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REMERCIEMENTS

      

      

      

       Pour ses encouragements, son aide et ses précieux conseils, je remercie vivement ma directrice de thèse, Madame Catherine Maignant, professeur à l’Université de Lille 3, grâce à qui j’ai eu aussi l’opportunité d’effectuer une partie de mes recherches en tant que lectrice à l’Université de Trinity College à Dublin. Je remercie aussi Monsieur Dermot Keogh, professeur à l’Université de Cork, et Son Excellence, Monsieur Padraic MacKernan, ambassadeur d’Irlande en France, pour toutes les informations qu’ils m’ont communiquées.

      

      J’adresse mes remerciements aux personnels des instances suivantes : les archives diplomatiques du Quai d’Orsay, le Centre des archives diplomatiques de Nantes, les archives nationales de Dublin, l’Université de Dublin, la National Library of Ireland, la bibliothèque de Trinity, celle de l’Université de Cork, la bibliothèque de l’Arsenal et à la bibliothèque nationale, l’Institut national de l’Audiovisuel et à l’Association des amis de Saint-Colomban Luxeuil-les-Bains.

      

       Je remercie également toute ma famille pour son soutien de chaque instant ; mes amis de France et d’ailleurs, particulièrement Helen Astbury, Anne Cantaloube, Christophe Hamel, Mathieu Manca et Claire Thibaut pour leur travail de relecture et leur aide logistique. Mes remerciements vont enfin à Eamon O’Ciosáin de l’Université de Maynooth, Phillys Gaffney de l’Université de Dublin et Maguy Pernot-Deschamps de l’Université de Dijon.

      

      


INTRODUCTION

      

      Au lendemain de la Première Guerre mondiale (1914-1918), l’Europe se trouvait confrontée à deux formes étatiques prédominantes : d’un côté, on assistait au triomphe du droit et à l’émergence des démocraties ; de l’autre, à l’émiettement progressif des régimes dits autocratiques. La démocratie libérale faisait figure de grand vainqueur du conflit. Les combats n’avaient pas été menés par la seule force des armes mais aussi grâce aux vertus du régime politique que la démocratie libérale incarnait. La démocratie avait constitué le ciment idéologique des Alliés, surtout après la chute du régime autocratique russe en février 1917 ; elle avait été l’horizon moral des peuples et des nationalités encore privés d’Etat ; elle s’était révélée plus efficace et finalement plus forte que les régimes autoritaires fondés sur des traditions militaires éprouvées comme en Allemagne ou en Autriche-Hongrie. Dans son sillage, des petits Etats d’avant 1914 ou des nationalités depuis longtemps privées d’Etat souverain avaient pu triompher contre des empires. La démocratie reposait dorénavant sur l’idéal d’une justice des peuples. Comme l’individu dans la démocratie électorale, le peuple-nationalité devait pouvoir user du droit de choisir son destin.

      

      Pour la première fois de son histoire, le modèle libéral-démocrate n’était plus en situation minoritaire. La démocratie n’était plus considérée comme un produit relevant exclusivement du « génie » de tel ou tel peuple ou d’une tradition historique aussi glorieuse qu’exceptionnelle. Peu de pays pouvaient encore s’abriter derrière des spécificités nationales pour échapper au mouvement de démocratisation. La démocratie s’imposait comme une sorte de norme constitutionnelle universelle répétée de régime en régime. Les vainqueurs, dans leur politique de redressement de l’Europe, s’efforçaient de mettre sur pied un nouvel ordre international qui se voulait durable pour ainsi effacer les causes d’affrontement entre Etats et peuples. Les traités de l’après-guerre, qui avaient multiplié les nouveaux Etats, avaient multiplié d’autant les chances de voir se reproduire le canevas du constitutionalisme démocratique. Après 1918, les idées d’arbitrage international et de paix de droit, les aspirations à une sécurité collective et à une entente entre les peuples reçurent un soutien quasi-unanime. Il s’agissait non seulement de juger les « responsables » du déclenchement de la guerre mais surtout d’instaurer un nouveau système international prônant l’équité et le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », selon une expression employée par le président américain Woodrow Wilson. 1 

      

      

      Le succès des idées du président Wilson ne concernait d’ailleurs pas seulement le domaine de la nouvelle diplomatie ou celui d’une Société des Nations encore en gestation. Il illustrait aussi le triomphe du lien progressiste entre l’idée d’émancipation nationale, le cadre de la démocratie politique et l’horizon d’une pacification générale. Selon la logique wilsonienne, chaque peuple avait le droit de revendiquer un territoire et à un Etat à condition d’embrasser la cause de la démocratie politique et de donner ainsi à ses voisins et à la communauté internationale tout entière des gages d’esprit pacifique.

      

      Au cours du XIXe siècle, les régimes monarchiques et autoritaires surent imposer une sorte de droit d’ingérence visant à limiter les évolutions libérales des petits et moyens Etats : l’heure était au triomphe de l’impérialisme et du colonialisme. Selon le théoricien anglais Hobson, en 1902, « l’impérialisme est un âge du capitalisme marqué par l’extraversion grandissante des investissements et placements ». Lénine définit l’impérialisme comme « le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier ; où l’exportation des capitaux prend une importance de premier plan ; où le partage du monde a commencé les trusts internationaux et où s’est achevé le partage du globe entre les grands pays capitalistes ». L’impérialisme put prendre des formes différentes : il pouvait être de nature financière (conquête des marchés extérieurs), culturel (diffusion de l’enseignement pour répandre les valeurs européennes…), politique, administratif et militaire. Après 1890, tous les Etats européens mondialisèrent leur politique extérieure. Parmi ces Etats, la France et la Grande-Bretagne ouvrirent la voie. Jusqu’à l’aube de la Première Guerre mondiale, on assista à une véritable course aux zones d’influence. Les rivalités d’impérialisme éveillèrent certaines tensions. L’impérialisme s’accompagnait de plus en plus de préoccupations politiques et stratégiques. Au début du XXe siècle, la tension la plus vive s’observa entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne qui conquit des marchés en Europe et hors d’Europe exerçant une concurrence victorieuse sur une Grande-Bretagne dont le développement s’essoufflait. Le phénomène fut d’autant moins bien supporté par la Grande-Bretagne que l’Allemagne remit en cause la maîtrise navale britannique et qu’elle entendit agrandir son empire colonial, ce qui ne pouvait se faire qu’aux dépens des grands empires existants.

      

      Le colonialisme était une forme d’impérialisme dont les causes économiques étaient les mêmes que l’impérialisme. Parmi les causes économiques, dominaient le prestige national et la volonté de puissance. La Grande-Bretagne comme la France exaltaient leur orgueil national. A cela s’ajoutaient des impératifs stratégiques : une puissance mondiale se devait de disposer de bases, de points d’appui dans le monde et d’escales pour ses navires. La supériorité militaire et technique fut pour l’Europe l’instrument de l’expansion coloniale. A la veille de la guerre, les forces hostiles à la colonisation trouvèrent une certaine audience mais furent trop marginales pour remettre sérieusement en question la bonne conscience de l’Europe. Après la guerre, le colonialisme était de plus en plus contesté, à l’échelle internationale, par la Société des Nations et aussi par les Etats-Unis prônant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pourtant, le colonialisme donnait l’illusion d’être à son apogée puisque la France et la Grande-Bretagne se partagèrent les dépouilles de l’empire allemand. En réalité, les positions européennes se trouvèrent affaiblies d’un point de vue financier, démographique et moral. L’Europe qui s’était livrée à la barbarie se demandait encore comment prétendre à une quelconque supériorité ou à une mission civilisatrice. Dans l’Europe de 1918, le jeu politique et diplomatique faisait de la protection des minorités une obligation et inspirait une nouvelle conception des relations entre Etats.

      

      A l’intérieur même des Etats, des mouvements nationalistes contestaient l’autorité des grandes puissances impériales. Ce fut le cas en Inde où le parti du Congrès, fondé en 1885 à l’initiative de Gandhi, réclamait l’indépendance en s’appuyant sur les principes de liberté et de souveraineté. Juridiquement, l’indépendance est le critère de la souveraineté. Parallèlement, la souveraineté de l’Etat peut l’aider à garder son indépendance. Pour Hobbes, « un Etat souverain ne saurait se voir imposer à un droit supérieur ». La souveraineté est un facteur d’équité entre les Etats. De la même manière que l’Inde, l’Irlande, faisant référence au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », prétendait déterminer librement son statut politique et choisir un mode de développement en dehors de toute pression extérieure.

      

      L’autodétermination des petites nations prônée par le président Wilson en 1919 ne s’appliquait qu’aux petites minorités des empires vaincus (Allemagne et Autriche-Hongrie), à l’exception de l’Empire ottoman, dont le démantèlement faisait l’objet des visées coloniales de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Italie. Wilson lui-même préférait l’Angleterre à l’Irlande et n’aurait pu imposer l’accès de la Conférence de la Paix aux délégués irlandais sans s’attirer les foudres des tout-puissants alliés. Les portes de la conférence restèrent ainsi définitivement fermées aux représentants légitimes du peuple irlandais. Il ne leur restait plus qu’un seul recours : la guerre.

      

      Il s’agissait d’une guerre de libération, ou devons-nous plutôt parler de guérilla, contre une armée étrangère d’occupation, incomplète et fragile mais surtout de plus en plus contestée ; une guerre de libération nationale contre l’ordre impérial britannique établi. C’est par le fer et le feu que le nouvel Etat irlandais allait donc être forgé. Il utilisait cependant les institutions graduellement implantées dans la société irlandaise par l’action des divers mouvements nationalistes du passé, constitutionnalistes ou révolutionnaires, politiques ou culturels. Ainsi une partie du travail d’édification politique était-elle déjà effectuée : il restait à couronner cet héritage social et juridique par la mise en place du pouvoir centralisateur de l’Etat-Nation dont Michael Collins et ses collègues furent les principaux bâtisseurs.

      

      La guerre d’usure entre l’Irlande et la Grande-Bretagne dura et s’intensifia du 21 janvier 1919 à la trêve du 11 juillet 1921. Le gouvernement de coalition du Premier ministre britannique, David Lloyd George, était au bord de l’éclatement politique sur le problème de l’Irlande et hanté par les répercussions internationales et surtout impériales du conflit. On craignait surtout que l’Inde ne suive le même chemin que l’Irlande.

      

      Les négociations de paix entre le gouvernement britannique et une délégation irlandaise conduite par Michael Collins, chef de l’Armée républicaine irlandaise 2 , et Arthur Griffith se prolongèrent de juillet au 6 décembre 1921 et se soldèrent par un compromis imposé par Lloyd George sous la menace d’une « guerre immédiate et terrible ». L’ultimatum lancé par le Premier ministre britannique obligea les représentants irlandais à choisir entre la signature du traité ou la reprise instantanée des hostilités :

      

      Messieurs, il n’est plus possible de tergiverser davantage. Deux lettres sont prêtes : l’une mentionne l’accord sur les termes du traité entre le gouvernement de Sa Majesté et vous-mêmes, l’autre indique votre refus de demeurer dans l’Empire. Si j’envoie cette dernière lettre, c’est la guerre, la guerre dans trois jours. Des trains spéciaux de troupes et des navires de guerre se tiennent prêts à être acheminées sur l’Irlande et n’attendent que nos ordres…Alors, Messieurs, quelle lettre dois-je envoyer ? 3 

      

      Cet accord constituait un moment capital dans l’histoire politique de l’Irlande. Il mit d’abord fin à deux années de lutte impitoyable qui opposèrent les représentants du Sinn Féin, autoproclamés en Assemblée Nationale de la République irlandaise, et les militaires de l’Armée républicaine irlandaise aux forces britanniques renforcées par les Black and Tans. 4  Le Traité de Londres abolissait surtout le régime de l’Union 5  entre la Grande-Bretagne et l’Irlande, régime qui était en place depuis 1800 et faisait du pays un Etat indépendant ou devons-nous plutôt dire « quasi indépendant ». Par ce compromis, l’Irlande devenait Etat Libre d’Irlande – ou Saorstát Eireann en gaélique - et allait conserver cette dénomination jusqu’à la naissance officielle de la République en 1949. Solution bâclée pour certains ; paix précaire et incomplète, pour d’autres, le Traité de Londres faisait de l’Irlande un Etat-Nation au statut provisoire de Dominion 6  de l’Empire britannique, plus tard appelé Communauté Britannique des Nations ou British Commonwealth of Nations 7 , avec des pouvoirs calqués sur ceux du Canada. 8  Ce nouvel Etat était divisé par une double fracture : la partition du Nord, effectuée par le Government Act de 1920 9  et entérinée par l’accord anglo-irlandais qui limitait géographiquement le territoire du nouvel Etat en excluant les six comtés du Nord dont trois à majorité catholique, et le serment d’allégeance à la Couronne britannique du Parlement irlandais, symbole du maintien de l’Etat Libre au sein d’un Empire britannique qui imposait le self-government, une administration souple et réaliste dans laquelle les Dominions bénéficiaient pourtant d’une large autonomie. Or, pour une grande partie des nationalistes irlandais, l’heure n’était plus à la recherche d’une autonomie mais à l’indépendance.

      

      Ratifié à une courte majorité par le Dáil mais rejeté par les irréductibles républicains dirigés par Eamon De Valera, le traité, qui ne résolvait que partiellement la question irlandaise, entraîna une coupure de l’Irlande nationaliste entre le gouvernement irlandais et les dissidents hostiles au traité. Ainsi, le nouvel Etat irlandais restait-il inachevé.

      

      Dans un article intitulé « Six semaines en Irlande », publié au début des années 20 dans l’hebdomadaire d’actualité L’Illustration, Ludovic Nadeau, journaliste et émissaire du gouvernement français, s’interrogeait sur les événements qui frappaient l’Irlande dans l’immédiate après-guerre et reconnaissait qu’il était parfois difficile de comprendre les raisons qui poussaient ce petit pays à revendiquer une plus grande indépendance :

      

      Il est malaisé de parler de l’Irlande, surtout dans une publication française qui ne peut oublier que la révolte du Sinn Féin 10  est dirigée contre l’Empire britannique et que nous demeurons liés à cet Empire par le souvenir des services rendues et de la lutte supportée en commun. 11 

      

      

      Pour aborder la question de l’Irlande et de son statut, il nous faut d’abord définir un certain nombre de concepts fondamentaux, à commencer par les notions d’Etat, Etat-Nation et nationalisme qui nous permettront d’envisager le processus de création du jeune Etat irlandais et la mise en œuvre de sa politique étrangère.

      

      L’Etat doit être constitué de trois éléments principaux : une population, un territoire et une organisation politique. Le territoire national est l’espace à l’intérieur duquel l’Etat souverain exerce ses compétences. C’est une notion juridique abstraite, inscrite dans la durée. En revanche, le gouvernement, qui dirige l’Etat pour un temps limité, désigne une réalité concrète. Le terme d’Etat peut également se confondre avec ceux, plus concrets, de pays et de territoire national. La notion d’Etat, fort étudiée par les historiens et les politologues, a donc très souvent une implication géographique. L’absence de délimitation définitive n’affecte en rien les droits des Etats voisins concernés. L’exigence d’une frontière terrestre incontestée, délimitée et démarquée, dont le tracé serait définitivement acquis n’a jamais été considérée comme une condition nécessaire de l’existence d’un Etat. Dans une décision du 1er août 1929, le tribunal arbitral mixte germano-polonais a considéré que « pour qu’un Etat existe et puisse être reconnu, il suffit que ce territoire ait une consistance suffisamment certaine et que, sur ce territoire, il exerce en réalité la puissance publique nationale de façon indépendante ». De plus, l’Etat se manifeste de façon visible par l’intermédiaire de l’administration et du gouvernement, notamment par l’aménagement de l’espace national. Le gouvernement représente l’Etat et exprime sa volonté. Le poids de l’Etat est mesuré par l’importance de l’appareil d’Etat et du secteur étatique. Le philosophe Thomas Hobbes, dès le XVIIe siècle, voyait en l’Etat un « Léviathan », sorte de monstre biblique : le frontispice de son ouvrage représentait un géant couronné, dont le corps était fait de milliers d’individus agglomérés. L’Etat est, en effet, composé d’une communauté nationale : c’est la population définie comme un ensemble d’individus rattachés à l’Etat par un lien juridique, la nationalité, et dont l’action est multiforme et varie selon les régimes en place.

      

      « Nationalisme » signifie, au départ, la défense de la nation sur les plans politique, culturel et économique. Par conséquent, toute définition du nationalisme dérive forcément d’une définition de la nation. La source du nationalisme contemporain ainsi définie fut la Révolution française et l’Empire de Napoléon qui, par leur volonté de puissance et d’hégémonie, étendirent à toute l’Europe la contagion nationaliste. Le monde germanique applaudit d’abord la Révolution française. Tandis que les jeunes intellectuels s’enthousiasmaient devant la Déclaration des droits de l’homme, la masse de la population était réticente et craignait l’expansionnisme français. L’étude de Fichte sur le patriotisme marqua une rupture avec l’individualisme cosmopolite et rationaliste des Lumières au profit d’un sentiment national fondé sur l’histoire et les traditions de la communauté populaire allemande.

      

      Ainsi, en Allemagne, le développement du nationalisme entraîna-t-il la naissance d’une pensée résolument antifrançaise qui ralliait les adversaires des Lumières, réhabilitait l’histoire et les traditions germaniques et rejoignait le mouvement romantique. Le nationalisme allemand fut donc un nationalisme de culture (Kultur Nationalismus) où l’action politique devait viser la préservation, la défense et l’illustration d’un patrimoine culturel précis, né d’une histoire particulière dans un lieu donné. La culture ne devait pas être l’apanage d’une élite réduite en nombre mais être diffusée dans toute la population. Le nationalisme de culture s’accompagnait toujours d’une pédagogie populaire (Volkspedagogik). Ce nationalisme de culture fut toujours tout à la fois affirmateur d’un héritage et contestataire de tout ce qui fonctionnait en dehors de cet héritage ou contre lui. De la volonté d’organiser une pédagogie populaire découlèrent deux tendances en Europe, deux conceptions du nationalisme.

      

      D’après la philosophie de Herder, la nation devait être perçue comme une communauté naturelle, c’est-à-dire une communauté reposant sur des faits de culture, anthropologiques ou linguistiques. Cette vision structura le nationalisme allemand. Pour Ernest Renan, la nation était une communauté de volonté. Cette communauté de volonté fut la caractéristique principale d’un nationalisme français postérieur à l’ère révolutionnaire et jacobine. Renan définit la nation de la manière suivante :

      

      L’essence d’une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun (…). La plupart des nations modernes ont été faites par une famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation (…). A l’époque où furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Ecosse fut de même un fait dynastique (…). Il faut admettre qu’une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d’exister. (…) La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois (…). Une nation est une âme, un principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. (…) La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire, voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour un peuple. (…) Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. 12 

      

      Contrairement au nationalisme allemand, le nationalisme français n’était pas un nationalisme de culture (et donc ne constituait pas un nationalisme pour les Allemands). Renan savait que la France de son temps n’était déjà plus un peuple homogène. Il tablait sur une émotion artificiellement entretenue pour des choses construites. Pour Herder, le peuple primait toutes les structures étatiques, démocratiques, républicaines, monarchiques ou autres car, au moment où il écrivit ses traités sur l’histoire, il n’y avait plus un Etat allemand unitaire. Dans le contexte allemand du XVIIIe siècle, on ne pouvait parler de l’Etat comme d’une réalité concrète, puisque cet Etat n’existait pas. Ce qui existait en réalité, c’était une vaste population germanique, diversifiée mais unie seulement par une langue littéraire et une culture générale. Pour Renan, l’idée d’une communauté de volonté reposait de fait sur une volonté d’oublier chaque jour ce que l’on était en substance, afin de correspondre à une idée abstraite ou à une image idéale. Pour les tenants du nationalisme de culture, une telle démarche était inconcevable.

      

      Au cours du XVIIIe siècle, le nationalisme culturel allemand eut, d’abord, un énorme succès en Irlande et permit un rapprochement entre les deux pays. Mais les définitions du nationalisme proposées par la France séduisirent très rapidement des politiciens tels que Daniel O’Connell ou Charles Stewart Parnell qui ne considéraient pas l’argument culturel contenu dans le nationalisme allemand comme central. Ainsi, l’opposition entre les deux conceptions de la nation était-il susceptible de justifier à la fois le développement de sympathies germano-irlandaises et les tensions franco-allemandes.

      

      Il peut arriver qu’une nation ne possède pas d’Etat et soit dépossédée de son territoire national, comme ce fut le cas de la Pologne avant 1914 ou encore de l’Irlande. Lorsque l’Etat correspond à une nation et que celle-ci est à l’origine de sa formation, on parle alors d’Etat-Nation. Les Etats-Nations se sont constitués généralement de façon plus ou moins lente à partir d’un centre originel.

      

      Ernest Gellner définit avec précision le paradoxe du nationalisme en marche vers la fondation de l’Etat-Nation :

      

      En général, l’idéologie nationaliste souffre d’une conscience politique trompeuse. Ses mythes inversent la réalité : elle prétend défendre la culture d’un peuple alors qu’en fait elle fabrique une culture supérieure ; elle prétend protéger l’ancienne société d’un peuple alors qu’en fait elle contribue à construire une société de masse, anonyme (…). Le nationalisme tend à se considérer comme un principe manifeste, qui s’impose à l’évidence, accessible comme tel à tous les hommes : seul quelque aveuglement viendrait le contrarier, alors qu’en fait il ne s’impose à l’esprit par son caractère plausible qu’à la faveur d’un concours spécial de circonstances, qui l’emportent de nos jours, mais qui furent étrangères, ou presque, à l’humanité et à son histoire. Il prêche et défend la continuité, mais il doit tout à une décision, à une rupture d’une profondeur incalculable, dans le cours de l’histoire humaine. Il impose l’homogénéité au sein des unités politiques, et à un degré moindre, entre celles-ci. L’image qu’il se fait de lui-même, et sa vraie nature, ont une relation inverse : ironiquement, elle a un éclat si net que rarement peuvent l’égaler d’autres idéologies couronnées de succès. 13 

      

      

      Une fois définis, les concepts d’Etat, de nation, de territoire national et d’exaltation du sentiment national nous amènent également à nous pencher sur la volonté de reconnaissance nationale voire internationale exprimée par l’Etat Libre d’Irlande à partir de sa création en 1921.

      

      Les représentants irlandais aspiraient à une reconnaissance internationale que les conditions imposées par le Traité de Londres rendaient problématiques puisqu’il excluait toute perspective de politique autonome en matière d’affaires étrangères ou tout au moins accordait à l’Irlande des possibilités limitées dans ce domaine. En tant que Dominion de l’Empire britannique, l’Etat irlandais demeurait assujetti à la Couronne pour les questions relatives à la Défense et à la politique étrangère. Dès sa création en 1922, l’Etat Libre d’Irlande chercha à obtenir auprès des autres Etats du monde cette reconnaissance tant désirée afin de mieux préciser son autonomie voire d’affirmer son indépendance et de se détacher de la tutelle britannique. Il réclamait ainsi le droit d’exercer sa propre politique étrangère en dehors du cadre de l’Empire. Le regard de l’autre dans la définition d’un Etat et dans la constitution d’une identité nationale demeurait primordial pour ce jeune Etat.

      

      En effet, la reconnaissance d’un Etat est l’expression unilatérale de la volonté d’un Etat de reconnaître comme valide et opposable à son égard un fait ou une situation juridique donnée. La reconnaissance marque la normalisation des rapports d’un Etat nouveau avec les Etats qui le reconnaissent. Dans la définition de la nature de la reconnaissance de l’Etat, deux thèses s’opposent. La thèse constitutive a pour effet de créer l’Etat. Selon la thèse déclarative, la reconnaissance n’est qu’un constat de l’existence des éléments constitutifs pour permettre l’établissement de relations diplomatiques. La politique extérieure d’un Etat est dépendante d’un certain nombre de facteurs internes et externes, de considérations stratégiques, d’intérêts économiques ou de données idéologiques. Dans le cas irlandais, les questions d’ordre idéologique, notamment celle du nationalisme, exercent une influence considérable dans l’affirmation de sa forme étatique. Le refus de reconnaissance n’affecte alors pas l’existence de fait d’un Etat, et sa compétence sur son ordre interne mais peut représenter un sérieux handicap sur le plan international. On est donc en mesure de se demander si, dans le cas irlandais, la reconnaissance de l’Etat Libre impliquait une reconnaissance de fait des autres Etats. Tenant volontiers compte de la perception des Etats qui l’entouraient, l’Etat Libre se devait de définir véritablement ce qu’il était d’un point de vue interne mais aussi externe afin de pouvoir prétendre à une existence à part entière. Se définir comme Etat, c’est aussi définir sa politique afin d’être reconnu par l’autre. La reconnaissance est un acte discrétionnaire essentiellement lié à des considérations d’opportunité politique. Elle peut être implicite et résulter d’un acte unilatéral et souvent solennel des Etats qui reconnaissent un Etat nouveau. La reconnaissance peut aussi être implicite et s’affirmer par un comportement tel que l’échange de représentants diplomatiques, des traités bilatéraux ou multilatéraux.

      

      A l’heure de l’internationalisation croissante des pratiques diplomatiques, c’est-à-dire des rapports entre Etats, dans l’immédiate après-guerre, la reconnaissance internationale de l’Irlande occupait une place essentielle dans l’affirmation progressive de son indépendance nationale. Or, le statut de Dominion, que lui conférait l’accord anglo-irlandais de 1921, ne lui octroyait que partiellement cette reconnaissance et imposait sur le plan constitutionnel un assujettissement à la Couronne britannique. Afin de se détacher progressivement de cette emprise, il lui était nécessaire d’organiser au plus vite sa propre diplomatie pour ainsi occuper une place de choix sur l’Echiquier international profitant du contexte de reconstruction géopolitique de l’après-guerre. L’Etat Libre d’Irlande se devait également de définir précisément la place qui lui revenait sur cet Echiquier et de voir s’il se situait à égalité par rapport à l’ensemble des acteurs diplomatiques ou, au contraire, s’il s’inscrivait dans un cadre que l’on pourrait qualifier de « post-colonial » l’obligeant à limiter ses prétentions en matière d’indépendance. Dans le cas irlandais, le terme « post-colonial » est toutefois à utiliser avec précaution et n’est applicable que si l’on n’accorde à l’Irlande le statut d’ancienne colonie de peuplement britannique. 14 

      

      Tout reposait sur l’ambiguïté du statut de l’Etat Libre d’Irlande. Comme les projets d’autonomie ou Home Rule 15  qui l’avaient précédé, le Traité de Londres obligeait le nouvel Etat irlandais en tant que Dominion à se maintenir sous le contrôle impérial pour toutes les questions relatives aux affaires étrangères. L’Etat Libre d’Irlande entendait se défaire progressivement des liens qui le liaient à l’Empire britannique et conduire elle-même sa propre politique étrangère pour obtenir, par le biais d’une reconnaissance internationale, une indépendance nationale, pleine et entière. Toutefois, la diplomatie était jusqu’à présent un domaine totalement inconnu pour les dirigeants de ce jeune Etat irlandais plus habitué à l’usage des armes qu’à celui des mots. Aussi, la construction de la politique étrangère de l’Irlande apparaît-elle comme un instrument essentiel et totalement nouveau dans l’affirmation de l’indépendance de l’Irlande et dans sa reconnaissance internationale et nous amène à envisager l’existence de ce que l’on pourrait appeler une « spécificité » ou un « paradoxe » du modèle irlandais à travers la mise en place de la politique étrangère de l’Irlande et son évolution. Il convient alors de s’interroger sur une éventuelle spécificité de l’Irlande sur le plan extérieur et d’examiner comment le nouvel Etat irlandais en tant que Dominion intégré au Commonwealth britannique a construit sa politique étrangère et de quelle manière la nation irlandaise s’est peu à peu transformée en s’ouvrant à l’Europe et au reste du monde.

      

      La construction de la politique étrangère irlandaise se fit de manière progressive depuis la création de l’Etat Libre d’Irlande en 1921 jusqu’à la naissance de la République en 1949. Notre étude d’une spécificité de l’Irlande en matière diplomatique repose donc sur ces deux dates clés qu’il convient de justifier. L’année 1921, d’une part, comme nous l’avons précédemment souligné, constitua une année phare au cours de laquelle l’Irlande réussit à obtenir, au prix de lourdes négociations, un compromis par lequel elle devint Etat Libre d’Irlande avec le statut de Dominion au sein de l’Empire britannique et les restrictions que ce dernier lui imposait. Même si l’accord anglo-irlandais était loin de répondre aux revendications irlandaises et d’accorder à l’Irlande la souveraineté à laquelle elle aspirait, elle lui permit toutefois, comme le fit remarquer Michael Collins au cours des négociations qui précédèrent la signature du Traité de Londres, d’acquérir la liberté d’y parvenir. La volonté de l’Etat Libre d’acquérir une indépendance pleine et entière prit rapidement le pas sur l’aspiration à une unification du pays. A partir de 1921, l’ensemble de la politique irlandaise reposa sur une conquête progressive de l’indépendance par le biais de la voie diplomatique, principalement mais non exclusivement dans le cadre de l’Empire puis de la Communauté britannique des Nations jusqu’à la proclamation de la République et du départ de l’Irlande du Commonwealth en 1949. Au cours de cette longue période, l’Irlande chercha également à étendre ses relations à l’extérieur afin d’obtenir une reconnaissance internationale toujours dans la perspective d’une affirmation de son indépendance nationale. L’année 1949, d’autre part, symbolise en quelque sorte la fin d’une longue phase de développement et de maturation de l’Etat irlandais dans un contexte de transformation profonde de la Communauté britannique des Nations en une union d’Etats indépendants, égaux et souverains. La proclamation de la République irlandaise mit un terme définitif au fragile compromis de 1921 et à toute forme d’ambiguïté étatique. Curieusement, cette avancée ne fut pas l’œuvre du plus fervent des républicains, qui jusqu’à présent avait préféré préserver l’illusion d’une appartenance au Commonwealth dans l’espoir d’une réunification future des deux Irlande, mais celle d’un gouvernement de coalition.

      

       Dans l’étude de la spécificité irlandaise en matière de politique étrangère, au cours de la période 1921-1949, il sera intéressant d’observer la politique des deux gouvernements qui se sont succédé, celui de William Cosgrave puis de Eamon De Valera, en essayant de voir s’il y eut ou non une continuité dans la politique extérieure et si, paradoxalement, les objectifs poursuivis par les dirigeants de l’Etat Libre furent sensiblement les mêmes ou, au contraire, répondirent à des aspirations bien différentes. Notre analyse consistera à démontrer en quoi cette spécificité, si nous parvenons à attester son existence, fait de l’Irlande en modèle original en matière de politique étrangère et de quelle manière l’outil diplomatique fut un instrument au service de l’affirmation de l’indépendance de l’Irlande aux yeux du monde à travers un long processus qui permit de transformer l’Etat Libre en une République totalement libérée de la tutelle britannique.

      

       Pour attester cette spécificité de la construction de la politique étrangère de l’Irlande et sa reconnaissance internationale, il nous semblait pertinent de nous référer à un témoin privilégié et géographiquement proche du jeune Etat irlandais. Au début des années 20, le sort de l’Irlande, petit Etat nouvellement indépendant situé à la périphérie ouest de l’Europe, était loin de constituer la préoccupation majeure de la diplomatie européenne en proie au règlement du conflit et au sort des vaincus, dont principalement celui de l’Allemagne. Le Traité de Versailles fut une déception pour la France. La question des réparations n’avait pas retenu autant qu’on l’aurait voulu l’attention des Alliés et celle de la sécurité collective avait subi de sérieux accrocs. Les deux questions qui animaient alors toutes les discussions, soit dans le cadre bilatéral, soit dans les conférences internationales étaient celles des réparations et de la sécurité liée au désarmement allemand. Pourtant, l’Irlande rebelle et agitée par ses divisions internes suscitait la curiosité et l’étonnement de ses voisins européens parmi lesquels figurait la France. Dès la création de l’Etat Libre d’Irlande en 1921, tous les regards des nouveaux dirigeants irlandais se tournèrent en direction de la France dont l’idéologie révolutionnaire avait autrefois soufflé sur l’Irlande. L’Irlande avait toujours entretenu avec ce pays des relations privilégiées et ne manquait jamais une seule occasion  16 de rappeler, à travers des témoignages ou des récits, ce passé commun qui la liait à cette amie fidèle des mauvais jours. Ainsi, les responsables de l’Etat Libre prenaient-il toujours soin de prendre pour exemple la France qui, à travers sa Révolution de 1789, avait su donner vie aux tentatives de révolutions ou rébellions irlandaises, cependant toutes vouées à l’échec. On citait, par exemple, la révolution menée par Theobald Wolfe Tone et la société des Irlandais Unis en 1796 ou la célèbre rébellion de 1848. 17  En réalité, il faut rappeler que la définition irlandaise de la nation se situe à la croisée des chemins entre la définition proposée par la Révolution Française et la philosophie des Lumières et celle inspirée par les nationalistes allemands.

      

      La France et l’Irlande s’étaient maintes fois retrouvées ensemble sur les champs de bataille ce qui leur avait permis de consolider certains liens d’amitié que les Irlandais qualifiaient parfois, peut-être avec exagération, de quasi-ancestrale. De par ce passé en commun, l’Irlande avait pu consolider des liens historiques non négligeables avec la France. Ces liens historiques constituaient donc une raison qui expliquait en partie le choix de la France par l’Etat Libre d’Irlande comme terrain d’apprentissage de sa diplomatie.

      

      De plus, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Paris figurait au rang des capitales les plus importantes de l’Europe et, aux yeux des dirigeants de l’Etat Libre, nouveaux praticiens de la diplomatie, comme un lieu idéal pour établir des premiers contacts avec les autres pays et ainsi obtenir la reconnaissance du nouvel Etat irlandais au reste du monde. Même affaiblie, la France demeurait le cœur européen des activités diplomatiques. Quelques années avant l’entrée en vigueur du Traité de Londres et la naissance de l’Etat Libre, les membres du Sinn Féin ne s’étaient pas trompés en choisissant la capitale française comme centre de la propagande nationaliste irlandaise et en nommant Seán T. O’Kelly pour représenter le gouvernement républicain à la Conférence pour la Paix qui se tenait à Paris. Même si la mission en France des délégués irlandais n’avait alors pu remporter le succès escompté, elle permit de révéler au reste du monde le combat de l’Irlande en faveur de son indépendance. Cette initiative allait ensuite être reprise par les représentants légitimes du gouvernement de l’Etat Libre, Cosgrave puis De Valera, dont l’objectif principal était la reconnaissance internationale du jeune Etat irlandais.

      

      Or, dans l’esprit des dirigeants irlandais, il était primordial que l’Etat Libre fût reconnu par la France comme un Etat indépendant et souverain et parvînt à instaurer et à maintenir des relations avec cette dernière. L’objectif était sans doute très ambitieux en raison de la position occupée par la France dans le concert européen au début des années 20. En effet, la France se trouvait en quelque sorte en situation de porte-à-faux entre, d’un côté, une Irlande nouvellement indépendante et désireuse d’occuper une place sur la scène internationale, et, de l’autre, une Grande-Bretagne, plus que jamais résolue à conserver l’unité de son puissant Empire. Cette position de charnière n’était bien évidemment pas facile pour la France qui, par l’intermédiaire de son ministère des Affaires étrangères, se trouvait partagée entre son désir de nouer avec le jeune Etat irlandais des liens privilégiés susceptibles de lui permettre de retrouver son prestige international d’avant-guerre et sa volonté de ne pas contrarier les destinées de l’Empire britannique à qui la France restait redevable des subsides contractés pour soutenir l’effort de guerre. Il est nécessaire de garder à l’esprit que la France se trouvait elle-même à la tête d’un grand empire colonial 18  qu’elle comptait préserver, même si la guerre avait marqué une accélération de la volonté des peuples à disposer de plus de droits et de davantage d’autonomie. 19  Cette attitude ambivalente de la France entre une volonté de concilier l’unité de l’Empire et celle de reconnaître la diversité des peuples et des statuts expliquait pourquoi les relations entre la France et l’Irlande étaient si complexes et reposaient finalement sur un ensemble de contradictions puisque les aspirations des deux pays était vraisemblablement différentes. Ces contradictions nous permettront de mettre en lumière l’existence d’une spécificité irlandaise en matière de politique étrangère.

      

      Jusqu’à présent, l’analyse d’une éventuelle spécificité de l’Irlande en matière de politique étrangère est une question qui n’a fait l’objet d’aucune étude particulière. En France, peu se sont véritablement penchés sur les relations franco-irlandaises tout au moins pour la période qui nous intéresse ici, à savoir 1921-1949.

      

      Lorsque l’on envisage la question de la politique extérieure de l’Irlande, on pense en premier lieu à l’évolution des relations anglo-irlandaises et à celles que l’Irlande entretenait à l’intérieur même de l’Empire britannique puis du Commonwealth. Rappelons, en effet, que depuis 1921, l’Etat Libre d’Irlande demeura un Dominion jusqu’à ce que la République fût proclamée en 1949 et que l’Irlande décidât de sortir du Commonwealth. Il est donc logique que les ouvrages traitant des relations anglo-irlandaises abondent puisque que la Grande-Bretagne était le principal partenaire du Dominion Irlande et justifient la complexité de ses relations avec ce dernier. On peut citer, à titre d’exemple, l’ouvrage de David George Boyce intitulé The Irish Question and British Politics, 1868-1986 20  , celui de George Dangerfield, The Damnable Question : A Study in Anglo-Irish Relations 21 ou encore David Harkness, The Restless Dominion : The Irish Free State and the British Commonwealth of Nations, 1921-1931. 22  Il est, par contre, curieux de constater que les ouvrages consacrés à l’étude des rapports de l’Irlande dans la Communauté Britannique des Nations sont beaucoup plus rares : peu d’entre eux font immédiatement référence au Dominion Irlande ou de manière très succincte.

      

      La question de la construction de la politique étrangère irlandaise a été très largement étudiée en Irlande, essentiellement d’un point de vue constitutionnel et institutionnel depuis la création de l’Etat Libre d’Irlande. Patrick Keatinge s’y est directement intéressé dans un ouvrage intitulé The Formulation of Irish Foreign Policy 23 . Garret Fitzgerald, ancien ministre irlandais des Affaires étrangères, a publié dans la revue Etudes irlandaises un article portant sur l’évolution politique extérieure de l’Irlande de 1922 à 1986. 24  On retiendra surtout le nom de Dermot Keogh, professeur d’histoire à l’université de Cork et grand spécialiste de la politique étrangère de l’Irlande et de ses relations diplomatiques, principalement pour la période contemporaine dont l’ouvrage consacré à l’étude et l’histoire des relations entre l’Irlande et l’Europe de 1919 à 1948. 25  Dermot Keogh s’est notamment intéressé dans cet ouvrage à la mise en place du service diplomatique irlandais par les membres du Sinn Féin, au début des années 20, à la politique étrangère du gouvernement Cosgrave puis à celle instaurée par De Valera et le Fianna Fáil dans une perspective européenne. Aussi, la question de l’attitude de l’Irlande pendant la Seconde Guerre mondiale 26  et celle de la politique de neutralité irlandaise 27  ont-elles été traitées dans une large mesure par les historiens irlandais et étrangers.

      

      Concernant l’étude des relations diplomatiques de l’Irlande, on trouve essentiellement des ouvrages ou articles consacrés aux liens entre l’Irlande et la diaspora irlandaise, en particulier en direction des Etats-Unis. Donal Akenson a consacré un ouvrage à cette diaspora. 28  Francis Carroll est l’auteur d’un ouvrage traitant de l’opinion américaine confrontée à la question irlandaise. 29  Quant à Pierre Joannon, il s’est intéressé à l’attitude de De Valera à l’égard des Etats-Unis. 30 

      

      En définitive, peu d’historiens, de politologues ou de spécialistes des relations internationales se sont penchés sur l’étude des relations diplomatiques entre la France et l’Irlande. En Irlande, Robert Patterson est l’auteur d’une thèse de doctorat sur les relations diplomatiques franco-irlandaises de 1929 à 1950. Son étude, en grande partie, réalisée à partir des archives irlandaises, nous offre un constat intéressant de l’état des rapports diplomatiques entre la France et l’Irlande surtout d’un point de vue politique et économique sans toutefois aborder la question de la construction de la politique étrangère irlandaise durant cette période. Quant à la thèse de Bernard Ducret, elle porte surtout sur une analyse française de la question irlandaise, au cours de la Première Guerre mondiale et dans l’immédiate après-guerre, construite à partir des sources journalistiques françaises de l’époque.

      

      En France, la question de la diplomatie et des rapports entre Etats a fait l’objet de nombreux ouvrages généraux. Beaucoup d’historiens français se sont intéressés à l’histoire des relations internationales et à la politique extérieure de la France pour la période contemporaine, surtout pendant les deux conflits mondiaux et sous le régime de Vichy. Jean-Baptiste Duroselle 31  fait partie de ces grands spécialistes de l’histoire diplomatique au même titre que Pierre Renouvin. 32  D’autres auteurs ont porté leur attention sur les relations de la France avec l’ensemble des Etats belligérants : l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie ou encore l’Espagne de Franco. Certains se sont consacrés à l’étude et à l’évolution de grandes institutions telles que la Société des Nations, la naissance de l’Europe en liaison avec la France. Très peu, si ce n’est aucun, n’avait envisagé une analyse de la spécificité de la construction de la politique étrangère irlandaise.

      

      Compte tenu du manque d’études consacrées aux relations franco-irlandaises, une analyse française d’une spécificité irlandaise en matière de politique étrangère, depuis la création du jeune Etat irlandais en 1921 jusqu’à sa transformation en République en 1949, nous apparaît être une question à la fois pertinente et totalement novatrice en matière de diplomatie et dans l’étude de la reconnaissance internationale d’un Etat par un autre Etat puisqu’il n’avait fait, jusqu’à présent, l’objet d’aucune étude particulière. L’intitulé précis de notre sujet – La construction de la politique étrangère de l’Irlande : analyse française d’une spécificité irlandaise (1921-1949) ? – nous invite à explorer et à privilégier un type de sources particulières, celles des archives diplomatiques rassemblées sur les deux principaux terrains de notre étude, la France et l’Irlande.

      

      Notre travail de recherches nous conduisit, dans un premier temps, aux archives du ministère des Affaires étrangères du Quai d’Orsay à Paris.

      

      Les archives diplomatiques du Quai d’Orsay sont répertoriées par séries en fonction de la thématique du sujet, du lieu géographique et de la période étudiée. Le dépouillement de ces archives rapatriées du consulat, de la légation puis de l’ambassade de France à Dublin a d’abord concerné la série Z consacrée à l’Europe et subdivisée en différents pays dont l’Irlande pour la période 1918-1944 puis 1944-1949. La première partie de ce vaste dossier couvrait les années 1918 à 1929 et abordait les thèmes suivants eux-mêmes répartis en différents volumes : les affaires intérieures (volumes 1 à 8), l’armée et la marine (volumes 9 et 10), les questions religieuses (volume 11), la politique étrangère (volume 12 : 1921-1924, volume 13 : 1924-1928, volume 14 : 1928-1929), les questions d’ordre économique (volumes 15 à 17) et les affaires diverses (volume 18). La deuxième partie concernait la période 1930-1940 et reprenait sensiblement les mêmes thèmes que dans la période précédente (volume 19 : politique intérieure de 1929 à 1938, volume 20 : politique étrangère, volume 23 : politique intérieure de mai à juin 1940) avec quelques variantes relatives à la politique étrangère subdivisée en deux tomes, l’un consacré aux questions générales en matière de diplomatie, l’autre aux relations avec la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord (volumes 21 et 22). L’ensemble de ces documents se présentait sous la forme de notes ministérielles et de correspondances entre le personnel français accrédité en Irlande, notamment le consul de France, Alfred Blanche, en poste à Dublin jusqu’au début des années 30, et le ministère français des Affaires étrangères en passant parfois par l’intermédiaire de l’Ambassade de France à Londres.

