Cette thèse retrace l'histoire de la Primrose League, mouvement conservateur fondé en 1883 et disparu en 2000. Dédiée à la défense de l'Église, de la monarchie et de l'Empire, la Primrose League est devenue à l'époque victorienne le premier mouvement politique de masse en Grande-Bretagne, mais après la Première Guerre mondiale, la League a été affectée par un processus de déclin. Sur l'ensemble de la période, on a défini les personnels et les méthodes de la League, ainsi que l'implantation géographique et la composition sociale du mouvement. La Primrose League est aussi considérée comme une institution ayant incarné une certaine forme de conservatisme, désignée sous le terme d'unionisme. En contrastant la Primrose League avec le reste de la mouvance conservatrice, on fait apparaître le déclin de l'unionisme dans les rangs conservateurs, un processus qu'on décrit à partir de la période où l'unionisme est l'approche dominante au sein du parti jusqu'à celle où cette forme de conservatisme disparaît.
Mots-clés : Conservatisme - Impérialisme - Benjamin Disraeli - Unionisme - Institutions partisanes - Idéologie conservatrice - Winston Churchill - Antisocialisme - Aristocratie - Socialisation politique
This thesis is about the rise and fall of a conservative movement, the Primrose League, which was created in 1883 and disbanded in 2000. Devoted to the defence of Church, Monarchy and Empire, the Primrose League became the first political mass movement in Britain in its Victorian heyday, but it gradually declined after the First World War. In this thesis, the personnel and methods of the League are defined over the whole period, along with the geography and social composition of the movement. The Primrose League is also considered as an institution propagating one particular form of conservatism, which is defined as unionism. By contrasting the Primrose League with other conservative factions, the thesis aims at charting the decay of unionism in Conservative ranks, from its status as the dominant political idiom in Victorian Britain to its disappearance from conservative rhetoric.
Keywords: Political parties - Conservatism - Imperialism - Benjamin Disraeli - Unionism -Conservative ideology - Winston Churchill - Antisocialism - Aristocracy - Political socialisation
à M. le professeur Jean-François Gournay, pour ses encouragements, sa sollicitude et son regard critique ;
à tous les membres de l'Atelier Septentrional de Recherche en Civilisation Britannique (ASERCIB), pour le soutien qu'ils m'ont apporté ;
à mes camarades thésards lillois ;
au Ministère des Affaires étrangères, pour la Bourse Aires Culturelles attribuée au début du projet de recherche ;
au personnel des bibliothèques de recherche de la British Library of Political and Economic Science, de la British Library et de la Milnet Library (Londres), du Gloucestershire Record Office (Gloucester), de la Reading University Library (Reading), de la Bodleian Library (Oxford), du Cumbria Record Office (Kendal), du Lancashire Record Office (Liverpool et Preston), du Yorkshire Record Office (Huddersfield) et de la Bibliothèque universitaire de Lille 3, pour leur savoir-faire et leurs suggestions ;
à tous les anciens membres de la Primrose League qui ont bien voulu répondre à mes questions ;
à Kieron Stanley (University of Bristol), Tony Howe (London School of Economics), Kathryn Rix (Oxford), Gordon Bannerman (London School of Economics), Miles Taylor (University of Southampton), Clarisse Berthezène (Paris 3), Rémi Lefebvre (Lille 2), Loïc Blondiaux (Lille 2), Gilbert Millat, Richard Davis, Emmanuelle Avril, Daniel Becquemont (Lille 3), Emmanuel Roudaut (Valenciennes), Martine Spenski (Clermont-Ferrand) et Jean-François Moisan (Nanterre) pour leur aide et leurs conseils ;
à Mr and Mrs John Askill (Leamington Spa), Mr and Mrs Bill Pollard (Stockport), M. et Mme Bergues (Liverpool), Mr Kenneth Nwagbogu, sir David Henderson-Stewart, Mr Samuel Low, Mme Magda Simon, M. Guillaume Daudin, Ms Thi Minh Ngo, M. Jérôme Destombes et Mr Matias Fagerlund (Londres) pour leur hospitalité lors de mes séjours en Angleterre ;
à mon père et à ma mère, René et Monique Vervaecke, anglicistes, anglomanes et versionneurs ;
au personnel de la Crèche Crépin Roland ;
à Noé ;
à Charlotte.
Introduction 9
Arrière-Plan : Les conservateurs, la démocratie et les partis politiques
des années 1830 aux années 1880 21
Première partie : La Primrose League et l'unionisme triomphant, 1883-1903 57
Deuxième partie : La Primrose League et la crise du conservatisme, 1903-1922 183
Troisième partie : Déclin et survivance d'un appareil partisan :
La Primrose League dans l'entre-deux-guerres 289
Épilogue : La Primrose League, 1940-2003 333
Conclusion 361
Bibliographie 373
Annexes 401
Sommaire 529
Index 532
Cette recherche trouve son origine dans un mémoire de maîtrise soutenu en 1998 à la London School of Economics. Ce travail portait sur les paniques d'invasion qui se sont emparées de la Grande-Bretagne au milieu du dix-neuvième siècle suite à l'arrivée au pouvoir de Napoléon III. Dans le cadre de ce mémoire, on s'était particulièrement intéressé à la répercussion la plus notoire de ces paniques d'invasion, à savoir la constitution de nombreux régiments de volontaires vers 1859 et 1860. Ce qu'on avait interrogé à travers le mouvement des volontaires, c'était les formes prises par le patriotisme populaire au milieu de l'ère victorienne. Ce premier travail avait ensuite été complété dans le cadre d'un DEA soutenu l'année suivante à Lille III. Centrées sur la même période que nos recherches initiales, ces recherches portaient sur le rôle de figure-repoussoir joué par la France dans l'Angleterre victorienne des années 1840 aux années 1870. Érigée en contre-exemple de la Grande-Bretagne en termes politiques, sociaux, diplomatiques et constitutionnels, la France s'avérait, d'après nos conclusions, constituer un ressort central de l'identité nationale britannique à l'époque.
Au tout début de ce projet de thèse, il avait été prévu de poursuivre notre travail sur le patriotisme et l'identité nationale britannique en interrogeant les manifestations ultérieures, victoriennes et édouardiennes, de ces deux phénomènes. Pour accomplir ce travail, on avait initialement retenu comme objet d'analyse les diverses célébrations publiques émaillant une période qu'on envisageait aller du milieu du dix-neuvième siècle jusqu'en 1914. Expositions universelles, couronnements et funérailles nationales devaient offrir le matériau nécessaire à la compréhension des avatars successifs de l'identité nationale, dont ces cérémonies publiques devaient à nos yeux constituer la manifestation.
Devant l'ampleur d'une telle recherche, nous avons finalement choisi de restreindre notre propos à un objet précis. C'est pourquoi on s'est alors orienté vers la Primrose League, un mouvement de masse, patriotique, d'obédience conservatrice mais indépendant du parti conservateur, présentant l'avantage d'avoir été le pourvoyeur, auprès des publics victoriens et édouardiens, d'une sociabilité festive glorifiant une certaine forme d'identité nationale. La Primrose League, apparue en 1883, était en effet rapidement devenue le principal mouvement conservateur dans le pays, au point d'éclipser en termes d'adhérents le reste des institutions et partis politiques existant à l'époque en Grande-Bretagne. En 1900, la Primrose League revendique en effet un million de membres, tandis que les antennes locales du mouvement, désignées sous l'appellation d'habitations, couvrent la quasi-totalité du territoire britannique.
Quel type d'identité nationale la Primrose League véhiculait-elle au juste? Impérialiste, la Primrose League exalte tout d'abord la nature impériale du pays et s'oppose à la politique autonomiste que comptent alors mener les libéraux au sujet de l'Irlande. Loyaliste, la League compte rallier ses membres à la défense de la monarchie. Constitutionnaliste, elle défend les institutions politiques du pays, dont l'évolution graduelle aurait permis à la Grande-Bretagne d'être épargnée par les secousses politiques subies par les autres nations européennes au cours du dix-neuvième siècle. Traditionaliste, la League, qui s'appuyait en large partie sur des cercles dirigeants issus de la noblesse, entendait aussi perpétuer la déférence dont avaient jusqu'alors bénéficié les élites aristocratiques. Pour ces élites, toute la problématique de la fin du dix-neuvième siècle consiste à garantir que l'ordre social et politique traditionnel ne soit pas remis en question par les réformes électorales de 1867 et de 1884, qui accordent à un électorat accru le droit de participer à la sélection des personnels politiques. Au sein de la League, l'importance de la notion de tradition se reflète aussi dans la terminologie médiévale employée pour désigner les diverses catégories de membres, les cadres masculins recevant le titre de Chevaliers, leurs homologues féminines celui de Dames. Enfin, les principes défendus par la League incluent aussi une dimension religieuse, car le mouvement entend s'opposer à la sécularisation scolaire proposée par certains des représentants des milieux radicaux comme Joseph Chamberlain et à l'athéisme affiché, par exemple, par Charles Bradlaugh, député de même sensibilité politique.
Comme on le voit à ce bref descriptif, l'identité nationale telle que la conçoit la Primrose League doit être considérée dans sa dimension partisane. À la différence des cérémonies publiques qu'on avait tout d'abord pensé étudier, la Primrose League appartient pleinement au champ politique, en dépit des prétentions du mouvement à échapper au jeu partisan. C'est pourquoi il a paru nécessaire d'aller au-delà de la problématique identitaire que suggérait notre intérêt pour le patriotisme et d'interroger la League en tant que mouvement politique. Cette démarche s'imposait d'autant plus qu'avant l'émergence de la Primrose League en tant que mouvement de masse, le parti conservateur n'était doté d'aucune instance comparable. Avant la Primrose League, le parti conservateur disposait certes de réseaux partisans, mais leur développement dans le pays était inégal et balbutiant. Dans une certaine mesure, on peut donc envisager la League comme l'institution politique qui a permis aux conservateurs de s'adapter à la nouvelle donne démocratique instaurée en 1867 et en 1884, car à ses débuts, la League est un véritable phénomène de mode, et suscite un engouement massif auprès du public victorien.
Avec la League, la seule perspective identitaire ne permettait donc pas de rendre compte du phénomène patriotique, et il paraissait alors fondé d'intégrer à une présentation du mouvement la place occupée par ce dernier dans l'évolution des structures partisanes en Grande-Bretagne. Aux considérations d'ordre symbolique que sous-tend l'analyse du patriotisme formulé par la League devait s'ajouter une analyse des éléments d'ordre social, institutionnel et politique caractérisant ce mouvement. C'est pourquoi on a choisi de considérer la Primrose League à la fois comme entreprise et comme institution politique. Comment définir ces deux notions ?
Quel est l'intérêt de rendre compte de la League en tant qu'entreprise politique ? Ce mouvement n'a pas seulement été une institution productrice d'un certain discours patriotique, car il s'agit aussi d'une entreprise politique, dont il convient de cerner les personnels, les ressources, les méthodes et l'implantation. En utilisant le terme d'entreprise politique, on se réfère à un certain type d'organisation politique apparu vers la fin du dix-neuvième siècle en Europe. L'entreprise politique est alors le corollaire du processus de professionnalisation qui affecte les personnels et les appareils politiques en France comme en Grande-Bretagne. L'entreprise politique se distingue des formes plus anciennes d'organisations politiques, comme les comités électoraux, en cela qu'elle est permanente. C'est de ce fait un objet distinct des réseaux de clientèles employés par les notables. Dans un contexte de démocratisation du système politique, l'entreprise politique offre donc aux personnels politiques un nouveau registre d'action et des ressources qu'on peut désigner sous le terme de capital politique, par opposition au capital social qui avait jusque là fondé la légitimité des notables. 1
Dans un tel contexte, la Primrose League est un cas d'étude particulièrement pertinent si on le place en regard d'un questionnement sur la modernisation de l'espace politique. En effet, jusqu'à présent, l'historiographie a surtout considéré les implications d'une telle évolution dans le cas des mouvements politiques de gauche, car ces derniers, ouvrant le champ politique à des acteurs souvent dépourvus de capital social, apparaissent comme des instruments d'autant plus nécessaires aux politiciens issus des couches sociales qui font alors leur entrée en politique. Le cas de la League permet quant à lui d'observer la manière dont les anciennes élites aristocratiques se sont adaptées à la nouvelle donne politique. En offrant aux notables aristocratiques qui la soutiennent des répertoires d'action proprement politiques, la League permet en effet à ces derniers de convertir en ressources politiques le capital social qui avait jusque là fondé leur légitimité. Or, c'est là un aspect de l'évolution des structures partisanes qui a largement été négligé et qui peut expliquer comment, en Angleterre, l'aristocratie conservatrice est parvenue à maintenir son pouvoir politique jusqu'à une date avancée. 2 Le pouvoir exercé jusqu'en 1914 par les élites aristocratiques a été signalée dans une étude antérieure. 3 Avec la League, il est possible de décrire comment s'est opérée cette " persistance de l'Ancien Régime ".
L'historiographie du conservatisme britannique légitime elle aussi la perspective qui consiste à envisager la League comme une entreprise politique. Comme le déplore Martin Pugh dans son ouvrage consacré à la League, l'histoire des tories a souvent négligé les milieux partisans sur lesquels s'est appuyé le parti. 4 On peut attribuer cette négligence au succès même des conservateurs. En effet, comme, depuis les années 1880, ces derniers ont exercé le pouvoir bien plus souvent que leurs adversaires libéraux et travaillistes, en conséquence, les historiens du conservatisme ont eu tendance à prêter attention au conservatisme en tant que pratique gouvernementale. Qui plus est, comme la structure même du parti semble magnifier le pouvoir des dirigeants, la base conservatrice reste souvent dans l'ombre, car on lui prête une déférence à l'égard de ses chefs plus marquée que dans les autres partis. 5
Outre ces facteurs historiographiques, une telle analyse de la Primrose League est justifiée par certaines des caractéristiques propres au mouvement. Tout d'abord, la League a accueilli en son sein une proportion majoritaire de membres féminins, et un grand nombre de conservateurs d'origine modeste, ce qui rend légitime une analyse détaillée des milieux auxquels la League s'est adressée, puisque cet aspect du mouvement en fait toute l'originalité à la fin du dix-neuvième siècle. La League, en tant qu'entreprise politique, se prête en outre à une approche sérielle et quantitative. Du fait de la durée de vie de la Primrose League, qui disparaît en 2000, et de la diversité des milieux sociaux et des régions où elle s'est implantée, les registres du mouvement nous permettent de suivre les fluctuations en termes d'adhérents et d'implantation, ainsi que les vicissitudes financières et organisationnelles rencontrées par les entrepreneurs tory qui dirigent la League. Enfin, considérer la League comme entreprise politique nécessite d'interroger aussi le fonctionnement institutionnel du mouvement, puisqu'il faut rendre compte de la forme particulière d'organisation politique qu'incarne la League. C'est pour cette raison qu'on a décidé de prêter attention à la structure du mouvement, en particulier aux rapports de pouvoir au sein de la hiérarchie, incarnée par l'instance dirigeante de la League, le Grand Conseil, et aux divers personnels prenant part au mouvement. La définition des aspects fonctionnels, hiérarchiques, géographiques et sociaux du mouvement est au bout du compte censée faire apparaître les pratiques spécifiques à la League. En effet, la League en tant qu'entreprise politique sert de cadre à diverses activités, électorales, festives, éducatives et politiques, qu'il conviendra de définir. Or, ce qui fait de la League une entreprise politique très particulière, c'est d'une part la pluralité des pratiques exercées en son sein, et d'autre part la variété des publics qui y prennent part. Au sein de la League, en effet, on observe la participation de divers segments de la population, électeurs, non-électeurs, hommes, femmes, enfants, sympathisants conservateurs ou radicaux. Or, ces divers publics qui participent aux multiples activités du mouvement permettent aussi de considérer la League comme un mouvement d'intégration sociale, c'est-à-dire comme une institution politique totale, qui n'est pas simplement un instrument entre les mains de politiciens désireux de perpétuer leur domination électorale. 6
En mettant l'accent sur les pratiques de la League, sur son fonctionnement et sur les milieux qu'elle a fédérés, on compte cerner la place de ce mouvement dans l'évolution des appareils politiques, en mettant en regard les spécificités de la League avec celles des autres organisations présentes dans le champ politique au cours de la période.
Mais on compte aussi considérer la League en tant qu'institution politique. Si on se réfère à cette notion d'institution, c'est qu'elle permet de faire surgir des éléments d'ordre symbolique et idéologique, absents d'une analyse limitée aux seules pratiques. Par institution, on entend un groupe politique particulier, exprimant une culture politique qui lui est propre. En tant qu'institution politique, on considère que la League est aussi un site où se trouve formulée une certaine forme de conservatisme. En tant qu'institution issue des circonstances particulières de la fin de l'époque victorienne, la League incarne en effet une certaine culture politique conservatrice. 7 On a choisi de désigner la culture politique propre à la League sous l'appellation d'unionisme. Quelles sont les raisons qui justifient l'emploi d'une telle terminologie? Tout d'abord, le terme est justifié par la terminologie conservatrice de l'époque, car, jusqu'aux années 1920, c'est ainsi que les conservateurs se décrivent. Ce terme nous est aussi paru approprié dans la mesure où il permet d'englober les divers registres idéologiques sur lesquels repose le mouvement. Tout d'abord, la League est unioniste en matière impériale, puisque le mouvement est fondé afin de préserver l'intégrité de l'Empire. Unioniste, la League l'est aussi en matière religieuse. Comme on le précisera par la suite, la Primrose League entend en effet défendre la religion et unir sous la même bannière l'ensemble des obédiences religieuses. Enfin, la culture politique de la League est unioniste dans le domaine social, puisque le mouvement est censé rassembler tous les groupes sociaux du pays de manière à endiguer d'une part l'atomisation du corps électoral suite aux réformes électorales victoriennes, et d'autre part la rhétorique de lutte des classes que commencent alors à diffuser certains mouvements politiques, radicaux ou socialistes.
Dans une certaine mesure, on peut donc considérer que la Primrose League a constitué un instrument de légitimation de l'ordre social et politique caractéristique de l'Angleterre victorienne. 8 Le discours public de la League contribue en effet à renforcer tour à tour l'ordre politique, social, économique et culturel dans lequel elle est apparue. Dans le domaine politique, il s'agit pour la League de vanter le prestige, l'ancienneté et la solidité des institutions politiques du pays. La League s'emploie ainsi à consolider les institutions en place, la monarchie, les Communes et la Chambre des lords devant être défendues contre l'éventuelle domination que pourrait exercer sur ces institutions un exécutif tout-puissant. En matière culturelle, la League repose sur une glorification de la tradition, en faisant sienne l'exaltation du médiévalisme, qui est alors en pleine vogue dans le pays. La League justifie ensuite l'ordre social, en tâchant de préserver la déférence des populations les moins aisées à l'égard de leurs chefs de file aristocratiques, et en magnifiant la convergence des intérêts propres aux divers groupes sociaux. C'est pourquoi le mouvement est idéologiquement requis de recruter le plus large éventail social de membres, afin d'incarner de la manière la plus convaincante l'unité de vue entre pauvres et nantis. Enfin, la League oeuvre à la légitimation de l'ordre économique en inscrivant ce dernier dans le domaine moral, la pauvreté étant considérée comme une défaillance spirituelle de l'individu. Indépendant et vertueux, le type de travailleur construit par la League est largement inspiré d'une vision économique proche de Samuel Smiles. Avec la League comme avec Smiles, le travailleur est censé fonder sa respectabilité sur la sobriété et l'épargne. Consciente des soubresauts de l'économie victorienne ou édouardienne, la League y répond en incluant au sein de ses répertoires d'action des initiatives collectives à caractère paternaliste et caritatif. La Primrose League est donc représentative d'un point de vue victorien sur la pauvreté, sur les responsabilités de la classe possédante et sur la nécessaire entreprise de moralisation de l'individu sur laquelle doit se fonder l'action sociale.
Si on reconnaît ici, à travers les références au paternalisme, au médiévalisme, à la défense de l'aristocratie et de la religion, des éléments constitutifs de la société victorienne, il faut signaler que la League, au cours de son existence ultérieure, est demeurée fidèle à une telle vision de l'ordre social et politique. Ce faisant, la League en est venue à représenter une forme de conservatisme distincte d'autres courants conservateurs qui apparaissent au début du vingtième siècle, et qui par exemple trouvent légitime et nécessaire l'intervention accrue de l'État dans la sphère sociale et économique.
Comme, par la suite, la League est restée tributaire de cette culture politique unioniste, ceci nous a conduit à constater le décalage croissant entre l'unionisme de la League et l'évolution globale du conservatisme sur l'ensemble de la période. En raison du conservatisme propre à la League, on a donc choisi de placer le mouvement en regard des autres appareils conservateurs qui lui sont contemporains. Cette inscription de la League dans le contexte plus large des réseaux conservateurs nous a permis de mieux cerner les spécificités du conservatisme défendu par la League, et de comprendre la manière dont s'est progressivement effectuée la marginalisation de la culture unioniste du mouvement. Dans cette perspective, l'analyse institutionnelle de la League, qui en décrit le fonctionnement interne, est complétée par une approche relationnelle, qui décrit les rapports que la League entretient avec d'autres éléments de la mouvance conservatrice. La finalité de cette démarche est de déterminer les liens qui unissent la League aux autres composantes de la mouvance conservatrice, et de déceler la manière dont, au fil des années, la culture unioniste de la League s'est trouvée contestée puis marginalisée.
Cette démarche s'est avérée d'autant plus nécessaire que l'historiographie a peu rendu compte des divisions au sein des milieux conservateurs. Mais en définissant la culture politique spécifique à la League et en la confrontant aux formes concurrentes de conservatisme déployées par les autres segments de la mouvance conservatrice, on compte faire surgir la pluralité des courants qui ont animé le parti conservateur sur la période. Cet intérêt pour les diverses idéologies conservatrices, qui se manifestent de l'apogée victorienne et édouardienne de la Primrose League jusqu'à sa disparition en 2000, est donc fondé sur une volonté d'inventorier, au-delà du cas d'espèce que constitue la League, les diverses formes de conservatisme qui se sont succédées au cours de la période.
Si on a jugé bon de s'intéresser aux diverses idéologies conservatrices, c'est aussi parce que l'historiographie tend à minimiser le caractère idéologique du conservatisme, tandis que certains conservateurs reprennent à leur compte ce même refus de l'idéologie, qui n'en constitue pas moins une posture idéologique.
Historiens et apologistes du conservatisme ont en effet souvent relégué les questions d'ordre idéologique à la marge de leurs préoccupations. Ainsi, un analyste récent du conservatisme affirmait que " le conservatisme n'est pas un système politique, et certainement pas non plus une idéologie ". 9 De même, dans un entretien avec Anthony Seldon, John Ramsden réfute l'idée selon laquelle les penseurs du dix-neuvième siècle ont exercé une influence marquée sur la pratique politique du parti conservateur victorien. 10 Cette posture anti-idéologique révèle en fait la place de l'idéologie dans la démonologie du conservatisme, et la valorisation du sens commun ou du savoir-faire empirique que revendiquent plutôt les tenants du conservatisme. En stigmatisant l'idéologie, les conservateurs accréditent leurs prétentions à être le parti de gouvernement naturel, guidé par le pragmatisme, le souci du précédent et le refus des " théories abstraites " développées par les radicaux d'abord, puis par les socialistes. Jusqu'aux années 1970, Ian Gilmour déclarait qu'en aucun cas on ne pouvait considérer le conservatisme comme une idéologie ou une doctrine. 11 Ainsi le conservatisme en vient à être considéré comme reposant sur " une méfiance vis-à-vis d'une approche purement intellectuelle de la politique ". 12
À ce titre, il est symptomatique que dans l'historiographie conservatrice la prime est accordée aux études biographiques portant sur les élites du parti et leur rôle dans les couloirs de Westminster, aux dépens d'un questionnement sur l'idéologie qui anime ces élites et leurs partisans anonymes. Certes, l'attrait pour le genre biographique dépasse en Grande-Bretagne les clivages partisans, qu'on pense aux nombreux mémoires publiées par les premiers députés ouvriers, qu'a récemment analysés Jon Lawrence. 13 Mais dans le cas du parti conservateur, la vitalité du genre ne se dément guère. Les études biographiques consacrées à Disraeli sont constamment réactualisées, comme en témoigne l'ouvrage récent d'Edgar Feuchtwanger. 14 La correspondance complète de Disraeli est quant à elle en cours de publication. 15 On pourrait multiplier les exemples à propos de chacune des grandes figures du parti des cent cinquante dernières années, mais il faut ajouter que cette intarissable production a souvent pour fonction de constituer un plaidoyer pro domo, soit pour les hommes politiques conservateurs qui s'essaient au genre à des fins d'auto-justification, soit pour les historiens professionnels proches du parti qui peuvent ainsi mettre en avant les grands noms du conservatisme qui répondent à leurs propres positionnements. Cette insistance sur le cadre biographique d'analyse se conforme à la célèbre boutade de Disraeli, qui encourageait le public " à ne pas lire de livres d'histoire, mais rien que des biographies, car on a là la vie sans la théorie ". 16 Plus récemment, Alex Windscheffel regrettait cette persistante tradition biographique dans l'historiographie conservatrice. La démarche historique vis-à-vis du parti reste selon Windscheffel narrative plutôt qu'explicative, et le " tournant linguistique ", cette approche historiographique apparue dans les années 1980 en Angleterre, avec son insistance sur les langages, les idées et les cultures politiques, a jusqu'à présent peu affecté la manière dont les historiens ont appréhendé le parti conservateur. 17
Jusqu'à une date très récente, l'idéologie conservatrice n'a donc guère été prise au sérieux, en raison même de l'attitude du parti vis-à-vis de l'idéologie. Il n'est peut-être pas fortuit que l'intérêt pour le contenu idéologique du conservatisme se soit de plus en plus manifesté à partir des années 1970, lorsque le virage entrepris par le parti sous l'impulsion de Margaret Thatcher a donné à la définition d'une idéologie conservatrice un caractère pressant. En effet, depuis cette période, l'intérêt des historiens pour le corpus de principes authentiquement conservateurs s'est développé, et le caractère non-idéologique du parti est une interprétation qui, d'après la formulation de Ted Honderich, doit à présent " être remisée (...) dans les poubelles de l'histoire ". 18 En mettant en lumière la culture politique propre à la League, et en la contrastant avec les autres formes de conservatisme qui apparaissent au cours de la période, on compte donc suivre cette recommandation.
Pour analyser la culture et les pratiques politiques de la League, quelles ont été les sources archivales utilisées ? Tout d'abord, on a consulté l'ensemble du fonds Primrose League conservé à la Bodleian Library. On y a dépouillé les registres où ont été consignées les minutes du Grand Conseil, l'instance dirigeante du mouvement, ainsi que le Primrose Record, premier organe officiel du mouvement, et la publication qui lui a succédé jusque 1988, la Primrose League Gazette. On a pris soin d'analyser également les registres de quelques-unes des habitations, les antennes locales du mouvement, de manière à situer les milieux qui s'intègrent à la League dans leur contexte local.
Pour retracer l'émergence, l'apogée puis le déclin du conservatisme incarné par la League, on procèdera en plusieurs étapes chronologiques. Afin de saisir le contexte dans lequel émerge la League, on présente dans un premier temps l'évolution des structures partisanes dont se dotent les conservateurs entre les années 1830 et 1880. Cette première étape doit faire comprendre la place de la League dans cette évolution, place, qui, on le verra, n'est pas dépourvue d'une certaine ambiguïté, puisque si la League procède d'une modernisation des institutions conservatrices, cette adaptation du conservatisme à la nouvelle donne politique et démocratique qui s'esquisse lors des années 1880 s'opère aussi à travers une organisation qui glorifie la tradition. Ensuite, on retracera les vingt premières années du mouvement, qui correspondent à l'âge d'or de l'unionisme incarné par la League. Au cours de la période suivante, de 1903 à 1922, on observera la manière dont la League traverse la crise du conservatisme, une crise qui correspond à la contestation de l'unionisme victorien au sein même du parti. Ensuite, on présentera l'évolution de la Primrose League dans l'entre-deux-guerres, puis lors de la période contemporaine, jusqu'à la disparition officielle du mouvement en 2000. Au cours de chacune de ces étapes, on définira d'une part les pratiques mises en oeuvre par cette entreprise politique que constitue la League, et d'autre part le rapport entre la culture unioniste de cette institution et les avatars successifs du conservatisme.
Pour pleinement apprécier l'engouement massif dont bénéficie la Primrose League à ses origines, plusieurs considérations préalables doivent être évoquées. Tout d'abord, il convient de revenir sur l'évolution de l'organisation du parti conservateur au cours des années antérieures, car on ne saurait comprendre la forme que prend plus tard la League, ni la variété des publics qu'elle attire sous la bannière conservatrice sans l'inscrire dans un contexte plus large, couvrant la période qui mène de la première réforme électorale de 1832, lorsqu'intervient une première transformation du système politique britannique, aux années 1870, où émergent de nouvelles institutions partisanes comme le caucus. Dans cette première étape de contextualisation, on définira la forme prise par les organisations politiques en dehors de Westminster avant l'apparition de la League afin de déterminer quelle place il faut attribuer à la Primrose League dans cette évolution.
Ensuite, on compte élucider ce qui dans le contexte plus immédiat des années 1880 a pu favoriser l'émergence d'un mouvement tel que la League. La personnalité sur laquelle se centreront ces remarques préliminaires est celle de lord Randolph Churchill, promoteur initial du mouvement et champion de la démocratie tory, d'après ses propres dires et ceux de ses partisans. Au début des années 1880, Randolph Churchill s'est en effet constitué au sein du parti un rôle original de rénovateur, qu'il est nécessaire de comprendre si l'on veut expliquer l'avènement de la League. Dans cette entreprise de transformation du parti, Churchill est épaulé par une poignée de parlementaires conservateurs, surnommés le " quatrième parti ". Avant d'aborder l'historique de la League en tant que tel, le positionnement sur l'échiquier politique de Churchill et de ses alliés du " quatrième parti " nécessite donc d'être élucidé, car, dans une large mesure, la League est censée compenser à leurs yeux le déficit représentatif du parti dans le pays.
Si, avec la Primrose League, le parti conservateur devient un mouvement de masse, la naissance de la League n'est pas le point de départ de l'émergence de structures conservatrices dans le pays. Avant 1883, en effet, les associations locales et les structures centrales du parti ont déjà une histoire cinquantenaire derrière elle. C'est cette histoire qu'il convient de retracer brièvement, afin de rendre manifeste l'étendue et les limites de cette évolution - lente et partielle - du parti vers une structuration croissante.
Deux périodes seront distinguées. Tout d'abord, on évoquera les trente-cinq années consécutives à la première réforme électorale de 1832, car cette première période correspond à l'apparition des premières instances partisanes nationales et locales, mais elle est aussi caractérisée par de nombreux éléments contribuant à entraver, à Westminster comme dans les circonscriptions, la création d'organisations durables et structurées. Ensuite, on présentera le développement des instances du parti après la réforme électorale de 1867 et jusqu'au début des années 1880.
L'ampleur des changements occasionnés par les réformes électorales de 1832 est débattue dans l'historiographie britannique. Or, ces débats ne sont pas sans pertinence par rapport à la question de l'évolution des partis, puisque c'est le rôle joué par ces réformes dans l'apparition d'appareils partisans sur le plan national et local qui est âprement débattu.
Certains historiens contestent le caractère radical des transformations opérées en 1832. 19 Selon eux, ni la redistribution des sièges opérée en 1832, ni l'inclusion de nouveaux électeurs n'ont altéré en profondeur le système électoral tel qu'il existait avant 1832. Pour étayer leur jugement, les tenants d'une telle interprétation s'appuient sur la persistance de la corruption, la domination que continue d'exercer l'aristocratie sur l'électorat et les continuités qu'ils décèlent dans les rites électoraux. Dans cette perspective, la faible structuration des partis en dehors de Westminster s'explique alors par la prégnance des facteurs sociaux, et non politiques, qui se manifestent dans la compétition électorale. Le choix qu'exerceraient alors les électeurs lors du vote s'effectue en fonction du prestige relatif des candidats et donc de la déférence que les élites, qu'elles soient d'ailleurs conservatrices ou libérales, inspirent aux communautés dont elles sollicitent les suffrages. Le facteur influant alors sur le succès électoral de ces élites résiderait, en fait, dans la faculté des notables à se plier aux exigences pécuniaires, et non idéologiques, de leurs électeurs. On comprend alors pourquoi les structures partisanes auraient tardé à apparaître, puisque la loyauté de l'électorat serait dans ce cas conditionnée par des considérations où l'idéologie a peu de place, mais où, en revanche, l'élection contribue à valider la domination sociale des acteurs politiques. Déférence et corruption seraient alors les deux facettes d'une même réalité électorale, et le développement limité des structures partisanes serait dû à la stabilité d'un système électoral finalement peu transformé par les réformes de 1832.
D'autres perçoivent, en revanche, 1832 comme un véritable tournant et un moment-clé dans le passage d'un ordre politique de nature aristocratique et élitiste à un régime qui inaugurerait la modernité politique. 20 Sur quoi se fonde cette interprétation ? Tout d'abord, la redistribution des sièges qui intervient en 1832 reconnaît le pouvoir grandissant des villes, tandis que l'influence croissante des classes moyennes prospères aurait été entérinée par le droit de vote qui leur est désormais conféré. Le régime patricien propre à l'Angleterre géorgienne aurait donc à cette occasion été ébranlé, et l'avènement d'une nouvelle ère politique s'incarnerait alors dans l'émergence, certes lente et inégale, de structures partisanes que ce soit à Westminster ou dans les circonscriptions, phénomène qui attesterait du processus de politisation définissant le rapport du public victorien à la compétition électorale.
En général, ce sont les historiens des générations antérieures, comme sir Llewellyn Woodward par exemple, qui ont contribué à façonner cette image du dix-neuvième siècle, et des réformes de 1832, comme une rupture avec les cadres politiques antérieurs. 21 En revanche, les adeptes de la continuité appartiennent plutôt aux générations d'historiens qui, depuis le début des années 1980, se réclament du " tournant linguistique ", dont le postulat central consiste à restituer la manière dont les contemporains percevaient les clivages sociaux et politiques. 22 Par une telle approche, les tenants du "linguistic turn" en sont souvent venus à critiquer l'apparition d'une conscience de classe au dix-neuvième siècle, et à saper l'autorité du matérialisme historique, qui consistait à corréler la position économique et sociale des acteurs avec leurs comportements politiques. L'ouvrage le plus représentatif de cette approche est celui de Patrick Joyce, Visions of the People, où il montre que le discours politique victorien est en fait exempt de références aux allégeances de classe, et essentiellement fondé sur le recours à la notion de peuple comme catégorie rhétorique dominante. 23 C'est surtout chez les historiens des mouvements politiques " progressistes " que cette question a été débattue. En effet, toute la difficulté pour ceux qui se sont intéressés à ce type de sensibilité et d'organisations politiques est de mettre en évidence la continuité idéologique de mouvements aussi disparates et éloignés dans le temps que le chartisme, le radicalisme, le libéralisme gladstonien ou les groupes politiques socialistes et travaillistes de la fin du siècle.
La question des ruptures n'a pas la même portée chez les spécialistes du conservatisme que chez les historiens des mouvements populaires situés à gauche de l'échiquier politique, car, dans le cas du conservatisme britannique, l'apparente continuité entre les différentes périodes du dix-neuvième siècle a conduit à ce que les permanences soient mises en avant plutôt que les évolutions subies par le parti conservateur. À la différence de leurs adversaires, les conservateurs semblent en effet présenter un aspect monolithique, que confirme la stabilité du nom qui les désigne, contrairement aux divers états civils de leurs contradicteurs.
Comme sur de nombreux autres sujets ayant trait à l'histoire de l'époque victorienne, les historiens de la rupture, des réformes, du changement, s'opposent donc à ceux qui mettent plus volontiers en valeur les éléments de continuité des époques entre elles, et la lenteur des transformations initiées par les réformes. 24 Les premiers concentrent leur récit sur le caractère inaugural des réformes de 1832, première étape sur la voie d'une démocratisation du système politique et signe d'une intrusion de foules nouvellement politisées dans le débat public, tandis que les seconds décèlent dans le système politique victorien de nombreuses traces de survivance de l'ordre antérieur, que ce soit dans la perpétuation de la domination aristocratique sur les cercles parlementaires et gouvernementaux, dans la persistance de formes généralisées de corruption ou dans le caractère numériquement limité de l'électorat. 25
Dans une large mesure, ces désaccords résultent des objets et des régions choisis par les historiens. Ceux, comme Frank O'Gorman ou John Phillips, qui se sont concentrés sur les bourgs dotés d'une large population, y ont découvert un haut degré de politisation de la part de l'électorat. Ceux, comme Lewis Namier, qui se sont penchés sur les bourgs de taille réduite ont fait le constat d'une corruption généralisée et d'une faible participation populaire. 26 Enfin, ceux, comme David Cressap Moore, qui ont exploré les comtés, en sont revenus avec la certitude que bien après 1832, lors des élections, les grands propriétaires aristocratiques continuaient de jouir de la déférence des populations rurales. 27
Il est donc malaisé de trancher sur cette question, ou de définir les éléments de ressemblance ou de distinction qui existent entre le régime politique de l'Angleterre géorgienne et celui qui lui a succédé après 1832. Toujours est-il qu'en ce qui concerne l'évolution des partis en tant que structures organisées, il est exclu, avant 1832, de postuler l'existence de partis dotés d'une discipline collective, d'instances directrices et de relais organisés dans les circonscriptions. 28 Avant la " Grande Réforme Électorale ", il existe bien sûr des clivages très nets, entre whigs et tories, qui ont leur origine dans les combats politiques du siècle et demi précédent, mais le caractère restreint de l'électorat, l'attachement des candidats à la notion d'indépendance et l'absence de structures permanentes pour organiser les blocs politiques rivaux interdisent de désigner les diverses alliances qui se disputent le pouvoir sous le terme de parti. Dans les années 1830 et 1840, au niveau des circonscriptions, les candidats se disputent les sièges en mettant sur pied des comités électoraux ad hoc où ne figurent que quelques noms illustres. Ces organisations n'étant pas destinées à survivre à l'effervescence des campagnes électorales, elles disparaissent une fois les résultats proclamés. 29 Une campagne électorale se construit en sollicitant par écrit l'appui des personnes influentes des environs. 30 Le candidat ne prononce que rarement des discours en public. Au cours de sa campagne, il n'est aidé que par des personnels temporairement employés pour l'occasion, encore que les dépenses de main-d'oeuvre, à en juger par le cas de Disraeli, soit d'une ampleur tout à fait considérable dans le budget d'une campagne. 31 De plus, même ces comités électoraux ne sont pas la règle, puisqu'il est encore peu fréquent que les parlementaires soient désignés à l'issue d'un scrutin. Dans la plupart des cas, en particulier dans les comtés où l'organisation du vote est plus coûteuse encore en raison des distances, le jeu des alliances locales aboutit à ce que le candidat parvenant à se ménager les appuis les plus influents auprès des dignitaires locaux décourage toute concurrence et obtienne le siège sans même avoir à recevoir les suffrages de ses mandataires. 32 Au niveau local, le système électoral ne justifie donc pas toujours l'apparition de groupes où seraient rassemblés de manière pérenne les Tories ou les Whigs des environs.
Quant au niveau national, c'est la sociabilité mondaine qui structure la vie parlementaire, et qui fournit un cadre informel de réunion du personnel politique, d'où l'importance pour un aspirant parlementaire d'être introduit dans les plus hautes sphères sociales. 33 Les dirigeants du parti conservateur sont en outre peu enclins à cultiver la loyauté de leurs partisans provinciaux, à la différence de leurs homologues libéraux, plus soucieux d'encourager les ardeurs libérales locales. Corry, secrétaire particulier de Disraeli, doit souvent éconduire les dirigeants des officines conservatrices du pays qui sollicitent la présence de Disraeli à leurs réunions, ou du moins l'envoi par ce dernier de courriers d'encouragement. 34
Il faut quand même tempérer cette image d'un système électoral qui dispenserait complètement le candidat local de fédérer ses partisans. Si le pouvoir de désignation des candidats est effectivement accaparé par de petits cercles généralement aristocratiques, ceux qui désirent être élus doivent payer de leur personne. 35
Dès le début du siècle, dans les villes de province, il n'est pas rare que whigs, tories et radicaux rassemblent leurs partisans dans le cadre de dîners politiques. 36 Certes, les dîners politiques sont généralement inscrits dans une sociabilité de type élitiste, car la participation du plus grand nombre à ce type de festivités politiques est activement découragée du fait du caractère onéreux de telles bacchanales politiques. Mais en tout cas, il s'agit là déjà d'une première forme de structuration politique au niveau local.
Ensuite, même si une faible proportion de la population bénéficie du droit de vote, les communautés locales sont intégrées au processus électoral dans le cadre de rituels où l'ensemble de la population est active, et prend fait et cause les uns pour les Bleus (les tories), les autres pour les Jaunes (les whigs). En effet, avant comme après les réformes de 1832, les élections sont l'occasion de manifestations publiques où se trouvent engagé l'ensemble des communautés locales, sans distinction de sexe, d'âge, de rang social ou de statut civique. Le rituel électoral, qui comporte, par exemple, les rastels, ces libations civiques immortalisées par Hogarth 37 , ou l'entrée dans les bourgades et les villes des candidats et de leurs cortèges, est donc plus participatif et ouvert qu'il n'y paraît à première vue, et tend à atténuer, du fait de son caractère festif et collectif, le fait que l'exercice du droit de vote soit l'apanage d'une minorité des membres de ces mêmes communautés. 38 Certes, ces rituels électoraux ne peuvent être assimilés à l'introduction de structures partisanes pérennes au sein des milieux locaux, puisqu'ils n'ont lieu que dans le cadre de l'élection et soulignent, d'ailleurs, le caractère exceptionnel, voire carnavalesque, que revêtent les consultations électorales. On ne peut donc interpréter ces rites comme l'émergence d'un esprit partisan, mais ils manifestent malgré tout l'existence d'un tel esprit et son organisation, certes transitoire, dans le cadre de l'élection. En effet, d'après Frank O'Gorman, ces rites ont pour fonction de manifester et de canaliser les ardeurs partisanes des populations, ce qui témoigne de l'existence et de la pertinence des clivages partisans, et donc du fait que les critères sociaux ne sont pas seuls pertinents pour expliquer le rapport entre les représentants politiques et les communautés représentées. Dans le cadre de l'élection, les bannières et les cocardes arborées par les partis concurrents manifesteraient la réelle politisation des communautés. De plus, les comités électoraux regroupant une main-d'oeuvre pléthorique, dont la fonction est d'encadrer l'électeur, cette mobilisation effective des énergies partisanes attesterait des réelles divisions politiques dans l'espace politique local. Certes, ces diverses formes de manifestation de l'esprit partisan peuvent être mises au compte de mercenaires politiques, choisissant de soutenir tel ou tel candidat en fonction de la fortune et de la générosité de ce dernier. Toujours est-il que d'après O'Gorman, les chapitres ultimes des rites civiques qui se déroulent à la fin de l'élection, comme l'intronisation (chairing) du vainqueur, qui se déroule qu'un scrutin ait eu lieu ou non, auraient pour finalité d'apaiser les tensions partisanes introduites lors du processus électoral, par le scrutin lui-même, ou dans le cas d'un vote par acclamation, à l'occasion de la consultation informelle que constitue le démarchage électoral (canvassing) auprès de la population. Dans cette perspective, il existerait donc bel et bien des formes, certes archaïques, temporaires et informelles, de structuration partisane des espaces politiques locaux, qui préfigurerait l'apparition d'appareils partisans permanents.
