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Remerciements

      Je tiens à remercier tout particulièrement : Elisabeth Fichez pour sa participation diligente à l'élaboration de cette thèse, Emilie Dalage-Py et David Vandiedonck pour leurs précieux commentaires, Mike pour l'illustration de couverture, ainsi que Dinh, Cédric, Thierry, Anne-Cécile, Lionel et tous ceux qui m'ont laissé occuper durablement leurs espaces musicaux, qui ont accepté de me consacrer du temps pour répondre à mes questions avec force détails et sans lesquels cette recherche serait restée pur fantasme.

« Use your cipher to decipher coded language manmade laws. » Saul Williams (Saul Williams / Dj Krust, Coded language, Talkin'Loud, 2000.)


Table des matières

      Avant-propos et post-synchronisation p.10

      Introduction générale p.14

      Des musiques aujourd'hui, des musiques d'aujourd'hui p. 15

      La musique comme information ? La musique comme communication ? p. 15

      De quelle « musique » parle-t-on ? p. 18

      Un exemple de musique hybride d'aujourd'hui p. 28

      Espace public, culture et société p. 31

      L'ère des industries culturelles p. 31

      Des espaces publics problématiques p. 33

      Musiques électroniques et formation symbolique du lien social p. 37

      Des univers musicaux nouveaux et anciens p. 37

      La figure centrale du Dj p. 42

      Les musiques électroniques de nos sociétés contemporaines p. 44

      L'institution moderne du lien social p. 48

      Quelques perspectives de questionnement p. 52

      4) Question de « style » : qu'est-ce que la jungle ? p. 54

      Genèse nébuleuse d'une musique composite p. 54

      Des mondes essentiellement anglais p. 57

      Chapitre I/ Fabrique d'une démarche p. 63

      1) Problématisation in situ p. 66

      2) Pour une anthropologie des espaces publics p. 82

      3) Des réseaux à suivre, des espaces à pratiquer p. 87

      4) Plasticité relative de mon statut d'observateur p. 101

      5) A travers le prisme d'un disquaire spécialisé p. 108

      6) Des dispositifs sensibles et des temporalités disparates p. 114

      7) Des entretiens pour quel usage ? p. 127

      8) Un point de vue pluriel, des matériaux hétéroclites à l'examen p. 135

      9) Hors du protocole méthodologique, les points de salut p. 149

      10) Limites de la démarche p. 153

      1ère partie : Comment la jungle vient à nous

      Chapitre II/ Du « local » au « global » : d'un espace

      synoptique de la musique à un autre p. 162

      Du dispositif à l'espace p. 163

      Un préambule nécessaire p. 163

      Lieux et espaces p. 165

      Des panoramas synoptiques p. 166

      Les espaces d'une pratique hétérogène p. 168

      La question du temps p. 170

      Un dispositif sensible à notre échelle : le disquaire spécialisé

      Stamina Records  p. 174

      Une enseigne polysémique p. 176

      De la tactique au projet stratégique p. 179

      Agencements matériels des possibles p. 183

      (R)Evolution coaxiale du disque microsillon p. 201

      Catégories du dispositif Stamina Records p. 213

      Exemple de maillage idéaltypique p. 228

      Arts de faire p. 248

      Un dispositif sensible à grande échelle : le site électronique

      Hypertunez.com p. 273

      Un projet entrepreneurial « indépendant » p. 277

      Une société hybride et institutionnalisée, du on line au off line p. 283

      Agencements immatériels des possibles p. 296

      Catégories du dispositif Hypertunez.com p. 307

      Maillage « infini » et production synoptique de la musique p. 311

      Réfraction divergente du principe de convergence p. 318

      Chapitre III/ Espaces différentiels des soirées jungle p. 324

      1) Co-production d'une typologie ouverte p. 327

      2) Discothèques et bars p. 331

      3) Salles de concerts p. 348

      4) Free-parties p. 357

      5) Parcours urbains visibles ou invisibles p. 365

      6) « Se mettre à disposition, dans les bonnes dispositions » p. 368

      Conclusion intermédiaire : réseaux, temporalités, et espaces contemporains des musiques électroniques p. 372

      Les voyages incertains du « local » au « global » p. 372

      Mille tempos de la musique p. 37

      Mille et une façons dont la jungle vient à nous p. 380

      2ème partie : Comment la jungle passe par nous

      Chapitre IV/ Construction des mondes

      et formation d'un « style » p. 384

      De la spécialisation et de l'indépendance d'un magasin de disques p. 388

      Les éléments explicites d'une différenciation p. 388

      La fabrication d'une indépendance p. 390

      La spécialisation corrélative des usagers p. 392

      Ramifications de l'indépendance et de la spécialisation p. 394

      Indépendance ou underground ? p. 395

      Archéologie d'une petite mythologie locale p. 398

      Un cheminement social-historique irrégulier p. 399

      Une constellation dessinée à partir d'un flyer p. 402

      Circulation, distribution et production locale d'une mythologie jungle p. 410

      Un « style » en devenir p. 418

      Une notion protéiforme p. 418

      Propagation d'une musique et d'une praxis p. 423

      4) Autonomisation et changement d'échelle des mondes de la musique p. 427

      Champs artistiques versus mondes des musiques électroniques p. 428

      Une autonomie « locale » p. 429

      Différents degrés de généralité p. 436

      Chapitre V/ Production de quelques sociabilités

      musicales d'aujourd'hui p. 439

      Différents ordres du commun p. 442

      L'exemple du crew pour dire le commun d'un collectif à différentes échelles p. 442

      D'autres univers plus ou moins partagés p. 447

      Quelques ordres communautaires à réaliser localement p. 454

      Quelles économies du sens ? p. 456

      Les propositions ethnométhodologiques p. 458

      La production du sens dans les cadres interactionnels de la jungle p. 462

      Le problème du degré de l'ordre social p. 465

      Le cas des réseaux électroniques p. 468

      Le recours au tiers symbolisant p. 469

      Espace(s) public(s) des musiques électroniques ? p. 473

      Espace public et monde vécu de la musique p. 473

      Commun versus public p. 475

      Quels espaces sociaux pour les musiques électroniques ? p. 477

      Ordres ou désordres communicationnels ? p. 485

      4) Des sociabilités plurielles, des mondes mêlés p. 488

      Entre passion et action p. 489

      La pluralité des mondes et des sociabilités p. 492

      Conclusion générale p. 495

      Les sociabilités musicales et leurs variations p. 496

      L'écriture d'un « style » p. 497

      Diversifier les points de vue p. 497

      S'attacher aux détails empiriques qui font la musique p. 499

      Poursuivre les recherches p. 501

      Table des encadrés p. 503

      Bibliographie p. 504


Avant-propos et post-synchronisation

      « MARCHE PACIFIK CONTRE LA PROPOSITION DE LOI MARIANI

      « En cas d'une manifestation non autorisée de grande envergure sur un territoire privé ou public pouvant représenter un danger pour la tranquillité des riverains, l'agent de police judiciaire peut ordonner la saisie du matériel de sonorisation. »

      Cette loi est acceptée par l'Assemblée nationale et est actuellement en relecture au Sénat. Elle vise à développer des moyens répressifs contre un des mouvements culturel et musical majeur de la décennie : LES FREE PARTIES ET LES MUSIQUES ELECTRONIQUES

      Les free parties sont des fêtes techno libres, situées hors du système commercial, dans un espace auto-géré. Elles ont besoin pour exister d'un cadre industriel-urbain ou d'un contact fort avec la nature, pour mieux oublier une société de consommation qui prend trop de place. Notre image dans l'opinion est bien réduite...Or, une free partie, ce sont des DJs, des créations en live, des vidéastes, des plasticiens, des jongleurs, des cracheurs de feu, des performers...

      La liberté n'est pas le chaos. Notre mouvement est libertaire, pas chaotique.

      La free-partie est un espace de liberté qu'on crée, parce qu'aujourd'hui il n'y a pas de lieu dans la société qui nous offre ce que l'on cherche : avoir le droit de refuser, le temps d'une soirée, une logique commerciale omniprésente dans tous les divertissements, tout en étant libres d'écouter la musique que l'on aime dans une ambiance festive telle que nous la désirons.

      Une rave, c'est des gens qui se réunissent pour écouter de la musique, danser.

      On ne demande rien à personne et on ne veut déranger personne.

      Ce n'est pas du non-droit, mais notre liberté de réunion et d'expression qu'on applique.

      Principes mis en avant par la charte des droits de l'homme.

      NOUS RECLAMONS LA LIBERTE DE SE RASSEMBLER POUR ECOUTER DE LA MUSIQUE.

      La répression contre les fêtes n'est que le début d'une politique hautement sécuritaire qui pose une question de fond sur le devenir et les libertés de notre société.

      NOUS SOMMES TOUS CONCERNES ! ! ! REAGISSONS ! ! !

      Les sounds systems du Nord soutiennent la mobilisation nationale. Unissons-nous contre l'amendement Mariani. La culture appartient à tous ! Manif Pacifik le 24 mai 2001 ; Rdv 12 h devant la mairie de Lille, départ dès 14h »

      Voilà le texte du tract, distribué depuis quelques jours de la main à la main ou disponible chez certains disquaires spécialisés, qui nous réunit ce jeudi de l'Ascension 2001 face à la mairie de Lille. Nous sommes une petite centaine assis dans l'herbe ; nous discutons en buvant quelques bières ; quelques-uns se sont levés pour jongler. Notre présence est pour le moins discrète et ne semble nullement troubler le calme d'un jour férié où les rues restent désertes (d'autant moins que personne n'a emmené de quoi diffuser de la musique). De plus, nous ne trouvons face à nous aucune force de l'ordre public convoquée pour contrôler le bon déroulement de la manifestation ; seuls deux policiers municipaux sont, comme à l'accoutumé, postés à l'entrée de la mairie. Il est vrai que l'information concernant la manifestation a circulé assez subrepticement, dans des réseaux d'interconnaissance et dans quelques lieux choisis (tout particulièrement les magasins de disques spécialisés dans les musiques électroniques), qui correspondent, quoique sur une échelle un peu plus large, aux réseaux et espaces qui sont habituellement mis en oeuvre pour diffuser l'information lors de l'organisation de ces fêtes sauvages que sont les free-parties. Mais, cette fois, malgré le nombre important de collectifs à l'initiative du rassemblement lillois (groupes de Djs, organisateurs de free-parties, ou association de prévention de la toxicomanie) et malgré le caractère symboliquement national de cette « mobilisation », le nombre de participants est faible. Le régime communicationnel du bouche-à-oreille qui domine largement dans les modes de faire attachés aux free-parties permet de réunir localement, ne serait-ce que pour la plus confidentielle d'entre elles, bien plus de monde que cette manifestation. Pour autant, deux journalistes de France 3 Région filment notre rassemblement et interviewent quelques manifestants. A l'invisibilité (volontaire et revendiquée) des événements festifs où l'on se retrouve en grand nombre, semble s'opposer, symétriquement, la visibilité publique d'une forme de contestation qui rassemble difficilement plusieurs dizaines d'individus. Néanmoins, les mondes - de la visibilité ou de l'opacité - se mêlent bien plus qu'ils ne se confrontent, au cours d'une période, commencée quelques semaines auparavant, où l'amendement Mariani suscite une attention appuyée des médias pour « le phénomène des free-parties ».

      C'est également pendant cette période que se structure et s'étoffe la rédaction de cette thèse. Si ma participation à la manifestation relève en partie d'une connivence personnelle qui forme une relative continuité biographique d'un bout à l'autre de la période de ma recherche, la manière dont j'observe aujourd'hui notre rassemblement m'interroge quant à l'évolution de ma posture : il me semble que je suis passé d'une « participation observante » au schéma plus orthodoxe de l'« observation participante ». Mais surtout, la collusion de ces deux moments de mise en forme très différente des sociabilités liées aux musiques électroniques m'oblige à jeter un regard rétrospectif sur le cheminement concomitant de ces musiques et des quatre années de recherche qui fondent mon propos. En fait, la manifestation du 24 mai 2001 pourrait être un point de départ, une première porte d'entrée empirique du questionnement de cette étude si celle-ci débutait aujourd'hui. On retrouve au coeur de cette expérience pratique, dans le faire de cette manifestation et dans le discours du tract qui fixait un cadre pour l'action collective, les tensions multiples qui jalonnent le parcours problématique ici suivi : musiques électroniques / société, modèle communautaire / modèle marchand, autonomie du système politique et des champs artistiques / monde vécu, transparence / opacité, espace public idéal / espace public incarné. Le rassemblement face à la mairie de Lille actualise localement la situation paradoxale des free-parties en France aujourd'hui, qui inscrivent leurs modes faire dans une démarche politique et contre-culturelle opposée au régime spectaculaire de la communication contemporaine, mais qui, dans le même temps, font l'objet d'une visibilité médiatique inattendue (que ce soit dans la presse écrite ou à la télévision) et requièrent d'être (re)présentées sur quelques scènes publiques pour dire et défendre leurs modalités libertaires spécifiques. Les histoires des musiques électroniques sont empreintes des diverses réglementations qui figent un cadre légal mieux circonscrit pour les pratiques festives et qui poussent certains organisateurs à opter pour la clandestinité. Elles sont également marquées par une industrialisation accrue des cultures musicales, par une désolidarisation de l'expérience quotidienne d'avec les mondes de la création et par un idéal d'opposition aux ordres marchand, publicitaire, ou institutionnel qui règlent nos sociétés modernes. La médiatisation des free-parties et les quelques manifestations qui ont lieu en France cristallisent sur des scènes publiques diverses (espace médiatique et lieux publics de l'espace urbain) ces différents ordres de sens.

      C'est sans doute cette mise en scène « publique » - nationale et locale - des logiques contradictoires à l'oeuvre avec les musiques électroniques, qui différencie la période de cette manifestation avec celle au cours de laquelle cette recherche a débuté. Les quatre années concernées ont vu devenir relativement légitimes et autonomes les mondes des musiques électroniques, mais aussi se développer une myriade de réseaux et de lieux plus ou moins visibles où ces musiques se déploient et sont appropriées de manière très disparate. Le marché des musiques électroniques s'est développé, mais il continue d'emprunter simultanément les chemins tracés par la grande industrie discographique et des voies de traverse multiples. En ce sens, la manifestation contre l'amendement Mariani figure les deux balises entre lesquelles quasiment tout se passe : la « société » (entendue comme système globalisé, uniforme, institutionnalisé, marchand, spectaculaire) et les free-parties (qui seraient un « en-dehors » temporaire du système sociétal). Entre ces deux frontières, des sociabilités musicales plurielles se façonnent dans des espaces intermédiaires (fêtes, disquaires, espaces privés, etc.) qui sont bien plus le théâtre d'un accommodement différentiel avec l'ordre de la société que d'une opposition ou d'une soumission à la discipline organisée par les grandes logiques sociales.

      Il est nécessaire de s'intéresser aux multiples modes de socialisation de notre rapport à la musique. A mon insu, d'abord, la démarche a consisté à suivre ceux qui tentent, au coup par coup, consciemment ou non, de raccommoder leur monde vécu avec les ordres symboliques des activités culturelles, politiques et sociales. Or, il s'agissait pour moi de renouer aussi, d'un point de vue différent, le tissu symbolique du lien social avec la praxis des acteurs impliqués à différents titres dans les réseaux et espaces de la musique. C'est pourquoi, également, la manifestation du 24 mai 2001 forme un moment assez différent de ceux qui ont été travaillés dans cette étude : la musique est certes au centre des revendications, mais elle reste « elle-même » proprement absente de l'ici-et-maintenant du rassemblement. C'est sans aucun doute une épreuve étonnante pour les personnes alors rassemblées « sans musique », tandis qu'elles se retrouvent habituellement dans des fêtes où il s'agit justement de composer une expérience collective avec la musique (pour ne pas dire dans la musique).

      Il faut tenir compte à la fois des manières dont la musique se dit et de celles dont elle est pratiquée, c'est-à-dire plonger au coeur des espaces pluriels et concrets où la musique rencontre son public et où le public rencontre sa musique. C'est ainsi que les musiques électroniques prennent sens, deviennent des réalités tangibles et font l'objet d'échanges hétérogènes. La manifestation du 24 mai 2001 me montre, a posteriori, combien les pôles dichotomiques de la société et des mondes des musiques électroniques me semblaient, au début de la recherche, trop structurants pour être surmontables et « vivables ». Mais, la musique passe discrètement ailleurs et nous la produisons parmi nous de mille façons. Au fur et à mesure de l'étude, sont apparues des sociabilités musicales nuancées, ni véritablement contestataires ni complètement ludiques, ni révolutionnaires ni résignées, qui croisent et la musique et notre société. Les expériences musicales que nous faisons ne me paraissent aujourd'hui ni plus ni moins enchantées qu'au début de l'étude : nous les éprouvons « ordinairement » comme un en-dehors et comme un en-dedans de notre univers social et c'est ainsi que la musique nous enchante.


Introduction Générale

      « Au milieu où rien n'est supposé se passer, il y a presque tout. »

      Bruno Latour

      (Nous n'avons jamais été modernes. Essai d'anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991, p. 167.)


1) Des musiques aujourd'hui, des musiques d'aujourd'hui 

      « Au-delà de la mise à plat des types de médiation contrastés que les musiques actuelles se donnent, on peut se demander si elles font système, non plus comme partie d'une musique universelle - quête dont il faut faire notre deuil - mais autrement, peut-être comme éventail des modalités dont nous disposons pour nous représenter. » 1 


La musique comme information ? La musique comme communication ?

      Première au verbe, à l'injonction de mélodie et aux instruments mêmes de sa formalisation, la musique constitue pourtant, encore à l'heure actuelle, une « boîte noire » par laquelle passent les artistes, les sons, le travail musical, ou le « public », pour en ressortir « touchés par la grâce », c'est-à-dire, aussi, plus opaques et insondables. La relation entre ce qui entre - et ceux qui entrent - dans cette boîte noire et l'expérience musicale qui se manifeste à la sortie, ressemblerait fort à de la magie. Pour une large part encore, le discours des uns et des autres sur les musiques dites « populaires », musiciens ou amateurs par exemple, s'alimente d'un vocable théurgique : « alchimie sonore », « émotion intérieure », « transcendance », « voyage céleste », « envoûtement », etc. La « boîte noire » de la musique ferait-elle oeuvre de « magie noire » ? Peut-être, car il ne s'agira pas, ici, de mépriser la parole des acteurs en lui déniant toute pertinence a priori, mais plutôt de voir comment ils lui attribuent telle ou telle qualité, telle ou telle fonction, tout en construisant dans le même temps un rapport individuel-social à la musique (avec elle, pour elle, autour d'elle).

      Mais entendre les interprétations des acteurs, c'est aussi identifier le principe incluant/excluant de cet ésotérisme langagier : d'un côté, ceux qui ont un « intérêt » à traverser, à passer par la musique, de l'autre, ceux qui n'entrent jamais dans cette « boîte noire ». Il ne faut pas prendre ici « intérêt » au sens péjoratif du terme, mais l'envisager de manière plus fidèle à son étymologie, comme ce qui concerne un tant soit peu les gens et leur permet de se situer par rapport aux autres. Il n'empêche que, malgré le caractère universalisant de la musique tel qu'il est défendu par ceux qui y voient un enchantement transcendant du monde et malgré l'envahissement à large échelle de notre univers sensible par les réseaux de l'audiovisuel (notre monde est désormais sonore de part en part), la musique ne nous concerne pas tous au même degré, selon que l'on subit un environnement sonore imposé par notre urbanité sur-médiatisée, que l'on se laisse « prendre » volontairement par la musique, que l'on s'investit dans un collectif tourné vers elle, ou encore que l'on construit sa profession avec elle.

      Autrement dit, la musique fait sens à plus d'un titre, mais pas au même titre pour chacun d'entre nous. Ce qui vaut autant pour les professionnels, impliqués ou non, de près ou de loin, par la musique, que pour le public, amateur ou non de musique. L'idée de « boîte noire », proprement un intermédiaire informationnel, révèle alors ses limites. Insérée dans un contexte de bruit, de chaos, de désordre, une boîte noire enregistre, sélectionne, agence et transforme un certain nombre d'éléments pour donner une information structurée et intelligible à ceux qui ont intérêt à passer par elle, tandis que d'autres ne perçoivent toujours rien que du bruit désordonné. N'est-ce pas tout simplement une métaphore musicale en elle-même ? Voire l'exacte représentation symbolique de la relation qui unit la musique à son public ? Certainement pas. Faire sens, c'est aussi faire « événement » (« l'instant magique » de l'écoute domestique ou en concert), s'inscrire dans une ou des histoires, partager des références communes (quand les individus deviennent une seule voix, un seul « public » ; lorsque le Ministère de la Culture se rend compte que le public « jeune » est massivement intéressé par le hip-hop). La musique semble donc s'ouvrir sur d'autres dimensions que celle de la musicalité comme réagencement informationnel : historiques, sociales, techniques, politiques. Mais la « boîte noire », ainsi transpercée de toutes parts, n'en est que plus opaque. Elle ne peut plus signifier simplement la transformation, pour les acteurs et objets impliqués, du bruit en information musicale.

      Parler, comme on l'a fait jusqu'à maintenant, de « musique » au singulier renvoie à la vision d'un espace musical uniforme, très éloignée des réalités empiriques, même si elle vaut comme réalité mythologique assez générale pour faire force de distinction entre les amateurs et acteurs de « la musique » et les « non-initiés ». On ne peut que très vite remarquer combien, au sein de ceux qui trouvent un intérêt à la musique, les marques distinctives sont nombreuses - dans la forme musicale elle-même comme dans les énoncés qui parcourent les réseaux de sa circulation et de sa distribution - et reflètent plutôt une multiplicité. Certains parleront de « courant » musical, de « genre », d'autres évoqueront des groupes sociaux d'appartenance, des mouvements artistiques ou des « mondes de l'art » divers. Il y aurait donc des musiques, c'est-à-dire autant de strates ésotériques incluantes/excluantes. Mais alors, comment distingue-t-on les musiques les unes des autres ? Les possibilités sont multiples et l'invention incessante de catégories socio-musicales semble provenir de réseaux d'acteurs - individuels ou collectifs - très hétérogènes : musiciens, critiques, chercheurs, directeurs artistiques des maisons de disques, organisateurs de concert, etc. L'une de ces inventions, par exemple, simplifie grandement les choses puisqu'elle distingue le groupe des musiques « populaires » et celui des musiques « savantes ». Les premières renverraient à des compositions « intuitives », au plaisir et au corps, elles seraient écoutées par un public de masse ; les secondes relèveraient d'une démarche créative formalisée, conceptuelle, donc de l'esprit, elles seraient destinées à un public « averti ». Cette grande dichotomie est assez exemplaire des manières dont on tente de circonscrire la musique d'hier à aujourd'hui. En outre, c'est une construction sociale-historique qui renvoie à la fois à l'autonomisation de champs musicaux légitimes et à la dissociation du monde des pratiques culturelles (« nobles », reconnues, spécialisées) d'avec celui des activités quotidiennes (deux évolutions sur lesquelles on aura l'occasion de revenir, plus en détail et plusieurs fois, tout au long de cette étude).

      De même, si l'on s'attardait un peu plus sur le discours de la presse musicale généraliste ou spécialisée, apparaîtrait une myriade de genres musicaux, souvent eux-mêmes subdivisés en « styles » différents (ainsi du jazz, d'ailleurs passé du statut de « musique populaire », à celui, hybride, de « musique savante populaire », ou du rock dont on ne dénombre plus les sous-genres respectifs) et dont la richesse sémantique est loin de faire systématiquement consensus. On pourrait de la même manière reprendre les typologies construites par les sociologues : les « pratiques tribales » / les « pratiques élitistes », les « mondes musicaux », les « groupes socio-professionnels », etc. La liste serait encore longue et proposerait une multitude de grilles de lecture de la musique, dont les différentes classifications présenteraient peu de communes mesures, excepté sans doute la véracité des acteurs appliqués à les échafauder (mais tous porteurs de vérités disparates).

      Globalement donc, la musique renvoie à plusieurs processus incluant/excluant et enchevêtrés. L'opacité, l'altérité des « boîtes noires » musicales ainsi multipliées n'en est que renforcée. Toutefois, si la magie a gagné en densité, elle n'est plus simplement réduite à la transformation du bruit en musique. Elle réfère également à des sujets et des objets, à des institutions, à des logiques sociales, à des acteurs, à du commerce, à des organisations, à des pratiques, à des styles esthétiques, à des technologies, à des critiques, etc. Une première question s'impose : qu'est-ce qui lie ces éléments hétéroclites et donne chair aux différentes musiques ? Certes la musique « elle-même ». Mais, les oeuvres musicales ne sont pas en soi unitaires, transcendantes, elles ne sont pas des « archanges » (ces messagers entre le monde divin et le monde des hommes) dont l'existence ontologique réunirait dans un même mouvement des réseaux entiers d'acteurs (enlevons « l'oeuvre musicale » et les réseaux s'effondrent). Le lien est au moins, aussi, de l'échange, sinon nous n'aurions que des espaces musicaux cloisonnés et fossilisés. Quelle peut être la nature de cet échange ? Si tout échange participe, a priori, à la construction des identités sociales - à la fois individuelles et collectives, il n'en reste pas moins qu'avec la musique, l'activité communicationnelle relève de registres, de modes de faire, de matérialités et de processus symboliques très disparates, mobilisés et actualisés selon des logiques « rationnelles » autant qu'à travers des expériences « irrationnelles », et que la formation des sociabilités musicales (si toutefois elles peuvent se distinguer d'autres sociabilités) n'est pas directement inscrite, par transparence, à même le faire ou le dire musical. La sociabilité de certains des acteurs concernés (ayant un intérêt pour la musique) est explicitement travaillée par leur implication vis-à-vis de la musique : les professionnels du disque, les journalistes musicaux, les musiciens, les ingénieurs du son, les organisateurs de concerts, etc. Par contre, la nature du lien entre le « public » et les musiques qui l'intéressent, par exemple, ne présente pas aussi explicitement les caractéristiques d'une sociabilité en cours de constitution. Ne serait-ce pas, d'ailleurs, accorder trop d'importance à l'échange musical que de lui conférer une telle « nature » ? Tout au moins, dans nos sociétés actuelles, la « chose musicale », à l'instar de toutes les formes d'expression culturelle d'ailleurs, s'est pour le moins complexifiée en même temps qu'elle devenait de plus en plus diffuse. Ce qui a permis à la musique d'être un objet de plus en plus présent - physiquement et symboliquement, de plus en plus métissé, et touchant de plus en plus de monde (par bien d'autres canaux que ceux du disque ou du concert).


De quelle « musique » parle-t-on ?

      Les manières dont les sciences humaines ont envisagé la musique sont pour le moins hétérogènes, elles révèlent à la fois la forte résistance qu'oppose cet « objet » à toute analyse et la diversité des points de vues et des controverses (en termes méthodologiques ou épistémologiques) qui s'en sont emparés. Il ne s'agit pas ici de reprendre chacune des conceptions engagées par les multiples courants sociologiques, ethnomusicologiques, anthropologiques, qui ont fait de la musique un objet d'étude tantôt de la société, tantôt d'un langage, tantôt de la culture, en tentant de se frayer un chemin dans une littérature diversement inspirée 2 . Il ne s'agit pas non plus, inversement, de les ignorer, en faisant table rase d'un siècle de réflexions. Mais on peut prendre comme point départ, ou plutôt comme centre, entre un avant largement reconsidéré et un après ouvert à de multiples réappropriations, le relatif « basculement » opéré par La passion musicale d'A. Hennion 3 , ainsi que les travaux qui viennent à sa suite, que ce soit ceux d'A. Hennion lui-même ou d'autres chercheurs s'inscrivant dans sa lignée, voire même de ceux qui ne s'en réclament pas explicitement mais qui bénéficient, plus ou moins directement, de ce « basculement » salvateur vers un « milieu ». D'ailleurs, le terme « basculement » dit sans doute mal les choses : il n'y a pas dans La passion musicale de rupture exclusive ni de nouvelle épistémé à goûter ; d'autant moins que la sociologie de la médiation d'A. Hennion consiste justement à rétablir les chaînes de continuité entre des éléments habituellement dissociés par les différentes approches de la musique - sujets, objets, discours, événements, musique « elle-même », etc. - pour mieux voir comme elle devient « effectivement » une réalité musicale pour des passionnés situés au coeur des entrelacements des réseaux de sa circulation et de sa distribution. La passion musicale présente au moins un double intérêt : interroger les conceptions qui l'ont précédée et promouvoir un attachement analytique au plus près de la musique telle qu'elle vient à nous.

      A. Hennion propose de « repeupler le monde de la musique » et de l'envisager en tant que « théorie de médiations » : « il s'agit de se servir des solutions inventées par la musique pour relier ses productions et leur « contexte » social » 4 . Pour ce faire, il faut tenir à l'écart les deux grandes tendances habituelles qui figurent les deux extrémités entre lesquelles tout se passe : l'« esthétisation » ou la « sociologisation » de la musique. « La règle du jeu devient facile à énoncer, sinon à suivre : s'interdire d'avoir recours à l'un ou l'autre de ces deux registres opposés et complices, la reconnaissance de la musique comme transcendance, et sa dénonciation comme croyance fondant le groupe social . » 5  Et ce sont justement les médiations musicales, à travailler en tant que telles, qui permettent d'éviter le dilemme entre la détermination sociale et l'autonomie esthétique. « L'analyse doit passer par les mêmes médiations, allant des humains et des institutions aux cadres de la perception, aux éléments matériels, et jusqu'aux détails les plus précis des oeuvres et de leur production : elle permet ainsi de franchir le fossé désastreux qui séparait analyses sociales des conditions de l'art et analyses esthétiques ou sémiotiques des fameuses « oeuvres elles-mêmes ». » 6  Les médiations de la musique sont multiples et polymorphes, les suivre les unes après les autres nous fait parcourir des implications à la fois « locales » et « globales » : « le mot [médiation] désigne une opération, non des opérateurs; [...] il permet de rétablir la nécessaire continuité de l'analyse entre le pianiste, le clavier de son piano, le solfège qui lui sert de code, la partition qu'il déchiffre, la salle de concert qui le paie ou le disque qui lui donne un marché; il renvoie à la fois à une longue série de personnages-clés [...] et à une liste non moins hétéroclite de dispositifs matériels ou institutionnels emboîtés, plus ou moins fixés dans des choses, instruments, partitions et traités, enregistrements et médias, manuels d'enseignement, dispositifs scéniques, salles de concert, classes de musique, structures de formation : bref les programmes en tous genres qui nous présentent la musique, du concert à la radio, de l'école à l'informatique. » 7  La liste de ces médiations est nécessairement ouverte puisque nous ne cessons d'accumuler des objets, de nous installer dans divers dispositifs de production de la musique parmi nous et de mobiliser différents intermédiaires humains pour construire notre « goût ». « Il importe peu d'être exhaustif , de décliner l'ensemble des médiations musicales comme si elles étaient objectivables en une liste fermée : cela en referait des moyens termes, de simples intermédiaires instrumentalisés. L'idée est plutôt d'ouvrir en plusieurs points les coutures du tissu musical, pour voir se défaire et se refaire en chacun de ces points-médiats les innombrables petits liens qui tiennent ensemble la musique et les musiciens, en passant par la capture des esprits et le dressage des corps, l 'édification des institutions et la fixation dans les choses. » 8 

      Voilà le déplacement opéré : des approches sociologiques et esthétiques de la musique vers ses médiateurs. La musique n'a plus de valeur sociale ou naturelle, transcendante ou immanente, dans un monde où elle est « déjà là » (par « elle-même » ou vidée d'« elle-même »), mais elle apparaît à travers les multiples intermédiaires et processus socio-techniques qui la font advenir. Ce « repeuplement » des mondes de la musique est pour le moins vital : il permet à la fois de l'inscrire dans la matérialité de ses objets ou dispositifs et dans les systèmes relationnels qui font tenir les chaînes d'acteurs (avec leurs objets) - qui vont de la production musicale à son appropriation par un public, deux dimensions primordiales des réseaux de circulation et de distribution de la musique qui fondent sa modernité (non pas au sens de « musique d'aujourd'hui », mais au sens que toutes les musiques que nous écoutons aujourd'hui, qu'elles aient été composées au siècle précédent ou il y a quelques jours, n'existent que par l'intermédiaire de ces médiateurs de plus en plus nombreux et de mieux en mieux connectés les uns aux autres).

      En somme, les mondes de la musique ainsi redéployés par A. Hennion ressemblent fort aux « mondes de l'art » de H.S Becker 9 , ou, plutôt, ils conjoignent (mieux) dans l'analyse la dimension matérielle des réseaux d'acteurs qui organisent et qui habitent les « mondes » du sociologue américain. S'inspirant de la sociologie des professions, de l'interactionnisme symbolique et de sa propre expérience de la musique ou de la photographie, H.S. Becker examine les « mondes de l'art » en tant que réseau des « professionnels » impliqués (c'est-à-dire au moins compétents et reconnus comme tels), de près ou de loin, dans la production et la validation d'une oeuvre. « Toute oeuvre artistique suppose la coopération de tous ceux dont l'activité a quelque chose à voir avec le résultat final, aussi bien les personnes qui produisent les matériaux, les instruments et les outils, que ceux qui créent les conditions matérielles qui rendent cette oeuvre possible ; ceux qui s'occupent de la diffuser, ceux qui ont produit la tradition formelle, générique et stylistique à l'intérieur de laquelle, ou contre laquelle, l'artiste s'inscrit, et le public qui la découvre. Pour la musique symphonique, cette liste peut par exemple inclure les compositeurs, les interprètes, les chefs d'orchestre, ceux qui fabriquent les instruments et les réparent, les copistes, les directeurs de théâtre et les agents, les architectes de salles de concert symphoniques, les éditeurs de musique, les agences de réservation, et les spectateurs en tous genres. » 10  Chez lui comme chez A. Hennion, les oeuvres procèdent d'une production commune (et pas du génie « artistique » du seul « créateur »), pour laquelle tous les acteurs coopèrent en fonction de conventions instituées collectivement et produisent, en retour, les formes de sa validation en tant qu'oeuvre. H.S. Becker développe l'idée selon laquelle l'activité artistique nécessite un certain nombre d'alliances entre acteurs « professionnels », au cours de multiples étapes, structurant le chemin allant de la conception à la réception de l'oeuvre. Il montre également combien la frontière des ces « mondes »-là est floue et fluctuante selon le niveau de mobilisation des acteurs, de l'artiste à l'industrie culturelle en passant par la critique artistique. Il reste que les acteurs de H.S. Becker semblent parfois bien « nus » de leurs objets, non pas des « objets artistiques » en bout de chaîne (dont il n'oublie pas de tisser les liens), mais des objets intermédiaires qui jalonnent le parcours de l'oeuvre jusqu'au public. Toutefois, chez H.S Becker - et sans doute plus finement dans Outsiders 11  que dans Les mondes de l'art comme le remarque A. Hennion 12 , « les acteurs et leurs moments » apparaissent chargés de leurs intrigues 13 , des différents ordres d'interaction qu'ils produisent et qui les produit comme acteurs situés, des catégories qu'ils façonnent et de celles auxquelles ils s'opposent, des qualités attribuées aux uns et aux autres, du caractère construit des normes (ou règles déviantes) qui organisent les relations « endogènes » d'un collectif mal défini. C'est sans doute cette patine empirique, symbolique, lente et discrète, qui manque au « repeuplement » des mondes de La passion musicale (mais tel n'était pas le projet d'un ouvrage tourné vers la composition d'un nouvelle approche de la musique et, à partir d'elle, vers la fondation d'une théorie de la médiation, ce qui en soi nécessite de s'y arrêter longuement).

      En effet, si la notion de « médiation » 14  a l'immense mérite de pointer les intermédiaires qui sont au coeur des mondes musicaux et de notre relation à la musique (en évitant les écueils d'une pensée qui intériorise ou qui extériorise), elle peut, parfois, malgré son caractère protéiforme et volontairement « attrape-tout » qui permet de ne pas édifier de hiérarchie a priori entre les objets et les acteurs enrôlés par les réseaux musicaux, rompre certaines continuités - pratiques, matérielles, symboliques - là où elle rétablit, très justement, celles qui instituent la musique aujourd'hui. La « médiation », in fine, autonomise la musique - de fait, une sociologie de la médiation. Elle renvoie d'abord à la séparation des monde(s) composé(s) autour de la musique - ce qui semble pertinent au regard des multiples processus d'autonomisation (nécessairement « endogènes » et « exogènes ») qui les maillent (et qui les solidifient comme tels) - mais aussi à l'indépendance de chaînes de médiations s'articulant dans un monde libéré, en quelque sorte, des univers de sens très disparates qui croisent notre rapport à la musique. La musique est d'autant moins indépendante de ses médiations (ou de ses médiateurs) qu'elle ne sort jamais « indemne » des corps, des discours, du savoir, des mondes mêlés, des objets, des tactiques et modes faire des acteurs par lesquels elle « passe ». La rupture de continuité dans La passion musicale opère entre les économies du sens du monde éprouvé et les mondes de production-diffusion-représentation-réception de la musique. Autrement dit, nous perdons beaucoup du rapport vécu à la musique. Mais il ne s'agit pas d'un déni de la part d'A. Hennion - la tâche en aurait été trop alourdie pour être menée de bout en bout - qui esquisse, dans la conclusion de son livre, un programme de travail tenant à la fois d'un prolongement de sa sociologie des médiations et d'un élargissement aux oeuvres « elles-mêmes » et au « public ». « Pour opérer le repeuplement du monde de la musique que nous recherchions, nous avons dans cet ouvrage redonné tout leur poids aux moyens de la relation musicales, au détriment de ses termes : les oeuvres « elles-mêmes », et le public. Sans doute une problématique de la médiation devait-elle dans un premier temps se définir à ce prix. Mais il n'y a là d'autre raison que de tactiques disciplinaires : l'esthétique ou la musicologie du côté de l'objet, la psychologie ou la sociologie critique du côté du sujet, s'entendaient pour annuler les intermédiaires au profit des causes qu'elles avaient élues. Il était nécessaire de faire pivoter le projecteur, des extrémités de la représentation à la représentation elle-même, de l'oeuvre et du public à la scène qui les met en prise. Nous voudrions à titre d'épilogue relancer la recherche future dans ces deux directions : loin de les disqualifier, une théorie de la médiation doit aussi pouvoir remplir d'un contenu nouveau et l'auditeur, et l'oeuvre. Il ne s'agit pas de revenir à un sujet universel du goût, fondé philosophiquement ou établi empiriquement, ni à l'oeuvre comme point d'application unique des analyses esthétiques de la beauté ou des recherches historiques de la musicologie. Il faut simplement pouvoir réintégrer dans l'analyse, au même titre que les dispositifs intermédiaires qui les réunissent, l'amateur de musique comme sujet de sa passion, ou les oeuvres musicales en tant qu'elles sont belles : s'il n'est d'auditeur, s'il n'est de musique qu'en situation, dépendant des lieux, des moments et des objets qui les présentent, tenus par les dispositifs et les médiateurs qui les produisent, appuyés sur la présence des autres, sur la formation des participants, sur l'entraînement des corps, sur l'usage des objets, tout cette théorie renforce et enrichit l'un et l'autre, elle ne les annule pas. » 15  En ce sens, La passion musicale est un point de départ. Après elle, on ne peut plus ignorer ses intermédiaires (ou, pire, faire comme s'ils n'étaient pas là) et toute approche de la musique ne pourra plus se passer de leur analyse. Mais, à l'invite d'A. Hennion, on peut s'appuyer sur cette façon d'appréhender la musique pour mener d'autres recherches, intégrant les oeuvres et le public. A. Hennion participe lui-même, dans l'ouvrage collectif Figures de l'amateur 16 , à la poursuite du programme de travail ainsi fixé, du moins sur un premier versant : le public de la musique.

      L'« amateur » de musique est travaillé par A. Hennion et alii dans la continuité des réseaux de circulation et de distribution de la musique, mais, surtout, au plus près de son rapport vécu à la musique, un rapport social, technique, esthétique et intime à la fois. Le choix de l'amateur (plutôt que du musicien, du chroniqueur, du luthier, ou encore du programmateur d'une salle de concert) n'est pas anodin : il est au centre des réseaux de la musique, en tant que c'est vers lui qu'ils convergent en plus grand nombre et qu'il articule, dans son usage de la musique (pour les auteurs de Figures de l'amateur, il est un « usager de la musique »), les multiples objets intermédiaires de la musique, dont les chaînes s'allongent et font de l'auditeur moderne un acteur historique très dissemblable de ses prédécesseurs. « Les formes actuelles de l'amour de la musique et les espaces modernes de l'écoute sont très différents de ce qui a pu se passer dans les époques antérieures. On n'entend plus avec l'oreille d'antan les musiques d'antan, est-il souvent dit, mais en suggérant aussitôt soit une interprétation psycho-physiologique, soit une interprétation sociale ; entre les deux, la différence est moins à chercher dans une modification intérieure de la psychologie des profondeurs, ou dans celle des grands cadres sociaux de la signification musicale, que dans la série des moyens et moments nouveaux de l'écoute : c'est la transformation radicale de tous ces intermédiaires matériels qui a véritablement créé l'espace musical de l'écoute actuelle - ce que nous appelons la production de l'amateur. » 17  L'une de ces transformations est tout particulièrement prégnante : le disque est devenu à la fois le véhicule de la musique le mieux partagé, le plus abondant, et le premier support de la mélomanie moderne autant que l'instrument d'une nouvelle historicisation de la musique (la mémoire musicale a « quitté » les corps et les partitions, c'est cette nouvelle délégation qui produit les formes actuelles du savoir musical, mieux circonscrit et accumulable dans des proportions et dans des variétés impossibles jusqu'alors). C'est ce que A. Hennion nomme la « discomorphose » de la musique et des pratiques d'amateur. « Par sa diffusion de masse, le disque sert de passeur entre l'aménagement local d'un espace privé du goût, et une forte conscience du caractère social de la musique, comme tradition révérée par une élite sociale et/ou musicale (que l'on se considère comme lui appartenant ou non), mais aussi de façon plus actuelle comme culture partagée par un milieu plus large. » 18  Le disque permet de recomposer le temps de la musique et fait de l'écoute dans la sphère privée un moment musical particulier où l'amateur aménage la diffusion musicale comme bon lui semble. « La possibilité de choisir sa musique « à la carte », de se faire son propre programme à domicile en dosant les extraits, la dynamique, le moment de son écoute, n'est pas une simple commodité, la mise à disposition plus facile du même répertoire. Elle modifie en profondeur la relation musicale » 19 . Pour autant, si le disque multiplie les possibilités de recomposition des unités temporelles de la musique, il n'en est pas moins soumis à une « exigence d'unité » : il est « est en même temps à l'origine d'une approche du répertoire dans laquelle l'exigence de cohérence et d'unité se fait de plus en plus forte » ; il « crée à la fois la purification du répertoire et l'hétérodoxie des pratiques de l'amateur. » 20  Le disque s'inscrit dans la continuité des autres intermédiaires de la musique, y-compris du concert, mais marque une distinction importante entre ce qui a lieu dans l'espace privé et ce qui se déroule dans des lieux publics. « C'est l'inverse [du concert où le « sublime » est mis en scène] avec le disque et la radio : même si, médiateurs eux aussi, ils sont tout à fait capables de provoquer leurs petites extases à domicile, c'est sur l'aspect profane, familier de la mélomanie qu'ils mettent l'accent, et l'amateur en parle comme de bons compagnons. Ce sont les modestes instruments avec lesquels on construit au jour le jour sa compétence, son entraînement au goût musical, affinant sans cesse l'une par l'autre sa connaissance des répertoires aimés et la révélation de ses propres goûts. » 21 

      Etre amateur, c'est aussi savoir se construire en amateur et savoir construire sa passion. Il ne s'agit donc pas - pas plus que pour la musique qu'il affectionne ou que pour les réseaux socio-techniques qu'il mobilise - d'une figure stabilisée, définitivement circonscrite, mais d'une compétence lentement formée, une composition pour plusieurs voix et par plusieurs voies. « A l'envisager comme nous l'avons compris, en usager de la musique, non seulement l'amateur n'a rien d'anachronique, mais on s'aperçoit qu'il est devenu la cible principale, on ne peut plus moderne, d'un milieu musical certes dominé par les professionnels et la technique, mais aussi, pour la première fois dans l'histoire, entièrement tourné vers le marché. D'où la nécessité d'une définition plus large de l'« amour de la musique », qui non seulement ne préjuge pas du caractère plus ou moins véritablement « amateur » de telle ou telle forme de relation à la musique, mais laisse ouvertes les multiples combinaisons que savent produire les amateurs pour configurer leur plaisir. Il faut y inclure la passion discomaniaque au même titre que celle du jeu collectif ou du déchiffrage solitaire, il faut articuler l'usage fait des médias, des partitions, des disques et des concerts à celui de la pratique d'un instrument et du chant, et non les opposer : ils s'appuient les uns sur les autres et surtout, ils ne peuvent plus se comprendre les uns sans les autres ; réciproquement aucun d'eux ne contient à lui seul l'usage qu'on peut en avoir. » 22  Ces multiples modes de faire reliés à autant d'intermédiaires de la musique fondent la centralité de ces diverses figures, on ne peut plus modernes, de l'amateur, de « cet auditeur devenu client dont le développement est, au moins autant que celui de la musique elle-même, l'invention du XXe siècle. » 23 

      Mais, cet amateur, aussi nodal soit-il dans les réseaux socio-techniques actuels de la musique, n'est pas pour autant (pro)jeté dans un univers musical où il peut se délester du reste du monde. Au contraire, l'ici-et-maintenant de la musique s'agence avec de nombreuses autres modalités de production sensible, individuelles et sociales, plus ou moins cadrées et reliées entre elles : « si, d'un côté, comme genre et comme pratique technique spécialisée, la musique s'est fortement autonomisée, de l'autre, comme élément d'une pratique passionnelle, elle s'est au contraire de plus en plus étroitement imbriquée avec de nombreux autres éléments très variés au niveau de leur origine ou de leur production. Fêtes, danses, vêtements, excitants, jeux de relations sociales et sexuelles, etc., ce sont ces dispositifs du plaisir collectif et individuel qui définissent les conditions du goût musical aujourd'hui. » 24  Les auteurs sont ici très éloignés d'une sociologie critique comme celle de P. Bourdieu (comme, d'ailleurs, du pendant symétrique qui consiste à libérer l'auditeur de toutes contraintes sociales et à « restaurer la philosophie du sujet et l'autonomie des oeuvres » 25 ), pour qui les goûts musicaux relèvent d'un habitus (les conduites et habitudes culturelles incorporées) et sont produits comme leviers de « distinction sociale » 26 . Autrement dit, pour P. Bourdieu, ce sont les structures sociales qui déterminent le goût. Pour A. Hennion et alii, il ne s'agit pas de nier certains déterminismes du goût, mais au contraire « de s'y engouffrer » : ils doivent être travaillés en tant que constructions empiriques, par et avec les acteurs, les collectifs et leurs objets  (et ils peuvent être autant musicaux, sociaux, que techniques), c'est-à-dire « prendre au sérieux ce travail du goût comme construction collective de soi, à travers des relations et des objets, au lieu d'arrêter là l'analyse comme si cette découverte [des déterminismes] annulait le goût. » 27  Mais cet amateur, justement « activement » tourné vers l'abandon aux déterminismes qu'il façonne pour sa musique, semble bien singulier dans le monde des « acteurs » (stratégiques, « actifs ») auquel la sociologie nous a habitué. C'est pourquoi les auteurs proposent de quitter pour lui le cadre de la théorie de l'action et d'envisager sa compétence d'amateur dans une « théorie de la passion » (qui, à l'instar des réseaux de la musique produisant leur propre sociologie des médiations, s'articule à même la pratique de l'amateur - et à même ce qu'il en dit) : « cela suppose de replacer le goût dans le conditionnement, et non de le dissoudre en lui ; la question de fond vient de la dissociation à opérer entre l'idée de détermination et celle de passivité, il faut donner forme à un curieux sujet qui ne se définit pas par l'alternative acteur/agi, mais par une intense activité tournée vers la mise à disposition de soi-même par soi-même à des forces non maîtrisées ; le passionné ne se bat pas contre le déterminisme, il s'en repaît, il ne cherche pas la maîtrise et la liberté, mais l'emportement et l'abandon » 28 . La sociabilité musicale de l'amateur relève donc à la fois d'une (nouvelle) modernité de la musique (« discomorphosée ») et d'une curieuse « activité » entièrement dédiée au « surgissement » - volontairement non maîtrisé - de la musique, dans les dispositifs que l'on aménage pour elle 29 .

      On discerne bien, dans cette mouture élargie et améliorée de La passion musicale, comment les auteurs renouent les sujets et leurs objets aux réseaux de leurs sociabilités plurielles lentement élaborées dans le temps, même si, comme c'était le cas dans La passion musicale, le passage des riches ambitions théoriques - pourtant en effet clairement inspirées par les figures « réelles » de l'amateur - aux suivis empiriques de cas concrets, laisse le lecteur sur sa faim. Le « contexte » n'est pas envisagé comme déterminisme surplombant, ni comme un « déjà là » infaillible, mais bien comme construction réciproque de l'amateur et de son environnement. Cependant, les mondes mêlés (les univers de sens) qui croisent les chemins de la musique, pour autant qu'ils soient évoqués à plusieurs reprises par A. Hennion et alii, disparaissent bien souvent des figures de l'amateur qu'ils explicitent. La rupture de continuité avec le monde quotidien des amateurs n'est certes plus frontale, mais celui-ci s'efface généralement au profit d'une passion érigée en univers autonome. Pourtant, l'amour de la musique, ni « intérieur » ni « extérieur » à la société, participe au façonnage de notre monde autant que - et avec - d'autres passions « ordinaires ». Bien sûr, on ne doit pas socialiser la musique a priori, mais, dans le suivi de ses réseaux et des espaces où elle se déploie, n'y est pas forcément uniquement en jeu la passion musicale, ne serait-ce, justement, qu'à travers les multiples occasions que la musique offre de rejouer l'ordre social autrement (lui-même ni immanent ni transcendant), de s'en accommoder, en en faisant des moments de « pure passion ». Entendons-nous : il ne s'agit pas de s'opposer au propos d'A. Hennion et alii, mais plutôt de prolonger l'analyse des sociabilités musicales à partir de quelques cas concrets, plongés dans un monde dont la musique ne révèle pas tout, loin s'en faut, mais qui dit un peu les manières dont nous produisons le sens de notre humanité contingente. C'est justement en affinant l'étude empirique du rapport vécu à la musique que cette recherche se démarquera, au final, des différents travaux d'A. Hennion, dont le principal défaut tient au manque d'emprise avec la « réalité de terrain » très peu examinée dans ses détails et sa diversité.


Un exemple de musique hybride d'aujourd'hui

      On trouve chez P. Mignon 30 , un exemple intéressant d'analyse de la construction d'un genre musical à travers ses acteurs, ses objets, ses institutions, ses univers symboliques, ses histoires, ses multiples petites occasions où les uns et les autres fondent leur musique (l'écoutent, la catégorisent, la commentent, la composent, la critiquent, etc.) et permettent, par accumulations et associations successives, d'instituer ce genre en tant que tel. L'exemple du rock travaillé par P. Mignon intéresse d'autant plus le propos de cette recherche qu'il renvoie à des formes de protestations, au caractère éminemment hybride d'une musique d'aujourd'hui, à l'étroite relation qu'entretiennent les « professionnels » et les « amateurs » intervertissant fréquemment leurs « rôles », ainsi qu'à l'inextricable collusion du monde local vécu avec les mondes « autonomes » de la musique, qui ressemblent fort, malgré les différences évidentes entre des univers musicaux apparemment bien dissociés, aux caractéristiques des musiques électroniques ici étudiées 31 . Le rock est ainsi une construction historique notamment formée autour d'une contestation : « Dans le rock, est mise en forme, dans ses différents aspects, la protestation contre les processus d'égalisation culturelle et de commercialisation de la culture, et sont théâtralisées les tensions générées par les rapports que l'individu entretient avec sa destinée sociale dans la revendication de produire ou de consommer authentiquement une musique authentique. » 32  Mais le rock n'est pas pour autant un monde à part, il articule les modalités actuelles de son industrialisation à grande échelle aux appropriations locales de la musique - un espace local où les acteurs, amateurs ou musiciens, introduisent un peu de jeu dans les contraintes, les remodèlent en fonction de leurs propres univers de sens. « Le rock, c'est en partie pour cela qu'il y a des vocations et des carrières, existe localement comme espace social dans lequel on peut se trouver une place en même temps qu'il existe comme espace international constitué à partir des multiples mondes locaux du rock ou que s'articulent les mondes locaux et les organisations productrices de biens culturels. » 33  C'est au coeur d'un archéologie du genre rock que l'analyse gagne (encore) en densité. P. Mignon refuse d'adhérer à l'historiographie classique du « rock'n'roll ». « L'histoire du rock n'est alors plus le récit du triomphe d'un puissance restée cachée jusqu'à ce jour de mai 1954, au moment où Elvis Presley poussa, pour la première fois, les portes du Studio Sun ; c'est l'histoire de la manière dont une multitude d'acteurs sociaux ont investi le champ de la musique populaire et ont créé quelque chose qu'on a alors appelé « rock'n'roll ». » 34  Au principe génétique d'une origine unique, il oppose le suivi fidèle des diverses procédures constructives - certes moins « glorieuses », mais plus « réelles » que la figure incarnée du génie musical chez Elvis Presley - qui ont permis, sur un temps plus dilaté, d'instituer le « rock'n'roll » comme genre et comme monde musical. « Il y a le rapport de force entre des grandes compagnies discographiques, les majors, et des producteurs indépendants ; les chances offertes par le marché du disque à un petit propriétaire de studio de faire fortune en l'incitant à rechercher un nouveau profil de chanteur ; un état, simple, de la technologie et les compétences d'un producteur qui permettent de se livrer à quelques innovations ; un répertoire et des conventions esthétiques (celles du rhythm'n'blues et de la country and western), des mots qui circulent, rock'n'roll par exemple, pour désigner, depuis 1951, par un disc-jockey, des musiques noires qu'on adresse au public des jeunes auditeurs blancs ; des règles de droits d'auteur qui incitent ceux qui ont peu d'argent à rechercher d'autres producteurs de musique que ceux qu'on utilise habituellement ; une demande des radios locales pour des musiques capables d'attirer les teen agers ; une population dotée d'un pouvoir d'achat important et qui, à travers l'école ou la consommation, peut se voir comme détentrice de valeurs spécifiques ; un teen ager qui veut faire fortune dans la musique populaire ; l'attrait de la participation à un groupe de musiciens ; une situation pendant laquelle un aspirant star, un ingénieur du son et des musiciens professionnels essaient de définir ce qui sera la meilleure formule musicale ; un marché de la musique en quête de renouvellement perpétuel de ses produits ; des journalistes puis des intellectuels qui se saisissent d'un personnage ou d'un problème de société, sans compter plus tard les jugements qui en feront le point de départ de la révolution culturelle, etc. » 35  L'exemple de ce cheminement historique, rhizomique, social, technique, cyclique et circulaire, hybride de corps et d'instruments, de musiques diverses et de compétences multiples, montre bien que l'idée de musique « rock » ne peut pas se définir préalablement à la pratique et à l'analyse : c'est une construction à envisager en tant que telle. En ce sens, toute « culture » musicale - s'il en est - est un processus. De plus, l'avantage de cette approche est qu'elle inscrit directement la musique dans le monde qu'elle habite et dans les mondes qui l'habitent.

      Le « contexte » du rock, son « environnement » - industrialisé, rationalisé, marchandisé, « discomorphosé », est quasi-similaire à celui des musiques électroniques ici étudiées. Pour autant, de nombreuses différences, tant « musicales » que praxéologiques, distinguent très nettement les secondes du premier. Mais, avant d'entrer au coeur des spécificités des musiques électroniques 36 , il faut s'attarder un peu sur ce « contexte », que les musiques électroniques réalisent autant qu'il les détermine.

      

      


2) Espace public, culture et société


L'ère des industries culturelles

      A la suite des travaux de T.W. Adorno et de M. Horkheimer - qui ont forgé l'expression « industrie culturelle » 37 , de nombreuses recherches, principalement socio-économiques, se sont intéressées aux multiples formes d'industrialisation de la culture, de marchandisation culturelle (la transformation des objets et manifestations culturels en biens marchands) et de rationalisation des échanges, qui relèvent toutes, conjointement, des évolutions rapides de l'automatisation des outils de création et de diffusion et de la reproduction élargie des objets à l'échelle de la consommation de masse. Dans cette lignée, les problématiques se sont également, et logiquement, tournées vers les nouvelles convergences, à grande échelle, des industries culturelles, des mass-media et des entreprises de télécommunications, dont les logiques d'action trouvent désormais les moyens de mieux confluer grâce à l'informatisation de la société. La plupart des chercheurs qui s'intéressent aujourd'hui à ces imbrications / confrontations évitent, salutairement, de céder à la facilité d'une dénonciation a priori et de conclure trop vite, comme ont pu le faire les penseurs de l'école de Francfort, à la déréalisation inévitable de l'espace public contemporain qui ne serait plus gouverné que par les lois post-libérales, démultipliées par les « nouvelles technologies de l'information et de la communication » 38 . Il n'empêche que le tableau dressé par les uns et par les autres est, généralement, pour le moins désenchanteur : la congruence des industries de la culture, des mass-media et des multinationales de la communication accentue le mouvement de marchandisation, notamment par le recours aux technologies marketing et par la prédominance des sphères financières dans les choix stratégiques opérés, ce qui permet le développement de ce que Y. Achille a naguère qualifié du mot de « reproculture » 39  (et à ce niveau de l'analyse, très global, on peut difficilement leur objecter que les choses se passent autrement).

      Tout ceci contribuerait à généraliser le désenchantement de l'oeuvre entamé par la mise en marché des produits culturels, à enlever toute substance à l'expression artistique, à désintégrer en elle les mécanismes de formation symbolique du lien social. La culture, sans cesse en mouvement, ne s'oppose plus concrètement à son industrialisation. Non pas qu'elle puisse être totalement réifiée (le développement très rapide des activités immatérielles la concerne au premier chef), mais les industries culturelles sont devenues, depuis une trentaine d'années au moins et dans des champs de création très divers, des réalités tangibles exacerbées. Par des effets de réappropriation, de traduction, d'intégration, le rapport à la culture et les pratiques culturelles elles-mêmes s'en sont trouvés modifiés. Ces grands mouvements de la culture se sont opérés conjointement à l'informatisation de la société. Les innovations techniques récentes, grâce aux progrès de la numérisation et du traitement automatisé de l'information, déploient leurs dispositifs le long de réseaux de plus ou moins grande envergure, qui permettent tout à la fois la convergence de secteurs d'activité auparavant disparates et l'association des logiques culturelles et des stratégies marchandes. Les interfaces entre la culture et l'industrie se sont démultipliés et se dilatent de manière concomitante à la dissémination sociale des nouvelles technologies de l'information et de la communication. La musique ne se soustrait pas à ces évolutions récentes. Rendue opaque à l'analyse par les oppositions manichéennes entre un art socialement transcendant et une industrie culturelle qui lui serait fondamentalement opposée, elle ne serait plus, globalement, qu'une entreprise de désenchantement au service des grandes multinationales. Cette vision partielle et souvent simplificatrice a au moins le mérite de pointer certains enjeux importants, dont l'articulation peut former une première ébauche du questionnement des travaux qui vont suivre : comment la musique peut-elle encore contribuer à la formation symbolique du lien social dans un monde contemporain soumis aux processus de forte industrialisation de la culture et à la technologisation des échanges (y-compris artistiques) ?

      En pointant ainsi les grandes logiques à l'oeuvre dans l'espace de notre société globalisée, face auxquelles le public ne peut plus, en effet, que s'incliner, on oublie de s'intéresser à ce que fait le public des objets qu'on lui « vend », ainsi qu'à la société qui le produit et qu'il produit pour partie (une société diaprée de mille logiques contradictoires, d'appartenances multiples, d'ordre sociaux enchevêtrés, de modes de faire, seul ou à plusieurs, qui restent proprement invisibles d'un point de vue « global », etc.). Pas plus que l'amateur de musique n'est libéré du monde par sa passion musicale, les productions des industries culturelles ne le sont des appropriations des usagers. Il ne s'agit pas ici de nier l'industrialisation culturelle ou les convergences macro-économiques qui ont été pointées 40  - il faut en prendre note - mais de les envisager au regard de ce qui se passe dans le monde vécu par les « consommateurs », qui sont bien plus souvent des usagers « malins » que des récepteurs « passifs ».


Des espaces publics problématiques

      Les grandes tendances qui viennent d'être évoquées mobilisent des formes multiples de communication (interpersonnelles, médiatées, médiatisées) qui semblent participer au « morcellement » de notre espace social, en prenant « activement part à l'individualisation des pratiques sociales, ainsi qu'à l'industrialisation des activités culturelles ou informationnelles, comme à celles des échanges sociaux. » 41  En ce sens au moins, la communication contemporaine apparaît très éloignée des premières moutures du principe de publicité - la généralisation du principe de la discussion rationnelle - de l'espace public habermassien 42 , cet espace démocratique des appartenances sociales-symboliques, où se jouent les interactions entre sphère publique et sphère privée et pour lequel J. Habermas postule qu'il se constitue dans les structures et à travers les formes de la représentation sociale et de la culture. Mais alors, de quel « espace public » peut-on discuter ?

      Si l'on essaie d'en découdre avec ce concept large et parfois ambigu - et de le découdre - apparaissent plusieurs principes d'objectivation / subjectivation, renvoyant à a fois au social et au politique, tous diversement inspirés du modèle de la cité grecque (où sont dissociés, semble-t-il pour la première fois - la sphère privée et l'espace commun et où l'Agora figure le lieu de publicité des problèmes communs). L'espace public peut être un espace de visibilité réciproque, un espace de représentation et de discussion des problèmes politiques, ou encore l'espace d'une « intersubjectivité pratique » (nous reviendrons dans le paragraphe suivant sur ce dernier point de vue formulé par L. Quéré).

      Dans une première acception, c'est l'espace, géographique et concret, d'une théâtralité jouée dans de multiples « lieux publics ». L'idée d'une visibilité réciproque est en particulier développée par R. Sennett 43  étudiant l'espace « public » urbain des villes américaines : il s'intéresse là aux manières dont les citadins se rencontrent et se mettent en représentation aux yeux des autres.

      La seconde acception, la plus répandue et la plus controversée, renvoie au concept d'espace public démocratique et normatif développé par J. Habermas à partir de l'espace public bourgeois du XVIIIe siècle 44 . Selon J. Habermas, le XVIIIe siècle voit parallèlement s'accentuer la privatisation de l'espace social et se développer une sphère publique de citoyens. Celle-ci constitue proprement un public (d'abord une élite aristocratique puis un plus large public issu de la bourgeoisie citadine), qui invente des formes particulières de sociabilité et de communication (une raison exercée dans l'argumentation) rendues publiques sur de nombreuses petite scènes - que sont les musées, les cafés, les salons, les salles de concert, les théâtres, etc. - et qui forme une sphère politique dans le sens où elle permet de discuter et de critiquer la politique de l'Etat hors de son emprise. Les lieux publics de discussion ne sont donc plus réservés au commentaire esthétique des oeuvres (le champ littéraire devenant lui-même une sphère autonome) mais aussi à la formation d'une opinion publique. Le public n'est plus seulement constitué d'individus qui se rencontrent dans des lieux publics, mais de citoyens qui font publiquement usage de leur raison. Mais, par retour, espace privé et espace public vont s'entremêler et, ne pouvant plus assurer directement la médiation entre la société et l'Etat, la sphère publique va peu à peu fonder son opinion face à un pouvoir autonomisé, usant d'une autre forme de publicité, médiatique, qui ne procède plus d'une raison argumentée dans la sphère publique mais d'une « gestion » de l'opinion par l'intermédiaire des médias. Ensuite, le public touché par la presse d'opinion - qui joue désormais le rôle de médiateur entre l'espace social et l'espace politique - va considérablement s'élargir, en même temps que cette presse va s'éloigner du public et devenir une presse commerciale. Enfin, les mass-médias audiovisuels vont inscrire la prééminence de la séduction sur la rationalité du débat politique. Le public est de plus en plus large, mais la participation politique sort quasiment de l'espace public médiatique, qui s'arroge de nouveaux domaines d'activités et qui pénètre plus que jamais l'espace privé.

      Est-il alors encore pertinent d'en référer à un concept d'espace public unitaire tel qu'il a été envisagé par J. Habermas ? Le modèle de la publicité argumentative du siècle des Lumières n'est-il plus simplement un idéal vidé de sa substance ? De nombreuses critiques vont en effet s'attaquer à l'universalisme de J. Habermas et lui opposeront plusieurs constats signant, apparemment, l'obsolescence d'un modèle normatif d'espace public. R. Sennett 45 , par exemple, voit dans l'individualisation de notre société moderne, dans la montée du principe spectaculaire de l'espace médiatique (que cela concerne la politique ou la culture) et dans les nouvelles connivences entre les hommes politique et la presse, les signes de la fin annoncée de l'espace public. Mais J. Habermas lui-même « revoit à la baisse » les prétentions unitaires et totalisantes de son modèle 46 . Il ne l'envisage plus désormais comme Un et irréductible au modèle de l'espace public bourgeois du XVIIIe siècle, ce qui obligerait l'analyste à être toujours dans une position critique face aux évolutions actuelles, mais, au contraire pluriel et plus diffus, un espace public pluralisé qu'il faudrait faire ressurgir, comme centre d'une intercompréhension larvée, à travers les formes de rationalité déployées par les acteurs en situation de communication quotidienne. C'est ainsi qu'apparaîtraient les mille manières dont chacun continue de mettre en oeuvre un usage de la raison dans de multiples petits espaces publics reliés entre eux, autrement dit, chez J. Habermas, le moyen pour les citoyens de contrecarrer la désolidarisation du monde vécu d'avec les sphères politiques, culturelles, administratives ou financières.

      Il reste que, à l'invite de nombreux auteurs 47 , l'espace public ne peut plus être pensé en dehors de la matérialité des formes actuelles de communication. Le principe de publicité ne s'opère plus dans la confrontation d'argumentations rationnelles face à face mais par l'intermédiaire de nombreuses technologies communicationnelles (de l'écriture aux nouvelles technologies de l'information et de la communication). Il s'agit, pour toute approche qui s'intéresse à l'espace public, de ne pas faire fi des dispositifs techniques de communication et d'en travailler les usages sociaux.

      Le questionnement-pivot de cette recherche devient dès lors : comment un espace public pluriel, marqué par l'industrialisation des cultures musicales et par la dissémination des technologies, peut-il encore favoriser l'institution du lien social dans nos sociétés contemporaines ? Il ne s'agit pas ici de choisir a priori, la conception de l'espace de public qui serait la plus adéquate, mais d'envisager, au fur et à mesure de l'analyse de situations concrètes, quelles formes peuvent être instituées pratiquement. Et c'est en ce sens que le détour par les travaux de L. Quéré permettra d'inscrire la démarche dans une dimension empirique.


3) Musiques électroniques et formation symbolique du lien social

      « Par l'amplification des atmosphères de sociabilité, par la démultiplication des capacités motrices des symboles que rend possible l'ensemble du dispositif de production-réception de la chaîne musicale, on atteint la structure même du lien social, sa dimension mobilisatrice et les conditions de l'exercice de l'influence. » 48 


Des univers musicaux nouveaux et anciens

      Pour tenter de répondre aux quelques questions volontairement très générales posées précédemment, on s'intéressera tout particulièrement aux « musiques électroniques », qui sont, à plus ou moins juste titre selon les caractéristiques qu'on leur assigne, envisagées comme l'expression musicale de notre contemporanéité. On peut légitimement penser que la musique est « électronique » depuis qu'elle est reproductible à grande échelle, puisque sa reproduction même nécessite un appareillage électronique. Mais j'entends par là toutes les musiques composées, et produites électroniquement, c'est-à-dire, également, débordant de toutes part la musique techno, genre musical devenu terme générique souvent abusivement. Nous verrons ultérieurement quels genres musicaux - en tant que classes esthétiques telles que distinguées par le public et la critique - sont concernés. Mais surtout, il faudra faire de cette appellation une classe ouverte dans l'espace et dans le temps, qui nous permettra par exemple, de remonter au reggae par le biais des pratiques festives, chose impossible dans l'utilisation fermée et habituelle de la terminologie « musiques électroniques » (dont l'histoire commencerait avec l'explosion de la techno). Si notre définition de départ réfère aux outils de composition et de production musicales, elle implique, dans ces travaux, de tracer des filiations bien au-delà du parangon technologique, et notamment en mesurant bien ce qui, des techniques, des acteurs, des pratiques sociales, du public, des grandes logiques sociales coagulées ou de l'articulation de plusieurs de ces éléments, permet de distinguer les musiques électroniques des autres musiques.

      Les musiques électroniques nous intéressent tout d'abord parce qu'elles signifient un changement de norme d'écriture musicale : plus de solfège ou de critères musicologiques, mais une écriture digitale, technologique, dont les normes sont celles des machines électroniques utilisées (c'est d'ailleurs à ce titre qu'on dit que ces musiques ne sont pas écrites mais « jouées » à partir d'un copier-coller musical amélioré). On ne mobilise plus un orchestre dans un auditorium, un quintette dans une salle, ou un groupe de musiciens dans un studio, mais un Dj 49 , un ingénieur du son, ou un producteur (bien souvent tous les trois incarnés dans une même personne). On ne déplace plus des violons, des cuivres, une guitare, ou une batterie, mais un échantillonneur, deux platines disques, un séquenceur ou un ordinateur, qui, couplés les uns avec les autres, permettent aussi, entre autres choses, de « jouer » du violon, du saxophone, de la guitare, ou de la batterie. Les musiques électroniques symbolisent le moment où l'industrie remplace, presque définitivement, l'artisan-luthier pour la fabrication des instruments. Réciproquement, le développement des nouvelles technologies musicales a largement favorisé le passage d'une activité artisanale à l'industrie des biens culturels. Autrement dit, également, le passage d'un objet musical à mémoire externe (la surnorme de l'écriture et du système des gammes) à un objet technique à mémoire interne (tous les sons et compositions peuvent être conservés dans l'instrument lui-même). Les « baroqueux » avaient déjà opéré un centrement de la mémoire musicale dans l'instrument lui-même, mais les musiques électroniques emploient des outils sonores dont l'accès reste ouvert à tout un chacun (du moins pour qui possède un équipement informatique).

      Avec les musiques électroniques, on est passé des impératifs de musicalité à la recherche de nouvelles sonorités, de nouveaux timbres (pour employer un terme musicologique). Ce sont les innovations technologiques qui permettent ce travail sur le timbre. Globalement, les musiques électroniques se singularisent parce qu'elles sont avant tout axées sur le timbre et le rythme, ainsi que sur la répétition qui les unit. Les grands critères musicologiques classiques de la mélodie ou de l'harmonie sont réduits, respectivement, à quelques temps répétés et à l'ambiance générale de la musique. Le rythme répétitif des musiques électroniques - plus ou moins complexe, plus ou moins synchronisé - figure leur caractéristique première. Ce qui signifie non seulement que les pratiques de composition et les formes musicales mêmes ont changé, mais aussi que le discours des spécialistes sur les musiques électroniques ne peut plus prendre appui sur les mêmes champs lexicaux et conceptuels et que la relation au public sera elle aussi interrogée. La composition d'un morceau de musique électronique s'articule donc autour de répétitions rythmiques, d'accumulations et de superpositions diverses ; ce qui induit un autre rapport structurel au temps : celui-ci n'est plus ordonné ni construit par oppositions thématiques successives, mais irrégulier et a-chronologique.

      Cependant, ce glissement socio-technique et symbolique ne trace aucune frontière radicale entre une sphère de compositeurs « électroniques » qui serait complètement indépendante de celle des musiciens plus « classiques ». Bon nombre de Djs ou de producteurs de musique électronique sont d'anciens musiciens rock (ou sont issus d'autres traditions musicologiques). Mais de manière plus significative, la matière première des musiques électroniques est avant tout faite d'autres musiques.

      Ce sont en effet des fragments préexistants de rock, de jazz, de reggae, de funk, ou encore d'autres musiques électroniques qui constituent la base des musiques électroniques. Ces séquences musicales sont triturées, retravaillées, ou collées telles quelles les unes sur les autres. Un copier-collé largement amélioré. Le sampler - ou séquenceur - permet de sélectionner ces séquences et de les conserver ; l'échantillonneur permet de les agencer et de les transformer. Ce recyclage perpétuel n'est pas honteux aux yeux des artistes ; sans être tout le temps, et par tous, revendiqué comme acte créatif intrinsèque, il conserve la force d'un hybride fondateur.

      La pratique artistique ainsi orientée vers la recombinaison de fragments d'oeuvres préexistantes n'est pas nouvelle. Le cut-up littéraire inventé par W. Burroughs dans les années 1950 utilise les mêmes ressorts pratico-idéologiques puisqu'il est basé sur l'idée que tout est fragmentaire et appelé à être recomposé ; la métaphore de l'auteur américain - « language as virus » - présageait déjà le pillage/bricolage musical de années 1980. On peut remonter jusqu'en 1913 pour signaler les premières expériences de cut-up musical : l'Erratum musical de Duchamp est composé en tirant des notes au hasard dans un chapeau. Cette technique renvoie également aux ready-made du même Duchamp, qui considère que n'importe quel objet est un objet artistique (en devenir). En s'appropriant un porte-feuilles ou un robinet, Duchamp souhaite démontrer que la notion d'auteur est artificielle. Position idéologique largement réinvestie dans les discours relatifs aux musiques électroniques. Outre ces considérations endogènes relatives au statut symbolique de l'artiste, ce sont les problèmes législatifs et commerciaux de droits d'auteurs qui sont alors également convoqués. D'autres exemples, plus vieux ou plus récents, pourraient tout aussi bien faire figure de premières expériences « réelles » du genre mais il ne s'agit pas, ici, de trancher entre les différentes paternités revendiquées : ce serait participer à une conception du monde linéaire et anhistorique, c'est-à-dire une vision de l'histoire comme succession de systèmes toujours en progrès et de coupures toujours révolutionnaires, d'avant et d'après. Cette façon de tracer des filiations lointaines se retrouve à la fois dans le discours des commentateurs experts - presse musicale, artistique ou généraliste - et dans celui des chercheurs s'intéressant aux musiques électroniques. Tous deux contribuent à un déplacement des légitimités de l'art moderne vers les musiques actuelles (et Duchamp est une référence largement parcourue). Il ne s'agit pas ici de prétendre se soustraire à ce processus mais de bien saisir dans quelle mesure toute prétention à une compréhension scientifique participe à l'invention de réseaux symboliques de légitimation.

      Les musiques électroniques se caractérisent également, encore aujourd'hui, par une pléthore de petits labels « indépendants » (dont une partie seulement délègue la distribution aux circuits des majors du disque), organisant leurs activités dans des réseaux qui échappent majoritairement à la visibilité de nos espaces contemporains (que ce soit celle des lieux « publics » stabilisés dans notre espace public urbain ou celle de l'espace médiatique spécialisé ou généraliste). Il ne s'agit pas de mondes régulés par des échanges non commerciaux, ni même d'un marché véritablement parallèle, mais d'un déploiement rhizomique pluriel où le nombre des intermédiaires habituels est réduit et où les acteurs remplissent généralement plusieurs « rôles » (producteurs, distributeurs, Djs, directeur artistique, organisateur de soirées, etc.). Les disques de musiques électroniques, principalement édités sur support microsillon, circulent parfois dans des chaînes à large échelle (largement internationales), mais « rétrécies » en nombre d'intermédiaires (peu « denses »), qui affilient des acteurs formant des réseaux d'interconnaissance relative. La reproduction des titres déjà sortis est fonction des réactions des Djs et des demandes des disquaires spécialisés. En effet, pour une part importante, les premiers exemplaires sont destinés à la vente chez les disquaires spécialisés, les autres étant distribués aux Djs. La part réservée aux Djs est plus structurante qu'il n'y paraît ; un morceau de musique électronique n'existe que lors des manifestations festives propres à sa représentation : les soirées. Hors de celles-ci, le disque n'est plus qu'un objet désincarné, amputé de son sens culturel (ce qui n'est plus vrai dans le cas des compilations éditées par les majors et destinées justement à une écoute domestique). Les alliances, associations et tactiques se jouent principalement au niveau des circuits de distribution : des réseaux d'activité sont ainsi construits par les petits labels et les disquaires, en prise directe les uns avec les autres. L'itinéraire création-distribution est parfois encore plus simplifié : certains disquaires éditent eux-mêmes des disques, en les pressant sur place, ou grâce aux liens privilégiés qu'ils entretiennent avec de petites entreprises d'édition locales. Des auteurs, occasionnels ou réguliers, généralement anonymes et ayant une activité professionnelle toute autre, enregistrent un (ou plusieurs) titre(s) sur support DAT (une norme de base pour l'enregistrement, qui ne nécessite pas un investissement très important et qui s'incorpore facilement aux home-studios), puis l'envoient à un disquaire/distributeur qui décide ou non d'en faire un disque. Ces compositeurs sont souvent eux-mêmes Djs. Et la boucle est bouclée. Les règles communicationnelles et organisationnelles de ces réseaux sont induites par le type de relations rencontrées localement, entre les artistes et les labels, entre les labels et les disquaires, entre les disquaires et les Djs, entre les Djs et les organisateurs de soirées.

      La séparation entre réseaux indépendants et réseaux industriels reste tout de même relative. Les collusions entre ces deux formes d'organisation, entre ces deux types de mécanique communicationnelle, sont diverses, construisent des noeuds de relations hybrides et signifient, à des stades différents, l'aboutissement de « synergies » (pour reprendre la terminologie si chère à l'industrie discographique) entre des logiques présentées comme antinomiques. Classiquement, la création interne d'une subdivision « musiques électroniques » chez une major s'inscrit directement dans sa logique industrielle et appuie son réseau sur une multitude d'intermédiaires et de traces légitimant le travail de ces médiateurs. Symétriquement, les petits et moyens réseaux régis par une logique indépendante se déploient de manière autonome, en évitant les associations avec des acteurs non impliqués dans le réseau et en limitant au minimum les retranscriptions, et autres mises en perspective, du travail du réseau. Entre ces deux agencements, toujours vivaces actuellement, certains labels tentent des alliances. Ceux qui sont complètement intégrés à une major perdent leur autonomie de décision, en même temps qu'ils s'inscrivent comme nouveaux maillons des grands réseaux commerciaux. Ceux qui s'associent à une major uniquement pour ce qui concerne la distribution (sur des bases contractuelles) gardent leur autonomie « artistique », mais optent du coup pour une part plus ou moins implicite d'hétéronomie. Ce dernier cas montre combien les musiques électroniques, nées à une période de forte industrialisation de la culture, sont imprégnées des modalités de fonctionnement industriel, et réussissent, au cas par cas, à les réagencer très rapidement. Paradoxe pas si paradoxal que cela pour un mouvement musical qui ne cesse de revendiquer son autonomie. Certes, une part importante des labels concernés s'inscrit encore dans des réseaux « souterrains » (par opposition aux réseaux visibles, « en surface ») et s'accapare les mythes de la radicalité artistique, comme non-compromission aux lois de la demande et des usages. Mais la situation n'est plus aussi duale et le sera de moins en moins.


La figure centrale du Dj

      Le Dj (Disc-jockey) constitue une figure centrale dans les mondes des musiques électroniques. Dans une première acception, Le Dj est un animateur de soirée ou de radio qui enchaîne les disques sur les platines. Dès les années 1950, les premiers Djs jamaïcains - véritables précurseurs des pratiques musicales actuelles - ne se contentent pas de passer des disques 50 , ils lancent chaque morceau par une introduction vocale de leur cru, puis parlent/chantent, bientôt sur des versions uniquement instrumentales (des dub). Les fêtes s'organisent dans des caves, ou dans des sound-systems 51  installés dans la rue. Il faut ensuite suivre les dérivations diverses de ces techniques jusqu'aux Etats-Unis, où, au début des années 1970, lors de block-parties (des fêtes organisées dans les rues des quartiers pauvres), quelques immigrés d'origine jamaïcaine transplantent ces modes de faire et inventent de nouvelles pratiques. Ainsi, Dj Kool Herk, qui organise des block-parties dans le Bronx à New York, remarque que ce sont les passages et coupures rythmiques (les breaks) qui ont la faveur des danseurs. Pour prolonger à l'infini leur euphorie, il décide d'utiliser deux platines et deux exemplaires du même disque et d'enchaîner manuellement la fin d'un passage de percussions d'un côté avec le début du même moment de l'autre côté. On retrouve ici, dans une forme moins « parfaite », puisque la régularité des enchaînements dépend de la dextérité du Dj, le principe des boucles rythmiques de la techno. A la suite de Dj Kool Herk, Grandmaster Flash, Grand Wizzard Theodore ou encore Afrikaa Bambatta participeront à l'invention des pratiques de mix 52  ou de scratch 53  qui seront la base festive du breakbeat et de son descendant direct le hip-hop. Aujourd'hui, les Djs « mixent » les disques, c'est-à-dire qu'ils les passent en les superposant, en les mélangeant, en jouant à la fois sur les vitesses de défilement des disques et sur de multiples effets sonores que la table de mixage permet d'opérer. La performance du Dj s'articule donc directement à la « discomorphose » de la musique aujourd'hui, le disque devient matière première (à la fois instrument d'« interprétation » et gamme de « composition »). Les coutures de la musique gravée sur les disques sont réouvertes. Le disque n'est plus dans ce cadre là un objet fermé et fini, mais un élément fragmentaire d'une continuité musicale. Il ne s'agit plus d'interpréter un morceau composé en amont, mais de fournir une performance, une prestation (un set), à partir de fragments transformés (accélérés, superposés, avec assonances et dissonances multiples, etc.) et reliés entre eux, « mixés », pour former un tout. Donc, à partir des titres choisis (la « sélection ») et de l'enchaînement de ces titres dans un certain ordre (c'est ce que certains appellent le « filage », lui-même structuré par la pratique du mix), le Dj peut emprunter de multiples chemins qui signent son « style ».

      D'ailleurs, les morceaux de musiques électroniques (principalement des musiques pour danser) sont composés et généralement pensés dans ce chaînage musique-disque-distribution-Dj-spectacle-public ; ils sont en outre, très majoritairement, exclusivement pressés sur support microsillon. Mais, les catégories habituelles des mondes de la musique doivent être révisées concernant les musiques électroniques. La figure de l'interprète est indissociable de celle du compositeur, tant et si bien qu'on en vient à douter de la pertinence des deux fonctions pour dire les musiques électroniques telles qu'elles sont, telles qu'elles prennent essor, telles qu'elles se situent dans le champ des productions culturelles. On gardera le terme de « producteur » pour désigner celui qui crée un morceau, à la fois parce qu'il est ainsi nommé par les acteurs eux-mêmes et parce qu'il s'agit d'une « production » attachée à une matière sonore qui n'est plus une succession de notes (le producteur de musiques électroniques est à la fois auteur, compositeur, instrumentiste, interprète et souvent « producteur » au sens plus « classique » du terme).


Les musiques électroniques de nos sociétés contemporaines

      Les musiques composées et produites électroniquement (on entendra désormais « musiques électroniques » à la fois en tant qu'elles sont produites avec des machines électroniques, et en tant qu'elles renvoient à des pratiques d'accumulation/superposition d'éléments sonores/musicaux, préexistants ou non), naissent, d'après leur propre mythologie comme d'après les sociologues, dans les quartiers pauvres des minorités noires de nos grandes métropoles : la house prendrait source dans l'inner-city (zones suburbaines complètement laissées à l'abandon depuis la crise industrielle) de Chicago, la techno dans l'inner-city de Detroit, la jungle (le dernier né des grands « styles » électroniques qui sera au centre de cette recherche) dans le quartier cosmopolite de Brixton à Londres, et plus loin, mais dans un rapport d'imbrications étroites, le hip-hop dans le Bronx à New-York, le dub (dérivé « électronique » du reggae) dans les ghettos-bidonvilles de Jamaïque, etc. Malgré l'apparent caractère international des musiques électroniques et les prétentions à l'universalité de certains de leur acteurs (global village), leur mode identitaire, leurs manières de se représenter sur les scènes publiques, concrètes ou virtuelles, réintroduit du territoire dans ce mélange idéaliste. L'abolition des différences et des barrières spatio-temporelles prônée par le mouvement techno, par exemple, et qui serait favorisé par les NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication) comme par la fête, porte en elle l'idée du cyber-espace et d'un au-delà de l'univers commun et concret. Le développement solidaire des musiques électroniques et des réseaux de la Toile conduirait les premières comme les seconds sur les voies d'un vertigineux effacement des repères géographiques. On assiste pourtant, et surtout depuis que les majors de l'industrie discographique sortent elles aussi des disques de musiques électroniques, à un retour en force des territoires originels comme leviers de distinction et de parcellisation des styles musicaux : la techno de Detroit, la house de Chicago, la trance allemande ou de Goa, la french touch, etc.

      En outre, on ne peut qu'être déconcerté face à l'incommensurabilité des discours relatifs aux soirées dédiées aux musiques électroniques. D'un côté, la vision critique des profanes, qui n'envisage ces soirées que comme des moments où des « tribus » de jeunes se déploient hors du champ de vision panoptique des adultes (alors que ces moments peuvent peut-être participer à la socialisation des publics concernés). De l'autre, des discours hédonistes - notamment ceux de la presse spécialisée - qui revendiquent l'appartenance à un mouvement socioculturel marginal, oeuvrant pour la paix, l'amour et le multiculturalisme planétaire (alors que les musiques électroniques semblent de plus en plus soumises aux impératifs uniformes du capitalisme forcené et de la marchandisation des produits culturels).

      Remarquons d'ores et déjà que deux principes idéologiques se dessinent parmi les références discursives des acteurs concernés, et semblent faire écho aux deux marchés : d'un côté une conception communautaire du monde et une volonté de communion dans la manifestation; de l'autre, un eudémonisme moderne et individualiste, plus proche des valeurs de notre société néo-capitaliste. Cependant, le concept même de global village renvoie aux deux imaginaires et ce n'est pas là leur seul point d'asymptote. C'est sans doute l'implication des innovations technologiques dans l'hybridation perpétuelle des deux modèles dialectiques qui différencie les musiques électroniques des autres, pourtant tout aussi bien traversées par le grand partage entre une vision communautariste du monde et l'individualisme libéral du modèle marchand.

      Les musiques électroniques, telles que nous avons pu les caractériser jusqu'ici, constituent donc un champ musical ouvert, dynamique, dont les délimitations surplombantes - que ce soit celles des discours critiques ou celles des chercheurs - ne peuvent être pertinentes que de manière éphémère. Figer une cartographie des musiques électroniques, des objets à étudier, reviendrait à nier leur caractère impur, diffus, changeant, processuel, toujours en devenir. C'est pourquoi notre démarche consistera à les circonscrire, à suivre leurs cheminements dans le temps et dans l'espace, à écouter des paroles très hétéroclites, à multiplier les angles de prises de vue, communicationnels, anthropologiques, mythologiques, historiques, politiques. Il s'agira de démêler et de remonter l'écheveau des musiques électroniques alors même qu'on a tendance à les désolidariser de plus de plus. C'est pourquoi on peut être amené à parler, dans le même mouvement, de techno, de Djs, des ordinateurs, de hip-hop, des industries de la communication, des maisons de disques d'envergure locale ou internationale, des organisateurs de soirées, de reggae, du Ministère de la Culture, des disquaires, des concepteurs graphiques, des vieux instruments analogiques, d'Internet, voire, parfois même, des forces policières. Si la démarche peut sembler « attrape-tout », c'est parce qu'il n'y a pas de frontière étanche entre l'industrie et la musique comme expérience culturelle, entre les artistes et la presse, entre le hip-hop et les musiques électroniques actuelles. Globalement, on se refusera à considérer la musique comme une entité détachée, plongée dans un contexte qui engloberait tout le « reste »: logiques sociales, industrie, artistes, médias, nouvelles technologies, logiques politiques ou histoire esthétique. Les musiques électroniques ne sont pas le reflet d'une société moderne qui leur serait extérieure. Elles participent à la construction du monde autant qu'il les façonne et ce sont justement ces moments cristallisant de mise en devenir collectif qui feront l'objet d'une attention accrue.

      Néanmoins, l'inscription dans un devenir social pourrait tout aussi bien, et sans trop de difficultés pour être illustrée par quelques réalités empiriques, être référée aux autres musiques. Ce passage des préoccupations individuelles aux considérations collectives, c'est-à-dire aussi de la sphère privée à la sphère publique, caractérise même toute forme artistique. Il faut justement porter l'intérêt sur les moments de co-production de la musique parmi nous, les moments où se rencontrent à nouveau le monde de l'expérience vécue et celui des « spécialistes » de la musique, un moment de communication (qu'elle relève d'une production discursive ou d'une praxis), le mélange d'une d'expérience irrationnelle et de certaines activités plus rationalisées (l'emportement dans, pour et avec la musique) de la part du public construisant son « goût » autant dans une communication symbolique « esthétique » que dans le partage et la formalisation circonstanciée de son intérêt pour la musique.

      Or, même si la nouveauté cohabite souvent avec l'ancien dans les mondes des musiques électroniques, leur développement consubstantiel avec les nouvelles technologies invite à repenser les pratiques artistiques et communicationnelles ainsi déployées. La composition d'un titre de musique électronique est potentiellement une activité beaucoup plus « solitaire » qu'elle ne pouvait l'être avec le jazz ou le rock. Avec simplement un échantillonneur et une chaîne « midi », on peut s'isoler et composer seul un morceau de techno ou de jungle. Avec une table de mixage et deux platines vinyles, c'est aussi souvent seul que le Dj « s'entraîne ». Bien sûr, pour le reste, pour que la musique existe et soit diffusée dans les fêtes, voire dans les foyers, il faudra réactiver les réseaux de médiateurs, s'allier avec certains acteurs-clefs, traduire et augmenter le nombre d'objets hybrides pour le développement du réseau. Mais, on peut tout de même s'interroger sur cette individualisation des pratiques de composition musicale, qui ne nécessite plus du tout la mobilisation de plusieurs musiciens. Attention à ne pas pour autant considérer la technique, et la multiplication des objets hybrides, comme de simple interfaces neutres qui laisseraient le compositeur seul face à ses machines. Il n'empêche que l'utilisation accrue des NTIC, le changement de norme d'écriture musicale, le développement des pratiques amateurs et des réseaux essentiels à la légitimation des musiques électroniques, déplacent les frontières entre sphère publique et sphère privée et redistribuent les manières de faire du lien social. La forte technologisation, effective et symbolique, des échanges liés à la musique - la musique elle-même comme les relations nécessaires à son déploiement - poussent parfois certains à confondre pratiques communicationnelles et usages des nouvelles technologies. Sans pour autant estimer, a contrario, que les seconds sont de simples apories des premières, on préfèrera envisager les usages des NTIC comme participant à la complexification et au changement des pratiques communicationnelles. Le développement consubstantiel des musiques électroniques et de leurs technologies, conjointement à l'informatisation de la société, ne s'est pas opéré de manière univoque. Bien au contraire, il y a toujours eu de multiples réappropriations inattendues des techniques électroniques par les usagers. L'usage des NTIC par les acteurs des musiques électroniques ne s'est pas toujours plié aux injonctions rationalisantes de l'industrie, malgré le caractère éminemment rationnel des échanges numériques (marchands et/ou symboliques) . Après une période où l'industrie s'est contentée de présumer des usages, les usagers, si inventifs, ont pris une place de plus en plus importante dans les différentes phases de conception. Dans le même temps, les sphères des amateurs/bricoleurs se sont développées.

      Les interconnexions multiples entre musiques électroniques et TIC constituent sans doute une des particularités prégnantes de ces expressions musicales. Elles interdisent désormais que l'on projette sur la situation actuelle des musiques électroniques la nature et les modalités du lien social qu'on avait pu identifier pour les autres musiques. La formation du lien social, l'articulation public / privé, l'industrialisation culturelle dépendent ici aussi des différentes strates de technologisation, des pratiques de composition musicale à la réception, en passant par la mise en spectacle, la médiatisation, la diffusion et la commercialisation. Il resterait à préciser de quelles technologies nous parlons ? A la fois les instruments électroniques et autres techniques de composition musicale, les TIC qui offrent de nouvelles possibilités de publicisation et de diffusion, et les pratiques et usages liés à ces outillages comme aux formes d'expression musicale électroniques (« technologie » est alors au plus proche de sa racine étymologique tekhnê qui signifie « métier, procédé »). En ce sens, « technologie » renvoie ici autant aux technologies utilisées pour composer et produire un morceau qu'aux pratiques de composition musicale, et autant aux TIC qu'à leurs usages. Les pratiques sociales ne correspondent pas au rapport technologie/social mais aux manières de faire construites dans l'expérience. Ce qui n'exclut pas que la pratique soit inspirée par une expérience liée à la technique, mais elle peut aussi, inversement, contribuer à l'élaboration de programmes technologiques et à la pérennisation de certains usages. Ces derniers signifient, eux, l'emploi, la façon d'utiliser une technique, de se l'approprier. Si l'on reprend l'exemple du cut-up, il s'agit bien d'abord d'une pratique artistique (et dans la littérature, elle ne nécessite aucun autre outillage que celui du pouvoir d'abstraction, les mains restent « muettes ») avant d'être référé, plus tard, au copier-coller informatique dont on peut d'ailleurs faire usage de diverses manières.

      Les musiques électroniques sont au coeur des processus d'informatisation sociale, d'industrialisation des cultures musicales, dans un espace public pluriel (ou « morcelé », dans une vision plus pessimiste des choses) dont on ne sait plus trop s'il est déjà une structure d'intercompréhension solidement formée, ou s'il n'apparaît plus que dans quelques rares lieux « publics ». Une hypothèse centrale de l'étude pourrait être que les musiques électroniques participent à la fragmentation-pluralisation de l'espace public en même temps qu'elles redéfinissent de nouvelles scènes publiques et de nouvelles façons d'engager les identités et appartenances collectives, donc de participer à l'espace public.


L'institution moderne du lien social

      Pour L. Quéré, l'espace public renvoie à la constitution d'une intersubjectivité pratique qui met en jeu socialisation et communication. L'auteur propose, dans une visée ethnométhodologique, de « reconstruire rationnellement les structures génératrices du réel dont nous faisons l'expérience en tant que faits, événements, états des choses positifs » 54  et d'adopter conjointement une position sociologique et métasociologique. Son présupposé est selon lui élémentaire : « l'échange social est interaction entre sujets, médiatisée par du symbolique » 55 . Toute décision (d'un sujet dans un échange social) « requiert un savoir empirique et des critères d'évaluation. En incorporant en lui-même ce moment herméneutique, l'échange social se fait le réceptacle d'un métamessage qui le transcende sans le surplomber, qui le précède sans constituer une détermination mécanique » 56 . L. Quéré renvoie ici à l'idée d'un commun entre interlocuteurs, dont l'identité sociale est pourtant différente l'une de l'autre. Ce deuxième niveau passe par ce que L. Quéré nomme un « tiers symbolisant » dans toute interaction sociale. Il faut prendre ici interaction au sens de G.H. Mead, à savoir un rapport d'action, intrinsèquement rétroactif. Il faut aller voir quels sont les mécanismes de compréhension dans une situation intersubjective. Tout processus compréhensif est en soi herméneutique; l'herméneutique « fait partie des moyens par lesquels la dimension du social est constituée dans la vie quotidienne [...] en ce sens, tout sujet social est toujours déjà un « théoricien social pratique » (A.Giddens) » 57  Le tiers symbolisant correspond à une position de référence pour les interlocuteurs, il produit - et est produit par - un accord qui instaure une communauté intersubjective, constituée dans et hors du rapport entre sujets, et fondée sur quatre éléments : « une intelligence réciproque »; « un partage de connaissances »; « une confiance mutuelle »; « une entente réciproque ». « On peut sur cette base introduire l'idée d'une compétence communicationnelle du sujet social correspondant à sa capacité de mettre en oeuvre cet ensemble opérationnel dans les situations les plus diverses de son existence. » 58  L'auteur montre dans quelle mesure cette compétence communicationnelle nécessite la maîtrise d'un ensemble de règles, linguistiques et pragmatiques, qu'il faut toutes satisfaire simultanément. Si la compréhension de la maîtrise des règles de la compétence communicationnelle passe par une reconstruction de l'universel et du singulier (spécification culturelle), l'appréhension du travail herméneutique (concomitant et simultané dans tout échange social) nous oblige à prendre également en compte « les processus d'élaboration de ses supports » 59 , autrement dit du tiers symbolisant. Le mode d'objectivation du tiers symbolisant - simultanément déterminé et indéterminé, puisque toujours disponible et en même temps soumis à un modelage collectif continu - est constitutif de l'historicité de l'échange social. L'aspect singulier du tiers symbolisant (historique et culturel) peut toujours être dépassé, grâce à ce « surplus », ce champ des possibles. Selon L. Quéré, l'espace public doit être pensé au regard de ces différentes dimensions de la compétence communicationnelle. « Ce qu'il s'agit en vérité de saisir lorsqu'on s'engage dans une théorie de l'espace public, c'est que cette réflexivité inhérente de l'activité communicationnelle humaine [...] est toujours médiatisée par tout un ensemble de dispositifs, plus ou moins concrets, plus ou moins matériels, d'objectivation, de représentation ou de mise en scène » 60 . Pour autant, le tiers symbolisant n'est pas une norme surplombante et décontextualisée ; au contraire, il doit être envisagé dans la matérialité, ou plutôt, à travers la visibilité concrète des pratiques sociales. « Mais ce tiers symbolisant qui rend sensible une identité n'a rien d'abstrait. Il n'est pas l'objet d'une objectivation dans le discours ou dans l'écriture. Ses fragments hétéroclites sont réactualisés au jour le jour à travers des comportements exclusivement pratiques. Par ceux-ci, ils adviennent à la visibilité sociale, comme autant de repères de l'appartenance à un espace commun. Ils permettent à l'individu de vérifier sans cesse la qualité de son insertion dans un réseau de relations sociales. En ce sens, l'exigence de transparence est une exigence de convenance, c'est-à-dire de conformité aux normes de la collectivité. Elle se matérialise dans un travail incessant d'interprétation et d'évaluation qui vise à conjurer l'étrangeté et la transgression » 61 .

      L'intersubjectivité pratique que L. Quéré propose de questionner n'a ni une structure dialogique ni la dimension intrinsèquement universelle de la raison chère à J. Habermas (qu'elle soit directement observable dans la société bourgeoise du siècle des Lumières ou diffuse - la projection d'un espace public « virtuel » - dans nos sociétés contemporaines) : c'est une praxis. Ce qui évite à la fois d'appréhender le social à travers une grille de lecture où tout est déjà quasiment situé et de prédire le déclin inévitable de l'espace public et de ses sociabilités. Pour R. Sennett, la généralisation et la systématisation du principe de transparence délite le lien social. Pour L. Quéré, c'est à la fois vrai - puisqu'il marque l'abolition des frontières entre sphère publique et sphère privée - et faux - la sociabilité peut être fondée sur une exigence de transparence par rapport à une partie seulement des pratiques individuelles. Toutefois, la communication est créatrice de lien social si elle est régie par une logique de l'équivalence et pas de la transparence. La médiation du tiers symbolisant projette l'altérité sociale. La dialectique du visible et de l'invisible nécessite cette médiation « neutre » pour la compréhension entre acteurs, mais ce tiers symbolisant est multiple, « fait de l'articulation d'un ensemble d'éléments composites » 62 . Une multiplicité à la fois stabilisée et en devenir. « Parmi ces éléments, les uns sont réellement déterminés, les autres seulement déterminables par une élaboration collective ; les uns sont simplement actualisés dans les discours et les pratiques, les autres sont explicités, formalisés, rationalisés ; les uns sont uniquement intériorisés (modèles culturels), les autres sont extériorisés pour figurer une altérité du social à soi (garants métasociaux). » 63  L'activité communicationnelle n'est plus régie par une publicité comme généralisation de la raison argumentée, mais comme processus social qui détermine les formes de la publicité en tant qu'« activité instituante ».