      

      Dans la série intitulée « Guerre, 1939-1945 », une partie est consacrée essentiellement aux relations entre l’Etat Libre d’Irlande et le gouvernement de Vichy après la capitulation de la France face à l’Allemagne nazie en juin 1940. Les trois premiers volumes de cette série (volumes 297 à 299), disponibles sous la forme de microfilms, contiennent des articles de la presse anglaise et irlandaise et nous informent sur la situation de l’Irlande pendant la Seconde Guerre mondiale et sur la politique de neutralité irlandaise. Les volumes 370 et 372 s’intéressent au corps diplomatique et au personnel accrédité en Irlande de juin 1940 à août 1944. Le volume 374 enfin concerne davantage la politique intérieure de l’Irlande et notamment les effets de la politique de neutralité. Pour la période se rapportant au régime de Vichy, les informations mises à notre disposition demeurent relativement minces en raison des difficultés de communication entre les légations française et irlandaise souvent soumis à une censure très stricte. Pour combler ces lacunes et avoir une image plus précise des relations franco-irlandaises au cours de la Seconde Guerre mondiale, nous disposions des archives irlandaises, en particulier de la correspondance entre Seán Murphy, ministre plénipotentiaire irlandais en France, et Joseph P. Walshe, secrétaire au ministère irlandais des Affaires étrangères.

      

      La série Y dite « Internationale » nous permet de mieux appréhender l’attitude de l’Irlande dans les négociations relatives aux traités internationaux, par exemple, les réponses de l’Etat Libre au mémorandum proposé par le ministre français des Affaires étrangères, Aristide Briand, au sujet d’un projet de constitution d’une Europe fédérale au début des années 30. Les volumes 2118 et 2119 se rapportent à la Société des Nations et rendent compte de la politique du bureau français au sein de la S.D.N. de 1920 à 1940, l’Irlande en occupant la présidence à partir de 1932.

      

      Afin de cerner avec plus de précision la personnalité de certains membres des différents gouvernement français et ceux du corps diplomatique, pour la période qui nous intéresse, nous disposons également des papiers d’agents dits archives privées. Ces archives privées rassemblent des documents relatifs aux ministres et fonctionnaires des Affaires étrangères qui se sont succédés (Aristide Briand, René Goblet, Gabriel Hanotaux, Joseph Paul-Boncour…), des présidents du Conseil des gouvernements de la IIIe République tels que Raymond Poincaré ou Edouard Herriot, et des ministres plénipotentiaires ou ambassadeurs de France à Londres (Paul Cambon, Charles Alphand ou Aimé de Fleuriau), Washington (Georges Henri Daeschner), Berlin (Pierre de Margerie) ou Rome. Toutes ces personnalités nous permettent d’avoir un point de vue extérieur supplémentaire sur l’état des relations entre l’Irlande et la France entre 1921 et 1949.

      

      Le C.A.D.N. (Centre des Archives diplomatiques de Nantes), aussi appelé annexe du Quai d’Orsay, dispose d’un fonds considérable et non négligeable de documents rapatriés du consulat de France à Dublin, ceci depuis 1833. Il nous offre tout un ensemble d’informations concernant le service des œuvres françaises à l’étranger, et notamment en Irlande, de 1911 jusqu’à 1940. Ces informations sont classées par cartons numérotés de 1 à 182. Chaque carton concerne un domaine bien défini : on trouve divers renseignements sur les secteurs de l’économie (la pêche, par exemple), l’éducation et l’enseignement du français en Irlande, la culture, les nouvelles nominations de fonctionnaires français, les affaires judiciaires, les questions sociales, les affaires religieuses, la presse, l’armée, la marine…

      

      Toutes ces archives constituent donc un apport essentiel et nous permettent de mettre plus facilement en lumière l’éventualité d’une spécificité irlandaise en matière de politique étrangère à travers ses relations avec la France. Notre analyse nous révélera toutefois que ces sources, aussi riches soient-elles, comportent quelques lacunes qu’il conviendra de préciser au fur et à mesure de notre démonstration. Les rapports sur la situation en Irlande rédigés par certains représentants français, en fonction de leur personnalité et de leurs expériences dans la diplomatie, ne sont pas toujours de très grande qualité et manquent parfois d’esprit d’analyse et de clarté surtout lorsqu’ils s’en remettent aux observations de la presse britannique ou aux informations directement recueillies auprès du Foreign Office à Londres.

      

      Dans le cadre de l’étude de la spécificité irlandaise en matière de politique étrangère, notre attention doit également se porter sur les archives disponibles en Irlande. Contrairement aux archives diplomatiques françaises, les archives irlandaises ne sont pas rassemblées au sein du ministère des Affaires étrangères mais ont été transférées, en grande partie, au centre des archives nationales (National Archives of Ireland) à Dublin. Le catalogage des informations est loin d’égaler celui du Quai d’Orsay ou du Centre des archives diplomatiques de Nantes. Ici, les archives ne sont pas répertoriées à l’intérieur d’un index alphabétique ou chronologique, et le classement thématique rassemble des rubriques très larges. John Fitzgerald, fils de Garret Fitzgerald et petit-fils de Desmond Fitzgerald qui fut le premier ministre des Affaires étrangères en Irlande, explique, par exemple, que les papiers de son grand-père avaient été déposés aux archives sans faire l’objet d’un classement particulier mais simplement rassemblés dans une boîte. Toutefois, l’index thématique des archives nationales contient deux séries principales. L’une d’elle s’intitule « D/FA » (Department of Foreign Affairs Collection) et se rapporte à la politique étrangère proprement dite ; l’autre série porte le nom de « D/TS » (Department of Taoiseach) et rassemble toutes les informations relevant du cabinet du Premier ministre ou président du Conseil de l’Etat Libre d’Irlande.

      

      La série « D/FA » comporte plusieurs catégories. Celle consacrée aux années 20 (1920s Series) est elle-même divisée en sous-catégories réparties selon un système alphanumérique assez complexe : série D, série E.A. (External Affairs), série G.R., série L.N. (League of Nations). On note également la série A (Administrative and Establishment Files), la série E.S. (Early Series) pour la période avant 1923, le Minister’s Office Files, les séries relatives aux missions diplomatiques d’Irlande à Berne, au Vatican et à Paris (Embassies Series), les documents concernant l’ambassade d’Irlande à Washington (Letter Books), une série numérotée de 100 à 400 (Number Series Files : Pre-100 Series, 100 Series, 200 Series, 300 Series, 400 Series) et les dossiers du secrétaires des Affaires étrangères (S Series : Secretary’s Files).

      

      La série « D/TS » ne contient que trois sous séries. Le dossier le plus important, de manière quantitative, est le dossier « S » (S Files), à ne pas confondre avec la série S du « D/FA ». A ce vaste document, s’ajoutent deux dossiers : le premier rassemble les minutes du cabinet du Président du Conseil et le second, les notes du Conseil exécutif de l’Etat Libre.

      

      Les papiers d’agents ne figurent pas aux archives nationales mais sont rassemblées aux archives de l’Université de Dublin (University College Dublin Archives). Il s’agit principalement de correspondances privées et de notes personnelles des différents agents et fonctionnaires diplomatiques irlandais. On trouve, par exemple, les papiers des deux premiers ministres des Affaires étrangères de l’Etat Libre, Desmond Fitzgerald (P80) et Patrick MacGilligan (P35) ou encore ceux de représentants à l’étranger.

      

      Certaines publications gouvernementales sont également consultables à la Bibliothèque nationale d’Irlande. Il s’agit de documents relevant surtout du ministère des Affaires étrangères (Section X : Department of External Affairs) et du ministère des Finances relatifs aux négociations de paix ou à la conclusion d’accords commerciaux (Treaty Series) entre l’Irlande et les autres pays pour la période de 1922 à 1960. On peut également avoir accès aux publications officielles et aux débats parlementaires particulièrement intéressants surtout pour la période précédent l’entrée en guerre et la mise en application de la politique de neutralité irlandaise.

      

      Les recherches effectuées à partir des archives diplomatiques, en France et en Irlande, nous ont largement permis de construire notre analyse et de tenter de confirmer l’idée d’une spécificité de l’Irlande en matière de politique étrangère en nous appuyant principalement sur les rapports des diplomates des deux pays. Il est nécessaire d’ajouter que la viabilité de notre démonstration dépend pour une large part de la qualité et de l’attitude de ces diplomates en poste. Les représentants diplomatiques français et irlandais rendirent compte avec plus ou moins d’exactitude et d’objectivité de l’état des rapports entre la France et l’Irlande depuis la création de l’Etat Libre jusqu’à la naissance de la République en 1949. Nous devrons donc toujours nous efforcer de mesurer à leur juste valeur non seulement les succès mais aussi les échecs des fonctionnaires français et irlandais. A cet effet, nous saurons apprécier les performances de certains ministres plénipotentiaires et secrétaires de légation du ministère irlandais des Affaires étrangères de la même manière que nous pourrons observer les performances des ministres irlandais accrédités à Paris dans une France parfois en situation critique. Il est bon d’analyser aussi les réussites comme les erreurs qui ont pu être commises et les difficultés auxquelles ont pu être confrontés les représentants français en Irlande depuis le consul Blanche jusqu’à la nomination du premier ambassadeur de France, le comte Stanislas Ostrorog.

      

      On peut attester la crédibilité des archives surtout du côté français. La préservation et la communication des archives en France sont de loin beaucoup moins soumises à des restrictions que dans la plupart des autres pays européens. Les archives diplomatiques, bien que soumises également à quelques règles au niveau de la divulgation des informations, ne tombent pas sous l’effet de la loi du secret beaucoup plus présente dans les pays anglo-saxons. Les pratiques dites parfois « irrégulières » en matière diplomatique, ou même politique, sont plus généralement admises en France comme faisant partie intégrante de la vie publique. Par conséquent, les historiens peuvent y avoir plus aisément accès. Toutefois, les rapports des diplomates contiennent parfois certaines indiscrétions, exagérations, contradictions, malentendus ou quiproquos qu’il nous faut prendre en considération si nous voulons rendre notre analyse la plus objective possible.

      

      En complément de cette abondante source d’informations que constituent les archives diplomatiques, il nous a paru intéressant de faire également référence aux sources journalistiques, en France, en Irlande, et dans la presse britannique, afin d’éclairer davantage la situation de la politique étrangère de l’Irlande et l’état de ses relations avec la France. Il faut toutefois rester prudent quant à la validité de ces sources et à la véracité des propos contenus dans les articles de presse qui manquent parfois d’analyse et ont quelque souci à rendre compte avec un maximum de recul des événements et de leur portée. Cependant, les sources journalistiques sont particulièrement intéressantes en termes de représentation.

      

      Concernant d’abord la presse française, nos recherches ont été essentiellement centrées sur l’étude de deux périodiques, L’Illustration et Le Temps. L’hebdomadaire d’actualité L’Illustration, à l’initiative de Jacques Dubochet, intitulé après guerre France Illustration, recouvrait toute la période étudiée. Le journal comportait, au début de chaque volume, une table des matières thématique avec un index par pays intitulé le plus souvent « Nouvelles de l’étranger : Irlande ». La table des matières pouvait être également alphabétique, classée par noms d’auteurs et comportant le titre de l’article, le jour, le mois et le numéro de parution. Par ailleurs, ce journal contenait un nombre de documents iconographiques très parlants, notamment au moment de l’entrée de la France en guerre et de l’exode des populations. Mais la période la plus sérieusement traitée par L’Illustration fut celle du début des années 20 et dans l’entre-deux-guerre ; la France moins préoccupée par des questions internes s’intéressait davantage à ce qui se déroulait alors en Irlande. A titre d’exemple, on peut citer l’excellent reportage réalisé en 1921 à l’initiative de Ludovic Nadeau et intitulé « Six semaines en Irlande ». Entre 1938 et 1948, les articles se rapportant à l’Irlande se firent plus rares.

      

      Le second périodique sur lequel nous avons porté notre attention est Le Temps, quotidien national à grand tirage et à tendance plutôt conservatrice publié entre 1892 et 1940. Le dépouillement de ce journal fut particulièrement long en raison de l’abondance et de la richesse des informations et des références (citations et réactions d’hommes politiques français, irlandais ou britanniques, précisions dans les dates et lieux, extraits de discours, documents officiels) dont certaines étaient directement extraites d’autres quotidiens anglais ou irlandais tels que le Daily Chronicle, Daily Express, Daily Herald, Irish Independent, Irish Times, Morning Post ou le Freeman’s Journal. Nous ne disposions, dans le cas présent, d’aucun index susceptible de nous aider dans nos recherches. Toutefois, le journal contenait une rubrique intitulée « A l’étranger » avec une sous rubrique « Angleterre » puis « Irlande » ou « Etat Libre d’Irlande ». Certains événements de grande envergure firent l’objet d’une attention plus particulière et furent portés à la une du journal sous le titre « Bulletin de l’Etranger », comme ce fut le cas au moment de la signature du Traité de Londres ou de la mise en place de la politique de neutralité irlandaise. Les articles qui y figuraient donnaient généralement une bonne image de la situation en Irlande et procuraient une source d’informations bien fournie. Pour la période plus récente, après la Libération en 1944, nous avons dû nous reporter aux grands quotidiens nationaux Le Figaro et surtout Le Monde dont les articles étaient d’une très grande clarté. Nous retiendrons, par exemple, les analyses de Jean Schwoebel et de Ehler à l’occasion des éléctions générales en Irlande en 1948, de la naissance de la République et du retrait de l’Irlande du Commonwealth.

      

      Nous avons eu également l’occasion de consulter d’autres périodiques de tendances politiques très diverses dont le journal La Croix, L’Humanité, L’Echo de Paris, L’Action Française ou encore L’œuvre pour traiter, tout au moins, le début de notre période. Notre travail sur les sources journalistiques nous conduisit enfin à Luxeuil-les-Bains où nous pûmes obtenir, grâce au concours de l’Association des Amis de Saint-Colomban, quelques articles et photos tirés de L’Est républicain et de La République. Ces journaux traitaient surtout de la participation, en juillet 1950, de l’Irlande, au même titre que bon nombre d’Etats, aux célébrations du quatorzième centenaire de Saint-Colomban.

      

      Parmi les sources primaires que nous avons utilisées, nous devons faire figurer toute une série de mémoires, correspondances et témoignages de personnalités politiques, de diplomates, d’écrivains ou simplement d’anonymes qui présentaient tous un point commun : celui de s’intéresser, de manière proche ou lointaine à son histoire, son évolution politique et diplomatique et, pour certains, de soutenir l’Irlande dans son combat pour l’indépendance et la reconnaissance internationale.

      

      A partir de toutes ces différentes sources, diplomatiques et journalistiques, nous tenterons donc d’analyser, par le biais de la France, la spécificité de l’Irlande en matière de politique étrangère depuis la création de l’Etat Libre jusqu’ à la naissance de la République. Il s’agira de mettre en évidence le fait que la construction de la politique étrangère irlandaise semble animée par deux sentiments que tout oppose à première vue, celui d’une volonté d’internationalisation croissante et celui d’une manifestation d’un isolationnisme à toute épreuve. Même si ces deux sentiments semblent s’opposer, on peut également se demander si le but poursuivi n’est pas le même et confirme bien l’idée d’une spécificité irlandaise faite de perpétuelles contradictions.

      

      Il nous faudra, tout d’abord, procéder à une étude précise des relations de l’Irlande avec la Grande-Bretagne et au sein de l’Empire britannique puis du Commonwealth puisque c’est à l’intérieur de ce cadre que devait être pensée la politique étrangère de l’Etat Libre en tant que membre de cet empire. Nous serons donc amenés à nous interroger sur la complexité des relations irlando-britanniques au cours des années 20 en nous référant à la France et à ses relations aussi bien avec l’Etat Libre qu’avec l’Alliée britannique puisque toutes les informations et décisions concernant l’Irlande et ses relations avec les autres Etats du monde transitaient par le Foreign Office à Londres. Nous pourrons alors nous demander pour quelles raisons la France comparait l’attitude intransigeante de l’Irlande à l’égard de la Grande-Bretagne à celle d’un « moucheron exaspérant face au lion britannique ».

      

      On ne peut appréhender la complexité des rapports anglo-irlandais au sein de l’Empire sans en étudier les origines, voir sur quelles circonstances particulières reposait toute l’ambiguïté des relations entre l’Irlande et la Grande-Bretagne et les éventuelles répercussions en matière de politique intérieure mais surtout extérieure à l’origine de deux attitudes distinctes de rejet ou de respect que l’on retrouve en Irlande comme en France. Nous devons donc examiner les circonstances qui entourent la naissance de l’Etat Libre d’Irlande en 1921 et l’attitude ambivalente de la France à l’égard de ce nouvel Etat.

      

      Aussi, la spécificité des relations entre l’Irlande et la Grande-Bretagne pouvait-elle se mesurer à travers la politique engagée par la France dans l’Etat Libre. Il conviendra donc de s’interroger précisément sur les motifs de cette action française en Irlande : s’agissait-il de la part des fonctionnaires du Quai d’Orsay d’une véritable action diplomatique ou, au contraire d’une « œuvre de propagande » en harmonie avec la politique britannique visant à enrayer le déclin de l’influence française en Irlande ? Il sera nécessaire d’envisager les différents moyens d’action mis en œuvre par la France et de faire le bilan de l’action française dans ce pays.

      

      La complexité des rapports anglo-irlandais tenait enfin au statut de Dominion qui obligeait l’Irlande à s’en remettre systématiquement au gouvernement britannique dans toute question relative à la politique étrangère. Il conviendra donc de s’interroger sur cette position de Dominion et de se demander si un tel statut ne contrariait pas finalement l’Etat Libre dans la construction de sa propre politique étrangère et dans l’affirmation de son indépendance nationale. Il s’agira aussi d’examiner les raisons qui encouragèrent l’Etat Libre à remettre progressivement en question les fondements sur lesquels l’Empire britannique avait été construit et d’opposer cette attitude à celle de la France qui continuait à défendre la cause impériale dont elle reconnaissait pourtant la fragilité.

      

      La spécificité de l’Irlande en matière de politique étrangère s’exerçait également à l’extérieur des limites imposées par l’Empire britannique afin de mieux consolider ses relations avec les autres Etats et d’affermir sa position sur la scène internationale en vue de confirmer sa souveraineté nationale au cours des années 20 et 30. Il convient alors d’étudier la politique extérieure de l’Irlande conduite par le gouvernement Cosgrave durant cette période et de voir si, aux yeux de la France, l’Etat Libre était apte à organiser lui-même sa diplomatie ou n’était qu’une « parodie d’Etat » ce qui permettra de rendre compte de l’originalité irlandaise en matière de politique étrangère et de la transformation progressive de la propagande à la diplomatie. Il s’agira aussi d’envisager en quoi consistèrent les premiers pas de l’Irlande dans le domaine diplomatique.

      

      A partir de 1932 et de l’arrivée au pouvoir du républicain, Eamon De Valera, la politique étrangère de l’Irlande prit une toute autre dimension. Il nous faudra examiner la stratégie politique du Fianna Fáil dans le domaine de la diplomatie et voir ce qui nous permet de parler de rupture ou de continuité par rapport au gouvernement précédent. Il s’agira de nous interroger sur le contexte dans lequel s’inscrivit la volonté d’indépendance nationale et de reconnaissance internationale de l’Irlande au cours des années 30 et les moyens employés par le gouvernement De Valera pour y parvenir. Nous verrons que la politique étrangère du Long Fellow confirme l’idée d’une « spécificité irlandaise » que l’Irlande elle-même revendique. Nous verrons que la situation de l’Irlande, détachée de la Grande-Bretagne d’un point de vue constitutionnel mais toujours aussi dépendante économiquement, apparaît aux yeux des autorités françaises comme le signe évident d’une situation irlandaise totalement paradoxale.

      

      Ainsi défaite de ses liens politiques, la politique étrangère de l’Irlande pouvait alors s’insérer dans une véritable perspective internationaliste. Toutefois, la situation mondiale, à la fin des années 30, ne lui fut pas des plus favorables, entraînant une dure mise à l’épreuve de ses relations avec la France, qu’il nous paraît important d’observer. Comment l’Irlande réussit-elle à manifester internationalement son indépendance dans un contexte de dégradation progressive de la situation extérieure qui allait progressivement plonger l’Europe entière dans un conflit mondial ? La politique de neutralité irlandaise pendant la Seconde Guerre mondiale est un des éléments majeurs de la politique étrangère de l’Irlande, qui permet de confirmer la spécificité de l’Irlande en matière diplomatique, à la fois expression de son indépendance et de sa souveraineté. On ne peut aborder cette question sans observer l’attitude du Quai d’Orsay qui se demandait si cette neutralité se voulait l’expression d’une politique agressive à l’encontre des Alliés ou, au contraire, une politique bienveillante qui offrait l’occasion à l’Irlande de s’affirmer en tant qu’Etat indépendant.

      

      La Seconde Guerre mondiale constitua une douloureuse épreuve pour les relations franco-irlandaises. On est en mesure de se demander comment une Irlande neutre entendait poursuivre des relations diplomatiques avec une France tombée entre les mains de l’Allemagne nazie à partir de juin 1940. Il s’agira d’étudier les attitudes irlandaises à l’égard de la France de Vichy et de voir si le sentiment à l’égard du nouveau gouvernement français était partagé par l’ensemble du personnel diplomatique irlandais ou si, au contraire, il y avait des divergences d’opinion. Le maintien d’une légation française à Dublin ne fut pas épargné par la guerre. Il est nécessaire de nous interroger également sur l’attitude des représentants français : choisirent-ils d’adhérer au régime de Pétain ou de se rallier à la France Libre du général de Gaulle ?

      

      A la Libération, l’Etat Libre pouvait sans doute espérer un retour à une normalisation de ses rapports avec la France et à une reconnaissance totale. Il est important alors d’envisager les conséquences de la politique de neutralité dans l’immédiate après-guerre dont la remise en cause du processus d’internationalisation si cher à De Valera et une mise à l’index temporaire de l’Irlande sur la scène internationale.

      

       Notre projet consiste donc à mettre en évidence, pour l’ensemble de la période 1921-1949, une éventuelle spécificité de l’Irlande dans la construction de sa politique étrangère à partir d’un témoin, la France. Pour mieux appréhender cette spécificité, il conviendra d’étudier, dans un premier temps, la complexité des relations entre l’Irlande et la Grande-Bretagne au lendemain de la naissance de l’Etat irlandais.

      

      


1ère PARTIE

L’ATTITUDE AMBIVALENTE DE LA France DANS LES RELATIONS IRLANDO-BRITANNIQUES AU COURS DES ANNEES 20

      

      

      


CHAPITRE 1 - « LE LION BRITANNIQUE FACE AU MOUCHERON EXASPÉRANT » : ANALYSE FRANÇAISE DE LA COMPLEXITÉ DES RAPPORTS ENTRE LA GRANDE-BRETAGNE ET L’IRLANDE

      


1– Etude de l’ambiguïté du Traité de Londres 33  et ses conséquences

      


A. Interprétations par la presse française du traité anglo-irlandais et de la partition de l’île

      

      L’agitation nationaliste qui secouait l’Irlande, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, inquiétait et indignait à la fois l’opinion publique et la presse française : « Il ne se passe guère une journée sans que les « républicains » ne pillent ou n’incendient une caserne de police, un bureau de poste ou une gare de chemin de fer : c’est le gâchis, c’est l’anarchie ». 34  Aux yeux de la France, l’Irlande, cette petite île située à la périphérie de l’Europe, demeurait à la fois un véritable sujet d’étonnement et d’incompréhension. Winston Churchill, qui allait participer aux négociations du Traité de Londres, constatait en 1920 que « l’Irlande était devenue ingouvernable, si ce n’est par la terreur, par de violents moyens coercitifs qui ont toujours répugné aux institutions de Grande-Bretagne et au caractère national anglais ». 35  Au milieu de l’année 1921, la lassitude commençait à s’installer. Le 22 juin, inaugurant à Belfast le Parlement nord irlandais, le roi George V lançait un appel à la réconciliation : « Je prie, dit-il, pour que ma venue en ce jour soit le signe annonciateur de la fin des combats. Dans cet espoir, j’en appelle à tous les Irlandais et je leur dis : arrêtez l’hécatombe ». 36 

      

      Le 6 décembre 1921 marqua la signature du traité anglo-irlandais 37  à Londres entre le gouvernement britannique de David Lloyd George 38  et la délégation irlandaise conduite par Arthur Griffith 39  et Michael Collins 40  qui, après plusieurs longs mois de discussions 41 , avaient cédé sous la menace. Collins avait eu le sentiment alors de signer son arrêt de mort. Ce traité mit fin à la guerre anglo-irlandaise qui agitait le pays depuis 1919 et à qui l’on concédait parfois, sans doute de manière incorrecte étant donné sa nature, le titre de guerre d’indépendance. 42 

      

       a) L’Écho de Paris.

      

      En France, les premières réactions qui suivirent l’annonce de la signature du Traité de Londres émanèrent des services de presse. L’Écho de Paris, dans son numéro du 20 juillet 1921, s’était déjà exprimé sur ce traité peu avant qu’il ne fût ratifié sous la plume d’André Géraud, alias Pertinax. 43  Ce journal, représentant la droite française, se voulait l’interprète en France du gouvernement anglais, plutôt conservateur, et se montrait farouchement opposé à la cause irlandaise dans sa quête d’indépendance absolue. Pertinax écrit ainsi :

      

      Il se peut que l’essentiel des exigences soit concédé. L’autonomie fiscale ne coûtera pas plus cher aux contribuables anglais que le système actuel. Aucune liberté militaire irlandaise ne mettra les soldats anglais en plus grand danger que la guerre actuelle. S’ils demeurent en possession de la mer et des ports, nos amis d’outre-Manche peuvent renoncer à bien des choses.  44 

      

      Même si l’accord anglo-irlandais clôturait quatre longues années de conflit politique et militaire contre les autorités britanniques, les liens entre Londres et Dublin avaient été pendant longtemps si serrés qu’il paraissait alors inconcevable de les relâcher du jour au lendemain.

      

      De ce traité, résultait la partition de l’île entre le Nord, c’est-à-dire les comtés d’Armagh, Down, Fermanagh, Tyrone, Antrim et Londonderry, et le Sud de l’Irlande 45 . Cette partition avait été édictée auparavant par le Government of Ireland Act de 1920. Le Traité de Londres ne faisait que l’entériner. Dans un fascicule publié à Bruxelles en 1925, Kevin O’Higgins, alors ministre de la Justice, après avoir rappelé la revendication historique irlandaise de « s’autogouverner », démontrait que les deux conditions nécessaires à un bon gouvernement du peuple étaient son désir de se gouverner soi-même et l’aptitude au gouvernement. Il expliquait que si les affaires intérieures étaient sur le point de trouver une issue, la question de la partition restait elle sans issue.

      

      L’accord anglo-irlandais eut immédiatement d’importantes répercussions sur les rapports entre Londres et Dublin. La loi sur le gouvernement d’Irlande prévoyait la création de deux parlements 46  disposant chacun d’une autonomie législative avec le pouvoir de « faire des lois pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement ». 47  Cette loi comportait certaines restrictions en matière de défense 48  et d’affaires étrangères que le sud du pays jugeait inacceptables. L’existence de l’Irlande du Nord, placée directement sous le contrôle du Parlement de Westminster, était source de fortes dissensions en matière de politique intérieure et ne faisait qu’aggraver le clivage né du traité. Kevin O’Higgins 49  démontra l’inefficacité de cette loi :

      

      En 1920, une année avant la cessation des hostilités en Irlande, et avant que les négociations eussent commencé, le Parlement anglais vota une loi constituant non pas un seul, mais deux parlements en Irlande ; la compétence de ceux-ci s’étendait sur six et vingt six comtés respectivement. L’une de ces divisions administratives était appelée « Irlande septentrionale », et l’autre, qui entre parenthèses comprenait le comté le plus septentrional de tous, était appelée « Irlande méridionale ». Aucun député irlandais ne vota en faveur de cette loi. Le Parlement méridional ne fonctionna jamais. 50 

      

       b) La Croix.

      

      La nouvelle de la signature du traité anglo-irlandais fit la une des journaux du monde entier. En France, le journal La Croix exprimait sa satisfaction de voir la Grande-Bretagne se détacher du « boulet » irlandais tout en rendant hommage au pas supplémentaire accompli par l’Irlande sur le chemin de l’indépendance : « L’Irlande obtient justice après des siècles de souffrances et de révoltes cruellement réprimées. L’Angleterre se trouve libérée d’un poids mort qui lui coûtait fort cher en hommes et en argent. Ce que gagne l’Irlande est, en somme, tout ce qu’elle pouvait désirer avoir ». 51  Par ailleurs, le journal français se faisait l’écho de l’épiscopat catholique irlandais :

      

      Nous reconnaissons à M. De Valera que la tyrannie huit fois séculaire a aigri les cœurs et créé des haines profondes. Qui a jamais eu plus de sympathie pour les souffrances de l’Irlande, qui a fait plus de vœux en faveur de sa libération, a tenté d’en hâter la réalisation que la France catholique ? En nous réjouissant du Traité de Londres, il nous semblait que même pour les partisans d’une indépendance absolue, c’était une étape considérable dont ils devaient se réjouir et avec l’épiscopat irlandais, nous souhaitons que l’Irlande catholique montrât qu’elle était digne de diriger ses destinées. 52 

      

      La déception de voir l’Irlande renoncer à une partie de ses revendications était pourtant grande surtout dans la presse de gauche.

      

       c) L’Œuvre.

      

      Pour L’Œuvre, quotidien socialiste fondé en 1902 par Gustave Téry, en signant cet accord avec Londres, les Irlandais se pliaient aux exigences de la Grande-Bretagne et à la menace de guerre immédiate formulée par le Premier ministre britannique :

      

      L’Irlande a renoncé à aller jusqu’au bout de ses revendications, à conquérir son indépendance souveraine et sa parfaite unité territoriale, mais la Grande-Bretagne a dû capituler devant la résistance héroïque de ce petit peuple qui préfère la mort à la servitude, elle s’engage à respecter la République. 53 

      

      Le journal appréhendait l’accord anglo-irlandais comme une sorte de « capitulation devant la terreur ». Le traité portait en quelque sorte un énorme coup de grâce à la nation irlandaise et n’avait été signé que sous la menace de Lloyd George.  54 

      

      

      

      

      

      

      

      L’Humanité.

      

      L’Humanité 55  partageait également cette déception devant cet accord anglo-irlandais qui, selon le quotidien communiste, n’allait pas au bout des espérances irlandaises. Le journal mettait davantage l’accent sur la notion de lutte des classes. Il considérait le Traité de Londres comme une sorte d’étape préalable à la révolution sociale :

      

      Le conflit des nationalités est peut-être réglé mais c’est seulement quand ce conflit est résolu que commencent les luttes sociales. L’autonomie nationale conquise, la nationalité irlandaise, comme toutes les autres, va subir le déchirement des classes : les masses exploitées irlandaises rejoindront celles d’Angleterre comme lieront parti les aristocraties possédantes des deux nations. Il n’y aura jamais d’autre répit ou de paix en système capitaliste.  56 

      

      

      Même si pour le quotidien communiste, la principale préoccupation demeurait celle de la lutte des classes ; dans le cas irlandais, la lutte était placée sur un terrain bien différent : « Le parti ouvrier ne peut ignorer que l’émancipation des travailleurs d’Irlande sera impossible tant qu’ils auront à combattre la double oppression de l’impérialisme anglais et du capitalisme national ».  57 

      

      La notion d’Etat demeurait une question centrale dans l’évolution de tout mouvement national. « C’est une question suprême au-dessus de laquelle il n’y a plus rien », avançait Maurice Goldring dans sa définition de l’Etat-Nation. 58  Marx et Engels s’étaient tous deux penchés sur la question nationale et celle de l’autodétermination. Ils considéraient la bourgeoisie comme une classe fondamentalement nationale, à la différence du prolétariat qui a pour objectif la création d’un ordre international. En 1882, Engels écrivait à propos de la Pologne : « Pour un grand peuple, il est historiquement impossible de discuter sérieusement de la moindre question interne, aussi longtemps que l’indépendance nationale fait défaut. (...) Le mouvement international du prolétariat n’est a priori possible qu’entre nations indépendantes ». 59  En même temps, Marx et Engels avaient refusé de reconnaître un quelconque « principe des nationalités » qui impliquerait que chaque nation crée son propre Etat. Ils s’étaient ainsi opposés au droit de toute nationalité ou groupe ethnique autoproclamé de se séparer des grands Etats nationaux ou multinationaux. À la fin des années 1870, avec la fin des mouvements nationalistes en Pologne et en Hongrie, Marx et Engels commencèrent à modifier leur perspective.

      

      En 1867, Marx changea de position vis-à-vis de l’indépendance de l’Irlande. Dans ses écrits et ceux d’Engels des années 1840 et 1850, l’Irlande ne figurait pas parmi les « nations historiques » dont les luttes nationales devaient recevoir l’appui des révolutionnaires. Sa bourgeoisie était très faible et son capitalisme particulièrement sous-développé. Marx qui, autrefois, ne croyait pas possible la séparation de l’Irlande et de l’Angleterre, finit par admettre que cette séparation était inévitable et envisagea l’idée d’une « fédération ». Ici, Marx et Engels avancèrent un élément central de la position prolétarienne sur la question nationale : toute oppression nationale voilait la conscience de classe et empêchait le développement de la lutte des classes, à la fois dans la nation opprimée et dans la nation dominatrice. Dans la première parce que tant qu’elle avait un grief national, elle ne pouvait pas se concentrer sur le combat contre l’exploitation, dans la deuxième parce que leur politique n’était pas différente de celle de leurs propres gouvernants.

      

      Les travailleurs du pays oppresseur avaient donc pour tâche fondamentale de combattre pour la liberté de la nation opprimée, c’est-à-dire pour son droit de créer un Etat séparé. De cette manière, l’unité internationale de la classe ouvrière se trouvait renforcée. Toute nation qui en opprimait une autre ne saurait être libre. Lénine partageait cette conception de Marx sur la question nationale. Pour lui, la domination des petits pays par les grandes puissances impérialistes ne rendait pas inutile la revendication de l’autodétermination 60 . Cette revendication se plaçait entièrement et exclusivement dans le domaine de la démocratie politique, c’était le droit de faire sécession et d’établir un Etat indépendant. Comme le rappelait Trotski, le droit à l’autodétermination n’était, du point de vue de Lénine, rien d’autre que l’application des principes de la démocratie bourgeoise dans la sphère des relations nationales. Une démocratie complète, réelle, universelle, est irréaliste sous le capitalisme ; dans ce sens, l’indépendance nationale de peuples petits et faibles était également « irréalisable ». Pourtant la classe ouvrière ne renonçait pas, même sous l’impérialisme, à la lutte pour les droits démocratiques, y compris le droit de chaque nation à une existence indépendante.

      

       e) L’Action française.

      

      Même la presse ultranationaliste doutait de l’efficacité d’un tel traité. L’Action française 61  s’inquiétait quant au devenir de l’Irlande et de son indépendance : « L’Irlande n’éprouve aucune gratitude, ni pour Lloyd George, ni pour l’Angleterre. Elle est convaincue de leur avoir arraché des concessions par la force 62  (…). Est-ce sous ce signe que s’ouvre la semi indépendance irlandaise ? ».  63 

      

      En dehors des organes de presse, le Traité de Londres allait soulever le problème des relations du Royaume-Uni avec la France. Le gouvernement français se devait de réviser son attitude à l’égard du nouvel Etat irlandais sans brusquer les prétentions de son voisin britannique. Comment réagirent les instances gouvernementales ? Comment envisageaient-ils une redéfinition de leurs relations avec, d’un côté, la Grande-Bretagne, et l’Irlande de l’autre ? Quel était le sentiment qui prévalait au ministère des Affaires étrangères concernant la question irlandaise ? Etait-il représentatif de l’ensemble de l’opinion publique française ? Quelles furent les répercussions en France de la nouvelle montée du nationalisme irlandais ? Existait-il alors des mouvements mieux disposés à l’égard des républicains irlandais ?

      

      

      

      

      

      


B. Conséquences du Traité de Londres : apparition de deux attitudes distinctes au sein du gouvernement français entre respect et rejet

      

      Le gouvernement français du Bloc National 64  qui rassemblait nationalistes, catholiques, modérés et progressistes, exprima d’abord sa satisfaction de voir la situation en Irlande suivre la voie de la pacification. L’attitude générale qui dominait au Quai d’Orsay était de donner satisfaction aux aspirations irlandaises sans toutefois approuver l’indépendance totale et la souveraineté complète de l’Irlande au risque d’affaiblir l’Alliée britannique. Il lui fallait donc agir avec prudence et discrétion pour maintenir l’entente avec Londres. Le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand 65 , s’empressa d’adresser au Premier ministre britannique, David Lloyd George, un télégramme de félicitations. L’ambassadeur de France à Londres, Charles de Saint-Aulaire 66 , célébra l’annonce de la signature du traité avec beaucoup d’enthousiasme : « La nouvelle de l’heureux règlement de la question irlandaise que vous avez su, malgré de si graves difficultés, mener à bonne fin a été accueillie en France avec la plus vive sympathie ». 67  Le Traité de Londres impliquait pour la France une redéfinition de ses relations avec l’Irlande et la Grande-Bretagne. La majorité du personnel au Quai d’Orsay envisageait ce nouvel accord comme un gage de profonde stabilité.

      

      Au début des années 20, la France ne voulait percevoir la question d’Irlande comme la naissance d’une nation. Un journaliste de L’Illustration, Ludovic Nadeau, se demandait s’il fallait définir l’Irlande comme une nation ou plutôt comme une colonie rebelle : « Le voyageur qui la parcourt du sud au nord (…) la trouve toute vibrante, toute frémissante de ce sentiment coercible (…) que George Russell 68  me désignait sous ce nom : l’esprit de nationalité ». 69 

      

      Peut-être les diplomates français étaient-ils trop aveuglés par les difficultés de l’Irlande (ou par leurs propres difficultés) ou étaient-ils tout simplement victimes de leur naïveté et de leur ignorance ? Il en résultait une incompréhension totale des événements qui frappaient ce petit pays et de ce que représentait cet esprit de nationalité cher aux Irlandais : « L’Irlande est-elle une nation ? Cette question résume le problème irlandais car une nation persécutée a le droit de revendiquer par tous les moyens son indépendance ». 70 

      

      Le consul de France, en poste à Dublin depuis 1917, Alfred Blanche 71  fut, sans aucun doute, l’un des agents les plus hétérodoxes du ministère des Affaires étrangères et adopta curieusement une attitude relativement bienveillante à l’égard des revendications irlandaises qui prônaient une indépendance absolue. Dans ses plaidoyers, il s’était toujours montré farouche partisan de l’indépendance irlandaise et s’opposait à la partition récente de l’île. Son discours indépendantiste le différenciait du langage stratégique prôné par le Quai d’Orsay soucieux de maintenir des relations cordiales avec Londres.

      

      Après la signature du traité anglo-irlandais, Blanche dut agir de son propre chef. Il ne cachait pas son amertume et sa déception profonde devant ce « tortueux compromis » qui, en raison de « sa grande faiblesse », constituait pour l’Irlande un demi-échec et, pour l’Angleterre, un demi-succès basé uniquement sur l’équivoque de ses dispositions et l’ambiguïté 72   de ses termes. Pour le consul, cette solution était loin d’être suffisante pour régler un conflit qui a « des racines aussi profondes que celui de l’Irlande, qui a pénétré si intimement les âmes, qui a éveillé d’aussi ardents enthousiasmes et d’aussi puissantes convictions » 73  :

      

      Le traité est un des exemples les plus remarquables de l’histoire du compromis. M. Griffith et ses collègues ont rivalisé d’opportunisme et ont fait bon marché de la République 74 , de l’unité de l’Irlande et de l’allégeance au Roi pour obtenir des résultats positifs. Le gouvernement britannique a été long à comprendre la situation irlandaise, quand il a enfin reconnu la gravité, il a agi selon sa tradition avec obstination, sans s’embarrasser de logique, ni même de dignité et il a réussi à se dégager d’un fardeau paralysant. L’Irlande y gagne beaucoup, mais je crois que l’Angleterre y gagne davantage et M. Lloyd George obtient là sa plus grande victoire. 75 

      

      L’accord anglo-irlandais ou « solution bien lloydgeorgienne », selon les termes de Blanche, était avant tout le souhait exprimé par une minorité et avait été décidé « sans que la voix de son élite patriotique puisse se faire entendre ». 76  Il constatait également que la partition, en dépit de la volonté respective des partis en présence et la détermination propre à chacun, ne résolvait en aucune manière la question d’Irlande. D’après lui, le traité par ses nombreuses incohérences ne faisait qu’élargir davantage la plaie au lieu de la cicatriser.