En outre, même dans les cas où un candidat est élu sans recours à une consultation électorale, il est de rigueur de s'assurer de la loyauté de l'électorat par le biais d'opérations de démarchage (canvassing), où l'électeur est sollicité par le candidat et ses partisans. 39 Ce type d'élection, qui pourrait faire croire à l'existence de consensus locaux sur telle ou telle candidature, et donc à la soumission des communautés aux notabilités sociales, donne en fait lieu à une véritable compétition politique, qui nécessite, tout autant que les scrutins électoraux, la constitution d'équipes électorales rassemblant de larges sections des communautés locales. 40
En revanche, il est vrai qu'après 1832, de nombreux éléments tendent à minimiser l'importance de structures partisanes, puisque les facteurs sociaux et matériels, bien plus que les considérations politiques, semblent guider la relation que l'électorat entretient avec ses représentants. Ainsi, les élites locales continuent de convertir l'avantage que leur confère leur position sociale sur l'électorat en dividendes politiques, ce qui ne les encourage guère à promouvoir des organisations locales permanentes susceptibles de leur contester cette suprématie. Parmi les moyens employés pour exercer ce contrôle de l'électorat, les historiens britanniques ont mis en avant la déférence des électeurs vis-à-vis de l'aristocratie, déférence qui, d'après David Cressap Moore, explique pourquoi le vote, en particulier dans les comtés, revêt un caractère unanimiste. Selon Moore, l'unité de base de l'électorat n'est pas l'individu, mais le village, qui manifeste sa concorde en se ralliant en masse sous la bannière du candidat dont les liens avec la communauté concernée paraissent mériter qu'il en devienne le représentant. L'existence d'un tel vote communautaire, issu du respect de l'autorité aristocratique et notabiliaire, peut donc constituer un facteur permettant d'expliquer le faible développement des structures partisanes dans les campagnes. Le fait par exemple que les propriétaires terriens continuent de faire valoir leur influence auprès de leurs obligés témoigne de la persistance des formes traditionnelles de contrôle de l'électorat, qui sont peu compatibles avec l'émergence d'organisations partisanes. 41
Quant au contrôle de l'électorat au moyen de la corruption, il existe une littérature secondaire conséquente qui traite la question après 1832. 42 Les multiples formes que prend la corruption ont été définies dans le cadre d'études de cas, qui montrent la variété des modalités de corruption, des plus attendues (votes achetés par les candidats ou vendus au plus offrant par des électeurs individuels ou des communautés civiques entières), aux plus subtils (prêts, ajournement ou résiliation des sommes dues par le métayer au propriétaire, faveurs accordées aux commerçants, à qui l'on promet de devenir les fournisseurs exclusifs de telle ou telle grande famille). Ce phénomène peut être interprété comme l'indice d'un archaïsme des processus politiques locaux, régis par une concurrence entre notables qui se disputent les faveurs de l'électorat, et plus largement des communautés locales, par le biais de leur fortune. Il est intéressant de constater qu'il existe une unanimité de la part des personnels politiques pour condamner ces pratiques, qui sont mises au compte de la vénalité de l'électorat, plus intéressé par les bienfaits matériels qu'il peut tirer de l'élection que par les enjeux politiques des scrutins. Bien souvent, la corruption est en effet présentée comme une contrainte imposée par l'électeur au candidat. Des célébrités victoriennes comme Bagehot ou Trollope font les frais de la cupidité des électeurs, et l'un comme l'autre échappent de peu à des poursuites en raison d'agissements illicites qu'ils imputent à la vénalité des électeurs. 43
L'ampleur de la corruption conduit d'ailleurs Norman Gash à prêter une attention particulière au phénomène. Dans l'ouvrage qu'il consacre aux élections et à la gestion des partis entre les années 1830 et 1850, Gash concentre son propos sur les diverses formes de contrôle qu'exercent les élites sur l'électorat plutôt que sur les organisations partisanes, centrales ou locales, qui préfigurent l'émergence de partis structurés. L'accent est mis sur les conduites électorales déviantes, et sur l'influence de la Cour 44 , du gouvernement et des élites aristocratiques locales qui continuent d'exercer une indéniable tutelle sur l'électorat, tandis que l'émergence de structures partisanes est passée sous silence. 45
Si, malgré tout, l'année 1832 est retenue comme borne initiale de cette présentation des structures conservatrices, c'est qu'à bien des égards cette date constitue l'avènement d'un nouvel ordre politique et électoral dans le pays. En 1832, l'accès d'une part accrue de la population au droit de vote a rendu nécessaire la création de partis locaux chargés d'encadrer le nouvel électorat. 46 De plus, comme l'une des dispositions centrales des réformes électorales de 1832 consiste à mettre entre les mains des partis le travail d'inscription des citoyens sur les registres électoraux, des sections locales, désignées sous le terme de registration societies, doivent être constituées afin de mener à bien cette tâche. 47 Comme une révision des listes électorales est effectuée chaque année par les tribunaux compétents, les sympathisants conservateurs locaux doivent donc identifier leurs partisans de manière régulière, et opérer dans un cadre plus permanent que ces éphémères comités électoraux d'avant 1832. Les fameux encouragements de Peel, "Register, register, register", prononcés en 1835 à Tamworth, ont eu pour effet de stimuler le développement de ces sociétés conservatrices, à tel point que le Times notait en 1837 : " De nos jours, il n'y a que peu de comtés en Angleterre qui ne puissent se targuer d'être dotés de leur propre association conservatrice de gentilshommes ". 48 Toutefois, le développement de ces registration societies est inégal, car il est tributaire du bon vouloir des notables conservateurs locaux, qui conservent le pouvoir dans leur fief. 49 De plus, comme le sous-entend la remarque précédente du Times, ces sociétés conservatrices sont surtout des clubs qui rassemblent les sommités aristocratiques locales et les éléments les plus prospères des comtés et des bourgs, réunis en vue de financer les frais occasionnés par les dispendieuses opérations de révision des listes électorales. Certes, à la même époque, on voit aussi apparaître des Conservative Operative and Tradesmen's Societies, qui entendent élargir les réseaux du parti aux éléments plus populaires, mais elles ne s'avèrent devenir guère plus qu'un avatar des clubs de dîners politiques du début du siècle, et se cantonnent à rassembler les dirigeants tory des corporations locales désireux de dispenser libations et festivités aux milieux populaires. Mais c'est aussi une heure prospère pour des organisations proches des conservateurs, les loges orangistes, qui concentrent leurs activités sur le Lancashire, le Yorkshire, les Midlands et l'ouest de l'Écosse. En tout cas, entre 1832 et 1841, avec l'apparition de ces associations conservatrices, on assiste donc à l'émergence de structures permanentes au niveau local, qui contribue à assurer le retour des conservateurs au pouvoir en 1841.
Ce qui encourage aussi le développement d'appareils partisans au niveau local, c'est la réforme des autorités municipales de 1835, qui forme le corollaire municipal des réformes parlementaires de 1832. En autorisant la constitution de corporations électives en lieu et place des corporations qui, jusque là, fonctionnaient par cooptation, les législateurs de 1835 ont en effet contribué à favoriser l'émergence de structures partisanes, du moins dans les localités suffisamment peuplées pour réclamer au Parlement l'autorisation de bénéficier des privilèges octroyés par la réforme municipale de 1835. 50
Au niveau national, un processus comparable a lieu au cours des années 1830 et 1840. Le durcissement des divisions politiques occasionnées par la crise constitutionnelle, qui oppose entre 1830 et 1832 les whigs et les radicaux, partisans de la réforme électorale, à leurs adversaires tory, a pour conséquence de limiter la possibilité de gouverner par les manoeuvres parlementaires habituelles, au cours desquelles les whips de chaque camp pouvaient ignorer les distinctions partisanes afin de construire une majorité. De ce fait, il devient crucial pour les deux camps en présence de se doter d'institutions aptes à faire régner une plus grande discipline dans leurs rangs et à contrôler la conduite des élections. Tout d'abord, le Carlton Club est formé en 1832 pour offrir un point de ralliement aux parlementaires et aux dignitaires conservateurs, mais ce club demeure une institution à caractère plus social que politique, puisqu'il n'est doté d'aucun pouvoir effectif sur le parti. Par contre, sous la houlette de sir Robert Peel, alors chef du parti, un semblant d'institutions dirigeantes centrales commence à voir le jour. 51 Leur pouvoir est très limité, car elles ne disposent d'aucune force de contrainte vis-à-vis des élites conservatrices provinciales, seules aptes à sélectionner les candidats et à mener campagne localement. Toujours est-il que, sous Peel, le parti s'est donc doté d'instances centrales destinées à coordonner les activités électorales, à proposer leurs services aux circonscriptions démunies de candidats et à mettre leur expertise en matière électorale au service des dirigeants du parti.
Pourtant, l'attitude de Peel est, en fait, très ambivalente vis-à-vis du conservatisme provincial et partisan qui commence alors à apparaître, et il n'a d'ailleurs joué qu'un rôle modeste dans l'émergence des associations conservatrices provinciales. En effet, d'après Peel, la légitimité politique réside dans le fait qu'un gouvernement ne puisse pas être tenu par des obligations partisanes, mais plutôt par l'intérêt du pays. 52 Cette attitude explique en large partie pourquoi en 1846, lors de l'abrogation des lois sur le blé, Peel préfère sacrifier les intérêts de l'aristocratie foncière, à qui il doit le pouvoir, en abolissant le protectionnisme dont le secteur agraire était le principal bénéficiaire, et l'ultime défenseur. D'ailleurs, cette attitude réservée, voire cette hostilité, vis-à-vis des nouvelles associations conservatrices n'est pas le seul fait de Peel, mais semble bien avoir été partagée par la squirearchy tory, comme en attestent ces remarques adressées à Peel par Charles Wynn, un hobereau du Denbighshire habitué à ce que les tractations politiques se déroulent dans le cadre feutré des demeures aristocratiques, et non devant des parterres de petites gens se réclamant du conservatisme :
Je déteste cordialement toutes les organisations politiques que j'estime susceptibles d'être constamment détournées de leur objectif initial; elles tendent à engendrer irritation et réaction et à entraver bien souvent l'exercice du jugement et de l'opinion de tout un chacun. En même temps j'observe que nos amis encouragent ces associations à travers tout le pays et qu'il s'avère souvent judicieux de consentir à ce qu'on ne peut pas empêcher. Les circonstances actuelles, dans une certaine mesure, justifient également ce point de vue. 53
Comme l'indiquent ces dernières remarques, dans les années 1830 et 1840, les élites conservatrices ont dû peu à peu se rallier à cette nécessaire organisation de leurs partisans, afin de contrer l'influence grandissante des Reform Clubs libéraux et radicaux, surgis partout dans le pays vers 1829 et 1830 pour militer en faveur de la réforme du système électoral. Par la suite, ce sont le mouvement chartiste, puis l'Anti-Corn-Law League qui feront figure de repoussoir auprès des conservateurs et stimuleront ainsi les efforts d'organisation du parti. 54
Après 1846, en raison de la scission du parti en deux factions rivales, avec d'un côté les fidèles de Peel, parmi lesquels Gladstone, et de l'autre les protectionnistes, dirigés par Derby, Disraeli et Bentinck, le parti va connaître une période de stagnation, qui se reflète à la fois dans les échecs électoraux qu'essuie le parti, et dans le déclin des associations conservatrices provinciales par rapport à leur vitalité des années 1840. Jusqu'à la période qui mène à la deuxième réforme électorale de 1867, les conservateurs ne détiennent les rênes du pouvoir que dans le cadre de gouvernements minoritaires au Parlement. Explicitement associés jusque 1852 au protectionnisme, pourtant répudié en 1846, les conservateurs portent longuement le handicap supplémentaire d'apparaître comme un parti réactionnaire sur les questions religieuses, comme en témoigne la virulence du sentiment protestant que suscite dans leurs rangs l'attribution par Peel de subsides au Collège catholique de Maynooth en Irlande.
Au cours des vingt années suivantes, la modération de Derby, qui lutte contre le sectarisme de ses partisans et révoque toute possibilité de revenir au protectionnisme en 1852, permet au parti de redevenir peu à peu une alternative crédible à l'alliance gouvernementale disparate qui, réunissant les anciens conservateurs fidèles à Peel, les libéraux et quelques radicaux, accapare alors le pouvoir. La longue hégémonie libérale, qui va de 1847 à 1874, est sans conteste une traversée du désert pour les conservateurs et leurs organisations centrales et locales. Contraints d'assister impuissants aux triomphes électoraux de lord Palmerston, les conservateurs se voient, de plus, privés par ce dernier de leurs mots d'ordre constitutionnalistes et patriotiques. En effet, la victoire britannique lors la Guerre de Crimée est attribuée à Palmerston, qui, en outre, incarne au sein de la coalition au pouvoir la défense des institutions politiques menacées par les éléments proches des radicaux et favorables à l'introduction de nouvelles réformes électorales. Jusqu'à sa mort en 1865, Palmerston bénéficiera sinon du soutien, du moins de l'admiration, de nombreux sympathisants conservateurs, qui, après la disparition de ce dernier, se tourneront à nouveau vers le Parti conservateur pour défendre l'ordre établi, la Couronne et l'Empire, tous trois menacés par l'inflexion plus radicale que Gladstone semble vouloir donner au libéralisme après 1865. 55
Concernant l'organisation du parti conservateur dans les circonscriptions, la période qui va de 1832 à 1867 est donc en général marquée par un développement lent et inégal des structures partisanes conservatrices, dû à la fois à la persistance de la déférence et de la corruption, ces modes traditionnels de rapport entre électorat et représentants, et à l'attitude ambiguë des dirigeants conservateurs, en particulier Peel, vis-à-vis des associations conservatrices qui apparaissent au cours des années 1830.
Avant d'aborder les années immédiatement antérieures à l'apparition de la Primrose League, il faut à présent décrire l'évolution des instances locales et centrales du parti au cours de la période qui succède à la deuxième réforme électorale de 1867.
Le faible développement d'instances partisanes conservatrices avant les années 1880 est lié au rapport de méfiance que de nombreux conservateurs entretiennent avec la démocratie et les partis politiques. Déjà au début des années 1830, ce sont essentiellement les conservateurs qui s'opposent à la première réforme électorale de 1832. Pourtant, c'est un gouvernement conservateur, certes avec l'appoint des voix radicales et l'appui de certains libéraux, qui introduit une mesure autrement plus ambitieuse, le Reform Act de 1867. Après cette date, le principal artisan de cette réforme, Disraeli, va s'ingénier à faire bénéficier son parti de ce résultat inattendu des tractations parlementaires, qui monopolisent l'attention des parlementaires en 1866 et en 1867. Dès lors, le caractère démocratique du conservatisme, défendu d'abord par Disraeli puis par ses thuriféraires, va s'implanter au point d'en devenir l'un des mythes fondateurs du parti. Jusqu'aux années 1960, cette légende dorée du conservatisme démocratique s'est avérée si tenace qu'elle en a fini par occulter le rapport de méfiance, voire de franche hostilité, que la plupart des conservateurs manifestaient à l'égard de l'avènement de la démocratie en Grande-Bretagne. L'historiographie a désormais renvoyé aux oubliettes de l'histoire cette image d'un parti conservateur que Disraeli aurait convaincu de la nécessité de s'adapter aux valeurs démocratiques. Depuis les années 1960, les ouvrages monographiques sur la réforme électorale de 1867 montrent à quel point les manoeuvres de Disraeli pour imposer cette démocratisation du système électoral britannique à son parti sont plus une question de tactique parlementaire que d'attachement au principe démocratique. 56
Quel rapport les conservateurs entretiennent-ils avec l'idée même de la démocratie ? Pour les conservateurs, comme pour de nombreux libéraux, l'élargissement du suffrage à de nouvelles classes d'électeurs constitue plus une menace qu'un bienfait pour le pays. Même si en 1867 Disraeli se fait l'architecte de réformes électorales qui accordent le droit de vote à 500 000 artisans urbains, le bien-fondé de ce changement n'est pas unanimement accepté par son parti, ni d'ailleurs par l'ensemble des parlementaires libéraux, dont certains s'allient avec des conservateurs pour s'opposer aux réformes initialement introduites par Gladstone en 1866, puis parachevées par Disraeli en 1867. 57
Robert Cecil, futur lord Salisbury, ne partageait pas l'optimisme de Disraeli, qui s'en remettait aux instincts conservateurs et modérés des populations urbaines que les réformes de 1867 intégraient au système électoral britannique. 58 Cecil, qui était alors l'un des collaborateurs de la Quarterly Review, représentait sans doute les réserves des élites conservatrices lorsqu'il écrivait à propos d'éventuelles réformes électorales :
L'opposition entre la Constitution anglaise, d'une part, et, d'autre part, les forces démocratiques qui mettent tout en oeuvre pour la renverser, n'est rien d'autre à vrai dire, lorsqu'on la ramène à sa plus simple expression et que l'on s'exprime dans les termes les plus prosaïques, qu'une opposition entre les possédants, qui entendent conserver ce qu'ils possèdent, et ceux qui n'ont rien et qui entendent, eux aussi, être des possédants. 59
Une autre évolution du système électoral, l'introduction en 1872 du vote à bulletin secret, provoque elle aussi l'opposition des rangs conservateurs hostiles à cette mesure prise par le gouvernement libéral de Gladstone. Pour les conservateurs, le vote à bulletin secret est une aberration contraire au caractère national, et ses conséquences, d'après lord Salisbury, peuvent s'avérer néfastes pour les fortunes électorales des conservateurs : " Ce vote amènera une forte abstention de la part des classes respectables et augmentera proportionnellement le pouvoir des mouches du coche, des enragés et des intrigants ". 60
En conséquence, après 1867, on peine à trouver au sein des élites de nombreux conservateurs un réel enthousiasme pour le corollaire des réformes électorales introduites par leur chef Disraeli, à savoir l'intensification de l'organisation de structures partisanes pour encadrer le nouvel électorat urbain. 61
Certes, en 1870, le parti se dote d'un Central Office, dont les moyens financiers et l'influence sur les élites locales du parti tendent à s'affirmer. 62 Ni Disraeli ni ses collègues à la tête du parti ne témoignent d'un zèle débordant dans le développement de cette nouvelle instance centrale. Pourtant, la valeur d'une entité telle que le Central Office s'est manifestée lors des élections de 1874, qui voit les conservateurs disposer de leur première majorité depuis 1841. John Eldon Gorst, qui assure la direction du Central Office entre 1870 et 1882, est souvent en conflit avec ses supérieurs hiérarchiques, qu'il ne parvient pas à impliquer dans la machine politique conservatrice, que ce soit au niveau central ou au niveau local, et il finit par quitter ses fonctions en dénonçant ainsi l'état de désorganisation du parti :
Malheureusement pour les conservateurs, ses dirigeants appartiennent à une seule catégorie ; ils constituent une clique faite de membres de l'aristocratie, de propriétaires terriens et d'adhérents dont le mérite principal est la servilité. Les chefs du parti vivent dans un milieu qui exaspère le sentiment de leur propre importance et l'importance de leurs intérêts de classe et de leurs privilèges, milieu dans lequel les opinions des petites gens n'ont guère le droit de cité. Les chefs conservateurs craignent tout autant qu'ils méprisent les petites gens. 63
Toutefois, vers 1866 et 1867, un certain nombre d'associations conservatrices voient le jour lorsque la campagne menée par les radicaux en faveur de la réforme électorale est à son comble. En 1867, une fédération de ces antennes locales du parti est même créée. 64 Prenant le nom de National Union of Conservative and Unionist Associations, cette instance entend fédérer le conservatisme provincial. Mais un incident intervenu lors de la première réunion de cette organisation illustre bien le double problème auquel l'organisation du parti est confrontée, à savoir le désintérêt des élites conservatrices vis-à-vis du conservatisme populaire, et la relation de déférence que les milieux conservateurs provinciaux comptent établir avec la hiérarchie du parti. En effet, lorsque les délégués tentent de composer un comité directeur pour leur institution, treize dignitaires aristocratiques et six députés seulement répondent favorablement à leur requête, alors que l'ensemble des parlementaires du parti avait été sollicité. De plus, quelques conservateurs d'origine modeste figurent sur la liste des membres du Conseil. Mais les workingmen ainsi honorés refusent cette responsabilité, et l'un d'entre eux fait remarquer :
Leurs dirigeants devraient être les porte-parole du Conseil. À quoi pourraient prétendre des ouvriers au sein du Conseil ? Ce dernier avait besoin d'hommes d'influence et d'hommes fortunés. Lui n'était qu'un ouvrier, il défendrait les intérêts de l'ouvrier. Mais il n'était d'aucune utilité au sein de ce Conseil. C'était chez lui qu'il pourrait s'avérer utile. 65
Et c'est bien au niveau local, essentiellement dans les villes, que le parti semble faire preuve d'une réelle vitalité après 1867. À partir de cette date, on voit apparaître, en particulier dans le Lancashire, de nombreuses associations conservatrices, qui prennent tantôt la forme de Clubs Constitutionnels patriciens, ou de Workingmens Conservative Associations plébéiens. 66 Ces diverses organisations concourent à établir dans les villes britanniques un réseau de structures partisanes permanentes, dont l'objectif n'est d'ailleurs pas limité à mobiliser les populations à des fins électorales. En effet, clubs et associations conservatrices offrent aux sympathisants conservateurs non seulement un cadre d'action politique, mais aussi un lieu de sociabilité. 67 Au niveau local, les communautés organisent tout un ensemble d'institutions qui prennent une coloration politique. De nombreux pans de la vie sociale commencent alors être identifiés à l'un ou l'autre des deux grands partis. Il n'est pas rare en effet que les villes soient dotées de coopératives, de mutuelles, d'organisations caritatives, de clubs, et même de banques qui s'adressent soit aux sympathisants libéraux, soit aux militants conservateurs. 68 L'engouement du public pour les questions politiques se manifeste aussi dans l'émergence de mock parliaments, et de sociétés de débat, où les amateurs de débats parlementaires peuvent rejouer à leur échelle les divisions politiques sur la scène politique nationale. 69 À partir des années 1870, dans les villes de province, on observe aussi l'émergence de nombreux clubs politiques censés reproduire à travers le pays le type de sociabilité qu'offrent le Carlton Club pour les conservateurs et le Reform Club pour les libéraux, ce qui fait dire à un témoin de ce phénomène que " les liens partisans n'ont jamais été aussi forts qu'à présent ". 70
Comme l'indique souvent le nom même de ces organisations, désignées sous l'appellation de Constitutional Clubs, de Reform Clubs, ou de Workingmen's Clubs, elles sont surtout caractérisées par une ségrégation qui sépare les couches sociales auxquelles appartiennent les divers sympathisants conservateurs. Au niveau local, même si après 1867 les instances de mobilisation politique connaissent un développement sans précédent, elles n'en restent pas moins cloisonnées. Comme on le verra ultérieurement, il s'agit là d'une déficience dont saura tirer profit la Primrose League, qui, avec plus ou moins de succès selon les localités, sera appelée à fonctionner comme une institution dépassant les clivages sociaux jusque là magnifiés au sein des organisations locales du parti.
Si on veut déceler le principal facteur permettant d'expliquer la méfiance persistante des élites conservatrices vis-à-vis des structures partisanes, c'est dans le camp radical qu'il convient de le chercher. En effet, dans les années 1870, sous l'impulsion de Joseph Chamberlain, la frange radicale du parti libéral se dote d'une institution, le caucus, qui va attiser l'antipathie conservatrice à l'égard des organisations partisanes. 71
Qu'est-ce que le caucus ? C'est une fédération d'organisations d'obédience radicale, qui est issue des controverses provoquées par les réformes scolaires de Foster. Au début des années 1870, les milieux non-conformistes sont en effet indignés par le refus du gouvernement libéral de Gladstone de procéder à une sécularisation accrue de l'enseignement primaire et par le régime de faveur dont continue selon eux de jouir l'enseignement anglican. Un premier mouvement apparaît alors, dont l'objet est de contester les décisions prises dans le cadre de l'Education Act de Foster. 72
Le fonctionnement interne du caucus est démocratique, et vise à garantir la représentativité du mouvement. Le pouvoir est en fait centralisé entre les mains de Joseph Chamberlain, l'instigateur de cette nouvelle machine politique. Son bras droit, Francis Schnadhorst, veille à préserver l'unité des caucus locaux, et les fédère en une National Liberal Federation, qui entend dicter son programme radical au Parti libéral. 73
Dans les rangs libéraux, le caucus radical lancé par Chamberlain ne fait pas l'unanimité. En 1877, Lord Hartington, l'aristocrate whig qui est alors chef du parti libéral en remplacement de Gladstone, envisageait avec suspicion le développement de la machine électorale de Chamberlain : " Bien que nous ayons prôné une meilleure organisation, je me demande si nous ne lui sacrifions pas trop à présent ", écrit-il à son collègue lord Granville. 74 Ces craintes sont partagées par une partie de la presse libérale, comme en témoigne un article tout aussi alarmiste publié dans The Nineteenth Century. 75
Chamberlain doit d'ailleurs plaider la cause de sa créature et s'insurger contre " ceux qui se méfient du peuple, qui ne partagent pas la foi de Burke dans la justesse de ses instincts politiques et qui, en conséquence, envisagent avec appréhension un projet au moyen duquel la populace - ainsi qu'ils sont prompts à désigner la vaste majorité de leurs compatriotes - est pour la première fois invitée et autorisée à faire sentir son influence ". 76 Selon lui, le Caucus est l'instrument par lequel les citoyens peuvent participer à l'élaboration du programme des partis.
Si la presse libérale est peu séduite par le caucus, chez les conservateurs, cet article d'importation suscite une franche révulsion. 77 L'organe du conservatisme, la Quarterly Review, attribue au succès du caucus radical la défaite des conservateurs en 1880 et dénonce Chamberlain comme " le premier vrai 'Boss' que nous ayons jamais eu en Angleterre ", employant à dessein la terminologie désignant les hommes de parti américains. 78 Le Caucus est plus tard comparé par ce journal à " une force mécanique brutale devant laquelle, affirment les radicaux, les trois branches de la Législature doivent se prosterner dans une obéissance totale et aveugle ". 79
Au début des années 1880, de nouvelles réformes du système politique vont rendre nécessaires l'adaptation du parti conservateur à la participation du plus grand nombre au jeu politique.
En 1880, les élections s'étaient distinguées par une augmentation sans précédent des dépenses engagées par les candidats et par une généralisation manifeste de la corruption électorale. 80 En conséquence, en 1883, le gouvernement libéral introduisit une loi destinée à limiter les dépenses électorales et à accroître les peines encourues par les électeurs ou les candidats coupables de pratiques illicites. Du fait de ces nouvelles dispositions, les candidats étaient désormais tenus de s'en remettre à une main-d'oeuvre bénévole afin de mener à bien les diverses opérations nécessitées par le vote, comme le démarchage des électeurs, ou leur acheminement vers les bureaux de vote. 81 Chez les conservateurs, la nouvelle ne fut pas accueillie sans crainte, comme en attestent ces remarques adressées par W. H. Smith, député conservateur, à son chef, lord Salisbury :
Je n'apprécie guère le projet de loi concernant la corruption électorale et je ne crois pas qu'il en sortira quelque chose de bon pour les nôtres si la loi est votée. Vous connaissez tout aussi bien que moi les habitudes et les usages des Tories, mais je ne les ai pas trouvés enthousiastes pour se charger bénévolement de démarchages ou d'organisations d'élections. Les radicaux disposent de l'aide des syndicats, des chapelles dissidentes et de toutes les sociétés pour l'abolition de la propriété et de la moralité. Nos partisans veulent seulement qu'on les laisse tranquilles, qu'on leur permette de jouir de leurs biens et ils s'estiment si sûrs d'eux-mêmes qu'ils ne consentiront à sacrifier ni leur temps ni leurs loisirs pour se prémunir conte une attaque ou pour y faire face. 82
La situation était d'autant plus précaire pour les conservateurs qu'en 1884, ils avaient dû céder aux exigences du gouvernement Gladstone, et acquiescer à l'octroi du droit de vote aux travailleurs agricoles des comtés. 83 Or, les conservateurs craignaient que ces nouveaux électeurs ruraux ne fussent défavorables à leur parti, et ne réduisent l'assise électorale dont les Tories bénéficiaient jusque là dans les campagnes. Au cours de cette crise, la stratégie du leadership conservateur aux Lords va donc consister à donner son assentiment aux projets de réforme électorale du gouvernement à la condition qu'une redistribution des sièges soit aussi effectuée afin de préserver les intérêts de leur parti, qui d'après les dirigeants se trouve menacé d'extinction par l'inclusion dans l'électorat de ces masses laborieuses rurales. 84 Le blocage des institutions que cette opposition des Lords introduit dans le système politique finit par être résolu dans le cadre d'une médiation royale, et de négociations entre les dirigeants conservateurs et libéraux qui aboutit à un compromis. L'électorat rural reçoit donc le droit de vote, mais le découpage des circonscriptions est retouché. 85
Initialement, la redistribution des sièges à laquelle vient de se livrer le gouvernement Gladstone rencontre la désapprobation des milieux conservateurs. L'une des dispositions du Redistribution Act de 1885 est de scinder en plusieurs districts électoraux les grandes villes du pays. La Quarterly Review voit un tel démembrement des circonscriptions, auparavant calquées sur les corporations urbaines, comme une américanisation encore plus prononcée du système électoral britannique, et comme l'avènement du modèle des districts électoraux d'outre-Atlantique. D'après le journal, les circonscriptions dessinées par le législateur constituent " un acte de vivisection " qui risque de ne laisser subsister que des " fragments sans vie, désorganisés, pour ainsi dire des masses incohérentes ". Ces changements dans la carte électorale vont amener le pouvoir à d'insignifiants politiciens locaux, les vestrymen, et renforcer le pouvoir du caucus, alors que d'après la Quarterly Review, " rares sont les conseils municipaux qui sont des pépinières préparant aux plus hautes responsabilités d'homme d'État ". 86 De plus, d'après ce journal conservateur, le fait que la plupart de ces nouvelles circonscriptions soient désormais appelées à n'envoyer qu'un seul député à Westminster, au lieu des deux sièges dont elles disposaient jusqu'alors, risque d'engendrer une compétition électorale effrénée, alors qu'auparavant, les intérêts des partis s'équilibraient, et que les circonscriptions se dotaient tantôt d'un représentant Tory et d'un Libéral, tantôt d'un Whig et d'un radical. Avec ces circonscriptions à représentant unique, avertit la Quarterly Review :
À l'avenir, chaque circonscription sera disputée et disputée séparément sans considérer l'équilibre des partis dans la ville ou le comté dans leur ensemble. Les véritables sentiments du pays seront dénaturés par cette permanence artificielle de la discipline de parti et des antagonismes. Une agitation continuelle est non seulement un mal en elle même, mais fait à coup sûr du Parlement une caricature et non une image de l'esprit national. Le démembrement des grandes communautés, le rejet de compromis entre partis, l'encouragement de conflits incessants, l'ascendance probable du Caucus nuisent aux libéraux modérés et aux conservateurs sincères. 87
Ces inquiétudes sont d'ailleurs partagées par certaines élites libérales, qui s'alarment de l'influence que les couches populaires et les intérêts partisans vont désormais détenir. Henry Reeve, éditeur de l'Edinburgh Review, exprime ainsi ce point de vue tout patricien qu'adoptent les éléments whig, aristocratiques ou modérés du parti libéral :
La sagesse politique vient d'en haut et non d'en bas. C'est le produit de l'expérience, de l'éducation, de la pensée, d'une attention désintéressée pour les intérêts de toutes les couches de l'État. Telles sont les qualités qui élèvent la noble science de la gouvernance au-dessus des misérables intrigues des cercles, des caucus et des factions égoïstes. 88
En revanche, lord Salisbury ne partage pas ces inquiétudes relatives aux effets des réformes de 1884. Tout d'abord, au cours des négociations sur la redistribution des sièges, il est parvenu à imposer une représentation accrue pour les comtés. Or, les nouvelles frontières électorales, dessinées en accord avec le gouvernement libéral, excluent désormais des milieux ruraux les zones suburbaines, qui sont, quant à elles, intégrées aux bourgs, et dont les habitants, jusque là privés du droit de vote, acquièrent le droit de désigner leurs représentants. De ce fait, les banlieues des grandes villes, lieux de résidence des classes moyennes, sont dès lors d'une importance cruciale dans la compétition électorale, et cela n'est pas pour déplaire à Salisbury, convaincu qu'il existe " un puissant torysme banlieusard qui ne demande qu'à être encadré ". 89 Salisbury a ainsi tiré les leçons des élections précédentes, où, en particulier dans les villes du Lancashire, les conservateurs ont commencé à bénéficier d'une représentation accrue, là même où les libéraux régnaient jusque là sans conteste. 90 Les résultats électoraux suivants donneront raison à Salisbury. Certes, les comtés, où l'aristocratie conservatrice dominait auparavant le jeu politique, commencent après 1884 à se choisir des représentants libéraux et radicaux. À partir des élections de 1885, les conservateurs peuvent aussi compter sur l'appoint des circonscriptions urbaines et suburbaines pour se forger des majorités parlementaires dont ils avaient été si souvent privés dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. 91
Au milieu des années 1880, les conditions sont donc réunies pour forcer l'adaptation du conservatisme aux exigences d'un jeu électoral radicalement recomposé. Du fait de l'accroissement du nombre d'électeurs, le parti conservateur est tenu d'encourager plus activement que dans le passé l'émergence de structures destinées à encadrer l'électorat. De même, la lutte contre la corruption qu'instaurent les réformes de 1883 nécessite elle aussi le recours à une main-d'oeuvre bénévole pour assister les candidats dans le cadre des opérations électorales. Quant à la redistribution des sièges, elle rend urgente, de la part des milieux conservateurs, une prise en compte accrue des zones urbaines et une défense active de la domination conservatrice sur les campagnes. Pour les conservateurs, la création d'instances partisanes est d'autant plus cruciale que leurs rivaux radicaux et libéraux disposent déjà d'un réseau d'associations locales. Or, jusqu'au début des années 1880, d'après James Cornford, chez les conservateurs, " l'organisation du parti tenait beaucoup du modèle et des caractéristiques de la gestion des grands domaines agricoles ". 92
C'est donc dans ce contexte de bouleversements politiques qu'apparaît la Primrose League, premier mouvement de masse conservateur. Mais avant d'en décrire le développement, il convient de définir le rôle joué au début des années 1880 par les instigateurs de cette organisation. En effet, pour comprendre la forme que prend la League en tant qu'institution, ainsi que l'unionisme dont elle se réclame, il est nécessaire d'évoquer le rôle joué par lord Randolph Churchill, et ses alliés du " quatrième parti ", John Gorst et Henry Drummond Wolff, au cours des quelques années qui précèdent l'apparition du mouvement qu'ils lancent en décembre 1883.
En 1880, les conservateurs perdent leur majorité après six années de pouvoir. Disraeli, leader vieillissant, est reconduit à la tête du parti, mais, étant donné son âge (soixante-seize ans), il est évident que la question de la succession occupe les esprits. Deux candidats potentiels se dégagent, Lord Salisbury, leader conservateur à la Chambre des lords, et son homologue aux communes, sir Stafford Northcote.
Or ni l'un ni l'autre ne peuvent entièrement sembler légitimes comme successeur de Disraeli. En 1867, Salisbury a pris la tête de la fronde conservatrice contre les réformes électorales proposées par Disraeli, qui venait de devenir chef du parti. Il ne peut donc pleinement reprendre à son compte la rhétorique démocratique déployée par Disraeli depuis 1867. Son tempérament querelleur, ses provocations oratoires et son amour de la polémique lui valent de plus l'antipathie de la reine, dont l'avis est crucial en cas de changement de majorité. Dans les rangs conservateurs, elle lui préfère son rival, Northcote, qui a une personnalité plus consensuelle, mais qui présente l'inconvénient, aux yeux des backbenchers conservateurs, d'avoir été dans le passé secrétaire particulier de leur ennemi, William Gladstone. Toute la stratégie parlementaire de Northcote consiste d'ailleurs à ne pas s'aliéner le soutien potentiel de l'aristocratie whig du parti libéral, qui s'avère de plus en plus méfiante vis-à-vis du radicalisme de politiciens tels que sir Charles Dilke, adepte du républicanisme dans les années 1870, ou Joseph Chamberlain, praticien du socialisme municipal dans son fief de Birmingham.
Au cours des années qui suivent la défaite de 1880, les difficultés internes du parti conservateur sont par ailleurs accrues en raison de dissensions à propos de l'organisation même du parti. Les observateurs conservateurs s'accordent pour désigner les déficiences du parti comme responsables de leurs déboires électoraux et comparent l'efficacité de la machine électorale radicale avec les insuffisances de leur propre parti. Les nombreux articles qui traitent alors du futur du conservatisme appellent souvent à une refonte du parti, à une plus grande collaboration entre ses élites métropolitaines et la base militante dans le pays, mais aussi à l'adoption par les dirigeants d'un véritable programme réformiste et social. Ainsi d'après la Quarterly Review, la défaite de 1880 avait été occasionnée " par trois éléments, et trois seulement, les mauvaises récoltes, le vote irlandais et le Caucus ". 93 Regrettant l'utilisation exagérée des tribunes et des tournées électorales par les politiciens radicaux, le journal en concluait malgré tout que les conservateurs n'avaient d'autre choix que de se plier à ces nouvelles exigences imposées aux politiciens dans la pratique du jeu électoral : " Nous devons accepter les conditions du combat électoral telles qu'elles existent ; et puisque l'usage de la tribune se généralise, nous ne pouvons pas refuser d'en prendre notre part ". 94
Allant plus loin dans la volonté de réforme du parti, Arthur Forwood, politicien conservateur de Liverpool, se réclamait en 1883 du " torysme démocratique ", et vantait la représentativité des institutions conservatrices dans sa région d'origine, qu'il contrastait avec le caractère exclusif du parti dans le reste du pays. Forwood présentait un programme unissant les thèmes traditionnels du parti, c'est-à-dire la défense de la Couronne, de la Chambre des lords et de l'Église anglicane, et le renforcement de l'unité impériale, à une politique progressiste, qu'à ses yeux seuls les conservateurs pouvaient mener à bien en toute impartialité. " C'est au parti conservateur que revient cette politique de l'avenir résolument constructive et modérément progressive ", assurait Forwood. 95 Détaillant les contours du conservatisme progressiste qu'il appelait de ses voeux, Forwood se déclarait en faveur d'une réforme des lois électorales permettant aux ouvriers de voter plus facilement en ouvrant les bureaux de vote jusqu'à des heures plus tardives et accordant aux populations suburbaines résidant dans les comtés les mêmes droits civiques que ceux dont bénéficiaient les artisans des bourgs. Forwood conseillait aussi à ses collègues conservateurs de garantir les intérêts du travailleur et de l'entrepreneur en oeuvrant pour l'introduction de lois définissant avec impartialité les droits et les devoirs du patron et de l'ouvrier en cas d'accident du travail.
Dans la Quarterly Review, organe du torysme victorien, W. J. Courthope évoquait pareillement la nécessaire réorganisation du parti, et appelait à la création d'antennes locales de l'Union nationale partout dans le pays, mais, à l'instar de la majorité du parti, il ne souscrivait pas au programme social élaboré par Forwood. Afin de remédier aux déficiences de l'organisation du parti dans le pays, Courthope préférait enjoindre les notables de l'aristocratie provinciale à utiliser le crédit dont ils bénéficiaient auprès du public pour accourir au secours du conservatisme :
Les aristocrates sont toujours les chefs les plus puissants et les plus populaires de la société parce que leurs compatriotes comprennent qu'ils n'ont jamais subordonné les intérêts de la nation à ceux de leur propre classe. Qu'ils entrent en lice, et, comme porte-parole du parti national, qu'ils soutiennent devant les circonscriptions une politique de coopération sociale par opposition à la politique radicale d'antagonisme de classe. 96
C'est dans ce contexte d'incertitude vis-à-vis du leadership futur, de récriminations sur l'organisation du parti après la défaite de 1880 et d'appels à l'élaboration d'un programme réformiste et conservateur que lord Randolph Churchill acquiert une renommée fulgurante. Issu d'une illustre lignée, parlementaire depuis 1874, Churchill va se gagner les sympathies des conservateurs provinciaux en se faisant le champion de ce qu'il appelait la " démocratie tory ", une notion qu'il prit soin de ne jamais définir précisément, mais qui lui valut souvent, et à tort, d'être considéré comme le chef de file des conservateurs progressistes. 97 Des débats qui ont alors lieu au sein du parti, Churchill tire deux conclusions. Tout d'abord, d'après lui, les conservateurs se doivent de transformer leur parti pour lui permettre d'inclure les membres des classes populaires se reconnaissant dans les principes conservateurs traditionnels, la Couronne, l'Empire et la religion. Ensuite, il leur faut éviter de décevoir leurs partisans en se montrant conciliants vis-à-vis des libéraux modérés, comme le fait Northcote, leader conservateur aux communes.