      A l'image d'autres auteurs, L. Quéré ne conçoit pas d'appréhender l'espace public en dehors des matérialités et technologies qui réorganisent les modalités de notre communication. « Alors que le régime précédent se fondait sur son silence, celui de la société technologique n'a cesse de le pro-duire. Ce changement radical dans la division instituée du réel et de la représentation signale l'émergence d'un mode inédit de gestion de l'extériorité symbolique qui traverse la société pour la fonder. » 64  Le « sujet » de nos espaces contemporains n'est plus le « sujet » des périodes précédentes. Après deux époques (« pré-moderne » et « moderne ») marquées par des processus de rationalisation des communautés intermédiaires dans la société capitaliste et par le passage d'une communauté à l'individu auto-réflexif, le « sujet » actuel « se définit davantage par son pouvoir d'engendrement et de production que par sa capacité de réflexion et d'interprétation. La connaissance dont il est capable ne vise plus à produire un équivalent symbolique du réel, mais à façonner directement le réel lui-même par l'application de techniques et de méthodes. » 65  Or, justement, le sujet d'aujourd'hui doit être pensé en tant qu'il mobilise et qu'il articule des technologies communicationnelles très diverses (le développement des nouveaux médias ne signifiant pas pour autant la fin de l'écriture, ni même celle de l'oralité). « Le savoir d'avant le sujet réflexif est un savoir insu. Ses supports l'incorporent dans leurs pratiques de tous ordres, mais ne le réfléchissent pas. Il ne fait pas l'objet d'une conscience de soi. Il n'est pas maîtrisé par le moyen d'une objectivation. Il n'est pas transmis par une éducation formelle et abstraite : il est raconté et actualisé. Sans doute aurions-nous tort d'imputer ce type de savoir exclusivement au passé, c'est-à-dire à la socialité pré-capitaliste. Car c'est encore lui qui concerne les pratiques quotidiennes et qui constitue ce qu'on peut appeler la culture populaire, du moins tant qu'il n'a pas été totalement mis en pièces par une objectivation qui le redouble et le formalise en le détachant de ses porteurs. C'est précisément ce caractère insu qui interdit sa représentation sur une scène séparée du type de celle qui constitue la sphère moderne de l'information. » 66  Retraduisant Habermas autrement, Quéré propose donc ensuite de mettre l'accent sur les processus d'objectivation et de formalisation des tenants d'un lien social auparavant implicite (savoir insu). « Cette formalisation fait apparaître le caractère contingent et arbitraire des processus de socialisation. [...]. Il en résulte un accroissement sans précédent de la capacité de choix et d'auto-détermination des sujets sociaux. [...]. Logiquement, cette évolution aurait dû favoriser un renouveau de l'interaction communicationnelle entre citoyens [...]. Or il n'en est rien. Car les uns et les autres sont désormais conformes en tous points à la recherche de la performance par le système. La restauration de la communication est ainsi barrée par les orientations de la culture programmée : seules y sont pertinentes les motivations susceptibles d'être contrôlées par le succès. » 67  C'est pourquoi, globalement, l'aspect programmatique de la culture développé par J. Habermas doit être revu au niveau des interactions quotidiennes et des savoirs pratiques.


Quelques perspectives de questionnement

      Le travail ici entrepris tente globalement de répondre à la question suivante : comment un espace public pluriel, marqué par l'industrialisation des cultures musicales et la dissémination des technologies, peut-il encore contribuer à l'institution du lien social dans nos sociétés contemporaines ? Non pas le lien social en tant que « vraie nature » de la relation à la musique (comme si la musique servait uniquement de forme pour un contenu proprement social), mais en tant que composition hétérogène, dans et hors de la musique, par elle et à côté d'elle, (production socio-technico-pratique de sens, institution du lien social et de ses « tiers »). Les musiques électroniques dévoilent des mondes socio-symboliques en cours de structuration, dont les modes d'industrialisation font appel à des mécanismes récurrents pour la musique en même temps qu'ils s'appuient sur de nouveaux dispositifs socio-techniques. Il s'agira dès lors de s'intéresser aux espaces publics des musiques électroniques en tant qu'elles engagent d'autres normes de fixation que l'écriture « académique », qu'elles mobilisent des technologies nouvelles et anciennes, qu'elles nécessitent une hybridation accrue entre des formes d'expression culturelles déjà industrialisées (et légitimes) et des modes de faire plus hétérodoxes, qu'elles organisent des mondes sociaux à partir de représentations paradoxales et/ou non-clivées, et donc en tant qu'elles déploient leurs réseaux par le mélange de temporalités, d'histoires et d'ordres de grandeur hétéroclites. Non pas les considérer d'emblée comme incluses dans un contexte, une structure, qui les dépasserait largement - un contexte d'industrialisation culturelle, de technologisation sociale ou de fragmentation de l'espace public - mais bien plutôt comme tissant (ou pouvant tisser), avec d'autres, l'écheveau, de plus en plus vaste, qui fait tenir ensemble et changer à la fois les industries culturelles, les technologies ou l'espace public. Comment se joue l'articulation sphère privée / sphère publique ? Comment se déploient les musiques électroniques dans un espace public de plus en plus morcelé qui n'est plus une instance directement partagée mais une forme à incarner, un principe social à produire et à pratiquer ? Quelle est la nature du lien social qui y est investi ? Comment s'institue le lien social ? Peut-on plus modestement parler de formation socialisante pour toutes les relations concernées par les musiques électroniques ? L'entreprise de désenchantement de la musique par sa progressive industrialisation prend-t-elle de nouvelles formes avec les musiques électroniques ? Quels tiers symbolisant permettent aux musiques électroniques d'exister et quelles compétences communicationnelles obligent-ils à mettre en oeuvre ? S'interroger sur la formation du lien social dans les musiques électroniques aujourd'hui revient ainsi à saisir les processus socio-techniques, multiples et inachevés, de constitution d'espaces publics locaux, d'objectivation/réduction du monde dans des espaces sociaux divers. L'investigation anthropologique 68  devrait permettre d'appréhender les incarnations toujours locales d'une sphère publique ainsi continuellement remodelée. Il restera à confronter les observations avec les formes structurantes/structurées qui ont permis la stabilisation relative de certaines logiques sociales dans un temps plus long, et le durcissement de certains réseaux traversant les sphères publique et privée, l'industrie discographique et les nouveaux réseaux de distribution, les technologies musicales high-tech et la mémoire musicale d'un siècle d'enregistrements et de reproductions sonores.


4) Question de « style » 69  : qu'est-ce que la jungle ?

      Malgré les nombreuses caractéristiques communes qui légitiment l'utilisation du terme « musiques électroniques », cette catégorie cache une multiplicité de « genres », dont la distinction ne relève pas seulement, loin de là, d'une logique d'expertise organisée par la presse spécialisée. Elle renvoie également à des modalités sociolectales 70  d'institution de quelques univers sensibles communs et d'une volonté de différenciation et d'autonomisation de musiques qui ne se sont pas toutes développées au même moment. C'est pourquoi le propos sera ici centré sur ce qui est sans doute le dernier genre autonomisé (du moins en Angleterre) : la jungle (prononcé à l'anglaise) 71 .


Genèse nébuleuse d'une musique composite

      Outre l'opportunité d'observer le développement local d'une activité nouvelle autour de cette musique, qui coïncide avec la genèse de mon questionnement problématique (une situation locale que je pratique depuis plusieurs années) - et qui détermine largement ce choix 72 , la jungle est sans aucun doute la forme la plus syncrétique des musiques électroniques actuelles. Elle synthétise et hybride tout d'abord une quantité très importante d'autres musiques : reggae, dubhip-hop, breakbeattechno, jazz, soul, musiques électroniques « expérimentales », etc. Toute matière musicale et sonore est susceptible d'être recyclée. Si l'un des mythes de la jungle veut qu'elle soit née au cours du carnaval caraïbe qui se déroule tous les ans dans le quartier jamaïcain de Notting Hill à Londres, c'est sans doute parce que l'on y entend quasiment toutes les musiques qu'elle recycle et que ce carnaval figure le lieu d'une confluence exceptionnelle de ces différents genres, un peu comme s'il révélait, à petite échelle, l'entière pluralité des tendances musicales produites en Angleterre. La jungle est également syncrétique dans le sens où elle se réapproprie, retraduit et prolonge à la fois les pratiques festives issues de différents courants (du reggae et du hip-hop, mais aussi de la techno 73  dont elle dérive directement) ainsi que leurs idéaux ou codes d'interaction (et notamment des postures contre-culturelles mêlant opposition au « système » médiatico-industriel et promotion d'un idéal comunautariste underground).

      Mais alors, à quoi « ressemble » cette musique ? A aucune autre, tout en gardant, du moins dans les premières années du « genre », les traces explicites de son artisanat sonore et des musiques qu'elle recycle (certains fragments « empruntés », « samplés », sont conservés tels que, sans aucune autre transformation que celle de leur juxtaposition avec d'autres fragments). Certaines filiations avec les musiques qui l'ont précédée ne sont plus cachées par le travail d'hybridation musical, mais au contraire produites, représentées et assumées en tant que telles (ce qui différencie sans doute premièrement la jungle des autres musiques électroniques). En caricaturant les choses, la jungle démultiplie la vitesse du rythme tout en l'extrayant de la linéarité des musiques house ou techno ; elle intercale entre le rythme (le beat) et ses cassures (les breaks) différentes mélodies issues de multiples genres musicaux ; enfin, elle surimprime les basses ondulantes et lourdes issues du reggae et de ses dérivés. De plus, la jungle marque le retour sur scène des « chanteurs », ou plutôt des Mcs 74  (dans un style ragga - version scandée et accéléré du chant reggae - ou hip-hop), qui intensifient encore un peu le patchwork musical. Mais la jungle est d'autant plus difficile à circonscrire qu'elle ne cesse d'évoluer, de prendre des formes disparates et de développer des sous-genres, ingurgitant au fur et à mesure de ses variations de nouvelles influences hétéroclites. Cette capacité à changer sans cesse relève d'une appropriation très rapide des technologies électroniques de production musicale qui se développent simultanément. La jungle est une musique hautement « technologique ». D'ailleurs, les nombreuses évolutions techniques qu'elle mobilise fondent, au milieu des années 1990, la mutation de la jungle en une musique beaucoup moins « artisanale », pour laquelle les producteurs orientent presque exclusivement leur travail vers l'invention de nouvelles sonorités. La jungle devient sensiblement plus épurée mais plus « aboutie » ; elle s'appellera dès lors drum'n'bass (en référence à sa structure basique rythme-basse) reléguant quasiment la terminologie jungle et la luxuriance musicale de ses premières années au statut de forme historique.

      On ne pourra pas ici, comme a pu le faire P. Mignon 75  pour le rock, mener à bien une archéologie du « style » jungle. Comme pour d'autres musiques, la querelle des origines fait rage et les versions diffèrent souvent quant aux chemins empruntés par la jungle pour devenir jungle. Il est évident que c'est une musique « inventée » collectivement et instituée comme musique à part entière par le travail de multiples intermédiaires. Mais chacun tente aujourd'hui de s'arroger une paternité exclusive, participant déjà, une dizaine d'années seulement après la sortie des premiers disques étiquetés jungle, au mythe d'un âge d'or 76 . L'origine même du terme jungle est très controversée et chacun propose une interprétation différente pour expliquer l'usage d'un mot qui ne réfère à aucune particularité proprement « musicale » (si ce n'est, de manière très lointaine, à la « luxuriance » de ses premières années). Toute tentative généalogique est de plus freinée par l'opacité de réseaux anglais pour une part encore très underground. On retiendra simplement que la jungle apparaît en Angleterre à une époque où le durcissement de la législation concernant l'organisation des soirées dédiées aux musiques électroniques (directement et explicitement visées par les nouvelles lois) oblige les organisateurs à développer le mouvement des raves clandestines, ou free-parties (des fêtes investissant des espaces en plein air ou des friches industrielles) au sein desquelles les genres et les publics se croisent et où le breakbeat anglais se « durcit » (devient hardcore) 77  ; c'est aussi à cette époque qu'une « scène hardcore » (regroupant lors des fêtes et les producteurs et les Djs et le public du genre) du nord et du centre de l'Angleterre 78  - essentiellement des individus de la classe populaire - semble se distinguer d'une « scène » plus bourgeoise cantonnée à la musique house et aux discothèques du centre ville ; enfin (mais d'autres multiples contingences pourraient être avancées), c'est une période au cours de laquelle le public black (et les chanteurs) du reggae et du hip-hop envahit les fêtes hardcore et convoque, par la voix et la danse, la fusion des genres.


Des mondes essentiellement anglais

      La jungle est anglaise à plus d'un titre. Elle est inventée en Angleterre et, malgré sa relative internationalisation, c'est une musique encore très majoritairement produite là-bas. Et pour cause, la jungle est aujourd'hui constituée en tant que monde musical autonome outre-Manche : des labels et producteurs pléthoriques - parfois devenus assez riches - jusqu'au public (amateurs discophiles ou simples participants aux soirées), s'étendent les réseaux de Djs, de disquaires et d'organisateurs de soirées, en passant par des radios ou des journaux exclusivement dédiés au genre. La jungle a depuis plusieurs années ses propres Awards ; certains titres sont classés dans les meilleures ventes de singles. On peut par exemple suivre la chaîne du disque pour mieux discerner la relative densité des réseaux socio-techniques de la jungle, ainsi que les moyens pratiques de l'autonomie du monde qu'ils maillent.

      Le producteur (donc le « compositeur », « interprète » et « producteur » technique au sens habituel de ces termes) travaille généralement chez lui, dans un home-studio qu'il a lui-même agencé, ou dans un studio qu'il loue à la journée. Cependant, de plus en plus de labels ont les moyens d'acquérir un studio digne d'une major du disque et en font ainsi profiter divers producteurs. Les labels restent tout de même souvent de petites structures où chacun remplit plusieurs rôles ; ils se composent généralement autour d'un noyau dur de producteurs et de Djs, auxquels viennent s'agréger, au cas par cas, un nombre importants d'autres producteurs (il n'y a quasiment jamais de contrat d'exclusivité, même lorsqu'un artiste signe avec une major). Dans une première phase, le producteur crée un ou plusieurs morceaux (très exceptionnellement un album) qu'il enregistre sur support DAT (format standard, de l'enregistrement - édition ou « pressage » - sur disque, même s'il arrive fréquemment qu'il ne serve que de support intermédiaire et que le master pour le pressage du disque soit enregistré sur un autre support). Il s'agit ensuite de se rendre dans une « maison d'édition » (même si la terminologie française convient assez peu ici) - une cutting house 79  - où l'on presse les titres sur support microsillon. Avant que l'on ne grave la musique dans la matière première - acétate et aluminium, ou vinyle, selon le « type de disque » 80 , la musique sur support DAT est généralement retravaillée par un « ingénieur » du son (qui n'en a pas forcément le titre ni les diplômes, mais qui a construit ses compétences et son savoir-faire de manière empirique). Ce dernier doit optimiser la qualité du son en fonction des exigences des producteurs et enregistrer le master (la base-étalon pour le pressage des disques). Un premier circuit du disque extrêmement restreint (limité à un cercle d'affinités électives de quelques personnes) concerne la diffusion de ce que l'on nomme les dubplates ou specials : des disques pressés sur aluminium ou acétate à quelques exemplaires, voire un unique exemplaire. Au départ, les dubplates sont des disques destinés à tester les disques auprès du public avant de les presser éventuellement sur disque vinyle, mais ils sont aussi devenus des objets volontairement rares qui fondent l'exclusivité de certains Djs réputés pour accéder à tel ou tel réseau de dubplates. Parfois, le producteur fait lui-même presser les dubplates qu'il offre à quelques Djs qu'il connaît bien (ou à quelques stars incontournables), mais, plus généralement, il se contente de distribuer quelques copies sur support DAT et ce sont les Djs eux-mêmes qui choisissent de les faire éditer ou non. Ensuite, quand le disque sort (bien souvent à quelques centaines d'exemplaires d'abord - ce que l'on appelle les limited editions - et plusieurs mois après les dubplates), les circuits de distribution sont d'envergure diversifiée : certains producteurs distribuent eux-mêmes leurs disques chez les disquaires spécialisés ; d'autres passent par l'intermédiaire de petits distributeurs indépendants directement en lien avec un réseau de disquaires spécialisés ; d'autres enfin adjoignent aux petits distributeurs indépendants les circuits de distribution des majors, à la fois pour être présents dans toutes les grandes enseignes du disque et pour élargir l'échelle internationale de la diffusion. Il existe également un circuit parallèle, non officiel mais toléré, de disques under-the-counter (« vendus comptant », c'est-à-dire sans reversement des droits d'auteurs) qui concerne un cercle plus élargi que celui des dubplates (Djs, amis, journalistes, etc.). Enfin, le disque se retrouve donc chez les disquaires : une partie des titres jungle n'est distribuée qu'aux disquaires spécialisés, où viennent se fournir aussi bien les Djs que les aficionados. Le marché des disques jungle est un marché de la « rareté » - la demande en Angleterre est souvent bien supérieure à l'offre faite pour un seul disque - et de l'opportunité rapide - la « durée de vie » d'un disque dans les rayons d'un disquaire est parfois de quelques semaines ; si bien que la gestion des back-catalogues (dont les majors ont fait leur principale manne financière) pose quelques problèmes. En effet, bon nombre de producteurs ne sont pas assez réputés et n'ont pas les moyens pour maintenir longtemps leurs disques en circulation dans les points de vente et, ne pouvant pas non plus stocker de grosses quantités, les laissent à la charge de distributeurs souvent exclusivement tournés vers les nouveautés. Ces stocks entiers de disques non vendus font désormais l'objet d'un autre circuit parallèle, plus ou moins officiel, qui se structure notamment de plus en plus autour de sites Internet spécialisés dans la gestion de ces back-catalogues. Mais bien sûr, le disque, objet centripète des espaces festifs, entame ensuite un parcours de soirée en soirée, mais aussi de radio en radio, puisque l'une des particularités des musiques actuelles en Angleterre, c'est qu'elles sont aussi largement réappropriées par de nombreuses radios pirates qui participent largement à leur développement.


Les radios pirates londoniennes : un idéaltype inégalé

      Si l'Angleterre fait figure de « terre promise » pour les amateurs de jungle, ce n'est pas seulement parce qu'on y produit la très grosse majorité des disques dans ce genre, mais aussi parce que s'y sont développés des réseaux tangibles et autonomes 81 , réunissant une multitude de labels musicaux, de magazines spécialisés, de « clubs », de Djs, d'émissions sur des radios généralistes ou des radios exclusivement dédiées à la jungle. Dans le discours de certains Djs lillois rencontrés, les radios pirates spécialisées anglaises, et tout particulièrement londoniennes, occupent une position centrale, du moins inégalée en France. Ces multiples espaces temporaires cristalliseraient à la fois une essence musicale, voire identitaire, les forces de résistance au « système » globalisé et une ouverture réellement « démocratique » vers le public. Les radios pirates, avant toute autre chose, « porteraient » le mouvement jungle depuis ses origines. Et il s'agit bien de radios « pirates », au sens moderne du terme, c'est-à-dire « non officielles » et « non autorisées ».

      Il existe, aujourd'hui, environ une centaine de radios pirates à Londres. Leur statut même de radios pirates renvoie à une situation socio-économique typiquement anglaise - et leur modèle est en cela très difficilement transférable sur le territoire hexagonal : elles émettent sans autorisation, brouillant parfois les fréquences de stations plus institutionnelles, alors même que les Djs plus ou moins célèbres qui y officient ne cachent nullement leur filiation à des programmes pirates ou que leurs sites Internet font ouvertement la publicité de ces activités déviantes. La réglementation anglaise concernant la culture et les loisirs est relativement stricte 82 , mais l'activité illicite des radios pirates ne fait que moyennement l'objet d'interventions policières ; le seuil de tolérance est pour le moins équivoque, à moins de considérer, comme les activistes des radios pirates eux-mêmes, que les dénonciations émanent uniquement des grosses stations « commerciales ». Et il est vrai que le critère économique constitue l'ordre commun aux premières et aux secondes. En effet, sans pour autant que les radios pirates soient toutes, loin s'en faut, à but lucratif, elles sont toutes uniquement financées par la publicité (ce qui les différencie d'un bon nombre de radios « libres » françaises 83 ). Certains organisateurs de soirées préfèrent faire la publicité de leurs événements sur ces radios spécialisées, où le coût est bien moins important que sur une station officielle et à partir desquelles ils pensent toucher plus directement « leur public ».

      Les radios pirates anglaises sont très spécialisées ; elles diffusent du, du hip-hop, du r'n'b 84 , de la jungle, de la house, de la techno, etc.. Elles ont toujours été à la pointe des dernières mouvances musicales, et en particulier dans le domaine des musiques électroniques (la nébulosité quasi-mythologique qui les caractérise invente 85  même l'idée que ce sont elles qui créent les modes musicales à venir). Depuis 1998-1999, la dominante jungle/drum'n'bass est remplacée par le dernier mouvement électronique qui a la faveur des danseurs anglais : le garage anglais - encore nommé 2-Step ou UK Garage 86 .

      Kool Fm est ainsi une radio pirate londonienne exclusivement dédiée à la jungle (c'est aussi la plus connue, notamment en France), qui existe depuis 1992. Elle émet tous les week-ends et une partie de ses programmes est diffusée on line par l'intermédiaire de son site Internet. Les membres de l'organisation de cette radio pirate (qui doit changer très souvent de localisation pour éviter l'intervention des forces policières) ne cherchent nullement à obtenir l'autorisation d'émettre du D.T.I (Department of Trade and Industrie - Département/Ministère du Commerce et de l'Industrie) comme ont pu le faire d'autres radios pirates (qu'ils nomment les « traîtres »), ou comme cherchent encore à le faire certaines radios pirates en mal de légitimité officielle. Ils défendent au contraire le maintien d'une activité souterraine (underground) et continuent de mener de front de multiples activités musicales (ils sont Djs, producteurs, organisateurs de soirées, etc.)

      Les mondes de la jungle apparaissent dans toute leur « ambiguïté » du point de vue d'un observateur français  87  : à la fois underground et touchant un public important, à la fois artisanaux et rationalisés, à la fois marchands et favorisant des modes d'échange parallèle, à la fois autonomes, légitimes et pirates. Mais il en va ainsi pour une bonne partie des mouvements musicaux qui se sont développés en Angleterre depuis le début des années 1960 (que ce soit pour le punk ou les musiques électroniques d'aujourd'hui).

      Les réseaux de la jungle en France sont encore à l'état d'esquisse et, pour ainsi dire, l'activité se concentre essentiellement autour de la distribution et de la diffusion d'une musique dont la chaîne du disque en amont reste essentiellement anglaise. Pour autant, localement, à l'échelle de quelques espaces urbains (et peut-être bientôt à plus large échelle), la jungle génère à la fois une activité nouvelle (disquaires, soirées, collectifs de Djs) et l'engouement d'un public hétéroclite qui décline les figures de l'amateur du simple participant occasionnel à quelques soirées jusqu'à l'aficionado « mélomane ». Elle fait aussi l'objet d'un montage « communautaire » particulier (des « communautés » d'affinités musicales), réunissant certains amateurs français à de nombreux autres par l'intermédiaire de la Toile. Sans doute ces formes collectives en devenir méritent-elles un peu de notre attention.

      Le déploiement des musiques électroniques (pour une part encore majoritaire aujourd'hui), et plus particulièrement de la jungle (encore très confidentielle en France), à l'échelle de réseaux de plus en plus longs et d'espaces de plus en plus nombreux et diversifiés, se joue largement en deçà du régime publicitaire (de transparence) régissant, apparemment, les espaces publics contemporains. On dit souvent de la jungle que c'est une musique « difficile d'accès » : en limitant le sens de cette expression commune à l'idée d'une musique « difficile d'écoute », on escamote tout ou partie de la perspicacité de cette formulation du « sens commun » 88 . En effet, si la jungle est une musique « difficile d'écoute », et outre son caractère éminemment hybride (elle dérive notamment d'un mélange entre les versions hardcore des musiques électroniques de la fin des années 80, et de la prosodie accélérée du ragga, qui est lui-même une version hardcore du reggae contemporain), c'est parce qu'on a peu, ou pas, l'habitude d'en entendre (elle est encore très « exotique »), autrement dit parce que les occasions d'en écouter, d'en acheter, d'en discuter, sont rares. C'est très pratiquement une musique « difficile d'accès » : on n'accède facilement ni à ses matérialisations, ni aux espaces de sa diffusion publique 89 . Pour que le public s'intéresse à la jungle, pour qu'il devienne « amateur » 90 , et en particulier pour qu'il porte son intérêt sur un « style » jungle particulier (comme c'est le cas pour les espaces qui seront au centre de cette recherche), pour qu'il se déplace dans une soirée qui lui est dédiée, il faut que cette attention particulière et ces appropriations diverses aient été portées autrement que par un régime publicitaire, à travers des pratiques, des modes de circulation et des modes de distribution de la musique qui lui échappent pour partie.


Chapitre I/ Fabrique d'une démarche

      Parti d'un point de vue localisé et concret, mon propos a progressivement bifurqué vers les grands axes, apparemment mieux dessinés et mieux éclairés, plus « prestigieux », qui mènent à une problématique de recherche théorique, ou « théorisée ». Sans « faire comme si » les trajets suivis n'étaient que des vues de l'esprit, j'ai tout de même éludé les tâtonnements et à-coups qui ont jalonné - et qui ont fondé partiellement - une recherche qui n'a jamais véritablement quitté son « terrain » 91 . Il s'agissait pour lors de poser quelques balises, de délimiter un tant soit peu le cadre de mon travail. Ce cadre n'en est pas moins, lui-même, un agencement échafaudé « de toutes pièces », dans la formation croisée de l'analyse par le repérage empirique et du repérage empirique par l'analyse. Le dire ici et maintenant constitue un artifice, mais un artifice indispensable à mes yeux.

      Le cheminement dialectique proposé dans l'introduction générale, soumis à la linéarité discursive, peut être trompeur. Il résulte d'une activité herméneutique qui se situe autant en amont qu'en aval de l'étude. Les propositions, hypothèses et questionnements divers peuvent sembler s'enchaîner logiquement, dans la transparence d'une mise en mots rationalisée, alors qu'ils procèdent d'un bricolage impur, assez peu « prestigieux » pour les tenants des orthodoxies scientifiques, qu'ils soient empiristes ou théoriciens critiques.

      Moins que jamais auparavant, sans doute, on ne peut prétendre à une posture décontextualisée et surplombante vis-à-vis de ce que l'on observe, qui permettrait de dégager les modèles et lois implicites de notre société, invisibles pour ceux qui la forment. Inversement, il peut être aussi illusoire de considérer que chaque situation est singulière et qu'elle s'explique uniquement de manière interne. Nos « terrains » façonnent nos méthodes autant que nos méthodes fabriquent nos « terrains ».

      Aussi, sans souscrire à un relativisme radical qui postulerait l'égalité des voix dans la construction d'un objet scientifique 92 , il est nécessaire de (tenter de) dire les multiples voies par lesquelles il a circulé et s'est transformé. Ne serait-ce que pour lui reconnaître sa dimension sociale et son caractère processuel : il est le fruit d'une composition entre le « réel » et le regard que l'on porte sur lui, c'est-à-dire aussi un accord négocié, entre les acteurs observés et le chercheur, sur ce qu'on dira. Ne serait-ce, également, que pour éviter le clivage entre démarche empirique et démarche théorique, qui renvoie à l'opposition entre particulier et général, ou à celle entre local et global.

      L'approche ici promue - et c'est aussi un rapport au monde - n'est ni transcendante ni immanente. En d'autres termes, elle évite de filer la métaphore de l'entonnoir, ni dans un sens - du général au particulier, ni dans l'autre - du particulier au général. Ce positionnement vaut à la fois pour la démarche méthodologique et pour les procédures de problématisation, in situ. Il correspond aussi à la place que j'occupe sur mon terrain, qui n'était pas là en attente d'un coup de force de mon regard pour le voir tel qu'il est, mais qui a pris corps au fur et à mesure de la recherche. Démarche et conception théorique sont réciproquement constitutives l'une de l'autre.

      C'est pourquoi j'entreprendrai de rendre compte, dans ce qui suit, du trajet conjointement parcouru par mon objet et par sa mise en perspective théorique, de la construction irrégulière d'un approche anthropologique des espaces publics, de la confrontation - frustrante et fructueuse - entre une culture du réseau pratiquée sur le terrain et une culture génétique issue des textes, de la plasticité relative de mon statut d'observateur. Je tenterai également d'expliciter ma démarche par son point de départ - un disquaire spécialisé, par l'intermédiaire des autres dispositifs sensibles qu'elle a affiliés - les soirées « électroniques » et un site musical spécialisé sur Internet, par la pluralité méthodologique qu'elle a suscitée, par ses points de fuite et par ses limites.


1) Problématisation in situ

      Travaillée par un va-et-vient incessant entre terrain, pratique, théorie et constitution d'une méthode, la démarche de recherche est beaucoup plus hybride que les vocables mêmes de « terrain », de « théorie » ou de « méthode » ne le laissent présager. D'ailleurs, toute prétention à la pureté des sciences est vaine et inutile - elle confine les interprétations positives dans un positivisme virtuel - comme l'a largement démontré B. Latour 93 . Le propos n'est pas de discuter ici la catégorisation opérée par les grands partages, mais de montrer l'hybridation constante et préalable entre les différents termes de ces dichotomies. Ce souci de symétrie dans l'attention portée à l'objet en train de se faire et à son commentaire ne signifie pas qu'il y ait équilibre. Le souci du local s'est avéré de plus en plus fondamental (et bien plus fécond, en fait, que le soucis de symétrie), non pas comme ancrage illustratif, mais bien comme point de départ et comme parti pris d'une recherche en sciences humaines. De là à revendiquer la transparence d'une démarche inductive 94 , il y a un décalage trop important que l'explicitation de la fabrique d'une problématique m'évitera d'opérer.

      Mon propos pourrait ressembler, au premier abord, à une réflexion résiduelle. La partie qui suit manque sans aucun doute de liens logico-discursifs pour qu'elle puisse faire oeuvre argumentative ou démonstrative. Et pour cause, celle-ci ne vise pas (particulièrement) l'adhésion à une problématique, elle fonctionne plutôt comme un carnet de bord du processus de la recherche, dont on aurait tout de même gommé le caractère brouillon qu'il revêt forcément dans sa version originelle.

      Il ne m'est guère possible de discerner clairement a posteriori ce qui, dans mon parcours biographique, constituerait l'origine de mes questionnements concernant les musiques électroniques 95 . Ou plus exactement, il m'est difficile d'identifier les éléments artisans de la place prépondérante qu'occupe aujourd'hui la musique pour moi (sur mes étagères comme dans mon rapport au temps, dans mon budget comme dans la construction de mes sociabilités), et qui devraient « tout expliquer ». J'ai bien sûr en tête quelques embranchements suivis par mon parcours « musical », indissociable du « reste », qui sont autant d'indices à accumuler, ce que je vais tenter de faire partiellement. Mais c'est aussi sans doute ailleurs, en dehors de ces chemins balisés, qu'une partie du travail s'est échafaudée : je n'ai jamais vécu et je ne vivrai jamais de « révélation esthétique », dans un rapport romantique aux oeuvres, qui serait la force productrice de mon intérêt pour la musique. Plus simplement, je prends énormément de plaisir 96 , « d'en être » et « d'y être », à de nombreuses occasions rythmées par la musique, qui ne font que m'ancrer encore un peu plus dans des espaces et des moments concrets, sans avoir ni plus ni moins conscience que mes congénères de ce qui se passe véritablement entre nous et la musique (et le point de vue « scientifique » n'est qu'une grille de lecture différentielle et rationalisée, certainement pas une conscience « supérieure »).

      Pareillement, il m'est impossible de fixer un début ou une fin intangibles à mon étude, encore moins à mon terrain. Pourrait-on identifier les prémices (inconscients) de mes recherches dans les premières soirées « électroniques » auxquelles je participais, il y a sept ou huit ans ? Faudrait-il remonter jusqu'aux premiers disques de hip-hop que j'achetais au cours de mon adolescence ? La recherche ne commencerait-elle vraiment qu'après la constitution d'une problématique ?

      Lorsque j'arrivais sur Lille, en 1992, je découvrais des espaces multiples et divers où la musique - et en particulier les musiques marginales auxquelles je n'accédais (encore à peine) que par l'intermédiaire du disque - constituait le point nodal de pratiques festives et d'activités humaines. Quelques années plus tard, un certain nombre de ces espaces, que j'avais en fait découverts « sur le tard », fermaient ou étaient déplacés ailleurs, dans les murs tout neufs des architectures du chaos, d'acier et de béton, qui s'emparaient rapidement des centres des villes de la métropole lilloise. J'avais apparemment participé aux dernières années de lieux « mythiques » pour lesquels j'entendais déjà de nombreux commentaires nostalgiques. J'avais même raté les années « fastes » de l'expression alternative des musiques actuelles à Lille, dont tout le monde me disait qu'elle était sur le déclin.

      Quelques année plus tard, lors des entretiens « exploratoires » menés dans le cadre de cette recherche, ces endroits, dont la patine du temps avait encore accentué le caractère « mythologique », sont réapparus dans les récits de certains acteurs locaux comme autant d'endroits fondateurs pour les musiques électroniques à Lille. D'ailleurs, ces récits sont aujourd'hui ma seule voie d'accès à l'histoire locale de certains de ces espaces, qui échappaient presque complètement à la sphère de la visibilité médiatique. Pour d'autres, au contraire, les nombreuses traces médiatiques et publicitaires qu'ils ont suscitées peuvent être confrontées au discours des acteurs interrogés.

      Le territoire de la métropole lilloise constitue un espace historiquement marqué par les musiques électroniques. Sans dénier le bon sens des remarques habituelles - la métropole lilloise se situe géographiquement entre la Grande-Bretagne et le Benelux 97  : elle éprouve directement leur influence culturelle, et tout particulièrement musicale - il faut reconnaître pareillement l'activité engagée de longue date par certains acteurs, ou collectifs d'acteurs locaux, à la base du tissage de liens hétéroclites. Des chaînes de relations rhizomiques ont ainsi situé des espaces communs entre des acteurs (producteurs, groupes, Djs, concepteurs graphiques, sonorisateurs, tourneurs locaux, etc.), qu'ils soient lillois, anglais ou belges, des lieux de diffusion musicale (bars, boutiques spécialisées, salles de concert, squatts), des publics (parfois sous la forme explicite d'un réseau d'adhérents à une association), puis, plus rarement, des subventionneurs ( Ville, Etat, Région, Département, Fondation 3 Suisses, etc.). Prenons deux exemples localement fondateurs.

      Le Thémis, bar lillois « mythique » dont l'activité s'est arrêtée il y a quelques années, accueillait les premiers djs locaux, multipliait les styles musicaux joués, faisait figure de véritable « club » au sens anglais du terme 98 . Les deux dernières années, il faisait même office de magasin de disques en journée.

      L'Aéronef était l'une des premières salles de concert institutionnalisées - et devenues « scènes de musiques amplifiées » - à programmer des artistes « électroniques ». C'est d'ailleurs dès la dernière soirée de l'Aéronef « rue Colson » 99 , entièrement dédiée aux musiques électroniques « d'avant-garde », que celles-ci deviennent l'une des marques de fabrique de l'Aéronef « d'aujourd'hui ».

      Ces deux exemples participent de représentations de l'activité musicale symboliquement opposées : underground versus institution. Mais, pratiquement, la représentation des musiques électroniques « branchées », des artistes en devenir ou des petits labels méconnus, se joue de part et d'autre. De même, les individus fréquentant les « clubs » ou les squatts se retrouvent aussi, pour partie, à l'Aéronef. Il n'y a pas du premier côté un public de « club » ou de fêtes marginales, restreint, fidèle et curieux, et de l'autre, un public plus vaste, volage et consommateur de spectacles, mais plutôt un enchevêtrement de logiques et de parcours sociaux pluriels, dont les noeuds d'imbrication, de rencontre ou de confrontation, sont plus nombreux qu'il n'y paraît. Bien sûr, les faits marquants auxquels je peux prétendre accéder, et qui structurent l'histoire locale des musiques électroniques, font événement a posteriori. Ce sont des (re-)constructions narratives pour lesquelles l'attention peut se focaliser sur les procès d'historicisation, ou de mythologisation, en tant que tels. Pour autant, ma vision double - d'acteur et de chercheur - ne doit pas céder à la « beauté du mort » 100 , en consacrant comme objets de nostalgie et comme objets d'étude des lieux, événements ou associations d'acteurs aujourd'hui désincarnés. D'où la nécessaire inscription de la démarche dans des moments de synchronie.

      La conscience de cette indispensable inscription dans l'ici-et-maintenant des musiques électroniques est en fait première : elle est corrélative de mes activités d'appropriation 101  - instituantes / instituées - des mondes concernés (par la pratique et par l'interprétation). Lors de mon DEA 102 , je me suis intéressé à la figure du Dj dans les musiques électroniques. Il s'agissait, en première instance pourrait-on dire, de comprendre comment s'articulent les stratégies des sphères artistiques avec les logiques industrielles et comment les effets de diffusion, de dissémination et d'appropriation des technologies confortent ou transforment les modalités habituelles de l'industrialisation de la culture. Ces musiques électroniques - dont l'histoire est courte et marquée par leur développement consubstantiel avec les nouvelles technologies - ouvrent un champ en cours de structuration, dont les modes d'industrialisation et de marchandisation font appel à des mécaniques récurrentes pour la musique en même temps qu'ils s'appuient sur de nouveaux dispositifs et, notamment, ceux des innovations techniques. Mais surtout, elles ne se laissent pas prendre dans une perspective uniquement globale. L'intérêt porté aux moments locaux d'expression a permis de saisir les enjeux de l'articulation entre les logiques sociales et les dynamiques locales. La figure du Dj a pris sens en tant que point nodal des médiations entre tous les mondes des musiques électroniques, industriels et sociaux, réels et symboliques, convergents ou divergents dans le spectacle vivant. C'est notamment lors des observations ethnologiques menées pendant les soirées dédiées aux musiques électroniques que j'ai progressivement déplacé mon point de vue vers une perception en termes d'espaces, des lieux pratiqués au sens proposé par M. de Certeau 103 . Il me semblait que ces espaces festifs étaient à chaque fois l'occasion de rejouer le rapport aux musiques électroniques et qu'ils étaient donc également des occasions de les interpréter, de les représenter, de les traduire. Suivant « pas à pas » les Djs dans leurs pérégrinations urbaines, bien souvent concomitantes à celles du public « amateur » ou « mélomane » 104 , je repérais qu'il existait d'autres moments et d'autres espaces tout aussi importants pour la traduction, l'interprétation et la représentation des musiques électroniques, pourtant moins nombreux, apparemment, que ceux qui constituaient les longs réseaux habituels des mondes de la musique décrits par A. Hennion. Pourrait-on pour autant qualifier ces réseaux plus courts et plus opaques de réseaux « indépendants » comme m'y invitent les acteurs rencontrés ?

      Les grandes logiques sociales à l'oeuvre dans l'industrialisation des cultures musicales sont depuis lors de plus en plus visibles, ne serait-ce qu'à travers la médiatisation des processus de convergence technologique et de regroupement économique entre les nouvelles holdings de l'information et les majors de l'industrie discographique. Ces processus laissaient déjà de nombreuses traces (du tract à l'écran géant) dans les soirées que j'étudiais au cours de mon DEA, quand celles-ci ne s'inscrivaient pas, de part en part, dans la stratégie publicitaire d'un grand groupe 105 . Cependant, la visée socio-économique ne me convenait que partiellement. Une bonne partie de ce qui se jouait dans les moments observés - et pratiqués - paraissait échapper complètement à la vision qu'offrait ce prisme. Une bonne partie des modes d'appropriation de la musique n'était jamais « touchée » par les logiques sociales stabilisées et/ou de grande envergure ; la musique pouvait circuler et être distribuée ailleurs, sans coup férir, « à côté » des espaces légitimes de la mise en visibilité. Pourtant, et ce malgré les prétentions à l'autonomie de certains acteurs locaux, il me semblait que les modes de faire localisés ne pourraient pas indéfiniment éviter la confrontation ou l'imbrication avec des logiques sociales plus « globales ». Que resterait-il alors des sociabilités musicales qui devenaient petit à petit le foyer de mes interrogations ? N'y aurait-il de toute façon que des chimères là où je pensais voir du lien social en train de se formaliser ? N'y aurait-il que l'illusion programmée de la communion, orchestrée par des logiques économiques finissant de désenchanter notre monde ? Les « lieux de plaisir » 106  de la ville serait-ils entièrement soumis aux impératifs de rationalisation qui irriguent les mondes de la musique tels qu'ils se déploient, aujourd'hui, à l'échelle de la planète ? Rejoignant en cela certaines interrogations d'autres chercheurs en communication 107 , combinant leurs problématiques globales à un propos plus localisé, mon questionnement s'est alors synthétisé en ces termes : comment un espace public pluriel, marqué par l'industrialisation des cultures musicales et la dissémination des technologies, peut-il encore contribuer à l'institution du lien social dans nos sociétés contemporaines ? C'était également l'occasion d'englober sous une même problématique les questions relatives aux espaces physiques de distribution et de circulation des musiques électroniques, celles concernant l'articulation entre sphère privée et sphère publique 108 , et celles relevant de la formation du lien social dans des espaces publics à la fois concrets et abstraits, sans pour autant postuler que je n'avais plus qu'à observer des espaces publics déjà là : il s'agit bien d'interroger les différents procès d'objectivation / subjectivation en cours dans la formation symbolique des identités sociales (et plus particulièrement les sociabilités musicales). Le passage par la conceptualisation de L. Quéré participait de cet assemblage : sous l'angle de la construction d'un « tiers symbolisant » - une intersubjectivité pratique, on peut traiter dans le même mouvement les actions menées dans le cadre d'une coopération sociale, les processus de communication et les mécanismes de socialisation.

      Entamé au cours de la recherche sur la figure du Dj, la relative spécialisation du point de vue dans le suivi des réseaux « indépendants » 109  des musiques électroniques se prolonge ici, voire s'accentue ; elle résulte de la conjonction de deux processus : la formation de nouveaux réseaux « indépendants » dans la métropole lilloise qui a coïncidé avec la période où j'ai passé le plus de temps sur le terrain, le repérage de plusieurs indices venant corroborer l'analyse des grands mouvements en cours pour les mondes de la musique (domination du marché par les majors, concentration des industries culturelles et de communication, rationalisation des échanges musicaux, dialectique du « tube » et du « catalogue » développée par les maisons de disques) et renvoyant à des logiques sociales de grande envergure déjà repérées avant et pour d'autres musiques. Ces réseaux, pour lesquels l'ouverture d'un disquaire spécialisé constitue un moyen de mieux se déployer localement, sont essentiellement concernés par un « style » musical qui, malgré la très faible audience qu'il a globalement en France, a la part belle à Lille depuis plusieurs années 110  : la jungle, sans doute la musique la plus syncrétique parmi les expressions électroniques, à la fois dans la matière musicale qu'elle (re)travaille (toutes les musiques actuelles, électroniques ou non, mais aussi toutes les musiques « mères », des musiques traditionnelles au funk, en passant par le reggae, le blues, le jazz ou la soul) et dans les modes de faire qui fondent les pratiques de ses acteurs (pour la composition et la production musicale, mais aussi pour les diverses pratiques festives coagulées). Il ne s'agit pas de présumer de l'indépendance des réseaux musicaux étudiés. De quelle indépendance parle-t-on ? Vis-à-vis de qui ou de quoi prend- elle sens ? Est-elle seulement autre chose qu'un discours de différenciation ? Peut-on seulement encore développer des modes de faire « artisanaux » dans des champs culturels largement industrialisés ?

      Démarrant chez un disquaire spécialisé « indépendant » 111  - des grandes enseignes du commerce discographique comme la Fnac, le Furet Musique ou Virgin Megastore, et donc aussi vis-à-vis des logiques de rationalisation extrême imposées par les majors - point de départ et noeud sensible de l'analyse, l'investigation anthropologique a suivi la circulation de la musique à travers des objets, des manifestations, des mises en représentation, qui sont autant de connexions plus ou moins stables entre des réseaux plus ou moins longs et eux-mêmes plus ou moins connectés. Chemin faisant, l'enquête ethnographique s'est arrêtée dans des lieux et des moments plus ou moins directement reliés aux logiques mainstream (industrielles, institutionnelles, mass-médiatiques), quand ils ne sont pas complètement structurés par ces logiques. Si les réseaux pratiqués et observés sont « indépendants », ils ne le sont que très rarement en tous points. Il n'empêche que, d'une part, les mécanismes de rationalisation à large échelle, de convergence technologique, d'industrialisation des cultures musicales, semblent perpétuer les mouvements insufflés par les grandes industries culturelles et par la globalisation économique, ce qui était déjà vrai pour (presque) toutes les musiques reproduites sur support matériel. D'autre part, l'indépendance relative vis-à-vis de ces sphères industrielles et les modes de faire que ces revendications suscitent, me paraissent l'occasion pour les musiques électroniques, originellement liées au principe d'indépendance et symboliquement opposées aux attributs du marché de la musique (recherche du plus grand profit et du plus petit dénominateur commun, starisation, publicité, etc.), de construire des sociabilités musicales hybrides, entremêlant l'utopie communautaire, l'indépendance financière, des modes de relation parallèles (notamment grâce aux nouvelles technologies de communication), un amateurisme élargi, de « nouvelles » formes de mélomanie. C'est pourquoi la démarche produite par cette recherche est doublement locale : attachée à analyser des espaces concrets et locaux, mais aussi à interpréter les prétentions à l'indépendance des réseaux musicaux qui y interagissent comme autant de possibilités d'accentuer cette localisation par le refus des principes industriels et publicitaires qui gouvernent les réseaux plus « globaux ».

      Passant de plus en plus de temps dans les espaces des musiques électroniques qui m'intéressaient, j'ai d'abord « vu » (et je « vois » encore) des musiques de l'ordre du processus, qui circulent plus ou moins longtemps et plus ou moins loin, qui sont ré-interprétées à chaque moment de leur distribution (entre les mains des acteurs, dans leurs discours, comme dans un nombre limité d'objets matériels), le long de réseaux plus ou moins étendus, reliant des espaces pluriels, des activités diverses, des technologies plus ou moins récentes, plus rarement des industries culturelles stabilisées. Et il s'agissait bien de « voir ». En effet, les lieux que je pratique sont à chaque fois des situations de représentation de la musique : elle passe alors presque systématiquement du régime de l'oreille à celui de l'oeil, c'est-à-dire d'un système sensible continu et temporel à un mode de perception spatial et atemporel. Comme pour le passage de l'oral à l'écrit examiné à la loupe par J. Goody 112 , il est nécessaire de s'interroger sur la transformation de la musique provoquée par cette réduction rationalisante (ainsi que sur les nouvelles pratiques de savoir qu'elles suscite). Les espaces que j'ai travaillés semblent constituer des dispositifs sensibles par eux-mêmes, des noeuds d'imbrication des réseaux de circulation de la musique qui trouvent là des moyens de coaguler différentes procédures de mise en visibilité et de mise en mots. Mais, quel intérêt alors de garder un questionnement en termes d'espace public et de formation du lien social ?

      Avant de répondre à cette question, il me paraît opportun de revenir rapidement sur les deux cultures qui s'enchevêtrent dans la construction de mon objet d'analyse, et dont la disjonction reste, en fait, proprement arbitraire : il y aurait d'un côté une culture théorique structurée, issue des textes scientifiques, et de l'autre, une culture empirique syncrétique engendrée par le terrain. Ce sont en fait deux formes de savoir à l'oeuvre chez tout un chacun : un savoir explicite et réflexif ; un savoir non su potentiellement actualisé dans la pratique. Si le premier est divisé, rationalisé, publicisé et s'il permet le métalangage, le second, implicite, fonctionne sous l'économie du récit et il est au contraire syncrétique et non réflexif. A la suite des travaux de M. de Certeau et de ceux de L. Quéré, on sait que le savoir non su est incorporé aux pratiques par une forme narrative particulière : « Contrairement aux formes développées du savoir, il ne sépare pas ses critères d'évaluation en matière de vérité, de justice, de beauté, d'efficience, etc. » 113  Véritable « récit en actes », ce savoir empirique correspond à la « culture populaire » que je pratique sur le terrain - si toutefois on n'exclut pas d'envisager celle-ci au-delà de la quotidienneté redondante. A la différence du savoir scientifique, il ne constitue pas une mémoire linéaire et surplombante : « Ce qui le caractérise en effet, c'est le double échange qu'il effectue : échange du présent et de l'origine, qui les rend équivalents l'un à l'autre ; échange des places entre locuteur, destinataire et référent, qui y trouvent pareillement leur équivalence à travers la narration, l'écoute et la représentation. » 114 

      On retrouve là également, sur un registre différent, une dissociation qui renvoie à deux conceptions de la société historiquement construites, à deux types de culture (de rapport au monde), celles qu'E. Glissant 115  nomme « atavique » et « composite ». La culture « atavique », la plus ancienne, « c'est celle qui part du principe d'une Genèse et du principe d'une filiation » 116 . La culture « composite » est liée au principe d'une « identité rhizome » 117 . Cette dernière, qui concerne la quasi-totalité des sociétés contemporaines, ne s'est pas débarrassée de l'atavisme ; elle entre sans cesse en conflit avec les principes de Genèse (unique) et de filiation qui caractérisent cette conception. A une échelle bien plus modeste, cette confrontation rejoint « chez » moi une conception génétique de la théorie héritée de la fausse impression que mes questionnements pouvaient suivre un chemin strictement « logique » - stable, avec une histoire, une origine et des filiations toujours assignables - tracé à l'aide de procédures hypothético-déductives, qui s'opposerait aux modes de faire rhizomiques pratiqués sur le terrain des musiques électroniques, elles-mêmes extrêmement composites. Il y aurait une logique théorique autonome à réunir dans une même problématique les questions de l'industrialisation culturelle, de la formation des espaces publics et du lien social, de l'informatisation de la société. Il y aurait une (autre) logique, concrète celle-là, à développer des types d'association en rhizome. D'un côté, nous aurions à penser la genèse, de l'autre, nous aurions à mettre en oeuvre la relation. Pourtant, le grand écart entre les deux est la seule manière de produire une « connaissance » sur ces deux versants à la fois. C'est aussi de cette manière que chacun de nous donne sens aux univers qu'il traverse, en même temps qu'il les solidifie (en posant des frontières, un début et une fin probable, des cardinalités, des moyens de mesure et de comparaison, des espaces de représentation, etc.) .

      Quelle est la mesure du grand écart instruit dans cette recherche ? Il m'a semblé, à un moment où j'investissais beaucoup de temps sur mon terrain, que l'amplitude de ce décalage était trop importante et qu'il était préférable d'abandonner toute prétention à examiner la construction des sociabilités musicales ou des espaces publics des musiques électroniques. Cette tendance provisoire à effacer ce que j'identifiais encore comme un surcroît théorique trop abstrait, devenait d'autant plus nécessaire à mes yeux que les positionnements conceptuels et épistémologiques des auteurs que je mobilisais parfois pour construire ma grille de lecture ne souffraient pas, apparemment, la juxtaposition de ceux qui parlaient de réseaux avec ceux qui parlaient d'espaces publics, pour prendre un exemple qui sera explicité par la suite. Il fallait que je choisisse mon camp. Cette injonction à faire un choix était formalisée par certains auteurs eux-mêmes, qui s'opposaient explicitement les uns aux autres dans leurs écrits, alors même que j'osais les faire travailler ensemble 118 .

      Mais, finalement, il a bien fallu que je me rende compte que la perception en termes de réseaux et de traduction n'était pas nécessairement, en soi, incompatible avec une réflexion sur l'institution du lien social 119 . Si les musiques électroniques, ou plus exactement ici la jungle, se déploient au coeur de réseaux socio-techniques échevelés, dont les embranchements sont rendus visibles dans des dispositifs sensibles qui traduisent la musique en même temps qu'ils la distribuent, elles ne sont pas moins mobilisées et représentées dans une dimension un tant soit peu publique, à la frontière du commun et du public, dans l'articulation du privé et du public, par des sujets et des objets coopérant tantôt pour un accroissement de visibilité, tantôt pour des modes de résistance relative aux impératifs publicitaires et technologiques de l'espace public contemporain. C'est même l'humble pari 120  de cette recherche que de mener à bien une compréhension localisée des sociabilités musicales sur ces deux fronts, précisément indissociables à mon sens.

      La comparaison des « premières » observations menées sur mon terrain - c'est-à-dire celles dont la conscience était première, en tant que s'inscrivant dans des espaces au centre de mon étude dès lors raccourcie par une problématisation forcément distributive 121 - avec celles conduites plus en amont, m'a permis de pointer l'inévitable porosité entre les sphères publique et privée, que ce soit chez mon disquaire spécialisé, sur un site Internet consacré aux musiques électroniques ou dans les fêtes vouées à la jungle. Dans et par ce qui relie ces différents types d'espaces - sujets et objets, faire et dire - une topologie des formes de circulation, de traduction, de représentation de la musique dans notre espace public « global » (si tant est qu'il signifie encore réellement quelque chose) s'est dessinée. Cette topologie est aussi une carte des trajectoires qui passent par (et interagissent dans) des lieux publics souvent « marginaux », transformés en espaces communs à de nombreux instants, pratiqués à différents « degrés » par ces trajectoires multiples.

      Dans le fond, un problème reste posé : est-ce que la question des « sociabilités musicales » est une bonne question ? Sommes-nous confrontés, dans et par la musique, aux sociabilités qui fondent les identités sociales étudiées par les sociologues ? Sans doute pour partie. Mais, les sociabilités musicales ne peuvent être appréhendées en dehors des réseaux d'objets et de sujets qui installent la musique parmi nous. La démarche communicationnelle, s'il en est, consiste justement à s'intéresser aux mises en formes, aux traductions diverses, aux mises en sens, aux mises en scène et aux modes d'appropriation de la musique, donc à la continuité des nombreuses matérialités de notre espace musical moderne qui la font circuler, qui la distribuent et qui permettent sa représentation. Il n'y a jamais, aujourd'hui, de sociabilité musicale qui se jouerait dans une sphère exclusivement sociale où le rapport à la musique serait dématérialisé, en dehors du monde des objets qui permettent la production sensible de la musique. Pour autant, ce monde des objets musicaux n'est pas une structure infaillible, déterminante, à laquelle nous n'aurions plus qu'à nous soumettre en agençant quelques intermédiaires matériels pour laisser surgir une musique « déjà là ». On observera, au fur et à mesure du développement de cette recherche, qu'au moins dans le cas des musiques électroniques, le rapport vécu à la musique ne relève pas uniquement d'une passion non maîtrisée, formée au coeur des chaînes socio-techniques de la musique - ce qui obligerait à ne plus jamais parler d'action - comme le proposent A. Hennion et alii 122 . Si l'on s'attache au détail des processus empiriques ici travaillés (dans des dispositifs particuliers comme les magasins de disques, les sites Internet spécialisés et les fêtes, où les interactions sont nombreuses et font sens), on aperçoit bien souvent de multiples imbrications contingentes entre l'action et la passion dans la production des sociabilités musicales, qui sont à la fois singulières et mêlées aux autres modes d'institution de notre lien social.

      S'il fallait dire clairement ma position dans le champ des recherches en sciences humaines, s'il fallait choisir la case épistémologique dans laquelle ranger mes travaux, peut-être que la proposition d'une démarche « compréhensive serait » la plus appropriée. Mais alors, il ne faudrait pas entendre par là la tendance, parfois mal comprise, qu'ont certains chercheurs à favoriser l'empathie dans leur rapport aux acteurs qu'ils étudient (et qui est somme toute « naturalisée » par mes implications diverses sur mon terrain) : « C'est donc toute une dimension de l'expérience vécue de la musique, de la subjectivité, des modes d'intériorisation des expériences de la musique qui attend le chercheur, invité à prendre au sérieux le mot d'ordre d'une sociologie compréhensive. » 123  Cette démarche compréhensive renverrait plutôt à la volonté de s'intéresser, dans mon cas, aux modes d'appropriation des musiques par les acteurs, aux « arts de faire » pour reprendre la terminologie féconde de M. de Certeau, à leurs sociabilités musicales, à la manière dont ils traduisent la musique, dont ils lui donnent du sens : individuellement, c'est-à-dire dans un rapport « subjectif » à la musique (plaisir, pratiques amateurs ou mélomanes individuelles, dans un espace public ou privé, plus rarement dans des procédures de catégorisation singulières) ; collectivement, dans un rapport commun à la musique ayant prétention « objectivante », c'est-à-dire nécessitant une montée relative en généralité, des points de comparaison possibles, des traductions d'un régime communicationnel à un autre, des objets de stabilisation et de transport, la constitution de tiers symbolisants (« styles », modes associatifs, projets collectifs, etc., réactualisés et rendus visibles dans chaque comportement pratique qui se joue au coeur des espaces communs).

      Sans tomber dans le piège d'une dialectique de légitimation qui délimiterait ma recherche uniquement par ce qu'elle n'est pas et par ce qu'elle ne fait pas, il reste tout de même difficile d'adopter telle ou telle approche communicationnelle, telle ou telle sociologie, telle ou telle anthropologie, « pour le meilleur et pour le pire », encore plus d'opter pour l'exclusivité d'un point de vue. La démarche dite « compréhensive » peut être un outil heuristique porteur ; elle risque aussi de devenir principalement un instrument rhétorique si on ne lui confère qu'une valeur métonymique.

      A l'instar du bricolage qui fonde cette recherche et du « braconnage » 124  qui caractérise les pratiques, modes de faire, technologies et dispositifs sensibles qui font tenir les mondes des musiques électroniques, la démarche consiste à fuguer avec ces musiques, à épouser les différentes transformations de leur matière, très plastique. La conception de l'espace public ici engagée - un espace inachevé, une matière elle aussi très plastique - permet de travailler à la fois la relation en tant que telle et ce qu'elle relie, l'opacité et les disparités des échanges « musicaux », dans leurs dimensions communes et contingentes, les efforts des acteurs pour stabiliser et rendre visibles ces relations, les procédures de compromis ou de résistance qu'ils initient. La construction conjointe du terrain et de l'étude invite à l'hérésie d'un langage du réseau pour parler d'espaces publics en train de se faire, ou, plutôt, à la juxtaposition des deux points de vue pour l'appréhension de réalités empiriques interconnectés mais différentes : les réseaux socio-techniques de circulation et de distribution de la musique, les espaces où les acteurs s'approprient la musique, individuellement et/ou collectivement 125 . On peut penser, ou plutôt exprimer, les mouvements structurés / structurants (plus ou moins normatifs mais toujours sociaux et techniques) qui rendent la matière des musiques électroniques palpable, plus sensible et plus lisible, plus intelligible et mieux partagée, à travers les réseaux « durcis » - c'est-à-dire matérialisés, positifs, objectivés, historicisés - sans lesquels ni les objets, ni les sujets, ni les discours, ni les logiques sociales, ne pourraient s'associer ou se confronter et traverser ainsi les différentes épaisseurs du « mille-feuilles » social.

      Sans en faire dès maintenant le détail précis 126 , la démarche produit certaines limites qui incluent des éléments d'analyse imprévus au démarrage de l'étude, mais qui excluent également certaines pistes entrouvertes par mon questionnement de départ. La pertinence des unes et des autres est très relative ; elle reflète à la fois le positionnement du chercheur et le poids de l'observation dans son activité herméneutique. Par exemple, peu à peu, le versant technologique de la problématique est abandonné en tant que tel : sans ignorer l'imbrication systématique des musiques électroniques avec leurs technologies de composition, de production, de diffusion ou d'appropriation, on ne s'intéressera qu'à l'implication de celles-ci dans la construction des pratiques, modes de faire et régimes communicationnels des mondes concernés. De même, l'industrialisation culturelle n'est plus intrinsèquement une porte d'entrée - ou un point de vue - privilégiée : elle laisse des traces dans presque toutes les strates du déploiement de la musique aujourd'hui, mais elle n'est pas forcément significative des logiques sociales prégnantes qui se coordonnent à tel ou tel niveau, loin s'en faut. Cependant, il y a peut-être là, dans la satellisation analytique des processus d'industrialisation culturelle ou de dissémination technologique, le signe d'une étude complètement localisée. La pratique du terrain est certes l'occasion d'infléchir un certain nombre de présupposés ; elle ne permet pas, par contre, d'extrapoler, sans comparaison préalable, certains indices nouveaux observés localement comme révélateurs de tendances plus générales. On ne peut les envisager qu'en tant qu'indices. En d'autres termes, si j'ai progressivement laissé de côté certains angles de prise de vue, c'est aussi et surtout parce que mon terrain ne s'y soumettait pas, parce que rarement il était l'espace de visibilité des processus que j'étais censé voir « a priori ». Donc, il se peut très bien que mon terrain présente des spécificités structurantes et qu'il suffise de se déplacer ailleurs, ou à une autre échelle, pour que les grandes logiques sociales, technologiques et industrielles, redeviennent, par et pour elles-mêmes, des portes d'accès premières et indispensables. Bien sûr, (faire) croire à l'unicité de mon objet, ce qui revient à (faire) croire à son indépendance vis-à-vis des logiques stabilisées ailleurs, constitue un excès empiriste. Mais, on doit prendre en compte, sur le terrain, les éléments d'une certaine singularité, et on doit reconnaître à l'observation son caractère temporel éminemment persuasif : je ne prétend ni échapper complètement à la séduction opérée par ce que j'observe, ni pouvoir dégager les lois qui régissent tous les mondes des musiques électroniques. Il suffit simplement de redonner au terrain toute la place qu'il occupe (et qu'il mérite). D'ailleurs, en suivant des réseaux plus ou moins solidifiés, en cours de développement, en pratiquant des espaces concrets, c'est-à-dire en menant à bien une anthropologie des espaces communs et/ou publics de la jungle à partir d'un disquaire spécialisé à Lille, je n'aurais nul besoin de recourir à des efforts de généralisation : il s'agira plutôt de comprendre comment la musique accède, « réellement », à certains degrés de généralité, comment elle mélange des temporalités multiples qui ne se limitent pas à celles de l'étude en synchronie, comment ses modes de circulation, de traduction et de distribution, lui permettent de participer à la construction de nos espaces communs, voire publics.

      Précisons tout de même, à ce stade de l'examen de notre fabrique, que cette recherche gardera, dans son parcours énonciatif, les traces de l'articulation entre terrain et problématisation, qui est commensurable à l'articulation entre réseaux et espaces publics ; les titres des deux grandes parties qui feront suite à ce chapitre en sont les indications les plus explicites : comment la jungle vient à nous, comment la jungle passe par nous. La jungle vient à nous 127  par l'intermédiaire de nombreux dispositifs sensibles, ouverts à de multiples pratiques et à différentes configurations communicationnelles. Elle passe par nous et participe, pour partie, à la constitution du lien social dans des espaces publics en cours de modelage. Bien sûr, une fois de plus, cette division discursive est en partie rhétorique ; elle répond à un souci de structuration et de clarté. Mais, en fait, les réseaux dont on parle sont toujours à la fois humains et techniques : si la musique vient à nous, c'est aussi parce qu'elle passe par nous, certes à différents degrés d'implication dans la construction des intersubjectivités, des individualités et des sociabilités. Inversement, si la musique passe par nous, c'est qu'elle est venue à nous, et, cette fois, c'est toujours par des objets, des discours, des événements ou des représentations diverses qu'elle nous arrive.


2) Pour une anthropologie des espaces publics

      La discussion a déjà largement porté sur la composition mutuelle de la démarche et du positionnement théorique engagés, du savoir pratique et du savoir scientifique. Plutôt que de le dire uniquement de manière réflexive, démarche anthropologique et conception de l'espace public peuvent apparaître également dans la constitution partagée d'un mode d'approche empirique. Je ne reviendrai pas sur le vaste univers conceptuel concerné par l'espace public tel qu'il est synthétisé dans l'introduction générale. Du moins, une partie seulement de cette constellation sera convoquée à bon escient.

      A défaut de pouvoir les nommer d'emblée « espaces publics » (au final d'ailleurs, il n'y aura pas de réponse définitive à ce sujet, à moins de considérer que les qualités spatiale et publique se conquièrent « une bonne fois pour toutes », ce qui va bien sûr à l'encontre du rapport au monde défendu par cette étude), les situations concrètes que je pratique et interprète semblent au moins être des « lieux publics » au sens de R. Sennett 128 , c'est-à-dire des lieux où l'on se donne en représentation, où l'on construit différents rituels de communication sur le mode de la théâtralité. La visibilité engendrée par cette mise en scène n'est pas très éloignée de celle produite par les processus d'interaction étudiés par E. Goffman 129 . De plus, et même si l'on oppose assez couramment les deux conceptions, la dialectique de la mise en commun développée par J. Habermas 130 , dans son modèle normatif de la formation rationnelle des opinions politiques, peut être couplée à celle de la théâtralité défendue par R. Sennett. Pour ce faire, comme l'a proposé L. Quéré, les deux modèles peuvent être reliés, pour partie, par l'entremise de la conception de la publicité chez H. Arendt 131  : l'espace public est alors envisagé comme espace sensible, comme scène d'apparition. Le principe de publicité ainsi retravaillé évite à la fois les écueils d'un positionnement abstrait et idéal (véritable modèle communicationnel d'une forme de démocratie) sans commune mesure avec nos société contemporaines pourtant « démocratiques » (Habermas), et ceux d'une perception qui voit dans l'avènement du capitalisme et de l'anonymat la déliquescence complète des mise en scènes qui fondaient auparavant nos sociabilités (Sennett). Selon R. Sennett, le lien social, jusqu'alors produit par de multiples formes symboliques, serait délité par la systématisation et la généralisation du principe de visibilité et de transparence dans notre espace public moderne. Comme le remarque très justement L. Quéré, il y aurait bien, en effet, affaiblissement relatif des sociabilités dans l'effacement de la frontière entre sphère privée et sphère publique, mais l'obligation de transparence issue du principe de visibilité ne vaudrait que pour une partie des pratiques individuelles et sociales : les sociabilités résultent d'une « gestion symbolique de la face publique de chacun » 132  ; dans une communauté d'interconnaissance, la transparence s'applique au jeu entre acteurs et pas à leur subjectivité ; ce jeu s'opère sur de multiples scènes publiques qui sont à chaque fois des dispositifs sensibles dans lesquels l'individu et le collectif se rendent visibles et se formalisent. C'est donc aussi à une pluralité du procès d'institution du lien social que renvoie l'espace public contemporain. D'ailleurs devrait-on parler d'espaces publics contemporains au pluriel, autant que sont plurielles nos sociabilités, ce à quoi invitent à la fois le détour par la scène d'apparition et par le principe publicitaire - tels que décrits par Arendt - et la nouvelle préface de L'espace public 133 , dans laquelle Habermas propose de reprendre sa propre conception en évitant l'unicité totalisante et figée des premières moutures de son livre.

      Si l'espace public n'est plus un et indivisible - l'a-t-il seulement jamais été ? - il n'est pas non plus déjà là, « en attente d'être rempli » 134 , sans doute encore moins dans nos démocraties modernes que dans la société bourgeoise du XVIIIème siècle. Il dépend tout autant de cadres historiquement institués que de la manière dont chaque acteur, individuel ou collectif, se l'approprie et y joue pour partie sa socialisation et son individuation. La notion d'espace public désigne « le cadre toujours déjà donné et néanmoins à recomposer à nouveaux frais dans chaque situation, dans lequel les actions et les paroles, les événements et les personnes, les situations et les relations acquièrent, en tant que réalités phénoménales, leur individualité et leur socialité, leur intelligibilité et leur objectivité » 135 . C'est pourquoi il est nécessaire de mettre en oeuvre une analyse anthropologique de l'espace public, en d'autres termes s'interroger sur « les formes pratiques de la constitution de cet espace. » 136 

      Les « dernières » observations menées sur le terrain - en tant que pratiques des mondes concernés orientée par la problématique de cette recherche (notamment un certain nombre de soirées très disparates) - me laissaient entrevoir, plus clairement que pour d'autres occasions plus éloignées dans le temps, le jeu incessant qu'il pouvait y avoir entre la nécessaire phénoménalisation de ces événements musicaux et la distribution de ces phénomènes à travers différents modes de communication (tracts, commentaires oraux ou écrits, inscription dans une démarche collective plus large, etc.). « Cette double attention à la phénoménalisation des actions, des personnes ou des événements, et à la médiation incarnée des formes symboliques, qui animent et interprètent les pratiques de l'intérieur, redonne son importance à la dimension scénique de la construction d'un monde commun et de la coordination de l'action. » 137  Dans les multiples autres espaces auxquels sont reliés ces phénomènes, une partie seulement de ce qui s'y jouait est traduit et réapproprié. Potentiellement au moins, les sociabilités des acteurs qui interagissent - entre eux parfois, mais bien plus souvent par l'entremise d'objets performatifs qui « temporalisent » et rendent intelligibles ces relations - sont plurielles (c'est-à-dire également instituées par le croisement de pratiques et de représentations qui sont loin d'être toutes « musicales ») ; l'espace public dans lequel elles se rendent visibles est lui aussi pluriel, pour ne pas dire fragmentaire. Avec différents auteurs 138 , je partage donc l'idée d'une indispensable anthropologie de l'espace public (pluriel) tel qu'il se déploie aujourd'hui, même si les modalités de cette approche telles que je les développerai par la suite ne correspondent que partiellement à celles fixées par ce « collège invisible ». Si, à l'invite de L. Quéré, on s'intéressera aux manières dont le social prend sens, prend forme et se met en scène, on ne pourra pas postuler que la dimension sociale (la construction des identités en tant que telles) est toujours sous-jacente, prégnante et première à ce que l'on observe empiriquement.

      Cette recherche s'intéresse aux espaces publics des musiques électroniques, si tant est que l'on puisse véritablement distinguer la formation publique de lien social et l'investissement d'un commun qui donne sens à des pratiques et à des objets divers. Les espaces étudiés et les réseaux pratiqués permettent d'envisager les mondes des musiques électroniques dans leur devenir. Le suivi des réseaux des musiques électroniques en train de se constituer s'inscrit dans une anthropologie des espaces « publics » qui doit partir d'un terrain local. Non pas éluder la dimension symbolique et abstraite de tout espace public, mais lui conférer - lui reconnaître - sa matérialité, ses objets constitutifs limités dans le temps et dans l'espace, sans lesquels il n'existerait qu'à l'état virtuel, lors d'interactions successives entre différents acteurs. D'ailleurs, le « face à face » des interactions humaines ne représente plus qu'un cas occasionnellement observable empiriquement. Du moins, les relations entre les acteurs sont de plus en plus médiatées par des techniques symboliques qui s'alignent plus ou moins bien avec les technologies de circulation, de distribution et de traduction des interactions de la médiasphère précédente - toujours également des technologies discursives, des instruments de mesure et de comparaison, des formes de « savoir-pouvoir » au sens de M. Foucault 139 . C'est d'autant plus vrai pour la musique, ses phénomènes et ses échanges, pour lesquels la relation est quasiment toujours indirecte (même lors de concerts où, pourtant, le public rencontre la musique dans le temps de sa production sonore). Et les chaînes socio-techniques reliant les sujets entre eux, à proprement parler, s'allongent, donnant en retour une dimension historique aux espaces de leurs interactions (« face à face » ou « à distance »). Il y a toujours passage par un « tiers-symbolisant » 140  - dans les interactions et la constitution des identités sociales. Mais il faut ouvrir la dénomination à des formes diverses, à la fois concrètes et abstraites : c'est une notion placée sous le régime de la multiplicité. Et s'intéresser aux acteurs comme à leurs objets, aux cadres de leurs interactions comme aux procédures de leur mise en visibilité, à leurs représentations comme à leurs temporalités, à leurs pratiques culturelles comme à leurs discours. Les sujets de l'espace public ne sont pas « de purs sujets de pensée et de discours » 141 , mais « des acteurs historiques » 142  participant à des enjeux de pouvoir et de savoir. On ne peut se passer de l'étude des modes de composition du tiers symbolisant, qui « constitue la symbolique à l'aide de laquelle les sujets sociaux trouvent accès au réel, construisent leur identité et leur communauté, acquièrent la capacité de penser et d'agir, se constituent comme acteurs historiques.» 143 

      S'interroger sur la formation du lien social dans les musiques électroniques aujourd'hui reviendrait donc à saisir les processus socio-techniques, multiples et inachevés, de constitution d'espaces publics locaux, d'objectivation/réduction du monde dans des espaces sociaux divers. L'investigation anthropologique devrait permettre d'appréhender les incarnations toujours locales d'une sphère publique ainsi continuellement remodelée. Il reste à confronter les observations ethnologiques avec les formes structurantes/structurées qui ont permis la stabilisation relative de certaines logiques sociales dans un temps plus long, et le durcissement de certains réseaux traversant les sphères publique et privée, l'industrie discographique et les nouveaux circuits de distribution, les technologies musicales high-tech et la mémoire musicale d'un siècle d'enregistrements et de reproductions sonores.


3) Des réseaux à suivre, des espaces à pratiquer

      «  L'espace culturel où tel groupe demeure, travaille, vit et raisonne ou parle est l'espace des isomorphies. L'ensemble des relations fidèles réunissant les opérations et les éléments de chacun des espaces reconnus comme différents. Il n'habite pas son histoire, ou sa religion, ou ses mythes, ou sa science, ou sa technologie, ou sa structure familiale, il niche dans les ponts qui font communiquer ces îles. La culture, sa culture n'est plus un espace ou des espaces qualifiés, elle est, précisément, l'espace des isomorphies entre ces espaces nommés. » 144 

      Si l'on peut assez aisément s'entendre sur les grandes tâches fixées à l'anthropologie - compréhension de la diversité culturelle, des modes d'être et de pérennisation des sociétés, des fondements du lien social, autant d'objets sociaux dont le développement moderne et la visibilité accrue sont à l'origine du questionnement anthropologique - il n'existe pas moins d'anthropologies que de terrains ethnographiés et étudiés. Entendons-nous : il s'agit bien ici d'une démarche anthropologique construite dans une recherche en communication, et non pas d'un travail s'inscrivant dans l'anthropologie comme discipline. Bien sûr, cette recherche rejoint sur plusieurs points les interrogations de certains anthropologues (ceux dont c'est le « métier »), confrontés comme moi à des mondes sociaux, à des cultures, à des sociétés dont ils font toujours plus ou moins partie. La « méthodologie » est certes constituée, pour une bonne part, par des arts de faire - observation participante 145 , entretien - et un appareillage - stylo et bloc-notes, magnétophone et micro, parfois un appareil photographique - qui sont très « classiquement » dévolus au domaine de l'anthropologie. Mais, le terme « anthropologie » fait avant tout référence au mode d'approche de mon objet et à la perception du monde ici activée.

      

      Les espaces qui structurent l'univers musical de la métropole lilloise (espace premier de l'investigation anthropologique, qui sera pourtant bien obligée d'aller en-deçà et au-delà de cette délimitation géographique pour suivre la musique, ses objets et ses acteurs), et les trajectoires qui les traversent et les transforment, sont multiples, enchevêtrés et rarement stabilisés. Pour entrevoir ces mondes de la musique en train de se faire, ce qui les solidifie ou les fait « disparaître » 146 , il faut repérer un certain nombre de moments et de lieux participant, à différents degrés et sur différents registres, de cette activité instituante, et au coeur desquels se cristallisent un tant soit peu des dynamiques locales (individuelles et collectives) beaucoup plus disparates et diffuses - moins visibles - ailleurs. Ces moments et ces lieux, ou plutôt ces moments dans ces lieux, constituent des espaces pratiques que je dois moi-même pratiquer (c'est ce que l'on appelle l'observation participante « active », c'est-à-dire d'abord, dans mon cas, une « participation observante »), en évitant de m'extraire physiquement et/ou symboliquement de ces moments observés, sous peine de n'en faire plus que des lieux (figés, cartographiés et non pratiqués), ou sous peine d'être exclu des processus de traduction, de représentation et de mise en forme diverses qui s'y jouent (c'est-à-dire aussi y être aveugle). Il s'agit donc tout autant de pratiquer certains espaces que de les observer. Les deux activités sont interdépendantes et forment mon approche anthropologique, qui ne peut se passer, bien sûr, de la prise en compte des constructions symboliques propres aux autres « pratiquants », et en particulier des récits de vie - ou récits de parcours sociaux dans et par la musique - des protagonistes (au premier chef) de ces espaces, qu'ils soient disquaire spécialisé, organisateurs de free-parties, programmateur d'une salle de concert institutionnalisée ou créateurs d'un site Internet spécialisé dans les musiques électroniques. D'ailleurs, symétriquement, prétendre ne pas faire d'anthropologie constituerait un biais bien plus évident étant donné l'angle de prise de vue nécessairement « endotique » qui est le mien 147 .

      L'attention sera portée aux interactions comme aux modes de faire dans des espaces diversifiés. La pratique et l'observation anthropologique de ces espaces pourrait alors s'entendre comme l'analyse des cadres de référence des interactions en jeu. Toutefois, non seulement la perspective interactionniste élude la dimension matérielle des échanges musicaux (quand peut-on dire qu'il y a « pure » interaction entre des sujets ?), mais en plus, il faut bien que la musique « vienne » de quelque part pour pouvoir être appropriée et mise en scène dans ces cadres d'interactions directes ou indirectes. Une question reste alors en suspend : qu'est-ce qui relie ces espaces de la musique ? En d'autres termes, comment la musique voyage-t-elle entre ces espaces ? En s'appuyant sur l'observation des déploiements rhizomiques de la musique, sur une conception du réseau issue des travaux de B. Latour (lui-même inspiré par l'oeuvre de M. Serres) et de ceux d'A. Hennion, l'anthropologie ici produite est également « symétrique », travaillant sur les deux pôles des procédures de catégorisation des mondes de la musique et des processus d'hybridation qui permettent la division des mondes. D'ailleurs, la question précédente peut également se poser en sens inverse - les deux questions oeuvrent dans le même temps, aucune n'est véritablement la cause de l'autre : Où et quand les réseaux de déploiement de la musique (plus précisément de la jungle) se confrontent ou coopèrent-ils ? C'est-à-dire aussi : où et quand la musique peut-elle être mise en forme, traduite, mise en scène et socialisée ?

      Il s'agit donc de mener à bien une anthropologie double, qui conjoint dans son travail d'interprétation le suivi des réseaux de circulation et de distribution de la jungle et la pratique des espaces où les échanges musicaux se coagulent et se formalisent 148 .

      De quels « réseaux » parle-t-on ? De réseaux concrets et abstraits, des chaînes reliant objets et sujets et permettant tout à la fois la circulation des idées et des matérialités, des discours et des événements, mais aussi la distribution des uns et des autres dans des catégories plus ou moins générales et plus ou moins visibles selon la longueur et la quantité d'interconnexions entre ces dispositifs rhizomiques. Des réseaux qui instituent notre monde tel que nous le voyons, tel que nous le pratiquons et tel que nous nous l'approprions. Ils sont des modes de faire et des modes d'être au monde que l'on retrouve à tous les niveaux de notre société « moderne » : « Si l'on voulait dessiner la carte spatio-temporelle de ce qui se présente dans une interaction, si l'on voulait dresser la liste de tous ceux qui sous une forme ou sous une autre y participent, on ne discernerait pas un cadre bien délimité, mais un réseau très échevelé multipliant des dates, des lieux et des personnes fort divers. » 149  Le réseau fonctionne au plus près de sa racine étymologique, comme entrelacement de mailles par lesquelles circulent des choses. On active le réseau pour saisir les choses, les attraper pour les accumuler et s'en nourrir (c'est étymologiquement un filet de chasse), et son utilisation métonymique pour désigner Internet permet de le manifester et de l'exemplifier (l'équivalence du vocable de la « Toile » va dans le même sens). Il faut voir également dans la dérivation progressive du terme de réseau pour parler des voies routières, des systèmes téléphoniques ou informationnels, l'idée d'un transport d'un point à un autre et de trajets couvrant tout ou partie des ramifications du réseau (et les routes comme les lignes de téléphone nécessitent la non-linéarité et la multiplication des embranchements, des carrefours). Le réseau relie, ses liaisons sont en très grand nombre, son mode de développement consiste en la connexion d'espaces disparates et en l'appariement d'autres réseaux : « Etres et choses, saisies dans et par le réseau, sont à l'intersection d'autant de chemins que l'on veut (il suffit de faire un détour), et donc le microcosme est partout. » 150 

      Dans son Essai d'anthropologie symétrique 151 , B. Latour systématise cette intelligence du réseau et de la traduction. Selon lui, la pensée moderne - qui est aussi une matérialité - renvoie à deux ensembles de pratiques différentes : d'un côté, la critique (moderne) qui donne, par purification, deux zones distinctes : celle des humains et celle des non-humains ; de l'autre le réseau qui donne, par traduction, des mélanges entre genres d'êtres, hybrides de nature et de culture. Purification et traduction sont deux systèmes de transformation des choses. La purification élimine toutes les aspérités qui sont les signes du métissage incessant entre nature et culture, entre homme et machine, entre corps et esprit, entre savant et sauvage, etc. La traduction est à la fois passage et interprétation le latin traducere dont elle est issue signifie d'abord « traverser, passer de l'autre côté » ; la traduction est donc aussi une translation, un déplacement avant d'être une transposition d'un langage à un autre, d'une sphère à une autre, d'un monde social à un autre. Traduire c'est transformer le message en de multiples « versions différentielles » 152 . Etre un moderne, c'est considérer séparément ces deux ensembles de pratiques : promouvoir la forme distributive de la critique en déniant le travail d'hybridation des réseaux. Pourtant, les modernes oublient que pour séparer les humains des non-humains, ils ont dû activer de plus en plus d'hybrides et produire un travail de médiation. C'est pourquoi il faut observer conjointement la critique et le réseau pour saisir ce qui se passe dans notre monde contemporain, rôle dévolu à l'« anthropologie symétrique » : « La tâche de l'anthropologie du monde moderne consiste à décrire de la même manière comment s'organisent toutes les branches de notre gouvernement, y compris celle de la nature et des sciences exactes, et d'expliquer comment et pourquoi ces branches se séparent, ainsi que les multiples arrangements qui les rassemblent. L'ethnologue de notre monde doit se placer au point commun où se répartissent les rôles, les actions, les compétences qui vont permettre de définir telle entité comme animale ou matérielle, telle autre comme sujet du droit; celle-ci comme douée de conscience, celle-là comme machinale, telle autre encore comme inconsciente ou incapable. » 153  Cette tâche est d'autant plus vitale que notre société contemporaine est marquée par la prolifération des hybrides. Il s'agit donc de s'intéresser au travail de médiation, au déploiement des réseaux de médiateurs et des pratiques de traduction, donc en fait aux trajectoires qui mènent de l'Empire du milieu (la médiation comme action des médiateurs) aux pôles distribués de la nature et de la culture, des objets et des sujets. Il faut suivre des réseaux : « Des quasi-objets quasi-sujets [ les hybrides ], nous dirons simplement qu'ils tracent des réseaux. Ils sont réels, bien réels, et nous les humains nous ne les avons pas faits. Mais ils sont collectifs puisqu'ils nous attachent les uns aux autres, qu'ils circulent entre nos mains et nous définissent par leur circulation même. Ils sont discursifs pourtant, narrés, historiques, passionnés, et peuplés, d'actants aux formes autonomes. Ils sont instables et risqués, existentiels et porteurs d'être. » 154  Des réseaux comme chaînes de traduction en développement. Les savoirs et pouvoirs modernes sont différents parce qu'ils « ajoutent beaucoup plus d'hybrides afin de recomposer le lien social et d'accroître encore son échelle » 155 . Il n'en va pas autrement des mondes de la musique au sein desquels les réseaux d'extension des traductions différentielles de la musique accumulent de plus en plus d'intermédiaires « impurs ». Les musiques électroniques, dont le caractère hybride est plus explicite et mieux assumé que pour les autres champs musicaux, fonctionnent le long de réseaux d'autant plus chargés et hétéroclites que leur développement coïncide avec l'explosion des supports de reproduction (qui constituent la base de travail des musiques électroniques), avec celle des moyens de diffusion, mais aussi avec l'imbrication de plus en plus solide entre les logiques de la reproduction musicale et celles de sa diffusion, pour lesquelles l'économie est désormais « mondiale ». En suivant les réseaux et leurs pratiques d'hybridation, on n'est ni au niveau global ni au niveau local, mais aux deux à la fois : « les mots local et global offrent des points de vue sur des réseaux qui ne sont par nature ni locaux ni globaux, mais qui sont plus ou moins longs et plus ou moins connectés » 156 .

      La démarche consiste donc à suivre le déploiement des réseaux, les moments de leur confrontation/imbrication (toujours aussi confrontation de topographies diverses du monde, porteuses de représentations multiples), de leur stabilisation/pérennisation, leurs à-coups, leur mort parfois. Cette démarche permet de traverser de part en part les couches dissociées sans pour autant prétendre à l'universalité de l'investigation : ni simplement des réalités localisées et conjoncturelles à l'échelle d'un petit territoire, ni tous les réseaux de la jungle en France. Il s'agira de s'intéresser aux acteurs affublés de leurs objets « musicaux », dont l'alignement avec d'autres dispositifs socio-techniques permet de faire circuler les musiques électroniques, de les faire exister, de les dire telles qu'elles apparaissent, telles qu'elles prennent essor (ou se détériorent insensiblement), telles qu'elles se situent dans le champ des productions culturelles. Une vision synchronique qui permet de charger de toute leur épaisseur diachronique les objets (matériels ou immatériels - diffus, manifestations ou supports). A chaque moment d'appariement observé (chaque dispositif socio-technique - magasin de disque, site Internet ou fêtes - et chaque configuration communicationnelle), on active et on invente des temporalités diverses : autant d'histoires qui font événement et dont il faut remonter les méandres pour donner chair à ces moments. La coexistence de l'ancien et du nouveau permet la constitution d'une mémoire musicale en réseau.

      Il s'avère commode de partir des objets qui passent par, et entre, les gens - tracts, morceaux de musique, disques, mythes, etc. Partir des objets empiriques - eux-mêmes obligeant à remodeler les méthodes d'appréhension du champ observé - pour fabriquer les outils théoriques de leur compréhension, une activité au combien hybridante elle aussi. Non pas poser a priori des modèles intellectuels englobant, au sein desquels l'analyse - et ce qu'elle analyse - s'inscrit, mais plutôt se confronter, dès le départ, à la dureté ou à la fluidité des choses pour lesquelles la théorie n'a pas toujours prévu de cadres explicatifs assez souples ni assez perméables aux changements d'état. La méthode d'analyse consistera à remonter les rhizomes des objets auxquels on s'intéresse, et à (re)lier entre eux des éléments du monde que les divers degrés de rationalité dissocient habituellement. C'est-à-dire aussi aller observer les moments où les multiples logiques coopèrent, confrontent leurs ordres de grandeur, valident les positions énonciatives des autres. C'est pourquoi la démarche anthropologique ici promue est également, et nécessairement archéologique, au sens de M. Foucault 157 . Il faut pouvoir discerner ce qui est en devenir de ce qui reste erratique, les réseaux à histoire des réseaux contingents. D'où une nécessaire prise en compte des histoires locales et des mouvements plus « larges » qui passent par la métropole lilloise. Cette connaissance passe par un certain nombre d'entretiens et de récits de vie avec les acteurs présents depuis longtemps dans la métropole lilloise, mais aussi par l'analyse des logiques sociales plus ou moins stabilisées qui interagissent localement.

      Les mythes, les acteurs, leurs objets, les logiques sociales ne doivent pas être au centre de l'étude, mais plutôt dans la proche périphérie d'une démarche a-centrée : « Si le chercheur met au centre de ses préoccupations le créateur et l'acte de création, il introduit dans sa réflexion un point aveugle dont il ne parviendra pas à se défaire. La création est un objet - une problématique - qui n'est pas à sa mesure, pas plus que ne le sont les questions du beau, de l'authentique ou du vrai. L'unique champ qui soit vraiment à sa portée ce sont les processus sociaux et politiques par lesquels le beau est reconnu comme tel ou l'authenticité vécue ainsi. » 158  Et c'est en se positionnant de la sorte, devers les réseaux de circulation (trop vastes) des mythologies de la création artistique, que l'on en saura réellement plus sur les modes de faire opérant de la création aux traductions et appropriations diverses par le public.

      Cette approche anthropologique passe par l'arrêt sur les différentes configurations - sociales, politiques, communicationnelles, techniques - qui permettent aux réseaux de s'agréger. Comment dresser cette topographie des réseaux ? En opérant des coupures artificielles (sur le modèle des plans de coupe en biologie) aux moments d'imbrication des réseaux. Ce qu'il s'agit d'observer bien sûr, ce sont les pratiques mises en oeuvre pour construire un rapport un tant soit peu commun au monde, c'est-à-dire également les modes de coopération des réseaux concernés. Contre toute représentation trop rapide, ces derniers n'engendrent pas l'appauvrissement des logiques qui coopèrent. P. Nicolas-Le Strat met ainsi en évidence le développement « a-parallèle » des réseaux artistiques : « Un monde de l'art se constitue sur le mode de l'association - le mode intempestif du « et...et... » - et non en terme de réduction des différences et de rapprochement des logiques contraires. » 159  Ce qui ne veut pas dire, pour autant, qu'il faille sous-estimer la puissance des logiques à l'oeuvre dans les champs traversés par les réseaux, qui « s'amplifient et se redéploient au gré des rapprochements d'intérêts, des différentiels de notoriété ou des préférences singulières. » 160 

      Le réseau permet - et est permis par - l'association de diverses logiques sociales, il est donc irréductiblement porteur de multiples énoncés et de mécanismes techniques divers. Toutes ces entités, jamais complètement autonomes, ne doivent d'ailleurs leur efficience qu'à cette mise en réseau : « Un script, un texte, un automatisme peuvent faire beaucoup de choses pour les utilisateurs auxquels ils ont prescrit des comportements, mais l'essentiel de l'effet qui leur est finalement attaché dépend de l'alignement des autres dispositifs » 161 .

      Suivre les réseaux de la jungle reviendrait somme toute à emboîter le pas aux acteurs rencontrés (Djs, disquaires, organisateurs de free-parties, public « amateur », pigistes de la presse spécialisée, programmateur d'une salle de concert), aux objets qui traduisent la musique - ils la font voyager, se transformer, et permettent son appropriation (disques, flyers, mix-tapes, affiches, journaux spécialisés, etc.) comme à ceux qui la catégorisent (catalogues, bacs de rangement des disquaires, liens hypertextuels, etc.). Il s'agirait ensuite de travailler les opportunités d'interconnexion des réseaux, les noeuds du maillage. Mais où et quand commencer ce suivi ? Ou qui suivre au départ ? Ou quoi suivre au départ ? Puis, quel embranchement choisir ? Or, les réseaux sont sans départ et sans fin 162 . C'est d'autant plus explicite dans les réseaux traducteurs des musiques électroniques, qui sont toujours elles-mêmes inachevées et qui se produisent au monde par la succession des interprétations et ré-interprétations diverses ; c'est donc aussi leur mode de circulation et de distribution : à partir de quand et d'où peut-on faire « commencer » des musiques dont le matériau de base le plus évident n'est pas la gamme tempérée mais d'autres musiques préexistantes ?

      Il suffit de « découper un arbre dans le réseau » 163 , c'est-à-dire partir, justement, d'un embranchement de réseaux, d'un noeud d'imbrication, en fonction du terrain localisé où l'on se trouve. En d'autres termes, il faut commencer par un plan coupe dans les réseaux (tel que je l'évoquais un peu plus haut) avant de pouvoir en suivre quelques-uns. Et c'est bien le même principe de visibilité qui guide le mode de représentation du plan de coupe en biologie que celui qui oriente les représentations dans les lieux et moments de la musique (concerts, émissions radiophoniques, disquaires, productions musicales diverses, sites Internet spécialisés, etc.)  : sont en jeu - mis en forme et mis en scène - aussi bien les éléments de traduction de la musique que les relations qui les font tenir ensemble et qui permettent leur circulation et leur distribution.

      Le disquaire spécialisé chez qui j'ai passé (et je passe encore d'ailleurs) beaucoup de temps est assez vite apparu comme un lieu nodal, un embranchement des réseaux de la jungle, si bien qu'il est même devenu le point central à partir du duquel j'ai mené mon investigation 164 . On peut y observer l'agencement de traductions multiples de la musique (disques, affiches, flyers, mix-tapes, journaux spécialisés, listes, modes de rangement, mais aussi discours, jugements, et interactions stimulées par la musique) ; on peut s'appuyer sur ces diverses transformations localisées pour suivre les réseaux dans lesquels elles s'insèrent et par lesquels elles voyagent - en même temps qu'elles produisent les réseaux ainsi localement formalisés (nous menant, au sens littéral du terme, tantôt dans des soirées dédiées aux musiques électroniques, tantôt sur un site Internet, tantôt dans l'imbroglio des réseaux très opaques, car difficilement assignables en tous points et résistants au principe publicitaire, d'une économie du disque dite « indépendante », etc.). La démarche a consisté ensuite à choisir, chemin faisant, d'autres embranchements, à opérer quelques autres plans de coupe. Et ici comme dans toutes les autres entreprises de division et de distribution du monde, il a fallu exclure des moments et des lieux qui étaient pressentis eux aussi comme embranchements significatifs ; trois types de noeuds, à mon sens intéressants à travailler au vu des réseaux (« indépendants ») des musiques électroniques tels que je les pratique dans le temps de la recherche, seront privilégiés : le disquaire spécialisé, les soirées dédiées à la jungle, un site Internet spécialisé.

      Cependant, la métaphore du plan de coupe doit s'entendre en un sens plus large que celui hérité des sciences biologiques. Les lieux et moments d'enchaînement des réseaux ne sont pas découpés artificiellement en autant de tranches pour mieux voir les relations nerveuses qui s'y jouent ; ce ne sont pas uniquement des représentations planes et atemporelles, générées par des opérations de traduction et de décontextualisation que n'ai effectuées. En fait, ils fonctionnent « effectivement » comme plans de coupe : ils offrent la possibilité concrète d'observer beaucoup de réseaux en cours de déploiement. Les lieux étudiés (relation géographique) deviennent des espaces par les moments « musicaux » pratiqués (relation temporelle) qui s'y fomentent. La vision qu'offrent ces espaces par leur situation nodale au coeur des réseaux en fait au moins des dispositifs sensibles : la musique peut y prendre sens de multiples manières. Plus précisément, et c'est ce dont il sera en partie question par la suite, le magasin de disque et le site Internet deviendront des espaces « synoptiques » : ils donnent une vue « générale » des réseaux qui s'y coagulent 165 , mais surtout, ils permettent de comparer les relations tissées pour traduire un même événement, un même morceau de musique, un même label, etc. On envisagera alors ce principe synoptique en fonction des espaces pratiqués. Le magasin de disques apparaîtra comme un espace où ce principe est mis en oeuvre in situ (en situation d'interaction), et le site Internet comme un espace où il est redoublé. Les soirées, par contre, sont les occasions renouvelées (mais différentes d'un moment festif à un autre) de diluer ce principe par le réenchantement d'une relation « directe » - entre le public et la musique - incorporée et théâtralisée. Pour cela, il est nécessaire de pratiquer pleinement ces espaces.

      Espaces sociaux et/ou espaces synoptiques, les lieux étudiés le deviennent lorsqu'on les pratique. La caractérisation des espaces comme « lieux pratiqués » par M. de Certeau est un premier pas dans la compréhension des pratiques et bricolages divers qui formalisent notre rapport au monde (et tout particulièrement notre rapport à la musique dans ces espaces). « Est un lieu l'ordre (quel qu'il soit) selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S'y trouve donc exclue la possibilité pour deux choses, d'être à la même place. La loi du « propre » y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit « propre » et distinct qu'il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité. » 166  Les lieux sont ainsi régis par le régime de l'oeil, mais ils sont uniquement « photographiques », hors de l'écoulement du temps anthropologique. C'est justement cette dimension temporelle qui permet la perception des déplacements et qui leur manque pour devenir des « lieux pratiqués » : « Il y a espace dès qu'on prend en considération des vecteurs de directions, des quantités de vitesse et la variable de temps. L'espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l'ensemble des mouvements qui s'y déploient. Est espace l'effet produit par les opérations qui l'orientent, le circonstancient, le temporalisent et l'amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles. L'espace serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé, c'est-à-dire quand il est saisi dans l'ambiguïté d'une effectuation, mué en un terme relevant de multiples conventions, posé comme l'acte d'un présent (ou d'un temps), et modifié par les transformations dues à des voisinages successifs. A la différence du lieu, il n'a donc ni l'univocité ni la stabilité d'un « propre ». » 167 

      D'ailleurs, tout le monde le « sait » bien - tout le monde le pratique et tout le monde le raconte : quand on dit « espace » on dit « temps », puisque la conscience de l'espace physique vient avec la conscience de ses distances et donc aussi du temps qu'il faut pour les parcourir 168 . Mais ces « vecteurs de directions » temporels, qui signifient les espaces pratiques, sont eux-mêmes très disparates. On ne peut définitivement pas envisager le temps comme une flèche linéaire irréductible. L'historicité des événements sociaux est beaucoup plus explicite lorsque l'on ne s'interdit pas d'entremêler les temporalités. La temporalité correspond, selon B. Latour, à l'interprétation du passage du temps : « Le temps du calendrier situe bien les événements par rapport à une série réglée de dates mais l'historicité situe les mêmes événements par rapport à leur intensité » 169 . B. Latour propose de faire travailler ensemble les ressources critiques, qui nient la prolifération des objets hybrides - de nature et de culture - ou « quasi-objets » tout en activant pour leurs démonstrations bon nombre d'hybrides. Face à la multiplication des hybrides, trois grandes stratégies se dessinent : la séparation homme/nature, l'autonomisation du langage ou du sens, l'oubli de l'Etre. « Il suffit de réutiliser toutes ces ressources, mais de les rabouter les unes avec les autres et de les faire servir au suivi rapproché des quasi-objets ou des réseaux » 170 . Ces différentes ressources scientifiques renvoient à différentes époques et leur rassemblement pose donc problème. Mais l'historicité des « modernes » - une flèche irréversible qui élimine ce qui est passé par révolutions et autres coupures épistémologiques - n'est qu'une des nombreuses manières d'interpréter le passage du temps. L'espace intellectuel et, ajouterais-je pour ma part, l'espace culturel, ne correspond pas à cette temporalité-là, la pratique de médiation mélange toujours des époques hétérogènes (c'est explicite avec les machines ou les pratiques, hybrides, des musiques électroniques). Il y aurait un avant et un après l'ordinateur, par exemple, alors que c'est déjà un objet hybride : l'asymétrie nature/culture est corrélée à une asymétrie passé/futur : « Le passé, c'est la confusion des choses et des hommes, l'avenir, ce qui ne les confond plus. » [...] « La mobilisation du monde et des collectifs sur une échelle toujours plus grande multiplie en effet les acteurs qui composent nos natures et nos sociétés. Mais rien de cette mobilisation n'implique un passage ordonné et systématique du temps.[...]. Nous devons passer d'une temporalité à l'autre puisque, en elle-même, une temporalité n'a rien de temporel. C'est un mode de rangement pour lier des éléments. Si nous changeons le principe de classement, nous obtenons une autre temporalité à partir des mêmes événements. » 171  Donc, globalement, c'est un triage entre éléments qui crée le temps. Changer le mode de triage c'est changer de temporalité. Les hybrides ont toujours mélangé des temps différents. Remarquons, au même chapitre, que l'utilisation de technologies pour remplacer l'homme dans certains travaux modifie la temporalité d'une même séquence d'action : « une césure temporelle s'instaure lorsque l'on a recours à des non-humains : le temps passé agit comme suspendu dans le temps » 172 . Dans tout déplacement, dans toute invention du temps et dans toute pratique d'espaces, se pose dès lors la question du véhicule. Les nouvelles technologies étroitement liées aux musiques électroniques instituent de nouvelles temporalités. Plus généralement, L. Quéré 173  propose de s'arrêter sur l'entremise du tiers symbolisant qui permet de penser l'historicité constitutive du processus de communication : à la fois inscription dans une histoire socio-culturelle et un rapport social comme une histoire (une construction diégétique), c'est-à-dire un cheminement de transformation en relation avec « un mode d'appréhension du passé et de l'avenir » 174 . Le tiers symbolisant, commun entre interlocuteurs, serait donc le prisme de nos interprétations du temps, de nos temporalités.