      

      Chez les dirigeants irlandais, il en découla deux attitudes distinctes à l’égard de la Grande-Bretagne dont on connaît l’issue fatale. 77  Après que le Dáil se fût prononcé, le 7 janvier 1922, en faveur de la ratification du traité par 64 voix contre 57, malgré des efforts énergiques de la part de De Valera et de ses partisans, on assista à l’éclatement du front pro-irlandais. D’un côté, il y avait ceux qui se déclaraient satisfaits du pacte signé à Londres par les délégués irlandais et s’étaient ralliés aussitôt à la formule de l’Etat Libre dans la communauté constituant l’Empire britannique et, de l’autre côté, ceux qui refusaient en leur âme et conscience toute forme de compromis et qui s’en remettaient au verbe héroïque d’Eamon De Valera 78  qui, après avoir quitté ses fonctions de président, qualifia le traité de « funeste à la cause irlandaise ». 79  Blanche fit part au président du Conseil de la République française, Raymond Poincaré, de l’éclatement des tendances politiques en Irlande :

      

      D’un côté se trouve le groupe des anciens Unionistes ou Nationalistes anglicisés, de tous les intérêts acquis, de tous ceux qui ne souhaitaient rien tant que le maintien de l’Union ou d’un régime de Home Rule mitigé leur laissant les places et les profits et qui voient dans l’établissement de l’Etat Libre leur seule ancre de salut, le seul moyen de ramener graduellement en Irlande l’influence et la puissance britannique que les fautes des dernières années ont ruinées : ce groupe a le puissant soutien de l’Eglise qui, après avoir hésité, a enfin reconnu dans le nouveau régime l’unique refuge qui lui reste contre la République dont elle déteste également le nom et les principes. De l’autre côté, se trouve celui des Républicains qui ont cru, en acceptant le pacte de Londres, faire preuve d’un habile opportunisme, prendre Lloyd George à son propre piège, et qui se promettent bien de tenir leurs engagements aussi peu possible et de grignoter successivement tous les articles et toutes les dispositions du traité susceptibles de gêner l’Irlande dans le plein exercice de son indépendance.  80 

      

      De Valera considérait, en effet, que le traité n’allait pas suffisamment loin et qu’il trahissait l’idéal républicain. Dans une lettre adressée au ministre français des Affaires étrangères, Aristide Briand, le consul Blanche rapporta que pour De Valera « la République durait toujours et qu’elle durerait jusqu’à ce que la nation entière en prononce la suppression ». 81  Dans les milieux républicains, on qualifiait ce vote de trahison. Dudley Heathcote, correspondant à L’Œuvre, rapporta en français les propos prononcés au Dáil 82 , Parlement irlandais, par le chef des républicains :

      

      Nous ne pouvons accepter ce traité si nous restons dignes de notre passé parce qu’il ne donne aucune satisfaction à l’idéal qui est le nôtre, parce qu’il nous soumet, nous qui n’avons jamais reconnu le roi d’Angleterre à un joug détesté parce que nous sommes dépositaires de l’idéal républicain et que (…) la voix de ce peuple irlandais (…) a consacré cet idéal. 83 

      

      En réalité, le problème du Traité de Londres ne reposait pas véritablement sur le fait que l’Irlande du Nord avait fait sécession. Il tenait davantage au serment d’allégeance à la Couronne britannique. D’après l’article IV 84  contenu dans l’accord anglo-irlandais puis dans l’article 17 85  de la Constitution de 1922, tout membre du Oireachtas 86  (Parlement irlandais) devait prêter serment, jurer fidélité et allégeance à la constitution et surtout fidélité au monarque :

      

      Le serment que prêteront les membres du Parlement de l’Etat Libre d’Irlande sera conçu dans la forme suivante : « Moi... je jure solennellement foi et allégeance à la Constitution de l’Etat Libre d’Irlande telle qu’elle est établie par la loi et fidélité à Sa Majesté le Roi George V 87  et à ses héritiers et successeurs légitimes, en vertu de l’association existant entre les citoyens d’Irlande et la Grande-Bretagne et du fait que l’Irlande a adhéré comme membre au groupe de nations formant le Commonwealth 88  des nations britanniques. 89 

      

      C’était sans doute là la partie la plus controversée de la Constitution. Selon De Valera, « le serment d’allégeance cristallisait en soi les principales choses que nous objectons à l’entrée dans l’Empire, le Roi britannique en tant que Roi en Irlande (...), et la source par laquelle toute autorité devait dériver en Irlande». 90  Le refus de prêter serment laissa De Valera et ses partisans à l’écart du Parlement irlandais jusqu’en 1927. Ceux-ci entamèrent une longue traversée du désert qui ne prit véritablement fin qu’en 1932. Lors d’un discours à Ennis, il déclarait :

      

      Nous ne pouvons pas non plus prêter un serment d’allégeance à une puissance étrangère. Tels sont les principes que nous soutiendrons. On peut nous imposer des lois. Nous pouvons être contraints à nous soumettre à certaines choses, mais on n’aura jamais notre consentement. Vous pouvez conduire un cheval à la rivière, mais vous ne pouvez pas le forcer à boire.  91 

      

      Cette déclaration symbolisait toute l’intransigeance incarnée par les républicains irlandais, intransigeance que l’on retrouvait également lorsqu’il s’agissait d’abord de la question du tracé des frontières entre l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud.

      

      La question des frontières entre les deux Irlande suscita quelques problèmes que l’on pensait, au Quai d’Orsay notamment, résolus depuis la signature du Traité de 1921. On se rappelait, en effet, que le nord de l’Irlande avait accepté, lors de l’essai de conciliation en 1920, un régime décentralisé avec un Parlement à Belfast. Ce Parlement conservait ses représentants à Londres et avait refusé de se prêter à toute modification de sa frontière avec le Sud jusqu’au moment où le gouvernement britannique eût fait la paix avec l’Irlande du Sud, en décembre 1921.

      

      La conférence entre les représentants du nord et du sud de l’Irlande se réunit à Londres le 1er février. L’article 12 du traité anglo-irlandais 92  prévoyait la réunion de cette conférence pour nommer une commission de trois délégués représentant la Grande-Bretagne, l’Irlande du Nord et l’Irlande du Sud, chargée de délimiter les deux parties de l’Irlande. Pour le chef des républicains, Eamon De Valera, cette division était intolérable. À propos de la délimitation des frontières, il ajouta qu’il ne pouvait voir le territoire de l’Etat Libre coupé en deux et que la souveraineté de son pays demeurait impossible sans cette union.

      

      L’annonce de la parution du rapport de la commission des frontières, vers la fin de l’année 1925, suscita une vive émotion surtout en Irlande du Nord qui s’attendait à perdre des territoires. Le Premier ministre du gouvernement de Belfast, Sir James Craig, menaça même de donner sa démission si le rapport allait à l’encontre des aspirations qu’il formulait pour l’Irlande du Nord. D’après certaines informations, il se disait prêt à se mettre à la tête de troupes en Ulster pour défendre son territoire. Le Morning Post publia en novembre une carte du nord de l’Irlande indiquant les rectifications de frontières qui devaient être proposées entre l’Ulster et l’Etat Libre à la suite de l’enquête de la commission des frontières. Le nouveau tracé supprimait un certain nombre de poches qui avançaient sur le territoire de l’Etat Libre mais ne donnait à l’Irlande du Sud aucune localité importante. Or, d’après le consul Blanche, l’Etat Libre avait réclamé plusieurs villes dont Newry et Enniskillen. 93  On pouvait donc s’attendre à un vif mécontentement en Irlande du Sud.

      

      Le 4 décembre 1925, Aimé de Fleuriau, ambassadeur de France à Londres, adressa au ministre des Affaires étrangères un rapport dans lequel il faisait état de la situation en Irlande et de la question des frontières :

      

      Le gouvernement britannique s’imaginait d’être débarrassé des affaires irlandaises par la série d’actes qui, en 1920-1921, ont accordé une pleine autonomie à l’Irlande. Mais l’île est restée séparée en deux régions, ayant chacune leur gouvernement séparé, l’Etat Libre d’Irlande, qui est la véritable Irlande, et l’Etat de l’Ulster, avec Belfast, citadelle des Anglais venus dans l’île après sa conquête par l’Angleterre. 94 

      

      Le ministre rappela au gouvernement français que la frontière entre les deux territoires avait été provisoirement fixée à celle des anciens comtés irlandais et le soin de la réviser confié à une commission qui s’apprêtait à terminer ses travaux. Un événement interrompit le travail de la commission lorsque le représentant de l’Etat Libre à la commission des frontières donna sa démission. Pour Fleuriau, cet incident risquait de perturber les conclusions de la commission d’autant plus qu’il avait été difficile pour le gouvernement britannique de la constituer :

      

      Le principe de la fixation de nouvelles limites entre l’Irlande du Nord et l’Etat Libre expressément prévu par l’article XII du Traité de Londres de 1921 n’avait jamais été reconnu par le gouvernement de Belfast, qui s’en tenait obstinément aux termes de l’acte de 1920 organisant son autonomie dans le cadre des six comtés de l’ancienne province d’Ulster. 95 

      

      Pour résoudre cette difficulté, le gouvernement britannique, sur l’avis du Conseil privé, se vit autoriser à nommer lui-même un représentant de l’Ulster à la commission des frontières. Ainsi, la commission des frontières était-elle composée de trois membres, Eóin McNeill 96  pour l’Etat Libre, J.R. Fisher 97  pour l’Irlande du Nord et Richard Feetham, Juge suprême de l’Afrique du Sud, qui devait en être l’arbitre et le président.

      

      La commission poursuivait ses travaux dans le plus grand secret pour, selon Fleuriau, « laisser aux passions nationales le temps de s’apaiser » 98 . Mais une publication du Morning Post allait déchaîner les passions : dans un article, le journal donnait un résumé anticipé des conclusions du rapport de la commission qui ne devait être terminé que le 17 novembre et non le 7. L’ambassadeur nota que les commentaires contenus dans l’article étaient uniquement destinés à « faire valoir ses avantages au seul point de vue de l’Ulster » : « C’est ainsi, dit-il, que les rectifications de frontières en faveur de l’Irlande du Nord étaient présentées comme un réel avantage économique tandis que les portions du territoire attribuées à l’Etat Libre étaient décrites comme des régions désertes et sans valeur ». 99  Les déclarations reproduites dans le Morning Post eurent des conséquences immédiates.

      

      L’effet de ces révélations, observa Fleuriau, ne se fit pas attendre et provoqua un vif émoi dans l’opinion de l’Etat Libre jusqu’au coup de théâtre, le 20 novembre suivant : celui de la démission du représentant de l’Irlande du Sud à la commission, le Dr. McNeill. Le ministre expliqua au Quai d’Orsay que l’on accusait, dans l’opinion britannique, le gouvernement de l’Etat Libre d’avoir exercé une pression sur son représentant et de vouloir annuler le travail de la commission dont « les conclusions ne répondaient pas aux ambitions de l’Irlande du Sud ». 100  La France se trouvait confrontée, une fois de plus, à un résultat paradoxal : d’un côté, l’Etat Libre, qui s’était engagé à l’avance à accepter le verdict de la commission, reprenait sa liberté d’action ; de l’autre, l’Ulster, qui avait toujours refusé d’y nommer un représentant, commençait à s’intéresser aux résultats de ses travaux. La question que se posait l’ambassadeur à Londres était de savoir si les conclusions de la commission devaient être déclarées nulles du fait de la démission d’un de ses membres.

      

      Le gouvernement britannique prit la décision de convoquer à Londres les chefs des deux gouvernements irlandais, William T. Cosgrave 101  et Sir James Craig 102 , qui s’entretinrent avec le Premier ministre, le Chancelier de l’Echiquier, le ministre de l’Intérieur et Leopold Amery 103 , ministre pour les Dominions. 104  La publication du rapport de la commission devait être différée et des pourparlers aboutir à un arrangement d’ensemble :

      

      Cet accord revêt le caractère d’un « amendement » et d’un « supplément » au traité du 6 décembre 1921 qui a constitué l’Etat Libre. Par son article I, il abroge l’article XII du traité, celui qui prévoyait la nomination d’une commission chargée de modifier la frontière entre l’Etat Libre d’Irlande et l’Irlande du Nord. Celle-ci se voit confirmer les frontières qui lui avaient été reconnues par l’acte de 1920, dans le cadre historique des six comtés du Nord. Ainsi disparaît, au bénéfice du gouvernement de Belfast, la contradiction qui existait entre les stipulations territoriales de l’acte de 1920 et l’article XII ne permettait qu’une simple rectification et ceux qui en Irlande du Sud réclamaient le transfert des comtés de Fermanagh et de Tyrone 105  à la souveraineté de l’Etat Libre. Comme contrepartie à la reconnaissance définitive des frontières actuelles de l’Ulster, par l’Etat Libre, l’article II du nouvel accord stipule l’abrogation de l’article V du traité de 1921 106  qui prévoyait la participation proportionnelle de l’Etat Libre à la dette de la Grande-Bretagne et au paiement des pensions de guerre. (...) L’Etat Libre s’engage par les articles 3 et 4 à fournir des indemnités pour les dommages causés à la propriété privée en Irlande pendant la période des troubles 107  et à rembourser au gouvernement britannique les indemnités que celui-ci a déjà payées ou s’était engagé à payer à cette occasion. L’article V enfin abolit les pouvoirs attribués au Conseil d’Irlande en ce qui concerne l’Irlande du Nord.  108 

      

      D’après Fleuriau, l’accord que le gouvernement français qualifiait de sorte de « Locarno » 109  intérieur, reçut un accueil chaleureux de la part de l’opinion publique en enterrant « l’irritante question des frontières ». Le Quai d’Orsay se félicitait de voir, sans doute pour la première fois, les deux gouvernements « ennemis » d’Irlande être non seulement parvenus à approuver un accord intéressant pour l’ensemble de l’île mais avoir aussi marqué leur intention d’étudier ensemble « les questions à propos desquelles ils ne pouvaient continuer à s’ignorer ». 110  « Là est peut-être le premier pas vers une meilleure appréciation de leurs intérêts communs et une collaboration plus étroite et plus efficace encore dans l’avenir ». 111  Cet arrangement entre les deux Irlande ne pouvait que satisfaire le gouvernement français dans la poursuite de ses relations à la fois avec l’Etat Libre et le gouvernement britannique même si, pour André Guillaume, « le gouvernement de Dublin vendit pour un plat de lentilles le droit à l’unité de l’Irlande ». 112 

      

      

      

      

      

      

      

      

      


2– Critiques et réserves autour de la création du nouvel Etat irlandais

      


A. Appréciations concernant la création de l’Etat Libre d’Irlande et la nouvelle Constitution de 1922

      

      Le traité anglo-irlandais, approuvé par le Dáil en seconde lecture le 7 janvier 1922, eut pour effet la dissolution du régime de l’Union 113  tel qu’il existait depuis 1800 et la création, dans un premier temps, d’un gouvernement provisoire confié à Arthur Griffith à qui Alfred Blanche adressa un prudent message de félicitations. 114  Dans un rapport adressé au président du Conseil, Raymond Poincaré 115 , Blanche insistait auprès de la France pour qu’elle clarifie sa position vis-à-vis du nouveau gouvernement qu’il jugeait jusqu’à présent quelque peu fébrile et qui contrariait la mission diplomatique du représentant français dans l’Etat Libre :

      

      Nous sommes aujourd’hui à peu près le seul pays à garder des apparences de réserve vis-à-vis d’autorités qui existent bien réellement. Cette situation est gênante pour moi à un double point de vue : d’abord parce qu’elle est de nature à blesser l’amour propre des nouveaux ministres et à influer sur leurs dispositions générales envers nous (...). Je sais bien que dans toutes ces manifestations, il faudra beaucoup de prudence, que bientôt, l’Etat Libre d’Irlande entrera véritablement en apparence officielle : mais d’ici là, il importe de faire quelque chose, de porter par exemple tout simplement aux membres du gouvernement provisoire les vœux sincères du gouvernement de la République pour le bon accomplissement de leur tâche et la prospérité de l’Irlande. 116 

      

      Le président du Conseil de la République française adressa sa réponse à Charles de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, pour connaître l’attitude que devait désormais adopter le consul à Dublin à l’égard des autorités irlandaises. Saint-Aulaire ne voyait aucun inconvénient à ce que Blanche agisse de la même manière que les autres consuls en poste en Irlande puisque le fonctionnement des autorités était devenu pleinement légal. Il précisa toutefois que son action devait se faire dans le respect du gouvernement britannique :

      

      Que notre agent exprime donc aux membres du gouvernement provisoire les vœux sincères du gouvernement français pour la prospérité de l’Etat Libre d’Irlande. Mais qu’il le fasse en évitant de donner une apparence politique à sa démarche, de telle façon qu’elle ne puisse prêter à aucune interprétation désobligeante pour le gouvernement anglais. 117 

      

      Le Quai d’Orsay observait que le gouvernement provisoire irlandais avait dû se constituer dans des conditions difficiles et en présence d’une opposition bien plus énergique que celle qu’elle avait devant le régime de l’Union. La question irlandaise était bien loin d’être résolue. Ce gouvernement provisoire allait diriger l’Etat Libre d’Irlande ou Irish Free State 118  le 31 mars 1922. Ainsi, l’Irish Free State (Agreement) Act 119  voté au Parlement de Westminster donnait force légale à l’accord anglo-irlandais. Roger Chauviré 120 , professeur de français à l’Université nationale de Dublin depuis 1919, que sa fille décrivait comme « plus Irlandais que les Irlandais eux-mêmes » 121 , s’intéressait au combat de l’Irlande pour son indépendance dans un roman, qu’il publia sous le pseudonyme de Sylvain Briollay 122 , intitulé L’Irlande insurgée 123 . Il s’interrogeait sur les conséquences du traité anglo-irlandais 124  :

      

      Cette fois, l’opinion britannique n’y put tenir, même un général anglais résigna son commandement, et en juin 1921, une trêve se conclut, des négociations s’ouvrirent. D’un côté, Lloyd George, de l’autre, De Valera, puis Collins et Griffith. Elles aboutirent, après des mois de discussions difficiles, de menaces, de rupture, au traité du 6 décembre : le Saorstát Éireann, Etat Libre d’Irlande, recevait à l’intérieur de l’Empire plein statut de dominion, entière disposition des finances et des forces armées, une condition qui copierait automatiquement celle du Canada ; la flotte se réservait seulement quatre rades fortifiées, avec les aérodromes adjacents. L’Irlande du Nord (…) gardait son droit de sécession, qu’elle exerça. Mais enfin on avait un traité, chose capitale, puisque le fait seul reconnaissait dans l’Irlande un partenaire avec qui l’on pouvait signer, donc un Etat. 125 

      

      L’ambassade de France à Londres reconnaissait volontiers que la situation de Blanche à Dublin était particulièrement délicate partagé qu’il était entre, d’un côté, le désir de soutenir le nouvel Etat irlandais et, de l’autre, d’agir sans froisser l’Alliée britannique à qui la France restait redevable des subsides de la Première Guerre mondiale : « Les Anglais pardonnent tout aux Américains dont ils n’attendent pas toujours une parfaite correction (...). Par contre, ils seront disposés à juger plus sévèrement l’agent français ». 126  Saint-Aulaire faisait toutefois pleinement confiance au consul Blanche qui « connaît trop bien l’Irlande et les Irlandais pour se laisser compromettre ». 127  De plus, il n’était pas le seul à agir dans l’Etat Libre puisque le Quai d’Orsay avait pris la décision de désigner des attachés commerciaux dans l’ensemble des Dominions.

      

      La mise en place du gouvernement provisoire s’accompagna de la nécessité de rédiger une nouvelle Constitution 128  dont le fondement reposait sur le Traité de Londres. Afin de procéder à la réforme des institutions du pays, Blanche informa le Quai d’Orsay des enquêtes entreprises par les nouveaux ministres irlandais auprès d’autres pays étrangers pour recueillir toutes les informations nécessaires en matière constitutionnelle. Les dirigeants de l’Etat Libre interrogèrent le consul de France sur la législation française :

      

      Plusieurs d’entre eux me parlent de ces questions, sont désireux d’être mis au courant de nos lois et règlements, de la démarche de nos services et, en les renseignant pleinement à ce sujet, non seulement nous ferons preuve d’une obligeance qu’ils apprécieront, mais nous les mettrons à même de prendre sur certains points la France pour modèle et réaliserons l’œuvre la plus pratique de propagande. 129 

      

      D’après les informations qu’il communiqua au ministère des Affaires étrangères, Blanche entretenait des rapports aussi cordiaux avec les membres du nouveau gouvernement qu’avec les fonctionnaires qui occupaient autrefois le Château de Dublin. Il s’était déjà plusieurs fois rapproché des différents services et de plusieurs ministres pour aborder différentes questions mais était conscient que les autorités irlandaises étaient, à cette date, davantage absorbées par le souci de mettre un terme définitif aux luttes politiques.

      

      La Constitution préparée à Dublin 130  fut soumise à Londres, au mois de mai 1922, afin de recevoir l’assentiment du Parlement de Westminster puis l’approbation du Dáil le 25 octobre de la même année. L’entrée en vigueur de la Constitution irlandaise ou Saorstát Éireann, le 6 décembre 1922, coïncidait avec la création de l’Etat Libre d’Irlande qui, comme le révèle Paul Brennan, s’accompagnait chez tous les dirigeants politiques d’une aspiration intense à une reconnaissance internationale. 131  D’après l’article 2 132 , tous les pouvoirs du gouvernement et toute autorité législative, exécutive et civile émanaient directement du peuple. « Si l’un quelconque des articles de la présente Constitution ou un amendement de celle-ci ou toute loi promulguée sous cette Constitution est contraire à l’un quelconque des articles du Traité, il sera, dans cette mesure, nul et non avenu ». Or, les conditions imposées par l’accord anglo-irlandais rendaient cette reconnaissance problématique :

      

      Il [le Traité de Londres] érigeait l’Irlande sous le nom d’Etat Libre, en Dominion égal en droits au Canada, ayant ses finances, son instruction publique, son armée à lui. Mais dans l’ordre théorique, il laissait incertain le principe d’où l’Irlande tirait ses nouvelles franchises : condition, enfin reconnue, de nation libre – ou bienveillance de suzerain à vassal. 133 

      

      Selon les termes contenus dans ce dernier, le pays ne pouvait prétendre à une politique autonome en matières d’affaires étrangères même si pour Roger Chauviré, il ne faisait aucun doute que l’Irlande était désormais reconnue comme un Etat légitimé et indépendant avec toutefois certaines limites imposées à sa souveraineté comme, par exemple, les liens à la Couronne britannique, son appartenance au Commonwealth par le statut de Dominion, le serment d’allégeance ou encore le poste de gouverneur général pour ne citer que quelques-unes de ces restrictions.

      

      Au moment de la transformation officielle du gouvernement provisoire en celui de l’Etat Libre d’Irlande et, après l’assassinat de Michael Collins 134  et la mort soudaine d’Arthur Griffith au mois d’août 1922, le pouvoir passa entre les mains de William T. Cosgrave, nouveau président du Conseil qui, selon Chauviré, régnait sur l’Irlande comme un véritable monarque « une truelle dans une main et un fusil dans l’autre ». 135  « Il acceptait franchement le statut de Dominion, sans lui se fixa dans le détail la frontière 136  tracée entre l’Irlande et son reste récalcitrant ». 137  Le gouvernement apparaissait, selon lui, plus ou moins en collusion avec les Anglais. En définitive, la structure du gouvernement irlandais conservait sa forme initiale. De nombreux Irlandais, anciens fonctionnaires du Royaume-Uni, choisirent de servir le nouvel Etat. 138 

      

      Le Quai d’Orsay considérait le nouveau gouvernement de l’Etat Libre d’Irlande comme un gage de stabilité et le garant de la tranquillité de la Grande-Bretagne délivrée pour un moment du « boulet de la question irlandaise » : « le gouvernement a cessé d’être populaire et ne vivra plus que par la grâce de l’Angleterre dont il est désormais dépendant et fait preuve d’une docilité incroyable envers le gouvernement britannique ». 139 

      

      « Loin d’opprimer, le gouvernement anglais est indulgent, amical, généreux envers l’Etat Libre, il rend le bien pour le mal ». 140  Il faut préciser que toute la politique extérieure conduite par le gouvernement du Bloc National était une politique qui se voulait bienveillante à l’égard de l’Angleterre. La France était inspirée par une double préoccupation, celle de la sécurité et des réparations. Finalement, sans doute gênée par l’attitude réservée des Alliés sur l’attitude à adopter, le ministère des Affaires étrangères souhaita voir, en priorité, un arrangement de la question des réparations dans l’immédiate après-guerre. Il lui fallait rembourser les sommes d’argent considérables empruntées auprès de l’Alliée britannique pour soutenir l’effort de guerre. Dans ces circonstances, la France, aussi désireuse de nouer des liens privilégiés avec l’Irlande, ne pouvait que se montrer conciliante envers la Grande-Bretagne quelle que soit sa politique irlandaise.

      

      Ainsi, le 24 avril 1922, s’inscrivant dans une politique faite de prudence et de conciliation, Blanche adressa au gouvernement irlandais ses « vœux sincères pour la prospérité de l’Etat Libre d’Irlande à condition d’éviter de donner une apparence politique pour ne pas prêter à une interprétation désobligeante du gouvernement anglais ». 141 

      


B. La France et le nouveau gouvernement de l’Etat Libre : étude critique de la mission politique irlandaise

      

      Vers la fin de l’année 1922, après un an d’exercice du pouvoir, le consul Blanche se montra plus critique à l’égard du nouveau régime et de la situation de « démence » dans laquelle le pays était désormais plongé depuis la rupture entre les partisans et adversaires du traité anglo-irlandais. On parlait au Quai d’Orsay de « désillusionnement complet » pour qualifier la politique du gouvernement de l’Etat Libre tout en regrettant le régime de l’Union : « Ils [les Irlandais] avaient tort de se plaindre de l’administration britannique qui, depuis les réformes de George Wyndham 142 , au début de ce siècle, avait réalisé probablement ce qu’il était possible de faire de mieux ». Il constatait non seulement les « anomalies de la situation irlandaise » mais critiquait surtout « l’incapacité, l’arbitraire et la corruption des hommes actuellement au pouvoir dans un pays agité, brouillon et perpétuellement dissatisfait ». 143  Pour Roger Chauviré, il s’agissait d’un « spectacle en apparence déconcertant » :

      

      Les Français ne comprennent plus rien aux affaires d’Irlande. Voilà des gens qui, il y a six mois, arrachaient à Londres des conditions (…) inespérées, et le seul fruit qu’ils en tirent aujourd’hui, c’est la guerre civile 144  ! Décidément l’Angleterre a raison qui les représente anarchisants, jamais satisfaits, ingouvernables. 145 

      

      Le gouvernement français s’interrogeait sur les raisons obscures qui dressaient, l’un contre l’autre, les deux partis naguère confondus dans les rangs du Sinn Féin 146  contre l’adversaire commun, l’Angleterre. « Quelle est l’étrange psychologie de ce peuple où l’esprit de révolte est à ce point inné qu’il se rebelle contre lui-même ? », 147  ajoutait Chauviré. En France, comme dans n’importe quel pays de tradition constitutionnelle, lorsque le vote parlementaire avait tranché, les ressources de la nation toute entière étaient supposées venir appuyer la politique de la majorité. En Irlande, non :

      

      Un officier qui se mutine contre son gouvernement, une fraction de l’armée qui se met à vivre sur le pays, un parti politique qui, battu s’insurge contre la décision du suffrage universel, voilà des énormités, et qui scandalisent ! Mais si l’on préfère comprendre à s’indigner, il nous faut pour un moment dépouiller nos idées, nos traditions, notre point de vue français et réfléchir aux conditions de vie de l’Irlande. 148 

      

      Tandis que la guerre se transformait peu à peu en guérilla, Blanche doutait de plus en plus de l’efficacité du gouvernement irlandais à sortir son pays du gouffre financier et du désarroi administratif : « Le personnel du gouvernement provisoire n’est remarquable que par sa faiblesse, son inexpérience, son manque de cohésion et d’inspiration ». 149  Il leur reprochait leur légèreté, leur insouciance et leur inexpérience « qui se manifeste dès qu’il s’agit d’aborder une œuvre administrative concrète ». 150  On reprochait également à l’administration Cosgrave son instabilité qui pourtant n’était pas une caractéristique unique du gouvernement de l’Etat Libre que l’on retrouvait aussi bien en France, avec le régime de la IIIième République 151 , et en Angleterre. En France, au début des années 20, pas moins de quatre gouvernements avaient vu le jour.

      

      Kevin O’Higgins découvrait avec stupéfaction dans la presse étrangère que l’Irlande souffrait également de cette « maladie politique qu’on appelle instabilité » : « Depuis que j’ai été élu membre du gouvernement provisoire, j’ai serré la main à quatre Premiers ministres anglais et je m’attends à rencontrer le cinquième d’un moment à l’autre ». 152  Même si le nouveau président du Conseil, William T. Cosgrave, disposait, selon lui, de la meilleure pratique administrative et de qualités d’adaptation extraordinaires, « il manque d’envergure et d’autorité sur les ministres et l’opinion ». 153  D’après Blanche, la politique du gouvernement Cosgrave en raison de sa fermeté s’apparentait à une politique d’anglicisation. Il alla même jusqu’à accuser le président du Conseil de faire preuve d’une « mentalité de tyran de village » 154  ayant réussi à instaurer en Irlande une sorte de régime « dictatorial » en écrasant ses adversaires politiques. Quant au ministre de la Guerre, le général Richard Mulcahy 155 , il voyait en lui une sorte de soldat mythique « qui va chercher l’inspiration chez Saint-Thomas 156  pour ses travaux guerriers et a peu de clarté d’esprit ». 157 

      

      Les représentants du ministère des Affaires étrangères à Dublin et à Londres 158  observaient avec effroi l’incapacité du gouvernement Cosgrave 159  à mettre un terme au chaos de la guerre civile. Infiniment plus meurtrière et cruelle que la guerre d’indépendance, cette guerre civile opposait les forces régulières de l’Etat Libre aux rebelles républicains qui refusaient d’admettre pour leur pays le régime de Dominion et réclamaient l’indépendance absolue à l’égard de l’Angleterre. Kevin O’Higgins qui, depuis octobre 1922, occupait les fonctions de ministre de l’Intérieur puis de la Justice, ne partageait pas le point de vue français qui, selon lui, ne s’appuyait que sur les journaux anglais retraçant, chaque jour, les désordres de l’Irlande en ayant tendance à déformer la réalité des choses : « Il me semble que s’il y avait du désordre, j’en saurais quelque chose, et puisque j’écris pour des lecteurs étrangers, je crois que je puis me risquer à dire ce que je pense des Irlandais. Je pense qu’ils sont bons et qu’ils s’améliorent de jour en jour ». 160  Etait-ce là un moyen de rassurer l’opinion publique internationale ?

      En tout cas, le gouvernement de l’Etat Libre était de plus en plus disposé à user d’une rigueur impitoyable envers les républicains qui, depuis l’établissement de la nouvelle Constitution irlandaise, avaient trouvé en majorité refuge en Angleterre devenue, d’après L’Illustration « un véritable repaire pour les rebelles ». 161 

      

      Yann-Marie Goblet 162 , alias Louis Treguiz, dans L’Irlande dans la crise universelle (1914-1920) 163  tentait de définir l’action révolutionnaire dans sa conception juridique. Selon lui, la définition de l’action révolutionnaire donnée par les insurgés ne correspondait pas à celle du spectateur français. Aux yeux des insurgés, il n’y avait ni rébellion ni perfidie possible chez les patriotes irlandais. Voici le témoignage d’un prêtre irlandais d’Amérique cité par Goblet dans son ouvrage :

      

      C’est vraiment un artifice anglais que d’appeler nos braves garçons des rebelles (...). Ils ne furent pas des rebelles. Un rebelle est celui qui se révolte contre le gouvernement légitime de son pays. Les Irlandais qui essaient de chasser les Anglais d’Irlande ne sont pas des rebelles. Ce sont des patriotes qui combattent contre une agression étrangère (...). Dire qu’un Irlandais peut être déloyal à l’Angleterre, c’est dire qu’un homme peut être impie envers Satan (...). La question irlandaise n’est pas maintenant, et elle ne fut jamais, une simple question intérieure anglaise. C’est une question internationale, au moins aussi grave que les questions polonaise, serbe ou belge (...). Le combat de nos camarades fut au moins aussi sacré au regard de Dieu que le combat de la France contre l’Allemagne (...). 164 

      

      Une fois encore, l’Irlande toujours animée par un idéalisme si puissant se trouvait aux prises avec un conflit armé préférant la bataille subie au renoncement volontaire :

      

      La soldatesque domine tout, l’arbitraire est partout, et le gouvernement provisoire a su réaliser un régime pire que celui des Black and Tans. 165  Les ministres n’ont ni l’expérience, ni la capacité requise dans des circonstances si critiques. Toute l’autorité paraît se concentrer dans les mains d’une junte militaire et policière déterminée à défendre sa place sans se soucier du reste. 166 

      

      Au lendemain de la guerre civile 167 , le parti gouvernemental dirigé par Cosgrave réussit à s’assurer une « majorité de tout repos » selon les termes du consul Blanche. 168  Il comprenait 61 membres en face du total de 45 que formaient ensemble les travaillistes, fermiers et indépendants. Blanche adressa au Quai d’Orsay la composition du nouveau gouvernement Cosgrave. Le président du Conseil était entouré d’Ernest Blythe 169 , ancien ministre du Gouvernement local, désormais en charge des Finances, Richard Mulcahy, ministre de la Défense, Joseph McGrath 170  ministre de l’Industrie et du Commerce, Eóin MacNeill ministre de l’Instruction publique et Desmond Fitzgerald 171  aux Affaires étrangères. Le consul continuait à se montrer très critique à l’égard des membres du gouvernement car il doutait de leurs capacités et qualités à assurer des fonctions d’ordre étatique. Pouvait-on réellement blâmer le parti de Cosgrave qui, pour la première fois dans l’histoire de l’Irlande, dut expérimenter l’exercice du pouvoir dans ce nouvel Etat, cependant plus faible que celui qui avait été espéré. De la même manière, il remettait systématiquement en cause l’existence de l’Etat Libre d’Irlande en tant qu’Etat à part entière :

      

      Michel Hayes 172 , membre de la camarilla ministérielle, et M. William Cosgrave ont été sans opposition élus, le premier président de la Chambre des députés, l’autre président du Conseil exécutif. Le lendemain, M. Cosgrave a obtenu avec la même facilité l’assentiment de cette assemblée tronquée au choix de son nouveau conseil exécutif ou cabinet qui, malgré toutes les promesses fallacieuses d’amélioration répandues durant la période électorale pour bercer l’opinion, est exactement le même que l’ancien, avec la seule différence que le président, qui était jusqu’à présent en même temps ministre des Finances, ne garde pour lui aucun département : il devra donc y avoir un ministre de plus, et c’est ainsi qu’on pratique ici l’économie. 173 

      

      Dans un rapport adressé au ministère des Affaires étrangères, le 21 novembre 1923, Blanche fit toutefois un portrait plutôt flatteur d’un des membres de ce nouveau gouvernement : il s’agissait du ministre de l’Education, Eóin MacNeill, qui selon le consul, faisait partie de ces rares « personnages qualifiés » dont les interventions « sortent des déclamations ou des vagues généralités habituelles et peuvent être considérées comme reflétant avec la sincérité dont ils sont capables les sentiments de leurs auteurs ». 174  Il s’appuya sur les déclarations faites par le Catholic Bulletin :

      

      N’ayant jamais rien accompli d’utile dans les événements irlandais depuis le début de la guerre, ne possédant aucune capacité en dehors de ses connaissances en langue gaélique, il a pourtant, on ne sait trop pourquoi, toujours été entouré d’une auréole exceptionnelle dans les rangs du Sinn Féin et considéré comme un des pontifes du mouvement. (...) L’un des premiers à se rallier au Traité de Londres, il fut appelé peu après à faire partie du Cabinet et n’a pas cessé d’y siéger, bien que son fils aîné, demeuré fidèle à la cause républicaine ait été tué dans une embuscade qui passe pour avoir été spécialement préparée à son intention par le gouvernement dont M. McNeill était un membre influent. Ayant joué ce rôle de Brutus, il prit sa revanche en plaçant avantageusement les autres membres de sa famille, et lui-même a obtenu cette année d’être envoyé successivement pour représenter l’Etat Libre à Genève et à Londres, missions qui lui ont permis de prononcer les discours pacifistes où il donne des leçons aux nations moins avancées que la sienne et de toucher des émoluments supplémentaires auxquels, comme tout bon politicien irlandais, il n’était pas indifférent. 175 

      

      Finalement, la France continuait à considérer les nouveaux dirigeants irlandais davantage comme de simples guerriers plutôt que comme de véritables hommes d’Etat. Le Quai d’Orsay s’efforçait de dégager de la manière la plus claire possible la nature des rapports existant entre l’Etat Libre et l’Angleterre : « On a toujours une certaine peine à rien énoncer de clair au sujet de relations dont l’essence même est faite d’équivoque, de dissimulation et de faux-semblants ». 176 

      


3. Une lutte diplomatique au sein du Quai d’Orsay face à une montée en puissance du nationalisme irlandais

      

      Le ministère des Affaires étrangères en France cherchait à lutter contre le nationalisme irlandais qui suscitait l’admiration d’une minorité de l’opinion publique française sans doute pour éviter de froisser les moindres susceptibilités du Foreign Office dont le concours demeurait indispensable dans la politique européenne.

      


A. L’affaire Kerney : une illustration du rejet du nationalisme irlandais en France

      

      

      Au mois de novembre 1922, la France et l’Irlande furent confrontées à un problème qui impliquait les deux gouvernements et allait remettre en cause l’établissement de relations franco-irlandaises. Une question d’usurpation d’identité était à l’origine de cette affaire. Elle illustrait en même temps le rejet du nationalisme irlandais en France.

      

      Leopold Kerney 177 , surnommé par le Quai d’Orsay, « l’homme de De Valera à Paris » 178 , résidait au 4 rue de la Terrasse et occupait le poste de représentant commercial. Or, il se définissait lui-même comme « représentant commercial de la République d’Irlande » 179  et « consul d’Irlande à Paris » 180 , titres dont il se parait indûment. Le Quai d’Orsay eut connaissance de cette affaire dans une note adressée à la sous-direction de l’Europe au ministère français des Affaires étrangères :

      

      La Banque nationale du commerce extérieure a reçu les papiers ci-joints provenant de M. Kerney qui se dit représentant commercial de la République irlandaise et qui concernent des prohibitions d’importations de produits d’Angleterre. M. Seydoux 181  lui a conseillé la plus extrême prudence et lui a dit qu’il ne pouvait être question de poursuivre des relations avec les représentants du gouvernement de la République irlandaise. 182 

      

      De plus, Kerney ne dissimulait en aucune façon ses sympathies pour le camp républicain. Il adressa une lettre à la direction chargée du commerce de l’Irlande avec l’étranger en ces termes :

      

      Délégation diplomatique de la République irlandaise

      4 rue de la Terrasse

      Paris (XVIIe. Arrt)

      

      Le directeur,

      Compagnie de commerce avec l’Irlande et l’étranger

      7 & 8 Eden Quay, Dublin

      

      

      Votre lettre adressée à l’ « agent général, Consulat de l’Etat Libre d’Irlande, Paris » vient de me parvenir. Vous n’êtes peut-être pas conscient du fait qu’il n’y a pas de consulat irlandais en France autre que celui de la République irlandaise à cette adresse puisque le soi-disant « Etat Libre » est empêché, en raison de ses accords avec la Grande-Bretagne, d’ouvrir un consulat ici ou dans n’importe quel autre pays. 183 

      

      D’après Blanche, il essayait de « créer des relations commerciales entre le pays insurgé et la France ». 184 

      

      Le fait que Kerney se prévalait du titre de « représentant commercial de la République irlandaise » impliquait pour le gouvernement français une reconnaissance implicite de l’Irlande en tant que République indépendante et souveraine. Le ministère des Affaires étrangères prit soin de considérer cette affaire avec le plus grand sérieux. Le consul Blanche indiqua au Quai d’Orsay que la situation de Kerney vis-à-vis du gouvernement de l’Etat Libre d’Irlande restait plus que douteuse. Il interrogea le secrétaire du ministère irlandais des Affaires étrangères pour qui, désormais, il ne faisait aucun doute : Kerney était « passé du côté des républicains » 185 , partisans de De Valera et adversaires du Traité de Londres. Il refusait de recevoir des instructions du gouvernement Cosgrave, ne reconnaissant pas la légitimité de ce gouvernement.

      

      La France ne pouvait se permettre de soutenir un membre de l’opposition républicaine clandestine, farouchement opposé à la politique du gouvernement de l’Etat Libre. Il était indispensable, pour le Quai d’Orsay, de ne pas attribuer à Kerney le moindre titre officieux en France. L’élément le plus intrigant, d’après le rapport de Blanche, était que le consul conseillait à ses supérieurs de ménager Eamon De Valera car il était convaincu de son retour prochain en politique. On ne comprenait pas réellement dans quel camp se situait Blanche. Il semblerait qu’il ait eu davantage d’affinités avec les républicains, plus en tout cas qu’il n’en avait avec ceux de la majorité gouvernementale. Quelle action allait être prise par les gouvernements des pays respectifs pour mettre fin à cette affaire d’« usurpation » ?

      

      Le gouvernement de l’Etat Libre d’Irlande fit savoir au ministère français des Affaires étrangères, par le biais de l’ambassade de Grande-Bretagne, qu’il confiait à Seán Murphy, avocat, demeurant 28 rue Pauquet, les fonctions d’agent commercial et représentant général de l’Etat Libre à Paris. 186  Murphy rendit visite au directeur adjoint des Affaires politiques et commerciales au Quai d’Orsay, Jules Laroche, pour débattre de la position de Kerney dont la présence à Paris en tant que « représentant de la République irlandaise » incommodait de plus en plus le gouvernement français. On s’indignait de voir Kerney se réclamer de cette qualité dans sa correspondance avec les autres pays : c’est ce qu’il fit en avril 1923 lorsqu’il adressa un télégramme à Tchitchérine 187 , ministre russe des Affaires étrangères au sujet de l’assassinat du coadjuteur de l’archevêque de Moscou. Les autorités russes remirent immédiatement ce télégramme au représentant britannique à Moscou :

      

      République irlandaise serait profondément reconnaissante si archevêque Cieplak 188  était gracié, malgré intervention hypocrite du gouvernement, responsable de l’assassinat de sang-froid de prisonniers politiques en Irlande, où quatorze mille prisonniers, hommes, femmes et jeunes filles, sont traités d’une façon barbare et inhumaine, conformément à la volonté de l’Angleterre, tandis que contrôle exercé par Angleterre sur câbles empêche monde civilisé d’apprendre détails horribles de ces atrocités. - L.H. Kerney, délégué diplomatique et consulaire de la République irlandaise, 4, rue de la Terrasse, Paris. 189 

      

      On pouvait s’attendre à la réaction du gouvernement britannique particulièrement offensé par l’arrogance des propos tenus par Kerney. Seán Murphy se saisit lui-même de l’affaire et songea à faire une démarche auprès du gouvernement français pour que celui-ci prît lui-même des mesures contre Kerney, envisageant jusqu’à l’expulsion du représentant commercial.

      

      La France partageait ce point de vue et réclamait elle aussi des sanctions immédiates en s’interrogeant au préalable sur la démarche exacte à suivre. Le gouvernement français se demandait en effet si cette action nécessitait d’en référer ou non à l’ambassade britannique puisque l’Etat Libre avait signé un traité avec l’Angleterre. Jules Laroche ajouta que « c’est avec l’ambassade seule que nous étions en relations diplomatiques officielles ». 190  Cette phrase nous montre précisément l’état des relations entre la France et l’Irlande 191  : tout transitait par Londres. Dans cette affaire, il ne s’agissait pas de faire de faux pas au risque de contrarier l’Alliée britannique.

      

      Georges Henri Daeschner, représentant de la France à Washington, communiqua sa réponse à la direction des Affaires politiques. Il reconnaissait le rôle et le caractère inadmissibles dont se prévalait Kerney et n’émettait aucun doute quant à l’irrégularité de sa situation. Il est intéressant d’observer ici l’attitude de Daeschner et sa réaction concernant l’intervention engagée par Seán Murphy auprès du directeur des Affaires politiques et commerciales au Quai d’Orsay. 192  En se présentant à la direction des Affaires politiques, Murphy avait, d’après lui, dépassé ses fonctions : « il est sorti lui-même de son rôle d’agent commercial en demandant à être reçu par le directeur des Affaires politiques et en l’entretenant d’une affaire de caractère politique concernant un des territoires de l’Empire britannique ». 193  Pour le Quai d’Orsay, seule l’ambassade d’Angleterre avait compétence pour agir dans cette affaire :

      

      L’immixtion de Kerney dans les affaires commerciales fâcheuses suffirait à motiver notre intervention. Mais, en se plaçant sur le terrain légal pur, on peut inviter la Sûreté générale à le convoquer et lui notifier que la qualité de consul ne peut être assumée en France que par ceux qui auront reçu l’exequatur régulier du gouvernement que ceci n’étant pas son cas, on l’invite à s’abstenir soigneusement d’en faire état publiquement, faute de quoi on se verra amené à aller s’établir ailleurs. 194 

      

      Daeschner n’excluait pas l’expulsion qui, selon lui, correspondait à l’exercice d’une prérogative de droit public que l’Etat n’exerçait, en principe, que dans un intérêt de défense personnelle. Le représentant français à Washington s’étonnait de voir le consul Blanche se laisser « impressionner par les discussions de politique locale ». Daeschner illustrait à lui seul l’opinion générale du personnel diplomatique au Quai d’Orsay qui n’avait guère de sympathie pour les membres du gouvernement de l’Etat Libre dirigé par Cosgrave et encore moins pour les républicains que la plupart qualifiait de « rebelles ». Blanche semblait être le seul agent diplomatique français à éprouver un minimum de compassion voire d’admiration pour De Valera et ses partisans.