Assisté au Parlement par une poignée d'alliés, parmi lesquels on compte John Gorst, ancien directeur du Conservative Central Office et expert sur l'organisation provinciale du parti, Henry Drummond Wolff, diplomate et journaliste, et de manière intermittente Arthur Balfour, Churchill va s'employer à attaquer le gouvernement Gladstone avec bien plus de virulence que Northcote ne le fait au cours des débats. Northcote n'est pas épargné par les frondeurs du " quatrième parti ", qui le surnomment la Chèvre, et sapent son autorité sur les rangs parlementaires conservateurs. Les piques du " quatrième parti " à l'encontre de leur chef au Parlement renforcent d'ailleurs les parallèles établis entre Disraeli, qui s'était distingué dans les années 1840 par ses attaques contre son chef sir Robert Peel, et Churchill, qui semble tout autant dépourvu de loyauté vis-à-vis des autorités conservatrices en place. Comme le note un témoin français de la vie politique britannique victorienne : " À tort ou à raison, la foule voyait en lui la réincarnation de Beaconsfield, elle le revêtait de tout le prestige qui manquait à ses leaders ". 98
Comment expliquer que Randolph Churchill ait ainsi pu se revêtir du " manteau d'Elie ", et apparaître comme le digne successeur de lord Beaconsfield ? 99 Si Churchill bénéficie d'une telle réputation, c'est qu'il adopte un discours qui n'est pas sans rappeler les thèmes chers à Disraeli au cours des années 1840. 100 Le mouvement Young England initié par Disraeli à cette époque entendait en effet restaurer les liens paternalistes entre l'aristocratie et les classes laborieuses rompus par l'agitation chartiste et l'industrialisation. Randolph Churchill prend modèle sur cette rhétorique, et fréquente assidûment les tribunes conservatrices un peu partout dans le pays pour défendre une acception démocratique du conservatisme. Churchill a à coeur de montrer tout l'intérêt que les conservateurs ont pris, et doivent prendre à l'avenir, à la condition ouvrière. Lorsqu'il prend la parole dans le nord du pays, il attire des foules nombreuses, à qui il promet tantôt l'adoption de mesures protectionnistes pour protéger le travailleur britannique, tantôt la démocratisation du parti afin que les conservateurs provinciaux puissent enfin faire entendre leur voix. 101 Selon lui, la réforme du parti est urgente : " Il faut que les associations conservatrices à travers le pays et les divers organes provinciaux d'obédience conservatrice élèvent le ton et fassent pression sur les intrigants de Londres, occupés qu'ils sont par leurs propres ambitions ". 102 Churchill reste malgré tout très vague en matière de promotion du bien-être de la classe ouvrière. Sa conception de la démocratie tory est en effet éloignée de celle d'un Forwood, qu'on a évoqué précédemment, et à propos duquel Churchill écrivait :
L'expression " Démocratie Tory " a suscité l'admiration de quelques-uns, l'alarme chez d'autres et a été copieusement brocardée par le parti radical. Cette expression a fait malencontreusement l'objet de quelque discrédit par l'usage qu'en a fait Mr Forwood, candidat conservateur aux dernières élections de Liverpool, qui s'en est servi en ignorant de quoi il parlait. 103
La démocratie tory telle que l'envisage Randolph Churchill doit d'abord consister en une réforme des structures du parti conservateur. C'est pour cette raison qu'aidé de John Gorst, qui connaît les réseaux conservateurs provinciaux de manière experte, Churchill parvient à se faire élire président de la National Union en 1882. Depuis ce poste, Churchill réclame plus d'influence pour la fédération d'associations conservatrices qu'il dirige désormais. 104 Un conflit s'ensuit entre Churchill et la double direction du parti assurée par Northcote et Salisbury. Pour justifier ses appels à la réforme, Churchill prend exemple sur le caucus radical, qu'à ses yeux les conservateurs devraient émuler. Comme le fait observer Edward Hamilton, un proche de Salisbury, le différend qui oppose Churchill aux chefs du parti, se résume à la question d'" introduire ce 'caucus' qui est tant décrié dans le parti conservateur, ce à quoi lord Salisbury n'acquiescera à aucun prix ". 105 Selon Churchill, l'oligarchie qui monopolise le pouvoir à la tête du parti doit accepter que la base conservatrice joue un rôle accru, dans l'organisation des élections et dans l'élaboration d'un programme conservateur.
Dans cette campagne, Churchill parvient à se ménager des appuis auprès des responsables locaux du parti, qui soutiennent ses multiples revendication en faveur d'une réforme du parti et de l'adoption par les tories d'un programme de réforme sociale à même de leur valoir les faveurs de l'électorat populaire. L'aura dont bénéficie Churchill dans les milieux conservateurs en dehors de Westminster est un atout précieux pour lui, car Churchill, mordant dans ses critiques contre la pusillanimité de Northcote, s'est aliéné la bienveillance des dirigeants conservateurs, Northcote et Salisbury, qui après la mort de Disraeli en 1881 se partagent les fonctions de chef du parti.
Mais tout en déployant une rhétorique réformatrice en matière d'organisation partisane et paternaliste sur les questions sociales, ce qui l'apparente au torysme radical et humanitaire des années 1840, Churchill choisit aussi de faire sien des mots d'ordre conservateurs convenus, comme la défense de l'Église et de la monarchie, deux des principes fondateurs de la League. De cette manière, il se conforme un peu plus encore au modèle politique que lui fournit la carrière de Disraeli, qui s'était fait l'apologiste de la religion nationale, de la monarchie et de la constitution aristocratique tout au long de sa carrière.
Le " quatrième parti ", dès ses origines, est en effet associé à la religion et à la Couronne, ces deux institutions qui de longue date constituaient des piliers de la rhétorique conservatrice. L'occasion qui a permis à Churchill et à ses partenaires de s'emparer de ces questions a été fournie par l'entrée au Parlement de Charles Bradlaugh, député radical élu en 1880 par la circonscription de Northampton. 106 Dans les origines de la Primrose League, les incidents parlementaires qui ont opposé le " quatrième parti " à Bradlaugh n'ont pas un caractère anecdotique, puisque les questions qu'a fait surgir l'entrée du député radical aux Communes ont eu une influence directe sur les principes que Churchill et ses alliés ont défini pour le mouvement qu'ils lancent fin 1883. C'est pourquoi on compte à présent évoquer les éléments de cette controverse qui se sont ultérieurement avérés pertinents dans le développement de la Primrose League, enfantée dans une large mesure par le retentissement national de cette affaire.
Entre 1880 et 1888, les compères du " quatrième parti " s'employèrent en effet à invalider l'entrée de Bradlaugh au Parlement, fondant leurs objections sur le fait que comme athée, Bradlaugh ne pouvait de bonne foi se plier au serment que les nouveaux députés étaient tenus de prêter sur la Bible. Les premières attaques de Wolff contre Bradlaugh consistèrent à réclamer la coopération des parlementaires de toutes les confessions contre cette intrusion de l'athéisme au Parlement :
Dans sa grande sagesse, le Parlement a assoupli la règle en faveur des membres des diverses croyances ou sectes, mais toutes ces sectes ont les mêmes critères de moralité, une conscience et une croyance communes dans telle ou telle divinité. Ce qui se présente à nous aujourd'hui, c'est clairement la négation de tout ce qui ressemble à une moralité éternelle, à une conscience ou à l'existence de Dieu. 107
On le verra par la suite, mais ces remarques formulées par Wolff sont la première manifestation d'un des traits distinctifs qui caractérisera la Primrose League par la suite, à savoir le refus du sectarisme et la défense du sentiment religieux sous toutes ses formes. Au cours de la guérilla parlementaire qui les oppose à Bradlaugh au début des années 1880, Churchill et ses alliés purent certes compter sur le soutien de quelques députés catholiques irlandais, mais surtout sur l'opinion protestante et conservatrice dans le pays. Les remous provoqués par cette affaire valurent en effet à Churchill la sympathie d'une large partie du public, en particulier dans les milieux conservateurs. Comme le notait le secrétaire particulier de Gladstone, sir Edward Hamilton, pourtant favorable à Bradlaugh : " il existe assurément une forte prévention dans le pays contre Bradlaugh, et seule une part réduite de l'opinion lui est un tant soit peu favorable ". 108
De plus, facteur aggravant auprès des milieux conservateurs, Bradlaugh était un républicain, qui appelait à l'abolition de la monarchie après la mort de Victoria. Dans un pamphlet écrit en 1871, et réédité pas moins de neuf fois en 1883, Bradlaugh s'en était pris à l'influence néfaste de la reine et à la réputation posthume du prince consort, qui selon lui n'était pas méritée. 109 Churchill pouvait en outre nourrir un ressentiment personnel à l'encontre de Bradlaugh, puisque dans le même pamphlet, ce dernier avait dénoncé les bénéficiaires des pensions d'Etat, perçues entre autres par les descendants du premier duc de Malborough. C'est pourquoi, en réponse à ces attaques émanant d'un républicain athée, les membres du Quatrième Parti se distinguèrent par leur loyalisme monarchique et aristocratique, ainsi que par leur attachement au caractère religieux de la législature.
Si, comme on vient de le voir, Churchill peut donc faire figure de successeur de Disraeli à plus d'un titre, il est un dernier aspect de sa vie publique au début des années 1880 qui doit être évoqué. Il s'agit de la question du Home Rule proposé par Gladstone en 1885, et dont Churchill est l'un des principaux opposants. Sur ce point encore, Churchill s'est avéré fidèle à la mémoire de Disraeli. En effet, en 1880, à l'approche des élections, Disraeli s'était présenté devant l'électorat avec pour seul projet celui de s'opposer aux éventuels projets autonomistes que d'après lui les libéraux étaient susceptibles de proposer à l'avenir. À l'époque, la défense de l'Union que Disraeli définissait comme la future responsabilité de son parti n'était pas apparue comme la question la plus pressante. En tout cas, l'appel de Disraeli, s'il avait été incompris, n'était pas resté lettre morte auprès de Randolph Churchill, qui était d'autant plus disposé à s'exprimer sur la question irlandaise qu'il avait été le bras droit de son père lorsque ce dernier avait exercé les fonctions de Lord Lieutenant en Irlande de 1876 à 1880. Or, avant même que Gladstone ne fasse de la question du Home Rule la priorité du programme libéral, Randolph Churchill s'était fait le défenseur de l'Union entre l'Irlande et l'Angleterre. De ce fait, lorsqu'intervint la controverse du Home Rule, qui divisa le camp libéral et provoqua un réalignement politique majeur, Churchill put bénéficier de sa réputation d'apologiste de l'Acte d'union de 1800, et fustiger en toute légitimité les projets autonomistes des libéraux. 110
Juste avant l'apparition de la Primrose League, les conservateurs ont donc commencé à se doter d'un ensemble d'organisations locales et nationales. Mais le développement des réseaux partisans conservateurs est inégal. Les divers clubs, ouvriers ou patriciens, qui voient le jour à Londres et en province, magnifient en outre un certain cloisonnement social et sexuel. En effet, les diverses couches de la population qui adhérent au conservatisme se retrouvent séparées en autant d'institutions réservées à des catégories de membres bien définies. De plus, la sociabilité qu'offrent ces organisations exclut la participation des femmes. Le parti national, comme Disraeli désignait parfois le parti conservateur, entérine donc dans son organigramme même les divisions statutaires et sexuelles de la société victorienne. Au sein du parti conservateur, la sociabilité londonienne et aristocratique conserve alors toute son importance. Le statut particulier dont continuent de jouir les cénacles élitistes et mondains entrave l'émergence d'un mouvement de masse fédérant les sympathisants tory.
C'est dans ce contexte qu'intervient en 1883 la constitution de la Primrose League. Mais comme on le verra par la suite, toute l'ambiguïté de cette nouvelle organisation consiste à inclure le public le plus varié dans une entreprise politique qui se fonde en fait sur la transposition à un âge démocratique des modes de sociabilité et des rapports de pouvoir qui avaient caractérisé les époques antérieures. Instrument d'adaptation du parti à un système politique plus inclusif, la Primrose League va aussi s'avérer être un vecteur de légitimation des principes issus des époques antérieures. En effet, en cette fin d'époque victorienne, la League va permettre de pérenniser d'une part la déférence des populations à l'égard des élites sociales et aristocratiques, et d'autre part le contrôle exercé par la hiérarchie du parti sur sa base militante.
"The Good Old Cause - For God, Queen and Country
Let England's women lead in conscious might
Their weakness prove their strength to guard the right
God's word shall not be silenced in the land;
But preached from shore to shore and strand to strand
For queen - right loyally we hail thee our God-given
Who in the cause of right and truth hast striven
In weal or woe for well nigh fifty years
Has shared with England all her woes and cares
Let us take up the cry in love, not in hate
Peasants, nobles, ere it be too late
Classes and masses weld in links so fair
Labour and leisure in one union rare
Union - our final watchword to the wise,
God, Queen and country at the cry arise,
The three in one our union shall proclaim
Their victory - all with one glad voice exclaim"
Poésie de miss Milner, Dame Présidente de multiples habitations à York,
dans la circonscription de son frère,
lue par elle-même en clôture d'un discours prononcé
lors de la première assemblée des membres
de l'habitation de Meltham and Netherton Brooke,
près d'Huddersfield.
The Huddersfield Daily Chronicle 26 juillet 1886: 3
La première période que l'on a choisi d'isoler va de 1883, année de la création de la League, à 1903, lorsque l'adoption par Joseph Chamberlain d'un programme protectionniste précipite le parti conservateur dans une crise durable qui handicape ses chances de succès électoraux. Ces vingt premières années du mouvement correspondent à une période d'hégémonie conservatrice. Si on excepte le gouvernement libéral qui est brièvement aux affaires de 1892 à 1895, de 1885 à 1903, les conservateurs sont constamment au pouvoir. Cette situation est d'autant plus étonnante qu'en 1884 intervient une réforme électorale qui augmente à nouveau le nombre d'électeurs, en particulier dans les campagnes. Pour autant, leurs succès électoraux ne rendent pas les conservateurs euphoriques. Comme se le demande la Quarterly Review, cette domination électorale qui intervient à partir du milieu des années 1880 n'est-elle qu' " un simple et bref ajournement de l'inévitable Déluge " appelé à ensevelir le conservatisme ? 111
Dans l'historiographie, cette période d'hégémonie unioniste a souvent été interprétée comme la résultante de victoires électorales par défaut, car moins liées au programme unioniste en lui-même qu'à des facteurs qui lui sont étrangers. En premier lieu, la domination conservatrice procèderait du fonctionnement du système électoral, dont les conservateurs parviendraient à tirer avantage. Les préjugés anti-démocratiques des conservateurs les auraient conduits à adopter une stratégie destinée à limiter la participation électorale, en programmant par exemple les élections pour les mois d'été, ce qui rendrait plus difficile la participation des travailleurs agricoles au scrutin. Jusqu'en 1918, la persistance du vote pluriel, qui relève d'une pratique censitaire du droit de vote, puisqu'il est réservé aux propriétaires, renforcerait cette interprétation, puisque les conservateurs en seraient les principaux bénéficiaires. 112 De la même manière, le parti aurait activement cherché à priver un nombre conséquent de citoyens du droit de vote en pratiquant une application restrictive des dispositions relatives à l'enregistrement sur les listes électorales, en particulier à l'encontre des sections les plus démunies de l'électorat. Dans cette perspective, l'émergence d'un vote travailliste massif après 1918 confirmerait le caractère peu représentatif de l'électorat victorien et édouardien, et la manière dont la stratégie conservatrice aurait permis de retarder l'avènement d'un système politique fondé sur l'affrontement entre classes dominantes et couches sociales dominées. 113
Or, cette manière d'analyser les victoires conservatrices à la fin de l'ère victorienne a été récemment critiquée par des historiens qui ont montré qu'en fait, au cours de la période, les obstacles à l'exercice du droit de vote n'étaient pas sociaux et économiques, mais plutôt liés à la situation matrimoniale des populations exclues du droit de vote, 114 et que les conservateurs n'étaient pas les seuls bénéficiaires de faibles taux de participation. 115
De plus, l'approche qui consiste à désigner les avantages structurels dont les conservateurs sont censés avoir bénéficié élude une autre réalité électorale qui permet de comprendre les succès de ces derniers, à savoir la prégnance et la force d'un conservatisme populaire. C'est pourquoi l'historiographie britannique témoigne d'un certain intérêt pour la manière dont les conservateurs sont parvenus à attirer à eux et à fidéliser l'électorat populaire. 116 Dans les milieux libéraux, le conservatisme populaire était un phénomène envisagé avec désarroi, voire comme la résultante d'une exploitation éhontée des préjugés de l'électorat, comme le note en 1907 un organe libéral comme The Individualist : " lorsque les conservateurs s'adressent aux foules, c'est immanquablement à leurs vices et à leur faiblesse qu'ils font appel : leur sentiment anti-irlandais, leur xénophobie, le fanatisme et l'intolérance religieuse, les préjugés de classe, la cupidité ". 117 Mais quel crédit accorder à un jugement aussi sévère et partisan à propos de l'attrait du conservatisme auprès des couches populaires ?
Il semble en effet opportun de s'interroger sur la manière dont les conservateurs relayaient leur discours politique auprès de l'électorat, afin de déterminer les ressorts idéologiques sur lesquels s'appuie leur rhétorique partisane. C'est ce que l'on fera lorsque l'on décrira la culture politique de la Primrose League, c'est-à-dire l'ensemble des valeurs et symboles au moyen desquels les conservateurs construisent leur rapport à l'électorat.
Mais si la Primrose League peut apparaître comme un objet d'étude légitime, c'est aussi parce que la période d'hégémonie conservatrice qu'on va à présent aborder correspond à l'émergence de structures partisanes fortes au sein de la mouvance conservatrice. Or, au cours de la première période considérée, la Primrose League constitue l'incarnation même de cette évolution. Entre 1883 et 1903, la Primrose League devient en effet le premier mouvement politique en Grande-Bretagne, et permet ainsi au Parti conservateur de s'adapter à la nouvelle donne démocratique instaurée en 1884 et d'exercer ainsi sa domination sur le système politique britannique.
Peu après son lancement en 1883, la Primrose League devient un mouvement de masse qui regroupe plus d'un million de membres au début du vingtième siècle. Vers 1903, terme de la première période considérée, la League est encore le mouvement dominant au sein de la mouvance conservatrice. Cette organisation n'est certes pas seule à oeuvrer en faveur du conservatisme, puisque le Parti conserve ses antennes locales (les clubs d'ouvriers, les Clubs constitutionnels et les partis locaux) et ses instances nationales, le Central Office et la National Union, qui font partie intégrante du Parti. Mais seule la League, qui se développe parallèlement à l'organisation conservatrice à proprement parler, fédère un nombre conséquent de membres. Il n'existe pas de recensement exact du nombre d'adhérents directs du Parti pour cette époque, car il ne fait aucun doute que les membres de la League sont alors bien plus nombreux que les militants du Parti. Le rapport de force ne s'inversera d'ailleurs qu'au début des années 1920, lorsque le Parti conservateur deviendra vraiment un parti de masse, et que la League entamera un lent et irréversible déclin. C'est cette première période d'apogée qu'il s'agit à présent d'analyser.
Pour cette étape chronologique initiale, on évoquera tout d'abord les origines de la League, et le fonctionnement de cette nouvelle institution conservatrice. Seront à ce titre abordées les questions relatives à la hiérarchie de la League, à ses instances centrales et locales, et aux rapports que le mouvement entretient avec le reste de la mouvance conservatrice. Ces premières remarques se limiteront à une description fonctionnelle de la League, et à une analyse relationnelle de l'environnement institutionnel de la League, car les pratiques qui caractérisent la League seront explorées plus en détail une fois exposés les principes politiques du mouvement.
En effet, il s'agira aussi de définir la culture politique développée par le mouvement. Pour décrire ce substrat idéologique sur lequel la League repose, on a retenu le terme d'unionisme, car il correspond à la fois à la manière dont les conservateurs se désignent alors dans le champ politique, et à la pluralité des formes d'union, religieuse, impériale, sociale et constitutionnelle, que la League entend favoriser. L'acception la plus répandue du terme se réfère bien sûr à l'opposition des conservateurs à toute rupture de l'union entre l'Angleterre et l'Irlande. Mais la dimension territoriale du terme recouvre aussi une autre thématique chère à la League, à savoir l'intégrité de l'ensemble de l'Empire britannique, qui est d'après les conservateurs menacée par le séparatisme des Little Englanders, ces éléments radicaux de la coalition libérale hostile à la perpétuation des missions impériales du pays. Le terme d'unionisme reste tout aussi approprié si l'on tient compte de la volonté qu'ont les promoteurs de la League d'oeuvrer en faveur de la " vraie union de toutes les classes entre elles ". 118 En effet, l'unionisme de la League a une pertinence relative à la politique intérieure du pays. D'après les conservateurs, les divisions entre classes et entre confessions qu'attisent radicaux et libéraux doivent être contrecarrées par un discours célébrant l'unité des citoyens britanniques, rassemblés par le même respect pour la religion, la Constitution et la Couronne. Cet unionisme religieux et constitutionnel se double d'une dimension sociale et économique, puisque l'un des messages volontiers déployés par la Primrose League consiste à affirmer la convergence des intérêts matériels de l'ensemble des membres de la société. L'ensemble des considérations qui seront alors développées aura pour objectif de définir la culture politique propre à la League et de la situer dans le contexte plus large de l'évolution du conservatisme et du champ politique britannique à la fin du dix-neuvième siècle.
Enfin, on prêtera attention aux pratiques politiques de la League. Trois éléments distincts seront dégagés : le rôle de la League comme lieu de sociabilité festive, comme instrument de pédagogie civique, et enfin comme machine politique et électorale. Afin de définir la manière dont ces différentes pratiques s'agencent, s'organisent et se diffusent, on considérera au préalable l'assise sociale et géographique du mouvement. Il s'agira alors de présenter deux typologies, d'une part celle des membres et des personnels qui investissent la League, d'autre part celle des milieux dans lesquels le mouvement s'est implanté.
La Primrose League voit le jour en novembre 1883, à l'initiative des membres du " quatrième parti ", alors en rupture de ban avec la hiérarchie du parti en raison du différend qui les oppose au sujet de la démocratisation de la National Union. 119 Initialement conçue comme une société secrète réservée aux sympathisants de Churchill dans le pays, la Primrose League constitue donc pour le " quatrième parti " un moyen de rendre manifeste l'influence qu'il exerce en dehors du Parlement. Comme le fait remarquer à Churchill l'un de ses partisans provinciaux :
Il existe de longue date un conservatisme des bourgs qui va croissant. Les classes ouvrières du Lancashire, et, me semble-t-il, du pays tout entier, voient en vous le champion qu'elles recherchent, qui leur procurera ce qu'il y a de raisonnable et de juste dans l'actuelle Constitution et qui n'ira pas les jeter dans les bras de Chamberlain et des idées républicaines, ou de Bradlaugh et de son athéisme, de Parnell et de l'autonomie irlandaise, de Bright et du dépeçage de l'Empire, mais qui leur donnera la vigoureuse politique conservatrice qu'ils attendent. 120
Ouverte à tous, sauf aux athées et aux ennemis de l'Empire, la Primrose League est aussi destinée, d'après ses fondateurs, à remédier à " l'échec des associations conservatrices et constitutionnelles à satisfaire le goût du peuple ou à parvenir à faire se rejoindre toutes les classes en vue d'objectifs politiques ". Les membres du mouvement sont invités à souscrire à la déclaration suivante : " Je déclare, sur mon honneur et sur ma foi, que je me consacrerai de toutes mes forces au soutien de la religion, des États du Royaume et de la suprématie de l'Empire britannique ". 121 Se trouvent ainsi affirmés dès les origines les trois principes fondamentaux du mouvement, la défense de la religion, de la Couronne et de l'Empire. On aura l'occasion ultérieurement de développer le programme idéologique du mouvement, mais il est important de signaler à ce stade que jusqu'à sa disparition en 2001, la League est restée fidèle à cette déclaration initiale d'intention, les principes du mouvement ne faisant l'objet que de quelques retouches au fil du temps. 122
Quant à l'emblème du mouvement, la primevère, il est choisi en hommage à Disraeli, mort deux ans auparavant. Le 19 avril 1882, lors du premier jour anniversaire de la mort de Disraeli, des parlementaires et certains membres du public avaient exhibé cette fleur à leur boutonnière. Mais pourquoi la primevère était-elle liée à la mémoire de Disraeli ? Il semble que cette fleur ait commencé à être associée à Disraeli le jour de ses funérailles, lorsque la reine Victoria avait fait parvenir une couronne mortuaire portant l'inscription " His favourite flower ". D'après Janet Robb, rien n'indique pourtant que Disraeli ait jamais manifesté d'intérêt particulier pour cette fleur, mais toujours est-il que Churchill et ses associés comptaient ainsi utiliser à leur profit la ferveur populaire que Disraeli continuait d'inspirer deux ans après son décès. 123 Dans le contexte victorien, le fait que Disraeli serve ainsi de figure de proue à un mouvement patriotique tel que la League n'est pas anodin. Certains observateurs libéraux se plaisent en effet à contester le caractère authentiquement national du personnage de Disraeli, dont la supposée judaïté est censée le rendre étranger à la culture nationale. 124 De même, lorsque la propagande radicale attaque la diplomatie pro-turque de Disraeli lors de la crise bulgare de 1877 et de 1878, ce dernier est dépeint sous les traits de l'Oriental, intrigant et peu enclin à protéger les communautés chrétiennes des Balkans contre l'oppression ottomane. 125 Les adversaires de Disraeli ont donc coutume de contester son appartenance à la culture nationale et à souligner le statut d'étranger du personnage. En prenant Disraeli pour autorité tutélaire, la Primrose League contribue alors à renationaliser le personnage et à lui accorder la première place dans le panthéon conservateur.
Au cours de ses premiers mois d'existence, la Primrose League se voit donc assigner trois fonctions distinctes : ouvrir le parti conservateur à un public plus vaste, honorer la mémoire de Disraeli et servir les ambitions politiques de Churchill. La Primrose League rencontre un certain écho, preuve du prestige dont jouissent tout à la fois Disraeli, de manière posthume, et celui qui revendique son héritage, Randolph Churchill. En 1884, la League enregistre rapidement de nombreuses adhésions, mais jusqu'en 1885, date à laquelle la question irlandaise prend le pas sur toute autre considération politique, force est de reconnaître que le développement du mouvement reste modeste. 126
À ses débuts, la League est considérée comme un instrument aux mains du petit groupe de rebelles conservateurs réunis autour de la personne de Churchill, qui comptait initialement donner au mouvement les fonctions d'une société secrète. La League reçoit toutefois l'imprimatur de la hiérarchie du parti lorsque Churchill rentre dans les rangs au printemps 1884 et s'engage à loyalement servir Salisbury et Northcote. Après cette date, l'engagement des frondeurs du " quatrième parti " ira en s'amoindrissant. Se cantonnant au rôle de légataires de la Primrose League, Churchill, Gorst et Wolff se désintéressent rapidement de leur création. 127 Churchill et Gorst entament une carrière gouvernementale après 1885, tandis que Wolff reprend du service dans la diplomatie britannique. Churchill se distingue à nouveau, en démissionnant subitement peu de temps après son entrée au gouvernement. Ministre des Finances de Salisbury, Churchill quitte l'équipe au pouvoir pour s'opposer à une hausse des dépenses navales, sujet mal choisi pour lui valoir les faveurs de l'électorat conservateur. Ce sont dès lors les chefs de file du parti, Salisbury en tête, qui ont la mainmise sur l'organisation.
Mais ce nouveau mouvement, appelé à rénover le parti conservateur, comment ses instigateurs en conçoivent-ils exactement le fonctionnement ?
Comme le note Martin Pugh, la League a donné aux conservateurs tous les avantages d'un mouvement de masse sans leur en imposer les inconvénients, ce en quoi elle constitue une réponse toute conservatrice au défi du Caucus radical. 128 En effet, la Primrose League se distingue nettement des autres organisations politiques de l'époque, telles que le caucus radical ou même l'Union nationale des associations conservatrices. Tout d'abord, la League se développe en marge des structures du parti, et veille jalousement à son indépendance vis-à-vis des organes conservateurs existants. Mais cette autonomie a un prix, puisque de ce fait, la League n'a pas voix au chapitre ni dans la sélection des candidats, ni dans la formulation du programme, ni dans l'organisation des troupes régulières du parti regroupées au sein des sections locales et de la National Union. Qui plus est, au sein de la League, la démocratie est confisquée par une oligarchie parlementaire et aristocratique, les instances dirigeantes exerçant un contrôle sur les antennes locales. Au cours des Grand Habitations, ces grand- messes annuelles organisées sous les égides du mouvement, les délégués n'ont le pouvoir d'apporter leur contribution ni à l'élaboration d'un programme conservateur, ni même aux prises de position du mouvement. Tout concourt donc à faire de la Primrose League une institution sans risque pour les élites conservatrices, qui parviennent ainsi à apprivoiser la démocratie et l'organisation partisane dans le cadre d'une institution fondée d'abord et avant tout pour assurer aux élites du parti un accueil favorable et des publics acquis à leur cause. Le décalage ne saurait être plus grand entre les intentions affichées par Churchill lors de sa tentative de prise de contrôle de la National Union, et le mouvement mis sur pied par ce dernier et ses associés du " quatrième parti ".
Loin de se présenter comme une entreprise de démocratisation des instances conservatrices, la Primrose League se dote en fait d'une structure résolument hiérarchique, que vient souligner la terminologie féodale dont s'inspirent les titres désignant les diverses classes de membres. Les membres du mouvement reçoivent en effet des titres selon l'effort financier qu'ils consentent à leur entrée dans le mouvement. Ceux qui peuvent s'acquitter d'une couronne (dix shillings) reçoivent le titre de Chevaliers ou de Dames, tandis que les adhérents de condition modeste, à qui les habitations réclament un ou deux shillings, sont appelés Associés. 129 Pendant un an après leur adhésion, les nouveaux Chevaliers portent le titre de Knight Harbinger, et s'ils font preuve d'assiduité et de zèle dans la cause de la League, ils deviennent ensuite Knight of the Order of Merit. Les membres les plus méritants se voient décerner des rétributions, sous la forme de médailles et de broches, décernées pour services rendus au parti au cours des élections, ou pour le zèle des adhérents qui auront convaincu un grand nombre de personnes à se joindre au mouvement à leur tour. 130
Quant à la structure hiérarchique de la League, que décrivent les deux organigrammes suivants, elle a plus en commun avec les sociétés maçonniques, les loges orangistes ou les sociétés d'entraide ouvrière, qu'avec l'éthos démocratique du caucus radical. Wolff, qui le premier imagine le type d'organisation dont doit se doter le mouvement, a d'ailleurs reconnu combien il s'était inspiré du rituel, des cérémonies, des décorations, titres et autres badges qui caractérisaient les benefit societies telles que les Oddfellows ou les Forresters, très actives dans sa circonscription de Portsmouth. 131
Schéma 1. Organigramme de la Primrose League
Instances centrales

Schéma 2. Organigramme de la Primrose League
Instances locales

Au sommet de la hiérarchie, le Grand Maître, autre emprunt à la terminologie maçonnique, jouit d'une autorité formelle sur la Primrose League. Il est censé présider la Grande Habitation qui se déroule chaque année au Royal Albert Hall, et y adresser un discours aux membres de la League. 132 Au cours des premières années du mouvement, le poste revient au chef du parti conservateur. 133 Parmi les délégués qui prennent part à la Grande Habitation, ont droit de siéger les dames du Grand Conseil des Dames, les membres du Grand Conseil, les délégués des habitations, ainsi qu'on désigne les antennes locales de la Primrose League, et par la suite, ceux des Divisional Councils. 134
Le Grand Conseil, qui chapeaute cette structure, a autorité sur l'ensemble du mouvement, dont il définit la politique dans le cadre de Préceptes auxquels sont tenus de souscrire les habitations. Par l'intermédiaire de ses Comités, le Grand Conseil est en charge du fonctionnement de la Primrose League. Ses membres se réunissent toutes les semaines lorsque les Communes siègent, et de manière plus irrégulière en période de vacance parlementaire. 135 Quinze de ses membres sont élus au cours d'un vote qui a lieu lors de la Grande Habitation et qui implique l'ensemble des habitations de la League, quinze autres sont cooptés par les membres sortants, et quinze autres sont élus par les membres du Grand Conseil de l'année. Le jeu démocratique au sein du mouvement est donc bel et bien régulé de manière à limiter les bouleversements hiérarchiques intempestifs, car de ce fait, seuls deux tiers des membres de cette instance sont renouvelés chaque année, ce qui assure, d'après les dirigeants, une certaine continuité au sommet du mouvement. 136 Chaque habitation a théoriquement le droit de présenter un candidat, mais dans la League, la démocratie interne est plus fictive que réelle, ce qui vaut au mouvement les remontrances d'un journal conservateur comme le Standard, qui a pourtant soutenu la League à ses débuts :
Tous les ans se tient un simulacre d'élection de ces augustes personnages, élection qui se déroule au coeur du quartier le plus aristocratique de Londres et, afin de prévenir toute erreur, alors même que les dés sont déjà pipés, se trouvent de surcroît cooptés de nombreux membres de ce Conseil, qui demeure identique année après année. 137
Qui compose alors le Grand Conseil ? De toute évidence, les critiques du Standard apparaissent comme fondées, puisque l'instance dirigeante du mouvement est trustée par ceux qui déjà ont les plus hautes responsabilités au sein du parti, et par une impressionnante liste de dignitaires aristocratiques conservateurs. Le Grand Conseil regroupe en effet l'establishment conservateur. Les plus grands noms de l'aristocratie y côtoient quelques représentants du conservatisme provincial. De nombreux Grands Conseillers comme le comte Amherst sont à la fois impliqués dans la National Union qui fédère les associations conservatrices du pays et oeuvre de concert avec le Central Office. Parmi les piliers du Grand Conseil, on note aussi la personne d'Aretas Akers-Douglas, homme de confiance de Salisbury, principal membre du Kentish Gang, ce groupe de fidèles de Salisbury qui ont en main les courroies du parti. On le verra par la suite, l'appartenance au Grand Conseil deviendra pour les parlementaires qu'on y retrouve après 1903 l'indice tout à la fois d'une affinité avec le conservatisme modéré de personnages comme Arthur Balfour ou Walter Long, et d'une hostilité vis-à-vis des formes radicales de conservatisme qu'incarnent Joseph Chamberlain ou Alfred Milner. Mais avant cette deuxième période, analyser le positionnement des Grands Conseillers au sein du parti est sans grand intérêt, puisqu'au cours de l'ère salisburienne, la vie interne du parti est marquée par une relative absence de factions.
Quelques remarques sont toutefois à formuler pour définir un peu l'aspect du Grand Conseil entre 1883 et 1903. Plus encore qu'au sein du parti lui-même, les aristocrates figurent en nombre, qu'ils soient membres de la Chambre des lords ou des Communes, ou bien qu'ils soient dépourvus de mandats électoraux. Ainsi en 1886, sur les 42 membres du Grand Conseil, 26 sont issus de l'aristocratie. Plusieurs membres de la Chambre des lords président le Conseil en tant que Chanceliers. Parmi les responsables du mouvement, on observe aussi la présence d'alliés politiques de lord Randolph Churchill, comme Frederick Dixon-Hartland et Fred Burnaby, ou de certains de ses intimes, comme lord Harris ou le duc de Marlborough. Comme la Primrose League n'est entièrement soumise ni au parti, ni au contrôle que pourrait exercer sur elle lord Salisbury, ni aux fortunes politiques de Randolph Churchill, elle accueille aussi des laissés-pour-compte du jeu politique, qui y trouvent des rétributions qu'ils n'obtiennent pas par ailleurs, comme Ellis Ashmead-Bartlett ou Algernon Borthwick, deux politiciens et patrons de presse peu appréciés de Salisbury. Mais le parlementaire type qui endosse des responsabilités dans la League est le plus souvent un backbencher. Pour les députés qui n'accèdent pas aux responsabilités gouvernementales, un siège au comité directeur de la League constitue une compensation à des ambitions déçues. Si on trouve de nombreux backbenchers au Grand Conseil, la raison en est aussi qu'ils sont les plus à même de véritablement dynamiser la League, contrairement à leurs collègues conservateurs occupés par des charges officielles.
Si le Grand Maître est une figure d'autorité distante, il en va autrement pour le Chancelier, renouvelé tous les ans, qui fait office de porte-parole de la League. 138 Les Préceptes du Grand Conseil, qu'il préside, sont publiés en son nom. Le Chancelier est issu soit de la Chambre des communes, soit de la Chambre des lords. À quelques exceptions près, au cours de cette première période, le poste revient généralement à un grand aristocrate.
Deux autres instances viennent souligner le caractère élitiste du mouvement : le Grand Conseil des Dames et le Chapitre des Chevaliers Impériaux. Organe exclusivement féminin créé en 1886 par les grandes dames de la League, le Grand Conseil des Dames a une responsabilité particulière dans le domaine de la " littérature " produite par la League. Ce sont en effet les membres de cette instance qui supervisent la rédaction des brochures politiques. La fonction du Grand Conseil des Dames est aussi de réunir des fonds pour le mouvement. Mais l'appartenance à cette instance est aussi liée à des facteurs plus mondains que politiques, puisque les dames qui en font partie ont droit d'être présentes sur l'estrade où prennent place les dirigeants du mouvement lors de la Grande Habitation. 139 Or, la Grande Habitation est l'une des occasions de la saison mondaine à Londres, et il s'avère parfois difficile d'y figurer en bonne place. 140 Le passe-droit offert aux membres du Grand Conseil des Dames est donc un sésame pour obtenir une certaine reconnaissance sociale. Mais d'après lady Knightley, l'efficacité du Grand Conseil des Dames est handicapée par une organisation déficiente et des querelles personnelles qui en émaillent les réunions. 141
Pendant masculin du Grand Conseil des Dames créé en 1894, le Chapitre des Chevaliers Impériaux assiste financièrement le Grand Conseil. Des Chapitres de cette confrérie interne à la Primrose League sont formés un peu partout dans le pays et regroupent les plus grands notables du mouvement. Le plus haut dignitaire du Chapitre porte le titre de Grand Prieur. Les activités des Chevaliers Impériaux se résument essentiellement à l'organisation de banquets où sont invitées des personnalités telles que Rudyard Kipling, et où la générosité des convives est mise à contribution au bénéfice de la League.
Les fonds dont disposent la League lui permettent rapidement d'employer une équipe de permanents chargés de gérer le mouvement. Placé à la tête de l'encadrement de la League, le Vice-Chancelier, nommé par le Grand Conseil, administre contre rémunération le siège du mouvement et supervise le travail des permanents. Il est généralement issu de la petite noblesse provinciale. Les Vice-Chanceliers occupent leur fonction pendant des durées assez longues, généralement plus de 5 ans. 142
Au niveau local, on retrouve la même disposition. Les Conseils Provinciaux sont instaurés en 1888 pour coordonner les activités de la League à un échelon régional. Au nombre de neuf, les Conseils Provinciaux correspondent aux zones géographiques suivantes : Comtés du Nord, Lancashire et Cheshire, Midlands, Comtés de l'Est, Galles, Londres, Home Counties (limitrophes de Londres), Gloucestershire et Oxfordshire, Ouest de l'Angleterre. Ces conseils sont placés sous l'égide d'un représentant provincial qui siège au Grand Conseil. Les neuf représentants provinciaux sont généralement issus de la haute aristocratie locale. Leur rôle est bien souvent très limité, et l'essentiel du travail d'animation des réseaux d'habitations est effectué par neuf secrétaires provinciaux itinérants, rémunérés par le Grand Conseil. Le rôle des secrétaires provinciaux consiste à aider les populations locales à fonder les habitations et à prendre la parole devant les membres des habitations afin de relayer le discours du Grand Conseil. Leur salaire annuel est environ de £150 à £300, selon leur expérience, ce qui est comparable aux salaires perçus par les agents électoraux dans les diverses circonscriptions du pays.
Fondés eux aussi en 1888, les Conseils de Circonscription (Divisional Councils) visent à faciliter la coopération entre les habitations d'une même division parlementaire. Ces conseils n'ont jamais couvert l'ensemble des circonscriptions, pas même en Angleterre, mais le Grand Conseil incite régulièrement les antennes locales du mouvement à s'organiser de la sorte.
C'est l'habitation qui est l'unité première du mouvement. Dans la gestion de ses propres affaires, elle a un degré d'autonomie total, avec lequel le Grand Conseil n'interfère que dans des circonstances exceptionnelles, si par exemple une résolution contraire aux principes du mouvement est votée. Mais si le Grand Conseil s'abstient généralement d'intervenir dans les affaires des habitations, il n'en est pas moins vrai que ces dernières sont tenues par un ensemble de règles que la direction du mouvement s'attache à largement diffuser. 143 L'habitation est administrée par un Conseil exécutif à la tête duquel se trouve le Ruling Councillor, ou une Dame Présidente. La League recommande explicitement que les membres de ces comités directeurs soient élus à bulletin secret, et non à main levée, et que leur composition reflète la diversité sociale de la localité. 144 Les Secrétaires Honoraires sont responsables de la rédaction des minutes du Conseil exécutif, et assurent la liaison avec le Grand Conseil. Dans les campagnes, ce rôle revient souvent à des jeunes femmes, ou au pasteur local. Quant aux Wardens et aux Sub-Wardens, ce sont les représentants du Conseil exécutif, responsables pour leur quartier, ou leur hameau d'origine, du démarchage électoral et de la perception des cotisations.
Géographiquement, dans les campagnes, une habitation englobe souvent plusieurs villages, et correspond aux limites des Poor Law Unions, ces unités administratives chargées de la distribution de l'aide sociale et des workhouses. Dans les villes, les habitations adoptent souvent les mêmes frontières que les wards, ces unités territoriales employées lors des élections municipales. La juridiction d'une habitation n'est pas une affaire prise à la légère par les partisans de la League, dont le premier acte, lors du lancement d'une habitation, est d'en définir les limites spatiales. Les exemples de conflits de territoire entre habitations ne manquent d'ailleurs pas, et l'affaire se complique lorsque les Divisional Councils sont créés en 1888 afin d'améliorer la coordination entre les habitations d'une même circonscription parlementaire. Parfois interprétés comme l'indice d'une décentralisation du mouvement, ces organes répondent en fait à la volonté du Grand Conseil d'inscrire l'action des habitations, qui épousent les contours des limites administratives locales, dans le cadre des unités territoriales parlementaires. Dans la League, ce nouvel échelon permet de multiplier les postes décisionnels au niveau local, et donc de satisfaire l'appétit des notables locaux pour les charges honorifiques. En effet, pour le hobereau ou le notable roturier frustré de n'être que Chevalier dans sa propre habitation, les Divisional Councils permettent d'endosser des responsabilités dans le mouvement. Mais parfois, ce niveau d'organisation intermédiaire peut être accueilli plus comme un empiètement sur la zone d'influence sociale des dirigeants d'habitation jaloux de leur autorité locale. Un secrétaire provincial avisé doit ainsi tenir compte des susceptibilités aristocratiques qu'une réunion de circonscription convoquée au mauvais endroit peut susciter, comme c'est le cas en 1890, lorsque l'agent provincial de la League provoque l'ire de sir Gerald Codrington, Ruling Councillor de l'habitation Codrington, pour avoir réuni le Divisional Council dans une localité située sous la juridiction de cet aristocrate sans avoir dûment sollicité son autorisation. 145
Sinon, au sein des habitations, les conflits apparaissent surtout lorsque la collaboration entre éléments masculins et féminins du mouvement laisse à désirer. Dans ce cas, il arrive que les habitations se scindent en une Ladies' Branch et un Gentlemen's Club, encore que le Grand Conseil, soucieux de ménager l'unité du mouvement, décourage la création d'habitations non mixtes. 146 Mais, du moins au cours des premières années du mouvement, c'est surtout en raison du succès même de la League que certaines habitations se subdivisent, la politique préconisée par le Grand Conseil étant d'encourager une telle solution lorsqu'une habitation dépasse les mille membres. 147
Le nombre d'habitations croît en tout cas de manière exponentielle, en particulier après 1885, entretenant un effet de mode qui conduit de nombreuses localités à imiter l'exemple de leurs voisines et à se doter à leur tour d'une habitation. En 1884, on recense quarante-six habitations, puis 1 200 en 1886, et enfin 2 392 à la fin de cette période initiale, en 1901.