      Les différents espaces que je pratique, reliés entre eux par des réseaux que je dois suivre à la trace, sont, potentiellement, autant d'occasions de voir circuler la musique et de l'appréhender par ses modes de distribution. Mais ils m'intéressent également parce qu'ils peuvent sans doute permettre, par leur situation nodale, l'institution d'un commun oeuvrant à la construction de sociabilités musicales hétéroclites, par la mise en forme (traductions diverses), la mise en visibilité et/ou mise en scène (représentation) et la mise en sens (interprétation et appropriation) des musiques ainsi rassemblées. Ces espaces et ces réseaux, sans lesquels la musique n'existerait pas, constituent la trame concrète du lien social, ou de la part instituante que concerne la musique qui y circule. Pour saisir ces formes d'institution, il faut discerner le régime communicationnel qui est en jeu : pour L. Quéré, la communication n'est « créatrice de lien social » que quand elle est « régie par une logique de l'équivalence et non pas par une logique de la révélation et de la transparence. » 175  Les réseaux et espaces de la jungle que je pratique et observe (faire et voir) favorisent-ils le régime de l'isomorphie ? Quel forme peut prendre le tiers symbolisant qui permettra la fabrication d'équivalences ?

      Ici comme chez L.Quéré, on évitera de considérer que l'espace public et le(s) tiers symbolisants sont des donnés ; on préférera porter attention au lien social en train de se construire dans les réseaux et dispositifs (ici ceux du disquaire, du site Internet ou des soirées dédiées à la jungle) qui tissent notre monde, suivant des parcours « musicaux » concrets et dessinant des chaînes de circulation et de traduction par, et dans, des dispositifs sensibles qui sont des carrefours (dans la pratique des trajectoires diverses, dans la représentation des différentes cartes des réseaux) : « La compréhension réciproque des sujets sociaux requiert la médiation symbolique d'un « neutre » ; elle fait appel au pôle de l'Institution, ce lieu où le lien social se noue. J'ai souligné précédemment la multiplicité de ce tiers symbolisant. Il est fait de l'articulation d'un ensemble d'éléments composites : des structures cognitives et des cadres normatifs, des repères de discrimination et des critères d'évaluation, des modes d'appréhension du temps et des dispositions vis-à-vis du changement, des règles de choix et des propositions définissant des façon de procéder (technologies), des modes de représentation et des schémas d'action ; à un autre niveau, des jeux de rôles et des catégories de la pratique, des affirmations considérées comme vraies et des normes tenues pour justes, des croyances et des figurations. Parmi ces éléments, les uns sont réellement déterminés, les autres sont simplement actualisés dans les discours et les pratiques, les autres sont explicités, formalisés, rationalisés ; les uns sont uniquement intériorisés (modèle culturels), les autres sont extériorisés pour figurer une altérité du social à soi (garants métasociaux). [...] j'ai posé que c'est le mode d'objectivité de ces éléments, la forme du procès social de leur détermination (ce que j'appelle l'activité instituante) et la configuration du dispositif empirique qui l'actualise qui définissent la structure de l'espace public d'une société. » 176 


4) Plasticité relative de mon statut d'observateur

      « A y voir de plus près, cependant, la différence entre savoir indigène et savoir scientifique n'est pas une différence de nature mais de degré. Leur différence réside dans la longueur du réseau que l'un et l'autre sont prêts à faire effectuer à leurs objets construits respectifs. » 177 

      Prétendre être à la fois « amateur » des musiques que j'étudie et « acteur » de certains espaces musicaux les concernant, à la fois relativement « impliqué » localement et observateur des réseaux musicaux que je pratique, tel que je l'ai fait jusqu'alors, ne suffit pas. Encore faut-il en dire un minimum sur les conditions concrètes de cette plasticité relative de ma situation empirique - celle que je construis et qu'on me construit. En dire un minimum tout en évitant le narcissisme romantique de certains écrits ethnologiques dit « post-modernistes ».

      Tour à tour, puis simultanément, animateur de radio bénévole, pigiste et responsable de la publicité dans un magazine/fanzine régional, mais aussi toujours conjointement grand acheteur de disques, de journaux spécialisés, et participant à de nombreuses soirées (comme public et parfois comme organisateur), je multiplie les voies d'accès à la musique et je manipule donc autant d'objets nécessaires au suivi de tel ou tel réseau. Mon parcours biographique a donc été marqué par des activités « cadrées » liées à la musique, qui peuvent participer, avec celles moins « cadrées », à la composition d'une figure de l'« amateur » élargie et redéfinie, comme le propose A. Hennion et alii, renvoyant à un continuum de pratiques (écoute de la radio, concerts, passion discomaniaque, djing, etc.), d'objets (disques, magazines, technologies de diffusion, etc.) et de moments (soirées, écoute intime ou collective, passages chez un disquaire, « voyage sur un site électronique spécialisé, etc.) : « Il ne faut pas appeler rites ces pratiques, ce qui les « socialise » trop vite, il ne s'agit pas non plus des seuls supports utilisés, ce qui les « matérialise » trop vite. Il s'agit du continuum qui va justement des corps et du goût au sens le plus physique du terme, aux répertoires et aux dispositifs les plus matérialisés, en passant par les formes linguistiques, les modes d'appréciation, et les formes du déroulement de la pratique : les lieux et les moments sont essentiels. Si la musique a envahi le monde et devient le premier registre d'existence d'une génération, c'est peut-être justement parce que, sans prédéterminer l'issue de son travail d'auto-définition, elle sait indiquer à ceux qui s'en emparent et dont elle s'empare des manières de faire un monde (pour paraphraser Nelson Goodman) : elle sait être à la fois une pratique et une culture. » 178  L'articulation de ces pratiques, discours et observations (faire, dire, écouter et voir) organise une des nombreuses formes que peut revêtir aujourd'hui la figure de l'« amateur », « étroitement liée à l'usage concret qu'on a des divers moyens de la musique : c'est la musique comme cérémonie du plaisir, série de petites habitudes et de façons de faire en situation, chacun selon ses préférences, ensemble de routines, d'arrangements et de surprises. » 179 

      Cependant, les divers modes de faire investis dans mes pratiques « musicales », s'ils s'interpénètrent largement, me font parcourir des réseaux qui n'ont pas tous la même longueur, ni le même nombre de connexions avec les espaces de la musique concernés, ils ne me font pas traverser les mêmes mondes sociaux, ils n'atteignent pas tous le même degré de généralité, ils n'impliquent pas systématiquement les mêmes logiques, ils ne nécessitent pas forcément les mêmes compétences ni le même registre communicationnel. En particulier, les deux univers auxquels renvoient mes activités « cadrées » m'ont permis d'esquisser des panoramas partiels des mondes de la musique pratiqués : animateur et administrateur dans une radio associative locale - et les musiques électroniques ont la part belle dans mon émission depuis plusieurs années, j'ai suivi des itinéraires qui allaient bien au-delà de l'activité radiophonique stricto sensu (mode de subventionnement des radios libres, relation avec les maisons de disques, organisation de concerts, procédures d'embauche d'un « médiateur radiophonique de proximité », etc.) ; responsable publicité et pigiste pour un magazine/fanzine local rock 180 , j'ai découvert la sphère médiatique sous des jours très désenchanteurs (logiques de rationalisation, mainmise de l'industrie discographique sur les choix éditoriaux par l'intermédiaire des budgets publicitaires, etc.), même si l'« indépendance » revendiquée du journal (en refusant notamment de faire correspondre le « contenu » aux espaces publicitaires achetés par les labels musicaux, en refusant de « vendre » notre couverture), ainsi que son statut associatif, nous distinguaient de la presse musicale nationale et industrialisée. Aujourd'hui, je suis encore animateur radio mais la fréquence de mes interventions - comme animateur et comme administrateur - s'est considérablement réduite ; j'écris encore de temps en temps pour ce fanzine musical, mais je ne m'occupe plus du tout de la publicité. Il y a en effet « un temps pour tout ». Sans pouvoir réellement qualifier ces activités de « professionnelles » 181  ; celles-ci ne m'ont pas moins fait découvrir l'industrie discographique à travers de multiples points de vue, elle m'ont également permis d'entretenir des relations pérennes avec les acteurs du milieu. Que ce soit du côté des majors ou de celui des « indépendants » (avec lesquels la radio et le fanzine sont tout particulièrement en lien puisque l'une et l'autre « défendent » l'expression musicale « indépendante », « non commerciale », « en devenir »), j'ai pu construire une connaissance fine des réseaux de l'industrie, de ses métiers, de ses logiques - la dialectique du tube et du catalogue par exemple, de ses objets, des intermédiaires par lesquels la musique passe sans cesse - agents, directeurs artistiques, relations presse, média-planning, directeurs marketing, etc.

      De plus, je me suis intéressé aux pratiques des Djs avant d'investir cet intérêt dans la recherche, mais je n'ai que tardivement emprunté les mêmes sentiers que les leurs - petits magasins spécialisés, réseaux de distribution « indépendants », passage à l'acte devant un public. Je suis sans aucun doute, comme eux, un « amateur » mixte, pratiquant à la fois une passion et une activité « musicales ». Certes, ma position observante est toujours « endotique », du moins en tant qu'« amateur » au sens large du terme, mais je me suis progressivement, et inconsciemment d'abord, retrouvé dans une posture non pas extérieure mais légèrement décalée 182 . En effet, le changement du degré de mon implication à la radio ou pour le fanzine, m'a écarté des processus dualistes en cours dans ces deux milieux associatifs et qui tiennent au cadre marqué des professionnalités et des manières de faire des réseaux construisant ces deux mondes : l'activité au jour le jour ne permet que très rarement le décadrage et propose un angle de prise de vue nécessairement orienté et partiel (comme tout « métier ») ; elle renvoie à des injonctions paradoxales ou des prises de position performatives ; elle oblige souvent à s'inscrire dans des processus clivés - des logiques d'actions propres aux milieux concernés, à choisir son camp au cours des interactions endogènes comme exogènes. Ce qui ne signifie pas pour autant que les acteurs eux-mêmes soient aveugles aux logiques qui les, et qu'ils orientent, bien au contraire. Il se peut très bien que d'autres que moi n'aient nullement besoin de s'exclure, partiellement ou complètement, du cadre de l'activité « professionnelle » pour en saisir les « véritables » enjeux. C'est simplement plus facile comme cela pour moi. Mais, surtout, cette posture ductile évite l'exclusivité d'un seul point de vue (mais n'évite pas, par contre, l'ambiguïté de mon statut, ni les reproches possibles de certains acteurs observés, agacés par cette relative plasticité).

      Le terrain ne se soumet pas aux espaces et aux horaires qu'on a prévus pour lui. Du moins, mon travail de recherche empiète largement sur mon parcours d'amateur de musique et ma biographie synchronique empiète largement sur ma recherche. Il est nécessaire de donner le minimum d'indications, dans l'analyse même, sur les conditions anthropologiques de ma démarche et de mes choix. Non pas tout raconter, mais tenter de montrer ce qui a, un tant soit peu, participé à la constitution d'une recherche comme la mienne. Cette nécessité renvoie à ma démarche elle-même (suivi anthropologique des espaces publics en train de se faire) et à la conception de l'espace public engagée (pluriel et inachevé), toutes deux coextensives. Nous ne sommes plus au temps des premières expériences ethnographiques, pour lesquelles le chercheur était en position d'autorité totale par rapport à son terrain. « C'est la raison pour laquelle doit être progressivement reconnue, parmi les anthropologues, la nécessité de marquer dans le texte la trace des événements situés à l'origine des interprétations. De restituer dans l'exposé monographique l'ordre de la découverte et les procédures placées à l'origine de la construction de l'objet. » 183  D'ailleurs la prise en compte de l'observateur-interprète, des enquêtés, et de leur rôle dans la production commune du monde objectivé par l'étude est une préoccupation importante des ethnologues depuis quelques temps : « l'ethnographie doit être nécessairement conçue non pas comme l'expérience et l'interprétation d'une réalité « autre » bien circonscrite, mais plutôt comme une négociation constructive qui impliquera au moins deux sinon plusieurs sujets conscients et politiquement significatifs . » 184  Indépendamment de ces prises de position épistémologiques, j'éprouve quotidiennement cette construction à plusieurs voix de mon terrain et de son analyse ; c'est pourquoi je ne pourrai pas me passer d'un minimum de questionnement quant à la relation entre ce que j'observe et ce que je restitue, ni me passer, non plus, de la prise en compte des enjeux de pouvoir dans lesquels je m'inscris implicitement.

      Par ailleurs, le passage de l'observation empirique à l'écriture ethnographique vaut comme division du monde et comme transformation du savoir, comme traduction d'une « réalité » complexe, temporelle et elle-même maillée de discours oraux ou écrits, à une interprétation distributive simplement compliquée, atemporelle et décontextualisée. La complexité observée se compose d'un grand nombre de « variables » agissant simultanément et que l'on ne peut distinguer ; l'écriture de cette situation permet de séparer des unités pour pouvoir les traiter une par une. La raison du scientifique est donc d'abord, comme l'a montré J. Goody, une graphique. La différence entre le savoir oral et le savoir écrit situe également des fonctions et des fins différentes, auxquelles ont été confrontés les anthropologues étudiants les sociétés dites « primitives » : « La finalité de la connaissance indigène est d'agir localement sur les situations pour les construire, leur conférer une signification ou les transformer. Le savoir indigène se fonde sur l'unité temporelle de la connaissance et de l'action. le savoir anthropologique, lui, vise à extraire les données de leurs temporalités pour les rapporter au présent de la science et du lecteur occidental auquel il s'adresse en priorité » 185 . Nul besoin d'exotiser les acteurs d'un terrain comme le mien (la musique se produit au monde dans le même espace-temps que le verbe), pour se rendre compte que le passage du faire et du régime de l'oreille au dire et au régime de l'oeil correspond également, pour une bonne partie des objets étudiés, à la transformation subie par la musique pour être représentée et appropriée dans les espaces musicaux que je pratique. Par contre, en effet, la longueur du réseau parcouru par les objets de la musique n'est pas la même, a priori, que celle du réseau suivi par les objets de la science. Le discours devient « scientifique » quand la traduction qu'il promulgue permet l'invariance du message 186  (et c'est beaucoup plus évident pour le système des sciences exactes). Ce qui n'est nullement le cas des traductions empiriques de la musique travaillées ici : elle sont autant de versions différentielles disparates que l'on articule différemment en fonction des situations rencontrées.

      Sur mon terrain, je suis donc à la fois « usager » des multiples traductions empiriques de la musique et traducteur hors contexte d'une « réalité » (déjà transformée avant d'être disponible à mon regard) dont je réduis encore, et forcément, la densité syncrétique qui l'accomplit. Cette activité herméneutique redoublée me met dans une position ambivalente vis-à-vis des acteurs du terrain, qui ne m'exclut pas des enjeux de pouvoir, mais qui m'y situent différemment selon que je suis d'abord vu comme « acteur » ou comme « observateur ». Comprendre « n'est pas une position de savoir neutre, mais relève de la participation de l'anthropologue à un ensemble d'actes communicatifs réglés, à un réseau d'énonciation dans lequel on lui assigne une ou plusieurs positions. » 187  Il faut se positionner sur son terrain mais aussi être positionné par son terrain (par les sujets de l'énonciation et de l'action, voire par la distribution des objets et l'accès ou non à certains discours). « Installé » chez mon disquaire spécialisé plusieurs heures d'affilée, observant, écoutant, discutant, prenant des informations, achetant quelques disques, je reste un « client » pour ceux qui passent là rapidement ; pour les autres, ceux qui y passent parfois autant de temps que moi, mon double statut d'acteur (partie prenante) et d'observateur ne fait plus de doute. Je suis devenu doublement un « habitué » des lieux, avec lequel les autres « habitués » prennent plus ou moins l'habitude. Il arrive que d'autres usagers du magasin engagent, en ma présence, des discussions « sérieuses » 188 . Les premières fois, c'est sous l'impulsion du disquaire lui-même - « c'est bon : on se connaît » - que les autres se décident à engager une conversation impliquant une ou plusieurs personnes présentes. Auparavant, j'étais plus souvent le déclencheur d'une coupure nette : « je t'en reparlerai plus tard », accompagné d'un regard méfiant. Mais à partir du moment où ces conversations « privées » se sont déroulées ouvertement, devant moi, il a fallu que j'y entre, que je propose ma vision des choses, que je me positionne, sous peine de voir une fois de plus la conversation tourner court : soit je m'inclus à la discussion en y participant clairement, soit j'en suis à nouveau exclu. Ce qui est alors en jeu, c'est au moins autant mon positionnement dans le lieu, dans la discussion et dans l'interaction, et la manière dont les autres m'assignent une position, que le « contenu » de la discussion. Petit à petit, ma situation d'observateur sera mieux acceptée, on me dira d'ailleurs sans doute un certain nombre de choses qu'on ne m'aurait pas dites si je n'avais été « qu'un acteur de plus », mais elle me situera justement dans un espace discursif où je dois donner mon avis sur les enjeux « politiques » discutés, au même titre que les autres participants « privilégiés » de ces discussions éparses. Il reste du coup à ne jamais négliger, selon les acteurs interrogés, l'influence de la place qu'on m'attribue dans ce qu'on me dira à propos de ses propres pratiques. Je connaissais un certain nombre des acteurs interviewés avant ma recherche ; les relations avec les autres se sont plus ou moins stabilisées au cours de l'étude. Avec les premiers, nous évitons, pour une bonne part, qu'ils pré-construisent trop leur discours, en présentant au chercheur ce qu'ils pensent qu'il est venu entendre 189 . Avec les seconds, le moment des entretiens « exploratoires », au début de l'observation, laisse parfois entrevoir une sur-évaluation des inférences proprement « musicales » dans la constitution des sociabilités, dont il est possible de mesurer l'écart relatif grâce aux interviews menées plus en aval de l'étude, et au cours desquelles la manière dont ils me situent a changé. Symétriquement, du côté de l'intervieweur, la méfiance systématique ou l'excès de confiance amènent la même intensité de problèmes 190 .

      L'activité observante est donc devenue de plus en plus soutenue, en même temps qu'elle s'avérait être relativement plastique. Mon statut d'acteur local, ou plus précisément d'usager des espaces de la musique, s'est concurremment densifié, sans doute plus que si j'étais resté un simple « amateur ». Plus j'observe, plus je pratique, et inversement. Le lieu concret qui centralise d'abord ces pratiques, un disquaire spécialisé, constitue l'espace nodal de ma démarche et le point de départ d'un méthodologie de suivi des réseaux dont les relations apparaissent dans le plan de coupe du magasin. Si les réseaux de déploiement de la jungle n'on véritablement ni début ni fin, ni entrée ni sortie, la méthode ici fabriquée consiste à pratiquer, à observer et à interpréter les modes de circulation et de distribution de ces réseaux à partir de la réflexion synoptique du dispositif sensible d'un disquaire « indépendant », un lieu spatialisé et socialisé par « nos » pratiques et « nos » observations (celles des acteurs présents en même temps dans les situations étudiées).


5) A travers le prisme d'un disquaire spécialisé

      L'observation « démarre » dans un magasin de disques spécialisé à Lille, où se rencontrent de multiples réseaux, par lesquels circulent des logiques sociales et des visions du monde diverses, renvoyant aux musiques électroniques dans la métropole lilloise ou à des champs d'action plus vastes. Il s'agit de focaliser l'attention sur des espaces où s'accumulent assez de temporalités différentes, assez de traces « historiques », assez d'objets, assez de discours et d'interactions, pour matérialiser les relations, pour construire une représentation des musiques électroniques, pour permettre l'inscription et le déploiement d'un espace commun conjointement à une mise en visibilité partielle. Ce disquaire spécialisé est devenu le foyer de l'analyse, à la fois en tant qu'espace à pratiquer pour lui-même, en tant qu'embranchement à partir duquel je fais des choix et je suis quelques réseaux de la jungle et en tant que point de départ de l'investigation d'autres dispositifs sensibles situés ailleurs. Son caractère nodal résulte autant de dynamiques du terrain que de qualités propres aux disquaires spécialisés (et plus ou moins stabilisées), il est autant le fruit  du faire de l'acteur que du voir de l'observateur ; il se justifie pour diverses raisons.

      Le disquaire spécialisé Stamina Records 191 , au coeur de cette recherche, a ouvert courant 1999 dans le quartier du Vieux-Lille 192 , ce qui a coïncidé avec le début de mon travail continu sur le terrain. J'y ai passé de plus en plus de temps, sans en faire tout de suite un terrain privilégié. Et pour cause : on y a non seulement accès aux divers objets de la jungle - disques, mix-tapes 193 , flyers 194 , journaux spécialisés, etc. - et aux informations qu'ils font voyager, mais on peut aussi y rencontrer un grand nombre de Djs locaux, des animateurs radio, certains organisateurs de soirées, des « amateurs » bientôt « mélomanes » collectionneurs, et y observer les interactions conjoncturelles entre ces différents acteurs. Ce n'est qu'après quelques mois - et après quelques entretiens exploratoires auprès d'usagers divers du magasin - que j'ai décidé de lui conférer une place centrale dans ma recherche, comparable à celle qu'il était en train de se construire localement. En effet, petit à petit l'activité du magasin s'est développée, pour ne pas dire pérennisée 195 , le nombre de clients n'a cessé de croître. Il y a donc eu, en fait, constitution synchronique - et synchronisée - de ce disquaire comme charnière de l'étude et comme topique des réseaux de la jungle dans la métropole lilloise. C'est également durant la même période que le public des soirées jungle locales s'est élargi au-delà d'un ensemble hétéroclite d'aficionados de la « première heure », dont je faisais partie au même titre qu'un nombre important de personnes (même si le nombre de ceux qui achetaient aussi des disques de jungle, ou qui écoutaient aussi les émissions radio spécialisées, était beaucoup plus restreint). Remarquons encore ici que Lille était une des premières villes françaises 196  où s'est mise en place une véritable activité autour de la jungle - des soirées dédiées à ce style ont été organisées aussi bien dans des squatts que dans des bars ou des salles de concerts légitimées, des collectifs de Djs se sont formalisés, la distribution de disques s'est structurée, un petit label lillois s'est (provisoirement) tourné vers la jungle. Entre temps, des collectifs se sont dissous, les soirées sont devenues moins habituelles et plus chères. Et pourtant, c'est (déjà) un relatif renouveau qui touche la jungle à Lille depuis un ou deux ans : le public vient de plus en plus nombreux aux soirées jungle elles-mêmes plus fréquentes, il est également plus jeune qu'avant ; le nombre de Djs spécialisés dans ce style ne cesse d'augmenter, d'autres Djs intègrent de plus en plus cette musique lors de prestations plus éclectiques ; de nouveaux collectifs sont apparus ; des disques ou des fanzines introuvables auparavant circulent. D'ailleurs, cette fois, l'engouement grandissant du public à Lille semble correspondre, peu ou prou, à ce qui se passe ailleurs en France, et dont on peut noter quelques éléments indiciels : après la mise en rubrique du style jungle, ou drum'n'bass 197 , dans les pages de la presse musicale actuelle, on a vu se développer des fanzines uniquement dédiées à la jungle, des sites Internet également - ou E-zines (même si les sites français exclusivement spécialisés dans la jungle débutent encore et ne peuvent pas faire partie des objets étudiés dans cette recherche), des labels jungle ont pris leur essor, les Djs français commencent à « jouer » à l'Etranger, des circuits d'informations tentent de se mettre en place à l'échelle nationale. Notre disquaire lillois ne s'est pas forcément inscrit dans ces réseaux « français » 198  de la jungle en train de se faire. Il est par contre un intermédiaire privilégié dans des réseaux qui s'appuient sur des modes d'organisation et sur des labels anglais pour rejoindre, plus loin, des espaces de la jungle dispersés en France (disquaires ou lieux associatifs). La jungle est une musique dont une part très majoritaire des productions émane de labels « indépendants » (aujourd'hui allemands, belges, hollandais, italiens, américains, français, même si l'activité reste principalement concentrée en Angleterre), c'est-à-dire d'abord des labels sans licence avec une major du disque, ni pour la production ni pour la distribution des disques. Ces productions sont pressées sur support microsillon en faible, voire très faible quantité : c'est un marché de la « rareté » 199 . La logique « indépendante » fonctionne également par opacité, en d'autres termes elle progresse en évitant autant que possible d'être visible - peu ou pas d'apparition dans la presse, anonymat quasi-complet (white labels, distribution presque directe, sans intermédiaires extérieurs au « milieu indépendant »). Le gérant de Stamina Records revendique son « indépendance », donc aussi son inscription dans des réseaux « indépendants ». Cependant, il restera à comprendre la teneur de cette assertion et à saisir le degré d'« indépendance » vis-à-vis des logiques, plus localisées mais néanmoins stabilisées, des autres espaces et chaînes du disque dans la métropole lilloise. Etre disquaire « indépendant » est autant une construction sociale qu'un positionnement face à ce qui existe déjà 200 .

      La jungle est le genre musical le mieux « représenté » chez Stamina Records - au propre comme au figuré puisque la matière musicale y est diffusée par le disque mais aussi présentée aux yeux, offerte aux mains et aux commentaires du public, mise en visibilité par de nombreux objets plus ou moins performatifs (flyers, affiches, presse spécialisée, pochettes de disques). On y trouve également des disques de musiques électroniques expérimentales, de reggae, de hip-hop, d'electro, de dub, de garage, etc., mais tout indique la spécialisation jungle du magasin. Non seulement les disques dans ce « style » sont quantitativement majoritaires, mais ils font en outre l'objet d'un traitement exclusif : les nouveautés jungle de la semaine (des singles et quelques albums) sont disposées sur le mur derrière le comptoir et entraînent bien souvent le commentaire spontané du tenancier. Pour les autres musiques, quelques places leurs sont réservées dans la vitrine, quelques autres au-dessus des bacs de disques correspondants. On peut d'ailleurs remarquer que seuls la jungle, et dans une mesure beaucoup moindre le hip-hop, font véritablement l'objet d'une politique de sélection des toutes dernières nouveautés, ce qui correspond aux préoccupations premières des principaux clients des disquaires spécialisés dans les musiques électroniques : les Djs. De même, sur les affiches, les flyers, les quelques magazines, c'est majoritairement la jungle qui se montre et appelle à la synthèse. Les proportions des différents « styles » parmi les disques vendus semblent aller dans le même sens, même si, au fur et à mesure de son développement, le magasin de disques a diversifié son public ; certains clients, Djs ou amateurs, viennent régulièrement y acheter ou y commander 201  des disques de hip-hop ou de reggae, comme si c'était aussi un magasin spécialisé en hip-hop, ou en reggae, à part entière 202 . Donc, globalement, la spécialisation de Stamina Records dans le style jungle, comme son « indépendance », sont largement apparentes et pratiquées, mais elles ne sont pas exclusives 203 .

      Qui sont les clients de Stamina Records ? Ou, plus largement, qui constitue le public du magasin, qu'il s'agisse d'acheteurs réguliers, « de passage », ou de flâneurs curieux ? C'est un public assez hétérogène dont la fréquentation du lieu semble soumise à des temporalités multiples. Certains « habitués » sont là plusieurs fois par semaine, voire tous les jours ; d'autres sont là moins souvent et reviennent également de manière cyclique ; d'autres encore viennent occasionnellement ou ne passent qu'une fois. Chez les « habitués », on trouve des Djs appartenant au même collectif que le gérant du magasin, des Djs d'autres regroupements, des « mélomanes ». « Habitués » ne signifie pas que leur fréquence d'achat soit proportionnelle au temps passé dans le magasin : certains sont là presque tous les jours mais passent beaucoup de temps à discuter ou à écouter les nouveautés dernièrement arrivées et n'achètent qu'occasionnellement des disques. Inversement, certains visiteurs plus « occasionnels » ne viennent que pour acheter des disques et passent donc très peu de temps dans l'espace du disquaire. Parmi tous ces usagers, certains ne s'approvisionnent en disques que là, d'autres vont aussi ailleurs (Fnac, Furet Musique, distribution par correspondance ou autre). On retrouve cet entremêlement des trajectoires et des relations dans d'autres magasins ou d'autres lieux locaux clefs. Chacun d'eux décrit des lignes spatiales et temporelles qui constituent des topologies différentes des réseaux qui font exister les musiques électroniques dans la métropole lilloise. Des parcours qui sont malgré tout en nombre restreint ; c'est la répétition et la reproduction par plusieurs personnes, et plusieurs objets, de trajets idéaltypiques, qui donnent une épaisseur diachronique et symbolique à certains trajets implicites plus qu'à d'autres : les choix ne sont pas (qu')arbitraires, le champ des possibles est loin d'être infini. Ce disquaire semble constituer un point de cristallisation des parcours socio-techniques de la jungle dans la métropole lilloise 204 . D'une part, il est nodal par les traces diverses rassemblées et ordonnées à la vue du public - disques, flyers, magazines, affiches - qui permettent de faire tenir symboliquement les mondes sociaux concernés dans l'espace du magasin (ou du moins qui offrent une vision compliquée de situations complexes). D'autre part, il est central par les pratiques socio-discursives des acteurs qui passent par là, c'est-à-dire aussi, potentiellement, des acteurs en train d'objectiver un commun par la synthèse qu'il opèrent pour charger à nouveau la « réalité » de toute sa complexité (mais qui n'est forcément plus la même que celle qui « entrait » dans le magasin).

      La démarche consiste justement en une méthodologie d'approche qui ne sort pas de ces sentiers concrets et qui procède somme toute comme n'importe quel autre cheminement d'acteur empirique (non pas l'acteur dissocié de la situation et enfin naturalisé par le chercheur, mais l'acteur effectivement usager du magasin spécialisé), dans l'articulation des subjectivités et de l'objectivité comme sens commun. Suivre des réseaux certes, mais des réseaux qui ne sont pas présumés au fondement des mondes sociaux par une glose théorique. Il s'agit plutôt de suivre des réseaux - matérialisés, assignables, pratiqués à plusieurs moments qui permettent leur déploiement - dans leur déroulement et leur maillages concrets. La notion de réseau n'émerge pas seulement par ma bouche ou mon stylo (ni par une vue de mon esprit), elle est aussi de plus en plus utilisée par les acteurs des mondes de la musique.

      A partir de quoi, ou de qui, concrètement, dans l'espace restreint d'un disquaire spécialisé, peut-on suivre ces réseaux de la jungle ? A partir de toutes les traductions de la musique rencontrées là, qui sont la trame de notre rapport à la musique : objets matériels, interactions, discours. Comme tout passage de l'oreille à l'oeil, les matérialisations diverses de la musique qui sont rassemblées chez un disquaire spécialisé, sont autant de transformations de la complexité de la musique en un certain nombre d'occurrences. Cette distribution de la musique sur différent pôles vaut comme passage du complexe au compliqué. Le « protocole méthodologique » 205  de cette étude oblige donc à partir d'éléments concrets disponibles chez Stamina Records. Comme tout usager du lieu, je suis à la trace les réseaux de la jungle à partir des traces concentrées là. La différence entre cette manière de faire et celles des autres acteurs locaux réside sans doute dans le fait que je déchiffre systématiquement la moindre empreinte qu'un réseau peut laisser en traversant le magasin, si toutefois l'on considère que jamais aucun autre regard d'acteur ne systématise cette activité. Il faut ensuite faire des choix parmi toutes les possibilités offertes par un espace sensible comme Stamina Records, il faut exclure beaucoup plus qu'inclure. A partir d'indices trouvés chez Stamina Records, mais aussi des pratiques observées et des mondes sociaux construits par les acteurs interviewés, des parcours récurrents dessinés par certains acteurs, il s'agit d'opérer des choix parmi de multiples opportunités rencontrées.


6) Des dispositifs sensibles et des temporalités disparates

      « La partition de l'espace permet une pratique panoptique à partir d'un lieu d'où le regard transforme les forces étrangères en objets qu'on peut observer et mesurer, contrôler donc et « inclure » dans sa vision. Voir (loin), ce sera également prévoir, devancer le temps par la lecture d'un espace. » 206 

      Les espaces que ma démarche tente d'affilier seront appréhendés en tant qu'espaces « propres » (régis par des logiques propres, nodaux à différents moments du voyage et de la transformation de la musique, mobilisant des acteurs et des objets étroitement liés à leur activité propre, etc.) mais aussi, bien sûr, comme construisant ensemble l'écheveau qui permet la circulation de la musique. Mais, d'une part, le terrain lui-même infléchit l'idéal d'une co-construction égalitaire du monde : il peut être périlleux d'adhérer a priori à un relativisme absolu de bon ton, et de négliger du même coup les rapports de pouvoir toujours déséquilibrés. A trop parler de construction sociale du monde, on oublie parfois de pointer les degrés divers d'appropriation sociale du monde ainsi constitué et on risque également de faire croire qu'il n'y a plus de réalité éprouvée mais juste des mondes imaginaires ou des représentations sociales. Or, il ne s'agit pas de nier l'existence réelle de certaines choses, mais de voir comment ces choses, justement, sont devenues assez « réelles », assez « solides », dans les mains et dans le discours de suffisamment de sujets, pour pouvoir accéder à d'autres réalités situées ailleurs dans le temps et dans l'espace (allongement et pérennisation des réseaux de pouvoir-savoir). D'autre part, mon terrain d'étude, les différents acteurs interrogés, ainsi que ma méthode d'investigation (basée sur le suivi des réseaux socio-techniques à partir de Stamina Records) me donnent à voir et à expérimenter, à interpréter et à inventer sans aucun doute avec les autres interactants présents pendant l'observation-pratique, les relations entre ces différents espaces, les représentations des uns et des autres chez les uns et chez les autres, les différences de niveaux de leurs interventions, les outils traducteurs utilisés pour « parler de la même chose », c'est-à-dire, en fait, bien souvent, transformer les choses. C'est pourquoi, considérant tous ces lieux nodaux comme différents dispositifs sensibles et/ou espaces de traduction (et parfois de performation) des musiques électroniques, je m'attache également à les comparer et à les relier : comment sont-ils reliés ? Quelles formes de traduction favorisent-ils ? Quels objets et quels discours s'approprient-ils ? Quelles formes musicales font-ils voyager ? A quel moment du développement des réseaux se trouvent-ils ? Quelle position politique, au sens large du terme, occupent-ils ? Quelles temporalités participent-ils à valoriser ? Quel rapport à la musique favorisent-ils ? Quelles sociabilités musicales peuvent-ils contribuer à construire ?

      La liste des réseaux affiliés à Stamina Records, de manière plus ou moins explicite, peut être très longue (les réseaux du disque, de la presse spécialisée, des fêtes, des collectifs de Djs, etc.), tout comme la liste des embranchements ensuite rencontrés au coeur d'autres dispositifs sensibles disparates et nombreux. Impossible pour moi d'être exhaustif ; bien au contraire, une grande partie de cette liste (et même si on la restreint aux moments empiriques de ma recherche) ne fera pas partie de l'étude. Comme quiconque rentre dans le magasin de disques, je ne peux pas suivre, pratiquement, toutes les pistes auxquelles renvoient les traces qui y sont visibles ; je fais un certain nombre de choix. Outre la systématisation du regard porté au visible de cet espace, ma démarche se différencie tout de même également de celles mises en oeuvre par les autres usagers du disquaire, par la nature de son rattachement aux réseaux en train de se faire : elle est orientée par une problématique toujours en cours de stabilisation et non pas prioritairement par des « goûts ». Comment se fait-il que parmi la myriade de phénomènes reliés à Stamina Records par les traces qu'ils y laissent, certains soient plus aboutis que d'autres, certains apparaissent plus significatifs que d'autres, certains marquent plus les mémoires que d'autres ? La question est tout autant valable pour les acteurs que pour l'observateur.

      Notons tout d'abord que je n'ai travaillé que des indices trouvés chez Stamina Records au début, ou au cours de l'investigation, dès lors que celle-ci s'appuyait sur cet espace comme noeud de la démarche. En effet, malgré leur inscription de plus en plus marquée dans des réseaux proprement réalisés dans et autour du « style » jungle, les traces pléthoriques repérées en fin de parcours n'ont pas été creusées sous peine de ne suivre qu'une partie congrue du réseau concerné, sans objets distribués, sans interactions significatives, sans événement, sans aucune indication de plus sur les phénomènes musicaux en jeu.

      Lorsque l'on entre chez Stamina Records, on est frappé par la profusion des signes qui cohabitent dans un espace si réduit. Ils sont bien sûr agencés, regroupés, mis en relation selon le type d'objet de leur matérialisation (disques vinyles ou CD, affiches, flyers, mix-tapes, journaux, etc.) et selon les sous-catégories stylistiques qui structurent le mode de rangement des disques 207 . Par les flyers - ces tracts concernant des fêtes musicales - on peut suivre des chemins qui mènent à des soirées diverses (diffusant du reggae, du hip-hop, des musiques électroniques multiples parmi lesquelles, majoritairement, des soirées où l'on joue - exclusivement ou non - de la jungle), dans des lieux multiples (salles de concerts, discothèques, bars, lieux plus « insolites » pour les free-parties), dans le Nord de la France ou en Belgique ; les tracts peuvent également se référer à la sortie d'un disque (souvent un groupe local), plus rarement à des sites musicaux sur Internet. Sur les affiches disposées un peu partout, on retrouve des soirées (pour la plupart des événements passés, de relative envergure, à Paris, en Angleterre ou en Belgique), mais elles peuvent être aussi des vecteurs de promotion d'un label, d'un artiste ou d'un album. Dans les catégories développées à propos des disques, des « styles » parfois imbriqués apparaissent selon des critères de distinction hétéroclites (musique elle-même, « style » déjà inscrit sur la pochette du disque, « style » d'un label, d'un pays, d'un collectif, etc.).

      On pourrait continuer ainsi encore un petit moment pour que soit pleinement explicité le maillage dont Stamina Records est un embranchement et un noeud. Il a fallu faire un tri parmi toutes ces occurrences - distribution de la complexité de la musique en unités discrètes et compliquées - puis les lire, les relier aux autres, et choisir celles par et avec lesquelles convoyer jusqu'à d'autres dispositifs sensibles nodaux et intéressants pour le propos de l'étude. Bien sûr, les autres occurrences recueillies sont conservées comme autant de « pièces à conviction » à travailler dans l'approche du disquaire spécialisé comme espace synoptique 208  à part entière - un dispositif sensible soumis dans chaque nouvelle situation aux interprétations et appropriations des acteurs qui mettent alors en scène, donnent sens et formalisent les musiques (qui ont circulé ailleurs avant d'y être distribuées) comme leurs propres pratiques. C'est pourquoi on pratique le magasin en tant qu'acteur, sous le même régime de « réalité » que les autres, c'est-à-dire à partir du contexte concret qu'il constitue et des situations réelles qui s'y jouent. On n'emprunte alors que des réseaux concrètement reliés à cet espace (par des objets vus et des discours entendus in situ). On tente également de rendre compte, au cas par cas, du panorama des mondes de la jungle dressé par cet espace synoptique.

      Pour des raisons qui ne sont doute pas toutes intelligibles, j'ai assez rapidement réduit les ambitions fixées dans les premiers temps de l'observation chez Stamina Records 209 , pour concentrer l'attention sur deux types d'espaces auxquels peuvent nous mener les réseaux filés à partir de traces concrètes trouvées là : des sites Internet consacrés aux musiques électroniques et si possible à la jungle ; des soirées dédiées à cette musique. Si les soirées sont l'objet privilégié d'une grosse majorité des flyers disposés sur une table à l'entrée du magasin, la « présence » de sites Internet est pour le moins exceptionnelle. Quelques clients de Stamina Records rencontrés lors des observations se sont investis dans la construction de sites voués aux musiques électroniques, mais aucun ne s'est véritablement développé, encore moins pérennisé, quand il n'est pas simplement resté à l'état de projet. L'investigation ne pourra donc pas s'intéresser à des sites électroniques d'initiative « locale » (conçus par des acteurs de la métropole lilloise). Seul un flyer collecté au début du travail empirique me permettra encore de suivre la piste de la Toile ; on peut y lire, entre autres choses : « hypertunez.com : la référence du MP3 gratuit en musique électronique », « accrocs de culture tekno, dub, house, hardcore, jungle, open mind... voici notre site ». Hypertunez.com - un site français dont les concepteurs travaillent à Paris - deviendra un espace à étudier au même titre que le disquaire Stamina Records (c'est-à-dire notamment pour la vision des mondes des musiques électroniques qu'il produit) ; il est le seul moyen (véritablement intéressant), sur le temps de l'étude, pour trouver des filiations Internet directes avec la jungle, à partir d'une trace trouvée dabs le magasin (disponible et intelligible pour les usagers).

      Pourquoi ces deux types d'espaces là ? Pourquoi ces deux voies supplémentaires de l'analyse - après celle du disquaire spécialisé ?

      Elles renvoient à deux temporalités que l'on retrouve à la fois dans mon mode d'approche empirique et dans les mondes de la musique étudiés. Chez Stamina Records comme sur le site Hypertunez.com, il s'agit de favoriser le temps long, en d'autres termes, multiplier les moments d'observation du même espace et y passer assez de temps à chaque fois pour identifier les constructions en cours, comme le caractère anecdotique de certains événements qui peuvent pourtant apparaître particulièrement significatifs dans la synchronie de leur production. Le temps long ainsi défini dans l'univers concret de cette étude est aussi celui qui permet, par accumulation des moments historicisés et par sédimentation, la pérennisation et le déploiement des réseaux de circulation et de traduction des musiques. Par contre, les soirées sont autant de moments disparates, justement significatifs dans la synchronie de leur production. Le temps alors favorisé est un temps court qui est aussi le mode de production de la musique au monde qui s'y joue (débarrassée, ou presque, de ses intermédiaires visibles chez Stamina Records ou sur Hypertunez.com, la musique est produite devant et au coeur du public dans le temps de sa manifestation effective). Est-il utile de dire ici que c'est aussi, forcément, le temps court qui organise la pratique et l'observation des soirées ?

      Ces deux types de rapport au temps sont attachés aux deux types de dispositifs sensibles que j'ai choisi de travailler : d'une part, des espaces synoptiques rendant visibles les intermédiaires de la musique et permettant la construction de panoramas à partir desquels les uns et les autres s'approprient le lieu et la musique, leur confèrent un sens et les mettent en scène ; d'autre part, des lieux pratiqués de manière plus éphémère - la relation à la musique n'est plus représentée mais incorporée - qu'il faut interroger en tant que tels (quelles pratiques transforment ces lieux propres très diversifiés en espaces communs et en « cérémonies du plaisir » ?), notamment comme occasions de « purification » symbolique du rapport à la musique (plus ou peu d'intermédiaires en vue). Parmi les premiers, distinguons d'ores et déjà l'espace matérialisé du disquaire (situé, chargé d'autres objets matériels) et l'espace virtuel du site (où les relations de traduction concrétisées dans des objets, interactions et discours chez Stamina Records deviennent des liens « performés » dans le tissage hypertextuel qui est le mode d'être d'un site comme Hypertunez.com). Parmi les seconds, la multiplicité des lieux investis ne signifie pas indubitablement qu'à chaque lieu corresponde un type de pratiques (d'appropriation) et de sociabilité singulier. Une typologie souple des lieux pratiqués par les soirées pourrait être envisagée sans présumer pour autant d'aucune typologie conjointe pour les modes de faire qui s'y mettent en scène. Il se peut tout à fait que des formations différentielles, mais comparables, d'un espace commun, se manifestent transversalement. Il n'en reste pas moins que la diversité des lieux festifs doit être envisagée pour elle-même : elle se retrouve dans la diversité des accès aux réseaux qui les relient et dans les discours produits à leur sujet (ils sont tendanciellement typifiés selon le statut du lieu : salle de concert, discothèque, bar, endroit clandestinement et provisoirement habité - zone rurale ou friche industrielle).

      D'autres critères président aux choix opérés à partir de Stamina Records - le site Hypertunez.com et les soirées dédiées à la jungle. Outre le respect du « protocole » méthodologique - il faut que les pistes entreprises aient laissé une trace dans le magasin, en d'autres termes, il faut qu'elles aient fait partie à un moment ou à un autre du panorama des réseaux de la jungle que produit le dispositif sensible du disquaire et qui est soumis au regard et à l'activité de synthèse des usagers - ces inclusions dans le « corpus » à analyser répondent au souci minimal de représentativité. Une représentativité avant tout qualitative : il s'agit de repérer les pratiques et objets mobilisés qui semblent significatifs au regard d'un an et demi d'observation-pratique chez Stamina Records, et prégnants dans les modes de constitution d'un commun et de multiples formes de sociabilités musicales. Elle devrait également, et vraisemblablement, correspondre, un minimum, à une équivalence quantitative - les pratiques devraient être l'oeuvre d'un certain nombre d'acteurs et les objets distribués à plus d'un usager. Pourtant, il se peut que certaines actions singulières fassent événement et constituent un point d'ancrage fort pour le déploiement des réseaux et l'appropriation par les différents acteurs : cela tient notamment au fait que les compétences liées à la musique, qui sont habituellement incarnées discrètement chez autant d'acteurs différents (compositeur, producteur, organisateur de soirées, distributeur, directeur artistique, etc., mais aussi auditeur ou « public »), peuvent être successivement (voire simultanément) représentée chez une seule personne, oeuvrant pour des musiques électroniques qui participent à la remise en cause de ces mêmes compétences musicales et statuts artistiques « classiques ». De ce point de vue, les pratiques significatives in situ renvoient principalement aux soirées et à tout ce qui touche à l'objet disque (acheté, commandé, échangé, discuté, mis en visibilité, travaillé ensuite chez soi et parfois dans les soirées, voyageant sans cesse de la sphère privée à la sphère publique). La réduction des intermédiaires habituels de la musique accentue la nodale d'un espace comme Stamina Records ; les réseaux « indépendants » ont moins d'embranchements localisés sur un même territoire de pratiques et le disquaire spécialisé n'en est que plus significatif localement (à plus large échelle, les réseaux que l'on peut tisser et remonter à partir de Stamina Records multiplient d'autant plus les embranchements, mais ceux-ci sont souvent peu visibles).

      Or, si les soirées semblent être en effet « représentatives » des pratiques observées - et intériorisées, et si elles permettent de valider cette prégnance qualitative comme critère de sélection des espaces à ethnographier, l'usage d'Internet n'apparaît pas clairement au titre des modes de faire privilégiés sur mon terrain. Certes, dans les pratiques professionnelles du gérant de Stamina Records, Internet est un outil de travail de plus en plus usité, mais il semble correspondre en tous points à l'usage fait du fax (une boîte de réception et d'envoi d'e-mails suffit) : réception des listes de disques des différents distributeurs, commandes des disques en retour, plus rarement messages à caractère urgent (retard dans l'envoi des disques, liste erronée, etc.), plus exceptionnellement encore communications purement phatiques destinées aux fournisseurs et clients avec qui les relations sont plus ou moins « amicales » - et dépassent parfois le cadre de l'activité professionnelle en tant que telle (anecdotes, jeux de mots, ré-utilisation d'un mail reçu d'un autre, etc.). Cependant, on peut noter, pour le gérant de Stamina Records comme pour un nombre croissant des usagers du magasin, qu'Internet est un moyen d'accéder rapidement à un certain nombre d'informations et à certains titres de musique (téléchargés parfois), qu'il est beaucoup plus difficile, voire impossible à trouver par d'autres voies 210 . S'inscrivant dans des parcours amateurs, voire mélomanes, la capitalisation d'informations diverses sur la jungle, ou de morceaux introuvables sur support discographique, voit son échelle étendue à celle de la Toile et ses temporalités largement réduites à des temps extrêmement courts (si on les compare au temps qu'il aurait fallu pour accumuler autant d'éléments par des moyens plus « classiques »). Ce genre de pratiques est de plus en plus « visible » (mis en scène et mis en sens) dans l'espace du magasin : on y discute des sites parcourus, on s'échange quelques adresses intéressantes ; elles étaient auparavant beaucoup plus diffuses et n'étaient repérables que lors des entretiens menés auprès des usagers. Mais, globalement, l'usage d'Internet reste assez rare. Cette faible représentativité devrait produire l'exclusion de la piste Hypertunez.com, au même titre que l'exclusion de la presse spécialisée (uniquement anglaise), pourtant présente chez Stamina Records, mais pour laquelle il m'a semblé parfois que j'étais le seul usager régulier. La suite donnée à l'investigation du site Hypertunez.com se justifie pour d'autres raisons.

      Internet est un objet-monde, au sens proposé par M. Serres 211  : c'est un réseau dont la dimension spatiale est commensurable à celle du monde ; il actualise ce qui n'était encore qu'une vue de l'esprit très faiblement expérimentée. Corrélativement, c'est l'espace de la simultanéité généralisée : les temporalités, elles, sont sans commune mesure avec celles de l'humanité ainsi maillée. Si la figure du réseau désigne tout autant les modes de déploiement de la musique on line que ses modes d'être off line Internet permet d'emblée de dépasser l'inscription territoriale et localisée du réseau (ce qui ne signifie pas que la Toile soit sans territoires). Or, les relations dessinées off line, qui permettent la circulation et la distribution de la musique, sont rendus visibles on line par l'aplanissement des temporalités multiples et disjointes du monde « réel ». Hypertunez.com est ainsi un embranchement de l' objet-monde Internet, et en particulier des arbres du réseau consacrés aux musiques électroniques, comme Stamina Records est un embranchement des réseaux tridimensionnels de la jungle. Cependant, il se différencie du second parce que sa situation nodale, au coeur des relations en jeu dans la circulation des informations, est à la fois explicitée par l'hypertextualité et performée par chaque pratique et appropriation de ce mode de faire hypertextuel. Non seulement un site tel qu'Hypertunez.com montre et rassemble, en un même espace-temps virtuel, les relations concernant les diverses formes d'activités « musicales » - des relations plus opaques et jamais planifiées de la sorte dans les dispositifs sensibles habituels, mais, en plus, il institue de nouvelles relations et relie ses propres rubriques à d'autres nombreux embranchements du réseau. Pourrait-on parler d'un « hyper-espace sensible » ? Peu importe pour l'instant. Hypertunez.com s'est révélé un site français d'autant plus intéressant à travailler qu'il s'est largement développé, qu'il met en jeu des relations et des partenariats multiples, qu'il revendique son indépendance tout en étant très instructif quant aux procès d'institutionnalisation du média électronique (et en ce sens le fait qu'il soit français le distingue des sites musicaux inventés ailleurs), qu'il multiplie les liens avec des sites relevant bien souvent de démarches ouvertement « indépendantes ». Le site Hypertunez.com suffit à lui seul, étant donnée l'hypertextualité de ses processus communicationnels, pour rejoindre de nombreux sites eux aussi dédiés aux musiques électroniques et plus particulièrement à la jungle 212 . Il nous intéresse donc doublement, parce qu'il donne à voir les réseaux de circulation de la musique déjà existants ailleurs - en rendant explicites et en concentrant ces liens nécessaires à la circulation de la musique, c'est-à-dire en transformant une réalité tridimensionnelle en un panorama compliqué mais dynamique - et parce qu'il en construit de nouveaux, tout aussi nombreux et hétéroclites. Certes, le choix d'étudier dans le détail la piste Hypertunez.com apparaît bien plus comme le choix d'un chercheur que comme celui d'un acteur. Toutefois, on doit remarquer que mon terrain fonctionne sous plusieurs régimes de visibilité : certaines free-parties pratiquées sont même proprement régies par une invisibilité totale dans l'espace public urbain (elles ne laissent aucune trace matérielle chez Stamina Records, l'information y circulant par bouche à oreille) ; l'invisibilité cache des activités et des pratiques diverses, elle n'est pas forcément synonyme d'une non-représentativité.

      Pour ce qui est des soirées, ou fêtes, dédiées à la jungle, la dimension spatiale des lieux concernés - des lieux pratiqués - se conquiert justement dans et par la soirée elle-même. A chaque occasion d'appropriation festive, et même si cela se passe plusieurs fois dans le même lieu, c'est un nouvel espace qui se met en place. Sous cet angle, ce sont à chaque fois des espaces de représentation puisque leur existence éphémère se trame par la mise en en forme et en sens pratique (notamment par la danse) de la relation entre le public, les Djs et la musique qu'ils diffusent, mais aussi des interactions multiples qui s'y déploient et s'y mettent en scène. Mais, à la différence d'espaces comme un disquaire spécialisé ou un site Internet, le dispositif sensible de la soirée, permettant la circulation et la distribution de la musique, est réduit à sa plus simple expression : il consiste en un système d'amplification sonore reliant les platines et la table de mixage du Dj - grâce auxquelles il enchaîne et « mixe » ses disques - aux enceintes souvent très puissantes qui diffusent la musique (dans bon nombre de soirées pratiquées, il n'y a même pas de scène clairement distincte du reste de l'espace). Chez Stamina Records, les différentes traductions de la musique dans des objets divers dessinent un dispositif sensible au contraire chargé des diverses matérialités et discours qui permettent la circulation et l'interprétation/appropriation de la musique. Sur Hypertunez.com, malgré l'homogénéité apparente d'un tel espace plan, le caractère multimédia des échanges et relations qu'il favorise en fait un dispositif sensible protéiforme où la musique se distribue de manière diversifiée. Sur l'un comme chez l'autre, le dispositif sensible ainsi disposé permet de balayer du regard une vision partielle mais relativement panoramique des réseaux qui ont permis à la musique d'arriver là sous de multiples formes ; en ce sens, ce sont aussi des espaces synoptiques. Qu'en est-il alors du dispositif sensible, et excessivement temporaire, d'une soirée, au sein duquel les multiples intermédiaires présents ailleurs ont disparu du champ de vision ? Sans négliger les quelques traces dispersées dans les soirées et qui peuvent permettre de convoquer symboliquement tel ou tel autre réseau de la jungle, ces espaces seront avant tout envisagés comme « cadres de l'expérience », au sens d'E. Goffman 213 . Les expériences individuelles ou collectives 214  qui s'y jouent sont autant de mise en forme incarnées d'un rapport à la musique délesté de presque tous ses intermédiaires et, potentiellement autant de modes de produire du commun dans une écoute et une appropriation de la musique qui ont provisoirement quitté les petites sphères privées où la profusion des supports individualisés comme la dissémination sociale des nouvelles technologies pourraient les cantonner. Or, ce qui caractérise les soirées observées et pratiquées, de plus en plus nombreuses au fur et à mesure de mon investigation sur le terrain - et cette évolution est visible à même la table où sont disposés les flyers chez Stamina Records, c'est leur grande diversité. Une diversité qui concerne à la fois les lieux où se déroulent ces soirées (salles de concerts, discothèques, bars, appartements, friches, clairières, etc.), les « genres » de la jungle 215  qui y sont joués, et les acteurs qui les organisent (directeur artistique d'une grande salle de concert, collectifs de djs, labels, « militants » alternatifs, etc.). Une diversité dont il faut tenter de rendre compte. D'autant plus que toute typologie par lieu, pourtant significative à plus d'un titre, ou par type d'organisateur, peut être relativement remise en cause par l'observateur comme par les acteurs eux-mêmes : les positionnements des uns et des autres apparaissent de moins en moins clivés dans la pratique comme dans leurs propres discours. Une diversité des soirées qui renvoie également à des durées de vie différentes pendant le temps de l'étude empirique. En effet, outre les nombreux moments festifs organisés pour leur singularité (surtout dans des bars) ou pour leur caractère exceptionnel (venue d'un artiste de renommée, surtout dans des salles de concert), d'autres vont devenir assez vite des soirées régulières dont la fréquence peut varier d'une fois tous les quinze jours à quelques fêtes organisées pendant la période estivale. Parmi ces dernières, certaines sont des rendez-vous de plus en plus fréquentés et parfois de plus en plus visibles dans l'espace public urbain ; d'autres disparaissent effectivement (pour différentes raisons dont je ne ferai pas le détail ici), et pas simplement de l'espace de visibilité, dans lequel elles n'apparaissaient pas forcément d'ailleurs. Cette diversité, enfin, se joue certes d'une fête à l'autre - mais n'exclut pas de repérer certaines dynamiques ou conjonctures transversales ; elle se retrouve au coeur même de certaines soirées plus composites que les discours de publicisation plus ou moins performatifs qui l'ont précédée (affiches, flyers, annonces radiophoniques, etc.), ne le laissaient présager - croisement des publics bien sûr, mais aussi irrigation de certains espaces en train de se pratiquer par des logiques marketing indirectes et imprévues, en particulier de la part d'industries du tabac qui n'ont plus le droit à la publicité explicite et qui trouvent là l'occasion de toucher un public « jeune » 216 .

      Si la dissociation entre les espaces travaillés semble évidente de par la forme même de leur spatialité et de par les caractéristiques propres à un disquaire, à un site électronique ou à un espace festif, un certain nombre de pré-constructions avec lesquelles j'abordais mon terrain inscrivaient d'abord plutôt ces espaces dans un rapport de similitude (des dispositifs sensibles où la musique est à chaque fois traduite et appropriée) les rendant directement comparables et capitalisables dans une même perception de ce qui s'y joue avec et par la musique. Il me semblait - et il me semble toujours - que des sociabilités musicales pouvaient se bricoler et participer à l'institution du lien social par la pratique de ces espaces et surtout par leur mise en relation. Peut-être trop soucieux de voir comment un commun se construit - et ce faisant produit divers espaces publics partiels - dans ces relations, j'étais encore trop observateur et trop peu participant actif de ces espaces dans mon activité herméneutique pour pouvoir les envisager aussi comme différents. Or, il n'y a pas contradiction entre la fabrication d'un propre et la construction d'un commun, pas plus qu'il n'y a (nécessairement) domination de la sphère privée dans l'effacement de la frontière qui la disjoignait efficacement de la sphère publique 217 . Bien au contraire, c'est dans l'articulation de ces diversités entre espaces de la musique, donc aussi entre modes de faire (sens), et dans les relations rhizomiques entre ces espaces différentiels, que la musique circule et se distribue, en d'autres termes qu'elle se socialise. Stamina Records comme Hypertunez.com sont des espaces cadrés en tant que dispositifs sensibles chargés des multiples intermédiaires de la musique ; les soirées sont aussi des dispositifs sensibles, mais « débarrassée » des intermédiaires. C'est pourquoi la manière d'appréhender les premiers et les seconds ne peut s'appuyer ni sur le même voir ni sur le même faire en tout et pour tout. Et ce ne sont ni le même voir ni le même faire qui leur permettent d'exister ou de prendre sens dans l'activité des autres usagers-interprétants.

      Le disquaire spécialisé ou le site Internet sont, ou plutôt deviennent des espaces synoptiques dans le sens où il permettent de dresser un véritable panorama des réseaux de circulation de la musique. L'activité ethnographique que je mets en oeuvre pour les dire consiste en une connaissance du visible qui est une réduction de ce qui s'y passe dans le temps de l'observation à une fixation écrite dans un espace plan. Ce passage du temps du faire à l'espace du voir, qui est aussi celui éprouvé par la musique, traduite dans les différents objets médiateurs des espaces synoptiques, peut être rapproché de celui qui a marqué la transformation du régime oral en régime écrit. J. Goody 218  montre bien comment ce changement de canal (de l'oreille à l'oeil) signifie également un changement du savoir ainsi favorisé.  L'oeil permet de distribuer des pôles entre lesquels il faut choisir pour classer les choses, alors que l'oreille les mélange puisqu'elle les contextualise tout le temps. La vision appelle à généralisation puisqu'elle est confrontée à des listes sans contexte ; elle incite aux procédures d'inclusion/exclusion qui n'ont rien à voir avec la situation de l'acteur dans un contexte oral : « son champ de perception est moins différencié, plus homogène que celui auquel est soumis le lecteur » 219 . En fait, le même message n'est pas traité identiquement par l'ouïe et par la vue, et ce changement de canal a d'importantes conséquences .En effet, d'une façon générale, l'oeil a un pouvoir séparateur très supérieur à l'ouïe, moins analytique, davantage soumise aux valeurs d'harmonie et de synthèse. Le passage de l'oral à l'écrit est celui du qualitatif au quantitatif. C'est également ce qui se passe quand on fait passer la musique dans le discours, dans le livret du disque, dans la presse ou sur les affiches, ou dans un travail de recherche (des traductions qui sont d'autant plus éloignées de la réalité phénoménale de la musique que c'est une matière qui se plie très mal aux injonctions rationalisantes des mots). On rompt le temps de la musique (« harmonie et synthèse »), donc les possibilités d'une prise de conscience éprouvée, pour la faire voyager dans l'espace 220 , sous nos yeux, et dans nos interactions (verbales ou non) par tout un tas de véhicules traducteurs, voire performatifs (comme un « style » ou un jugement de valeur, qu'il soit figuré dans un objet matériel ou dans un discours). Bien sûr, on écoute beaucoup de musique chez Stamina Records comme sur Hypertunez.com, mais cette activité est nécessairement seconde dans le déroulement des appropriations diverses que ces espaces suscitent ; autrement dit, on y voit la musique avant de pouvoir l'entendre.

      Lors des fêtes dédiées à la jungle, on est à nouveau directement dans le régime de l'oreille et du temps, dans un rapport au monde synchronique et incarné. C'est alors justement sur le faire du public et sur ce rapport purifié à la musique, qu'il met en forme et en scène, que l'attention doit se porter. Là où les espaces synoptiques sont autant de cartes topologiques des réseaux de la musique, les soirées sont autant d'espaces « sans carte », tramés et formalisés par les parcours et les trajets des personnes qui s'y retrouvent (et le fait de « s'y retrouver » est fondateur de l'engouement pour ces fêtes).

      Il n'empêche que ce sont autant les relations entre ces espaces, que la pratique et l'interprétation en propre de ces entités différenciées mais étroitement interconnectées, qui permettent la circulation de la jungle sur différentes échelles. Malgré l'autonomie relative de ces espaces et moments comme dispositifs sensibles (saturés d'objet hybrides ou purifiés), on ne peut apercevoir de sociabilité musicale en train de se faire que dans leur interconnexions nombreuses et pouvant satisfaire concurremment au régime de l'oreille et à celui de l'oeil. D'où un nécessaire arrêt sur la matérialité de la communication, en tenant compte bien sûr des changements inférés par toute décontextualisation et par tout changement de rapport au temps. Comme le rappelle très justement L. Quéré, « l'organisation communicationnelle de l'identité et de l'action sociale ne se réduit pas à un dispositif abstrait de production et de validation du savoir qui a cours dans une culture. Elle est matérialisée par les modalités pratiques des actes de communication. » 221 


7) Des entretiens pour quel usage ?

      « Pourquoi ne pas abandonner la double notion savoir/croyance, et peupler le monde avec les entités échevelées qui sortent de la bouche des « zacteurszeuxmêmes » ? » 222 

      Pas plus ici qu'ailleurs en sciences humaines, on ne peut se passer des mots des (autres) acteurs eux-mêmes. Non seulement ces derniers sont des « informateurs » précieux quant à leurs diverses activités liées à la musique, aux histoires localisées ou au collectif auquel ils s'identifient, mais ils sont aussi les premiers producteurs de sens : par leurs discours, leurs interactions, leurs arts de faire, leurs catégorisations, leur rapport au temps, ou encore leur mode de gestion de l'altérité et du commun, ils instituent pour une bonne part les mondes sociaux en train de se formaliser, au moins autant que les nombreux objets qui véhiculent et traduisent la musique, et participent à la construction de leurs propres sociabilités musicales. Quels mondes produisent-ils ? Quel commun favorisent-ils ? Impossible à savoir sans les suivre dans leurs pratiques et les interroger à ce sujet. Mais alors, que leur demande-t-on ? Comment leur demander ? Comment intégrer leur discours dans cette recherche ? La question de l'usage des entretiens a comme corollaire celle du statut qu'on leur accorde, c'est-à-dire celle du statut attribué à la parole des acteurs.

      A l'instar de B. Latour, mais aussi des ethnométhodologues auxquels il s'oppose pourtant assez souvent (et ils le lui rendent bien) 223 , on ne peut ni mépriser la parole des acteurs ni lui dénier toute pertinence. Au contraire, la réalité des acteurs, telle qu'ils la vivent et la disent, nous intéresse au premier chef. Non pas parce que le chercheur est « extérieur » à cette réalité et que les entretiens l'aident à y entrer (sans qu'il les prennent pour autant au sérieux pour dire le monde qu'ils habitent), mais bien parce qu'ils construisent autant que lui la grille de lecture et les cardinalités de nos sociétés modernes de plus en plus composites. « Nous sommes partis du choix comminatoire qui exigeait de décider si nous construisions les faits et les fétiches ou si, au contraire, ils nous faisaient accéder aux réalités que nul jamais n'a construit. Nous nous sommes aperçu que ce choix, personne en pratique n'y obéit jamais, et que chacun passe ailleurs, sans coup férir, attribuant dans le même souffle et aux mêmes êtres l'origine humaine aussi bien que l'autonomie » 224 . Mythe et science, objets et sujets, fabriquent ensemble des pratiques, le terrain par excellence de l'anthropologie et des sciences de la communication, qui ménagent, elles aussi, l'inéluctable métonymie réel-construit. Il faut s'extraire du modèle de l'intériorité et de l'extériorité qui oppose traditionnellement « des sujets à foison jetés par erreur dans un monde de choses » et « des objets extérieurs soudainement découverts par des sujets connaissants » 225 . Et considérer également, sans mépris et sans empathie excessive, les « histoires » racontées par les acteurs comme autant de passages par des réseaux sociaux, réels et discursifs. On peut rester au plus près de la parole des acteurs sans se méprendre sur sa propre activité de recherche.

      Le statut de construction « réelle », objectivante et subjectivante, que l'on confère ainsi à ce que disent les acteurs - et ceci concerne tous leurs discours, qu'ils se produisent ou non dans le cadre d'un entretien identifié comme tel - n'est qu'une partie du statut des entretiens eux-mêmes dans cette recherche. Il existe un certain nombre de catégories d'entretiens - pour dire leur statut ou leur mode opératoire - dont les manuels de méthodologie sociologique foisonnent. Sans sacrifier trop facilement à la sempiternelle diatribe qui tient en joug ces ouvrages « vulgarisateurs » 226 , on doit rester vigilant face à la fermeture et au pouvoir coercitif des catégories qu'induisent bien souvent les procédures méthodologiques fixées à partir de la synthèse de travaux qui ne sont jamais les siens.

      De manière très générale, on distingue souvent les usages que le chercheur fait de ses entretiens en fonction du moment de la recherche où ils sont mis en oeuvre, et du type d'informations (et/ou de discours) qu'il souhaite recueillir et analyser relativement à sa problématique. Dans une démarche hypothético-déductive « classique », l'inscription de la problématique dans une perspective théorique résulte d'un travail à partir de lectures, mais aussi d'entretiens que l'on nomme « exploratoires » parce qu'ils sont généraux et qu'ils permettent d'« explorer » le terrain et les représentations des acteurs afin d'affiner la problématique (en posant les « bonnes hypothèses »). Lors du travail de terrain « proprement dit », sont pratiqués des entretiens dont on fait un usage « principal » - ils constituent la matière première pour tenter de répondre à la problématique - ou « complémentaire » - ils viennent en « complément » d'une démarche méthodologiquement plus large. Ces différents entretiens peuvent être « non-directifs », « semi-directifs », ou encore, plus globalement, « compréhensifs ». Ne répondant ni au schéma strict d'une démarche hypothético-déductive, ni, vraisemblablement, au caractère figé des classes d'entretiens ainsi stipulées, cette recherche ne fonctionne pas moins dans la périphérie proche de ces méthodes ordonnées. Non pas par souci de conformité à nos méthodes académiques (celles des sciences humaines), mais parce que celles-ci ont enrichi nos approches au moins autant que nous avons montré leurs limites.

      On pourrait dire des entretiens que j'ai menés qu'ils sont soit d'usage « exploratoire » soit d'usage « complémentaire ». En effet, un certain nombre d'entre eux s'est déroulé en amont du travail empirique et a orienté le propos des interviewés (entretiens non-directifs) vers des thématiques très générales, concernant principalement leurs propres parcours « musicaux » et les activités qui les relient à la musique aujourd'hui. Il s'agissait d'« explorer » la question du rapport à la musique et des parcours biographiques qui lui sont liés, mais aussi de « défricher » le terrain pour identifier les pistes que les (autres) acteurs pratiquaient et m'invitaient à suivre. En ce sens, ce sont des entretiens « exploratoires ». A partir du moment où la problématique s'est précisée - c'est-à-dire quand elle s'est appuyée, pour ne pas dire constituée, à partir d'espaces concrets et qu'elle a pu s'y articuler, pour ne pas dire s'y fondre, pleinement - des entretiens ont été nécessaires à la compréhension de ce que je pratiquais, observais et problématisais, ils ont été « complémentaires ». Ces entretiens étaient tantôt non-directifs (et conduits autour de récits de vie partiels), tantôt semi-directifs (et orientés autour des activités liées à la jungle et du commun qui y est investi). Or, les uns, « exploratoires », et les autres, « complémentaires », pouvaient être mis en oeuvre sur ou l'autre de ces deux modes de faire. Une même personne, interviewée à plusieurs moments de l'étude, pouvait même répondre successivement sur ces deux registres. La méthodologie d'entretien en tant que telle ne fonctionne donc pas symétriquement à la division « exploratoire » / « complémentaire ». Le statut accordé à l'usage des entretiens forme des classes fermées alors que ce statut peut évoluer. Il dépend tout particulièrement du moment de la recherche et du lien qui noue les entretiens à la problématique : s'ils la construisent et la stabilisent, ils sont « exploratoires » ; s'ils permettent, conjointement à l'observation in situ (assignée à une problématique affiliée à des espaces concrets et identifiés), de répondre aux questions engendrées par la problématique, ils sont alors « complémentaires ». On serait tenter de dire que les entretiens concernant plus directement le propos de cette recherche sont essentiellement des entretiens « complémentaires ». Mais peut-on seulement parler d'entretiens « complémentaires » lorsque l'on considère que le processus de problématisation n'est jamais véritablement bouclé, du moins pas tant qu'on est encore sur le terrain ? Ne seraient-ils pas justement tous « exploratoires », toujours susceptibles de faire bifurquer la problématique vers des voies imprévues ? Il s'agit, plutôt que de choisir l'un ou l'autre, de ne jamais faire des entretiens une réalité autonome qui se développerait dans la logique linéaire d'un schéma hypothético-déductif : ils construisent cette étude autant que les objets et événements dont ils nous instruisent ; ce sont des moments d'énonciation, d'interaction cadrée, de formalisation, de mise en scène aussi, différents des autres moments empiriques, mais situés dans les enjeux localisés au même titre qu'eux. De plus, des consignes d'entretiens se retrouvent transversalement aux deux catégories 227 . Et pourtant, il se peut bien qu'il y ait en effet deux formes d'entretiens qu'on pourrait ranger dans les cases « exploratoires » et « complémentaires». Mais alors, la complémentarité qui distinguerait les seconds des premiers (plus « aléatoires ») tiendrait bien plus au fait que les seconds sont destinés à des acteurs « particuliers », dont l'activité « musicale » est principalement, voire exclusivement, concentrée dans les espaces étudiés. En ce sens également, les premiers entretiens, menés auprès des usagers de Stamina Records - une majeure partie d'entre eux s'est déroulée avant que ce disquaire lillois ne devienne le prisme concret et central de la recherche - sans distinguer leur niveau d'implication dans les espaces de la jungle, sont des entretiens « exploratoires ».

      Mais pour l'un ou l'autre des deux cas de figure, la grille d'entretien n'est pas figée, même si elle démarre presque toujours à partir de récits de vie consacrés principalement aux sociabilités musicales (mais les récits de vie prennent parfois des voies détournées qui en disent long sur les interférences fortes qu'il peut y avoir entre les activités musicales et un parcours biographique dont elles dépendent étroitement). La forme peut changer d'un entretien « exploratoire » à un autre, en fonction des acteurs interrogés, de ce qui semble intéressant dans leurs trajets sociaux et dans leurs activités actuelles. Les Djs, amateurs de jungle, organisateurs de soirées, membres de collectifs locaux, ou « simples » curieux à l'affût des derniers mouvements musicaux, que j'ai principalement rencontrés chez Stamina Records dans la phase « exploratoire », sont ainsi apparus dans leur diversité ; les univers socio-symboliques auxquels ils se rattachent, et qu'ils participent à instituer, également. De même, les entretiens conduits dans la phase d'investigation filée à partir de Stamina Records sont « complémentaires » mais ne s'articulent pas tous autour des mêmes questions (même si globalement, il s'agit de s'intéresser à la fois au parcours des acteurs dans la musique, à ce qu'il ont construit comme projet et à ce qu'ils produisent synchroniquement comme activité dans le cadre de ce projet). En complémentarité avec les exercices d'observation et de pratique, j'ai donc interrogé les acteurs qui organisent, en amont de toute appropriation par un « public », les lieux qui deviendront ensuite les espaces synoptiques ou les soirées clefs de cette recherche. Ils en sont les fondateurs ou les acteurs impliqués au premier chef, sans en être forcément les seuls protagonistes ou les seuls instigateurs. J'ai pu interviewer le gérant du magasin spécialisé Stamina Records (il en est l'initiateur et s'est associé avec deux amis pour réunir les fonds nécessaires), une des fondatrices, ainsi que le chargé de la communication et des partenariats, du site Internet Hypertunez.com. Parmi les nombreuses soirées dont on retrouve les traces chez Stamina Records, certaines sont occasionnelles, quand elle ne sont pas uniques, d'autres s'inscrivent dans des lieux stabilisés et fortement marqués par les musiques d'aujourd'hui ou sont autant de rendez-vous plus ou moins réguliers (situés ou itinérants). C'est surtout à celles-là que j'ai consacré le plus de mon attention, même si j'ai continué à découvrir d'autres soirées (qui peuvent toujours être les premières d'une longue série, et qui méritent simplement notre intérêt pour leur singularité ou leur diversité). Il s'agissait par là de focaliser la démarche anthropologique sur des réseaux en train de se faire, et si possible en train de se solidifier et de se constituer une histoire. C'est pourquoi j'ai interrogé les organisateurs des deux formes de soirées symboliquement les plus éloignées - les deux figures extrêmes entre lesquelles beaucoup d'autres formes se font jour : un des membres du collectif associatif Headhache qui est à l'origine de free-parties jungle dans le Nord, de manière autonome ou en liaison avec des organisateurs de raves techno ; le programmateur de l'Aéronef 228 , lui-même aficionado de jungle. Entre ces deux types d'espaces, d'autres soirées régulières sont elles aussi des rendez-vous forts. Certaines se sont déroulées dans divers endroits en périphérie de la métropole lilloise. Le cas des soirées Bad Breaks en est un autre assez exemplaire : organisées par les Pressure Dopers (collectif de Djs tripartite dont est membre le gérant de Stamina Records), financées grâce au budget du magasin, elle se déroulent dans une discothèque lilloise un samedi par mois et semblent fonctionner sur le modèle des « clubs » anglais, notamment en tentant de fidéliser un public autour de rendez-vous fixes et de quelques-uns plus exceptionnels. A ce titre, le gérant de Stamina Records a également été interrogé comme organisateur de ces soirées, ce qui a nécessité de l'interviewer plusieurs fois (le récit de vie partiel peut être extrêmement riche sans pour autant couvrir toutes les activités d'une seule personne). Il anime également une émission radio consacrée à la jungle et sa réputation en tant que Dj n'est plus à faire localement.

      Cette multiplication des compétences et des activités chez une même personne est chose courante pour toutes les musique électroniques. C'est d'autant plus évident quand le style musical a encore un public restreint et des réseaux de courte envergure (et ce n'est plus tout à fait le cas pour la jungle à Lille, loin s'en faut maintenant). Ainsi, par exemple, l'ex-programmateur de l'Aéronef, est aussi animateur de radio, Dj, organisateur de soirées hors les murs de la salle de concert, collectionneur mélomane, distributeur de disques, etc. Les acteurs locaux clefs sont assez facilement identifiables, ils sont peu nombreux et ils participaient déjà, il y a quatre ou cinq ans, à la première phase de développement de la jungle dans le métropole lilloise. C'est pourquoi les entretiens « complémentaires » sont en nombre restreint. De plus, d'autres organisateurs de soirées assez régulières n'ont pu être interrogés. S'agissait-il pour ceux-là, en évitant tous les rendez-vous formels que nous nous étions fixés, ou en les refusant d'emblée, de perpétuer et de produire à la fois le « mythe » de l'invisibilité sociale du milieu underground ? Sans doute pas uniquement. Il me semble que deux raisons au moins, concrètement mieux repérables, méritent d'être évoquées et peuvent expliquer, en partie, ces réticences et résistances diverses. D'une part, faute de partenaires possédant un véhicule et décidés à m'accompagner dans ces espaces 229 , je n'ai pas pu me rendre à certaines soirées éloignées de mon domicile ; le suivi du réseau s'est pratiquement interrompu, comme cela peut-être chroniquement le cas pour bon nombre d'autres membres du « public » de la jungle. Or, il aurait sans doute fallu que je sois plus visible aux yeux des organisateurs de ces soirées - qui ne me connaissaient pas - pour leur être un tant soit peu plus « familier » et éviter d'être identifié comme un chercheur distancié peu enclin à se frotter à la réalité des choses 230 . D'autre part, mes activité précédentes dans les mondes de la musique localisés continuent d'être parfois des étiquettes exclusives. Pour certains organisateurs de soirées jungle, avec lesquels j'avais alors travaillé, je reste le responsable de la publicité du fanzine local, ou un animateur de radio libre ; les relations sont parfois restées inscrites dans des clivages forts qui me sont parfois défavorables. D'autres trouvent ma position pour le moins ambiguë. D'autres encore préféreraient être interviewés dans le cadre du fanzine ou de la radio. Par contre, les acteurs qui ont accepté d'être interrogés, usagers de Stamina Records ou fondateurs des dispositifs sensibles de la recherche, ont parfois fait montre d'un intérêt étonnant vis-à-vis des entretiens, en pointant explicitement les mises en formes de leur propres activités qu'ils étaient en train de produire et en m'interrogeant, en retour, sur ma propre activité de chercheur ; ils ont toujours fait preuve d'une grande sollicitude à mon égard, acceptant de répondre, quelques semaines après un entretien non-directif qui avait déjà duré plusieurs heures, à d'autres questions plus directives, ou de préciser certains points lors d'un (ou de plusieurs) entretien(s) plus court(s).

      Dans tous les cas, « exploratoires » ou « complémentaires », il s'agissait de comprendre tout d'abord les modes de construction des sociabilités musicales des acteurs interrogés et de saisir leur chevauchement dans un parcours biographique plus englobant. Cette compréhension passait par des récits de vie partiels, principalement articulés autour de la musique. Au coeur de ces récits biographiques, j'ai pu reconstruire des fragments d'histoire locale, pour lesquels aucun article de journal ni aucun autre point de vue distancié n'aurait pu me fournir d'informations dans un si grand luxe de détails. Il s'agissait également, de recueillir, auprès des acteurs compétents dans les espaces étudiés, les informations nécessaires à la compréhension des modes de fonctionnement (anthropologiques, sociaux, économiques, etc.) de leurs activités liées à la musique. La perception de l'activité musicale dans la métropole lilloise ainsi narrée se double d'une appréhension du « commun » qui s'y joue, non pas comme construction surplombante du chercheur mais bien comme constitution d'un commun (dans le faire et dans le dire) par les acteurs eux-mêmes. En restant au plus près de la manière dont chacun dit sa manière de d'appréhender les réseaux de la jungle, mais aussi de ce qu'ils investissent explicitement dans leurs diverses activités (individuellement et collectivement), on prend en compte la part instituante des discours au même titre que celle des modes de faire pratiques. En ce sens, les entretiens sont tous « compréhensifs ».

      Si les chemins narratifs dessinés par les acteurs eux-mêmes lors des entretiens « exploratoires » relient des univers socio-symboliques hétéroclites 231  et valent justement pour leur foisonnement, il a fallu guider les filiations opérées par les acteurs interrogés à titre « complémentaire » afin qu'ils suivent, en aval de leur narration biographique « libre », les pistes plus directement motivées par mon propos - et tout particulièrement concernant leurs pratiques et leurs conceptions relatives aux espaces qu'ils organisent (magasin de disque, salle de concert, free-parties, site électronique). D'ailleurs, limiter la terminologie utilisée pour dire les modes opératoires des entretiens menés dans le cadre de cette recherche au vocable d'« entretiens compréhensifs » est sans doute une posture réaliste et honnête. Certes, la disponibilité du gérant de Stamina Records, et le temps que je passais dans son magasin, ont permis d'étaler la phase d'entretiens sur un temps long : après un premier entretien « non-directif » orienté autour de son propre parcours, j'ai pu, à plusieurs reprises, l'interroger à nouveau, de façon plus directive, que ce soit à propos de son activité professionnelle, de ses activités connexes, ou de ses principes idéologiques. Par ailleurs, l'entretien conduit auprès des protagonistes d'Hypertunez.com s'est passé de tout ou partie des récits biographiques qui n'intéressaient pas directement le propos de l'étude. En effet, les sociabilités musicales de ces acteurs installés à Paris ne sont, pratiquement, pas directement reliables à celles des acteurs de la métropole lilloise. Par contre, j'ai orienté l'interview (collective) autour du projet originel d'Hypertunez.com, de sa mise en oeuvre, des développements à venir et des panoramas multimédia des musiques électroniques qu'il permettait de dresser. Ce qui n'a pas empêché de les faire parler également, au même titre que tous les autres acteurs interrogés du bricolage d'un commun et de sa mise en visibilité au coeur des espaces et des réseaux de la musique.

      La matière de ces entretiens est bien sûr très significative pour elle-même. Mais elle n'est pas pour autant travaillée de manière autonome. Au contraire, elle fait partie du matériau très hétéroclite que l'on examine, à côté des pratiques (observées et mises oeuvre), des arts de faire, des objets matériels accumulés, ou des interactions (verbales ou non-verbales) repérées, qui permettent tous, par leur mise en relation, à la fois de faire tenir debout les mondes de la jungle, de déployer les réseaux et de formaliser les espaces qui en constituent la trame concrète. L'hétérogénéité de ce qui est analysé nécessite un point de vue pluriel, autant que peut l'être celui que chacun développe inévitablement dans son rapport à la musique (qui n'est jamais complètement détaché des intermédiaires protéiformes de la musique).


8) Un point de vue pluriel, des matériaux hétéroclites à l'examen

      Suivre des réseaux et pratiquer des espaces « musicaux » n'est pas en soi une démarche difficile à fabriquer, puisque c'est ainsi que les mondes de la musique se structurent et apparaissent à quiconque s'y insère, et y inscrit son parcours, sur une période assez longue. Pour autant, le point de vue de cette recherche n'est ni les pratiques ni la musique telles que ; c'est au moins une transformation par la mise à plat de l'écriture (c'est-à-dire aussi l'organisation du propos, sa division et son ordonnancement). Mais c'est aussi, forcément, un point de vue passé au tamis d'une culture théorique multiple qui n'est pas uniquement à l'oeuvre quand on la convoque explicitement. La grille de lecture d'une recherche n'est plus alors simplement inspirée par le terrain mais entre également en résonance, ou en conflit, avec les travaux d'autres chercheurs 232 . Toute tentative de lecture scientifique du monde en passe par là. Quel lien reste-t-il alors encore entre l'analyse « théorisée » et ce qui se passe « réellement » sur le terrain pratiqué et observé ? C'est en essayant de rester au plus près de la complexité des mondes de la musique que l'on réduit la distance qui s'est inévitablement creusée entre cette réalité complexe et l'entreprise de compréhension qui l'a transformée pour en faire un objet à étudier. D'ailleurs, les réseaux de traduction de la musique, ainsi que les espaces qui sont leurs embranchements, font eux aussi oeuvre de transformation et de réduction de la musique « elle-même ». Dans les deux cas, la synthèse des informations que nous faisons - par l'analyse rationnelle ou par la lecture (socio-technique) des espaces - est ce qui permet de faire exister la musique parmi nous, ce qui la produit, mais elle est d'un autre ordre que celle que nous faisons lorsque nous écoutons (au sens physique du terme) de la musique.

      L'axe problématique travaillé par la démarche explicitée jusqu'ici pourrait se résumer à la série de questions suivantes : Quelles sociabilités musicales peut-on mettre en oeuvre aujourd'hui ? Comment se constituent-elles ? Comment s'institue tout ou partie du lien social dans les activités liées à la musiques ? Quel(s) tiers symbolisant(s) est (sont) nécessaire(s) à ces constructions hétéroclites (sociales et techniques) ? Les espaces étudiés peuvent-ils être envisagés comme espaces communs, voire comme espaces publics ? 233  S'il m'est possible, maintenant, de formaliser l'axe problématique de la sorte, c'est sans aucun doute parce que des lectures entamées en amont de la recherche, et reprises en aval de celles-ci, ont élargi l'angle de prise de vue à partir des réseaux suivis et des espaces pratiqués.

      Cependant, le point de vue pluriel ici promu ne s'est pas construit dans la confrontation théorique entre certains auteurs (entre L. Quéré et B. Latour par exemple) ou entre certaines postures épistémologiques (entre l'ethnométhodologie et la sociologie de la traduction par exemple). S'intéresser à la formation du lien social en favorisant l'idée de réseaux et de traduction de la musique n'est pas un positionnement philosophique, mais avant tout un point de vue localisé qui émerge des mondes de la musiques en train de se déployer localement. Bien sûr, l'axe problématique et le point de vue qu'il oriente ont trouvé un écho favorable chez plusieurs auteurs dont les productions scientifiques font force de généralité, et font oeuvre gratifiante pour une recherche cantonnée à un terrain très restreint. C'est pourquoi il m'a semblé intéressant de croiser leurs points de vue pour m'aider à construire le mien, autrement qu'avec les ressources de l'acteur impliqué dans les réseaux de la musique. Dans l'émulation suscitée par la relative finitude de ma grille de lecture - et dont la cohérence est apparue par le travail conjoint de l'empirique et du théorique, j'ai d'abord « mis de côté » les oppositions fortes qui situaient pourtant explicitement des auteurs comme L. Quéré et B. Latour. Or, les convoquant à nouveau ensemble, en aval du trajet de la recherche pour mieux (tenter de) répondre aux questionnements induits par la problématique, il a bien a fallu que je m'attarde également sur leurs désaccords profonds. Dans ce qui va suivre, je détaillerai les points de divergence notoires, mais aussi les quelques éléments de convergence, qu'il peut y avoir entre L .Quéré et B. Latour, qui renvoient, plus globalement, à deux postures scientifiques et à deux modes d'appréhension des univers sociaux - auxquelles ces deux auteurs ne sont pas réductibles, loin de là : l'ethnométhodologie et la sociologie de la traduction. Sera-t-il encore possible, alors, de les faire travailler ensemble ? Ou leurs conceptions sont-elles si éloignées qu'elles interdisent tout croisement entre les deux ?

      Les « réseaux » que cette étude tente de suivre, et dont elle discute, sont des réseaux socio-techniques de traduction au sens développé par B. Latour, ou encore des chaîne de médiateurs comme le montre A. Hennion à propos de la musique. Pour B. Latour, tout est processus social. Ainsi, la valeur des énoncés (sont-ils « vrais » ou « faux » ?) ne dépend pas des énoncés en tant que tels mais des réseaux dans lesquels ils ont réussi à circuler. Notre culture, notre savoir et notre pouvoir, notre mode de raisonnement également, ne sont pas des réalités ontologiques mais des constructions sociales au coeur des réseaux 234 . Il faut justement traiter symétriquement les deux pôles du « vrai » et du « faux », ou de tout autre partage du monde, qui résulte d'une traduction - qui fait voyager ce qu'elle transforme, dans le passage d'un monde, ou d'un langage, à un autre - en amont de cette bipolarisation (par « purification »). La traduction nécessite de mobiliser assez d'objets et de sujets, de les relier entre eux, de les associer pour constituer un réseau, toujours susceptible de se déployer à plus grande échelle, en affiliant plus d'objets et de sujets. Association et traduction entre objets et sujets sont traités de la même manière. Ce que réfute L. Quéré qui ne peut accepter cette forme de symétrie : « C'est ainsi que le lien social entre dans la machine et que la machine en vient à constituer une médiation importante du lien social. » 235  Or, nous explique-t-il, on ne peut présumer ni de la libre articulation des médiations nécessaires à l'activité technologique ni de la réelle liberté d'association, ce qui équivaudrait à promouvoir une conception du lien social comme s'instituant de manière arbitraire. De plus, le principe de rationalité stratégique, qui serait au fondement de la sociologie de B. Latour, lui permettrait de « proposer une théorie purement stratégique de la montée en généralité, c'est-à-dire de rapporter le travail de généralisation effectué par les chercheurs et les ingénieurs à des objectifs de contrôle, à des tactiques d'enrôlement et de mobilisation » 236 . L. Quéré n'accorde aucun crédit ni à la « liberté des associations dans la constitution des réseaux » ni au « mode d'existence des objets techniques » 237  qui organisent la conception de B. Latour : le « lien social dans la machine » est pour lui une aberration.

      De quels objets et de quel lien social parle B. Latour ? Des objets multiples, hybrides de nature et de culture (des « quasi-objets »), conçus par l'homme certes, mais qui dessinent, lorsqu'on les enchaîne à des sujets et à d'autres objets, les réseaux socio-techniques de la science, dont l'échelle s'est déployée, dans nos sociétés modernes, par l'accumulation de plus en plus d'objets, et donc par l'allongement des réseaux : « Les savoirs et les pouvoirs modernes ne sont pas différents en ce qu'ils échapperaient à la tyrannie du social, mais en ce qu'ils ajoutent beaucoup plus d'hybrides afin de recomposer le lien social et d'accroître encore son échelle. » 238  La différence entre cette « modernité »-là et les institutions qui réglaient les sociétés « pré-modernes » tient donc dans la longueur du réseau et dans la quantité d'objets affiliés qui déplacent le lien social en d'autres lieux et occasions : « nous vivons dans des sociétés qui ont pour lien social les objets fabriqués en laboratoire ; on a remplacé les idées par les pratiques, les raisonnements apodictiques par la doxa contrôlée, et l'accord universel par des groupes de collègues. » 239  Les objets et le lien social n'ont plus du tout la même forme, ni les mêmes principes d'institution que chez L. Quéré. Ils correspondent très peu, d'ailleurs, aux diverses autres manières de les envisager. « Si l'on veut redonner un rôle aux objets dans le tissage du lien social, il faut abandonner, bien sûr, les réflexes anti-fétichistes, mais il faut abandonner également l'autre rôle donné par les sciences humaines aux objets : l'objectivité des forces de la nature. » 240  La critique concernant la sélection arbitraire des éléments associés pour constituer un réseau et faire émerger telle ou telle chose, peut alors se doubler, chez L. Quéré, comme dans toute démarche plus ou moins inspirée par l'ethnométhodologie, de la condamnation d'une approche de l'acteur-réseau qui uniformise des interactions très disparates, qu'il faudrait pourtant travailler dans le détail puisque ce sont elles qui permettent et la relation et l'émergence. Selon L. Quéré, B. Latour n'est pas assez exigeant quant à l'écriture anthropologique des pratiques qu'il est censé décrire, son approche « barre d'emblée son propre accès à la découverte de la structure processuelle et pragmatique (au sens où la connaissance elle-même peut être réduite à des actions) de la « technoscience », en décidant a priori, dans le cadre d'une théorie explicative de l'action des chercheurs et des ingénieurs, de la nature même des processus de liaison, de configuration et de stabilisation auxquels se réduisent pareillement la production des faits durs de la science et la mise au point des machines de la technique, et donc aussi de leur homogénéité, des contraintes auxquelles ils sont soumis, etc. » 241  L. Quéré préfère l'approche ethnométhodologique qui évite de confondre « thèmes » et « ressources » : « le langage dans lequel le phénomène étudié se dit, celui dans lequel il est décrit et expliqué dans la société dont il fait partie, doivent passer complètement du côté de l'objet à analyser. Le langage de la description scientifique ne doit pas emprunter ses ressources au phénomène étudié. » 242  On touche là le nerf de la guerre : la « construction » du monde social défendue par B. Latour (dans des réseaux de traduction) serait sans commune mesure avec la notion de « production » centrale dans l'ethnométhodologie et dans les travaux de L. Quéré 243 . La terminologie de l'association a permis de remplacer la pensée de l'action par celle du processus, qui manquerait du coup, inévitablement, les activités nécessaires à ces associations. Parler de production plutôt que de construction permettrait d'orienter le point de vue sur le travail des acteurs (faudrait-il dire « membres » ?) pour produire des objets ou des phénomènes. Ce à quoi ne souscrit pas, explicitement, B. Latour : « nous devons comprendre à quel point la notion d'acteurs humains individuels engagés dans des interactions - tels que nous le décrit l'interactionnisme -, ou construisant le social par des catégories propres qui leur faut régulièrement éprouver - tels que décrits par l'ethnométhodologie -, bien qu'elle forme le fond commun de nos compétences, prend mal en compte la plupart des situations humaines. » 244  La définition « classique » de l'interaction - au moins deux acteurs, face à face, communicant entre eux et faisant émerger des comportements irréductibles à la juxtaposition de comportements individuels - ne renverrait, selon B. Latour, qu'à une « catégorie résiduelle » de la vie sociale, « tout simplement parce qu'il faut bien réduire auparavant la relation afin qu'elle ne mobilise pas, de proche en proche, toute la vie sociale à laquelle elle finirait, sans cela, par devenir co-extensive. » 245 

      Les (inter)actions constituent la matière première du travail des ethnométhodologues, elles sont autant d'occasions de produire localement, de manière endogène, et de solliciter simultanément, les normes, règles, institutions et ordres sociaux (ainsi accomplis). Pour B. Latour, l'interaction construit une partie du social mais il n'y a pas d'accomplissement de l'intérieur qui en ferait les unités basiques, à la fois centrifuges et centripètes, d'un tout social : « elle a la forme contradictoire d'un cadre (qui permet de circonscrire) et d'un réseau (qui disloque la simultanéité, la proximité, la personnalité). » 246  Pour passer des interactions à la société, ou à tout autre groupe social, dont B. Latour ne fait pas des réalités objectives, il faut un certain nombre d'instruments de mesure et de comparaison qui permettent de signifier des positions de dominance ou de hiérarchie, mais qui évitent également de devoir convoquer tous les acteurs et objets du réseau qui font exister la rencontre : « on localise activement une interaction par un ensemble de partitions, de cadres, de paravents, de coupe-feu, qui permettent de passer d'une situation complexe 247  à une situation simplement compliquée 248 . » 249 

      Pour l'ethnométhodologie, certaines totalités sociales, dont la société, sont réelles ; c'est l'expérience quotidienne qui manifeste leur objectivité. Le social est donc une réalité transcendante, mais conditionnée et produite par, et dans, les pratiques interactionnelles. Local et global se co-produisent. Pour la sociologie de la traduction, le social est local en tous points, il est une forme particulière de circulation dans les réseaux, distribuée localement. « Pourtant le fil d'Ariane existe qui permettrait de passer continûment du local au global, de l'humain au non-humain. C'est celui du réseau de pratiques et d'instruments, de documents et de traductions. Une organisation, un marché, une institution ne sont pas des objets supralunaires faits d'une autre matière que nos pauvres relations locales sublunaires. La seule différence vient de ce qu'ils sont composés d'hybrides et doivent mobiliser pour leur description un grand nombre d'objets. » 250  Sous cet angle, les acteurs ne sont pas plus grands ou plus petits que le social ; la taille est moins importante que le nombre de connexions des réseaux, locaux en tous points, et qui nécessitent que l'on suive les formes de circulation des sujets et objets pour voir comment le social se construit.

      Malgré la prégnance de ces divergences entre des approches positionnées du lien social, des zones de confluence entre ces différents points de vue peuvent être indiquées, quand ce ne sont pas les auteurs eux-mêmes qui en conviennent explicitement. Ainsi, L. Quéré 251  reconnaît la congruence partielle du propos de B. Latour, notamment pour éviter certains écueils des autres modèles sociologiques. L'intérêt porté à la montée en généralité de la science ou des faits socio-techniques évite les erreurs du modèle diffusionniste. La mise en cause des grands partages est également un atout pour observer les processus des faits en devenir sans présumer de l'existence ontologique de telle ou telle entité sociale. De même, envisager les sciences et les techniques en tant qu'elles nécessitent elles aussi des pratiques et des opérations collectives pour être pérennisées, notamment par l'assemblage et la composition d'éléments hétérogènes (humains et non-humains), constitue, aux yeux de L. Quéré, un point de départ intéressant. Enfin, l'exigence d'observation ethnographique et d'appréhension anthropologique du monde figure le point de jonction le plus évident entre ces deux auteurs. Néanmoins, il y aurait une incompatibilité fondamentale entre l'anthropologie symétrique de B. Latour et l'anthropologie des pratiques défendue par L. Quéré : les « humains » du premier n'auraient quasiment rien à voir avec les membres de la société intersubjective du second. Or, en deçà des principes respectifs de définition de nos humanités contemporaines, il semble que ce soit d'abord les situations sociales concrètes visées par l'un et par l'autre qui ne procèdent pas du même degré de sociabilité. En effet, les actions collectives des scientifiques ou des ingénieurs étudiés par B. Latour sont orientées par les objets au centre de leurs coopérations (les « faits scientifiques » ou les innovations techniques) et relèvent de finalités plus ou moins rationalisées - c'est en ce sens que B. Latour parle d'« interobjectivité » - qui n'interdisent pas la formation d'un lien social, mais celui-ci est d'un autre ordre que les sociabilités que nous manifestons dans nos relations quotidiennes ; on pourrait sans doute reprocher à B. Latour de généraliser les modes de faire nécessairement stratégiques des ces acteurs particuliers aux nombreux autres réseaux socio-techniques de notre société moderne. La praxis que L. Quéré propose d'analyser dans le détail renvoie aux interactions « ordinaires » non finalisées - c'est en ce sens que le « tiers symbolisant » forme une « intersubjectivité pratique » - qui configurent pour chaque nouvelle occasion la forme prise par nos sociabilités ; on pourrait sans doute reprocher à L. Quéré de n'envisager les postures stratégiques que comme des formes détachées de tout lien social « authentique ». Toutefois, la façon dont les deux chercheurs appréhendent les moments sociaux qu'ils interprètent 252  figure plusieurs points d'achoppement entre les conceptions du social respectivement investies par la sociologie de la traduction et par l'ethnométhodologie.

      Si les termes de « construction » (sociale) et de « production » (sensible) situent deux focales discordantes du social, ils ne renvoient pas moins tous deux au refus salutaire d'envisager la « réalité sociale » comme un donné ou comme « naturelle ». Ethnométhodologie et sociologie de la traduction s'intéressent aux opérations des sujets (ou agents, ou acteurs, ou membres) pour aménager la factualité des collectifs divers et, en cela, pointent également les insuffisances des sociologies qui ignorent ces opérations et confèrent aux groupes sociaux une existence ontologique. Toutes deux concentrent minutieusement leur attention sur la multitude de ces petites opérations, au coeur d'interactions face à face, ou à distance, qui permettent aux acteurs de faire tenir leur monde debout et d'instituer le lien social.

      Les conceptions de l'interaction ainsi engagées, chez les uns et chez les autres, se distinguent de l'interactionnisme en évitant de dissocier l'interaction des multiples médiations qui tiennent de plus en plus à distance les acteurs les uns des autres, dans un monde contemporain où le face à face des corps n'est presque plus qu'une catégorie singulière de l'interaction. On retrouve cette commune pertinence du regard porté à notre contemporanéité chez B. Latour et chez L. Quéré. Si pour le premier, les interactions sont nécessairement « impures », cadrées et affiliées à d'autres interactions, le second s'intéresse tout particulièrement au remplacement des médiations symboliques incorporées qui fondaient nos sociabilités par un certain nombre de médiations techniques en dehors du corps. Une des grandes questions par lesquelles L. Quéré conclut son ouvrage majeur Des miroirs équivoques, « est celle des conséquences anthropologiques de la substitution de médiations techniques (machines, méthodes et procédures formalisées, règles d'action stratégique) à des médiations symboliques dans le domaine de l'interaction sociale. » 253  Cette préoccupation centrale correspond peu ou prou à celle qu'affiche B. Latour en pointant la prolifération des médiations socio-techniques (hybrides). Le programme de travail des deux auteurs, s'il s'inscrit dans des terminologies plutôt contradictoires, n'en est pas moins corrélé à une même appréhension du monde moderne, toujours constitué localement, et dont il faut interroger le (re)peuplement par des médiateurs de plus en plus hybrides (humains et non humains), c'est-à-dire également la (re)composition de nos tiers symbolisants par, et dans, le recours accru aux technologies de médiation des espaces publics modernes. Le social est local de part en part : il « demeure plat en tous points sans qu'on y observe ce pliage qui permettrait de passer du « micro » au « macro » » 254  ; la détermination du tiers symbolisant, sa matrice communicationnelle, « est toujours locale, du moins en régime démocratique : elle s'opère à partir d'instances et de lieux multiples. » 255  Cet échafaudage du social passe donc également par une fixation de lieux et de moments très divers en propre. « Le travail de localisation comme celui de globalisation sont toujours portés par des corps, dans des lieux, qui sont toujours à part des autres. Il s'agit tantôt de construire, à grand frais, la continuité dans le temps d'un acteur individuel, tantôt de sommer, à grand frais, les interactions d'un nombre plus ou moins grand d'acteurs » 256 . Bien sûr, l'acteur stratège des réseaux de B. Latour n'est pas l'acteur producteur de sens de L .Quéré. Il n'empêche que, d'une part, l'appropriation et la maîtrise des médiations sont envisagées par l'un et par l'autre comme artisans d'un savoir et d'un pouvoir, et que, d'autre part, ils réfutent tous deux l'unicité des espaces et des temporalités qui sont alors en jeu : « le procès d'objectivation du tiers symbolisant n'est qu'en partie discursif. Il passe aussi par l'actualisation non réflexive de modes d'appréhension du temps et de l'espace, de techniques d'assimilation du changement, de systèmes de traitement des conflits ; ou par la figuration des dimensions du Pouvoir et du Savoir. » 257 

      Où peut donc se situer une démarche qui prétend mettre à contribution à la fois les travaux de B. Latour et ceux de L. Quéré ? L'angle de prise de vue ainsi construit peut-il être un tant soit peu éclairant ?

