre université | 2 |
| Propriétaires terriens | 15 |
| Militaires 955 | 14 |
| Profession libérale 956 | 16 |
| Industrie, commerce et finance | 10 |
| Membres du London County Council | 16 |
| Députés des Home Counties ou de la métropole londonienne | 18 |
| Moyenne d'âge du groupe en 1903 |
46 ans et 4 mois |
Sources : Minutes du Grand Conseil, 1903-1922 ; Who was Who on CD-ROM (Oxford : Oxford UP, 1995) ; Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on annual volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 2, 1886-1918 (Brighton: Harvester, 1978) ; vol. 3, 1919-1945 (Brighton: Harvester, 1979).
Sir Joseph Agg-Gardner (Cheltenham)
Major Charles Ainsworth (Bury, Lancashire)
Lord Apsley (Southampton)
Stanley Baldwin* (Bewdley, Worcestershire)
Major Sir Richard Barnett (Saint Pancras)
Major Sir Archibald Boyd-Carpenter (Chertsey, Surrey)
Brendan Bracken (Paddington)
William Briggs (Blackley, Manchester)
Sir Cyril Cobb (Fulham)
Henry Drummond-Wolff (Basingstoke, Hampshire)
Lieutenant-Colonel William Du Pre (Wycombe, Buckinghamshire)
Edward Doran (Tottenham North)
Major Thomas Dugdale (Richmond, Surrey)
Lord Ebbisham (Epsom)
Sir Ernest Flower (Bradford)
Sir John Ferguson (Twickenham)
Gilbert Gledhill* (Halifax)
Sir Walter Greaves-Lord (Norwood, Lambeth)
Colonel Sir Arthur Holbrook (Basingstoke, Hampshire)
Douglas Hacking (Chorley, Lancashire)
Sir William Houghton-Gastrell (North Lambeth)
Sir George Hume (Greenwich)
Sir William Joynson Hicks (Twickenham, Middlesex)
Hamilton Kerr* (Oldham)
Major-General Sir Alfred Knox (Wycombe, Buckinghamshire)
Geoffrey Lloyd (Birmingham Ladywood)
Sir Alfred J. Law (High Peak, Derbyshire)
Henry Lorimer (South Derbyshire)
Captain Harold Macmillan* (Stockton)
Adrian Charles Moreing* (Preston)
William. S. Morrison (Cirencester and Tewkesbury, Goucestershire)
Sir Henry Page-Croft (Bournemouth)
Sir Philip Pilditch* (Spelthorne, Middlesex)
Lord Eustace Percy (Hastings)
Henry Raikes (South-East Essex)
Herwald Ramsbotham* (Lancaster)
Sir Samuel Roberts (Hereford ; Ecclesall, Sheffield)
Colonel Sir Leonard Ropner (Sedgefield, Durham ; Barkston Ash, Yorkshire)
Duncan Sandys (Lambeth)
Harry Selley (South Battersea)
Sir Annesley Somerville (Windsor, Berkshire)
Daniel Gerald Somerville (Barrow-in-Furness ; East Willesden)
Colonel Sir Alexander Sprot* (North Lanarkshire)
Rt. Hon. Oliver Stanley (Westmorland, Cumbria)
Sir Wilfrid Sugden (Royton, Lancashire ; Hartlepools ; Leyton West)
Gerard Summers (Northampton)
Captain Peter Thorneycroft (Stafford)
Lord Titchfield* (Newark, Nottinghamshire)
Dr A. Vernon-Davies (Royton, Lancashire)
Richard Wells (Bedford)
Sir Herbert Williams (Reading ; South Croydon)
Noel Whiteside (South Leeds)
*Les députés dont les noms sont suivis d'une astérisque n'ont pas été comptabilisés dans les tableaux traitant du profil des membres du Grand Conseil, car dans les registres de la League leur présence n'est attestée que de manière épisodique.
| Âge Moyen | Aristocrates de naissance 957 | Personnes anoblies | Eton | Harrow | Autre public school | Oxford | Cambridge | Autre université | Londres Home Counties | |
| 1923 (13) | 52 ans et demi | 4 | 8 | 3 | 0 | 1 | 3 | 1 | 2 | 8 |
| 1927-1931 (23) | 55 ans et 4 mois | 3 | 16 | 2 | 1 | 1 | 3 | 3 | 4 | 19 |
| 1932-1935 (15) | 62 ans et demi | 1 | 11 | 1 | 1 | 1 | 1 | 3 | 2 | 11 |
| 1937-1943 (18) | 60 ans et trois mois | 1 | 11 | 3 | 0 | 2 | 1 | 3 | 2 | 12 |