      

      Dans un premier temps, Kerney vit ses activités commerciales limitées au maximum. Il fallait ajouter à la question d’usurpation d’identité le fait que de nombreux négociants durent se plaindre de lui. Comme il persistait à se prévaloir d’un titre fictif et à voir en Eamon De Valera le seul véritable représentant de l’Etat Libre alors que la réalité du pouvoir se trouvait entre les mains du gouvernement dirigé par Cosgrave, la confusion était à son comble. Le gouvernement irlandais cherchait par tous les moyens à obtenir son expulsion.

      

      En France, le ministre des Affaires étrangères avertit Blanche de la démarche à suivre en vue de l’expulsion éventuelle de Kerney. Le gouvernement français souhaitait agir de la manière la plus discrète et demeurer ainsi en dehors des querelles intestines qui animaient les partis irlandais. Il s’agissait surtout d’éviter d’être identifiés, aux yeux du gouvernement de Londres, en tant qu’agent aux services de la politique du gouvernement de l’Etat Libre. La France avait déjà connu un précédent avec le cas de George Gavan Duffy 195  expulsé en 1920 pour ses affiliations au parti républicain.

      

      Au final, « l’imposteur » fut expulsé de France. Les relations avec l’Irlande furent compromises en raison de la presse, qui s’empara de l’affaire surtout dans les milieux nationalistes où l’on accusait le gouvernement français de complaisance avec celui de Londres. Malgré toutes les critiques, le consul Blanche continuait à défendre le délégué irlandais :

      

      Il est à souhaiter, dit Blanche, que nous évitions, autant que possible, d’être identifiés en aucune façon au gouvernement. Il faudrait éviter l’expulsion car en Irlande les renversements de situation sont imprévisibles, rappelons-nous Gavan Duffy en 1920 (...), et promu ministre des Affaires étrangères en 1922. 196 

      

      Le consul de France à Dublin considérait les républicains irlandais avec beaucoup de sérieux et était convaincu que De Valera et ses partisans, du fait de leur détermination, parviendraient à tenir, un jour ou l’autre, les rênes du pouvoir. Il estimait la décision du renvoi de Kerney exagérée à partir du moment où le représentant commercial effectuait au mieux les fonctions qu’on lui avait attribuées et témoignait, selon lui, de bonnes dispositions à l’égard du commerce français :

      

      C’est un acte contre lequel le gouvernement anglais pourrait formuler des objections fondées. Kerney devrait être seulement toléré ainsi que son activité commerciale tant qu’elle s’exerce en faveur de nos intérêts. Il n’a aucun titre officieux à représenter en France autre chose que De Valera que nous avons d’ailleurs tout intérêt à ménager dans les limites du possible puisqu’il peut fort bien revenir au pouvoir. 197 

      

      Blanche était toutefois conscient qu’il était délicat de continuer à maintenir Kerney dans la position qu’il occupait jusqu’à présent et craignait les éventuelles répercussions que cette affaire pouvait avoir à la fois sur les relations avec le gouvernement britannique mais aussi avec les autorités irlandaises du Quai d’Orsay :

      

      Les nouveaux ministres dont la principale caractéristique est l’ignorance absolue de tout ce qui n’est pas politique pure et qui, depuis quelque temps, ont adopté vis-à-vis des agents étrangers à Dublin une attitude de singulière désinvolture ne reviendront pas aisément à de meilleurs sentiments s’ils voient qu’un particulier sans mandat peut obtenir accès auprès de nos ministères et si, sans se soucier eux-mêmes de nous répondre quand nous leur adressons de justes réclamations, ils peuvent obtenir ce qu’ils désirent par un intermédiaire officieux en France. 198 

      

      Malgré les conséquences liées à cette affaire, Kerney réussit à faire parler de lui à nouveau dans une lettre adressée au président du Conseil, qu’il déposa au mois de décembre à la direction politique. Kerney demanda à Jean Helleu 199  de prendre connaissance de cette lettre qui contenait une protestation extrêmement violente contre la politique anglaise en Egypte.

      

      Depuis 1922, l’Angleterre engageait de vaines négociations avec l’Egypte. La déclaration du 28 février 1922 avait proclamé la fin du protectorat britannique sans établir l’indépendance effective du pays. L’Angleterre avait, en effet, réservé jusqu’à la conclusion d’un accord la sécurité des communications de l’Empire britannique en Egypte ; la défense du pays contre toute agression ou ingérence étrangère, la protection des intérêts étrangers et des minorités. Le 15 mars 1922, Fouad Ier abandonna son titre de Sultan pour celui de « Majesté et Roi d’Egypte » après quoi une Constitution de type parlementaire fut promulguée.

      

      Les premières élections en 1924 donnèrent une écrasante majorité au parti de Saad Zaghloul, le Wafd qui réclamait l’indépendance face à la Couronne. Tantôt ils collaboraient, tantôt s’opposaient l’un à l’autre. Le gouvernement anglais entreprit de négocier soit avec des gouvernements du Wafd, soit avec des gouvernements minoritaires soutenus par la Couronne. En avril 1924, le Premier ministre travailliste, Ramsay MacDonald 200 , invita Zaghloul, président du Conseil égyptien, à venir à Londres au mois de septembre tandis qu’avaient lieu au Soudan des rixes entre soldats égyptiens et anglais. Zaghloul revint au Caire le 9 octobre sans être parvenu à un accord. Le 19 novembre, Lee Stack, gouverneur général du Soudan, fut assassiné près du haut commissariat britannique par sept étudiants. L’Angleterre réagit aussitôt en posant un ultimatum au gouvernement égyptien et exigea la punition des coupables, une indemnité de 500 000 livres et l’évacuation immédiate du Soudan par toutes les troupes égyptiennes.

      

      Pour Kerney, la politique britannique en Egypte était une violation du principe posé par le protocole de Genève concernant le règlement pacifique des conflits entre Etats. Le représentant français en Egypte refusa de transmettre le document au président du Conseil puisque toutes les questions d’ordre politique devaient être transmises à l’ambassade d’Angleterre. La démarche de Kerney ne pouvait avoir de caractère privé. Ce dernier menaçait de publier dans les journaux le texte de la lettre que le Quai d’Orsay traduisit en ces termes :

      

      Monsieur le Président,

      J’ai l’honneur de vous informer que le gouvernement de la République irlandaise, dont M. De Valera est le président, a chargé les envoyés de la République à l’étranger de porter à la connaissance des gouvernements de leur pays de résidence la protestation indignée du peuple irlandais et du gouvernement de la République contre la politique de force et de violence adoptée par le gouvernement britannique envers l’Egypte. Conformément à ces instructions, j’ai l’honneur de porter à la connaissance de Votre Excellence cette protestation formelle, rendue inévitable par l’exécution d’une politique dont la nature agressive est nettement définie dans le protocole pour le règlement pacifique des différends internationaux. Le préambule de ce protocole affirme clairement la volonté de ses auteurs « d’assurer le maintien de la paix générale et la sécurité des peuples dont l’indépendance ou les territoires pourraient être menacés » ; il affirme « la solidarité qui unit les membres de la communauté internationale », et il constate également que « la guerre d’agression constitue une infraction à cette solidarité et est un crime international ». Le gouvernement et la Nation irlandaise, étant pleinement d’accord avec ces affirmations, ne peuvent passer sous silence ce dernier crime international dont se trouve responsable le gouvernement britannique. Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’assurance de ma très haute considération.

      L.H. Kerney. 201 

      

      Il était très surprenant de voir que, en dehors du contenu même de cette missive, et malgré toutes les remontrances dont il fut l’objet, Kerney continuait à se prévaloir du titre de représentant du « gouvernement de la République irlandaise » et de son chef, De Valera. La France ne reconnaissait pas la légitimité de ce gouvernement puisque la réalité du pouvoir était entièrement entre les mains de William T. Cosgrave.

      

      Pour le personnel politique français, l’exemple de Kerney incarnait à lui seul l’attitude des républicains irlandais qui représentaient dans leur immense majorité une force particulièrement hostile à la sécurité non seulement britannique mais aussi alliée. Pour quelles raisons la France accepterait-elle de légitimer un gouvernement clandestin agissant en toute illégalité ?

      

      Après l’« affaire Kerney », le gouvernement français put se féliciter de la présence à Paris, au 28 rue Parquet, de Vaughan B. Dempsey 202 , « agent commercial » et « agent général » de l’Etat Libre d’Irlande : « J’ai l’honneur de vous transmettre une copie d’une dépêche de l’ambassadeur de Sa Majesté à Paris à propos de la nomination de M. Vaughan B. Dempsey en tant qu’agent commercial et agent général pour l’Etat Libre d’Irlande en France ». 203 

      

      D’après une note du sous-directeur d’Europe, Dempsey consultait systématiquement l’ambassade d’Angleterre chaque fois qu’une démarche devait être entreprise auprès du Département ministériel français. L’attitude de Dempsey, contrairement à celle de son prédécesseur, était en total accord avec le Foreign Office qui exprimait le vœu que l’agent commercial irlandais fût traité sur un même pied d’égalité avec Philippe Roy 204 , délégué général du Canada. La France ne pouvait alors que se satisfaire de voir la mission économique de Dempsey aussi bien remplie et les susceptibilités irlandaises apaisées. Il fallait toutefois que cette mission ne dépassât pas la sphère de ces compétences :

      

      

      Les précautions qui avaient été prises n’avaient pour autre objet que d’éviter toute fausse interprétation sur le caractère des fonctions de M. Dempsey et que le gouvernement français serait heureux en tout cas de donner toutes les facilités désirables à celui-ci, du moment qu’il n’empiéterait pas sur le domaine politique. 205 

      

      

      


B. Une marginalisation des mouvements français en faveur d’une résurgence du nationalisme dans l’État Libre

      

      En France, nous l’avons déjà signalé dans ce chapitre, les admirateurs du républicanisme irlandais représentaient une minorité. Les adversaires du traité anglo-irlandais et de l’Etat Libre se faisaient peu entendre. Toutefois, quelques mouvements entendaient défendre avec conviction ce qu’ils appelaient « la cause irlandaise ».

      

      « L’Association de la République » 206  revendiquait, par exemple, la reconnaissance internationale de la République irlandaise, le droit à l’indépendance souveraine, l’autorité souveraine du Dáil, le renouveau gaélique, l’indépendance économique de l’île et pour finir une représentation diplomatique et consulaire directe de l’Irlande dans les Etats étrangers. Le ministère des Affaires étrangères eut connaissance des principaux articles contenus dans la constitution de cette association parmi lesquels figuraient les objectifs à réaliser :

      

      1° maintenir, fortifier et assurer la reconnaissance internationale de la République établie par la volonté du peuple d’accord avec le droit de la Nation à l’indépendance souveraine et à la libre détermination d’elle-même.

      2° préserver l’unité de la nation et l’intégrité de son territoire, en faire disparaître tout vestige d’autorité étrangère et d’intervention étrangère, et de maintenir le principe que toute autorité d’Etat en Irlande dérive seulement du peuple de l’Irlande. En conséquence, de maintenir le Dáil Éireann dans son autorité souveraine.

      3° restaurer le langage irlandais de manière à ce qu’il soit de nouveau la langue parlée du peuple dans sa vie journalière, et développer la culture irlandaise traditionnelle dans toutes ses branches.

      4° rendre l’Irlande économiquement indépendante et provoquer des efforts agricoles et industriels dans ce sens.

      5° maintenir la représentation directe diplomatique et consulaire de l’Irlande dans les Etats étrangers et de travailler pour la paix et l’harmonie parmi les Nations sur la base du droit, de la justice et de la liberté.

      6° maintenir le respect pour les engagements politiques et un niveau élevé de probité et d’honneur dans la vie publique de l’Irlande. 207 

      

      Cet ambitieux programme s’apparentait sur bon nombre de points aux idées développées par le Sinn Féin anti-traité, c’est-à-dire, par les partisans de De Valera. « L’Association de la République » ne faisait que reprendre les revendications des républicains irlandais et répudiait purement et simplement l’ensemble de l’accord anglo-irlandais qu’elle considérait comme « humiliant pour la nation et destructeur de son statut et de ses aspirations légitimes ». 208 

      

      L’organe le plus pro-républicain que comptait la France à cette époque était le « Markievicz Club ». Ce mouvement que le Quai d’Orsay qualifiait de « groupe français de propagande irlandaise », s’était constitué au mois d’avril 1922 autour de sa présidente, la comtesse Constance Markievicz 209 , révolutionnaire irlandaise ayant participé à l’insurrection de Pâques 1916 et farouche partisane d’une République en Irlande. D’après le ministère de l’Intérieur en France, le « Markievicz Club » établit, dans un premier temps, son siège social au domicile de son secrétaire général au 28 de la rue Saint-André des Arts puis le transféra 16 rue Saint Séverin dans une salle de conférences appartenant à la librairie positiviste « Auguste Comte » 210 , tenue par un certain M. Deherme. Ce dernier sous-louait la même salle à plusieurs autres groupements qui y avaient établis définitivement leur siège comme l’« Union démocratique des Jeunes », la « Jeune Europe », l’« Union internationale », le « réveil colonial », le « Paria » ou encore la « Fédération des sociétés musicales de Seine et Oise ».

      

      Le comité de direction de ce groupe de propagande était composé d’un secrétaire général, d’une commission de patronage, d’une commission de propagande, d’un groupe d’étudiants essentiellement de confession catholique et d’adhérents. Le secrétaire général donnait les directives aux commissions et contrôlait la politique tout en organisant la propagande en France, en créant des clubs irlandophiles dans les autres villes et en gérant les rapports avec l’Irlande. La commission de patronage assurait l’autorité morale du club et aidait de ses avis la commission de propagande qui constituait l’organe principal du club avec le secrétaire général. Elle prenait toutes les décisions intéressant l’action et la bonne marche du club. Le groupe des étudiants, quant à lui, était dirigé par un bureau qui assurait l’exécution des ordres donnés par le comité de la commission de propagande.

      

      Le comité de patronage avait officiellement désigné comme président Pierre Benoît 211 ; comme vice-présidents, Claude Farrère 212  et Charles Brun ; et secrétaire général, Robert O’Benkett. Des renseignements recueillis, il résultait qu’en réalité Pierre Benoît n’avait pas accepté la présidence du club mais s’était contenté de donner son appui littéraire à un groupe d’étudiants irlandais à Paris qui l’avaient aidé pour la composition de son oeuvre, La Chaussée des Géants. 213 

      

      A l’issue de l’enquête réalisée par le ministère de l’Intérieur, il apparaissait clairement que le « Markievicz Club » était un groupe de propagande active qui employait, comme principaux moyens d’action, les campagnes de presse, les meetings, les conférences, les brochures, affiches et tracts... Quelles que soient les affiliations politiques ou religieuses de ses membres, toute discussion de cet ordre était formellement interdite au sein du Club. Les bulletins de propagande lancés au nom de la Comtesse Markievicz étaient rédigés de la façon suivante :

      

      Depuis plus de deux mois, la presse internationale publie chaque jour des dépêches, bien entendu de source britannique, dépeignant la situation en Irlande sous un aspect enchanteur. Le traité aurait définitivement établi à Dublin un gouvernement national. Le peuple aurait accueilli cette paix avec enthousiasme, l’âge d’or serait prêt de régner en Irlande. En réalité, il en est tout autrement. Le Traité de Downing Street asservit politiquement, économiquement et intellectuellement l’Irlande à l’Angleterre. Juridiquement, il est nul et non avenu, ayant été arraché par les menaces aux délégués irlandais et ayant été conclu dans des conditions illégales. Usant du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le peuple irlandais, par l’intermédiaire de ses représentants élus, s’est proclamé indépendant le 21 janvier 1919 et a établi la République à Dublin. Trois ans après la guerre de la justice et du droit, Lloyd George a voulu, par la force, renverser la République et imposer à l’Irlande un gouvernement à sa façon. Le peuple irlandais refuse d’accepter le traité et l’armée s’est déclarée pour la République. Dans les six comtés de l’Ulster, dont M. Lloyd George, pour satisfaire les Carson et Craig a fait une Alsace-Lorraine irlandaise, la population, malgré les sanglantes représailles britanniques, ne cesse de se révolter et de demander son retour à la Mère Patrie. Faire savoir à la France la vérité sur la question irlandaise, aider le peuple irlandais à se faire reconnaître le droit de choisir librement son gouvernement, tels sont les deux buts principaux du « Markievicz Club ». 214 

      

      La première de leurs réunions eut lieu le 27 février 1922 sous le patronage littéraire de Claude Farrère et de Pierre Benoît et d’hommes politiques tels que Marc Sangnier 215  qui présidait à Paris les conférences de Maud Gonne 216  et de George Gavan Duffy. En fait, cet organe illustrait, en quelque sorte, le ralliement des catholiques à l’idée de République et se plaçait en marge des tendances politiques traditionnelles.

      

      Si, en France, les catholiques conservateurs préféraient rejoindre les rangs de la droite parlementaire, une fraction favorisa l’émergence d’un parti démocrate populaire, en septembre 1924, présidé à partir de 1929 par Auguste Champetier de Ribes. 217  Ce parti acceptait les institutions républicaines qu’il proposait toutefois de « démocratiser ». Il était favorable à un réformisme social, défendait la politique extérieure de sécurité collective. Marc Sangnier, lui, se plaçait plutôt à gauche. Il était fondateur du Sillon, d’abord journal philosophique de Paul Renaudin, qui héritait d’une histoire militante née autour de Marc Sangnier dans un contexte de ralliement des catholiques à la République. En 1899, le Sillon devenait l’organe d’un vaste mouvement d’éducation populaire démocratique et religieuse lancé par Sangnier, mêlant jeunes ouvriers et jeunes bourgeois.

      

      Le Sillon voulait réconcilier les ouvriers et le christianisme, l’Eglise et la République en dépassant l’alternative catholique donc monarchistes / républicains donc anticléricaux. Puisant dans le vivier des patronages, le Sillon se greffa sur la végétation des cercles d’études catholiques. Ces lieux d’études, de réflexion, de discussion se complétèrent d’instituts populaires destinés aux cours et aux conférences sur des sujets réclamés par les cercles. Ce succès lui valut l’appui quasi-unanime de l’épiscopat français et lui permit d’obtenir la bénédiction du Pape Pie X. Leurs convictions républicaines lui attirèrent les foudres de l’Action française. 218  C’était au temps du «plus grand Sillon» ouvert à des non-catholiques de bonne volonté partageant les mêmes préoccupations sociales et politiques.

      

      Dans le contexte de la crise moderniste et de la Séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, cette évolution d’un mouvement catholique fut largement blâmée par les évêques français déjà réticents à l’autonomie des laïcs et refusant l’indépendance d’esprit du jeune clergé sillonniste. Tous ces éléments et des maladresses de langage - l’emploi d’un vocabulaire néo-kantien - suscitèrent la lettre pontificale « Notre charge apostolique » du 25 août 1910 : les chefs du Sillon furent invités à s’en retirer et celui-ci, épuré de ses erreurs doctrinales, à se placer sous la direction des évêques pour l’action catholique. Marc Sangnier et ses amis se soumirent sans discussion, abandonnant l’action religieuse pour l’action politique. Celle-ci s’organisa d’abord autour d’un quotidien, La Démocratie, puis, deux ans plus tard de la Ligue de la Jeune République en 1912. Elle en appelait à une « IVième République » vraiment démocratique et proposait un programme original : la fin de l’anticléricalisme sectaire rejetant les catholiques hors de la cité et indigne de la République ; le refus de la lutte des classes comme principe et de la violence comme moyen ; l’égalité civique pour les femmes ; le scrutin à la proportionnelle ; l’éducation permanente des citoyens ; une totale transparence de la vie politique, avec, notamment, la disparition de la diplomatie secrète ; le remplacement du Sénat par une chambre représentant les intérêts économiques ; le développement d’une législation sociale préfigurant celle de 1945 ; l’abolition de la « monarchie dans l’usine » en supprimant la propriété capitaliste au profit d’un secteur d’Etat pour certaines industries ou services clefs, d’une propriété coopérative pour la grande majorité des activités économiques et par le maintien de la petite propriété privée. Finalement, un certain nombre de similitudes apparaissaient entre le programme développé par la Jeune République de Marc Sangnier et celui des républicains irlandais.

      

      La Grande Guerre avait suspendu la Jeune République. Mobilisé comme lieutenant du génie en 1914, Marc Sangnier eut l’occasion de s’illustrer. Après dix-huit mois au feu, il fut envoyé officieusement auprès du pape par le gouvernement français. En 1918, il fut chargé de « conférences de propagande morale » auprès des soldats. En 1919, il revint avec la Croix de guerre, la Légion d’honneur et le grade de commandant. Élu député du Bloc national de 1919 à 1924, il défendit à la Chambre le programme jeune républicain. Surtout, il s’engagea en faveur de la paix par la réconciliation franco-allemande et le « désarmement des haines » et défendit l’arbitrage d’une Société des Nations démocratique et munie d’une force de police. En 1923, il condamna l’occupation de la Ruhr décidée par le gouvernement Poincaré. Isolé à la Chambre, son pacifisme empêcha la fusion durable des éléments démocrates-chrétiens. Les plus conservateurs dans ce domaine fondèrent en 1924 le Parti démocrate populaire. Trop atypique pour être réélu en 1924, ses échecs électoraux répétés le conduisirent en 1932 à abandonner la Jeune République et l’action politique.

      

      Les idées développées par Sangnier, ardent irlandophile, avaient inspiré le « Markievicz Club » qui entendait « protester contre l’atteinte portée par le gouvernement britannique au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». 219  Ce principe d’autodétermination avait été énoncé pour la première fois au Congrès américain en janvier 1918 par le président Woodrow Wilson dans un document intitulé les « Quatorze Points ». L’Irlande était, pour Marc Sangnier, une cause idéale et un outil intéressant qui lui permit de démontrer ses théories, celles contre l’oppression et la domination mais favorables au catholicisme et surtout à la République. À côté des articles de ces revues et journaux, il publia divers ouvrages et fit paraître les textes de ces discours. Divers pamphlets, articles de propagande irlandaise étaient d’ailleurs diffusés par le biais de la « Jeune République », La Démocratie étant également un organe de diffusion. Il y avait en France une collusion fréquente entre l’irlandisme et le catholicisme que l’on retrouvait, par exemple, chez l’abbé Xavier Moisant. 220 

      

      À la fin du XIXième siècle, les mots clefs des irlandophiles français étaient « celtisme, catholicité et anglophobie ». Au début du XXième siècle, sans doute en raison du combat des Alliés dans la Première Guerre mondiale, ces éléments s’atténuèrent surtout en ce qui concernait l’« anglophobie », diminuée par l’Entente cordiale. 221  Dans son livre, Pour comprendre l’Irlande. L’effort anglais 222 , Moisant étudiait la réaction anglaise qui excusait ou justifiait les revendications irlandaises. A partir de cette réflexion, il s’agissait pour le Français de pouvoir s’insurger pour la cause irlandaise tout en restant en bons termes avec l’Anglais. Moisant défendait les républicains qui, selon lui, étaient le plus souvent accusés à tort afin d’être discrédités aux yeux de l’opinion publique : « On tend à mettre les républicains en défiance les uns contre les autres ; on tâche de faire dévier l’indignation publique. Un lord maire républicain est assassiné. Un prêtre républicain est assassiné : ce sont les militants Sinn Féin extrémistes qui ont commis le crime ». 223 

      

      Le « Markievicz Club « se prononçait aussi contre le Traité de Londres qui, selon lui, avait été arraché aux délégués irlandais dans des conditions illégales. On se souvenait en effet de l’ultimatum 224  imposé par le Premier ministre britannique aux plénipotentiaires irlandais qui les avait menacés de la reprise d’une guerre « immédiate et terrible » en cas de refus du traité. Dans ces conditions, le « Markievicz Club » considérait l’Irlande comme un pays opprimé. Ainsi, sous le titre « Trois mois de représailles anglaises en Irlande » 225  d’après un journaliste anglais, Hugh Martin, La Démocratie livrait au public français une brochure d’une dizaine de pages où le terrorisme des HYPERLINK "BlackAux.html"Black and Tans était dénoncé. Il était placé sous surveillance de la Direction de la sûreté générale. Ainsi, le ministère français de l’Intérieur communiquait, au président du Conseil et au Quai d’Orsay, les comptes-rendus des réunions organisées à Paris par le « Markievicz Club ». Le 31 mai 1922, il recensait 150 personnes présentes à la réunion présidée par un certain docteur Christian, Claude Farrère et Pierre Benoît étant empêchés. Lestra, un avocat, rappelait que Pierre Benoît avait écrit un livre sur le peuple irlandais, intitulé La Chaussée des Géants dans lequel il décrivait de manière romanesque mais avec la plus grande exactitude ce qui se passait dans ce pays opprimé. Il engagea les membres de l’assistance à lire attentivement ce livre dont cet extrait :

      

      L’orateur montre ensuite les rapports amicaux qui de tous temps ont existé entre les peuples français et irlandais. Il cite en exemples l’aide que nous apportèrent les Irlandais dans la guerre de Cent ans, la campagne d’Italie, la bataille de Fontenoy (...) et donne lecture de nombreux ordres du jour de félicitations de Lally-Tollendal et du Maréchal de Saxe, aux éléments irlandais embrigadés dans les armées françaises à ces époques. Lestra fait ensuite le récit de quelques batailles et exalte la bravoure des soldats irlandais. En terminant, il montre la nécessité de soutenir moralement le peuple irlandais qui obtiendra par la force des choses le régime de libre indépendance qu’il souhaite. 226 

      

      Robert J. O’Benkett, jeune étudiant irlandais à Paris et membre de cet organe, était en même temps délégué du parti républicain irlandais de De Valera dans la capitale française. Le Quai d’Orsay le présentait comme quelqu’un d’intelligent mais aussi d’exalté et de maladif. Il entretenait des contacts étroits avec Seán T. O’Kelly. Au cours de la réunion du 27 mai, il fit d’abord un exposé du Traité de Londres et expliqua dans quelles conditions il avait été conclu : « Ce traité a été arraché aux délégués irlandais dans des conditions illégales. En effet, Lloyd George a menacé d’incendier des villes si nous n’acceptions pas ses conditions. Sous ces menaces, les délégués ont cru devoir signer afin d’éviter la terreur rouge ». 227  Il fut chargé de dresser un tableau des atrocités commises par l’armée d’occupation irlandaise : « Il suffit que vous soyez soupçonnés d’être militants du Sinn Féin, pour être abattus comme un chien. Un Irlandais est-il fait prisonnier ? Il est aussitôt mis à la torture pour lui faire avouer où se trouve son chef ; mais, fidèle à son serment, il préfère mourir que de dénoncer ses camarades ». 228  Il conclut par l’asservissement politique et économique de l’Irlande vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Selon lui, les dispositions contenues dans l’accord anglo-irlandais avaient eu pour seule et unique conséquence d’amplifier cet asservissement :

      

      Politiquement d’abord parce qu’il sacrifie nos intérêts à ceux des financiers Carson et Craig qui ont réussi, par des menées plus ou moins louches, à se faire nommer chefs des 6 comtés de l’Ulster, lesquels se trouvent entièrement sous leur domination. Economiquement ensuite, parce que toutes les richesses du pays sont aux mains des Anglais, qui nous interdisent tout commerce avec les autres pays. 229 

      

      C’est donc au nom de l’amitié franco-irlandaise et des nombreuses batailles livrées en commun qu’il était, d’après les membres de ce groupement d’intellectuels, parmi lesquels figuraient les noms de Renaitour 230  ou du baron Beauregard, du devoir de la France de soutenir moralement l’Irlande dans son combat pour l’indépendance. Selon Marc Sangnier, « la cause irlandaise doit passionner les vrais Français et les catholiques car ce pays poursuit un but juste : celui d’atteindre un idéal de liberté ». 231  Il ajoutait que cette solidarité devait s’exercer en raison des sentiments traditionnels qui ont de tous temps uni les deux peuples. Il estimait aussi que la France devait profiter de son amitié avec l’Angleterre pour faire pression sur elle et l’amener à cesser « les oppressions sur un peuple qui ne réclame que son droit ». 232 

      

      Pierre Benoît dans La Chaussée des Géants rendait un curieux hommage au chef des républicains, Eamon De Valera, qu’il considérait comme le véritable libérateur de l’Irlande et reprochait aux négociateurs du Traité de Londres leur faiblesse :

      

      Au maréchal rogomme, vient de succéder le négociateur mielleux. Regardez-le, reconnaissez-le avec ses clignes cheveux blancs, sa face rose de bon père de famille, son ombrelle d’alpaga gris, son honnête redingote de quaker. Qu’y a-t-il dans les balances qui tripatouillent ses mains ? Oh presque rien : sept siècles de torture et d’iniquité, le sang de Pearse 233 , MacBride, Clarke, McDonagh, vous allez voir comment on va vous le financer. Signez, signez mes amis (…). Là, voilà qui est fait  et soudain le bonhomme se redresse, sa patelinerie, il la rejette comme une fausse barbe : La maison m’appartient, c’est à vous d’en sortir. 234 

      

      

      Mais le sort des républicains irlandais était loin de soulever les foules et déchaîner les passions de l’opinion publique. Jusqu’à présent, et d’après ce que nous avons observé précédemment, les affaires irlandaises ne suscitaient guère d’intérêt auprès des Français, plus soucieux de régler leurs problèmes internes. Malgré « les sentiments traditionnels qui ont de tous les temps uni les deux peuples et les sentiments de fraternité acquis sur les champs de bataille », l’engouement pour tout ce qui touchait de près ou de loin au devenir de l’Etat Libre demeurait très faible. Toutefois, le « Markievicz Club » était décidé à modifier cet état d’esprit.

      

      Le mouvement républicain entreprit d’abord de faire connaître en France la « vérité » sur ce qui se passait en Irlande. La stratégie de Marc Sangnier était la suivante : il préconisait de profiter des liens d’amitié entre la France et l’Angleterre pour parvenir à faire pression sur cette dernière afin de cesser les formes d’oppression dont les républicains irlandais se disaient être victimes. Le « Markievicz Club » partageait avec le Quai d’Orsay, pour des raisons différentes, cette même volonté de développer avec l’Irlande des relations économiques et intellectuelles et, pour promouvoir cette politique, organiser en France des campagnes de presse, meetings et conférences ou encore distribuer des tracts concernant la vie économique en Irlande 235  et des brochures afin d’éveiller l’opinion publique sur cette question. Finalement, nous verrons dans le chapitre suivant que cet initiative entreprise par l’organe républicain rejoignait la politique de propagande mise en œuvre par le ministère des Affaires étrangères dans l’Etat Libre à une différence près : le Quai d’Orsay, s’appuyant sur une prétendue amitié ancestrale et désireux de protéger l’unité de l’Empire britannique, refusait de reconnaître l’indépendance totale de l’Irlande que le « Markievicz Club » nommait avec beaucoup d’ironie l’« Alsace Lorraine irlandaise ». Enfin, l’organe républicain souhaitait organiser un système de souscription dans le but de recueillir des dons en nature ou en espèces au profit des « victimes de la guerre terroriste », c’est-à-dire de la guerre civile.

      

      En dehors de quelques groupuscules, le nationalisme irlandais trouvait un faible écho en France, surtout désireuse de maintenir la concorde dans ses relations avec l’Angleterre. L’assassinat du maréchal Wilson 236 , ami fidèle de Foch 237 , perpétré le 22 juin 1922 par des républicains irlandais que l’on accusait de sympathies bolchevistes et pro-germanistes, provoqua non seulement stupeur et indignation au sein de l’opinion publique mais frappa de discrédit presque immédiatement l’ensemble des mouvements qui prétendaient soutenir la cause républicaine en France. La réaction de l’ambassadeur de France à Londres, à qui le Quai d’Orsay avait fait part de l’existence d’un groupe français de propagande irlandaise, ne se fit pas attendre. Aussitôt, Charles de Saint-Aulaire encouragea le gouvernement français à adopter une conduite très ferme à l’encontre de toutes formes de manifestations des groupes partisans du nationalisme et demanda l’interdiction des activités du Markievicz Club :

      

      Les manifestations de ce groupe à la suite de cet attentat risqueraient de froisser non seulement le gouvernement britannique mais aussi nos meilleurs amis en Angleterre : les conservateurs de la nuance du maréchal Wilson et du Morning Post qui nous ont toujours soutenus dans toutes les difficultés politiques que nous avons eues avec la Grande-Bretagne. 238 

      

      Il s’agissait de ménager les susceptibilités anglaises et de protéger les intérêts franco-britanniques car, selon Saint-Aulaire, « une tolérance exagérée de notre part risquerait de blesser le gouvernement britannique et un groupe important d’Anglais, qui n’ont cessé de se déclarer partisans du resserrement de l’Entente franco-britannique ». 239 

      

      Cette attitude en demi-teinte de la France à l’égard de l’Irlande, faite de multiples contradictions, entre le désir de soutenir l’Irlande dans ses revendications d’indépendance et la détermination de maintenir des relations cordiales avec le gouvernement britannique, apparaissait de manière évidente dans la conduite de la politique française dans l’Etat Libre d’Irlande au cours des années 20. Il s’agit d’étudier la forme exacte de cette politique sans doute révélatrice de la spécificité des relations franco-irlandaises au cours de cette période.

      

      


CHAPITRE 2 – LA POLITIQUE FRANCAISE DANS L’ETAT LIBRE D’IRLANDE AU COURS DES ANNEES 20 : UNE POLITIQUE STRATEGIQUE EN HARMONIE AVEC CELLE DE L’ALLIEE BRITANNIQUE

      

      La France, par le biais de son consulat à Dublin, décida, au début des années 20, de déployer tous les moyens nécessaires dans le but de consolider sa position dans l’Etat Libre d’Irlande. Il s’agit d’examiner les motifs qui poussèrent le Quai d’Orsay et l’ensemble du personnel diplomatique français à s’intéresser au jeune Etat irlandais et de voir de quelle façon la politique française se matérialisa en Irlande.

      


1. Les origines de la mobilisation française dans l’Etat irlandais

      


A. Le déclin de l’influence de la France en Irlande dans un contexte de reconstruction de l’Europe

      

      Il est primordial de garder à l’esprit l’idée directrice selon laquelle la politique étrangère de la France dans l’Etat Libre d’Irlande, au cours des années 20, était avant tout dictée par ses relations avec la Grande-Bretagne, principale alliée de la France pendant la Première Guerre mondiale. Accusée par l’Irlande d’être un instrument de la politique du Premier ministre britannique, la France s’employa d’abord à lutter contre le déclin de son influence en Irlande, et de manière générale à défendre son statut de grande puissance sur la scène internationale.

      

       a) La politique conservatrice du Bloc National et l’Irlande.

      

      La politique du Bloc National (1919-1924) 240  se voulait avant tout conservatrice voire parfois réactionnaire si l’on en jugeait par la répression de la vague d’agitation, entre 1919 et 1920. Condamnées par la papauté, considérées injustes et discriminatoires par les catholiques, les lois à l’encontre des congrégations religieuses et de la liberté d’enseignement étaient réputées intangibles par les républicains laïcs.

      

      En matière de politique extérieure, les deux mots d’ordre pour la France, et de manière générale pour l’ensemble des puissances victorieuses, étaient « sécurité » et « réparations ». Il paraissait essentiel d’assurer la sécurité du monde dans l’éventualité d’une résurrection de la puissance allemande. La question des réparations était étroitement liée à celle des garanties contre l’Allemagne. Le Traité de Versailles 241  était loin de satisfaire pleinement le gouvernement français. La question des réparations et de la sécurité impliquait aussi le désarmement de l’Allemagne. La France et la Grande-Bretagne aboutirent, après une série de querelles intestines, à une forme de compromis. Toutefois, les accords de Wiesbaden 242  entre la France et l’Allemagne, destinés à la reconstruction des régions dévastées par la guerre, inquiétaient la Grande-Bretagne qui voyait là une nouvelle collaboration franco- allemande préjudiciable aux intérêts britanniques. L’Angleterre ne cessait d’accuser la France d’impérialisme, comme si la République était la seule à vouloir défendre son empire. Ainsi, le règlement du conflit voyait s’opposer deux idées différentes : d’un côté l’importance de la sécurité, qui dominait toute la politique française, de l’autre une politique britannique davantage préoccupée par l’ « équilibre européen ».

      

       b) Faiblesse diplomatique de la France face à la toute puissance britannique

      

      Ainsi, au début des années 20, la France souffrait de sa position de faiblesse en matière diplomatique face à la toute puissance de l’Empire britannique. Le simple constat de la primauté britannique sur l’Irlande avait conduit le ministère français des affaires étrangères, aux prises avec les difficultés financières de l’après-guerre, à relâcher son attention et ses efforts en direction de l’Etat Libre. Cette situation d’infériorité s’était notamment manifestée lors des différentes conférences à propos des réparations de guerre 243 , des problèmes liés à l’application du Traité de Versailles et du désarmement 244  :

      

      Le plus cruel démenti est donné à ce système de conférences avec les violents où Lloyd George vit le moyen le plus sûr d’instaurer la sécurité du continent. Il faut ouvrir les yeux. Il est des passions nationales plus fortes que toutes les considérations d’ordre matériel. Céder à ces passions n’a pour résultat que de les faire jaillir plus hautes et plus vives. L’Angleterre qui ne peut plus réellement dominer l’Irlande du Sud peut encore moins prétendre dominer l’Europe ; qu’elle reconnaisse les limites de sa force ! En Irlande, elle laissera de la marge à la République irlandaise après avoir défini les quelques sécurités indispensables à l’existence de l’Empire. En Europe, qu’elle n’embarrasse pas la politique française. 245 

      

      La France souhaitait voir le rétablissement de ses relations diplomatiques et exercer son rôle d’actrice diplomatique partout où il lui serait possible de le faire. Aristide Briand 246 , surnommé « le pèlerin de la paix » 247  par Louise Weiss, ne cessait de répéter : « La France doit se trouver là où s’agitent les grands problèmes internationaux ». 248  C’est ainsi qu’elle renoua progressivement des liens avec le Saint-Siège, dans le cadre d’une politique de réconciliation, en nommant Charles Jonnart 249  ambassadeur à Rome. La mission de Briand consistait à assurer la sécurité internationale en Europe en élargissant l’alliance franco-britannique à d’autres pays. Le ministère des Affaires étrangères était décidé à déployer tous les moyens nécessaires afin de renforcer en priorité l’influence française dans les pays alliés voisins de l’Allemagne comme la Belgique, la Tchécoslovaquie, la Pologne et dans les territoires nouvellement acquis tels que le Liban, la Syrie ou le Rif, au Maroc. S’agissait-il d’inclure dans cette nouvelle alliance le nouvel Etat Libre d’Irlande ?

      

      Les difficultés financières de l’après-guerre

      

      Au lendemain de la Première Guerre mondiale, le Quai d’Orsay se trouvait aux prises avec des difficultés financières. En effet, pendant la guerre et dans l’immédiate après guerre, la trésorerie britannique avait fait d’énormes avances à la France pour soutenir l’effort de guerre. Le règlement du conflit et le sort des vaincus, dont celui de l’Allemagne, suscitaient bon nombre d’interrogations mais surtout d’oppositions entre la France et la Grande-Bretagne qui dominaient, de par leur empire colonial respectif, la scène internationale. C’est dans ce contexte particulier que la France s’efforça d’adopter une politique conciliante à l’égard de l’Angleterre sans négliger l’« amie fidèle des mauvais jours » 250 , l’Irlande.

      

      

      

      

      

      


B. Une volonté de maintien des relations cordiales avec Londres

      

      a) Une opposition irlando-britannique à la politique française dans l’affaire de la Ruhr

      

      L’Irlande prétendait entretenir avec la France, sa « sœur de sang » 251 , des relations privilégiées de par les combats livrés en commun et les souvenirs recueillis sur les champs de bataille. On parlait, dans certains milieux, d’amitié quasi-ancestrale ou, d’après le journaliste Louis Tréguiz, de rapport « familial » 252  pour qualifier cette relation. Au début des années 20, l’attention et les efforts de la France n’étaient pourtant pas dirigés directement vers l’Irlande car la France était davantage occupée à résoudre des questions de politique interne, notamment le déficit budgétaire. Les dépenses liées à la reconstruction et l’indemnisation des victimes de la guerre avaient eu pour effet d’accroître rapidement le déficit de l’Etat. Il en résultait une hausse des prix intérieurs et la dépréciation du franc sur le marché des changes.

      

      Peut-être est-ce aussi parce que, trop absorbée par le règlement de questions intérieures, les autorités françaises ne prenaient pas suffisamment le temps de se pencher sur l’Irlande et de tenter de comprendre les motivations réelles qui pouvaient animer les Irlandais dans leur quête d’indépendance ?  253 

      

      La politique française en matière de politique extérieure répondait surtout à une volonté de renouer avec les Alliés, dont la Grande-Bretagne, de bonnes relations tout en garantissant sa propre sécurité et un meilleur recouvrement de la dette allemande. Finalement, les ambitions de l’Etat Libre étaient bien plus modestes et moins précises. Dans ces circonstances, il ne pouvait trop compter sur le soutien de la France dont le principal souci était de neutraliser l’Allemagne toujours animé par une crainte éventuelle du Reich.

      

      La paix par la justice et la coopération entre les peuples, dans l’immédiate après-guerre, se fondait sur une série de traités dont le Traité de Versailles qui, en 1919, réglait en partie la question des réparations et le sort de l’Allemagne vaincue. Pour les Alliés, l’heure avait sonné : « le boche » devait payer. Toutefois, l’attitude française oscillait entre deux politiques contradictoires : d’un côté, le président du Conseil, Raymond Poincaré, défendait avec fermeté une application rigoureuse du Traité de Versailles tandis qu’Aristide Briand se voulait le chef incontesté d’une politique de rapprochement franco-allemand. La politique de conciliation prônée par le ministre français des Affaires étrangères s’apparentait à celle dictée par le gouvernement britannique de David Lloyd George :

      

      En plus de l’humiliation subie par la défaite, l’Allemagne se vit contrainte à accepter toutes les dispositions de cette paix dictée – ou Diktat – par les vainqueurs. En Irlande, les réactions ne se firent pas attendre. Dans un discours au Dáil, le républicain, Eamon De Valera, avertit contre les dangers d’imposer un règlement qu’il jugeait revanchard à l’Allemagne. 254 

      

      En juillet 1922, le gouvernement allemand dirigé par le chancelier Joseph Wirth déclarait ne pas pouvoir payer l’échéance des réparations de 1921 et réclamait un moratoire de six mois. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis donnèrent leur accord tandis que la France fit savoir, le 30 juillet, qu’elle acceptait cette solution à condition que les mines du bassin de la Ruhr, en Rhénanie, fussent remises aux Alliés en terme de « gage productif ». Dans la question du sort de l’Allemagne, deux conceptions s’opposaient : la fermeté du gouvernement français à une position britannique qui se voulait plus souple et sans doute plus réaliste. Il s’en suivit un profond désaccord entre le gouvernement français et celui de Londres. Les relations entre les deux pays étaient au plus bas. Poincaré, président du Conseil en France, ne prêtait aucune oreille attentive aux protestations venant d’Angleterre. Il était plus que jamais résolu à occuper la Ruhr.