      La composition d'une telle grille de lecture peut constituer une gageure théorique très séduisante, mais une gageure complètement vaine si elle en reste à ce niveau-là, autrement dit si elle n'est plus qu'un exercice (de style) rhétorique. Or, il ne s'agit pas, justement, de favoriser l'interpénétration théorique au-dessus d'une « réalité » qui n'aurait plus qu'à coïncider en tous points aux catégories surplombantes censées l'englober, mais bien de retrouver chez L. Quéré ou chez B. Latour, et si besoin est, les moyens de dire plus généralement ce qui semble se dessiner sur le terrain. La manière dont je me situe par rapport à ces deux auteurs dépend avant tout de la manière dont je perçois les univers empiriques que je pratique et que j'observe. D'ailleurs, cela m'évitera de devoir choisir mon camp, puisqu'il ne s'agit pas de convoquer, à chaque occasion, toute la pensée de L. Quéré (pas plus que toute l'ethnométhodologie qui sous-tend une partie importante de son point de vue), ni toute la sociologie de la traduction. Cependant, cette posture ne permet pas, plus qu'une autre, de faire fi de leurs divergences structurelles, en prétextant de l'utilisation instrumentale et fragmentaire de ces approches. Si la démarche de cette recherche tente de les articuler pour mieux dire les mondes sociaux observés, c'est en n'oubliant jamais de les faire fonctionner en conformité par rapport au point vue plus global qui leur est sous-jacent. Mais si cela est possible, c'est bien parce qu'avant tout, elles sont associées pour suivre des « réalités » différentes. Elles sont mises à contribution l'une à côté de l'autre pour expliciter les deux versants pratiques qui permettent aux mondes de la jungle de prendre forme. En d'autres termes, c'est la pluralité des modes de faire et des logiques à l'oeuvre empiriquement qui nécessite la pluralité théorique de la grille de lecture : il y a à la fois « construction » de réseaux hétérogènes (de traduction) de la musique, et « production » du sens et du commun, par la mise en forme et la mise en visibilité de la musique, dans des espaces qui constituent des embranchements de réseaux.

      Le point de vue pluriel qui en résulte est fondé sur les bases convergentes dont il était question un peu plus haut, mais aussi sur une indispensable vigilance quant aux nombreux points de désaccord des deux modes d'interprétation, et sur la prise en compte des limites des uns et des autres. Pour le dire vite et de manière caricaturale, la grille de lecture est celle d'un sociologue de la traduction quand il s'agit de suivre les réseaux de la musique, et celle d'un ethnométhodologue quand il s'agit de pratiquer ses différents espaces. Plus exactement, la musique se déploie effectivement dans notre monde par de multiples traductions successives qui constituent les réseaux socio-techniques de sa circulation - des réseaux au sens de B. Latour ; elle est distribuée par l'intermédiaire de dispositifs sensibles aux carrefours des réseaux, puis appropriée et transformée à nouveau par les pratiques qui spatialisent ces lieux : les espaces ainsi remodelés à chaque occasion sont les cadres d'interaction où sont produits, en même temps qu'ils se manifestent, les normes d'interaction et autres tiers symbolisants qui trament nos sociabilités. Ce qui se passe au coeur de ces espaces n'est pas simplement la mise en évidence des réseaux en train de se déployer, c'est aussi la mise en forme et la mise en scène du lien social qui s'y joue pour partie. Il s'agit de focaliser le point de vue sur ce qui produit du sens, sur ce qui semble significatif - pour les acteurs en interactions comme pour l'appariement des réseaux - dans la production du social et, rétroactivement, dans la solidification des réseaux.

      Dans le suivi des réseaux de traduction, il est toutefois nécessaire de ne pas postuler de la qualité de stratège des acteurs impliqués. Si les scientifiques ou ingénieurs au centre des travaux de B. Latour sont bien souvent stratégiques dans leurs relations avec leurs condisciples, c'est parce qu'ils inscrivent leur activité dans des réseaux de traduction tournés vers l'invariabilité et la stabilité des énoncés, des démonstrations et des innovations. Les acteurs de la musique, amateurs ou « musiciens », apparaissent bien plus souvent comme des tacticiens, dans le sens où ils ne maîtrisent pas tous les éléments (relationnels et matriciels) des mondes sociaux maillés par les réseaux de la musique, ce qui ne leur permet pas de rationaliser leurs choix de bout en bout ; ils peuvent devenir stratèges s'ils conquièrent une connaissance plus complète (et plus instrumentale) de ces éléments, c'est-à-dire quand la longueur et la solidité des réseaux que leurs objets (matériels ou non) parcourent sont suffisantes pour qu'il aient une vision panoptique des choses, et pour qu'ils puissent ainsi orienter stratégiquement leurs actions. De même, le choix des intermédiaires à analyser au cours de ce suivi ne peut pas être arbitraire. Du moins, il s'agit de filer les réseaux qui semblent significatifs au regard des pratiques en cours dans les espaces étudiés. « Le réseau n'est pas un tissu dans lequel diluer le sujet tout en laissant l'analyse centrée sur la critique de celui-ci, c'est une ouverture qui, au prix de la libération quasi rhétorique de la liberté des manoeuvres des choses, des lieux, des dispositions, des événements, redonne la main au cours du monde, contre sa capture entre la loi des choses et la volonté des hommes. » 258  Stamina Records, qui est l'espace de collusion des deux points de vue sur le social - discutés dans cette partie - et des deux modes de faire pratiques qui les ont initiés - réseau et dispositif sensible, offre à l'interprétation des objets divers, qui gardent la trace des réseaux où ils ont circulé, et qui peuvent être le point de départ d'autres trajets vers d'autres enchevêtrements. Parmi tous ces possibles, il faut suive ceux qui paraissent éloquents au regard des pratiques socio-discursives en jeu chez Stamina Records et des espaces auxquels ils nous mènent. Sous cet angle, l'intérêt porté aux façons dont le monde prend sens dans le suivi des réseaux constitue le point de jonction entre la conception de B. Latour et celle de L. Quéré.

      Ce point d'ancrage commun est également, et symétriquement, le point limite de la pertinence des travaux de L. Quéré, et l'occasion de redonner aux objets, dans la pratique et l'observation des espaces nodaux d'interactions, la place que B. Latour leur accorde dans son anthropologie de la traduction. En effet, l'approche promue par L. Quéré, si elle évite de penser l'interaction comme face à face pur, ne semble pas « prendre au sérieux » les objets de plus en plus nombreux qui s'y intercalent, les traduisent et les transforment. Ou, plutôt, les nombreux objets et techniques intermédiaires utilisés par les acteurs pour communiquer entre eux ne sont envisagés que comme les interfaces d'un simulacre de sociabilité, autrement dit comme les supports de relations sociales « trahies » ou inauthentiques. Les technologies deviennent chez L. Quéré les appareillages modernes et (bassement) matériels des formes auxquelles on aurait restreint notre tiers symbolisant, alors qu'il prendrait essentiellement sens par des médiations symboliques d'un autre ordre. Le social serait ailleurs, dans le recours à des ordres immatériels de composition du tiers symbolisant. Certes, le lien social n'est pas « dans la machine ». Mais on ne peut pas pour autant présumer d'un régime communicationnel purifié, « supérieur » en quelque sorte, qui serait seul garant de la formation symbolique du lien social (ce qui permettrait au social d'être institué, malgré tout, en dehors des matérialités qui maillent les interactions, par lesquelles il se manifeste pourtant). De la même manière que nos sociétés actuelles se construisent historiquement et irrégulièrement, la musique dure dans le temps grâce aux procès de sa formalisation, c'est-à-dire aux nombreux objets (de la portée aux réseaux électroniques de la Toile) qui la véhiculent et la traduisent. D'où la nécessaire inscription du point de vue dans une dimension diachronique : sans tous ses objets, la musique est diffuse et éphémère ; par leur intermédiaire, elle devient historique et peut être distribuée. Ces objets permettent de séparer le régime de l'oeil et celui de l'oreille, l'espace et le temps, mais ils sont conséquemment les supports de production de la musique au monde, c'est-à-dire également les supports des synthèses diverses qui solidarisent à nouveau l'oeil et l'oreille, l'espace et le temps. Il s'agit de s'intéresser aux procédures de pérennisation qui inscrivent les faits synchroniques dans l'histoire, aux dispositifs qui permettent à certaines logiques de s'imposer dans le temps. Non pas s'attacher à une histoire exhaustive des musiques électroniques, mais aux moyens (anthropologiques et communicationnels) mis en oeuvre pour en écrire les histoires. En d'autres termes, le point de vue procède également, au cas par cas, d'une archéologie 259 , en ce sens qu'il envisage de suivre certains réseaux à rebours : les réseaux de « savoir-pouvoir » qui ont peu à peu fait force de distinction et de changement.

      C'est pourquoi les objets matériels accumulés au cours de la recherche seront travaillés au même titre que les discours entendus, que les interactions observées ou que les pratiques mises en oeuvre. C'est ainsi, par exemple, que je peux m'intéresser aux « styles » musicaux non pas comme réalités neutres, mais en tant que construction de catégories par les acteurs (qui produisent et manifestent une partie de leur sociabilité), des catégories qui sont autant de manières de stabiliser les choses et de favoriser la constitution d'un langage commun, et qui sont le résultat de processus nécessitant à la fois la mobilisation de plusieurs acteurs (individuels ou collectifs) et de multiples objets, ainsi que l'institution d'un tiers symbolisant. Pour toutes les relations qui se tissent alors (et qui rendent visibles certaines branches des réseaux), on peut se demander quels objets et quels acteurs sont mobilisés, quelles traductions sont engagées, quelles temporalités sont investies, quel forme elles donnent au procès d'institution du lien social, ou encore comment en ressort la musique. Le matériau hétéroclite qui sera examiné renvoie à la pluralité des voies par lesquelles nous construisons nos sociabilités musicales : quels objets doit-on accumuler, rassembler et relier entre eux pour que la musique soit parmi nous ? Quels objets permettent la mise en représentation de la musique et de ce qu'elle signifie pour nous ? Quels objets suscitent la comparaison ? Quels objets permettent une construction « commune » ? Ne sont-ils pas ambigus ou paradoxaux dans les réseaux dits « indépendants », permettant à la fois de diviser le monde et de pérenniser l'indivision de la communauté ?

      Le statut essentiel que ce point de vue pluriel confère aux objets, qu'ils soient matériels (disques, affiches, tracts, systèmes sonores, etc.) ou immatériels (discours, catégories stabilisées, etc.), renvoie à la place qu'ils occupent empiriquement. Ils sont partie prenante de la musique telle qu'elle voyage entre nous et par nous. Ils interviennent directement dans les processus de circulation, de traduction et de distribution de la musique. Sans eux, la musique disparaît du monde sensible. Avec eux, elle produit et manifeste (rend visible) la part commune que les acteurs construisent simultanément dans leur appropriation de ces univers musicaux hétérogènes.

      Tous ces matériaux que la recherche travaille - les objets trouvés chez Stamina Records, gardant la trace des réseaux et permettant d'en suivre quelques branches, les discours entendus in situ, les interactions observées, les pratiques des acteurs locaux, les entretiens exploratoires et complémentaires, le dispositif multimédia Hypertunez.com et les liens qu'il dessine au-delà de son propre espace virtuel, mais aussi les récits « historiques », les documents relevant de la sphère locale de publicisation de la musique, les parcours des publics des soirées, etc. - nécessitent que l'on mette en oeuvre une anthropologie diversifiée. Les modes de faire et mode de dire qui sont au centre de l'investigation s'articulent tout autant dans les objectivations diverses de la musique (matérielles ou immatérielles) que dans les relations - traductions et productions au monde - entre ces objets : en ce sens, la démarche est communicationnelle.


9) Hors du protocole méthodologique, les points de salut

      Le choix des éléments qui composent le matériau basique de cette étude s'inscrit dans une démarche d'appréhension empirique centrée sur un lieu particulier : le disquaire spécialisé Stamina Records. Afin d'éviter d'extrapoler l'existence de réseaux de la musique qui ne seront jamais repérables concrètement, le protocole méthodologique restreint l'investigation au suivi des réseaux et à la pratique des espaces dont on trouve des traces concrètes dans ce magasin de disques. En cela, ma position chez Stamina Records, n'est pas différente de celle des autres acteurs qui y interagissent : nous ne pouvons suivre la musique qu'à travers ses matérialisations et appropriations diverses. La posture du chercheur au centre de ce dispositif sensible correspond concrètement à celle que peut prendre quiconque rentre aux mêmes occasions dans le magasin. Cependant, non seulement la systématisation du voir de l'observateur me distingue en partie des autres usagers de Stamina Records (puis des autres espaces analysés), mais c'est aussi en multipliant les points de fuite hors du protocole empirique que cette recherche peut réellement prendre tout son sens.

      D'une part, l'inclusion dans la recherche de tel ou tel objet découvert chez Stamina Records cache l'exclusion de tous les autres (trouvés là, ou chemin faisant, lors du suivi d'un réseau), qui ne semblent pas très significatifs au regard des pratiques communes (ni relativement à l'axe problématique). S'est donc aussi constitué un stock de matière « résiduelle » 260  au protocole méthodologique. Certains de ces objets seront tout de même mis à contribution explicitement, soit parce qu'ils permettent de dresser un panorama plus complet des logiques à l'oeuvre localement (Journées electro à la Fnac), soit parce qu'ils renvoient à des pratiques communes repérées ailleurs, dans des espaces qui ne sont pas (forcément) directement reliés à cette étude (comme les mix-tapes 261 ).

      D'autre part, il s'agit, dans le suivi des réseaux et la pratique des espaces de la musique, de s'intéresser à la construction de sociabilités musicales par l'institution d'un commun et la formation du lien social. Or, ces compositions sociales ne se satisfont pas uniquement des processus conjoncturels et synchroniques concrètement observables sur le terrain de cette étude. Il suffit d'écouter les discours des acteurs eux-mêmes pour s'en rendre compte. Ils élaborent leurs représentations et produisent leur communauté par le recours à des filiations rhizomiques « en dehors » du monde concret de la musique. Bien sûr, les sociabilités musicales se formalisent localement et peuvent se suffire des relations localisées pour se rendre visibles. Mais la part commune qui permet la constitution du lien social réfère aussi à l'« institution imaginaire » du social par les acteurs. Cette production sensible est « imaginaire » au sens de C. Castoriadis 262 , non pas en tant qu'image-miroir (comme dans le mythe platonicien de la caverne), mais en tant qu'activité instituante / instituée des acteurs, à la fois création incessante et indéterminée qui donne sens au monde, et construction du rapport à soi et aux autres. Il faut bien souvent que le commun dépasse l'échelle du local et du conjoncturel - qu'il soit un tant soit peu général - pour qu'il puisse effectivement fonctionner comme un commun dans les mises en visibilités localisées, autrement dit pour qu'il soit à la fois intériorisé et extériorisé, subjectivé et objectivé. L'institution du lien social nécessite la mise à distance du social, pour mieux mettre en scène, notamment, ce qui se joue avec la musique (les sociabilités musicales). C'est pourquoi on ne pourra se limiter aux objets du protocole méthodologique. Les quelques objets ainsi annexés (mais ayant une existence anthropologique dans d'autres espaces et d'autres réseaux que ceux de l'étude) renvoient tantôt au modèle anglais qui structure une partie de l'imaginaire et des représentations liés à la jungle (les radios pirates), tantôt à l'expression paradigmatique d'un commun pour, et par les circuits alternatifs contemporains (le manifeste TAZ), tantôt à la spécificité du terrain français et aux processus de légitimation culturelle qui y ont lieu (le salon Mix-Move). Plus le degré de généralité atteint par les réseaux où circulent la musique et ses sociabilités diverses est élevé, plus le commun s'élargit (d'autant plus quand les cultures concernées sont en cours de légitimation), plus il devient complexe d'intérioriser un lien social rendu visible à de multiples niveaux socio-symboliques.

      Il ne s'agit pas pour autant de clôturer le(s) terrain(s) comme autant de monographies standards, pour accéder plus vite à une vision holiste. Cette clôture est généralement double : spatiale (le local n'est qu'un exemple illustratif d'une structure globale), et temporelle (le temps de présence du chercheur sur le terrain devient une vision exhaustive et totalisante). Les points de fuite que j'ai choisi d'intégrer à cette recherche ne sont pas globaux de manière intrinsèque et générale. Ils deviennent des points d'ancrage plus globaux ou plus généraux par le travail des acteurs eux-mêmes. C'est pourquoi ils seront distribués à côté des autres matériaux, dans le corps de l'étude, lorsque leur description et leur analyse éclairent un peu mieux le propos. Ils peuvent également être l'occasion d'articuler les observations empiriques aux logiques de plus grande envergure auxquelles elles ne sont pas nécessairement et directement rattachées, mais aussi d'envisager à la fois les processus en devenir du terrain et ceux qui sont historicisés et mieux stabilisés par l'agrégation de réseaux mieux connectés.

      Tous ces objets apparaîtront (ou sont déjà apparus comme c'est le cas pour l'encadré consacré aux radios pirates londoniennes) dans des encadrés au fur et mesure du développement. Cette dissociation formelle renvoie au statut particulier qu'ils ont dans cette recherche. Contrairement aux objets étudiés de proche en proche dans le suivi anthropologique et synchronique des réseaux de la jungle, ils ont une relative valeur de généralité : soit ils existent et circulent ailleurs que sur mon terrain, soit ils ont déjà été transportés dans le temps et dans l'espace et peuvent parfois faire figure de « commun » canonique :

      les radios pirates renvoient à des modes de faire et à des intermédiaires proprement anglais, elles constituent également un idéaltype mythologique irréalisable en France malgré la volonté de certains d'unifier une « Internationale jungle » sur le modèle des réseaux indépendants anglais ;

      les mix-tapes, présentes chez Stamina Records mais somme toute peu usitées, sont des objets « artisanaux » (produits en petit nombre avec les « moyens du bord ») qui échappent à la visibilité publique alors qu'ils constituent des échanges (marchands ou non) entre les Djs et le public, qui sont prégnants dans les réseaux « indépendants » des musiques électroniques, et avant elles de leur soeur aînée le hip-hop ;

      Le flyer, ce tract spécifique aux fêtes musicales (d'abord des photocopies noir et blanc distribuées uniquement de la main à la main), a marqué l'histoire des musiques électroniques en faisant déborder les séquences d'action liées aux soirées en amont du moment festif « lui-même » ;

      le salon Mix-Move permet d'accéder à une généralité complexe et constitue une cristallisation des logiques et acteurs de la musique unique en son genre (industries du disque, industries de l'électronique musical, collectifs de Djs, organisateurs de spectacles, Sacem, Ministère de la Culture et de la Communication, sites Internet, créateurs divers, presse spécialisée, etc.) ; ce salon fait oeuvre légitimante pour les musiques électroniques en même temps qu'il reflète les procès d'institutionnalisation en cours (et auxquels semblent s'opposer farouchement une bonne partie des acteurs de mon terrain) ;

      les Journées Electro de la Fnac de Lille sont entièrement dédiées aux musiques électroniques, elles s'inscrivent dans une démarche nationale, mais elles permettent de faire accéder un certain nombre d'acteurs et de productions locaux à un autre degré de visibilité et de généralité ;

      le petit manifeste néo-anarchiste TAZ 263  sera étudié en tant qu'expression paradigmatique (et idéale) d'un commun contemporain, c'est-à-dire en tant qu'il nous permet de synthétiser la manière dont on dit et dont on s'approprie le commun dans les réseaux « alternatifs ».

      D'autres objets, d'autres lieux, d'autres moments, d'autres logiques, d'autres discours mériteraient sans aucun doute d'être examinés pour que soit plus complet le tableau des mondes 264  de la jungle que l'on esquisse ici, même si ce n'est pas directement le propos. Ces mondes, qui sont encore de faible envergure en France malgré le développement en cours de réseaux plus stables et plus longs, ne peuvent être étudiés in extenso. Pourtant, l'ambition des premières formulations problématiques pouvait être interprétée de la sorte. La spécialisation relative de l'angle de prise de vue permet de dresser un panorama partiel de ces mondes à partir d'un ancrage très localisé. Si cette recherche tente de rester au plus près des espaces et réseaux empiriquement observables et praticables, c'est ce qui constitue également la première de ses limites. Bien sûr, ses contours ne sont pas des frontières solides et les encadrés dont nous venons de parler sont autant de points fuites salutaires. Mais, d'autres limites apparaissent dans le cours de la problématisation continue, ne serait-ce qu'à travers l'abandon de certaines pistes de travail.


10) Limites de la démarche

      Les discours profanes ou experts concernant les musiques électroniques figent encore des positionnements clivés, renvoyant dos à dos tantôt l'ancien et le nouveau, tantôt l'industriel et « l'underground », tantôt la société et les communautés. L'examen empirique de leurs procédures de propagation laisse entrevoir des pratiques, des objets et des arts de faire beaucoup moins cloisonnés, même s'ils conservent bien souvent les stigmates de ces dichotomies. L'observation sur le terrain oblige également à nuancer, voire à taire, toute prétention à la généralisation. L'axe problématique qui s'est petit à petit « spécialisé », en même temps que la méthode d'approche centrait le point de vue sur quelques espaces locaux et sur les réseaux dont ils constituent des embranchements, peut-il encore garder la forme très générale du questionnement d'origine : comment un espace public pluriel, marqué par l'industrialisation des cultures musicales et par la dissémination des technologies, peut-il encore favoriser l'institution du lien social dans nos sociétés contemporaines ? La volonté affichée de ne pas postuler du général à partir d'un terrain propre ne suspend-elle pas toute possibilité d'y apporter de véritables éléments de réponse ? En suivant les réseaux et en pratiquant les espaces de la jungle, ne s'agirait-il pas plutôt de reconstruire partiellement les mondes de la musique correspondants ?

      En fait, la démarche échafaudée au cours de cette recherche institue ce panorama partiel des mondes de la jungle comme passage herméneutique obligatoire : la musique n'existe pas en dehors de ces nombreux dispositifs sensibles qui la manifestent au monde, ni en dehors des réseaux socio-techniques qui accumulent ses traductions pour la faire circuler et la distribuer dans des objets et dans le social. S'il y a formation du lien social dans, et par les musiques électroniques, dans des espaces publics contemporains marqués par l'industrialisation culturelle et l'informatisation de la société, cela n'est accessible à l'observation ou à la pratique qu'au coeur de ces mondes sociaux. L'inscription dans le local de part en part est un particularisme nécessaire : les quelques sociabilités musicales qui y sont en jeu - relevant d'un lien social en train de se cristalliser, de la production d'un tiers symbolisant et de la construction d'un commun - ne se composent pas, point par point, de la même manière qu'à Toulouse, encore moins qu'à Londres. Cependant, comme précisé un plus haut, ces compositions sociales nécessitent, pratiquement et idéologiquement, la référence à des éléments de commun, ou à un tiers symbolisant, dont il n'y a pas (obligatoirement) d'explicitation endogène et assignable localement ; il s'agit alors de trouver les expressions paradigmatiques auxquelles les uns et les autres se réfèrent en même temps qu'ils les manifestent, tout en mesurant la prégnance de tel ou tel modèle sur tel ou tel terrain. Les modes de faire des acteurs français apparaissent ainsi bien différents de ceux rencontrés dans les mondes de la musique anglo-saxons où s'originent pourtant bon nombre des cadres de références symboliques pour toutes les musiques électroniques. Ils dépendent fortement de l'environnement, social, politique et économique dans lequel ils s'insèrent et qu'ils participent à remodeler parfois. Cet environnement s'est lui-même constitué grâce à l'intervention toujours localisée d'acteurs ou de collectifs, dont les modes associatifs articulent l'activité synchronique aux stabilisations contextuelles : la situation de la métropole lilloise, et la place qu'y occupent aujourd'hui les différents courants de la jungle, ne ressemblent que partiellement à ce qui se passe à Nantes ou à Marseille. Les éléments de similitude 265  sont sans doute dus à l'échelle plus importante que recouvrent maintenant les réseaux de la jungle en France et à l'accès de plus en plus fréquent aux espaces de visibilité publique (sorties nationales d'albums dans le cadre d'une démarche commerciale semblable à ce qui se passait déjà pour les autres musiques, création d'un journal ou de sites électroniques spécialisés dans ce style musical, programmation de nombreux Djs jungle dans les grands festivals musicaux, tournées nationales, etc.). A l'échelle internationale cette fois (et les réseaux de la jungle sont presque nécessairement transfrontaliers), les différences de contexte sont plus structurantes et réfèrent à la fois aux logiques de rationalisation à l'oeuvre et aux modes de financement des activités culturelles, à l'organisation du marché de la musique et au système légal régissant l'audiovisuel 266 , à la présence de cultures identitaires fortes et aux (re)constructions communautaires qu'elles suscitent.

      Toutes ces différences notables entre des environnements diversement structurés situent assez bien les limites de ma démarche. Et pour cause, plus je « m'approche » de mon terrain, plus je quitte les premières pistes ouvertes par la formulation problématique très générale du départ. Les grandes logiques qui y étaient identifiées - industrialisation expressions culturelles et dissémination sociale des technologies - ne sont plus examinées pour elles-mêmes, ce qui n'empêche pas qu'on les convoque à nouveau quand elles semblent signifiantes à telle ou telle occasion empirique. Pourtant, les musiques électroniques n'échappent pas plus que d'autres musiques à ces deux processus de grande envergure, d'autant moins qu'elles émanent directement de notre culture de la reproduction musicale industrielle et qu'elles sont, pour une large part, co-extensives des innovations technologiques. De plus, ces deux logiques rationalisantes sont au coeur des enjeux actuels dans les mondes de la musique, irrigués et remodelés par les convergences diverses entre industries culturelles et industries de l'information et de la communication.

      Sur le versant technologique du problème, c'est essentiellement autour des sites électroniques comme dispositifs sensibles et espaces synoptiques de la musique que le travail s'est concentré. Ce qui a permis d'interroger également les modes de traduction de la musique que la Toile favorise ou institue. Mais une partie importante des investigations pressenties n'a pas eu lieu et pourrait faire l'objet d'une étude approfondie à part entière. Il s'agit principalement des usages de la technologie in situ, que ce soit les usages des techniques de composition musicale ou ceux des technologies de l'information et de la communication, ce qui renvoie aussi aux pratiques hétéroclites qui peuvent naître de ces usages 267 . A ce titre, il faut noter que l'abandon progressif du versant technologique en tant que tel tient étroitement au fait que mon terrain manque de compositeurs et de producteurs de musique jungle. Aux yeux des uns et des autres (acteurs locaux et observateurs), deux raisons évidentes expliquent en partie cette situation et contredisent d'ailleurs certains clichés éculés concernant les musiques électroniques (accessibilité et convivialité extrêmes des technologies de production musicale) : l'investissement financier pour l'acquisition du matériel technologique et l'investissement en temps pour construire les compétences nécessaires à leur usage inventif sont lourds, tout au moins si l'on souhaite « produire un morceau de jungle qui sorte du lot, avec un son qui n'est pas celui qu'on a déjà entendu dix mille fois. » 268 

      Sur le versant industriel du problème, les grandes logiques à l'oeuvre sur les marchés du disque semblent prolonger, pour les musiques électroniques, les processus déjà entamés avec les autres musiques, notamment celui de la rationalisation des échanges musicaux dans les différentes formes d'expression qu'ils motivent. Localement, on retrouve très aisément les espaces où ces logiques se cristallisent ; les magasins du réseau de la Fnac en sont des manifestations matérielles explicites (et l'on trouve un certain nombre de disques de jungle dans le magasin de Lille, y-compris sur support microsillon). Si cette piste de travail n'a pas été suivie (elle aurait permis d'être directement confronté aux logiques de plus grande envergure), c'est avant tout parce qu'elle me semblait reproduire pour les musiques électroniques les dialectiques déjà largement usitées pour d'autres musiques, alors qu'apparaissaient chez Stamina Records des réseaux habituellement invisibles localement. Il resterait tout de même à comparer l'espace synoptique d'un magasin comme la Fnac avec celui d'un petit disquaire spécialisé comme Stamina Records, mais aussi les logiques de référencement et les principes de catégorisation des uns et des autres. Les logiques économiques d'ampleur nationale ou internationale qui se donnent à voir dans les rayons d'un magasin comme la Fnac se sont stabilisées et pérennisées sur un temps relativement long ; elles se déploient au coeur d'un maillage rhizomique chargé de multiples temporalités dont une partie n'est pas commensurable aux différents petits pliages du temps des réseaux dits « indépendants ». Plus globalement d'ailleurs, les temporalités qui règlent les histoires locales de la jungle sont assez courtes lorsqu'on les compare à celles qui ont permis le développement des autres musiques dans la métropole lilloise. Pour autant, des traces « historiques » de la jungle, plus largement « visibles » chez Stamina Records que dans tout autre espace du disque à Lille (dans la distinction entre une jungle old school et ses versions new school, dans l'écriture en cours des histoires de cette musique - par la presse spécialisée, par les sites électroniques, par les amateurs, etc.), lui confèrent un tant soit peu d'épaisseur diachronique. De même que le(s) public(s) de la jungle crée(nt) du temps en prélevant sur les flux des réseaux ce qui peut faire histoire, on peut saisir l'historicité plurielle de la jungle en retrouvant dans le discours des uns et des autres les prélèvements opérés. Les noeuds de collusion entre les réseaux qui traversent la Fnac et ceux qui maillent le disquaire Stamina Records relèvent au moins de deux régimes de circulation de la musique : celui des parcours du public « amateur » dans l'espace urbain (qui achète bien souvent ses disques chez plusieurs disquaires), celui de la distribution discographique (pour certains disques et certains distributeurs qui travaillent tout autant avec les petits magasins qu'avec les grandes enseignes). Ce sont également les deux voies d'accès de cette recherche aux autres magasins de disques sur le territoire de la métropole lilloise (si toutefois il est nécessaire de les suivre dans le temps synchronique du travail sur le terrain). Sont-elles seulement, aussi, des voies d'accès à la question de l'industrialisation des cultures musicales entamée de longue date ?

      Les processus d'industrialisation culturelle ne sont pas l'oeuvre unique des grandes firmes internationales - les majors du disque dans notre cas 269  ; les indépendants y participent largement et n'échappent pas (complètement) aux impératifs de rationalisation des échanges musicaux. Cependant, outre l'échelle des activités qu'ils développent, la principale différence entre les premiers et les seconds réside dans l'accession ou non à certains espaces de visibilité publique. De plus, l'autorégulation (au moins revendiquée) de tout ou partie des circuits indépendants de distribution ne semble pas régie par un principe de croissance capitalistique (exponentielle). Les réseaux indépendants existent et se ramifient dans le même temps que le marché mondial du disque - au déploiement duquel ils contribuent, où la domination écrasante des majors est certes quantitativement éprouvée, mais nous renseigne très peu sur les pratiques liées à la musique qui produisent du sens pour les usagers-consommateurs. L'erreur d'appréciation la plus évidente pourrait cependant consister à surestimer, a priori, l'indépendance effective des « petits » réseaux de la musique. C'est une erreur qui me guette sans doute autant que les autres acteurs plus ou moins impliqués 270  dans les réseaux indépendants : on passe assez facilement d'un point vue politique (au sens large du terme) affiché à une vision tronquée par la performativité de ces discours, qui conçoit les circuits indépendants comme les moyens de contourner ou de contredire complètement les logiques industrielles et marchandes de grande envergure, ce qui revient parfois à considérer qu'ils sont les seuls espaces de formation des sociabilités musicales, face à un espace public moderne, globalisé et uniformisé par le principe marchand, qui manifesterait la déréliction du lien social. Alors qu'en fait, il s'agit plutôt toujours de s'accommoder des grandes logiques, de bricoler, avec elles ou à leur insu, des modes de faire qui circulent et se distribuent bien plus « à côté » de ces dialectiques « macro » que « contre » elles, c'est-à-dire plutôt en deçà du régime de visibilité du marché mondial. Les degrés d'hybridation entre les modes de communication des majors et ceux des indépendants est fonction des échelles de l'espace public concerné ; il n'y a que très rarement résistance continue au principe de visibilité. Industrialisation et rationalisation culturelles sont toujours en cours sur ces deux branches symboliquement dissociées.

      Une dernière limite importante de cette étude renvoie justement au degré de visibilité qui semble constituer la frontière mouvante entre les arts de faire des réseaux indépendants - courts et instables dans le temps - et ceux des réseaux de grande envergure - longs et historiquement stabilisés. Elle concerne l'espace de médiatisation, dont on sait pourtant - depuis les travaux, très disparates et théoriquement dissemblables, de P. Bourdieu sur le champ de la littérature, de L. Boltanski sur celui de la bande dessinée, de H. S Becker sur les mondes de l'art ou, plus près de nous, d'A. Hennion sur la médiation musicale - qu'il tient une place centrale dans la construction des mondes sociaux d'aujourd'hui et dans la légitimation de telle ou telle forme d'expression artistique. Le rôle de prescripteur du goût que peuvent jouer les critiques diverses, s'il ne s'inscrit pas nécessairement dans une relation de domination vis-à-vis du public (toujours prompt à dédire les injonctions de ses prescripteurs habituels), n'en conserve pas moins force instituante dans nos espaces publics contemporains. Peut-on se passer de l'examen de la presse musicale et/ou des pages culture de la presse généraliste dans une recherche qui s'intéresse à la formation du lien social, à la fabrication des sociabilités musicales, donc aussi aux espaces publics en train de se constituer ?

      En France, l'apparition de la jungle dans la presse écrite est assez récente et la création d'organes spécialisés dans ce genre musical bien plus encore. Après plusieurs années pendant lesquelles la jungle apparaissait de manière chronique dans la presse musicale, on en a fait un genre à part entière (on a créé une rubrique propre), essentiellement dans la presse musicale spécialisée dans les musiques électroniques (COD-A, Tracks), tandis qu'elle trouvait très exceptionnellement droit de cité dans la presse généraliste (Libération). Aujourd'hui, des fanzines uniquement dédiés à la jungle existent, des e-zines (fanzines électroniques) également. Mais ils restent des fanzines affiliés à des réseaux de petite envergure : ils sont distribués bon an mal an hors du système de diffusion en kiosque (un système financièrement bien trop risqué pour eux). Toutefois, le cas du magazine Break It Up - auto-proclamé « le magazine jungle/drum'n'bass/breakz&beats » - situe assez bien la phase de développement dans laquelle se trouve la jungle en France. Après huit numéros sortis assez irrégulièrement et distribués chez quelques disquaires spécialisés en France (ce n'était pas - encore - le cas pour Stamina Records), les fondateurs du journal (dont une partie des collaborateurs est également à l'initiative du site électronique Speedfonk, « webzine jungle drum'n'bass ») décident de mettre en place un circuit de distribution hors kiosques mais à large échelle (tous les disquaires spécialisés, mais aussi les associations musicales, les bars et les discothèques, les salles de concert et les magasins de skate-board 271  sont visés). La phase de prospection pour la préfiguration de ce projet de développement est en cours ; elle permettra, ou non, de pérenniser les relations avec certaines grandes marques de vêtements qui attendent les résultats de cette démarche prospective pour accorder définitivement leur confiance au magazine en systématisant l'achat d'espaces publicitaires (seule source de financement du journal). Vraisemblablement, Stamina Records fera partie de ce circuit de distribution. Mais pour ce qui concerne plus directement cette recherche, Break It Up échappe au protocole méthodologique, et il n'est d'ailleurs visible dans la métropole lilloise qu'à la fin de la phase d'investigation empirique.

      Cependant, on trouve chez Stamina Records deux, puis trois puis quatre magazines - anglais ceux-là - spécialisés dans le style jungle, dès l'ouverture du magasin. Or, au regard des longues observations qui j'y ai menées comme des entretiens exploratoires, il apparaît assez nettement que très peu d'usagers les achètent et que les rares acteurs qui le font parcourent rapidement le magazine, mais s'intéressent essentiellement au mix-CD 272  qui y est joint. Ce qui ne justifie pas, d'une part, qu'on les écarte d'office des processus de formation du goût et d'institution des sociabilités musicales, ni, d'autre part, qu'on les exclut de l'étude au titre d'une faible représentativité par rapport aux pratiques observées - ou alors il faudrait également exclure de l'investigation le site Internet Hypertunez.com. La préférence accordée à ce dernier n'est pas uniquement due au caractère « doublement » synoptique qu'il revêt, tel qu'il est discuté plus haut 273 . Si mince soit la trace qui le relie à Stamina Records (un flyer lors de la campagne de promotion pour le lancement du site), Hypertunez.com est en prise « directe » - les liens sont concrets - avec les mondes de la jungle en France en train de s'échafauder et au coeur desquels Stamina Records devient un intermédiaire privilégié, alors que la presse spécialisée anglaise participe bien plus d'un modèle symbolique fort pour les aficionados français, que d'un mode médiatique de traduction entre le public, les journalistes et les artistes d'un même espace culturel. Bien sûr, il ne s'agit pas de nier la dimension instituante de la presse spécialisée dans les mondes de la musique dont ils sont un des piliers structuraux (et structurant). Si cette étude débutait aujourd'hui, j'intégrerais sans doute le magazine Break It Up au même titre que les autres dispositifs sensibles. Encore faudrait-il qu'il soit possible de mener à bien une telle entreprise dans un cadre plus large ; l'analyse fine et exhaustive d'un discours de presse identifié nécessiterait d'être mise en oeuvre sur un long terme (et peut-être d'abord dans une recherche qui ne traiterait que de cela).

      1ère partie : comment la jungle vient à nous

      « L'art et l'équipement pour le saisir sortent du même atelier. »

      Clifford Geertz (Savoir local savoir global ; Les lieux du savoir, Paris, PUF,1986, p. 148)


Chapitre II/ Du « local » au « global » :
d'un espace synoptique de la musique à un autre


1) Du dispositif à l'espace

      « Le mot de dispositif repris à Michel Foucault a le grand mérite de focaliser l'analyse sur les objets, les conditionnements, les moyens à travers lesquels se produisent les entités d'un réseau, et émergent leurs identités et leurs états. » 274 


Un préambule nécessaire

      Avant d'entrer dans le vif des « dispositifs » et « espaces » analysés, il est nécessaire de faire un point synthétique sur une partie de la terminologie employée dans cette recherche, qui a déjà fait l'objet de descriptions plus ou moins éparses, mais qui requiert d'être ici mieux « circonscrite », pour fonder véritablement notre langage commun et éviter, autant que possible, toute équivoque trop rapide, ou toute filiation exclusive avec d'autres travaux assez « proches » menés sur d'autres terrains (particulièrement ceux d'A. Hennion et alii). Bien sûr, ce sens fixé de prime abord ne recouvre pas la consistance des éléments dont je ferai le détail par la suite, ce qui « dira » mieux les choses. Je parlerai de dispositifs pour mettre l'accent sur la matérialité des objets disponibles dans les lieux pratiqués (disques, flyers, platines, système d'amplification sonore, affiches, mix-tapes, etc.), des objets concrètement reliables et qui constituent ainsi des dispositifs par lesquels la musique est traduite. L'immatérialité des réseaux électroniques d'Internet constitue le pendant symétrique à la matérialité des objets disponibles chez un disquaire. En effet, la concentration et la mise à plat des réseaux de la musique sur la Toile opèrent un changement de consistance matérielle qui place d'abord les échanges musicaux qui s'y jouent dans l'ordre symbolique, avant de revenir, parfois, dans l'ordre matériel des objets différenciés qui sont les supports « habituels » de la musique reproduite (si l'on grave un disque à partir de la mémoire de son ordinateur par exemple). Ce sont à chaque fois des « dispositifs sensibles » - chargés de sens, c'est-à-dire potentiellement soumis à l'activité herméneutique d'appropriation des acteurs en train de produire la musique et, dans certains cas, de transformer le dispositif technique en « espace synoptique » - qui situent les embranchements des réseaux, plus ou moins localisés, de la jungle (c'est valable pour le magasin de disques, pour le site Internet, comme pour les soirées étudiées).

      Les « dispositifs » dont parlent A. Hennion et alii, sont à la fois sociaux et techniques, chargés d'objets et de sujets (inter)agissant pour produire la musique au coeur de ces dispositif ainsi composés : « C'est en effet l'intérêt le plus criant de la musique que de livrer à l'observation une activité mêlée, collective, qui, dans l'attente à la fois répétée et incertaine du surgissement problématique d'un événement, demande du temps, de l'espace, des corps, des instruments, des savoir-faire, du conditionnement, de l'attention - en somme, tout, sauf l'opposition figée entre des objets et des sujets ! » 275  Il ne s'agit pas de remettre en cause la pertinence de ces propos : à la suite de M. Serres, de B. Latour, ou encore de J. Goody, les auteurs oeuvrent pour un salutaire déni de l'opposition stérile entre social et technique, entre sujets et objets. J'abonde dans leur sens. Il ne s'agit pas non plus de réfuter l'idée d'un cheminement toujours à la fois social et technique de la musique : nos réseaux sont effectivement faits d'objets et de sujets, de collectifs et de procédures diverses. Mais, de manière plus « triviale », nous ne parlons pas tout à fait des mêmes « dispositifs » : ceux dont il est ici question, des dispositifs matérialisés, sont un peu l'esquisse des seconds, ou plutôt la face évidente, directement « visible », des dispositifs, plus « sociaux » et plus englobants, que les recherches sur la figure de l'amateur ont participé à fabriquer. Pour A. Hennion et alii, il y a passage de la musique de « l'individu au dispositif socio-technique » par la composition tripartite entre le sujet (« amateur »), l'objet-musique et le collectif (d'« amateurs ») ; le dispositif ne « fonctionne » que par l'articulation, renouvelée pour chaque nouvelle occasion, de ces trois éléments. « L'expérience personnelle ne peut se détacher du dispositif qui la dessine » 276 . Or, les « dispositifs sensibles » (et nodaux) de la musique décrits dans cette étude (ne) sont (que) des agencements matériels (ou immatériels) des possibles ; ils nécessitent une « lecture » individuelle et collective, des partages d'objets et d'expériences, des commentaires, des appropriations et des traductions diverses, pour produire la musique entre nous, par nous, et pour nous - pour notre « plaisir ». Lorsque ces dispositifs sont assez solides, assez hétérogènes, et mis en oeuvre assez assidûment pour être un tant soit peu « socialisés », ils peuvent devenir des « espaces synoptiques » de la musique, c'est-à-dire des lieux-dispositifs pratiqués, intégralement ou par partie, et permettant de dessiner un « panorama » partiel (un tableau synoptique) des réseaux de la musique, de produire la musique parmi nous et de la (re)présenter face à soi et aux autres (dans le magasin spécialisé ou sur le site électronique, même si, comme on le verra par la suite, la transformation/socialisation du dispositif en espace ne se joue pas identiquement des deux côtés). Il peut s'agir également de favoriser à nouveau la relation « immédiate » à la musique, et pourtant médiatée par un dispositif débordant de toutes parts l'espace-temps de cette relation, en permettant la spatialisation, l'appropriation collective d'un lieu parcouru de musique et de corps (les soirées). Mais les espaces différentiels des soirées (qui feront l'objet du chapitre suivant) ne peuvent être caractérisés par leur qualité synoptique, ce qui les distingue fortement des espaces produits chez Stamina Records ou sur Hypertunez.com.


Lieux et espaces

      En fait, la distinction entre les dispositifs - comme agencements des possibles - et les espaces synoptiques - comme appropriations et transformations panoramiques, individuelles et sociales, des dispositifs - équivaut à la distinction opérée par M. de Certeau (et déjà mise à contribution dans cette recherche) entre lieu et espace. « Dans un examen des pratiques journalières qui articulent cette expérience, l'opposition entre « lieu » et « espace » renverra plutôt, dans les récits, à deux sortes de déterminations : l'une, par des objets qui seraient finalement réductibles à l'être-là d'un mort, loi d'un « lieu » (du caillou au cadavre, un corps inerte semble toujours, en Occident, fonder un lieu et en faire la figure d'un tombeau) ; l'autre, par des opérations qui, affectées à une pierre, à un arbre ou à un être humain, spécifient des « espaces » par les actions de sujets historiques (un mouvement semble toujours conditionner la production d'un espace et l'associer à une histoire). » 277  La pratique d'un lieu, comme celle d'un dispositif sensible, le « temporalise », lui donne sens et fonde les petites inventions, les arts de faire, les tactiques 278  des acteurs-producteurs du lieu ou du dispositif. A chaque nouvelle occasion de « performance » - comme actualisation et manifestation des possibles, le lieu, ou le dispositif, devient un espace différent. Or, si la musique est facilement distribuée au coeur d'un dispositif sensible comme Stamina Records ou comme Hypertunez.com, c'est parce qu'elle a déjà circulé ailleurs, le long de réseaux hétérogènes, spatiaux et temporels, et qu'elle a souvent déjà suivi des parcours « hésitants » dans d'autres dispositifs nodaux situant des objets et des sujets en propres (studios, presse, catalogues, etc.). Elle a donc déjà subi et/ou accompli plusieurs transformations sensibles, qui ont successivement divisé sa complexité spatiale (la musique voyage, dans et avec ses objets et ses sujets, sans être réductible, au cours de ses « mouvements » - inhérents au régime spatial de toute pratique socio-technique - à quelques occurrences distinctes et directement comparables). Pour être mieux appropriée, mieux définie, mieux catégorisée, la musique passe par la fixation d'un lieu, la distinctions d'occurrences « propres », dans les dispositifs que nous étudions. Autrement dit, il y a d'abord détermination d'un lieu de la musique - le dispositif sensible, avant qu'elle ne puisse être à nouveau envisagée de manière synthétique et complexe par les jeux de lecture et d'appropriation, de spatialisation, du dispositif. Bien sûr, la complexité musicale ainsi ré-inventée, ou si l'on préfère l'espace musical ainsi produit et déployé, n'est plus similaire à la « musique » située ailleurs et dans d'autres occasions. Le régime de l'oeil, favorisé par ces lieux-dispositifs, actualise nos musiques, il produit du sens, par transition modale, sociale et technique, vers la polymorphie de nos appropriations. La dissociation dispositifs sensibles / espaces renvoie en fait à des moments différents - moments de matérialisation / moments d'appropriation de la musique, ce qui distingue l'usage terminologique du mot « dispositif » dans cette recherche de son utilisation chez A. Hennion et alii, pour qui il n'est pas nécessaire de séparer ces deux phases. Notre question propre est de savoir comment qualifier les activités, instituantes/instituées, qui permettent la socialisation du lieu-dispositif dans un deuxième moment ?


Des panoramas synoptiques

      Je parlerai d'« espaces synoptiques », non pas pour unifier des pratiques et des manières de faire hétéroclites (seul ou en interaction avec d'autres, face à face ou à distance, avec des objets plus ou moins « éloignés », apparemment, de la phénoménalité d'une musique que l'on ne cesse de détacher symboliquement de ses intermédiaires « impurs »), mais pour focaliser l'attention sur l'activité de lecture du dispositif, permettant de construire des (re)présentations et d'instaurer quelques cardinalités partielles de la musique, de ses réseaux, de ses implications locales. Est ou devient synoptique, terme emprunté au grec sunoptikos, tout espace qui permet de « voir un ensemble » (la préposition sun : « ensemble, avec », marque « l'idée de réunion dans l'espace ou le temps, de communauté et d'ensemble » 279  ; optikos dérive de oran : « voir »). Mais, surtout, les « tableaux », les « cartes » dessinées à partir de la lecture de l'espace synoptique (lecture et espace synoptique se co-produisent) permettent à l'acteur-observateur d'ancrer ses pratiques, et celles des autres (inter)actants, dans des relations émergeant du regard synoptique et dans l'interprétation de ces relations. Les espaces synoptiques prennent sens par l'activité herméneutique des acteurs oeuvrant à l'appropriation individuelle et collective du dispositif sensible investi (disquaire ou site électronique spécialisé). En d'autres termes, à chaque nouvel événement musical produit dans et par l'appropriation du dispositif sensible, nous tissons à nouveau nos relations à la musique, mais sur la base d'une vision synoptique à « interpréter », qui est elle-même constituée autour de relations, comme panorama partiel des réseaux socio-techniques d'existence de la musique 280 .

      Peut-être plus encore avec la musique qu'avec tout autre objet des investigations en sciences humaines, on doit porter pareillement attention aux relations entre les éléments socialement distingués et situés (objets ou sujets) et aux entités distribuées pour « elles-mêmes ». Les dispositifs qui permettent la production de visions synoptiques ne sont donc pas simplement la somme d'objets matériels, auquel cas nous aurions pu les nommer simplement « dispositifs techniques », mais sont aussi faits de relations entre les éléments fixés en entités propres, qui valent en tant que relations entre les choses et en tant que positionnant les choses les unes par rapport aux autres. S'intéresser aux relations, aux associations sensibles, au moins autant qu'à ce qui est relié, au entre sans doute bien plus qu'au dans, ne pose aucun problème épistémologique ou ontologique : au-delà du caractère éminemment mobile, impur, ductile et médian des modes d'être de la musique, la relation (active) est l'objet par excellence du travail en sciences de l'information et de la communication. En effet, les recherches en communication ont largement contribué à la prise en compte par les sciences humaines de ce qui se passe entre les acteurs - aux manières dont ils communiquent et échangent (entre eux et avec des objets), à l'effacement progressif des dichotomies « forme/contenu » ou « social/technique » 281  (« contenu » et « social » sont tout de même encore pour certains les seuls objets véritablement dignes d'un intérêt scientifique), et à la focalisation sur les arts de faire, processus de communication et discours qui produisent tout autant le social que les habitus, les procédures de domination ou les modes d'organisation sociale. Ceci évite de devoir justifier l'angle de prise vue centré sur la relation (une médiation qui traduit) comme A. Hennion et alii sont obligés de le faire en tant que sociologues, vis-à-vis des chercheurs de leur communauté scientifique habituellement tournés vers les « structures sociales » de nos mondes contemporains 282 .


Les espaces d'une pratique hétérogène

      Sans entrer dès maintenant dans le détail des dispositifs et espaces concrets (en train de se faire) observés et pratiqués, on doit tout de même déjà préciser que les définitions proposées des termes « dispositifs sensibles » et « espaces synoptiques » ne permettent pas d'unifier, sous une même classe de pratiques, des espaces de la musique dissemblables à plus d'un titre. Ces définitions ouvertes peuvent même parfois poser problème. Certes, ce qui distingue globalement les dispositifs sensibles Stamina Records ou Hypertunez.com de ceux des soirées étudiées, c'est la primauté du régime du visible, autrement dit la qualité synoptique des espaces produits à chaque nouvelle occasion d'appropriation « sociale » (individuelle et collective, concrète et symbolique, sociale et technique) : la lecture d'un espace synoptique permet de dresser des tableaux perspectifs et d'appuyer la production de sens sur les relations qu'il trace autour des événements musicaux. Mais, la transformation / socialisation du dispositif en espace synoptique n'est ni pratiquée de la même manière, ni observable selon les mêmes modalités, selon que l'on s'intéresse au magasin de disques ou au site électronique. Chez Stamina Records, on peut « effectivement » étudier les processus d'appropriation in situ : ils s'écrivent au cours des interactions, observées et pratiquées, dans l'espace du magasin (puis ils sont réécrits au cours des entretiens). Ce qui renvoie d'ailleurs aux modes d'être et de faire - très hétérogènes - mis en oeuvre chez Stamina Records : l'appropriation du dispositif dépend du cadre d'interaction qui se constitue pour chaque nouvelle occasion - et pas uniquement pour chaque nouvelle configuration du dispositif ; elle est plutôt soumise à un principe de finitude relative et contingente (l'entropie du sens et des relations dessinées à la musique est stoppée, provisoirement, par l'institution de chaque cadre d'interaction). La pratique et l'analyse d'Hypertunez.com ne sont-elles pas condamnées à rester dans la phase du dispositif, puisque l'on n'a pas accès directement aux usages des autres acteurs dans leurs espaces privés respectifs 283  ? Ou, « inversement », tout site Internet n'est-il pas déjà un espace synoptique, puisque son mode d'être est son mode de faire et son mode d'appropriation premier - il s'agit toujours de parcourir cet espace pour qu'il soit visible (principe hypertextuel), il est à la fois carte et trajet (la carte se fait jour par les parcours, et pas avant eux) ? Ce qui renverrait à l'infinitude relative de la Toile : les visions synoptiques - des panoramas à construire dans et à partir des relations entre les instances des réseaux électroniques - sont extensibles sur de très longues « distances » (en ce sens, ils sont moins « conjoncturels », moins dépendants de cadres d'interaction - à négocier pour chaque nouvelle situation - qu'un disquaire « tridimensionnel »).

      Cependant, la dissociation dispositif / espace n'est-elle pas trop artificielle ? Ne présume-t-on pas un peu vite de l'existence proprement « matérielle » des objets qui constituent les dispositifs, alors qu'il n'y a pas plus d'existence purement technique que d'existence purement sociale des objets 284  ? A mon sens, ce qui empêche d'accepter la matérialité (ou symétriquement l'immatérialité) des dispositifs de cette recherche, c'est un refus d'envisager ces dispositifs fixés en propres (des lieux) comme résultant de processus (socio-techniques) de réduction et de circulation de la musique qui sont invisibles dans les interactions qui s'y jouent et qui produisent les espaces synoptiques de Stamina Records ou d'Hypertunez.com. Autrement dit, en oubliant d'insérer aussi les situations observées dans les prolongements des cheminements rhizomiques de la musique qui - par une distribution de la musique dans des objets des dispositifs - situent des lieux qui sont leurs embranchements, on omet la dimension temporelle (locale) coextensive de la spatialisation des lieux, en « faisant comme si » toutes les inscriptions dans des histoires étaient à chaque fois à nouveau négociées. Etre confronté physiquement à tout ou partie des dispositifs, toujours un tant soit peu fabriqués historiquement, constitue la première expérience sensible (principalement optique dans notre cas) à laquelle on est confronté dans un lieu restreint et relativement fini comme le magasin de disques, ou dans un espace ouvert et relativement étendu comme un site électronique spécialisé. Par la fixation d'un cadre d'interaction avec les autres, par les tactiques mises en oeuvres pour traduire et interpréter les objets du dispositif, on construit lentement, synchroniquement et historiquement, une partie de nos collectifs et de nos individualités, de nos sociabilités musicales, de notre « sens commun ». Bien sûr, décrire les dispositifs matériels puis les modes d'appropriation, les dissocier, est un artifice énonciatif (auquel on ne se soustrait jamais complètement d'ailleurs), puisqu'on désolidarise, même provisoirement, ce qui produit l'ordre des choses : objets et pratiques. Toutefois, l'activité distributive du propos ne fonctionne pas en surplomb par rapport aux univers socio-techniques pratiqués. Au contraire, elle entre en résonance avec une praxéologie concrète et particulière des acteurs, pour qui la primauté du faire sur le dire constitue le mode d'être pertinent de la musique (et du rapport à la musique), c'est-à-dire notamment avec ce qui se joue principalement dans les espaces et réseaux étudiés. Ce registre particulier du faire musical produit aussi, à force d'être entrepris et promu comme structure modale, une dissociation « effective » (pertinente aux yeux des acteurs et à ceux du chercheur) entre objets et pratiques, entre dispositif et espace, ou encore une « méfiance » plus ou moins commune à l'égard des procédures de mise en discours et/ou en représentation de la musique.


La question du temps

      Si la dissociation entre les dispositifs sensibles du magasin ou du site électronique et ceux des soirées jungle tient à la qualité synoptique des espaces dont les premiers permettent la production, c'est bien également du côté des temporalités et des histoires investies par les uns et les autres, sujets ou objets, au cours des occasions étudiées et entre celles-ci, que la distinction opérée par le propos trouve ses justifications. En effet, et c'est une première raison évidente, on peut revenir autant de fois qu'on le souhaite dans le magasin de disques (du moins aux horaires d'ouverture) ou sur le site Internet (24 heures sur 24) ; alors que le moment de la fête s'arrête à la fin du temps d'interaction (même si ses temporalités n'y sont pas réductibles, elles débordent en amont et en aval de cette séquence, et même si la périodicité de certaines soirées comme les rendez-vous Bad Breaks 285  inscrit aussi l'événement sur un temps diachronique).

      Mais surtout, la construction des arts de faire dans les espaces Stamina Records ou Hypertunez.com s'opère sur un terme relativement long, jouant de la redondance et de la comparaison des pratiques et des objets manipulés, qui ne sont pas uniquement destinés à permettre l'« emportement » synchronique et circonstancié par la musique - une manifestation nouvelle pour chaque occasion rencontrée, tel qu'il est travaillé par A. Hennion et alii. Et l'on touche alors un point de discordance partielle avec ces recherches en cours sur l'amateur de musique d'aujourd'hui, qui tient bien plus au terrain étudié 286  qu'aux fondements épistémologiques de nos positionnements théoriques respectifs. Cet élément de désaccord - concernant l'articulation, pratique et analytique, du synchronique et du diachronique - doit être traité avec d'autant plus de prudence qu'il apparaît, de manière plus ou moins évidente, à partir du moment où la recherche d'A. Hennion et alii passe de la profession de foi théorique au compte-rendu empirique. D'ailleurs, on évitera d'opposer de manière absolue et indiscutable nos « conceptions » de l'historicité qui se rassemblent bien plus souvent qu'elles ne se disjoignent. En fait, ce qui peut déranger l'observateur-usager des réseaux et espaces de la musique dans la vision proposée par A. Hennion et alii renvoie, plus ou moins, au reproche que d'autres ont pu adresser à l'ethnométhodologie 287  : les objets d'étude n'y seraient jamais pensés en tant qu'objets historiques. Ce qui ne signifie pas que les objets sociologiques d'A. Hennion ou des ethnométhodologues ne produisent pas d'historicité : ils le font à même l'ordre socio-symbolique produit localement et perpétuellement remis en chantier (l'« histoire » est réinventée et re-négociée dans chaque interaction). Ainsi, « l'historicité de l'écoute n'a aucune raison de s'aligner sur une histoire de la musique résumée à celles de ses oeuvres célèbres. Les formes actuelles de l'amour de la musique et les espaces modernes de l'écoute sont très différents de ce qui a pu se passer dans les époques antérieures. » 288  Cette attention portée à la formation des temporalités multiples qui caractérisent les espaces sociaux modernes est corrélative du développement des techniques de fixation de la musique dans des histoires (le disque et sa pochette, les travaux de la musicologie ou de la sociologie comme les discours des critiques, etc.). Cependant, dans l'interprétation des situations et processus concrets, elle reste plutôt en deçà des prétentions établies au départ : tout se passe un peu comme si la production toujours localisée des sociabilités musicales (« la musique comme technique collective de fabrication de soi »), sans cesse renouvelée, évitait toute relation aux temps diachroniques. Tout en pointant l'historicisation accrue de la musique (mise en oeuvre dans de multiples procès énonciatifs qui la commentent, l'inscrivent dans une histoire plus « globale », l'affilient à des rituels, lui confèrent un sens social ou la convoquent comme étape historique d'une évolution de la société), qui distingue fortement notre époque des époques précédentes, les auteurs de Figures de l'amateur parlent très peu de ce qui, pratiquement, dans les situations concrètes décrites, permet cette « écriture » historique. La terminologie du « surgissement » de la musique dans des dispositifs - certes échafaudés « méticuleusement » dans le temps - donne trop souvent l'impression (l'illusion ?) que tout se passe dans le temps synchronique des interactions avec ce dispositif socio-technique. Autrement dit, les historicités nouvelles de la musique sont reconnues d'un point de vue général (principalement, et c'est judicieux, autour des nouveaux moyens de sa reproduction et de son accumulation), mais ne sont pas travaillées localement. Or, les événements musicaux ne suffisent pas, en tant que tels, à manifester l'histoire appropriée de la musique dans chaque nouvelle situation. Du moins, dans des espaces comme Stamina Records ou comme Hypertunez.com, pratiqués de manière répétitive, l'historicité musicale n'est pas simplement produite dans le moment d'interaction, comme événement musical préalablement conditionné mais entièrement rejoué, elle est déjà un peu dans le corps et dans l'esprit de celui qui y « rentre » à nouveau et qui a déjà eu l'occasion de s'approprier tout ou partie des dispositifs sensibles qui s'y sont constitués. Sans doute, d'ailleurs, pourrait-on retrouver plus aisément chez les éthnométhodologues - et en particulier chez H. Garfinkel - que chez A. Hennion, cette propension à remarquer et à rendre compte des récurrences, reproductions et généralités « ordinaires » qui font nos temporalités et permettent l'inscription d'un commun sur un long terme. Encore faudra-il mesurer conséquemment les limites du parallèle, tant les espaces communs produits localement sur le terrain que j'étudie semblent éloignés de l' « ordre » commun, de la « société immortelle », qui serait la cause et la fin uniforme de la praxis de tous ses membres, avant eux, dans leurs propres productions pratiques et après eux, tel que le décrivent les études éthnométhodologiques.

      On s'intéressera donc aussi, ici, aux évolutions des dispositifs sensibles et des espaces synoptiques construits chez Stamina Records ou sur Hypertunez.com, d'autant plus que ce sont à la fois l'évolution des dispositifs sensibles « en tant que tels » et celle des pratiques qui en font des espaces synoptiques, qui les différencient fortement des espaces plus synchroniques des fêtes (plus exclusivement tournées vers le « surgissement » et l'événementialité de la musique). Il s'agira, ensuite, après s'être arrêté sur les soirées, de revenir, dans la 2ème partie, sur l'évolution des constructions individuelles et collectives, sociales et techniques, d'un (sens) commun, nécessairement corrélée à l'évolution des dispositifs étudiés sans laquelle ces partitions identitaires, ces compositions symboliques, ne se produiraient tout simplement pas.


2) Un dispositif sensible à notre échelle : le disquaire spécialisé Stamina Records 

      

      Stamina Records est un magasin de disques spécialisé - « Drum'n'bass, Jungle, reggae, hip-hop » - qui, après deux ans d'activités, s'inscrit comme espace nodal de ces musiques dans la métropole lilloise, et plus particulièrement comme noeud des réseaux drum'n'bass / jungle, à différentes échelles, au-delà parfois du territoire urbain local. A l'instar des disquaires spécialisés anglais, dont la position d'embranchement des circuits de la jungle a été décrite dans l'Introduction générale 289 , Stamina Records situe un lieu de cristallisation des traductions de la musique à côté des grands réseaux de l'industrie discographique. Mais, comme en Angleterre, les circuits « indépendants » s'entrecroisant chez Stamina ne tissent pas d'espaces musicaux complètement dissociés des mondes « habituels » de la musique : il s'agit toujours d'échanges musicaux marchands participant de la « discomorphose » 290  générale de la musique aujourd'hui. D'ailleurs, la centralité des disquaires spécialisés exprime et produit cette centralité du disque dans les réseaux plus « serrés » des musiques électroniques. Est-il encore besoin de préciser que le disque est d'autant plus nodal dans ces réseaux là qu'il y est aussi bien souvent un objet relativement « rare » (reproduit en faible quantité) en même temps qu'une matière sonore première pour les djs et producteurs ?

      A ce stade de l'analyse, sans encore être rentré dans le détail des espaces produits chez Stamina, on ne peut aller plus loin dans les parallélismes dessinés avec des lieux « similaires » en Grande-Bretagne. D'ailleurs, la situation des circuits de la jungle en France est aujourd'hui difficilement commensurable avec ce qui se passe outre-Manche : les réseaux de circulation et de distribution de cette musique y structurent véritablement des « mondes » de la jungle (au sens d'H.S. Becker) relativement autonomes, renvoyant à différentes échelles (de visibilité, de légitimité, de développement économique), ce qui n'est encore qu'une esquisse sur le territoire français. Or, les magasins de disques spécialisés ne sont pas simplement des cadres d'interaction et de traduction qui se surimprimeraient aux croisements des ramifications et qui permettraient, par un effet de synopsie, de mieux voir ces réseaux déjà situés et ordonnés : le développement des disquaires spécialisés et celui des réseaux de la musique qui y coagulent sont consubstantiels. Stamina Records s'inscrit dans le prolongement de réseaux plus ou moins stabilisés ailleurs en même temps qu'il permet cet allongement rhizomique. Il est une étape intermédiaire de transformation sans laquelle la musique ne serait pas distribuée au-delà des noeuds de réseaux constitués plus en amont. La principale différence avec les magasins de disques anglais, du moins la plus évidente pour l'instant, réside justement dans le moment de déploiement de la musique que cette étape institue relativement aux réseaux par lesquels elle a déjà circulé : les disquaires anglais participent de l'extension de circuits « serrés » qui sont bien souvent des tissus d'interconnaissance et de mixité des pratiques, sur un espace géographique réduit où les dynamiques de production musicales s'opèrent de proche en proche et entre « proches » (producteurs, djs, Mcs, labels, collectifs, organisateurs de soirées, etc. travaillent quotidiennement dans des espaces mêlés) ; Stamina Records prolonge des réseaux (du moins ceux du disque) qui sont pour une bonne partie situés dans des espaces disjoints et éloignés (principalement en Angleterre), sans qu'il y ait jamais véritablement - excepté pour les pratiques de djing - d'autonomisation possible sur un territoire local. Toutefois, l'observation des deux premières années d'activité de Stamina permettra de revenir plus loin sur les éléments de similitude entre le déploiement des réseaux underground en Angleterre et celui des réseaux « indépendants » en France : si Stamina Records n'est d'abord quasiment « qu'un » prolongement local des réseaux de la jungle anglais, il deviendra progressivement le carrefour d'autres développements en France. De plus, la spécialisation même de Stamina Records, qualitativement et quantitativement orientée vers la jungle / drum'n'bass, mais toujours aujourd'hui affichée et pratiquée pour différents genres (« Drum'n'bass, Jungle, reggae, hip-hop »), n'est pas un donné, mais une construction « historique » qui doit elle aussi être interrogée. Ce sont tous ces différents niveaux d'implication de Stamina Records dans le déploiement de réseaux socio-techniques de la jungle (à la fois comme allongement des réseaux underground anglais, comme étape fondatrice de la construction de circuits de distribution à l'échelle française et comme espace de concentration et de déploiement des activités locales) qui en font un noeud empirique et le point de départ de cette recherche, d'abord ici envisagé (et produit) comme panorama pluriel des réseaux stabilisés et des réseaux en devenir.


Une enseigne polysémique

      

      Le nom du disquaire ici étudié - Stamina Records - mérite que l'on s'arrête sur une terminologie anglo-saxonne plutôt opaque de prime abord. Le choix du terme « stamina » renvoie à plusieurs niveaux de sens qui, selon le gérant du magasin (déjà lui-même dj membre du collectif Pressure Dopers, animateur d'une émission radiophonique consacrée à la jungle, organisateur de soirées), sont indissociables les uns des autres. Mais, le gérant reconnaît que le choix du terme « stamina » s'est d'abord opéré relativement à l'utilisation du mot - sa performance dans un procès d'énonciation (un dire et un faire) - dans les pratiques musicales liées à la jungle, avant de convoquer à nouveau le sens d'une définition normée - celle du dictionnaire - détachée de l'énonciation en situation. Autrement dit, la désignation (qui est aussi une intention) du disquaire fonctionne d'abord par mimesis avec des pratiques langagières avant d'entrer dans l'ordre de l'exégèse située et appropriée.

      Les différents niveaux de définition, de caractérisation sémantique et d'adaptation « formelle » de « stamina » sont au nombre de cinq ; on conservera l'ordre des procédures d'appropriation du terme (des pratiques vers la norme et son application localisée) pour les présenter ici successivement :

      « stamina » est le titre de plusieurs morceaux de jungle, notamment d'une production des artistes Dreem Teem particulièrement appréciée par le gérant du magasin (« un classique » selon ses propres termes) ;

      cette terminologie régulièrement mise en oeuvre par les producteurs jungle du début des années 90 est elle-même construite par mimétisme et par déférence vis-à-vis du reggae (le gérant du magasin évoque plus particulièrement un titre de Buju Banton, plusieurs fois échantillonné pour la production de titres jungle) ;

      c'est également un terme largement utilisé par les Mcs lors de performances en soirée ou au cours d'émissions radiophoniques spécialisées, il fait partie des leitmotivs de leur prosodie ;

      la musicalité du terme (« ça sonne bien »), d'abord dans ses usages décrits ci-avant, ensuite pour lui-même et enfin dans son association localisée avec le terme « records » (qui renvoie à l'objet disque et au statut de disquaire), participe aussi du choix lexical ;

      enfin, et c'est en fait a posteriori de ce choix que le gérant du magasin s'est intéressé à la définition originelle du mot (ce qui a conforté son intention), le terme anglais « stamina » revêt plusieurs sens - « vitaminé », « force vitale », « vigueur », « résistance » - qui entrent en résonance avec les « valeurs positives » que notre gérant défend tout en leur reconnaissant explicitement leur caractère partiellement mythologique (énergie commune autour de la musique, résistance vis-à-vis des grandes logiques industrielles et capitalistiques).

      A la lecture de ces différents ordres de sens, il apparaît évident que l'appropriation « complète » de la terminologie « Stamina Records », c'est-à-dire l'incorporation de ces cinq niveaux potentiels, n'est quasiment accessible qu'au gérant lui-même. Certains de ses « proches » (membres du même collectif, associés et amis) maîtrisent un ou plusieurs ordres de « stamina », mais il leur est nécessaire de faire appel à l'explicitation du gérant pour tous les envisager. A l'exception de ces « proches », d'un chercheur ou de quelques aficionados particulièrement curieux, le nom du magasin de disques ne fonctionne pas localement comme univers commun. C'est plutôt l'inverse qui se produit puisque, même parmi les habitués du magasin, seuls quelques-uns peuvent mobiliser partiellement quelques références communes avec les ordres de sens proposés par le gérant. Il ne s'agit pas pour autant d'une erreur d'appréciation de ce qui fait oeuvre commune localement : les univers de sens de « stamina » ne sont pas présumés communs. Bien au contraire, il semble que le souci d'intelligibilité et d'indexicalité de la terminologie soit absent du processus de nomination du magasin.

      

      Mais alors, le nom « Stamina Records » n'est-il pas condamné à rester une « coquille vide » ? L'affirmer serait aller un peu vite en besogne, d'autant que le développement diachronique du magasin et des réseaux affiliés transforme progressivement les modes d'appropriation d'une terminologie certes sibylline. Cette « coquille vide » du départ (collectivement impénétrable) prendra valeur de « patronyme » - « stamina » renvoie à des filiations (pater) avec le reggae et la jungle, deux genres musicaux qui fondent certaines métonymies locales (Stamina Records / jungle, Stamina Records / reggae) - et participera à la définition d'une identité propre du magasin. De plus, « Stamina Records » deviendra une « enseigne », ou plutôt vaudra comme partie prenante et alors indissociable du logo d'une enseigne qui fait d'abord sens dans l'ordre de la plasticité (visuel du logo et musicalité de la terminologie).

      

      Cette enseigne (ici au sens matérialisé du terme) met donc en scène l'imbrication du logo et du nom Stamina Records. Avec le terme « records » il est directement fait référence au disque ; avec le logo (imbriqué par l'intermédiaire du « S » - souvent inversé - qu'il dessine), c'est plus particulièrement le support microsillon qui est promu. Tout en formalisant plastiquement le « S » de « Stamina », le logo renvoie au dispositif technique pour amplifier et diffuser la musique à partir d'un disque vinyle. La pointe du « S », à l'instar de la pointe (ou « cellule ») qui termine le bras d'une platine disque et qui lit la musique gravée dans les microsillons du support vinyle, constitue le point de jonction physique entre la musique reproduite (inaudible avec le seul disque) et la musique amplifiée / diffusée (audible et appropriable). A elle seule, cette enseigne symbolise la « discomorphose » particulière qui caractérise les musiques électroniques d'aujourd'hui et dont le magasin est un catalyseur.


De la tactique au projet stratégique

      Le gérant du disquaire spécialisé Stamina Records s'est associé avec deux amis, courant 1999, pour que son projet de magasin prenne la forme officielle d'une SARL 291 . Ces deux partenaires ont apporté une partie du capital nécessaire à la création du magasin, mais ils n'interviennent en rien dans la gestion ou l'organisation du travail de Stamina Records. Leur implication dans le projet, avant tout financière, s'est fondée sur une confiance réciproque, du moins, c'est de cette manière que chacun des associés la dit et la commente :

      « Avec eux, ça a été ultra rapide. Ils étaient motivés pour m'aider surtout, et puis... Ils savaient très bien... Enfin, j'imagine qu'ils pensaient que j'étais compétent, même si moi, je me posais des questions au début, et même encore maintenant sur certains trucs. » 292 

      Le projet Stamina Records, ou plutôt l'« idée » devenue projet, procède quasiment d'un montage individuel de son gérant. D'ailleurs, après deux ans d'activités, le magasin s'incarne couramment dans son gérant et, réciproquement, ce dernier est souvent identifié par rapport à son activité professionnelle de disquaire 293 . C'est ainsi, par exemple, que certains habitués de Stamina Records disent qu'ils se rendent « à Stamina » lorsqu'il s'agit uniquement de saluer le gérant du magasin, ou qu'ils vont « chez » lui lorsqu'ils ont l'intention d'acheter ou de commander des disques. Bien sûr, on ne vient pas acheter des disques sans saluer le gérant, mais surtout, l'intention de départ (si tant qu'il y en ait véritablement une, claire et explicite pour l'habitué concerné) n'empêche nullement qu'on y fasse tout autre chose que ce que l'on avait prévu de faire : il se peut très bien - et le cas est fréquent - que l'on passe saluer le gérant et que l'on finisse par acheter plusieurs disques. Simplement, on utilise indifféremment le nom du magasin ou celui du gérant (fréquemment appelé par son pseudonyme de Dj : Natty ) pour situer ces activités mêlées.

      Reconnaître le caractère individuel du projet Stamina Records ne permet pas pour autant d'en faire un objet autonome et anhistorique. Au contraire, il est nécessaire de convoquer une partie de la biographie de son gérant (largement dépendante d'autres parcours sociaux) pour mieux voir comment, en amont d'une activité de disquaire développée, l'esquisse du projet va petit à petit se consolider, s'insérer dans le « contexte local », s'articuler à d'autres activités et se nourrir d'elles, autrement dit, pour mieux voir comment une position de « tacticien » va progressivement permettre la construction d'un projet quasi-« stratégique ». Les vocables de « stratégie » et de « tactique » renvoient à la distinction de M. de Certeau ici mise à profit : « J'appelle « stratégie » le calcul des rapports de forces qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir est isolable d'un « environnement ». Elle postule un lieu susceptible d'être circonscrit comme un propre et donc de servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte. La rationalité politique, économique ou scientifique s'est construite sur ce modèle stratégique. [...] J'appelle au contraire « tactique » un calcul qui ne peut pas compter sur un propre, ni donc sur une frontière qui distingue l'autre comme une totalité visible. La tactique n'a pour lieu que celui de l'autre. Elle s'y insinue, fragmentairement, sans le saisir en son entier, sans pouvoir le tenir à distance. Elle ne dispose pas de base où capitaliser ses avantages, préparer ses expansions et assurer une indépendance par rapport aux circonstances. Le « propre » est une victoire du lieu sur le temps. Au contraire, du fait de son non-lieu, la tactique dépend du temps, vigilante à y « saisir au vol » des possibilités de profit. » 294  Il semble bien que le gérant de Stamina Records ait ainsi échafaudé le projet du magasin conjointement à une meilleure maîtrise des réseaux à affilier pour permettre la différenciation du projet et la constitution de relations stratégiquement orientées. Dans ses autres activités liées à la musique (toutes premières au projet de magasin de disque et toujours mises en oeuvre aujourd'hui), il n'était que tacticien.

      En effet, le gérant de Stamina était déjà Dj depuis deux à trois ans et animateur d'une émission radiophonique consacrée à la jungle 295 , avant qu'il ne se lance dans le projet de magasin ; il avait également déjà organisé quelques soirées avec un collectif lillois « historique » aujourd'hui dissous. Il avait donc déjà une connaissance parcellaire des mondes de la musique et de leurs modes d'organisation. Mais c'est surtout l'entremêlement de ces pratiques d'« amateur » (certes parfois rémunérées) avec son activité professionnelle précédant cette phase de lancement de Stamina Records, qui déplacera sa posture de tacticien au sein de l'entreprise (au sens large du terme) d'un autre vers celle de stratège de son propre projet : deux années durant, il a été gérant (alors employé et non pas associé) d'un magasin de disques plutôt spécialisé dans l'achat et la vente de disques d'occasions (dans des styles très divers - rock, jazz, reggae, jungle, blues, pop-music, etc.). Ce disquaire - l'Oreille Bleue - était situé dans les murs aujourd'hui occupés par Stamina Records. Pourtant, et ce malgré la volonté explicite du propriétaire de l'Oreille Bleue d'arrêter à terme l'activité de disquaire, le projet de récupérer ces lieux pour monter son propre magasin s'est stabilisé assez tardivement ; le gérant de Stamina s'est d'abord orienté vers une logique tactique dans le cadre de l'Oreille Bleue :

      « J'y ai pensé plusieurs fois. En fait, avant ça, je pensais même... Je pensais pas en ces termes en fait. Je... J'ai essayé de convaincre H. [propriétaire de l'Oreille Bleue] pendant pas loin d'une année de monter des rayons vraiment spécialisés... J'étais vraiment prêt à m'en occuper à temps plein... S'il me laissait faire, s'il me laissait carte blanche, et qu'il me payait normalement... Bon, lui étant patron, je lui demandais pas un pourcentage ou quoi. A la limite, un pourcentage sur le rayon, ç'aurait été logique que je demande ça. Mais lui avait pas du tout envie de prendre le risque, mais pas du tout. »

      Ensuite, le passage de tactiques avortées à un projet plus stratégique ne s'est pas opéré de manière linéaire, ni aussi simplement que l'on pourrait le présumer :

      « Par contre, une fois que j'ai pris la décision, là, ça a été vraiment long. Le montage du dossier, ça a encore été. Mais pour obtenir le fonds de commerce, etc., ça a été un truc... En fait, j'étais censé reprendre le fonds de commerce début août, et j'ai pu ouvrir que le 9 octobre. Enfin, c'est vrai que deux mois c'est pas super long en fait. Pour moi, ça me semblait long... enfin, en plus, c'est un peu compliqué... Le truc, c'est que l'appartement [le rez-de-chaussée] n'appartient pas à une seule personne, mais à plusieurs ; c'est une histoire de famille ; il fallait l'accord de tous les gens ; et l'agence faisait aucun effort pour prendre les contacts, donc on a dû le faire nous-mêmes ; ça a pris un temps fou. H. a commencé à hésiter, il voulait renégocier des trucs mais pour moi c'était hors de question... c'était un peu tendu... »

      

      Il n'empêche que l'activité professionnelle pour l'Oreille Bleue, mêlée aux pratiques de Dj, d'animateur radiophonique ou d'organisateur de soirées, va permettre au gérant de Stamina de stabiliser certaines relations, au fur et à mesure, mais aussi de construire des compétences et des arts de faire à travers des tactiques au « coup par coup » :

      « Professionnellement, à l'Oreille Bleue, c'est là que j'ai commencé à comprendre un certain nombre de choses : comment fonctionnait le disque, enfin globalement, c'est là que j'ai eu les premiers contacts avec certains distributeurs... J'ai eu l'idée de monter un magasin... en fait, c'était assez flou, j'avais envie de monter un truc, un shop, parce que je me disais : « ouais, vu qu'il n'y a pas vraiment d'endroits pour faire des soirées, qui étaient un bon moyen de promouvoir la musique... Vu qu'on a des problèmes pour tourner... », une des solutions c'était de monter un shop, et puis éventuellement, avec ce magasin là, organiser des soirées, autour du magasin... Donner une dynamique aussi, faire découvrir la musique, cette musique là aux gens, pour qu'il y ait plus de gens impliqués... Lancer la machine quoi. J'y pensais comme ça [...] Faut quand même des moyens... Et puis, à un moment donné, quand j'ai repris ma deuxième année avec H. [propriétaire de l'Oreille Bleue], je voyais les choses un peu plus concrètement... Là, je commençais à avoir pas mal de contacts... Je commençais à comprendre vraiment comment fonctionnaient certains trucs... Je commençais à avoir une culture beaucoup plus précise aussi... Sur des musiques un peu plus différentes aussi... Que ce soit en reggae, en jungle, en hip-hop, je commençais à connaître pas mal de choses par rapport à avant. Forcément, avec le temps, t'apprends des choses, enfin, en principe... »

      Avant que le projet Stamina Records ne se mette véritablement en place, on est toujours dans l'ordre de la tactique. Quand le projet prend forme, se « solidifie », on entre un peu plus dans le registre stratégique : la démarche consiste alors à autonomiser le projet pour mieux maîtriser les éléments disjoints et différenciés. Mais qu'en est-il alors du projet de Stamina Records ? Quels sont, dans la stratégie en cours du projet de départ, les éléments de différenciation et d'identification du magasin ? Il semble que le choix revendiqué d'une « indépendance » vis-à-vis des grandes logiques industrielles (à l'oeuvre dans les champs musicaux) ne soit pas détaché des expériences biographiques et des tactiques incertaines déployées, auparavant, par le gérant de Stamina :

      « Stamina, c'est... ça s'inscrit toujours dans une logique... C'est pour faire découvrir des choses aux gens, etc., et c'est aussi pour... Dans un esprit d'indépendance. Tu vois, je... Pour moi, ça représente vraiment un truc qui est... Indépendant... Disquaire indépendant en France, c'est quand même un truc qui a un sens. Et notamment dans ces musiques là, en hip-hop, en jungle, etc., c'est encore plus important. Je ne concevais pas de faire ça autrement. A un moment donné, je pensais travailler à la Fnac par exemple - d'ailleurs j'ai envoyé des CV - mais ça n'a jamais marché, et je comprends mieux pourquoi maintenant : c'est vrai qu'ils devaient flipper : « putain, mais c'est quoi ce mec, qui est dj, qui fait de la radio ? »... Soit ils flippaient, soit ils comprenaient pas ; je crois que c'était 50/50. Je crois que si j'avais pu travailler à la Fnac, ou au Furet, j'aurais vraiment pu leur faire des putains de rayons. Mais, j'aurais peut-être regretté aussi. Ou ça m'aurait peut-être permis de... A un moment, je pensais même : « bosser à la Fnac, me faire des contacts, et après j'ouvre mon shop ». Finalement, j'ai pas eu besoin. Non, c'est pas plus mal. Parce qu'en plus, j'aurais fait en sorte que le Furet, ou la Fnac, ait certains contacts... Et ç'aurait été une catastrophe en fait. [...] Bon, maintenant, je crois que... Je commence à avoir une bonne réputation... C'est vrai que j'aurais pu ouvrir le magasin six mois, maximum un an avant. Si je l'avais fait avant cela, je me serais planté je crois. »

      Le changement de l'occupation des lieux - l'Oreille Bleue « devient » Stamina Records - s'est appuyé sur une certaine différenciation physique, autant dans la décoration interne et externe au magasin que dans la disposition des objets. Quels agencements matériels - quels dispositifs sensibles - s'y déploient ?


Agencements matériels des possibles 

      A l'image d'un grand nombre de disquaires spécialisés en France, Stamina Records est un endroit plutôt exigu (une unique pièce d'une vingtaine de mètres carrés). Lorsque l'on y entre pour la première fois, et si l'on est plutôt habitué aux rayons de la Fnac, on peut être d'abord frappé par l'apparente indigence de l'achalandage et par la relative austérité du lieu. Toutefois, cette impression première se dissipe à partir du moment ou l'on décide d'y entrer effectivement, c'est-à-dire quand on s'avance vers les bacs de disques pour les fouiller, vers la table des flyers pour en prendre quelques-uns, vers le comptoir pour demander un renseignement au gérant, ou encore pour « regarder » (lire) les pochettes des nouveautés jungle alignées derrière lui. De plus, cette (surprenante) sensation initiale advient de moins en moins couramment pour ceux qui découvrent aujourd'hui le disquaire Stamina : que ce soit à l'extérieur (dans la vitrine où sont présentées quelques nouveautés discographiques lorsque le magasin est ouvert 296 , sur le volet métallique décoré d'un graf à taille humaine 297  lorsqu'il est fermé, sur ses enseignes diversement disposées en façade 298 ) ou à l'intérieur (dans les bacs de disques de plus en plus fournis, à même les murs chargés de pochettes de disques et d'affiches en tous genres, sur le comptoir, sur la table destinée aux flyers), le magasin est progressivement passé d'une certaine austérité à une profusion tangible d'informations et de signes hétéroclites. De l'opacité d'un lieu d'abord découvert à travers son exiguïté et son relatif « minimalisme » 299  formel, au foisonnement sensible dans lequel on est plongé à partir du moment où l'on y passe un peu de temps, on n'a pas encore accès aux, ou plutôt on n'est pas encore engagé dans les modalités localisées (en contexte) de traduction qui permettent une appropriation des dispositifs sensibles de Stamina Records. A ce stade-là d'accommodement avec le lieu, on est encore peu impliqué, individuellement et collectivement, dans la composition de panoramas synoptiques. La complexité socio-technique de la musique et de ses réseaux a déjà fait l'objet d'une division cadrée pour pénétrer et s'installer (être située) dans le magasin, mais cette division est difficilement perceptible dans une première appréhension nécessairement syncrétique du lieu. Pour peu qu'on y passe un temps un peu plus long, des objets divers apparaissent rapidement dans leur singularité. C'est ensuite, sur un temps plus conséquent encore, que l'on est capable (temporairement compétent) de mettre en relation certains de ces objets matériels (disques, affiches, flyers, etc.), parfois avec des événements immatériels (discussions, interactions), pour actualiser Stamina Records en tant que dispositif sensible à notre échelle, voire pour dresser quelques panoramas partiels des réseaux de la musique. Dans une perspective légèrement différente, sans pour autant véritablement dissocier ces différents moments du rapport aux objets de la musique dans leurs analyses empiriques, A. Hennion et alii remarquent globalement que le sens qu'on leur confère se formalise en situation (d'interaction), et non pas en dehors d'elle : « des objets et contextes d'ordinaire flous et sans véritable différence font, au contraire, contraste et sont scrutés à la loupe durant les interactions, avec prolixité, et une grande sensibilité (au sens presque photographique du terme) ; ils se chargent de sens précis et contrastés, alors qu'ils retourneront vite à leur indifférenciation pacifique hors de ces moments de prise. [...] l'objet n'est pas flou et ambigu, ce n'est pas le vague qui l'entoure qui permet l'échange, au contraire c'est le seul moment où il est précis, inattendu, où son inspection méticuleuse livre lentement des propriétés contingentes. Et ce sont les « mondes » différents mais précis, surdéterminés que cet objet ambigu serait censé articuler qui sont vagues, et surtout absents de la situation (sauf si l'on peut montrer qu'ils y sont conviés par des marqueurs clairs). » 300 

      

      L'agencement des objets chez Stamina dépend indubitablement de son organisation spatiale (au sens physique du terme). Mais il s'agit bien souvent, au moins d'une semaine à l'autre, d'agencements un tant soit peu différents, ne serait-ce que parce qu'un certain nombre d'objets vont changer de place, d'autres vont « disparaître », des nouveaux vont « apparaître ». Et on ne parle alors encore que d'agencements matériels, les différentes situations d'appropriation produisent (et sont instituées par) des modes de lecture plus ou moins synoptiques qui sont à chaque fois particuliers (tout en étant fréquemment redondants).

      C'est pourquoi il est nécessaire de distinguer la matérialité topologique relativement fixe du magasin (comptoir, bacs de disques, disposition - et mise en visibilité - des disques derrière la vitrine ou sur les présentoirs muraux, etc.) 301  et celle des objets soumis à des changements plus ou moins incessants (disques eux-mêmes, magazines, flyers, une partie des affiches, etc.) 302 . Il y a donc également une distinction à faire entre les panoramas assez stables que l'on peut dresser à partir de la topologie fixée du disquaire (ce qui ne signifie pas qu'ils soient similaires d'une appropriation individuelle à une autre, ni même d'un moment à un autre pour un même individu, puisque ces visions synoptiques prennent appui sur une partie seulement du dispositif, mais plutôt que le champ des possibles est fini et relativement invariable) et ceux que l'on peut tracer à partir d'agencements matériels plus contingents (avec une périodicité différente entre les classes d'objets « en mouvement » - disques, flyers, magazines, affiches, mix-tapes, etc., mais aussi au sein même de ces différentes classes pour lesquelles les temporalités sont multiples).

      La configuration stabilisée du magasin est assez simple. Celle-ci se compose d'éléments physiquement et/ou fonctionnellement immuables, situés les uns par rapport aux autres dans des dispositions quasiment fixées (du moins dans le temps empirique de l'étude). Plutôt que de procéder ici à une description pas à pas, en suivant le parcours que pourrait emprunter un client 303  de Stamina Records et en organisant le propos par arrêts successifs sur les éléments stables concernés (cette lecture « physique » du lieu sera plus aisée - sur un registre heuristique plus productif - à partir du schéma topographique du magasin proposé ci-après), on procédera à une analyse plus statique en distinguant quatre grands types d'éléments matériels fixes :

      - des supports mobiliers pour la publicisation des « événements » musicaux : la paroi verticale du comptoir qui fait face à l'entrée est (de plus en plus) utilisée pour accrocher des affiches d'événements musicaux à venir 304  (c'est bien souvent le disquaire lui-même qui se charge d'organiser cet espace plan en sélectionnant et en accumulant les affiches qu'on lui apporte avant de les scotcher sur le panneau de bois du comptoir), de même, une petite table derrière la vitrine et qui jouxte la porte d'entrée fait office de dépôt pour les flyers d'événements musicaux divers - soirées, sorties de disques, etc. 305  (chacun y dépose lui-même ses « propres » flyers, généralement, tout de même, avec le consentement explicite du gérant) - si ces deux éléments sont ceux devant lesquels on « passe » en premier lieu quand on entre dans le magasin, ce ne sont pas forcément ceux-là, loin s'en faut, qui seront d'abord scrutés ;

      - des dispositifs de mise en représentation (et de mise en scène) du disque : les disques « s'affichent » partout dans le magasin, que ce soit dans les bacs prévus pour leur ordonnancement - hors nouveautés (un bac pour tous les CD, deux pour les supports microsillon 306 ), sur les présentoirs muraux situés au-dessus des bacs (pour les nouveautés - uniquement sur disque vinyle - relatives aux styles classés dans ces bacs) 307 , sur celui installé derrière le comptoir - une structure métallique ostensible bien plus imposante que les autres armatures murales (exclusivement les nouveautés jungle sur support microsillon) 308 , dans des pochettes plastiques alignées à côté de ce dernier (exclusivement des disques 45 tours reggae) 309 , ou encore sur le présentoir et sur la table positionnés derrière la vitrine (quelques nouveautés sur supports vinyles ou CD, tous styles confondus) ;

      

      - des moyens techniques d'écoute : on peut écouter la totalité des disques disponibles chez Stamina Records, soit individuellement grâce aux deux platines vinyles en « libre service » 310  disposées sur le comptoir et munies chacune d'un casque pour une écoute en vase clos, soit par l'intermédiaire du système de diffusion sonore du magasin - composé d'une platine CD, de deux platines vinyles, d'une table de mixage et de deux puissantes enceintes - exclusivement à l'usage du gérant et donc selon ses temporalités 311  (de ce matériel de sonorisation, on ne voit que les deux enceintes accrochées au mur derrière le comptoir, de part et d'autre du présentoir réservé aux nouveautés jungle, le reste est caché derrière le comptoir, si bien que l'on n'aperçoit que l'agitation des bras du gérant de Stamina Records lorsqu'il passe - et/ou mixe - des disques vinyles) 312 

      

      - des éléments muraux quasiment figés : à la différence des affiches scotchées sur le comptoir, celles qui sont accrochées aux murs changent rarement, certaines sont là depuis l'ouverture de Stamina et font presque partie du « décor » (mais elles ne sont pas réductibles à cette fonction « décorative », ou à ce statut diachroniquement institué, ne serait-ce que parce qu'elles fourmillent d'informations intelligibles) - elles concernent des événements festifs passés, des labels, des sorties d'albums, de singles ou de compilations.

      Topographie (stabilisée) du magasin de disques spécialisé Stamina Records

      

      La disposition topologique du magasin ainsi constituée dans le temps n'a pratiquement pas subi de changements depuis l'ouverture de Stamina Records. Bien sûr, le nombre des affiches murales a augmenté, mais très peu d'entre elles ont disparu : elles s'agencent sur un principe d'accumulation et non de remplacement comme c'est le cas pour les affiches contingentes disposées sur le devant du comptoir. Il reste tout de même à signaler que, pendant les premiers mois d'activité du disquaire, les deux bacs de disques vinyles étaient situés face au comptoir et le bac de CD dans sa contiguïté. L'inversion opérée entre le bac de CD et le bac de microsillons d'abord installé à côté du comptoir 313  répondait apparemment à un souci fonctionnel : il s'agissait de regrouper les deux bacs de vinyles vers le fond du magasin où se trouve une petite pièce « cachée » (dont l'accès - physique et visuel - est barré, c'est-à-dire aussi « interdit » aux clients, par une tenture aux tonalités vertes des tissus de camouflage militaires 314 ) et dans laquelle le gérant entrepose des disques microsillons d'occasion avant de les ranger progressivement dans ces bacs. C'était également l'occasion de rassembler les dj et aficionados du microsillon près des platines qui leur permettent d'écouter leurs trouvailles. Pour le reste du dispositif, y-compris concernant l'emplacement des magazines que je n'ai pas encore évoqué (à droite du grand présentoir des nouveautés jungle situées derrière le comptoir) 315 , les choses sont désormais stabilisées.

      

      Parmi les objets « mobiles » de la musique que l'on retrouve chez notre disquaire, une bonne partie d'entre eux a déjà circulé dans des réseaux plus ou moins longs et a déjà été distribuée dans d'autres espaces, d'autres ont suivi des cheminements très courts (et/ou dans des réseaux au nombre de connexions très limité) et trouvent là une première occasion d'être présentés au « public » (pour la première fois, ils quittent les sphères exclusivement professionnelles - ou semi-professionnelles - de la musique). La coordination de tous ces objets au coeur de Stamina Records dépend à la fois des dispositifs fixés explicités ci-avant, des choix d'agencements synchroniques du gérant et des situations d'appropriation sociale-individuelle à chaque fois particulières. Quatre grands types d'objets « mobiles » peuvent être spécifiés :

      - les affiches : il s'agit ici de celles qui s'accumulent sur le devant du comptoir et qui attirent presque immanquablement le regard de ceux qui entrent dans le magasin, dont la périodicité des changements dépend de l'actualité musicale (il y a remplacement irrégulier des affiches d'événements passés par celles renvoyant à des événements à venir, dans un futur plus ou moins proche, de quelques jours à quelques mois) - elles concernent des événements musicaux essentiellement locaux (principalement orientés vers les musiques électroniques, mais pas uniquement), parfois la programmation complète d'un bar ou d'une salle de concerts, exceptionnellement une actualité plus « générale » (par exemple un appel à manifestation contre des propositions de loi relatives aux free-parties 316 ) ;

      

      - les flyers 317  : comme c'est très souvent le cas chez les disquaires spécialisés dans les musiques électroniques 318 , on peut déposer des flyers chez Stamina Records sur un aménagement matériel prévu à cet effet (ici une simple table à l'entrée du magasin 319 ) ; ces derniers renvoient principalement à des soirées dédiées aux musiques électroniques, mais aussi à d'autres fêtes, à des magazines spécialisés, à des programmations de lieux divers, à la sortie d'un disque, ils sont parfois redondants avec des affiches accrochées sur le devant du comptoir ;

      

      - les magazines : à droite du présentoir derrière le comptoir, sont disposés, dans des pochettes plastifiées accrochées au mur, des magazines musicaux anglais (tous accompagnés d'un CD, ou plutôt d'un mix-CD 320 ), dont le nombre d'occurrences est progressivement passé de une à quatre aujourd'hui, dont la périodicité des différents numéros est mensuelle ou bimensuelle et qui renvoient à une presse musicale spécialisée anglo-saxonne assez pléthorique - ici, ils sont tous exclusivement dédiés aux musiques jungle et drum'n'bass (et plus occasionnellement à des styles très proches - breakbeat, hip-hop, UK garage 321 ) ; on trouve parfois « associés » à ces magazines - c'est-à-dire, ici, physiquement situés dans leur prolongement - des ouvrages consacrés à certains courants « culturels » (mouvement jungle, ou « reggae et rastafarisme » 322  par exemple) ;

      

      - les supports de reproduction et d'écoute de la musique : ce sont bien évidemment ces médiateurs-là de la musique qui fondent l'intérêt principal des usagers de Stamina Records ; ce sont eux qui sont au centre des échanges (matériels et marchands ou immatériels/interactionnels) qui s'y produisent, répartissant diversement les différents genres musicaux représentés chez Stamina Records ; ils sont de trois types technologiques 323  (disque vinyle 324 , CD, cassette analogique) renvoyant à des usages « habituels » pour l'écoute privée et à des pratiques particulières pour la création musicale électronique, mais ils ne sont pas mis en oeuvre dans les mêmes proportions ni forcément par les mêmes personnes ; le disque microsillon est l'objet privilégié des Djs (mais il est bien sûr utilisé par de nombreux autres usagers du lieu) et de l'activité organisée autour du magasin 325 , le CD intéresse tous les usagers (Dj ou non, habitués ou non), la cassette à bande magnétique concerne uniquement l'objet mix-tape très peu pratiqué chez Stamina Records et pourtant très marqué par (et très marquant dans) les univers des musiques électroniques (voir l'encadré ci-après).

      

      Les mix-tapes : d'une économie artisanale à la production industrielle

      Avec les technologies comme avec les sciences, les discours et mise en visibilité publicitaires décrivent des mondes et des histoires linéaires, composés de révolutions ou de ruptures épistémologiques successives, reléguant les appareillages ou théories des « âges » précédents au statut d'objets historiographiques et signant leur irréversible obsolescence. Divisant notre histoire en un avant et un après (avant et après le structuralisme, avant et après l'ordinateur, etc.), les innovations ainsi produites suscitent autant de plaidoyers que de réquisitoires, qui redoublent l'oeuvre distributive sur les deux pôles de l'ancien et du nouveau, selon que l'on est pour (et « progressiste ») ou contre (et « nostalgique »). Ainsi, les différents supports d'enregistrement et de diffusion de la musique qui se sont développés depuis la fin du XIXème siècle ont toujours fait l'objet de commentaires encenseurs ou diabolisateurs, dont le seul point d'achoppement consistait en l'assurance que l'invention de nouveaux outils signifiait irrémédiablement la mort des précédents et « la fin d'une époque ». Par exemple, la cassette à bande magnétique (support des mix-tapes), permettant la copie privée d'une heure à une heure et demi de musique, avait été largement décriée par les éditeurs phonographiques, qui voyaient en elle la fin de l'édition de disques et de la création musicale, alors que les usagers de ces copies faisaient également partie des plus gros acheteurs de disques.