Sources : Minutes du Grand Conseil, 1923-1943 ; Who was Who on CD-ROM (Oxford : Oxford UP, 1995) ; Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament: A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on Annual Volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 3 (1919-1945) (Brighton : Harvester, 1979) ; vol. 4 (1945-1979) (Brighton : Harvester, 1981).
| Nombre total de membres actifs | Hommes | Femmes | Individus non identifiés 958 | Aristocrates de naissance | Personnes anoblies | Personnes sans titre nobiliaire | Propriété terrienne | Militaires | Profession libérale | Industrie et commerce | Anciens élèves de public schools | Études supérieures | Âge moyen | |
| 1924 | 37 | 26 | 11 | 6 | 9 | 11 | 17 | 8 | 5 | 13 | 7 | 9 | 11 | 55 ans et 3 mois |
| 1927 | 32 | 18 | 14 | 14 | 7 | 6 | 19 | 7 | 5 | 8 | 3 | 9 | 10 | 60 ans et 10 mois |
| 1932 | 41 | 24 | 17 | 16 | 5 | 10 | 26 | 2 | 9 | 12 | 6 | 3 | 5 | 63 ans et 2 mois |
| 1935 | 57 | 30 | 27 | 29 | 8 | 15 | 34 | 6 | 4 | 16 | 6 | 3 | 5 | 62 ans et 6 mois |
| 1937 | 72 | 35 | 37 | 46 | 8 | 13 | 51 | 5 | 5 | 17 | 6 | 4 | 8 | 62 ans et 10 mois |
| 1943 | 26 | 8 | 18 | 18 | 1 | 5 | 20 | 0 | 1 | 4 | 3 | 1 | 1 | 69 ans et 2 mois |
Sources : Minutes du Grand Conseil, 1923-1943 ; Who was Who on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995) ; Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on annual volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources Brighton : Harvester Press, 1979, vol. 3 (1919-1945) ; Brighton : Harvester Press, 1981, vol. 4 (1945-1979).
| Députés conservateurs, 1922-1935 | Députés conservateurs membres du Grand Conseil, 1923-1943 | |
| Eton | 23,27% | 27,80% |
| Harrow | 7,59% | 6,96% |
| Autre public school | 26,35% | 33,68% |
| Ensemble des députés issus d'une public school | 57,21% | 68,44% |
| Oxford | 25,07% | 16,24% |
| Cambridge | 17,43% | 18,56% |
| Autre université | 12,97% | 18,56% |
| Ensemble des députés diplômés d'une université | 55,75% | 53,36% |
| Propriétaires terriens 959 | 12,09% | 16,24% |
| Militairesa | 15,16% | 11,60% |
| Professions libéralesa | 37,26% | 60,32% |
| Industrie et commercea | 35,49% | 18,56% |
| Membres du Carlton 960 | 42,67% | 58% |
| Justices of the Peaceb | 37,05% | 34,80% |
| Deputy Lieutenantsb | 23,58% | 27,84% |
Sources : Minutes du Grand Conseil, 1923-1943 ; Who Was Who on CD-ROM (Oxford: Oxford UP, 1995) ; Michael Stenton et Stephen Lees (eds.), Who's Who of British Members of Parliament. A Biographical Dictionary of the House of Commons. Based on Annual Volumes of 'Dod's Parliamentary Companion' and other sources vol. 3, 1919-1945 (Brighton: Harvester, 1979) ; vol. 4, 1945-1979 (Brighton: Harvester, 1981) ; Anthony Seldon et Stuart Ball (eds.), Conservative Century. The Conservative Party since 1900 (Oxford : Oxford UP, 1994) 147, 150.
8. Députés conservateurs appartenant à la Primrose League après 1945
Sir Eric Bullus (Wembley, 1950-1974)
John Cordle (Bournemouth, 1959-77)
Ernle Money (Ipswich, 1970-1974)
Oscar Murton (Baron Murton of Lindisfarne) (Poole, 1964-1979)
Sir John Stokes (Oldbury and Halesowen, 1970-1992)
Alfred Bossom (Baron Bossom) (Maidstone, 1931-1959)
Sir Robert Cooke (Bristol West, 1957-1979)
Sir Hamilton Kerr (Cambridge, 1950-1966)
Sir John Langford-Holt (Shrewsbury, 1945-1983)
Sir Stephen McAdden (Southend East, 1950-1979)
Colonel Sir Leonard Ropner (Barkston Ash, 1931-1964)
Bill Cash
Toby Jessel
9.1.1 "Salisbury et le Culte de la Primevère" - Henry Lucy, Later Peeps at Parliament Taken from behind the Speaker's Chair (London: George Newnes, 1905) 384.