      

      Le 2 janvier 1923, la France occupait les principaux centres miniers de la région. La politique française avait pour mission d’assurer le paiement des réparations par des prélèvements sur l’industrie de la Ruhr et obliger l’Allemagne à pratiquer une politique conforme aux intérêts français en faisant pression sur l’économie. La réponse du gouvernement allemand fut immédiate. Il ne se contenta pas seulement de rappeler l’ambassadeur d’Allemagne à Paris mais mit sur pieds une forme de « résistance passive » conjuguée par une série de grèves qui parfois se transformait en résistance active sous forme de sabotages. La France se trouvait menacée d’isolement d’un point de vue diplomatique. Dans cette affaire, la conception irlandaise rejoignait pour une fois celle de la Grande-Bretagne.

      

      L’Angleterre exprima son désaccord et exigea de la France un remboursement des dettes contractées au cours de la guerre. Simultanément, l’action française dans la Ruhr provoqua un tollé dans la presse irlandaise. Le Quai d’Orsay déclarait alors : « Chaque télégramme (…) destiné à l’information des lecteurs irlandais est un réquisitoire contre nous ». 255  L’opinion irlandaise condamnait avec véhémence la politique française à l’égard de l’Allemagne. Elle reprochait à la France son attitude rigoriste et se lançait dans une campagne anti-française :   « On accuse notre rapacité, notre endurcissement contre ces infortunés Allemands. En apitoyant l’opinion irlandaise à leur sujet, elle [la presse irlandaise] renforce l’opposition contre nous ». 256 

      

      L’occupation de la Ruhr fit la une des journaux irlandais qui affirmaient clairement leur opposition à l’attitude française en Allemagne. Voici quelques-uns des titres qui figuraient dans le Freeman’s journal : States of Nerves – French increasing period of military service 257 , German shot dead – another tragic incident in the Ruhr  258  ou encore Holds up in Ruhr –French troops rob people of their money. Certaines associations irlandaises parmi lesquelles la « Légion américaine » ou la « Société historique de Trinity College » organisèrent des rassemblements dans les universités dans le but de faire voter une motion blâmant la France dans sa politique à l’égard de l’Allemagne. En réponse, et pour contrecarrer la campagne anti-française en Irlande, le Quai d’Orsay en appela au soutien de quelques notabilités convaincu que, dans cette affaire, « la France aurait besoin d’être défendue selon les méthodes et procédés matériels répondant aux tactiques perfides et haineuses de ses adversaires ». 259  On se demandait en France si l’Irlande suivait le point de vue britannique plus conciliant à l’égard de l’Allemagne car persuadée du non-fondement de la politique française ou si elle était simplement inspirée par des sentiments pro-germanistes.

      

      L’Etat Libre décida d’adopter une attitude de solidarité stratégique avec la Grande-Bretagne et de se rallier à elle pour éviter tout froissement inutile. L’Irlande reprochait surtout à la France son incapacité à se démarquer de la politique britannique.

      

      De son côté, la France semblait souffrir d’une indubitable position d’infériorité par rapport aux diplomates britanniques dans la technique de négociation et manquait souvent de tact. On reprochait au président du Conseil de ne pas suffisamment s’en remettre aux avis du personnel diplomatique, dont l’ambassadeur de France à Londres, dans sa gestion des questions touchant aux affaires extérieures. Le règlement de la question de la Ruhr, notamment l’évacuation de la région, était capital pour la France car non seulement il permettait de renouer des liens d’amitiés avec les Alliés anglais et américains mais il dégageait surtout la France d’un piège qui empoisonnait toutes ses relations avec l’étranger, en particulier avec l’Irlande.

      

      La question des réparations fut confiée à un comité, le « comité Dawes » 260 , du nom du banquier américain qui le présidait. La victoire en France du Cartel des gauches entraîna la démission de Poincaré remplacé par Edouard Herriot qui considérait la politique de son prédécesseur comme sensiblement injuste. Il promit l’abandon de la politique de force, l’amnistie pour les Allemands incarcérés ou expulsés et l’évacuation de la Ruhr. Cette question de l’occupation de la Ruhr mit, malgré tout, les relations franco-irlandaises à rude épreuve. Il convient d’examiner l’attitude que la France adoptait à l’égard du nouvel Etat irlandais.

      

      

      

      

      

      b) Une politique stratégique avec la Grande-Bretagne, une attitude prudente avec l’Irlande ?

      

      En 1921, Ludovic Nadeau, en qualité de reporter et d’émissaire du gouvernement français à l’étranger, déclarait au journal L’Illustration que « l’Irlande aime la France mais son amour pour la France est moins grand que sa haine envers la tyrannie anglaise ». 261  Le gouvernement français s’interrogeait sur la conduite à suivre à l’égard du jeune Etat irlandais en raison, disait-il, de « l’extrême incertitude de la situation irlandaise » qui se voyait déchiré dans une guerre civile dont on avait bien du mal à trouver le remède. Cette situation était d’autant plus contrariante que le ministère des Affaires étrangères se devait d’agir dans l’Etat Libre sans éveiller les soupçons britanniques. La France décida donc d’adopter une attitude prudente à l’égard de l’Irlande en même temps qu’une politique de solidarité stratégique envers le Royaume-Uni. Cet excès de prudence était animé par l’état de la France qui, au lendemain de la Guerre, se trouvait endettée 262  et incapable de conduire en Irlande une politique à long terme sans l’aval des autorités britanniques. Il s’agissait également pour le gouvernement français de se conformer aux dispositions contenues dans l’accord anglo-irlandais de 1921 concernant certaines restrictions en matière de politique étrangère qui obligeaient l’Irlande à s’en remettre au gouvernement de Londres. Le moindre faux pas du Quai d’Orsay était en effet susceptible d’entraîner une protestation officielle du Foreign Office dont le concours demeurait indispensable dans la construction de la politique européenne et l’établissement d’un nouveau système international prônant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. 263  Les motivations d’indépendance et de souveraineté de l’Irlande étaient sans doute beaucoup moins honorables que celles de la France, toujours obsédée par la déférence à l’égard des sensibilités de l’Angleterre dans les affaires irlandaises.

      

      C’est dans ce contexte de prudence que la France devait envisager, au début des années 20, ses relations avec l’Irlande. La politique étrangère de la France en Irlande donnait alors l’étrange impression du « grand » dirigeant le « petit » : « Il va sans dire qu’elles [les démarches françaises] auraient à être combinées avec beaucoup de prudence et de discrétion pour n’éveiller en Angleterre aucun soupçon ni la moindre susceptibilité justifiée ». 264  L’ensemble de la politique française dans l’Etat Libre d’Irlande se plaçait en définitive dans le cadre de l’alliance franco-britannique dont le Quai d’Orsay reconnaissait lui-même les contraintes et les exigences.

      


C. La France face au « complot allemand » dans l’Etat Libre d’Irlande : entre réalité et fiction

      

      La mission de la France en Irlande consistait, dans un premier temps, à lutter contre le dynamisme de la pénétration allemande dans l’Etat Libre et à faire en sorte que l’Allemagne ne pût être en mesure de contrarier les intérêts français en Irlande. Le regain d’intérêt de la France pour l’Irlande coïncidait avec la crainte éventuelle d’une « menace » allemande sur les flancs ouest de l’Europe. On est donc amené à nous demander si cette peur était justifiée et quelles en étaient les origines.

      

       a) Les origines de l’idée du « complot allemand » en Irlande

      

      « Il y a, déclarait l’universitaire français Maurice Bourgeois en 1920, (…) aux yeux des Français comme des Anglais, une tache : cette rébellion en pleine guerre, à laquelle l’Allemagne fut mêlée et qui eut (…) le caractère d’une trahison envers les Alliés ». 265  Maurice Bourgeois faisait ici référence à l’insurrection de Pâques 1916, ce « coup de poignard » 266  infligé par les Irlandais aux Alliés engagés dans la guerre contre l’Allemagne. Dans L’Irlande ennemie ? , Escouflaire présentait une Irlande calculatrice et fourbe. Ses thèses étaient essentiellement basées sur des préjugés de races opposant l’Irlande à l’Angleterre. L’ouvrage tente de démontrer que l’Irlande, soulevée contre l’Angleterre, était obligatoirement l’ennemie des Alliés et menée par les Allemands qui lui avaient fourni les armes :

      

      L’Irlande a toujours joué de cette corde avec virtuosité. Combien de Français, combien d’Américains s’y sont laissés prendre? Pourtant, ce que Pearse demandait à ses insurgés, c’était de nous tirer dans le dos au moment où notre sort se jouait à Verdun, où les poilus de Vaux et de Douaumont écrivaient de leur sang la page la plus héroïque de l’Histoire de France. Il serait donc bon que son petit calcul n’eût pas tout le succès qu’il en attendait. 267 

      

      Le sentiment de trahison était très présent dans l’esprit des Français qui reconnaissaient la Grande-Bretagne comme la véritable Alliée et continuaient à reprocher aux Irlandais, d’acquérir par la force leur indépendance, leur désengagement dans le conflit. Ainsi, sans aucune véritable preuve de ce que l’on avançait, on créa une sorte de monde manichéen où les bons étaient les Anglais et les méchants, « ceux qui connaissent le vice, la fourberie », étaient les Irlandais en complète collusion avec l’Allemagne. La presse française allait elle-même dans ce sens et éprouvait très peu de sympathie pour cette Irlande pro-germaniste pendant la Grande Guerre :

      

      Aux yeux d’un Français, ces soudards-là [les Black and Tans] sont avant tout de ces frères d’armes qui, de 1914 à 1918, ont tiré sur les Prussiens. (…) Notre raison (…) nous amène à nous demander ce qui serait advenu de notre pays dans le cas où, en 1914, ledit empire (…) n’avait pas existé. 268 

      

      Ce sentiment était vraisemblablement partagé par la Belgique. Dans une lettre adressée au ministère irlandais des Affaires étrangères, le représentant de l’Etat Libre à Bruxelles, le comte O’Kelly de Gallagh, relata une conversation qu’il avait eue avec le rédacteur du journal conservateur La Nation belge. L’homme souhaitait obtenir d’O’Kelly certaines informations concernant les activités de Sir Roger Casement 269  pendant la guerre et ses sentiments pro-germanistes qui, selon lui, avaient causé beaucoup de tort à la Belgique. O’Kelly lui répondit que l’attitude de l’Irlande à l’égard de l’Allemagne était autant justifiée que celle de l’Alsace-Lorraine à l’égard de la France. 270  A propos de Casement, Seán Lester 271 , fonctionnaire au ministère irlandais des Affaires étrangères, ajouta qu’il n’était pas pro-allemand mais pro-irlandais comme « Wolfe Tone n’était pas pro-français, il était surtout pro-irlandais ». 272 

      

      Pour le consul de France à Dublin, Alfred Blanche, au contraire, l’heure n’était plus à la rancune et aux vieilles rancoeurs à l’égard de l’Irlande : « Notre attitude ne devrait pas conserver une attitude de méfiance envers l’Irlande à cause de son attitude pendant la guerre ». 273  C’était sans doute un peu vite oublier la participation et l’engagement massif des Irlandais aux côtés des troupes alliées pendant la Première Guerre mondiale. Jusqu’au milieu des années 20, en raison des désordres et des mesures coercitives appliquées à l’Irlande, on avait recensé très peu de manifestations à l’occasion du 11 novembre, date de l’armistice avec l’Allemagne et du retour à la paix en Europe. Le consul Blanche considérait le gouvernement irlandais comme étant foncièrement hostile à la cause des alliés et peu enclin à célébrer l’armistice. L’Irlande s’était jusqu’à présent contentée de quelques services commémoratifs dans les églises et de manifestations anodines orchestrées par quelques étudiants de Trinity College, « la seule institution où survit encore ouvertement le loyalisme britannique ». 274 

      

      En 1924, les commémorations du 11 novembre à Dublin suscitèrent une énorme surprise au consulat de France. Blanche rapporta au Quai d’Orsay le déroulement des événements :

      

      Toute la journée la plus grande animation n’a cessé de régner comme un jour de fête et un étranger, auquel la nouvelle Irlande a été représentée comme anti-anglaise, anti-alliée et germanophile, aurait juré que de telles informations étaient mensongères. Il y eût été réellement fondé et ceux qui vivent dans ce pays extraordinaire et qui croient le connaître demeurent stupéfaits de la physionomie qu’a présentée hier Dublin. 275 

      

      La légion des anciens combattants irlandais organisa à College Green une cérémonie pour la présentation d’une croix en granit qui devait être érigée à Guillemont 276 , petit village de Picardie, à la mémoire de la 16e division irlandaise qui avait participé à la capture de ce lieu. Le gouvernement de l’Etat Libre avait pourtant tout entrepris pour empêcher la manifestation. Ainsi, la circulation des tramways et des véhicules ne devait pas être interrompue. Il était également prévu de dresser un procès verbal à tous ceux qui feraient obstruction. Malgré tout, la célébration de l’armistice eut lieu. La vente des « coquelicots de Flandre » 277 , symbole des soldats morts à la guerre, dépassa même celle des autres années. Une foule toute parée du coquelicot rouge que l’on estima à 50 000 personnes se rassembla aux abords de la place où la croix avait été élevée pour célébrer « les soldats tombés pour la cause de la liberté ». 278  Parmi les couronnes, il s’en trouva une déposée au nom de l’Etat Libre par un sénateur, mais Blanche rapporta qu’aucun représentant officiel du ministère ou de l’armée n’était présent à la cérémonie.

      

      Blanche tentait de rassurer le Quai d’Orsay en mettant l’accent sur les rapports cordiaux entretenus par la France avec le nouvel Etat Libre d’Irlande tout en reconnaissant la délicatesse de la situation dans ce petit pays plus absorbé et préoccupé par le règlement de ses luttes intestines. La priorité de l’Irlande était de trouver une solution pour sortir le pays de la guerre civile.

      

       b) Le Quai d’Orsay et la politique pro-germaniste de l’Etat Libre

      

      L’Irlande a toujours entretenu des relations privilégiées avec l’Allemagne, ceci malgré les critiques formulées par les Alliés. Le gouvernement français en était venu à soupçonner l’Etat Libre de comploter avec l’ennemi et lui reprochait sa sympathie pour ce pays. « C’est contre nous que les Allemands se posent en Irlande » 279 , déclarait Alfred Blanche dans un rapport adressé au ministère français des Affaires étrangères. En 1923, le Quai d’Orsay accusa ouvertement l’Irlande de mener une politique qu’il qualifia de « germaniste » donc contraire, selon lui, aux « déclarations d’amour pour la France et d’attachement aux traditionnelles relations franco-britanniques ». 280  Frederick Boland 281 , secrétaire de la légation française à Paris au début des années 30, ne partageait pas ce point de vue. Parlant de la participation allemande dans le soulèvement de 1916, que certains permissionnaires de retour des Flandres qualifiaient de « Ypres sur la Liffey » 282 , et des répercussions sur les relations avec la France, il affirmait qu’il s’agissait d’une « politique systématique du gouvernement britannique (...) afin de décourager toute forme d’influence française quelle qu’elle soit en Irlande ». 283  Il rappelait que les Britanniques n’avaient jamais oublié le temps où « les Français étaient sur les mers ». Depuis 1798, cela constituait l’un des principes essentiel de la politique britannique pour empêcher tout contact entre l’Irlande et la République française. Cette politique avait a contrario encouragé tous les contacts possibles entre l’Irlande et l’Allemagne impérialiste et avait même rendu plu sympathique l’Irlande aux yeux de l’Allemagne que la France. 284 

      

      A plusieurs occasions, le gouvernement de l’Etat Libre exprima sa sympathie pour le peuple allemand, comme ce fut le cas lors de la mort du Président Ebert 285  en 1925, et insista sur l’existence des liens entre l’Irlande et l’Allemagne. 286 

      

      

      

      c) Les manifestations de la présence allemande : une « germanisation de la nouvelle Irlande »

      

      - Au niveau diplomatique : la création d’un consulat général d’Allemagne

      

      D’après le Quai d’Orsay, de nombreux exemples attestaient la présence allemande en Irlande. Au niveau diplomatique, tout d’abord, l’Allemagne s’informait auprès des autres consulats présents dans l’Etat Libre, notamment ceux de Belgique, d’Argentine 287  et d’Italie 288  afin de transformer, elle aussi, son poste en consulat général. L’agent commercial et représentant général de l’Etat Libre d’Irlande avait fait savoir à M. de Lacroix que ces pays venaient d’élever leurs consulats en consulats généraux à Dublin. Blanche signala au ministère que les Allemands qui, selon lui, « ne perdent jamais une occasion de fureter, de s’insinuer et de quêter des renseignements » 289 , eurent l’ingénieuse idée d’adresser au nouveau consul général de la République d’Argentine une sorte de questionnaire destinée à obtenir différentes indications sur l’Irlande, sur l’organisation des postes qu’y entretenaient les autres pays et sur l’opportunité que l’Allemagne y aurait à établir son propre bureau. De la même manière, une demande analogue avait été formulée auprès du consul tchécoslovaque à Liverpool. Cette initiative et les procédés employés par les Allemands contrariaient le Quai d’Orsay. Cette inquiétude se mesurait à la fréquence des rapports du consul de France à Dublin dans lesquels il tentait d’attirer l’attention du ministère français des Affaires étrangères sur la question de l’incursion allemande dans l’Etat Libre, qu’il qualifiait de mouvement de « propagande ». En réponse à l’installation d’un consulat d’Allemagne en Irlande à la fin de l’année 1923, la France envisageait à son tour d’établir son propre bureau pour permettre au représentant de la France de ne « pas être éloigné dans les cérémonies officielles du rang qui revient à sa patrie » 290  et conservait sa prééminence :

      

      Le consulat de France qui, depuis 1816, a toujours tenu le premier rang dans la représentation étrangère à Dublin, se trouve donc relégué dans un statut inférieur au moment même où celui de l’Irlande s’est élevé. Cette situation n’est pas sans présenter de sérieux inconvénients pour le titulaire et pour notre action en Irlande. 291 

      

      Le consul général d’Allemagne fut l’objet d’un accueil sans précédent que le consul de France ne manqua pas de signaler au ministère. Le personnel du ministère irlandais des Affaires étrangères irlandais témoigna toutes sortes d’attentions particulières au nouveau consul. Blanche rapporta notamment le déroulement d’une soirée à laquelle le consul participait escorté par le Marquis MacSweeney, délégué de l’Etat Libre à la Société des Nations. Blanche mit en garde le Quai d’Orsay sur la personnalité de MacSweeney accusé autrefois par Ronald MacNeill, sous-secrétaire d’Etat au Foreign Office, d’être un agent secret au service de l’Allemagne. Blanche reprochait aujourd’hui à MacSweeney, qui par ailleurs maîtrisait parfaitement le français, de chercher à s’immiscer dans les affaires de la France à la suite d’un entretien qu’il eut avec Gabriel Hanotaux 292  à la Société des Nations. 293 

      

      La création du consulat général d’Allemagne dans l’Etat Libre était une nouveauté puisqu’il n’existait pas avant guerre : « Jamais l’Empire d’Allemagne dans la période la plus prospère n’a eu ici un consul de carrière et il y a en tout temps été représenté par un négociant local revêtu du titre de consul mais qui n’était qu’un simple agent consulaire ». D’après Blanche, l’installation d’une telle représentation devait coûter au moins 3000 livres sterling par an, soit environ 25 000 francs. Le Quai d’Orsay aurait sans doute préféré voir cette somme affectée au fonds des réparations plutôt qu’à entretenir un organe destiné, selon lui, à « cristalliser les nombreuses forces latentes qui existent dans l’Etat Libre en faveur du germanisme et (...) pour une grande partie dirigée contre nous ». 294 

      

      

      

      - Vers une mainmise allemande sur l’économie et l’industrie irlandaise

      

      L’Allemagne, pourtant réduite à l’état de précarité, engagea également d’importantes dépenses pour « développer ses organes d’expansion économique et de propagande ». D’après le consul Blanche, il s’agissait pour l’Allemagne, dans la période d’après-guerre, de tenter de regagner la confiance de l’opinion anglo-saxonne, « remettre devant ses yeux des preuves accessibles du labeur, de l’honnêteté, de la volonté pacifique de l’Allemagne ». 295  Les autorités françaises s’étonnaient de voir l’Allemagne toujours trouver de nouveaux moyens d’exercer sa campagne de propagande. Elle eut, par exemple, l’idée d’offrir au public britannique et américain une version en anglais du Berliner Tagblatt, l’organe le plus répandu de la presse allemande qui, selon Blanche, passait pour joindre à des principes démocratiques modérés les vues les plus libérales. Le journal engagea une grande campagne de publicité très coûteuse pour assurer le succès de cette entreprise. Le consul de France reçut des prospectus divers et des notices qu’il jugeait « prometteuses » de cette publication vendue au prix de huit shillings par an au Royaume-Uni et de deux dollars en Amérique. La France considérait ces dépenses nouvelles comme totalement superflues surtout venant d’un pays que la guerre avait ruiné et qui, de surcroît, se devait d’honorer le paiement des réparations prévues par le Traité de Versailles :

      

      Les Allemands sont aujourd’hui fortement organisés à tous égards. Leur consulat général, que la prétendue misère de l’Allemagne n’a pas empêché de créer l’année dernière et de pourvoir de moyens financiers qui nous manquent si lamentablement, entretient des rapports plus qu’intimes avec certains des ministres et des départements ministériels tout dévoués à l’Allemagne.  296 

      

      Le gouvernement allemand entreprit de s’infiltrer dans les milieux industriels irlandais afin d’occuper dans l’Etat Libre une position dominante. Le consul de France signala à plusieurs reprises l’appui particulier que recevaient les entreprises allemandes de la part des membres du gouvernement de l’Etat Libre qui considéraient le Traité de Versailles comme étant particulièrement injuste et sévère. Le Quai d’Orsay eut connaissance, par l’intermédiaire de son consul à Dublin, du vote au Parlement irlandais de la concession à une maison allemande des travaux d’électrification du Shannon. Gordon Campbell, secrétaire au ministère de l’Industrie et du Commerce, à qui le Quai d’Orsay reprochait certains procédés qu’il jugeait arbitraires, confia à la compagnie berlinoise d’électricité, Siemens et Schuckert 297 , « l’une des plus fameuses maisons allemandes », les travaux d’électrification du Shannon. 298  Blanche adressa un rapport au président du Conseil, Edouard Herriot. 299  Il lui fit part du nouveau cri d’alarme poussé par le Daily Mail à propos de l’emprise acquise progressivement par l’Allemagne sur le territoire irlandais avec l’assistance des dirigeants de l’Etat Libre : « les Allemands contrôleront le pouvoir hydraulique de l’Irlande toute entière et pourront installer leurs ingénieurs et leurs agents dans les moindres coins du pays ». 300  D’après Blanche, ce sentiment était même partagé par l’Irish Times qui « bien qu’unioniste a toujours été pénétré jusqu’ici de sympathies allemandes ». 301  Le consul communiqua au ministre des Affaires étrangères quelques extraits de l’éditorial de ce journal dont il retranscrit le contenu de la manière suivante :

      

      Un journal anglais a effrayé ses lecteurs hier par la perspective d’une conquête allemande de l’Etat Libre. L’invasion prend une forme à laquelle les vaillants cœurs de notre petite armée ne peuvent opposer une barrière ; car déjà le cheval de bois, admis par notre gouvernement, est à l’intérieur des remparts. (...) Ils [les Allemands] vont se mettre à acquérir le monopole de toutes les rivières susceptibles d’électrification de l’Etat Libre (...). Toute concurrence sera étouffée jusqu’à ce qu’à la fin « tout l’avenir de l’industrie dans l’Etat Libre sera conduit au gré de nos maîtres allemands » (...). L’Allemagne est un pays à population congestionnée et augmentant sans cesse, à industries hautement développées et à prodigieux équipement technique. Ses marchés étrangers ont été détruits par sa propre folie, et son énorme dette de guerre ne peut être payée qu’au prix d’un travail incessant. Pour l’Allemagne, à ce moment, notre Etat Libre, non développé, ambitieux, partiellement en ruines, bourdonnant de projets de reconstruction, doit offrir la même tentation que l’Australie offre aux Japonais. Par conséquent, la perspective d’une invasion allemande n’est pas à négliger. 302 

      

      Blanche partageait, avec l’Irish Times, la crainte d’une conquête éventuelle de l’Etat Libre par l’Allemagne menée, selon lui, de manière à supplanter l’influence française en Irlande avec le soutien de certains Irlandais « animés du plus mauvais vouloir envers la France ». 303  Une rumeur circulait avec persistance, ceci malgré les dénégations du gouvernement de l’Etat Libre, que le contrat passé avec la compagnie Siemens comporterait une « clause secrète » abandonnant une très forte part de la production de courant électrique à la firme allemande qui l’utiliserait pour une usine à nitrogène ! Selon Blanche, il ne suffirait que d’un bref délai pour laisser aux Allemands le temps d’organiser une « véritable invasion de l’ouest de l’Irlande ». 304 

      

      Jusqu’alors, Blanche était renseigné sur les relations entre le gouvernement irlandais et la maison Siemens – Schukert par un jeune avocat-conseil qui travaillait pour le consulat et qui avait été aussi choisi comme conseiller juridique de la firme allemande. Il ne pouvait donc plus compter sur cette source d’information et devait se contenter seulement de la présence de l’agent consulaire de Limerick pour rendre compte de ce qui se passait dans la région du Shannon. Toutefois, le Département déconseillait à l’agent consulaire d’envoyer par la poste des renseignements confidentiels au consulat à Dublin par crainte d’être compromis vis-à-vis du gouvernement irlandais. De plus, le représentant diplomatique à Limerick ne tirait plus de son poste que des ressources insignifiantes et il était donc impossible de lui demander de transmettre en mains propres les informations en prenant en charge les frais de voyage de Limerick à Dublin qui s’élevaient alors à trois livres seize shillings dix pour un aller-retour. D’après Blanche, le seul moyen d’être utilement renseigné sur la situation dans la région de Limerick aurait été de mettre à la disposition de l’agent consulaire une somme annuelle de cinquante à cent livres pour lui permettre de venir à Dublin au moins une fois par trimestre faire un rapport au consulat et de le rémunérer proportionnellement au « zèle dont il ferait preuve et à l’intérêt des informations qu’il fournirait ». 305  Blanche se réservait d’ailleurs le droit de mettre un terme à cette dépense au cas où les résultats obtenus n’apparaîtraient pas justifiés.

      

      La France était bien décidée à surveiller avec une vigilance extrême la position de l’Allemagne qui, d’après elle, constituait une menace « non seulement pour notre expansion économique mais pour la sécurité européenne ». Un article du Northern Whig la confortait dans ce sentiment de crainte puisqu’il était question de négociations entre le gouvernement de l’Etat Libre et deux grandes entreprises allemandes de construction navale – Bloehm et Voss, de Hambourg ; et la compagnie Vulkan, de Stettin, ville située à la frontière entre l’Allemagne et la Pologne, dans le but d’établir un chantier à Queenstown, dans le comté de Cork. On s’interrogeait au Quai d’Orsay sur le but d’une telle entreprise et sur les répercussions éventuelles, notamment à propos de la peur d’une « guerre de revanche » :

      

      Les baies de Dublin et de Bantry, la rade de Cork et le lac Swilly – quelles magnifiques bases pour les sous-marins ! Une immense station électrique centrale à l’intérieur, quel précieux atout en temps de guerre ! Et une vaste base de construction de navires et de machines (...), quelle puissance pour déclencher une campagne de piraterie qui cette fois serait vraiment efficace ! Par dessus tout avec une population dont la masse est en cordiale sympathie avec tout ennemi de la Grande-Bretagne et avec tout essai de lui infliger des dommages ou des humiliations – l’Allemagne pouvait-elle souhaiter un plus beau tremplin pour sa guerre de revanche que l’Irlande du Sud ? 306 

      

      Lors d’un entretien avec Daniel Binchy 307 , représentant irlandais en Allemagne depuis 1929, le Berliner Börsen Courier aborda la question des relations économiques entre l’Allemagne et l’Irlande. Pierre de Margerie 308 , ambassadeur de France à Berlin, fit part de cet entretien au Quai d’Orsay. Il rappela notamment que l’Irlande cherchait avant tout à se mettre en contact avec les milieux industriels et commerciaux allemands. L’entreprise d’électrification du Shannon représentait une œuvre considérable et coûteuse en même temps qu’un « symbole qui permet d’envisager l’avenir ». Le groupe allemand fit appel à environ trois cents ingénieurs, contremaîtres et ouvriers sélectionnés et dont le nombre ne faisait que s’accroître sensiblement, ce qui inquiétait de plus en plus le gouvernement français :

      

      Il y a là le noyau pour la formation ultérieure d’une colonie véritable qui se chargera, dans trois ou quatre ans, d’exploiter pour les buts qu’elle choisira, l’énergie électrique alors disponible lorsqu’il aura été reconnu, comme on a toujours pu le prévoir, qu’elle est supérieure du double ou du triple aux besoins du pays. 309 

      

      Binchy interprétait cette réalisation comme de favorable augure. Il se réjouissait qu’« hier ait été justement allumée la première lampe des établissements Siemens et Schukert alimentée par la centrale hydroélectrique du Shannon ». Aussi favorable fut-elle, l’entreprise souleva une certaine forme de résistance auprès de la population irlandaise si sérieuse que le consul Blanche crut bon d’en avertir son Département. Il signala, tout d’abord, tous les efforts mis en œuvre par les Allemands pour voir aboutir ce projet, « leurs qualités coutumières de méthode, de souci du détail, de persévérance » sans toutefois « se débarrasser de leurs habitudes de rudesse et de brutalité ». 310  Pour Blanche, les Allemands ignoraient tout de l’art de s’adapter aux usages et pratiques de la vie courante en Irlande dont lui-même reconnaissait qu’il n’était pas aisé de se plier aux exigences de la population irlandaise. Un mécontentement général s’était levé dans la région de Limerick contre ce que Blanche appelait la « colonie allemande ». Cette expression renforçait l’idée du poids de la présence allemande dans l’Etat Libre. Un certain McLoughlin, ingénieur irlandais à l’initiative du projet d’électrification avec la maison Siemens et Schuckert, et à la tête de la succursale fondée en Irlande par la compagnie allemande, avait la réputation de mal s’entendre avec ses employeurs et ses collègues allemands. Blanche insista davantage sur l’intervention de E.P. Harte, délégué du puissant syndicat des transports, lors du congrès du parti travailliste à Dublin. Harte s’était plaint des conditions de travail lamentables des ouvriers irlandais chargés des travaux du Shannon :

      

      Nous avons une colonie d’Allemands qui adressent les plus basses épithètes en allemand et en anglais aux travailleurs irlandais et qui ne s’en tiennent pas là : ils se servent aussi du poing et du pied. Ils ont amené leurs propres tailleurs et cordonniers et importent en outre toutes les matières premières dont ils ont besoin pour l’entretien de leur colonie. Je n’ai pas été particulièrement ami de l’Empire britannique durant la guerre ; mais je crois pourtant que beaucoup de gens qui ont fait des prières pour le succès des armées allemandes considèrent maintenant comme une bénédiction qu’elles n’aient pas triomphé et établi leur suprématie sur ce pays-ci. 311 

      

      Blanche espérait, sans doute avec un peu trop d’optimisme, que ces propos permettraient de dénoncer les exactions des Allemands dans l’Etat Libre, de neutraliser complètement leurs « démonstrations à grand fracas », comme il dit, et de mettre un terme définitif à la situation exceptionnelle dont ils jouissaient jusqu’à présent dans ce pays. Malgré un recul évident de l’influence allemande en Irlande, rien ne fut négligé pour continuer à entretenir les relations entre les deux pays en y introduisant même de nouveaux éléments. Le Reich ne cessait de témoigner un intérêt grandissant pour l’Etat Libre dont il appréciait toutes les possibilités qu’il lui offrait.

      

      Après avoir rencontré pendant plusieurs mois une forte opposition de la part des organisations travaillistes, la maison Siemens-Schuckert réussit à briser les résistances et à progresser dans ses travaux d’électrification du Shannon.

      

      Les Allemands prévoyaient aussi le contrôle progressif de la région de Limerick et un projet de construction d’un tunnel sous la rivière Liffey, à Dublin, par la société Grün et Bilfinger. 312  Pourtant, d’après une enquête réalisée par Blanche, des offres avaient été faites par des industriels français et anglais. La proposition ne provenait pas de la maison Grün et Bilfinger mais avait été présentée par une compagnie irlandaise dont le nom paraissait pour la première fois. Il s’agissait des European Traders (Ireland) Limited. Blanche chercha à en savoir davantage sur cette entreprise dont personne jusqu’à présent n’avait entendu parler et également la manière dont elle était composée. Après quelques recherches, il découvrit que la compagnie avait un capital nominal de deux mille livres sterling et que sur quatre « souscripteurs » 313  dont l’un était de nationalité allemande, le premier de la liste était Joseph McGrath 314 , ancien ministre de l’Industrie et du Commerce. Le consul reprochait à cet ancien ministre de l’Etat Libre d’avoir servi « les intérêts allemands ». Ce qui le surprit fut de le voir occuper la place de directeur d’une compagnie qui « n’a pas d’existence réelle et n’est autre chose qu’une agence d’entreprises allemandes ». Apparemment, on enregistrait au Quai d’Orsay un certain parti pris chez la plupart des membres du Conseil exécutif irlandais pour tout ce qui venait d’Allemagne et une attitude quasi « machiavélique » de la part de ce pays qui usait de tous les moyens pour s’introduire dans l’Etat Libre. On était persuadé d’une forte connivence entre les milieux nationalistes irlandais et l’Allemagne, notamment auprès des industriels :

      

      Il y a longtemps qu’on se doute des procédés employés par les Allemands pour s’établir ici à la faveur du nouveau régime : les faits qui précèdent, qu’il m’a été donné assez fortuitement de pouvoir constater, viennent certainement donner du corps aux rumeurs sourdes et aux soupçons hypothétiques. 315 

      

      Cette mainmise allemande se confirma également par la construction de maisons confiée à la compagnie Kossel. L’entreprise de construction Kossel, originaire de Brême, avait été chargée en 1925 de la construction de 230 maisons pour la ville de Dublin. Elle parvint à faire accepter par les commissaires chargés de l’administration de la municipalité un nouveau contrat pour la construction de 104 nouvelles maisons représentant la somme d’environ 55 000 livres sterling. Tous ces travaux publics, s’ajoutant aux ventes particulières que leur commerce poussait activement de tous côtés, eurent pour résultat d’accroître considérablement les importations allemandes dans l’Etat Libre. Pour le premier trimestre de l’année 1926, elles atteignirent un total de 587 076 livres sterling, soit plus de 80 millions de francs, comparé à 176 928 durant la même période un an auparavant.

      

      Le Quai d’Orsay reprochait au gouvernement irlandais d’avoir trop largement ouvert leur pays aux entreprises allemandes, de leur avoir permis d’y prendre un appui solide et d’y exercer une activité que l’on considérait comme préjudiciable à l’industrie britannique par la concurrence qu’elles lui faisaient et la perte d’importants débouchés. En fait, la France craignait aussi pour ses propres débouchés et jalousait la position privilégiée de l’Allemagne dans l’Etat irlandais.

      

      - Le contrôle des voies de communication

      

      Les autorités allemandes s’employèrent également à prendre le contrôle des communications maritimes en organisant, par exemple à Galway, l’escale d’un de ses transatlantiques, le « Muenchen » par l’intermédiaire de la compagnie du « Norddeutscher Lloyd ». Dans un rapport adressé au Quai d’Orsay, le consul Blanche fit mention de l’accueil enthousiaste réservé à l’entrée du « Muenchen » dans le port de Galway au mois de mai 1927. D’après Blanche, il s’agissait d’une sorte de revanche : Galway se prétendait depuis des siècles le port naturel de l’Europe pour les communications avec l’Amérique et avait vu ses ambitions contrariées par l’Angleterre. C’était aussi une occasion pour les Allemands d’exploiter cette situation et « l’occasion de se faire, à frais limités, une popularité facile » 316  :

      

      Ils ont décidé de perdre une journée sur le voyage d’un de leurs bâtiments pour débarquer quelques touristes dans le port de Galway, y embarquer quelques autres et donner ainsi l’illusion à la province que ce qu’elle attendait depuis longtemps allait se réaliser et que la bonne Allemagne accomplissait enfin ce qu’avait réussi jusqu’ici à empêcher la perfide Angleterre.  317 

      

      Des délégations irlandaises étaient venues à tour de rôle saluer et remercier l’état-major du transatlantique et les représentants de la compagnie allemande et leur remettre les anneaux d’or, symboles de la ville de Galway. Le consul observait que l’Etat Libre ne manquait pas d’attention lorsqu’il s’agissait de l’Allemagne tandis que la France ne semblait pas susciter un tel engouement. Blanche reprochait aux Allemands d’étendre graduellement leur action dans l’Etat Libre de Dublin à Limerick en passant par Cork et Queenstown : « Maintenant qu’elle est solidement établie dans ce demi cercle méridional, elle remonte vers le Nord et la conquête de Galway ne leur laisse plus guère de chemin à accomplir pour assurer leur prépondérance sur toute la bordure de l’Atlantique ». 318 

      

      Une seconde escale du transatlantique allemand eut lieu à la veille de Noël, nouvelle occasion, selon Blanche, de « flatter toute la population de cette région dite des Gaëls si foncièrement opposée à ce qui est britannique ». 319  Le consul de France fut surtout choqué qu’à cette occasion, et pour exploiter les difficultés économiques que connaissait la province, les Allemands commandassent à titre d’échantillon une centaine de couvertures à la fabrique de lainage de Galway. Le Quai d’Orsay n’analysait pas cela comme un geste de générosité mais davantage comme une nouvelle manifestation de la propagande allemande. Blanche entendit également dire que certaines propriétés irlandaises seraient passées entre les mains des Allemands:

      

      Depuis 1921, en effet, l’abandon des campagnes est allé en s’accentuant ; un grand nombre des résidents les plus fortunés ont quitté l’Etat Libre sans intention de retour ; les visiteurs anglais, d’autre part, qui avaient coutume de prendre en location des châteaux ou des terrains de chasse ont complètement cessé de venir, et tout le Sud de l’Irlande abonde en immeubles qui ne peuvent trouver preneurs. Le moment actuel est donc spécialement favorable pour des acquisitions de ce genre et (...) les Allemands l’auraient mis à profit. 320 

      Après l’épisode du « Muenchen », ce fut au tour du vapeur « Stuttgart » de la compagnie « Norddeutscher Lloyd » de faire son entrée dans le port de Queenstown en provenance de Brême. On y débarqua pour la première fois un courrier postal. Blanche eut connaissance d’arrangements faits entre la compagnie allemande et le gouvernement irlandais pour utiliser à cet effet chaque escale des paquebots allemands en Irlande :

      

      La facilité des communications postales a toujours d’heureux effets sur les rapports généraux des pays, sur le mouvement des affaires et sur les échanges variés d’intérêts : c’est le résultat qu’on peut attendre de la nouvelle initiative allemande qui méritait, il me semble, d’être signalée puisqu’elle fournit une nouvelle preuve du parti que les Allemands cherchent à tirer de leur navigation même dans des régions où, comme ici, les escales sont plus onéreuses que profitables, mais servent à développer leur action générale et à préparer l’avenir. 321 

      

      - Une domination de la vie culturelle, intellectuelle et artistique

      

      L’Allemagne entendait aussi dominer la vie culturelle, intellectuelle et artistique du pays. En 1925, le professeur d’économie politique de l’Université de Leipzig rendit visite à l’Université de Galway qualifiée par le Quai d’Orsay de « foyer d’ignorantisme et de germanisme ». 322  Il était vraisemblablement chargé d’une mission visant à étudier les possibilités de développement industriel de l’ouest de l’Irlande. On voyait ressurgir en France une politique qui s’était déjà manifestée durant les premières années de la guerre et on était convaincu que l’Irlande servait de point d’appui à l’Allemagne pour sortir de ses difficultés économiques et retrouver sa position d’avant guerre. Une commission composée de professeurs de l’université nationale, « foyer de germanisme » d’après Blanche, avait également été nommée pour choisir un nouveau conservateur au musée national parmi la vingtaine de candidats qui sollicitait ce poste avec à la clé un traitement fixe de 800 livres. La nomination du docteur Walther Bremer, paléontologue à l’Université de Marbourg, au poste de conservateur pour le Département des Antiquités irlandaises souleva l’indignation du gouvernement français, en même temps peu surpris par une telle décision. Pourquoi avoir choisi « un professeur hessois pour prendre en charge le patrimoine archéologique de l’Irlande » ?  323  Il ne devait pourtant pas manquer d’Irlandais susceptibles de pouvoir remplir ces fonctions.

      

      En juillet 1928, Dublin accueillit une soixantaine d’étudiantes en provenance du Hohenzollern Ober Lyceum de Berlin sous la conduite de leur principal, le Docteur Walter Zorn :

      

      Ces visiteuses, apparemment pénétrées des idées nationalistes et monarchistes qui caractérisent tous les Allemands en relation avec le gouvernement de l’Etat Libre et qui semblent constituer une recommandation auprès de lui, sont l’objet de l’attention constante des journaux, qui notent minutieusement leurs faits et gestes, tantôt à Trinity College, tantôt dans les tribunes du Dáil, tantôt au poste d’émission de T.S.F. où elles adressent aux jeunes Irlandaises des invitations à se rendre en Allemagne. 324 

      

      L’année suivante, ils organisèrent à Berlin une fête pour célébrer la Saint-Patrick. Blanche se méfiait du Hohenzollern Ober Lyceum qui, d’après lui, tendait à devenir un « centre de propagande agressive et pangermanique ». Le consul Blanche considérait cette visite comme une manifestation excessive des rapports fréquents et intimes qui pouvaient exister entre l’Etat Libre d’Irlande et l’Allemagne et surtout comme une attaque au prestige et à l’influence de la France en Irlande. Partout en Irlande, on rencontrait des individus ou représentants d’institutions d’origine allemande qui, pour le Quai d’Orsay, « paraissent animés d’un esprit profondément réactionnaire et militariste et affichent volontiers leur loyalisme à l’ancien régime » 325  : des étudiants des cours d’été organisés par l’Université nationale, des ingénieurs, contremaîtres et ouvriers occupés aux travaux d’électrification du pays, des commerçants et commis - voyageurs, des officiers de police, sportifs 326  ou simples voyageurs venus assister au concours hippique de Dublin (...). « Tous Allemands et rien qu’Allemands ! » 327 , ne cessait de répéter le consul Blanche.

      

      C’est ainsi qu’eut lieu en 1928 une rencontre aérienne entre l’équipage allemand du « Bremen » et l’Etat Libre d’Irlande en présence de son chef de l’aviation, le commandant Fitzmaurice. 328  James Fitzmaurice avait tenté de traverser l’Atlantique à bord du « Princess Zenia » en tant que co-pilote avec le capitaine R.H.MacIntosh mais l’opération avait échoué. Le directeur publicitaire de la compagnie de navigation allemande, le baron von Hünefeld, vit là l’occasion inespérée de réhabiliter son pays aux yeux de l’opinion publique internationale. Il invita Fitzmaurice à le rejoindre. Le 12 avril 1928, le « Bremen » quittait l’aérodrome de Baldonnell avec, dans son équipage, Fitzmaurice, Hermann Köhl et Von Hünefeld. Ils emmenèrent avec eux deux exemplaires de l’Irish Times, le premier journal européen à traverser l’Atlantique. Deux jours plus tard, ils atterrissaient sur un lac gelé sur Greenly Island, dans le détroit du Labrador.