      Certes, nos « espaces modernes de l'écoute » 326  - articulés autour du développement de masse des supports matériels de reproduction de la musique - sont très différents de ceux de l'auditeur « précédent », essentiellement tournés vers le concert. Mais cette transformation progressive de notre rapport à la musique ne s'est pas opérée dans la continuité sans heurts des remplacements consécutifs d'un support par un autre, ni selon les lois infaillibles d'un déterminisme technologique accéléré. Il y a toujours, au moins, coexistence plus ou moins pondérée, sur une période plus ou moins longue, des différentes technologies. Il y a même parfois, comme c'est le cas pour le « renouveau » du support microsillon - objet centrifuge des musiques électroniques et des pratiques de djing, enchevêtrement de phases de désuétude relative (ces technologies disparaissent - elles deviennent invisibles - des espaces publics de nos pérégrinations urbaines) et de périodes marquées par l'étonnante (nouvelle) diffusion sociale d'objets dont on avait trop vite prédit la fin imminente. Ces périodes de frottement incessant entre l'ancien et le nouveau sont également des moments où s'inventent, de manière plus ou moins diffuse, des arts de faire, des usages individuels et des pratiques collectives, qui, dans le cas des musiques électroniques tout particulièrement (des musiques constituées à partir d'un bricolage du matériel de production sonore et du matériau sonore « lui-même »), sont au fondement des nouvelles formes musicales actuelles (co-produites par les créateurs, les « publics » et les dispositifs de la musique aujourd'hui).

      D'ailleurs, que ce soit lors de l'invention de nouveaux supports d'écoute et/ou de reproduction musicale, ou dans les cas d'irrigations (plus ou moins imprévues) de nos espaces sociaux par nos anciennes technologies, l'industrie du disque a toujours su s'adapter face à ce qu'elle a souvent tendance à présenter comme des pratiques pirates nuisibles pour la création artistique, et ce, malgré la disjonction capitalistique contemporaine entre les éditeurs de musique et les constructeurs de matériels d'écoute (à l'exception de Sony toujours présent sur les deux versants). L'alliance entre Napster (site d'échange de musique gratuit sur Internet) et Bertelsmann (grand groupe allemand possédant la quatrième major du disque dans le monde : BMG) est l'exemple le plus éloquent de l'actuelle adaptation des grandes industries face aux nouveaux usages construits à partir des réseaux électroniques de la Toile. De même, l'ajustement, assez tardif, entrepris par les majors du disque pour tirer parti des ré-appropriations inventives du support microsillon ou de la cassette (qui étaient pourtant les technologies musicales des « générations précédentes ») témoigne d'une certaine vigilance de leur part vis-à-vis des processus engagés en dehors du champ de vision de leurs outillages panoptiques. En effet, l'apparition du CD n'a pas définitivement mis fin à la production sur disques vinyles, ni même à l'utilisation du support magnétique de la cassette « audio » : si ces deux canaux historiques de notre écoute moderne ont (d'abord) quasiment disparu des rayons des supermarchés ou de la Fnac, d'autres marchés - plus ou moins officiels - du microsillon ou de la cassette ont continué d'exister et de changer « à côté » du marché de la grande distribution discographique 327 . Avec le développement des musiques électroniques - dont la grande majorité des titres est exclusivement pressée sur support vinyle, le microsillon est devenu le support de nouvelles pratiques musicales et l'objet nodal de nouveaux réseaux de la musique (dont les magasins de disques spécialisés sont devenus les espaces de concentration), d'abord en Grande-Bretagne, puis dans le reste de l'Europe et, dans une moindre mesure, aux Etats-Unis. Ce n'est qu'un peu plus tard que les majors ont décidé d'utiliser à nouveau le support microsillon (pour le hip-hop et toutes les musiques électroniques) ; une dizaine d'années après sa mort annoncée, le disque vinyle est à nouveau réapparu, dans des proportions faibles ou moyennes, dans les rayons des grands marchés de la musique. Avec la cassette, et plus particulièrement ici avec l'objet mix-tape, largement irréductible au support magnétique, référant également à des arts de faire et donc à des arts de circulation et de distribution de la musique, il est plus difficile de dresser un tableau général des processus de son développement, même si sa consistance première (matériellement et anthropologiquement parlant) ainsi que sa valeur mythologique « générale » dépassent les spécificités locales.

      Qu'est-ce qu'une mix-tape ?

      Une mix-tape est l'enregistrement par un Dj d'un set - continuum musical, ou presque, constitué par l'enchaînement « mixé » de disques de sa propre collection. Cet enregistrement se fait sur cassette analogique (système de bande magnétique), un support bon marché (surtout si l'on regroupe les achats pour faire baisser le coût unitaire). Non seulement l'enregistrement sur ces cassettes peut se faire à partir d'un matériel hi-fi privé comme on en trouve chez une bonne partie des ménages des pays occidentaux, mais il est en plus un support d'écoute à diffusion « multiple » (on peut écouter ses cassettes chez soi - à partir de sa chaîne hi-fi ou d'un petit poste très bon marché, dans la rue - sur son walkman, dans sa voiture - grâce à l'auto-radio). Que ce soit du côté de l'appareillage nécessaire à l'enregistrement (une chaîne hi-fi connectée à une table de mixage - outil minimal du Dj - suffit), ou de celui des quantités de reproductions diffusées (entre quelques exemplaires et 2000 copies vendues pour les cassettes françaises), la mix-tape est généralement produite et vendue de manière artisanale. Les technologies de composition et d'édition graphique, auparavant réservées aux professionnels, sont depuis plusieurs années accessibles au public amateur ou semi-professionnel, qui a très vite développé les mêmes compétences d'usager des technologies de l'image, si bien que les pochettes des mix-tapes actuelles (aussi appelées jaquettes) présentent bien souvent les mêmes « qualités formelles » qu'un objet produit industriellement. Elles ne se distinguent plus toutes par une facture explicitement - et parfois volontairement - artisanale. Mais ces pochettes continuent d'être confectionnées artisanalement : elles sont bien souvent dessinées par le Dj lui-même ou par un « proche » (ami et/ou membre d'un même collectif), elles sont parfois éditées chez un imprimeur (étant donné la taille de la jaquette, le coût est encore faible : entre 50 centimes et 3 francs l'unité selon les quantités produites), mais elle sont plus souvent reproduites par photocopie (de plus en plus fréquemment en couleur). Certes, on retrouve sur la jaquette des mix-tapes les mêmes principes identificateurs que sur la pochette de disque d'une compilation : un visuel qui se veut « accrocheur », le nom du Dj et le style musical joué - souvent accompagné d'un commentaire ou d'un slogan (« pure old school jungle », « Let's all unite », « 100% reggae dancehall », etc.). Cependant, les informations fournies à l'intérieur de la jaquette ne sont pas forcément pléthoriques comme elles le sont fréquemment dans les livrets des CD : selon l'échelle de distribution de la mix-tape et selon le degré du caractère illicite d'une production bien souvent officieuse (sans déclaration auprès des instances de régulation des droits d'auteurs - SACEM et SDRM 328 ) elles peuvent consister en une liste « fidèle » des musiques mixées (titres des morceaux joués, noms des artistes et des labels), mais elles peuvent tout aussi bien se réduire au strict minimum (style joué et nom du Dj) pour éviter les problèmes liés au droit d'auteur.

      En effet, les économies de la mix-tape fonctionnent, pour une bonne partie des cassettes distribuées, en dehors du champ légal régissant la répartition des droits d'auteurs (et c'est aussi pour cette raison qu'elles sont rentables). Bien sûr, cela n'engage que très exceptionnellement des conflits d'ordre juridique : selon le mode de diffusion choisi - officiel ou officieux, sur cassettes distribuées « discrètement » 329  ou sur CD exposé dans les espaces de l'industrie du disque - on peut facilement éviter toute confrontation entre des logiques symboliquement opposées. Les différences notables entre les usages anglais et français de la mix-tape (dont il sera question un peu plus loin) se fondent sans doute également, pour partie, sur les divergences de conception entre une tradition anglo-saxonne qui met l'accent sur la protection économique du droit d'auteur (le copyright intéresse les différents intermédiaires de la musique ; aux Etats-Unis, la cession temporaire, par contrat commercial, des droits au producteur, est une pratique très courante) et une tradition française du droit civil qui fait du droit d'auteur un droit inaliénable (l'auteur - et/ou ses ayants droit - est quasiment toujours intéressé).

      Les économies de la mix-tape

      La mix-tape renvoie à des pratiques et à des modes de faire qui sont étroitement reliés aux réseaux « indépendants » de la musique, au principe de l'auto-production, à la volonté souvent explicite de faire circuler certaines musiques en dehors des longs réseaux des industries culturelles (et en particulier dans des réseaux très courts assignables localement et « en phase » avec le « terrain », avec la « rue »). Excepté l'échange gracieux de cassettes mixées entre amis, la quasi-totalité des mix-tapes est l'objet d'un marché invisible ailleurs que dans les espaces spécialisés des musiques mixées (en particulier les disquaires et les soirées), et dans la grande majorité des cas en dehors des circuits officiels du champ musical. Mais c'est aussi pour le Dj concerné, qui garde souvent quelques exemplaires de ses copies sur cassettes à cet effet, un support de promotion grâce auquel il peut faire montre de son talent (de son « style ») aux promoteurs, patrons de bars ou de clubs, programmateurs de salles de spectacles, qui seraient susceptibles de l'inclure dans leur programmation musicale pour une (ou plusieurs) soirée(s) (le « booker »). Pour un certain nombre de Djs, la mix-tape peut remplir les mêmes fonctions qu'une maquette pour un musicien rock : c'est un objet intermédiaire de la musique entre le musicien et l'industrie discographique, une étape presque obligatoire pour espérer un jour signer un contrat avec un grand label ou un agent artistique international. Cependant, cet usage instrumenté de la mix-tape dans une carrière musicale qui va de l'auto-production indépendante à l'enregistrement d'un disque avec une major ne concerne qu'une partie extrêmement restreinte des Dj (sauf peut-être pour le hip-hop), pour ne pas dire inexistante dans le cas de la jungle en France. Pour les autres - qui sont soit salariés, soit chômeurs, soit étudiants, et qui ne comptent (ou n'escomptent) pas faire de leur pratique amateur une occupation véritablement rémunératrice au-delà de l'économie à très petite échelle que peut parfois devenir la production et la vente de mix-tapes, l'activité du Dj se cantonne justement à l'enregistrement de mix-tapes et à la performance en soirées. De plus, certains Djs réputés, en contrat de licence professionnel avec un label discographique (et notamment en hip-hop), continuent de faire des mix-tapes (bien souvent non-officielles d'ailleurs) alors qu'ils n'ont nul besoin d'elles ni comme « gagne-pain » 330  ni comme objet d'exposition pour se faire connaître. Sauf pour quelques-uns, l'économie de la mix-tape ne suffit pas pour être exclusive d'autres activités lucratives. Par contre, c'est une économie rentable, si toutefois l'on est capable de prévoir les proportions dans lesquelles on peut espérer vendre telle ou telle mix-tape, grâce à tel ou tel réseau de distribution : étant donné le faible coût du support cassette comme de la jaquette, le prix de revient d'une mix-tape est toujours au moins deux fois inférieur au prix de vente habituel (entre 40 et 60 francs).

      Du côté des usagers, la mix-tape est l'occasion d'accéder, pour un coût relativement faible, à des musiques qu'ils auraient sans doute beaucoup de mal à entendre ailleurs que dans les soirées où les Djs, qui enregistrent ces cassettes mixées, officient 331 . Ils ont alors accès, dans leur propre médiathèque, dans les mêmes modalités qu'avec un disque (possibilités d'une écoute répétée, de sélection des moments d'écoute, de variation du volume sonore, etc.), à une partie de la musique disponible dans la collection d'un Dj, c'est-à-dire bien souvent aux dernières nouveautés de tel ou tel genre musical. Parfois composées par un Dj qu'ils connaissent personnellement, les mix-tapes sont également, pour quelques acheteurs assidus, l'occasion de découvrir le « style » de tel ou tel Dj, voire, pour quelques amateurs mélomanes, des objets de collection régis par le principe (mythologique) de la rareté de certains enregistrements 332 . Les Djs constituent une frange particulière de ces usagers : outre le fait qu'ils sont parfois de très gros « consommateurs » de mix-tapes, ils ont construit un rapport comparé à cet objet-dispositif de production de la musique, en « décryptant » le « style » des autres Djs, en repérant des titres qu'ils ne possèdent pas mais qu'ils pourront toujours tenter d'acheter (bien souvent en les commandant) chez leur(s) disquaire(s) spécialisé(s).

      La mix-tape est bien autre chose qu'une (simple) compilation enregistrée sur cassette : à l'instar des musiques électroniques travaillées à partir du continuum musical dessiné entre des musiques déjà enregistrées et transformées selon différents procédés techniques (variations sonores diverses, assonances, dissonances, superposition de différents morceaux, synchronisation des tempos de ces titres superposés, etc.), elle articule toujours le tout (ce continuum syncrétique) et les parties (chacun des titres mixés). Cependant, elle existait avant la réappropriation de ce mode de faire par les musiques électroniques actuelles. En Grande-Bretagne par exemple, c'est une production musicale ordinaire, mise en oeuvre régulièrement dans de nombreux styles musicaux (reggae, ragga, hip-hop, r'n'b, techno, house, jungle, etc.) et dans de nombreux espaces sociaux (disquaires, fêtes, festivals, marchés, raves, etc.). Deux grands cas de figure orientent le contenu sonore enregistré sur les mix-tapes anglaises : soit le Dj enregistre, chez lui ou dans un studio, une prestation (un mix) spécialement prévue à cet effet - il fait la mix-tape, il la produit ; soit l'enregistrement se fait lors d'une prestation « live » d'abord destinée à d'autres modes de diffusion (soirées ou émissions radiophoniques). C'est un dispositif d'échange musical qui fonctionne sur plusieurs échelles, que l'on retrouve le long de réseaux plus ou moins opaques, qui touche un public assez large et qui traverse plusieurs marchés de différentes envergures : des circuits underground (quelques mix-tapes cachées derrière le comptoir de quelques disquaires spécialisés et vendues - ou offertes, au compte-goutte, à quelques aficionados « fidèles ») au grand marché du disque - visible et officiel (plusieurs milliers de mix-tapes ou de mix-CD 333  dans les rayons de la grande distribution discographique et assujettis au copyright, au même titre que tous les autres supports disponibles dans ces espaces).

      Si l'Angleterre reste la « terre promise » des économies plus ou moins artisanales de la mix-tape, objet transversal aux genres musicaux modernes et mythologisé par les musiques électroniques 334 , la France est encore relativement une « terre en friche » où, excepté pour le hip-hop, la production de mix-tapes reste extrêmement confidentielle et restreinte, mais surtout, où la formation d'usages réguliers de cet objet reste à faire. Pourtant, l'exemple du hip-hop en France, pour lequel la mix-tape reste un instrument phare des échanges musicaux, pourrait irriguer les mondes des musiques électroniques, presque exclusivement tournés vers les supports microsillon et CD. En effet, on retrouve avec le hip-hop français (et avec les Djs français, également très friands de hip-hop américain) des degrés divers de développement des économies de la mix-tape commensurables à ce qui existe pour de nombreuses autres musiques en Angleterre. Dans un marché hip-hop français conséquent 335 , la mix-tape est l'occasion pour certains de se faire repérer par un label indépendant, voire par une major du disque. Plus encore, c'est la street-tape, variante de la mix-tape spécifique au hip-hop, qui ravit les amateurs autant qu'elle est un outil de promotion efficace vis-à-vis des directeurs artistiques des maisons de disques. La street-tape est une création musicale plus collective que la mix-tape : un Dj mixe des morceaux uniquement instrumentaux sur lesquels un ou plusieurs chanteurs sont invités à improviser (ils effectuent un freestyle). Selon la réputation des rappeurs présents sur ces street-tapes, mais aussi selon l'engouement qu'elle suscitent - principalement traduit par le bouche-à-oreille (ce que l'on appelle le buzz dans les milieux musicaux « branchés »), elles peuvent se vendre à plusieurs milliers d'exemplaires, voire permettre aux Djs et chanteurs présents sur la cassette de signer un contrat avec une major ; c'est alors un bon support de promotion pour les uns et les autres, qu'ils soient déjà (re)connus ou qu'ils débutent un parcours visible - exposé dans quelques espaces de la musique. Après une période pendant laquelle les maisons de disques ont largement et ouvertement désapprouvé la continuation de ces pratiques indépendantes « illicites » (car évitant de reverser les droits aux instances légitimes) qui, selon elles, n'auraient plus lieu d'être à côté d'un marché du hip-hop toujours en expansion dans lequel tout le monde pourrait « trouver son compte », elles se sont rapidement adaptées aux modes de faire des mix-tapes et des street-tapes en produisant elles-mêmes des mix-CD « officiels » (avec acquittement des droits d'auteurs) - généralement mixés par des Djs réputés ou appartenant à un collectif hip-hop de renom - privilégiant bien sûr l'utilisation des morceaux de leurs propres artistes, favorisant ainsi une meilleure « exposition » (pour reprendre leur propre terminologie) et renouant alors avec le principe de rentabilité des compilations et anthologies. L'industrie discographique n'est pas la seule à s'être réapproprié un objet et des usages qui lui semblaient d'abord être trop marginaux et trop désuets pour être « porteurs » : la presse musicale spécialisée - et c'est vrai pour la presse française comme anglo-saxonne - ne joint plus simplement des compilations promotionnelles au support papier du magazine 336 , mais des mix-CD, qui peuvent parfois motiver, de façon quasi exclusive, l'achat de certains journaux musicaux 337 . Ces formes dérivées de la mix-tape (et de ses économies) font accéder ces modes de faire à un certain degré de généralité, alors même que, dans le cas des musiques électroniques en France et plus particulièrement de la jungle, les usages de la mix-tape ne sont pas (encore) institués en modalités privilégiées d'échange musical dans les circuits indépendants. Il restera, dans les années à venir, à prendre la mesure du passage rapide et partiel d'une économie artisanale de la cassette mixée à la production industrielle de mix-CD, notamment pour voir si, à l'instar de la Grande-Bretagne, les réseaux officiels et les réseaux indépendants continuent de développer parallèlement les deux branches, artisanales et industrielles, d'une diffusion musicale hybride, ou si, au contraire, la mix-tape « historique » disparaîtra au seul profit du mix-Cd officiel.

      On remarquera que les temporalités 338  attachées aux différents objets « mobiles » concentrés chez Stamina Records sont multiples et contingentes : elles dépendent tout à la fois des modes de faire de chacun des réseaux par lesquels ces objets ont voyagé, de l'actualité musicale - locale (surtout pour les fêtes dont on retrouve des formes de publicisation planes dans le magasin, affiches et flyers), nationale et internationale (principalement concernant les disques), ou encore des choix opérés par le gérant (notamment à propos des disques sélectionnés pour être mis en avant dans les présentoirs). En effet, l'actualité d'un disque, par exemple, peut-être redoublée par sa présentation en tant que nouveauté derrière le comptoir, dans la vitrine ou au-dessus des bacs de disques (et même si la périodicité des rotations y est plus longue que pour le présentoir du comptoir) ; elle peut l'être également si ce disque fait également l'objet d'une publicité dont on trouve des traces papier chez Stamina (affiche ou flyer). Cependant, ce ne sont à chaque fois que des ouvertures sur des possibles, le dispositif sensible du magasin n'est jamais approprié dans son entier : dans la sélection plus ou moins aléatoire des objets parcourus et des informations lues (sauf lorsqu'il s'agit justement de trouver un disque, un flyer, une mix-tape ou un magazine prédéfini), il se peut tout à fait que les possibilités sensibles d'accentuer la nouveauté d'un disque ne soient pas toutes, voire pas du tout entreprises. De plus, chaque situation d'interaction dans le magasin est l'occasion de transformer un tant soit peu les temporalités des objets manipulés, discutés, achetés. L'actualité du disque qui constituait potentiellement une nouveauté musicale « redoublée » dans le dispositif matériel du magasin peut effectivement être confortée (selon les objets « lus »), accentuée (le gérant peut par exemple faire le commentaire suivant : « ce n'est pas encore sorti en France », ou mieux encore : « ce n'est même pas encore sorti officiellement en Angleterre »), minorée (« c'est un titre que j'avais entendu il y a un mois et je viens d'en récupérer quelques exemplaires »), voire mise à mal (le commentaire du gérant devient alors : « c'est un re-pressage [sur disque] d'un morceau sorti il y a un an »). Les compétences qui sont dans ces cas-là mises en oeuvre par les usagers de Stamina Records sont du même ordre que celles d'un observateur uniquement attelé au décryptage des situations auxquelles les acteurs participent. Les acteurs usagers du magasin de disque développent, collectivement et individuellement, des degrés d'expertise poussés, que ce soit pour appréhender les discours des autres interactants ou pour saisir, en même temps qu'ils la produisent partiellement, la teneur socio-technique et symbolique des objets médiateurs de la musique : « Ce qui rend possibles les compromis, la parole elle-même entre acteurs venant d'horizons et d'expériences distinctes, c'est justement leur commune attention aux saillies des objets et au détail des différences ressenties. » 339  Enfin - du moins pour ce qui nous concerne directement, les temporalités nouées aux objets sont également (re-)traduites lorsque ces derniers (un disque, un magazine ou une mix-tape achetés, un flyer collecté) sont emportés hors du magasin. Par exemple, l'actualité d'un disque acheté par un Dj chez Stamina Records est intensifiée lorsque celui-ci le « joue » en soirée (une soirée qui fait événement, donc qui produit du temps) 340  ; elle peut l'être également quand l'écoute est confinée à un espace privé (par comparaison avec les disques déjà accumulés, écoutés maintes et maintes fois, rangés, classés, historicisés).

      La dimension temporelle qui vient d'être exemplifiée est, ici comme ailleurs, toujours corrélée à la dimension spatiale du lieu. Les compositions temporelles à partir des objets « musicaux » du magasin - et avec eux - participent à la production de la musique parmi nous (la musique est « prise » par le corps et la conscience), dans l'espace du magasin. Ce sont d'ailleurs sans doute plus les relations entre les objets « mobiles » dans le cadre topologique du disquaire, ou plutôt les agencements « en mouvement » au coeur des dispositifs fixés (les objets en relation 341 ), qui permettent cette production synchronique. Avant et après ce moment là, la musique n'est pas tout à fait la même.

      De même, les agencements matériels des possibles chez Stamina sont des esquisses de panoramas synoptiques qui requièrent la coagulation de certaines temporalités. En d'autres termes, spatialisation synoptique du magasin et construction des temporalités sont intrinsèquement reliées. De manière plus évidente au fur et à mesure de l'analyse du dispositif Stamina Records, ce dernier apparaîtra en tant que noeud des réseaux de la jungle localement singulier, c'est-à-dire permettant une production singulière de la musique, notamment déterminée par l'institution d'espaces synoptiques à partir des dispositifs sensibles du magasin.


(R)Evolution coaxiale du disque microsillon 342 

      

      Dire que le disque est l'élément foyer de Stamina Records constitue une tautologie. Néanmoins, comme l'ont justement remarqué A. Hennion et alii 343 , le disque est plus globalement le médiateur central de l'amour de la musique aujourd'hui (au coeur de ce qu'ils nomment la « discomorphose » généralisée de la musique) 344 . Aussi, pour ce qui concerne plus étroitement le propos de cette recherche, le disque sera ci-après envisagé sous deux angles. D'une part, d'un point de vue « endogène », il s'agira de saisir comment il se présente et comment il s'agence dans le dispositif du magasin, notamment pour comprendre comment il peut s'inscrire, seul ou associé avec d'autres objets du dispositif, dans la production de panoramas synoptiques. D'autre part, d'un point de vue plus englobant, on s'intéressera aux manières dont le dispositif Stamina Records (et donc le disque dans cet agencement matériel) participe de la « discomorphose » de la musique. Sur ces deux versants de l'étude du disque, on explicitera, dans le même temps, le caractère particulier que revêt souvent cette primauté du disque dans les formes prises par la musique (jungle) aujourd'hui. En effet, c'est le disque vinyle qui en est le moyen privilégié chez Stamina Records, ce qui renvoie somme toute à une caractéristique maintenant évidente des mondes des musiques électroniques (et notamment des espaces et réseaux de la jungle). Toutefois, cette prépondérance du support microsillon ainsi établie pour les musiques électroniques n'est pas un donné de départ pour Stamina Records : c'est une construction longue qu'il faut tenir, solidifier, pérenniser. C'est également en ce sens qu'il faut entendre l'expression un peu abstruse formulée pour le titre de ce sous-paragraphe : l'évolution suivie par le disque vinyle - pourtant promis à une désuétude rapide dès les premières années de l'exploitation du support CD (son relatif renouveau n'est-il pas une petite « révolution », aux deux sens du terme 345  ?) - s'opère dans le sens du développement du magasin de disque et dans celui de la « discomorphose » particulière des musiques électroniques (elle leur est « coaxiale »). Autrement dit, support microsillon, disquaire spécialisé et ramifications nouvelles dessinées autour du magasin sont co-extensifs.

      Examinons tout d'abord la manière dont CD et supports microsillons s'ordonnent dans le dispositif sensible Stamina Records. Outre la disposition spatiale des bacs de disques et l'unicité du bac de CD 346 , une différence presque aussi évidente (presque aussi visible et intelligible), entre disques vinyles et CD, recouvre des grandeurs concomitantes : le nombre de références des premiers est bien supérieur à celui des seconds 347 . Cependant, cette disparité quantitative ne dit pas grand chose d'autre qu'elle-même. Dans tous les cas, elle n'indique nullement que le bac CD soit « moins bien achalandé » que ceux des supports microsillons. D'ailleurs, ce dernier décèle un nombre important de disques introuvables à la Fnac ou au Furet Musique 348  (particulièrement en jungle, mais aussi en hip-hop et en reggae).

      Une autre différence formelle entre ces deux types de disques tient plus précisément à l'aménagement du lieu. Les présentoirs muraux, comme celui de la vitrine, sont réservés aux microsillons. Quelques nouveautés sur support CD sont certes disposées sur la table d'exposition derrière la vitrine 349 , mais, dans l'appréhension « globale » (ce qui ne veut pas dire « complète ») du dispositif sensible du magasin 350 , les modes d'exposition de ces objets (mises avant et mises en représentation) favorisent très distinctement le disque microsillon. Cette différence de traitement dans l'espace du visible ne signifie pas que le gérant du magasin néglige l'approvisionnement en CD. Au contraire, il fait preuve d'une semblable attention concernant les deux supports discographiques, que ce soit pour trouver les « bons disques auprès des bons distributeurs » 351 , pour passer des commandes individualisées auprès de ses fournisseurs habituels (pour les clients qui le souhaitent), ou encore pour tenter de trouver ailleurs les disques plus rares que certains usagers lui demandent parfois. Du reste, la proximité locale de la Fnac ou du Furet Musique, avec lesquels il ne pourra jamais rivaliser en termes de prix, l'oblige à opter pour des logiques similaires pour le CD et pour le microsillon, ce sans quoi il devrait sans aucun doute limiter son activité au support spécifique des musiques électroniques (« travaillé » dans des proportions bien moindres par les deux grandes enseignes sus-citées).

      Toutefois, il faut noter qu'un développement particulier concerne plus directement le CD chez Stamina Records : les disques d'occasion sont répartis en nombre plus important dans le bac des CD que dans ceux des disques vinyles. Deux propositions explicatives peuvent être avancées. D'une part, le(s) marché(s) de l'occasion discographique qui croise(nt) l'espace du magasin 352  attire(nt) chez Stamina Records des franges d'un public « particulier », bien plus souvent des vendeurs que des acheteurs, qui ne sont jamais « clients » en dehors de ces moments de revente-achat-échange, et qui, du moins pour une majorité de ceux qui sont relation avec Stamina Records 353 , ont depuis longtemps délaissé le support vinyle au profit du CD (qu'ils perçoivent comme un support beaucoup moins fragile que le microsillon). D'autre part, l'équipement hi-fi d'une bonne partie des publics de la musique est de moins en moins pourvu d'une platine vinyle 354  et, quand c'est encore le cas, ils partagent très fréquemment avec les acheteurs-vendeurs de disques d'occasion, dont il était question juste au-dessus, une commune représentation de la technologie du CD comme quasi-inaltérable (alors que le microsillon « vieillirait mal »).

      

      L'objet-disque chez Stamina Records - et on limitera pour lors le propos au support microsillon qui fonde partiellement le particularisme des disquaires spécialisés dans les musiques électroniques 355  - se présente à nous selon des modalités formelles parfois singulières, qui en font à la fois une matérialité sensiblement opaque et le véhicule probable d'une intelligibilité commune en devenir.

      Bien sûr, la plupart des disques (dans les bacs ou sur les présentoirs) - dont la dimension graphique, esthétique, des pochettes est soigneusement élaborée, « stylisée », au même titre que toute sortie d'une major 356  du disque et/ou sur support CD 357  - pourrait faire l'objet d'un intérêt exclusivement construit à partir de leur aspect visuel. A.Hennion et alii pointent ainsi le rôle structurant que peut jouer la pochette d'un disque de musique classique rangé dans les rayons d'un grand disquaire comme la Fnac : « La pochette « donne prise » à l'appréhension du disque, « accrochant » le regard ; saisie par glissement analogique comme mandataire de la musique ; elle peut suffire à décider un amateur à l'achat » 358 .

      

      Cependant, outre le fait que le choix d'un disque chez Stamina est fortement conditionné par la phase d'écoute 359  - systématique dans cet espace 360 , un certain nombre d'autres microsillons s'exposent par l'intermédiaire d'une pochette visuellement uniforme (une seule couleur, pas d'indications écrites) et ne donne à lire (en leur centre) qu'un nombre très limité d'informations (titres, noms, références), bien souvent produites sous une forme terminologique énigmatique pour la majorité des usagers 361 .

      D'autres encore, en nombre plus limité, sont (quasiment) vierges de toute trace signifiante, même si une majeure partie d'entre eux est dorénavant « annotée » - à même la fine enveloppe de papier blanc qui tient lieu de pochette - par le gérant lui-même, en fonction des informations qu'il détient (généralement le nom du producteur, celui du label et le titre du morceau, parfois une ou deux de ces occurrences seulement). On appelle ces disques « blancs » des white-labels. Pressés en quantités restreintes (quelques centaines, voire quelques dizaines d'exemplaires), usuellement régis par une nébulosité volontaire et anti-publicitaire (conjointe à la volonté d'échapper aux obligations fixées par les réglementations du droit d'auteur 362 ) ils requièrent souvent un échange d'informations avec le gérant - pour ce cas précis, il est omniscient. La position qu'occupe le gérant dans les réseaux de « savoir-pouvoir » producteurs de white-labels est d'autant plus nodale qu'il en distribue un certain nombre au « compte-goutte », à une partie très restreinte de ses clients, selon des modalités d'exposition singulières, invisibles dans le dispositif sensible apparent du magasin et rarement observables par les autres usagers 363 .

      

      Nonobstant ces caractéristiques formelles diverses, propres à l'objet-disque chez notre disquaire spécialisé (ou dans d'autres lieux du même genre) et qui en font une matérialité « épaisse » dans un dispositif sensible global de petite taille, les représentations de la musique que chacun peut composer à partir de l'espace du magasin ne sont pas uniquement déterminées par le disque lui-même. Certes, on ne peut nier qu'il est l'objet centripète de tout l'agencement sensible du magasin. Mais, justement, il n'est pas disposé là de manière aléatoire comme s'il se suffisait à lui-même pour attirer l'attention des clients.

      Les occasions matérielles de sa mise en scène dans le magasin sont de plusieurs ordres. Placé dans des bacs pléthoriques fourmillant d'appellations stylistiques - des classes incluantes / excluantes 364 , le disque y est avant tout mis en sens par rapport aux autres disques rangés avec lui et en fonction de son appartenance à telle ou telle catégorie. Hennion et alii évoquent également la fonction de « balise » et d'élément classificateur que peuvent remplir le boîtier d'un CD et/ou son ordonnancement dans des rayons, pour l'acheteur comme pour le vendeur, pour le public usager comme pour l'espace du magasin : « Les repères identifiés par l'amateur lui permettent de se représenter un ensemble fini d'oeuvres, en créant à partir d'une parenté visuelle le désir ou l'idée de constituer ces objets en entités cohérentes, et inversement les collections formées par les éditeurs sont appréhendées par l'amateur comme repères de l'univers musical. De façon circulaire, la musique classique se constitue ainsi en répertoire, en collection (des mots à double face, une vers l'offre commerciale, une vers l'appréhension matérielle de la musique par l'amateur). » 365  Ces divers repères peuvent également être pondérés par des dispositifs de mise en exergue différentielle. Les présentoirs muraux affilient les quelques disques qu'ils supportent aux bacs au-dessus desquels ils se situent - et donc aux genres qui y sont typifiés, mais ils les distinguent du foisonnement discographique de ces derniers (en tant que sorties « importantes » 366 ). Le présentoir ostensible situé sur le mur derrière le comptoir est un dispositif qui hybride les modalités de (re)présentation des présentoirs muraux et des bacs de disques, constituant ainsi un aménagement irréductible à la somme des caractéristiques de ces deux formes. On y retrouve à la fois une profusion (relative) du nombre de disques proposés et un assemblage en fonction d'un classement stylistique tels que c'est le cas dans les bacs de disques. Cependant, la classe représentée dans ce présentoir est différente de celles des bacs : elle ne correspond ni à une classe surplombante qui pourrait englober tous les disques d'un bac, ni à aucune des catégories divisant chacun de ces bacs en autant de classes incluantes / excluantes. Sont disposées dans ce présentoir « les » nouveautés jungle/drum'n'bass récemment acquises (toutes celles que le gérant reçoit effectivement, à l'exception tout de même des quelques « raretés » et white-labels rangés en-dessous du comptoir et conservées pour quelques clients « privilégiés »). En ce sens, c'est un dispositif similaire aux présentoirs muraux. Toutefois, la conception de l'« actualité » de telle ou telle sortie n'est pas gouvernée par le même principe distinctif : l'« actualité » d'un titre derrière le comptoir s'institue, de manière très pragmatique, en fonction des arrivées de disques, c'est-à-dire selon une périodicité d'une à deux semaines 367 . Les nouveautés jungle ne font donc pas l'objet d'une sélection, comme c'est nécessairement le cas pour les disques choisis pour être mis en avant dans les présentoirs muraux. Enfin, le présentoir en vitrine est entièrement tourné vers l'extérieur du magasin, concrètement et symboliquement. Il est le premier point d'accroche visuel pour les passants qui ne connaissent pas encore le magasin et qui pourraient décider, relativement aux disques ainsi mis en lumière, de quitter l'« espace public » 368  indifférencié de la rue pour rentrer dans l'« espace public » 369  restreint et distinct du disquaire (la devanture tout entière matérialisant la frontière entre ces deux sphères). Y sont mis en avant des nouveautés recouvrant les styles musicaux représentés dans le magasin (et affichés - écrits - comme tels sur sa vitrine). Choisir parmi les disques qui arrivent chez Stamina Records ceux qui seront exposés en vitrine est une activité plutôt « plaisante , mais ce choix n'est pas si facile à effectuer puisqu'il concerne tous les styles et puisque la sélection opérée conditionnera un tant soit peu l'image du magasin que vont se construire les passants dont il était question juste à l'instant. On remarquera que la « spécialisation » du disquaire 370  est ici beaucoup moins accentuée pour la jungle qu'elle ne semble l'être au coeur du dispositif « interne » du magasin 371  : tous les genres sont mis sur un même plan et donc uniformisés et rendus directement comparables (alors qu'ils sont différenciés par des dispositif d'exposition - et de catégorisation formelle - particuliers à l'intérieur du magasin).

      Concernant le disque dans le dispositif Stamina Records « pour lui-même », il reste à évoquer les effets de redondance avec les autres objets présents dans le même espace et le même temps, déjà explicités précédemment. On retiendra tout particulièrement que ces répétitions sensibles (notamment pour l'événementialité et l'« actualité » d'une sortie discographique) composent des dispositifs sensibles plus ténus et parcourus de « saillies » 372 , mais qu'ils sont presque toujours soumis aux modes de faire des uns et des autres, jeux des interactions, des appropriations et traductions sociales-individuelles. Elles ne font véritablement sens qu'in situ et elles peuvent très bien se « diluer » (disparaître du champ de vision) lorsque certaines occasions d'interaction deviennent sur-déterminantes.

      Le disque tel qu'il s'ordonne dans le dispositif Stamina Records produit donc à la fois une profusion de signes (redoublée et divisée avec les effets de redondance) et assez peu d'agencements sensibles entièrement intelligibles pour tous les usagers du magasin. Pour autant, ceci ne signifie pas que la production (sociale et technique) d'espaces synoptiques de la musique à travers le prisme de ces agencements soit pratiquement impossible. Des panoramas directement imperceptibles à partir du seul dispositif Stamina Records (et donc de la situation du disque en ces lieux) pourront se former à l'aide de discussions avec le gérant et avec d'autres usagers, de lectures diverses, de savoirs construits ailleurs (notamment sur les sites électroniques spécialisés de plus en plus nombreux), etc.

      La « discomorphose » particulière dont participe Stamina Records (articulée autour du support microsillon) et qui reflète une tendance entamée en Europe avec les musiques électroniques actuelles 373 , mérite que l'on y porte un peu attention. Stamina Records n'est pas inclus dès le départ dans ces réseaux marqués par l'hégémonie du support vinyle. Lorsqu'il ouvre au début de la saison 1999-2000, presque tout reste à construire. L'accès aux circuits du disque microsillon est d'ailleurs plus difficile et plus fastidieux que l'insertion dans ceux du CD : non seulement ils sont pour la plupart concentrés en Angleterre, opaques et « serrés » (les réseaux peuvent être assez « longs » - notamment s'ils se prolongent par la Toile - tout en réduisant au minimum le nombre des espaces nodaux et acteurs intermédiaires), mais ils sont en plus en nombre beaucoup plus important que pour les circuits du CD (dans lesquels la distribution discographique est assez centralisée autour des majors). Après une phase pendant laquelle le gérant de Stamina Records a principalement multiplié les contacts et a sélectionné les réseaux du disque qu'il lui semblait intéressant d'intégrer (et de développer) 374 , il a fallu que ces possibles deviennent des « réalités » effectuées et pratiquées. En d'autres termes, il a fallu que la demande en disques microsillons devienne assez importante pour pérenniser les relations avec leurs distributeurs (qui sont parfois également les propres producteurs des disques qu'ils distribuent). Or, à côté de l'écoute privée qui caractérise les usages exclusivement « discomaniaques » de certains amateurs de musique, d'autres pratiques moins « auto-centrées » 375  (principalement celles des Djs) se sont formées et ont permis que cette demande, qui est aussi une construction locale et historique, prenne des proportions suffisantes. Même si le support microsillon permet d'accéder à des musiques inexistantes sur CD 376 , le nombre d'« amateurs mélomanes » qui en achètent ne suffirait sans doute pas pour consolider l'activité autour du vinyle. Il semble que l'activité développée par (et autour de) Stamina Records ait participé à la formation de quelques « vocations » de Djs locaux.

      Dans les formes plus générales de la « discomorphose » aujourd'hui, le disque est en effet devenu « l'élément-pivot de la mélomanie » : « Public, présence de l'autre, salle, sortie, présence de l'interprète et visibilité de l'interprétation (ou présence de la musique comme un faire) sont remplacés par une écoute intime, de tout moment, comme occupation éventuellement non exclusive (travail, repassage, lecture, bain) avec possibilité de choisir ses « plages », de les réécouter autant que l'on veut, d'interrompre l'écoute, de choisir et moduler les moments et situations de l'écoute comme le volume. » 377  Avec les Djs, il y a articulation des deux sphères musicales - privée lors d'une écoute chez soi, publique lors d'une soirée - par l'intermédiaire du disque. Les Djs prolongent très concrètement les réseaux du disque jusque dans les soirées : ils emportent avec eux et « mixent » lors de ces fêtes musicales des disques qu'ils ont déjà écoutés et « mixés » chez eux 378 , qu'ils ont préalablement achetés chez leur disquaire spécialisé « attitré » et qui avaient suivi des circuits plus ou moins longs avant d'être rassemblés dans cet espace nodal. Le disque est pour eux à la fois le support d'une écoute sélective et personnalisée à domicile (après celle qui s'est formalisée autrement dans l'espace d'un magasin de disques) et le matériau autant que l'instrument de leurs « performances musicales » en public. Pour autant, l'articulation ainsi produite entre ces divers espaces de la musique, grâce au disque et aux Djs, ne permet pas de postuler d'une similarité, ni même d'une mixité complète des pratiques entre Djs et « amateurs » plus ou moins « mélomanes ». Pour développer les mêmes compétences et arts de faire qu'un dj qui a déjà l'habitude de se produire en soirée, l'« amateur mélomane » passera par un certain nombre d'« étapes » d'apprentissage, de tâtonnements, d'appropriation des technologies, de formation d'usages et de façonnage d'un « style » propre, ce qui va bien au-delà d'une (nécessaire) pratique « discomaniaque » de « mélomane ».

      Les pratiques mises en oeuvres par les Djs font donc du disque (microsillon) un élément d'amplification localisée de la « discomorphose » de la musique aujourd'hui, puisqu'elle s'étire avec eux, très concrètement, jusque dans la sphère du spectacle et dans celle de la création musicale. Cette circulation plus transversale du disque vinyle nécessite que l'on interroge, rétroactivement, la place occupée par le disque dans les différentes situations qui s'articulent en amont des soirées, chez un disquaire comme Stamina Records autant qu'après. Par exemple, le choix de tel ou tel disque est-il déterminé par les modalités « habituelles » telles qu'elles sont décrites par A. Hennion et alii ? D'après eux, « on choisit deux fois un disque, une fois pour l'acheter, une fois pour le passer, selon deux modalités analytiquement très contrastées, qui renvoient bien à l'ambivalence de la passion : petites listes maniaques, revues et critiques cochées, rituels d'approche et parcours méthodiques des rayons, on fait d'abord ce qu'il faut d'un point de vue pratique pour acquérir un enregistrement et avoir ensuite, à un autre moment, dans un autre lieu, la possibilité de l'écouter, si l'on veut. » 379  Les Djs choisissent eux trois fois un disque : une fois pour l'acheter, une fois pour le « passer » (et parfois le « mixer » avec d'autres) chez eux, une fois pour le « mixer » en soirée. Toutefois, il faut noter combien, pour certains Djs qui officient régulièrement en public, l'écoute chez soi est largement pré-conditionnée par un futur passage en soirée qu'elle initie pour partie (et même si parfois cette préfiguration de la « performance » est abandonné, in situ, au profit d'un set improvisé). Un Dj n'écoute que très rarement les disques en entier. Bien souvent, dès la première « écoute » privée, ils sont pensés et pratiqués relativement aux autres disques avec lesquels ils peuvent être mixés. Pour autant, « passer » un disque chez soi n'est pas nécessairement une activité déterminée par une logique de « performance » en soirée : un Dj peut toujours circonscrire son plaisir à un mix pour lui-même et/ou faire de ce moment-là une phase d' apprentissage / entraînement des pratiques de djing. D'ailleurs, ces instants privés, qui contribuent à la composition d'une discothèque diversement ordonnée, ressemblent fort aux continuités et discontinuités musicales qu'un « simple » amateur dessine lui aussi lors d'occasions d'écoute à domicile (et même si elles ne sont pas orientées par les pratiques de mixage) : « Le mode d'accumulation et de construction d'une discothèque personnelle, lent et méticuleux, soigneusement élaboré (même s'il est hétérodoxe et fantaisiste : c'est là un rassemblement personnel aussi contraignant qu'un autre !), ne s'oppose pas aux pulsions soudaines, à ces moments où l'on a l'envie irrépressible d'écouter tel disque et où aucun ne ferait l'affaire : il les produit. » 380  On pourrait faire sensiblement les mêmes remarques concernant le premier choix d'un disque, celui que l'on achète chez un disquaire : il s'inscrit dans un processus différemment relié aux autres choix selon que l'on est Dj ou simplement « amateur » mais il ne distingue que partiellement les pratiques « discomaniaques » des premiers de celles des seconds 381 .

      Le marché du disque pour les musiques électroniques, et notamment pour la jungle, se déploie majoritairement sous un régime de relative « rareté ». Une part très importante des productions musicales jungle est pressée sur support microsillon, le plus souvent à quelques centaines d'exemplaires. Or, « on peut se demander si le disque ne tend pas pour beaucoup à remplacer le concert, et pour tous, étant donné le temps consacré à l'audition de musique « à domicile » (disque ou radio) par rapport aux sorties en concert, à servir d'étalon et de base au goût musical - on retrouve l'idée d'une « discomorphose » de la musique. » 382  Qu'advient-il alors de la musique, de notre rapport à la musique, lorsque les disques rassemblés dans un magasin spécialisé comme Stamina Records sont majoritairement introuvables ailleurs sur le territoire local, qu'ils sont les supports de morceaux musicaux que l'on entend parfois en soirées, mais beaucoup plus exceptionnellement, voire jamais, à la radio 383  ? Deux propositions interprétatives peuvent être avancées. Tout d'abord, cette situation semble favoriser la formation de pratiques et tactiques (de collecte, de constitution de savoirs, d'agencements de discothèques personnelles, etc.) encore plus « méticuleuses » de la part des Djs et de certains aficionados . Ces derniers sont plus ou moins, selon les individus concernés, engagés dans des modes d'appréhension du disque très proches de ceux mis en oeuvre par les Djs (à force d'accumulation de vinyles non valorisée autrement que par une écoute « privée » et détachée du mix, qui est pourtant un mode d'être structurant pour les musiques électroniques - et apportant plus de plaisir à la fois aux auditeurs et au Dj, ils finissent parfois par devenir eux-mêmes Djs). D'autre part, il semble y a voir ré-enchantement de la soirée comme dispositif et espace central de la réalisation collective d'une musique qu'on entend de toute façon rarement ailleurs (d'autant moins dans les espaces privés ou ni le disque ni la radio ne la font entrer à l'envie). Du côté des pratiques amateurs comme du côté de la sphère publique des soirées, le caractère nodal de Stamina Records est dès lors soutenu, puisqu'il jouit d'une position locale de « niche » 384  et qu'il permet la circulation et la distribution d'un partie importante de la musique jungle recherchée par les amateurs et « jouée » par les Djs lors des événements festifs.


Catégories du dispositif Stamina Records

      La « discomorphose » singulièrement réalisée et prolongée par un disquaire spécialisé est également concomitante d'une hégémonie des classifications du disque dans l'univers sensible des catégories fixées par le dispositif Stamina Records. On peut tout d'abord distinguer, globalement, deux modalités classificatoires à l'oeuvre dans - et par - l'agencement du magasin.

      Premièrement, l'aménagement topologique de Stamina Records produit lui-même un certain nombre de catégories implicites, c'est-à-dire ici des catégories qui ne sont ni énoncées ni signifiées par des symboles visuels. La dissociation matériellement explicite entre le support CD et le support microsillon (étudiée précédemment) induit une séparation catégorielle implicite entre ces deux technologies, qui renvoie directement aux pratiques pourtant de plus en plus croisées des différents usagers, « simples amateurs » ou Djs. De même, la différenciation physique entre les disques exposés sur les présentoirs et ceux disposés dans les bacs infère, sur le registre temporel de l'actualité musicale (elle-même partiellement produite par ce partage sensible), les deux catégories nouveautés / autres. Parmi les nouveautés exposées, celles du comptoir se distinguent des autres nouveautés par leur inclusion dans la (sous-)catégorie « esthétique » (ou « stylistique ») des nouveautés jungle. Excepté pour la dissociation CD / microsillon, qui est d'ailleurs première à Stamina Records (mais qui n'y est pas un donné tant qu'elle n'est pas assez significativement mise en oeuvre, matériellement, pratiquement et socialement), les catégories implicites ordonnées par l'agencement matériel en tant que tel instaurent des relations dichotomiques entre des classes temporelles et/ou esthétiques nommables et « les autres ». Pour autant, les catégories des « autres » ne sont que partiellement ouvertes, puisque l'et cætera qu'elles sous-tendent est certes théoriquement exponentiel dans le temps (en fonction du renouvellement et de l'accumulation des musiques sur disque), mais pratiquement circonscrit aux genres musicaux affichés sur la devanture ou inscrits sur les petites cartes de présentation du magasin comme autant de spécialisations explicites (hip-hop, reggae, jungle, drum'n'bass). Du reste, ces grandes classes esthétiques (dont on verra juste après qu'elles n'englobent pas toutes les catégories musicales explicites présentées chez Stamina Records) ne coïncident pas, ni chacune ni tout à fait par paires, au sens que l'on pourrait donner à la disjonction physique entre un bac de disques vinyles et l'autre. Cette dernière distinction matérielle pourrait très bien n'être qu'une solution ad hoc au problème de la quantité importante de disques microsillons à ranger, sans aucune filiation avec un type de catégorie ou avec un autre. En fait, elle produit des classes qui sont asymptotiques aux catégories implicites et aux catégories explicitées. Un bac est implicitement dédié aux « musiques électroniques » 385  (jungle, drum'n'bass et d'autres genres), l'autre bac aux « autres » musiques 386  (hip-hop, reggae et d'autres genres). Ces catégories implicites (surplombantes) englobent toutes les catégories explicites - écrites - qui permettent le classement des disques microsillons.

      En second lieu, donc, le disque est rangé, classé et disposé dans des bacs selon des catégories explicites à profusion. Ces catégories s'écrivent à même les agencements matériels des bacs 387 . Le foisonnement lexical qui les caractérise (renvoyant à des terminologies parfois polysémiques comme c'est le cas pour le nom du magasin lui-même 388 ) permet de diviser l'ensemble des disques disponibles dans ces bacs - impraticable, inappropriable tel que - en autant de classes qui permettent un traitement par parties, par sommations et par listes. Comme l'a remarqué J. Goody 389 , c'est une des caractéristiques de l'écriture que de favoriser l'innovation sémantique. Avec les listes lexicales, la langue devient un objet réversible, sur lequel on peut réfléchir. Ces listes nécessitent l'invention de nouveaux critères de classement, souvent arbitraires, qui renvoient au souci d'exhaustivité et aux mouvements de généralisation : « c'est là un processus de sur-détermination, d'hypergénéralisation sur la base d'un caractère donné. » 390  Parmi les critères de classement typiquement graphiques, la ressemblance morphologique des éléments classés permet la création de nouveaux champs sémantiques. Ces nouvelles listes ont pour principe fondateur l'unicité, ce qui signifie qu'un terme ne peut appartenir qu'à une seule liste. Cette unicité, couplée avec la ressemblance morphologique, délie les catégories écrites lexicales du langage oral. Il n'y a plus de correspondance entre les champs sémantiques respectifs, ce qui engendre l'inflation du vocabulaire écrit. Si les catégories écrites du disque sont largement prédominantes dans l'agencement sensible du magasin, elles ne sont pas indépendantes des grandes catégories d'un dispositif que les usagers s'approprient pour partie en le « lisant ». Il en va ainsi en particulier des catégories esthétiques qui peuvent être répétées dans d'autres objets (flyers, affiches, mix-tapes, magazines), ce qui permet d'associer sous une même classe ces objets disparates, ce qui en fait une classe d'autant plus détachée du niveau matériel des médiateurs de la musique.

      

      Avant d'entrer plus avant dans les catégories de classement du disque et afin d'éviter tout quiproquo rédhibitoire, il est nécessaire de bien différencier les catégories du dispositif, travaillées dans cette phase de la recherche, des catégorisations in situ (et même si elles s'appuient bien souvent sur les catégories du dispositif), telles qu'elles seront étudiées à plusieurs reprises dans les suites du propos 391 . On peut en fait distinguer différents moments de catégorisation et de fixation de certaines catégories. Les catégories stabilisées du dispositif Stamina résultent de catégorisations menées plus en amont par le gérant. Ces (premières) classes figées en propre sont établies, pour la plupart, par mimétisme 392  avec des catégories socialement instituées (qui participent elles-mêmes généralement à la production, à la stabilisation et à la légitimation des mondes de l'art où elles s'originent) ; quelques autres beaucoup plus rares sont « bricolées », c'est-à-dire produites par connexions contingentes entre des éléments très difficilement classables dans les catégories habituelles. Chaque nouvelle situation sociale manifestée dans le magasin est ensuite l'occasion de catégorisations qui contribuent considérablement à la traduction du dispositif sensible en espace synoptique (notamment en le « temporalisant »). Les objets du dispositif sont ainsi « re-catégorisés » par les interactions, discours, mises en commun, autrement dit par la socialisation du lieu qui permettra la production locale de « styles » 393 .

      Parmi les grandes catégories esthétiques qui s'affichent sur la vitrine et dans les bacs (où elles n'englobent pas le tout mais où elles sont subdivisées en sous-catégories parfois elles-mêmes partagées en sous-groupes), on recouvre une dissociation entre jungle et drum'n'bass 394  alors que l'usage a plutôt tendance à en faire systématiquement des synonymes aujourd'hui 395 , ou plus exactement à utiliser, par métonymie, la seconde pour dire les deux à la fois (du moins en France). Cette catégorisation différentielle est non seulement délibérée de la part du gérant du magasin, mais elle est également sensiblement très « épaisse » - chargée de sens et d'histoire(s) - dans la manière dont il la formalise a posteriori. Convoquant sa propre traduction de l'histoire de la jungle, il envisage cette différenciation en tant que construit diachronique assez facilement repérable sur l'échelle temporelle du calendrier et comme séparation entre une branche en cours d'institutionnalisation et une autre restée plus underground, amenée quasiment à disparaître de façon précoce (et non pas comme une ontologie du genre musical) :

       

      « Et puis il y a eu aussi, à un moment, une scission entre jungle et drum'n'bass, en 97, quelque chose comme ça... Où la jungle drum'n'bass est devenue un truc plus mainstream 396 , plus commercial, beaucoup plus connu et ça a changé énormément de choses, c'est clair. »

      Renvoyant ensuite à un avant et à un après cette « scission », il historicise d'autant plus cette dualité qu'il relie la jungle (et ses modes de faire « artisanaux ») d'avant le drum'n'bass, d'une part, aux formes musicales antérieures dont elle procéderait en partie et, d'autre part, à un genre musical beaucoup plus récent qui en dériverait directement (et qui n'est encore véritablement qu'un futur en France) ; c'est alors bien plus une histoire des pratiques de composition musicale que celle de courants musicaux qu'il esquisse. Il oppose, dans la même lignée, le durcissement esthétique subi par la musique drum'n'bass 397  aujourd'hui aux formes musicales plus désinvoltes - et plus underground - de la jungle qui a largement ses faveurs 398  :

      « De toute façon, le drum'n'bass par rapport à la jungle, je suis moins inspiré ; j'ai pas la même sensation... Avec la jungle, il y avait la sensation de découverte déjà et puis le mix qui était pas pareil, où tu pouvais te permettre des choses qui étaient plus libres... Plus cool quoi... Drum'n'bass, c'est plus rough comme style et parfois, je trouve ça un peu trop hard. Surtout en ce moment, la plupart des trucs qui sortent ne me plaisent pas trop. [...] Bon, la sensation que j'avais au début avec la jungle, je le retrouve aujourd'hui avec le 2-step 399 . Parce qu'en plus, ce que j'écoute en 2-step, c'est des trucs où il y a les mêmes samples que ceux utilisés à l'époque. En fait, ... c'est ça les Anglais, ils sont trop forts pour ça, ils recyclent constamment et ça c'est aussi un truc vraiment jamaïcain : c'est je prends un truc et je te le recycle et puis l'année d'après, je te le recycle encore et comme ça à l'infini... ça c'est fort parce que tu vois, les samples que j'ai dans le 2-step que j'ai en ce moment, c'est les mêmes que ceux qui étaient dans les titres jungle à l'époque, qui viennent de la breakbeat des années 80, qui viennent eux-mêmes de... Enfin, tu vois, on n'en finit plus. Moi, je retrouve un peu cette sensation là [...] Mais globalement, le drum'n'bass par rapport à la jungle, je préfère largement la jungle, j'ai pas la même sensation et je prends beaucoup plus de plaisir à réécouter un bon vieux morceau de ragga-jungle, ou un bon vieux Congo Natty, ou même des trucs récents de Congo Natty qu'un Luxy ou... un Usual Suspect 400 , pour ne nommer qu'eux, ou tout ce qui est du même acabit, ça ne me parle pas. Mais bon, c'est ce qui marche avec le public aujourd'hui. [...] Entre jungle et drum'n'bass ; c'est une différence de son... Enfin, techniquement... Je dirais que le drum'n'bass c'est un truc beaucoup plus... Carré... Beaucoup plus défini, en fait, dans le son... Du coup un peu plus dur. Alors que la jungle, c'était un truc plus... Bumpy 401  tu vois... Plus bassy 402 ... Avec des charlets qui n'en finissaient plus de rouler 403 ...Plus bricolée, mais beaucoup plus spontanée aussi. Sur certains morceaux... Plus fun, plus happy 404 . Aujourd'hui, on a des trucs vraiment ultra dark 405 , ça me plaît pas du tout. »

      Les grandes classes explicites et structurantes du magasin - hip-hop, reggae, jungle, drum'n'bass - se retrouvent diversement subdivisées et affiliés à d'autres genres (quantitativement et qualitativement « minoritaires ») dans les bacs de disques tels qu'ils sont formalisés ci-dessous. Après une période de quelques mois, au cours de laquelle les catégories de ces bacs se sont multipliées et ont changé plusieurs fois, les choses se sont stabilisées et sont pour ainsi dire restées telles que (du moins dans le temps de l'observation empirique).

      De manière évidente, la dissociation matérielle du bac de CD se double d'une différence dans le traitement catégoriel dont il fait l'objet. Non seulement le nombre d'occurrences est moins important que pour le classement des disques vinyles, mais les catégories du premier bac ne recoupent que partiellement celles des seconds et ne sont pas uniquement des classes surplombantes qui pourraient englober celles qui sont fixées pour le disque microsillon. De plus, le bac des CD est divisé en classes rangées sur le même niveau, alors que les bacs de vinyles incluent chacun une sur-classe faisant oeuvre dichotomique entre les sous-genres affiliés à la catégorie Reggae / Ragga / Dancehall et « les autres » genres sans classe d'ensemble, entre les catégories divisant la classe Jungle / Drum'n'Bass et « les autres ». On notera également (mais ce sera repris plus en détail ci-après) que si les classes du bac CD peuvent somme toute correspondre aux catégories des magazines spécialisés - elles sont intelligibles pour le (vaste) public de leurs lecteurs, celles des deux bacs de disques vinyles nécessitent un degré d'expertise plus important - elles ne sont intelligibles que pour les djs et pour une partie des aficionados des genres représentés.

      Toutefois, il faut d'ores et déjà nuancer la dissociation CD / microsillons. En effet, le registre de catégorisation des éléments de la sur-classe Jungle / drum'n'bass du bac de vinyles A 406  (principalement mise en oeuvre en fonction des labels musicaux concernés, ce qui nécessite une appropriation experte encore plus affûtée) la distingue de toutes les autres classes et sur-classes (globalement ordonnées selon une logique esthétique de genres et sous-genres 407 ). Si bien que les CD peuvent être ainsi associés aux disques microsillons de ces « autres » catégories.

      

      Le bac de CD comporte quatorze classes renvoyant presque toutes à un ou deux genres musicaux relativement institués (excepté pour la catégorie Divers Groove qui englobe des musiques de genres habituellement dissociés et d'époques très diverses 408 ). Les terminologies employées sont, sinon toutes répandues à la même échelle, au moins déjà repérées dans de multiples autres espaces de la musique (notamment dans la presse musicale et chez les grands disquaires locaux). Certaines classes associent deux (sous-)genres selon des assemblages également mis en oeuvre ailleurs 409 . Cependant, certaines nuances entre catégories (comme par exemple entre la classe Deejays / Classic Dancehall et la catégorie Dancehall qui ordonnent deux groupes de disques physiquement contigus), ainsi que la confrontation ou la juxtaposition de « genres » lexicalement constitués à large échelle (Reggae, Hip-Hop en tête) avec des vocables sensiblement plus confidentiels, mais aussi le recours au critère territorial pour typifier un (sous-)genre (certes un mode « sociolectal » 410  de dénomination de plus en plus répandu, notamment pour les deux terminologies qui nous concernent ici - U.K Garage et U.K Roots), produisent une classification globale singulière.

      

      Dans le bac de vinyles A (celui situé contre le mur en face du comptoir), huit classes s'ordonnent des deux côtés d'une sur-classe - Reggae / Ragga / Dancehall - comprenant elle-même cinq catégories. Les associations pour fonder ces catégories ne sont pas les mêmes et s'organisent selon des appellations plus éclectiques que pour le bac de CD. Peuvent ainsi être croisés divers registres pour produire des catégories parfois très hétérogènes : le registre esthétique des genres (comme pour la sur-classe Reggae / Ragga / Dancehall), le registre praxéologique des pratiques du dj (Beatz, Breaks and Scratch 411 , par exemple), le registre temporel des époques musicales historicisées (Deejays 80's, par exemple), le registre géographique du territoire d'origine (Jamaican Dub, par exemple), le registre technologique du format discographique (Reggae / Ragga 12'', par exemple) 412 , ou encore le registre axiologique d'une appréciation esthétique et historique (Classic and Early Reggae, par exemple).

      

      Dans le bac de disques vinyles B (situé à côté du comptoir), on retrouve des modalités similaires de croisements hétéroclites des critères distinctifs, sous des régimes communicationnels esthétiques, temporels, ou encore technologiques. Cependant, la sur-classe Jungle / Drum'n'bass 413  (ici associée aux formats discographiques du vinyle : LPs, Eps, 12'') s'agence selon un autre registre. Elle est subdivisée en 35 catégories, dont 34 sont inapparentes ailleurs dans le magasin. Celles-ci sont coagulées autour de labels discographiques, très souvent par l'association catégorielle de plusieurs labels, plus rarement autour d'un seul d'entre eux ; une classe Divers Drum'n'Bass permet de ranger ceux qui ne sont pas des productions des labels référencés. Les regroupements par labels ne sont pas fortuits : ils renvoient soit à une association « effectivement » réalisée (labels et sous-labels affiliés 414 ), soit à un aménagement « bricolé » par le gérant en fonction de rapports établis au coup par coup et relevant de critères « de style » (selon ses propres termes), c'est-à-dire selon des rapprochements subjectifs entre des particularismes esthétiques 415 . Une seule de ces 34 catégories adjoint un critère de genre (Ragga-jungle) à un collectif d'artistes particulièrement « représentatif » de ce genre « historique » aujourd'hui minoritaire (Congo Natty), à des labels - très underground et incarnés chacun par un membre du collectif Congo Natty - et/ou à des Djs/producteurs 416  du même groupe (Souljah Recordings, Knowledge and Wisdom). Ce dernier assemblage entre labels atténue la distinction du mode de catégorisation écrite pour la sur-classe Jungle / Drum'n'bass : les labels ne sont pas simplement pensés en tant que tels, mais à travers un prisme lui aussi esthétique permettant d'associer un « son jungle », un « style » (pour reprendre les termes du gérant) à un label et, donc, de dessiner des relations « stylistiques » entre labels. On remarquera, sans le développer encore ici, que la notion de « style » (d'un label) ne relève pas uniquement d'un point de vue esthétique, mais que le « style » renvoie également aux collectifs qui le produisent (et, rétroactivement, il les produit comme collectifs à part entière), parfois à un public et à un goût présupposés ou à une histoire du mouvement jungle. Dans tous les cas, les catégories de la sur-classe Jungle / Drum'n'bass nécessitent un niveau d'expertise élevé, qui n'est pas uniquement conditionné par la connaissance des labels comme entités situées par rapport au marché du disque, mais aussi par la construction d'un goût (pour soi et face aux autres) relatif aux « styles » de ces labels.

      

      La profusion sémantique produite dans et par les catégories des bacs de disques chez Stamina Records est pour le moins absconse si l'on est ni Dj ni « amateur » des musiques concernées 417 . Elle est d'autant plus obscure pour le « néophyte » qu'elle multiplie des occurrences lexicales qui sont toutes à consonances anglo-saxonnes. La quasi-totalité des catégories ainsi formalisées renvoient soit directement aux mondes de la jungle (les labels de la sur-catégorie Jungle / Drum'n'bass), soit à des appellations qui émanent des activités langagières et discursives de ces mondes. En effet, les disques sont alors principalement répertoriés en fonction de classes esthétiques qui ont déjà largement circulé dans les réseaux de la musique et ont été distribuées dans d'autres espaces de cristallisation de ces réseaux. Ce sont des inventions langagières des mondes de la musique qui produisent les genres et sous-genres musicaux. C'est à travers l'agencement de ces catégories esthétiques et leur juxtaposition avec d'autres principes de classement que le dispositif institue la spécificité du lieu. A ce titre, la transformation diachronique des classes d'abord esthétiques de la subdivision Jungle / Drum'n'bass, en catégories ordonnées en fonction des labels musicaux (produite simultanément au changement de place entre ce bac et le bac de CD), participe d'une « spécialisation » du magasin encore plus explicitement orientée vers la jungle (mais non exclusive, loin s'en faut). Se réalise conjointement à cette « spécialisation » accrue du magasin une « spécialisation » plus méticuleuse d'usagers de plus de plus « mélomanes », obligés de construire de concert leur propre « spécialisation » sous peine d'être « écartés » de la sphère de l'intelligibilité (des catégories notamment), collectivement manifestée et produite. Bref, une spécialisation triadique (du magasin, des usagers et de leurs médiateurs de la musique) qui est un processus historique et irrégulier (et qui fera l'objet d'une attention particulière dans le chapitre IV).

      

      Si les catégories - écrites et stabilisées - de la subdivision Jungle / Drum'n'bass (pour le bac de disques vinyles) sont effectivement des classes incluantes / excluantes telles qu'elles sont spécifiées par J. Goody 418  (un disque est toujours affilié à un et un seul label), les choses apparaissent beaucoup moins évidentes pour les autres classes explicites du disque 419 . Ce sont en fait les croisements de registres classificatoires hétérogènes qui créent des effets d'inintelligibilité. Il arrive par exemple que des catégories se situent hors de leur propre classe englobante, dans le sens où elles sont construites à partir de classes esthétiques homonymiques. Autrement dit, des classes physiquement dissociées des catégories d'une sur-classe devraient explicitement y être incluses, à moins de dénier l'unicité des classes esthétiques socialement instituées qui produisent pourtant l'autonomie des musiques qu'elles nomment (c'est éloquent avec la sur-classe Reggae / Ragga / Dancehall qui n'inclut ni la classe Reggae / Ragga 12'' ni celle qui associe Ska, Rocksteady et Early Reggae, ni encore la catégorie Reggae / Dancehall / New Roots). Mais il ne s'agit ni d'une erreur de rangement fortuite 420  ni d'une erreur d'appréciation esthétique. C'est plutôt un manque d'explicitation des sur-classes et de leurs subdivisions qui produit cet imbroglio sensible. Reprenons par exemple le cas sus-cité : il suffirait de croiser explicitement le registre temporel avec le registre esthétique de la classe Reggae / Dancehall / New Roots (qui deviendrait la classe Reggae / Dancehall / New Roots - 90's à laquelle elle correspond effectivement) pour que sa dissociation de la sur-classe Reggae / Ragga / Dancehall ne soit plus ambiguë, ou d'adjoindre un critère technologique à cette sur-classe (qui deviendrait la catégorie surplombante Reggae / Ragga / Dancehall - LPs, Eps) pour que l'on n'ait plus l'impression que devrait y être incluse la catégorie Reggae / Ragga 12'' (donc explicitement réservée aux singles). Mais, il ne s'agit pas d'un constat de déficit, ni d'ailleurs d'un quelconque conseil indirectement adressé au gérant du magasin. Le propos n'est pas de dire comment faire mieux mais de voir comment cela se produit.

      Or, il reste justement à discuter des modalités effectives de catégorisation ici produites à l'écrit, en fonction de croisements qui ne sont pas toujours explicités et qui situent les catégories formalisées sous un régime d'infinitude relative. Excepté pour le classement par labels, il semble que les catégories explicites des bacs de disque - devrait-on dire les catégories apparentes ? - relèvent plus de compositions modales caractérisant habituellement l'oralité et son régime de typification non-exclusive. Comme le remarque J. Goody 421 , là où l'oralité fonctionne par associations multiples, traductions diverses, combinaisons fluctuantes, l'écrit - en particulier la liste - crée des catégories étanches (des grands partages). Il semble que le caractère « imparfait », « incomplet », des classements (hors microsillons Jungle / Drum'n'bass) soit maintenu ici à toutes fins pratiques, comme cadre d'appropriations, certes plus aléatoires, mais sans doute plus « inventives » dans les chemins fortuits qu'elles empruntent, et qui renvoient aux arts de faire « bricolés » qui caractérisent tout autant la construction de notre rapport à la musique que le régime syncrétique de la parole incarnée.

      C'est pourquoi, plus avant dans cette recherche, il sera nécessaire de prendre en compte les catégorisations in situ, au nombre desquelles participent notamment les appropriations sociales-individuelles des catégories explicites du disque 422 . Ces catégories fixées dans l'écriture, à même les bacs, sont re-discutées, re-mises en question et re-produites dans chaque nouvelle situation d'interaction dans l'espace de Stamina Records.


Exemple de maillage idéaltypique

      La qualité synoptique des espaces produits chez Stamina Records dépend étroitement des agencements sensibles concrets qui s'y organisent. L'entropie informationnelle qui caractérise un lieu comme ce magasin de disques renvoie à l'accroissement incessant du nombre de connexions avec les réseaux qui s'y coagulent plus ou moins explicitement. Sans préjuger des modalités effectives de « lecture » du dispositif Stamina Records (socialisées en situation), on peut s'intéresser, à partir d'un exemple empiriquement observé et pratiqué, aux relations ainsi matériellement nouées entre le magasin - ou plutôt ici une partie du dispositif sensible global - et les réseaux hétérogènes qui le relient à d'autres espaces pluriels. Aussi, l'analyse sera ici focalisée sur un exemple précis de configuration visuelle particulièrement significative, qui correspond à la fixation synchronique, in situ, d'un maillage idéaltypique, autrement dit une situation sensible concrètement appropriable par les usagers du magasin 423 .

      L'exemple choisi consiste en une configuration particulière de la table où sont disposés les flyers, située à l'entrée du magasin. Le plan de coupe 424  alors opéré sur un temps synchronique (la conformation de cette table, ainsi que les éléments la composant, changent de manière très irrégulière mais très fréquente, parfois d'un jour sur l'autre) dévoile un enchevêtrement de réseaux socio-techniques tous assignables localement. A ce titre, le choix opéré parmi la surabondance des possibles n'est pas anodin : la configuration détaillée ci-après est exemplaire d'une situation locale pour la musique jungle 425 , convoquant dans l'espace du magasin les trois types de soirées étudiées par la suite, la seule émission radiophonique locale uniquement consacrée à la jungle et l'unique forme de performance matérialisée des Djs locaux 426  - la mix-tape. Ce qui ne signifie pas que les réseaux qui ont permis la production des objets et « événements » publicisés sur la table des flyers soient tous réduits à l'échelle du « territoire local » (celui où Stamina s'est construit une position nodale) : on observera notamment comment les connexions avec des réseaux tissés jusqu'en Angleterre permettent justement la production de certains de ces « événements locaux ». Pour autant, cette cristallisation topique et temporelle n'est pas exceptionnelle. Ce qui est ici singulier, par rapport à de nombreuses autres occasions synchroniques, ce n'est pas le fait que soient ainsi rassemblés en un même moment autant de filiations rhizomiques autour de la jungle 427 , mais plutôt qu'on trouve sur cette table, cette semaine-là, une écrasante majorité de flyers directement affiliés au genre musical jungle, alors que d'ordinaire ils côtoient beaucoup plus d'autres tracts, qui concernent des réseaux de plus grande envergure (par exemple un site électronique comme Hypertunez.com), d'autres musiques (hip-hop, reggae, house, etc.), ou encore des événements situés hors du « territoire local ». Mais le caractère singulier de la configuration étudiée en tant que telle peut tout de même être nuancé dès lors que l'on adopte un point de vue diachronique embrassant à la fois le dispositif constitué par l'assemblage des flyers sur la table et les évolutions des activités liées au magasin de disques. En effet, notre maillage idéaltypique se situe au coeur d'une courte période - et huit mois après l'ouverture de Stamina Records - au cours de laquelle les relations avec les circuits du disque des mondes de la jungle sont loin d'être toutes stabilisées et où la sélection des flyers disposés dans le magasin s'est accentuée et permet de mieux rendre visible une spécialisation en cours encore peu apparente dans les bacs de disques. Mais les activités proprement liées à la jungle vont ensuite très vite prendre une autre envergure et le gérant sera trop accaparé par elles pour procéder à une sélection aussi chronique des objets que l'on dépose sur la table.

      Le flyer : carte et parcours, de la photocopie au musée

      Littéralement une « feuille volante » - ce qui dit en partie assez bien ce qu'il était au départ des raves illégales, espaces-temps de ses origines archéologiques, à savoir un support papier minimal sur lequel on « écrit » le parcours à suivre - le flyer aujourd'hui n'a plus nécessairement grand chose à voir avec la manière dont il articulait un voir (description topique par une carte) et un dire (description topologique par un parcours) à un faire (actualisation pratique de la carte et du parcours), indissociables des séquences d'action temporelles des premières fêtes techno clandestines qu'il participait à produire à travers une pratique narrée de l'espace et un récit en actes qui en était le prédicat.

      Les premières raves illégales - dont l'ordonnancement temporel reliant flyer et parcours jusqu'au lieu investi par la fête se retrouve dans les free-parties pratiquées et observées dont il sera question dans le chapitre suivant - se déroulent dans des endroits gardés secrets, sous peine de voir arrêtée prématurément la soirée par les forces policières. Un « jeu de piste » préliminaire permet de dessiner et de parcourir les chemins menant à la soirée, à l'abri du champ de vision de tous ceux qui n'ont pas accès aux « indices » premiers et intermédiaires, uniquement dispensés par affinités électives et successives. Dès lors, la rave a déjà commencé : son unité spatio-temporelle - et interactionnelle - déborde la soirée en amont d'elle même. Le flyer est le point de départ de cette première séquence d'action de la fête. Deux grand cas de figure sont alors pratiqués. Le premier consiste à distribuer au compte-goutte des photocopies réduites de cartes routières sur lesquelles on indique un premier point de ralliement, où un premier informateur, un gate-keeper, décrit la suite du parcours et/ou diffuse un second flyer, un second fragment de carte, sur lequel s'inscrit le trajet qui conduit à la fête (ou à un second point de ralliement, et ainsi de suite). La seconde possibilité se matérialise à travers un petit bout de carton sur lequel est simplement noté un numéro de téléphone - parfois le numéro personnel d'un des organisateurs (devenu gate-keeper à distance), mais, très vite, beaucoup plus souvent, le numéro d'un boîte vocale (une infoline) - qui est le point de départ d'un cheminement par étapes, de proche en proche (« avec informateurs incarnés ») ou de loin en loin (par l'intermédiaire d'infolines successives).

      Le flyer ainsi mis en oeuvre solidarise à nouveau ce qui avait été historiquement dissocié dans la formalisation de plus en plus abstraite de la carte, de plus en plus « scientifique » et de moins en moins reliée au savoir « ordinaire » (avant tout un savoir-faire), c'est-à-dire détachée de l'expérience pratique qui la fonde : faire et voir (ici la construction d'un carte visible par fragments et réalisée par les parcours concrets reliant les étapes interstitielles aux fragments). Mais le flyer se double également d'un dire - principalement incarnée par les gate-keepers - qui articule le faire descriptif au voir de l'objet-flyer, pour organiser cette première séquence d'action temporelle de la fête. « Quelle est la coordination entre un faire et un voir, dans ce langage ordinaire où le premier domine si manifestement ? La question concerne finalement, sur la base de ces narrations quotidiennes, la relation entre l'itinéraire (une série discursive d'opérations) et la carte (une mise à plat totalisant des observations), c'est-à-dire entre deux langages symboliques, et anthropologiques de l'espace. Deux pôles de l'expérience. Il semble que, de la culture « ordinaire » au discours scientifique, on passe de l'un à l'autre. » 428  Les deux versions différentielles du flyer décrites ci-dessus (et des modes de faire qui lui sont conjoints) renvoient à un récit descriptif sous le régime du parcours (indications d'un faire en mouvements : « prendre à gauche puis suivre la route jusqu'au second carrefour... »). Cependant, à la différence de la boîte vocale, le gate-keeper ne se « contente » pas forcément de réitérer fidèlement la même description topologique du parcours, il arrive bien souvent qu'il « raconte » déjà, à sa manière, un bout du récit de la rave qui est en train de « s'écrire » (produisant le parcours sur un mode plus subjectif : « Faites attention, des voitures se sont perdues tout à l'heure... » ; « Tu verras, le premier Dj, qui est déjà en train de mixer, est un vieux de la vieille du mouvement travellers... », etc.).

      Depuis, l'usage du terme flyer, objet largement mythologisé par les mondes des musiques électroniques, ne recouvre plus uniquement ces spécificités communicationnelles « originelles » rarement mises en oeuvre. Le minimalisme formel du départ a laissé place à un polymorphisme exacerbé - tracts publicitaires, disquettes, bouteilles de parfums, etc., la création de flyers s'est progressivement professionnalisée et institutionnalisée (un musée du flyer existe à Amsterdam depuis le milieu des années 1990). L'objet a circulé dans des réseaux beaucoup plus étendus et visibles. L'acception générique qui est désormais la sienne 429  permet un usage étendu aux autres sphères des musiques « actuelles » et à des « événements » divers (sorties discographiques, création de sites électroniques spécialisés, etc.), voire parfois à des « feuilles volantes » présentant la programmation complète d'un lieu, ce qui ne relève plus de l'événementialité d'une soirée unique. Le flyer n'est plus non plus, ou assez exceptionnellement, régi par une économie de l'invisibilité (et du « bouche à oreille ») Mais surtout, le flyer n'est plus intrinsèquement relié par le voir, le faire et le dire à un « jeu de piste » qui faisait débuter l'« événement » avant que l'on arrive « sur place ». Bien sûr, les flyers d'aujourd'hui s'agencent avec d'autres objets de publicisation de l'espace public urbain qui font déborder la fête en dehors de la soirée elle-même et qui participent à en faire un « événement ». Mais cette fois, la fête ne commence pas avec la co-production d'un récit maillé de cartes et de parcours - de flyers, d'infolines et de gate-keeper, elle s'exhibe hors d'elle-même pour faire événement dans l'ordre exclusif du visible.

      Le maillage dont il sera ici question ne concerne donc que les flyers. Ces derniers relèvent d'une dimension « événementielle » du rapport à la musique, qui mobilise à la fois le registre temporel - l'« événement » est un « arrêt » dans l'écoulement du temps qui produit une temporalité et charge l'espace d'une épaisseur historique - et le caractère publicitaire (au sens large du terme) de ce type d'objets. Les flyers sont chacun l'occasion d'une mise en sens et d'une mise en scène, voire d'une mise en commun. Cependant, pourquoi s'intéresser à un (micro-)dispositif sensible comme ce petit espace plan des flyers alors que l'on ne cesse de prolonger l'idée selon laquelle tout ou presque s'ordonne pour et autour du disque ? Disques, affiches et magazines, ne sont-ils pas des traductions de la musique permettant d'observer des maillages rhizomiques autrement plus vastes ?

      Bien sûr, les flyers devront être pensés corrélativement aux autres objets de l'agencement matériel de Stamina, avec lesquels il peuvent entretenir des relations de redondance, ou de re-présentation, en leur surimprimant parfois la dimension historique de l'« événement » qu'ils ne peuvent produire seuls (comme cela peut être le cas lorsqu'ils « font » l'actualité d'un disque non exposé dans les présentoirs - ils font de sa sortie récente un « événement »). Toutefois, outre l'exemplarité de la configuration concrète étudiée, évoquée plus haut, la focalisation sur les flyers renvoie à des caractéristiques plus générales de ces traces-papier chez Stamina, qui les différencient des autres objets du dispositif tout en leur permettant d'être reliés à eux. Les flyers sont directement lisibles dans leur intégralité in situ (dans l'espace du magasin) et donc potentiellement soumis aux commentaires immédiats, en interaction 430 , à la différence des magazines qui sont l'objet d'une lecture individuelle ex situ (généralement dans la sphère privée). Ils peuvent être redondants avec les affiches du magasin ; ils peuvent aussi en être complémentaires. Mais ils se distinguent de celles-ci par leur propriété mobile, qui leur permet, à l'image des disques et des magazines d'ailleurs, d'esquisser une continuité du parcours « musical » des usagers, de la sphère publique urbaine vers la sphère privée du domicile (où toutes les dispositions sont prises pour faire parvenir la musique sous de multiples formes). Enfin, le flyer fait parfois oeuvre publicitaire pour un disque disponible chez Stamina (soit seul, soit en croisant son mode de représentation avec ceux des présentoirs, des affiches ou des magazines). C'est alors bien souvent une trace de la musique plus « épaisse » que celle du disque publicisé, dans la mesure où, comme précisé au-dessus, c'est le flyer - à même lequel se concentre la totalité des informations minimales que l'on trouve sur la pochette du disque (nom de l'artiste, titre de l'album ou du single, nom du label et du distributeur) - qui fait « événement », ou plutôt qui fait l'« événement » du disque en produisant pour lui des qualités qu'il n'avait pas seul.

      Les flyers présentent tous les atours et tous les atouts des mobiles immuables de B. Latour 431 , ces objets qui permettent la solidification des réseaux socio-techniques par lesquels ils circulent, en fixant les choses, en stabilisant les mouvements discursifs et en évitant ainsi les déformations intersubjectives. Ce sont des objets inventés pour inscrire durablement les choses - ils sont immuables - et pour faire voyager les messages et échanges qu'ils produisent, ils sont mobiles. Ce sont des véhicules scripto-visuels que l'on peut combiner et comparer. L'espace de la perspective qui est le leur permet de multiplier les échanges : on y rassemble des éléments disparates, fragmentaires, discontinus et on les recombine (à même la surface plane du papier) de manière homogène, pleine, continue. En les mobilisant et en les agençant, les acteurs peuvent faire des allers et retours entre les objets re-présentés et leurs images, ils deviennent ainsi de manière probante des sujets de savoir et de pouvoir 432 . Si les flyers semblent en effet être des mobiles immuables des réseaux de la jungle, on ne peut disconvenir des mêmes qualités spatio-temporelles pour les disques et les magazines. Cependant, les caractéristiques scripto-visuelles de l'objet-disque limiteraient le panorama que l'on pourrait dresser (hors situation celui-là), aux circuits du disque qui se déploient pour la plupart dans des espaces et réseaux situés hors du champ d'appréhension empirique (et donc non pratiqués « de bout en bout » comme peuvent l'être les chemins complètement locaux qui me mèneront par exemple d'un flyer à une fête). D'autre part, avec les magazines spécialisés, on ne serait quasiment jamais confronté aux embranchements localisés des réseaux qui sont ici au centre de l'analyse.

      Il ne s'agit pas ici de mener une étude proprement esthétique de chacun des flyers, le propos n'est pas de dégager une esthétique visuelle de la jungle : elle n'existe pas 433 . L'examen des flyers est clairement orienté vers la perspective des réseaux qu'ils offrent et dont ils sont des mobiles immuables. Plus précisément on s'intéressera aux relations qui dessinent ces réseaux. A partir des différents flyers étudiés, on se posera la même série de questions : peuvent-ils être reliés à d'autres objets du dispositif présents en même temps ? Quels acteurs et quels objets doivent être mobilisés pour que les réseaux existent, c'est-à-dire pour que les relations s'accomplissent effectivement ? Quel régime d'action et/ou quel registre communicationnel les relations favorisent-elles ? Quelles temporalités participent-elles à produire ? Quelles traductions de la musique sont alors promues ?

      

      Flyer London Vibes (recto) Idem (verso)

      (échelle 1/3)

      Sur ce flyer d'une soirée nommée London Vibes se déroulant dans une salle de concert - L'Escapade - située à une trentaine de kilomètres de la métropole lilloise, des réseaux multiples et d'envergures diverses ont chacun laissé des traces de leur cristallisation, ici matérialisée, publicisée et traduite visuellement. Ils renvoient à l'imbrication de logiques hétéroclites, dont l'activité associée, instrumentée et inhabituelle, a permis l'organisation de cette soirée, singulière en ces lieux.

      - Le nom de la soirée - London Vibes 434  - proprement « bricolé », met en oeuvre à la fois une référence au territoire urbain d'origine de la jungle - réelle et mythologique - et à l'univers sémantique des musiques électroniques d'aujourd'hui (les « vibrations » relevant à la fois de la musique elle-même et de ce qui se passe avec elle dans les soirées, au coeur d'une relation triadique entre musique, Djs et danseurs) ; Le « sous-titre » - Dub Jungle Jazz Drum'n'Bass - nomme et produit un peu déjà les genres musicaux représentés.

      - La « programmation artistique » de la soirée (ainsi appelée dans les salles de concert institutionnelles comme L'Escapade) relie, en ne les hiérarchisant que par leur enchaînement écrit, linéaire et vertical, les artiste anglais - Smith & Mighty et London Elektricity - à Dj Natty Hô (qui n'est autre que le gérant de Stamina Records) et Mc Shaman (affilié au collectif Pressure Dopers 435  composé de Dj Natty Hô et de deux autres Djs).

      - L'Escapade, à Hénin-Beaumont, est situé comme lieu de la fête et répété par le logo dans le bas du flyer ; mais c'est une soirée « exceptionnelle » qui s'y déroule, ce n'est pas un « concert habituel » : le commentaire « en Sound Sytem » renvoie au dispositif technique du Dj (platines vinyles, table de mixage, casque et système d'amplification sonore - sound system) qui est redoublé par la représentation iconique d'un vieil appareillage de ce type ; la référence aux univers lexicaux et aux modes de faire des soirées « électroniques » se prolonge à travers la terminologie Infoline et avec l'indication Interactive deco. By Damien.

      - Le circuit de distribution des billets, précisé dans le bas du flyer, s'inscrit notamment dans des réseaux officiels et à grande échelle de services commerciaux matérialisés dans les magasins des grandes chaînes du disque type Fnac, ou dématérialisé dans l'espace de serveurs Internet.

      - Les logos concentrés dans le bas du flyer jouxtent sur un même plan des filiations rhizomiques de différents ordres : un partenariat commercial avec SLS (entreprise de sonorisation, mais surtout différents niveaux institutionnels entrecroisés - les Utopiques sont un festival culturel des « arts de la rue », à l'échelle de plusieurs communes, organisé par Culture Commune (association partenaire de L'Escapade) et dans le cadre duquel est organisée cette soirée ; Culture Commune est une association intercommunale du bassin minier du Nord/Pas-de-Calais (gérant depuis peu une nouvelle Scène Nationale) ; Hénin-Beaumont, ville où se situe L'Escapade, est à la fois partenaire de cette salle de concert et de l'association Culture Commune.

      Durant la période concernée, on trouve dans les bacs de disques de Stamina un CD et un exemplaire sur support vinyle du même album des artistes anglais Smith & Mighty. Ces derniers sont membres d'un collectif de producteurs et de Djs « réputés » - ils font partie des « valeurs sûres » (pour reprendre les termes du gérant de Stamina Records) - mais ne font pas l'objet d'une « actualité », ni chez Stamina ni ailleurs apparemment (sauf justement à travers l'« événement » de leur venue en France pour cette soirée). Par contre, les membres de London Elektricity, nouveaux artistes affiliés à un nouveau label londonien Hospital Records, pratiquement inconnus jusqu'alors, sont produits chez notre disquaire comme « actualité » prégnante, par l'exposition de plusieurs de leurs disques sur le présentoir des « nouveautés jungle ». Dans l'espace appropriable du dispositif sensible de Stamina Records, ils font sans doute au moins autant « événement » que la venue de Smith & Mighty à L'Escapade. La présence du gérant de Stamina Records, en tant que dj, donne corps à une relation directe entre la soirée et le magasin 436 . Si le pseudonyme Dj Natty-Hô ne rend pas intelligible cette incarnation de la relation (du moins pour tous ceux qui ne savent pas que le gérant du magasin et Dj Natty Hô sont la même personne), la connexion s'inscrit tout de même sur le flyer à travers le « sous-titre » (Stamina Records-Jungle Doppers-Lille-F). Mais pour se rendre à la soirée, il faut concrètement se déplacer en voiture (du moins pour le public de la métropole lilloise particulièrement « visé » 437 ), en suivant le trajet fixé sur le flyer : A1>Paris>A21Lens>sortie Hénin-Beaumont>centre ville>L'Escapade. Ce dernier n'est pas explicitement décrit sur le mode de l'itinéraire - « une série discursive d'opérations » - mais sur celui de la carte - « une mise à plat totalisant des observations » - ici produit par l'enchaînement non verbal et sans indicateurs, sans déictiques, de lieux fixes et de voies « cartographiées » - telles qu'elles sont nommées sur les cartes routières (le signe « > » renvoyant implicitement à « prendre vers » ou à « suivre la direction de ») 438 . Les autres réseaux assignés « à la trace » sur ce flyer multiplient les échelles d'interconnexions du maillage qu'il stigmatise : on est tantôt face à des embranchements institutionnels divers (et les cadres d'action légitimes forment dans ce cas précis un entremêlement d'une complexité encore jamais observée ailleurs - festival les Utopiques, ville d'Hénin-Beaumont, association intercommunale Culture commune, salle de concert L'Escapade), tantôt projetés dans l'univers socio-symbolique d'un mouvement musical anglais sans commune mesure avec ce qui se passe en France.

      

      Flyer Moving Shadow (échelle 1/2)

      On ne reviendra pas ici, dans le détail de cet autre flyer, sur les réseaux des institutions publiques ni sur ceux, par exemple, des circuits de billetterie, puisque la soirée dont il est question se déroule à l'Aéronef à Lille, une salle de concert qui agrège somme toute des partenaires et des réseaux du même type que ceux de L'Escapade. L'intérêt sera focalisé sur les spécificités de l'événement tel qu'il est produit par le flyer. On notera tout de même, pour ne pas solidariser trop vite l'image de deux salles de concert qui n'ont pas la même « envergure » (ni par la taille du lieu, ni par la longueur des réseaux imbriqués), que les partenaires publics institutionnels (dont les logos sont présents sur la gauche du flyer) renvoient aux quatre niveaux de financement de la culture en France - Ville, Département, Région, Etat - et que les partenaires privés sont beaucoup plus nombreux et diversifiés que pour l'Escapade (certains sont des partenaires stabilisés de l'Aéronef, d'autres ne le sont que pour cette soirée). D'ailleurs, parmi ces derniers, certains tissent des réseaux plus ou moins déjà connectés avec les réseaux et espaces de la jungle : Contact Fm est une radio privée locale spécialisée dans les musiques électroniques, Radio 21 est une radio nationale belge orientée vers les cultures « jeunes », Trax est un magazine national français spécialisé dans les musiques électroniques. On remarque dès lors, excepté pour la trame des réseaux institutionnels - très particulière dans le cas de la soirée London Vibes, que la soirée Moving Shadow à l'Aéronef, telle qu'elle apparaît sur le flyer, s'inscrit dans un maillage encore plus dense que pour l'événement de L'Escapade.

      Les éléments de redondance (ou de complémentarité) avec d'autres objets du magasin sont plus nombreux que précédemment pour London Elektricity (il n'y a par contre pas de relation incarnée directe entre le magasin et la soirée). Ils renvoient en fait à un « événement » d'un ordre plus « global », plus « décontextualisé » et plus « abstrait », irréductible à la circulation d'intermédiaires anglais de la musique dans des réseaux et espaces locaux - et pourtant localement produit par leur conjonction. L'anniversaire du label anglais Moving Shadow dont il est question (Moving Shadow 10th birthday sur ce flyer) se montre également - il s'écrit - sur un autre flyer déposé sur la table du magasin (voir plus loin l'analyse à partir du flyer de l'émission radiophonique Jungle Pressure), sur ses murs (une affiche accrochée depuis peu) et à même la pochette de plusieurs disques 439  exposés sur le présentoir derrière le comptoir (celui des « nouveautés jungle »). Excepté pour le flyer de l'émission radiophonique (une production proprement locale), disques et affiches sont des objets « événementiels » 440  eux-mêmes constitués hors de l'ordre local de l'« événement ». L'événementialité est redoublée et localement produite par l'affichage et par la présence de ces disques parmi les « nouveautés jungle ». Il faut également constater que Jungle Jane et Diagg, deux Djs lillois programmés pour la soirée à l'Aéronef, sont les invités de l'émission radiophonique spécialement dédiée à Moving Shadow (dont on reparlera par la suite), ainsi que les Djs et organisateurs d'une soirée dans un bar lillois, pour laquelle un flyer est également présenté sur la table de Stamina Records (dont on reparlera également par la suite) - pourrait-on dire qu'ils dessinent des relations incarnées indirectes entre tous ces éléments publicisés chez Stamina Records ? Cet anniversaire du label Moving Shadow, qui profite donc de l'occasion pour ressortir les morceaux qui ont marqué son « histoire », fixe d'autant plus certaines temporalités « historiques » que les différentes versions de l'« histoire » de la jungle englobent rarement une période supérieure à dix années. C'est même la première fois en France que l'on célèbre « officiellement » et « visiblement » l'anniversaire d'un label jungle. C'est pourquoi le « double événement » des dix ans de Moving Shadow, « local » et « global », est l'occasion d'une mise en récit des mondes de la jungle, qui crée du temps, qui solidifie les relations rhizomiques entre l'Angleterre et la métropole lilloise et qui étire les réseaux du « local » au « global » sans que l'on ait besoin d'avoir alors encore recours à ces deux notions 441 .

      

      Flyer Ultimate Drum'n'bass (recto - échelle 1/2)

      

      Le flyer de la soirée Ultimate Drum'n'Bass convie globalement des réseaux moins éparpillés et moins disparates que les deux précédents exemples. La plupart d'entre eux, excepté pour les artistes anglais invités bien sûr, s'étirent uniquement à l'échelle locale de la métropole lilloise.

      Sur le recto 442  du flyer, seuls les éléments assignables à des réseaux locaux apparaissent. Excepté pour le logo de Drama Makina Produktions - apparemment une structure intermédiaire qui s'occupe des concerts pour la salle de spectacle Le Gymnase, essentiellement tournée vers le théâtre et la danse (et visuellement absente de cette face du flyer), l'exposition des trois autres sur ce recto est redondante avec les présentations écrites du verso : Stamina Records est ici un partenaire pour la billeterie ; Headache Sound System est un collectif de Djs dont deux d'entre eux « joueront » lors de cette soirée (ils sont directement en lien avec l'organisation de la free-partie Drum'n'bass Attack dont on reparlera par la suite) ; Explicit Drum'n'Bass est un autre collectif de Djs locaux présents pour la soirée (et qui sont directement concernés dans la programmation artistique des moments Ultimate Drum'n'Bass). Cette soirée, organisée par l'association Këtal, est la troisième du genre (part 3) ; ces dernières se produisent de manière irrégulière (selon une périodicité de trois à six mois) et se concentrent autour des tendances les plus « dures » de la jungle-drum'n'bass.

      

      Flyer Ultimate Drum'n'bass (verso - échelle 1/2)

      On remarque que sur le verso du flyer, on retrouve le label Moving Shadow, mais cette fois uniquement par rapport à la filiation non exclusive du dj-producteur Manifest. Le cheminement proposé pour se rendre à la soirée juxtapose les modalités d'un schéma topographique de type carte avec des modalités discursives de description elles-mêmes hybrides d'itinéraire et de carte. Le bout de carte qui localise Le Gymnase dans Roubaix vient en complément (et par un effet visuel et conjoint de « loupe ») d'une description discursive « visant » un potentiel public belge (un mélange non verbal de carte et de parcours, avec déictiques - « de », « par », « tout droit », etc.). Plus précisément, en fait, elle est au croisement d'un dire descriptif explicite (pour ceux qui viendront de Belgique) et d'un itinéraire non dit pour le public lillois, uniquement indexé au flyer par l'intermédiaire de la direction Lille indiquée sur le petit schéma topographique.

      Ici, les traces du collectif Headache Sound System relient indirectement ce flyer à celui de la free-partie étudié ci-après ; celles de Stamina Records bouclent le lien entre le dispositif du magasin et le flyer qui y est déposé à l'entrée ; enfin, la relation entre l'indication du label Moving Shadow sur ce flyer et les nombreuses autres traces qu'il laisse simultanément chez Stamina reste en-deçà de l'événement-anniversaire travaillé ci-avant (la relation n'est que « locale »).

      

      Flyer Headhache System (taille réelle)

      Le flyer de la free-partie Drum & Bass Attack est d'une facture explicitement - et intentionnellement - plus artisanale que ceux étudiés jusqu'ici (tous trois imprimés sur support papier plastifié, en couleur) : c'est une photocopie noir et blanc sur un morceau de feuille blanche découpé. Il est d'autant plus difficile de dessiner à partir de lui les réseaux de sa circulation et de sa distribution que les choses sont, à l'image du graphisme du visuel de ce flyer, « troubles », « brouillées ». Il se peut en effet qu'aucun lien ne soit fait par les usagers du magasin, du moins ceux qui ne font pas partie des réseaux d'interconnaissance des Djs et organisateurs de fêtes locaux, entre ce flyer et celui de la soirée au Gymnase, pourtant présents simultanément chez Stamina Records. Et pour cause, même s'il s'agit effectivement des mêmes personnes (ou d'une partie d'entre elles), le collectif qui organise la free-partie, tel qu'il est produit par ce flyer, n'est pas le « même » que celui dont on trouve la trace sur le flyer de la soirée Ultimate Drum'n'Bass. La dissociation se joue selon trois modalités. Il y a tout d'abord dissemblance orthographique - Headache devient Headhache - et sémantique - Headache Sound System devient Headhache System. Ensuite, sur le flyer de la free-partie, aucun nom de Dj n'est précisé (la relation tripartite public-musique-Dj est diluée au profit d'une relation entre un Nous indifférencié - englobant public et Djs - et la fête où la musique est un prédicat) 443 . Enfin, le logo du collectif, déjà assez difficilement lisible sur le flyer Ultimate Drum'n'Bass, est déformé sur le flyer Drum & Bass Attack et devient proprement illisible. La volonté de dissocier les deux activités de Djs (officielle, publique) et d'organisation de free-parties (officieuse et régie par un principe d'invisibilité dans l'espace public/publicitaire) est en fait réalisée dans le cadre d'une contiguïté physique des flyers chez Stamina. On notera qu'à l'instar des premières raves illégales ce flyer n'est que le point de départ d'un « jeu de piste » ici repérable (et produit comme possible) par le numéro infoline.

      

      Flyer Jungle Flava (échelle 1/2) Flyer Step This Way (échelle 1/2)

      Les deux flyers Jungle Flava et Step This Way seront traités simultanément, non pas parce qu'ils sont directement reliés entre eux mais parce qu'ils concernent tous deux des soirées dans des bars lillois et qu'ils ouvrent des perspectives sur des réseaux qui sont tous localisés sur le « territoire » de l'étude. Ces réseaux assignables localement « de bout en bout » nécessitent de mobiliser un nombre restreint d'acteurs, qu'il suffit de « suivre à la trace » pour parcourir la quasi-totalité des circuits qui permettent la circulation et la distribution de la jungle dans des espaces festifs certes très diversifiés. D'ailleurs, la configuration de la table des flyers ici analysée, permet, par l'intermédiaire des Djs signalés sur plusieurs flyers, de « lire » une bonne partie des relations rhizomiques synchroniquement mises en oeuvre.

      C'est ainsi qu'en « suivant » les membres du collectif Pressure Dopers (Dj Natty Hô et Dj K-Poon) qui organisent la soirée Jungle Flava dans le bar Melting - pour laquelle ils invitent (special guests) Dj jeet-Kune, futur membre à part entière des Pressure Dopers et Mc Shaman, futur invité « permanent » des soirées organisées par le collectif - on « rejoint » les espaces de la soirée London Vibes, de l'émission de radio Jungle Pressure (dont le flyer est travaillé ci-après) ou de la mix-tape de Dj Jeet-Kune (étudiée ensuite). Si l'on fait de même avec les djs Diagg et Jungle Jane, organisateurs de la soirée Step This Way dans le bar Djoloff, on accède à la fois à la même émission radiophonique et à la soirée de l'Aéronef et par l'entremise de l'« événement » doublement produit autour de l'anniversaire du label Moving Shadow.