9.1.2 Joseph Chamberlain et la League - "Travelling for the New Firm", F. C. G., Cartoons of the 1895 Campaign (London: Westminster Gazette, 1895) 30.

9.1.3 Joseph Chamberlain et la League : "Dressing the Shop Window," F. C. G., Cartoons of the 1895 Campaign (London: Westminster Gazette, 1895) 23

9.2.1 John Tenniel, "The Grand Young Man", Punch 7 août 1886 : 67.

9.2.2 "An Earnest Politician", Punch 27 août 1892 : 90.

9.2.3 Punch, la League et les elections - "Candidate Catching"

9.3.1 David Low et les personnalités multiples de Stanley Baldwin

9.3.2 David Low : Stanley Baldwin et Winston à la Grande Habitation

9.3.3 Une dame de la League en fâcheuse posture

9.4 Vicky et la League

9.5 Illingworth, lord Home et la League

9.6.1 Les Headington Buds en 1939

9.6.2 Fête de la League à Wiseton

9.6.3 Fête de la League le 14 juillet 1918 à Melchbourne

9.7.1 Bannières de l'habitation de Warcop et de celle de Windermere

9.7.2 Bannières de l'habitation de Stretford et d'Old Trafford

Diplôme d'une Dame de la League

9.8 Bulletin de vote et résultats des élections au poste de Grand Conseiller en 1911

9.9 Programme des festivités de l'habitation de Crystal Palace

9.10 Extrait de la Primrose League Gazette

9.11 Un tract de la League

9.12 Les suffragettes et la League

10.1 Évolution du nombre de membres et d'habitations, 1883-1910
| Knights | Dames | Associates | Total | Habitations | |
| 1884 | 747 | 153 | 57 | 957 | 46 |
| 1885 | 8.071 | 1.381 | 1.914 | 11.366 | 169 |
| 1886 | 32.645 | 23.381 | 181.257 | 237.283 | 1.200 |
| 1887 | 50.258 | 39.215 | 476.388 | 565.861 | 1.724 |
| 1888 | 54.580 | 42.791 | 575.235 | 672.616 | 1.877 |
| 1889 | 58.180 | 46.216 | 705.832 | 810.261 | 1.986 |
| 1890 | 60.795 | 48.796 | 801.261 | 910.852 | 2.081 |
| 1891 | 63.251 | 50.973 | 887.068 | 1.001.292 | 2.143 |
| 1901 | 75.260 | 64.906 | 1.416.473 | 1.556.639 | 2.392 |
| 1910 | 87.235 | 80.038 | 1.885.746 | 2.053.019 | 2.645 |
Source: Robb, The Primrose League 228.