      

      Blanche accusa les autorités allemandes, notamment militaires, de poursuivre en Irlande une « politique prétentieuse et encombrante tout à fait dans l’esprit de l’Allemagne d’avant guerre ». 329  Au cours de cette manifestation, le président du Conseil, William Cosgrave, adressa un message au peuple allemand dans lequel il célébrait le « génie mécanique de l’Allemagne ». Ce qui inquiétait le plus le Quai d’Orsay était les propos échangés lors du banquet organisé en présence des ministres, membres du Parlement et représentants de l’armée, où il était question d’une « alliance dans une guerre future de l’Irlande et de l’Allemagne ». 330  En réalité, ces allusions n’étaient basées sur aucun fondement sérieux mais provoquèrent quelques remous au sein du Département. 331 

      

      D’après le ministère des Affaires étrangères en France, l’Allemagne contribuait aussi à la renaissance du gaélique 332  en Irlande sous l’impulsion de Kuno Meyer. 333  Blanche qualifiait cette politique entreprise par Meyer et inaugurée bien avant la Première Guerre mondiale de « germanisation de la nouvelle Irlande » : « Le travail pionnier méthodique et patient dans les rangs profonds de la population a jeté les semences dont nous voyons aujourd’hui les fruits (...) ». 334  Le consul constatait que l’œuvre de pénétration de l’Irlande par le gaélique inspirée par Kuno Meyer n’avait pas véritablement souffert de la guerre et n’avait pas connu un tel succès. Dans un rapport adressé vers la fin de l’année 1925, Blanche fit savoir au Quai d’Orsay que Meyer venait de faire venir directement de Postdam un Kapellmeister  pour composer la musique militaire de la nouvelle armée de l’Etat Libre. 335  La politique allemande dans l’Etat Libre contrariait le vieil adage de « l’Irlande aux Irlandais » qui avait su pendant un siècle enrôler les sympathies actives du monde entier.

      

      Les universités allemandes regorgeaient de spécialistes de l’ancienne langue irlandaise. On peut citer, par exemple, le docteur August Knoch de l’Université de Bonn ou le professeur Rudolf Thurneysen 336  considéré comme la principale autorité en matière de langue et de littérature gaélique et disciple de Kuno Meyer. Blanche signala la présence aux cours irlandais d’été du collège de Spiddal, près de Galway, et la visite de Knoch aux îles d’Aran :

      

      L’action allemande sur ce terrain ne se borne pas à des visites fortuites : elle cherche toujours à provoquer des innovations et des progrès et à maintenir ainsi son rôle dominant dans un mouvement qui déborde le domaine de la linguistique et donne une base puissante à celui de l’émancipation politique. 337 

      

      Un membre de la bibliothèque nationale de Berlin, le professeur Wilhelm Doegen, un ami personnel de Kuno Meyer, vint, sous les auspices de la Royal Irish Academy, à Dublin pour enregistrer sur des disques de gramophone des échantillons des divers accents et dialectes irlandais ainsi que des chants populaires et des extraits de musique. D’après les informations obtenues par Blanche, c’était la première fois que de tels procédés étaient ainsi employés, suivant une méthode scientifique rigoureuse, au développement de la culture gaélique.

      

      Lors de la visite de Thurneysen à Dublin, Blanche rapporta au Quai d’Orsay :

      

      Il a travaillé aussi assidûment qu’à l’étude des lois de Brehon 338 , à entretenir dans les milieux universitaires et dans la masse de l’opinion l’admiration béate et figée qu’on éprouve ici pour la science allemande, les savants allemands, et l’Allemagne en général dans toutes ses manifestations civiles et militaires. Il ne s’en est pas tenu à la capitale ; il a circulé dans tous les districts de l’ouest où le gaélisme est demeuré en honneur ; il a fait des conférences qui ont rassemblé les principales personnalités, parmi lesquelles le clergé figure toujours largement (...). Il vient maintenant de conclure sa campagne par une lecture publique tenue hier devant une salle comble dans le grand amphithéâtre de l’Université nationale et dont le sujet était « Pourquoi les Allemands étudient la philologie celtique ? ». Il en a attribué les causes à la liberté des études dans les Universités allemandes, à l’attrait qu’a pour les étudiants le folklore irlandais.  339 

      

      

      Lors de cette conférence, Thurneysen fit quelques remarques désagréables en direction de la France qui n’étonnèrent pas le consul habitué à ce genre d’attitude représentative, selon lui, de la mentalité des membres du gouvernement irlandais « aussi malveillants envers nous qu’ils sont serviles envers les Allemands ». 340  Selon le Consul, Thurneyssen usait de sa popularité pour contribuer à une propagande du Reich « efficace et gratuite » dans l’Etat Libre. Blanche rapprocha cette conférence de celle faite au même moment par le bénédictin français Dom Louis Gougaud sur l’étude de l’histoire irlandaise à l’époque médiévale : « Il s’est discrètement abstenu de célébrer la science française, mais a par contre hautement vanté les savants d’outre-Rhin et a fait ressortir la nécessité pour ceux qui voulaient se livrer à de telles études d’apprendre la langue allemande ». 341  Blanche reprochait aux Allemands de flatter les Irlandais et de faire valoir leur supériorité. Les Français ne pouvaient, selon lui, combattre à armes égales : les enseignants français en visite en Irlande trahissaient « une profonde ignorance de tout ce qui les entouraient » ou parlaient avec un détachement ou une impartialité que peu de monde pouvait apprécier.

      

      - Une infiltration des milieux religieux irlandais

      

      La propagande allemande s’exerçait dans tous les domaines y compris dans les milieux religieux irlandais. L’Allemagne, par l’intermédiaire du grand vicaire de Cologne, distribuait dans l’Etat Libre des sortes de pamphlets, les Nouvelles de l’Allemagne catholique 342  , aux membres du clergé et aux catholiques irlandais pour les éveiller sur les « épreuves des malheureux Catholiques allemands ». 343  Le Quai d’Orsay était conscient que ces pamphlets auraient un impact considérable sur l’Irlande catholique et ne laisseraient pas indifférente l’opinion publique irlandaise que le Département dit « toujours prêt à s’apitoyer sur les misères des uns et à censurer les autres ». 344  Il s’interrogeait surtout sur les moyens de contrecarrer cette propagande. Des exemplaires des Nouvelles religieuses  étaient également distribués dans l’Etat Libre mais en nombre très limité, insuffisamment en tout cas pour concurrencer les pamphlets religieux allemands :

      

      Combien en vient-il d’exemplaires en Irlande ? Dix peut-être, et probablement moins, tandis que les documents allemands sont répandus par paquets et vont atteindre tous les milieux, mais principalement les prêtres dont on sait l’action ici sur le public. (...) Or, tout ce que nous avons fait jusqu’ici a été de distribuer ces pamphlets singulièrement retardataires que le consulat vient de faire circuler aussi utilement qu’il a pu dans les différents points du pays. 345 

      

      Dans un rapport adressé au Département, Blanche suggéra que le choix de l’évêque de Cork, Mgr Cohalan, avait été impulsé par les autorités allemandes. Il signala aussi la visite, à deux reprises, du consul général d’Allemagne au président du grand séminaire de Maynooth, « pépinière du clergé irlandais et véritable laboratoire d’hostilité à notre égard », l’incursion de Jésuites allemands dans les communautés religieuses irlandaises. L’Allemagne tentait d’infiltrer ces milieux grâce au soutien de l’épiscopat, notamment l’archevêché de Cologne, en se posant comme puissance catholique :

      

      La déchéance des Hohenzollerns 346  qui étaient trop historiquement et trop bruyamment protestants lui a été d’un grand secours, et la disparition simultanée de leur cortège de princes, qui imprimaient un cachet supplémentaire de protestantisme à la plupart des régions de l’Empire, lui a beaucoup facilité cette attitude dont nous avons sans doute dans l’Etat Libre le plus parfait exemple. 347 

      

      Quelle étrange curiosité ! Voilà que la patrie de Luther 348  et de la Réforme 349  se dit du plus pur catholicisme afin de séduire une opinion publique qui, selon le Quai d’Orsay, en raison de sa « naïve ignorance et de son manque de sens critique en arrive à croire qu’aujourd’hui, c’est le Président Hindenburg 350  qui est le fils aîné de l’Eglise » 351 . Lors d’une conférence à l’université nationale, le professeur Hermann Platz, de l’université de Bonn, se mit à faire l’apologie de l’influence des moines irlandais et rendit hommage à la littérature celtique. Il souligna même l’importance du rôle du catholicisme dans la vie intérieure du Reich, notamment dans la Constitution de Weimar 352 , et de son influence sur la jeunesse allemande.

      

      La France reprochait à l’Etat Libre sa totale soumission à l’Allemagne et employait le terme de « colonie véritable » 353  pour qualifier la présence allemande en Irlande. Blanche reprochait aux Allemands de se comporter en Irlande comme en pays conquis. Pour le gouvernement français, la stratégie de propagande mise en œuvre par l’Allemagne visait à faire « pénétrer dans l’esprit des petits peuples la notion de force allemande » 354  en flattant l’ego des Irlandais et en donnant au passage « quelques coups de griffes » en direction de la France. S’il apparaissait quelques « tendances germanophiles » en Irlande, il était tout à fait présomptueux d’affirmer que les incursions allemandes aient été franchement hostiles aux relations franco-irlandaises. La France fut surtout animée d’une crainte immense de voir un jour le Reich, que le Traité de Versailles avait considérablement affaibli, se réveiller de ses cendres. La peur du redressement de l’Allemagne restait omniprésente dans l’esprit des Français et tournait parfois à l’obsession. A la méfiance s’ajoutait aussi et surtout un sentiment de jalousie profonde : la France ne pouvait supporter l’idée d’une collusion germano-irlandaise alors qu’elle-même n’était capable d’établir des liens avec l’Etat Libre. 355 

      

      Il est intéressant de relever le point de vue d’un autre diplomate français sur cette question. Pierre de Margerie, ambassadeur de France à Berlin, inquiet lui aussi des relations pernicieuses entre l’Allemagne et l’Etat Libre que le consul général de France en Irlande lui rapportait, décida d’en comprendre l’origine et d’en vérifier l’exactitude. Blanche parlait de la pénétration allemande dans l’Etat Libre comme d’une action systématique de grande envergure. Aux termes d’une enquête qui s’acheva au mois de juillet 1928, il déclara ne voir dans la présence allemande en Irlande « aucune trace sérieuse d’un plan méthodique et de conquête économique » 356  :

      

      Peut-être est-ce parce qu’elle n’était pas aussi « organisée » et « systématique » que nous le redoutions. Nous faisons tant crédit aux Allemands d’un unique esprit d’organisation que nous sommes parfois enclins à leur attribuer plus qu’ils n’en ont en réalité. En est-il ainsi en Irlande ? Le bruit fait autour de l’activité germanique dans l’île est-il simplement le fait de quelques Allemands agités et peu glorieux comme il arrive ? 357 

      

      En réalité, l’Allemagne et l’Irlande n’étaient pas strictement unies par une sympathie réelle et mutuelle mais plutôt par des antipathies et des aspirations communes. Pourtant, la France éprouvait une nécessité urgente d’agir afin de mettre un terme à la présence allemande dans l’Etat Libre ou tout au moins mettre en œuvre une action efficace pour contrer cette avancée de l’Allemagne.

      


2. L’« oeuvre de propagande française » en Irlande

      


A. L’influence des organes de presse au service de la cause irlandaise

      

      a) Propositions en vue de nouvelles relations entre la France et l’Etat Libre

      dans le cadre d’une alliance franco-britannique

      

      Dès la création de l’Etat Libre d’Irlande, des propositions furent émises en vue d’établir de nouvelles relations entre la France et ce jeune Etat toujours dans le cadre d’une alliance franco-britannique. L’ambassadeur de France à Londres, Charles de Saint-Aulaire, recommanda au consul Blanche d’agir avec une extrême prudence. La prudence semblait être le leit motiv du ministère des Affaires étrangères concernant ses relations avec le gouvernement irlandais. Il s’agissait, selon ses propres termes, de donner avant tout « une apparence politique » dans la démarche du Département. Le second mot d’ordre était celui de diplomatie : toute action engagée par la France auprès de l’Etat Libre ne devait prêter à aucune « interprétation désobligeante » qui nuirait aux intérêts du gouvernement britannique :

      

      Notre traditionnelle amitié pour la catholique Irlande, la sympathie qu’éveille chez nous le malheur et l’amour de la liberté, les avancées qui nous ont été faites par les membres du nouveau gouvernement, les efforts qu’ils tentent pour établir des relations directes avec la France, en évitant le territoire anglais, tout concourt à fixer l’attention sur l’attitude de notre consul. 358 

      

      Il s’agissait, d’abord, de « défendre par tous les moyens la cause française en Irlande » 359  selon les propres termes du consul Blanche, dont l’œuvre fut immédiatement saluée par l’attaché commercial auprès de l’Etat Libre comme étant le vrai défenseur de « la cause française en Irlande ». 360  Le plan d’action déployé par le Quai d’Orsay avait pour but d’enrayer par tous les moyens le déclin de la présence et de l’influence françaises en Irlande.

      

       b) Une campagne anti-française dans la presse irlandaise

      

      En effet, la France se trouvait, dans les années 20, victime d’une mauvaise publicité occasionnée par certains organes de presse irlandais qui lui reprochaient essentiellement son attitude fébrile à l’égard de l’Irlande et sa politique de collusion avec la Grande-Bretagne. Voici, par exemple, ce que l’on pouvait lire dans l’Irish Independent : la presse française était, d’après le quotidien, « un instrument dans la campagne entreprise par Lloyd George pour discréditer nos intentions, dénoncer notre militantisme et nous faire jouer le rôle de tyrans vis-à-vis de l’innocente Allemagne ». 361  Le consul Blanche continuait à communiquer au Quai d’Orsay des extraits d’articles parus dans la presse irlandaise très critiques à l’égard de la France, qui allaient, selon lui, « achever d’empoisonner contre nous 3 millions d’individus ». 362  N’était-ce pas là une réaction quelque peu exagérée ? Pouvait-on faire pleinement confiance à ce genre de déclarations des plus ambiguës ? On était en droit de douter de la fiabilité des sources si l’on en jugeait certaines déclarations faites par d’autres journaux. Afin de défendre sa position et celle de son pays, Blanche interrogeait les journalistes qu’il connaissait. Tous paraissaient finalement très sceptiques sur ce qu’ils publiaient au sujet de la France et de l’attitude à l’égard des « infortunés allemands » : « Que voulez-vous, nous tenons cela du Daily Chronicle ! » 363  Un grand nombre d’articles « anti-français » parus dans la presse irlandaise, notamment ceux extraits du Daily Express et du Daily Herald n’étaient basés sur aucun fondement sérieux. On y relevait les déclarations les plus abracadabrantes, les anecdotes les plus extravagantes dont le but était, selon Blanche, de « nous rendre parfaitement odieux ». 364  Le Freeman’s Journal publia une note qui fit sensation au Quai d’Orsay selon laquelle la Société de Saint Vincent de Paul 365 , création française installée en Irlande depuis 1843, venait d’adresser un appel en faveur des pauvres d’Allemagne et déclarait qu’elle était en droit de procéder à une collecte de fonds destinés à leur attention : « en apitoyant davantage l’opinion irlandaise à leur sujet, elle renforce, par réaction logique et inéluctable, l’opposition contre nous ». 366  Or, d’après le consul, ce qui était le plus condamnable dans cette affaire était que les conférences de la Société de Saint Vincent de Paul à l’étranger ne pouvaient prendre de décision sans obtenir au préalable la permission de Paris et l’assentiment de son président :

      

      Ne devrait-il pas être possible d’agir sur lui de manière à obtenir qu’au moins l’assistance consentie à des Allemands par une société charitable qui doit sa fondation à la France soit donnée dans des termes faisant ressortir nos bons sentiments et notre générosité et qu’elle puisse être comme dans le cas présent employée pour nous causer un réel dommage, donner corps aux calomnies qu’on répand partout contre nous et faire le jeu de nos ennemis ? 367 

      

      Seule la presse britannique, comme le Morning Post ou le Northcliffe, semblait rejoindre et défendre le point de vue français frappé alors de discrédit. La presse irlandaise n’était pourtant pas la seule responsable de cette campagne anti-française. Plus graves encore étaient les attaques dirigées par quelques ministres de l’Etat Libre contre le gouvernement français dont l’ensemble des déclarations s’apparentait, toujours d’après le consul, à une sorte de « labyrinthe de faux semblants et de contradictions ». 368  Ces accusations provenaient, dans la plupart des cas, des nationalistes irlandais qui considéraient le gouvernement français comme incapable de se démarquer de la politique britannique et d’avoir à moyen ou long terme une politique efficace à l’égard de l’Etat Libre. Ils reprochaient à la France d’être un instrument au service de la Grande-Bretagne utilisé de manière à discréditer l’ensemble des revendications de l’Etat Libre.

      

       c) Pour une revalorisation de l’image de la France

      

      Dans de telles circonstances, la France se devait de trouver au plus vite une parade et ainsi user de tous les moyens nécessaires en vue de mettre un terme à cette campagne de calomnies dont elle était victime. Le Quai d’Orsay, par l’intermédiaire de son personnel diplomatique en poste à Dublin, entreprit diverses actions afin de revaloriser l’image de la France en Irlande.

      

      La lutte engagée par l’Etat français dans l’Etat Libre prit davantage la forme d’une campagne de propagande visant à enrayer le déclin de la France, toujours soucieuse de maintenir une certaine prééminence en matière de relations internationales. Elle entendait être présente dans toutes les parties de l’Irlande. Le consul Blanche préconisait tout un ensemble de « mesures pratiques » et encourageait, ce qu’il appelait, « une action française efficace et complète dans l’Etat Libre » 369  après avoir examiné les opportunités qu’offrait l’Irlande à l’activité de la France dans ce pays :

      

      Aujourd’hui que l’autonomie de l’Irlande est un fait accompli (...), il me semble qu’il est bon de résumer les mesures pratiques que nous devrions prendre pour profiter intégralement du nouvel ordre de choses et de tracer en quelque sorte le programme de ce que devra être une action française efficace et complète dans l’Etat Libre d’Irlande. 370 

      

      Ce programme d’action qui comportait plusieurs volets s’apparentait à une véritable œuvre de propagande même si le Quai d’Orsay insistait pour que cette propagande ne fût pas visible pour éviter d’éveiller tout soupçon. Il s’agissait en définitive d’une forme de propagande déguisée en diplomatie :

      

      

      Par définition, l’agent de la France au dehors doit être le contraire d’un propagandiste ; il faut qu’il obtienne autour de lui de l’autorité par sa pondération, par son allure conciliante, par sa réputation de libéralisme et d’impartialité. L’agent français (...) devrait inspirer et guider la propagande, même dans ses détails (...), il ne devrait jamais la faire lui-même ni paraître même y prendre part. 371 

      

      Finalement, la politique française en Irlande pouvait être assimilée à celle de l’Etat Libre à l’étranger : tous deux utilisaient la propagande comme moyen d’action même si la France se défendait d’employer de tels procédés qu’elle reprochait constamment à l’Irlande. Comment, dans ces circonstances, faire de la propagande sans en avoir l’air ? C’était la question que se posait le ministère des Affaires étrangères.

      

      Blanche réclamait au Département l’établissement d’un organisme qui serait dégagé de toute responsabilité, « hors d’état d’être compromis, libre de frapper et de contre attaquer avec toute brusquerie possible et capable d’exécuter sans aucune perte de temps, sans être gêné par aucune considération ». 372  Il conseillait notamment de s’appuyer sur le comité catholique français en Irlande, « quelques prêtres actifs et intelligents, connaissant un peu le pays, seraient ce qu’il nous faudrait : par eux nous pourrions combattre avec succès les calomnies de nos ennemis, chanter un peu haut nos vertus ». 373 

      

      Afin de déterminer précisément le contenu de la politique française en Irlande, le président du Conseil, Raymond Poincaré, adressa une lettre à Blanche :

      

      Je vous serais obligé toutefois de me préciser vos vues sur les principaux points que vous me signalez et notamment de me faire connaître les conditions dans lesquelles il vous paraîtrait possible de réaliser en Irlande la création d’un poste diplomatique central, l’organisation d’un puissant système de propagande et le développement des conditions maritimes avec la France. 374 

      

      

      Jusqu’à présent, la France n’avait aucun contact méthodique pour agir sur la presse irlandaise. Alfred Blanche suggéra également au gouvernement français d’instaurer un service de propagande en Irlande, « un système de propagande solide », de manière à redorer l’image de la France en éclairant la presse et l’opinion irlandaises sur la politique et la mentalité françaises. Le service de propagande permettrait de renouer les liens de sympathie qui unissaient autrefois les deux communautés, de connaître précisément la situation du pays mais surtout de « combattre avec vigueur les menées anti-françaises ». Le gouvernement français entendait « agir sur la presse irlandaise » afin de mettre fin aux calomnies qui ternissaient l’image de la France en Irlande : « L’agencement de moyens nous permettant d’agir sur la presse qui, dans ces pays de civilisation anglo-saxonne, a une si grande influence sur l’opinion publique ». 375 

      

      Le ministère français des Affaires étrangères préconisait alors d’entrer en contact direct avec les journalistes présents sur le terrain et susceptibles d’ « inspirer les articles de la politique étrangère ou contredire ceux qui viendraient à être publiés » 376  à l’encontre de la France. Il précisa toutefois qu’il s’agissait de s’en tenir à la presse nationaliste en laissant de côté les journaux unionistes plus cléments à l’égard des Français et de leur politique. Le consul Blanche se dit prêt à négocier avec la presse locale pour faire publier, au fur et à mesure des besoins, des notices relatives, par exemple sur les universités et le tourisme en France et, en définitive, sur tout ce qui pourrait contribuer à relever l’image de la France dans ce pays :

      

      En regard de cette action locale, il devrait s’en organiser une de Paris qui consisterait à fournir à la presse irlandaise, dans de bonnes conditions, les nouvelles agences et à l’arracher au monopole des agences anglaises. En même temps, les principaux journaux nationalistes devraient recevoir chaque semaine une lettre de Paris habilement dirigée, mettant au courant le public irlandais de toutes les nouveautés des arts, du théâtre, de la mode, mais ne négligeant pas non plus les côtés sérieux et combattant efficacement la légende persistante qui consiste à nous représenter comme un peuple frivole et uniquement attaché au plaisir. L’hypocrisie puritaine est un des legs de l’Angleterre à l’Irlande. 377 

      

      C’est encore la politique œuvrée par le Bloc National, et majoritairement anti-irlandaise, qui ruina tous les espoirs de propagande du consulat. Il envisageait, par exemple, d’établir un contact direct entre la presse irlandaise et l’agence Havas 378 , une société française de communication à l’origine de la publication d’une lettre de Paris dans les hebdomadaires et de la création d’un organisme de presse français à Dublin. En raison de sérieuses réductions budgétaires, la politique de propagande française en Irlande se résumait à un service télégraphique gratuit destiné à un journal irlandais.

      

      Le développement de la propagande dans l’Etat Libre devait donc se faire avec les moyens réduits du consulat et en comptant sur la présence et les bonnes volontés des notabilités installées en Irlande qui, avec l’appui du Département, devaient servir de contact direct entre la France et l’Irlande : l’Abbé Louis Rigal, professeur à Saint Patrick’s College puis à Maynooth, originaire du Rouergue en Aveyron, MM. Roger Chauviré 379  et Loiseau, respectivement à University College et Trinity College.

      

      Roger Chauviré avait quitté son Anjou natal à l’âge de 38 ans et il arriva dans cette « lamentable Irlande » vers la fin février 1919. Sa maîtrise de l’anglais était, au départ, si faible qu’il envisageait de renoncer à poser sa candidature pour le poste à l’université de Dublin. Il ne semblait alors rien connaître de l’Irlande. Il avait l’intention résolue de ne pas s’y installer définitivement 380  mais conserva son poste de professeur de français à U.C.D, qu’il obtint vraisemblablement grâce à l’appui du consul de France, Alfred Blanche. Il devait exercer ses fonctions jusqu’à son départ en retraite fin 1940 avant d’être remplacé par Louis Roche. 381  Il s’intéressa aussitôt à l’histoire politique et culturelle de cette mystérieuse et impétueuse Irlande et aux difficultés auxquelles elle était confrontée. Il entretenait une correspondance active avec Michael Hayes 382  et lui envoyait des exemplaires du Temps « qui [lui] mettrait un peu de français sous les yeux, et aussi pour quelques instants [le] tireraient hors de cette lamentable Irlande pour [le] plonger dans le grand courant des affaires du monde ». 383  En tant qu’enseignant à U.C.D que Phyllis Gaffney définit comme étant « la nouvelle université nationaliste » 384  d’Irlande, Chauviré faisait partie de ces notables français très bien placés pour rendre compte, grâce aux nombreux contacts établis avec la population autochtone, de la situation irlandaise à l’opinion publique française.

      

      Pour le consul Blanche, Chauviré représentait une « occasion unique d’agir d’une manière directe et permanente sur la jeunesse irlandaise et les cercles culturels du pays ». 385  Blanche était convaincu que l’action de Chauviré, en tant qu’agent de la « propagande française » dans l’Etat Libre d’Irlande, permettrait de contrer l’influence allemande dans ce pays. Le Département manquait cruellement de moyens matériels nécessaires pour exercer en Irlande une action entière et forte. Ce manque de moyens se traduisait concrètement par le montant du traitement versé à l’agent diplomatique en place, montant qui ne semblait pas à la mesure de sa tâche. L’agent consulaire ne bénéficiait même pas de frais de représentation en cas de réception, ni de fonds suffisants pour agir sur la presse. Malgré la précarité de sa situation, il était bien décidé à mettre en oeuvre sa politique et restaurer l’image de la France dans ce petit pays.

      


B. Une action complète dans les domaines économique, culturel et intellectuel

      

       a) Démarches en vue de la création d’un poste diplomatique central

      

      Le Quai d’Orsay, selon le vœu du consul de France, prévoyait, tout d’abord, la création d’un poste diplomatique central puissamment organisé afin d’« agir sur tous les points utiles » et obtenir « un maximum d’autorité vis-à-vis du gouvernement et vis-à-vis de la population» 386  puisque de nombreux pays disposaient déjà d’un consul général en Irlande. Le ministère irlandais des Affaires étrangères était d’avis de transformer le consulat en consulat général et exprimait son désir de voir Alfred Blanche conserver sa position de représentant français en Irlande :

      

      La dépêche adressée à M. Seán Murphy fait mention des excellents rapports entretenus par M. Blanche avec le gouvernement irlandais et des liens « affectueux » qui l’unissent à chacun. Elle ajoute que le gouvernement irlandais apprécierait hautement la nomination de M. Blanche comme consul général. 387 

      

      La France souhaitait aussi jouir d’un « maximum de prestige ». Cette notion de prestige semblait très importante voire capitale aux yeux de la France qui tenait à tout prix à conserver une place de choix sur la scène internationale.

      

      Or, la popularité française en Irlande semblait fluctuer au gré des événements ; même les Irlandais, dans leur immense majorité, gardaient à l’esprit le mythe de la France championne des libertés. Par l’établissement d’un tel poste, la France, qui jusqu’à présent ne s’intéressait que partiellement au sort de l’Etat Libre, entendait acquérir une meilleure connaissance du pays sans toutefois se cantonner uniquement à la région de Dublin. Le 14 février 1922, dans un projet destiné à développer la présence française en Irlande et consacrer la naissance de l’Etat Libre, Blanche proposait alors plutôt que de créer un nouveau poste de renforcer le consulat de Dublin en le transformant en consulat général :

      

      Au point de vue pratique, je crois pouvoir dire que le consulat a aujourd’hui accompli tout ce qui pouvait l’être en Irlande et a donné à notre action dans ce pays une base solide : en ce qui concerne les informations, il n’y a guère de sujets qui lui échappent et il suit assidûment tout ce qui peut intéresser l’action française sur les terrains politique, commercial et intellectuel ; dans ces triples milieux, il possède également des relations étendues et cordiales et il est à même d’y procurer des entrées à tous les Français pouvant jouer un rôle dans le développement des relations avec l’Irlande. Ce qui lui manque donc, c’est le prestige et les moyens d’action extérieure et c’est ce qui me semble, pour que nous puissions avoir ici avec le nouveau régime une réelle influence indispensable de lui donner. 388 

      

      Blanche envisageait de créer simultanément un poste à Belfast pour développer quelques contacts dans cette importante région « si différente du reste du pays et qui forme une fraction complémentaire et non sans influence de l’opinion publique anglaise ». 389 

      

      La France restait toujours motivée par le souci de maintenir des relations étroites avec l’ensemble du Royaume-Uni : « J’avais trouvé une première voie d’accès dans l’établissement de rapports intellectuels et la Queen’s University par le professeur de français, M. Savory 390 , un des hommes qui dans le Royaume-Uni a le mieux servi l’influence française depuis la guerre ». 391  On entreprit l’établissement d’un poste de lecteur rémunéré par des contributions volontaires de banquiers et d’industriels de Belfast ainsi que la mise en place de bourses de voyage pour permettre à des étudiants d’Irlande du Nord d’aller en France se perfectionner dans la connaissance de la langue. Blanche n’était pas en mesure d’occuper de nouvelles obligations dans une autre ville que Dublin où il rencontrait déjà bon nombre d’obstacles, notamment compte tenu des dépenses enregistrées par le consulat. Il proposa alors la création d’un poste rattaché à Dublin et confié à un chancelier, M. Lasfargues. Le Premier ministre d’Irlande du Nord, Sir James Craig, exprima dans une lettre écrite en français sa grande satisfaction de voir à Belfast l’établissement d’un poste de carrière. 392  Toutefois, l’action française, malgré toutes les difficultés qu’elle y rencontrait, était davantage concentrée sur l’Etat Libre d’Irlande.

      

      Il s’agissait d’augmenter les fonds nécessaires au consulat à Dublin car jusqu’à présent, le service du personnel ne cessait de manquer de moyens financiers. Blanche vit ainsi son budget de fonctionnement amputé d’un tiers et se plaignit de cette situation Quelques années plus tard, en 1927, il réclamait l’installation d’un « ministre résident et de lui procurer le plein statut diplomatique qui assurerait une base solide à son action » 393  , c’est-à-dire établir une légation sur le modèle américain. Mais l’ambassadeur de France à Londres, Aimé de Fleuriau, émit un avis très réservé sur l’établissement d’une légation française en Irlande.

      

       b) Le développement des relations commerciales franco-irlandaises

      

      Le ministère des Affaires étrangères prévoyait également le développement des relations commerciales entre la France et l’Irlande dans le but de freiner la tendance que l’on avait qualifiée d’ « anglocentrisme », c’est-à-dire d’obliger de transiter systématiquement par l’Angleterre. En juin 1919, on avait déjà créé la société franco-irlandaise 394  de Paris présidée par M.W.N. O’Mahoney avec pour secrétaire Michael MacWhite. 395  Cette société avait pour but d’encourager le commerce direct entre les deux pays par l’intermédiaire de la liaison Le Tréport – Dublin. Le développement de l’activité commerciale passait, entre autres, par quelques implantations commerciales et bancaires dont l’installation d’une série de « salles d’échantillons » 396  dans les principaux centres irlandais et l’ouverture d’une « succursale d’une grande banque française » à Dublin. 397  Aussi, le journal Young Ireland, organe de presse nationaliste d’Arthur Griffith, annonça la formation, sous les auspices de La Feuille de France et avec l’assistance d’Eugène Réveillaud 398 , sénateur de Charente inférieure, d’une chambre de commerce franco-irlandaise :

      La chambre de commerce franco-irlandaise, au 53 de la rue Ste Anne à Paris, a été fondée par un certain M. Corbie, propriétaire de la Feuille de France, un journal politique édité une fois par mois pour les Français ici et à l’étranger. M. Corbie s’assura de la collaboration d’un nouveau Français et de M. W. O’Mahoney qui fut le président de la défunte société franco-irlandaise. Ce dernier est maintenant vice-président de la nouvelle chambre dont l’importance dépend de son succès à obtenir l’adhésion d’importateurs et d’exportateurs intéressés dans le commerce entre la France et l’Irlande. Pour le moment, je ne la considère pas comme de très grande importance. Je n’ai pas directement pris part à la fondation de la chambre de commerce mais j’ai été très heureux de savoir qu’un effort pour en créer une avait été fait. Je sais que notre collègue de New York a créé une chambre de commerce irlandaise mais je pense qu’il est beaucoup plus sûr d’avoir de telles chambres créées par des individus à titre privé. Il y a très peu d’hommes d’affaires irlandais en ce moment à Paris mais il y a quelques représentants de compagnies irlandaises ; cependant, je pense que la chambre de commerce sera principalement composée d’exportateurs français (…). On espère qu’il y aura très vite suffisamment de membres pour qu’elle puisse devenir un instrument utile pour protéger les intérêts irlandais dans ce pays. 399 

      

      Le ministère irlandais du Commerce entreprit un certain nombre de démarches par l’intermédiaire du consul à Paris auprès des autorités françaises en vue du retrait de la prohibition dont le bétail irlandais faisait l’objet en France.

      

      La France encouragea, par l’intermédiaire de son consul à Dublin et l’appui de l’attaché commercial, M. Leprevost, le développement des voies de communications maritimes entre la France et l’Irlande, notamment l’organisation d’un service rapide de passagers durant les mois d’été. On prévoyait, par exemple, la création d’une nouvelle ligne directe reliant Le Havre à Dublin car, précisa le consul Blanche, « Cherbourg est le port le plus rapproché de l’Irlande mais il est loin de Paris et n’est guère favorable à la centralisation des marchandises. Le Havre, bien que plus éloigné, présente tant pour le courrier que pour les passagers et les marchandises des avantages marqués ». 400  Cette ligne, principalement destinée au transport de marchandises, permettait de favoriser les exportations par l’introduction de produits français sur le marché irlandais aux risques de concurrencer les produits anglais. 401  Aussi, le consul Blanche, d’après un rapport du ministère français du Commerce et de l’Industrie, ne bornait-il pas son activité à l’Etat Libre mais s’efforçait de renseigner les exportateurs français sur les débouchés qu’ils pouvaient trouver dans toutes les parties de l’Irlande. Le développement des voies de communication maritimes avait également pour objet de favoriser l’extension du tourisme : « Le nombre des touristes irlandais qui viendraient dépenser de l’argent en France augmenterait considérablement et notre action générale sur le pays s’en trouverait singulièrement étendue et facilitée ». 402 

      

      De la même manière, une ligne aérienne entre Cork et Brest fut créée pour éviter en partie le passage par la Grande-Bretagne. De son côté, l’Irlande cherchait également à mettre en place des liaisons maritimes directes avec la France. Mais le développement du commerce se trouvait confronté à une série d’obstacles financiers.

      

      La création d’une compagnie franco-irlandaise de navigation subventionnée par l’administration postale échoua car elle ne laissait pas prévoir de rentabilité à court terme. Or, sans elle, les perspectives de développement des exportations ne remportaient pas le succès escompté et se réduisaient à cause de la durée de livraisons : il fallait parfois presque quinze jours pour faire parvenir un colis à Dublin. De plus, le traité anglo-irlandais ayant exclu l’Etat Libre du Royaume-Uni, les exportations irlandaises se trouvaient sur un pied d’égalité avec celles de leurs homologues canadiens et néo-zélandais. Cette situation soulevait de graves inquiétudes pour les éleveurs irlandais qui perdaient ainsi le monopole de l’approvisionnement en viande au profit de l’Angleterre. Blanche pensait améliorer les relations politico-économiques de l’île verte en essayant également d’ouvrir le marché français aux paysans irlandais contre un régime équitable en vins et en alcools. Le Quai d’Orsay refusa cette démarche afin de protéger l’élevage national.

      

      Le gouvernement français porta ensuite son attention en direction du tourisme en lançant une campagne publicitaire de grande envergure Le cinquième point contenu dans le programme d’action française présenté par le consul Blanche au président du Conseil, Raymond Poincaré, mettait l’accent sur « la publicité pour notre tourisme, nos stations thermales et climatiques, encouragement donné aux pèlerins de Lourdes, le tout réalisé au moyen d’un arrangement avec une agence locale de voyages afin d’éviter les frais qui entraîneraient un service spécial français ». 403  Le développement de l’économie irlandaise permit ainsi un essor du tourisme, d’abord en direction de Londres. L’essor du tourisme en Irlande était rendu difficile voire impossible puisqu’il n’y a quasiment pas de liaisons directes et fréquentes entre la France et l’Etat Libre. Les relations économiques franco-irlandaises s’inscrivaient progressivement dans un cadre institutionnel de relation d’Etat à Etat. 404 

      

       c) Echanges culturels et intellectuels.

      

      D’après le Quai d’Orsay, la mission de la France en Irlande consistait également à lui « façonner une âme continentale grâce aux affinités qui unissent les deux peuples ». « Elle ne peut venir que de nous, ses plus proches voisins » 405 , déclarait le Quai d’Orsay. L’action française eut pour ambition de favoriser les échanges culturels et promouvoir la culture française en Irlande. Il s’agissait de ne pas négliger la poursuite des relations entre les deux pays car il est évident qu’un réel courant de sympathie intellectuel unissait la France à l’Irlande. C’est sans doute pour cette principale raison qu’en dépit des dissensions qui prévalaient à la formation de l’Etat Libre, la France se montrait désireuse de faire pénétrer sa culture en Irlande et à poursuivre les relations amorcées en 1918 afin d’y accroître son rayonnement et d’élargir sa sphère d’influence.

      

      Le rapprochement intellectuel se matérialisa, par exemple, par la création, dès avant guerre, du comité appelé « Alliance française » 406 , « le seul groupement franco-irlandais actuellement en fonction qui (…) s’appuie presque uniquement sur l’université protestante, le Trinity College ». 407  Cet engouement pour la culture française et, notamment pour l’enseignement de la langue, se traduisit par des échanges universitaires de professeurs et d’étudiants, par une organisation nouvelle de la cité universitaire, organisation de conférences, de tournées théâtrales et de concerts ; des expositions de peintures et d’objets d’art et une « publicité donnée aux œuvres de la musique française contemporaine presque entièrement ignorées ici ». 408  Il faut noter une forte présence culturelle française dans l’Etat Libre : de nombreux enseignants français venaient exercer leur profession dans les universités irlandaises.

      

      Blanche envisageait enfin de regrouper les celtisants français pour peser dans les différentes associations gaéliques : « l’utilisation de nos celtisants », que Blanche surnommait « les Bretons bretonnants », serait une excellente manière d’agir sur les sentiments populaires au moyen du langage gaélique et de promouvoir l’image de la France en Irlande en encourageant, par exemple, l’organisation périodique de congrès et de jeux entre Bretons et Irlandais. Certes, les Bretons s’intéressaient de près à l’Irlande. L’influence de l’« Irlande rebelle » fut très importante chez ceux qui crurent qu’une Bretagne libre était possible et proche. L’insurrection de Pâques 1916 et les exactions des  Black and Tans  pendant la guerre anglo-irlandaise avaient réveillé le patriotisme et l’espoir de nombreux jeunes Bretons. 409  Les rapports entre la Bretagne et l’Irlande avaient sans doute été favorisés et accentués grâce à l’unification ou tout au moins au brassage des régions et des populations pendant la Première Guerre mondiale. Il faut peut être aussi envisager de la part des Bretons une visée interne en Irlande et un message adressé de manière indirecte en direction de la Grande-Bretagne. Il existait en France depuis 1919 un mouvement breton rassemblé autour de la revue Breiz Atao particulièrement passionnée par l’Irlande et son histoire :

      

      L’histoire de l’Irlande est au plus haut point suggestive. Puissent nos compatriotes puiser dans le tableau fidèle du passé de l’Irlande, tracé avec amour et talent par M. Ernest Joynt 410 , un des hommes les plus éminents du mouvement gaélique moderne, la force morale nécessaire au salut de la Bretagne. 411 

      

      Louis Napoléon Le Roux 412 , historien-journaliste, rédigea de nombreuses oeuvres écrites en français sur Patrick Pearse 413  et sur la Ligue gaélique 414  dans une période de rapprochement entre les mouvements nationalistes des deux pays. D’autres auteurs bretons publièrent quelques ouvrages sur l’Irlande, dont Causse-Maël. C’était là une excellente occasion de promouvoir l’image de la France en Irlande. Mais le Quai d’Orsay semblait ignorer véritablement l’enjeu du renouveau celtique. Le célèbre Jean Giraudoux 415 , alors fonctionnaire du Quai d’Orsay, responsable du service des œuvres françaises à l’étranger , conseilla d’attendre la fin de la guerre civile pour mettre le projet du consul à exécution.

      

      Progressivement, l’Irlande apparaissait, aux yeux de la France, comme une « nation autochtone et européenne » 416   à l’origine des transformations profondes de l’Empire britannique, de la renaissance irlandaise et de la diffusion de la population dans le Nouveau Monde. A ce titre, le gouvernement français s’intéressait de plus en plus au sort de l’Etat Libre et souhaitait y développer toutes sortes de sympathies et d’influences tout en cherchant à exercer dans ce pays un fort appui moral. Ainsi, la France s’engagea-t-elle à déployer toutes les attentions et les marques d’intérêt possibles en direction de l’Etat Libre. L’action française en Irlande n’avait pas pour seul objectif de contrer la présence allemande dans l’Etat Libre mais aussi et surtout de mettre un terme au déclin de l’influence française en Irlande concurrencée par d’autres consulats comme celui de Belgique ou d’Argentine tout en donnant vie aux doléances du consul :

      

      Ne sait-on pas chez nous que l’Irlande existe ? Qu’elle comprend quatre millions d’habitants qui influent sur vingt autres millions dans le monde ? Tout ce que nous avons fait jusqu’ici a été de distribuer des pamphlets singulièrement retardataires. Il faut bien dire que la propagande que j’exécute moi-même ne peut être que misérable, sans essor et sans pointe. Ici en Irlande, un comité catholique, quelques prêtres actifs et intelligents connaissant un peu le pays seraient ce qu’il nous faudrait. N’avons-nous pas un comité catholique de propagande ? Pourquoi néglige-t-on à ce point l’Irlande ? Nous possédons assez d’intérêts, notamment économiques, dans ce pays pour y défendre notre position. 417 

      

      En dépit de toutes les bonnes volontés et de toute l’énergie investie dans cette politique destinée à rétablir l’influence française dans l’Etat Libre, cette action resta pour le moins limitée et rencontra un certain nombre d’obstacles parfois difficiles à surmonter.