      

      Flyer Jungle Pressure (taille réelle)

      Le programme radiophonique Jungle Pressure est co-animée par les deux Djs (alors seuls) membres du collectif Pressure Dopers. Il arrive bien souvent que les acteurs des réseaux de la jungle (ou d'autres musiques électroniques d'ailleurs) multiplient les activités liées à la musique. Ainsi le gérant de Stamina Records est-il Dj - Dj Natty Hô membre des Pressure Dopers, animateur radiophonique et organisateur de soirées dans divers endroits de la métropole lilloise. Jungle Pressure est le seul programme local exclusivement consacré à la jungle. Il se déroule alors sur Radio Galaxie 444 , une radio privée locale principalement orientée vers les musiques électroniques. Mais la relation construite entre l'amateur de jungle et cette émission (si tant est qu'il y ait une pratique d'auditeur développée dans la métropole lilloise, au-delà du cercle très restreint des aficionados qui occupent une bonne partie de l'espace-temps du magasin et qui connaissent personnellement les membres des Pressure Dopers 445 ) peut-elle seulement être du même ordre que celle décrite par A. Hennion et alii à propos de l'amateur de musique classique et par opposition au rapport produit par le concert ? « Le concert est à la limite du mythe, il met en scène le sublime. Même si cela n'arrive que de temps en temps et qu'il s'agit là plus de son image et de son attrait que de sa fréquentation réelle, le dispositif du concert est entièrement construit autour du surgissement possible de ces moments d'exception. [...] C'est l'inverse avec le disque et la radio : même si, médiateurs eux aussi, ils sont tout à fait capables de provoquer leurs petites extases à domicile, c'est sur l'aspect profane, familier de la mélomanie qu'ils mettent l'accent, et l'amateur en parle comme de bons compagnons. Ce sont les modestes instruments avec lesquels on construit au jour le jour sa compétence, son entraînement au goût musical, affinant sans cesse l'une par l'autre sa connaissance des répertoires aimés et la révélation de ses propres goûts. » 446  Il est difficile de saisir véritablement comment ce programme radio s'insère dans les réseaux de la jungle, non pas comment il s'organise pratiquement (il serait assez aisé, étant donné la congruence incarnée d'une relation directe entre Stamina Records et la radio - et pour laquelle le disque est un autre intermédiaire important, de décrire le parcours socio-technique à suivre), mais plutôt comment il permet aux amateurs, ou non, de construire leur goût, de prolonger durablement les réseaux de la musique jusque chez eux - dans leur sphère privée, tout en participant à leur production locale par la circulation d'un espace de la musique à un autre. La situation en France aujourd'hui reste incommensurable avec la place occupée par les radios pirates anglaises dans les réseaux des musiques actuelles, où elles sont un espace au moins aussi nodal dans la construction des univers musicaux que peuvent l'être les disquaires spécialisés ou les fêtes 447 . Mais l'émission du 15 mai 2000, qui fait l'objet du flyer ici exposé, revêt un caractère « exceptionnel » étroitement imbriqué avec l'« événement » de l'Aéronef, et avec les diverses autres empreintes de l'anniversaire du label Moving Shadow dispersées dans le dispositif du magasin (sur les disques étalés sur le présentoir du comptoir ou sur une affiche murale). Programmés en première partie des artistes du label anglais à l'Aéronef et invités pour l'émission « spéciale » consacrée à Moving Shadow, Diagg et Jungle Jane incarnent localement la relation entre ces deux moments, tissée par le recours à un ordre non local (les dix ans du label). Les Pressure Dopers nouent quant à eux une relation avec les espaces festifs de la soirée Jungle Flava et de London Vibes. Cependant, d'un flyer à l'autre, ce ne sont plus tout à fait les mêmes Pressure Dopers : sur le flyer de l'émission, le collectif est un Nous indifférencié et pas un Nous composé par la somme des individus (Jungle Flava), ni un Nous comme corollaire d'une individualité (London Vibes).

      

      Flyer Mix-tape (taille réelle)

      Le dernier flyer exposé renvoie directement à un objet musical exposé chez Stamina : une mix-tape 448  produite par Dj Jeet-Kune (First mix-tape by jeet kune, jungle and drum & bass). C'est l'occasion pour le panorama dressé à partir des flyers (résultant donc d'une « lecture » ex situ et pas encore d'une pratique en interaction) d'être élargi à l'échelle de réseaux uniquement rattachés au dispositif du magasin par ce flyer. Killa Recordz et Dread Phonics Recordz sont deux disquaires lillois respectivement spécialisés dans le hip-hop et dans le reggae. A la différence de Stamina Records, ils sont spécialisés dans un seul genre musical. D'autres magasins de disques lillois, ou de la métropole lilloise, pourraient a priori faire partie d'un panorama local des circuits du disque, dans un espace urbain où la cartographie des espaces « indépendants » du disque se dessine assez rapidement pour les amateurs des musiques électroniques. On remarquera que le fragment de cette topographie du disque institué à travers la focale du flyer (qui est donc déterminée par le choix de quelques disquaires chez lesquels Dj Jeet-Kune dépose ses mix-tapes) coïncide « bord à bord » (dans les limites fluctuantes des appellations de genre), et non pas « en tous points », aux univers musicaux affichés comme spécialités de Stamina Records - reggae, hip-hop et bien sûr, plus spécifiquement, jungle.

      Des réseaux ainsi rendus plus apparents à partir des flyers dans le dispositif Stamina Records, on peut tirer quelques observations relatives à la fois au maillage lui-même et aux manières dont il articule des espaces très divers et des modes relationnels - des registres communicationnels - hétérogènes. Tout d'abord, de manière un peu frontale, la différence considérable entre le foisonnement scripto-visuel du flyer pour la soirée Moving Shadow à l'Aéronef et le « minimalisme » formel du flyer de la free-partie (pour prendre les deux exemples les plus extrêmes et les plus éloquents) semble « dire » au « lecteur », averti ou non averti, la différence corrélative de longueur des réseaux coagulés et du nombre de connexions possibles (repérables aux indices qu'elles ont pu laisser sur le papier du flyer). Il apparaît alors très distinctement que les espaces institutionnels de la musique (Aéronef et Escapade) inscrivent leur activité dans un maillage rhizomique de grande envergure - ce qui ne signifie pas qu'il faille convoquer chaque élément des réseaux pour chaque « événement », ni même mettre en oeuvre chaque relation avec un réseau, alors que les soirées dans les bars ou la free-partie enrôlent des réseaux plus serrés et plus localisés.

      L'allongement des réseaux permet - et il est permis par - une production socio-symbolique intense, dont la circulation et la distribution d'un nombre croissant d'objets, mobiles et immuables, ne constituent pas un épiphénomène mais son mode d'existence intrinsèque. L'exemple de l'anniversaire du label Moving Shadow montre bien comment la production locale de l'« événement » requiert le voyage et l'accumulation de traductions matérielles figées dans des espaces nodaux comme Stamina Records. Plus les réseaux sont longs et connectés à d'autres réseaux, plus ce sont les objets intermédiaires (disques, flyers, ou autres) qui solidifient les relations entre des espaces se situant à des embranchements éloignés les uns des autres.

      En revanche, les réseaux plus courts et plus « serrés », distingués à partir de flyers beaucoup moins saturés, semblent se déployer à partir de chaînes relationnelles où le nombre de mobiles immuables est beaucoup plus restreint. Bien plus que ces objets peu nombreux et peu « loquaces », ce sont ici les acteurs qui sont mobilisés pour tracer les cartes des réseaux et permettre qu'ils soient parcourus d'un embranchement à un autre. En outre, là où les flyers circulant dans des réseaux de grande envergure multiplient les procédures scripto-visuelles d'énonciation, dressent un certain nombre de cardinalités spatio-temporelles (ils créent du temps) et augmentent ainsi le niveau d'intelligibilité, ceux des réseaux plus courts jouent d'une certaine nébulosité et ne « disent » que partiellement l'enchevêtrement des rôles remplis par les uns et par les autres. La mixité des pratiques et la relative étroitesse des circuits d'interconnaissance qui fondent les réseaux courts ne sont pas complètement explicités ni complètement apparents (la free-partie est ainsi instituée par son flyer comme un espace complètement disjoint du reste, alors qu'elle est aussi le fruit d'activités initiées dans des réseaux recouvrant partiellement d'autres espaces localisés). Si l'on décale un peu le point de vue, on peut se demander dans quelle mesure le public des soirées dans les bars, ou plus encore des free-parties, n'est pas pré-construit et pensé par les organisateurs, comme un double à leur image, partageant des goûts et des références communes et avec lequel on n'est pas nécessairement tenu à une intelligibilité in extenso 449  ? Le cas du flyer pour la mix-tape de Dj Jeet-Kune va sans doute d'ailleurs dans ce sens : le « public jungle » n'y est-il pas présumé également amateur de reggae et de hip-hop (et symétriquement construit en-dehors des réseaux et espaces techno ou house 450 ) ?

      Bien évidemment, que les réseaux soient « longs » ou « courts », ils sont toujours à la fois sociaux et techniques, mobilisant des objets et des sujets. Cependant, le régime communicationnel requis pour réaliser et pérenniser les relations entre les différents espaces de la musique n'est plus le même selon la longueur du réseau à faire parcourir aux objets et sujets de la musique . L'exemple du maillage esquissé à partir du dispositif sensible des flyers est particulièrement évocateur et la perspective qu'il offre permet de s'intéresser à la fois aux relations entre les flyers et le magasin, entre les flyers et les réseaux, entre Stamina Records et les réseaux, ou encore à celles qui conjoignent des espaces plus éloignés. D'un côté, les réseaux d'envergure « locale » nécessitent la mobilisation d'un nombre restreint d'acteurs pour que les relations soient tenues de bout en bout ; le régime communicationnel prégnant renvoie au registre du faire et, pour renverser la proposition bien connue de J.L. Austin 451 , promulgue les modalités d'un quand faire, c'est dire (mais ce régime n'est pas exclusif, puisque le principe de visibilité qui unit un dire et un voir n'est que partiellement écarté des modes de faire). De l'autre, les réseaux plus longs, plus « globaux », engagent des formes diverses de performativité nécessaires à la circulation et à la distribution des « choses de la musique » entre des éléments du réseau éloignés les uns des autres (l'anniversaire du label anglais Moving Shadow est ainsi d'abord produit - « performé » - dans les réseaux et espaces de la métropole lilloise par les différents objets accumulés, comparables et manipulables, qui le disent).

      Toutefois, la performativité des uns et l'opacité relative des autres ne renvoient pour l'instant qu'au maillage idéaltypique constitué à travers la matière des flyers. Ceux-ci composent un premier palier sensible « lisible », analysable, en tant que tel. On a déjà noté combien les « événements » produits par le maillage de la table où sont disposés les flyers n'était pas totalement réductible à la somme des flyers. De même, ces « événements » plus ou moins « performés » ne sont pas directement commensurables aux « événements » situés et pratiqués dans d'autres espaces que Stamina Records, pas plus qu'ils ne le sont au nombre d'objets et de sujets mobilisés pour permettre le déploiement des réseaux socio-techniques localisés et pour faire tenir l'écheveau ainsi produit. Il s'agira justement, dans la suite de ce travail, d'envisager la production in situ de panoramas synoptiques de la musique (puis de voir comment ils participent à l'institution de sociabilités musicales plurielles), non pas pour mesurer les écarts qu'il y aurait entre des productions « bassement matérielles » et les « vraies » relations entre sujets sociaux, mais pour montrer comment les deux versants du problème sont précisément inextricables.


Arts de faire

      Mercredi 10 novembre 1999. J'arrive chez Stamina en milieu d'après-midi. La musique - du hip-hop américain, calme et teinté de jazz - passe à faible régime. Je serre la main du gérant et je salue les deux clients qui sont en train de fouiller dans les bacs de disques vinyles, dont l'un au moins, déjà rencontré en ces lieux, est occasionnellement dj.

      Je suis venu sans idée préconçue quant à la musique que je souhaiterais écouter 452 , voire acheter. Aussi, après avoir ramassé les flyers sur la table d'entrée, je reviens vers le comptoir et je demande au gérant :

      - « qu'est ce que tu me conseillerais dans les nouveautés que tu viens de recevoir ? »

      - « En jungle ? »...

      - « Oui, en jungle... »

      - « T'écoutes plutôt quel style de jungle ? »

      - « Pas trop les trucs qui marchent en ce moment, en fait, ça ressemble trop à de la techno hardcore... »

      - « Plutôt old school alors. Regarde dans les bacs. En nouveautés, je n'ai que des titres très rentre-dedans. »

      Je sélectionne quelques disques (ou plutôt quelques pochettes vides) dans le bac des vinyles jungle, en fonction des artistes que je connais et que j'affectionne tout particulièrement, ainsi qu'une pochette sur laquelle est collée une étiquette « old school jungle ». Je les donne au gérant qui sort un à un les disques correspondant aux pochettes, puis il ajoute sur la pile un disque du présentoir derrière lui : « tiens, je l'avais oublié celui-là, c'est un morceau de Ray Keith qui vient de sortir mais on dirait un titre d'il y a trois/quatre ans. Terrible. » Je pose les disques sur le comptoir, à côté des deux platines destinées à l'écoute individuelle au casque. Je prend le temps de les écouter, mais toujours de manière discontinue, par fragments. Aucun ne me satisfait véritablement, ni ceux que j'ai choisis dans le bac, ni celui que le gérant m'a conseillé. Je les rends au gérant qui s'étonne : « Même celui de Ray Keith ? Mais t'as entendu cette ligne de basse old school ?... Moi j'adore ce style là. » Il ressort le disque de sa pochette et le passe sur l'une des deux platines disposées derrière le comptoir, à son seul usage. Il augmente considérablement le niveau sonore tout en préparant un autre disque qu'il pose sur la seconde platine. Il stoppe le disque manuellement : « Alors ? ». Puis il le relance. Effectivement, la musique que j'entends n'est plus la « même » 453  que celle que j'écoutais au casque il y a quelques instants. Il enchaîne ensuite, il « mixe », un second disque tiré du présentoir des nouveautés, et ainsi de suite pendant un petit quart d'heure (le temps de passer cinq-six disques). Puis, il remet le disque CD qu'il avait interrompu, baisse le niveau sonore et range les disques sur le présentoir, y-compris celui de Ray Keith. S'en suit une discussion entre le gérant et les deux autres clients présents au même moment, concernant les disques qui viennent d'être « mixés ». Le gérant leur en conseille d'autres « dans le même genre », qu'ils écoutent à leur tour au casque. Pour ma part, je fais l'acquisition du disque de Ray Keith.

      Mardi 12 décembre 2000. Il est à peine 13 heures et je suis le seul usager présent chez Stamina Records. Après quelques discussions diverses avec le gérant, et notamment au sujet d'une soirée qui s'est déroulée le week-end précédent, je lui pose la question : « Qu'est-ce que tu as envie de me faire écouter ? » Il sélectionne quelques disques du présentoir des nouveautés jungle, auxquels il ajoute deux disques pris derrière le comptoir (des white-labels sans aucune indication, ni sur le disque, ni sur la pochette toute blanche) et invisibles d'où je suis, comme de n'importe où ailleurs de ce côté-ci du comptoir, sans autre commentaire que : « les deux dernières sorties Congo Natty ». Je les écoute longuement, j'en réécoute même quelques-uns plusieurs fois. Après avoir distinguer deux piles - une de quelques disques que je « garde », une autre, plus importante, de disques que je lui rends - je commente mon écoute. Le gérant me donne son avis sur les disques que j'ai sélectionnés, parmi lesquels figurent les deux white-labels ajoutés aux nouveautés « visibles ». Il prend ces deux disques et les passe l'un après l'autre sur les platines situées derrière le comptoir (mais jamais en intégralité), puis il note sur leur pochette les noms des producteurs et les titres des morceaux. Tandis que l'un des titres est diffusé à fort régime sonore, il me fait remarquer que certains samples de reggae étaient déjà présents sur d'autres titres plus anciens. Il en profite pour ressortir et passer un 45 tours reggae qui est en fait, selon lui, le morceau d'origine d'où s'ont extraits les fragments utilisés sur le disque jungle précédent. Je repartirai avec les disques que j'avais sélectionnés, ni plus, ni moins.

      Ces deux moments chez notre disquaire, situés à plus d'un an d'intervalle, peuvent apparaître somme toute assez similaires dans leur déroulement, dans les objets et dans les modes de faire qui y sont mobilisés. C'est en partie le cas. Cependant, entre les deux, la transformation de mon étiquette d'usager « occasionnel » en qualité d'« habitué », la construction d'une forme d'écoute particulière dans le dispositif du magasin, ainsi que la composition d'arts de faire enchevêtrés avec ceux des autres usagers, ont permis le changement relatif des procédures de mes choix (in situ) et la formation d'un « goût » à plusieurs (nécessitant également le passage par d'autres espaces traversés par des réseaux déjà connectés à Stamina Records). Tout ne s'est pas radicalement transformé, mais quelques éléments saillants des fragments ethnographiques ici produits traduisent un peu les changements d'ordre de certaines relations, aux autres et aux objets. Est-ce tout à fait le même usager qui demande d'être conseillé (« qu'est ce que tu me conseillerais dans les nouveautés que tu viens de recevoir ? ») et celui qui convoque explicitement le goût du gérant (« Qu'est-ce que tu as envie de me faire écouter ? ») ? Le gérant qui lui répond n'est-il pas lui-même impliqué différemment ? Comment se fait-il que, du premier moment au second, le dire se raccourcit en même temps que l'accès à certains disques s'élargit ? Les moments stigmatisés montrent tous deux combien le choix n'est jamais celui d'un esprit autonome mais s'inscrit pleinement dans le dispositif technique du magasin et face aux autres, il est co-produit. Le développement parallèle du savoir-faire du gérant, du dispositif Stamina Records - maillé d'objets mobiles de plus en plus nombreux - et des arts de faire des usagers place chacun des interactants dans des positions elles aussi « mobiles ». Il n'y a pas un type d'usager de Stamina Records, mais des usagers divers. Ces usagers sont tout aussi diversement « dits » par le gérant lui-même. De plus, les usagers « bricolent » des manières d'être et de faire en situation, des arts de faire, qui leur permettent d'être eux-mêmes des usagers à plusieurs facettes.

      De quels arts de faire parle-t-on ? De « tactiques » et de « ruses » (rarement dites) tels que les arts de faire travaillés par M. de Certeau 454 . Des modes de faire qui ne sont pas méthodiques mais contingents et qui permettent d'opposer silencieusement aux déterminismes politiques ou institutionnels, de la consommation ou de la technologie, des appropriations en situations qui fomentent des formes de micro-résistance à ces surdéterminations. M. de Certeau reprend à Kant (et au sens commun de la région et de l'époque du philosophe allemand) la dissociation entre la pratique du prestidigitateur - qui est un savoir-faire (il suffit de savoir le truc pour le reproduire à chaque fois) - et celle du funambule - qui est un art de faire (l'équilibre est à reconstruire pour chaque nouvelle configuration complexe). « Danser sur une corde, c'est de moment en moment maintenir un équilibre en le recréant à chaque pas grâce à de nouvelles interventions ; c'est conserver un rapport qui n'est jamais acquis et qu'une incessante invention renouvelle en ayant l'air de le « garder ». L'art de faire est ainsi admirablement défini, d'autant plus qu'en effet le pratiquant lui-même fait partie de l'équilibre qu'il modifie sans le compromettre. Par cette capacité de faire un ensemble nouveau à partir d'un accord préexistant et de maintenir un rapport formel malgré la variation des éléments, il tient de près à la production artistique. Ce serait l'inventivité incessante d'un goût dans l'expérience pratique. » 455  Les « consommateurs » n'apparaissent plus comme les simples réceptacles passifs des stratégies de l'industrie culturelle, mais comme les producteurs de micro-inventions pratiques et non-dites, qui ne sont pas mises en oeuvre pour renverser les logiques sociales dominantes, mais pour s'en accommoder au coup par coup, pour les rendre « vivables » localement. Ne retrouve-t-on pas d'ailleurs dans les arts de faire de M. de Certeau les sens que le mot art recouvrait, dans ses premières spécifications opérées à partir de ses multiples origines indo-européennes et avant sa réduction moderne, c'est-à-dire à la fois un « style » (une façon d'être et une façon d'agir), un « talent » construit par l'habitude et par la pratique, une « ruse », mais aussi l'équivalent du grec tekhnê (une technique, un mode de faire) ?

      C'est à toutes ces tactiques diverses, ces arts de faire « discrets » que l'on s'intéressera ici : à la fois ceux des usagers et ceux du gérant (dont on verra qu'ils sont parfois plus des savoir-faire que des arts de faire). Il ne s'agit plus d'expliciter uniquement mes propres pratiques, mais bien plus les arts de faire redondants et qui sont toujours en train de se constituer collectivement. Il ne s'agit pas non plus de définir une praxis générale ou généralisable, in abstracto, mais d'interroger les arts de faire construits dans le magasin, autrement dit, attachés aux objets et à l'agencement matériel dont ils dépendent étroitement et qu'ils participent parfois à remodeler.

      Les pratiques « professionnelles » 456  du gérant de Stamina Records articulent des arts de faire avec les réseaux discographiques - avec lesquels il est obligé de bricoler des relations tantôt méthodiques, tantôt au coup par coup - avec un savoir-faire plus « endogène » - qui le positionne un tant soit peu comme détenteur d'un savoir et d'un pouvoir avec lesquels les usagers du magasin doivent composer leur propres arts de faire. Dans cette conjoncture qui est le lot de tout disquaire, peut-il développer des modes de faire spécifiques ? Peut-il seulement procéder autrement qu'un chef de rayon à la Fnac, par exemple ? En ne limitant pas l'approche à une visée socio-économique qui ne verrait là qu'une continuation de la domination des distributeurs où la simple mise en place d'un « niche » commerciale, on aperçoit des manières de faire rarement explicitées qui sont au fondement de démarches « buissonnières » d'un disquaire « spécialisé » (mais « diversifié ») et « indépendant », non pas en dehors du monde (des « autres »), mais jouant avec et au coeur de ce monde les partitions d'une praxis localement adaptée.

      

      Carte Stamina (taille réelle)

      Sur la petite carte « professionnelle » du magasin, que le gérant distribuait à ses usagers et à ses fournisseurs la première année de son activité, on peut lire « Commandes, Ecoute, Informations ». Ainsi positionné, le gérant inscrit son action au croisement de la place qu'il négocie sans cesse dans les réseaux discographiques avec lesquels il travaille (« Commande ») et de celle qu'il occupe dans l'espace du magasin (« Commandes, Ecoute, Informations »). Les registres discursifs ici pratiqués - la qualification des attributs du disquaire (il passe des « commandes » et il fournit des « informations ») et la qualification d'une compétence nécessaire à l'activité du disquaire (l'« écoute ») - renvoient à des régimes d'action différentiels - un savoir-faire (passer des commandes et fournir des informations) et un art de faire (écouter). Ces différentes modalités discursives correspondent assez bien aux différentes modalités praxéologiques des activités du gérant. Elles coïncident également avec la position tactique qu'il bricole au coeur des réseaux du disque et avec celle beaucoup plus stratégique instituée dans les relations avec les usagers de Stamina Records (fortement structurées par le dispositif technique du magasin).

      Pour constituer et consolider ses activités de disquaire spécialisé - en hip-hop et reggae mais surtout en jungle, le gérant doit construire des modes relationnels avec des réseaux de distribution dont il ne « maîtrise » aucun élément a priori et avec lesquels il ne peut être que tacticien. En effet, il ne détermine alors ni les temporalités ni les modes de fixation des échanges avec les distributeurs (notamment concernant les listes de disques, préalable indispensable à toute circulation de disques), il « fait avec » :

      « Le lundi, une fois sur deux, je vais chez un distributeur ou deux en Belgique... Un plutôt pour tout ce qui est drum'n'bass, breakbeat, hip-hop... L'autre plus pour le reggae, encore que ça fait un petit moment que je les ai pas vus, parce qu'ils sont pas très carré... Faut dire que globalement, des distributeurs reggae... Trouver des bons plans dans le reggae, c'est galère... Enfin, moi, je galère, parce que je suis pas non plus totalement à fond dedans... J'aime vraiment ça, c'est pas le problème... A mon avis, c'est plus facile pour un magasin vraiment spécialisé reggae de chercher des bons plans, de passer son temps à ça pour obtenir vraiment des bonnes choses, que quand t'es un peu diversifié... »

      Dans un marché « indépendant » où les disques peuvent être très difficiles à trouver, le choix de la spécialisation musicale oblige à multiplier les contacts et à composer avec des distributeurs qui jouissent d'une place unique (notamment comme importateurs exclusifs de certains labels). La petite « taille » du magasin (un « client » de petite envergure pour certains distributeurs) ne permet pas au gérant d'être lui-même importateur et de passer outre ces distributeurs exclusifs (sauf dans quelques rares cas, évoqués ci-après, où il n'est plus alors tacticien mais où il devient lui-même distributeur stratège). Toutefois, certaines « ruses », certains arts de faire mis en oeuvre par le gérant de Stamina Records peuvent satisfaire à la fois la position du « dominant » (le distributeur) et celle du « dominé » (le petit disquaire spécialisé) :

      « Le jeudi, généralement, je reçois le colis d'un fournisseur français avec qui je travaille, qui est un importateur... Je regarde ce que je reçois, je range... Dans le même temps, je reçois les nouvelles listes de ce fournisseur là, et là rebelotte, comme lui travaille avec 4 distributeurs, j'ai 4 listes différentes, dont 2 essentielles, une en hip-hop, et une très généraliste, mais dans laquelle tu vas retrouver énormément de choses qui viennent d'Angleterre, tout ce qui est... de la soul, du garage, certains trucs de reggae que j'arrive pas à avoir autrement... des trucs parfois rares, des bootlegs 457  ou des trucs comme ça... Bon, c'est un des plus chers mais y'a vraiment des trucs super intéressants... Dans le même temps, après avoir checker [référencer, classer, ranger] ce que j'ai reçu, généralement, je ne reçois pas énormément de choses mais suffisamment pour que ça me prenne pas mal de temps... Dans le même temps, je repasse une commande derrière, par rapport aux nouvelles listes... J'essaye toujours d'être le plus rapide possible par rapport à ces listes là, pour être dans les temps et pour pas que ça traîne trop, parce que sinon, c'est chiant... Par exemple pour la liste hip-hop avec laquelle l'importateur travaille, c'est pas carré... Bon, je m'en sors, mais c'est pas encore ça... Par exemple, par rapport à ce mec là... Je lui ai dit... Moi, j'avais un contact d'un grossiste hip-hop aux Etats-Unis, mais le problème c'est que moi, je peux pas faire suffisamment de quantité avec lui... Bon, je lui ai filé le plan, à lui de voir s'il peut faire quelque chose pour moi... En échange... Avec des échanges de bons procédés... Si c'est un bon plan pour lui, je pense qu'il fera quelque chose pour moi... Toujours dans l'optique d'obtenir des choses... Pas forcément des super prix, mais au moins des choses qui font, au niveau du disque, la différence avec des concurrents, ou avec d'autres magasins en France... En tout cas, avec les grandes surfaces du disque... »

      On remarque que dans cette dernière tactique s'instaure ce que M. de Certeau nomme « un style d'échange sociaux », qui est une des modalités des arts de faire d'une culture populaire qui détourne ainsi l'ordre imposé « à des fins propres » 458 , c'est-à-dire « une économie du « don » (des générosités à charge de revanche) ».

      Toutefois, certaines tactiques « bien menées » peuvent permettre d'asseoir une situation stable relativement à certaines branches des réseaux, de la transformer en position stratégique vis-à-vis d'autres acteurs et de prolonger ainsi des parties des réseaux, sur lesquels on a alors une vue imprenable et un pouvoir situé. C'est ce qui se passe à partir du moment où le gérant de Stamina devient lui-même distributeur de quelques disques jungle pour quelques structures situées ailleurs en France :

      « Faut bien savoir que dans le disque, t'as plus de demande que d'offre, enfin, au niveau d'un magasin. Au niveau d'un magasin par rapport à un fournisseur. Au niveau d'un client par rapport à un magasin, c'est pas pareil : là tu peux très bien avoir un magasin où il y des super disques et avoir aucun client. Mais... Quand t'es dans une logique où tu cherches des trucs bien précis, notamment en reggae... En jungle, si tu te démmerdes mal, tu peux vraiment galérer aussi pour trouver des skeuds [des disques] ... C'est pas pour rien si je fais un peu de distribution, et que ça fonctionne... Avec un magasin à N. et avec une association qui est située à A., et qui, apparemment, a l'air d'en vouloir... Je le fais... C'est pas du tout une oeuvre de charité... Je le fais parce que mon idée... Enfin, la première idée, c'est d'amortir les frais de port par rapport à tout ce qui est import, tout ce qui vient de Belgique ou d'Angleterre... Donc, ça me permet d'amortir une partie de mes frais de port... En commandant plus de quantité, donc en faisant un colissage qui est plus important. Et... Et donc par là, d'être un peu plus crédible par rapport aux fournisseurs... Donc, en réalité, je revends une partie de ce que j'achète à mes fournisseurs, en prenant une marge... En sachant que je prends une marge... Bon, pour amortir les frais de port... Et aussi parce que je rends service... ça me prend du temps... Faire ne serait-ce qu'un colis de 15 kilos, ça prend pas 5 minutes ; ça prend, si tout va bien, une demi-heure. Faire attention à ce que tu mets dans le colis, faire attention à ce que lui veut. [...] Donc, je fais ce boulot là aussi... C'est relativement régulier : N., c'est un colis toutes les quinzaines ; l'autre, ça se met en place, donc c'est pas encore très régulier... Et après, j'attends plus qu'on m'appelle et qu'on me dise : « j'aimerais bien que tu me distribues un peu de disques ». Mais, je ferai pas la démarche d'aller au-devant d'éventuelles demandes, parce que bon... Si jamais un jour je travaille avec cinq-six magasins, je penserai à faire une structure un peu différente, ou j'embaucherai quelqu'un pour ça. »

      

      Mais cet exemple de changement de posture dans les réseaux de la jungle est pour le moins singulier ; globalement, les relations s'opèrent sur le mode de la tactique du côté de Stamina Records (et des arts de faire du gérant). Par contre, « à l'intérieur » du magasin, le tacticien des réseaux devient le stratège d'un espace réduit, dont il maîtrise l'agencement matériel, temporel et catégoriel, ainsi que les modalités de circulation et de distribution de la musique (et du savoir qui lui est affilié). Ce mode de faire stratégique, qui « est » aussi le savoir-faire du disquaire (ils sont au moins coextensifs), se joue justement dans l'articulation des tactiques « non maîtrisées » et du dispositif sensible du magasin face aux usagers qui y déploient leur propres tactiques 459  :

      « Ce que je peux avoir en jungle, en plus de ce qui sort officiellement, ce qu'on appelle des promos, des choses comme ça, c'est hyper important, pour les Djs, et même pour moi, pour la crédibilité du magasin. S'il y a des choses que tu vends aux Djs, qui sortent réellement trois-quatre mois plus tard, c'est con mais ça l'fait... Enfin non, c'est logique... Je considère la musique, dans ce cadre là, comme un business, c'est-à-dire... Le fait de dealer une promo à un Dj... Une promo jungle à un Dj, qui va la jouer, ne serait-ce que cinq-six fois au cours de cinq-six soirées différentes, avant que ça sorte officiellement, c'est bon pour lui, parce qu'il va jouer un truc que d'autres Djs n'ont pas ; c'est bon pour Stamina, parce que ça veut dire que les gens vont se dire : « tiens, ce tune [ce morceau] là, il est bon, j'ai envie de l'acheter », et il l'achèteront quand il sortira, ça c'est clair... Même pour les autres Djs qui vont se dire : « moi aussi, j'ai envie de toper des promos, moi aussi, j'ai envie de jouer un son différent »... Et forcément, c'est bon pour moi, c'est bon pour mon business, ça je ne m'en cacherais pas... j'aurais tort de ne pas profiter de ce genre de chose, j'aurais vraiment tort de ne pas le faire... J'aimerais bien, dans l'idéal, que les promos je puisse les donner, carrément, ce serait vraiment super... Mais bon, c'est pas le cas : moi, je les paye [ce n'est plus vrai pour toutes les « promos » aujourd'hui]... »

      De même, si les listes de disques disponibles et les temporalités des réseaux de distribution discographique ne dépendent pas du gérant, c'est lui qui décide par contre de l'organisation des disques et des temporalités dans l'espace du magasin. Plus les tactiques menées en amont sont « performantes », plus le degré de maîtrise stratégique en aval est important :

      « Personnellement, sur les délais, je suis pas emmerdé, dans la mesure où je suis le seul à faire du drum'n'bass à Lille, je me prends pas la tête sur les délais. Je me prends un minimum la tête, pour pas qu'il y ait rien dans le magasin, surtout par rapport au mur, par rapport aux news drum'n'bass et jungle... Ce qui veut dire que je vais recevoir un colis, au minimum, par semaine... ça arrive quand même qu'il y en ait qu'un sur quinze jours, parce que y'a pas de nouveautés, ou parce que y'a un problème de transport. [...] Et sinon, au niveau des délais, j'essaie d'avoir au moins un colis par semaine, soit par l'un, soit par l'autre. Sachant que toutes les quinzaines, y'aura forcément un gros arrivage, qui va correspondre aux sorties de deux semaines consécutives... Faut savoir qu'en drum'n'bass, y'a environ... je dirais, une trentaine de singles qui sortent par semaine. Donc, ce qui veut dire... Pour les trois quarts, ça va venir d'un des grossistes... ça veut dire que tous quinze jours, je vais avoir 70% des nouveautés à peu près, qui vont arriver d'un coup. Je préfère comme ça, parce que ça m'évite de me déplacer chaque semaine pour moins de choses ; alors que tous les quinze jours, c'est plus facilement amorti. En fait, je vais les chercher moi-même... enfin, une partie, je vais les chercher moi-même. [...] Et ça me permet en plus d'écouter, de voir un peu ce que je vais prendre, de moins prendre de risques... »

      

      Cette position stratégique du gérant tient certes à cette « fixation d'un lieu en propre » dont on a divisé l'espace en éléments autonomes et instrumentés (disques, catégories, matériel d'écoute). Elle est également corrélative d'un savoir-faire qui fonde la qualité de disquaire. Mais encore faut-il que cette qualité soit reconnue au gérant par les usagers du magasin, ou plutôt qu'ils se rendent mutuellement intelligibles leurs positions réciproques de stratège et de tacticiens. L'ordonnancement des objets et des catégories chez Stamina Records peut être un moyen pour le gérant de rendre lisible sa position. C'est notamment à partir de cet agencement pluriel que les usagers peuvent échafauder leurs représentations des mondes musicaux auxquels ils n'ont pas accès « directement ». Or, le savoir-faire du gérant semble ici, comme ailleurs sans doute lorsqu'il s'agit d'un domaine culturel volontairement assez opaque, se produire face aux usagers par une maîtrise du savoir sur la musique, explicité par bribes. Ainsi, par exemple, il s'agit d'une posture conjointement reconnue par les uns et les autres tant que le savoir(-faire) du gérant n'est pas objectivé par une écriture en situation. Il se différencie des autres par une mémoire (et un savoir) incorporée qui ne souffre pas de passer par un outillage de mémoire qui serait celui des novices, ce qui le disqualifierait 460 . Interrogé au sujet de ses pratiques d'écritures, le gérant n'en dit pas moins :

      « Non, j'écris rien du tout... Tout dans la tête... En fait, quand je fais des commandes, quand je fais le réassort, c'est tout de mémoire... C'est-à-dire que je vois à peu près ce qu'il me manque, je fais le tour des bacs ; et certaines commandes clients restent dans ma tête, même si la plupart j'essaye de les écrire, les commandes clients... Tout est dans ma tête, et après je retranscris tout dans la bécane... Je prend en réassort les trucs qui me paraissent importants d'avoir en réassort... bon, des fois, j'oublie un truc, mais c'est pas grave quand c'est 3-4 références qui sont pas là pendant deux semaines... Donc, à part les commandes clients, je n'écris quasiment rien. »

      

      D'autres modalités pratiques de manifestation réciproque des positionnements apparaissent dans les nuances entre la figure d'usager « occasionnel » et celle d'usager « habitué » par exemple (sur lesquels on reviendra juste après). D'autres encore articulent plus directement la matérialité du dispositif Stamina aux interactions entre les usagers et le gérant. On pourra notamment focaliser plus longtemps l'analyse sur le construction du choix d'un disque in situ.

      « En drum'n'bass, j'ai beaucoup d'habitués, ça c'est clair. Ils savent qu'ils trouveront toujours leur bonheur... Ils savent que je connais le truc et ils me font confiance, je pense... ça grossit, je pense que les rangs se grossissent... y'a entre 15 et 20 Djs qui viennent assez régulièrement, d'autres plus que certains, mais globalement entre 15 et 20 personnes qui viennent régulièrement acheter, pas forcément dans de grosses quantités, ça c'est pareil, ça dépend des personnes : y'en a qui achètent beaucoup, y'en a qui achètent pas beaucoup... Y'en a qui achètent beaucoup une fois par mois, y'en qui achètent pas beaucoup mais une fois par semaine... Après, y'a les occasionnels, et je me dis qu'il y aura de plus de plus de gens qui achèteront occasionnellement un maxi jungle, ou une compilation, ou un album, etc. Bon, après, t'as les gens qui vont acheter ça de manière très anecdotique. Pour le reggae, j'ai moins de Djs réellement, j'ai moins de selectors, mais y'en a quand même. En hip-hop, je commence vraiment à avoir une clientèle de Djs, qui passent des commandes régulièrement, et qui veulent obtenir des trucs qu'ils ont du mal à avoir... Mais que moi j'ai du mal à avoir aussi, donc ça c'est galère. J'aimerais bien suppléer à la demande, mais je n'y arrive pas toujours. Et en plus des fois, c'est cher... Je paye les maxis très cher par ce que je passe par un importateur. »

      

      La manière dont le gérant dit ici ce que c'est que d'être un « habitué » de Stamina Records - et symétriquement un usager « occasionnel » - renvoie d'abord à des habitudes d'achat (même si la fréquence des pratiques d'achat des « habitués » est multiple) ce qui est somme toute évident de son point de vue. Cependant, parmi les « habitués », il y aurait une majorité de Djs et quelques amateurs qui relèvent un tant soit peu d'autres « habitudes » (d'autres arts de faire).

      En outre, la figure de l'usager « habitué », façonnée dans le temps, ne devient une qualité « reconnue » que lorsqu'elle est aussi manifestée en commun, pour les uns et pour les autres, par les usagers du magasin. On peut revenir temporairement sur les deux moments traduits dans les fragments ethnographiques du début. Entre ces deux périodes, je suis passé progressivement d'une figure d'usager « occasionnel » à la qualité d'« habitué ». Ce qui explique en partie 461  que j'ai désormais accès aux disques derrière le comptoir et que les disques que je sélectionne passent presque systématiquement sur les platines du gérant (ils sont donc amplifiés à l'échelle spatiale du magasin et plus seulement dans l'espace d'une écoute individuelle au casque). Dans le premier moment, je ne suis donc encore qu'un usager « occasionnel » 462 . La fréquence de mes passages chez Stamina Records est encore en-deçà de celles des « habitués » institués comme tels (par le temps qu'ils passent dans le magasin, par le nombre d'objets qu'ils y manipulent - principalement des disques - et/ou à travers le discours du gérant qui les présente comme des « habitués »). Certains, d'ailleurs, me font parfois « sentir » (en ne répondant pas à mes salutations, en m'excluant ostensiblement de la discussion, en me renvoyant l'image d'un observateur qui les « dérange ») que « je n'en suis pas » (je ne fais pas partie du réseau d'interconnaissance des « habitués », pour ne pas dire trop vite du « cercle d'initiés »). Il est vrai que je suis encore un acheteur « occasionnel » et que, même dans mes achats musicaux, mes « goûts » n'apparaissent pas clairement, alors qu'ils sont un moyen, pour peu que j'essaie de les dire un peu, de me positionner sur l'échiquier des courants esthétiques sur lequel on m'enjoint de trouver place et de défendre mes choix. Il ne s'agit pas d'être affilié exclusivement à un genre musical. D'ailleurs il est souvent bien venu de faire montre d'un goût éclectique et d'une curiosité pour les genres que l'on « connaît » moins. Mais il faut tout de même donner quelques noms, écouter un nombre important de disques dans l'espace du magasin (même si c'est pour n'en garder aucun). Ensuite, à partir du moment où on « pratique » assez assidûment le magasin pour consolider son statut d'« habitué », on peut passer très peu de temps chez Stamina Records et ne plus écouter que quelques disques, sans que soit à nouveau mis en doute ce statut.

      J'ai plusieurs fois utilisé à dessein les termes de figure et de qualité pour tenter de dire la position des « habitués ». Ils ne sont pas mis en oeuvre en tant que synonymes, ils situent deux modalités relationnelles différentes à deux moments différents de la constitution des « habitués » comme tels. La figure de l'« habitué » est un construit qui renvoie à un mode relationnel situé dans l'action. L'ordre praxéologique de cette construction statutaire permet de tracer une relation directe entre les deux éléments reliés (entre le gérant et les « habitués » « en chair et en os », mais aussi entre « habitués ») : c'est une relation qu'ils coproduisent et qu'ils se rendent mutuellement significative par un faire. La qualité, elle, s'inscrit dans des relations détachées de l'action, sur un mode plus abstrait. Elle n'implique plus que la relation soit concrètement pratiquée : celle-ci est uniquement déterminée par un système inclusif/exclusif (entre ceux qui sont caractérisés par cette qualité et ceux qui ne le sont pas) et n'a plus besoin d'être manifestée, si ce n'est parfois par un dire qui permet de rappeler les qualités de chacun. Au cours des deux saisons d'activité observées, l'institution de la qualité d'« habitué » a semblé en effet produire une posture figée qui ne nécessite plus d'être sans cesse pratiquée et questionnée. Toutefois, on ne peut évacuer de manière absolue la possibilité d'une disqualification plus ou moins collective, à plus ou moins long terme et dans le cas où l'« habitué » (trop « habitué » ?) déploierait des arts de faire incompatibles avec une « dynamique d'ensemble », c'est-à-dire avec l'agencement du savoir-faire du gérant et des arts de faire des autres « habitués » (par exemple en passant commande pour des disques qu'il finirait par refuser d'acheter ou en s'accaparant des disques méticuleusement sélectionnés par d'autres « habitués »).

      Selon que l'on est ou pas produit comme « habitué », on n'a pas accès tout à fait aux mêmes objets. Il n'empêche qu'usagers « occasionnels » et usagers « habitués » ont à mettre en oeuvre des arts de faire qui leurs sont propres, pour construire leurs choix et défendre (ou se défendre de) leur statut. Parmi les différents modes de faire communs repérés chez Stamina Records, l'écoute des disques dans l'espace du magasin fait figure d'évidence. Cette écoute est ici quasi-systématique dans les procédures de formation d'un choix (et sans doute d'un « goût » déjà un peu co-produit dans le magasin), ce qui différencie ce disquaire spécialisé des espaces de type Fnac. A y regarder d'un peu plus près, non seulement elle se pratique dans des formes multiples et plus ou moins contingentes qui méritent un peu d'attention, mais elle est également tributaire des moyens techniques qui sont « à la disposition » de l'usager et qui sont diversement distribués selon que l'on un « habitué » ou un « occasionnel ». D'ailleurs, ces statuts échafaudés in situ sont étroitement imbriqués aux objets du magasin et aux commentaires que le gérant fera (ou ne fera pas) à leur sujet.

      On peut reprendre chacun des éléments de sonorisation du dispositif Stamina Records pour voir comment ils sont utilisés et comment ils s'articulent parfois dans une écoute qui n'est définitivement plus réductible à une pratique uniquement individuelle (et encore moins autonome). Les platines vinyles disposées sur le comptoir matérialisent, avec la platine CD, le « niveau minimal de l'écoute » pourrait-on dire. C'est-à-dire quasiment le « niveau minimal des arts de faire » ici attachés au disque, au choix et à l'achat 463 . Ils concernent tout autant les « habitués » - que ce soit les Djs qui mettent parfois à peine 10 secondes pour écouter certaines nouveautés, ou les « amateurs » plus ou moins « mélomanes » qui prolongent généralement plus longtemps leur écoute - que les usagers « occasionnels », qui n'ont aucune raison de se passer de ce moment d'écoute. Celui-ci leur permet d'ajouter aux autres dispositifs habituels de sélection (pochette de disque, presse musicale, « style » d'un artiste, affinités musicales construites avec leurs amis, etc.) une procédure, au combien précieuse à leur yeux, pour « construire sa propre opinion » - comme nous disons parfois, en « faisant comme si » l'écoute permettait de purifier notre rapport à la musique de ces prescripteurs qui ont pourtant déjà un peu transformé cette musique que l'on écoute « pour soi ». Ils ont d'autant moins de « raison » de s'en passer 464  qu'ils trouvent là l'occasion de construire leur écoute sur un temps extensible, alors que d'ordinaire, dans d'autres nombreux espaces du disque, soit il est impossible d'écouter les disques, soit l'écoute est réduite à quelques disques sélectionnés par les disquaires, soit encore elle se déroule dans un dispositif trop contraignant pour être pratiquée systématiquement (attente prolongée pour accéder au dispositif, possibilité de n'écouter que deux disques et/ou de n'écouter que les 30 premières secondes de chaque morceau). Excepté pour les Djs, « habitués » ou « occasionnels », spécifiquement intéressés par les disques microsillon et en particulier par les nouveautés exposées dans les présentoirs, la platine CD est tout autant mise en oeuvre que les platines vinyles de ce « niveau minimal de l'écoute ». Cependant, ce sont deux dispositifs d'écoute assez différents. L'écoute des disques vinyles se fait au casque, ce qui isole l'usager de l'espace des interactions du magasin. Du moins, la fermeture du champ de perception sonore met l'auditeur dans une position « désynchronisée », où la « bande-son » ne correspond plus à ce qui se passe dans le champ de vision 465 . De plus, cette écoute peut-être menée selon des « logiques » propre à chaque usager : il peut écouter les disques dans leur intégralité (même si cela n'arrive quasiment jamais), mais surtout, il peut les écouter dans l'ordre qu'il souhaite, il peut les réécouter plusieurs fois et il peut procéder selon des temporalités multiples. Par contre, la platine CD n'est pas directement accessible aux usagers 466 . Il faut qu'ils demandent au gérant d'opérer pour eux. L'agencement de l'écoute est alors complètement structuré par le gérant lui-même, qui enchaîne les titres un à un, dans l'ordre des plages du disque, et jamais dans leur intégralité. Cette fois, l'espace de l'écoute n'est plus privatif puisque la platine CD, située derrière le comptoir, est reliée au système d'amplification sonore du magasin et donc aux deux grosses enceintes derrière le comptoir. La musique est alors entendue par toutes les personnes présentes au même moment et suscite parfois des commentaires d'autres usagers. Notons également que cette platine CD est le dispositif technique le plus souvent utilisé par le gérant, entre les moments d'écoute pour les usagers, pour diffuser une musique en continu dans l'espace du magasin, à faible régime sonore 467 .

      Les deux platines vinyles installées derrière le comptoir, reliées à une table de mixage et au système général d'amplification du magasin, sont à l'usage exclusif du gérant 468 . Elles constituent un second « palier » de l'écoute. Le gérant ne diffuse pas ainsi tous les disques sélectionnés par les usagers, loin s'en faut. Il le fait le plus souvent pour les « habitués ». Mais si un usager « occasionnel » le lui demande, il répond toujours favorablement. Ce qui arrive cependant beaucoup moins fréquemment, justement parce que cette écoute dans l'espace sonore du magasin est une « habitude » sociale-individuelle construite, autrement dit un art de faire élaboré principalement par, et pour les « habitués ». Celui-ci renvoie à un intérêt tout particulier pour la texture sonore (et notamment pour la « profondeur » des basses et pour la qualité de la production) qui n'est plus l'apanage des Djs pratiquants mais qui est aussi largement partagé parmi les amateurs, qui construisent leur rapport à la musique dans la proche périphérie de la praxis des Djs, bien souvent présents en même temps qu'eux chez Stamina Records. Et il arrive en effet couramment que la musique que l'on entend alors à fort régime sonore ne soit plus la « même » que celle entendue au casque et que ce second moment d'écoute contredise l'avis forgé au cours du premier.

      La filiation avec les univers des musiques électroniques actuelles s'inscrit de manière encore plus significative sur ce que l'on nommera un « autre palier » de l'écoute. Il s'agit des moments, de plus en plus fréquents d'ailleurs, au cours desquels le gérant ne se contente pas d'enchaîner les disques vinyles les uns après les autres, mais où il les « mixe ». C'est alors à une autre dimension de la musique que les usagers accèdent, par des modalités d'écoute qui se rapprochent de celles d'un espace festif, ce qui participe à la formation d'une autre appropriation de la musique. Cette phase d'écoute collective d'une musique « mixée » devant soi resitue les morceaux sélectionnés dans leur dimension fragmentaire (et dans leur infinitude) par rapport au continuum de la diffusion musicale en soirée qui est le mode d'être privilégié de toutes les musiques électroniques aujourd'hui. Ces musiques électroniques se situent autant dans cette « valeur ajoutée » du mix que dans chacun des titres assemblés. Dans le temps de cette écoute in situ, comme dans le temps de la fête, la musique n'est pas (n'est plus ?) une succession d'entités propres mais une reconstruction d'un tout plus syncrétique.

      Dans l'articulation des tactiques du gérant face aux réseaux de la musique et des stratégies qu'il peut mettre en oeuvre dans l'espace du magasin, le disque constitue un pivot manifeste qui est au centre du dispositif autant qu'il est au centre des arts de faire des usagers. Toutefois, les usagers de Stamina Records ne forment pas une « clientèle » uniforme (une demande à satisfaire « à tout prix ») et, réciproquement, les disques ne sont pas un tout indifférencié (une offre globale proposée à tous les clients). Si, après plus d'un an de pratique (et d'observation) assidue chez Stamina Records, le gérant me propose des disques « cachés » derrière le comptoir (hors du champ de visibilité du dispositif) et qui sont réservés à quelques clients, c'est à la fois parce que je suis progressivement passé du statut d'« occasionnel » à celui d'« habitué » et parce que la praxis du gérant permet - et produit - mon positionnement dans l'espace du magasin. Mais les choses ne se réduisent pas à la dualité « occasionnel »/« habitué ». Celle-ci est certes structurante mais non exclusive. A chaque nouvelle interaction entre l'usager et le gérant, chacun recompose les patrons qu'il avait confectionnés pour lui et pour l'autre. Des nuances, ou plutôt des craquelures, apparaissent alors dans les figures dichotomiques de l'usager « occasionnel » et de l'usager « habitué ».

      Si l'on s'intéresse au disque tel qu'il s'échange chez Stamina Records, la diversité de ces modalités est d'autant plus apparente que le disque lui-même (et parfois un artiste, un label, un « style », etc.) pourra être affilié à un mode de faire particulier du gérant et à un art de faire adapté de l'usager ; il sera ainsi produit comme disque particulier et affublé d'une qualité propre. On peut distinguer quatre grands « types de disques » chez Stamina Records 469 , non pas simplement les disques en tant que tels, mais en tant qu'ils articulent à la fois, dans le dispositif du magasin, les stratégies « internes » du gérant, les arts de faire des usagers, les positionnements que l'on se manifeste ainsi les uns aux autres, ainsi que les tactiques bricolées en amont, par le gérant, dans ses relations avec les réseaux de la musique :

      - les « promos » : ces disques parfois étiquetés comme « promos » à même leur pochette (Dj promo only, not for sale) sont effectivement des disques « promotionnels » dans la mesure où ce sont les support de morceaux qui ne sont pas encore sortis « officiellement » (parfois ils sortent plus d'un an après, parfois même ils ne sont jamais pressés en plus grand nombre) et où ils sont réservés à l'usage des Djs (comme peuvent être réservés à l'usage des animateurs les disques que les labels envoient « en avant première » aux radios). Et, effectivement, ces modes de faire se prolongent chez Stamina Records. Le gérant ne les distribue (ou ne les « propose », s'il a dû lui-même payer ces « promos ») qu'aux Djs. Il le fait en fonction du « goût » des usagers-Djs tel qu'il est renégocié à chaque nouvelle occasion (notamment par les nombreux commentaires entrecroisés au sujet des disques proposés, écoutés, sélectionnés, achetés). D'ailleurs, à l'instar de la figure de l'« habitué » qui lui est étroitement liée sans en être jamais une métonymie (ni réciproquement), le statut de « Dj » ne devient une qualité collectivement et mutuellement réalisée (dans l'espace du magasin) qu'après un incessant jeu symbolique, mais non-dit, de délimitation d'une praxis spécifique et légitime. Il ne suffit donc pas de se proclamer « Dj ». Encore faut-il pratiquement le montrer et le démontrer (« faire preuve » - c'est-à-dire aussi être capable de le traduire - d'un « goût » spécifique, d'une connaissance affûtée de la musique, des labels, des artistes, de l'« histoire » des mouvements musicaux, mais aussi, ou encore, être membre d'un collectif « reconnu », apparaître sur un flyer, enregistrer une mix-tape, etc.).

      - Les « news rares » : ces nouveautés discographiques sont instituées comme « raretés » par la conjonction d'un faire (les presser et/ou les faire circuler en très faible quantité, mais aussi, par exemple, les sortir sous forme de white-labels) et d'un dire (« c'est un tirage très limité ») dans les réseaux de la musique, avec un faire (les mettre derrière le comptoir, c'est-à-dire ne pas les exposer de manière « visible ») et un dire (« je ne l'ai eu qu'en un seul exemplaire ») dans l'espace du magasin. Le gérant les propose principalement aux Djs, mais également à quelques « habitués amateurs » qui font preuve d'un intérêt appuyé et circonstancié pour la musique, ou encore aux « habitués » avec lesquels il entretient des relations amicales en dehors de l'espace du magasin.

      - Les « raretés oldies » : ce sont soit des disques achetés d'occasion (principalement en Angleterre, mais aussi par correspondance, et de plus en plus par l'intermédiaire de sites électroniques spécialisés dans la jungle - voire uniquement dans les oldies), soit des disques ré-enregistrés sur support microsillon (des « re-pressages »). Ces titres « anciens » (remontant très rarement au-delà des années 1994-1995) sont parfois devenus des « classiques ». A l'image de l'anniversaire du label anglais Moving Shadow déjà largement évoqué, la valeur mythologique de ces « classiques » dépend principalement de processus situés hors de l'ordre « local » des productions symboliques (ces titres qui sont « effectivement » devenus des « classiques » en Angleterre - figés en tant que tels par l'imbrication d'une demande importante, du nombre de diffusions en soirées ou sur les radios, du discours de la presse spécialisée, d'une reconnaissance par les pairs, Djs et producteurs de renom, qui les citent comme références, etc. - n'ont parfois même jamais été distribués en France où ils sont pourtant présentés comme des « classiques » lorsqu'ils sont ré-édités). Toutefois, la mise en récit « historique » doit être prolongée à l'intérieur du magasin ; ici, le gérant devient un prescripteur puissant, du moins pour tous ceux qui n'ont pas la même connaissance - concrète et abstraite, pratiquée en Angleterre ou répercutée dans les discours des autres prescripteurs - des « classiques » mythologiques ès qualité. Ces « raretés oldies » sont proposées à quelques Djs et à quelques « amateurs mélomanes ». Mais, le choix des usagers à qui ces disques sont proposés dépend ici moins de leur statut construit dans le magasin, que d'un goût spécifique et assez distinctement identifié pour des productions musicales old school ; c'est un choix plus contingent. Ce « goût » (souvent commun avec les goûts du gérant d'ailleurs) est fréquemment manifesté et produit avec prolixité, il revêt la forme d'un commentaire détaillé de ce qui, dans la musique « elle-même », différencierait fortement les « styles old school » (envisagés comme pluriels, ouverts, artisanaux) des productions plus actuelles (qui seraient beaucoup plus standardisées, fermées ou « commerciales »).

      - Les « autres » disques : il s'agit de l'immense majorité des disques disponibles chez Stamina, c'est-à-dire tous ceux qui entrent dans le champ de vision du dispositif sensible (dans les bacs ou sur les présentoirs). Tous les usagers, « habitués » ou « occasionnels », y ont accès, même si le gérant ne conseille pas les mêmes nouveautés à tout le monde mais tente d'adapter les propositions en fonction des indices de « goût » très diversement explicités par les usagers 470 .

      Avec les disques « promos », comme avec les disques « collectors » (un terme souvent utilisé qui englobe les deux types de « raretés », news ou oldies), les modes de faire du gérant apparaissent tout aussi, si ce n'est plus, déterminants que le dispositif du magasin dans la formation des usages et dans la constitution de postures réciproques. La praxis s'insinue alors en deçà du principe de visibilité qui conditionne partiellement l'échange des autres disques. Mais elle le fait par tâtonnements électifs. Classer les disques, les référencer, les ranger dans les bacs, sur les présentoirs ou derrière le comptoir, permettrait de définir quelques cardinalités dans les univers sensibles de la musique, mais aussi de ranger les choses du monde et en particulier de classer les uns et les autres en fonction de catégories « musicales » (les catégories de notre rapport à la musique). Inversement, proposer tel ou tel disque « caché » derrière le comptoir - et permettre d'accéder à tel ou tel type de disque - signifierait également, en substance : « je te reconnais en tant que Dj », « tu t'y connais assez pour que je te propose quelques raretés », ou encore « tu fais désormais partie d'un cercle restreint de privilégiés ». Cependant, ce serait accorder au gérant un pouvoir qu'il n'a pas que de le représenter en tant qu'unique cartographe de ces procédures de fixation de lieux et de qualités propres. D'ailleurs, bien plus souvent, l'accès à tel type de disque, si tant est qu'il permette effectivement de catégoriser les usagers, signifie plutôt : « je t'accorde la qualité que tu revendiques (explicitement ou non) au bénéfice du doute ». Mais surtout, les échanges ne sont pas uniquement structurés par ce relatif pouvoir d'élection. Il faut qu'en retour le gérant soit accepté, produit comme prescripteur légitime. De plus, la typologie proposée est sujette à mille variations, aussi infimes soient-elles. Ce n'est pas une production anhistorique mais bien un art de faire collectivement travaillé dont l'équilibre apparent cache les petites « ruses » de chacun pour s'approprier la musique sans (avoir l'air de) remettre en cause l'équilibre dans son ensemble.

      En outre, le magasin n'est pas un espace autonome. A chaque nouvelle connexion avec un réseau de la musique, le dispositif s'ouvre à un champ des possibles plus grand. Réciproquement, plus le magasin est connecté aux réseaux, plus ceux-ci prolongent dans son espace les modes de faire et les productions symboliques dont ils permettent la circulation. Le dispositif sensible de Stamina Records va peu à peu se charger d'objets (disques, flyers, affiches) dont l'accumulation, la redondance et l'agencement dans, ou hors de l'espace de visibilité, vont spécifier des relations plus ou moins privilégiées avec tel ou tel réseau de la musique (tel ou tel label, tel ou tel genre, tel ou tel producteur, etc.). De petits mondes de la musique à l'échelle du magasin vont se dessiner plus distinctement, qu'il soient directement visibles et accessibles aux usagers, ou qu'ils cachent leurs échafaudages derrière le comptoir (pour la majorité des usagers de Stamina, l'opacité de certains réseaux semble présenter un intérêt au moins aussi considérable que la lumière d'un « événement » musical produit par la saturation sensible des dispositifs de la musique). L'évolution du magasin montre de nombreux signes d'un remodelage incessant et largement dépendant des réseaux coagulés. L'exemple du changement de mode de catégorisation des disques vinyles de la sur-classe Jungle / Drum'n'Bass est sans doute le plus éloquent à ce sujet. Le passage de catégories hybrides (de genres et d'histoires) à des classes par labels - ou groupes de labels - musicaux marque le passage (certes moins « brutal ») d'une situation d'embranchement fragile à celle d'un noeud de réseau plus solide. Chacune de ces catégories composant la sur-classe Jungle / Drum'n'Bass, seule ou assemblée avec d'autres, peut se lire comme une connexion de plus avec des réseaux (et des mondes) de la jungle au sein desquels les labels sont les premiers éléments de catégorisation de la musique, de ses objets et de ses acteurs. Au cours de cette évolution, Stamina Records s'est inscrit plus fortement dans les réseaux dits underground de la jungle. Le régime de l'opacité relative qui organise bon nombre des échanges avec ces réseaux est un tant soit peu prolongé dans l'espace du magasin. Mais plus les échanges sont nombreux, plus les choses « s'éclaircissent ». L'exemple des disques white-labels, dont on ne sait pas trop parfois s'ils sont effectivement édités en très faible quantité où s'ils sont simplement conformes à l'image qu'un label ou qu'un artiste souhaite donner de lui à ses distributeurs et disquaires attitrés 471 , montre bien que le régime de l'opacité ne peut pas être maintenu de bout en bout, ni en tout et pour tout. En effet, la distribution de white-labels, aussi minimales soient les relations entre le magasin et les distributeurs ou labels, nécessite de mobiliser un certain nombre d'intermédiaires concrets, sans lesquels on ne ferait pas faire le voyage aux disques : listes, factures, documents de douanes, etc. (plus la distance - effective - d'un embranchement du réseau à un autre est longue, plus il faut convoquer d'intermédiaires). Les listes de disques, qui sont le médiateur minimal des relations entre un disquaire et son distributeur, oblige à une mise à plat quantitative et référencée. Les choses se fixent un peu. Plus le gérant commande de disques, plus la périodicité des échanges est serrée, plus le nombre de documents « professionnels » de formalisation augmente, ce qui permet alors de croiser les listes. Les choses se fixent un peu plus. Comme c'est le cas pour le gérant de Stamina Records, la tactique peut aussi consister à obtenir des listes d'un grand nombre de distributeurs et donc de croiser un nombre plus important de listes et d'occurrences (c'est ainsi, parfois, que certains white-labels présentés comme « exclusifs » apparaissent sur de nombreuses listes et perdent ainsi leur statut d'objet « collector ») Les choses se fixent un peu plus encore. Une part de nébulosité s'estompe.

      Le gérant du magasin n'a de cesse de réduire la zone nébuleuse qui le disjoint des mondes de la jungle anglais - vis-à-vis desquels il ne peut procéder, tactiquement, qu'au coup par coup - et qui fonde le pouvoir stratégique des labels et distributeurs détenteurs d'un savoir et d'un savoir-faire gardés à l'écart du champ de vision des autres (dans ces réseaux comme dans les autres, le pouvoir est bien corrélé à un savoir). C'est pourquoi il tente de rejouer à chaque occasion l'ordre déterminé par les labels et distributeurs, notamment en déplaçant sensiblement les modalités pratiques de la relation (changement de temporalités et/ou recadrage relatif par la « professionnalisation » des échanges, par exemple). Or, il se pourrait très bien (comme c'est le cas chez certains autres disquaires que j'ai pratiqués) que les usagers du magasin soient obligés de redoubler de pugnacité et d'ingéniosité face à un gérant détenteur lui aussi, maintenant, d'un savoir sur les réseaux que les autres n'ont pas et qu'il maintient à distance comme un trésor gardé. Les deux premières années d'activité du magasin Stamina Records ont plutôt été maillées de processus inverses. Plus le nombre de réseaux affiliés a augmenté, plus le savoir dont ces interconnexions ont permis la circulation s'est distribué de manière explicite et précise dans l'espace du magasin.

      Une partie des usagers, et en particulier des « occasionnels », semble pourtant exclue de ces modalités d'échange. Toutefois, les « types de disques » qui ont été spécifiés ne sont pas des classes étanches, pas plus que ne le sont les figures de l'« habitué » ou de l'« occasionnel ». Pratiquement, on peut passer d'un cadre de praxis à un autre, pour peu que l'on sache déployer des arts de faire qui lui sont propres. Bien sûr, on n'a pas accès tout de suite à tous les disques « cachés » derrière le comptoir, mais on peut progressivement y accéder. D'autant plus, aujourd'hui, que les disques « promos », que le gérant reçoit en plus grosses quantités, peuvent exceptionnellement être proposés à des usagers qui ne sont pas Djs. Se dessinent alors des passages croisés du statut d' « habitué » à celui d'usager « actif », voire à celui d' « habitué impliqué ».

      « Quand tu rentres chez Stamina, c'est pas super super chaleureux... y'a un accueil quoi, mais c'est aussi un peu : « sois toi-même, fais ton truc »... « Cherche tes disques, demande conseil, n'hésite pas »... Un mec qui se pointe et qui dit : « ouais je voudrais un truc, de la balle 472 , s'il vous plaît monsieur », ça me gave ... »

      

      On décèle déjà ici, dans cette remarque du gérant, une figure de l'usager qui n'est plus dite en fonction de la dichotomie « habitués » / « occasionnels », mais plutôt en fonction de la singularité des « démarches » de chacun. Cependant, les deux cas de figure s'articulent plus souvent qu'ils sont exclusifs l'un de l'autre. Dans la manière dont l'usager est produit par le gérant, la figure peut osciller entre l' « habitué » et l'usager « actif et singulier », ce qui conditionnera l'accès à certains « types » de disques  :

      « Y' a des gens qui viennent tous les jours, mais... Pas forcément pour acheter... y'en a qui viennent tous les jours, mais c'est plutôt des potes en fait... Enfin, des « potes habitués »... Y'a des gens qui... Ouais, un ou deux clients qui sont capables d'acheter deux fois par semaine. Après, je suis pas trop capable de chiffrer... [...] Je fonctionne plus par rapport aux mecs que je vois, et qui me disent : « moi, je recherche tel style, etc. » ; je sais qu'à partir du moment où il cherche tel style, je vais pas lui mettre un truc qui a rien à voir. En même temps, je fais attention au stock que j'ai : y'a des trucs qu'il faut que je vende, donc... Je vais toujours mettre un truc que j'ai en pas mal d'exemplaires dans le lot. S'il ne le prend pas, tant pis, je vais pas le forcer, c'est pas la question...Mais, si je le vends, c'est bien aussi, dans un sens... Ouais, bien sûr, ils font le choix, ils écoutent... S'ils estiment qu'ils ont fait une erreur, s'ils ont écouté le truc, ils ne peuvent pas m'en vouloir... Et puis, je mets jamais de disques pourris dans une sélection qu'un mec me demande de faire, je vais mettre de tout, pour que lui puisse se faire une idée de ce qu'il existe dans ce style là... En même temps, je vais pas mettre non plus que des grosses tueries monstrueuses... Enfin, ce que nous, en tant que Djs, on estime être des gros trucs, parce que j'estime qu'avant d'acheter des disques comme ça, il faut... Enfin, ça fait partie d'une éthique : j'estime qu'il faut avoir fait un peu de chemin là-dedans, pour... Pas pour mériter, mais pour... Pour pouvoir dire un jour : « voilà, je sais de quoi je parle, je voudrais tel truc, tel label avec ce mec là »... Si le mec me dit ça, ben y'a aucun problème... Si le mec me dit : « je veux un Congo Natty, est-ce que t'en as », « bien sûr que j'en ai », y'a pas de problème. Si le mec me dit : « ben, je veux une tuerie », bon ben là, je prend 3 disques au hasard et puis il aura sa « tuerie »... Il trouvera la sienne, ce qu'il pense en être une. [...] J'essaye d'avoir un rapport par rapport aux disques... Je me dis qu'il faut vendre, mais faut pas arnaquer les gens, ça sert à rien ; sinon, de toute façon, ils reviendront pas... Faire la mesure de tout ça... Si un moment j'ai un sur-stock sur un truc, je ferai en sorte de le vendre d'une manière ou d'une autre, sans abuser... ça veut dire qu'il faut avoir quand même une connaissance assez vaste dans les spécialités que t'as... Je prétends pas tout savoir de la musique, loin de là, c'est pas ça que je veux dire... En drum'n'bass, je m'y connais, je pense m'y connaître pas mal... Si un mec me dit : « je veux un son rough », bon, un « son rough » ça veut pas dire grand chose, ça peut être un « son rough » en jump-up, ça peut être un « son rough » en techstep, etc. Je vais lui dire : « plutôt à tendance techno ? », bon, si je le connais pas, « ou plutôt avec des samples hip-hop, ou des choses comme ça », ... Et puis des fois, les gens savent pas ce qu'ils veulent : tu leur mets plein de styles différents et ils finissent par trouver leur bonheur... Après, t'as ceux que tu connais bien... Ils vont te dire : « moi, je supporte pas les voix de minettes dans la jungle », etc. A force, tu le sais, tu peux les servir directement. »

      L'usager se singularise par une « démarche » qui lui est propre et qu'il est capable de formaliser en termes « communs », qui jouent le rôle de bornes pour se repérer et co-construire la mise en forme de son propre « goût ». Cette singularisation de l'usager « actif » s'inscrit dans - et inscrit - une démarche propre à Stamina Records, qui, elle-même, s'inscrit dans - et inscrit - des réseaux locaux où les usagers « actifs » sont aussi parfois des acteurs « impliqués » :

      « Par rapport à un magasin on va dire « traditionnel », spécialisé en jungle, ou à l'image d'un magasin reggae hyper spécialisé, tu vas avoir un back-catalogue [catalogue hors nouveautés] en albums, mais peut-être pas un back-catalogue en singles ; moi j'essaye d'avoir un back-catalogue en maxis jungle, parce que... Même qui remontent à quatre ou cinq ans... Parce que j'estime que c'est important pour un mec qui se met à écouter de la jungle à un moment donné, mettons qu'il s'y mette aujourd'hui, il va aimer ce qu'il se fait sur le moment, et puis il va peut-être avoir envie, à un moment donné, de faire marche arrière... Qu'il fasse une démarche, une vraie démarche... Qu'on lui fasse pas un travail mâché, comme dans un magasin techno où on va travailler uniquement en flux tendus et dire : « j'ai tant de maxis à écouler dans les nouveautés, et point »... Moi, je trouve ça relativement peu intéressant... C'est... Faire que de la news et intéresser dix djs, ça m'intéresse pas... C'est pas comme ça que tu touches du monde... Mon but, c'est pas de toucher le maximum de monde possible n'importe comment, c'est d'essayer de faire en sorte que la musique se diffuse bien. [...] Le mec qui en a rien à foutre et qui s'achète un disque parce que c'est fashion [à la mode], ben il aura n'importe quel disque... Il aura pas un truc pourri, il aura pas une tuerie, il aura ce qu'il a choisi parmi cinq disques... Les gens qui sont impliqués, etc., quand ils viennent, ils sont servis... De plus en plus, c'est les promos, des trucs rares... Je leur ferai une écoute vraiment personnalisée, pas forcément uniquement sur les platines d'écoute, mais aussi sur du vrai son, savoir comment le disque il sonne...»

      La spécificité des usagers « actifs », voire « impliqués », serait le pendant à la démarche singulière et impliquée du gérant de Stamina Records (non pas simplement par rapport au « grand marché du disque », mais aussi par rapport aux disquaires spécialisés dans un seul genre musical). Les figures de l'usager et du magasin deviennent consubstantielles, tant et si bien que ce couple enchevêtré Stamina Records - usager actif s'oppose « tout naturellement », dans le discours du gérant, à la figure du « consommateur passif » constituée comme mode faire chez certains autres disquaires, moins appliqués à construire une « démarche » singulière.

      Il reste à évoquer un art de faire qui met en oeuvre efficacement la qualité synoptique des espaces que l'on peut produire à partir du dispositif de Stamina : la collecte des flyers, grâce à laquelle on a notamment pu proposer un exemple de maillage idéaltypique. Et pourtant, il s'agit d'un art de faire « connexe » au dispositif. Ou, plus exactement, la table des flyers, à partir de laquelle on fait une « sélection » rapide de quelques tracts à emporter (sans laisser le temps aux interactions avec les autres de placer le moment sous un autre ordre), est un fragment d'un dispositif d'une autre échelle où s'articule un art de faire qui consiste à composer, avec les éléments disponibles dans l'espace public urbain, un « programme », ou plus souvent d'esquisser un champ des possibles, pour le week-end à venir ; c'est aussi le point de départ d'un parcours jouant et rejouant sans cesse les modalités d'accès (fusionnel) à la musique dans la fête. Il n'empêche que cette manière de faire, plus « dispersée » dans l'espace, permet de produire très facilement et très rapidement un micro-panorama synoptique en s'appuyant notamment sur les qualités sensibles du dispositif du magasin de disques.

      Dans son introduction à L'invention du quotidien, M. de Certeau exprime, de manière plus marquée que dans la suite du livre, ce qui différencie (et non pas ce qui oppose) une démarche qui s'intéresse aux arts de faire « ordinaires » d'une visée orientée vers les « technologies disciplinaires » comme l'est celle de M. Foucault dans Surveiller et punir 473 . Il ne dénie pas la pertinence du propos de M. Foucault par rapport à son objet. Au contraire, les arts de faire sont de multiples moyens pour tout un chacun de pratiquer le monde en s'accommodant de l'emprise du panopticon, et de modeler une forme d'« antidiscipline ». La longueur de focale a changé. « Ces « manières de faire » constituent les mille pratiques par lesquelles les utilisateurs se réapproprient l'espace organisé par les techniques de la production socioculturelle. Elles posent des questions analogues et contraires à celles que traitait le livre de Foucault [Surveiller et punir] : analogues puisqu'il s'agit de distinguer les opérations quasi microbiennes qui prolifèrent à l'intérieur des structures technocratiques et en détournent le fonctionnement par une multitude de « tactiques » articulées sur les « détails » du quotidien ; contraires, puisqu'il ne s'agit plus de préciser comment la violence de l'ordre se mue en technologie disciplinaire, mais d'exhumer les formes subreptices que prend la créativité dispersée, tactique et bricoleuse des groupes ou des individus pris désormais dans les filets de la « surveillance ». Ces procédures et ruses de consommateurs composent, à la limite, le réseau d'une antidiscipline qui est le sujet de ce livre. » 474 

      Dans le prolongement des questionnements de M. de Certeau, mais à une plus petite échelle qui est celle du particularisme de cette recherche, on peut se demander dans quelle mesure les espaces synoptiques comme ceux que l'on peut construire chez Stamina Records ne permettent pas à tous ceux qui les échafaudent de proposer une réponse et une adaptation ad hoc aux dispositifs disciplinaires de la « surveillance » ? N'y-aurait-il pas un ajustement discret et localisé, à certains embranchements des réseaux de savoir-pouvoir, qui consisterait à passer en deçà du régime panoptique - voir tout, surveiller et punir - par la production d'espaces synoptiques - voir peu mais (relativement) bien et bricoler des modes d'agir ? 475 


3) Un dispositif sensible à grande échelle : le site électronique Hypertunez.com

      Les terminologies de la Toile ou du Réseau des réseaux disent idéalement bien ce qui se passe (et comment ça passe) sur Internet. Chaque site est en lui-même un croisement rhizomique multiple, proposant, à chacun des nouveaux espaces plans qui composent sa structure « interne », un nombre d'embranchements important vers d'autres espaces nodaux. De plus, tout n'est pas inventé, tout n'est pas nouveau sur la Toile, qui n'est pas en dehors du monde, mais qui y inscrit une totalité spatiale (l'échelle du monde), de nouvelles temporalités et un rapport différent aux objets. Pour la musique en particulier, Internet n'est pas simplement un intermédiaire de plus : elle ouvre un espace pluriel où cohabitent tous les médiateurs de la musique qui lui préexistaient (musiciens, presses, producteurs, distributeurs, organisateurs de spectacles, experts, amateurs, etc.). Peut-on pour autant la considérer comme l'actualisation explicite des réseaux 476  qui font habituellement exister la musique, qui lui donne un sens et une chair ? Serait-elle l'espace synthétique (parfait) de mondes jusqu'alors distingués, où se prolongeraient, somme toute, les mouvements déjà engagés dans les mondes ainsi rassemblés ? Sans doute, mais pas uniquement.

      Les réseaux électroniques constituent de nouveaux dispositifs sensibles pour des musiques électroniques underground marquées par un idéal communautariste post-moderniste, dont certains acteurs trouvent là l'occasion d'éprouver les modes de faire et les nouvelles esthétiques multimédia qu'ils défendent. Mais, Internet est également l'espace d'une double convergence, partiellement, encore, en cours d'expérimentation : la convergence (évoquée précédemment) des réseaux off line qui font exister les musiques électroniques ; ainsi que celle, à grande échelle, des logiques industrielles et économiques, s'appuyant sur le principe de « subsidiarité » (chacun paie en fonction de l'usage qu'il fait des ressources mises en commun) et sur la « logique de club » 477  d'Internet. Retravaillant cette notion de « logique de club » - qu'il a participé à forger - en tant qu' « intégration de la marchandisation [de la culture et de l'information] directe et indirecte », G. Tremblay pointe les grandes caractéristiques d'un réseau irréductible à la somme des logiques de « flot » et « éditoriale » qu'il articule : « La logique éditoriale offre des produits sur supports individualisés et la logique de flot des programmes en continu. La logique de club, qui progresse au rythme du développement des réseaux, offre les deux à ceux qui sont branchés, c'est-à-dire aux membres qui paient une cotisation mensuelle : des programmes financés par la publicité, par abonnement ou à la carte ainsi que des produits et services que le consommateur peut reproduire sur support matériel s'il le désire, contre paiement à la pièce évidemment. Elle résulte de l'utilisation des techniques de communication de diffusion comme de télécommunication pour la mise à disposition des produits culturels et informationnels. Comme la logique éditoriale, elle autorise une matérialisation sur support individualisé, mais sous un mode virtuel, c'est-à-dire comme une possibilité qui dépend du choix de l'utilisateur (il peut ou non décider d'en faire une copie). Mais elle n'implique aucun déplacement du consommateur vers un point de vente. Elle relie directement son domicile à des centres serveurs. Elle autorise l'accès instantané à un stock considérable de programmes, de produits et de services. » 478  Mais, s'il y a concurrence entre la « logique du club » et les logiques « éditoriale » ou « de flot », les nouveaux réseaux ne signent pas la mort prématurée des industries culturelles ou de l'information plus « traditionnelles » ; ces trois logiques s'interpénètrent de plus en plus, quand Internet n'est plus parfois, que le prolongement idéal des grands groupes internationaux. Les fusions d'AOL et de Time Warner, de Vivendi et de Universal, ou le rachat de Napster par Bertelsmann sont les exemples les plus éloquents des associations entre « industries de contenu » et opérateurs de télécommunications, ou des logiques de concentration de la filière du disque dès lors continuées sur la Toile. Mais la musique est également un objet pratiquement (et techniquement) très propice à la dématérialisation des échanges (et ensuite à leur reproduction individualisée) qui institue des rapports différents au temps, à l'espace et aux objets, tel qu'ils sont évoqués par G. Tremblay. Internet est l'espace du paroxysme « virtuel » d'un mouvement de privatisation du rapport à la culture, entamé pourtant par la matérialisation de produits culturels et qui a fait dire à P. Flichy, à propos du développement du phonographe au début du siècle, que « l'espace public se projetait dans l'espace privé. » 479  L'usage plus ou moins bricolé de la fameuse norme de numérisation de la musique MP3 (qui permet idéalement de dématérialiser et de re-matérialiser la musique), « projette » certes un peu plus les petits espaces publics de la musique dans la sphère privée, mais permet, dans une première phase du développement d'Internet dont nous ne sommes pas encore tout à fait sortis, des modalités non-marchandes (et parfois illicites) d'échange - notamment avec le système intra-communautaire du peer-to-peer 480 .

      Le site électronique Hypertunez.com étudié dans ce paragraphe renvoie très clairement aux multiples questionnements que soulèvent les différentes tendances qui viennent d'être succinctement évoquées. Il s'inscrit à différents titres dans la double logique de convergence, des réseaux de la musique préexistants et des grandes logiques imbriquées de flot et d'édition. Mais il est également corrélé à d'autres formes de convergence plus spécifiques (notamment autour des problèmes de droits d'auteur), ou plus englobantes (l'articulation des stratégies industrielles, des politiques institutionnelles et des usages sociaux en cours de formation). C'est parallèlement un site où sont mis en oeuvre et en scène les principes libertaires et de gratuité issus conjointement de l'imaginaire des mondes des musiques électroniques et des utopies produites par les franges radicales des internautes de la première heure.

      On interrogera dans le même temps les diverses logiques de convergence (notamment synoptique) qui modélisent ce site et les principes « communautaires » qui guident les pratiques socio-discursives des acteurs impliqués. Pour cela, il sera nécessaire d'étirer le questionnement du projet initial d'Hypertunez jusqu'aux formes synoptiques de production de la musique qu'il permet, en passant préalablement par le maillage quasi-infini dessiné à partir de l'agencement et des catégories du site.

      Voilà à peine un mois que le magasin Stamina Records est ouvert lorsque je remarque à l'entrée, disposé sur la table prévue à cet effet, un flyer pour un site électronique spécialisé dans les musiques électroniques. Personne, ni le gérant ni les quelques usagers présents en même temps, ne connaît ce site Hypertunez.com. Dans la semaine qui suivra, je retrouverai des flyers similaires dans plusieurs autres endroits de la métropole lilloise (magasins de disques, salle de concert, cafés), ainsi que, parfois, quelques affiches pour le site Hypertunez.com. Ce que je ne sais pas encore, c'est que ces tracts et ces affiches font partie d'une campagne publicitaire « de lancement » à l'échelon national (ou plutôt des grandes villes françaises). D'ailleurs, ni ce flyer ni mes premières visites sur le site ne m'indiquent clairement l'envergure du projet initié par l'équipe d'Hypertunez et concrètement mis en oeuvre depuis très peu de temps.

      

      1er Flyer Hypertunez (recto) Idem (verso)

      (échelle 1/3)

      A la lecture du recto du flyer, on peut même se sentir coupable de ne pas encore connaître ce site qui se présente comme « la référence du MP3 gratuit en musique électronique » 481 . Le singulier de « musique électronique » unifie « une musique » en fonction du parangon technologique , ici attaché à son descendant direct, le format numérique MP3. Sur le verso du document, l'« alarme résonne », si toutefois on peut risquer, inversement à la transduction sensible opérée par le flyer lui-même 482 , une métaphore sonore pour dire l'effet visuel que produit la prééminence du mot (du bandeau) « alarme ». Ce site ne concernerait pas uniquement les musiques électroniques (à nouveau plurielles) pour elles-mêmes, mais en tant qu'elles participeraient d'une « culture » (au singulier) « tekno-dub-house-hardcore-jungle-open mind ». Cette « culture » englobante renvoie aux points de vue multiples que le site développe : musiques à télécharger, interviews, E-Zine, forum interactif, etc. Jouant sur les mots (« ht » - comme initiales d'hypertunez - « c'est gratuit ») et sur les paradoxes d'une musique qui « n'a pas de prix » mais qui est monnayable sous de multiples formes (« mix-tapes », « vynils », « CD »), le tract juxtapose l'économie marchande de la vente de supports musicaux aux usagers-clients au régime (néo-)communautaire de la gratuité des oeuvres échangées entre membres indifférenciés (dont Internet serait le véhicule idéal). Le modèle communautaire instaure un rapport à la culture dans lequel le rôle du producteur est absorbé par celui du public. Le modèle marchand opère une rupture entre les deux personnages ; la distance qui les sépare est alors maximale 483 . Ces deux modèles « absolus » entre lesquels tout se passe, sont aussi les marges respectivement signifiées en haut et en bas du verso du flyer : le modèle communautaire d'un Nous - « accros de culture tekno-dub-house-hardcore-jungle-open mind... voici notre site » - comprenant à la fois les producteurs et les publics et relevant d'une communauté d'amateurs bientôt internautes ; le modèle marchand dissociant explicitement le producteur (« on », Hypertunez) et l'usager-client - « mais si vous voulez vraiment dépenser de l'argent on peut aussi vous livrer à domicile des mix-tapes, des vynils, des CD ». Cette dichotomie modèle marchand / modèle communautaire est structurante pour le site électronique Hypertunez.com, qui ne va avoir de cesse que de s'en accommoder en tentant d'accommoder les deux versants de cette opposition symbolique. Elle marquera autant le projet initial du site que son évolution et son institutionnalisation sur ces deux premières années d'activité. C'est pourquoi on ne pourra se passer ici, pas plus qu'ailleurs, d'une visée diachronique.


Un projet entrepreneurial « indépendant »

      « L'idée de départ, on est trois fondateurs : une américaine qui vient de New York, qui a fait le graphisme au départ, un français qui est compositeur de musiques électroniques et moi qui ai fait sciences po et qui ai plutôt une expérience de création d'entreprise. On a habité à New York pendant 3 ans, de 93 à 96, et on cherchait des artistes français de musiques électroniques sur le Net et on n'a pas trouvé. Donc on s'est dit : on va faire la plate-forme pour tous les artistes et les labels, bon français au départ, parce qu'on voulait s'installer sur la scène française, mais bien entendu avec une vocation planétaire, et maintenant avec une véritable internationalisation qui commence, et la vocation d'être le leader sur les musiques électroniques, mais sur un plan planétaire... Mais pas le leader commercial, l'esprit d'Hypertunez, c'est que les deux autres fondateurs sont des artistes, et que donc c'est plutôt un esprit de site plate-forme pour des créations visuelles et sonores. C'était vraiment ça l'idée. C'est pas pour vendre des savonnettes, c'est vraiment pour essayer de diffuser des créations, aussi bien, là encore j'insiste, musicales que visuelles, parce que les musiques électroniques sont une autre façon de consommer de la musique et correspondent beaucoup plus à un mode de vie qu'à : « j'achète un disque, je le mets dans mon placard pour des années... » C'est plus exactement comme ça que ça se passe. »

      Si le projet initial d'Hypertunez, tel qu'il est ici exprimé par sa présidente 484 , s'inscrit en faux par rapport aux grandes logiques « commerciales » des industries culturelles et se positionne du côté des « artistes », le site n'en est pas moins explicitement et ouvertement une entreprise privée (en l'occurrence sous forme d'une SARL). Le dilemme, s'il en est, consiste donc à concilier cette volonté de « faire autrement » - qui serait étroitement liée aux modes de faire d'une « culture » multimédia des musiques électroniques, proprement irréductible à une consommation musicale (« C'est pas pour vendre des savonnettes, c'est vraiment pour essayer de diffuser des créations, aussi bien [...] musicales que visuelles, parce que les musiques électroniques sont une autre façon de consommer de la musique et correspondent beaucoup plus à un mode de vie ») - avec un projet entrepreneurial économiquement viable. Inspiré du site américain Hyperreal, le projet Hypertunez est notamment né du constat de l'absence d'une base de données francophone sur (toutes) les musiques électroniques. Dès lors, Hypertunez compose ses modes d'être et ses modes de faire en situation de « niche », jouant du caractère multimédia de cette « culture électronique » qui trouverait avec Internet un moyen d'être enfin mise en valeur. Cette position de « niche » permettrait de développer des « synergies » novatrices, englobant dans un seul mouvement les compétences des artistes et celles des usagers du site, qui iraient bien au-delà de l'échange marchand, qui s'appuieraient sur la dimension « planétaire » de la « culture électronique » et qui seraient à l'« avant-garde » des productions artistiques comme des productions médiatiques :

      « Le principe du site c'est qu'on peut écouter pas mal de choses, télécharger un certain nombre de choses, voir pas mal de vidéos aussi. Je pense que ça va plus changer les modes de production de la musique quand on aura développé notre studio virtuel, où là les artistes pourront composer à distance ensemble, remixer en ligne, avoir des outils de composition musicale en ligne, avec d'autres musiciens partout dans le monde... ça, oui, je pense que là-dessus, on aura une valeur ajoutée, où on est justement encore à l'avant-garde. Après, je pense qu'on va essayer d'avoir une communauté très réactive, et de pouvoir aider des gens à organiser des projets, c'est-à-dire du virtuel au réel quoi. Aider des artistes qui ont des projets à développer, utiliser le web pour ça, pour mettre en relation des compétences autour de projets un peu plus globaux que « je fais une soirée à tel endroit »... Essayer de faire des projets un peu pilotes planétaires, les PPP d'Hypertunez... D'ailleurs, c'est vrai aussi pour le fonctionnement chez nous... Les gens qui bossent ici, c'est pour la plupart des jeunes professionnels passionnés. Et on espère justement qu'on va constituer une équipe où le principal capital, c'est l'humain, et pas les investisseurs ou les financiers. Et ça on y tient beaucoup, on a envie d'être un peu pilote dans la façon aussi de gérer cette nouvelle économie, pour qu'il n'y ait plus cette séparation entre actionnaires investisseurs et actionnaires salariés. On voudrait vraiment qu'il y ait une distribution plus équitable, si profit il y a un jour sur cette aventure. Ça, on y tient, c'est l'esprit techno. C'est ... S'il y a un gros fromage, nous on va pas, en tant que fondateurs, le manger tout seuls. Ce qui, je pense va nous distinguer de pas mal d'autres entreprises. Ces choses se partagent dans le mouvement techno, dans les free-parties, etc., en tout cas le début, c'est quand même un mouvement social au départ, même si les revendications sont pas affirmées comme étant politiques, sauf en Angleterre, où là c'est des gens très organisés. En France, on n'est pas encore au discours, mais ça reste quand même un mouvement de contestation. »

      Mais c'est aussi une « niche » d'« indépendance » : cette situation d'intermédiaire catalyseur de la créativité « électronique » accentuerait l'« indépendance » des courants artistiques concernés, et plus particulièrement des réseaux de la french touch 485  :

      « Musiques électroniques... C'est surtout un courant, un courant de la nouvelle génération. C'est-à-dire que c'est enfin la musique qui sort des clubs, qui sort des endroits où on boit de l'alcool, où on fait ça, je dirais, d'une manière un peu trop conventionnelle. C'est un choix artistique au départ. C'est les musiques qu'on écoute puisqu'on considère que le hip-hop fait partie des musiques électroniques, donc on a une conception très large des musiques électroniques. On est né avec quasiment... Ensuite, parce que c'est encore un espace indépendant, d'expression, et où, je dirais, les artistes français ont une chance à l'export, ce qui est une des rares musiques aujourd'hui où la France peut retrouver une place importante par rapport à la culture anglo-saxonne, surtout en musique. »

      L'« indépendance » des mondes des musiques électroniques et celle du site Hypertunez.com serait à ce prix : inscrire l'activité commune « à côté » des grandes logiques sociales qui régissent encore les productions culturelles aujourd'hui, dans une relation de complémentarité à la filière musicale « indépendante » préexistante ; façonner ainsi un nouvel intermédiaire de la musique qui soit assez souple et assez puissant pour favoriser une autonomie partagée. Ce serait l'occasion de promouvoir une autogestion plus large de la création musicale électronique et de proposer une alternative politique - au sens large du terme - à la domination des majors du disque :

      « Ce qui est important aussi pour nous, c'est de montrer que la musique qui sort c'est pas simplement de la mise en boîte de majors sur quelques « produits », mais que là, on a affaire à des vrais acteurs, à des vrais producteurs, des vrais artistes, qui ont pas forcément envie de cette mise en boîte « prêt à consommer »... Ces vrais artistes deviennent eux-mêmes indépendants, c'est-à-dire qu'ils s'occupent de toute la chaîne, ils délèguent de moins en moins dans les étapes de la production, que ce soit le graphisme de la pochette, que ce soit leur site Internet, que ce soit leur campagne de promo... On s'aperçoit que ce sont des gens qui sont plus multi-talents que simplement dans un domaine où ils sont interprètes d'une chanson et ils font couplet-refrain quand on leur demande de le faire. On est passé à une nouvelle organisation de pôles beaucoup plus autonomes et beaucoup plus complexes que la production musicale d'une major. Même si les majors essayent de savoir ce qui se passe dans ce milieu des musiques électroniques, je pense que les acteurs eux-mêmes ont l'expérience maintenant, et ont plus du tout envie de passer à la télé absolument... Enfin, voilà, on a changé nos rapports aux médias, on a changé nos rapports à la musique, mais aussi aux autres modes d'expression de masse. Maintenant, le web permet à des gens qui sont un tout petit peu plus pointus, un tout petit peu plus spécialisés, d'accéder à l'information qui les intéresse, et pas de tout prendre comme ça, de tout consommer. [...] Nous, on est un nouvel intermédiaire. Là où une major est un intermédiaire exclusif et te fait un contrat qui enchaîne un artiste pendant trois albums, nous on est un intermédiaire non exclusif, y'a une souplesse, y'a une différenciation très très nette... Le web, c'est pas la suppression des intermédiaires, parce que si tu y vas tout seul, sans moyen, sans équipe, t'auras pas forcément... Tu vas te recréer le même parcours pour finir par sonner à la même porte de la même major qui va te dire : « non, désolé , peut-être l'année prochaine »... L'idée c'est d'avoir des filtres indépendants, nous on est un intermédiaire mais indépendant... je pense que c'est ça qui va se développer de plus en plus sur le web, on le souhaite en tout cas. [...] Pour nous, l'important c'est pas tellement d'être indépendant de manière économique ad vitam eternam, mais d'avoir les moyens de développer notre réseau, notre politique, comme on le souhaite. Même s'il se trouvait un jour qu'Hypertunez soit rattaché à un grand groupe, ça changerait rien à la direction et à la stratégie du site en lui-même, ça nous donnerait juste les moyens de le faire plus « normalement », parce que là , on a une équipe de passionnés, mais qui sont pas tous payés à la hauteur des salaires du marché, parce que voilà... Indépendant, on le restera toujours dans le développement stratégique... Dans la finance, je dirais, c'est moins critique pour nous de... Parce que c'est très fatigant d'aller en bourse tout seul, et pour Hypertunez, je pense pas que ce soit un modèle qu'on va pouvoir tenir vraiment... L'idée c'est de choisir nos partenaires financiers, pour justement ce qu'on a envie de faire, c'est-à-dire choisir des partenaires qui vont simplement nous mettre les moyens par rapport à notre projet et qui vont pas essayer de le dénaturer en en faisant quelque chose de commercial ou quoi... On est en ce moment à l'étude de différentes possibilités de développement. Pour l'instant, on a installé un état d'esprit, à défaut de millions de recettes.... Pour l'instant, on est petit sur la Toile, mais bientôt, par tous les liens qu'on va faire avec d'autres sites, on va devenir intéressant. Mais, le web c'est un peu pareil que la vie : ça met un moment avant d'exister.... C'est pas parce qu'on ouvre un site qu'on existe tout de suite... Après, y'a un très gros travail de communication autour, je pense que c'est à cela surtout qu'on va s'atteler maintenant. »

      L'opportunité de fonder ainsi un site spécialisé dans les « cultures électroniques » tient non seulement à l'absence de structure de ce type et à l'« indépendance » des réseaux à faire travailler ensemble, mais aussi à la situation historique des musiques électroniques, dont les dynamiques seraient encore trop dispersées, trop parcellaires et auxquelles il manquerait justement un intermédiaire assez nodal (et assez « indépendant » et assez innovant) pour consolider un « mouvement » à l'échelle du « monde » (ou du moins à l'échelle du « monde » maillé par la Toile) :

      « Je crois que c'est ça qui fait l'intérêt de ces musiques, comme le rock'n'roll pour les générations d'avant. Mais c'est un mouvement qui n'est pas encore arrivé à maturité, c'est un mouvement encore très dispersé, d'ailleurs on le voit dans les milliers de petites productions qui sortent à 500 exemplaires, qui s'arrêtent au bout d'un an... C'est un mouvement qui s'est pas encore trouvé, entre la récupération commerciale et l'esprit des origines. La maturité c'est de devenir très riches tous ensemble, non, je rigole ! Non, c'est prendre le pouvoir là où il est, c'est arrêter justement de se faire imposer des choses qui sont complètement ridicules, en termes d'évolution de société. Y'a 10 000 façons de voir les choses. Faire l'état de la techno en France sur des critères de voisinage - comment les voisins supportent-ils la musique ou les basses à haute dose... Mais je pense que c'est encore un mouvement qui se cherche... ça se sent dans le marché du disque : ça ne représente encore qu'une frange vraiment... Le hip-hop est arrivé à maturité, les musiques électroniques pas encore. Y'a pas eu encore de grand spectacle révolutionnaire à la façon de Public Enemy, où y'a eu... Peut-être pas sur le même registre... Le rap c'est la parole qui dénonce, la techno c'est autre chose, c'est pour l'instant une sorte de collectif sans direction... On va voir... En plus, c'est encore un mouvement qui a une image très négative, qui est pas sorti de l'enfance encore. Nous, on va faire partie des gens qui vont amener ce mouvement vers un peu plus de visibilité autre que ces critiques un peu 1er degré (c'est des drogués, c'est pas de la musique...). Notre objectif c'est de partir très pointu, très spécialisé, très professionnel, d'une niche, mais de montrer que cette niche elle devient mainstream très très rapidement. »

      Tout en s'appuyant sur les réseaux des musiques électroniques existants, le site Hypertunez.com est un projet de grande envergure qui doit, à défaut de pouvoir tenir une indépendance financière, trouver les moyens (pratiques, technologiques, financiers) de mener à bien et de pérenniser des activités multiples et coûteuses. Dès le lancement effectif du site, Hypertunez.com bénéficie d'une reconnaissance institutionnelle marquée : le projet obtient le prix de l'ANVAR qui récompense les entreprises innovantes en matière de nouvelles technologies (500 000 francs), ainsi qu'une subvention du C.N.C - Centre National de la Cinématographie - pour développer ses activités à l'international (1 900 000 francs). Mais il reste que cette entreprise de quinze salariés (et de nombreux correspondants à l'Etranger) doit à court terme développer d'autres modes de financement. La vente de disques est l'un de ces moyens, tel que l'explicite le responsable « communication et partenariats » d'Hypertunez :

      « Pour l'instant, on compte gagner de l'argent avec tout ce qui est vente de compils. On en a déjà sorties... Là on a pas gagné d'argent parce que c'était surtout une affaire promotion... On a fait un disque avec Laurent Hô, le label de Laurent Hô, qui a très bien marché, qui s'est très bien vendu, on a eu de très bons échos, dans la presse, dans les médias, comme Radio Cité Vauban qui l'a classé dans ses charts. On a organisé des soirées, au Batofar par exemple, pour assurer la promotion ders compils et des artistes, toujours, c'est important. Les soirées également se sont très bien passées, donc là on va sans doute, au vu du 1er partenariat, on va sans doute renouveler des partenariats, avec d'autres labels, et donc décliner à chaque fois : compilation house, compilation techno, etc. »

      Hypertunez est une entreprise sur un nouveau marché (cette fameuse « nouvelle économie » virtuelle). Son développement économique nécessite de mettre en oeuvre des outils de mesure, certes adaptés aux échanges numériques, mais directement dérivés des technologies (panoptiques) marketing de l'économie « traditionnelle » : mailing lists professionnelles, instruments de mesure du nombre de pages lues, du nombre de téléchargements MP3, etc. ; il s'appuie également sur la fidélisation d'un public par l'intermédiaire d'une newsletter bi-hebdomadaire. Mais, la pérennité économique du site tient également à la capacité d'Hypertunez à consolider un certain nombre de partenariats, tant institutionnels que privés, et à mener de front des activités qui l'engagent en dehors de l'espace on line (notamment en s'affiliant à certains événements importants, ou en créant des événements).