10.2 Répartition géographique des habitations et des adhérents de la League en Grande-Bretagne, 1890-1900
| Nombre d'habitations | Moyenne d'habitations par circonscriptions | Estimation du nombre de membres 961 | |
| Pays de Galles | 166 | 5 | 58.500 |
| Écosse | 130 | 3.71 | 51.000 |
| Irlande | 35 | 0.34 | 21.000 |
| Cornouailles | 30 | 4.28 | 8.500 |
| Devon | 62 | 5.63 | 28.500 |
| Somerset | 83 | 6.38 | 20.500 |
| Berkshire | 33 | 6.6 | 9.000 |
| Hampshire | 82 | 8.2 | 29.500 |
| Dorset | 48 | 12 | 15.500 |
| Wiltshire | 48 | 8 | 17.500 |
| Gloucestershire | 52 | 7.42 | 11.500 |
| Kent | 57 | 3.8 | 28.000 |
| Sussex | 59 | 7.37 | 21.500 |
| Surrey | 44 | 11 | 12.000 |
| Londres | 207 | 2.91 | 62.000 |
| Oxfordshire | 36 | 9 | 7.000 |
| Northamptonshire | 25 | 4.16 | 8.000 |
| Bedfordshire | 14 | 4.66 | 3.500 |
| Hertfordshire | 42 | 10.5 | 15.000 |
| Buckinghamshire | 28 | 9.33 | 9.500 |
| Norfolk | 48 | 6 | 17.000 |
| Suffolk | 37 | 4.62 | 13.000 |
| Cambridgeshire | 21 | 7 | 4.000 |
| Essex | 53 | 6.62 | 14.500 |
| Derbyshire | 52 | 6.5 | 22.500 |
| Nottinghamshire | 38 | 5.42 | 14.000 |
| Lincolnshire | 31 | 2.81 | 28.000 |
| Leicestershire | 30 | 6 | 13.000 |
| Shropshire | 32 | 6.4 | 10.500 |
| Herefordshire | 21 | 7 | 5.500 |
| Warwickshire | 35 | 5.83 | 32.500 |
| Staffordshire | 38 | 3.45 | 20.500 |
| District de Birmingham | 27 | 1.68 | 6.500 |
| Yorkshire | 145 | 2.9 | 68.500 |
| Cheshire | 69 | 5.75 | 24.000 |
| Lancashire | 153 | 3 | 77.000 |
| Liverpool | 11 | 1.22 | 3.000 |
| Manchester | 14 | 1.4 | 2.000 |
| Cumberland | 20 | 3.33 | 7.500 |
| Northumberland | 70 | 5 | 16.500 |
Sources: Pugh, The Tories and the People 215-251; F. W. S. Craig, Boundaries of Parliamentary Constituencies, 1885-1972.
10.3 Organigramme du parti conservateur

10.4 Diagramme idéologique des ligues dans la mouvance conservatrice, c. 1880-1940
La mouvance conservatrice, 1880-1940 : positionnement des groupes de pression au sein du parti, répartis sur un axe droite-gauche (abscisses), et un axe traditionalistes-rénovateurs (ordonnées) 962