Si la terminologie médiévale de la League paraît surannée, la manière dont le mouvement est financé est par contre novatrice. Dans les années 1880 et même ultérieurement, les mouvements politiques, qu'il s'agisse des instances centrales libérales ou conservatrices, s'en remettent à leurs plus riches adhérents pour fonctionner. 148 Parfois, les largesses d'un seul individu permettent aux partis d'avoir à leur disposition des fonds pour les élections, ou pour le fonctionnement routinier de leurs structures permanentes. Dans le cas de la League, il est indéniable que la munificence des grandes dames du Grand Conseil des Dames, qui octroient £800 par an au Grand Conseil, ou celle de certains membres conservateurs de la Chambre des lords représentent une part non négligeable des finances du mouvement. Mais au lieu de s'en remettre uniquement à la fortune de ses partisans aristocratiques les plus riches, la League est aussi tributaire des fonds que lui envoient Dames et Chevaliers disséminés partout dans le pays, et des dons que lui font parvenir les habitations. Le centre du mouvement, c'est-à-dire le Grand Conseil, est donc dépendant de la périphérie que constituent habitations et dirigeants locaux. Quant aux habitations, elles fonctionnent à la fois grâce aux subsides des dirigeants locaux et aux cotisations des Associés. En un sens, le financement démocratisé de la League constitue une préfiguration de ce que les dirigeants conservateurs recommanderont dans l'entre-deux-guerres, lorsqu'ils appelaient les associations conservatrices à s'affranchir de la tutelle financière des élites locales et des candidats en mettant leurs adhérents à contribution.
Toutefois, le système de financement choisi par la League présente quelques faiblesses. Tout d'abord, pour ce qui est des fonds de roulement du Grand Conseil, il s'avère vite que les habitations ne sont pas toutes aussi zélées lorsqu'il s'agit de s'acquitter de leur tribut. Ensuite, la participation des antennes locales au financement des instances centrales du mouvement place les habitations dans un rapport de client à prestataire : le Grand Conseil est donc tenu de rétribuer en retour les efforts des antennes locales du mouvement, et donc de prendre part à l'animation des habitations. 149 La part des habitations dans le financement du Grand Conseil sera d'ailleurs source de tensions entre le niveau local et le niveau central, les dirigeants provinciaux se plaignant régulièrement de la négligence dans laquelle les tient parfois un Grand Conseil qu'ils contribuent à faire vivre. Quant aux instances centrales du mouvement, elles doivent parfois faire preuve d'insistance pour obtenir leur dû auprès des habitations, dont certaines, dès 1891, doivent des arriérés au Grand Conseil. 150
Quant aux habitations, la manière dont elles dépendent des souscriptions individuelles les fragilise souvent, en particulier dans les quartiers ou les régions où le nombre de Chevaliers et de Dames est insuffisant pour assurer leur prospérité. De ce fait, la Primrose League retombe parfois dans le même travers observé au sein des associations conservatrices locales, qui ne survivent que grâce aux sommes investies par les candidats ou les députés conservateurs de la circonscription. Très souvent, le budget des habitations est limité. Dans le cas de l'habitation de Garstang, il ne s'élève qu'à £13. 151
Mais même si dans certaines localités l'envergure financière de la League est marquée par une certaine modestie, le Grand Conseil de la Primrose League dispose quant à lui d'un budget confortable, en raison de l'engouement dont le mouvement fait l'objet à ses débuts. Ainsi en 1888, le budget annuel du mouvement est de £6 464, et dépasse nettement les moyens dont dispose la National Union, institution pourtant plus ancienne, mais qui ne dispose que de £1 017 en 1882. 152 Grâce à ces fonds, la Primrose League a tout loisir d'embaucher ses permanents à Londres, ses secrétaires provinciaux, et un nombre conséquent d'orateurs itinérants chargés de porter la bonne parole unioniste à travers le pays.
À titre de comparaison, on peut signaler que la Liberation Society, l'organisation radicale qui milite en faveur du disestablishment, a un budget de £9 759 en 1881, tandis que l'United Kingdom Alliance, le principal mouvement de tempérance mis sur pied par les non-conformistes, dispose de £19 034 la même année. La National Liberal Federation, cet épouvantail des milieux conservateurs, qui fédère les caucus libéraux provinciaux, fonctionne avec £1 981, somme comparable au budget de la National Union. Par rapport à ces autres mouvements, la Primrose League jouit d'une certaine aisance financière, même si de toute évidence la cause de la tempérance permet aux radicaux de collecter bien plus de fonds encore. 153
Avec la Primrose League, le Parti conservateur bénéficie donc d'un renfort conséquent, mais étant donné le statut d'indépendance partisane que revendique la League, il semble approprié de définir la manière dont la Primrose League prend sa place au sein de la mouvance conservatrice. C'est pourquoi on se propose maintenant d'achever cette première présentation générale du mouvement par une analyse des rapports qu'entretient la League avec le parti et la presse conservatrice, ainsi qu'avec le réseau d'agences conservatrices existant avant elle.
A priori, on pourrait penser que la place de la League dans la mouvance conservatrice pose problème en raison du caractère non-partisan que s'attribue le mouvement. En effet, les initiateurs de la League ont tout d'abord pensé l'appeler la Primrose Tory League, mais dès 1884, le terme Tory est abandonné. Ce revirement a lieu puisque la League entend s'adresser à tous les patriotes qui se reconnaissent dans les principes généraux qui sont les siens, " sans tenir compte de légères différences d'opinions politiques ". 154 L'indépendance partisane de la League est primordiale, comme l'assure cette brochure éditée par le mouvement :
En soutenant la Constitution, la Primrose League n'entend pas obliger ses membres à apporter leur appui à un gouvernement en particulier, ni à une politique de parti en particulier, mais simplement les engager à se conformer aux principes que les loyaux citoyens de l'Angleterre ont suivis depuis des générations. 155
Le Grand Conseil réitère périodiquement cette fiction de l'indépendance, et maintient que " devenir une organisation partisane et, par là même, s'assujettir à la volonté et aux ordres des chefs de partis en accord complet ou partiel avec les objectifs que vise la League, reviendrait à anéantir le but même qui a présidé à la création de ce gigantesque pouvoir ". 156
La Primrose League a pourtant très peu été imprégnée du parfum de sédition qui caractérisait la carrière de Randolph Churchill. Loyale à l'égard de Salisbury, qui dirige le parti jusqu'en 1901, elle désigne le successeur de ce dernier, Arthur Balfour, au sommet de sa hiérarchie une fois la passation de pouvoir effectuée entre Salisbury et Balfour. À la différence des Conférences du parti, qui peuvent s'avérer mouvementées pour les chefs du parti, Salisbury puis Balfour n'ont pas grand-chose à craindre lors de la Grande Habitation, assemblée générale annuelle du mouvement. Le fait que la League choisisse de restreindre ses prises de position publiques aux problèmes ayant trait à ses principes monarchistes, impérialistes et constitutionnalistes exclut que des questions plus controversées comme le protectionnisme ou le droit de vote des femmes ne soient abordées à l'occasion de la Grande Habitation. 157 Les relations entre la Primrose League et la hiérarchie du parti sont donc cordiales, comme en atteste la présence au Grand Conseil de nombreux whips ou de présidents de la National Union. 158 La Primrose League vend d'ailleurs à ses habitations la propagande éditée par le Conservative Central Office ou la National Union, en dépit de ses prétentions à être dégagée du jeu partisan. Même si afin de préserver la fiction de l'indépendance du mouvement, le Grand Conseil décourage l'affiliation de ses habitations à la National Union, des délégués de la League sont régulièrement présents lors des Conférences du parti.
Ce qui vaut pour la Grande Habitation est tout autant pertinent dans le cas des habitations, dont la déférence vis-à-vis du parti est notoire. En effet, malgré ses prétentions à être dégagée des contraintes partisanes, la Primrose League est un mouvement qui suit scrupuleusement la ligne du parti, jusque dans ses habitations les plus reculées. Le Grand Conseil ne laisse d'ailleurs rien au hasard : sur les questions directement liées à ses principes impériaux, religieux et constitutionnels, les dirigeants de la League transmettent aux sections locales le texte des résolutions qu'il convient de voter. Lorsque des politiciens conservateurs prennent la parole devant une habitation, l'allocution est rarement suivie d'un débat, mais plutôt d'un vote de remerciement. On reviendra en détail sur les activités des habitations, mais force est de constater dans cette présentation générale du mouvement que ni le Grand Conseil, ni les habitations n'encombrent le débat public de controverses sur les orientations globales du parti conservateur.
Dans ses rapports avec la presse, la Primrose League bénéficie de plus d'une conjoncture favorable au conservatisme, puisque sa naissance correspond à l'époque où la plupart des quotidiens métropolitains se sont ralliés au parti. 159 La League peut compter sur la coopération du Times, qui reproduit fidèlement les comptes rendus des Grandes Habitations et évoque à l'occasion les réunions d'habitations où a été prononcé un discours politique important. England, le premier hebdomadaire conservateur à bon marché dirigé par le politicien conservateur d'origine américaine Ellis Ashmead Bartlett, est lui aussi bienveillant à l'égard de la League, et publie régulièrement des nouvelles en provenance des habitations. Mais les relations entre le mouvement et cet organe conservateur se dégradent vers 1887, lorsqu'Ashmead Bartlett dénonce le caractère oligarchique du mouvement. C'est le Morning Post qui constitue le principal soutien sur lequel la League est en mesure de s'appuyer dans les milieux journalistiques. Dirigé par Algernon Borthwick et William Hardman, le Morning Post constitue un relais fiable pour la League jusqu'aux années 1930. Mais les rapports sont parfois tendus entre Borthwick et la hiérarchie conservatrice, qui à ses yeux ne reconnaît pas pleinement ses efforts en faveur du parti. De ce fait, l'appui que la League reçoit de la part du Morning Post dessert le mouvement plus qu'il ne lui bénéficie, puisque ce soutien provient d'un conservateur esseulé comme Borthwick, qualifié de " Tory ingrat et insatisfait " par l'un des conseillers de Balfour en 1906. 160 En revanche, à partir de 1896, le succès du Daily Mail, journal qui se prétend être l'incarnation et le porte-parole de l'impérialisme, ne rejaillit pas sur la Primrose League, institution pourtant dévouée elle aussi à la cause impériale. En effet, les frères Harmondsworth qui dirigent l'un et l'autre des penny papers conservateurs à grand tirage sont critiques vis-à-vis de l'establishment du parti, et leurs sympathies vont plutôt vers Joseph Chamberlain et les éléments radicaux et protectionnistes de l'alliance unioniste.
Pour ce qui est des revues victoriennes, la League peut en partie compter sur la National Review 161 , qui lui consacre quelques articles flatteurs, honneur que la League ne reçoit en revanche pas de la part de l'autre grand périodique conservateur, la Quarterly Review. Mais cela ne préjuge en rien d'une quelconque hostilité de la part de cette revue à l'encontre de la League, car ce silence de la Quarterly Review au sujet du mouvement est sans doute lié au contenu littéraire et philosophique d'un périodique peu disert sur les milieux partisans conservateurs.
Sinon, les difficultés rencontrées par la Primrose League au sein de la mouvance conservatrice sont souvent occasionnées par les relations tendues qui peuvent parfois exister entre les bataillons de bénévoles de la League et les agents, représentants professionnels du parti dans les circonscriptions. 162 Lorsqu'on présentera les pratiques politiques qui ont lieu sous les auspices de la League, on aura l'occasion de revenir en détail sur les raisons qui expliquent l'implication tardive de la League dans le travail électoral, mais la discrétion des membres de la League en période électorale suscite les reproches des agents :
L'influence de la Primrose League, en période d'élections, est pratiquement nulle en de nombreux endroits ; la cause en est due, à mon sens, à cette façon ostentatoire qu'a le Grand Conseil, par la bouche de ses orateurs et de ses secrétaires provinciaux, de répéter sans cesse que la League n'est pas un organe conservateur. Ceci, vraisemblablement afin d'amener l'ennemi à se rallier, mais je suis sûr que cette répudiation constante qu'opèrent les conservateurs fait plus de mal que de bien. Cela refroidit l'enthousiasme des ouvriers conservateurs qui estiment que nous sommes honteux de notre parti et, qui plus est, cela ne trompe pas un seul radical ! 163
Malgré ces récriminations, de nombreux agents conservateurs travaillent volontiers avec la Primrose League, et prennent part à ses activités, allant parfois jusqu'à présider certaines des habitations. L'un des premiers présidents de l'Association Métropolitaine des Agents Conservateurs, Lennox Irwin, prend part aux travaux du Grand Conseil, dont il devient le Vice-Président, et il en préside aussi le Comité des Finances. Kathryn Rix a recensé quinze agents conservateurs activement impliqués dans la Primrose League, à des postes divers. D'ailleurs, les agents agissent souvent comme intermédiaires entre la League et les partis locaux en cas de friction, soucieux qu'ils sont de se ménager le soutien de travailleurs bénévoles potentiels regroupés au sein de la League. Ainsi, l'examen de l'Association Nationale des Agents Conservateurs invite les candidats à se demander comment résoudre les jalousies et les frictions qui surgiraient entre la Primrose League et l'Association conservatrice locale. 164
Le mode de fonctionnement de la Primrose League diffère en tout point du caucus radical. Que ce soit dans le mode d'élection de ses représentants, ou dans les rapports que la League entretient avec le parti, il faut remarquer à quel point la Primrose League, si elle devient dès 1885 un authentique mouvement de masse, ne constitue en aucun cas une rivale contre les dirigeants en place, ou une tribune depuis laquelle formuler le futur programme du parti. Pour reprendre la formule de Jeremy Smith, la League est un instrument qui a permis aux dirigeants conservateurs d'apprivoiser la démocratie. 165 Comme la Primrose League ne compte en aucun cas se substituer aux rouages légitimes du parti, elle ne risque pas d'imposer au parti des revendications spécifiques. La démocratie tory, une fois traduite sous la forme d'une organisation de masse, magnifie les liens hiérarchiques qui lient les couches sociales entre elles, et concourt à promouvoir la déférence à l'égard des personnes de haut rang.
Mais qui prend part à cette démocratie tory ? Auprès de quels segments de la population la Primrose League transmet-elle sa vision déférente de l'action politique ? Avant de déterminer plus précisément les pratiques et la culture politique propre à la League, reste donc à déterminer l'assise sociale et géographique du mouvement.
Afin de bien appréhender l'extension sociale et géographique du mouvement, on isolera dans un premier temps les quatre types de population sur lesquels s'appuie la League , c'est-à-dire l'aristocratie, les femmes, les classes moyennes et les classes populaires. Il est certes un tant soit peu artificiel de présenter les uns à la suite des autres ces segments de la population qui apportent leur concours à la League, puisque c'est l'une des prétentions du mouvement d'incarner l'union entre toutes les classes. Après tout, comme l'explique lady Maidstone lors d'une allocution prononcée devant les adhérents du mouvement dans la région de Thornbury :
La Primrose League est une ligue qui unit et qui rassemble des honnêtes gens de toutes sortes et de toutes conditions : l'honnête propriétaire, l'honnête commerçant, l'honnête fermier, l'honnête ouvrier agricole, l'honnête duc et l'honnête laboureur, l'honnête maîtresse et l'honnête servante, l'honnête duchesse et l'honnête femme de ménage. 166
Mais on a retenu cette façon de disposer l'argument afin d'analyser les motivations qui ont conduit aristocrates, dames de la noblesse et de la bourgeoisie, employés, commerçants, ouvriers et travailleurs agricoles à se joindre à la League. Ensuite, on détaillera l'extension géographique du mouvement, afin de mettre en évidence la diversité des milieux au sein desquels la League est parvenue à s'implanter.
La noblesse a joué un rôle crucial dans la League, à tel point qu'on peut interpréter le mouvement comme un combat d'arrière-garde destiné à prolonger l'emprise de cette caste sur l'électorat victorien. Dans les villes comme dans les campagnes, c'est la noblesse qui le plus souvent contribue à fonder les habitations du mouvement. Les sommets de la hiérarchie de la League sont accaparés par le gotha aristocratique victorien. Dans cette période initiale, qu'il s'agisse des Grands Maîtres, des Chanceliers, des Grands Conseillers, des Ruling Councillors ou des Dame Presidents, la plupart des cadres du mouvement, dans les instances locales ou nationales, appartiennent à l'aristocratie. La densité des habitations est aussi en étroite corrélation avec le nombre de country seats que renferment les comtés du pays. Plus la bonne société aristocratique et conservatrice est présente dans une région donnée, plus la League a de chances de s'y implanter et d'y prospérer. Quant aux comtés où les nobles sont des sympathisants libéraux, la League a toutes les peines à s'y installer, en l'absence de patrons locaux crédibles.
Le scénario récurrent qu'on observe lors de la constitution d'une habitation est le suivant. Ce sont les aristocrates locaux qui prennent l'initiative, et qui embrigadent ensuite fermiers et commerçants prospères. 167 Les règles édictées par le Grand Conseil favorisent d'ailleurs un tel schéma, puisqu'une habitation ne peut être créée que si treize Chevaliers et Dames sollicitent auprès des instances dirigeantes l'autorisation de constituer une antenne locale. 168 Pour l'aristocratie, la création d'une habitation vient alors sanctionner l'influence sociale de ses membres. Le fait que de nombreuses antennes du mouvement soient d'ailleurs nommées d'après le nom des dignitaires aristocratiques qui en inspirent la constitution témoigne de l'importance des considérations sociales qui président à la diffusion du mouvement dans les moindres recoins du pays. 169 Le Grand Conseil, soucieux de préserver le caractère politique du mouvement, décourage d'ailleurs cette pratique qui consiste à donner à l'habitation le nom de ses instigateurs aristocratiques, mais en dépit de ces recommandations, il n'était pas rare que tel soit le cas. 170
Les chiffres relatifs à l'origine sociale des cadres locaux du mouvement (Tableau 1) attestent d'ailleurs de l'emprise de l'aristocratie sur le mouvement, et encore faut-il signaler qu'ils minimisent la part réelle de l'aristocratie à la tête des habitations, puisqu'il n'est pas rare qu'un même hobereau, ou la même châtelaine, président plusieurs habitations du même comté. L'aristocratie n'est donc pas la seule classe sociale à se retrouver aux commandes des antennes du mouvement, comme le montre le tableau 1, puisque dans certains comtés, comme le Middlesex par exemple, ce sont surtout les classes moyennes aisées qui trustent les postes dirigeants, mais il est peu fréquent que le titre de Ruling Councillor ou de Dame Présidente échappe aux élites nobiliaires, du moins dans les premières années du mouvement. De plus, il faut évoquer une autre raison qui explique que d'après les chiffres présentés ci-dessous la part de l'aristocratie paraît au total assez limitée. On a en effet englobé dans cette recension de l'origine sociale des dirigeants locaux le poste de secrétaire honoraire, le plus souvent dévolu à des personnages moins huppés que des duchesses ou des comtes. De plus, parmi les militaires de carrière, généralement des officiers supérieurs, il ne serait pas surprenant de retrouver de nombreux fils cadets de l'aristocratie, mais faute de données précises sur les ascendants familiaux de ces derniers, on a préféré les comptabiliser à part. Mais il est un dernier élément, mis en évidence par ces données, qui appelle un commentaire. Il s'agit du rôle joué par les membres féminins de l'aristocratie à la tête des habitations. Mis à part quelques types d'habitations, comme celles désignées sous le terme de "Foreign and Colonial" par les instances du mouvement, on remarque que les femmes accaparent une proportion non négligeable des responsabilités locales au sein de la League. Dans la catégorie des membres de la noblesse, nulle distinction n'a été introduite entre les éléments masculins et féminins de cette classe sociale, mais il faut néanmoins faire observer que la plupart des femmes qui encadrent les habitations, même si toutes n'ont pas de titre nobiliaire à proprement parler, appartiennent à la noblesse, soit par alliance, soit par naissance. Eu égard à ce qui vient d'être précisé, on pourrait s'étonner alors du décalage entre le nombre de cadres féminins, présenté dans la deuxième colonne, et le nombre de personnalités aristocratiques identifiées dans la quatrième colonne. Deux raisons expliquent cette différence. Tout d'abord, les dames de la noblesse étant les plus susceptibles de patronner plusieurs habitations à la fois, car à la différence de leurs partenaires masculins, elles disposent du temps nécessaire pour assumer ces responsabilités, le tableau ci-dessous minimise leur importance et ne lui rend pas pleinement justice. En effet, on n'a comptabilisé qu'une fois les dames de l'aristocratie, sans tenir compte de leurs responsabilités multiples. Ensuite, dernière précision utile afin de bien saisir les chiffres proposés ci-dessous, dans la catégorie des femmes, l'inclusion des secrétaires honoraires, poste souvent détenu par de jeunes roturières, a eu pour effet de gonfler cet effectif, qui n'est donc pas exclusivement à attribuer au zèle des châtelaines pour la League. On évoquera ultérieurement, dans une présentation de la géographie du mouvement, les facteurs qui expliquent les contrastes qu'on observe entre les diverses régions du royaume, mais on peut d'ores et déjà signaler que lorsque les femmes et l'aristocratie figurent en nombre au sommet des instances locales, on est souvent en présence de zones où la League est prospère, par exemple dans les comtés ruraux comme le Buckinghamshire ou le Lincolnshire. En revanche, on remarque que les zones urbaines sont moins favorables à ces deux types de population, qui y sont moins représentés, comme dans le cas du Lancashire, en particulier à Liverpool ou Manchester. L'emprise aristocratique ou féminine sur le mouvement est donc plus accentuée dans les régions dépourvues de structures partisanes établies avant l'émergence de la League, tandis que dans les zones urbanisées, l'existence de réseaux partisans plus anciens explique qu'aristocrates et femmes jouissent d'un contrôle moindre sur les habitations.
| Nombre d'habitations | Femmes |
Hommes |
Membres de la noblesse | Membres du clergé anglican | Militaires de carrière | |
| Bourgs métropolitains | 121 | 26 | 216 | 16 | 3 | 23 |
| Foreign and Colonial | 12 | 0 | 24 | 4 | 0 | 12 |
| Surrey | 51 | 16 | 86 | 8 | 0 | 13 |
| Buckinghamshire | 28 | 18 | 38 | 9 | 2 | 3 |
| Middlesex | 33 | 9 | 57 | 1 | 0 | 2 |
| Berkshire | 28 | 16 | 40 | 3 | 2 | 5 |
| Cornouailles | 28 | 28 | 28 | 4 | 0 | 2 |
| Worcestershire | 29 | 13 | 45 | 5 | 4 | 5 |
| Gloucestershire | 65 | 17 | 113 | 8 | 6 | 16 |
| Wiltshire | 45 | 43 | 47 | 4 | 2 | 0 |
| Monmouth | 13 | 12 | 14 | 0 | 0 | 3 |
| Bedfordshire | 10 | 5 | 15 | 0 | 1 | 3 |
| Leicestershire | 26 | 19 | 33 | 9 | 0 | 6 |
| Lancashire | 122 | 54 | 190 | 5 | 2 | 11 |
| Liverpool et Bootle | 9 | 1 | 17 | 2 | 0 | 4 |
| Manchester | 7 | 2 | 12 | 1 | 0 | 0 |
| Blackpool | 12 | 2 | 22 | 0 | 1 | 0 |
| Lincolnshire et Rutland | 28 | 29 | 27 | 6 | 3 | 2 |
| Cumberland | 17 | 15 | 19 | 4 | 2 | 2 |
| Westmoreland | 14 | 12 | 16 | 3 | 1 | 3 |
Source : The Rolls of Habitations (London: McCorquodale, 1890).
Pourtant, il faut signaler que le rôle de l'aristocratie dans la League ne se limite pas à l'encadrement des populations rurales, puisque l'on observe aussi la présence de membres de la noblesse dans les habitations urbaines. Propriétaire de nombreux logements urbains, active dans la construction de nouvelles zones résidentielles, l'aristocratie n'est donc pas absente, ni économiquement, ni socialement, des milieux citadins, ce qui se traduit par la nomination de nombreux aristocrates à la tête d'habitations citadines, à Londres comme dans les autres agglomérations du pays. 171
Dans les années 1880, le contexte politique favorise l'engagement de larges pans du Gotha aristocratique au sein de la League, puisque les défections qui affectent le camp libéral à partir de la crise du Home Rule bénéficient au parti, et l'associent un peu plus encore avec cette caste. 172 Comme l'un des principes fondateurs du mouvement est la défense de l'intégrité de l'empire, la League dispose d'un terrain d'entente avec les membres du parti libéral qui rompent avec Gladstone en 1886 à propos du Home Rule. Après cette date, les libéraux unionistes, comme on désigne ces opposants aux réformes irlandaises de Gladstone, deviennent alors les alliés du parti conservateur. Or, la Primrose League est une institution tout à fait à même d'oeuvrer à un rapprochement entre ces deux sections de l'alliance unioniste. Comme la League est un mouvement qui insiste sur sa situation d'indépendance vis-à-vis du parti, les libéraux unionistes peuvent apporter leur soutien au mouvement sans pour autant franchir le pas et devenir membres à part entière d'un parti qu'ils ont longtemps combattu. Dans ce contexte, on remarque que la League abrite plusieurs de ces renégats du parti de Gladstone, même si le plus illustre d'entre eux, Joseph Chamberlain, conserve une certaine froideur à l'égard d'une machine politique qu'il sait ne pas pouvoir contrôler. 173
Pour autant, la League ne bénéficie pas du soutien inconditionnel des élites aristocratiques whig qui désertent les rangs libéraux. Un exemple montre la complexité des relations entre la League et les élites libérales unionistes. En 1889, lord Fortescue, ancien whig et désormais libéral unioniste, apporte un démenti aux déclarations publiques de lord Randolph Churchill, qui se félicite de l'adhésion de Fortescue à la Primrose League. Fortescue précise que s'il a bel et bien donné son assentiment à l'habitation de South Molton pour qu'elle se réunisse à l'occasion d'une fête dans le parc de son château, il s'est abstenu d'adhérer à la League en bonne et due forme, convaincu qu'il est de la nécessité pour les libéraux unionistes de maintenir une identité distincte de celle des conservateurs. 174 La subtilité de ce point d'étiquette politique n'est pas sans rappeler les propos de lady Bracknell, lorsqu'elle établit des distinguos semblables au sujet de la bienséance politico-mondaine de cette fin du dix-neuvième siècle. Au sein de la League, comme dans les salons de l'aristocratie conservatrice, les libéraux unionistes " dînent avec les tories, ou du moins leur rendent visite en soirée ". 175
À cette époque, le parti conservateur est de ce fait plus que jamais le parti de l'aristocratie, ce dont la League va bénéficier à son tour, car dans une large mesure, la League doit sa naissance à l'aristocratie conservatrice, de même que son développement dans le pays est tributaire de l'aide que ces milieux consentent à lui accorder. La League se diffuse en effet grâce aux modes de sociabilité aristocratiques. Sollicités par les sympathisantes les plus zélées du mouvement lors de la saison mondaine, les aristocrates peuvent repartir de Londres avec l'intention de ne pas être en reste avec les premières sectatrices du mouvement, et fonder à leur tour une habitation là où leur famille est établie. De cette manière, la League a pleinement bénéficié de l'ubiquité des cercles aristocratiques. Mais encore faut-il ajouter qu'il s'est agi là d'une stratégie voulue par les instigatrices du mouvement, qui ont pris la décision de faire fonctionner le Grand Conseil des Dames comme un lieu d'accueil pour les aristocrates de passage à Londres. 176
Pourquoi l'aristocratie victorienne a-t-elle trouvé dans la League un mouvement aussi digne d'intérêt ? Quels sont les éléments qui, dans les valeurs véhiculées par la League, expliquent l'engouement de l'aristocratie pour le mouvement ? 177
Tout d'abord, la défense de la Couronne et des institutions en place, qui figure en bonne place dans le programme de la League, suggère qu'il s'agit là d'une organisation favorable au rôle joué par la plus aristocratique de ces institutions, la Chambre des lords. D'ailleurs, parmi les dignitaires du mouvement, on compte un grand nombre de membres de cette haute assemblée. Auprès des populations, la Primrose League s'emploie à promouvoir l'utilité de cette institution, présentée comme le dernier rempart contre des législations controversées qui n'auraient pas explicitement reçu l'assentiment populaire dans le cadre d'élections.
Mais les affinités entre la League et les milieux aristocratiques ne s'expliquent pas uniquement par l'intérêt politique que la noblesse victorienne pourrait trouver à une institution engagée dans la défense des prérogatives parlementaires des Lords. La structure même du mouvement en fait un milieu institutionnel attractif pour les aristocrates victoriens. Les titres censés distinguer le statut des membres de la League procèdent d'une glorification de la hiérarchie et d'une légitimation de l'ordre social apte à rassurer des membres de la noblesse. De plus, on l'a vu lorsqu'a été évoquée la composition du Grand Conseil, les processus électifs qui ont lieu au sein du mouvement favorisent la désignation de dignitaires aristocratiques aux postes décisionnels du mouvement. Loin de contester à l'aristocratie toute influence dans l'encadrement de la " démocratie tory ", la League est en fait un instrument qui perpétue le prestige, local et national, des représentants de l'aristocratie victorienne.
Quant à la rhétorique sociale de la League, elle propose une vision coopérative des classes entre elles. Dans la perspective d'union sociale de la League, les élites doivent reconnaître les devoirs qui leur incombent vis-à-vis des classes sociales défavorisées. Les missions éducatives que compte prendre en charge la Primrose League dans sa volonté d'encadrer l'électorat sont donc conformes à ce que dicte le paternalisme aristocratique le plus traditionnel.
Pour les dames de l'aristocratie, la participation aux activités d'une habitation peut être vécue comme le simple prolongement du travail philanthropique que les codes culturels victoriens imposent aux membres féminins de leur classe. 178 Quant aux hommes, bénéficier du titre de Chevalier, accorder dans son domaine l'hospitalité aux sympathisants locaux du mouvement, et dissiper ce qui est perçu comme l'ignorance politique des populations rurales sont autant d'éléments qui entrent en étroite résonance avec les obligations qui incombent au gentleman. En effet, d'après Mark Girouard, la période victorienne correspond à un retour en vogue des codes chevaleresques médiévaux, codes qui sont alors censés définir les caractéristiques du gentleman digne de ce nom. Parmi les injonctions auxquelles le gentleman chevaleresque est censé se soumettre, Girouard mentionne la loyauté à l'égard de la Reine et de la religion, la courtoisie à l'égard de la gent féminine et des enfants, et le sens du devoir à l'égard des plus pauvres, autant de vertus que la League permet au chevalier victorien de pratiquer. 179
On reconnaît dans le portrait que Girouard brosse du chevalier victorien de nombreux éléments du primitivisme aristocratique défini par Kenelm Digby dans son livre The Broadstone of Honour, or Rules for the Gentlemen of England, paru en 1822 et réédité en 1876. 180 Avec cet ouvrage, Digby a contribué à dessiner la figure du gentleman chevaleresque, dont la League semble de toute évidence s'être inspirée. La League, avec son appareillage explicitement médiéval, peut en effet être considérée comme participant de cette remise au goût du jour de l'idéal du chevalier, ce qui légitime le mouvement lorsqu'est sollicité l'appui de cercles aristocratiques acquis à une vision religieuse, paternaliste et chevaleresque de leurs responsabilités publiques.
Mais si la League a su s'appuyer sur le réseau des country houses pour se disséminer dans chaque recoin d'Angleterre, c'est aussi parce que le mouvement a constitué, dans le contexte de l'élargissement du corps électoral, une transposition des modes traditionnels de rapports entre les élites politiques et les masses. Au-delà du visage rassurant qu'offre le caractère hiérarchique et peu démocratique de la League, qui n'est pas pour déplaire aux élites nobiliaires préoccupées par les transformations du jeu électoral, c'est aussi en raison des modes de sociabilité qu'elle propose que la League bénéficie du soutien des cercles aristocratiques. 181 En effet, la sociabilité festive - bals, garden parties - à laquelle donne lieu le mouvement est inspirée des usages de la mondanité aristocratique. Mais elle constitue aussi une perpétuation des moyens par lesquels les élites aristocratiques légitimaient leurs prétentions à représenter les communautés dont elles sollicitaient les suffrages. Les fêtes de la League, où l'on s'adonne plus volontiers au plaisir "du thé et des brioches" qu'à celui "de la bière et du jeu de quilles", comme le dit Martin Pugh, prolongent la pratique du treating, ces libations au frais du candidat que proscrivent en 1883 les lois sur la corruption électorale. 182 Offerte en dehors des périodes d'élections, l'hospitalité que l'aristocratie et la bonne bourgeoisie dispensent aux partisans de la League se fait plus discrète, plus régulière, et plus ordonnée qu'aux jours d'antan, lorsque l'élection donnait lieu à des actes de munificence dignes de la pratique du potlatch décrite par Marcel Mauss. 183 Si à travers la League les formes de la générosité aristocratique se transforment, elles n'en restent pas moins présentes, et permettent aux élites locales qui animent le mouvement de faire valoir leur bienveillance envers la communauté en lui offrant l'hospitalité.
Enfin, si l'enthousiasme des milieux aristocratiques pour la thématique chevaleresque explique en partie leur adhésion au mouvement, la participation en masse des grands noms de la noblesse a eu aussi pour effet de faire de la League un mouvement attractif pour les membres plus modestes du public, car la League leur permettait de côtoyer les personnalités mondaines et aristocratiques les plus en vue à l'époque. 184
Le rôle joué par l'aristocratie dans le succès initial et la diffusion de la League est donc primordial, mais comme on le verra pour les périodes ultérieures, cette partie la plus privilégiée de la population n'a pas toujours fait preuve de la même assiduité dans la gestion du mouvement que les autres classes sociales qui, au tournant du siècle, prendront une part accrue dans l'encadrement local du mouvement. En effet, comme dans le cas de la Volunteer Force au cours des années 1860, la noblesse, initialement motrice dans le développement de la League, s'est peu à peu désengagée des premiers rôles au sein des habitations, l'élément aristocratique se maintenant par la suite beaucoup mieux au niveau des instances centrales du mouvement qu'au sein des antennes locales. 185
On ne saurait minimiser l'importance des femmes dans la Primrose League, et de manière plus générale dans la mouvance conservatrice. 186 Pour les observateurs de l'époque, la participation des femmes au mouvement constitue son originalité, et sa force, à tel point que les Dames de la League font parfois oublier l'existence des Chevaliers. 187 L'aspect féminin a d'ailleurs retenu l'attention des deux historiens du mouvement, qui ont chacun consacré un chapitre de leur ouvrage aux Dames de la League. 188
Initialement, pourtant, les fondateurs du mouvement n'avaient pas envisagé d'inclure les femmes dans un mouvement qu'ils voyaient plutôt constituer une sorte de confrérie semi-secrète rassemblant les partisans du conservatisme. C'est à la demande expresse des épouses et des hôtesses politiques qui gravitent autour du " quatrième parti " que la décision est prise, dès décembre 1883, d'inviter les femmes à se joindre à la League. Cette innovation va s'avérer tout à fait profitable, car les rangs de la League vont bientôt compter une forte proportion de femmes. On peut avec précision retrouver le ratio hommes-femmes en ce qui concerne les membres les plus aisés, puisque les registres de la League tiennent compte de la distinction entre Chevaliers et Dames. 189 En 1885, on recense environ trois Chevaliers pour une Dame. Par la suite, ce déséquilibre va aller s'atténuant, et dès mars 1887, on compte cinq Chevaliers pour quatre Dames. Peu après sa création, la League devient un mouvement mixte, qui réunit à son sommet un nombre équivalent d'hommes et de femmes appartenant à la bonne société britannique.
En revanche, il est plus difficile d'établir une telle proportion pour l'ensemble du mouvement, car dans le cas des Associés, adhérents aux moyens plus limités, les archives centrales de la League n'introduisent aucune distinction entre membres féminins et masculins. Il a toutefois été possible d'estimer la part respective des hommes et des femmes au sein des habitations dont les registres ont été conservés. Les résultats auxquels on parvient pour les Associés au niveau local confirment ce qui a été établi dans les cas des membres les plus huppés. Pour l'habitation de Garstang, dans le Lancashire, il apparaît que les femmes représentent 45% du nombre total de membres, tandis que dans celle de Nailsworth et Horsley dans le Gloucestershire, 46,5% des partisans locaux de la League sont des femmes. D'après les registres d'autres habitations consultés par Martin Pugh, c'est là une proportion tout à fait courante dans la League, puisque pour les neuf localités analysées par Pugh, les femmes ne représentent jamais moins du quart des membres, et souvent plus de la moitié. 190
Ainsi, pour de nombreuses femmes, la League va en effet constituer une porte d'entrée en politique leur permettant d'effectuer leur apprentissage politique. Le caractère féminin du mouvement a d'ailleurs fait dire à Martin Pugh que la League, sans jamais avoir appartenu à la mouvance suffragiste, a permis de légitimer auprès de l'opinion britannique l'inclusion des femmes dans la sphère politique. 191
C'est pourtant une interprétation qu'il convient de tempérer, car il semble plutôt que la League ait cantonné les femmes à un rôle subalterne. L'attention accordée par Janet Robb et Martin Pugh au caractère féminin du mouvement a en partie occulté le fait que les instances dirigeantes de la League sont fermement restées aux mains des membres masculins jusqu'après 1918. 192 De plus, l'insistance sur la place de la League dans l'histoire des femmes a eu pour effet de minimiser l'importance politique de la League et de souligner la dimension sociale et festive du mouvement. En effet, cet aspect de la League doit beaucoup aux efforts des femmes, organisatrices de ces manifestations, qu'elles soient grandes dames de la noblesse qui reçoivent l'assemblée dans leur demeure, brodeuses fabriquant les bannières du mouvement, secrétaires ou trésorières d'habitations, collectrices de souscriptions ou démarcheuses électorales. Mais si ce sont les femmes qui effectivement font vivre la Primrose League, ce sont les hommes qui parlent publiquement au nom de l'organisation. La hiérarchie de la League est restée entre les mains des hommes jusqu'en 1918, et même après, comme on le verra par la suite, et nulle femme n'a jamais été désignée ni comme Chancelier, ni comme Vice-Chancelier.
On préférera ici mettre l'accent sur la manière dont la participation des femmes a été justifiée en fonction de critères ne remettant pas en cause la séparation entre sphère privée féminine et sphère politique masculine. En effet, même si de nombreuses femmes dirigent des habitations, ou prennent les responsabilités plus modestes de secrétaire honoraire, ou de warden, leur influence sur le mouvement reste limitée. Le Grand Conseil des Dames, par exemple, est cantonné à des attributions dans le domaine du financement et de la propagande, et aucune femme ne siège au Grand Conseil avant 1918. 193 Certes, dans la pratique, le Grand Conseil des Dames sert souvent de courroie de transmission entre les habitations et le Grand Conseil, mais les règles du jeu sont strictes, et cette instance féminine est maintenue dans une position de subordination par rapport au Grand Conseil.
Même si dans le cadre de leur fonction de dirigeante d'habitation certaines grandes dames sont amenées à prendre la parole en public, l'exercice est souvent présenté comme contraire à l'usage. Une oratrice expérimentée telle que lady Jersey se défend de vouloir outrepasser les prérogatives féminines lors de ses allocutions, et définit ainsi devant son auditoire ce qu'elle considère comme étant la place légitime de la femme dans le champ politique :
Que cela leur plaise ou non, les femmes sont de par leur naissance des citoyennes. Voilà pourquoi il nous semble une question de bon sens que d'essayer de comprendre le bien de l'État. Mais nous n'avons nul désir de gouverner le pays. Nous voulons, autant qu'il est en notre pouvoir, contribuer à mettre au gouvernement des hommes qui, à notre avis, mèneront le pays sur la voie de la paix et de la prospérité. 194
Au sein de la League, c'est par le recours à la notion d'éducation politique que les femmes du mouvement peuvent légitimer leur rôle public, puisqu'il s'agit d'une occupation intégrée aux attributions traditionnelles des femmes. 195 C'est d'ailleurs en raison des implications éducatives des élections désignant les responsables des School Boards que le Grand Conseil des Dames enjoint les femmes du mouvement à prendre part à ces scrutins locaux. 196 De plus, la participation massive des femmes aux activités festives de la League permet au mouvement de s'approprier la thématique de la tempérance, jusqu'alors exclusivement libérale. En effet, la sociabilité mixte que promeut la League est l'occasion pour les conservatrices de montrer que les non-conformistes n'ont pas le monopole sur cette question, et que les Dames de la League peuvent elles aussi contribuer à militer en faveur de la sobriété. 197
Quant au droit de vote des femmes, le Grand Conseil entend rester neutre à ce sujet. Certes, des débats sur la question ont lieu au sein des habitations et, parfois, des motions favorables au droit de vote des femmes sont votées au niveau local. 198 Mais les dirigeants de la League préfère considérer la question comme subalterne, et sans pertinence avec les principes fondateurs du mouvement. Cette neutralité est viable dans le contexte de la fin du dix-neuvième, car la période correspond à un essoufflement de l'activisme des suffragettes après la première phase, de 1866 à 1884, où la question est débattue et où les premières organisations de suffragettes voient le jour. 199 Mais comme on le montrera par la suite, la League n'a pas été épargnée par la recrudescence du militantisme féminin avant-guerre.