      


3. Le constat de la politique française dans l’Etat Libre : un bilan mitigé

      


A. La faiblesse de la représentation française dans l’Etat Libre

      

      L’absence de politique étrangère dans l’Etat Libre d’Irlande expliquait jusqu’à présent la faiblesse de la représentation diplomatique française dans ce pays et les moyens d’action mis à la disposition du consulat de France. La France souffrait d’un manque de prestige en matière d’affaires extérieures. Sa responsabilité diplomatique était jugée insignifiante :

      

      Ayant affaire à un Etat qui a contre nous toute sa puissance, nous n’avons pour l’aborder qu’un agent, dépourvu du caractère politique dont la situation personnelle selon les usages en pays britanniques n’est même pas assurée des privilèges reconnus aux consuls sur le continent européen, dont le statut sur place est par suite plus obscur et plus incertain encore que le statut du pays où il exerce, et qui en conséquence, quels que soient ses efforts, est toujours plus ou moins dépourvu du prestige et de l’autorité que possède un poste diplomatique français dans un Etat de moindre étendue, mais qui n’est pas comme celui-ci à responsabilité limitée. 418 

      

      Le statut du consul général de France à Dublin ne correspondait pas aux attentes du Quai d’Orsay. En effet, comment un simple agent consulaire qui occupait jusqu’alors une position marginale pouvait-il prétendre défendre les intérêts administratifs, économiques et politiques de la France ? Par l’établissement d’un consulat général, la France entendait s’intéresser davantage à la situation de l’Irlande et ainsi y acquérir une meilleure connaissance du pays en étant sur place. L’élévation du poste de Dublin, réclamée également par Seán Murphy 419 , délégué irlandais à Paris, reçut l’appui des services politique et économique du ministère des Affaires étrangères mais se heurta au manque de moyens mis à la disposition du service du personnel. En 1924, il regretta amèrement de devoir céder le pas aux consuls généraux de Belgique, d’Argentine et d’Allemagne qui, selon lui, devenaient « préjudiciables au prestige de la France en Irlande et à la bonne gestion de nos intérêts pratiques ». 420  La transformation des consulats en consulats généraux achevait de souligner l’état d’infériorité de la représentation française dans l’Etat Libre. La création d’un consulat général d’Amérique à Dublin suscita l’inquiétude du Département français et la situation fâcheuse qui en résultait pour les intérêts de la France en Irlande.  421 

      


B. Les obstacles à l’action française

      

      La politique de renforcement de la présence française en Irlande, aussi ambitieuse soit-elle, se résumait à peu de choses et rencontrait beaucoup d’obstacles en raison des conséquences de la guerre civile qui frappa le pays, des restrictions budgétaires, de la menace allemande et de la suspicion de germanophilie. La France manquait des moyens financiers et matériels nécessaires à la mise en œuvre de son projet dans l’Etat Libre. Blanche fit remarquer au Quai d’Orsay que l’agent diplomatique en poste à Dublin recevait en tout et pour tout un traitement équivalent à celui d’un  fonctionnaire local moyen, d’un médecin ou d’un avocat à ses débuts : « il n’a ni frais de représentation pour recevoir, ni fonds d’aucune sorte pour agir sur la presse et se procurer les collaborations indispensables qui, hélas, de moins en moins s’offrent aujourd’hui bénévolement ». La situation était jugée d’autant plus difficile que la représentation français avait en face d’elle un gouvernement composé de 10 ministres, entouré d’une série de fonctionnaires, de juges, d’officiers tous largement payés et avec lesquels la France souhaitait entretenir des contacts réguliers.

      

      En réalité, les difficultés financières de l’époque, bien que sérieuses, ne furent pas les seules causes de l’abandon relatif de l’Irlande. Avec Poincaré, la France avait su montrer qu’elle pouvait, le cas échéant, se lancer dans une politique audacieuse. Mais le Quai d’Orsay était contraint de respecter la sphère d’influence britannique dans l’Etat Libre. La politique irlandaise de la France était pour ainsi dire alignée sur celle de Londres. Le ministère des Affaires étrangères semblait peu impliqué dans sa politique envers l’Irlande car la France n’avait pas de réelles sympathies pour le gouvernement de l’Etat Libre et surtout de gros intérêts à défendre dans l’île. La suspicion de germanophilie subsistait. Le Quai d’Orsay ne voyait pas sans irritation la presse irlandaise protester contre l’occupation de la Ruhr. Mais, l’Irlande de 1923 ne représentait plus une menace pour les intérêts français comme en 1916 ou en 1918.

      

      Avec la diminution des moyens disponibles, l’essentiel de son action se trouvait concentrée sur les objectifs les plus utiles. En dehors du clergé et de la présence commerciale dans les vins et spiritueux, on ne pouvait pas affirmer que la colonie française était très présente en Irlande. Il semblerait même, si l’on en croit les propos recueillis auprès d’un informateur ecclésiastique, que l’Irlande soit tombée peu à peu dans l’oubli : « L’Irlande est inutilisable contre l’Angleterre, mais inutilisable aussi pour l’Angleterre, inutilisable pour elle-même ; elle n’est bonne à rien ». 422 

      

      A la fin de l’année 1928, le consul Blanche s’employa à faire le bilan de l’action française en Irlande. Ce bilan apparaissait pour le moins mitigé. Les représentants diplomatiques en Irlande disposaient d’une certaine latitude dans les affaires économiques et culturelles mais ne pouvaient prétendre à aucune initiative réelle en matière politique sans l’accord de l’ambassade de Londres et du Quai d’Orsay en France. Les premiers signes d’une réelle amélioration des relations franco-irlandaises intervinrent à la fin des années 20. Deux exemples permettaient d’illustrer ce relatif climat de détente. D’abord, le ministre irlandais des pêcheries, concernant la pêche à la langouste, fit une déclaration tout à fait à l’honneur de la France : « Il faudrait que la proposition que je formulais fût bien irréalisable pour qu’on se décidât ici à dire non à un pays comme la France ». 423 

      

      D’autre part, le gouvernement français déposa un projet destiné à « favoriser par des attributions de prix l’enseignement du français » 424  dans l’Etat Libre. Ce projet n’était pas une nouveauté mais avait déjà essuyé un refus catégorique de la part du gouvernement irlandais. Cette fois, il reçut l’accueil le plus empressé. Le ministre chargé de l’Education en Irlande, le professeur John Marcus O’Sullivan 425 , adressa à la France une lettre très chaleureuse dans laquelle il exprimait son intérêt le plus vif de voir se développer en Irlande l’enseignement de la langue française. Il est également intéressant de noter que, grâce à la politique de propagande française dans l’Etat Libre, la question irlandaise semblait être moins ignorée. On vit alors apparaître quelques romans populaires. Citons, à titre d’exemple, Joseph Kessel 426  qui publia en 1925 chez Gallimard un roman inspiré de la révolution irlandaise, Mary de Cork.

      

      On pouvait également se procurer diverses études religieuses, ouvrages de sociologie et témoignages relatifs à l’Irlande. Mais les contacts directs entre les deux pays demeuraient pour le moins marginaux sans doute en raison de l’éloignement relatif en termes de distance temps : les Français, dans leur immense majorité, gardaient encore à l’esprit l’image mythique de l’Irlandais comme un être violent, souvent irrationnel, au coeur tendre...

      

      Malgré tous les moyens déployés par le Quai d’Orsay, la présence et l’influence française en Irlande demeuraient plus ou moins marginales et toujours animées par cette volonté de maintenir une cohésion franco-britannique. Le désir de la France était de donner satisfaction aux aspirations irlandaises sans pour autant concéder à l’Etat Libre une indépendance totale qui affaiblirait l’Alliée britannique. Toute l’action française en Irlande se voulait avant tout stratégique et consistait à agir avec prudence et discrétion de manière à éviter les froissements inutiles avec la Grande-Bretagne. Ainsi, la spécificité de l’Irlande et de ses relations avec la France était liée à cette solidarité de fait qui existait entre la France et la Grande-Bretagne tandis que les nationalistes irlandais exprimaient leur antipathie envers la ligne politique du ministère des Affaires étrangères français alignée sur celle de Londres.

      

      Pourquoi la politique française dans l’Etat Libre d’Irlande était-elle aussi remplie de contradictions ? Comment la France envisageait-elle véritablement l’Irlande en tant que Dominion au sein du Commonwealth britannique ? Il est intéressant d’étudier la place de l’Etat Libre dans la Communauté britannique pour comprendre la spécificité de ce Dominion dans la conduite de sa politique étrangère et l’ambiguïté liée à ce statut aux yeux des autorités françaises.

      

      


CHAPITRE 3 – LA FRANCE FACE AU DOMINION IRLANDE :
VERS UN EMIETTEMENT PROGRESSIF DE L’EMPIRE BRITANNIQUE DANS LES ANNEES 20

      


1. Une analyse de l’ambiguïté statutaire de l’Etat Libre d’Irlande dans la Communauté britannique des Nations

      


A. Une tentative de définition du statut des Dominions au sein de l’Empire britannique

      

      L’ambiguïté voire la complexité des relations de l’Irlande avec la Grande-Bretagne tenait au cadre dans lequel s’exerçaient les relations avec Londres. Il s’agissait des rapports entretenus par l’Etat Libre au sein du Commonwealth britannique. 427  Le terme Commonwealth désignait étymologiquement le « bien commun ». Vers la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne contrôlait les destinées de nombreux Etats parmi lesquels figuraient l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. Pour ces pays, la conception d’un statut de « dépendance » devenait de plus en plus inappropriée. L’immédiate après-guerre et la participation des membres de ce vaste Empire à la cause alliée nécessitait une redéfinition de ce statut. Le British Commonwealth of Nations, appelé ainsi pour la première fois en 1884 par un politicien britannique, Lord Rosebery, associait la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies au sein d’un espace de coopération politique, économique et culturel. L’expression fut utilisée officiellement lors de la Conférence impériale de 1926, pour définir la libre association du Royaume-Uni et des Dominions au sein de l’Empire britannique, en tant que communautés autonomes partageant une allégeance commune à la Couronne. Ainsi, le traité anglo-irlandais 428  de 1921 fit de l’Etat Libre d’Irlande un Dominion quasi-indépendant au sein de la Communauté britannique des Nations, au même titre que l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada ou l’Afrique du Sud 429  :

      

      L’Irlande aura le même statut constitutionnel dans la Communauté de Nations connue sous le nom d’Empire britannique que le Dominion du Canada, le Commonwealth d’Australie, le Dominion de la Nouvelle-Zélande et l’Union de l’Afrique du Sud, avec un Parlement ayant le pouvoir de faire des lois pour la paix, l’ordre et le bon gouvernement de l’Irlande et un pouvoir exécutif responsable devant ce Parlement, et elle sera désignée et connue sous le nom d’Etat Libre d’Irlande. 430 

      

      Lors des négociations qui précédèrent la signature du traité, le Premier ministre britannique, David Lloyd George 431 , s’était immédiatement prononcé en faveur du statut de Dominion ce qui impliquait un rattachement total de l’Etat Libre d’Irlande à l’Empire. 432  Michael Collins, qui participa aux négociations de l’accord anglo-irlandais, savait pertinemment que cet accord, aussi imparfait fût-il, n’en conférait pas moins à l’Irlande la liberté de parachever la liberté 433  tandis que le chef des républicains, Eamon De Valera 434 , sans doute quelque peu froissé dans son amour propre, doutait que le statut de Dominion fût à même de compenser les méfaits d’une trop grande proximité de l’Angleterre et dénonçait les termes du traité en accusant les négociateurs d’avoir failli à leur mission. 435  Mais que proposait-il en lieu et place du statut de Dominion : la République une, indivisible et souveraine que réclamait l’aile dure du Sinn Féin ? Nullement.

      

      De Valera se montrait partisan de l’idée d’une « libre association » entre l’Irlande et la Grande-Bretagne. 436  Ce statut avait été auparavant discuté au cours de la Conférence qui se tenait à Londres depuis le 11 octobre 1921 afin de « s’assurer de la manière dont l’association de l’Irlande avec la Communauté des Nations connue sous le nom d’Empire britannique puisse être réconciliée avec les aspirations nationales irlandaises ». 437 

      

      Le statut de Dominion 438  était loin d’être défini en 1921. Le terme fut utilisé jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour désigner les colonies de peuplement dotées d’institutions représentatives et jouissant d’une très large autonomie, mais toujours liées à la métropole par leur allégeance à la Couronne. Le Canada reçut le statut de Dominion en 1867 439 , puis l’Australie en 1900, la Nouvelle-Zélande en 1907, l’Afrique du Sud en 1910 et l’Etat Libre d’Irlande en 1921. En 1920, les Dominions siégèrent de plein droit à la Société des Nations sauf l’Irlande qui dut attendre jusqu’en 1923. 440  La Constitution de l’Etat Libre d’Irlande en 1922 reprenait pour l’essentiel les dispositions contenues dans le traité anglo-irlandais, notamment celles concernant le Commonwealth. 441  Le 6 décembre, le président du Conseil de l’Etat Libre, William T. Cosgrave 442 , adressa une lettre à Raymond Poincaré, président du Conseil de la République française, pour lui faire part personnellement du changement de statut concernant l’Irlande :

      

      Monsieur le Président,

      J’ai l’honneur de vous faire savoir que l’Etat Libre d’Irlande est entré dès aujourd’hui dans son existence légale comme membre de la Communauté des Nations connue sous le nom de British Commonwealth. Je suis heureux de saisir cette occasion pour vous assurer que c’est l’intention de mon gouvernement de resserrer par tous les moyens les relations d’amitié et de sympathie qui depuis tant de siècles ont lié ensemble nos deux nations. 443 

      

      L’article 1 du Traité de Londres stipulait que « l’Irlande devrait avoir le même statut dans la Communauté des Nations connue sous le nom d’Empire britannique que celui du Dominion du Canada, de la Communauté d’Australie, du Dominion de la Nouvelle-Zélande et de l’Union de l’Afrique du Sud ». La Constitution de 1922 supprimait cette référence à l’Empire lui préférant le terme de « Communauté des Nations » : « L’Etat Libre d’Irlande (désigné également dans le présent texte et par ailleurs sous le nom de Saorstát Eireann) est membre de la Communauté des Nations composant le British Commonwealth of Nations, avec des droits égaux à ceux des autres membres». 444 

      

      Selon l’article 2 445 , la position de l’Etat Libre d’Irlande vis-à-vis du Parlement de Westminster et du gouvernement britannique était celle du Canada, avec des fonctions et des pouvoirs calqués en partie sur ce dernier et inspirés du British North America Act 446  de 1867. Pour Paul Brennan, le statut de Dominion que l’on accordait à l’Irlande comportait certains points de différences avec celui du Canada, notamment en matière de politique étrangère :

      

      Quand on s’est battu pour la République, peut-on accepter le statut de Dominion? Et encore ! Car il ne s’agit pas, aux yeux de Londres, d’accorder à Dublin le statut de quasi-indépendance dont jouit par exemple le Canada mais de lui accorder une version contenant toute une série de restrictions. 447 

      

      Le terme « royaume » ne semblait plus approprié au Canada en raison de ses liens historiques étroits avec la France et les Etats-Unis. Il fallait donc trouver une nouvelle formule pour définir le statut des pays membres de l’Empire britannique d’où le terme de « Dominion » inscrit dans la section 3 du British North America Act. Le Royaume-Uni et les Dominions étaient décrits comme des « communautés autonomes » au sein de l’Empire britannique avec un statut d’égalité. Ces communautés n’étaient en aucune façon subordonnées l’une à l’autre et demeuraient respectueuses des affaires intérieures et extérieures, propres à chacune. Elles étaient en outre unies par une allégeance commune à la Couronne et associées en tant que membres de la Communauté britannique des Nations. 448 

      

      Malgré ce nouveau statut, l’Etat Libre restait animé par un fort désir d’indépendance et aspirait à une souveraineté complète. Il souhaitait également obtenir une reconnaissance internationale et organisait au plus vite sa « diplomatie ». Or, comme cela a déjà été souligné, l’accord anglo-irlandais limitait non seulement le territoire géographique du nouvel Etat mais constituait surtout un frein à sa souveraineté. En effet, l’ensemble de son contenu rendait problématique l’aspiration de l’Irlande à une pleine indépendance et à une reconnaissance internationale. Le pays ne pouvait prétendre véritablement à une politique autonome en matière de relations extérieures.

      

      De Valera, chef des républicains, dans un document intitulé « Document 2 – La contre-proposition » 449 , formulait une réponse au Traité de Londres qui, en réalité, présentait bien peu de différences avec l’accord de 1921. De Valera était convaincu que le traité anglo-irlandais ne pouvait satisfaire les aspirations de l’Irlande en tant que Dominion au sein de la Communauté des Nations. Il s’exprimait en faveur d’une association externe avec l’Empire britannique. La définition que donnait De Valera de la position de son pays était celle-ci : « Nous sommes une république indépendante, associée en matière de politique étrangère avec les Etats du Commonwealth ». Lors d’un discours prononcé à Dundalk 450 , le leader républicain fit allusion au statut de Dominion et affirma qu’il n’entretenait aucun sentiment d’hostilité envers les gouvernements et les peuples du Canada, de l’Australie, de l’Union sud-africaine et de la Nouvelle-Zélande et qu’une association politique avec ces pays ne lui répugnait en aucune façon, pas plus qu’à la majorité des républicains bien pensants. Dans un de ces articles, le quotidien français, Le Temps, rapporta les propos de De Valera de la manière suivante :

      

      Mais, ce que chaque nationaliste irlandais déteste, c’est l’impérialisme. Nous en avons assez souffert nous-mêmes pour que nous désirions ne pas être impliqués à nouveau dans des guerres impérialistes, desquelles nous ne souhaitons ni n’escomptons tirer aucun profit quelconque. Le bien-être général de l’humanité résulte, non pas de conflits barbares, mais d’une ligue d’Etats nationaux unis en fédération pour des intérêts communs. 451 

      

      Le nationalisme le plus important dans l’Empire était le nationalisme britannique. L’idéologie de l’Empire était l’impérialisme défini par le professeur Boulding comme étant « un cas particulier d’expansionnisme dans lequel une organisation politique va au-delà des limites de sa société et absorbe des peuples et des cultures hétérogènes ». 452 

      

      D’après la Constitution de l’Etat Libre, le représentant de la Couronne en Irlande était nommé de la même manière que le gouverneur général 453  du Canada. 454  De par ses fonctions, le gouverneur pouvait réunir et dissoudre le Dáil – Parlement irlandais, nommer les ministres mais ne jouissait d’aucun pouvoir de décision. Le rôle du gouverneur général était en fait purement cérémonial puisque le vrai pouvoir était entre les mains du Conseil exécutif. A partir de 1929, James MacNeill 455 , ancien Haut Commissaire à Londres depuis 1923, fut nommé gouverneur général de l’Etat Libre. 456 

      

      Le Dominion ne pouvait légiférer sur les questions extra-territoriales. D’après Patrick Keatinge, son statut excluait de simples relations bilatérales entre les deux capitales. 457  Le Parlement irlandais disposait de pouvoirs pour « légiférer en faveur de la paix, de l’ordre et du bon fonctionnement du gouvernement d’Irlande ». 458  Dans le domaine des affaires étrangères, la situation demeurait largement floue car si les Dominions avaient acquis le pouvoir de faire des traités, ils ne pouvaient établir de relations directes avec les Etats. 459 

      

      L’accord anglo-irlandais comportait certaines restrictions qui limitaient de surcroît la souveraineté de l’Etat irlandais. Dans les années 20, les relations des Dominions avec l’Empire firent l’objet de révisions à l’occasion de nouvelles conventions que nous examinerons un peu plus loin.

      


B. L’Etat français ou le défenseur incontesté de la cause impériale

      

      Pour l’Etat Libre d’Irlande, l’affirmation de l’indépendance impliquait nécessairement une reconnaissance auprès des autres nations parmi lesquelles figurait la France. Or, le statut de l’Irlande en tant que Dominion au sein de la Communauté Britannique des Nations semblait contrarier ses desseins. Dans cette situation particulière, la France faisait en quelque sorte figure de témoin privilégié entre ce jeune Etat et l’Empire qui était lui même en pleine évolution à cette époque. La France occupait donc une position de charnière entre, d’un côté, la Grande-Bretagne et, de l’autre, l’Irlande avec qui elle entretenait une amitié soit disant réciproque ou, en tout cas, elle se servait de cette prétendue amitié comme d’un prétexte pour développer des liens avec l’Irlande qui, nous le verrons plus tard, étaient le plus souvent en faveur de la France.

      

      De plus, étant elle-même à la tête d’un grand empire colonial 460 , elle s’interrogeait constamment sur l’ambiguïté statutaire de l’Irlande et constatait, au fur et à mesure, une dégradation progressive de ce vaste ensemble. Peut-être la France voyait-elle dans l’émiettement de l’Empire britannique les signes précurseurs du déclin de sa propre puissance impériale ? Ce fut, en tout cas, une idée qui vint à l’esprit de Jean Longuet. 461 

      

      Guesdiste à l’origine, le petit fils de Karl Marx se transforma en jauressiste de « gauche ». Journaliste à la Petite République, il passa à L’Humanité où il traitait essentiellement de politique extérieure grâce à une parfaite maîtrise de la langue anglaise. En évoquant l’Irlande, Longuet ne pouvait s’empêcher d’évoquer et de rendre hommage à  « la mémoire des grands hommes d’Etat anglais » tels que Gladstone 462  et Campbell-Bannermann. 463  Dès 1919, il revendiquait l’autonomie pour l’Irlande et se montrait très critique à l’égard de l’Empire britannique qu’il n’envisageait pas comme une unité géographique à la différence de certains autres groupes de ce type :

      

      Les Dominions et dépendances britanniques sont éparpillés sur toutes les mers. Leur seul lien est l’océan. L’Empire britannique est ainsi basé sur la puissance navale. Et dans un monde de rivalités impérialistes, il ne pourra demeurer une unité qu’à la condition de conserver la suprématie maritime (...). L’éloignement et l’extrême éparpillement des diverses parties de l’Empire amènent une formidable complication dans ses questions intérieures, tant sociales que religieuses, politiques ou commerciales. De plus, un événement ne peut guère se produire en quelque partie du globe sans réagir plus ou moins directement sur quelque intérêt britannique. Et le sort du groupe tout entier dépend de la puissance navale et de la liberté des mers. Tel est son talon d’Achille. 464 

      

      Il définit les Dominions comme des gouvernements semi-autonomes mais des Etats capitalistes dont les intérêts ne correspondaient pas forcément à ceux de la « mère patrie ». Pour Longuet, la France avait aussi son Irlande qu’il nommait la Tunisie :

      

      Vous me permettez, messieurs, de vous rappeler que ce pays, [la Tunisie], a fait à la France, au cours de la guerre, les plus nobles et les plus lourds sacrifices.

      Des 55 000 combattants que Tunis a donnés à la France, 45 000 ont été tués ou blessés ; tels sont les chiffres officiels. Et nous avons le droit de dire que cette nation a conquis par ses sacrifices le droit à plus de justice et plus de liberté. 465 

      

      Longuet, ardent défenseur de l’internationalisme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, était persuadé qu’au même titre que la Tunisie, l’Irlande, de par ses souffrances passées et ses multiples sacrifices, méritait mieux que son statut de Dominion au sein de la Communauté Britannique des Nations. Ce jugement reçut-il l’assentiment de l’ensemble de l’opinion française ?

      

      Au début des années 20, et sans doute pour conserver des liens privilégiés avec l’Alliée britannique, le gouvernement français ne manquait aucune occasion de rendre hommage à la « splendeur » et à l’ « unité indestructible » 466  qui caractérisaient alors l’Empire riche de nombreux symboles et effigies qui célébraient sa gloire. Ludovic Nadeau, journaliste à L’Illustration rendait hommage au « colosse britannique » qu’il comparait dans son attitude à celle du « lion formidable et furieux cherchant à lutter par des moyens trop gros, trop forts, trop rigides contre un moucheron exaspérant » 467 , c’est-à-dire l’Irlande.

      

      Pour le Quai d’Orsay, « l’institution des relations diplomatiques avec l’Irlande ne pouvait être considérée isolément et sans envisager l’institution de relations diplomatiques avec les autres Dominions ». 468  La France considérait l’Empire britannique comme une unité dans laquelle chacun de ses membres disposait des mêmes prérogatives. L’Irlande l’entendait-elle de la même façon ?

      

      Lors du voyage en France du président du Conseil de l’Etat Libre, William T. Cosgrave, au mois de décembre 1924, Kevin O’Higgins 469  assura l’intérim du gouvernement irlandais et dirigea les affaires du pays pour quelque temps seulement. Il était l’une des personnalités politiques les plus atypiques d’Irlande. Selon le consul de France à Dublin, Alfred Blanche, les idées d’O’Higgins en matière de politique intérieure étaient bien « différentes » 470  de celles avancées par le président Cosgrave. En effet, Kevin O’Higgins n’avait apparemment rien d’un fervent nationaliste irlandais. Tout comme la France, il était convaincu de la nécessité de maintenir l’unité de l’Empire et se trouvait souvent en lutte avec les membres de son propre gouvernement.

      

      « Cet homme politique de sentiment plutôt anglophile » 471 , nous dit le consul Blanche, était réputé pour son intransigeance et surtout son attachement pur et dur au Commonwealth britannique. Il n’excluait de son programme aucune forme d’entente avec la Grande-Bretagne. Bien évidemment, une telle attitude lui valut de violentes critiques de la part de ses collègues du gouvernement de l’Etat Libre. Le Quai d’Orsay, au contraire, soutenait O’Higgins car il était trop soucieux de préserver ses liens avec l’Empire. Un tel point de vue était loin de refléter les aspirations de la grande majorité des membres du gouvernement en Irlande.

      

      Si la question du serment d’allégeance à la Couronne britannique constituait le principal point de discorde entre Irlandais, la France n’envisageait pas ce serment comme un obstacle mais plutôt comme un moyen de célébrer l’entrée de l’Irlande dans la Communauté des Nations et un pas supplémentaire sur le chemin de la souveraineté :

      

      Ce serment d’allégeance au roi que le président des républicains [Eamon De Valera] trouve inacceptable n’a vraiment rien de si terrible. Si les Irlandais doivent prêter un serment de fidélité au roi George 472 , ce n’est pas comme sujets mais comme citoyens de la même Communauté, car ce serment ne fait que consacrer leur adhésion à un groupe de nations libres. 473 

      

      L’intransigeance de l’Etat Libre sur cette question du serment d’allégeance et sa volonté d’acquérir davantage d’autonomie l’amenèrent à défendre sa position au sein de l’Empire lors des diverses conférences qui rassemblaient tous les membres de la Communauté des Nations. Les divisions politiques dans l’Etat Libre se résumaient, aux yeux du gouvernement français, aux diverses conceptions des rapports de l’Irlande et de la Grande-Bretagne. Le gouvernement irlandais tenait à faire en sorte que son indépendance soit toujours plus grande tout en respectant les dispositions contenues dans le Traité de Londres. D’après Charles Alphand 474 , ambassadeur de France à Londres, c’est ainsi qu’il rechercha lors des conférences impériales «  toutes les satisfactions de forme qui rendront plus tangible cette indépendance : restriction à la seule union personnelle du Roi du lien qui réunit l’Irlande à la Communauté britannique, suppression de toute allusion à l’Empire britannique ». 475 

      

      D’après un rapport adressé par l’ambassadeur de France à Berlin, Pierre de Margerie 476 , en 1929, l’Allemagne semblait elle aussi défendre la cause de l’Empire et la position de l’Etat Libre d’Irlande en tant que Dominion au sein de la Communauté des Nations. Pour de Margerie, s’il existait en Irlande une minorité très active désireuse de se détacher du Commonwealth, la majorité du peuple irlandais demeurait au contraire « membre loyal » de l’Empire britannique. Il mesurait en même temps les conséquences éventuelles auxquelles l’Irlande se trouverait exposée en cas de rupture définitive avec l’Empire :

      

      Ne semble-t-il pas d’ailleurs que l’Irlande, qui a soutenu dans le passé des luttes sanglantes contre l’Angleterre, ait le plus grand intérêt à faire partie de l’Union, puisque, grâce à l’appui des Dominions, elle sera à l’abri des convoitises britanniques, elle peut s’appuyer notamment sur l’Afrique du Sud et le Canada avec lesquels elle entretient des relations particulièrement amicales. Au surplus, on ne perd pas de vue en Irlande les avantages que le pays retire de son union avec le Commonwealth, du point de vue international. Détaché de l’Empire, il deviendrait en effet un des plus petits Etats d’Europe.  477 

      

      L’argument développé par le diplomate français était-il suffisamment de poids pour convaincre l’Etat Libre de maintenir sa position de Dominion au sein de l’Empire ? Il convient de nous interroger sur la manière dont l’Irlande allait manœuvrer pour faire entendre sa voix.

      


2. Critiques et interprétations françaises d’une remise en cause progressive de l’Empire : vers un élargissement de la souveraineté irlandaise

      


A. La France et l’« enfant terrible du Commonwealth » : critique systématique de l’attitude de l’Etat Libre en quête d’une autonomie absolue

      

      Pour que l’Etat Libre d’Irlande puisse se faire reconnaître par les autres Etats et s’imposer dans le jeu des relations internationales, il dut décider du contenu à donner à cette reconnaissance soit en tant que membre de la Communauté britannique des Nations – le Commonwealth – soit en tant que simple Etat isolé.

      

      L’existence d’un Etat impliquait nécessairement sa reconnaissance par la communauté internationale, c’est-à-dire par les autres Etats du monde. C’est d’abord dans le cadre du Commonwealth qu’allaient s’exercer les relations diplomatiques de l’Irlande, une fois obtenue la ratification du traité anglo-irlandais de 1921. Le gouvernement de Dublin entendait investir tous ses efforts en vue d’acquérir une plus grande indépendance non seulement pour lui mais pour chacun des membres de la Communauté des Nations.

      

      L’Etat Libre essayait surtout d’obtenir une place de choix sur le plan international parmi les autres Nations du monde pour que sa souveraineté soit pleinement reconnue et devienne effective.

      

      Afin d’affirmer aux autres nations l’indépendance irlandaise en matière de relations étrangères, les représentants de l’Etat Libre se rendirent à leur première Conférence impériale le 1er octobre 1923. 478  William Cosgrave, président du Conseil exécutif de l’Etat Libre, y fit un discours avant de retourner à Dublin. Le ministre des Affaires étrangères, Desmond Fitzgerald 479 , était trop absorbé par les séquelles de la guerre civile pour y être présent. Il participa à la conférence suivante qui se tint à Londres le 19 octobre 1926. Le rapport final de la conférence soulignait que ses conclusions relatives à la politique étrangère étaient « forcément assujetties aux actions des gouvernements et des parlements des diverses parties de l’Empire ». 480 

      Le Premier ministre australien, Stanley M. Bruce 481 , soutenait les propositions en faveur d’une politique étrangère et d’une défense impériale communes, mais le prudent Premier ministre canadien, William Lyon Mackenzie King 482 , s’opposa fermement à toutes les tentatives visant à organiser une coopération en matière de défense, notamment au sein des forces navales et aériennes de l’Empire. Il craignait qu’une telle mesure n’eût pour effet que de servir les intérêts de ceux qui s’opposaient à toute forme de lien impérial. Sur une note plus heureuse, les Britanniques acceptèrent le précédent que constituait le traité sur le flétan, reconnaissant ainsi aux Dominions le pouvoir de signer leurs propres traités.

      

      La volonté de l’Etat Libre d’obtenir son indépendance au sein de l’Empire par le biais de la diplomatie s’exprima ouvertement à l’occasion de la Conférence rassemblée à Londres le 19 octobre 1926 à laquelle étaient conviés William T. Cosgrave, président du Conseil, Kevin O’Higgins, ministre de la Justice, Desmond Fitzgerald, ministre des Affaires étrangères et Patrick McGilligan 483 , ministre du Commerce. Cette fois-ci, ce furent l’Etat Libre et l’Afrique du Sud qui défendirent les positions les plus radicales.

      

      Lors de cette Conférence impériale, l’Etat Libre était plus que déterminé à faire avancer la cause irlandaise auprès des autres participants. Les représentants irlandais entendaient débarrasser les rapports entre pays du Commonwealth des anomalies et anachronismes nés de la période coloniale, comme, par exemple, la référence au Roi et à la Couronne qu’ils jugeaient trop britannique. Dans un rapport adressé au Quai d’Orsay, le consul Blanche rendit compte des préliminaires de la Conférence impériale qui, selon lui, firent rapidement apparaître l’incompatibilité fondamentale entre les aspirations de l’Etat Libre et les buts poursuivis par l’Empire. Lors de cette manifestation, le prince de Galles inaugura un monument en souvenir « du million d’hommes provenant de tous les pays sous la domination de la Couronne tombés au cours de la guerre », en présence des Premiers ministres des Dominions. Cet événement fut sujet à une forte opposition. En France, on se demandait en effet si les tenants de l’insurrection de 1916, qui « avaient cherché à donner un coup fatal à la cause des Alliées en ouvrant l’Irlande aux Allemands », allaient ou non participer à cet « hommage aux défenseurs du droit » ?

      

      Le président du Conseil, William Cosgrave, adressa une lettre d’excuses dans laquelle il déclarait « s’abstenir de paraître à la cérémonie pour ne pas froisser les sentiments de ceux qui ont perdu des êtres qui leur sont chers » en raison, dit-il, de son action durant la Rébellion à laquelle il affirmait bien haut avoir participé. Ce fut Kevin O’Higgins, de sentiment plutôt anglophile, qui représenta l’Irlande. On s’étonnait au Quai d’Orsay devant ce curieux spectacle au cours duquel le second personnage de l’Etat honorait l’Union Jack, glorifiait les combattants de la guerre et écoutait avec respect le God Save the King :

      

      A Londres, le Roi est exalté : ici ce mot ne saurait être prononcé ; on admet tout au plus, et pour beaucoup avec répugnance, qu’on est rattaché à la Communauté britannique de Nations, et les idées impériales sont vilipendées ; ici le gouverneur général, représentant l’autorité de la Couronne, ne se risque même pas à l’arborer sur sa résidence officielle. 484 

      

      L’exposé réalisé par Fitzgerald confirmait une certaine « confusion générale » 485  dans les relations entre l’Etat Libre et l’Empire. Le consul de France à Dublin, Alfred Blanche, s’interrogeant sur les tendances de l’Irlande à l’époque et leur portée générale à l’égard du système britannique, comparait ces relations au « système de la douche écossaise ». 486  Pour Blanche, le gouvernement irlandais prenait l’habitude de souffler alternativement le chaud et le froid dans ses relations avec l’Angleterre : « Tout ce qu’on peut déduire de ses perpétuelles contradictions c’est que, quel que soit le parti qu’il adopte ou paraisse momentanément adopter, il y aura toujours d’excellentes raisons pour ses partenaires de se défier fortement de lui ». 487  Cette curieuse expression révélait la complexité voire l’incohérence qui gouvernait toute la politique irlandaise, souvent faite de nombreuses contradictions.

      

      L’Irlande, depuis la signature de l’accord anglo-irlandais, déclarait ne plus pouvoir se contenter de son simple statut de Dominion au sein de l’Empire britannique et entendait utiliser « la corde de l’indépendance » afin de revendiquer une souveraineté totale dans la gestion de ses affaires intérieures et surtout extérieures, et une position égale à celle de l’Angleterre. Ainsi, l’Empire était à maintes occasions directement pris pour cible.

      

      Le journal The Nation 488  publia un article intitulé, d’après la traduction faite par le consul Blanche, « L’éternelle perturbatrice de la paix du monde ». Cet article constituait un violent plaidoyer contre le régime impérial en rappelant les 350 dernières années durant lesquelles l’Irlande avait été subordonnée au gouvernement de Londres. Il opposait la prospérité de l’Empire aux difficultés éprouvées par ses membres. L’article accusait la puissance britannique de s’être enrichie aux dépens des autres. Le consul Blanche communiqua au Quai d’Orsay la traduction d’un extrait de l’éditorial :

      

      C’est là que se sont tramés tous les fils des innombrables intrigues politiques dont le résultat a été de réduire les chaumières aussi bien que les palais de l’Europe en ruines, ses champs ensoleillés et ses pâturages en un désert inondé de sang humain. Et cependant les granges et les magasins de l’Angleterre regorgeaient de blé, ses entrepôts de marchandises de toutes sortes provenant de tous les coins du monde ; ses usines et ateliers déversaient leurs produits avec une énergie quadruplée ; ses navires de guerre rôdaient sur toutes les routes de l’océan, volant tout ce qu’ils pouvaient saisir sans se soucier si c’était propriété amie ou ennemie, et ses navires de commerce portaient ses articles manufacturés à tous les pays. Plus l’Europe était appauvrie, plus la richesse de l’Angleterre s’accroissait. C’est pourquoi l’Angleterre a attisé d’innombrables guerres pour ruiner les pays d’Europe économiquement et politiquement. C’est pourquoi elle a toujours empêché par tous les moyens l’élévation d’un Etat européen prospère capable de la concurrencer sur les marchés du monde. 489 

      

      Le journal considérait que « l’Empire britannique avait été bâti aux dépens de l’humanité. Ils [les Britanniques] ont continué en arrachant (…) l’Irlande aux Irlandais ». 490  L’article retraçait avec beaucoup d’emphase et de propos véhéments la période de colonisation britannique. L’organe de presse républicain comparait l’attitude de l’Empire à celle d’un serpent resserrant ses crochets sur ses victimes. Il appelait ouvertement le peuple irlandais à la « vengeance » et à la « rédemption ». Selon lui, le régime britannique avait toujours considéré l’Europe tout entière comme « un instrument adapté à l’accroissement de son opulence et de son pouvoir ». Ainsi, les républicains attendaient-ils avec une impatience non dissimulée ce que le journal nommait « le grand jour de la délivrance » où ils ne seraient plus considérés comme les esclaves d’un Empire. Ils jugeaient le statut de Dominion amplement insuffisant dans le cas de l’Etat Libre et ne pouvaient être satisfaits que par une indépendance complète de l’île qui, selon eux, demeurait l’étape préalable à la destruction de la suprématie, notamment maritime, du Royaume-Uni :

      

      Aussi longtemps que l’Irlande reste un Dominion britannique, l’Angleterre peut à tout instant fermer l’accès de l’Europe septentrionale et orientale à l’Océan. L’Irlande est la clef de l’Atlantique. Que l’Irlande soit débarrassée de la domination britannique et l’Atlantique est aussitôt ouvert à l’Europe et au monde. Une Irlande indépendante et neutre serait le rempart naturel de la liberté européenne à l’Ouest. 491 

      

      Les représentants du gouvernement de l’Etat Libre, sans doute moins radicaux dans leurs revendications que les républicains, entendaient toutefois obtenir une modification du statut des membres des Dominions concernant le Roi et son titre, le gouverneur général et son rôle entre les gouvernements des Dominions et celui de Grande-Bretagne. Ils souhaitaient également faire en sorte que les Dominions puissent avoir le droit de légiférer à la place de Londres et obtenir le droit pour l’ensemble des membres du Commonwealth de signer des traités. Il était, selon eux, primordial que l’Irlande se situât sur un pied d’égalité avec la Grande-Bretagne mais surtout « pas un pouce au-dessous d’elle ». Ils désiraient plus que tout qu’on leur reconnût le principe de « co-égalité entre les membres de la Communauté britannique des Nations ». 492  L’Irlande envisageait ainsi de se défaire progressivement des derniers liens qui la liaient à la Grande-Bretagne dans le but de perfectionner ce principe de co-égalité. Finalement les vues irlandaises semblaient aller plus loin que celles des autres Dominions.

      

      Le Quai d’Orsay insistait sur l’incompatibilité fondamentale entre les aspirations à l’indépendance de l’Etat Libre et les buts que poursuivait l’Empire. Il regrettait, au terme de cette conférence, que la Couronne britannique eût été « niée, répudiée et bannie en toute occasion » 493  :

      

      Le nouveau titre du roi va poser un autre problème : puisque c’est pour faire plaisir à l’Etat Libre que la Conférence propose de lui donner un Roi lui appartenant sous le titre de Roi d’Irlande, il va bien falloir qu’il se décide à reconnaître ce Roi qu’il a demandé. Et comment (...) pourra-t-il par exemple continuer à exclure son effigie de ses timbres poste et des pièces de monnaie qu’il a en préparation, huer et fouler aux pieds son pavillon, et interdire le chant de l’hymne traditionnel qui le célèbre ou alors comment (...) appréciera-t-on une telle attitude à Londres et dans les autres Dominions où règne l’esprit loyaliste ?  494 

      

      L’Etat Libre faisait preuve, selon lui, d’une trop grande intransigeance dans ses relations avec l’Empire. La France ne comprenait pas, par exemple, pourquoi l’Irlande rechignait autant à reconnaître le Roi, en tant que souverain, ou à prononcer le serment d’allégeance à la Couronne. Aux yeux du ministre irlandais des Affaires étrangères, cela paraissait pourtant d’une évidence limpide qui ne méritait même pas d’explication. D’après L’Illustration, Desmond Fitzgerald considérait au fond la nouvelle Irlande comme « une République libre et indépendante qui refusait d’avoir rien de commun avec l’Angleterre et qui n’attendait que le moment favorable pour rompre une association déshonorante et d’ailleurs nominale ». 495  Pourquoi cette situation était-elle considérée inconvenant par l’Etat Libre alors qu’elle semblait au contraire satisfaire les autres membres de la Communauté Britannique des Nations ?

      

      Pour résumer sa pensée et pour répondre à une déclaration d’un délégué britannique qui avait éveillé quelque peu les susceptibilités irlandaises, Fitzgerald se livra ensuite à une définition de l’Empire britannique et du Commonwealth en insistant sur la nécessité de bien établir la distinction entre ces deux notions et en essayant de faire ressortir l’indépendance absolue de l’Etat Libre en matière de politique étrangère. Au contraire, le gouvernement britannique se montrait peu enthousiaste à assister au développement d’une politique étrangère indépendante 496  dans les pays du Commonwealth. Il s’agissait, selon Blanche, de chercher à « éclaircir ce mystère d’un Empire un et cohérent en six personnes complètement autonomes et allant chacune de son côté » 497  :

      

      Depuis l’entrée en existence de la Société des Nations, l’indépendance et la souveraineté des Etats appelés parfois Dominions ont été rendues de plus en plus claires et il est clair que, puisque l’Empire britannique est un membre de la Société des Nations, et que le Canada est un autre membre de la Société des Nations et que l’Etat Libre en est un autre membre, la définition qui convient à l’Empire britannique est (...) qu’il est la Grande-Bretagne et tous les Etats et dépendances administrés directement par le Parlement de Grande-Bretagne (...). Je pense que le fait que l’expression « Empire britannique » est l’expression employée avec cette acceptation nous aide à éclaircir ce qu’est la Communauté britannique. La Communauté britannique est l’Empire britannique plus tous les Etats indépendants, y compris l’Etat Libre. 498 

      

      En définitive, la Communauté britannique, telle que la définissait le ministre des Affaires étrangères, existait dans une certaine mesure comme unité mais, précisait-il, cette unité se voulait « diversifiée » : « l’unité qui est bonne et qui peut être utilisée avantageusement n’est réalisable que si elle représente l’unanimité ! ». 499  Selon lui, si l’Etat Libre d’Irlande faisait partie du Commonwealth, non de l’Empire, il était parfaitement en droit, de par son statut de Dominion, de revendiquer une plus large prise d’initiative.

      

      La réaction de la France au discours de Fitzgerald ne se fit pas attendre. Le ministère des Affaires étrangères déplorait l’attitude de totale désinvolture du ministre, qu’il reprochait souvent à l’ensemble du personnel politique irlandais. Même si, pour Blanche, les propos de Fitzgerald étaient avant tout destinés à « servir de pâture à une opinion publique d’ordre inférieur comme l’est celle de l’Irlande » 500 , il était évident que, depuis la signature du traité anglo-irlandais, ce genre de déclarations s’était multiplié et retentissait dans les groupes irlandais au-delà des limites de l’Etat Libre. Pour la France, ces déclarations contribuaient à perturber l’Empire ou la Communauté britannique selon le terme que l’on décidait de choisir.