10.5 Positionnement des principales figures du parti, c. 1880-1940 963

Résumé 3
Remerciements 5
Sommaire 7
Introduction 9
Arrière-plan : Les conservateurs, la démocratie et les partis politiques
des années 1830 aux années 1880 21
Introduction 22
1. Le développement des structures partisanes conservatrices, 1832-1880 22
1.1 Structuration nationale et locale du parti conservateur 23
1.2 Les conservateurs, la démocratie et les partis politiques, 1867-1884 37
2. Lord Randolph Churchill, le " quatrième parti " et la Démocratie Tory, 1880-1883 48
Conclusion 56
Première partie : La Primrose League et l'unionisme triomphant, 1883-1903 57
Introduction 58
1. Origines et fonctionnement du mouvement 62
1.1 Naissance du mouvement, 1883-1884 62
1.2 Structure hiérarchique et fonctionnement de la League 64
1.3 Les finances du mouvement 74
1.4 La place de la League dans la mouvance conservatrice 76
1.5 Conclusion 80
2. Assise sociale et géographique de la Primrose League 81
2.1 Profil des membres du mouvement 82
2.1.1 L'aristocratie 82
2.1.2 Les femmes 91
2.1.3 Classes moyennes et populaires : l'assise du mouvement 99
2.2 Extension géographique du mouvement 107
2.2.1 Les zones rurales anglaises 109
2.2.2 Les zones urbaines en Angleterre 113
2.2.3 La Frange Celtique : Irlande, Pays de Galles et Écosse 116
3. La culture politique de la Primrose League :
les figures de l'idéologie unioniste, 1883-1903 121
3.1 The Estates of the Realm : loyalisme monarchique et constitutionnel de la League 124
3.1.1 La Couronne 124
3.1.2 Défense de la Constitution 132
3.2 The Maintenance of Religion : bénéfices et handicap d'une approche oecuménique 136
3.3 L'intégrité de l'Empire : la Primrose League et le patriotisme impérial 141
3.3.1 La Primrose League et l'Irlande, 1883-1903 141
3.3.2 La League et la défense de l'Empire 147
3.4 Économie politique unioniste : la League et la question sociale, 1883-1903 151
4. Pratiques politiques du mouvement : la League et ses méthodes 161
Introduction 161
4.1 La League et la sociabilité festive 165
4.2 Pédagogie civique et impériale : la League et l'" alphabet du devoir public " 171
4.3 Émergence de la League en tant que machine électorale 177
Deuxième partie : La Primrose League et la crise du conservatisme, 1903-1922 183
Introduction 184
1. La crise du conservatisme et son impact sur la Primrose League 189
1.1 La Primrose League et la réforme fiscale 189
1.2 Les principes unionistes de la League en péril 199
1.2.1 La League et l'intégrité impériale, 1903-1922 200
1.2.2 La question religieuse 207
1.2.3 La Primrose League et la Constitution 208
1.2.4 Paternalisme, socialisme et interventionnisme étatique :
la League et la question sociale 211
1.3 La League et les gouvernements de coalition, 1915-1922 220
La League et ses Grands Conseillers :
analyse prosopographique des élites parlementaires du mouvement, 1903-1922 223
2. Évolution du mouvement : données générales 226
2.1 Fluctuation du nombre de membres et d'habitations 226
2.2 Le profil des membres 234
2.3 Extension géographique du mouvement 237
3. Forces et faiblesses de la League : l'organisaiton du mouvement, 1903-1922 243
3.1 La League comme mouvement d'intégration sociale : les femmes et les enfants 244
3.1.1 Enfance et patriotisme :