Les grandes dames de la League prennent soin en tout cas de se dissocier des mouvements féministes. Le Grand Conseil des Dames, sollicité par l'International Council of Women, organisation féministe basée à Chicago, décline l'invitation qui lui est adressée d'envoyer des déléguées au World's Congress of Representative Women, arguant du fait que les dames de la League ne forment pas une organisation spécifiquement féminine, mais mixte. La proposition des féministes américaines est donc rejetée, en vertu du fait que les membres du Grand Conseil des Dames n'exercent aucun pouvoir réel au sein de leur organisation. 200 En 1888, les mêmes motifs permettent au Grand Conseil des Dames de refuser une offre de lady Sandhurst et de Miss Cobden, deux activistes libérales qui proposent aux dames de la League de travailler à l'élection de femmes au poste nouvellement créé de County Councillor en rassemblant des fonds destinées aux futures candidates. 201 Enfin, lorsqu'une pétition contre le droit de vote pour les femmes est publiée dans la revue The Nineteenth Century en juin 1899, on compte parmi les signataires du document de nombreuses grandes dames du mouvement, en particulier la duchesse de Marlborough et lady Churchill, la mère et l'épouse du fondateur de la League. 202
De plus, si on compare le rôle des femmes dans la Primrose League à celui de leurs rivales libérales, il s'avère que les militantes libérales assumaient un discours autrement plus féministe et affirmé que leurs consoeurs unionistes. Les Women's Liberal Associations, apparues en 1880, et regroupées à partir de 1887 en une Women's Liberal Federation, sont en effet caractérisées par des pratiques très différentes de celles de la Primrose League. Rassemblées dans un cadre partisan qui leur est propre, les militantes des sections féminines du parti libéral participent à des débats, effectuent un travail d'enquête sociale et tentent de formuler un programme de réformes à destination des femmes. Des déléguées libérales se réunissent lors de conférences où sont votées des motions appelant tantôt à réformer le statut juridique des femmes, tantôt à résoudre les problèmes sociaux rencontrés par ces dernières. 203 Les sections féminines du parti libéral se rangeront d'ailleurs très précocement en faveur du droit de vote pour les femmes, ce qui occasionnera une scission du mouvement. À l'issue des dissensions provoquées par la question du droit de vote pour les femmes, deux organisations rivales seront créées, la Women's Liberal Federation, qui se range sous la bannière suffragiste, et la Women's National Liberal Federation, dirigée par Mary Gladstone, qui opte pour un soutien au parti quelle que soit sa position officielle sur la question. 204
Lorsque la League voit le jour, les femmes ont depuis longtemps pris place dans les débats publics. Certes, le rôle public des femmes est dans une large mesure circonscrit à des formes d'activité qui peuvent apparaître comme l'extension dans le domaine public des tâches qui leur incombent traditionnellement. Actives dans les sociétés philanthropiques, les ligues de vertu ou de tempérance, les femmes ont acquis dès le début du dix-neuvième siècle un rôle public qui leur est reconnu. 205 Frank Prochaska estime à 500 000 le nombre de femmes impliquées dans les organisations caritatives à la fin du siècle. 206 Au sein de ces associations, de nombreuses femmes ont acquis une expertise dans le domaine administratif et organisationnel, en se familiarisant avec les opérations de collecte de fonds, de travail en comité, de tenue de registre, de conférences nécessaires à la gestion de ces mouvements philanthropiques. 207 La League a d'ailleurs bénéficié du dynamisme de ces réseaux philanthropiques, puisque bon nombre de ses cadres féminins ont fait leurs premières armes dans le cadre de la Girls' Friendly Society, organisme caritatif dont les vues traditionalistes et loyalistes sont très proches de celles développées au sein de la League. 208 L'Église anglicane sert aussi de cadre à l'émergence d'un mouvement féminin et religieux tel que la Church of England Women's Society, qui voit le jour en 1876. 209
Dans le domaine plus strictement politique, les femmes ont de longue date pris part à la sociabilité de salon autour de laquelle gravitent les cercles politiques victoriens. En tant qu'hôtesses politiques, les femmes de la haute société sont au coeur des intrigues parlementaires, et nombre d'entre elles sont les confidentes des puissants personnages du moment. 210 Disraeli comme Gladstone, pour ne mentionner que les plus distingués des politiciens victoriens, échangent une correspondance assidue avec les égéries de cette sociabilité élitiste. 211 Mais le rôle politique des femmes n'est pas limité à cette influence sociale et personnelle, réservée aux plus fortunées des aristocrates, puisque dès les années 1840, un mouvement comme l'Anti-Corn-Law League recrute des femmes de toutes origines sociales et dépend de leurs efforts pour son financement. 212 Depuis 1869, les femmes ont en outre voix au chapitre dans le cadre des élections municipales. Depuis 1875, elles peuvent être élues comme Poor Law Guardians, c'est-à-dire comme dispensatrices de l'aide sociale municipale. De nombreuses candidates obtiennent d'ailleurs suffisamment de suffrages pour siéger aux School Boards, ces conseils d'administration des écoles publiques institués par les réformes du système éducatif de 1870. Patricia Hollis estime qu'en 1900, un million de femmes disposaient du droit de vote aux élections locales. 213 Mais il est vrai que l'implication des femmes dans l'administration des diverses autorités locales victoriennes est légitimée en fonction de la dimension philanthropique et morale qui caractérise ces institutions électives. 214 Les membres de la Primrose League ne se distinguent d'ailleurs pas par leurs responsabilités d'élues locales. Dans l'ouvrage de Patricia Hollis sur les élues d'avant-guerre, aucune partisane de la League n'est signalée comme ayant un mandat local. D'après Patricia Hollis, ce sont surtout les libérales qui se sont investies dans ces diverses instances électives. Lady Hardman, membre du Grand Conseil des Dames, espérait à ce titre que les Dames de la League se refuseraient à participer trop directement aux combats électoraux, et signalait pour sa part qu'elle n'entendait aucunement devenir conseillère de comté ou représentante municipale cooptée (alderwoman). 215
Comment dans ce contexte est justifié le rôle alors tenu par les femmes dans le mouvement ? Tout d'abord, la part prise par les femmes dans les activités de démarchage que nécessite la League est associée au précédent que constitue le district visiting, ces tournées des quartiers pauvres effectuées par les dames patronnesses dans le cadre d'organisations caritatives telles que la Charity Organisation Society. Comme le fait remarquer lady Maidstone, l'une des aristocrates active dans la League, " la dame patronnesse étant bien connue des pauvres, on l'écoutera avec plus d'intérêt et ses paroles auront plus de poids que celles du candidat lui-même ". 216 Ensuite, la prise de parole en public est souvent décrite comme un rôle acceptable pour les femmes, mais dans un cadre strictement défini :
Prendre la parole en public est manifestement hors de notre portée dans la mesure du moins où l'on s'adresse à un très vaste public. Ni par nature, ni par goût, ni par sentiment, nous ne sommes adaptées au rôle de gladiateurs dans les joutes électorales. 217
La zone d'influence des femmes est donc limitée aux activités de collecte de fonds, au travail " éducatif " et à la pratique de l'art oratoire dans le cadre compassé des réunions de moindre envergure. La League perpétue de plus le rôle d'auxiliaires politiques des épouses ou parentes de candidats, puisqu'il s'avère que dans les habitations les Dames Présidentes ont souvent des liens de parenté avec les députés ou candidats conservateurs locaux.
En tout cas, du fait de la contribution cruciale qu'apportent les femmes au mouvement, il semble que les dirigeants du parti aient eu tendance à rendre hommage à leur zèle, et à se déclarer - à titre individuel, donc sans engager le parti - favorables au droit de vote pour les femmes, à l'instar de lord Salisbury en 1888, lors d'une réunion de la Primrose League à Édimbourg. 218 Parmi les grandes figures du parti, Michael Hicks-Beach, ministre des Finances de Salisbury, adoptera le même point de vue, ce qui a probablement eu pour effet de désamorcer les tensions potentielles que la question aurait pu faire surgir au sein du mouvement. 219 L'importance des femmes dans la Primrose League a sans doute contribué à saper l'hostilité des milieux conservateurs vis-à-vis de la question du suffrage féminin, mais la virulence du sentiment antisuffragiste au sein du parti, qui se manifeste encore en 1928 lorsque le gouvernement conservateur de Baldwin accorde le droit de vote aux jeunes femmes de moins de trente ans, montre que la League a au moins autant servi à apaiser les soupçons masculins qu'à les vaincre. 220
Si la Primrose League peut être à juste titre définie comme un mouvement populaire, cela tient essentiellement au nombre d'adhérents qu'elle parvient à rassembler et à la variété des milieux sociaux où elle s'implante. C'est cette dimension du mouvement, son extension sociale, qu'il faut à présent définir.
La présentation de la composition sociale du mouvement nécessite de procéder en deux temps. Tout d'abord, le commentaire détaillera les données recueillies par Pugh dans les registres de l'habitation Cleveland, qui regroupe plusieurs bourgades du Yorkshire qui comptent 11.000 habitants vers 1891. L'habitation de Cleveland n'empiète pas sur les campagnes environnantes, c'est pourquoi il convient ensuite de présenter les données rassemblées pour les habitations rurales de Nailsworth et Horsley et de Thornbury dans le Gloucestershire, de Garstang dans le Lancashire, et de Meltham et Netherbrook, près d'Huddersfield, dans le Yorkshire. Il n'a pas été possible de procéder à une telle reconstitution du profil social des habitations suburbaines, car aucune des branches banlieusardes n'a conservé de registres de membres assez précis.
L'habitation de Cleveland est particulièrement généreuse en termes d'informations puisque le nom et la profession des adhérents figuraient dans ses registres. C'est malheureusement la seule habitation où les secrétaires honoraires ont fait le choix judicieux pour l'historien d'une telle précision. Dans les autres cas, lorsque seuls les noms des membres de la League apparaissent, il a été possible de vérifier l'identité de ces personnes au moyen des anciens annuaires Kelly's. Cet instrument s'est révélé assez efficace, puisque sur ces quatre habitations, l'activité professionnelle de cent cinquante personnes a pu être précisée. 221 Mais il faut reconnaître que l'utilisation des Kelly's locaux biaise les résultats obtenus. Kelly's, en tant qu'annuaire commercial, ne liste pas l'ensemble de la population. Très précis sur les personnels judiciaires, les propriétaires terriens, les fermiers, les Kelly's sont muets au sujet des membres les plus humbles des communautés qu'ils inventorient. On reviendra sur cette difficulté une fois présentés les résultats obtenus par Pugh à Cleveland.
| Gentilshommes | 1,65% |
| Professions libérales supérieures : Chirurgiens, avocats, ingénieurs, pasteurs, comptables, etc. |
7,03% |
| Entrepreneurs et industriels : Marchands en gros, gros fermiers, brasseurs, minotiers, etc. |
18,63% |
| Commerçants : Épiciers, libraires, drapiers, etc. |
18,21% |
| - dont tenanciers de pub | 4,14% |
| - dont bouchers | 4,34% |
| Professions libérales et administratives moyennes : Instituteurs, professeurs, policiers, agents fonciers, etc. |
9,52% |
| Employés subalternes : Secrétaires, cheminots, commis, etc. |
7,24% |
| Contremaîtres et majordomes | 1,24% |
| Ouvriers qualifiés : Conducteurs, menuisiers, tailleurs, forgerons, etc. |
17,59% |
| Ouvriers spécialisés : Domestiques, mineurs, jardiniers, servantes, travailleurs agricoles, etc. |
18,83% |
Source : Cleveland Record Office, Registre des membres de l'habitation de Cleveland (Yorkshire), 1886-1888.
Pour le détail de la nomenclature professionnelle, voir Pugh, The Tories and the People 145-47.
Ce rapide inventaire appelle plusieurs commentaires. Ce qu'il faut d'abord souligner, c'est la diversité des conditions sociales représentées dans cet échantillon de population. De toute évidence, la League tient ses promesses, et sait rassembler les populations les plus aisées et les plus modestes. On remarque toutefois que plus du quart des adhérents locaux de la League peut être considéré comme appartenant aux élites sociales, qu'il s'agisse de nobles, d'industriels, de membres des professions libérales ou de gros commerçants. Un tiers peut être décrit comme représentatif de la classe moyenne, et un peu plus d'un tiers sont de modestes workingmen. Toutes les catégories sociales sont donc certes représentées dans le mouvement, mais dans des proportions qui n'ont rien à voir avec la part respective de ces couches sociales dans la démographie du lieu. Si on continue d'accepter le terme de conservatisme populaire en parlant de la Primrose League, il faut tout de même admettre que l'élément plébéien du mouvement n'est pas majoritaire, et se trouve encadré par une nuée de bienfaiteurs d'un rang social plus élevé.
À Cleveland, la League compte en tout 1 050 membres. Comme en atteste le tableau détaillant la composition sociale de l'habitation de Cleveland dans le Yorkshire, ce sont surtout les classes moyennes et les milieux populaires qui forment les gros bataillons du mouvement, car on peut considérer qu'ils totalisent environ trois quarts des adhérents. Aux côtés des éléments aristocratiques, on note la présence de divers représentants des couches sociales supérieures du mouvement, tels que des hommes de loi, des médecins, des officiers supérieurs de l'armée ou de la marine à la retraite, quelques industriels. Les commerçants, qu'ils soient modestes détaillants ou grossistes prospères, figurent en nombre. Engagés dans des relations de face-à-face avec les populations, ces derniers sont un gage de diffusion auprès de couches plus modestes, comme les domestiques, les petits artisans, ou les ouvriers. Banquiers informels des petites gens, à qui il leur arrive de faire crédit, les commerçants jouissent d'un statut particulier, qui les rapproche spatialement des classes populaires, tout en les isolant du fait de leur statut d'artisans indépendants.
Les niveaux sociaux intermédiaires, où l'on retrouve instituteurs, policiers, agents fonciers, sont proportionnellement moins représentés que les autres, mais cela n'est pas dû à un moindre intérêt que ces métiers vouent à l'unionisme de la League. La raison de ce chiffre assez bas est surtout liée au faible nombre global d'individus engagés dans ce type d'activité. Les policiers ont tout lieu d'être reconnaissants envers le gouvernement conservateur, puisque c'est sous Salisbury qu'une loi est votée en 1887 pour les autoriser à devenir électeurs à leur tour. 222 Quant aux agents fonciers, leurs liens avec les détenteurs des propriétés environnantes sont évidents, et expliquent que ces derniers aient souvent joué le rôle d'agents politiques des candidats aristocrates. 223 Pour en venir aux instituteurs, Pugh ne précise pas le type d'école dans lesquels ils exercent, ce qui aurait pu renseigner sur le type de personnel éducatif intégré à la League. La seule institutrice qu'on a pu identifier est membre de l'habitation de Nailsworth et Horsley, et exerce les fonctions de directrice d'une Baptist Infant School. L'absence de personnels issus de l'enseignement confessionnel anglican, en particulier dans une ville comme Cleveland où les dissenters ne sont pas très actifs, ne doit pas faire présager d'une quelconque tiédeur des cadres des voluntary schools, ces écoles confessionnelles qui subsistent aux côtés des écoles élémentaires publiques instaurées en 1870. Comme la League se range publiquement en faveur de la sauvegarde de l'enseignement religieux dans les écoles publiques et de la défense des écoles confessionnelles, ces positions valent en fait au mouvement les sympathies de nombreux enseignants et directeurs d'école dans les voluntary schools et les public schools. 224
Enfin, même dans le contexte des petites communautés citadines qui forment l'habitation de Cleveland, on perçoit malgré tout l'importance de l'élément rural. Brasseurs et minotiers sont ainsi des clients potentiels des agriculteurs de la région. Forgerons, agents fonciers et selliers évoquent eux des activités centrées autour de l'agriculture, sans même mentionner le cas évident des gros fermiers et des travailleurs agricoles, dont on observe la présence dans l'échantillon. Mais cela est sans doute dû au fait que l'exemple de Cleveland n'est pas entièrement extrapolable à d'autres environnements plus uniformément urbains. Si le conservatisme citadin que fédère la League à Cleveland semble avoir part liée avec bon nombre de professions orientées vers la terre, c'est vraisemblablement fonction de la structure de l'économie locale.
Mais passons à présent au cas des habitations plus authentiquement rurales mentionnées précédemment. Le tableau suivant présente les données glanées dans les annuaires Kelly's. Là aussi, il convient de se montrer prudent sur la valeur statistique et représentative de l'échantillon, dont on a évoqué les limites, dictées par l'incomplétude des annuaires Kelly's. Étant donné le caractère restreint de l'échantillon, on a préféré avoir recours à un recensement numérique des catégories représentées, plutôt qu'à des pourcentages, qui auraient faussé les résultats en les exagérant.
Tableau 3. La League en milieu rural : profil social d'un échantillon de membres
Chevaliers et Dames
Aristocrates 5
Militaires 4
Private Residents 14
Propriétaires terriens 5
Manufacturiers 3
Gros commerçants (marchand de charbon, de bétail, articles en gros) 7
Professions libérales (docteurs, assureurs, hommes de loi, commissaire-priseur) 15
Pasteurs 3
Total 56
Les Associés
Petits commerçants
(maîtres de danse, tailleurs, corsetier, boucher, cordonnier, crémier) 38
Patrons de pub ou hôtelier 7
Fermiers 40
Profession intermédiaire 6
(maîtresse d'école, policier, postier et garde-chasse)
Ouvriers, travailleurs agricoles 3
Total 94
Total global d'individus identifiés 150
Sources : Registre des habitations de Nailsworth et Horsley et de Thornbury (Gloucester, Gloucestershire Record Office), de Garstang (Preston, Lancashire Record Office), et de Meltham et Netherbrook (Huddersfield, Yorkshire Record Office) ; Kelly's Directories for Gloucestershire, for Lancashire, and for Yorkshire.
Ces données nécessitent plusieurs remarques. Tout d'abord, il semble que les chiffres de Pugh minimisent l'importance des professions associées au secteur agricole. À eux seuls, les fermiers représentent plus du quart de l'échantillon, ce qui atteste de l'attractivité de la League pour ce type de professions. Sinon, parmi le groupe des commerçants, on remarque que trois sous-éléments se dégagent. Tout d'abord, on note l'importance des marchands liés à l'agriculture, tout comme dans le cas de l'habitation de Cleveland. Marchands de bétail, forgerons, grossistes en matériel agricole, en semences et en bétail figurent en bonne place au sein du groupe qu'on est parvenu à reconstituer. Mais d'autres professions, par exemple les solicitors, ces hommes de loi responsables de la vente des terres, ont des liens très étroits avec le secteur agraire, ce qui confirme les résultats obtenus à Cleveland. Ensuite, le deuxième groupe qui se dégage rassemble les tenanciers de pubs, de restaurants ou d'hôtels. Ces derniers sont un groupe social de plus en plus proche du conservatisme au cours du dix-neuvième siècle. 225 Il n'est donc pas étonnant qu'au niveau local, la League bénéficie de leur soutien, tout comme au niveau parlementaire où les conservateurs accueillent de nombreux brasseurs, qui financent généreusement le parti. 226 Enfin, il faut aussi signaler la présence de commerçants spécialisés dans les produits de consommation féminine, comme les corsetiers, les tailleurs ou les bonnetiers. Le fait que ces consommatrices par excellence que sont alors les aristocrates et les dames de la petite bourgeoisie rurale parviennent à enrôler ce type de travailleurs ne valident en rien les accusations des radicaux, qui prétendent que les conservatrices utilisent le pouvoir de leur porte-monnaie pour contraindre leurs fournisseurs à se joindre à elles au sein de la League. Dans le cas présent, on ne peut affirmer si l'adhésion de ces derniers est la résultante d'un choix librement exercé ou le fruit de pressions de la part de leurs clientes. En revanche, il faut reconnaître que cela contribue sans doute à accréditer auprès de l'opinion l'image de la League comme d'un instrument destiné à favoriser le boycott par les consommatrices tory des détaillants qui auraient des opinions politiques radicales ou libérales.
À titre d'exemple parlant, dans le cas de l'habitation de Nailsworth et Horsley, on remarque l'adhésion de Mrs de Rozier, professeur de danse, et de ses filles, des recrues sans doute très utiles étant donné l'importance des bals dans la sociabilité festive que propose la League. Dans l'habitation de Thornbury, Mr James Ford, garde-chasse du député conservateur Michael Hicks-Beach, et Mr Longman, qui exerce les mêmes fonctions pour le compte de sir Raymond Barker, propriétaire terrien, sont deux autres figures sociales symptomatiques des milieux favorables à la League.
Ceux que les annuaires Kelly's désigne sous le nom de private residents constituent aussi une catégorie présente en nombre conséquent. Ces personnes, rentiers, ou retraités fortunés qui doivent leur prospérité au commerce, ou à leur carrière militaire, sont un groupe d'un intérêt crucial pour la League, puisque leurs moyens financiers et leur oisiveté permettent aux habitations de compter sur de généreux bâilleurs de fonds qui ont en outre tout loisir de s'investir dans le mouvement.
En revanche, on n'a pu isoler qu'un nombre très faible de travailleurs agricoles, d'ouvriers ou de domestiques. Mais ceci montre plutôt les limitations des annuaires Kelly's comme instrument de recherche lorsqu'il s'agit de définir les franges les plus modestes de la population. Il est en effet probable qu'un grand nombre des personnes que l'on n'est pas parvenu à identifier fasse partie des couches les moins aisées des communautés concernées. Dans le cas des domestiques, la proximité que ces derniers entretiennent avec les milieux aisés qui soutiennent la League est souvent un facteur contribuant à intégrer ce groupe socio-professionnel au mouvement. 227
Quant aux habitations des villes et des banlieues, en l'absence de données précises, on en est réduit à conjecturer sur le profil social des adhérents du mouvement. Il semble en tout cas que la League soit parvenu à attirer à elle des ouvriers, et plus généralement des travailleurs d'origine sociale modeste. Certes, chez les ouvriers, et en général auprès des travailleurs, la League souffre d'un handicap. En effet, en tant qu'organisation mixte, la League sous-tend un type de sociabilité qui n'est guère courant dans les classes les plus populaires. D'après Martin Francis en effet, ce sont surtout les classes moyennes qui sont définies par une valorisation de la domesticité, tandis qu'au sein des couches populaires les lieux de sociabilité tels que le pub, le club sportif, le syndicat sont généralement masculins. 228 À Londres en particulier, c'est surtout sur cette frange la moins aisée des classes moyennes que la League a dû s'appuyer. Employés de bureau, commis et courtiers sont en effet notoirement patriotes à l'époque. Détenteurs d'un statut social précaire, qui ne les éloigne que marginalement des classes laborieuses, ces groupes socio-professionnels ont en effet été définis par Geoffrey Crossick comme des piliers du jingoism, cette ferveur patriotique qui apaise dans ce groupe social les angoisses liées à la précarité de son statut. 229 Tout laisse donc à penser que le discours impérialiste de la League a dû séduire ces milieux.
Comment ces groupes sociaux se trouvent-ils intégrés à la League ? Les souvenirs et les témoignages laissés par les contemporains du mouvement permettent d'esquisser les premières étapes que suit la League lorsqu'elle s'attire les faveurs du petit peuple conservateur. On a déjà évoqué le fait qu'au niveau local les instigateurs du mouvement sont souvent des membres de la noblesse. Mais ces derniers se tournent ensuite vers d'autres catégories sociales. En ville comme à la campagne, domestiques et commerçants sont donc des maillons essentiels dans la diffusion du mouvement. Or, ces deux catégories présentent le point commun d'être en contact direct avec la bonne société locale susceptible de prendre fait et cause pour la League. En tant que fournisseurs des clients fortunés environnants, les commerçants sont dans une relation de dépendance vis-à-vis des patrons de la League. Quant aux domestiques, il va sans dire qu'il s'agit d'un secteur d'activité où les principaux employeurs sont là aussi des aristocrates. La presse radicale reproche d'ailleurs aux patrons de la League d'user auprès de ces catégories de la population de moyens déloyaux pour s'assurer de leur participation au mouvement. La loi de 1883 condamnant clairement l'exercice d'une influence indue pour infléchir le vote de l'électeur, c'est une insinuation qui revient à dénoncer la part de la League dans le phénomène décrié de la corruption électorale.
Les rapports entre la League et les commerçants posent problème aux dirigeants du mouvement, qui veulent éviter de donner l'impression que la participation de ces derniers résulte de la menace d'un boycott contre ceux d'entre eux qui s'avèreraient être des récalcitrants radicaux. Des instructions sont régulièrement transmises aux habitations à ce sujet, et le Grand Conseil exhorte ses membres à faire preuve de prudence. Le Grand Conseil des Dames veille d'ailleurs à ce que la League adopte une conduite irréprochable. Ainsi, lorsqu'un paragraphe inséré dans la Primrose League Gazette recommande aux membres de la League de faire affaire de préférence avec les entreprises faisant paraître des annonces publicitaires dans le journal, les dames du Grand Conseil font part de leur indignation au rédacteur en chef. 230 Des commerçants notoirement libéraux se plaignent d'être victimes d'un boycott de la part des membres de la League, et ces allégations sont reprises par les adversaires de la League. Un vif échange de lettres est d'ailleurs publié sur le sujet par le Times. La controverse en question, qui oppose lord Spencer, un grand dignitaire whig, à lord Harris, alors Chancelier de la League, a trait à cette pratique du boycott, à laquelle se livreraient les membres de la Primrose League. Lord Harris dément ces accusations et met lord Spencer au défi de prouver ses dires. 231 Toujours est-il que dans les rangs libéraux, on continue d'établir un parallèle entre les agissements de la Primrose League et ceux de la Land League irlandaise, dont les membres se rendraient coupable de pratiques similaires.
On vient donc de définir la variété des milieux sur lesquels s'appuie la League. Mais qu'en est-il de la répartition géographique du mouvement ? Dans quelles régions la League rencontre-t-elle le meilleur écho, et quelles sont en revanche les zones où elle peine à s'implanter ?
En ce qui concerne l'implantation géographique du mouvement, on peut parvenir à une vision d'ensemble, car les sources ne manquent pas. Tout d'abord, la Primrose League elle-même publie la liste de ses habitations, les Rolls of Habitations. La publication de ce document répond moins à un souci de précision et de recensement scrupuleux qu'à une revendication de la puissance du mouvement. Remis à jour de manière très espacée en 1887, 1890, et 1910, les renseignements que nous donnent les Rolls of Habitations valent donc moins pour les informations qu'ils fournissent que comme indication de l'ampleur du mouvement. Pour les années ultérieures, les informations sont plus parcellaires, et ne peuvent être obtenues qu'à l'aide de l'organe officiel de la League, la Primrose League Gazette, ou par les registres du Grand Conseil. Martin Pugh a compilé le nom de l'ensemble des habitations répertoriées jusqu'au début du siècle. Grâce à l'ensemble de ces données, on pourra dégager les zones de force et de faiblesse de la League, et donc définir l'écologie politique et sociale du mouvement, c'est-à-dire les milieux sociaux et géographiques où la League est la plus à même de fonctionner.
Les travaux statistiques d'un historien américain, E. Spencer Wellhofer, permettent de dégager quelques éléments chiffrés généraux concernant les environnements sociaux où la League a été la plus susceptible de s'implanter. 232 Wellhofer a entamé ses recherches statistiques en postulant que la force de la League dans un milieu donné pouvait permettre de prévoir les fortunes électorales du parti conservateur dans ce même environnement. Pour établir cette hypothèse, Wellhofer a tout d'abord utilisé les données géographiques et numériques recueillies par Pugh sur la Primrose League. Il les a ensuite intégrées à un modèle statistique de circonscription établi par Kenneth Wald. 233 En quoi consistent ces circonscriptions-modèles de Wald ? Dans son ouvrage sur l'influence des questions sectaires sur les alignements politiques, Wald a construit 115 circonscriptions représentatives (50 bourgs et 65 comtés), élaborées à partir d'un ensemble de données sociales, religieuses et politiques obtenues grâce aux recensements. Les chiffres du recensement religieux de 1851 ont par exemple permis de tenir compte du facteur religieux dans la composition de ces circonscriptions. Les données du recensement social de 1891 quant à elles renseignent sur la proportion des différentes catégories professionnelles (ouvriers qualifiés, non-qualifiés, travailleurs manuels, etc.) dans la population totale.
À ces données religieuses et économico-sociales, au modèle de Wald, et aux données de Pugh sur l'extension géographique et numérique du mouvement, Wellhofer a enfin ajouté les résultats électoraux sur la période. Deux conclusions essentielles se dégagent du travail statistique de Wellhofer. Tout d'abord la League contribue largement au succès électoral du parti conservateur. Là où la League est bien implantée, le parti conservateur bénéficie effectivement de meilleurs résultats électoraux. Mais il s'avère aussi que la présence de la League est très nettement liée à des facteurs religieux et sociaux. Ce que démontre Wellhofer, c'est un rapport de corrélation positive entre l'implantation de la League et la présence du clergé anglican. En revanche, Wellhofer établit que dans les zones où le taux de syndicalisation est élevé, la League est peu active et peu représentée.
Si les conclusions de Wellhofer sont très utiles de manière globale, elles ne permettent de ne rendre compte ni de la solide implantation de la League dans des circonscriptions où le parti conservateur est en position de faiblesse, ni d'apprécier le succès qu'elle rencontre auprès de publics moins prévisibles, tels que les non-conformistes, les ouvriers et les catholiques. Car ce qu'il faut souligner, c'est la faculté de la League à être présente même dans les endroits qui correspondent plutôt à des zones de faiblesse conservatrice. Ainsi, une habitation s'ouvre à Hawarden, localité dont le résident le plus notoire n'est autre que William Gladstone. La Primrose League Gazette s'enorgueillit de cette implantation en territoire ennemi :
Sur les lieux mêmes de Hawarden
Une Habitation se dresse
Qui, telle une antique Némésis
Saisit lentement mais sûrement
Le Vieillard Radoteur
Et ses troupes qui s'amenuisent de jour en jour. 234
Pour dresser un panorama plus juste de l'implantation de la League, l'approche globale et statistique développée par Wellhofer nécessite donc d'être complétée par une analyse détaillée des variables locales qui influent sur les destinées de la League dans le pays.
Il serait tentant de postuler a priori que les zones rurales anglaises forment un terrain favorable à l'émergence de la League, en vertu de l'association traditionnelle entre les comtés ruraux et l'aristocratie terrienne qui les domine socialement. Qui plus est, la période postérieure à la première réforme électorale de 1832 a été désignée comme " l'âge de la déférence ", un âge où l'aristocratie est parvenue à maintenir son influence politique, en particulier dans les campagnes, comme l'a montré David Cressap Moore. 235 Mais les conservateurs ne peuvent pas pour autant compter sur le soutien automatique des populations rurales et des fermiers en particulier. Frappées par la baisse des prix et par un exode rural accru, les communautés rurales sont fragilisées, et tentent de faire valoir leurs difficultés auprès des milieux conservateurs, qui dans l'ensemble restent sourds à leurs appels à l'aide. 236 Le protectionnisme agricole connaît un regain de vigueur, mais le Parti conservateur ne s'y rallie pas. Les " amis des fermiers " n'ont donc pas grand-chose à offrir à leurs alliés dans les campagnes. 237 Pourtant, malgré ce contexte économique déprimé, malgré le manque de réponses concrètes que les conservateurs sont à même de donner aux vicissitudes de l'agriculture britannique en cette fin d'époque victorienne, la Primrose League s'implante avec succès dans les campagnes. Certes, le maillage des comtés par les habitations de la League est inégal, et nous reviendrons en détail sur les zones de force et de faiblesse du mouvement. 238 Mais dans l'ensemble, jusqu'au début du siècle, c'est dans les zones rurales que la League tire sa plus grande force.
Les raisons de ce succès sont probablement plus de nature sociale que politique. Comme l'observe la Primrose League Gazettte, dans des régions peu pourvues en moyens de distraction, les fêtes proposées par la League offrent une échappatoire attrayante :
L'une des raisons de la dépopulation des campagnes est due à l'ennui que fait naître la vie rurale. Il n'y a rien d'autre à faire que de dormir entre les journées de travail. Le fermier fume et lit les hebdomadaires tout en ressassant lugubrement ses tracas. Les journaliers ne peuvent guère se permettre d'acheter beaucoup de tabac; ils ne lisent qu'avec peine sans y trouver de plaisir, si tant est qu'ils disposent de lecture. Pour tous au village, quelle que soit leur condition, la lenteur des soirées est d'un ennui indicible, soirée après soirée, durant l'interminable hiver sombre et froid, il leur faut rester entre leurs quatre murs, sans autre alternative que de se rendre au cabaret, tout aussi sinistre, ou presque, et dont les consommations sont beaucoup trop chères. C'est dans ce contexte que se présente la Primrose League tel un rayon de lumière des plus intéressants. Elle crée une camaraderie entre riches et pauvres, hobereaux et maîtres d'école, pasteurs et forgerons, fermiers et journaliers. 239
Pourtant, l'implantation de la Primrose League dans les campagnes n'est pas partout une évidence en soi. Dans de nombreuses régions, lorsque les représentants de l'aristocratie sont fermement attachés au libéralisme par tradition familiale, la League se retrouve privée de précieux relais, auquel parfois pallie la petite bourgeoisie conservatrice des villes de marché. Toutefois, après 1885, la question de l'autonomie irlandaise introduit une rupture entre un certain nombre de grandes familles whig et le parti libéral. De ce fait, après cette date, l'aristocratie est plus que jamais rangée derrière le parti conservateur, renforcé par de prestigieuses recrues libérales telles que le duc de Devonshire. 240 Or, comme la League n'est pas explicitement affiliée au parti conservateur, elle permet à certains whigs de militer en faveur de l'unionisme sans rejoindre en bonne et due forme le camp de leurs opposants conservateurs. Mais quelques grandes familles aristocratiques restent fidèles au libéralisme gladstonien, et leur influence sur leurs terres constitue alors un obstacle au développement de la League.
De plus, dans les années 1870, certaines zones rurales ont été gagnées au syndicalisme agraire, et elles sont alors plus enclines à manifester leur allégeance aux libéraux et aux radicaux. La déférence rurale envers la squirearchy n'est donc pas automatique ni générale, car elle est sujette à l'emprise - certes variable - du radicalisme, qui fonctionne souvent comme une contestation ouverte de l'influence politique et sociale des grands propriétaires locaux. Dans ce cas, l'influence de la League peine à s'affirmer, d'autant plus que le radicalisme rural est bien souvent sous-tendu par le non-conformisme de ces mêmes populations, et dans ce cas l'association entre conservatisme et anglicanisme constitue un handicap supplémentaire que doit alors vaincre la League.
Mais en général, c'est dans les campagnes que la League enregistre ses plus grands succès. Au début du siècle, plus de la moitié des membres du mouvement sont issus des campagnes, à un moment où la majorité de la population vit pourtant dans les villes. Ainsi, en 1901, Janet Robb estime que 57% des adhérents du mouvement habitent les campagnes. 241 L'analyse au cas par cas des différents comtés ruraux témoigne donc à la fois de la persistance de l'influence aristocratique sur les campagnes, et d'une contestation de plus en plus affirmée de cette domination de la part de ruraux séduits par les promesses de réforme agraire brandies par certains groupes de pression radicaux. Les festivités organisées par les Dames de la League ont lieu au moment même où la Land Reform Union sillonne inlassablement les campagnes pour promouvoir son programme de nationalisation des terres. Les débuts de la League sont aussi contemporains des propositions de Joseph Chamberlain, qui promet trois acres et une vache à chaque travailleur agricole. Les campagnes, à l'époque où la Primrose League entame son travail de légitimation de l'ordre traditionnel, sont donc définies par l'irruption au village de controverses politiques propres à remettre en question la déférence dont avaient joui jusqu'alors le pasteur et le seigneur local.
En Cornouailles, par exemple, la faiblesse relative de la League s'explique par la tradition de non-conformisme de ce comté. 242 De plus, l'habitat y est moins dispersé que dans d'autres zones rurales, ce qui là aussi désavantage la League, plus apte à rencontrer un certain succès dans les régions d'habitat plus dispersé. De plus, la Cornouailles comprend des circonscriptions comprenant des activités minières, où la main-d'oeuvre est très syndiquée. Parmi les populations ouvrières du comté, il faut par ailleurs noter un nombre croissant d'individus qui reviennent de périodes prolongées d'activité aux Etats-Unis, où ils ont probablement été influencés par les moeurs politiques américaines. De plus, au début des années 1880, le radicalisme traditionnel de la région est renforcé par la mise en place d'organisations électorales libérales investies par les couches populaires locales. L'aristocratie de Cornouailles voit donc son influence contestée même au coeur de ses zones traditionnelles d'influence dans le comté. Comme le signale l'organe local du radicalisme, le West Briton, " il existe une forte antipathie envers le principe de l'influence des propriétaires terriens ". 243 D'autres comtés, comme le Northamptonshire, le Norfolk ou le Lincolnshire, présentent les mêmes caractéristiques, à savoir un radicalisme assez puissant, renforcé et nourri par l'influence religieuse du non-conformisme. 244 La League, même si elle n'est pas absente de tels types de contextes locaux, peine à y asseoir une influence durable auprès des populations, car son caractère traditionnel et déférent se heurte à un environnement politique et religieux qui lui est défavorable. Pour autant, la League n'est pas entièrement absente de ces comtés.
En revanche, les zones de prospérité de la League correspondent aux secteurs du pays où l'anglicanisme est majoritaire. Dans des comtés comme le Buckinghamshire, le Warwickshire ou le Hampshire, où les country houses sont nombreuses, la League est florissante.
En dépit du caractère bucolique de son nom, la Primrose League ne saurait en aucun cas être perçue comme un mouvement à caractère uniquement rural, ou ruraliste, car les villes anglaises sont également concernées par sa diffusion massive. Mais dans le contexte urbain aussi, il convient de dégager les zones de force et de faiblesse du mouvement.
Tout d'abord, de manière générale, on peut imaginer que la League exerce un attrait indéniable pour les populations urbaines en vertu même des valeurs rurales qu'elle exhibe. Même si au tournant du siècle les populations britanniques vivent en majorité dans des villes, un nombre conséquent de ces citadins ne le sont que de fraîche date. Auprès de ce public, la League peut apparaître comme une résurgence nostalgique de valeurs volontiers liées à une ruralité plus imaginée que réelle, à une société où les distinctions de classe seraient un temps occultées par la concorde entre groupes sociaux divisés. Toutefois, interpréter ainsi l'attrait du mouvement pour les citadins repose sur un postulat fragile, car difficilement vérifiable, à savoir l'idéalisation de la ruralité. Or, de nombreux éléments plaident en faveur d'une telle lecture. Martin Wiener a par exemple montré comment l'idéal rural et aristocratique, qu'il désigne sous le terme de " Métaphore Sudiste ", a contribué à occulter dans le public britannique l'identité industrielle et urbaine du pays. 245 Les travaux de Jean-Paul Hulin ont aussi mis en évidence l'importance de l'utopie rurale jusque dans le discours des urbanistes victoriens. La ville, symbole de désordre et de division sociale, est donc souvent un objet de détestation, tandis que la ruralité accapare les connotations positives. 246
Dans sa diffusion en milieu urbain, la Primrose League capitalise donc sur l'idylle qu'a nouée l'Angleterre avec la ruralité. À propos de la sociabilité festive de la League, l'Illustrated London News remarque d'ailleurs : " il s'agit, en bref, d'un retour aux traditions d'antan pour les communautés villageoises ". 247 Pour le public citadin qu'attire la League, les garden parties organisées dans les parcs des grandes demeures constituent un retour, certes fugace et temporaire, à un cadre bucolique. Les responsables locaux s'assurent d'ailleurs du succès de telles excursions campagnardes en négociant avec les compagnies ferroviaires des billets de train à prix réduit, ce qui favorise la participation du plus grand nombre à ces escapades champêtres.
Mais quelles que soient les motivations des citadins qui se joignent au mouvement, le fait est qu'ils adhèrent en masse à la League. À l'ubiquité de la League en zone rurale répond en effet son implantation dans des milieux urbains extrêmement variés. La League semble avoir rencontré un écho particulièrement favorable dans les villes d'eau et les stations balnéaires, où une population souvent aisée prête volontiers son concours au mouvement. Brighton, avec six habitations, Blackpool, qui en compte douze, Torquay, Bath et Bristol, qui à elles trois abritent trente-quatre habitations, figurent ainsi parmi les villes où la League est très active. Les villes d'arsenal sont logées à même enseigne. Portsmouth compte par exemple huit habitations, tandis qu'à Plymouth, une seule est recensée, mais elle regroupe près de 2 000 membres en 1890. Les villes portuaires, comme Kingston-upon-Hull, avec quatre habitations, Whitby dans le Yorkshire, avec cinq habitations, Great Yarmouth dans le Norfolk, avec trois habitations, sont aussi des milieux propices au mouvement. Mais la League est également florissante dans les villes dotées d'une cathédrale, comme Exeter (cinq habitations), ou Salisbury (six habitations), ainsi que dans les bourgades de marché situées dans les zones rurales, comme l'habitation de Kendal dans le Cumberland, où l'on dénombre 1 850 membres en 1891.
Mais c'est autour des grandes villes, dans les zones où réside la bourgeoisie, que la League recrute un nombre conséquent de partisans. Certes, la League n'est pas cantonnée aux seules banlieues résidentielles, puisque dans les grandes villes, l'ensemble des quartiers, quelle que soit leur composition sociale, dispose de leur habitation. Mais la densité d'habitation est nettement plus élevée dans les quartiers huppés. Ainsi, à Londres, les circonscriptions définies comme majoritairement de classe moyenne par Pelling bénéficient d'un tissu très dense d'habitations (3,73 par circonscriptions), tandis que les quartiers plus pauvres ont une densité de 1,66 habitations, et les quartiers mixtes de 2,5 habitations. 248 La League est donc plus à même de se développer dans les zones urbaines peuplées des classes les plus aisées. Mais la proximité géographique des différents secteurs entre eux permet en fait à la League de s'implanter aussi dans les quartiers pauvres en faisant appel aux privilégiés des beaux quartiers afin de présider et d'animer les habitations situées en milieu populaire.
Le succès de la League dans les banlieues résidentielles où est regroupée la petite bourgeoisie atteste en tout cas de l'exactitude des calculs de lord Salisbury à propos du torysme des banlieues pavillonnaires. La League enregistre en effet certains de ses plus remarquables succès auprès de l'électorat suburbain. Que ce soit à Londres, Sheffield, Manchester ou Leeds, la périphérie suburbaine fait preuve d'un indéniable enthousiasme pour la Primrose League.
En revanche, dans certains quartiers, la League est complètement absente. Ainsi la circonscription Est de Leeds, majoritairement peuplée d'immigrés irlandais, est dépourvue de la moindre habitation, de même que les quartiers de West Derby, de Kirkdale et de Scotland à Liverpool, ou la banlieue sud de Salford, et ce en vertu des mêmes facteurs démographiques. 249 On imagine mal en effet comment des populations d'origine irlandaise, catholiques de surcroît, auraient pu se joindre à un mouvement aussi résolument associé à la perpétuation de la domination anglaise en Irlande. De plus, la faiblesse de la League à Liverpool, une ville dotée d'un réseau structuré d'associations conservatrices avant même la fondation de la League, est fonction de la force de l'orangisme dans cette localité. Le protestantisme sans compromis des conservateurs locaux s'accommodent mal des positions antisectaires adoptées par la League. Birmingham constitue une autre zone urbaine apparemment peu sensible aux séductions de la Primrose League. Mais là, si la présence de la League reste modeste, la raison en est que Joseph Chamberlain, l'ancien radical aux opinions unionistes bien connues, a mis sur pied des structures partisanes dont il entend conserver le contrôle. L'intrusion de la League dans son fief aurait été perçue comme un empiètement conservateur en terres libérales unionistes, ce qui a sans doute dû décourager les velléités des tories locaux. Certes, Birmingham dénombre treize habitations, mais la plus prospère, dans le quartier aisé de Ladywood, ne compte que 240 membres en 1888. C'est donc très peu, comparé aux vingt habitations qu'on peut recenser dans une ville de moindre importance comme Nottingham.