      

      Abordant la question de la situation économique de l’Irlande et de ses intérêts, il attaquait de plein fouet la politique mise en œuvre par le gouvernement de l’Etat Libre dans ce domaine et parlait du régime de l’Union 501  avec beaucoup de nostalgie. D’après lui, l’actuel système paraissait assurément « le plus désavantageux, le plus incommode et le plus difficilement abordable : l’Irlande à cet égard nous en fournit sans doute le spécimen le plus marqué ». 502  Le Quai d’Orsay regrettait « ce large esprit de compromis, de pragmatisme tolérant » qui autrefois caractérisait le régime de l’Union. 503 

      

      Il est évident que si l’Irlande s’obstinait dans ses revendications d’indépendance, cela révélait que l’Empire représentait « une construction bien faible », réalisée dans l’équivoque et la confusion, emplie de mystères et d’antinomies, qui pouvaient donner lieu de temps à autre, entre les divers associés, à toute une série de malentendus et de polémiques que l’on retrouvait systématiquement dans les relations entre la France et l’Irlande :

      

      Faisant partie du système imposant qu’est l’Empire britannique, le Dominion sait qu’il peut prendre sur son territoire toutes les dispositions qui lui plaisent et que jamais l’Angleterre, si elle n’en est pas touchée directement, ne tentera de s’en mêler ; mais il sait par contre et encore mieux que, si quelqu’un au dehors trouve raison de s’en plaindre, l’Empire et l’Angleterre sont là pour lui servir d’écran et de tampon derrière lequel il a la parfaite conviction qu’il ne sera jamais atteint, et ainsi toutes les mesures les plus arbitraires, qu’aucun Etat de type traditionnel n’oserait envisager, lui sont permises avec la certitude absolue qu’elles n’auront pas de conséquences pour lui. 504 

      

      La France constatait avec peine que ses relations avec le Dominion étaient devenues particulièrement complexes depuis que l’Irlande n’existait plus en tant qu’unité politique et géographique. Aux yeux du gouvernement français, le mystère des relations entre les Dominions et le gouvernement britannique continuait comme par le passé surtout dans le cas de l’Irlande qui demeurait toujours à cet égard, de par ses discours, ses polémiques et ses bravades, « l’enfant terrible du Commonwealth ».

      


B. La France face à l’offensive diplomatique de l’Etat Libre d’Irlande auprès des autres Dominions

      

      La Conférence impériale de 1926 fut l’occasion pour l’Etat Libre de rechercher l’appui des autres Dominions pour obtenir davantage d’indépendance. Quatre ministres avaient été désignés pour représenter l’Etat Libre d’Irlande : William T. Cosgrave, président du Conseil ; Kevin O’Higgins, ministre de la Justice ; Desmond Fitzgerald, ministre des Affaires étrangères ; Patrick McGilligan, ministre de l’Industrie et du Commerce ; James McNeill, haut-commissaire à Londres accompagné par le secrétaire du Conseil exécutif, Diarmuid O’Hegarty. 505  Le consul de France, Alfred Blanche, s’interrogeait sur l’attitude et le rôle exact que comptaient adopter les membres de la délégation à la Conférence. L’opinion générale qui prévalait au Quai d’Orsay était que quelles que furent les décisions qui seraient prises à Londres, l’Irlande constituerait toujours un élément perturbateur au sein de l’Empire.

      

      L’Etat Libre souhaitait lors de cette conférence voir régler quatre points principaux : la suppression des anomalies concernant le gouverneur général, l’assertion de l’égalité des Dominions avec la Grande-Bretagne vis-à-vis des puissances étrangères, le droit exclusif du gouvernement irlandais à conseiller le souverain pour les affaires irlandaises et, enfin, la question des appels des cours suprêmes des Dominions au Conseil privé. Sur qui l’Etat Libre d’Irlande entendait-il s’appuyer pour formuler ces revendications ?

      

      Les Irlandais pensaient trouver un allié de poids en la personne du général James B. M. Hertzog 506 , Premier ministre de l’Union sud-africaine. L’attaché militaire français en poste à Londres nota à ce propos que « dans tous les Dominions, il y a des gens tels que M. Hertzog en Sud-Afrique qui, comme De Valera, demande l’indépendance absolue de leur pays. Ce sont des gens qui sont venus au monde trop tard ou trop tôt, et qui ne sont pas de leur temps ». 507  Le représentant français faisait référence à l’attitude intransigeante des républicains irlandais dans leur quête d’indépendance. Pourtant, l’Afrique du Sud semblait se contenter de son statut de Dominion au sein du Commonwealth : « Tous les bons Sud Africains, déclarait Hertzog, sont pleinement satisfaits de leur position de citoyen de la Communauté britannique ». 508 

      

       Pourtant, le général Hertzog était l’un des premiers à envisager sérieusement un an plus tôt une séparation complète de la Grande-Bretagne avant de se rendre compte, selon les termes du consul de France, qu’« une complète liberté pouvait être réalisée à l’intérieur des quatre coins de la Communauté ». 509  Pourquoi, dans ces circonstances, l’Irlande semblait être la seule à se plaindre de sa position de Dominion ?

      

      L’Etat Libre tenta ensuite une approche auprès du Canada. Comme l’Irlande au cours des dix années qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale, le gouvernement libéral du Premier ministre William Lyon Mackenzie King manoeuvrait avec prudence pour donner au Canada plus d’indépendance dans la conduite de ses affaires étrangères. Il s’agissait, le cas échéant, de profiter des éventuelles concessions faites au Canada, le doyen des Dominions, pour améliorer le statut de chacun des membres au sein de l’Empire. Peu de temps avant la conférence, Desmond Fitzgerald s’était rendu à Queenstown pour accueillir Henri Bourassa 510 , le leader nationaliste canadien. L’Etat Libre, depuis le début de son existence, cherchait à s’appuyer sur le Canada et le poussait à accentuer son autonomie afin de profiter des concessions qu’il obtiendrait de l’Angleterre et parvenir ainsi à une amélioration de son propre statut. D’après les informations recueillies par le Quai d’Orsay, il semblait que l’attitude du Canada fût plutôt réservée. Curieusement, ce dernier se montrait peu pressé de nouer des contacts intimes avec les dirigeants de l’Etat Libre qui pourtant multipliaient toutes les attentions en direction des personnalités canadiennes. Lors de sa rencontre avec Bourassa, Fitzgerald s’empressa de rendre hommage aux Canadiens français, grands vainqueurs de l’impérialisme britannique, qui étaient parvenus à conserver leur langue et leurs traditions. Il exprima l’espoir que « les Irlandais établis au Canada agiraient dans l’avenir en étroite collaboration avec leurs coreligionnaires français ». 511  Il comparait l’Irlande et le Canada à « deux corps étrangers dans la Communauté britannique de nations ». Or, la réponse canadienne ne fut pas à la hauteur des espérances de l’Etat Libre et provoqua une réelle déception parmi les représentants irlandais. Bourassa s’empressa de répondre qu’une compensation pour les Canadiens de la conquête britannique était qu’ils avaient réussi à se débarrasser du système colonial français et ajouta qu’« aussi longtemps qu’une communauté d’intérêts devait être une Colonie, il aimait mieux être une colonie britannique qu’une colonie française ». Il conclut ainsi :

      

      Le Canada se pose en champion de sa propre liberté et des libertés du monde, et aussi longtemps que l’Irlande et le Canada seront tous deux d’accord pour agir dans ce sens dans l’Empire britannique, on pourra dire alors avec vérité que la domination britannique signifie liberté. 512 

      

      Le Canada se montrait finalement peu réceptif aux revendications d’indépendance irlandaises et semblait pleinement se satisfaire de sa position de Dominion au sein de l’Empire britannique qui, pour lui, rimait avec liberté. 513 

      

      Le Quai d’Orsay, par l’intermédiaire de son représentant à Montréal, observa lors de la visite du président Cosgrave à Ottawa, le 30 janvier 1928, que « les Irlandais canadiens se désintéressent des choses irlandaises, s’anglicisent et deviennent (…) les champions de la culture anglaise que leurs compatriotes demeurés en Irlande s’efforcent de bannir chez eux ». 514  Le Canada demeurait cependant plus que jamais le Dominion sur lequel l’Etat Libre d’Irlande prétendait régler tout son développement constitutionnel et servait d’exemple aux autres Dominions. Cosgrave rendait d’ailleurs hommage à la sagesse de la constitution canadienne qui avait, dit-il, servi de modèle à l’Irlande. Le gouverneur général continuait à jouer au Canada un rôle dominant et faisait très clairement figure de véritable chef d’Etat tandis qu’il était réduit à un rôle de pure figuration dans l’Etat Libre. Le Quai d’Orsay mesurait le contraste entre le Dominion canadien et celui de l’Etat Libre. « Malgré toute leur affection de symétrie, les ministres de l’Etat Libre, déclarait le consul Blanche, se gardent bien de suivre l’exemple que leur donne le doyen des Dominions». 515  On reprochait, par exemple, à Cosgrave de vouloir se « faire passer pour le chef d’Etat irlandais », au cours de voyages officiels, et tenter de faire oublier qu’il existait encore un gouverneur général représentant le roi : « Il y réussit d’ailleurs pratiquement et, son titre réel étant trouvé trop long, la presse le désigne régulièrement sous le titre de président de l’Etat Libre d’Irlande alors qu’il ne vient à l’idée de personne d’appeler M. MacKenzie King, Président du Canada». 516 

      

      De manière inattendue pour la délégation irlandaise, Kevin O’Higgins se révéla être un fervent admirateur de la cause impériale et s’empressa même de déclarer lors de la conférence qu’« il n’est pas dans les possibilités d’atteindre un plus noble statut que celui dont jouissent les Dominions britanniques. Seul un insensé peut souhaiter de le changer ». 517  Cela signifiait-il que, pour le Quai d’Orsay, Kevin O’Higgins était le seul membre du Conseil exécutif à être doté d’un minimum de bon sens ?

      

      Les principales préoccupations de l’Irlande concernant ses relations au sein du Commonwealth étaient, en dehors de la question du Roi et de son titre, celle du gouverneur général et de son rôle entre les différents gouvernements des Dominions et celui de la Grande-Bretagne. Il s’agissait aussi de la question du pouvoir accordé à Londres de réserver des lois adaptées dans les Dominions et de celle du droit octroyé à ces derniers de signer des traités en toute indépendance.

      

      L’Irlande, avec le soutien fragile de l’Afrique du Sud et du Canada, combattait pour obtenir une parfaite égalité entre tous les membres des Dominions et la Grande-Bretagne. Les Irlandais souhaitaient toutefois aller plus loin que leurs homologues sud-africains qui se contentaient d’une déclaration prônant une égalité de statut. Les Irlandais voulaient son application pure et simple. Ils soumirent un rapport daté du 2 novembre 1926 qui proposait certaines solutions aux problèmes exposés et affirmait une confiance dans la possibilité d’une coopération bénéfique fondée sur l’égalité des membres du Commonwealth. Ce document servit de bases aux conclusions publiées lors de la Conférence impériale de 1929 et surtout au Statut de Westminster de 1931 qui affirmait le principe de co-égalité entre les Dominions.

      

      Le rapport de la Commission débutait par un texte appelé « Déclaration Balfour » qui accédait aux revendications des Irlandais et Sud-Africains en définissant les Dominions en tant que communautés autonomes et énonçant les termes d’« égalité de statut » et d’« associations libres » en aucun cas subordonnées l’une à l’autre. 518 

      

      Toutefois, le texte comportait une sérieuse réserve dans le sens où une distinction subtile était faite entre le statut qui serait celui de l’égalité et la fonction dans le domaine de la défense et de la diplomatie toujours sous contrôle de Westminster. D’après Henri Grimal, le principe de co-égalité ne s’appliquait pas à ces champs d’action. 519  Il est intéressant de noter que la plupart des ouvrages consacrés à l’Empire britannique et au Commonwealth faisaient très peu référence à l’Irlande en qualité de Dominion. On citait plus régulièrement les vieux pays membres tels que le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud.

      

      En modifiant le statut des Dominions, la Grande-Bretagne réussit à satisfaire en partie la revendication d’égalité totale entre les gouvernements du Commonwealth tout comme ils résolurent par un compromis la question du titre du Roi en lui apportant une légère modification. Les Britanniques étaient désireux de maintenir le titre de « Roi de Grande-Bretagne et d’Irlande » mais remplacèrent « et » par une virgule. Ainsi, le titre « Roi de Grande-Bretagne et d’Irlande » devint « Georges V, par la grâce de Dieu, de Grande-Bretagne, d’Irlande et des Dominions britanniques au-delà des mers, le Roi, Défenseur de la Foi, Empereur de l’Inde ». 520  Cette légère modification dans le titre du souverain correspondait à la stratégie politique développée par Kevin O’Higgins, celle de faire couronner le souverain, Roi d’Irlande.

      

      Concernant la question du gouverneur général, l’Etat Libre demandait qu’il ne pût représenter que la Couronne et agir sur les seuls conseils du gouvernement de chaque Dominion et non sur ceux de Londres. Le gouvernement britannique accepta cette revendication. Ainsi, le gouverneur général ne représentait plus que la Couronne et non le gouvernement de Londres. Le choix du gouverneur général relevait entièrement du Dominion. En tant que représentant du Roi, le gouverneur général était toutefois réduit à un rôle purement symbolique. 521 

      

      Quant au droit d’intervention de Londres dans les affaires des Dominions, et notamment son droit de légiférer, la question ne fut pas traitée lors de la Conférence de 1926. On se contenta pour le moment d’accorder au Parlement de Westminster le droit de légiférer et d’appliquer la législation avec le consentement des Dominions. 522  

      

      La Conférence impériale de 1926 accorda aussi aux Dominions le droit de signer des traités avec des pays tiers. Blanche revint, quelques instants, sur le contenu du discours de Fitzgerald dans lequel il stipulait que « désormais l’exequatur 523  serait donné sur le seul avis du gouvernement du Dominion intéressé. Il serait contresigné par le ministre compétent de ce Dominion et remis au Consul lors de son arrivée dans ce Dominion pour l’exercice de ses fonctions ». 524  Ainsi le gouvernement de Londres mettait-il un terme à l’unité diplomatique qui jusqu’à présent gouvernait l’Empire. Ce droit ouvrait la voie à la nomination par Dublin d’un représentant à Washington. Ainsi, l’Etat Libre fut-il le premier pays du Commonwealth à avoir un ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire aux Etats-Unis en la personne de Timothy A. Smiddy. 525  On aborda également brièvement les questions de défense, de nationalité et d’économie.

      

      Au final, l’Etat Libre obtint, à travers les dispositions contenues dans le rapport de la Conférence de 1926, l’égalité comme statut de base non seulement pour lui mais entre l’ensemble des membres de la Communauté des Nations. La Conférence permit de faire entériner le fait que le Commonwealth était devenu une association d’Etats pratiquement indépendants. Au terme de la Conférence relative aux Dominions, l’Irlande, qui se montra plus exigeante que l’ensemble de ses partenaires, vit accroître sensiblement sa souveraineté. La France envisageait cette nouvelle donne avec scepticisme et continuait à reprocher au gouvernement Cosgrave sa « complète irresponsabilité » en la matière puisqu’il était dans la pratique « inabordable à l’intervention des organes diplomatiques reconnus établis à Londres et qu’il n’avait auprès de lui que des agents dont le statut n’était pas plus défini ni plus solide que celui des consuls en Grande-Bretagne, c’est à dire inexistant et qu’il avait donc la faculté de les ignorer quand il le voulait ». 526  En fait, le gouvernement français continuait à défendre à tout prix la cause de l’Empire. Il considérait le statut de Dominion avec beaucoup de sérieux et déplorait amèrement l’intransigeance dont faisait preuve l’Etat Libre lors des discussions impériales. Les autorités françaises se posaient la question de savoir comment l’Irlande pouvait être aussi peu respectueuse et consciente de sa position privilégiée au sein de l’Empire britannique.

      

      Pour la France, « le mystère des relations entre les Dominions, dont l’Etat Libre, et le gouvernement britannique » 527  planait toujours. La France considérait l’attitude de l’Irlande comme étant incompatible avec les intérêts qu’elle entendait défendre sur place et avec l’action qu’elle souhaitait exercer sur le gouvernement irlandais. La Conférence impériale n’avait pas permis de régler les rapports entre l’Empire et l’Etat Libre. La situation était toujours aussi confuse à propos de l’Irlande, que Blanche qualifiait ironiquement d’« enfant terrible du Commonwealth ». En toutes circonstances, l’Etat Libre s’employait, pour des raisons qui restaient souvent obscures aux yeux de la France, à défier l’Empire ne respectant que partiellement les dispositions contenues dans le statut de Dominion et contrariant certaines décisions impériales. C’est ainsi que l’Irlande, par le biais de son ministère des Finances, n’éprouva aucune gêne à augmenter « d’un trait de plume » de presque 100% les droits sur les vins 528  sans en rendre compte au préalable au Foreign Office 529  et encore moins aux autorités françaises. Cette prise d’initiative suscita immédiatement l’indignation de la France, première victime de cette taxation :

      

      Il est bien évident que, si une mesure d’un caractère aussi exorbitant avait été proposée dans tout pays européen à statut normal, l’impression qu’elle était susceptible de causer chez nous aurait été considérée, le ministre des Affaires étrangères aurait formulé ses réserves qui auraient compté dans la balance et, enfin, si malgré tout elle avait été adoptée, nous ne l’eussions pas laissé passer sans faire entendre nos protestations par les voies que la procédure diplomatique mettrait dans un tel cas à notre disposition. 530 

      

      

      D’après Blanche, le principal responsable de cette politique de taxation était Ernest Blythe 531 , ministre des Affaires étrangères qui occupait dans le Conseil exécutif une position dominante. Le consul lui reconnut une application et une grande capacité de travail mais surtout un fort autoritarisme et une certaine rudesse dans les manières. Pour le Quai d’Orsay, la présence de ce ministre contrariait la poursuite de relations économiques entre l’Irlande et la France :

      

      Il [Blythe] témoigne, depuis quelque temps, des tendances les plus conservatrices et est tout à fait acquis à une entente étroite avec l’Angleterre, notamment sur le terrain économique. Convaincu aujourd’hui que les débouchés étrangers ne présentent pas d’intérêt réel pour l’Irlande, il ne considère plus comme digne d’attention que le marché britannique et nous avons trouvé en lui le principal obstacle aux concessions que nous demandions pour nos vins, sur lesquels il a doublé les droits au début de cette année, lors des récentes négociations en vue de la conclusion d’un accord commercial avec l’Etat Libre. 532 

      

      La France reconnaissait, en outre, l’incompatibilité fondamentale entre, d’un côté, les aspirations de l’Etat Libre et, de l’autre, les buts poursuivis par l’Empire. 533  Elle s’étonnait de constater la rapidité avec laquelle les Dominions sortaient progressivement de la sphère d’autonomie purement locale « à laquelle on a été longtemps tenté de limiter leur statut, pour intervenir de plus en plus dans la politique mondiale, et l’urgence pour un pays comme le nôtre, dont les intérêts de toutes sortes peuvent être sérieusement touchés par cette évolution ». 534 

      


C. L’état des rapports anglo-irlandais au sein de l’Empire à la fin des années 20

      

      A partir de 1927, l’Etat Libre d’Irlande continuait à s’interroger sur sa position au sein de ce vaste ensemble émietté que représentait l’Empire britannique. Lors d’une réunion du Conseil de la Société des Nations relative à la représentation des Dominions, Austen Chamberlain 535 , Premier ministre britannique, s’adressa aux membres de la Communauté des Nations en ces termes : « Je siège ici (…) comme représentant de la Grande-Bretagne et des Dominions ». Cette déclaration rapportée au Quai d’Orsay par le biais d’un sénateur travailliste, J.T. O’Farrell 536 , aussi courte soit-elle, entraîna presque instantanément une grande agitation dans l’Assemblée irlandaise et démontra, une fois encore, la complexité des liens qui unissaient l’Etat Libre à l’Empire. La réaction de Desmond Fitzgerald, considérant l’exactitude de cette déclaration, fut immédiate. Blanche rapporta les propos du ministre des Affaires étrangères selon lesquels :

      

      Le droit des Dominions à une représentation séparée dans le Conseil a été établi de la façon la plus claire. Si nous possédons ce droit, (…) le représentant britannique (…) n’est pas élu par nous et nous n’avons aucun contrôle sur lui en tant que membre du Conseil. Donc il ne peut pas (…) prétendre nous représenter. Notre seule manière d’être représentés dans le Conseil de la Société des Nations est directement par nous-mêmes. 537 

      

      Les propos de Fitzgerald montraient que l’Etat Libre, en tant que membre à part entière de la Communauté britannique des Nations, se voulait plus exigeant que les autres Dominions et était déterminé à mener jusqu’au bout son combat pour l’indépendance.

      

      Le consul Blanche invita le Quai d’Orsay à faire preuve de prudence et à ne pas attacher trop d’importance aux paroles d’un ministre qui, dit-il, « ne brille d’ordinaire ni par la conscience professionnelle, ni par la qualité de sa documentation, ni par la solidité de ses idées (…), que peu de personnes prennent au sérieux » 538  :

      

      Sans doute, quand il se trouve en face des ministres britanniques, son attitude est-elle très différente de celle qu’il adopte dans le Parlement de Dublin, (...). Il n’en reste pas moins que ces contradictions publiques entre le porte parole de l’Empire et l’organe reconnu d’une de ses parties ne sont pas très édifiantes ; qu’elles ne contribuent pas à donner au régime qu’on s’efforce laborieusement de constituer pour prendre la succession du Royaume-Uni de prestige ni même de dignité ; et que surtout elles sont extrêmement incommodes et préjudiciables aux tiers, qui ne savent plus à quoi s’en tenir. 539 

      

      On reprochait à Desmond Fitzgerald de prendre pour argent comptant certaines déclarations qui lui étaient rapportées par ses collègues du gouvernement irlandais sans toujours en vérifier l’exactitude. « Les habitudes de rudesse et d’arbitraire innées chez eux » justifiaient, en partie, l’attitude du personnel politique irlandais qui, de l’avis du Quai d’Orsay, faisait souvent preuve de peu de souplesse dans ses initiatives.

      

      Toutefois, les rapports entre Londres et Dublin semblaient progressivement se détendre, sans doute en raison de la personnalité du nouveau ministre des Affaires étrangères. D’après le Quai d’Orsay, Patrick Mc Gilligan continuait à « dogmatiser sur la position de l’Etat Libre » mais agissait avec beaucoup plus de « relief, de force et de précision » 540  que son prédécesseur, Desmond Fitzgerald « qui ne sortait jamais du général et du flou et qu’on savait incapable de passer de la parole à l’action » 541  : « Notre première association, selon McGilligan, est avec la Communauté britannique de Nations. Notre statut dans cette association d’Etats est (...) celui d’un Etat complètement indépendant ». 542  Il insista aussi sur le fait que l’Irlande devait être librement associée avec d’autres Etats et co-égal à eux :

      

      La conception de la Communauté de Nations ne comporte aucune limitation de la souveraineté intérieure de ses membres et n’impose aucune restriction à leur souveraineté extérieure, sauf celles qui sont imposées à tous les membres de la famille des Nations par l’acceptation des obligations du Pacte de la Société des Nations. 543 

      

      On en revenait encore une fois au principe de co-égalité entre les membres du Commonwealth britannique et, de manière plus large, entre tous les Etats du monde. D’après les propos recueillis par le consul de France, Alfred Blanche, l’Etat Libre considérait la politique de transformation des liens entre l’Empire et les Dominions comme étant « le travail spécial » et sans doute prioritaire du ministère irlandais des Affaires étrangères ayant pour objectif la destruction de l’Empire :

      

      Cette action du ministère des Affaires étrangères, qui lui permet de gagner sans cesse du terrain, qui sert d’exemple et de stimulant aux autres Dominions moins alertes ou plus indifférents, bien loin de fortifier cette Communauté de Nations dont parle si spécieusement M. McGilligan, n’a pour but que de l’affaiblir, de la désagréger et finalement de la rompre. 544 

      

      Si l’Etat Libre conservait une autonomie quasi-totale dans la gestion de ses affaires intérieures et extérieures, elle devait « rester sur le qui vive pour voir qu’il n’y ait jamais la moindre trace de domination de la part du Parlement britannique ». 545  Les propos de McGilligan confortaient le gouvernement français qui approuvait l’attitude docile et prudente du nouveau ministre à l’égard des Britanniques.

      

      Afin de se défaire progressivement des liens qui unissaient la Grande-Bretagne à l’Irlande, les communications entre les deux gouvernements ne passaient plus par l’intermédiaire du gouverneur général qui, en dehors de ses fonctions de délégué de la Couronne, représentait le gouvernement britannique à Dublin. D’après certains renseignements fournis au consul de France, Alfred Blanche, des dépêches adressées au bureau des Dominions ne portaient que la signature du ministre des Affaires étrangères. Cela signifiait que l’on adoptait désormais le principe de communication directe « simplement de gouvernement à gouvernement ». 546  C’était là une des conséquences de la Conférence impériale de 1926.

      

      Ainsi, l’Etat Libre s’émancipait-il de la tutelle britannique. Toutefois, « la diminution graduelle des intermédiaires et des organes de contrôle » 547  obligeait le ministère des Affaires étrangères en France à réorienter sa politique et à la mettre en adéquation avec les pouvoirs dont disposait désormais l’Etat Libre en matière de politique extérieure. Dans une lettre adressée à Aristide Briand 548 , Aimé de Fleuriau, ambassadeur de France à Londres, lui expliquait les difficultés qu’il rencontrait à se procurer à Londres toutes sortes d’informations concernant l’Irlande. Selon Fleuriau, l’Etat Libre, au départ peu pressé à établir des relations avec les autres Etats du monde, était en passe de se réveiller puisqu’il se montrait de plus en plus résolu à « assurer par ses propres moyens ses relations avec les pays étrangers ». 549 

      

      En 1927, l’Irlande fit un pas supplémentaire dans le développement de sa démocratie parlementaire. De Valera et les républicains 550  avaient jusqu’à présent refusé de prêter le serment d’allégeance au roi sans lequel ils ne pouvaient siéger au Dáil. Menacés de voir leur élection annulée s’ils persistaient à trahir leur mandat, ils se résignèrent à entrer au Parlement le 11 août 1927. 551  Il s’agissait là d’une avancée considérable vers la dissolution des liens entre l’Irlande et l’Empire. Le parti de De Valera, le Fianna Fáil 552 , était résolu à œuvrer en faveur de l’abolition pure et simple du serment d’allégeance en présentant une pétition signée par 96 000 votants. Le gouvernement répondit par une proposition en vue d’abolir cette initiative. Finalement, la Constitution de 1922 fit l’objet d’un amendement 553  qui supprimait le serment.

      

      Malgré ce relatif climat de détente, l’Etat Libre et l’Empire furent confrontés à une nouvelle difficulté lorsqu’en 1928 les milieux protestants écossais se plaignirent de l’envahissement de leur pays par les Irlandais catholiques. 554  Le gouvernement britannique tenta alors de résoudre cette épineuse question en réglementant l’immigration irlandaise vers l’Ecosse et en instituant une politique de quotas. Cette politique devait se faire en douceur pour éviter de contrarier l’Etat Libre d’Irlande et d’affaiblir encore plus l’unité de l’Empire désormais réduit à un état de précarité. Pour la France, l’Irlande avait tout à gagner dans cette affaire : il suffisait de se poser en victime tout en invoquant cette fois-ci à son avantage le principe de Communauté des Nations et de solidarité impériale et en laissant de côté ses revendications d’indépendance. Voilà une occasion inespérée d’utiliser à profit « l’ennemi anglo-saxon », s’exclamait le Quai d’Orsay. Ainsi, « l’Irlande du Sud, aux prises avec ses chômeurs et ses oisifs sait se satisfaire de son statut de Dominion quand celui-ci est à son avantage ». 555  Etait-elle toutefois disposée à conserver son statut au sein du Commonwealth juste pour tirer partie des avantages que celui-ci offrait ?

      


3. La France et l’acheminement de l’Etat Libre d’Irlande vers « un séparatisme sans retour »

      

      En dépit d’un relatif climat de détente, tout concourait à un affaiblissement progressif des liens de l’Irlande avec l’Empire, que la France ne semblait pas voir d’un très bon œil. Le ministère français des Affaires étrangères estimait la politique extérieure irlandaise plus insidieuse et dangereuse « pour l’Empire que le serait M. De Valera avec la franchise de ses desseins et son séparatisme sans retour ». 556 

      

      L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de coalition en Grande-Bretagne bouleversa profondément les rapports entre l’Etat Libre et le Commonwealth. Les travaillistes, avec à leur tête James Ramsey MacDonald 557 , étaient en effet réputés pour leur souplesse et leur relative indulgence pour toutes les questions relatives à l’Irlande. Ce changement d’attitude n’était pas sans contrarier les vues du gouvernement français :

      

      Un gouvernement travailliste lui paraît totalement inoffensif : prisonnier de ses formules comment ce parti pourrait-il restreindre la liberté du peuple irlandais à disposer de lui-même ? En outre, il est accoutumé à considérer l’Irlande dans le passé comme victime des tyrannies conservatrices, et intervenir en quelque façon contre elle paraîtrait faire cause commune avec ses adversaires politiques et tomber dans les erreurs. 558 

      

      Le consul Blanche adressa un message au ministère des Affaires étrangères dans lequel il relatait un incident tout à fait révélateur de la détérioration des rapports de l’Irlande au sein de la Communauté des Nations.

      

      Chaque année, au mois de juin, l’université de Trinity College à Dublin, réputée pour être, d’après le Quai d’Orsay, le « dernier bastion impérial » 559  de l’Etat Libre et « ancien fief électoral de Sir Edward Carson 560  », organisait un ensemble de compétitions sportives. Il s’agissait de jeux athlétiques qui rassemblaient de nombreuses personnalités dont le gouverneur général. En 1929, James McNeill déclina l’invitation de Trinity College car il refusait qu’on y interprétât le God Save The King comme la tradition le prévoyait. Il exigeait que l’on jouât à la place l’hymne national The Soldier’s Song 561  dont les paroles sont, selon Blanche, « aussi offensantes pour les Unionistes dominants à Trinity que celles de l’« Internationale » pour les généraux et dont la musique a en outre le tort d’être d’une lamentable vulgarité ». 562  Le comité, rapporta le consul, proposa d’interpréter les deux hymnes ou rien du tout. Le gouverneur général préféra donc s’abstenir. Le consul Blanche voyait dans cet incident anodin, à première vue, un moyen pour l’Etat Libre de « battre en brèche ce qui reste de britannisme » et de « mettre en lumière l’état de domesticité » auquel était désormais réduit le gouverneur général : « Qu’y a-t-il en effet de plus singulier, de plus contradictoire et de plus absurde que ce refus du représentant personnel du Roi d’aller à une cérémonie parce qu’on y joue « Dieu sauve le Roi », hymne national accepté comme tel par tout le reste de l’Empire ? » 563 

      

      Finalement, pour le Quai d’Orsay, cet incident se révélait être une curieuse illustration de la manière dont l’Etat Libre envisageait l’existence de la Communauté britannique de Nations. L’attitude de l’Irlande au sein du Commonwealth s’orientait de plus en plus, non seulement dans le sens d’une différenciation, mais surtout d’un démembrement progressif de l’Empire.

      

      Au mois d’août 1929, un article du journal The Star 564 , organe de presse du parti de Cosgrave, rendait compte de la dégradation progressive des liens entre l’Irlande et l’Empire depuis l’instauration du nouveau gouvernement travailliste en Angleterre en se posant la question suivante : « La Communauté britannique de Nations peut-elle survivre ? » Blanche crut bon de devoir rendre compte à son Département du contenu de cet article qui, selon lui, « montre ce qu’on ose dire ici depuis le changement de gouvernement en Angleterre » :

      

      Cet article (...) est un exposé presque tout à fait sincère des intentions de ses dirigeants qu’ils ne se seraient probablement pas risqués à publier, avec cette candeur, quand ils avaient en face d’eux M. Baldwin 565  et M. Churchill 566 . Ils n’en ont éliminé que leur vœu secret mais ardent de voir l’Angleterre affaiblie et désarmée et d’appartenir à une Communauté de Nations qui n’aurait plus de tête et dont, avec la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes, ils se réserveraient de constituer le cerveau. 567 

      

      D’après le journal, la politique extérieure de Cosgrave s’employait à « se débarrasser d’un certain nombre d’anomalies », c’est-à-dire, à faire disparaître toute référence constitutionnelle à l’Empire sans pour autant aboutir à sa destruction. Il s’agissait d’« abolir les dernières de ces formalités et conventions qui donnent en apparence à l’Angleterre des droits et des privilèges spéciaux » :

      

      Le droit d’appel au Conseil privé sera aboli soit formellement soit par l’imposition de conditions impossibles à remplir... Avec lui doivent disparaître l’essai de limiter le pouvoir de législation des Dominions sur des matières extraterritoriales comme la navigation, et la suggestion que le Roi peut encore refuser d’admettre une loi à laquelle assentiment a été donné en son nom par le gouverneur général d’un Dominion sur l’avis du cabinet de ce Dominion. 568 

      

      Le Star était convaincu que la majorité du peuple britannique se prononcerait en faveur de l’affirmation des droits des Dominions du fait de la disparition progressive des liens juridiques et constitutionnels entre les Dominions et l’Angleterre : « Ils ont bien leurs doutes sur leurs perspectives, mais ils comprennent que la résistance aux demandes des Dominions ne ferait que précipiter le désastre ». 569 

      

      Cet article révélait également l’existence d’une curieuse analogie : on encourageait en quelque sorte la Grande-Bretagne à penser ses relations avec les Dominions au sein du Commonwealth de la même manière que la Société des Nations envisageait ses relations avec l’ensemble des Etats membres :

      

      Si ceux qui dirigent les affaires étrangères et des Dominions pour la Grande-Bretagne étaient doués comme il convient de courage et de prévoyance, ils reconnaîtraient que les relations qui vont bientôt subsister entre les différents Etats de la Communauté sont précisément les relations que la Société des Nations espère voir un jour entre tous les pays du monde. A cet égard, il est intéressant de noter que certains juristes à Genève désignent constamment la Communauté comme la Société britannique des Nations. Au lieu de perdre du temps et de l’énergie à tenter de garder les affaires de la Communauté en dehors de la sphère d’action de la Société et de ses organes, les Britanniques devraient simplement adopter la ligne que leur pays et les Dominions sont des membres modèles de la Société voués entre eux à une éternelle amitié, ayant l’un avec l’autre le nombre maximum d’arrangements internationaux pour le bénéfice économique et social de leur citoyens, et disposés plus que tout autre pays à soumettre leurs litiges à la cour de La Haye quand ils sont hors d’état de les régler par une conférence entre eux-mêmes. 570 

      

      Selon Blanche, cet article trahissait la volonté de l’Etat Libre de maintenir sa position au sein de l’Empire. L’objectif principal des représentants de la majorité gouvernementale devait aboutir à la destruction de la suprématie britannique. Pour la France, cette question ne se serait sans doute jamais posée avec des hommes de poigne tels que Stanley Baldwin ou Winston Churchill ! Les Irlandais étaient, pour leur part, conscients que la présence d’un gouvernement travailliste constituait une réelle opportunité de voir avancer leurs revendications.

      

      D’après le consul de France à Dublin, l’Etat Libre d’Irlande demeurait « infatigable dans son ascension vers l’indépendance et l’affranchissement de ses relations avec les autres unités internationales », notamment à l’intérieur de l’Empire. Il envisageait, en effet, la nomination de deux Hauts Commissaires, à Ottawa et à Pretoria. Blanche voyait là un moyen pour l’Irlande de se tenir en contact permanent avec ceux des Dominions « dont les intérêts marchent étroitement d’accord avec les siens » : « elle [l’Irlande] est liée au Canada et à l’Afrique du Sud par de nombreuses attaches bien antérieures au noeud créé par l’établissement de la Communauté de Nations et les trois ont tout à gagner à un mutuel développement de leur bonne entente et de leurs sympathies ». 571  Le ministre français se demandait toutefois si la perspective de recevoir un représentant irlandais serait bien accueillie au Canada.

      

      En décembre 1930, R.B. Bennett 572 , Premier ministre du Canada, fut accueilli par le gouvernement de l’Etat Libre à Dublin. Le président Cosgrave s’entretint avec lui au sujet des Dominions lors d’un déjeuner à l’hôtel Shelbourne. Le ministre français à Dublin, Charles Alphand, rapporta la conversation au cours du déjeuner et constata que les propos tenus par l’homme d’Etat canadien sur la question du statut des Dominions restaient relativement neutres contrairement à ceux du Premier ministre sud-africain, le général James Hertzog. Le ministre canadien se contenta de flatter les membres du gouvernement irlandais et évita toute allusion à la conférence impériale qui devait se tenir l’année suivante et à la politique des Dominions vis-à-vis de l’Angleterre. 573 

      

      Malgré tout, l’Irlande continuait à solliciter l’appui des autres membres de la Communauté des Nations dans sa quête absolue d’indépendance. Ce fut au tour du Premier ministre australien, James Scullin 574 , lui-même d’origine irlandaise, de rendre visite à l’Etat Libre. S’adressant au Premier ministre australien, le président du Conseil irlandais lui rappela qu’une « nation ne peut prospérer en vivant toujours dans le passé » : « S’absorber dans le passé et se remplir l’âme de haine n’est conforme ni à la religion ni à la tradition irlandaise. Mais le passé, source d’inspiration et d’énergie pour le devoir quotidien, doit nous être toujours présent ». 575  Cosgrave fit ensuite allusion au Commonwealth. Charles Alphand rapporta au Quai d’Orsay le contenu de son discours :

      

      Nous avons accepté la participation au Commonwealth parce que nous croyons que nous pouvons accomplir notre destinée nationale dans son plein développement, dans le groupe de nations qui y sont représentées. De même que chaque membre du Commonwealth a eu des débuts en quelque façon différents les uns des autres, de même que chacun doit poursuivre son œuvre de salut selon ses voies propres. L’Irlande étant une mère patrie tout à fait au même degré que la Grande-Bretagne et ayant certainement un passé tout aussi vénérable, ne peut déchirer les pages de son histoire et agir comme si elle était un pays nouveau, comme les membres du Commonwealth d’outre-mer. Nous comptons sur les peuples aussi distingués et éminents que le vôtre pour faire mieux comprendre aux autres nations la situation spéciale de l’Irlande. Il doit être entendu que notre nationalité propre est notre propriété sacrée. Nous n’accepterons et nous n’avons jamais accepté que cette nationalité soit, en quelque façon que ce soit, subordonnée à une autre. Un Irlandais doit être reconnu comme tel, d’abord, où qu’il aille. Le statut propre aux ressortissants du Commonwealth doit donc venir après et non avant le statut personnel des nationaux irlandais. Parfois aussi, le peuple australien se demande pourquoi nous continuons à supporter si impatiemment la continuité d’une direction si faible soit elle au Parlement britannique pourquoi nous ressentons si vivement la plus légère atteinte à notre souveraineté. Nous n’avons pas à nous excuser de nos efforts et nous les continuerons jusqu’à la disparition pour toujours de la moindre ombre dans la direction du Parlement britannique. En faisant ces efforts, nous croyons travailler de la seule façon possible pour le maintien du Commonwealth comme facteur de paix et d’harmonie dans le monde. Nous croyons avoir un rôle spécial à jouer dans le Commonwealth comme dans tout conseil des Nations. Ce n’est pas un rôle de fauteur de troubles batailleurs (...) Notre rôle est pacificateur. Je crois que notre situation spéciale à l’égard du Commonwealth des Nations et les Etats-Unis d’Amérique nous permet d’avoir une influence sur la naissance d’une amitié durable entre les nations américaines et toutes les nations du Commonwealth. L’importance et l’efficacité de notre rôle dépendent entièrement de la façon dont notre position de complète égalité dans le Commonwealth se manifestera à l’égard du monde extérieur. 576 

      

      Il est étonnant d’invoquer le principe de co-égalité des nations tout en affirmant la « situation spéciale » de l’Etat Libre d’Irlande. La France ne comprenait pas que l’on pût vouloir accorder un traitement de faveur à un pays qui agissait seulement pour défendre à tout prix ses propres intérêts en dehors de toute considération extérieure. Le ministre australien, en réponse au discours de Cosgrave, exprima l’émotion qu’il avait ressentie en retrouvant la terre de ses parents et se contenta d’exalter l’histoire de l’Irlande sans toutefois évoquer le principe d’égalité des Dominions :

      

      L’Australie fut la première à ses côtés et n’a jamais oublié le pays dont ses pères sont venus. Les Australiens se souviendront toujours de ce qu’ils doivent à ces hommes au grand cœur, à ces femmes courageuses, à ces braves pionniers qui les ont aidés à fonder leur Etat. Si l’Irlande a souffert dans l’ombre pendant des siècles, j’espère que c’est maintenant fini et qu’elle jouira maintenant d’un grand nombre de siècles de splendeur. 577 

      

      

      Suivant les Premiers ministres de l’Afrique du Sud, du Canada et de l’Australie, le Premier ministre de la Nouvelle-Zélande, G.W. Forbes 578 , se rendit également à Dublin où il fut reçu par le président Cosgrave. Le chef du gouvernement profita de cette visite pour faire un parallèle entre les deux pays dans lesquels les agriculteurs constituaient une force vitale : « L’Irlande suit avec un grand intérêt le travail du fermier de Nouvelle-Zélande ». L’Irlande se dit, par exemple, soucieuse de développer des liens d’amitié avec la Nouvelle-Zélande, « un pays auquel elle est unie par tant d’affinités. Ces liens qui rapprochent aussi l’Irlande des autres Dominions et des Etats-Unis où les Irlandais occupent une large place, ne pouvaient, en se resserrant, que contribuer à l’œuvre de paix universelle ». 579 

      

      Forbes fut convié à la Société historique de Trinity College à l’occasion d’un débat portant sur la viabilité de la monarchie en tant que régime politique. La question était de savoir si la monarchie était la meilleure forme de gouvernement. La réponse du Premier ministre néo-zélandais, pourtant réputé pour être l’homme d’Etat du Commonwealth le plus attaché à la Couronne, étonna le Quai d’Orsay : « La meilleure forme de gouvernement, déclara Forbes, est celle la mieux appropriée aux aspirations du peuple ». 580 

      

      A l’issue des visites des Premiers ministres des Dominions, Charles Alphand essaya de noter les différences entre les discours prononcés par chacun des ministres. Malgré certaines affinités, il observait des divergences d’opinion dans les rapports entre les membres du Commonwealth en raison de la diversité des situations et des intérêts qui les caractérisaient : les aspirations de l’Etat Libre n’avaient rien de commun avec celles du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande ou avec aucun des autres membres de la Communauté des Nations :

      

      Le parti de la plus grande indépendance est représenté par l’Irlande et la Sud-Afrique ; le Canada depuis le changement de son gouvernement a retrouvé un nouveau loyalisme. Les difficultés financières de l’Australie et la Nouvelle-Zélande les rapprochent de l’Angleterre. Les déclarations les plus nettes ont toujours été données par le président Cosgrave, le seul qui trace en quelque sorte un plan de campagne et qui, se basant sur le fait que l’Irlande est la seule nation européenne du Commonwealth, tend à prendre la tête du groupement. Proclamer d’abord l’indépendance absolue des membres de l’ancien Empire pour reprendre ensuite la place prépondérante que l’Angleterre aurait laissée, tel semble être le but – ambitieux sinon présomptueux – de l’Irlande. 581 

      

      

      Conscients de leur dépendance à l’égard de l’Empire, les autres Dominions, dans leur immense majorité, ne se sentaient pas prêts à suivre tête baissée celui que le Quai d’Orsay surnommait l’« enfant terrible du Commonwealth ».

      

      L’Irlande insistait sur son rôle particulier auprès des autres membres de la Communauté britannique des Nations. En se définissant comme le « vilain petit canard » de l’Empire, elle espérait sans doute acquérir plus aisément son indépendance. En se présentant comme « pacificateur », l’Etat Libre réitérait son influence qui lui permit de maintenir une amitié cordiale et durable entre toutes les nations qui composent le Commonwealth. Mais, le maintien de la paix impliquait au regard de l’Irlande une complète égalité des Dominions :