l'âge d'or de la League comme mouvement pour la jeunesse 244
3.1.2 Les conservatrices et la League, 1903-1922 : vers la désaffection 246
3.2 Renouveau et difficultés d'une machine électorale 254
3.2.1 Organisation de la League, 1903-1906 : renouveau et faiblesses 254
3.2.2 Les élections de 1906 et leurs répercussions 257
3.2.3 Les défaites électorales de 1910 et leurs répercussions sur la League et le parti 266
3.2.4 La Primrose League et la Guerre, 1914-1918 276
3.2.5 L a League, le parti et la troisième Réforme Électorale de 1918 282
Troisième partie : Déclin et survivance d'un appareil partisan :
La Primrose League dans l'entre-deux-guerres 289
Introduction 290
1. Évolution géographique et démographique du mouvement 294
1.1 Dégradation des capacités de recrutement 294
1.2 Géographie du mouvement : une implantation inégalement répartie 297
1.3 La League et le parti, 1918-1940 : des relations dégradées 299
2. La Primrose League dans l'entre-deux-guerres : la marginalisation de l'unionisme 301
2.1 Disqualification des principes constitutifs du mouvement 302
2.1.1 Dieu, la reine, l'Empire : l'unionisme victorien dans l'entre-deux-guerres 302
2.1.2 La Primrose League et le culte de Disraeli, 1922-1940 312
2.2 Droitisation du mouvement 314
2.2.1 La League et l'antisocialisme 314
2.2.2 La League et le protectionnisme 319
3. Déclin et survivance de l'organisation 321
3.1 Forces et faiblesses d'un mouvement familial 323
3.2 La Primrose League et la modernisation du parti conservateur 329
Épilogue : la Primrose League, 1940-2003 333
Introduction 334
1. La Primrose League, 1940-1945 : l'impact de la guerre sur le mouvement 336
2. La Primrose League, 1945-1965 : l'ère Churchill 347
2.1 Churchill et la Primrose League, 1945-1965 347
2.2 Le déclin du mouvement 350
2.3 La Primrose League et les réformes du parti 353
3. La Primrose League, 1965-2000 : disparition d'un appareil partisan 357
Conclusion 361
Bibliographie 373
Annexes 401
Table des matières 529
Index 532
INDEX NOMINUM
Figurent en italique les personnes qui ont été membres de la Primrose League.
Agg-Gardner, James (sir) 295, 300, 483, 486
Akers-Douglas, Aretas 66
Amherst, baronne 172
Amery, Leo 187, 227, 519
Arbuthnot, Gerald 241, 270, 273, 274, 275, 276, 401
Ashmead-Bartlett, Ellis 69, 78
Ashley, lord 151, 216
Asquith 227, 229
Astor, lady 519
Astor, John (sir) 352
Atholl, duchesse d' 119
Bagehot, Walter 31
Baldwin, Stanley 99, 220, 290-293, 306, 307, 313, 314, 317, 340, 400, 491, 503, 504, 523
Balfour, Arthur 51, 69, 77, 78, 166, 180, 184, 185, 193, 194, 198, 200, 209, 253, 268, 269, 320, 400, 523
Bennett, Reginald 221, 264, 310, 337, 400
Biagini, Eugenio 291
Boaden, Roger 334, 336, 351n, 400
Bonar Law, Andrew 195, 223, 253, 319, 523
Borthwick, Algernon 69, 78, 399, 487, 523
Bradlaugh, Charles 53, 54, 55, 62, 129, 136, 137
Bright, John 62
Bryant, Arthur 312
Buccleugh, duc de 119
Burke, Edmund 43
Burnaby, Fred 69, 399
Butler, Rab 334, 368, 523
Campbell-Bannerman, Henry 119, 201
Cannadine, David 127, 128
Carroll, Lewis 43n
Carson, Edward 239
Cash, Bill 366, 496
Chamberlain, Austen 188, 189, 193, 214, 221, 523
Chamberlain, Joseph 42, 43, 49, 60, 62, 69, 79, 86, 115, 123, 129, 154, 155, 159, 171, 174, 185, 188, 190, 193, 201, 213, 258, 321, 498, 499, 523
Chamberlain, Neville 310, 311, 348, 354, 523