Une société hybride et institutionnalisée, du on line au off line

      La spécificité du site Hypertunez.com tient à la fois au projet initial de la société, aux types de ramifications off line qu'elle enracine et au contexte français dans lequel, d'abord, elle s'insère volontairement, tout en tentant de participer à l'hybridation (à l'adaptation) du système français en fonction des « nouvelles » pratiques culturelles et communicationnelles liées aux musiques et aux réseaux électroniques. L'identité du site ne s'institue pas seulement à travers l'espace de la Toile, mais agrège également des espaces « événementiels » (soirées, festivals, salons) avec lesquels il entretient des relations de partenariats plus moins développées. Cependant, et même si la tendance est plutôt à considérer les artistes comme des « partenaires » à part entière du projet, le nous des partenaires n'est le pas le nous de la « culture » des musiques électroniques, tel qu'on peut le repérer sur le premier flyer du site, ou tel que le dit encore le responsable « communication et partenariats » d'Hypertunez :

      « Disons qu'on fait un focus sur les acteurs, tout ce qui est french hype [mode], Etienne de Crecy, on chronique, y'a des interviews... On peut pas passer à côté... Mais y'a aussi des choses que les gens connaissent pas : des collectifs underground, pour des free-parties, des raves, que ce soit des gens qui... Des gens qui ont une approche vraiment musicale avant d'être marketing et qui font plus de la musique que de l'argent. C'est ouvert à tout public, puisqu'on s'intéresse à 9 genres de musiques électroniques, mais y'a de tout... C'est vraiment très vaste, autant dans la notoriété que dans des artistes complètement inconnus qui font des choses très bien, et justement on les aide... C'est vraiment une porte ouverte... On essaye d'intéresser un large public, par exemple sur Etienne de Crécy ou sur d'autres, mais pour leur dire : « bon y'a ça, c'est grand public, mais aussi d'autres choses qui se font. Laissez vous guider vers des choses intéressantes, via des artistes »... »

      Les partenariats, fixés en tant que tels, forment un nous tout aussi pluriel, mais qui n'est plus produit sur le registre communautaire de la culture partagée. Il s'agit bien de partenariats un tant soit peu contractualisés, rationalisés et instrumentés, même s'ils relient au site des structures de grande envergure tout autant que des acteurs locaux plus underground :

      « On travaille avec des sociétés qu'on choisit, on travaille sur des événements qu'on choisit également, à la fois pour leur renommée, mais surtout pour l'approche artistique qu'ils ont. Je recherche plus des partenariats avec des gens motivés qu'avec des gens intéressants. Je préfère avoir un partenaire motivé, même si c'est qu'une petite association... Par exemple, là pendant le mois de décembre, on fait 15 à 20 partenariats événementiels. Donc ça va de... Des échanges de logos, des échanges de visibilité, mais ce qu'on recherche avant tout ce sont des partenaires qui sont intéressés pour travailler avec nous, et qui nous font confiance et qui nous aident à faire profiter, via le webcasting, les gens qui ne peuvent pas se déplacer sur l'événement, soit par la rediffusion radio, soit par le webcasting. J'irais toujours plus facilement faire des choses avec une petite asso d'Orléans, comme ce qui aura lieu au mois de décembre, plutôt qu'aller voir un grand club à New York, tout ça parce que tel ou tel Dj est résident. » 486 

      Ces différents partenariats (et ces différents degrés de partenariat) sont l'occasion de faire exister Hypertunez en dehors du site. Ils sont tout particulièrement orientés vers l'accompagnement et la production d'« événements » musicaux. La pluralité des genres et des formes de médiation du site électronique doit être prolongée dans les événements affiliés, elle doit y trouver un ancrage fidèle et cohérent. C'est pourquoi le caractère publicitaire et marchand de la démarche de partenariat ne dit qu'une partie des ramifications ; d'autres plus ténues réalisent effectivement l'allongement des réseaux d'Hypertunez en dehors du maillage d'Internet :

      « On a des partenariats surtout axés, en premier lieu, sur l'événementiel, pour extérioriser la marque et le nom de la société, dans un premier lieu, et après, au niveau européen. On a des événements qui sont à Orléans, qui sont dans le Sud-Est, qui sont du côté d'Avignon, qui sont à Paris bien évidemment, mais à chaque fois sur des scènes qui n'ont rien à voir. Autant un club qu'un festival, qu'une rave, qu'une free, qu'une soirée dans un club très tendance comme le Wax. Y'a donc tous ces endroits qui sont différents et y'a aussi les musiques qui sont complètement différentes. On peut avoir de la house au Wax, dans les soirées qu'on fait chaque premier lundi du mois, c'est les soirées Hybrid, donc là on apporte également un concept, c'est-à-dire que la soirée commence à 21 heures, l'artiste est interviewé sur ses 6 disques fondamentaux, qu'il considère essentiels : c'est rediffusé à la fois dans le club et à la fois sur la radio Hypertuner. Donc, une petite discussion, on écoute le morceau, après l'artiste passe et fait sa performance. On donne la parole aux artistes pour permettre de les connaître encore plus. Et puis, y'a d'autres partenariats sur des soirées techno plus classiques. Là, au mois d'octobre, on était sur une soirée qui s'appelle Vision, en périphérie de Paris, avec des artistes très très pointus, c'était un collectif underground de Detroit, c'était Scan 7, Dj Digital, des artistes très pointus à Detroit. On fait une soirée drum'n'bass, techno, hardtechno, le 2 décembre. On essaie de donner au maximum le reflet de ce qui a sur le site quand on sort à l'extérieur, à la fois en termes d'interactions avec les partenariats, mais aussi à la fois en terme musical... Donc, on peut se retrouver dans une soirée house à Paris, où, en échange, on a juste un logo, ou une visibilité sur place, avec un bandeau, des flyers distribués sur place... Ou alors, il peut y avoir un partenariat qui est complètement différent, avec un webcasting en dehors de Paris, ou une rediffusion live, ou simplement un compte-rendu de soirée. Donc, tout ça, c'est actuellement sur la France, mais on va le développer au niveau européen, puisqu'on a des correspondants un peu partout en Europe, mais aussi à l'étranger, à New York et à Tokyo. On va mettre en place un agenda qui s'appelle global party, qui est donc un agenda de toutes les soirées en Europe et dans le monde. Des soirées sur lesquelles, nous, on s'engage, par rapport à la qualité... Pas forcément sur des artistes connus... » 487 

      Un exemple de partenariat hétérogène pratiqué par l'intermédiaire du site Hypertunez.com 488  indique combien le caractère « événementiel » d'une manifestation musicale est une co-production nouvelle à chaque fois qu'un nouveau partenaire (et un nouvel intermédiaire) s'ajoute aux autres. A la fin du mois de juillet 2000, se déroulait dans la région de Montpellier un festival entièrement dédié aux musiques électroniques : Helio Colors. Hypertunez a alors initié un partenariat tripartite entre le festival, une société spécialisée dans l'ingénierie multimédia et dans la conception de services interactifs - Spray - et son propre site. Non seulement le lien ainsi constitué va permettre la retransmission audiovisuelle en direct de l'« événement » Helio Colors (par un système de webcasting qui relie un dispositif de caméras numériques installé sur le festival et le site Hypertunez ainsi provisoirement - et sur l'une de ses branches uniquement - transformé en télévision de flot sur la Toile). Mais ce nouvel espace médiatique temporaire, situé à l'interstice des espaces et réseaux des trois partenaires, fait par lui-même « événement ». Que l'on soit réellement au coeur du festival, que l'on « arrive là » par l'intermédiaire d'Hypertunez.com, ou par les liens proposés à partir du site électronique de la société Spray, le partenariat est à chaque fois présenté comme un « événement » à part entière, selon des modalités discursives qui sont propres à chaque espace (tantôt du point de vue d'une nouvelle réussite technique, tantôt du point de vue de la médiatisation accrue de l'« événement » musical, tantôt à travers la nouveauté du partenariat dans l'univers des sites Internet dédiés aux musiques électroniques), mais jouant chacune du caractère « exceptionnel » du partenariat.

      Si les partenariats nombreux du site Hypertunez.com concernent très fréquemment des événements festifs ponctuels, d'autres s'inscrivent dans une perspective à plus long terme (que ce soit avec d'autres sites électroniques, avec des labels musicaux ou avec des structures plus institutionnelles). Pour l'équipe d'Hypertunez, il ne s'agit pas de perpétuer le clivage entre institution et mouvement underground ; au contraire, elle affiche la volonté de mener à bien une réflexion et un travail commun avec les deux branches à la fois, en permettant aux productions très confidentielles des réseaux « indépendants » d'accéder à une visibilité et à une certaine légitimité publiques, en transformant la représentation que les pouvoirs publics ont des musiques électroniques (« et c'est sans doute là que se situe la spécificité d'un site français... International, mais français dans le sens où il est possible de mettre à contribution l'institution culturelle, ou autre... », déclare un des fondateurs du site). D'ailleurs, l'ancrage institutionnel de la société prend forme dès la construction du projet, comme l'explique le responsable « communication et partenariat » :

      « Donc on a des partenaires labels, mais aussi des partenaires institutionnels. A la base même, puisqu'on a eu le CNC qui nous a quand même fourni une subvention de 2 millions de francs pour la création de la société. Et on a reçu aussi une subvention du prix Anvar, qui récompense les sociétés les plus innovantes en matière de nouvelles technologies, là on a reçu 500 000 F. A la base, c'est un projet qui a reçu le soutien de pas mal de partenaires institutionnels ou officiels. On travaille également avec l'Ircam... Au départ, ils ont fait un stage pour les compositeurs de musiques électroniques au mois d'octobre : on a annoncé leur stage... Ils font un autre stage au mois de mars et là on va travailler sur un projet ... Je crois également qu'il y aura quelque chose avec l'IRMA 489 . »

      Outre la subvention accordée par le C.N.C et les partenariats en cours avec l'Ircam ou l'IRMA, Hypertunez s'associe durablement (et dès sa naissance) au salon Mix Move, puisque c'est lors de la quatrième édition de ce « salon international du mix », en octobre 1999, que le site est véritablement ouvert aux internautes et que, dès l'année suivante, le partenariat se consolide, Hypertuner - la radio on line d'Hypertunez - devenant la radio « officielle » du Mix Move (voir l'encadré ci-après). Ce partenariat inscrit d'autant plus Hypertunez au coeur d'un faisceau de réseaux (notamment institutionnels) que ce salon est lui-même un espace de convergence singulier entre les institutions relevant du secteur musical et les mondes des musiques électroniques.

      Le Mix Move : salon de l'industrialisation et

      de l'institutionnalisation des musiques électroniques

      

      Se déroule à Paris depuis 1996, durant trois jours, « le salon international du mix » Mix Move, réunissant les industries des technologies électroniques du son et de l'image, la presse spécialisée et la presse professionnelle, des journalistes radio ou télévision, de nombreux labels et distributeurs de musiques électroniques, des artistes de la musique ou de l'image, des organisateurs de spectacles, des cabinets de juristes « spécialisés » dans les droits d'auteur, ainsi que les instances officielles de la SACEM ou de l'IRMA. L'immense espace où se déroule le salon (d'abord à Paris Expo, puis à la Cité de la Villette) est organisé en stands professionnels (parfois avec des ateliers d'initiation aux pratiques et aux technologies des musiques électroniques) et en espaces de performances (concerts, prestations multimédia, ou autres) A l'image d'autres salons professionnels, les trois jours sont maillés d'« événements » ponctuels et divers (concerts, conférences, démonstrations professionnelles). De plus, l'équipe de Mix Move multiplie les partenariats extérieurs et organise un certain nombre de soirées qui se déroulent, parallèlement au salon lui-même, dans divers lieux parisiens.

      Un « cas d'école » des convergences actuelles

      Ce salon constitue quasiment un « cas d'école », une « vitrine » des processus d'industrialisation et d'institutionnalisation des musiques électroniques toujours en cours, dont la convergence des stratégies d'entreprises (discographiques, technologiques, médiatiques ou du spectacle), des usages sociaux (informatisation sociale et nouveaux usages pour la musique) et des politiques institutionnelles (reconnaissance des pratiques artistiques liée aux musiques électroniques) est ici mise en lumière et en scène 490 . Bien plus qu'une simple « vitrine », en fait, le salon Mix Move produit également cette convergence. La couverture de la plaquette du salon de 1999 491  (reproduite ci-dessus) cristallise une partie des figures importantes des partenariats, renvoyant aux trois niveaux de convergence - une chaîne musicale du câble, deux radios spécialisées, un quotidien national, un hebdomadaire culturel national, un constructeur de matériel électronique et la SACEM, mais aussi aux réseaux associatifs comme la fédération des radios associatives « rock » 492 .

      Mais, comme le dit aussi un peu la couverture de la plaquette de 1999, le salon Mix Move est un catalyseur des processus de légitimation des musiques électroniques, directement corrélés à leur industrialisation et à leur institutionnalisation. Le texte de présentation de cette plaquette (reproduit in extenso ci-après) est l'occasion de redistribuer les indices de cette légitimation médiatique, industrielle et institutionnelle :

      « Il y a un an, lors de la soirée d'inauguration de la Coupe du Monde de foot, les géants censés symboliser l'amitié entre les peuples dansaient techno (plutôt maladroitement il faut le reconnaître) sur la Place de la Concorde devant des millions de téléspectateurs. Puis ce fut la Techno Parade à laquelle personne ne croyait, qui a réuni plus de 100 000 personnes dans les rues de Paris. Il y a quelques mois, pendant la campagne des Européennes, on a vu des hommes politiques monter à la tribune au son du « Music Sounds better With You » de Stardust. Il faut se rendre à l'évidence, la musique électronique longtemps réputée sulfureuse (techno = drogue, nous expliquait-on), s'est aujourd'hui infiltrée partout. Plus un générique de télé sans jungle, plus une soirée sans house, plus un bar sans DJ.

      D'ailleurs, on ne compte pas les anciens rockers convertis à l'électronique. Si de Jimi Hendrix à Kurt Cobain, les héros d'hier étaient guitaristes ceux d'aujourd'hui jouent des platines et du sampler. La scène hip-hop, fut sans doute la première à imposer la culture DJ, relayée depuis par la scène électronique. Un DJ comme Laurent Garnier n'a-t-il pas été le meilleur ambassadeur de la musique française à l'étranger ? Le succès mondial des Daft Punk, qui ont su mieux que quiconque digérer l'influence des producteurs house de Chicago et donner à leur musique cette fameuse « touche française » qui plaît tant aux Anglais, a été, l'autre déclic déterminant. Depuis, il semble qu'on en ait enfin fini avec les complexes. On a réalisé que faire de la musique en France, ne signifiait plus uniquement faire de la musique pour la France. Que cela soit dans un magasin de vinyles undergrounds new-yorkais ou dans un supermarché londonien, les disques français se vendent partout. Jamais depuis la flambée disco des années 70, le groove tricolore ne s'était aussi bien exporté. Du coup, la scène française n'a jamais été aussi dynamique. Chaque jour un nouveau label découvre un nouvel artiste. Et si certains se contentent de recopier les recettes des autres, il y en a trop dont le travail est vraiment original pour qu'on ait à s'inquiéter de l'avenir.

      Mais le phénomène d'émulation provoqué par le succès d'NTM ou MC Solaar dans la scène hip hop et de Garnier ou des Daft Punk pour l'électronique ne suffit pas à expliquer cette soudaine effervescence. Si il y a autant de nouvelles musiques aujourd'hui, c'est certainement aussi parce qu'elles sont faites autrement. On n'a pas fini de mesurer à quel point l'invention du sampler et du home studio ont changé la donne. Pour ce qui était hier à peine le prix d'une journée de studio, n'importe qui (pas besoin de grande connaissance en informatique ni même en solfège) peut enregistrer chez lui sa musique. A partir d'une simple cassette DAT on fait presser quelques vinyles qu'un DJ jouera le lendemain dans le monde entier. Ces nouvelles technologies, que les producteurs de hip hop ou de techno ont été les premiers à défricher, sont évidemment aujourd'hui utilisés par tous. Le rock, le reggae ou même la chanson s'en sont emparé à leur tour quitte à modifier leur écriture et à donner naissance à d'autres courants (big beat, trip hop, jungle chantée...).

      La musique a changé, les musiciens aussi. Nombreux sont ceux qui en créant leurs propres labels sont devenus de véritables entrepreneurs et prennent leur destin en main sans attendre qu'un directeur artistique s'intéresse à eux. Résultat l'industrie du disque a été obligée d'évoluer. Les grosses compagnies ont du s'adapter face à l'émergence de tous ces petits labels ultra dynamiques qui comprennent souvent mieux qu'elles la musique de leur époque. Aujourd'hui les majors restent encore les seuls à pouvoir transformer un tube underground en succès de masse. Mais comment évolueront-elles demain quand, grâce au MP3, la diffusion de la musique par Internet sera généralisée ? Nouvelles musiques, nouveaux artistes, nouvelles machines. Le Mix Move a pour vocation de donner un aperçu de tout ce qui a changé ces dernières années. Pendant trois jours, ce salon « des nouvelles musiques ,des technologies musicales et multimédia ainsi que de la culture Dj », conçu comme espace de démonstration et de rencontre, est une manière idéale de se familiariser avec une scène musicale en pleine ébullition. »

      Ce texte de présentation est écrit (et signé) par A. Bernier, un écrivant ô combien légitime puisqu'il est journaliste pour Vibrations, pour Les Inrockuptibles et pour Libération. On trouve quasiment dans cette synthèse tous les éléments discursifs et tous les registres qui fondent la légitimité (partielle) des musiques électroniques en France et qui font du salon Mix Move « une manière idéale de se familiariser avec une scène musicale en pleine ébullition. ». Tout d'abord, les musiques électroniques sont partout. La légitimité sociale et institutionnelle de ces formes d'expression, d'abord marginalisées, présenterait mille signes aussi évidents et aussi disparates que leur présence lors de l'inauguration de la Coupe du Monde de football, la « réussite » 493  de la Techno Parade à Paris, leur utilisation dans des meetings politiques ou leur généralisation dans les habillages sonores à la télévision.

      Concernant la légitimité artistique et commerciale des Djs et producteurs de musiques électroniques, tout serait déjà joué en France. D'une part, ces derniers auraient remplacé les pop-stars et seraient les nouveaux musiciens « héros » d'aujourd'hui. D'autre part, le succès international de la french touch et le dynamisme de la scène française laisseraient présager un avenir radieux pour les artistes français.

      En outre, l'appropriation des technologies musicales électroniques (facile et conviviale - « pas besoin de grande connaissance en informatique ni même en solfège ») permettrait à tout un chacun de produire de la musique, voire même de l'éditer, pour un coût très faible. Ces nouvelles pratiques musicales seraient accessibles à tout le monde. Chacun pourrait aisément devenir lui aussi un musicien (voire une star de demain). D'autant plus facilement que les musiques électroniques seraient avant tout des productions de petits labels indépendants qui permettraient d'éviter le circuit habituel des majors du disque et qui obligeraient ces dernières à évoluer. En une formule, A. Bernier résume à la fois son propos et les lignes directrices du salon Mix Move : « Nouvelles musiques, nouveaux artistes,  nouvelles machines. »

      Des processus toujours en cours

      Il ne s'agit pas ici de dénier toute pertinence à ce texte de présentation du salon (au contraire, bon nombre des processus évoqués sont confirmés par ailleurs), ni de séparer le bon grain de l'ivraie en pointant les éléments de désaccord (par exemple, la facilité de production d'un titre électronique n'est-elle pas un peu mythologique ?), mais simplement de remarquer que l'on retrouve dans ce discours publicitaire (légitimé/légitimant) les trois paliers de convergence de l'industrialisation de la musique aujourd'hui : les logiques industrielles, la formation des usages sociaux et l'institutionnalisation étatique. Le salon Mix Move participe tout autant à la publicisation de cette confluence qu'à sa consolidation. Mais l'embranchement rhizomique constitué par le salon est un noeud qui se forme en aval de processus - d'industrialisation et d'institutionnalisation - entamés de plus longue date.

      Dans la plaquette de présentation du salon comme ailleurs, les musiques électroniques figurent parfaitement l'expression musicale de notre contemporanéité. Leur histoire encore très courte refléterait les évolutions récentes de nos sociétés modernes, technicisées et aliénantes, innovantes et progressistes, rompant avec le passé et tournées vers l'avenir, démocratiques et marchandes. Comme dans toute histoire qui se respecte, il y aurait un avant et un après les musiques électroniques (c'est plutôt un avant et un après la visibilité publique de ces musiques), un début et une fin, entre lesquels s'opérerait le passage linéaire - somme toute « logique », ou présenté comme tel - entre l'illégitimité culturelle et une reconnaissance rapidement stabilisée. Il aurait donc suffi que les habituelles instances symboliques - critiques et Ministère de la Culture en tête - constatent la pertinence commerciale des musiques électroniques, autrement dit l'échelle de masse qu'elles peuvent concerner, pour que celles-ci accèdent à la légitimité culturelle.

      L'illégitimité initiale des musiques électroniques s'appuie sur l'enchâssement de deux grands partages fondateurs : matière/esprit, mélange/pureté. Ils figurent tous deux l'axe paradigmatique d'autres antagonismes structurants, qui sont autant de manières de dessiner des frontières entre ce qui peut prétendre à la légitimité culturelle et ce qui ne le peut pas, à baliser des zones symétriques dont il s'agit toujours, probablement, de renforcer l'étanchéité de l'une à l'autre (technologie/art, culture « populaire »/culture « savante », modèle marchand/modèle communautaire). Des mécanismes incluant/excluant. Si l'on s'attachait à reconstituer l'arbre généalogique des grands partages qui placent les musiques électroniques - depuis leurs premiers balbutiements jusqu'à aujourd'hui - du côté illégitime de la frontière, on trouverait sans doute comme racine substantielle la scission entre nature et culture.

      Dans les différents discours successifs concernant le lien entre technologies et musiques électroniques, par exemple, on est passé d'un premier moment où le partage art/technologie opposait clairement les pratiques « technologisées » aux prétentions de création des Djs et producteurs (l'art, irrationnel et aléatoire, ne pourrait se soumettre au déterminisme redondant de la machine), à un second moment où la technologie est envisagée comme support de démocratisation culturelle et comme moyen de renforcer des spécificités esthétiques françaises. Mais, il n'est fait référence à la formation des usages que très tardivement (et bien souvent la relation usager - technologie y est quasi-magique), comme si l'usager, de toute façon, ne pouvait que s'effacer derrière le déterminisme technologique (dans le premier cas), ou face à la magie et à la convivialité des machines (dans le second cas). Mais, le développement consubstantiel des musiques électroniques et de leurs technologies, conjointement à l'informatisation de la société, ne s'est pas opéré de manière univoque. Bien au contraire, il y a toujours eu de multiples réappropriations inattendues des techniques électroniques par les usagers. L'usage des nouvelles technologies par les acteurs des musiques électroniques ne s'est pas toujours plié aux injonctions rationalisantes de l'industrie, malgré le caractère éminemment rationnel des échanges numériques (marchands et/ou symboliques). Après une période où l'industrie s'est contentée de présumer des usages, les usagers, si inventifs, ont pris une place de plus en plus importante dans les différentes phases de conception. Dans le même temps, les sphères des amateurs/bricoleurs se sont développées. Dans l'espace même du salon Mix Move, les ateliers d'initiation sont parfois l'occasion d'observer, de manière fragmentée, la formation d'usages à plusieurs : le bricolage d'usages rapides est accéléré par leur production collective et, bien souvent, il ne s'appuie pas du tout sur le « mode d'emploi » (un cadre de fonctionnement qui peut être écrit ou, plus fréquemment, incarné et produit par un initiateur formé par le constructeur concerné). Il n'empêche que la surabondance de l'offre de matériel « innovant », attentive aux usages plus ou moins déviants de certains, ainsi que le passage d'une demande restreinte aux professionnels à un marché de grande envergure (tous deux très explicites sur le salon) marquent un changement d'échelle qui est celui d'une industrialisation accentuée de la production.

      Quand l'illégitimité semble produite par la prolongation de grandes dichotomies souvent péremptoires - ce sont d'ailleurs toujours les mêmes critères d'exclusion que l'on retrouve cycliquement et pour des objets culturels très divers 494 , la légitimité préfère passer par d'autres procédures, plus complexes, plus incertaines, plus rhizomiques. Elle est toujours en train d'ajouter des éléments disparates aux réseaux légitimant dans les champs sociaux agrégés par une activité artistique. La légitimité prend forme et consistance dans le déploiement de réseaux divers et dans la qualité des ajustements entre logiques hétéroclites. Les quelques « instances » coercitives qui peuvent toutefois être identifiées - académies, ministères, etc. - ne valent que par leur implication dans les réseaux.

      Une composition à plusieurs histoires

      La légitimation relative des musiques électroniques est un construit « historique » qui passe par la cristallisation de processus multiples, dont l'assemblage permanent est à chaque fois l'occasion d'interroger la frontière mouvante entre sphère privée et sphère publique. Cette frontière renvoie, parallèlement, à la limite entre modèle communautaire et modèle marchand dans notre contexte actuel d'informatisation accrue des échanges sociaux. Dans le premier modèle, la confusion entre producteur et public permettrait la socialisation libre (et les nouvelles technologies de l'information participeraient au développement de nombreuses et diverses petites scènes publiques). Le modèle marchand serait quant à lui caractérisé par l'individualisation des pratiques de communication et la multiplication des sphères privées, il prendrait part à la fragmentation de l'espace public (et les nouvelles technologies contribueraient à ce morcellement 495 ).

      La dissociation entre un rapport marchand au public et un rapport artistique à celui-ci constitue encore, étonnamment, un ressort aux revendications d'indépendance et d'autonomie des artistes actuels, comme des premiers acteurs impliqués dans les musiques électroniques. Néanmoins, la culture ne s'oppose plus, clairement ni concrètement, à son industrialisation, à sa rationalisation et à sa marchandisation. Non pas qu'elle puisse être complètement réifiée, mais les industries culturelles sont devenues, depuis une quarantaine d'années et dans des champs de création très divers, des réalités tangibles en plein développement. Industries au premier rang desquelles on trouve, entre autres activités et au sein de grands groupes très diversifiés, l'industrie musicale. La production industrielle et le commerce à grande échelle des enregistrements musicaux prend essor conjointement au développement des techniques de reproduction. Or c'est également grâce aux progrès des techniques de reproduction et de stockage de la matière musicale que les musiques électroniques peuvent accumuler-superposer-modifier les fragments de leurs compositions. La pratique du cut-up était pré-écrite dans la technologie de reproduction ; il s'est agi ensuite d'en extraire les aspects programmatiques, les scénarios, et d'en bricoler les usages. C'est pourtant en opposant un modèle marginal d'organisation « alternative » au principe marchand des habituels échanges musicaux que les premiers Djs, journaux spécialisés, organisateurs de soirées et franges radicales du public vont forger un monde, et une représentation du monde, manichéens, au sein desquels chacun doit choisir son « camp ».

      Les musiques électroniques encouragent, sans le dire toujours, le retour à une pratique musicale non-écrite, à priori moins élitiste et plus ouverte que la pratique académique, nécessitant un long apprentissage et l'appropriation d'une écriture abstraite de la musique. A la figure « classique » du musicien virtuose, comme à celle de la « star », icône charismatique des autres musiques dites « amplifiées », les musiques électroniques opposent un corps partagé (avant une désincarnation généralisée). En effet, un amateur de musiques électroniques peut facilement devenir tour à tour Dj, organisateur de soirée, producteur, commentateur. La « rencontre » avec le public serait d'autant plus aisée qu'il pourrait lui-même, assez facilement, devenir producteur (au coeur de partitions identitaires de plus en plus composites).

      La rencontre d'un public serait la source des activités culturelles légitimes aujourd'hui. Pourtant, si ce public devient (trop) nombreux ; il est alors, aussi, très souvent synonyme de rejet dans la sphère illégitime. Avec les musiques électroniques, l'illégitimité d'une culture « de masse » peut tout autant recourir aux voix d'acteurs « exogènes » comme à celles d'acteurs des réseaux. Non pas que les musiques électroniques soient globalement régies par le grand partage culture « de masse » / culture « savante », mais elles font parfois l'objet d'une définition des parties légitimes en leur propre sein. C'est ainsi que l'on repère à la fois la persistance des mouvements auto-proclamés « alternatifs » - dont l'identité légitime/illégitime (selon la sphère d'où les discours surgissent) se construit par symétrie à celle du modèle marchand - et l'appropriation du terme « expérimental » par ceux qui voulaient distinguer leurs productions des musiques « de danse », par exemple.

      Réseaux industriels, réseaux « indépendants » et espace professionnel

      La situation actuelle ne correspond ni à l'hégémonie absolue des réseaux commerciaux ni, bien sûr, à celle des réseaux souterrains. Les mutations en cours ne laissent pas non plus augurer d'une confrontation systématique entre les deux modèles. Certains indices montrent combien l'industrie s'implique à large échelle. Elle allie par exemple un investissement important (très ciblé) à différentes tentatives de rationalisation : des relations inter-réseaux, du spectacle vivant, des processus de création. Nous ne basculons pas d'un seul coup dans l'ère des échanges culturels marchands, nous y étions déjà. Le changement se situe plus dans le recours à une reproduction élargie des objets musicaux à l'échelle de la consommation de masse et dans l'intégration de plus en plus fréquente des petits labels à l'industrie. Si l'on envisage l'histoire comme le défilement régulier (chronologique) du temps, il est assez aisé de faire valoir les progrès technologiques au titre de facteurs uniques d'une transformation de l'activité artisanale en industrie des biens culturels. Certes, la reproductibilité symbolise, pour les musiques électroniques comme pour les autres, le passage d'un nombre limité de spectateurs pour la scène à un nombre potentiellement illimité d'auditeurs pour les oeuvres reproduites. Mais la prétendue prise de pouvoir d'une ingénierie du son au détriment des formes plus classiques de professionnalité s'intègre en fait dans un faisceau de processus irréguliers, parmi lesquels on retrouve, notamment, l'élargissement d'une conception très académique de la musique (limitant considérablement l'accession à la sphère professionnelle). La légitimation par la profession semble relever de mécanismes anciens et nouveaux dont l'harmonisation est encore en cours. Les différentes mutations relatives aux mondes des musiques électroniques engendrent la collusion d'acteurs, dont l'activité était jusqu'alors disséminée. Différentes professions préstructurées entremêlent ainsi leur espace de légitimation avec des métiers non encore légitimés. La professionnalisation des nouveaux acteurs artistiques passe par un appui sur les cadres professionnels préexistants et par une reconnaissance aux trois niveaux, institutionnel, industriel et social.

      Un salon « professionnel » comme Mix Move est l'occasion de favoriser la collusion des professions stabilisées et des professions en devenir - et en quête de légitimité. Il est également un espace d'autonomisation des « cultures » liées aux musiques électroniques (dans le nom même -Mix Move - la référence aux pratiques et au « mouvement » dans lequel elles s'insèrent est un premier embrayage dans le sens de l'autonomie). Les musiques électroniques, dont on ne peut pas encore affirmer qu'elles sont déjà complètement hiérarchisées et institutionnalisées, loin s'en faut, sont passées successivement d'un état marginal aux réseaux de déploiement à grande échelle, y-compris industriels, puis à une légitimité partielle 496  par agrégation de différentes logiques, avant de contribuer à une nouvelle atomisation de ses éléments par la circulation de grands partages internes. Cette évolution ne correspond-elle pas au va-et-vient entre ce que G. Deleuze et F. Guattari 497  nomment les processus de déterritorialisation - c'est-à-dire l'invention de nouveaux champs socio-esthétiques construits hors des structurations traditionnelles et les remettant largement en cause - et de reterritorialisation - c'est-à-dire la stabilisation des nouveaux espaces socio-esthétiques, leur ordonnancement et leur légitimation par l'invention de nouvelles orthodoxies ?

      La collusion - suscitée par Hypertunez - entre l'idéal « communautaire » (et un tant soit peu anarchiste) des réseaux underground des musiques électroniques, l'économie marchande, les nouvelles technologies de l'information et de la communication et les institutions républicaines françaises, prend des formes problématiques nouvelles concernant le versement et la redistribution des droits d'auteur. Une frange radicale mais conséquente des internautes - et plus particulièrement des « communautés » de « mélomanes » qui s'échangent des musiques compressées au format MP3 - prônent ouvertement un maintien de l'organisation libertaire, bénévole, désordonnée et en dehors du champ de vision de l'espace public qui caractérisait les premières versions d'Internet. Ils s'opposent à la fois à l'industrialisation, à la marchandisation de la Toile et à une quelconque application du copyright dans cet espace. Mais Hypertunez n'est pas Napster, encore moins une organisation underground non-marchande. Pour l'équipe du site, les problèmes de droits d'auteur et ceux de la marchandisation sont étroitement intriqués et ne peuvent être résolus ni par une absence de protection juridique - qui n'encourage pas la création - ni par une protection trop forte et trop coercitive - qui peut limiter la diffusion de manière très conséquente et ne plus du tout servir l'intérêt des ayants-droit. Les problèmes de droits d'auteur sont d'autant plus structurants sur Internet (tel que le réseau se développe aujourd'hui) que les échanges électroniques sont encore incontrôlables. Les nouvelles technologies numériques nécessiteraient un certain nombre de passages obligés par des normes et des standards d'identification (des « empreintes ») 498 . En outre, la dimension intrinsèquement internationale de la Toile pose question quant à l'harmonisation de législations très disparates, notamment entre la tradition anglo-saxonne du copyright qui met l'accent sur la protection économique - et contractuelle - du droit d'auteur et la tradition du droit civil (d'une partie de l'Europe continentale) qui en fait un droit inaliénable attaché à de multiples droits voisins. En deçà des considérations idéologiques et normatives, un problème pratique reste posé : comment répartir les droits entre les multiples « auteurs » des productions multimédia de plus en plus complexes et de plus en plus englobantes ? Pour tenter de trouver quelques solutions adaptées à ces divers problèmes imbriqués, Hypertunez s'est associé à d'autres sites et à d'autres acteurs des musiques électroniques, en lien avec des organismes institutionnels (dont bien sûr la Sacem, mais aussi la C.N.I.L. - Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés) pour monter un collectif de réflexion et de propositions à ce sujet - Média Convergence 499 , qui constitue apparemment une des spécificités importantes d'Hypertunez et une des fiertés de sa présidente-fondatrice :

      « Hypertunez a initié un groupement pour faire avancer les choses sur les droits de la distribution digitale. Ouais, là on est à la pointe. On a fondé un collectif, Media-Convergence... On essaye de faire avancer un peu la législation française qui était un peu ridicule au départ. On a vu des contrats comme ceux de FranceMp3 avec la Sacem, qui reversait 1F25 par téléchargement gratuit, et qui savent pas du tout ce que touchent derrière les artistes qui sont téléchargés, donc, nous, heureusement, on n'est pas rentré dans ce cadre là. On a des contrats exploratoires pour voir un peu justement quelles sont nos ressources de profit réelles, parce que pour l'instant, on a aucun revenu je dirais. On paye des droits d'auteurs tous les mois, mais forfaitaires pour l'instant. »

      Mais c'est aussi assez explicitement qu'elle défend le projet d'une législation plus proche du copyright américain, ce qui permettrait d'éviter un traitement indifférencié qui accentuerait la domination des sites électroniques de grande envergure économique :

      « Je pense qu'on va arriver à quelque chose de plus équilibré que ce que les sociétés d'auteurs et de producteurs demandent en ce moment. Je ne sais pas si on va arriver à avoir une législation aussi souple que celle des Etats-Unis, mais ce que demandent par exemple les sociétés en France pour la création d'une radio sur Internet, c'est ridicule en ce moment, c'est 12 % du chiffre d'affaire, 50 000 F versés par radio aux sociétés de producteurs, enfin... On essaye de ramener ces gens à des proportions un peu plus raisonnables par rapport à un outil qui est quand même plus simple à exploiter dans d'autres pays qu'en France, faut le reconnaître. C'est plus difficile en France... Pour l'instant, les sociétés d'auteurs se sont même pas mises d'accord entre elles. Ils essayent de parer au plus vite par rapport aux gros sites qui ont énormément d'argent, et qui effectivement se lancent, je dirais, de manière un peu comme ça, sans négociations préalables à faire du son ou de l'image sur leur site. Mais, par contre, par rapport aux petits sites indépendants comme nous, y'a rien comme cadre juridique qui peut nous aider à développer notre métier, au contraire, c'est plutôt contraignant. On signe juste pour l'instant des accords sur 6 mois, et puis on attend de voir comment la situation va évoluer. »

      Le collectif Média Convergence n'est pas le seul chantier en cours pour Hypertunez. Mais il est, comme les différents projets à venir de la société, un espace constitué en dehors de la Toile qui fait largement déborder Hypertunez en dehors du site électronique. Il s'agit dès lors pour Hypertunez, selon sa présidente-fondatrice, de devenir un nouvel intermédiaire privilégié, non plus simplement un média, mais également un acteur protéiforme de la filière musicale :

      « Les grandes lignes c'est d'être un peu à l'avant-garde des tendances de la musique dans tous ses styles différents, et donc d'essayer d'aider des artistes et des labels à se développer du on line au off line. Donc, au-delà d'être un média, c'est-à-dire une télé, une radio, un journal , indépendants, devenir un acteur vraiment dans la production, dans la distribution, dans la diffusion, dans l'édition de musiques électroniques. Aider les labels à se développer à l'export, aider les labels à développer leurs éditions, parce qu'on voit que c'est toujours les mêmes dans les musiques de pub ou ... Alors que bon, la musique électronique est partout vraiment 500 . Donc essayer d'être, je dirais, un instrument de développement, mais aussi bien on line que off line, pour les labels et les artistes. Donc avoir une sorte de communauté d'artistes qu'on va essayer, justement, de développer, en organisant des tournées, des sorties de disques, en organisant des événements, en France et à l'Etranger. »

      On retrouve là une des caractéristiques qui fondent la spécificité d'Internet : la relation au public est placée en amont des réseaux habituels de la musique. Il n'empêche que l'activité qui y est initiée ne pourrait apparemment pas se passer des espaces et réseaux plus « classiques ». Hypertunez serait un moyen de capitaliser et de valoriser les productions d'une « communauté d'artistes » trop petits pour se développer seuls.


Agencements immatériels des possibles

      Si l'espace physique d'un magasin de disques comme Stamina Records agence un certain nombre d'objets, fixés ou échangés, qui permettent la circulation et la distribution de la musique, l'espace « virtuel » d'un site comme Hypertunez.com produit principalement la musique parmi nous par l'intermédiaire de processus sensibles immatériels. Certes, l'usager peut toujours décider de graver sur support CD la musique qu'il a enregistrée à partir du site. Mais, excepté pour les « pirates » du web qui en font un commerce parallèle, une bonne partie des morceaux téléchargés restent souvent stockée (il sont classés et associés) dans la mémoire de l'ordinateur personnel, la musique n'est pas matérialisée sur des supports autonomes. La « discomorphose » moderne de la musique serait-elle stoppée à l'entrée de la Toile ? Sans doute pour partie.

      Pour autant, le dispositif 501  Hypertunez.com n'est pas uniforme. Ses agencements immatériels renvoient au caractère multimédia de son régime communicationnel. C'est un espace audio-scripto-visuel pluriel. Il est mis en oeuvre par un jeu complexe d'interrelations immatérielles qui mélangent plusieurs matières de l'expression : du texte (chroniques de disques, interviews, compte-rendus de soirées, présentation d'un événement, etc.) et de l'hypertexte (reliant les différents espaces plans du site), du son (en continu par la radio, par titres et par fragments sous format MP3 ou lors de reportages audiovisuels), des images fixes (la structure visuelle-graphique du site) et de la vidéo (webcasting). Chacune de ces matières sensibles fait plus ou moins l'objet de remaniements incessants. Toutefois, quelques configurations relativement stabilisées tracent une continuité temporelle entre les premières versions du site et ce qu'il est aujourd'hui. C'est ainsi que la structure visuelle-graphique 502  d'Hypertunez.com reste sensiblement la même (en jouant notamment l'identification des genres musicaux par des couleurs spécifiques, ou encore en organisant les pages en fonction de canevas respectivement associés à tel lien hypertexte et à telle catégorie et à telle matière de l'expression) ; cette « touche » graphique déborde largement le cadre du site électronique en tant que tel puisqu'elle se retrouve bien sûr sur les différents documents papier édités par Hypertunez (principalement des flyers concernant des événements festifs ou le site lui-même).

      

      Pour Hypertunez.com comme pour tous les autres sites électroniques, l'agencement des possibles est un arbre découpé dans des réseaux, qui articule une succession et une multiplication d'espaces-plans pour chaque nouvel embranchement choisi (et reliés entre eux par des connexions hypertextuelles) ; mais c'est un arbre ouvert sur de nombreux croisements avec d'autres espaces de la Toile. Le dispositif global d'Hypertunez.com dessine une arborescence évolutive dont certains éléments sont stabilisés, d'autres voient leur configuration croisée s'élargir, certains disparaissent, d'autres encore s'ajoutent au fur et à mesure et agrandissent l'arbre du site. De plus, certains espaces constituant Hypertunez.com sont directement reliés entre eux, mais surtout, où que l'on se situe on peut toujours revenir aux racines du site. Le premier espace-plan d'Hypertunez.com (la première « page ») distribue les différents embranchements successifs par lesquels on peut ensuite circuler en suivant divers parcours. Les associations visuelles qu'il présente caractérisent trois grands groupes d'espaces-plans structurant le dispositif sensible global : l'association des neuf genres de musiques électroniques (stabilisés), un dispositif réservé à la présentation de l'« actualité » (dont les types d'occurrences vont partiellement changer au fur et à mesure du développement du site) et un ensemble moins fixe de dispositifs assez hétérogènes. L'ordonnancement scripto-visuel de cette première « page » permet de quantifier les premiers embranchements à suivre à travers le dispositif. Mais les trois groupes d'espaces ainsi signifiés ne reflètent nullement une distribution des matières de l'expression. Chacun d'eux multiplie les modalités sensibles et revêt à différents degrés les formes multimédia promues par le site. Les subdivisions rhizomiques qui composent certains des espaces de ces groupes sont elles-mêmes bien souvent multimédia. Néanmoins, les agencements d'Hypertunez.com ne seront pas analysés en fonction des matières sensibles qu'ils mélangent, mais bien selon les éléments typifiés par l'organisation scripto-visuelle du site. Il ne s'agit pas (seulement) de simplifier les choses, mais (aussi) de rendre compte du caractère inextricablement composite du site tel que l'on peut le pratiquer, car, en effet, à la différence d'un magasin de disques comme Stamina Records où tous les éléments distingués sont disponibles en même temps dans le même espace physique tridimensionnel, on n'accède aux différents petits dispositifs sensibles internes à Hypertunez qu'en passant par ses différents espaces-plans « virtuels ».

      L'ensemble constitué par les genres musicaux est un agencement (et un principe catégoriel 503 ) fixé, tant dans son ordonnancement visuel (pour chaque genre un pictogramme similaire mais de couleur différente) qu'hypertextuel. En effet, chacun des neuf genres musicaux 504  représentés sur Hypertunez.com renvoie, lorsque l'on clique sur le pictogramme correspondant, à un aménagement sensible commun et stabilisé autour de sept occurrences 505 . De plus, cet ensemble de genres musicaux forme un agencement transversal aux autres dispositifs sensibles, du moins il est une trame commune qui relie directement une partie des différents espaces-plans du site et qui est sous-jacente aux autres 506 .

      L'agencement commun aux genres musicaux comporte les (micro-)dispositifs suivants :

      - « MP3 gratuits » : une liste écrite de morceaux musicaux (artiste, label, titre, sous-genre musical, type de format MP3), à partir de laquelle on peut sélectionner ceux que l'on souhaite écouter, voire télécharger ;

      - « Interviews » : elles sont le plus souvent écrites (et parfois agrémentées de photos), elles peuvent ponctuellement être produites sous la forme de vidéos.

      - « Playlists » : ces listes de titres sélectionnés par des djs « spécialisés » dans le genre musical concerné sont uniquement écrites (artiste, label, titre, sous-genre musical).

      - « Chroniques » : ce sont des chroniques de disques écrites (généralement concernant un album).

      - « Soirées » : présentation visuellement uniforme (c'est-à-dire ne distinguant pas les soirées les unes des autres comme ce serait le cas avec l'agencement des flyers de chacune d'entre elles) d'une suite écrite de soirées dédiées au genre musical concerné.

      - « Liens » : il s'agit de liens hypertextuels vers des sites spécialisés dans un genre musical ; ces derniers font l'objet d'un bref commentaire écrit.

      - « Catalogue » : on trouve là une liste de disques et de mix-tapes consacrés au genre et que l'on peut commander (c'est-à-dire ici acheter).

      Un autre agencement stable consiste en un espace dédié à l'« actualité » (que ce soit l'actualité musicale ou celle du site) que l'on peut rejoindre par une fenêtre de grande taille, singulière sur la première « page » du site 507 . Il reste que la fenêtre « actualité » est très diversifiée et renvoie à des modalités sensibles elles-mêmes très hétéroclites. Il peut s'agir d'une sortie de disque présentée par écrit, d'un événement festif explicité par écrit ou suivi en direct par voie radiophonique et/ou par vidéo (webcasting), d'une interview écrite ou filmée, ou encore d'un texte critique ou réflexif sur les mondes des musiques électroniques.

      Parmi les autres espaces-plans distingués sur la première page du site (représentés par des pictogrammes spécifiques mais alignés les uns à côtés des autres), certains seulement sont devenus des dispositifs fixes pour Hypertunez.com :

      - « Global party » : ce qui n'est au départ qu'un agenda écrit présentant différentes soirées (principalement en France) deviendra très ponctuellement un dispositif audiovisuel qui permettra (par webcasting) de suivre dans la continuité des soirées se déroulant sur cinq continents différents 508  ;

      - « Label virtuel » : ce dispositif toujours en cours de structuration peut être pratiqué de diverses manières, on peut écouter des morceaux préalablement enregistrés là par d'autres internautes (en cliquant sur le pictogramme play - ici appelé « bouton » - et en se positionnant sur celui du morceau) - et lire un commentaire à leur sujet (en se positionnant uniquement sur le pictogramme du titre choisi), on peut enregistrer ses propres créations (« bouton » record), on peut faire une pause dans l'écoute ou dans l'enregistrement (« bouton » standby), enfin, si l'on clique uniquement sur les « boutons » play, record ou standby, on peut respectivement lire les présentations écrites suivantes : « label virtuel : l'arme la plus redoutable jamais conçue pour rendre aux artistes leur liberté face aux maisons de disques », « Si pour vous, artiste / internaute = 1, alors pour l'art évolution globale, envoyez-nous vos créations », ou « le label des Artivistes qui X-priment l'humain » ;

      - « Hypertuner » ou « On line Radio » : il s'agit proprement d'une radio diffusant quasiment en continu par Internet, on a d'abord accès à la liste écrite des programmes et l'on peut ensuite choisir d'écouter cette radio (ce qui nécessite de télécharger, si on ne l'a pas encore, le logiciel Quicktime en « version avancée »).

      Au cours de ses deux premières années d'activité, le site Hypertunez.com a étendu et consolidé l'armature des agencements qui viennent d'être décrits, en même temps qu'il développait de nouveaux dispositifs et qu'il favorisait de plus en plus les systèmes « interactifs » au détriment des pages écrites linéairement. La configuration du site de départ entremêle les formes d'un magazine écrit en ligne, ou celle d'un « E-Zine » essentiellement textuel, avec la matière sonore des MP3 gratuits ou de la diffusion radiophonique et avec quelques formes multimédia et/ou interactives en chantier. Ensuite, certains espaces textuels (comme le « E-Zine ») vont disparaître au profit de nouveaux « interactifs » et de formes multimédia plus développées. On peut distinguer trois grandes phases dans l'évolution de l'agencement du site sur cette période, qui sont d'ailleurs concomitantes des évolutions catégorielles d'Hypertunez.com. On aurait pu sans aucun doute différencier beaucoup plus de phases, tant les ajustements divers sont nombreux sur ces deux premières années. Cependant, ces trois phases correspondent à des changements prégnants dans l'agencement général du site 509 .

      Dans la première phase 510 , les espaces-plans reliés à la première « page » - et qui constituent l'arbre du site - sont plus nombreux, mais ils mettent en oeuvre des modes communicationnels moins « interactifs » que par la suite. On s'attachera ici à détailler chacun de ces éléments, à l'exception de certains déjà décrits auparavant et qui font partie des agencements (relativement) fixes du dispositif Hypertunez.com 511 .

      - L'espace « actualités » : l'agencement formalisé par cet espace (pourtant redondant d'une phase à l'autre) se singularise ici par un centrement sur les nouveautés discographiques (que l'on peut écouter et/ou commander et parfois télécharger et par la présence d'un pictogramme « énigmatique » 512 . Ce dernier renvoie à espace textuel nommé « E-Reality / Anti mass media », où Internet est envisagé comme un moyen d'échapper à la « tyrannie des mass-medias », de lutter contre le principe publicitaire de l'espace public moderne et de promouvoir des formes d'échanges « communautaires », non-marchandes et invisibles. La radicalité politique du propos s'inscrit très explicitement dans la lignée de penseurs comme G. Debord, ou plus encore comme H. Bey, auteur du manifeste néo-communautariste TAZ dont on reparlera ultérieurement 513 .

      - « Sound Selector » : ce dispositif qui sera par la suite intégré au dispositif « Studio virtuel » (comme un sous-ensemble nommé « Soundz ») est à la fois une base de données de sons « interne » au site et un moteur de recherche, vers l'« extérieur », spécifiquement orienté vers la matière sonore.

      - « Dj/Vj live » : cet espace qui disparaîtra dans la troisième phase est un espace audiovisuel où l'on peut regarder des sessions filmées de performances de djs, ou le résultat du travail de vjs (Video-Jockeys).

      - « La boutique » : cet espace relie en fait aux « catalogues » des neuf genres musicaux, à partir desquels on peut acheter des disques ou des mix-tapes.

      - « Links » : ce dispositif, qui permet de relier directement Hypertunez.com à d'autres espaces de la Toile, est constitué de listes d'adresses de sites musicaux (et de commentaires succincts à leur sujet), il présente un certain nombre de sites généralistes ou renvoie aux liens des neuf genres musicaux.

      - « Contact » : il s'agit de la boîte aux lettres électronique des différents membres de l'équipe d'Hypertunez ; cet espace différencié subsistera lors de la deuxième phase, mais disparaîtra avec la troisième (dès lors, les adresses seront précisées au gré des navigations sur le site).

      - « E-Zine » : tout comme celui de l'« E-Reality », ce dispositif presque exclusivement textuel (agrémenté d'illustrations iconiques fixes) disparaîtra dès la deuxième phase ; subdivisé en sept espaces à part entière et reliés entre eux (dont un « Edito » synthétisant les six autres), l'« E-Zine » propose de multiplier les points de vue réflexifs sur les musiques électroniques (juridique, sociologique, artistique, historique) ; chacun d'eux se distinguent des autres types d'espaces textuels par un nombre de pages beaucoup plus important.

      Il reste à préciser que, pour l'arborescence présentée ci-après comme pour celles des deux autres phases, la formalisation s'est arrêtée aux espaces « internes » aux sites, ou plus précisément à ceux qui ne proposaient plus de liens vers d'autres nouvelles subdivisions d'Hypertunez.com.

      Hardcore

      Experimental

      Trance

      Hip-Hop

      Dub

      Open Mind

      

      Tekno Drum'n'Bass

      House

      Avec la deuxième phase évolutive de l'agencement, le principal changement concerne la disparition des espaces textuels abondants de l' « E-Reality » ou de l' « E-Zine » et la création du dispositif « Studio Virtuel ». Ce dernier, toujours en cours de construction, présente ainsi, lorsqu'on y accède, les cinq espaces qui le composent : « Le 1er studio virtuel qui vous permet de mixer en ligne (E-Mix), de composer en ligne (E-jam), de découvrir les derniers software audio et vidéo (Soft), d'accéder à une banque de données de sons (Soundz), de découvrir des video-clips en ligne (Vidéo). » Chacun d'eux, ensuite, explicite son mode d'emploi (ou les possibilités à venir) :

      - SOUNDZ : « Hypertunez met à votre disposition un moteur de recherche de sons et d'instruments. Utilisez la bannière ci-dessus pour télécharger gratuitement vos samples. »

      - VIDEO : « Découvrez des clips vidéo / Flash spécialement conçus pour le Net. » 

      - SOFT : « Hypertunez vous présente chaque semaine les derniers logiciels audio et vidéo. » (en fonction des logiciels proposés, on peut voir un extrait des productions qu'ils permettent et/ou les commander par l'intermédiaire des sites des concepteurs)

      - E-JAM : « Très prochainement, vous pourrez créer votre propre studio d'enregistrement Internet et jouer à distance avec d'autres musiciens à travers le monde. » 

      - E-MIX : « Remixez vos titres en ligne. Bientôt dans le Studio Virtuel. ».

      On remarquera que ce dispositif « Studio virtuel » restera inchangé lors de la troisième phase. Enfin, l'espace actualité se distingue de celui de la phase suivante par la présence en son sein des « MP3 gratuits » (ensuite dissociés dans un espace propre).

      La troisième phrase constitue un moment de relative stabilisation de l'agencement plus que celle d'un développement singulier. Les « MP3 gratuits » (devenus « Free MP3 ») sont distingués par un espace propre, même s'ils sont toujours directement reliés aux MP3 gratuits des genres musicaux dissociés. Les espaces « La boutique », « Links », « Contact » et « Dj/Vj live » ont disparu en tant que tels, ou plutôt ils sont redistribués dans les autres dispositifs comme embranchements moins « conséquents ».

      Hardcore

      Experimental

      Trance

      Hip-Hop

      Dub

      Open Mind

      

      Tekno Drum'n'Bass

      House

      Hardcore

      Experimental

      Trance

      Hip-Hop

      Dub

      Open Mind

      

      Tekno Drum'n'Bass

      House


Catégories du dispositif Hypertunez.com

      Contrairement à un espace comme le magasin de disques Stamina Records, les catégories du site Hypertunez.com ne sont pas soumises à discussion dans ce même cadre sensible, elles ne sont pas « discutables » dans l'espace de leur production. Par contre, certaines d'entre elles peuvent faire l'objet d'un explicitation écrite systématique et similaire pour tous les usagers : dans un même espace-plan - c'est-à-dire sans avoir besoin de naviguer d'une page web à l'autre - le passage au-dessus de certains pictogrammes (indissociables des catégories qu'ils soutiennent dans la pratique du site) peut provoquer l'affichage d'un complément textuel (publicitaire) 514 . De plus, les catégories sont ici au moins autant des relations de navigation spatiale que des modes de classement (pour accéder à l'espace du « label virtuel », il faut que je clique sur « label virtuel », alors que chez Stamina Records la catégorie est une balise de rangement au sein d'un même espace physique). D'ailleurs, il est nécessaire de saisir dans quelle mesure les catégories formalisant chacune des pages qui subdivisent les grandes parties du site en autant d'espaces interconnectés peuvent être considérées comme des sous-catégories. Et les choses apparaissent encore moins évidentes que chez Stamina Records (où les sur-classes manquent parfois d'explicitation pour englober clairement toutes les sous-catégories situées dans leur espace de division) : sans doute faudrait-il adjoindre à certaines « catégories » - et même s'il ne s'agit plus du même registre lexical - le terme de « rubrique » qui dira mieux comment elles rangent les éléments dissociés.

      Cependant, les catégories du site électronique n'y font pas moins oeuvre de divisions sensibles dans le champ des possibles (d'autant plus ouvert ici qu'il concerne « toutes » les musiques électroniques). Les registres de classement sont tout aussi disparates sur Hypertunez.com que chez Stamina Records, mais le langage apparaît moins codifié et nécessite un degré d'expertise moindre, d'autant que l'on peut choisir l'anglais ou le français comme langue de navigation (alors que les catégories de notre disquaire sont exclusivement anglo-saxonnes). Néanmoins, même lorsque l'on opte pour le français, les catégories restent pour une bonne partie à consonance anglaise, et ce dans les différentes phases distinguées auparavant 515  (il arrive même que d'un espace-plan du site à un autre, une même catégorie passe de l'une à l'autre des deux langues, comme c'est le cas avec la catégorie « Free MP3 » de la première page qui devient « MP3 gratuits » dans les espaces des genres musicaux 516 ). Une autre spécificité catégorielle du site par rapport au magasin tient au registre particulier des terminologies issues des technologies communicationnelles d'Internet qui ne cessent de nous rappeler que nous sommes dans un espace « virtuel », « multimédia », « interactif », « en temps réel », etc. Lorsque les catégories ne font pas directement référence à ces caractéristiques technico-médiatiques, elles ressemblent fort aux catégories qui organisent les rubriques d'un magazine musical écrit. Il arrive également que d'une phase d'évolution du site à l'autre une même catégorie ne renvoie plus au même registre de catégorisation.

      

      Les catégories des genres musicaux (House, Techno, Drum'n'Bass, Hardcore, Dub, Open Mind, Experimental, Trance , Hip-Hop), qui sont transversales aux autres, distinguent des univers esthétiques très largement mis en oeuvre en dehors du site. Ce sont même presque toutes aujourd'hui des catégories communes et historiques pour les musiques électroniques. Deux d'entre elles, toutefois, sont des ouvertures sur des champs musicaux qui ne sont pas toujours, voire peu fréquemment, englobées sous le lexique des musiques électroniques (que ce soit dans la presse écrite ou dans les rayons des grands disquaires). D'une part, le classement du Hip-Hop parmi les musiques électroniques fait souvent controverse 517 , mais il permet d'associer un champ musical de grande envergure et de promouvoir le recyclage d'autres musiques (qui est aussi la base des compositions hybrides du Hip-Hop) comme pratique culturelle unificatrice. D'autre part, la catégorie Open Mind, dont la formulation dit déjà le principe d'ouverture qui la fonde, se rencontre beaucoup moins souvent (ce n'est pas encore un genre autonomisé) ; elle permet de tracer des relations esthétiques entre les musiques électroniques et d'autres genres (rock, pop, jazz ou musiques du monde).

      Les sept catégories communes à chacun des genres relèvent de différents modes de classement qui peuvent être similaires à la catégorisation des rubriques d'un magazine musical écrit (Interviews, Playlists, Chroniques, Soirées), inspirés des catégories de l'industrie discographique (Catalogue), déterminés par l'architecture distribuée de la Toile (Liens), ou référant à la technologie numérique et aux nouvelles pratiques de collecte musicale (MP3 gratuit 518 ). Ces différentes catégories - ou groupes de catégories - renvoient à des modes de faire diversifiés à partir de la structure hypertextuelle et multimédia du site. Il s'agit respectivement de « lire » les différentes pages des rubriques - textes rédigés, listes, parfois accompagnés d'images (Interviews, Playlists, Chroniques, Soirées), de « choisir » et de « commander » des musiques sur supports divers (Catalogue) de « suivre » des « chemins » - produits par la catégorie - vers d'autres sites (Liens), ou de « (télé)charger » de la musique (MP3 gratuits). Ce qui ne signifie pas que les catégories soient des injonctions à faire, encore moins des formulations performatives : on peut décider de ne jamais obtempérer, c'est-à-dire ne rien « lire », ne rien « commander », arrêter en cours de route le trajet engagé vers un autre site et revenir en arrière, ou ne « (télé)charger » aucune musique. Mais l'alternative se résume à faire ou ne pas faire ce que les catégories sous-tendent. Malgré l'abondance des catégories et des dispositifs sensibles à pratiquer sur le site (et sur les sites qu'il permet de rejoindre), il n'y a pas une multitude de manières de s'approprier les catégories, de les pratiquer in situ, comme c'est le cas chez Stamina Records par exemple.

      Concernant les autres catégories du site, souvent moins stabilisées dans le temps et renvoyant à des espaces moins pérennes, on peut s'intéresser, de manière transversale, aux registres sémantiques engagés. Cependant, les registre lexicaux ne sont pas forcément directement en lien avec le mode communicationnel de l'espace auquel est attachée telle ou telle catégorie. L'exemple de la catégorie Global Party est assez éloquent à ce sujet : le registre musical-festif (Party) est ici associé au registre de l'utopie (le global village de M. Mc Luhan), ce qui est d'abord (dans les première et deuxième phases de développement du site 519 ) assez éloigné du mode communicationnel d'un espace-plan qui consiste en un agenda des soirées « électroniques » sélectionnées par l'équipe d'Hypertunez. Ensuite (dans la troisième phase), le dispositif Global Party rejoindra ponctuellement le registre de sa catégorie (l'utopie devenant une utopie symboliquement pratiquée grâce à la technologie de la Toile) puisque l'internaute pourra y suivre, en direct, la succession de plusieurs fêtes se déroulant à l'échelle « globale » de cinq continents.

      Certaines catégories sont produites sur un registre technico-médiatique qui renvoie aux spécificités techniques du media Internet : Hypertuner (ou On Line Radio) ; Soft - référant aux outils software de la Toile ; Video.

      D'autres croisent le registre technologique de la Toile avec celui des pratiques musicales (pour lesquelles Hypertunez.com devient un nouvel outil) : Studio virtuel ; E-mix ; E-Jam ; Label Virtuel ; Dj / Vj live ; Sound Selector (uniquement dans la première phase et remplacé par la catégorie Soundz au sein de l'espace Studio Virtuel dans les phases suivantes).

      Les catégories Contact et Boutique renvoient respectivement au registre de la communication interpersonnelle (en l'occurrence entre les internautes et l'équipe d'Hypertunez) et au registre commercial (de la vente par correspondance).

      Enfin, le registre « politique » - au sens large du terme - est uniquement mobilisé dans la première phase de développement du site. A l'instar du fanzine qui est son équivalent historique, l'E-Zine est une formulation qui renvoie à l'idée d'une parole libre, alternative, spécialisée, à contre courant, etc. L'E-Zine est composé de rubriques multipliant elles-mêmes les registres des points de vue qu'elles catégorisent - et présentées comme pistes de réflexion pour les internautes : juridique (Les aspects juridiques), sociologique (Approche sociologique), artistique (Art contemporain), praxéologique (Techno expérience), archéologique (Les mythes technoïdes), politique (La techno comme résistance). L'E-Reality, espace fugace sur Hypertunez.com, ne serait pas une catégorie explicitement « politique » 520  si elle ne se doublait pas du sous-titre anti mass-media, qui fait oeuvre de revendication et de positionnement « politiques » (contre l'espace public médiatique) avant même que l'on ait lu le texte qui la concerne 521 .

      Les catégories d'Hypertunez.com sont aussi des relations (vers un espace particulier ainsi catégorisé) qui produisent, dans la pratique, des mini-panoramas synoptiques de la musique : en cliquant sur telle ou telle catégorie, je suis dirigé vers tel ou tel espace qui est toujours un tant soit peu synoptique. Prenons l'exemple des catégories communes aux neuf genres musicaux représentés sur Hypertunez.com : si je choisis de m'intéresser à la catégorie Chroniques, je vais pouvoir accéder à - observer 522  - un panorama (partiel) des disques dernièrement sortis (en Drum'n'Bass par exemple), puis je vais pouvoir agrandir mon espace synoptique du genre en pratiquant les Interviews, ou encore à partir des Liens vers des sites spécialisés (dans ce cas, le panorama prend une autre envergure), et ainsi de suite. Il suffit de « rentrer » dans les divers petits dispositifs organisés sous les catégories pour pratiquer les espaces qui composent le site, alors qu'il ne suffit pas de « rentrer » chez Stamina pour le pratiquer en tant qu'espace et permettre la production de points de vue synoptiques.


Maillage « infini » et production synoptique de la musique

      Les réseaux électroniques dont Hypertunez.com est un embranchement ne sont pas assignables localement au-delà de l'espace territorial physique où chaque membre de l'équipe d'Hypertunez s'active pour consolider et améliorer l'architecture du site, autant que les informations distribuées, mises en sens et en scène (il restera à voir si elles sont véritablement mises en commun). Mais ces réseaux là, les réseaux matériels qui courent entre les espaces physiques des aiguilleurs des télécommunications jusqu'aux connexions de nos ordinateurs, sont justement invisibles dans les dispositifs sensibles dont ils permettent la constitution. Pour nous 523 , ils n'« existent » pratiquement pas. Ce sont les réseaux électroniques non assignables qui nous intéressent, dont nous vantons les mérites communicationnels, dont nous critiquons les nouveaux clivages sociaux qu'ils instituent, ou qui nous laissent dubitatifs. Pour autant, Internet n'est pas un espace sans territoire, loin de là. Ne serait-ce que sur Hypertunez.com (qui est loin d'être un site aussi « territorialisé » que d'autres sites nombreux consacrés à la musique), le territoire ressurgit sans cesse comme cardinalité axiomatique de notre rapport aux choses du monde, que ce soit dans les commentaires sur la musique « elle-même » (« une production avec le meilleure choeur ragga parisien », « un titre minimaliste dans le plus pur style de Detroit », etc.), dans l'agenda des fêtes, ou encore dans la promotion du caractère transfrontalier des productions possibles à partir des dispositifs interactifs du site.

      Le caractère immatériel d'Internet permet de rejoindre des espaces qui seraient pour la plupart trop éloignés de nous, dans un ordre matérialisé des réseaux, pour être pratiquement et matériellement rejoints. Les réseaux de la Toile ne diffèrent pas simplement des réseaux socio-techniques de la musique off line parce qu'ils sont moins « localisés », mais aussi parce qu'ils font circuler beaucoup moins de mobiles immuables et parce que leur longueur n'est pas dépendante du nombre d'objets et d'acteurs à mobiliser (et à faire travailler ensemble). Dans les réseaux socio-techniques - et assignables localement - qui coagulent chez Stamina Records, plus le voyage d'un embranchement à un autre est long, plus les objets gardent des traces des réseaux par lesquels ils ont circulé, ou sont associés à d'autres objets qui deviennent ces traces. On peut rapidement prendre l'exemple d'un disque produit aux Etats-Unis et qui finirait par être disposé et rangé dans le dispositif du magasin de disques. Il devient de plus en plus « épais » au fur et à mesure qu'il circule, accumulant des empreintes des intermédiaires et des réseaux que ces derniers agrègent - labels, distributeurs (au pluriel dans le cas d'un disque venant des Etats-Unis), transporteurs, douanes, etc. - soit à même son emballage, soit et c'est bien plus souvent le cas, notamment lorsqu'il s'agit de white-labels, dans les objets qui l'accompagnent - listes, commandes, factures, coupures de presse parfois, etc. Dans le magasin lui-même, un cadre de l'expérience (très) sensible, ces différentes traces peuvent disparaître pour partie, c'est-à-dire devenir invisibles pour les usagers, mais s'y jouent ensuite des associations avec d'autres mobiles immuables, parfois arrivés là par d'autres circuits pratiques, et des processus socio-discursifs qui reproduisent ou esquissent d'autres marquages in situ (les discussions entre le gérant - par les mains duquel sont passés les différents objets-traces des réseaux mis en oeuvre - et les usagers, peuvent être l'occasion de parcourir autrement- et symboliquement - des réseaux pour lors limités à quelques carrefours assez « proches », des réseaux marqués par leur finitude qui est le seul moyen de pouvoir y saisir quelque chose et de pouvoir s'approprier les embranchements que l'on visite). Les réseaux deviennent alors assignables localement de bout en bout (du moins dans l'espace synoptique collectivement produit pour chaque configuration pratiquée), dans un espace territorial à une échelle en grande partie praticable 524 . Il n'en reste pas moins que la pratique incarnée des réseaux « habituels » de la musique ne peut se faire que sur un temps long.

      On observera avec Hypertunez.com, que les réseaux électroniques peuvent être d'un ordre spatial semblable - et « vraisemblables » - aux réseaux assignables tissés autour du magasin de disques (comme c'est quasiment le cas avec le partenariat pour le festival Heliocolors) ; ils peuvent également être impraticables autrement que par la Toile - et « invraisemblables » (le réseau créé autour du dispositif interne Global Party, ou encore le maillage suivi avec les liens renvoyant aux sites dédiés à la jungle qui nous intéressent tout particulièrement).L'infinitude de l'écheveau que l'on peut dessiner à partir d'Hypertunez.com relève donc surtout de ce mode de développement des réseaux électroniques qui ne nécessite pas de matérialisation particulière, qui passe indifféremment d'un espace proche à un espace éloigné et dont le nombre de connexions est exponentiel sur un temps très court. Bien sûr, le maillage n'est pas « infini » au sens mathématique du terme, mais relativement aux portions congrues que les internautes peuvent pratiquer, seuls ou en groupes (pour eux, c'est effectivement un espace « infini »).

      Le partenariat organisé autour du festival de Montpellier Heliocolors permet de suivre l'événement en direct à partir d'Hypertunez.com. Dès la première page du site, dans l'espace visuel prévu pour les événements de l'« actualité » (notamment, voire parfois totalement, produite par cette mise en avant sur le site), on peut lire : « Heliocolors, en direct sur le site de l'événement, retrouvez la soirée en RealVideo avec Hypertunez ». Ensuite le passage au second espace fait quasiment oeuvre de changement de site (la forme visuelle est beaucoup moins marquée par l'univers graphique d'Hypertunez que toute autre page). On est alors au coeur d'un dispositif pluriel, mais complètement tourné vers le festival : on peut lire le programme des scènes du festival, parfois avec un commentaire sur les artistes présents ; on peut regarder des vidéos enregistrées d'interviews menées sur le festival ; on peut lire un compte-rendu écrit de la journée ; on peut suivre le festival en direct, dans les créneaux horaires prévus pour cela. On peut également accéder au site du partenaire pour l'ingénierie interactive : la société Spray qui se présente ainsi : « Nous sommes une société européenne de médias spécialiste des services interactifs de consommation. Notre ambition : faciliter et améliorer la vie des internautes. » C'est sans doute ce dernier passage 525  vers le site de l'entreprise Spray qui ouvre l'espace et les réseaux à suivre vers des horizons que l'on n'aperçoit même pas avec d'autres technologies médiatiques. Pour le reste, le réseau qui conjoint Hypertunez.com et le festival Heliocolors est commensurable à l'échelle du monde que nous pratiquons avec et/ou pour les musiques 526 , d'autant plus que la télévision nous a déjà habitués à des retransmissions en direct.

      Au cours de la troisième phase d'évolution de l'agencement du site, le dispositif Global Party devient ponctuellement « l'espace d'une nuit entière » (dans les deux sens que recouvre cette formulation, spatial et temporel), un trajet « invraisemblable » d'une soirée à une autre qui a lieu à des milliers de kilomètres de là. Les soirées filmées et retransmises instantanément (grâce au procédé du webcasting multiple) se déroulent dans des lieux divers (clubs de renom, petites discothèques, raves en plein air), mais surtout sur des territoires très éloignés les uns des autres. L'idée est de suivre le coucher du soleil (et le début des soirées) d'Est en Ouest pendant plus de douze heures. Quand on suit une soirée qui se déroule à Tokyo, on sait déjà que la soirée à Goa, en Inde, va bientôt commencer, et lorsque l'on passe à la soirée en Inde, on sait que la soirée à Tokyo continue, et on peut y retourner quand on le souhaite et ainsi de suite jusqu'à une dernière soirée aux Etats-Unis. C'est un renouveau incessant qui place l'internaute dans une situation nodale qu'il ne pouvait encore pratiquer de la sorte avec aucun autre média. Certes, la télévision avait déjà inventé le dispositif multiplex permettant de suivre simultanément plusieurs événements différents et spatialement disjoints, mais celui-ci ne concernait pas la même échelle. Le « tour du monde » symbolique dans « l'espace d'une nuit » change considérablement notre espace et notre temps. C'est une nuit entière au cours de laquelle on a l'impression que la soirée recommence sans cesse, à des distances qui nécessiteraient un don d'ubiquité pour qu'elles soient praticables dans l'ordre tridimensionnel du monde 527 . La production de cette Global Party institue véritablement un « objet-monde » au sens de M. Serres 528 .

      Les deux exemples d'Heliocolors et de Global Party participent d'une spécificité d'Hypertunez.com par rapport à d'autres sites musicaux. Plus globalement, un site électronique comme Hypertunez.com est relié à de nombreux autres dispositifs sensibles sur Internet, il s'insère dans un espace assez vaste de sites distincts mais inter-reliés. Ici comme sur la totalité des sites musicaux pratiqués, un certain nombre de pages sont réservées aux liens avec d'autres sites et, dans un champ musical habituellement assez opaque, le nombre et la qualité de ces liens peuvent être d'une importance première pour les usagers « amateurs » en quête d'informations « précieuses », de traductions historiques d'un mouvement concentré en Angleterre, ou encore de disques introuvables dans les circuits off line du disque. Les parcours dessinés à travers la succession des liens entre sites spécialisés relèvent de pratiques de collecte tacticiennes, au coup par coup, mais avec Internet, ces pratiques peuvent prendre des proportions beaucoup plus importantes que dans les réseaux « habituels » 529  et être quasiment systématisées ; les temporalités de ces collectes ne sont pas encore celle de l'ubiquité de Global Party, mais elles restent sans commune mesure avec les pratiques « piétonnières » 530  des « amateurs » « en chair et en os ».

      Les liens proposés à partir de l'espace Drum'n'Bass sur Hypertunez.com se sont stabilisés dans la troisième phase observée. Ils sont certes peu nombreux si on compare Hypertunez.com à d'autres sites uniquement spécialisés dans la jungle (une douzaine). Mais, les liens proposés sont sélectionnés parmi de nombreuses autres possibilités. Cette sélection tente de promouvoir la diversité des sites à ce sujet (tant dans leurs agencements, dans le registre de parole qu'ils développent, que dans le type d'acteurs ou de collectifs investis dans le projet ou dans leur lieu d'origine). L 'hégémonie anglaise dans les réseaux socio-techniques de la jungle est ici atténuée ; les sites français représentent un tiers des liens, ce qui place les productions hexagonales dans une position de visibilité rarement observée ailleurs (excepté dans le cas de fanzines centrés sur une « scène locale »). De plus, le champ de publicisation n'est pas simplement réservé aux « professionnels » des mondes de la musique, il concerne aussi des sites hétérogènes d' « amateurs mélomanes » qui trouvent là l'occasion de dire eux aussi « leur musique ». Le dispositif des liens produit un espace synoptique de petite taille, mais orienté vers un point de vue pluriel et un tant soit peu « représentatif » (on voit peu mais on voit bien). On trouve des sites d'amateurs localement organisés en collectifs musicaux (dont un site strasbourgeois), des E-Zines (ici en tant que fanzines musicaux on line), des sites de magazines anglais, de labels, de radios pirates ou des sites à l'initiative d'un unique amateur. A partir de chacun de ces sites, les interconnexions avec d'autres sites spécialisés se démultiplient, d'autant plus ici qu'un site italien relié à Hypertunez.com, vraisemblablement conçu par des « amateurs mélomanes » de la jungle, propose une pléthore de liens (notamment vers d'autres sites « amateurs » auxquels on n'accède que par un nombre limité d'espaces inter-reliés) qui nécessitent d'être rangés par thématiques. Le maillage (pratiqué, puisqu'il n'est visible que lorsque l'on pratique le lien) peut alors continuer à s'étendre « indéfiniment ». Les espaces reliés par la pratique des liens de site en site, « à l'infini », ne sont plus tous des carrefours où l'on s'arrête et que l'on pratique avant de choisir telle ou telle bifurcation, mais ils sont parfois des carrefours où l'on ne fait que « passer » (par exemple, le site italien auquel est relié Hypertunez.com y est présenté comme un site intéressant pour sa banque de liens et il se peut très bien que l'on y passe uniquement pour accéder à d'autres sites).

      L'immatérialité dynamique des processus de mise en visibilité et d'appropriation d'un site comme Hypertunez.com semble assez éloignée de la matérialité concrète (visible et palpable) d'un dispositif comme Stamina Records institué comme cadre d'interaction - fixé en lieu propre où la circulation des objets de la musique est provisoirement stoppée et où ils sont distribués dans des catégories et des agencements qui gardent la trace des réseaux socio-techniques préalablement mis en oeuvre, un cadre d'abord détaché de la praxis des usagers-interactants. Sur un site électronique, l'appréhension visuelle du dispositif est déjà une spatialisation un tant soit peu synoptique inséparable de la pratique des relations proposées par le site (alors que l'observation du dispositif d'un magasin de disques n'est que potentiellement le point de départ d'une appropriation in situ - diversifiée et remodelée pour chaque nouvelle situation - qui peut permettre la production d'espaces synoptiques). Sur Internet, tout se relie à travers les espaces-plans successifs que l'on fait défiler devant soi : l'arborescence de l'agencement des possibles constitue le maillage rhizomique ; les catégories font lien et définissent le mode de navigation qui produit les relations entre des espaces distincts (et pourtant inséparables, dans la pratique, des réseaux dont ils sont des carrefours). La prophétie du « village planétaire » - chargée des vertus d'un monde uni et pacifique - n'est plus idéalisée comme un futur possible (excepté par quelques franges d'internautes post-modernistes), elle reste désormais une utopie à l'horizon de notre monde « relié » par la Toile. Par contre, le régime communicationnel construit avec Internet, contractant notre espace-temps, promeut la fameuse assertion de M. Mc Luhan 531  - « the medium is the message » - au rang de mode de faire universel. La science-fiction devient une « fiction réelle » (et une « intrigue » dirait P. Ricoeur 532 ). Avec la musique (dont la prise en charge par notre corps, puis la conscience dont elle fait l'objet, coïncident avec sa production-diffusion sensible - et temporelle - vers laquelle sont orientés tous ses intermédiaires et une partie des arts de faire des « amateurs »), les réseaux électroniques favorisent idéalement la production hyper-médiatique du medium-message. La Toile efface les procédures habituelles - temporelles 533  et localisées - de mise à disposition pour l'emportement dans et par la musique (plus d'espace cadré comme un magasin, plus de disques, plus de recherche tâtonnante, plus d'interactions pour former son « goût », etc.). Hypertunez.com est à la fois et simultanément un dispositif sensible et un espace synoptique des musiques électroniques. A chaque page du site et pour chaque dispositif multimédia, la circulation dans l'espace fonde un point de vue synoptique sur la musique : à partir du moment où l'on clique sur un lien (qui est aussi une catégorie et un élément de l'agencement global), on spatialise le dispositif et on produit un message (tout est déjà dit dans la relation) ; la navigation sur le site est en soit l'actualisation des panoramas synoptiques invisibles sur la page précédente ; mais, l'appropriation qui est ici jouée est désincarnée puisque les liens sont prédéterminés par le dispositif (le medium est le message). Ceci n'empêche pas pour autant que les espaces synoptiques de la musique ainsi produits permettent de voir peu mais bien, et sans doute, parfois, grâce à la convergence favorisée par Internet, bien plus que dans les espaces tridimensionnels de la musique (il restera à mesurer si l'on y voit véritablement mieux).

      Les espaces de la Toile comme Hypertunez.com sont en fait doublement synoptiques. Ils dessinent des tableaux relationnels entre des instances très hétérogènes de la musique qui sont d'abord formalisées par la relation elle-même. Mais ils sont aussi des espaces de coagulation des réseaux socio-techniques de la musique qui leur préexistent (et qui maillent les mondes de la musique). L'infinitude forgée à travers leurs procès rhizomiques de propagation permet d'envisager, à partir d'un nouveau point vue nodal, la finitude des réseaux « habituels » de la musique ; elle est aussi un moyen de démultiplier de nouvelles relations à la musique. Les réseaux électroniques ne sont pas indépendants des mondes de la musique qu'ils continuent plus ou moins (ou avec lesquels ils se confrontent).

      D'ailleurs, la pérennisation de l'activité constituée autour de sites de relative envergure comme Hypertunez.com nécessite de prolonger les relations « infinies » au delà de la Toile, dans les réseaux socio-techniques « finis » (mais toujours en développement) des mondes off line. Les différents partenariats d'Hypertunez avec l'« extérieur » (avec des lieux festifs, avec le festival Heliocolors, avec le salon Mix-Move, mais aussi à travers la constitution du collectif Média-Convergence) connecte le maillage « infini » esquissé à partir du site avec des réseaux et des espaces « finis »et plus « petits ».


Réfraction divergente du principe de convergence

      En physique, la « réfraction » est la déviation subie par les rayons lumineux (ou les ondes électromagnétiques) lorsqu'ils quittent un milieu pour un autre où leur vitesse de propagation n'est plus la même. Sans filer l'analogie plus loin qu'elle ne le mérite, le passage de la musique des réseaux off line aux réseaux de la Toile est une réfraction entre deux « milieux » dans lesquels elle ne se propage pas à la même vitesse, c'est-à-dire où ses espaces et temporalités changent. La (nouvelle) convergence des réseaux « habituels » de la musique est permise par les développements conjoints (bientôt indissociables ?) des industries culturelles et des services de télécommunications, mais elle est réfractée (car accélérée) dans l'espace d'un site comme Hypertunez.com, où le point de vue s'éparpille dans les multiples dispositifs interconnectés (il est pluriel et divergent). Le principe de convergence y suit une « réfraction divergente ». Plus précisément, avec Hypertunez.com, la convergence articule une propagation réfractée de la musique (du off line au on line), qui est distribuée par la divergence des panoramas synoptiques proposés, à un nombre croissant de filiations avec les mondes de la musique (réfraction du on line au off line). Pour d'autres convergences entreprises (entre le modèle marchand et le modèle communautaire principalement), la réfraction est « autrement » divergente : elle renvoie quasiment dos à dos les principes que l'on tentait de faire converger.

      Si la Toile est l'occasion pour les « amateurs » de « prendre la parole » autant de fois et aussi longtemps qu'ils le souhaitent, elle est aussi une opportunité de rassembler en un même espace « global » les réseaux socio-techniques qui structurent les mondes des « professionnels » de la musique. Les logiques ainsi regroupées sont retraduites en fonction du régime communicationnel d'Internet, mais cette concentration, encore inédite ailleurs, n'est pas moins repérable dans, ou plutôt par les dispositifs sensibles des sites web, qui sont le fruit de cette convergence. On peut prendre l'exemple du dispositif commun aux neuf genres musicaux sur Hypertunez.com : on y repère très aisément, grâce aux micro-espaces qui le composent (et que l'on pratique pour les faire apparaître), divers point de vues « classiques » sur la musique - journalistiques (des espaces-rubriques semblables à ceux de la presse écrite), commerciaux (vente de disques produits industriellement), communautaires (échange gracieux de musique en format MP3).

      La concentration des réseaux « habituels » de la musique sur Internet s'est accentuée depuis que les majors du disque ont investi la Toile. Elle est visible sur bon nombre de sites musicaux, bien souvent contraints d'accommoder leurs modes faire avec les injonctions normatives croisées des industries et des institutions. Les échanges déterritorialisés sur Internet ne s'opèrent plus totalement en dehors des cadres normés et des législations territoriales. Le problème épineux de la redistribution des droits d'auteur est exacerbé en France où Hypertunez tente de promouvoir une refonte juridique adaptée aux nouveaux médias. Dans le cadre du collectif Média-Convergence qu'Hypertunez a initié, des accords de compromis sont formalisés au coup par coup. On peut discerner quelques traces de ces tactiques diverses, développées en réponse à une convergence accrue, sur le site lui-même. La deuxième phase d'évolution du site est marquée par l'apparition des deux mentions suivantes :

      - « Ce site a fait l'objet d'une déclaration des traitements automatisés mis en oeuvre dans le cadre des sites Internet auprès de la Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés (C.N.I.L.) en application des articles 15 et 16 de la loi 78-17 du 6 janvier relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés » (en bas de la première page du site) ;

      - « Avertissement : Quand vous désirerez télécharger un MP3 d'un artiste, en cliquant sur le bouton « Téléchargez » vous accepterez les mentions suivantes : (a) vous reconnaissez que cette oeuvre est protégée par un droit d'auteur, et (b) vous acceptez d'en faire un usage privé, c'est-à-dire de vous limiter à une écoute strictement personnelle de cette oeuvre, de n'en faire aucune copie supplémentaire ni pour vous-même ni pour autrui, et de ne pas diffuser cette oeuvre, quel que soit le moyen de diffusion, notamment par la mise en ligne de cette oeuvre sur tout site internet » (cet « avertissement » est associé aux différents espaces « MP3 gratuits » ou « Free MP3 »).

      A l'image du collectif Média-Convergence qui est aussi un positionnement face aux grandes logiques régissant les réseaux off line de la musique, Internet est aussi l'occasion de mettre en oeuvre des convergences « nouvelles » entre réseaux off line et réseaux on line. Le partenariat monté autour du festival Heliocolors permet de relier des espaces de différents types (un site spécialisé dans les musiques électroniques, un festival et un prestataire de services interactifs). Dans ce cadre, la convergence n'est pas simplement visible par l'agencement du dispositif lui-même (comme c'est le cas pour la convergence des réseaux off line rendue visible par les liens des espaces réservés aux genres musicaux), elle ne l'est pas non plus uniquement à partir des traces d'un normalisation en chantier (comme c'est le cas avec les mentions qui marquent la volonté de convergence autour des problèmes de droits d'auteur), elle est exposée, dite en tant que telle, c'est-à-dire signifiée explicitement comme convergence entre des acteurs identifiés (on peut lire sur le site au moment du festival : « Hypertunez et Spray sont partenaires d'Heliocolors, le festival Tekno de Montpellier »).

      Le principe de convergence, largement mis en oeuvre avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication, peut être entrepris de diverses manières, il peut même recouvrir des formes d'articulation originales entre des modes d'échange symboliquement incommensurables. Hypertunez est une société dépendante du modèle marchand de notre économie mondialisée, mais elle affiche, dès le départ du projet, la volonté de conserver « l'esprit du mouvement techno », entendu comme culture protéiforme à part entière, inscrite dans - et inscrivant - un modèle communautaire d'échange. Comme on l'a déjà évoqué plus haut, le développement de cette « culture » underground et de ses réseaux passerait, selon l'équipe d'Hypertunez, par une mise en commun des compétences de chacun des acteurs du « mouvement », par l'implication plus active du public et par la mise en visibilité de ces créations collectives à partir d'espaces comme Hypertunez.com.

      Dans la première phase d'évolution du site, les espaces E-Reality et E-Zines sont les foyers d'une parole « alternative » et de points de vue larges et différentiels concernant les musiques électroniques et leurs univers symboliques. Il s'agit notamment d'offrir un regard différent sur des formes d'expressions artistiques et sociales caricaturées et vilipendées dans les discours dominants de l'espace médiatique. Le petit texte de l'E-Reality présente une conception libertaire et néo-communautariste qui s'inspire des travaux post-modernistes, en radicalisant parfois le propos au point de retourner les constats plutôt désenchanteurs de certains philosophes pour en faire des moyens de réenchanter la « réalité » qui n'est plus là où on le croyait (notamment en promulguant la déréalisation du monde et le simulacre généralisé, repris à J. Baudrillard, comme fins vers lesquelles oeuvrer en commun). L'E-Zine, au contraire, associe des discours qui ne prennent plus directement la forme de revendications politiques, mais sont des modes d'approche a priori plus « distanciés ». La techno y est envisagée comme « résistance » à l'uniformisation imposée par le modèle marchand appliqué à la musique. C'est aussi une « expérience » esthétique à partager dans un modèle d'échange communautaire qui remet en cause la conception de l'artiste autonome et des droits d'auteurs qui lui sont attachés. Mais surtout, l'E-Zine est également composé d'espaces textuels sociologiques ou socio-esthétiques qui participent d'une légitimation des musiques électroniques, pour « elles-mêmes » ou en tant que cultures plus vastes 534 . D'ailleurs, qui mieux qu'un sociologue ou qu'un critique d'art est à même de décrire et de délimiter la « culture » des musiques électroniques ? Ces discours « distanciés » produisent pour partie cette « culture » en tant que telle, en en relevant les spécificités, le caractère novateur ou non, en l'inscrivant dans un changement global de notre rapport à l'art, par exemple. Le dj y est vu comme la figure emblématique de la création artistique contemporaine (constituée dans un continuum syncrétique et jouant du recyclage des oeuvres canoniques pour mieux interroger notre rapport à l'art), avec laquelle se serait opérée une véritable « mutation esthétique », brouillant les repères habituels de l'artiste ou du public, chacun co-produisant les oeuvres (l'auteur est collectif) dans un modèle communautaire sans distanciation entre producteurs et usagers. L'analyse sociologique 535  des raves techno (« La rave : un bien de consumation ») ou de l'imaginaire des « mythes technoïdes » affilie les musiques électroniques à d'autres formes de « socialités » plus « ancestrales » (notamment dans la communion ritualisée de la fête ou dans le recours au « mythe de l'âge d'or ») tout en décrivant le « phénomène techno » comme « révélateur du social contemporain ». Voilà le « mouvement techno » débarrassé de certains préjugés et promu au rang de « culture (post-)moderne » (sociologique et esthétique).

      Néanmoins, l'articulation entre les espaces E-Reality ou E-Zine et les autres dispositifs sensibles du site ne s'opère que par le retour aux pages précédentes et le suivi d'autres liens. Ils sont reliés mais séparés en espaces propres, ils cohabitent avec les autres espaces bien plus qu'ils ne s'imbriquent avec eux. D'un côté, le modèle communautaire d'une « culture » effectivement autonome. De l'autre, des espaces plus « classiques » s'inscrivant plus ou moins dans les processus de marchandisation des musiques électroniques. Mais sans doute est-ce là le seul moyen de mener simultanément des activités relevant de modèles trop éloignés pour qu'ils se métissent l'un l'autre. Dès la deuxième phase de développement du site, les deux espaces E-Zines et E-Reality ont disparu du champ de vision proposé par Hypertunez.com. Quelques traces du modèle communautaire subsistent tout de même, dans certains commentaires produits dans l'espace du label virtuel 536 , ou de manière plus évidente à travers l'échange gracieux (mais réglementé) de musique en format MP3.

      La volonté de promouvoir « la culture » des musiques électroniques et les idéaux communautaristes qui la sous-tendent, tout en permettant le développement économique de la société Hypertunez, semble se heurter aux convergences plus structurelles qui organisent autrement les logiques en cours sur Internet. Sur le temps empirique de l'observation et de la pratique du site, les mouvements engagés ne sont pas univoques. Cependant, une newsletter envoyée aux « abonnés » d'Hypertunez.com - reproduite ci-après - en aval de la troisième phase (et marquant certainement le début d'une autre phase qui devrait être visible avec un nouvel agencement du site prévu pour septembre 2001), positionne explicitement et unilatéralement l'entreprise Hypertunez dans un modèle marchand de développement du site (et de son maillage off line). Le registre de discours, largement pratiqué dans les relations avec les partenaires depuis le lancement du projet, a pu étonner certains usagers qui suivent Hypertunez.com depuis le début et qu n'ont pas l'habitude de voir mobiliser par Hypertunez un vocable aussi ouvertement marchand. D'aucun y verront peut-être uniquement un souci de clarté qui répondrait idéalement au principe communicationnel de la transparence attaché à l'utopie du village planétaire, ce qui n'est pas le seul écueil ni la seule ambiguïté d'une telle idéologie 537 . Il reste que cette newsletter semble clôturer une période pendant laquelle la convergence de logiques très disparates n'a pas facilité la préservation du modèle communautaire à côté du modèle marchand.

      « Demain, vendredi 11 mai, HYPERTUNEZ enverra un communiqué officiel destiné à l'ensemble des professionnels des musiques électroniques et de nos partenaires. Afin de vous remercier pour votre fidélité, nous avons souhaité informer en priorité les abonnés de la newsletter sur l'avenir de la société.

      L'ensemble de l'équipe HYPERTUNEZ souhaite vous remercier encore vivement pour votre support et votre soutien.

      HYPERTUNEZ, COTE FUTUR... : « START UP MUTATIS MUTANDIS »

      Depuis plusieurs mois le marché des musiques sur le net est en pleine restructuration. Aujourd'hui face à ces évolutions commerciales et technologiques, Hypertunez prépare un modèle de rentabilité pour continuer son activité. Ce nouveau modèle économique va entraîner un recadrage de l'équipe, une délocalisation des bureaux tout en gardant nos relations avec nos internautes et nos différents partenaires.

      Le site HYPERTUNEZ.COM continue de fonctionner en assurant sa transition. Toutes les activités sont concentrées sur 4 pôles :

      1°) Magasin on-line de vente et de promotion des musiques électroniques en partenariat avec un prestataire extérieur

      2°) Label HTZ pour promotionner les artistes de toutes les musiques électroniques / production phonographique

      3°) HYPERKAST, création de la filiale de Hypertunez spécialisée dans le webcast et les opérations multimédia couvrant toutes les musiques électroniques.

      4°) Développement d'un projet européen en cours de finalisation.

      Hypertunez prépare d'ores et déjà son positionnement pour la rentrée 2001.»

      Internet est le lieu de synthèse le plus évident pour repérer les réseaux qui font exister la musique, ceux-là mêmes qui sont au coeur des liaisons entre la sphère publique et la sphère privée, entre la technologie et l'industrialisation culturelle. C'est le lieu et le moment de convergence le plus abouti des réseaux implicites ou explicites, qui faisaient voyager et changer la musique : industries, distributeurs, artistes, public, critiques, scènes, magasins, innovations électroniques, etc. On peut comparer les espaces en trois dimensions, « réel », et les trajets (semés d'objets) les reliant, aux parcours nécessaires pour rassembler les mêmes entités discrètes sur Internet. La nouveauté du media électronique réside, au moins pour les musiques électroniques, dans la concentration et l'explicitation (mise en visibilité de ce qui « existait » déjà à l'état potentiel, en devenir, ailleurs), dans la synthèse ainsi permise, et plus profondément dans le rapport à la musique, mais aussi le rapport aux autres dans les espaces publics et privés de la musique, qui s'en trouve modifié, car traduit et offert aux sens par de multiples voies (et voix).


Chapitre III/ Espaces différentiels des soirées jungle

      Une grosse majorité des études qui ont été menées sur les musiques électroniques en France (principalement des recherches sociologiques) concernent leurs espaces festifs. Elles ont toutes plus ou moins leur pertinence propre, dont on pourra tirer parti. Mais il faut en même temps, et même d'abord, s'en détacher. Le risque est, en effet, de choisir a priori une focale ajustée aux études précédentes et de ne plus voir dans les soirées pratiquées que des moments qui viennent corroborer tout ce que l'on a déjà écrit au sujet d'autres soirées. Le risque est d'autant plus grand que certaines sociologies dites « post-modernistes » ont tôt fait d'interpréter, à l'aide de raccourcis rapides, ces manifestations festives comme des rituels modernes similaires aux pratiques des transes de possession des communautés traditionnelles (ce qui leur permet de confirmer du même coup le « retour des tribus nomades », dont elles se font les analystes cyniques ou dont elles sont les chantres). Mais d'autres études « vont moins vite en besogne » et prennent le temps de s'attarder sur les moments tels qu'ils sont organisés, pratiqués, vécus, socialisés ; les descriptions ethnographiques y sont un moment primordial car elles sont la première production discursive qui donne chair à l'expérience pour la recherche. Bien sûr, le propos est moins séduisant que lorsqu'il quitte au plus vite le terrain pour un point de vue plus englobant, plus « universel », ou plus philosophique. Pourtant, l'analyse de l'immanence de « micro-événements » sociaux nous permet de voir comment cela se joue dans les soirées actuelles mieux que toute prétention surplombante à découvrir des transcendances - anthropologiques, historiques, esthétiques - cachées derrière ces manifestations qui n'en seraient plus que des illustrations empiriques.

      Beaucoup des études qui s'intéressent à la praxis « effectivement » mise en oeuvre dans les soirées dédiées aux musiques électroniques montrent (sans forcément le dire en ces termes) qu'il s'agit à la fois de se mettre « à disposition » pour être emporté par la musique et de produire collectivement et temporairement un désordre localisé qui est l'ordre des interactions en jeu dans ce cadre particulier. Somme toute, je n'en dirai guère plus à travers les différentes ethnographies ici reproduites (excepté pour certaines spécificités liées aux formes d'expression de la jungle). Mais les soirées ne valent pas que pour elles-mêmes ; il s'agira également de discerner dans quelle mesure ces moments particuliers, qui sont les phases « ultimes » des réseaux de la jungle (recherchées à la fois par les djs, les organisateurs et le public), dépendent d'autres moments et d'autres espaces locaux de la musique auxquels ils se rattachent plus ou moins explicitement (à l'histoire d'un lieu, au magasin de disques Stamina Records, ou encore à la constitution de rendez-vous fixes en « club »). Il faut éviter de ne considérer les fêtes que dans leur production synchronique (même si ce moment reste le coeur des investigations), alors qu'elles débordent ce temps du surgissement de la musique où chacun s'approprie diversement - en fonction des histoires qui le travaillent - la communion collective qui permet d'être emporté par les forces de la musique. Les espaces étudiés se différencient selon les lieux où se déroulent les soirées, selon les organisateurs, selon la périodicité des manifestations, mais ils (ne) sont (que) les espaces différentiels d'une même recherche de l'emportement dans, par et avec la musique.


1) Co-production d'une typologie ouverte

      Même lorsqu'elle s'inscrit dans une suite de rendez-vous fixes (comme on le verra pour les soirées Bad Breaks au Tunnel), chacune des soirées jungle étudiées est un moment « unique » (comme toutes les autres d'ailleurs). Toute typologie crée des partages et des associations dans un monde où rien ne se passe exactement de la même manière d'un espace ni d'un moment à un autre. Toutefois, certaines caractéristiques transversales - ne relevant que très rarement de la façon dont les soirées sont concrètement pratiquées in situ mais bien plus des réseaux socio-techniques et des espaces mis à contribution pour la réalisation de l'événement - permettent, tantôt aux « acteurs eux-mêmes », tantôt aux médias, tantôt aux chercheurs qui s'intéressent aux espaces festifs des musiques électroniques, de distinguer des « genres » de soirées. Le bon sens (au sens positif du terme) des uns et des autres 538  a permis de forger une pertinence collective concernant les critères de distinction à utiliser. Sans forcément classer les soirées sous une même terminologie, acteurs, journalistes et chercheurs défendent - à juste titre - l'idée que certaines différences structurelles (qui ne permettent pas pour autant de présager des interactions qui se joueront au cours de la soirée) obligent à distinguer certaines soirées d'autres espaces festifs : une salle de concert subventionnée publiquement n'est pas un dispositif similaire à une discothèque ou à un bar, elle ne renvoie pas non plus aux mêmes logiques ; de même, une free-partie qui investit, sans autorisation, une friche industrielle ou un ancien terrain militaire, ne produit pas le même espace qu'une salle de concert ou qu'une discothèque. Il reste à savoir, au cas par cas, de quelle manière ces différents lieux où s'organisent les soirées présentent des caractéristiques propres déterminantes pour les situations festives observées et ce que les uns et les autres identifient comme qualités structurantes.

      Néanmoins, les registres de classement sont parfois d'un autre ordre, ils s'entrecroisent alors souvent. Ils peuvent se référer à une « ambiance » présupposée et/ou expérimentée pour telle ou telle fête (sans forcément que cette « ambiance » soit associée à des facteurs exclusifs - organisateurs, lieux, artistes présents, « type de public », etc.), à un « état d'esprit », aux musiques qu'on y joue, ou encore à la gratuité (ou non) de la soirée. Ces critères de distinction sont certes moins « rationnels » que celui évoqué précédemment. Cependant, même si l'on décide de ne pas utiliser une typologie de ce genre - trop fluctuante et trop « incertaine », on ne peut pas pour autant faire de ces catégories des objets sans substance 539 , ni même les négliger. Certaines dissociations sont lourdes de sens aux yeux de ceux qui les convoquent plus ou moins explicitement - organisateurs ou membres du public, notamment celles qui s'appuient sur les dichotomies « commercial » / « intègre » ou mainstream / underground pour différencier l'« état d'esprit » ou l' « ambiance » des free-parties de ceux des autres fêtes 540 .

      Parfois, la collusion des typologies des acteurs et de celles de chercheurs n'est pas mise en oeuvre « jusqu'au bout » et se satisfait d'oppositions stabilisées sans interroger le sens attaché à ces partages, ce qui peut devenir totalement contre-productif pour l'entreprise analytique. E. Molière 541 , par exemple, construit une typologie des « fêtes techno » concomitante à celles des acteurs qu'il a rencontrés, ce qui, en soi, ne pose pas de problème particulier. Au contraire, lorsque les mondes étudiés sont déjà pensés, catégorisés et agencés par les acteurs eux-mêmes - et à moins de considérer a priori que leurs catégories sont forcément et toujours inadéquates et que seule une démarche de recherche distanciée est à même de concevoir les bons outils heuristiques pour comprendre leurs mondes - mieux vaut s'intéresser de près aux classements des acteurs plutôt que de faire nécessairement sans eux en construisant d'autres typologies. Il faut prendre en compte les catégories des acteurs pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire, au minimum, des formes d'institution symbolique du réel, pour lesquelles il est justement nécessaire de comprendre le sens qu'on leur attribue. Ce à quoi ne s'astreint nullement E. Molière 542 . Ce dernier dissocie trois types d'espaces festifs pour la techno : « Les « fêtes techno » peuvent se retrouver à l'heure actuelle dans trois espaces distincts : les soirées « clubs » qui se déroulent dans les boîtes de nuits de la capitale; les raves homologuées, choisissent avec l'accord des autorités des lieux respectant les normes de sécurité [...] ; les raves clandestines se caractérisent par un espace festif qui les distinguent des deux précédentes. » 543  Il distingue, très justement, les raves « clandestines » des raves « homologuées » 544 . Mais alors qu'il pointe là un phénomène de transduction idéologique diffuse, il refuse dans le même temps de s'intéresser à autre chose qu'aux raves « clandestines ». Il considère, presque explicitement, que les autres soirées ne sont pas structurantes pour la construction des mondes des musiques électroniques, estimant, d'un commun imaginaire avec les réseaux dits  underground  qu'elles n'ont aucun intérêt et focalisant conséquemment l'analyse sur un seul type de soirée. Un peu comme si, soucieux de mettre à mal les clichés relatifs à la techno, il en rétablissait d'autres, induits par les discours de ceux à qui on ne donnait pas la parole auparavant. Il s'arrête aux classes instituées sans questionner le sens social qu'elles recèlent, mais surtout il perpétue un clivage entre les « vraies », pour ne pas dire « authentiques », soirées techno (les raves illégales) - où toute la « magie » se produirait - et les autres, qui ne seraient que « pure consommation ».