Jusqu'à présent, on a essentiellement évoqué des milieux urbains où la large diffusion d'un mouvement conservateur tel que la League peut paraître peu surprenante. Mais ce qui achève de faire de la League une organisation omniprésente dans les villes britanniques, c'est le fait que le mouvement parvienne aussi à s'implanter dans des régions industrielles ou ouvrières. En effet, des habitations voient le jour en plein coeur du Lancashire ouvrier, à Stockport, Stalybridge, Preston, mais aussi dans une ville textile à tradition libérale comme Huddersfield, dans le Yorkshire. Patrick Joyce a prêté attention au conservatisme ouvrier dans le nord de l'Angleterre, et la diffusion de la League en plein nord industriel montre qu'il s'agit là d'un phénomène qui n'a rien d'anecdotique. 250 Comment rendre compte de l'attrait de la League pour les populations ouvrières du nord du pays ? Pour expliquer cette étrange alliance entre milieux ouvriers et conservateurs, Joyce suggère que la présence d'immigrés irlandais a contribué à exacerber l'identification des milieux populaires au protestantisme. De plus, les employeurs du Lancashire étant encore majoritairement d'obédience libérale à l'époque, il est tout à fait envisageable que les milieux populaires aient cherché à s'affranchir de la tutelle patronale en embrassant la cause des tories.
En Irlande, l'expansion de la Primrose League est conditionnée à la fois par son loyalisme et son refus du sectarisme. La League est certes implantée dans le pays, mais elle n'y rencontre donc pas le succès que son opposition au Home Rule pourrait laisser escompter, puisqu'elle se heurte à une communauté loyaliste au protestantisme revendiqué. La League est bien sûr présente en Ulster, mais aussi dans quelques centres urbains du sud, comme Dublin et Cork. En effet, sur les 35 habitations irlandaises, seules huit sont installées en Ulster. 251 La part minime de l'Ulster dans le réseau établi par la League en Irlande tient sans doute à l'existence de nombreuses organisations loyalistes en Ulster avant l'apparition de la League, et au refus du Grand Conseil de développer un discours sectaire. Quant au sud de l'Irlande, l'existence de fortes communautés protestantes 252 explique cette présence a priori surprenante au coeur des bastions catholiques et nationalistes. La League attire aussi à elle une petite bourgeoisie catholique et protestante, urbaine et commerçante, peu séduite par le caractère essentiellement rural du programme politique nationaliste véhiculé dans les campagnes irlandaises par la Land League. 253
Le caractère essentiellement urbain de la League en Irlande s'explique aussi par le manque de relais aristocratiques sur lesquels s'appuyer dans les campagnes. L'absentéisme des grands propriétaires irlandais est notoire et aurait invalidé la prétention de ces derniers à animer le loyalisme bienveillant qu'entendait incarner la League en Irlande. Toutefois, jusqu'aux années 1870, les comtés et les bourgs continuent d'élire quelques représentants conservateurs, largement grâce à l'influence de quelques grands propriétaires respectés dans leurs localités en raison des largesses dont ils font bénéficier leurs fermiers. Mais après cette date, même les propriétaires aristocratiques et loyalistes ne parviennent plus à monnayer en termes électoraux leur pré-éminence sociale. Sous l'impulsion d'association de métayers, qui apparaissent essentiellement entre 1868 et 1873, et de la Land League, qui voit le jour en 1879, les fermiers irlandais se dégagent de leur attachement à l'égard des propriétaires en général, qu'ils soient libéraux ou conservateurs, absentéistes ou engagés dans la vie des communautés locales. Comme l'explique Michael Davitt, le fondateur de la Land League dans ses mémoires :
Il existait un mal pire que l'ignorance économique qu'il fallait abattre chez les métayers irlandais et c'était leur comportement servile vis-à-vis non seulement du propriétaire, mais aussi de l'intendant et de tout son entourage. La décision fut donc prise d'éliminer ce comportement le plus rapidement possible en vouant l'arrogance et les actions de la classe possédante à l'opprobre et au mépris. 254
D'après J. H. Whyte, vers 1885, l'influence des propriétaires terriens dans les zones rurales irlandaises était donc pratiquement anéantie, et avec elle toute possibilité pour la Primrose League de diffuser son discours loyaliste auprès des populations rurales irlandaises.
Dans les villes, le positionnement libéral de la League sur les questions sectaires lui aliène des soutiens dans les milieux conservateurs irlandais. Le conservatisme populaire irlandais est en effet étroitement associé à la mouvance orangiste, et la League incarne une approche des questions sectaires incompatible avec le protestantisme militant de ces milieux. D'ailleurs, les clubs ouvriers et conservateurs qui se forment au début des années 1880 à Dublin s'orientent vers un loyalisme strident associé à une sociabilité plus plébéienne et masculine que ce que propose la League. Le club des ouvriers conservateurs de Dublin, analysé par Martin Maguire, se distingue plutôt pour les émeutes qu'il suscite et pour la consommation d'alcool qui a lieu au bar de l'association. Ces débordements lui valent les foudres du clergé anglican local, qui en dénonce la conduite par l'intermédiaire des associations de tempérance. De même, les milieux conservateurs plus huppés ont une attitude circonspecte vis-à-vis du club. L'aliénation des milieux populaires et des conservateurs plus respectables, regroupés dans le Club constitutionnel de la ville, empêche la League de se développer plus pleinement. En un sens, le cas de Dublin montre la coexistence de deux types de conservatisme, l'un plébéien, protestant et turbulent, l'autre respectable, patricien et quiétiste. La cohabitation entre ces deux formes de conservatisme instaure de ce fait une tension au coeur du conservatisme populaire, entre une acception masculine, celle incarnée par le rough, le rowdy, pour employer la terminologie de l'époque, et une acception plus féminine, à savoir celle défendue par la Primrose League. Cette distinction n'invalide en rien les prétentions de la Primrose League à incarner une certaine forme de conservatisme populaire : la diversité sociale qu'on constate en son sein accrédite cette interprétation. Mais il est important de remarquer que la League ne représente pas l'ensemble du conservatisme populaire, et qu'à ses côtés subsistent, dans les milieux ouvriers en particulier, des formes moins policées de mobilisation politique, comme en atteste ici le cas de Dublin, ou les exemples de Liverpool et du Lancashire évoqués précédemment.
Globalement, dans le cas de l'Irlande, l'unionisme oecuménique prôné par la League est une greffe qui ne prend guère qu'auprès des classes moyennes et aisées originaires des centres urbains, au Sud et dans une moindre mesure dans le Nord.
Au Pays de Galles, en revanche, la League rencontre un écho un peu plus favorable. Dans la Principauté, le réseau d'habitations est beaucoup plus dense et mieux réparti qu'en Irlande. Seul le district de Rhonda n'est pas pourvu de son habitation, et même Methyr Tydfil, bastion de Keir Hardie, contient deux habitations. Pour le cas de la circonscription de Rhonda, la totale absence de la League doit probablement beaucoup à l'électorat local, composé aux quatre cinquièmes de mineurs. 255 De surcroît, les mineurs gallois de la région de Rhonda se liguent dès 1885 pour envoyer à Westminster un des leurs, Mabon, qui conservera ce siège jusqu'avant la Première Guerre mondiale sans jamais être défié par le moindre opposant. Une telle unanimité en faveur d'un candidat a sans doute dû décourager toute velléité d'implantation de la part de la League, qui de plus ne dispose d'aucun relais social apte à fédérer une opposition efficace.
En général, les conservateurs n'ont pourtant jamais été très influents en terre galloise, en raison du particularisme gallois, qui de plus connaît un nouvel élan à la fin du dix-neuvième siècle. 256 Ainsi, le South Wales Daily News note en 1874 que " le Torysme gallois est un chien muet qui ne saurait aboyer ", et dix ans plus tard, la Pall Mall Gazette observe que le conservatisme est " rare et exotique dans la Principauté ". 257 Au Pays de Galles, à la faiblesse de l'Église anglicane s'ajoute la puissance du radicalisme, qui s'affirmera de plus en plus au fil du temps et qui s'incarnera dans une grande figure nationale, David Lloyd George. A priori, le contexte gallois n'est donc pas très propice au parti conservateur. La League pourtant va réussir à s'y implanter, sans doute parce qu'à la différence du Parti conservateur, elle ne s'associe pas publiquement à la défense de la religion instituée, mais à la cause de la religion en général. Comme en Irlande, ce sont les zones urbaines, qui accueillent l'essentiel des populations anglicanes, où la League est la plus présente. Dans la Principauté, l'autre élément marquant dans la répartition du mouvement, c'est sa difficulté à émerger dans les zones majoritairement gaéliques, et sa relative popularité là où la barrière linguistique n'est pas aussi insurmontable, comme dans les comtés frontaliers de l'Angleterre, tels le Radnorshire, le Flintshire, le Monmouthshire et le Montgomeryshire.
En Écosse, la situation est encore moins florissante pour la League. Pourtant, du fait de l'association des Écossais aux entreprises impériales britanniques, le discours impérialiste de la League aurait pu être apte à susciter un certain enthousiasme au nord de la frontière. Cette faible pénétration en terre écossaise doit-elle être attribuée au succès du libéralisme dans cette région ? Sur l'ensemble de cette première période, il est vrai que les dirigeants libéraux entretiennent un rapport étroit avec l'Écosse. Gladstone est député de Midlothian, son successeur lord Rosebery est originaire de la même région, de même qu'Henry Campbell-Bannerman qui le remplace ensuite à la tête du parti libéral. Mais pour expliquer le relatif échec de la League dans cette région, la domination libérale en Irlande n'est probablement pas le facteur le plus convaincant, car le mouvement est de toute façon apte à fédérer le conservatisme partout dans le pays, même dans les zones qui lui sont politiquement peu favorables.
Si les raisons d'ordre politique à elles seules ne justifient pas la tiédeur de la réaction écossaise au mouvement, les facteurs sociaux et religieux semblent plus pertinents. L'Église presbytérienne est en effet réputée pour l'esprit démocratique qu'elle insuffle dans la vie écossaise, et cet état d'esprit inculqué par les instances religieuses n'est guère compatible avec le type de déférence proposé par la League.
Si l'Écosse, plus peuplée et plus vaste, dispose de moins d'habitations et de partisans que le Pays de Galles, c'est qu'un autre phénomène y influe, l'absentéisme aristocratique, aussi marqué qu'en Irlande. Les conflits d'intérêts entre paysans (crofters) et propriétaires enveniment leurs rapports, et excluent la participation de la paysannerie écossaise à un mouvement tel que la Primrose League.
À Glasgow, l'importance du sectarisme, qui oppose catholiques irlandais et protestants locaux, fragilise la Primrose League, qui se dissocie d'un protestantisme exclusif. Édimbourg, où les divisions sectaires sont moindres, est un milieu plus propice au développement du mouvement, qui est actif aussi dans les régions frontalières de l'Angleterre. Dans les Highlands, la League rencontre peu de succès. Mis à part Édimbourg, les seules concentrations notables d'habitations se situent dans le Perthshire, le Dumfries, ou la région des Borders, autant d'endroits bien pourvus en représentants éminents de l'aristocratie prêts à s'investir dans le mouvement, comme le duc d'Atholl, ou le comte d'Ancaster, ou le duc de Buccleugh. Mais dans l'ensemble, l'aristocratie écossaise ne promeut pas aussi activement la League que son homologue anglaise, et cet état de fait conduit la Primrose League Gazette à se dépiter : " si seulement les gentilshommes de renom pouvaient nous prêter leur influence et leurs demeures ". 258 Cette négligence de la part des grandes lignées écossaises peut aussi être attribuée à une raison d'ordre politique. Ayant peu d'espoir de faire élire à la députation leurs obligés et leurs parents, les grands nobles écossais, pour la plupart membres de la Chambre des lords, et donc eux-mêmes non soumis aux nécessités du jeu électoral, voient sans doute peu d'intérêt à faire fonctionner sur leurs terres une machine électorale comme la League.
Il est opportun de rappeler avant cette présentation de l'unionisme prôné par la League que l'on ne postule en aucun cas que les valeurs du mouvement rencontrent l'adhésion de l'ensemble des personnes qui se sont jointes à un moment ou à un autre à la League. Comme la League compte attirer dans ses rangs le plus large éventail de personnes, on ne saurait considérer l'ensemble de ses membres comme autant de militants unionistes convaincus. Certains des cadres de la League regrettent d'ailleurs que l'adhésion à la League n'engage pas plus nettement les publics qui la rejoignent sous la bannière unioniste, à l'instar de William Merrick, secrétaire honoraire de l'habitation Codrington, qui préconise l'introduction de cérémonies d'admission plus formelles, et d'une limite d'âge plus stricte :
Voilà bien longtemps que j'estime que notre procédure d'admission de nouveaux membres manque quelque peu de rigueur. Le simple fait de signer un document sans parfois le lire ne revêt aucun caractère d'obligation. Il est de même inutile d'inscrire des enfants qui ne connaissent pas grand' chose en politique, ou, pire encore, ne s'y intéressent que bien peu et qui ne se joignent à nous que dans le but d'assister à nos spectacles à moindre frais. 259
Comment situer le discours de la Primrose League dans l'idéologie conservatrice ? Les continuités idéologiques entre différentes incarnations historiques du conservatisme ont été mises en évidence par Antony Quinton, qui propose une définition du conservatisme reposant sur quatre notions étroitement corrélées : l'imperfection intellectuelle, le traditionalisme, l'organicisme et le scepticisme politique. Liée à l'idée de péché originel, l'imperfection intellectuelle correspond à la défiance conservatrice vis-à-vis des facultés rationnelles de l'homme, et au refus de laisser le raisonnement abstrait guider l'organisation sociale et politique. Les trois autres principes dégagés par Quinton découlent de ce postulat initial. L'appel à la tradition est lié à la révérence conservatrice pour les institutions et les pratiques établies par l'usage, d'où une certaine hostilité envers les transformations précipitées et révolutionnaires. L'organicisme est le principe qui rend compte de la manière dont le conservatisme appréhende la société. Dans la pensée conservatrice, la société est comprise comme un organisme naturel et uni, composé " d'êtres sociaux liés les uns aux autres dans le cadre d'un héritage de traditions et d'institutions qui leur donnent à chacun leur nature sociale spécifique ". Quant au scepticisme politique, il s'agit de la croyance selon laquelle " la sagesse politique, ce type de savoir requis pour diriger les affaires humaines, ne se situe pas dans les spéculations théoriques de penseurs isolés, mais dans un processus historique d'accumulation de l'expérience sociale détenu par la communauté dans son ensemble ". 260 Dans cette perspective, le changement n'est pas exclu, mais il doit être le produit d'une évolution naturelle de la société, assimilée à un véritable organisme vivant.
Dans une large mesure, les notions employées par Quinton paraissent valides si on les rapporte au cas de la Primrose League. La notion d'imperfection intellectuelle renvoie à la volonté des membres de la League d'éduquer le peuple et de l'initier au civisme impérial. La notion d'organicisme rejoint celle d'union de l'ensemble des classes entre elles qu'entend incarner la Primrose League. Le scepticisme politique correspond à la timidité de la League en matière de réforme sociale et institutionnelle. Quant au traditionalisme, il englobe les fonctions de préservation que s'assigne la League, qu'il s'agisse de la défense de la religion, de celle de l'empire ou des institutions, toutes trois naturalisées par leur inscription dans l'évolution historique du pays. La révérence pour la tradition se constate aussi dans les titres dont se dote la League, et dans la perpétuation de l'idéal aristocratique qu'elle tente de véhiculer.
Au sein du conservatisme, l'idéologie de la League n'est donc pas atypique. Bien au contraire, lors de sa première période d'existence, on peut même arguer que la League a représenté le conservatisme le plus consensuel au sein du parti. En affirmant le caractère consensuel de l'idéologie de la League entre 1883 et 1903, il n'est pas question de prétendre qu'une seule et unique idéologie conservatrice s'est alors imposée. À aucun moment dans notre chronologie, on ne peut soutenir d'ailleurs que le débat idéologique au sein du parti se soit épuisé autour d'une forme ou d'une autre d'hégémonie idéologique. Ce serait ignorer la nature contestée de ce qui peut faire consensus au sein d'un parti quel qu'il soit à tout moment de son existence. L'identité idéologique d'un parti est surtout le fruit de débats et de controverses incessantes entre les individus et les groupes qui le composent. Même si l'image qui prévaut pour le parti conservateur est celui d'un parti plus discipliné et respectueux de sa hiérarchie que ses concurrents, il n'a jamais été exempt d'un certain esprit de faction, qui a opposé certains groupes entre eux .
En délimitant l'idéologie soutenue par la League, on reconnaît donc qu'il s'agit d'un certain consensus idéologique qui s'est imposé pendant vingt ans, et qui s'est lentement désagrégé ensuite. Mais on ne postule en aucun cas l'uniformité du parti, ni au cours de la première période, ni jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. C'est à ce titre qu'il est pertinent de s'intéresser au devenir de la League après cette première période d'hégémonie. La League, dont la culture politique s'est cristallisée autour d'une conception unioniste et victorienne du conservatisme, est en effet le site le plus approprié pour enregistrer l'évolution idéologique ultérieure du parti, et pour identifier ceux parmi le personnel politique et les membres du parti qui continuent de signaler leur attachement aux valeurs unionistes. On reviendra dans le deuxième chapitre sur les dissensions idéologiques qui divisent le parti par la suite. Mais avant cela, jusqu'au début du vingtième siècle, la Primrose League est en position dominante en tant qu'organisation. Elle véhicule les valeurs consensuelles au sein du parti, même si par la suite, la League va devoir son déclin à la désagrégation de l'unionisme salisburien au sein du parti.
Par rapport aux autres mouvements conservateurs, l'originalité de la Primrose League consiste à mettre en avant simultanément trois cris de ralliement conservateurs, la Couronne, la Religion et l'Empire, institutions toutes trois mises en péril d'après les instigateurs du mouvement. C'est le seul mouvement à l'époque qui inclut ces trois éléments au sein de ses principes. La League est alors l'officine conservatrice la plus conforme à la vision du conservatisme défendue par Salisbury, qui repose sur les mêmes notions. Ewen Green parle de la fin de l'ère victorienne comme la période du " quiétisme salisburien ", ce consensus unioniste ultérieurement contesté par la droite radicale avec Chamberlain. 261 Comment définir le quiétisme salisburien ? Il s'agit d'une forme de conservatisme traditionnelle, qui s'appuie sur les thématiques chères aux Tories, comme la défense du statu quo institutionnel, la préservation des prérogatives de l'Église anglicane, un réformisme très modéré en matière sociale, et une politique étrangère soucieuse des intérêts impériaux du pays.
La seule entorse pratiquée par la League à l'encontre de la forme de conservatisme qu'incarne Salisbury, High Churchman notoire, a trait aux questions religieuses. Dans ce domaine, la League se démarque de l'anglicanisme de son Grand Maître, et du chauvinisme protestant des sections conservatrices ou des loges orangistes du Lancashire.
Dans la première partie de son existence, la Primrose League affiche donc un programme conforme à l'unionisme défendu par lord Salisbury, et à la rhétorique conservatrice traditionnelle, si l'on excepte son insistance sur la défense de la religion, en général, et non des institutions anglicanes. Au niveau idéologique, il est difficile de soutenir que la Primrose League innove vraiment. Le mouvement reprend en effet à son compte des thèmes que les conservateurs se sont progressivement appropriés sous l'ère Disraeli, ou dont ils se sont emparés de longue date. En 1832, par exemple, c'est déjà au nom de l'ordre politique établi que les Tories s'opposent aux réformes électorales. Le programme de la League est inspiré de mots d'ordre traditionnels au sein du parti conservateur, et reflète donc en grande partie l'attitude officielle du parti conservateur sous Salisbury. La League est donc en adéquation avec la forme de conservatisme propre au parti à la fin du dix-neuvième siècle. Par la suite, on le verra, la League en tant qu'institution demeurera attachée à cette culture particulière issue des affrontements politiques victoriens, ce qui ne sera pas sans conséquence dans le développement ultérieur du mouvement.
En bonne place parmi les principes véhiculés par la League figure la défense de l'ordre constitutionnel du royaume. La monarchie, les Communes et les Lords, dans l'idéologie de la League, sont les trois facettes d'un équilibre politique longuement mûri, " un tout harmonieux ", que le réformisme et le républicanisme radical mettent en danger. 262
Dans la trilogie constitutionnelle que la League entend protéger, c'est la Couronne qui a la préséance. Avant l'apparition de la Primrose League, le loyalisme monarchique des Tories a déjà une longue histoire derrière lui, mais le loyalisme de la League va permettre aux conservateurs de remettre sur le devant de la scène leur attachement à la Couronne.
Le lien entre le conservatisme et la défense de la Couronne n'est pas en soi chose nouvelle. Par exemple, lors de la crise du début des années 1830, les conservateurs emploient l'argument des prérogatives royales pour s'opposer aux réformes voulues par les whigs. De même, dans les années 1830, lorsqu'un jeune aspirant député dénommé Benjamin Disraeli prend la plume pour expliquer son point de vue sur la situation politique de son temps et pour rendre compte à sa manière de l'histoire politique du pays depuis 1688, il se fait le chantre d'une monarchie bâillonnée par une oligarchie whig depuis la Glorieuse Révolution, et depuis 1815 par un parti conservateur qui a renié ses principes monarchistes et qui avec Peel et Huskisson s'est rallié à un utilitarisme de mauvais aloi. 263 Pour remédier à cette confiscation du pouvoir par ce que Disraeli considère comme les élites marchandes, cosmopolites et utilitaristes, il faut redonner aux éléments monarchiques et aristocratiques la place qui leur revient, ainsi qu'au peuple, dont l'influence auprès du monarque a été confisquée pendant un siècle et demi de régime whig. Quant au parti conservateur, il se doit d'après Disraeli de redevenir le parti national qu'il a cessé d'être à partir du moment où ses élites ont misé leur survie politique sur un alignement peu judicieux sur les positions libérales, comme en attestent les réformes commerciales de Huskisson dans les années 1820, et les sympathies de plus en plus marquées de Peel pour le libre-échangisme prêché par les industriels de Manchester. En un sens, la pensée politique, constitutionnelle et historique de Disraeli constitue alors une réponse traditionaliste aux menaces que le radicalisme, le benthamisme et le matérialisme font peser sur le pays. Les positions de Disraeli sur la question religieuse sont d'ailleurs cohérentes avec ces principes, puisque à ses yeux les conservateurs se doivent d'être les défenseurs de la cause protestante et de l'Église d'État, qui peuvent restaurer le caractère national et constituer des antidotes à la désintégration de la société que promettent économistes libéraux, chartistes et industriels. 264 Déjà dans les années 1830, une telle conception de l'histoire du pays est pour le moins atypique. 265 Mais Disraeli restera fidèle à ces principes, dont il réitérera l'importance à de nombreuses reprises par la suite. Ainsi, dans les années 1860, lorsque Disraeli définit en quoi le parti conservateur est le parti national par excellence, c'est en référence à la composante monarchique, religieuse et aristocratique de la Constitution qu'il formule son appel au conservatisme populaire :
Le parti tory n'est à sa vraie place que lorsqu'il représente les principes populaires. C'est alors qu'il est vraiment irrésistible. C'est alors qu'il peut faire respecter le trône et l'autel, la majesté de l'Empire, la liberté de la nation et les droits des masses. Il n'y a rien de méchant, de mesquin ni d'exclusif dans le véritable caractère du torysme, lequel repose nécessairement sur un soutien élargi et de nobles aspirations car il est national par essence. 266
Mais malgré le loyalisme constitutionnel des conservateurs, leur prétention à être les défenseurs de la Couronne ne revêt pas le caractère d'une évidence partagée par le monarque lui-même. En effet, des années 1840 aux années 1860, le loyalisme monarchique conservateur perd en crédibilité politique, puisque la reine, favorable au libre-échangisme de Peel dans les années 1840, a peu de sympathie pour un parti qui s'est rebellé contre son chef en 1846 à propos du maintien du protectionnisme. Graduellement, à partir du début des années 1860, à mesure que Disraeli se rapproche des cercles de la cour et se ménage la sympathie de la reine, hostile au radicalisme de Gladstone, les conservateurs vont regagner leur position privilégiée de défenseurs de la monarchie. Ils peuvent d'autant mieux s'adjuger ce rôle qu'au début des années 1870, les milieux radicaux, alliés de Gladstone, font preuve d'un républicanisme strident qui embarrasse Gladstone lui-même. 267 En effet, un député tel que sir Charles Dilke capte le mécontentement populaire occasionné par les absences répétées de la reine endeuillée depuis 1863 et mène campagne en faveur du principe républicain. 268 Gladstone, inquiet de la diffusion des idées anti-monarchistes, s'ingénie à réhabiliter la monarchie en convainquant la reine de plus souvent participer aux cérémonies protocolaires, et en organisant en 1872 une célébration d'action de grâces lors du rétablissement du prince consort, gravement atteint de fièvre typhoïde au cours de l'hiver.
En dépit de la volonté de Gladstone de restaurer le crédit de la monarchie contre les assauts de l'aile radicale de sa majorité, les conservateurs sont les principaux bénéficiaires de la réaction royaliste qui s'ensuit. C'est dans ce contexte qu'il faut placer l'initiative de Disraeli, le Royal Titles Act de 1876, qui confère à la reine le titre d'impératrice des Indes. Cette innovation protocolaire scelle le rapprochement entre la reine et les conservateurs, que la Primrose League s'emploie à conforter par la suite.
Dans les années 1880, l'effervescence républicaine du début des années 1870 est déjà un lointain souvenir, et la volonté affichée par la League de sauvegarder la monarchie apparaît à certains comme peu judicieuse. L'opinion conservatrice n'est en effet pas uniformément convaincue du bien-fondé d'associer clairement le parti à la défense de la Couronne. En effet, comme le note la Contemporary Review :
Il n'est nullement besoin de défendre la Couronne car elle n'est pas attaquée. On ne peut pas mieux desservir une institution qu'en avançant des prétentions infondées ou exagérées en son nom, et c'est précisément ce que le néo-conservatisme se propose de faire pour la Couronne. Il serait bon, lors des élections, de ne pas mentionner cette institution à la tribune. 269
En effet, si le républicanisme a connu son heure de gloire au début des années 1870, c'est à partir des années 1880 un courant de pensée très minoritaire, même auprès des parlementaires radicaux, comme le note aussi la Quarterly Review. 270 Pour autant, à la fin du siècle, la position de la monarchie est-elle indiscutée ? Le succès populaire des Jubilés de 1887 et de 1897 a conduit David Cannadine à postuler l'existence d'un consensus loyaliste, même dans les milieux populaires, qui auraient dès lors adopté la figure emblématique de la Couronne comme symbole patriotique. 271
Faut-il voir dans le loyalisme de la Primrose League un symptôme qui confirmerait la thèse de Cannadine, d'après qui la fin de l'ère victorienne correspondrait à une émergence sans précédent d'un rituel royal destiné à façonner une unité nationale centrée autour des notions de tradition, de hiérarchie et de déférence ? Rien n'est moins sûr. Tout d'abord, Cannadine a tendance à exagérer le contrôle social que peuvent manifester les rituels royaux. Depuis quelques années, les travaux de Cannadine ont fait l'objet d'une remise en cause de la part de quelques historiens britanniques. La principale critique adressée aux interprétations de Cannadine a consisté à critiquer le caractère consensuel des rituels monarchiques, et à en réaffirmer la nature contestée. 272
Or, si les idées républicaines ne rencontrent plus le même écho qu'au début des années 1870, et si les célébrations de 1887 et de 1897 administrent la preuve d'un authentique loyalisme populaire, la Couronne n'en continue pas moins de faire l'objet d'attaques de la part de journaux radicaux tels que Reynold's Weekly.
Jusqu'avant la Première Guerre mondiale, un discours antimonarchiste continue en effet à être largement véhiculé. Les travaux d'Antony Taylor en particulier restituent la vitalité du sentiment anti-monarchiste à la fin de l'ère victorienne. Associé à une dénonciation des privilèges, du principe héréditaire et de l'aristocratie, le courant de pensée anti-monarchiste a sa tribune dans la presse populaire. Ainsi, à l'occasion des deux Jubilés, Reynold's Newspaper, journal populaire à grand tirage, mène une campagne d'opposition aux festivités qui s'organisent partout dans le pays. 273 Reynold's n'est d'ailleurs pas un cas isolé, qui serait atypique dans la presse d'alors. D'autres organes adoptent la même conduite de dénonciation de la monarchie, parmi lesquels on peut citer le journal dirigé par le député radical Henry Labouchere, Truth, où l'on peut lire une satire régulière des circulaires de la Cour, ou bien l'organe de la Social Democratic Federation, Justice, ainsi que le National Reformer. 274
La perspective adoptée dans les colonnes de Reynold's est dans la tradition du populisme radical et patriotique, issu des conflits politiques de la fin du dix-huitième siècle, et cette lignée politique est alors loin de disparaître. 275 Le ressort rhétorique sur lequel s'appuie cette critique de l'institution monarchique est issu des dénonciations radicales contre l'Ancienne Corruption du début du siècle, lorsque la distribution de prébendes et de sinécures perpétuait la puissance royale par la gabegie et le favoritisme. Malgré les examens que les grands commis de l'État sont contraints de passer à partir des années 1870, l'argument de l'Ancienne Corruption peut encore fonctionner, par exemple au sujet de la liste civile que le Parlement octroie au souverain, et qui est perçue comme une survivance des pratiques discutables adoptées en leur temps par les premiers membres de la dynastie hanovrienne. Reynold's cible ainsi ses critiques à l'encontre de la monarchie en vertu de critères moraux, économiques et patriotiques. La cour, et avec elle l'ensemble de l'aristocratie, sont autant d'improductifs qui spolient la richesse du pays, tandis que, facteur aggravant, la famille royale est d'origine étrangère. 276
Mais au-delà de cette persistance dans les milieux radicaux du sentiment antimonarchique, auquel le loyalisme de la Primrose League constitue une réponse conservatrice, le contexte immédiat des années 1880 joue en faveur de l'instrumentalisation de la Couronne par la Primrose League. Au début des années 1880, la situation est en effet telle que les conservateurs parviennent à tirer les dividendes politiques de leur attachement à la monarchie. Le parti libéral possède en ses chefs de file radicaux, Dilke et Chamberlain, des opposants déclarés au système monarchique. Il est de plus de notoriété publique que Gladstone lui-même, pourtant très respectueux de l'institution monarchique, a des rapports tendus avec la souveraine. Quant aux dirigeants conservateurs, ils peuvent s'appuyer sur la relation privilégiée que leur ancien chef Disraeli a liée avec Victoria. Dans ce contexte, le loyalisme des conservateurs leur permet de se distinguer de leurs adversaires, en particulier du républicanisme de certains éléments de la mouvance radicale.
De plus, la controverse parlementaire que les membres du quatrième parti provoquent au sujet de Charles Bradlaugh, ce député radical athée et antimonarchiste, permet aux instigateurs du mouvement de légitimer l'inscription du loyalisme monarchique en bonne place parmi les principes de la League. Mais quelle forme prend exactement le loyalisme de la League ?
Pour la League, la Couronne fonctionne tout d'abord comme une métaphore de la solidité des institutions du pays. Les motifs partisans qui justifient la vénération conservatrice pour la reine sont occultés, car nulle mention n'est faite aux préférences politiques de la souveraine, ni à ses sympathies avérées pour les conservateurs, ni à son aversion pour la personne de Gladstone. Le loyalisme de la League consiste plutôt à faire de la reine Victoria un symbole d'unité nationale et de patriotisme, et une figure dégagée des identifications partisanes. À la mort de Victoria, la League célèbre d'ailleurs le respect de la reine pour la constitution, car elle en a incarné la robustesse et ne s'est jamais départie de sa neutralité. 277 La longévité même du règne de Victoria permet de s'enorgueillir des progrès accomplis depuis son accession sur le trône en 1837, comme l'illustre ce panégyrique de la reine et du pays publié à l'occasion du jubilé de 1897 :
C'est un jour de liesse nationale que même le plus jeune des enfants présents ne revivra sans doute jamais. C'est la célébration d'un règne, le plus long de l'histoire d'Angleterre, règne tel qu'on n'en connut jamais eu égard à la prospérité et au bonheur qu'il a apportés aux sujets de sa Majesté. Ce n'est pas avant que l'histoire entière de la période victorienne sera rédigée que l'on saura vraiment combien l'extraordinaire avancement des libertés, du pouvoir et des richesses de ce magnifique empire est redevable à l'influence personnelle de la souveraine la plus respectueuse de la Constitution qui ait jamais occupé le trône d'Angleterre. 278
Figure maternelle et tutélaire, la reine incarne, qui plus est, une autorité bienveillante et charitable, comme en témoignent les multiples actions philanthropiques à mettre au crédit de la Couronne, ce qui, on le verra lorsqu'on décrira la position de la League au sujet des questions sociales et économiques, est en parfaite harmonie avec le paternalisme philanthropique propre à la League. 279 La souveraine, présentée comme charitable et industrieuse, constitue une réponse aux attaques des radicaux, plus enclins à dépeindre la souveraine et sa famille comme des parasites improductifs. 280 La Primrose League Gazette publie régulièrement les chiffres relatifs à la liste civile, en déduit les sommes versées au Chancelier de l'Échiquier au titre des revenus dégagés par les propriétés royales et compare ces sommes au coût des institutions républicaines en France et aux États-Unis. 281
Le loyalisme de la League se manifeste aussi dans la dévotion sentimentale dont la reine fait l'objet. 282 Le Primrose Record puis la Primrose League Gazette, les organes officiels du mouvement, accordent une large place aux circulaires émanant de la Cour, qui permettent aux membres de la League de suivre les faits et gestes de la famille royale, et de manifester leur révérence lors des moments marquants, mariages, anniversaires ou deuils, qui scandent la vie de la famille royale. 283 Quant au Grand Conseil et au Grand Conseil des Dames, ils ne manquent pas d'adresser à la famille royale messages de sympathie ou de félicitations suivant les événements qui ponctuent la vie à Windsor et Balmoral. 284 La Primrose League s'associe bien sûr aux cérémonies de 1887 et de 1897, et au niveau local les habitations sont mises à contribution pour garantir l'éclat de ces festivités.
La League présente donc la reine comme un symbole d'unité nationale, de responsabilité sociale des nantis à l'égard des plus défavorisés et d'autorité politique située au-dessus de la mêlée partisane, ce qui constitue une représentation de la royauté particulièrement apte à être véhiculée par un mouvement qui, se voulant lui aussi situé en-dehors du champ partisan, exalte la hiérarchie, la tradition, la solidité de la constitution et une conception paternaliste des responsabilités sociales des élites.
Mais le constitutionnalisme de la League ne se résume pas au loyalisme que professe le mouvement. En effet, au-delà de l'institution monarchique, c'est aussi la nature aristocratique de la constitution que la League s'emploie à promouvoir.
Après les secousses politiques occasionnées par les grandes réformes de 1867 et de 1884, la League va s'employer à faire le panégyrique d'un système politique achevé et équilibré. Les publications de la League sur la question constitutionnelle sont d'ailleurs fortement mâtinées d'une satisfaction toute whig sur la solidité des institutions du pays, et sur le lent processus de maturation qui a garanti au peuple sa liberté. En raison même de cette idylle constitutionnelle, " qui a mené l'Angleterre à travers maintes difficultés et maints dangers, et fait d'elle ce qu'elle est maintenant, la première parmi les nations, PUISSANTE, INDÉPENDANTE et LIBRE ", il paraît infondé de procéder à de nouvelles réformes. 285 Pour la League, il s'agit de contrecarrer les appels à la réforme de la Chambre des lords ou des Communes, que continue de formuler le radicalisme populaire même après les réformes de 1883-1884. 286 La League ne déploie pas pour autant un discours antidémocratique, elle considère essentiellement que les institutions fonctionnent telles qu'elles existent, et qu'il est inutile de se livrer à de périlleux exercices de réforme qui risqueraient de nuire à un équilibre constitutionnel que des réformes progressives ont consolidé.
Mais c'est en tout cas la Chambre des lords qui est l'institution politique qu'affectionne le plus la League. Dans la perspective constitutionnelle de la League, et d'après les conservateurs dans leur ensemble, la Chambre des lords doit résister aux attaques dont elle pourrait faire l'objet de la part des libéraux car elle représente une autorité morale. Dégagés des contraintes électorales de par l'accession héréditaire à la Pairie, les Lords représentent, d'après la League, un pouvoir neutre et bienveillant chargé de veiller aux débordements réformateurs d'un gouvernement susceptible d'imposer la loi du nombre sans tenir compte de l'intérêt général. Lord Salisbury, patron de la League à l'époque et chef des pairs conservateurs, fait partie de ceux qui défendent la deuxième chambre au nom d'une théorie référendaire. D'après Salisbury, les lords doivent pouvoir interférer avec les décisions de la majorité parlementaire si cette dernière impose des mesures qui outrepasseraient le mandat électoral reçu lors des élections. Les lords doivent donc conserver un rôle d'arbitre non pas au nom de la constitution aristocratique du pays, mais au nom de valeurs authentiquement démocratiques. En quelque sorte, il s'agit pour la League et pour les conservateurs victoriens d'attribuer aux lords la même position de neutralité que celle assignée à la reine. Distincts des politiciens professionnels, les lords, dans la perspective constitutionnelle véhiculée par la League, font figure de garants de la stabilité du jeu démocratique en vertu de leur indépendance vis-à-vis de toute attache partisane et de leur modération. 287
C'est en tout cas au nom de ces principes que Salisbury s'oppose aux réformes électorales de 1884, et qu'il obtient un redécoupage électoral comme condition préalable à l'élargissement du corps électoral. Dans les milieux radicaux, la Chambre des lords est alors vilipendée comme l'obstacle majeur aux réformes. En 1884, lorsque les lords, dirigés par Salisbury, menacent de faire avorter la réforme électorale proposée par Gladstone, l'indignation populaire contre cette assemblée est à son comble. Sous le gouvernement Rosebery, les lords rejetèrent le Home Rule Bill, arguant du fait que les élections de 1892 n'avaient pas donné mandat aux libéraux de poursuivre leur politique d'autonomie pour l'Irlande. Au cours de ces deux crises, qui voient les pairs conservateurs tenir tête à la majorité libérale aux communes, la League prend fait et cause pour l'aristocratie conservatrice. En raison des crises que provoque le recours des Lords à leur droit de veto, l'argument de la neutralité aristocratique va s'avérer autrement plus difficile à utiliser lors du conflit qui oppose le gouvernement libéral aux lords en 1910 et 1911. Les réformes fiscales alors proposées par Lloyd George, en ce qu'elles constituent une attaque contre les privilèges matériels des élites aristocratiques conservatrices, rendent la tâche difficile pour une noblesse tory que les radicaux peuvent dépeindre comme soucieuse de défendre ses propres intérêts. À la différence du Home Rule ou du Reform Bill, à partir de 1909, ce ne sont plus les principes unionistes des lords sur l'Irlande, la démocratie ou la propriété, qui sont engagés, mais le type de fiscalité dont doivent être redevables les propriétaires fonciers. Cette dernière rébellion de la pairie se solde d'abord par un échec, car les réformes de 1911 amputent le pouvoir des lords de rejeter les législations proposées par les communes, puis par les désaveux électoraux que subissent à nouveau les conservateurs en 1910.
La fidélité de la League aux lords a deux effets. Elle concourt à dissuader les milieux radicaux, plébéiens et anti-monarchiques, de se joindre au mouvement. La League est ainsi identifiée à un pouvoir politique qui s'avère être l'une des bêtes noires des milieux réformistes, à une institution qui en 1910 inspire la même hostilité aux libéraux, aux radicaux et aux travaillistes, contribuant ainsi au rapprochement des différentes sections de la mouvance libérale. 288 Mais en même temps, la posture de principe que la League adopte sur la question lui vaut le soutien des conservateurs constitutionnalistes, comme se décrivent alors de nombreux clubs provinciaux. Mais tout en prenant fait et cause pour l'ordre aristocratique que sous-tend une défense des lords, la League fonde son attachement aux Lords en vertu de valeurs civiques telles que la nécessaire résistance du citoyen vis-à-vis de la puissance publique. À ceux, chez les radicaux, qui condamnent le pouvoir de nuisance constitutionnel des lords, et le dédain de ces derniers pour des décisions prises par les membres légitimement élus des communes, la League répond que l'utilité des lords réside dans leur indépendance partisane, l'esprit désintéressé des législateurs amateurs et leur rôle de rempart contre les empiètements d'un exécutif dictatorial et démagogique.
Mais la défense de la constitution ne s'opère pas uniquement par rapport aux instances parlementaires nationales, puisque la League sert aussi de cadre à la promotion du système de gouvernement local qui seul peut tenir la dragée haute à un exécutif enclin à s'arroger toujours plus de pouvoir. On retrouve là toute la rhétorique des libertés locales, que les conservateurs ont à coeur d'exalter, car elles correspondent en pratique à la souveraineté locale des vestry councils, et de la magistrature, qui détiennent alors le pouvoir sur la vie politique locale. Lorsque les conservateurs créèrent les County Councils en 1889, la décision fut prise, certes, en raison des revendications insistantes de leurs alliés libéraux unionistes, mais aussi afin de créer des pouvoirs locaux élus à même de contrebalancer la puissance de l'exécutif au niveau national, et donc aptes à perpétuer ces mêmes libertés locales. 289 De plus, cette mesure assurait aux Justices of the Peace qui avaient jusqu'alors dominé la scène politique rurale la possibilité d'être cooptés, ce qui eut pour effet de laisser à la squirearchy des campagnes une certaine influence sur les affaires des comtés. Pour le cas de Londres, c'est en vertu de la même méfiance vis-à-vis d'un pouvoir central fort que les conservateurs créent en 1899 les Metropolitan Borough Councils pour contrebalancer l'influence du London County Council. 290
Au sein de la Primrose League, la défense des institutions locales prend par exemple la forme d'attaques contre la volonté du gouvernement libéral d'instaurer des parish councils. Sur cette question, Michael Hicks-Beach, Ruling Councillor des environs de Bristol, prend la parole devant les membres de la League pour faire valoir qu'il n'y a nul besoin de créer de tels conseils électifs de paroisse, puisque les localités du pays disposent déjà de longue date de vestry councils, où chacun est autorisé à siéger. Si un responsable de la League prend position au sein du débat sur les pouvoirs locaux, c'est qu'il s'agit là d'une question hautement politique. En effet, si les libéraux entendent créer des autorités électives jusque dans les moindres communes, la raison en est qu'ils espèrent ainsi porter atteinte à l'emprise du seigneur et du pasteur sur les villages. En effet, la Primrose League bénéficie souvent dans les communautés rurales de l'appui du pasteur, qui a le pouvoir d'autoriser l'accès des salles d'écoles ou de paroisse aux organisations qui le désirent. Or, cette situation tourne à l'avantage de la League, et au détriment des organisations radicales ainsi privées de lieux de rassemblement. C'est d'ailleurs cet aspect de la réforme des autorités municipales rurales qui séduit le plus les militants libéraux, et la réforme introduite en 1893, qui crée des conseils de paroisse et de district en dessous du niveau des County Councils, remédie à cette situation en donnant aux nouveaux conseils le pouvoir de mettre les salles de réunion à la disposition de tous. 291
Si jusqu'en 1893 la League reçoit ainsi l'appui des pasteurs, c'est aussi en raison des principes religieux du mouvement. Mais sur la question religieuse, l'unionisme de la League présente une originalité majeure par rapport à l'attitude traditionnelle du parti vis-à-vis des questions confessionnelles. En effet, dans la défense de la religion qu'elle compte favoriser, la Primrose League se dégage de l'association habituelle entre conservatisme et anglicanisme, et tente d'embrasser une attitude dépourvue de sectarisme dont la finalité est d'encourager l'union des sensibilités religieuses entre elles contre ce qui est présenté comme l'avènement de l'athéisme. C'est donc à ce titre que l'on peut parler pour le cas de la League d'un unionisme religieux, qui se veut le rassemblement des diverses confessions du royaume contre la montée en puissance du sécularisme scolaire et du matérialisme syndical.