Charle, Christophe 160
Churchill, Jennie (lady) 95, 178, 194, 399
Churchill, Randolph (lord) 22, 48, 50-55, 62, 64, 66, 67, 69, 77, 86, 136, 137, 138, 139, 143, 144, 399, 487, 500, 523
Churchill, Winston 194, 307, 308, 311, 347-351, 356, 368, 400, 504, 523
Cobbe, Frances Power 170, 174-175
Cobden, miss 94
Codrington, Gerald (sir) 73, 152
Collins, Marcus 343
Cornford, James 47
Curzon, George (lord) 186, 220, 253, 305, 308, 309, 400, 487, 523
Davitt, Michael 116
Deerhurst, lord 217
Digby, Kenelm 89
Dilke, Charles 48, 126, 129
Disraeli, Benjamin 17, 27-28, 36, 37, 38, 39, 48, 51, 53, 55, 56, 63, 64, 97, 125, 129, 152, 153, 154, 160, 189, 296, 316-318, 338, 347, 348, 372, 500, 503, 504
Douglas-Home, Alec 350, 357, 363, 400, 503
Drummond Wolff, Henry 46, 51, 54, 64, 403
Duncan Smith, Ian 372
Eden, Anthony 310
Feuchtwanger, Edgar 17
Forwood, Arthur 181, 519
Gash, Norman 31
George, Henry 174
Gilmour, Ian 16, 368
Girouard, Mark 88, 342
Gladstone, Mary 95
Gladstone, William 32n, 35, 36, 38, 42, 44n, 43, 53, 86, 97, 109, 119, 126, 127, 132, 141, 142, 143, 148, 171, 291, 503
Gordon, Charles (General) 148, 154
Gorst, John 39, 58, 64, 194, 403, 519
Green, Ewen 123, 154, 211
Hardie, Keir 118
Hardman, lady 97, 215
Hardman, William 78, 483
Harris, lord 107, 483
Hartington, Frederick (duc du Devonshire) 42, 111
Headlam, Cuthbert 339, 340, 341, 342, 345, 349
Hicks-Beach, Michael (sir) 98, 104, 135, 143, 158, 159, 176
Hogarth, William 29
Hogg, Quintin 345
Hollis, Patricia 97
Honderich, Ted 18
Howard, Michael 372n
Hulin, Jean-Paul 113
Huskisson, William 125
Jersey, lady 93, 215, 250, 252, 315, 326, 328, 403, 528
Jessel, Toby 358, 359, 496
Joyce, Patrick 25, 116
Joynson-Hicks, William 318, 403, 487, 488, 491
Knightley, Louisa (lady) 70, 250, 403
Labouchere, Henry 128
Lawrence, Jon 17, 243
Lawson, Nigel 369
Lloyd George, David 119, 133, 184, 189, 220, 221, 223, 290, 323
Long, Walter 69, 186, 203, 206, 220, 224, 273, 274, 275, 403, 487, 523
Low, David 295, 340
Macleod, Ian 346
Macmillan, Harold 334, 355, 368, 491, 523
Maidstone, lady 80
Major, John 372n
Malcolm, Ian 192, 193, 206, 260
Manners, John (lord) 176
Manning, Henry (cardinal) 139
Martin, Francis 105
Mauss, Marcel 90
Milner, Miss 60
Milner, vicomte 186, 220, 227, 523
Moore, David Cressap 30, 109
Namier, Lewis 26
Northcote, Stafford (sir) 48, 51, 53, 64, 176, 400
Oastler 151, 216
O'Gorman, Frank 26, 29
Orwell, George 339-340
Page-Croft, Henry (sir) 222, 306, 309, 311, 321, 403, 483, 487, 519
Palmerston, Henry (lord) 36
Parnell, Charles 137, 143
Peel, Robert (sir) 33, 34, 35, 36, 37, 51, 125, 126
Penrose Fitzgerald, sir Robert 227-228
Perkin, Harold 342
Phillips, John 26
Powell, Enoch 359
Priestley, J. B. 339
Prochaska, Frank 96
Pugh, Martin 65, 89, 92, 100, 103, 107
Quinton, Anthony 121, 122
Ramsden, John 16
Rix, Kathryn 80
Robb, Janet 92, 111
Roberts, lady 352, 359, 403
Rover, Constance 98
Sadler 151, 216
Salisbury, Robert (lord) 32n, 38, 39, 43n, 44, 46, 47, 48, 51, 53, 64, 69, 77, 98, 123, 136, 133, 136, 144, 153, 155, 158, 159, 185, 191, 396, 493, 499, 519
Sandars, Jack 194, 255
Sandhurst, lady 94
Sandys, Duncan 350, 487
Schumpeter, Joseph 149
Smith, Jeremy 80
Stapledon, George (sir) 343
Stedman-Jones, Gareth 181
Stokes, John (sir) 358, 362, 367, 492
Taylor, Antony 128
Thatcher, Margaret 18, 359, 362, 367, 369-372
Thorneycroft, Peter 346, 487
Trollope, Anthony 31
Vernon, James 172, 173
Victoria, reine 48, 55, 63, 126, 127, 129, 131n
Vincent, Howard 191, 206
Wald, Kenneth 108
Wellhofer, Spencer 108
Wells, H. G. 188
Wells, Richard (sir) 344, 488
Wiener, Martin 113, 342
Wood, Kingsley 311, 348, 403
Wolff, sir Drummond 63
INDEX DES GROUPES
1922 Committee 364
Anti-Corn-Law League 35, 97
Anti-Socialist Union 215, 399, 528
Bow Group 352
Boy Scouts 246, 325, 327
British Housewives' League 335
Budget Protest League 184, 528
Carlton Club 34, 41, 225, 226, 273, 486, 491
Charity Organisation Society 98, 212
Church of England Women's Society 96
Coefficients 187, 188
Confederacy 192, 268, 269
Conservative and Unionist Women's
Franchise Association 250
Conservative Central Office 39, 51, 60, 69, 77, 259, 270, 271, 273, 285, 288, 296, 300, 324, 335, 354, 363, 364, 365
Empire Economic Union 321, 528
Girls' Friendly Society 96, 403
Halsbury Club 269
Income Tax League 268
Imperial Federation League 147, 403
Imperial Tariff Committee 196
India Defence League 307, 528
Independent Labour Party 297
Junior Imperial League 277, 324, 330
Land League 117, 146, 174
Land Reform Union 112
Land Union 184, 268
League of Empire Loyalists 355
League of Nations Union 308, 309
Liberal Social Council 266
Liberation Society 75, 355
Liberty and Property Defence League 213, 215, 403, 528
London Municipal Society 237, 249, 265
Metropolitan Association of Conservative Agents 80
Middle Class Defence League 269
Middle-Class Union 223, 237
Mock parliaments 41
Monarchist Society 367
Monday Club 352, 355-356, 358, 359
Mothers' Union 298, 358
National Agricultural Union 160
National Association of Conservative Agents 80
National Trust 352
National Farmers' Union 298
National Fair Trade League 154, 190, 403
National Liberal Federation 42, 76, 266, 273
National Party 222
National Service League 184, 204, 205, 403, 528
National Society for Women's Suffrage 175
National Union of Conservative Associations 40, 52, 60, 62, 65, 69, 75, 77, 145, 196, 259, 273, 284, 285, 286, 300
Navy League 150, 151, 205, 281, 403, 528
Pioneer Socialist League 216
Ratepayers' Associations 369, 528
Reveille Movement 269, 271, 528
Round Table Movement 186, 187, 528
Royal Commonwealth Society 357
Social Democratic Federation 128, 157, 315
Socialist Sunday Schools 245, 319, 351
Tariff Reform League (TRL) 188, 192-199, 227, 240, 242, 259, 319, 321, 403, 528
Technical Institutes 353
Tory Reform Group 345, 528
Trade Union Congress 297
Union Defence League 202, 268, 528
United Kingdom Alliance 75
Unionist Social Reform Committee 211, 217, 403, 528
Vermin Club 353
Victoria League 203, 204, 395
Volunteer Force 9, 90, 150, 166, 225
Volunteer Service Committee 316
Women's Amalgamated Unionist
and Tariff Reform Association 198, 253, 254, 255, 271
Women's Institutes 298
Women's Liberal Associations 95
Women's National Liberal Federation 95
Women's Social and Political Union 250
Women's Unionist Associations (WUA)/
Women's Unionist Organisation (WUO) 198, 253, 255, 277, 284, 287, 288, 300, 319
Workingmen's Conservative Clubs 39-41
World's Congress of Representative Women 93
Young England 51, 152, 176n
YMCA 345, 368, 518
Young Britons 324, 328, 329
Young Conservatives 354