Là où la League diffère du conservatisme traditionnel et anglican, c'est sur la question religieuse. Contrairement à son premier Grand Maître lord Salisbury, qui incarne tout au long de sa carrière la High Church, la Primrose League ne s'aligne pas sur le protestantisme anglican habituel dans les milieux conservateurs. Dès son origine, les élites du mouvement mettent l'accent sur la défense de la religion dans son ensemble. Mais cette entorse aux affinités entre conservatisme et anglicanisme ne doit pas masquer le fait qu'au-delà de cette rhétorique oecuménique, la Primrose League regroupe essentiellement un public acquis à la cause anglicane. 292
Dès ses origines, la Primrose League entend défendre la cause de la religion, fragilisée d'après les fondateurs du mouvement par un athéisme croissant. L'athéisme n'est pourtant pas une position répandue en Grande-Bretagne. La personnalité la plus en vue qui revendique alors son statut d'athée est Charles Bradlaugh, un député libéral contre qui lord Churchill et ses alliés du " quatrième parti " ont mené à partir de 1880 une longue guérilla parlementaire afin de contester son droit à siéger. Les positions de Bradlaugh, qui est l'une des célébrités politiques du moment, permettent aux membres de la League de dépeindre leurs adversaires politiques comme une alliance d'athées, d'infidèles et de libre-penseurs. 293 Il y a là bien sûr une exagération toute partisane à décrire ainsi la mouvance radicale, et les membres de la League ignorent la dimension religieuse qui définit alors à la fois les milieux radicaux et les mouvements ouvriers qui commencent alors à apparaître, et l'athéisme est en fait un phénomène marginal. 294 Toutefois, le recensement religieux de 1851 a alerté les victoriens sur le processus de sécularisation qui s'empare des villes, où l'influence de l'Église anglicane décroît au profit des sectes non-conformistes ou de l'apathie religieuse des populations ouvrières. La réaction de l'Église anglicane est de resserrer ses liens avec les populations en organisant des écoles du dimanche où les enfants reçoivent une instruction religieuse.
Á partir des années 1870, la question religieuse se trouve de plus liée à la question scolaire. Les réformes du libéral Foster, qui instituent des écoles gérées par les autorités municipales et financées sur les impôts locaux (rates), mécontente à la fois les non-conformistes, favorables à une extension de l'école publique, et la hiérarchie anglicane et catholique, qui voient dans l'instauration de ces nouvelles écoles une menace contre leurs propres institutions scolaires. Dès lors, les élections qui désignent les responsables des autorités scolaires vont constituer un terrain d'affrontement entre d'un côté les libéraux sécularistes, souvent d'obédience non-conformiste, et de l'autre les partisans de l'éducation religieuse, anglicans et catholiques, issus des milieux conservateurs. La Primrose League va prendre une part très active dans ces élections, comme en atteste une circulaire du Grand Conseil des Dames, qui appelle les membres de la League à se mobiliser pour les élections scolaires de 1894. Dans cette missive, les dames du Grand Conseil des Dames, par la voix de lady Salisbury, prennent position en faveur du droit de tout parent de voir les enfants éduqués dans leur propre foi, et refusent que soient ignorées dans les écoles municipales les doctrines fondamentales de la chrétienté. 295
L'importance de la religion dans la rhétorique conservatrice étant liée à la défense des institutions politiques établies, on comprend que dans les rangs conservateurs l'accent ait été mis sur l'Église anglicane, d'autant que le programme radical comprend des mesures destinées à abolir l'Église établie, en particulier au Pays de Galles. Les visées radicales en matière d'Église établie constituent d'ailleurs un motif d'adhésion à la League fréquemment invoqué par ses partisans. 296
Les principes de la League sont conçus de telle sorte que toutes les confessions du royaume puissent se joindre au mouvement, ce qui contribue à renforcer les prétentions de la League à se situer en dehors des enjeux partisans. En ce sens, la League perpétue la position oecuménique que les membres du quatrième parti avaient adoptée pour dénier à Bradlaugh le droit de siéger au Parlement, puisque Churchill et ses amis font alors appel à la solidarité confessionnelle contre leur tête de Turc.
L'oecuménisme de la League est aussi fonction du contexte politique immédiat. De son séjour en Irlande, Churchill est reparti avec la conviction qu'il est nécessaire pour les milieux conservateurs de coopérer avec les nationalistes irlandais. 297 Lors des élections de 1885, Churchill, suite à un accord avec Parnell, obtient d'ailleurs la neutralité de l'électorat irlandais en Angleterre, ce qui empêche les libéraux d'obtenir une majorité. Churchill ambitionne aussi de rallier à l'unionisme les milieux anglo-catholiques, d'où la nécessité de se concilier cet électorat en évitant de positionner la League sur le terrain sectaire. Qui plus est, pour un mouvement censé honorer la mémoire de Disraeli, volontiers considéré comme israélite en dépit de son appartenance à l'Église anglicane, il paraît naturel de s'affranchir d'une identité protestante ou anglicane affirmée.
La League va indéniablement tirer profit de ce positionnement original. Au sein de sa hiérarchie, on note la présence de nombreux catholiques, par exemple le plus éminent des anglo-catholiques, le duc de Norfolk, de quelques juifs comme les députés Harry Samuel ou le baron de Worms, mais aussi de non-conformistes. 298
Le Grand Conseil est d'ailleurs très vigilant sur la question de la neutralité religieuse du mouvement. Certaines résolutions à caractère protestant et sectaire sont désavouées par les instances centrales du mouvement, qui sanctionnent les responsables des habitations qui ont pu tenir des propos anti-catholiques déplacés. 299 Des dérapages sectaires ont certes lieu à l'occasion, comme lors de la crise du Home Rule, quand la League est contrainte de retirer de son catalogue de pamphlets un document jugé offensant par ses partisans catholiques. 300 Un autre épisode permet de mesurer la prudence avec laquelle les milieux conservateurs, et la League en particulier, appréhendent le protestantisme militant que défend une partie de leur base. Entre 1898 et 1906, la section évangélique de l'Église anglicane s'allie avec des membres du parti pour revendiquer une attitude plus stricte à l'encontre des pasteurs anglicans coupables de tendance ritualiste. 301 Le ritualisme est alors un courant de pensée au sein de l'Église anglicane favorable à une réforme des offices religieux qui les rendraient plus proches des pratiques catholiques et romaines. Pour certains protestants, dont l'anti-papisme est souvent virulent, c'est une provocation qu'il convient de réprimer. Or, lorsqu'ils sont confrontés à cette campagne d'agitation, les gouvernements Salisbury et Balfour font la sourde oreille. En tant qu'institution soucieuse de dépasser les clivages sectaires et loyale vis-à-vis de la hiérarchie du parti, la League se range à l'attitude des dirigeants conservateurs. En conséquence, les habitations de la League ne votent aucune résolution anti-ritualiste, et le Grand Conseil ne prend aucune position officielle sur la question. Certaines grandes figures de la League, comme lady Wimborne, soeur de Randolph Churchill, s'associe à titre personnel à la campagne anti-ritualiste, mais elle reste le fait de démarches isolées, et ne reçoit pas les encouragements de la League, ni de la hiérarchie du parti. 302
Toutefois, malgré la volonté de la Primrose League d'intégrer à l'unionisme les différentes confessions du royaume, les rapports entre la Primrose League et l'épiscopat catholique ne sont pas toujours cordiaux. Un incident illustre les difficultés qui existent entre les catholiques britanniques et la Primrose League. En 1886, un lecteur du Times adresse une lettre à l'éditeur du journal pour lui faire part de son désarroi. Les interrogations du lecteur du Times portent sur les attitudes contradictoires qu'adopte l'épiscopat catholique vis-à-vis de la League. En effet, en 1886, l'évêque Bagshawe de Nottingham refuse d'accorder l'absolution à ceux de ses fidèles qui seraient membres du mouvement, tandis que dans le diocèse voisin, le clergé catholique encourage ses ouailles à y adhérer. 303 Quelques jours plus tard, le Times publie une lettre du cardinal Manning reçue par un laïc de l'archevêché de Westminster. Manning y déclare que les fidèles ont toute latitude d'adhérer à la League dans son diocèse. Les explications de Manning montrent aussi comment le discours officiel de la League sur la religion a fait l'objet de correctifs :
Dans la rédaction initiale des règles, les membres s'engageaient à soutenir la religion établie conformément à la loi. Ce qu'aucun catholique ne pouvait accepter. La rédaction fut revue et il n'est rien à présent à quoi un catholique ne puisse s'engager. Il s'agit désormais de soutenir la religion ou le christianisme et la liberté de conscience contre l'athéisme ou les principes de conduite anti-chrétiens. 304
Une fois les malentendus initiaux dissipés entre la League et la hiérarchie catholique, de brefs épisodes de tension continuent de se faire jour à l'occasion. En 1895, suite à certaines allégations publiées dans la presse, le duc de Norfolk, catholique et Grand Chancelier de la League, doit s'assurer auprès du Saint Siège que les autorités papales ne sont pas sur le point de produire une encyclique condamnant la League. Le cardinal Vaughan, représentant des anglo-catholiques à Rome, dément auprès du duc de Norfolk les rumeurs d'excommunication des membres de la League. Mais le cardinal Vaughan reconnaît les inquiétudes que lui inspirent les propos anti-catholiques tenus ici ou là par certains représentants de la League, qui la présentent comme un instrument de défense de l'Église anglicane et de destruction de l'influence de l'Église de Rome. 305
Le discours religieux de la League est donc source de conflits et de tensions, et aliène au mouvement le soutien d'organisations, telles que les loges orangistes, définies par un sectarisme protestant sans équivoque. Mais dans l'ensemble, comme le Grand Conseil fait preuve de la plus grande prudence en matière sectaire, le mouvement parvient à s'attirer les sympathies de milieux que l'anglicanisme du parti avait jusque là rebutés. L'unionisme religieux de la League constitue donc en fin de compte une source de force pour le mouvement, qui peut ainsi faire bénéficier le parti d'appuis au sein de groupes confessionnels jusque là cantonnés à la marge de la mouvance conservatrice. Mais si la League séduit même chez les non-conformistes, c'est aussi en raison de l'impérialisme que professe le mouvement, car jusque chez les quakers, la mystique impériale fait des émules. 306 La dimension religieuse de l'impérialisme, manifeste dans le travail missionnaire, permet aussi à la League de produire un discours impérial qui reflète l'adhésion croissante des milieux ecclésiastiques à l'idée impériale. C'est pourquoi il faut à présent décrire l'impérialisme de la League, qui est une autre forme d'unionisme, puisqu'il consiste à exalter l'indéfectible union qui doit rassembler les différentes parties de l'Empire entre elles. Mais c'est dans le cas de l'Irlande que le terme d'unionisme est particulièrement adapté, puisque la Primrose League doit en large partie sa popularité initiale à la défense de l'Acte d'Union de 1801.
La Primrose League a été l'une des principales bénéficiaires de la crise du Home Rule initiée par la conversion de Gladstone à la nécessité de redéfinir l'union entre l'Irlande et l'Angleterre. 307 Le problème irlandais est en effet crucial dans le développement de la Primrose League. C'est à l'émergence de cette question au centre des préoccupations politiques victoriennes que la Primrose League doit initialement de trouver un tel écho auprès de larges sections des populations britanniques. Dans une large mesure, la popularité de la League, qui prêche une opposition résolue aux projets autonomistes du gouvernement Gladstone, peut être attribuée à l'intensité avec laquelle la question est débattue au cours des vingt premières années du mouvement. Comme le suggère le tableau sur l'évolution du nombre de membres et d'habitations présenté en Annexe 10.1, lors des deux premières années du mouvement, on observe certes que la League jouit d'une popularité croissante, mais c'est surtout à partir du moment où Gladstone se prononce clairement en faveur d'une réforme des liens unissant l'Angleterre et l'Irlande que la League prend pleinement son essor. D'ailleurs, les données fournies par l'histogramme détaillant les articles consacrés par le Times à la League confirment le même lien entre la prégnance de la question irlandaise dans l'opinion britannique et le degré d'exposition médiatique que le Times consacre à la Primrose League et à ses activités.
Tableau 4. Occurrence d'articles consacrés à la Primrose League dans le Times, 1884-1905

On le voit, les pics en nombre d'articles apparaissent en 1886, 1889 et 1892, années au cours desquelles la question du Home Rule prend la préséance au cours des débats parlementaires. Même s'il est impossible de reconstruire a posteriori les mobiles qui expliquent les adhésions massives dont la League bénéficie en 1886, puis entre 1892 et 1895, lorsque la controverse sur l'Irlande atteint sa plus forte intensité, il apparaît toutefois que l'hostilité de la Primrose League au Home Rule lui ait valu ces renforts réguliers de la part des membres du public britannique partageant les mêmes préventions.
Mais de quelle manière, et en vertu de quel type d'arguments, la Primrose League justifiait-elle son opposition au Home Rule ? Pour rendre compte de cet aspect de l'unionisme impérial de la League, il est inutile ici de revenir sur les détails de la question irlandaise, mais on peut en revanche présenter les raisons invoquées par Gladstone pour justifier sa volonté de négocier avec les députés nationalistes irlandais. 308 D'après Gladstone, le blocage des institutions parlementaires provoqué par l'obstructionnisme des Home Rulers irlandais nécessite une révision des rapports entre les deux îles. Entre 1880 et 1885, le gouvernement dirigé par Gladstone est obligé d'avoir recours à une transformation des règles du jeu parlementaire afin de garantir la possibilité pour le Parlement d'exercer ses pouvoirs. En négociant avec Parnell et ses amis, Gladstone compte donc restaurer l'autorité du Parlement, et permettre aux Communes de procéder aux réformes laissées en souffrance en raison du ralentissement des activités législatives provoquées par l'obstruction des représentants irlandais. De plus, selon Gladstone, l'écrasante majorité dont disposent les autonomistes dirigés par Parnell légitime une prise en compte de leurs revendications par les institutions parlementaires britanniques. Dans l'optique de Gladstone, il est possible d'envisager des modalités concrètes de résolution du problème irlandais qui préservent l'autorité du Parlement impérial, dont il ne prétend nullement mutiler les prérogatives en créant des autorités locales en Irlande chargée de l'administration du pays. 309
Mais dans le camp unioniste, on conçoit tout autrement les diverses propositions qui émergent en 1885 et en 1886. Même si au sein du Parti conservateur quelques voix, minoritaires, se font entendre pour soutenir les projets de Gladstone, force est de constater que la question suscite une réprobation unanime. Par la voix de lord Randolph Churchill, la Primrose League prend fait et cause pour une préservation des liens avec l'Irlande. Lord Randolph Churchill trouva là un sujet propre à attaquer avec virulence Gladstone, dont il brocarde les projets inopportuns et hâtifs en les mettant sur le compte du grand âge du leader libéral, surnommé " un vieillard pressé ". 310
Au sein du parti, plusieurs types d'approche se dégagent en réaction au Home Rule. 311 D'un côté, Randolph Churchill, lord Carnarvon et Michael Hicks-Beach, ancien ministre des Finances de Disraeli, associent leur opposition au Home Rule à la poursuite d'une politique conciliatrice et progressiste, où les rapports entre les deux entités de l'Union sont présentés comme mutuellement avantageux, et relevant d'un partenariat que doivent promouvoir des réformes dans le domaine agraire et éducatif. Ces modérés comptent en fait saper l'intérêt des populations irlandaises pour une autonomie accrue en leur faisant miroiter une politique volontariste de modernisation des structures économiques de l'Irlande.
De l'autre côté, on trouve une vision plus rigide de l'Union, qui met l'accent sur les questions de prestige et de stratégie internationales. Parmi les éléments conservateurs les moins conciliants à l'égard de l'Irlande, on note la présence de Salisbury, qui en tant que diplomate est soucieux de ne pas entamer le crédit de l'Angleterre à l'étranger, et d'éviter l'émergence d'une nouvelle nation, voisine de l'Angleterre et potentiellement hostile en cas de conflit. Dans cette perspective, toute remise en question du statut de l'Irlande peut être dépeinte comme une attaque contre la sécurité et la prospérité du pays, et comme l'affirmation, potentiellement délétère, d'une puissance catholique. Pour imposer ses vues, Salisbury peut s'appuyer sur l'approche traditionnelle du parti concernant l'Irlande, et invoquer le précédent de certains de ses plus prestigieux prédécesseurs à la tête du parti :
Y avait-il quelque incertitude au sujet de la politique de Mr Pitt et de lord Castlereagh, de Mr Canning et de sir Robert Peel et de lord Beaconsfield ? Le soutien à l'Acte d'Union a toujours constitué une tradition ininterrompue au sein du parti tory. 312
Dans une large mesure, ce deuxième type de représentation de l'Union avec l'Irlande permet d'exploiter le sentiment anti-irlandais et anti-catholique, si prévalent dans certains milieux conservateurs.
Qu'en est-il de l'attitude adoptée par la Primrose League ? Sur l'Irlande, les positions de la League sont définies par une opposition résolue aux projets de Gladstone. Mais à travers les arguments déployés dans les pamphlets distribués par le mouvement, on remarque que la League répercute plus volontiers l'approche salisburienne. Il n'y a rien d'étonnant à cela, puisqu'après que Churchill démissionne du gouvernement Salisbury en 1885, il cesse d'exercer une influence prépondérante sur le mouvement qu'il avait pourtant créé deux ans auparavant. Pour autant, dans son opposition au Home Rule, la Primrose League prend soin d'éviter de se situer sur le champ sectaire, afin de ne pas s'aliéner par un appel au protestantisme les soutiens dont elle compte bénéficier parmi les autres groupes confessionnels du pays.
En effet, en raison des partis pris sectaires du mouvement évoqués auparavant, la Primrose League déploie une rhétorique unioniste qui revêt certes un caractère anti-irlandais, mais qui lui évite aussi de recourir aux sentiments anti-catholiques. De ce fait, la Primrose League contribue à diffuser une forme sui generis d'opposition au Home Rule, qui se différencie de la rhétorique ouvertement anti-catholique qu'on observe par exemple dans la propagande publiée sur la question par la National Union, ou dans le sectarisme protestant véhiculé par certaines des instances locales du parti, en particulier dans le Lancashire. 313
Lorsque la propagande de la League décrit la situation irlandaise, les deux factions qui s'opposent en Erin sont décrites comme " la race saxonne et la race celtique ". 314 La League conteste aux Celtes le droit d'imposer leurs vues sur la minorité saxonne, qui représente " la richesse, l'intelligence et l'industrie de la population ". En effet, d'après le Canvassers' Catechism édité par la League, les Celtes, " illettrés, pleins de préjugés et tombant facilement sous l'emprise des agitateurs ", sont manipulés par les Irlando-Américains, " qui ont comploté et qui continuent de comploter en vue de démembrer l'Empire britannique ". De plus, d'après cette publication de la League, l'abrogation de l'Acte d'Union aurait fatalement pour conséquence de désunir les communautés irlandaises, de provoquer une guerre civile, et la ruine de l'économie irlandaise, en provoquant une fuite des capitaux hors de l'Irlande. Une telle faillite de l'économie irlandaise entraînerait, qui plus est, un exode massif des populations irlandaises vers l'Angleterre et l'Écosse, et cet afflux de réfugiés irlandais risquerait alors de provoquer une baisse du salaire pour le travailleur britannique. Appelant à la restauration de l'état de droit en Irlande, le pamphlet en question esquisse aussi, mais en termes vagues, les axes de la politique unioniste en Irlande, qui doit être définie par des remèdes apportés à la pauvreté du pays.
En quelque sorte, l'attitude de la League vis-à-vis de l'Irlande est semblable aux positions du mouvement sur les questions de politique intérieure en Angleterre. Si la question irlandaise cristallise autant l'opinion conservatrice, c'est aussi parce qu'elle peut être interprétée comme une transposition des polarisations politiques anglaises. L'unionisme de la League à propos de l'Irlande consiste en effet à défendre les intérêts d'une minorité saxonne, nantie et éclairée, contre la volonté d'une majorité celtique, démunie, ignorante et assujettie aux démagogues étrangers, tout comme en Angleterre, la League entend faire prévaloir les droits à la propriété des classes supérieures, dont la prospérité conditionne la santé économique du pays, contre les visées confiscatoires d'un radicalisme appelant à la nationalisation des terres et à une fiscalité qui, en faisant porter le fardeau des finances publiques aux plus riches, porterait atteinte aux intérêts économiques de l'ensemble des classes sociales.
Face aux mouvements nationalistes irlandais, la Primrose League, brièvement implantée dans le sud de l'Irlande, compte proposer des modalités d'action politique et sociale fondées sur le constitutionnalisme et la concorde entre les différentes couches sociales. La National League, l'organisation nationaliste irlandaise, et la Land League, qui appelle les métayers au non-paiement des loyers aux propriétaires aristocratiques, sont dépeints comme des mouvements tyranniques et violents, qui terrorisent les populations irlandaises. Comme le prétend un lecteur de la National Review, l'implantation de la Primrose League en Irlande a fort heureusement permis de diffuser une conception plus viable des rapports entre classes sociales, et de restaurer les relations de déférence entre l'aristocratie et la paysannerie. L'influence exercée par les femmes au sein des antennes irlandaises de la Primrose League a eu pour effet de " combattre ces instincts malsains qui encourageaient la 'rapine et le meurtre' comme méthode de démembrement de l'Empire ". La League agirait donc comme un antidote à l'esprit factieux du nationalisme, tandis que le travail d'éducation civique proposé par les partisans de la Primrose League aiderait les Irlandais à " exercer leur jugement individuel, à respecter leurs voisins et eux-mêmes (...) et à encourager la sympathie et les relations cordiales entre les gens ". 315
Mais en prenant position dans le débat sur le Home Rule, la Primrose League a aussi recours à l'argument du loyalisme. En effet, pour la League, accorder son autonomie à l'Irlande reviendrait à abandonner ceux qui, en Irlande, restent fidèles à la Couronne. L'unité entre l'Angleterre et l'Irlande doit de ce fait être conçue dans le cadre plus large d'un attachement sans faille à l'égard de la Constitution et de la Couronne, et en vertu de solidarités non pas sectaires, mais plutôt politiques, vis-à-vis des communautés loyalistes irlandaises, qui présentent l'avantage d'être composées d'éléments anglais et écossais, anglicans et presbytériens, qui permettent à la League de ne pas avoir à expressément situer son discours sur le champ sectaire.
Si le cas irlandais constitue la première et la plus efficace des sources d'inspiration pour l'impérialisme de la League, le mouvement définit aussi l'Ascendance Impériale de la Grande-Bretagne en relation avec le reste des territoires sur lesquels le pays exerce sa domination. Une fois rapporté à des contrées plus distantes que la Verte Erin, quelle forme prend donc l'impérialisme de la Primrose League ?
L'impérialisme de la League pose un problème historiographique. L'impérialisme est en effet souvent considéré dans une relation binaire avec l'anti-impérialisme, ce qui suggère une cohérence globale de l'impérialisme et occulte la complexité du phénomène et les disparités qui existent entre les diverses formes d'impérialisme qui existent alors en Grande-Bretagne. La forme d'impérialisme qu'épouse la League se distingue nettement d'autres entreprises de promotion de l'Empire qui émergent au cours de la période. En effet, à la différence de ce que peut alors proposer l'Imperial Federation League par exemple, l'impérialisme de la League se soucie peu des modalités pratiques par lesquelles l'unité impériale peut être favorisée. 316 Le sujet de l'unité de l'Empire attise en effet les divisions chez les impérialistes, qui ne parviennent à s'entendre ni sur les moyens, qu'ils soient militaires, fiscaux, ou commerciaux, de favoriser l'union entre l'Empire et la métropole, ni sur les territoires que cette union impériale serait amenée à englober. L'impérialisme de la League fait donc plus appel au sentiment de fierté patriotique que peuvent éveiller au sein du public l'existence, l'ancienneté et la grandeur de l'Empire. En revanche, la Primrose League ne prend pas position dans les polémiques que provoque l'impérialisme constructif.
La spécificité du discours impérial au sein de la League est donc d'éviter toute référence précise à une politique impériale bien définie. En un sens, l'impérialisme sentimental de la League est du même ordre que celui qui est enseigné dans les écoles publiques à partir des années 1870. 317 Il s'agit donc d'un impérialisme consensuel et dégagé de tout contenu polémique, dépourvu de tout appel en faveur de l'union commerciale et politique de l'Empire.
La League promeut plutôt l'Empire en fonction des principes religieux et constitutionnels qu'elle compte défendre. Tout d'abord, la League contribue à la canonisation du saint laïc que devient Gordon après sa mort. 318 La League n'a certes pas le monopole des discours qui célèbrent les vertus du martyr de Kartoum. Après la mort de Gordon, un volumineux corpus de chansons de music halls apparaît pour en honorer la mémoire, vanter la bravoure du général défunt, présenté comme un soldat de la foi, et critiquer le gouvernement libéral, coupable d'avoir abandonné un représentant de la Couronne à son sort. 319 Mais Gordon est un objet de culte particulièrement adapté à l'impérialisme prôné par la League. La religiosité du personnage, son association avec une aventure impériale et l'exploitation partisane de sa mort, qui intervient alors que Gladstone est aux affaires, sont autant d'éléments qui expliquent en quoi Gordon a pu bénéficier de la vénération des membres du mouvement. La League oeuvre concrètement à glorifier la mémoire de Gordon en publiant sous la forme de brochures les carnets du général assassiné, où se manifeste la religiosité du personnage. 320
La thématique impériale offre en outre à la League le moyen de faire valoir la dimension constitutionnelle du mouvement. Ce qui est frappant dans l'impérialisme véhiculé par la League, c'est qu'il n'exalte pas uniquement la domination exercée sur des peuples soi-disants inférieurs. Au contraire, le discours impérial de la League exalte plutôt l'égalitarisme d'une communauté impériale unissant entre elles les colonies de peuplement britannique comme le Canada, l'Australie et la Nouvelle Zélande. Ces parties de l'Empire, sur lesquelles la League concentre son message impérial, sont montrées comme autant de répliques loyalistes, démocratiques, indépendantes, fières et prospères du modèle politique britannique. C'est en effet moins l'Inde que le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Irlande, ou l'Afrique australe, qui fondent la mystique impériale de la League, qui se charge volontiers de montrer sous un jour flatteur ces colonies anglophones, destinations potentielles pour les populations désireuses d'émigrer, et alliées commerciales et militaires qui permettraient à la Grande-Bretagne de rivaliser avec les autres grandes nations impériales. 321
Le rêve impérial n'est pas seulement un rêve de puissance sur la scène internationale. "Imperium et libertas", devise de la League, est en effet une expression qui se prête à être lue de double manière. Tout d'abord, on peut la comprendre comme l'exaltation du sentiment de domination impériale, sur l'Irlande et les autres territoires dépendants, et l'affirmation des libertés, civiques et locales, conquises par les citoyens et leurs corporations.
Mais ceci n'est qu'une facette de l'impérialisme libéral que sous-tend la devise. Car il est tout à fait envisageable, comme nous invite à le faire le discours impérial de la League elle-même, d'en comprendre le sens autrement. En effet, cet empire qu'affiche la devise du mouvement peut être considérée comme le pouvoir détenu par les citoyens, cette responsabilité impériale qui incombe aux électeurs au moment de déclarer leur vote. Dans cette perspective, la liberté devient celle dont dispose l'ensemble des communautés politiques qui composent cette "Greater Britain" unanimement démocratique. Dans l'Empire, il s'agit donc moins de célébrer l'altérité que l'identité même du pays. Ce faisant, les conservateurs reprennent à leur compte un élément central de la théorie whig de l'histoire britannique, qui représente l'avènement de la liberté comme la mission morale de la Grande-Bretagne, son trait distinctif par rapport aux nations européennes inégalement affranchies du joug de la tyrannie, et la raison pour laquelle les citoyens britanniques sont sommés de défendre l'ordre constitutionnel, politique et aristocratique, qui vaut à la Grande-Bretagne cette place privilégiée parmi les grandes nations.
On peut interpréter aussi la devise de la League comme le pouvoir que chacune des composantes de l'Empire détient sur elle-même. Elle se rapporte aussi à des considérations domestiques pour la League, dont la mystique impériale permet dans un même élan de créer une solidarité avec ces pays démocratiques et autogouvernés, et de célébrer les vertus de la démocratie britannique, si flatteusement transposée outre-Atlantique et au-delà. Le discours impérial n'entend donc pas distraire la vigilance des dominés en leur offrant un exutoire symbolique de domination, comme le laisse entendre Schumpeter dans Impérialisme et Classes sociales. 322 Au contraire, le discours impérial sert à célébrer l'ordre social et politique. Sur quoi repose cette exaltation de la gémellité impériale ? Tout d'abord, pour la League, les communautés anglo-saxonnes ont le point commun de la Couronne pour les unir, ce qui n'est pas sans intérêt pour un mouvement qui se réclame du loyalisme monarchique. Ensuite, elles présentent des similarités religieuses, les colonies embrassant le même socle protestant, mais aussi la même diversité sectaire, que la Grande-Bretagne. Là encore, l'oecuménisme de la League permet de magnifier, au-delà des clivages confessionnels, l'unité, impériale et religieuse, d'un pays et de son Empire chrétien. Ensuite, les colonies sont dotées d'institutions parlementaires et démocratiques comparables à celles qui existent en Grande-Bretagne. Le patriotisme impérial de la League est donc imprégné de cette valorisation des caractéristiques communes, démocratiques, religieuses et institutionnelles, des communautés anglo-saxonnes disséminées à travers le monde.
Le discours impérial de la League reste malgré tout une célébration de la suprématie britannique, en particulier dans le domaine naval. Instrument par excellence de la perpétuation de la destinée impériale du pays, la League soutient naturellement la Royal Navy. La League déploie donc dès ses débuts un discours d'exaltation de la puissance navale et militaire du pays. En cela, la League ne diffère pas du reste des instances conservatrices, puisque le toast traditionnel lors des réunions publiques des sympathisants du parti sont adressés à la reine et aux Chambres du Parlement, mais aussi à l'armée, à la marine et aux forces de réserve.
Parmi les forces militaires du pays, la League est initialement plus intéressée par la Royal Navy. L'armée est négligée jusqu'à la Guerre des Boers, où les revers essuyés par les forces britanniques conduisent les instances de la League à encourager la création de clubs de tir. Quant aux Volontaires, ces régiments auxiliaires chargés de la défense éventuelle du pays en cas d'invasion, leurs officiers sont souvent des aristocrates. Parmi les membres identifiés de la League au sujet desquels on a pu obtenir ce type de renseignement, on a recensé 44 cas de commandants ou d'officiers supérieurs ayant appartenu à la Volunteer Force. Il existe donc des affinités entre la League et ces troupes composées de soldats amateurs.
Il s'agit pour la League de célébrer la force navale du pays, garante de sa suprématie impériale, et d'inculquer à ses jeunes recrues l'épopée des grands noms des armes britanniques, en particulier Nelson. En 1895, la constitution d'une ligue spécifiquement consacrée à la défense des intérêts de la Navy, la Navy League, montre en tout cas que la Primrose League seule ne peut se consacrer à cette tâche. Si la suprématie navale de la Grande-Bretagne est un sujet apte à créer le consensus dans les élites de la Primrose League, le mouvement évoque rarement les moyens pratiques de préserver la puissance maritime du pays. Quant à la Navy League, certes à majorité conservatrice, elle évite d'être publiquement associée à la Primrose League, de peur de nuire à l'identité bipartisane revendiquée par ce groupe de pression navaliste. 323
On vient de décrire la manière dont la League est parvenue à politiser à son profit des éléments comme la monarchie, l'Empire et la religion. Mais la League est aussi fondée sur un autre principe, certes absent du serment que doivent lui prêter ses nouvelles recrues, mais qui n'en est pas moins central pour en comprendre l'action. Cet autre principe est celui de la défense de la propriété. Moins publiquement assumé que les préceptes monarchistes, impériaux ou religieux du mouvement, ce mot d'ordre n'en est pas moins fondateur dans la rhétorique de la League. Car la League n'est pas seulement un unionisme impérial, religieux ou constitutionnel, c'est aussi un unionisme qui se décrit comme social. La League postule en effet l'unité du corps social, que mettent à mal, dans la perspective conservatrice, la subversion radicale et sa propension à dresser les classes les unes contre les autres. 324 Contre cette stratégie de division du corps social, la League se propose de convaincre le public de la nécessaire unité dont il doit faire preuve, unité qui implique de la part des élites l'acceptation de leurs responsabilités, et de la part des démunis, la conscience de leurs devoirs. 325
Il n'est pas étonnant que la League ait aussi inclus des dimensions économiques et sociales au discours public qui est tenu en son sein. Après tout, cette posture a des précédents bien connus, comme le radicalisme tory des années 1840, ou encore le mouvement Young England, lancé à la même époque par Disraeli. 326 Pour Ashley, Oastler, Sadler, et dans une certaine mesure pour Disraeli lui-même, le paternalisme conservateur est apte à remédier aux divisions sociales du pays, et aux abus du régime industriel.
Mais si la League s'inspire de ces précédents et se targue d'être favorable à l'amélioration des conditions de vie des classes laborieuses, il faut bien reconnaître que l'intérêt pour les problèmes ouvriers est assez limité au sein d'un mouvement plutôt préoccupé par des considérations constitutionnelles, religieuses et impériales. Certains au sein du mouvement sont d'ailleurs conscients des difficultés inhérentes aux relations entre la League et les milieux populaires. Sir Gerald Codrington, responsable de l'habitation du même nom dans le Gloucestershire, se voit suggérer par son secrétaire honoraire de mettre l'accent sur les questions sociales, afin de s'attirer les sympathies des travailleurs locaux :
Je crois qu'il est préférable, avec les pauvres, d'abandonner la politique étrangère et de se cantonner aux questions de politique intérieure. Pour les attirer, il faut des lois concernant les transferts de propriété à moindre coût, la possibilité d'acquérir des lopins de terre, et l'extension des terrains communaux. 327
Mais ces vues sont atypiques, et les orateurs de la League sont plus enclins à traiter des questions impériales que des problèmes matériels de l'électorat populaire. Par exemple, en janvier 1890, immédiatement après la fin de la grande grève des dockers, on constate que les sujets abordés dans les habitations sont majoritairement centrés sur les questions impériales, et que la part des discussions au sujet de la question sociale est négligeable. 328
Dans une large mesure, le discours social de la League reflète l'inflexion que donne Salisbury au conservatisme victorien. En effet, à la différence de Disraeli, partisan d'une certaine modération, et enclin à se ménager les soutiens des milieux populaires pour faire sortir le parti de sa longue période de disette électorale des années 1850 et 1860, Salisbury a pour stratégie d'attirer vers le parti tous ceux qui estiment avoir quelque chose à perdre au cas où les libéraux s'orienteraient vers des politiques de redistribution, des terres ou de la richesse nationale, destinées à pallier le dénuement des classes laborieuses. Ce faisant, Salisbury opte pour une attitude ferme à l'égard du radicalisme et des orientations collectivistes qui s'affirment au sein du parti libéral. 329 C'est en vertu du même point de vue que Salisbury s'érige contre la politique irlandaise des libéraux, qui consiste à aider les paysans à racheter les terres des propriétaires aristocratiques, puisque de telles mesures sont en infraction avec les contrats qui lient propriétaires et métayers. 330 La Primrose League se retrouve donc dans une situation pour le moins paradoxale, puisqu'il s'agit pour elle de brandir l'héritage des réformes sociales appliquées entre 1874 et 1880 par le gouvernement Disraeli, tout en épousant la manière dont Salisbury défend la propriété contre les politiques de redistribution envisagées par les radicaux. Contre l'intervention de l'État, Salisbury préconise plutôt la négociation des parties prenantes, que ce soit dans le domaine foncier ou syndical. De ce fait, la politique sociale des gouvernements conservateurs qui se succèdent jusque 1906 est souvent timorée en matière de législation sociale, et se limite à quelques mesures en faveur des plus démunis que Salisbury est contraint d'adopter pour se ménager l'appui de ses alliés libéraux unionistes, plus aventureux en matière sociale. Diverses dispositions sont prises, comme l'Allotments Act, l'Employer Liability Act ou le Miners'Act. 331 Salisbury prend part personnellement à une Commission Royale sur les conditions de logements de la classe ouvrière. Mais hormis ces quelques gestes de bonne volonté, qui d'ailleurs ne sont pas unanimement soutenus par les conservateurs, force est de constater que le terme de " quiétisme salisburien " employé par Ewen Green pour décrire l'approche conservatrice à l'égard des problèmes sociaux est tout à fait approprié. 332 Ainsi, lorsque Joseph Chamberlain, chef de file des libéraux unionistes, suggère à ses partenaires conservateurs de mettre sur pied un système de retraites, ses appels restent lettre morte, même s'il se réfère à l'autorité de Disraeli pour convaincre ses alliés d'adopter une politique sociale réformiste. 333
Comment, dans ce contexte, la Primrose League parvient-elle à se présenter comme la vraie union de toutes les classes entre elles ? Pour la League, il s'agit surtout de réactiver le paternalisme tory en encourageant les actions à caractère philanthropique, ce qui présente l'intérêt d'exclure l'adoption d'une dispendieuse législation sociale, et de promouvoir les intérêts des partisans du mouvement les plus fortunés qui peuvent espérer retirer les dividendes politiques de leur générosité.
L'action philanthropique du mouvement prend diverses formes. En 1886, lorsque le chômage frappe de nombreux ouvriers londoniens, des collectes sont organisées par la League. 334 Certaines habitations créent des maisons de convalescence à destination des membres défavorisés du mouvement. 335 Une Primrose League Benefit Society voit aussi le jour. 336 Les membres du mouvement sont aussi invités à financer la Gordon's Boy Home, un orphelinat situé à Aldershot, et fondé en mémoire du fameux général Gordon tué à Khartoum en 1885. 337 Mais au sein de la League, la charité n'est pas dispensée sans discrimination. Il importe en effet au mouvement d'exercer sa générosité au bénéfice du pauvre méritant. En 1886, les fonds collectés pour les victimes du chômage sont attribués aux chômeurs méritants. 338 De même, lorsque le Grand Conseil des Dames apporte son soutien financier à une habitation située dans un quartier pauvre, des vérifications sont effectuées afin d'établir s'il s'agit d'une antenne du mouvement qui s'acquitte des sommes réclamées par le Grand Conseil. 339
Face aux problèmes économiques auxquels l'industrie britannique est confrontée à la fin du dix-neuvième siècle, il semble que pour de nombreux partisans de la Primrose League, un recours au protectionnisme se soit avéré un instrument de résorption du chômage et de restauration de la prospérité du pays. Le Primrose Record encourage régulièrement les consommatrices à privilégier les articles britanniques, et publie des listes d'entreprises garantissant qu'elles s'approvisionnent auprès des manufacturiers du pays. 340 Au milieu des années 1880, les habitations mettent souvent au programme de leurs réunions des discussions au sujet du protectionnisme en faveur duquel milite alors la National Fair Trade League. 341 Mais si le protectionnisme bénéficie indéniablement des sympathies des partisans de la League, les instances dirigeantes du mouvement prennent garde de ne pas s'associer à des théories économiques qu'elles perçoivent comme un handicap auprès d'un électorat populaire acquis à la cause du libre-échange, qui constitue la meilleure garantie contre le renchérissement des denrées alimentaires. En 1886, lorsque le Grand Conseil des Dames publie des pamphlets inspirés des idées de la National Fair Trade League, la diffusion des documents est rapidement stoppée suite aux remontrances de lord Salisbury, qui veille à dissocier le parti et la League des thèses protectionnistes. 342 Mais si certains des membres de la League sont attirés par le protectionnisme, c'est qu'une telle politique constitue à leurs yeux la manière la moins dispendieuse de remédier aux difficultés économiques du pays, et de garantir aux travailleurs des conditions matérielles satisfaisantes. Avant même la croisade protectionniste lancée par Joseph Chamberlain en 1903, il semble bien que les milieux conservateurs aient perçu l'adoption d'un programme protectionniste comme une réponse appropriée aux revendications syndicales et ouvrières. Pour les conservateurs favorables au protectionnisme, s'il constitue une intervention de la puissance publique dans le domaine économique, il s'agit en l'occurrence d'un empiètement gouvernemental moins coûteux, et potentiellement plus profitable, que les préconisations collectivistes radicales qui incluent l'instauration d'un système d'assurance chômage public, ou la création d'un salaire minimum.
Au sein de la League, la méfiance à l'égard de l'interventionnisme étatique est axiomatique, et il serait erroné de penser que ce sentiment est réservé aux élites du mouvement. En effet, les membres de la League semblent plus prompts à invoquer l'efficacité du self-help, comme en témoignent les propos d'un certain Mr Copley, coiffeur et membre de l'habitation d'Almondbury dans le Yorkshire. Ce dernier se dit certain que les conservateurs sont les plus à même de promouvoir le bien-être moral et spirituel du peuple et justifie ainsi sa confiance :
Il comprenait bien qu'aucun gouvernement n'avait le pouvoir de donner à chacun une maison confortable. Pareille chose dépend en grande partie du labeur, de la sobriété et de l'esprit d'économie de chacun, mais il croyait que les principes constitutionnels étaient conçus pour mener les hommes sur la voie du travail et de l'économie. 343
Ce qui fonde l'unité de la société d'après la League, c'est justement la propriété, car aucun citoyen, aussi pauvre soit-il, n'en est entièrement dénué, tandis que, d'après la League, radicalisme, socialisme et nouveau libéralisme exaltent les conflits de classe et l'inéquitable distribution des richesses. Aux partisans de solutions collectivistes, alors employés à définir comment peut s'effectuer une redistribution des richesses par le biais de réformes fiscales et agraires ou de politique sociale à destination des plus pauvres, la League objecte que la vertu du citoyen britannique réside dans son indépendance, et qu'à ce titre, la lutte contre l'indigence doit être traitée avec des moyens idoines. La fibre morale et spirituelle du britannique exclut par exemple, comme le fait observer Mr Copley, qu'il puisse acquiescer à ce que ce soit à l'État qu'il doive son confort matériel. D'après les instances de la League, l'élévation sociale des classes laborieuses doit donc s'effectuer par le biais de la libre association des travailleurs, et non par la force coercitive d'un gouvernement centralisé étranger à la tradition britannique. Une telle approche des problèmes liés au travail n'est pas spécifique à la League. Cette attitude correspond à la posture du parti conservateur, dont les fameuses réformes sociales sous Disraeli, peu coûteuses pour la puissance publique, étaient surtout destinées à légitimer les syndicats et à encourager la constitution de sociétés de secours mutuel librement gérées par les travailleurs eux-mêmes.
Pour autant, la League se montre vigilante sur les modalités pratiques de l'action syndicale. Les grandes grèves qui ont lieu en Allemagne en 1891 font dire aux rédacteurs de la Primrose League Gazette que le mouvement saura dénoncer le cas échéant " l'utilisation tyrannique de leur organisation à laquelle se livrent les syndicats ou la persécution directe ou indirecte de ceux qui se refusent à adhérer à ces mouvements ". 344 La grande grève des dockers de 1890 conduit les instances dirigeantes du mouvement à définir l'attitude officielle de la League en matière syndicale. Rappelant la part prise par le gouvernement Disraeli dans l'octroi de privilèges légaux aux syndicats, la déclaration officielle se conclut par un avertissement à destination des ouvriers syndicalisés :
Il ne faudrait pas oublier que ces mesures de justice et de liberté sont dues aux gouvernements conservateurs qui, dans le calme, ont permis aux travailleurs britanniques de protéger leurs propres intérêts en s'unissant sous le couvert de la loi et qui ont rendu possible le règlement de conflits sociaux sans émeutes ni violences. 345
Dans les années 1890, les dirigeants de la League observent avec anxiété la radicalisation des milieux ouvriers, et à partir de cette période, les habitations de la League commencent à servir de cadre à une pédagogie antisocialiste. Un incident illustre bien la rhétorique antisocialiste que commence à véhiculer la League. En 1891, l'un des orateurs ouvriers de la League, Horace Pettifer, est en train de s'adresser aux membres de l'habitation londonienne de Saint George, lorsque des membres de la Social Democratic Federation font irruption dans la salle. Pettifer les invite à prendre la parole, et ces derniers, d'après le compte rendu de Pettifer dans la Primrose League Gazette, commencent leur discours en refusant de se décrire comme anglais, et en se définissant comme des internationalistes et des citoyens du monde. L'un d'entre eux " accusait les capitalistes d'être des suceurs de sang et des esclavagistes, la religion d'être une duperie et Dieu de n'être qu'un imposteur et un escroc ". Mais outre le caractère blasphématoire de ces propos, ce que Pettifer retient de cette réunion, qui se termine évidemment dans la confusion, c'est l'inaptitude des orateurs socialistes à s'exprimer autrement qu'en proférant des grossièretés, et leur ignorance " des principes les plus élémentaires en matière sociale ou politique. (...) Si les gens respectables, en particulier les ouvriers, venaient à entendre un authentique socialiste prononcer un discours, la cause des conservateurs et des unionistes en serait davantage renforcée que par vingt allocutions faites par un orateur de la Ligue ou du parti ", conclut Pettifer. 346
Dans sa lutte contre la radicalisation des milieux ouvriers, la League s'emploie à distinguer les classes laborieuses respectables des éléments prolétaires et dangereux. Les émeutes de Trafalgar Square en février 1886, où les conservateurs voient la main des agitateurs socialistes, sont l'occasion de dénier aux émeutiers le titre de travailleurs. D'après le Primrose Record, les responsables des méfaits commis alors en plein Londres sont en fait des voyous, qu'il convient de distinguer des honorables travailleurs et chômeurs qui refusent de recourir à la violence. 347
Sous la pression de ses alliés libéraux unionistes, le gouvernement Salisbury doit en tout cas prendre des mesures destinées à se concilier les bonnes grâces des milieux populaires. L'Allotments Act prévoit par exemple l'achat de lopins de terre par les travailleurs agricoles et les ouvriers désireux de cultiver leurs propres parcelles. Devant les partisans de la League des environs de Bristol, Michael Hicks-Beach, membre du gouvernement Salisbury et Ruling Councillor d'une habitation locale, défend le bien-fondé de cette mesure, destinée d'après lui à récompenser les travailleurs économes et industrieux en leur offrant la possibilité de se hisser dans l'échelle sociale. Contrairement aux projets de nationalisation des terres évoqués dans les rangs radicaux, présentés comme du vol, ou de la folie pure et simple, cette loi, d'après Hicks-Beach, est donc conforme à la promotion de la propriété, de l'épargne et du self-help que préfèrent les unionistes. 348
Mais les membres de la League ne sont pas toujours aussi compréhensifs à l'égard des initiatives sociales du gouvernement conservateur, qui sont parfois condamnées par les habitations. Le Grand Conseil est ainsi informé par l'un de ses agents que le Workmen's Compensation Act a suscité de vives réactions dans le Lancashire. 349 En 1890, la Primrose League Gazette publie aussi un article qui condamne diverses mesures sociales prises par le gouvernement Salisbury. L'Education Act de 1891 est critiqué, car il " promettait la gratuité de l'école dont la classe ouvrière n'avait nullement besoin dans l'état actuel de prospérité qui est le leur ", tandis que l'Allotment Act est décrit comme une mesure à caractère éminemment confiscatoire. 350 Quant aux formes de législation sociale défendue par les libéraux, elles sont répudiées par les instances du mouvement, et le Grand Conseil recommande par exemple à ses orateurs itinérants d'attaquer l'instauration d'une journée de travail de huit heures comme la négation de la liberté individuelle. 351
Pour un mouvement associé à l'aristocratie, il va sans dire que la question de la propriété foncière et de la prospérité du secteur agricole fait l'objet d'une attention particulière. En 1885, Joseph Chamberlain tente de se gagner les sympathies de l'électorat rural en s'engageant à octroyer aux travailleurs agricoles trois acres de terre et une vache. Ces propositions sont immédiatement brocardées par la League, qui les dénoncent comme une parfaite illustration de la démagogie radicale. 352 Les propositions de Chamberlain sont d'ailleurs régulièrement dénoncées comme irréalistes dans les réunions de la League en milieu rural, comme en témoignent ces paroles prononcées par Michael Hicks-Beach lors d'une réunion de la League dans le Wiltshire :
Chaque paysan était censé disposer d'un arpent attenant à sa chaumière pour un loyer modique, voire même pas de loyer du tout (Une voix : Ajoutez-y la vache) Les radicaux n'en parlent plus, de la vache, pour le moment. On aimerait comprendre comment chaque chaumière d'un village disposerait d'un arpent y attenant sans que la terre de l'un n'empiète sur le jardin du voisin. 353
Pour la League, les questions agraires sont d'autant plus épineuses que le gouvernement Salisbury est critiqué par les fermiers pour sa passivité au cours de la crise qui frappe l'agriculture du pays. 354 Le mouvement en est réduit à défendre les droits des propriétaires sans pouvoir promettre la moindre aide aux travailleurs agricoles. De plus, la terminologie constitutionnaliste employée par la League, qui déclare vouloir préserver "the Estates of the Realm", prête à confusion dans les campagnes, où l'expression est parfois comprise comme une pure et simple défense de la propriété aristocratique, ce qui conduit le Grand Conseil à publier des tracts détaillant son approche des questions agraires. 355 La politique agricole préconisée par la League consiste à demander l'abolition des charges fiscales injustes qui pèsent sur la terre, de manière à rendre l'agriculture plus profitable, et le pays moins dépendant des importations. Quant à la position du mouvement sur les questions de propriété foncière, elle se résume à défendre les droits des détenteurs légitimes de la terre, et à faire observer qu'on trouve autant de grands propriétaires dans les rangs libéraux que chez les conservateurs. 356 Dans les années 1890, le Grand Conseil donne son aval aux habitations désireuses de coopérer avec l'organisation de lord Winchelsea, la National Agricultural Union, qui entendait rassembler propriétaires, fermiers et travailleurs agricoles, les trois couches sociales impliquées dans l'agriculture, afin de leur donner la possibilité d'influer sur le Parlement dans l'intérêt de ce secteur d'activités. 357 Sinon, l'impossibilité pour la League de se ranger sous la bannière protectionniste contraint les dirigeants du mouvement à une prudente réserve en matière agricole. Dans un contexte économique déprimé pour ce secteur, la League doit se contenter de vanter les diverses dispositions prises par le gouvernement Salisbury pour augmenter le nombre de petits propriétaires, comme le Small Holdings Act de 1892, ou faire référence aux avancées datant du gouvernement Disraeli, comme l'Artisans' and Labourers' Dwelling Improvement Act de 1874. 358
Le bilan contrasté de la League en matière sociale témoigne du dilemme conservateur en général à la fin du dix-neuvième siècle. Les conservateurs voient alors leurs rangs renforcés par le soutien de nombreux industriels, qui quittent les libéraux à mesure que ces derniers épousent un point de vue de plus en plus favorable aux intérêts ouvriers. Mais cet appoint bienvenu de personnages fortunés et influents grèvent la faculté du parti d'incarner l'intérêt collectif, et l'associe progressivement à la défense du statu quo social. De ce fait, il devient de plus en plus difficile pour les conservateurs de rester fidèles aux prétentions disraéliennes des années 1870, lorsque le parti comptait se dissocier du laissez-faire libéral par l'introduction de mesures de justice sociale. Après 1903, le retour du protectionnisme sur la scène politique, couplé à l'émergence du travaillisme, et à la radicalisation des milieux libéraux gagnés par le nouveau libéralisme, va accentuer le décalage entre le discours constitutionnel, religieux et impérialiste de la League et la priorité politique du moment, à savoir la résolution des problèmes sociaux et économiques, qui s'amoncellent avant 1914 et qui contribuent à aggraver ce que Christophe Charle décrit comme la " crise de la société impériale britannique ". 359
Mais avant d'en venir à la situation de la League à partir de 1903, il est nécessaire de s'interroger non plus sur le contenu idéologique des discours produits par le mouvement, mais sur la manière dont le mouvement relaie la culture politique qu'il incarne auprès des populations. C'est pourquoi on compte à présent décrire les pratiques de la Primrose League, afin de mettre en évidence les méthodes par lesquelles la League s'implante et relaie son message unioniste auprès l'électorat.
À présent qu'ont été définies les valeurs véhiculées par la League, les couches sociales qui y adhèrent et la manière dont le mouvement s'est étendu à l'ensemble du pays, il convient de présenter ce qui constituait la vie d'une habitation. On présentera donc ici les activités auxquelles la League sert de cadre. De cette manière, on compte faire percevoir les divers mobiles qui peuvent attirer le public au sein du mouvement, ainsi que les fonctions que la League assigne à ses habitations, qui sont tout à la fois d'ordre festif, pédagogique et politique.
On ne saurait minimiser l'importance pour la League des formes d'activités qu'elle engendrait là où elle s'implantait. En rendant compte de ce que les habitations proposaient à leurs membres, on peut saisir à la fois l'attractivité du mouvement auprès des populations auxquelles elle s'adresse, et l'agencement entre les considérations sociales et politiques qui s'effectue sous ses auspices. Mais il convient tout d'abord de ne pas accentuer artificiellement la distinction opérée entre les trois formes de pratiques qui s'inscrivent dans le programme des habitations. Si la League est une organisatrice de fêtes champêtres et de bals, cela ne revient pas à invalider toute prétention du mouvement à incarner un mouvement authentiquement politique. En effet, au sein de la League, la ligne de démarcation entre le festif et le politique est plus ténue qu'il n'y paraît, puisque même les bals peuvent servir de cadre aux discours à caractère politique prononcés soit par les dirigeants des habitations, soit par des politiciens conservateurs, qu'ils soient élus ou candidats locaux, ou ténors du parti en tournée provinciale. De plus, au cours des manifestations collectives que génère la League, même si les sujets politiques sont absents du programme des réjouissances, les festivités peuvent avoir une réelle utilité politique pour les promoteurs locaux du mouvement, dans la mesure où ces rassemblements permettent de cimenter la communauté conservatrice locale en vue de la mobiliser ultérieurement à des fins électorales. De même, toute la symbolique de ces fêtes peut être mise au service d'une représentation partisane de l'ordre politique et social. Ainsi, les messages impérialistes ou loyalistes que portent les bannières du mouvement ou les spectacles de lanterne magique qui ponctuent les festivités permettent de construire et valoriser une identité politique partisane. La fête peut donc être le moyen de transmettre des valeurs qui ont leur place dans le débat politique, et de renforcer l'allégeance du public aux valeurs partagées du groupe. 360 Même les formes de sociabilité festive qui ont lieu sous les auspices du mouvement ne sont donc pas dénuées d'intérêt ou de signification politique. 361
De même, il est nécessaire de nuancer la distinction effectuée entre la dimension pédagogique et politique des activités proposées par la League. L'apprentissage politique auquel la League entend soumettre ses adhérents revêt sans conteste un caractère partisan, puisqu'il s'agit de transmettre au public une vision de l'ordre social et politique favorable aux intérêts du parti conservateur. En un sens, il serait plus approprié d'employer sans ambages le terme de propagande pour décrire les activités pédagogiques de la League, car il correspond bien à une présentation partiale des grandes questions du jour, qu'il s'agisse du Home Rule, des conflits sociaux, de l'Empire ou des institutions politiques. En reprenant à notre compte le terme d'éducation préféré par les autorités de la League pour décrire leur travail de sensibilisation du public aux thèmes de prédilection du parti conservateur, on n'occultera en aucun cas la nature propagandiste des discours véhiculés par le mouvement. Par contre, on restituera les représentations auxquelles les acteurs souscrivaient, et les modalités pratiques au moyen desquelles se trouve formulée une pédagogie destinée à légitimer l'ordre établi. Politique, cette action " pédagogique " l'est incontestablement, mais elle ne présage pas de l'accomplissement par les membres du mouvement du troisième type d'activité dégagé, c'est-à-dire l'engagement de ces derniers dans des opérations électorales, qui, quant à elles, présupposent la participation active de l'adhérent à des pratiques explicitement politiques.
Pour revenir aux activités soi-disant pédagogiques de la League, on se permet aussi d'insister sur cette dimension du mouvement, car elle est d'une importance capitale si on considère la différence qui existe entre la Primrose League et le parti conservateur, une distinction à laquelle les dirigeants du mouvement, au niveau national et local, attachent une grande importance. En effet, à la différence du parti en tant que tel, la League n'entend pas simplement fédérer les partisans de l'unionisme à des fins électorales, mais elle compte aussi s'adresser aux électeurs hésitants, voire à ceux qui soutiendraient les adversaires des conservateurs. Dès son origine, le mouvement compte en effet s'adresser à l'ensemble des populations britanniques, sans distinction partisane. Jusqu'en 1913, le serment que les membres sont tenus de prêter préalablement à leur inscription évite toute mention explicite d'un soutien de la League au parti unioniste en tant que tel. La dimension éducative de la League est donc constitutive du rapport d'indépendance qu'elle entretient avec les instances du parti, puisque contrairement aux sections locales dont disposent les politiciens conservateurs, l'appartenance à la League ne saurait être conditionnée par les allégeances partisanes des impétrants.
Si on reprend à notre compte la terminologie adoptée par les membres de la League, il ne s'agit donc pas d'être victime du leurre que constitue l'occultation par la League de toute référence explicite au jeu partisan. Nul à l'époque n'était trompé par la posture apolitique de la League, et l'analyse des activités " pédagogiques " du mouvement en confirmera sans ambiguïtés le caractère partisan. Mais en choisissant de rester fidèle à cette terminologie, l'objectif est de mettre l'accent sur ce qui fait l'originalité de la League par rapport aux autres organisations conservatrices d'alors. La League n'a pas uniquement vocation à cimenter les liens entre partisans locaux du parti, car elle est engagée dans un travail de conversion du public hostile aux valeurs dominantes de l'unionisme. Les instances de la League perçoivent donc leur travail comme participant de l'élévation morale et intellectuelle des masses, et se refusent initialement à fonder leur action selon des finalités purement électoralistes. Cet aspect du mouvement est essentiel pour comprendre l'engouement des élites conservatrices éduquées, qui ont prêté leur concours à la League afin de combattre ce qu'ils estimaient être la séduction démagogique du programme radical auprès de populations sans instruction. Par certains aspects, qu'on définira lors du descriptif des dispositifs " pédagogiques " dont se dote la League, le mouvement légitime son action en s'inscrivant dans les mêmes projets d'amélioration morale, culturelle et intellectuelle des milieux populaires que ceux des Mechanics Institutes, par exemple, pour ne citer que l'institution d'éducation populaire la plus connue alors en Grande-Bretagne. D'ailleurs, ce n'est que plusieurs années après le lancement de la League que le Grand Conseil autorisera les habitations à prendre part au combat électoral en tant que tel. Jusqu'en 1893, les membres de la League ne sont habilités à prendre part aux opérations électorales proprement dites qu'à titre individuel, et en période électorale le Grand Conseil recommande aux habitations de se dissoudre. Les distances que le mouvement conserve vis-à-vis du jeu électoral en lui-même manifestent la volonté qu'ont les dirigeants du mouvement de garantir à la League une certaine neutralité, qui lui permet de perpétuer ses prétentions éducatives. Certes, ces précautions ont aussi pour objet d'éviter aux habitations de tomber sous le coup des lois électorales. Si au cours des campagnes électorales les habitations ne peuvent se réunir, et encore moins organiser des festivités en présence des candidats unionistes, c'est parce que de telles fêtes risqueraient d'être interprétées comme des régals d'électeurs, et donc comme des agissements susceptibles de provoquer l'invalidation de l'élection. Le Grand Conseil est d'autant plus vigilant à ce sujet que les réformes du droit électoral votées en 1883 limitent les dépenses des candidats et leur interdisent de se livrer à la pratique du treating, qui consistait à s'assurer que l'électeur se déplace au bureau de vote en lui promettant le couvert, et même le logis si ce dernier est amené à parcourir de longues distances. Mais si le Grand Conseil interdit aux habitations d'apporter de manière collective la moindre aide aux candidats unionistes, c'est aussi pour préserver la fiction de leur neutralité politique et par conséquent leur rôle en tant qu'éducatrice civique de l'électorat.
On le précisera par la suite, mais on peut d'ores et déjà signaler que cette position de neutralité affectée par la League en période électorale n'a eu qu'un temps, et que devant le succès du mouvement, il est vite apparu qu'il était préférable de profiter de cet afflux de main d'oeuvre bénévole pour faciliter les opérations électorales et les rendre moins dispendieuses pour les candidats. C'est pourquoi ce n'est qu'en troisième lieu qu'on abordera la dimension électorale et expressément politique des activités du mouvement, puisqu'à l'origine, les instances dirigeantes du mouvement avaient pris soin d'interdire aux habitations de prendre part à ce type d'activités, généralement dévolues aux membres des sections locales du parti. Ce n'est qu'à partir du début des années 1890 que la League va progressivement devenir l'institution conservatrice experte en matière électorale. Mais toujours est-il que les précautions initialement prises par le Grand Conseil pour dissocier les habitations du travail explicitement partisan que réclamaient les opérations électorales reposaient dans une large mesure sur la fonction " éducative " attribuée aux habitations de la League.
La description successive de ces trois formes d'activité permettra donc de définir, étape après étape, la manière dont la dimension sociale du mouvement a été mise à profit à des fins politiques, propagandistes et électorales.
En outre, un tel descriptif des pratiques propres à la Primrose League permettra de rendre compte de manière nuancée des mobiles qui ont pu amener le public britannique à se joindre au mouvement. En effet, étant donné l'importance de la dimension sociale et festive du mouvement, on est autorisé à se demander si le terme de militant est apte à désigner l'ensemble des membres du mouvement. Tous les adhérents de la League ne s'y joignent pas forcément en fonction de mobiles politiques, et tous ne prennent pas forcément part aux activités électorales qu'elle commencera à prendre en charge de manière plus systématique au début des années 1890.
La League est souvent décriée par ses adversaires radicaux, libéraux ou socialistes, comme une vaste entreprise de corruption de l'électorat. D'après eux, le public socialement hétéroclite rassemblé par la League aurait été ébloui par le prestige des aristocrates prêtant leur concours aux habitations, par les bannières chamarrées confectionnées par les partisanes de la League et par les médailles clinquantes distribuées par le Grand Conseil. Condamnée comme une mode frivole et néfaste par les libéraux, comme l'intrusion d'une certaine vulgarité en politique par les plus pointilleux des whigs, la Primrose League a été ravalée par ses détracteurs au rang de pourvoyeur de spectacles frivoles pour les servantes désoeuvrées ou les jingo de banlieue.
Il est vrai que les festivités de la League offrent des programmes où l'aspect politique est parfois assez minimal et que les fêtes organisées par les habitations proposent aux spectateurs un éventail très large d'attractions de music hall. Sur les estrades de la League se pressent en effet magiciens, ventriloques, illusionnistes. Le public assiste à des défilés de volontaires et à des récitals de musique militaire ou patriotique. Lorsque la fête se tient en plein air, balançoires et manèges sont prévus pour les enfants. Dans les campagnes, lorsque les habitations se réunissent, les aristocrates, souvent officiers supérieurs des forces de réserve des environs, peuvent compter sur la présence d'unités de yeomanry ou de Volontaires pour raviver de leurs couleurs régimentaires les parcs de leurs demeures. 362 Dans les campagnes, ou les quartiers des villes ne disposant pas de music halls, les fêtes de la League sont l'occasion d'avoir à moindre frais accès à ce type de divertissement. Pour les habitations les moins fortunées, il est toujours possible d'opter pour la solution moins dispendieuse, qui consiste à réquisitionner les talents musicaux des adhérents du mouvement. En l'absence de spectacles, les bals permettent malgré tout de réunir les membres de l'habitation. D'ailleurs, dans certains villages, au grand dam des dirigeants du mouvement, il arrive que le travail des habitations se résume à l'organisation de bals annuels.
Avec la bicyclette, la League a bénéficié d'un auxiliaire très puissant. La League aurait-elle pu rencontrer un tel succès si les préventions victoriennes à l'encontre de ces drôles de machine roulantes avaient durablement rendu ce véhicule inconvenant pour tout un public féminin ? Dans les campagnes, l'utilisation du vélo est en effet cruciale pour les jeunes femmes à qui on confie souvent les fonctions de Wardens, qui consistent à sillonner les chemins entre plusieurs villages pour percevoir les cotisations, distribuer les convocations et les exemplaires du journal. En ville, le vélo a une dimension plus récréative qu'utilitaire, puisqu'il représente la promesse d'une escapade collective au grand air. C'est d'ailleurs plutôt dans les villes qu'apparaissent des Primrose League Cycling Clubs au début des années 1890, et Arthur Balfour, cycliste chevronné, en est même désigné dirigeant. 363
Avec les bals de la League, les membres les plus modestes des habitations peuvent s'adonner à un ersatz de sociabilité mondaine et aristocratique, auquel les notables de la localité prêtent le prestige de leur demeure ou de leur présence. Dans la presse locale, lorsque sont publiés les comptes rendus de ces festivités, on est frappé par la ressemblance entre le traitement réservé à ces réjouissances villageoises ou banlieusardes et les articles consacrés à la vie mondaine et métropolitaine. La presse métropolitaine accorde en effet beaucoup d'attention aux grands événements mondains, et les grands bals sont l'occasion d'articles où est mentionnée en détail la présence de telle ou telle sommité aristocratique. Les toilettes portées par les grandes dames présentes sont décrites avec luxe de détail, ainsi que le programme musical des festivités. Lors des bals de la League, qui regroupent des membres de la gentry, les commerçants, la petite bourgeoisie ou les artisans du cru, les participants les plus notoires reçoivent les honneurs de la presse. 364 Les festivités de la League permettent donc aux participants les plus notables de voir confirmer leur statut au sein de la communauté locale.
Mais outre ces considérations narcissiques, ce qui fait fonctionner la sociabilité festive de la League est aussi lié à la stratégie matrimoniale des communautés locales où la League est implantée. Les fêtes de la League, où se retrouvaient entre eux les jeunes gens de famille conservatrice, donnaient aux parents l'assurance que leur progéniture se trouverait en présence d'époux et d'épouses potentiels issus d'un milieu respectable. De plus, les bals de la League sont un lieu de sociabilité rassurant, car étant ouverts à toutes les générations, ils permettent aux parents de chaperonner leur progéniture.
Il ne nous a pas été possible, hormis quelques exemples évoqués plus loin de mariages entre membres de la League, de vérifier le rôle joué par le mouvement dans les stratégies matrimoniales victoriennes. Mais l'analyse des registres de l'habitation de Garstang a permis de vérifier l'hypothèse selon laquelle le succès de la League peut parfois s'appuyer sur des considérations plus sociales que véritablement politiques. En effet, les archives de cette habitation font apparaître clairement plusieurs éléments qui mettent en lumière l'importance des formes de sociabilité offertes par la League dans les mobiles d'adhésion. Le tableau suivant témoigne clairement de l'importance du calendrier festif de l'habitation dans la saisonnalité des inscriptions. En effet, si la plupart des adhésions sont enregistrées aux mois de février et mars, c'est que le grand bal organisé par l'habitation a lieu au début du mois d'avril, et que le fait d'avoir acquitté une cotisation donne aux adhérents le droit d'accéder à la fête à moindres frais.
Tableau 5. Saisonnalité des adhésions dans une habitation rurale entre 1897 et 1910
| Janvier | 21 |
| Février | 16 |
| Mars | 84 |
| Avril | 96 |
| Mai | 5 |
| Juin | 2 |
| Juillet | 0 |
| Août | 2 |
| Septembre | 0 |
| Octobre | 2 |
| Novembre | 1 |
| Décembre | 0 |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date d'adhésion, 1897-1909
De plus, si on observe l'identité des adhérents, on remarque l'importance des logiques familiales et générationnelles dans le cycle des adhésions. Les registres de cette habitation faisant apparaître sur une durée assez longue de 18 ans l'identité des membres, ainsi que la date et la durée de leur adhésion, on a pu ainsi confirmer que la League paraît effectivement liée à une sociabilité mixte, collective et familiale qui peut effectivement s'intégrer à une stratégie matrimoniale.
Comme le montre le Tableau 6, les registres de l'habitation de Garstang témoignent aussi de l'importance des liens familiaux des membres entre eux. Il apparaît clairement que cette habitation repose sur l'adhésion de quelques familles rurales, qui à elles seules représentent plus des deux tiers des membres de l'habitation. Les adhésions authentiquement individuelles ont de ce fait peu de place, et rares sont les membres qui s'inscrivent de manière isolée. Dans la plupart des cas, la démarche d'inscription est effectuée à plusieurs. Le jour de l'inscription, on constate que les futurs membres se présentent par fratries ou par familles entières, les pères ou les mères accompagnant très souvent leurs enfants, ou devançant de quelques jours leur inscription. 365 De plus, dans l'échantillon analysé, la proportion très faible d'électeurs confirme aussi l'importance bien plus sociale que politique de l'habitation. 366
Tableau 6. Proportion de femmes, d'hommes et d'électeurs et de membres issus de même famille dans une habitation rurale, 1894-1910
| Nombre total de membres | 225 |
| Femmes | 45% |
| Jeunes femmes non mariées | 27% |
| Hommes | 55% |
| Électeurs | 16,75% |
| Couples mariés | 18,5% |
| Familles représentées par deux individus (hors couples mariés) : deux frères, deux soeurs, frères soeurs, père ou mère avec fils ou fille |
20,25% |
| Familles représentées par trois individus : père ou mère avec fils et filles, ou fratries |
12% |
| Familles représentées par quatre individus (idem) | 5,3% |
| Familles représentées par cinq individus (idem) | 11% |
| Familles représentées par six individus (idem) | 2,5% |
| Total des membres liés par des liens familiaux directs | 69,5% |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date d'adhésion et adresse, 1894-1910
Toutefois, si on regarde à présent non plus les liens familiaux, mais qu'on s'intéresse à un autre critère, celui de la durée d'adhésion, on peut continuer à envisager la dimension politique de l'engagement de certains.
Tableau 7. Durée d'adhésion des 225 membres de l'Habitation de Garstang, 1894-1910
| Durée en années | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | Adhésiondiscontinue | Décès | Départ |
| Nombre de membres | 19 | 17 | 18 | 13 | 7 | 10 | 8 | 7 | 9 | 14 | 13 | 18 | 18 | 14 | 12 | 28 | 103 | 6 | 3 |
Source : Preston, Lancashire Record Office, Garstang Primrose League Habitation (DDFz). Registre des membres, avec date et durée d'adhésion, 1894-1910
En effet, on perçoit un net décalage entre deux groupes majoritaires, ceux dont la durée d'adhésion est inférieure à trois ans, ceux qui adhérent régulièrement et sur une durée très longue. Il se dégage que pas moins de 32% de l'échantillon a fidèlement renouvelé son adhésion pendant 13 ans ou plus sur les seize années d'existence de l'habitation. Ceux qui sont adhérents de la manière la plus fugace sont souvent des personnes identifiées comme plus jeunes, tandis que les adhérents les plus fidèles, qui souvent ont fondé l'habitation, ou s'y sont joints très tôt après sa création, sont souvent des électeurs, installés de longue date dans les environs. Malgré l'existence d'un tel noyau de fidèles, reste quand même le fait que sur l'ensemble du groupe, les adhésions discontinues représentent près de la moitié des individus appartenant à l'habitation. Il est sans doute bon de tenir compte de ce ratio pour revoir à la baisse, et au moins diviser par deux, le total d'adhésions revendiquées par la League jusqu'avant 1914 pour avoir une idée plus précise du nombre de membres véritablement enrôlés par le mouvement.
D'après les éléments dégagés à partir du cas de Garstang, on peut donc affirmer l'importance pour la League de la dimension sociale et festive de ses activités. Mais si la League s'appuie sur des réseaux familiaux, ce n'est pas seulement dû aux diverses activités de loisirs qu'elle propose aux parents et aux jeunes adultes, mais c'est aussi parce que le mouvement entend avoir un rôle éducatif exercé au bénéfice des apprentis citoyens que sont alors les enfants. Qui plus est, dans la perspective de la League, l'apprentissage politique doit englober jeunes et vieux, électeurs ou non-électeurs. C'est pourquoi il convient aussi de s'interroger sur les pratiques éducatives qui se déroulent sous les auspices de la League.
* 367
Si les activités de la League revêtent indéniablement un caractère festif, on ne saurait réduire le mouvement à cet aspect, car on prendrait le risque d'occulter son caractère politique, qu'il convient de prendre au sérieux. L'exemple de l'habitation de Garstang choisi précédemment ne rend pas justice à la dimension politique du mouvement, dont il convient de signaler malgré tout l'importance. En effet, si la League peut être perçue comme une agence matrimoniale, ou une pourvoyeuse de spectacles de music hall, il s'y déploie aussi une pédagogie de la citoyenneté.
Par quels moyens le civisme impérial, religieux et constitutionnaliste de la League se trouve-t-il véhiculé ? Très concrètement, la League est un lieu d'instruction destiné à promouvoir une meilleure connaissance géographique de l'Empire. En diffusant largement almanachs, cartes, brochures du monde et spectacles de lanterne magique consacrés à l'Empire, à ses ressources, à sa géographie. Pédagogue, la League l'est aussi suite à la création de sections enfantines en 1892. Auprès de ces jeunes publics, la League valorise la connaissance du passé britannique. De Nelson à Drake, de Waterloo aux Plantagenêt, on narre aux jeunes britanniques la geste des libertés triomphantes. La League est donc littéralement un lieu d'éducation à destination des plus jeunes. Mais la mission éducative que s'assigne la League concerne aussi les générations plus âgées.
Au sein de la League, en effet, c'est tout d'abord aux orateurs conservateurs, illustres ou anonymes, qu'il échoit de diffuser auprès du public la pédagogie civique de la League. Les habitations de la League constituent en effet autant de tribunes dont peuvent s'emparer tous les députés conservateurs en campagne. Il n'est d'ailleurs pas fortuit que les grands jours de la League coïncident avec l'époque où l'art oratoire fait l'objet du plus vif intérêt, que ce soit de la part du public ou de la presse. 368 De par la multiplicité des tribunes qu'elle peut offrir grâce à son réseau très dense d'habitations, la League permet aux conservateurs de ne pas être en reste avec l'ubiquité d'un Chamberlain, qui peut mobiliser ses partisans au sein des caucus radicaux, ou d'un Gladstone, qui au cours des campagnes pour le siège de Midlothian avait traversé le pays en train, haranguant parfois les foules depuis la fenêtre de son compartiment, ou juché sur un wagon.
Initialement peu enclins à se soumettre à la logique de la platform et du stumping, ces pratiques politiques suspectes originaires d'outre-Atlantique et reprises à leur compte par les radicaux, les politiciens conservateurs trouvent dans la League une institution qui facilite leur adaptation aux exigences d'un électorat qui de plus en plus désire entendre ses représentants s'exprimer de vive voix. Du fait même de son caractère mixte et familial, la League offre de surcroît des publics sans risque pour les orateurs conservateurs soucieux de s'épargner les affres du heckling ou de la rixe. Les réunions de la League, qui rassemblent dans les mêmes lieux hommes, femmes et enfants, offrent aux orateurs un espace public où se trouve désamorcé le risque de violence partisane, qui reste une des caractéristiques des périodes électorales. 369 De plus, la pratique très répandue du ticketing, qui consiste à limiter l'assistance aux détenteurs d'un sésame distribué par les partisans de l'orateur, soustrait plus sûrement encore l'orateur qui s'adresse aux habitations de la League aux contraintes et aux dangers des réunions publiques. 370 C'est d'ailleurs l'une des raisons principales qui expliquent pourquoi les manifestations publiques organisées par la League ont généralement lieu dans des espaces clos, comme des salles communales et paroissiales, des chapiteaux, des parcs de grandes demeures ou des enclos érigés sur les commons des villes et des villages. Ainsi, la League permet aux conservateurs de disposer d'un public où perturbateurs (hecklers) et voyous (rowdies) ne risquent pas de troubler les cérémonies.
Pour autant, la League n'est pas non plus une entreprise de clôture de l'espace politique qui exclurait la violence partisane au nom de la galanterie ou de la respectabilité. James Vernon, historien des partis britanniques au dix-neuvième siècle, a indiqué que lors du deuxième tiers du dix-neuvième siècle, une transition se serait effectuée, d'une période où l'espace politique était ouvert à une période de clôture croissante de l'espace public. D'après Vernon, l'émergence des partis est à considérer comme une entreprise de contrôle de l'exubérante " politique populaire " du début du siècle et de la période chartiste. 371 En quelque sorte, les pratiques sélectives qui sont l'apanage des fêtes de la League, témoignent d'une telle pacification de l'espace public, qui a permis de domestiquer la violence propre au combat politique et de conjurer la menace du rassemblement populaire séditieux. Mais dans quelle mesure le cas de la Primrose valide entièrement l'évolution décelée par Vernon ? En un sens, il est vrai que lors de nombreuses réunions de la League, les politiciens appelés à prendre la parole prenaient souvent le soin de limiter l'assistance à leurs partisans en recourant à la pratique du ticketing. Mais la League ne peut uniquement être considérée comme participant d'une telle domestication de l'espace politique, ou comme un instrument de fermeture du débat politique qui remettrait en cause la pratique antérieure de la réunion publique ouverte.
La réalité au sein de la League est plus ambiguë. Il faut ici rappeler que pour devenir membre de la League, il n'était nullement nécessaire d'être un unioniste convaincu. Les registres du mouvement regorgent d'exemples de radicaux notoires qui deviennent membres des habitations pour pouvoir eux aussi avoir accès aux festivités de la League. Comme la League se targue d'accueillir tout un chacun, quelle que soit son appartenance politique, du moment qu'est dûment prêté le serment aux principes du mouvement, il est manifeste que des personnes de sensibilités partisanes très variées prennent part aux manifestations du mouvement. De même, les exemples de réunions publiques ouvertes à tous ne manquent pas, ainsi que les anecdotes relatant l'irruption d'opposants politiques perturbant les rassemblements de la League. Le Grand Conseil préfère enjoindre plutôt ses habitations à ouvrir leurs réunions et leurs fêtes au plus grand nombre. 372 L'attitude des dirigeants de la League sur la question témoignerait donc plutôt d'un refus de limiter leur public aux seuls conservateurs. En effet, l'un des objectifs du mouvement est justement de convertir au conservatisme les citoyens gagnés par le discours radical, d'où la nécessité pour la League de demeurer indépendante du parti conservateur. De ce fait, jusqu'en 1913, le Grand Conseil est peu enclin à inciter ses habitations à exclure de leurs rangs des membres indélicats qui auraient voté pour le camp adverse. Pour les dirigeants de la League, l'accent reste mis sur le rôle du mouvement comme vecteur pédagogique destiné à ramener dans les rangs conservateurs les citoyens égarés par les promesses radicales ou socialistes. D'ailleurs, lorsqu'au début du vingtième siècle le mouvement ouvrier commence à se constituer en parti politique, les dirigeants de la Primrose League continuent d'insister sur la nécessité pour eux de diffuser l'idiome conservateur même auprès des milieux convertis au socialisme.
La pédagogie de la League repose en large partie sur les discours, qui occupent une place centrale dans les activités de la League. Lors des festivités, il n'est pas rare de voir le programme des réjouissances interrompu par une harangue à caractère explicitement politique. Les candidats y affûtent leur style oratoire en préparation des campagnes futures, tandis que les dirigeants locaux sont mis à contribution pour dire quelques mots. Souvent, plusieurs orateurs se succèdent à la tribune. Il peut parfois s'agir du dirigeant d'une habitation voisine, ou d'un secrétaire provincial de la League, ou dans les grandes occasions, d'un vrai ténor politique, accompagné du Vice-Chancelier. Les thèmes abordés sont puisés dans le contexte politique du moment, mais la coloration partisane de ces discours est indéniable. Si la League pratique une quelconque forme d'instruction, c'est d'une éducation éminemment tory dont il s'agit. Les sujets volontiers évoqués par les orateurs prenant la parole sous les auspices de la League incluent en effet la grandeur de l'Empire, le prestige et l'ancienneté des institutions politiques, religieuses et associatives, et le bon sens d'un électorat respectueux du travail et de la propriété.
Dès ses origines, la League s'est vue fixer comme objectif d'éduquer le public à la politique. L'arrivée de nombreux électeurs ruraux sur les registres électoraux après 1884 rendait cette tâche très pressante, d'autant qu'au début des années 1880, Joseph Chamberlain essaie de gagner au radicalisme les travailleurs des campagnes en faisant figurer en bonne place dans son programme de 1885 la constitution de petites propriétés allouées aux paysans sans terres. Les vans rouges de la Land League sillonnent aussi les campagnes, sensibilisant les populations aux divers programmes de réforme agraire inspirés de l'exemple de Henry George aux États-Unis. George en personne se rend à plusieurs reprises en Angleterre pour expliquer ses idées. Ses visites inspirent la création d'associations très puissantes qui militent à leur tour en faveur d'une réforme agraire, et plus généralement d'une reconsidération des principes sur lesquels reposent alors la propriété foncière et sa fiscalité.
Dans ce contexte, la Primrose League s'emploie à contrer la propagande radicale en recourant aux mêmes techniques, puisque des camionnettes de la League parcourent à leur tour le pays pour combattre la diffusion des plans radicaux en matière de réforme agraire. 373 En 1897, le zèle avec lequel les propagandistes itinérants de la League prêchent la bonne parole unioniste a d'ailleurs provoqué une passe d'armes aux Communes entre le Home Secretary conservateur et Mr Swift MacNeill, député radical. Ce jour-là, une question relative aux gitans et aux commerçants ambulants est posée au Home Secretary, qui répond que les County Councils ont toute autorité pour prendre les moyens nécessaires afin de remédier aux nuisances occasionnées par les personnes se logeant sous des tentes ou dans des camionnettes. Ce à quoi MacNeill répond : " Ces pouvoirs s'appliquent-ils aux personnes circulant dans les camionnettes de la Primrose League? ". 374
Au sein de la League, c'est donc le public rural, incarné dans la personne de Hodge, ouvrier agricole naïf et rustaud, qui doit le premier recevoir une instruction dans le domaine politique et économique afin de ne pas céder aux sirènes radicales. Une saynète écrite pour le Primrose Record, réunissant Alice Steady, une demoiselle représentant la League, l'électeur John Plowman, son épouse et Harry Waver, un démarcheur libéral, témoigne de l'ignorance à laquelle se trouve associé l'électeur campagnard. La jeune membre de la Primrose League doit en effet dispenser à Mr Plowman un cours d'économie politique où il se rend compte que " c'est le parlement qui fait les impôts ". 375
Mais le rôle éducatif que s'assigne la League rend manifeste l'incongruité d'une situation qui voit des femmes, cultivées, voire fortunées pour certaines d'entre elles, se proposer de conseiller des hommes, ignorants, et souvent pauvres, dans l'exercice de leurs droits civiques. Ce paradoxe n'échappe pas au comité central de la National Society for Women's Suffrage. Frances Power Cobbe, l'une des membres de ce mouvement de suffragettes, intercède auprès de la baronne Amherst, membre fondatrice du Grand Conseil des Dames, afin que la League engage les candidats conservateurs à abroger les lois interdisant aux femmes le droit de vote. Ces travailleurs agricoles que la League se propose d'initier à la politique sont, d'après Frances Power Cobbe :
Des hommes qui, pour la plupart d'entre eux, ignorent la politique, l'économie, le droit, l'histoire, voire même la géographie du vaste Empire sur lequel ils exerceront leur influence (...) En tant que Dame de la League, il vous incombera de conseiller ces personnes, de les détourner de l'influence trompeuse des démagogues et de leur inculquer, autant que faire se pourra, le b.a ba des devoirs du citoyen. [Cobbe] invite [la baronne Amherst] à s'interroger sur le bien-fondé, alors que de tels hommes disposent du droit de vote, pour des femmes, douées des mêmes qualités, ou de qualités supérieures, de se voir refuser l'exercice des mêmes droits. Les femmes, qui, comme vous, sont considérées comme capables d'instruire les électeurs de leurs devoirs, ne sont-elles pas à même de voter intelligemment et en toute honnêteté ? 376
Rappelant à son interlocutrice qu'en 1871, 1872, 1873, 1875 et 1876, Disraeli lui-même avait voté en faveur de lois accordant le droit de vote aux femmes, elle conseille à son homologue conservatrice de s'appuyer sur les conservateurs entretenant alors les mêmes vues sur la question, lord Carnarvon, sir Michael Hicks Beach, lord Iddesleigh (sir Stafford Northcote), et lord John Manners.&nb