      La typologie ici proposée est elle aussi co-produite par les différents acteurs (pratiquants ou pratiquant-observateur). C'est une typologie ouverte, dans la mesure où les acteurs interrogés eux-mêmes, tout en défendant une conception idéale (et reconnue comme telle) du type de fête qu'ils affectionnent tout particulièrement (ou, symétriquement, de celles auxquelles ils s'opposent), reconnaissent que les catégories font de moins en moins force de distinction entre les façons dont le public s'approprie la musique dans tel ou tel espace festif. De manière basique, cette typologie renvoie aux dispositifs sensibles au sein desquels les soirées se produisent - qu'ils soient fixes pour les salles de concert, les discothèques et les bars, ou différents pour chaque nouvelle free-party. Mais chaque type spécifié est chargé d'un sens qui ne réfère pas uniquement au lieu. Sans doute, d'ailleurs, que l'association des discothèques et des bars prêterait (prêtera) encore à de multiples controverses 545 .

      Il s'agira de prendre en compte, au-delà des ethnographies synchroniques ici reproduites, le sens qui est socialement produit pour chaque catégorie et qui déborde largement le cadre du dispositif festif. Le temps long permet de façonner un « goût », de fidéliser un public, de consolider ou de mettre en doute les catégories de lieux et d'organiser les soirées ; il mérite d'être autant travaillé que le temps de la fête « elle-même ». Comme le concert, la fête dédiée aux musiques électroniques « est une mise présence, mais elle est hautement médiate, et l'on doit passer par une série d'étapes dont aucune ne peut être court-circuitée. » 546  Elle n'est pas « un distributeur de musique mais une « performance », selon l'heureux usage anglophone du mot : ce qui fait arriver. » 547 


2) Discothèques et bars

      Samedi 10 mars 2001. Vers 23 heures, nous arrivons avec deux amis dans la discothèque Le Tunnel, à Lille. Ce lieu, situé dans le quartier populaire de Wazemmes, a longtemps été catalogué « discothèque gay », avant que les propriétaires ne décident de mettre à mal ce régime d'étiquetage en laissant des acteurs divers (Djs, collectifs, associations liées à la musique, etc.) y organiser des soirées hétéroclites et essentiellement orientées vers un style musical particulier (principalement, ici, jungle et house). Le public du Tunnel est (pré-) construit par les modes de classement qu'on utilise pour le dire ; il participe également à les constituer. Or, il s'agit justement, pour les propriétaires du Tunnel, de faire dériver le principe de catégorisation du public de la dichotomie public « gay » / public « hétéro » vers un classification plus ouverte, en fonction des musiques qui y sont jouées. Non seulement le public n'est plus unifié sous une étiquette exclusive, mais il ne l'est plus non plus d'une soirée à une autre : il ne se définit plus par rapport à la fréquentation du lieu en tant que tel (ni relativement au public censé s'y rendre), mais par rapport aux soirées qui s'y déroulent (et au style musical qu'on y entend).

      On passerait d'un lieu défini en propre, par la stabilité et la fixation du public qui l'habite (un lieu distinct et figé, situé sur la carte des lieux ainsi définis de manière exclusive), à un lieu moins stable, susceptible de devenir un espace dissemblable en fonction des soirées qui s'y déroulent (à chaque occasion, à chaque rendez-vous fixé à un public potentiellement « différent », se déploient des itinéraires qui produisent ces espaces différentiels). Encore faudrait-il qu'il y ait en effet un public jungle ou un public house, se déplaçant prioritairement dans ces soirées là. On ne peut pour l'instant le présumer. Catégoriser le public (des soirées dédiées aux musiques électroniques) par style musical semble même plutôt contre-productif au regard de ce qui se passe sur les territoires de la métropole lilloise : bien sûr, des préférences apparaissent chez les uns et les chez les autres, mais elles sont très exceptionnellement exclusives des autres styles joués en soirées. Par contre, le passage d'un mode de classement dual (public gay ou non) à un étiquetage plus ouvert, renvoie, beaucoup plus explicitement, à l'hétérogénéisation du public fréquentant ce lieu 548 .

      Ce samedi là, vers 23 heures donc, lorsque nous entrons dans le Tunnel, le dancefloor (la piste de danse) est encore vide, quelques clients et quelques amis du collectif organisateur (les Pressure Dopers, au sein duquel l'on retrouve le gérant de Stamina) commandent des bières ou discutent, accoudés au bar, à côté de la « cabine » du Dj, ou dans les rares alcôves à l'abri des spots de lumière. Dj K-Poon, membre des Pressure Dopers, distille une musique jungle de manière nuancée, tantôt très actuelle, tantôt moins récente 549  ( dont, notamment, quelques « tubes » 550  de 1997 ou 1998 qui font la joie des quelques - rares - danseurs qui s'aventurent, dix minutes après notre arrivée, sur le dancefloor).

      Le Tunnel est une discothèque de petite taille (environ une centaine de mètres carré globalement). On y entre par un couloir assez large au bout duquel on doit s'acquitter du prix d'entrée (P.A.F - Participation Aux Frais) : ce soir, il est exceptionnellement de 50 francs ; la venue d'artistes anglais justifie ce coût plus important qu'habituellement 551 . Lorsque l'on entre dans ce couloir, on est déjà dans l'ambiance sonore de la pièce principale qui fait suite à cette entrée - sans cloison ni porte de séparation, et l'on découvre du même coup le dancefloor et la cabine du Dj située en face de soi. De forme carrée et légèrement surélevée par rapport au couloir d'entrée, la salle principale est un espace plutôt ramassé, essentiellement tourné vers la piste de danse. En effet, la division matérielle et symbolique de cet endroit concourt largement à faire du dancefloor un espace de visibilité accrue : au centre de la pièce, il est délimité par une colonne métallique du côté du couloir d'entrée, par la cabine du Dj qui lui fait face, par un mur du côté droit, et par le bar qui s'allonge d'un bout à l'autre du côté gauche ; les faisceaux de lumière découpent l'espace de manière tout aussi évidente, laissant dans l'ombre tout ce qui matérialise la disjonction relative de la piste de danse (bar et espaces contigus de déambulation autour de la piste). D'ailleurs, que ce soit en début de soirée ou un peu plus tard dans la nuit (quand la salle sera « pleine à craquer »), les regards de ceux qui ne participent pas à la danse - accoudés au bar, assis sur les quelques rares tabourets dispersés autour du dancefloor, ou plus majoritairement agglutinés dans les espaces limites entre la piste et le reste - convergent essentiellement vers cet espace mis en lumière. Outre ce découpage dynamique par l'oeil 552 , la piste de danse se circonscrit par l'oreille : pour profiter pleinement du fort niveau d'amplification sonore (et en particulier des fréquences basses qui « portent » les danseurs), mieux vaut se trouver dans le cercle restreint où confluent les vagues musicales émises par les enceintes, accrochées au plafond ou disposées à même le sol. Bien sûr, on danse en dehors de cet espace étréci ; mais il suffit de « sortir du cercle » d'amplification sonore optimale, de quelques mètres vers le bar ou vers l'entrée, pour que la musique ne soit plus tout à fait la « même », mais aussi pour que l'on tente (très difficilement ce soir) de ré-instaurer une distance corporelle (minimale) aux autres, proximité physique 553  et niveau sonore progressant de pair. Au fond de cette salle principale, à gauche de la cabine du dj, entre elle et le bar, une ouverture donne sur une pièce exiguë, plus « calme » (moins « résonnante »), où sont disposées quelques banquettes ; ce sont surtout les djs eux-mêmes, ainsi que leurs proches amis, qui occuperont ce lieu toute la soirée. La « cabine » du Dj porte plus ou moins bien son nom. Alors que dans certaines discothèques, c'est en effet une « bulle », un espace séparé du reste, par des murs - et généralement par une baie vitrée donnant sur le dancefloor, ici, la disjonction est partielle : le Dj est à la fois séparé des danseurs et très proche d'eux 554 . Cette « cabine » distingue l'endroit où le Dj « joue » - face à la piste - par une petite plate-forme légèrement surélevée, dont la séparation d'avec le dancefloor est formalisée par une cloison qui s'arrête à mi-hauteur, surmontée d'une petite plaque de plexiglas (environ 20 centimètres), et qui cache partiellement au public les « instruments » du Dj (table de mixage, platines, disques).

      Nous n'avons pas le temps de finir notre premier verre que déjà la salle se remplit. A minuit, la discothèque est comble comme jamais je n'ai pu encore l'observer (et je fréquente ce lieu environ une fois par mois depuis presque un an 555 ) ; on se presse difficilement dans le couloir d'entrée pour pouvoir accéder au dancefloor ou à ses espaces adjacents ; on danse au coude à coude ; il fait irrémédiablement extrêmement chaud ; l'atmosphère est moite et enfumée. On retrouve dans cette arrivée massive et relativement tardive du public une manière de faire largement éprouvée par le public lillois. Cette habitude redondante d'arriver tard en soirée nous distinguerait de nos voisins anglais par exemple, moins « latins » que nous. Bien sûr, cette hypothèse (rationnellement farfelue) est en deçà d'explications plus évidentes et plus probantes : l'horaire de fermeture des lieux nocturnes ou les déplacements transfrontaliers sont, par exemple, tout aussi structurants pour cet habitus des pratiques festives.

      Le public, majoritairement étudiant 556 , se concentre sur la piste de danse. Etant donnée l'extrême proximité avec les autres, on danse « sur place » (individuellement), on siffle également, on s'exclame, on saute, parfois à l'unisson. Les Djs et les Mcs 557  se succèdent, les styles musicaux aussi. Après Dj K-Poon, nous retrouvons derrière le pupitre de mixage un Dj et Mc nantais qui faisait partie, il y a trois ou quatre an, du premier collectif de Djs jungle à Lille 558  (il en était même l'initiateur) ; sa prestation est musicalement très éclectique, du reggae à la jungle, en passant par le hip-hop et ses descendances instrumentales. La relève est assurée trois quart d'heure plus tard, par Dj Natty Hô, pour une session ragga-jungle énergique, principalement articulée autour de titres « anciens » (la jungle old school renvoie à une période guère plus éloignée de nous que d'une petite dizaine d'années). C'est ensuite Selector Fats 559  qui s'occupe de faire revenir temporairement l'ambiance à un reggae « originel », avant que n'entrent en « scène » les deux Londoniens Dj Souljah et Mc Demolition Man. Arborant de longues et épaisses dreadlocks 560  nouées au-dessus de leur tête, ces deux Anglais d'origine jamaïcaine jouent une musique jungle très marquée par le reggae et ses descendances directes - ragga et hip-hop surtout. Une bonne partie des titres que Dj Souljah passe sont issus des productions du collectif indépendant Congo Natty dont il est membre (j'aurai l'occasion d'en reparler à plusieurs reprises), à partir desquels Mc Demolition Man fait montre de ses talents de chanteur et d'animateur, tantôt calme (et parfois prêcheur) pendant les breaks (les coupures) - volontaires, prolongés et redondants - tantôt impétueux, dans un phrasé assez typique du style anglais (hyper-rapide, mais peut-être plus « rond », moins « dur » que celui de ses homologues jamaïcains). Le rapprochement entre la jungle et le ragga 561  est une tautologie : sans entrer dans le débat (stérile) des origines de la jungle, il apparaît évident qu'elle s'est construite dès le départ avec le ragga, la jungle a toujours déjà été ragga-jungle. Et depuis le milieu des années 90, les membres du collectif Congo Natty ont largement participé au développement du genre. Mais ces deux dernières années, les sonorités, les refrains, ou les manières de faire artisanales, issus du reggae ou du ragga, sont devenus de plus en plus rares dans les productions jungle (souvent beaucoup plus proches de leur autre soeur aînée : la techno). Avec le « retour » très récent 562  des courants plus reggae de la jungle, avec les disques du collectif Congo Natty, comme ce soir face à deux de leurs membres, on peut entendre et écouter cette musique comme évolution radicale du reggae (mélangé avec des rythmiques syncopées extrêmement rapides et avec des sonorités électroniques très dures), dont l'expression sous cette forme très « moderne » (pour ne pas dire futuriste ou avant-gardiste) ne semble possible que dans le syncrétisme musical et culturel de l'Angleterre 563 . Alors que nous étions plus habitués à la construction de morceaux jungle à partir de rythmiques effrénées et de chants ragga assez rapides pour être dans le tempo, les productions actuelles de Congo Natty fonctionnent sur des mélanges qui ressemblent parfois plus à des confrontations, notamment entre des sources acoustiques nyabhinghi 564  posées, calmes, organiques, et des sonorités digitales beaucoup plus rugueuses.

      La filiation avec le reggae et ses descendances directes renvoie également aux pratiques festives qui leur sont corrélées, et en particulier au dispositif socio-technique de diffusion musicale (le sound system 565 ), dont les composantes actuelles étaient toutes déjà présentes dans les fêtes locales organisées en Jamaïque dès la fin des années 50. Dans un sound system, le Dj (en Jamaïque, c'est un selector) passe, mixe, des disques, au-dessus desquels, ou entre la diffusion desquels, le Mc (en Jamaïque, c'est un Dj, ou deejay) improvise, chante, parle, scande, éructe. Outre le traditionnel appel à l'« unité » des peuples, on retrouve dans la verve de Mc Demolition Man, certains slogans mystiques et/ou politiques déjà entendus dans le reggae, mais également des formes auto-publicitaires centrées sur la fête et ses acteurs eux-mêmes, qui sont aussi des marques identitaires des sound systems reggae ou hip-hop 566 .

      Ce soir, peut-être plus que lors de toute autre soirée locale depuis deux ans, ces pratiques semblent distinguer cette fête jungle des soirées dédiées aux autres musiques électroniques (essentiellement techno ou house). Non seulement la présence d'un Mc (certes assez rare dans les soirées jungle en France) sur-imprime une dimension discursive et prosodique à la musique mixée par le Dj, mais le temps de la fête rythmé par ces pratiques est lui aussi différent selon que l'on se trouve dans une soirée jungle ou dans une soirée techno. Les séquences d'action temporelles qui relient la musique diffusée (et donc également le Dj et le Mc s'il y en a un) aux danseurs, ne s'organisent plus selon un continuum - sonore et gestuel, comme c'est le cas dans les fêtes techno - mais se divisent plutôt en temporalités relativement courtes, explicitement séparées les unes des autres par les coupures du flot musical qui sont autant de nouveaux départs diégétiques - pour la musique et pour la narration du Mc, mais cycliquement rattachées les unes aux autres par ces mêmes breaks interstitiels et par la répétition d'un schéma temporel articulé autour d'un départ, d'une « montée », d'une coupure (et d'une frustration éphémère pour le public) puis d'un nouveau départ (soit le Dj passe un autre morceau, soit il replace le morceau interrompu depuis le début 567 ).

      De minuit à 4 heures du matin, l'heure de fermeture, la discothèque continue de se remplir. Une partie du public arrivé très tardivement, vient terminer la nuit ici, après avoir passé la soirée chez des amis, dans un bar, ou dans une salle de concert. Les lieux ouverts après 2 heures du matin sur Lille sont assez rares. Du moins, parmi ceux qui ont l'autorisation de fermer à 4 heures, très peu d'endroits sont identifiés en fonction de la musique qu'on y joue ; il s'agit majoritairement d'espaces redondants, pratiqués chaque jeudi, vendredi et samedi de la semaine par un même public « fidèle », dans une ambiance musicale elle aussi redondante - quasi similaire d'un jeudi à un autre, d'un vendredi à un autre, d'un samedi à un autre. Cette différence notoire entre les rendez-vous fixés dans ces lieux et ceux, moins fréquents - comme les soirées Bad Breaks - organisés autour d'un style musical, ne suffit pas à en faire des espaces absolument différents, il n'y a pas de dichotomie franche ici. Certains habitués du Tunnel « de la première heure » continuent de venir là, quelle que soit la soirée (et même s'ils sont extrêmement rares les samedi Bad Breaks) ; le public du lieu s'est élargi, mais il n'a pas complètement changé. De plus, on ne peut présumer en rien des « réelles » motivations des derniers arrivés dans la discothèque : il se peut très bien que leur choix soit complètement fortuit et qu'il n'ait aucun lien avec la programmation musicale, ni avec l'ambiance en train de se créer dans les fêtes Bad Breaks. Dans les soirées sans doute bien plus que dans tout autre espace de la musique, la logique de l'« emportement » (non maîtrisé) prévaut sur celle de l'action (maîtrisée).

      A 4 heures 10, Mc Demolition Man annonce le dernier morceau de la fête (« listen to the last one tonight »). Tout le monde semble ravi de la soirée : public, organisateurs, Djs, patron de la discothèque. L'endroit se vide aussi rapidement qu'il s'est rempli, même si quelques-uns réclament encore un peu de musique, en vain. A la sortie du Tunnel, on discute ou on attend ses compagnons de soirée, avant de prendre la route, à pied, à vélo ou en voiture. A la différence d'autres nombreux moments des musiques électroniques auxquels j'ai participés (soirées dans des bars, concerts, free-parties, festivals), le public ne semble ni hagard ni égaré. Bien sûr, ce passage sensiblement brutal d'un espace restreint, enfumé, surchauffé, et extrêmement bruyant, à un dehors ouvert, frais et calme, joue ici aussi comme moment de suspension relative (le temps de re-situer quelques cardinalités). Mais celui-ci est beaucoup plus éphémère que dans bon nombre d'autres occasions pratiquées. Plusieurs hypothèses peuvent être conjointement avancées pour tenter de comprendre la différence de longueur de cette séquence temporelle qui clôture toujours une nuit festive : à 4 heures du matin, il fait encore nuit, ce qui évite la confrontation parfois difficile avec la lumière naturelle (il arrive que certaines soirées, et en particulier les free-parties, continuent jusqu'à midi, voire plus tard dans l'après-midi) ; pour une large majorité du public, il y a très peu de route à faire pour rentrer chez soi et la perspective du retour n'engendre aucune anxiété particulière ; la fatigue ne se fait pas encore tout à fait sentir ; dans les soirées jungle pratiquées, on consomme rarement d'autres drogues que l'alcool et le cannabis et, en particulier, les drogues de synthèse 568  sont peu usitées (ce sont celles-là mêmes qui, accentuant l'immersion, plutôt individuelle que collective, dans l'ambiance audio-visuelle de la soirée, provoquent conséquemment l'égarement désemparé des fins de soirées, voire des « descentes » 569  plus longues - plus ou moins difficiles et plus ou moins vertigineuses - en aval de la fête).

      Nous raccompagnons chez des amis à eux deux parisiens, venus spécialement à Lille pour la venue des membres de Congo Natty. Vers 5 heures du matin, nous discutons encore un peu de la soirée autour du « cinquième » 570 .

      Cette soirée du 10 mars 2001 se situe « hors » de l'étude empirique à proprement parler : la collecte de « matière première » pour cette recherche (objets et observations, pratiques et entretiens) - et la constitution du « corpus » de travail - semblait alors terminée depuis deux mois. Cependant, la clôture du terrain est toute relative, puisque je me rends encore et souvent au magasin de disques Stamina Records, dans les soirées jungle locales, ou sur les sites Internet dédiés aux musiques électroniques. De plus, la soirée du 10 mars 2001 est un moment de cristallisation original de processus divers, engagés de plus ou moins longue date, au cours d'une période de redéploiement local des réseaux de la jungle qui coïncide, presque date pour date, « événement » pour « événement », avec celle de mon étude empirique. Elle « boucle la boucle ». Ou plutôt, elle constitue un point de jonction des réseaux spiralés que je me suis efforcé de suivre à partir de Stamina Records en même temps qu'ils se développaient, le produit de processus qui étaient encore inexistants, ou seulement à l'état de gestation, au début de mon étude. Ces possibles étaient alors nombreux ; tous n'ont pas abouti. D'une part, cette soirée est une « réussite » particulière parmi ces possibilités du départ. D'autre part, elle résulte d'un enchevêtrement dynamique, et un tant soit peu solidifié, entre une majeure partie des réseaux par lesquels la musique circule, et au coeur desquels le disquaire spécialisé Stamina Records s'est construit (et on a construit pour lui) une situation nodale, tandis qu'il participait largement à leur redéploiement (il est le catalyseur de leurs formations et transformations).

      D'autres soirées pratiquées font événement à des degrés différents, mais cette dernière résulte d'activités et de mises en réseau peu visibles dans l'espace public urbain local, beaucoup moins, en tout cas, qu'une bonne partie des autres soirées observées 571 . L'interconnexion entre les réseaux locaux de la jungle en train de se développer et les réseaux (underground) anglais tissés autour du collectif Congo Natty est aussi l'occasion de relier l'espace synoptique nodal du disquaire Stamina - « local » - à ceux de certains sites électroniques pratiqués - plus « globaux » (dans le sens où le degré de généralité de la diffusion de l'information s'étend à l'échelle du monde). Le lien effectivement praticable entre le niveau « local » et le niveau « global », par l'intermédiaire de la connexion entre le magasin Stamina Records et le collectif Congo Natty, renvoie à la fois aux pratiques de collecte (parfois systématiques), aux arts de faire des aficionados d'une musique comme la jungle, qui a parfois tendance à favoriser la nébulosité de ses arcanes, et à la construction polymorphe des mondes de la jungle dont nous parlerons plus précisément dans le chapitre IV.

      Les soirées Bad Breaks sont devenues un rendez-vous régulièrement pratiqué pour un certain nombre de personnes. Mais, parmi ces nombreux rendez-vous, celle-ci fait largement exception, ce qui semble justifier le passage du prix habituel de 20 francs à celui de 50 francs. Et pour cause, la programmation d'artistes anglais engendre des coûts bien plus importants qu'à l'accoutumé dans les soirées Bad Breaks : leurs cachets et défraiements s'ajoutent aux frais « ordinaires » (édition d'un flyer, location de matériel d'amplification sonore). Ceux-ci sont complètement à la charge des organisateurs, les Pressure Dopers : quelle que soit la soirée, le patron du Tunnel ne s'occupe que du bar 572  (et en récupère tous les bénéfices), laissant aux différents organisateurs les tâches de programmation artistique et de communication, ainsi que le choix du prix d'entrée (dont ils récupèrent bien sûr la totalité). Or, ce soir, il faut qu'il y ait au moins 250 entrées à 50 francs pour « rentrer dans les frais » 573  ; l'équilibre peut raisonnablement être atteint (en ce sens c'est un prix « moyen », c'est-à-dire réaliste quant à la fréquentation possible d'une telle fête). Apparemment 574 , personne n'a rechigné à payer la somme « exceptionnelle » de 50 francs, ce qui indique un tant soit peu, eu égard, aussi, à la fréquentation très importante de la soirée, dans quelle mesure le caractère exceptionnel est pour le moins accepté, pour le mieux produit par le public lui-même. Au final, les Pressure Dopers « n'y seront pas de leur poche » (pour reprendre leur propre expression), le nombre d'entrées dépassant assez largement le seuil de l'équilibre financier. Le bénéfice servira à financer d'autres soirées ou à acheter du matériel d'amplification sonore. Mais il a bien fallu s'assurer du financement des rétributions pour Dj Souljah et Mc Demolition Man. L'investissement s'est fait grâce au budget du magasin Stamina Records. Sans cette activité rémunératrice qui permet d'avancer une partie du budget de la soirée, l'organisation de cette dernière semblait beaucoup plus difficile, voire impossible, et ce malgré la motivation évidente du collectif Pressure Dopers. De plus, l'auto-financement des activités liées à la jungle est un principe - rarement explicité, mais souvent dit avec assurance - en train de se « faire », de prendre sens sur mon terrain. Il est notamment revendiqué, constitué et produit en tant que mode de faire autonome, indispensable à l'indépendance vis-à-vis des grandes industries de la culture et vis-à-vis des institutions de subventionnement. L'indépendance ne situe pas là où l'on imagine encore parfois : s'il existe effectivement des circuits de la musique indépendants, les échanges y sont, pour une large part, tout autant marchands que sur le « marché officiel ». L'indépendance d'un disquaire, d'un organisateur de spectacles, d'un label, d'un distributeur, etc., ne tient pas uniquement à son insertion dans des réseaux dits indépendants, mais également à la solidité des relations tissées avec les uns et avec les autres, et aux capacités des uns et des autres à favoriser, dans et par ces relations rhizomiques, une indépendance financière collective et transversale aux différentes activités liées à la musique 575 .

      A la différence des deux autres fêtes ethnographiées (renvoyant aux deux autres « types »), la soirée dédiée au collectif Congo Natty ne renvoie pas à l'exemple de maillage idéaltypique chez Stamina Record tel qu'il a été travaillé précédemment. Certes, la relation avec le magasin n'est plus inscrite dans le panorama synoptique filé jusqu'ici, mais elle est étroitement reliée au magasin et aux activités qui se sont développées autour de lui, ainsi qu'à un cas localement unique de rendez-vous jungle fixés dans une discothèque. Cette soirée « exceptionnelle » n'est pas similaire à toutes les soirées jungle qui se déroulent dans les discothèques ou dans les bars, mais sa réalisation pratique est le fruit à la fois de liens particuliers lentement tissés avec le collectif anglais (donc du déploiement des réseaux dont le magasin Stamina Records est un embranchement) et d'une spécification des soirées Bad Breaks comme rendez-vous périodiques produisant localement une forme idéale pour le concept de « club » (qui nous intéressera ici tout particulièrement). De plus, la description d'un autre moment festif dans un lieu du même type n'apporterait rien de plus par rapport à ce qui a déjà été dit pour la soirée Congo Natty (dont le caractère exceptionnel accentue et rend plus visibles les caractéristiques des autres soirées étudiées).

      L'association sous un même type des discothèques et des bars dépasse le simple fait que ce sont des initiatives privées. D'ailleurs, et c'est l'un de leurs points communs, les soirées jungle y sont quasiment toujours organisées par des acteurs, ou groupes d'acteurs (collectifs de Djs ou associations), « extérieurs » au bar ou à la discothèque où elles ont lieu. La programmation des soirées s'y joue dans une négociation entre les organisateurs et les patrons des bars et discothèques (généralement au coup par coup, puis, parfois, pour une période longue avec plusieurs rendez-vous fixés), qui mobilise très rarement le registre esthétique des genres musicaux promus mais qui concerne bien plus la « valeur ajoutée » de ces moments festifs par rapport aux autres moments habituellement organisés dans ces lieux. Ce qui différencie sensiblement bars et discothèques d'une salle de concert « publique » comme l'Aéronef (sur laquelle on s'attardera dans le paragraphe suivant) où la « programmation artistique » est déléguée en interne à une ou plusieurs personnes qui ne s'occupent que de cela (mais où la question des cachets 576  reste déterminante dans un marché du spectacle vivant déséquilibré), où la demande émane essentiellement de structures publiques et où l'offre est exclusivement concentrée entre les mains de quelques producteurs privés. La rémunération des Djs et/ou des organisateurs de soirées dans les bars et les discothèques, aussi litigieuse soit-elle parfois, ne renvoie pas aux mêmes ordres de grandeurs. Sur ce point, la situation lilloise est difficilement extrapolable aux bars et discothèques localisés ailleurs en France (mais sans doute est-ce dû partiellement à la relative confidentialité de la jungle qui ne peut prétendre au même traitement que les musiques qui ont déjà « fait leurs preuves »). Les prestations des Djs sont rarement rétribuées en tant que telles ; soit ils touchent un pourcentage sur les recettes de la soirée, soit, ce qui est plus fréquent pour les soirées observées, ils récupèrent tout ou partie des entrées payantes (dont ils fixent souvent eux-mêmes le montant). Discothèques et bars sont les dispositifs festifs dans le cadre desquels les uns et les autres organisent et réalisent diverses soirées. Il reste que ces soirées sont symboliquement plus ou moins solidarisées avec leurs dispositifs concrets et que la régularité de certaines d'entre elles permet d'autonomiser à la fois le lieu et l'espace festif ponctuellement produit (on ne va plus faire la fête au Tunnel mais dans une soirée Bad Breaks qui se déroule au Tunnel).

      Lorsque les « soirées » jungle sont organisées dans un bar, deux cas de figure se présentent : soit la disposition et/ou la taille du lieu ne permettent pas de ménager un espace pour danser et, alors, quand bien même le volume sonore est plus fort qu'à l'accoutumé, le bar reste un espace où l'on vient boire un verre et discuter (certes dans une ambiance musicale particulière) 577  ; soit une partie de l'espace du bar, voire une pièce à part entière, est spécialement prévue pour la performance des Djs et des danseurs (avec un système d'amplification sonore adapté et un dancefloor). Dans le second cas, très fréquent pour les bars lillois étudiés (qui bénéficient souvent d'une grande cave héritée des architectures du début et du milieu du XXème siècle - permettant l'aménagement d'un espace sonorisé, voire insonorisé), les soirées peuvent s'inscrire dans une certaine régularité et accéder à la qualité de soirées « club ». L'espace festif qui s'y déploie est alors potentiellement du même type que les soirées organisées dans la discothèque Le Tunnel (et c'est ce qui explique leur association sous un même type) 578 . Mais le concept de «club », à la fois noumène et phénomène, est une construction socio-symbolique locale qui ne se résume pas, apparemment, à la périodicité des soirées concernées.

      La qualité de « club » renverrait notamment au dispositif technique et sensible propre à chaque lieu, par opposition au dispositif scénique qui caractériserait les salles de concert 579 . C'est en ce sens que le programmateur de l'Aéronef (au cours de la période empirique de cette recherche), évoque le double statut du Thémis (où il était également partie prenante dans la programmation des soirées et des concerts) - un bar fermé depuis plusieurs années qui a été le premier lieu lillois où se sont déroulées des soirées jungle :

      « Je sais pas comment on pourrait définir le Thémis... Un club ? ... Je dirais un club / salle de concert. Y'avait une scène quand même, une petite scène, mais une scène quand même. Même No Flag a réussi à faire stage diver 580  des gens qui devaient quasiment décoller à l'horizontal de peur de se fracasser sur le plafond... et ça pouvait aussi se transformer en club le week-end parce que y'avait une piste de danse, enfin, y'avait pas mal de possibilités. »

      Dans une soirée « club », le Dj ne devrait donc pas être sur une scène et le public pourrait danser dans un espace prévu à cet effet - le dancefloor. Cette acception est corroborée par un organisateur de free-parties qui envisage de se tourner vers d'autres espaces que ceux des fêtes « clandestines » :

      « C'est vrai que mixer en free-partie, c'est vraiment super, c'est vraiment le délire. C'est ça aussi qui va être difficile à retranscrire dans un autre contexte... C'est parce que le contexte de la free est tellement à la fête que justement ça se passe souvent bien. Y'a un échange qui se passe qui est ... Les gens se lâchent et si c'est dans le bon sens, c'est bien. C'est pour ça que c'est pas mal pour autant de changer de move, jouer en club, jouer au Tunnel, j'attends que ça. Les conditions me plaisent trop : mixer près des gens comme ça, c'est tout le contraire du Rockline, t'es pas sur un piédestal, t'es juste à côté, et tu vois très bien la réaction directement. »

      Ici, le dispositif technique et sensible est envisagé en tant qu'il participe de modalités festives disparates. Ainsi, le Rockline - un café disposant d'une cave de taille moyenne dans laquelle se déroulent fréquemment des soirées jungle, reggae ou hip hop, ainsi que des concerts en tous genres - est-il distingué, par la présence d'une scène, d'un lieu comme le Tunnel (un « club » 581 ) où l'absence de scène et la mitoyenneté avec le public rapprocheraient cet espace des modes de faire en free-parties, dans lesquelles l'ambiance festive serait marquée par un échange direct entre les Djs et le public. On retrouve une conception similaire chez le gérant de Stamina Records, organisateur des soirées Bad Breaks au Tunnel, pour qui la proximité entre le Dj et le public, à l'opposé du dispositif scénique qui instaure une partition physique entre un niveau « supérieur » (le Dj sur scène) et un niveau « inférieur » (la masse du public tourné vers la star sur scène), est un moyen d'exprimer un respect réciproque et de produire un modèle communautaire d'échange où la distance entre producteurs et usagers est quasiment nulle (le public pouvant devenir Dj et vice versa) :

      « Il faut absolument que le Dj respecte les gens qui sont sur le dancefloor, et que les gens qui sont sur le dancefloor respectent le Dj. Qu'il y ait un respect mutuel, et qu'il y ait une interaction ente les deux, et entre le Dj et les Mcs éventuellement, s'il y en a, tant mieux... Et c'est vrai que... Le nombre de fois où j'ai dit, à des gens qui organisaient des soirées, que ça servait à rien qu'on voit le Dj, et que je trouvais dix fois mieux... Je m'imagine à la place d'un spectateur : je rentre dans une salle, il fait à moitié noir, t'entends de la bonne musique, du bon son, des bonnes vibes [vibrations], tu vois pas le Dj, qu'est-ce que tu fais ? Tu danses. Si tu vois un Dj, tu vas focaliser : « C'est qui ? »... Tout le monde, je veux dire... Moi aussi [...] Alors que l'esprit son [sound system en dehors d'un lieu fixe comme dans les free-parties], son ou club, c'est le Dj on s'en fout, enfin, « on s'en fout », de voir sa gueule... Ce qui compte, c'est la musique qui passe, c'est ça qui est important... J'ai toujours été dans cet esprit là... Pas forcément, non plus, mettre une glace sans teint, ou un filet devant le Dj, ça n'a rien à voir avec ça... C'est important d'être vu par un public qui est aux alentours immédiats, qui va venir te dire : « ouais, c'est trop nice » : ça te fait plaisir et ça te met vraiment du baume au coeur... Faut être au même niveau, je pense... Au niveau du relief, au même niveau que les gens, parce que t'es pas plus, t'es pas moins, t'es comme eux, et puis il se peut très bien que le mec qui est en face de toi, ce soit lui qui soit derrière les platines la prochaine fois, et que ce soit lui qui te fasse danser... »

      Les soirées Bad Breaks, organisées une fois par mois dans la discothèque Le Tunnel, sont assez exemplaires d'une identité propre construite dans le temps, qui permet de produire localement et ponctuellement la qualité de « club ». Les spécificités du « club » ainsi instituées peuvent être contraintes mais remodelées (elles tiennent notamment au dispositif fixé de la discothèque), ou « inventées » (par les organisateurs et Djs autant que par le public). Elles relèvent soit d'une intelligibilité plus ou moins partagée (un noumène), soit d'un ordre de production essentiellement sensible (un phénomène). Parmi les premières, on distingue :

      le dispositif technique et sensible de la discothèque qui favorise une proximité physique entre les Djs et le public (pas de scène mais une « cabine » partiellement disjointe du dancefloor), rassemblés dans un même espace musical de petite taille 582  ;

      - la régularité des soirées périodiquement stabilisées, qui instaure, petit à petit, un principe de rendez-vous fixés d'avance (qui n'oblige que les organisateurs mais qui est « inscrit » au calendrier du public - une cardinalité temporelle propre au régime festif de l'action 583 ), qui est corrélée à la fois à la présence constante des Djs du collectif Pressure Dopers (les Djs residents) et à l'assurance de découvrir des Djs, invités par les Pressure Dopers (les guests, qui sont un peu les « surprises » de chaque rendez-vous) différents pour chaque nouvelle soirée, cette périodicité participe également à la fidélisation d'un public (on sait que l'on retrouvera quasiment toujours le même noyau d'aficionados de la jungle).

      Parmi les secondes, on peut distinguer :

      - le caractère « exceptionnel » d'un rendez-vous comme la soirée Original Jungle Sound dédiée au collectif anglais Congo Natty, qui ne résulte pas uniquement de productions intelligibles (comme le prix d'entrée, la présence d'artistes anglais ou la forme particulière du flyer 584 ), mais également d'une appropriation sociale-individuelle d'un « style » de jungle qui relève plus d'un pathos et qui redouble le caractère « événementiel » des soirées Bad Breaks ;

      - la musique que l'on y joue, un autre versant de la fidélisation d'un public qui se déplacerait prioritairement pour elle ; en effet, la jungle, encore peu médiatisée et peu représentée dans les soirées festives en France, est justement une forme musicale propice à l'idée de « club », c'est-à-dire à l'idée d'un cercle restreint où les membres se réunissent « pour » la jungle - qui serait inaccessible, dans ses formes d'appropriation là, ailleurs que dans un « club ».

      Globalement, donc, le « club » apparaît comme « événement » partiellement stabilisé : une événementialité qui tient à la fois à la régularité de rendez-vous fixés dans un même dispositif physique et avec les mêmes personnes, Djs residents ou public de « fidèles » (chaque soirée Bad Breaks est un « événement » dans le sens où il est déjà à moitié incorporé comme tel) et au caractère exceptionnel de certains rendez-vous par rapport aux autres. Il est également un cercle étroit d'affinités musicales, qui trouvent dans certains dispositifs festifs les formes idéales pour être collectivement et momentanément produites.

      Les spécificités des soirées Bad Breaks ainsi décrites ne dépendent pas que des rendez-vous festifs eux-mêmes, mais aussi des conditions concrètes de leur organisation en amont des soirées et de la formation d'affinités musicales « pointues » (insuffisamment consolidées une soirée par mois). La centralité du magasin de disques Stamina Records est ici frtement impliquée. D'une part, le gérant du magasin est au coeur des processus de réalisation de ces fêtes : il est Dj membre du collectif organisateur Pressure Dopers, donc également Dj resident des soirées Bad Breaks ; il est également le mieux « placé » dans les réseaux - en tant que Dj et surtout en tant que disquaire - à la fois parce qu'il connaît quasiment tous les Djs jungle locaux et parce qu'il entretient des relations soutenues avec des réseaux anglais de la musique. D'autre part, Stamina Records, seul magasin du genre dans la Région, est un espace où se cristallisent les affinités musicales liées à la jungle. Les Djs autant que les « amateurs » s'approvisionnent là en productions discographiques (souvent difficilement trouvables ailleurs). Les disques mixés lors des soirées Bad Breaks, mais aussi ceux joués dans les autres soirées de la métropole lilloise, sont majoritairement achetés chez Stamina Records. De plus, cette « musique » qui serait une des spécificités des soirées Bad Breaks semble correspondre aux particularités de Stamina Records par rapport à d'autres magasins spécialisés. Pour éviter toute description esthétique / esthétisante - trop « subjective » - on se contentera de remarquer que c'est la diversité - formelle et historique - de la jungle qui est ici promue, à la différence de nombreux autres espaces où seules les tendances les plus actuelles et/ou les plus « dures » sont plébiscitées, par les Djs comme par le public.


3) Salles de concerts

      Samedi 27 mai 2000. Je me rends avec quelques amis à l'Aéronef pour la soirée Moving Shadow 10th Birthday 585 . Cette salle de concert - instituée dans le cadre du statut des « scènes de musiques amplifiées » initié à l'échelon national - se situe au premier étage du centre commercial Euralille, en centre ville. Ouverte en ces lieux depuis quatre ans, l'Aéronef est une salle de concert dédiée aux musiques actuelles (qu'elles soient électroniques, électriques ou acoustiques) de (très) grande taille 586 . Les soirées jungle y ont d'abord été assez nombreuses, ce qui constituait une des spécificités de cette salle qui était l'une des premières (pour ne pas dire la première) scène de ce genre à programmer des soirées dédiées à la jungle, alors encore cantonnées aux lieux « alternatifs », à quelques discothèques, bars et free-parties. Depuis, elles sont devenues plus rares à l'Aéronef et cet « événement » des dix ans du label Moving Shadow présente un caractère exceptionnel pour cette saison 1999-2000.

      L'Aéronef dispose d'un espace physique de grande taille divisé entre un bar fixe et un petit hall d'entrée, une grande salle, ainsi qu'une salle plus petite - appelée « Club » (mais aussi un étage en mezzanine qui permet, lorsqu'il est ouvert, d'être spectateur de ce qui se passe dans la grande salle, sur scène comme dans le public). Mais c'est un espace modulable qui permet d'installer scènes, bars, cabines techniques - et exceptionnellement des gradins 587  - un peu partout dans les deux salles. De plus, les parois qui séparent la grande salle du Club, peuvent être déplacées ailleurs pour couper autrement l'espace.

      La disposition spatiale pour la soirée Moving Shadow joue ainsi l'organisation du lieu de manière très singulière. La grande salle, divisée au tiers, est reliée au Club par une trouée dans les parois de séparation. Une scène réservée aux prestations live (c'est-à-dire que la musique y est jouée par un groupe, avec divers instruments électroniques ou électro-acoustiques et non pas mixée disque après disque, comme c'est le cas avec les Djs) est installée dans l'espace du Club. Une autre scène, réservée aux Djs et Mcs, se situe dans l'espace de la grande salle, du côté opposé à celle du Club. Face à cette scène, un bar est installé de manière oblique.

      

      Club

      Grande salle

      divisée au tiers

      Le début de la soirée se déroule plutôt du côté de la grande salle, mais le public est éparpillé dans tout l'espace disponible (dans le Club, on entend la musique diffusée à côté, même si le son est un peu étouffé par les parois mobiles qui disjoignent encore partiellement les deux salles). Les Djs locaux Jungle Jane 588  et Diagg sont sur scène et enchaînent, l'un après l'autre, une série de disques jungle assez récents (dont certains, pour une part importante, sont des productions du label Moving Shadow). Nous sommes habitués à voir des Djs sur une scène (notamment parce que l'Aéronef inclut les musiques électroniques dans sa programmation depuis cinq-six ans maintenant). Cependant, non seulement le dispositif scénique n'a pas toujours été celui du Dj 589 , mais il renvoie également à la légitimité acquise par les musiques électroniques pour pénétrer des lieux comme l'Aéronef où la scène fait toujours office de « puissant dispositif de désignation, qui « produit » l'artiste devant son public. » 590  Par contre, il n'y a pas de désignation forte de l'espace de danse - le dancefloor - en propre. Seul l'espace sonore fait oeuvre de dissociation en signifiant - par son volume et par la clarté du son - l'endroit face à la scène et près d'elle comme l'espace idéal pour danser (et profiter du « spectacle » sur scène). Les faisceaux lumineux ne découpent pas distinctement l'espace, d'autant moins qu'ils le balaient quasiment dans sa totalité, sans dissocier, comme lors d'autres « spectacles », la scène éclairée du public dans le noir.

      L'Aéronef se remplit petit à petit mais le public reste dispersé. On danse par intermittence. Une foule de plus en plus dense fait la queue au bar. Pendant quelques instants, la musique diffusée dans la grande salle se mélange avec une musique provenant du Club. Il faut attendre que la scène du Club s'illumine, que l'espace face à elle soit plongé dans le noir et que la musique dans la grande salle s'arrête, pour que le public se déplace massivement vers le Club. Le groupe français Wide Open Cage joue une musique au croisement de la techno et de la jungle. Une partie du public s'anime. L'espace de la grande salle s'est vidé en partie, mais quelques petits groupes de personnes continuent de discuter là, ou se dirigent en grappes vers le bar. Le concert dure environ trois quarts d'heure au cours desquels le public agglutiné près de la scène du Club se morcelle à nouveau en groupes plus ou moins éparpillés. La fin du concert marque un nouveau déplacement massif vers le bar. L'espace de l'Aéronef se remplit encore. Il est parcouru de mouvements incessants et désordonnés entre les deux salles, le bar ou le couloir adjacent aux deux salles.

      Lorsque que le Dj Aquasky (également producteur de plusieurs disques pour le label Moving Shadow) lance son premier disque, le niveau sonore augmente et l'on se presse plus nombreux près de la scène de la grande salle, tout en laissant entre le public et elle une distance de quelques mètres. Au bout de quelques morceaux, apparaît MC Jakes, énergique et « bondissant ». Il arrête manuellement le disque que le Dj vient juste d'enchaîner quelques secondes auparavant - « Stop the music... Listen » - puis, sur un tempo rapide mi-chanté mi-scandé, il demande au public de se rapprocher de la scène, de « participer à la fête » et de « s'amuser ». Il remet le morceau depuis le début. Oscillant entre un style ragga (une voix très grave et un tempo hyper rapide) et hip-hop (un phrasé plus lent et plus appuyé), MC Jakes ne s'arrêtera que deux heures plus tard, jouant et rejouant les séquences temporelles de la performance (arrêt, temps de suspension musicale et court discours de relance, nouveau départ) avec les deux Djs qui mixeront alternativement, Aquasky et Decoder (tous deux du label Moving Shadow). La grande salle ici coupée au tiers n'est pas remplie et le public continue de se déplacer fréquemment d'un endroit à un autre. Certains dansent seuls, d'autres en groupes ; mais, globalement, peu de regards convergent vers la scène, où, pourtant, MC Jakes ne cesse de danser et de prendre à partie le public, voire de le provoquer. Au milieu de sa prestation, ce dernier saute de la scène et vient se mêler aux danseurs tout en continuant à chanter et à jouer avec le public, cette fois dans une proximité physique qui fait sourire certains, qui en dérange d'autres. S'adressant personnellement à quelques-uns, immobiles et dispersés autour des danseurs, la parole du chanteur devient invective, avant qu'il ne tourne la situation à la dérision, se moquant de lui-même et des postures contraintes du « public » (« the audience ») et des artistes sur scène (« men on stage »). Une partie du discours de MC Jakes échappe à notre compréhension, non pas seulement parce qu'il parle extrêmement rapidement mais aussi parce qu'il en appelle à l'« unité du mouvement jungle », englobant public et Djs dans une « culture » à part entière -présentée sous des jours un tant soit peu belliqueux - difficilement comparable à ce qui se passe en France (« We are junglists. You can be jungle warriors too. Let's all unite. »). Il n'empêche que quelques spectateurs situés aux alentours de la scène rejoignent les danseurs plus au centre de la salle ; d'autres se dirigent vers le bar ou vers le Club. Sans doute qu'une petite centaine de personnes dansent encore, mais l'espace se vide petit à petit. Parmi ceux qui ne s'arrêteront pas de danser avant la fin de la soirée et les quelques autres restés près du bar, nous reconnaissons des personnes souvent rencontrées dans d'autres soirées jungle - notamment lors des rendez-vous Bad Breaks au Tunnel - ou chez Stamina Records (dont quelques Djs locaux).

      La fin de la soirée nous est signifiée par un brutal retour à une clarté inattendue. Les spots de lumière blanche nous extraient d'une pénombre relative, nuancée par les couleurs douces éclairant ici ou là, où nous étions tous à notre aise. La forme rigide et métallique du lieu s'impose comme dispositif lourd et froid. Nous quittons ce moment de flottement - où chacun cherche le moyen d'échapper à cette mise en lumière incongrue - pour retrouver la lueur plus tamisée de la nuit lilloise.

      L'anniversaire du label anglais Moving Shadow est produit comme « événement » par de multiples intermédiaires plus ou moins reliés entre eux, en amont de la soirée à l'Aéronef. Outre les éléments de redondance (ou de complémentarité) déjà étudiés - qui redoublaient localement, dans l'espace du magasin Stamina Records, l'événementialité d'un anniversaire d'abord d'ordre « global » (ou décontextualisé), il a bénéficié des réseaux communicationnels de l'Aéronef, qui permettent d'articuler certaines balises importantes (et en nombre conséquent) de l'espace public urbain, que ce soit par voie d'affiches, de tracts, ou de presse 591 . L'« événement » a donc déjà acquis une certaine envergure locale (du moins en terme de visibilité publique) avant même que la soirée ne se déroule.

      Toutefois, la réalisation pratique de la soirée Moving Shadow 10th Birthday est sans aucun doute difficilement envisageable ailleurs qu'à l'Aéronef. D'une part, cette salle de concert présente un dispositif technique, modulable et de grande taille, qui permet une formalisation plurielle où la soirée inclut Djs, Mcs et prestations live. D'autre part, l'Aéronef dispose d'un budget qui lui permet d'organiser cette soirée (même si, comme le verra un peu plus loin, les choses ne sont pas tout à fait aussi simples que cela) : l'anniversaire du label Moving Shadow à l'Aéronef est exclusif de toute autre programmation ailleurs en France ; il n'entre pas dans le cadre d'une tournée comme c'est généralement le cas - ce qui aurait permis de réduire les coûts pour les producteurs et de baisser le prix de vente du spectacle (on notera également que les Djs anglais bénéficiant d'une notoriété à la mesure de celle du label Moving Shadow en Angleterre demandent généralement des cachets élevés, qu'ils soient réputés ou complètement inconnus sur le territoire où il se produisent). La situation de l'Aéronef renvoie aux multiples logiques qui s'y croisent et qui sont parfois contradictoires (comme l'explicitera un peu plus bas le programmateur artistique de la salle de concert).

      Le dispositif physique de cette salle de concert n'a pas grand chose à voir avec celui du Tunnel par exemple, qui participe à la production collective de la qualité de « club » des soirées Bad Breaks. La taille du lieu et la présence d'une (ou plusieurs) scène(s) présentent peu de mesures et de caractéristiques communes avec la proximité produite dans l'espace de la discothèque. La nouvelle disposition dans l'espace de l'Aéronef pour la soirée Moving Shadow réduit les dimensions de la grande salle, mais les distances proximales restent tout de même importantes. L'appellation « Club » choisie pour la petite salle de l'Aéronef semble simplement être une référence à un univers symbolique présupposé commun (et peu explicite d'ailleurs).

      Ici, comme dans toutes les salles de concert, la scène est un dispositif d'institution et de mise en scène du face-à-face entre artistes et public. « Ses caractéristiques techniques de base, mises au point par la scène à l'italienne qui s'est imposée partout, sont aussi simples qu'efficaces. La rampe, les pinceaux lumineux des projecteurs ... Chacun seul dans le noir, tourné vers l'objet à voir, mais chacun en même temps identique à tous les autres et fort de leur présence invisible, garante de la représentation. » 592  Or, c'est justement ce dispositif scénique (ici moins contraint par les canons italiens qu'un théâtre par exemple) qui différencie fortement l'Aéronef des autres espaces festifs étudiés. Avec les musiques électroniques 593 , la scène ne figure pas seulement, comme le propose A. Hennion, un « rapport direct, physique, entre l'artiste et le public : ce partage que réalise localement le dispositif de la salle de spectacle entre l'artiste d'où tout vient et un public en fusion qui se reconnaît en lui » 594 , elle est tout autant une distance marquée et nouvelle, entre un public et des Djs qui pratiquent plus fréquemment des dispositifs où ils sont relativement « proches » les uns des autres. Ailleurs, le Dj peut être placé dans un espace plus ou moins clos (une « cabine » 595 ) qui le disjoint partiellement du reste du lieu sans qu'il y ait besoin d'une mise en lumière particulière ; il peut également échapper au champ de vision du public, voire être complètement et volontairement « caché » (comme cela arrive dans certaines free-parties ou dans quelques « clubs » anglais) ; ou encore, il peut être situé au même niveau, à côté du public et n'être séparé de lui que par son matériel de « performance » (table de mixage et platines). Certes, une partie du public de la métropole lilloise a l'habitude de voir des Djs et des Mcs sur scène (que ce soit à l'Aéronef ou dans d'autres nombreux lieux organisés autour de l'espace scénique). Mais, outre les différends concernant la posture que devrait adopter un Dj, il se peut très bien que la scène ne soit pas perçue comme environnement « naturel » du Dj et qu'elle devienne plus un frein à la fusion / communion dans la fête qu'un catalyseur de cet emportement musical, non contrôlé, recherché par le public.

      La programmation de l'anniversaire de Moving Shadow à l'Aéronef marque la fin d'une saison 1999-2000 « charnière » pour la salle de concert lilloise, au cours de laquelle elle doit combler un déficit important et reconquérir un public. Un nouveau directeur, arrivé au milieu de la saison précédente, engage en septembre 1999 un nouveau programmateur, ou plutôt un co-programmateur artistique, spécialisé dans les tendances musicales actuelles les plus « pointues » et notamment orienté vers la programmation du Club. Ce dernier 596  est un « amateur mélomane » 597  de musiques « alternatives » (et/ou underground), animateur d'une émission radiophonique consacrée aux multiples genres musicaux qu'il défend ; il était également membre du premier collectif jungle lillois (aujourd'hui dissous) et il continue d'organiser des soirées « old school jungle » dans des bars. Il ne restera qu'une saison à l'Aéronef et l'entretien sera pour lui l'occasion (imprévue) de revenir, avec prolixité, sur cette expérience 598  :

      « Quand je suis arrivé, je me suis dit : si on fait effectivement une programmation pointue... Une programmation pointue vraiment cohérente qui, au bout d'un moment, va interpeller les gens systématiquement, ils vont venir même sans connaître. Bon, je me suis complètement planté... Après je me suis dit : bon voilà, on fera comme au Thémis...Avec les moyens de diffusion de l'Aéronef au niveau de la com', forcément, une zone d'achalandage assez large, y'a toujours moyen, de toute manière, de capter des gens intéressés : deuxième erreur. Parce que le public... T'as beau... Tabler sur tous les étudiants de la métropole jusqu'à Dunkerque ou Calais, les gens, s'ils ne connaissent pas, ils ne viendront pas. Quant à la fidélisation d'un public par rapport à un lieu donné, ça peut se faire au Thémis, ça peut pas se faire à l'Aéronef. Donc, c'est clair que, sur les premiers six mois de programmation, on a pris ce qu'on considérait ne pas être des risques de programmation démesurés, donc des risques financiers. Parce qu'on se disait, on était optimiste, que le public reviendrait. Effectivement y'avait eu un trou de six mois, et le temps qu'il se ré-habitue, et que effectivement la première soirée y'avait eu beaucoup de people et que c'était le signe que les gens attendaient que ça revienne, et... Au fur et à mesure des concerts, les gens revenaient pas et y'a eu énormément de plantages. Parce qu'effectivement, dans le pointu, on a fait des superbes plateaux. Mais devant peu de gens... Et en plus, on l'a fait en grande salle. Si on l'avait fait au Club, on aurait limité les dégâts. Donc c'est clair qu'au niveau programmation les six premiers mois, je me suis réellement éclaté. [...] Bon, après, fallait équilibrer les bilans... Donc... L'automne 99, c'était quand même, pour une énorme majorité, des grosses têtes d'affiche. Donc, ça c'est pas réellement le boulot de programmateur tel que je l'entends, même si je suis d'accord effectivement qu'il faut équilibrer, je suis pas en train de remettre ça en cause... Il fallait ramener du people. Le people était là, les comptes étaient équilibrés... Maintenant, d'un point de vue excitation artistique, ça a pas toujours été le cas. Après, le 1er semestre 2000, je dirais que c'est un peu mitigé. J'ai réussi à placer quelques trucs... mais ça a toujours été du forcing, du forceps... Même pour des pertes financières qui s'élèvent à 4000 balles, c'était des fois... Alors qu'il y avait des créations... Je ne connais pas les chiffres, mais bon... On sait que c'est des gouffres financiers, c'est clair et net. [...] De six mois où on s'est vraiment éclaté à faire découvrir énormément de choses, mais en fait on l'a fait découvrir à trop peu de gens, ça c'est pas réellement satisfaisant parce que le but c'est quand même de faire découvrir les choses... Aux gens. Et y'a pas eu quand même beaucoup beaucoup de personnes pour découvrir ces groupes là. Et puis, on est passé à trois mois de... De faxs, de tournées, de grosses tournées ; tu téléphones, tu dis : « ça m'intéresse, quelle date ? Quelle tournée ? Quel cachet ? ... Ah c'est trop cher  », on discute sur deux-trois mille balles... Et puis voilà, t'envoies le fax de confirmation et puis c'est bouclé... C'est du commerce, c'est du business. C'est un truc à faire aussi, mais, si tu veux, le contraste était vraiment brutal. En plus, moi, j'ai pas été embauché pour ça... ça me dérangeait pas de le faire, mais, si tu veux, après, les six derniers mois, devoir négocier pied à pied à chaque fois, c'était un peu lourd. »

      On discerne là un certain nombre de frictions entre une version idéalisée (explicitée comme telle) du travail de programmation et de lourdes contraintes structurelles et organisationnelles qui renvoient à la fois à la situation financière de l'Aéronef à cette époque, à l'envergure du projet et aux nombreuses logiques en jeu, qu'elles soient institutionnelles ou marchandes. Le propos n'est pas ici de dresser une cartographie du maillage rhizomique complexe au sein duquel s'insère l'Aéronef, ni de lister fidèlement chacune des logiques entrecroisées. Il s'agit simplement de dire le contexte dans lequel la soirée Moving Shadow 599  est produite et de prendre la mesure des contraintes pratiques qui l'ont précédée. L'exemple de la position de co-programmateur au cours de cette période montre assez bien comment, petit à petit, différentes logiques interfèrent - la logique de rentabilité, la logique « artistique », les logiques du public, etc., mais aussi combien les « goûts » et les préférences électives des uns et des autres peuvent parfois se jouer des logiques à faire coopérer - et à trop les contraindre en excluant toute possibilité d'inventer quelques « ruses », il arrive que la situation ne soit plus « vivable ». La soirée Moving Shadow était le dernier « coup » de notre co-programmateur.


4) Free-parties

      Un petit flyer trouvé début mai 2000 chez Stamina Records 600  annonce une fête organisée par Headhache System et intitulée Drum'n'Bass Attack. L'information est lapidaire : date et numéro infoline (ainsi qu'un code pour accéder aux informations de la boîte vocale). Stamina Records est le seul espace où l'on peut se procurer librement le flyer de la free-partie ; la majeure partie des flyers est distribuée de la main à la main. Même si la soirée n'est pas présentée ainsi sur le flyer, on devine aisément qu'il s'agit d'une free-party : aucun lieu n'est indiqué, c'est la boîte vocale qui nous en informera en « temps voulu ». De plus, ce n'est pas la première fête de ce genre organisée par le collectif Headhache System, qu'une partie des usagers de Stamina Records relie directement aux free-parties. L'affiliation entre le collectif et les free-parties jungle est d'autant plus marquée qu'elle est assez exceptionnelle, puisque les free-parties en France sont très majoritairement - et spécifiquement - tournées vers la techno (ou plus exactement vers les formes les plus hardcore - les plus « dures » et les plus rapides - de cette musique). D'ailleurs, Headhache System s'associe presque toujours au collectif des Déphasés qui organise des free-parties techno de plus longue date, dans la région ou parfois ailleurs en France (bien souvent dans le cadre de teknivals - des festivals illicites entièrement dédiés aux musiques électroniques, qui réunissent, dans une free-party de grande envergure étalée sur plusieurs jours, des collectifs venant de toute l'Europe et qui peuvent rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes).

      Deux jours avant la soirée, je rencontre au magasin de disques deux membres du collectif organisateur. Je leur demande s'ils ont trouvé un lieu adéquat pour la free-party de samedi. Ils sourient et me précisent que l'endroit est idéal, en pleine campagne, éloigné de toute habitation et à l'abri d'une « surveillance extérieure ». Lorsque j'essaie d'en savoir plus sur ce lieu, ils me font remarquer que je n'ai pas plus qu'un autre besoin de savoir où cela se déroule exactement et que l'endroit doit rester inconnu jusqu'au samedi soir pour éviter la visite des forces policières autant que l'arrivée d'un public « indésirable » - pour reprendre leurs termes, un public « qui ne serait pas dans l'esprit de la free ». Ils me signalent simplement que le lieu n'est pas « très loin » de la métropole lilloise et qu'il faut s'organiser pour grouper les départs en voiture. Deux usagers du magasin présents au même moment et rencontrés là fréquemment me proposent de m'emmener. Rendez-vous est pris pour samedi en début de soirée.

      Samedi 13 mai 2000. Nous prenons un verre dans un bar du Vieux-Lille, avant de nous décider, vers 22 heures, à composer le numéro infoline (et le code pour accéder aux informations de la boîte vocale). Deux possibilités sont proposées : soit l'on rejoint un premier point de rendez-vous situé à une trentaine de kilomètres de Lille (jusqu'à 23 heures), soit l'on compose un autre code infoline pour avoir une description précise du trajet à suivre pour accéder directement à la fête. Nous décidons de prendre notre temps et de noter les informations de la seconde boîte vocale pour parvenir à la soirée sans étape intermédiaire. La description, de type parcours (structurée par des formes verbales de déplacement), est longue et détaillée. L'endroit de la fête semble très « éloigné », non pas en terme de distance à proprement parler (nous n'avons aucune mesure du trajet à suivre après les trente kilomètres du premier point de rendez-vous, qui ne fait d'ailleurs plus partie du parcours proposé), mais parce que l'explicitation doit avoir recours à un nombre important de faire (« suivre » telle route, « prendre » telle direction, « tourner » à tel endroit, etc.) qui étire considérablement l'énoncé descriptif.

      Nous prenons la route vers 23 heures. En suivant à la lettre le parcours proposé par la boîte vocale, nous trouvons très facilement l'endroit de la free-partie (situé à une quarantaine de kilomètres de Lille), en effet à l'écart des grandes voies et loin de toute habitation. Un nombre assez important de voitures est aligné sur le bas-côté d'un chemin. On nous enjoint de ne pas nous garer « n'importe où » et on nous propose de nous arrêter à la suite des derniers véhicules arrivés. A quelques centaines de mètres de là, des faisceaux lumineux et une ligne de basse métronomique trouent un ensemble boisé situé légèrement en surplomb du chemin.

      L'endroit occupé par la fête, assez vaste, présente plusieurs niveaux. Un premier espace (le plus grand) est occupé par un collectif techno. Un public nombreux danse à côté d'une camionnette prolongée par une bâche (un filet de camouflage kaki fait office de délimitation) en dessous de laquelle les Djs s'affairent. L'espace des Djs n'est pas ici le point de fuite des regards du public. Derrière la camionnette, un groupe électrogène fournit l'électricité nécessaire à l'amplification sonore. Les enceintes sont ici très puissantes, mais la musique s'échappe un peu partout alentour, ce qui évite les effets de réverbération et d'assourdissement qui se produisent parfois dans un lieu clos. La musique hardcore, ici diffusée en continu, est mixée sur un tempo rapide qui reste sensiblement le même. On danse seul, dans un cercle plus ou moins restreint qui désolidarise chaque danseur des autres. Certains, les paupières fermées, face aux enceintes et/ou extrêmement proches d'elles, semblent plus évidemment « pris » par la musique que d'autres. La diversité des manières de se mouvoir fait pendant à l'uniformité du tempo.

      Le collectif Headhache System s'est installé légèrement en contrebas, dans un espace plus petit, que l'on rejoint par un chemin entre les arbres. Les Djs jouent en dessous d'une petite tonnelle (elle aussi décorée d'un filet kaki). Le son est puissant mais moins imposant que dans l'espace dédié à la techno hardcore. A certains moments, la jungle/drum'n'bass qui est mixée par les Djs du collectif Headhache System ressemble fort à la musique diffusée dans le premier espace, que ce soit dans la dureté des sonorités, dans le minimalisme rythmique, ou dans l'ambiance sombre et « industrielle » qui s'en dégage. Néanmoins, on danse ici plus facilement face aux autres danseurs, avec lesquels on échange parfois quelques signes d'une complicité éphémère (d'une communion ?) et du plaisir pris en commun. Nous retrouvons là quelques usagers de Stamina Records, qui nous proposent de boire avec eux une bouteille emmenée sur le site. Bon nombre des personnes qui se déplacent dans les free-parties emportent avec eux à boire et à manger. Comme c'est le cas ce soir, il arrive que des petits stands permettent de prendre un verre ou de se restaurer - généralement quasiment au prix coûtant des denrées ; mais, parfois, les organisateurs ont juste prévu quelques bouteilles d'eau (notamment parce que les usagers de drogues de synthèse, plus nombreux dans les free-parties que dans d'autres espaces festifs de la jungle 601 , doivent boire fréquemment pour éviter la déshydratation qui les guette) et c'est alors à chacun d'amener ce dont il aura besoin.

      Le public se déplace parfois, par petits groupes, d'un espace à un autre, d'une musique vers une autre. Mais, globalement, on choisit une des deux « ambiances » et on y reste. Le flot des nouveaux arrivants, certes en petit nombre, est ininterrompu (du moins tout le temps que nous restons sur place). Vers 6 heures du matin, les organisateurs, bientôt rejoints par quelques membres du public auxquels nous nous mêlons, ramassent les nombreux déchets qui jonchent le sol ça et là, et ce malgré les grands sacs poubelle disposés aux quatre coins des deux espaces festifs.

      Vers 7 heures, la pluie qui avait commencé à tomber sporadiquement quelques heures auparavant, devient plus dense et plus continue ; elle nous détermine à quitter les lieux. Certains resteront là jusqu'en fin d'après-midi.

      C'est une manière assez répandue pour les free-parties que de jouer sur le caractère énigmatique des séquences d'action temporelles avant la soirée elle-même. Le jeu de piste « pré-spectaculaire » fait désormais partie intégrante du cheminement réel et imaginaire d'une free-party. C'est une norme communicationnelle interne à ce type de soirée, qui, eu égard au poids de l'histoire des raves techno (originellement clandestines et obligées d'opter pour le jeu de piste, comme moyen d'échapper à la surveillance des instances policières), est devenue une pré-construction heuristique déterminante, une condition sine qua non de la free-party. Les flyers, généralement distribués de la main à la main, ne disent pas grand chose sur la soirée : il n'y a pas de noms de Djs, pas de précisions quant à l'endroit où elle se déroulera ; le numéro infoline, doublé d'un code spécifique pour accéder à l'information, dessine une affinité élective entre un public - déjà un peu pré-construit - et les organisateurs des free-parties (on retrouve là les formes « historiques » du flyer 602 ). On ne s'improvise pas organisateur de free-parties si on ne maîtrise pas tous les rouages suggestifs du réseau informationnel avant la soirée. On peut même s'exclure des réseaux underground à partir du moment où on revient à une organisation de l'information qui mobilise tous les médias habituels.

      Les free-parties organisées par des collectifs jungle, très rares en France, mettent en oeuvre des arts de faire directement calqués sur ceux des collectifs techno 603 . Comme l'explique un des membres du collectif Headhache à l'initiative de la free-partie ethnographiée, il s'agit pour eux à la fois de promouvoir l'espace festif produit dans une free-party (le seul qui leur convienne véritablement) et de faire rentrer la jungle dans cet espace, c'est-à-dire aussi de recouvrer une forme « originelle » pour l'expression collective de cette musique :

      « Les fêtes on les organise à trois... Enfin, à trois, y'a des gens autour pour la fête, mais au niveau du gros de l'organisation, on fait tout à trois. Vu que nous, ça nous a jamais trop dit de jouer dans des bars, et ben Headhache c'est plus dans le délire free-party... C'est surtout pour ça que ça a existé. Et un parti pris aussi, vu que c'est free-party, un certain côté rough [« dur », « rugueux »] de la jungle, essayer de jouer des morceaux qui sont pas joués d'habitude dans les clubs... Jouer du son à la brutale... On va dire un peu plus proche de l'intensité qu'il peut y avoir dans la techno avec les free, mais justement que ce soit pas de la techno [...] Les free-parties, c'est un truc particulier... La jungle, c'est une chose, la free-party, c'est autre chose... Maintenant, c'est une musique de club la jungle, je parle en Angleterre... Enfin, c'est pas que de la musique de club mais... C'est là que ça s'extériorise. Mais, ça a commencé, enfin, si tu te renseignes sur le truc, tout le monde te le dira, ça a commencé dans les raves ce truc là. Les premiers sons jungle, c'est dans les raves, les premiers Djs jungle, ils mixaient dans les raves. Avant de devenir une musique de club, c'était une musique de free...  »

      Ici, la filiation avec les free-parties techno n'est pas simplement idéelle, elle est effectivement pratiquée par le collectif Headhache, associé maintes fois au collectif techno des Déphasés. Headhache entretient des relations étroite avec celui-ci et leur démarche commune irait au-delà de la co-organisation de free-parties à proprement parler :

      « Et puis Headhache, ça existe aussi parce qu'il y a des gens qui nous ont soutenu, à savoir O. et J. des Déphasés. Dès le départ, dès qu'on s'est dit qu'il fallait faire des free, ils nous ont soutenu matériellement et mentalement on va dire. O. nous a prêté son camion. A chaque fois qu'on lui a demandé, il nous a filé un coup de main [...] Groupe électrogène, camion, tout ça, ils nous ont vraiment soutenu. C'est aussi pour ça que ça l'a fait. C'est surtout parce que ça s'est bien passé entre les personnes... Nous, on respecte leur façon d'envisager la musique... On s'est trouvé vraiment des points communs sur les façons d'envisager la musique...Et la façon d'envisager la free... La musique avant tout... Enfin... Bien sûr la musique dans un contexte de free parce que c'est plus ou moins ce qu'on a toujours fait ensemble... Mais « la musique avant tout », ça veut dire on fait pas la fête pour la dépouille [la prise massive de drogues], ou pour du business... C'est clair que dans l'histoire y'a vraiment pas d'argent qui est gagné... Les Déphasés, ils en gagnent un petit peu parce qu'ils font des trucs de plus grande envergure... Mais c'est même pas de l'argent qu'ils gagnent pour eux... Comme d'une fête sur l'autre c'est vachement aléatoire, ils ne savent jamais ce qu'ils vont gagner ou perdre... Et puis y'a toujours de la casse... Et dans leur démarche de Djs, tu sens vraiment qu'il faut que la musique soit de qualité... Et surtout quand tu compares ça à certains crews techno que tu peux rencontrer au cours de tes voyages comme moi j'en ai rencontrés... Eux c'est mes potes, et c'est pas seulement parce que c'est mes potes que je les respecte... Je les respecte parce que vraiment c'est pas des gens qui font ça pour se mettre plein de drogues dans la tête, c'est avant tout des gens qui aiment bien la musique... Comme quoi, les gens qui veulent mélanger drogues et techno, ils se plantent complètement... C'est vraiment un goût pour cette musique.... Ils sont vraiment impliqués dedans...C'est pas la fête et rien à foutre après, que ce soit au niveau du respect des lieux... Du respect tout court... En même temps, ils ne mettent pas trop de politique dans leur démarche... ça me convient... G. [un autre membre du collectif Headhache], ça lui convient aussi, mais lui, il est ... Au niveau politique, on a pas les mêmes... Il est plus militant que moi... Il est pour mettre plus de politique dans cette démarche musicale... Notre démarche « politique » c'est le respect des autres et de l'environnement... Qu'on s'arrête là dans notre portée politique, à mon avis, c'est... ça c'est moi qui suppose... C'est ce que j'ai cru comprendre vis-à-vis des quatre personnes des Déphasés, les quatre qui organisent les soirées... ça va pas plus loin que ça... Ce que je considère comme démarche politique, c'est d'aller... Investir une friche ou un espace libre, c'est déjà une démarche politique en soi... Ce qui est surtout une démarche politique, c'est de respecter les lieux et de pas polluer. Ceux qui font ça, ils ont tout faux... Ensuite... En soi, c'est un donné pour un rendu, enfin c'est plutôt un pris pour un rendu... Après, que ça aille plus loin, je sais pas... Parce qu'après, aller plus loin, c'est plutôt la démarche des squatteurs et... ça colle ni à ma façon de voir ni à la façon de voir des Déphasés... Trop contre tout, ce qui fait que tu te bloques un peu... Peut-être trop radical... »

      La démarche associée des deux collectifs, telle qu'elle est ici commentée par un membre de Headhache, mobilise plusieurs registres de mise en commun, ou de production symbolique commune. Elle consiste d'abord en une mise en commun des savoir-faire et de la logistique nécessaires à l'organisation d'une free-partie. Mais ce partage des ressources pratiques s'appuie sur une commune conception entremêlée de la musique et de la fête synthétisée dans la formule : « la musique avant tout ». Il s'agirait de promouvoir la free-partie comme espace d'un démarche collective qualitative tournée vers la musique et non pas vers des pratiques marchandes, ni vers la consommation (et la vente) massive de drogues qui serait le leitmotiv de certains autres organisateurs de free-parties. Enfin, malgré quelques nuances de points de vue (non explicitées) parmi les membres de Headhache, les deux collectifs semblent inscrire leur démarche dans une même conception « politique » de la free-partie : moins radicale que celle de certains réseaux alternatifs, elle s'articule autour de l'appropriation d'un espace (un « pris pour un rendu » à la société) et du respect « des autres » comme du lieu investi.

      Toutefois, les valeurs défendues par les deux collectifs Headhache et Déphasés ne sont pas forcément celles du public des free-parties. Le membre de Headhache interrogé renvoie dos à dos ceux qui « respectent » ces valeurs et ceux qui ne les respectent pas (dont la proportion serait fonction de l'envergure de la fête) ; il perçoit également une différence notable entre le « public jungle » (apparemment plus respectueux) et le « public techno » - tout en reconnaissant que son assertion peut difficilement s'expliquer rationnellement - et il valorise les (rares) démarches « actives » du public, selon lui trop peu « impliqué » dans les free-parties :

      « Y'a deux choses différentes pour nous : y'a les fêtes avec les Déphasés, les fêtes en association avec la techno, et les free tout seul. En association avec les Déphasés, ça draine tellement de monde, y'a tellement pas de culture, même techno free, on va dire qu'il y a ... 50%... Bon allez, 50% de gens qui respectent et 50 % qui en ont strictement rien à foutre... Du genre à balancer des cannettes à terre alors que toi, t'es justement en train d'en ramasser ... C'est un exemple mais c'est tout à fait représentatif... ça a un côté... Ce qui fait que nous, on veut plus trop faire des grosses fêtes, même si on s'entend bien avec les gens qui les organisent... Mais, le public entre les fêtes que jungle et ces fêtes là est vachement différent... Après, te dire ce qu'est le public qui vient à nos fêtes, c'est un peu difficile... C'est vachement variable... Pas mal de jeunes j'ai l'impression... Mais, par contre, tu vois, à chaque fois qu'on a fait des fêtes que jungle, et c'est certainement du hasard et certainement de la chance, y'a jamais eu de problèmes, aucune embrouille, aucun débordement... Cool, peace et tout. Pourtant, là-dedans, y'a des gens très jeunes qui découvrent le drum'n'bass maintenant et qui ont pas la culture jungle, dont je te parlais au début, c'est-à-dire le fait que ça vient d'une multiplicité ethnique et d'influences musicales et culturelles diverses. Maintenant, vu que c'est un peu une seconde jeunesse, ce qui arrive derrière c'est un peu ... Faut chercher l'information, ce que font pas beaucoup de gens. »

      L'époque pendant laquelle se déroule la free-partie étudiée est marquée par un accroissement pléthorique du nombre de fêtes de ce genre en France - un développement exponentiel entamé plusieurs années auparavant et dont la presse écrite se fait l'écho depuis quelques mois (avant que les free-parties ne recouvrent, un an plus tard, une problématique d'ordre politique 604  et qu'elles n'envahissent aussi l'espace médiatique télévisuel). La publication dans la presse de photos de free-parties, aussi partielle soit l'image proposée de ces espaces-festifs, produit une forme de « réel » à large échelle (médiatique) dont U. Eco a stigmatisé l'importance dans notre espace public moderne (surtout quand les revendications « politiques » des collectifs concernés s'opposent justement à la mise en image publique ou à la construction d'un iconographie normée) : « L'Eglise catholique, la Révolution française, le nazisme, l'Union soviétique et la Chine populaire, sans parler des Rolling Stones et des équipes de football, ont toujours très bien su que l'organisation de l'espace était religion, politique, idéologie. Rendons au spatial et au visuel la place qui leur revient dans l'histoire des rapports politiques et sociaux. » 605  C'est également une période qui marque la fin du collectif Headhache en tant que tel 606 , dont l'un des membres reste dubitatif quant à l'évolution du « mouvement » en France, de plus en plus travaillé par un problème de concordance entre l'idéal libertaire, communautaire et anti-publicitaire des free-parties et le développement quantitatif de ces manifestations qui les projette dans l'espace public médiatique :

      « La culture de la free-party, en France, elle est trop bizarre... Y'a eu une espèce d'effet de mode, plein de gens qui se sont acheté un camion et du son, qui sont rien que dans la défonce ... Rien que dans la défonce et dans le deal [...] C'est pour ça que le mouvement est en train de se mordre la queue, vraiment en train de ... Les Anglais viennent plus dans les teknivals ici... Ils boycottent la french way of free-party. [...] Du fait qu'il y a eu effet mode, c'est devenu mainstream... Le mainstream vire très mal, parce qu'il y a pas de culture qui suit, y'a pas le message qui suit... Les gens font ça pour le faire sans comprendre ce que ça implique. Quelque part, les gens qui ont compris continuent à faire des fêtes, mais ils les annoncent plus et ils les font pour eux ou alors ils les font à l'étranger. Quelque part, c'est pas mort, y'a quelque chose qui continue et qui continuera, mais est-ce que la bonne publicité que va produire l'effet de mode va pas rattraper et étouffer tout ce qu'il y avait à la base ?  »


5) Parcours urbains visibles ou invisibles

      On a déjà remarqué combien la production des espaces festifs pratiqués-observés ne se réduit pas au moment de la fête « elle-même » : elle implique les réseaux de l'information et la représentation que le public s'est construit en amont de la soirée, mais aussi le rapport à la musique que chacun se façonne de multiples manières. Il s'agit ici, dans la continuité du propos, de prendre note d'une certaine concomitance entre la visibilité publique des fêtes et la visibilité des parcours qui mènent diversement à la musique et aux soirées (dont les différentes traces publicitaires dans l'espace public urbain sont un peu les balises symboliques).

      Les soirées étudiées occupent une place différente dans l'espace public urbain selon le degré de leur visibilité en amont de la fête « elle-même » 607 . Les soirées dans les salles de concert, et en particulier à l'Aéronef, bénéficient d'une publicisation à l'échelle de toute la métropole lilloise : à la fois dans l'espace physique urbain (affiches 608 , programmes du trimestre et flyers 609  en très grand nombre, découverte des productions discographiques des artistes et présentation de la soirée dans quelques bars) et dans l'espace médiatique local (annonces de la soirée et places à gagner sur les radios locales, annonce - gratuite - et encart publicitaire - payant - dans l'agenda culturel hebdomadaire et Sortir, parfois des articles dans la presse généraliste locale). Pour les soirées organisées dans les discothèques et les bars, les affiches sont plutôt rares et la visibilité publique se limite souvent aux flyers - distribués ou déposés dans quelques lieux phares (disquaires, bars « branchés », salles de concert) - et à l'annonce dans l'agenda Sortir (où le cas de soirées instituées en « club » n'est pas plus visible que les « autres »). Quant aux free-parties, elles sont volontairement organisées en deçà du régime de visibilité de l'espace public urbain et se réalisent d'ailleurs toujours dans un lieu extérieur à la métropole lilloise, d'où viennent pourtant une bonne partie des gens qui s'y déplacent. Elles sont parfois même proprement invisibles en amont de la soirée « elle-même » : il arrive en effet que certaines free-parties ne fassent l'objet d'aucune formalisation publicitaire (pas de flyer) et mobilisent uniquement des parcours communicationnels dans des réseaux de bouche-à-oreille au sein desquels les collectifs de Djs sont souvent des noeuds de l'information prépondérants. Mais, plus souvent, elles (ne) sont visibles (que) sur des flyers - distribués en nombre restreint et limitant au maximum le nombre d'informations fournies, ce qui instaure un système communicationnel où, à la différence d'une annonce dans Sortir ou d'un tract massivement diffusé, on ne s'adresse ni à tout le monde ni à un public indifférencié, mais plutôt à des réseaux d'affinités « réelles » (dans le cas d'une distribution de la main à la main) ou « supposées » (en présumant par exemple que les usagers de Stamina Records participent de valeurs communes liées à la musique). On remarquera que les free-parties étudiées auraient pu, un an plus tard, faire l'objet d'une visibilité médiatique imprévue dans la presse régionale (contre le gré de leurs organisateurs d'ailleurs).

      A la mise en oeuvre des processus publicitaires habituels pour les salles de concert -affiches et tracts diffusés en très grand nombre souvent associés à une campagne promotionnelle dans la presse écrite et à la radio - qui font « événement », les free-parties opposent un accès à l'information très limité - et très limitatif, qui peut faire « événement », mais sur un mode non médiatique (l'opacité peut être tout aussi séduisante que l'illusion de transparence). Il s'agit bien sûr pour les salles de concert (et en particulier pour l'Aéronef) d'attirer une audience nombreuse, sans distinguer un « bon » public d'un «mauvais » public ; les parcours qui maillent l'espace urbain autour de la salle de concert sont multiples et hétéroclites. Le public des free-parties, quand il ne fait pas partie du cercle des affinités amicales des organisateurs, ni des réseaux du bouche-à-oreille 610 , doit construire sa recherche de l'information parallèlement aux itinéraires urbains des Djs, c'est-à-dire principalement en suivant des parcours marqués par des arrêts fréquents chez les disquaires spécialisés, qui sont les seuls dépositaires intégrés aux réseaux des fêtes « clandestines ». On pourrait dire des discothèques et des bars qu'ils relèvent d'une visibilité « intermédiaire » entre celle des salles de concert et celle des free-parties : les soirées sont relativement peu publicisées dans l'espace géographique et médiatique de la métropole lilloise, mais il s'agit toujours d'attirer un public nombreux. Toutefois, les parcours du public des discothèques et des bars semblent tout aussi disparates que ceux qui mènent aux salles de concert. Il reste que, dans le cas de soirées comme les rendez-vous Bad Breaks, la qualité de « club », constituée dans le temps, participe parfois à l'organisation de parcours plus uniformes pour une partie du public. En effet, les traces laissées sur les flyers distribués ça et là, ou dans l'espace médiatique local (une annonce dans Sortir), sont quasiment les seuls points d'accroche pour les premières soirées Bad Breaks, mais elles permettent de dessiner de multiples « chemins » jusqu'aux fêtes : les interconnexions entre les lieux où l'on trouve les flyers et les appropriations diverses de l'agenda Sortir sont nombreuses. Par la suite, les « habitudes » échafaudées pour et avec le « club » institueront des parcours plus redondants pour une frange du public, principalement constitués d'allers et retours entre les soirées Bad Breaks (où l'on se laisse emporter par la musique) et le magasin Stamina Records (où l'on peut trouver une partie des disques entendus dans les soirées) - et réciproquement, sans que l'on puisse dire, a posteriori, dans lequel de ces deux espaces « tout a commencé ».

      Pour une partie des soirées dans les bars et les discothèques, ou pour les free-parties jungle, l'espace synoptique pratiqué chez Stamina Records apparaît de plus en plus nodal pour la configuration croisée des traces visibles dans l'espace public urbain, qui esquisse les parcours des uns et des autres. Stamina Records n'est pas seulement un relais d'information quasi-unique localement puisqu'on y trouve les flyers de free-parties invisibles ailleurs 611  ; c'est aussi un espace où les informations et les traces médiatiques peuvent être confrontées les unes aux autres et discutées. Mais Stamina Records est également un espace de production partielle des parcours (informationnels ou pratiques), il en est souvent un point de départ. Enfin, c'est un magasin de disques qui cristallise un nombre important d'intermédiaires de la musique qui participent à la formation des « goûts » du public et des motivations pour telle ou telle rendez-vous festif déjà pratiqué.


6) « Se mettre à disposition, dans les bonnes dispositions » 612 

      Si les différents degrés de visibilité dans l'espace public urbain dessinent des nuances importantes entre les différents types de fêtes, il n'en reste pas moins que l'activité qui s'y déploie est toujours orientée vers l'emportement par la musique (même du point de vue d'un patron de discothèque qui ne s'intéresserait qu'aux retombées commerciales quantifiées mais qui a tout intérêt à ce que le public puisse se laisser emporter par la musique pour qu'il revienne). Il s'agit toujours d'être dans les bonnes dispositions pour devenir le réceptacle ouvert aux « forces de la musique elle-même », notamment en choisissant un dispositif festif formant le cadre de bonnes dispositions. Ce qui signifie aussi une mise à disposition de soi (un soi incarné), qui se compose à la fois dans le dispositif de la fête et dans le parcours qui nous y amène, mais aussi en fonction du rapport à la musique construit en amont dont nous ne nous débarrassons pas lors des soirées sous prétexte que n'y sont plus disponibles, ou plus visibles, les multiples intermédiaires de la musique qui ont permis la formation de notre « goût ». Toutefois, le temps synchronique y reste prégnant, si bien que l'on est tenté de parler tout autant de « moments » que d'« espaces » festifs. La forte corporéité des échanges qui se jouent au coeur de la fête se met mal en mots. On retrouve des traces de cette incommensurabilité entre le faire et le décrire dans les ethnographies reproduites dans ces pages, dont la tonalité indique un tant soit peu le rapport éminemment subjectif, non su et irrationnel qui se joue dans les fêtes musicales (notamment lorsque je tente de dire l'impression laissée par la musique tout en exposant ma position d'aficionado).

      Que dire alors des modalités synchroniques de « la mise à disposition dans les bonnes dispositions » sans céder irrémédiablement à l'introspection ? En effet, si les réseaux et espaces synoptiques de la musique font circuler et distribuent assez d'objets intermédiaires pour permettre la circonscription d'une certaine intelligibilité musicale (et la construction de bonnes dispositions avant la production collective de l'espace festif), les soirées jouent principalement la mise à disposition en deçà de l'ordre intelligible. Néanmoins, on peut partiellement sortir du dilemme en s'intéressant aux séquences d'actions temporelles des différentes fêtes pratiquées-observées, ainsi qu'aux rares objets intermédiaires qui y circulent parfois, pour mieux discerner les diverses temporalités collectivement instituées qui forment le cadre de l'emportement dans l'ici-et-maintenant de la soirée.

      Globalement, le temps d'une soirée techno est un temps synchronique sur la longueur, structuré par une continuité du flot musical, qui joue essentiellement le rapport à la musique dans la durée (favorisant peut-être un hypothétique accès à la transe) : l'enfouissement endurant des danseurs est ici recherché et mis en disposition 613 . Mais quasiment toutes les soirées jungle étudiées se différencient des soirées des musiques électroniques techno ou house par des ruptures dans le continuum musical qui subdivise le temps de la fête en une multitude de (micro-)séquences d'action - et qui rapproche plus les temporalités de ces fêtes de celles des performances reggae ou hip-hop (dont la praxis dans les espaces de la jungle s'inspire partiellement). Soit les coupures du flot sonore sont initiées par un Mc, soit, quand le Dj joue seul, c'est lui-même qui décide des moments de rupture (avant de relancer le disque depuis le début du morceau) - certes moins fréquents qu'en la présence d'un Mc 614 . Bien qu'il y ait véritablement très peu de Mcs locaux investis dans la jungle, la proportion importante des soirées lilloises organisées avec la présence d'un ou plusieurs Mcs, depuis cinq-six ans, est étonnante et sans doute assez inédite : ce sont surtout des Mcs anglais qui se sont produits un peu partout dans la métropole lilloise (notamment lors des premières soirées jungle à l'Aéronef), mais d'autres espaces festifs - et tout particulièrement les soirées Bad Breaks - sont de plus en plus l'occasion de (re)découvrir des Mcs français. En tous les cas, cette association maintes fois répétée du Dj et du Mc a permis la formation d'un habitus festif de mieux en mieux incorporé par de plus en plus de publics.

      Plus « localement », le temps de la fête des free-parties 615  n'est pas le même que celui des soirées organisées dans des discothèques, des bars ou des salles de concert. Le « parcours festif » des free-parties (que l'on peut difficilement nommer autrement) commence dans un espace-temps qui n'est pas celui de la rencontre entre le public et la musique - et encore moins entre le public et les Djs, dont l'« existence » en tant que tels n'est signifiée que par leur présence physique et leur performance in situ. Le parcours et l'« événement » ont déjà commencé avec l'acquisition du flyer, il se poursuivent dans la saisie des informations relatives à l'itinéraire à suivre puis dans son actualisation, jusqu'à la découverte du lieu de la fête et la pratique de l'espace festif « lui-même ».

      Il reste enfin à évoquer, sans entrer dans le débat focalisé autour du (faux) couple techno - drogues, la circulation des produits « psycho-actifs » dans les fêtes (quasiment circonscrits au cannabis et à l'alcool dans les soirées jungle étudiées, même si les free-parties d'une certaine ampleur sont aussi l'occasion d'une circulation de drogues de synthèse diverses). Il n'y a pas de raison, a priori, de ne pas les considérer comme des intermédiaires de la musique propres aux espaces festifs. Des intermédiaires qui passent entre les mains des acteurs et qui participent à l'emportement non contrôlé dans et par la musique, c'est-à-dire qui la font exister autrement (plus sensiblement ?) dans l'immédiateté de la fête. Il faudrait consacrer une étude à part entière aux pratiques concernées, toujours individuelles et collectives, en évitant de faire fi du principe de plaisir qui conditionne aussi l'accès, la consommation et la dépendance à ces substances diversement usitées et diversement « dangereuses ».

      On pourrait prendre la suite de la comparaison fertile entre passion musicale et pratiques toxicomaniaques proposée par Hennion et alii : « L'idée n'est pas de nier les déterminismes sociaux ni de disqualifier la phénoménologie des attirances, mais de les resituer à l'intérieur d'un processus qu'ils ne résument pas : un processus de production collectif, fortement localisé et matérialisé dans des formes, des pratiques, des instruments et des objets communs - et ceux-ci se prêtent plus facilement à l'observation, et moins à l'introspection. Ces deux « penchants », ces deux addictions sont des activités concrètes dont il est possible d'étudier les formes, les dispositifs et les pratiques, il faut les saisir comme processus actifs, en situation, passant par une discipline des corps, appuyés sur des apprentissages, sur des collectifs et sur des objets ; disques et catalogues, salles et programmes, instruments et formations, partitions et médias, les supports du goût musical font système, ils redéfinissent continûment à la fois les oeuvres du répertoire et les formes de l'écoute ; par quels gestes, à travers quelles formes de présentation, et de « présentification » la musique est-elle donnée à l'amateur, et l'amateur se livre-t-il à elle ? De façon plus critique, c'est la même vertu explicative que l'on peut attendre de la prise en compte des lieux, des moments, des techniques et des usages de la prise de drogue dans l'analyse de ses effets et des attachements qu'elle provoque, par opposition à une recherche étiologique qui veut trouver les vrais « responsables » de l'addiction, et vise tour à tour ou concurremment la génétique, la famille ou le milieu social. » 616  Cette comparaison révèle « des conditions similaires d'émergence de l'addiction » : « L'attachement produit par ces objets peut être défini dans les deux cas comme un curieux abandon consensuel de soi : il s'agit d'entrer dans un monde de sensations fortes, d'accepter que des forces, des objets, des événements externes prennent possession de soi, d'être « sous influence », de mettre entre parenthèses son contrôle de soi et sa volonté dans le but d'être entraîné hors de soi, « au-delà de soi-même ». » 617  Dans les soirées dédiées aux musiques électroniques comme dans beaucoup d'autres, l'« abandon consensuel de soi » dans la musique se joue dans le même temps qu'un « abandon consensuel de soi » dans les drogues. On pourrait s'attacher à décrire comment, lors de ces fêtes, on se met conjointement dans les « bonnes » dispositions pour être à la fois emporté par la musique et par la drogue. Mais cette étude microsociologique devrait sans doute se doubler d'une analyse socio-économique des réseaux illicites de circulation et de distribution des drogues qui s'imbriquent parfois avec les réseaux d'organisation des soirées des musiques électroniques (les économies des seconds devenant le simple alibi des économies des premiers) 618 , comme ont pu le faire dans le Sud de la France T. Colombié, N. Lalam et M. Schiray 619 .


Conclusion intermédiaire : réseaux, temporalités et espaces contemporains des musiques électroniques


Les voyages incertains du « local » au « global »

      « Il faut renverser les hiérarchies de l'inclusion. Les objets ne circulent pas dans le social, ce sont les objets qui créent l'espace-temps où, comme un gaz entre ses parois fixes, peut s'étendre le social » 620 .

      Circulation, distribution et traduction sont les modes de déploiement de la musique dans ses réseaux socio-techniques, les espaces synoptiques qui en figurent les embranchements étant (ou devant être) de multiples occasion d'interactions où se produisent localement les normes cadrées des processus sociaux conjointement attachés aux réseaux. En ce sens, il réside un certain nombre de différences importantes entre un espace synoptique « local » comme Stamina Records et un espace plus « global » comme celui d'Hypertunez.com dont il faut prendre la mesure.

      Les guillemets conservés pour les termes « local » et « global » renvoient aux différents ordres « locaux » et « globaux » - produits et institués comme tels - qui ne sont pas des donnés fossilisés en dehors des réalités étudiées. La différence entre le « local » et le « global » tient d'abord au degré de généralité atteint par les réseaux socio-techniques de la musique (et donc au nombre d'interconnexions du maillage déployé). Mais, d'une part, il y a toujours du « local » dans le « global » des réseaux qui doivent être assignables localement pour permettre que le « global » soit visible pour (et par) les acteurs dans les espaces synoptiques connectés qu'ils façonnent ; d'autre part, et inversement, il y a toujours du « global » dans le « local » dans le sens où les (inter)actions produisent une forme « globale » de cadre « vivable » (un tant soit peu intelligible pour les interactants) qui conditionne, en retour, toute praxis in situ 621 .

      Cependant, l'objet-monde Internet pose problème : il projette entièrement dans l'espace privé le « global » qui le caractérise. Les panoramas synoptiques de la musique y sont constitués sans interaction directe entre des usagers distants les uns des autres et chacun dans leur sphère privée (sauf dans les très rares cas d'une pratique à plusieurs à partir d'un seul terminal informatique). On reste toujours dans le réseau en train de faire circuler les choses, sans qu'elles soient collectivement (re)cadrées. Chez Stamina Records, au contraire, sont institués des espaces-temps qui cadrent les processus socio-techniques qui s'y imbriquent : c'est un premier « stop » du sens produit avec la musique.

      Stamina Records est un cadre de l'expérience (au sens d'E. Goffman), un cadre de référence commun sans lequel les situations et interactions ne pourraient prendre sens. C'est un cadre ouvert, toujours à incarner. Un cadre d'interactions « face à face » aussi prégnant en tant que tel que comme lieu de vente de disques (et dispositif sensible de la musique). Le dispositif du magasin de disques stoppe la prolifération des liens à partir des intermédiaires pour permettre la production plus ou moins collective de panoramas synoptiques partiels de la musique, avant les appropriations diverses qui permettront une nouvelle distribution de la musique grâce aux acteurs. Le site Hypertunez.com est, quant à lui, un panorama quasi-infini grâce à des modes relationnels qui sont son mode de production au monde (liens hypertextes et architecture distribuée de la Toile). Chez Stamina Records, les relations rhizomiques avec le maillage dans lequel le magasin s'insère sont diversement visibles en son sein ; ces relations doivent ensuite être actualisées en interaction (des possibles fixés qui restent en deçà d'un régime de visibilité et d'intelligibilité publique sans l'appropriation qui les réalise - et les traduit / transforme) sous un régime de finitude relative et contingente. Hypertunez.com fonctionne grâce à des relations « performées » par la navigation hypertextuelle (plus besoin de se déplacer ni de convoquer une multitude d'objets) : le régime de l'infinitude permet la production de panoramas synoptiques extensibles. Cette circulation incessante dans les réseaux électroniques différencie fortement Hypertunez.com d'un espace comme Stamina Records qui est un arrêt (un cadre autonomisé) pour distribuer socialement ce qui circule dans son maillage.

      Stamina Records est un espace qui est un carrefour des réseaux de la jungle, qui la fait exister là, parmi nous, à différents moments-clefs, un espace qui traduit la musique par différents objets, discours et manifestations qui peuvent être plus ou moins performatifs. De cette activité nodale, peuvent naître et apparaître des mondes de la musique différents de ceux construits par d'autres noeuds traducteurs. Les objets qui remplissent le magasin (au propre comme au figuré puisqu'ils y prennent effectivement place et qu'ils le remplissent également de matière sonore, de formes, de couleurs, de discours, de noms, de genres, d'histoires, etc.), des objets « mobiles » - disques, mix-tapes, magazines, flyers, matérialisent le passage, dans le temps et dans l'espace, entre la sphère publique urbaine et la sphère privée intime où l'on agence soi-même son petit dispositif sensible. La centralité de Stamina Records est corrélée à la « discomorphose » moderne de la musique, « élément-pivot » de la mélomanie, redoublée là par les pratiques de Djing qui s'appuient sur le disque comme matière première. Le disque fait alors l'objet d'un travail particulier en aval de sa matérialisation : il s'inscrit dans des procédures de choix au sein de l'espace du disquaire (jamais complètement détaché de la performance future au sein de laquelle il s'insèrera), puis dans une pratique « invisible » qui se déroule dans la sphère privée où chaque Dj entraîne son talent (et fabrique son « style ») et enfin dans les lieux publics des soirées où il est un instrument déjà « musicalisé ».

      Par contre, Internet relève d'une dématérialisation des relations à la musique, tout en permettant la formalisation explicite (par « hyper-liens ») des réseaux off line sans leurs objets (devenus « intouchables »). C'est un réseau « global » qui permet la concentration symbolique des mondes de la musique dans la sphère privée. L'ordinateur particulier devient à lui seul un dispositif privé de diffusion musicale. La musique est alors désolidarisée des objets qui marquaient concrètement le passage de la sphère publique à la sphère privée. Tout est rassemblé en un seul espace virtuel divisé en de multiples espaces reliés entre eux. Sur Hypertunez.com, on peut rester chez soi pour télécharger la musique et « observer » les soirées (à défaut de pouvoir véritablement y « participer » - c'est-à-dire avec son corps - au contraire de ce que prétendent certains discours publicitaires des acteurs de la Toile) sans jamais avoir recours aux objets et interactions qui cadrent le temps et l'espace des productions musicales « tridimensionnelles ». De plus, pour Hypertunez.com comme pour d'autres sites, la longueur des réseaux est sans lien avec le nombre de mobiles immuables à faire circuler.

      La présence - physique, incarnée et localisée - du gérant chez Stamina Records situe chaque intrusion dans l'espace du magasin au moins dans une interaction à deux (excepté peut-être pour certains collecteurs de flyers qui n'y passent que subrepticement). On a vu comment le gérant articule des tactiques « exogènes » à des stratégies « endogènes » au magasin et organise ainsi le dispositif sensible de Stamina Records. Son relatif pouvoir de prescription tient à la fois au savoir qu'il détient (qu'il construit dans le temps) - un savoir d'autant plus incorporé qu'il favorise essentiellement des procédures non formalisées de mise en mémoire - et aux manières dont il agence le dispositif Stamina Records. Dans les réseaux de savoir-pouvoir, « tout pouvoir est toponymique et instaure son ordre de lieux en nommant » 622 . Produire et ordonner les catégories de Stamina Records (dans un langage largement codé qui est loin d'être intelligible pour tout un chacun) participent ainsi du pouvoir « toponymique » du gérant. Mais, cette position privilégiée dans les réseaux de savoir-pouvoir connectés au magasin ne figure pas une situation de domination « endogène ». Les catégories mobilisées comme le relatif pouvoir du gérant sont (re)mis en sens, (re)mis en commun et (re)mis en scène, voire (re)mis en cause, dans chaque nouvelle situation d'interaction et de traduction sociale-individuelle.

      Les sites on line déploient eux leurs espaces sans aucun autre « intermédiaire » humain que les usagers qui les pratiquent. Le savoir est rendu directement accessible, mais il l'est par l'illusion partagée qu'il n'y a aucune pré-sélection de ce qui est mis à disposition (il n'y a pas de présence incarnée des organisateurs des sites qui ont pourtant le « pouvoir » de catégorisation et d'agencement du dispositif dans une mesure proportionnelle à celui du gérant de Stamina Records dans les réseaux qui le concernent). Il n'empêche que l'agencement immatériel et les catégories d'Hypertunez.com prédéterminent de bout en bout les relations dessinées avec le maillage complexe des différents autres espaces électroniques de la musique, et ce malgré l'interactivité revendiquée qui ne permet pas de remodeler le cadre d'« interactions » mais juste de les jouer en fonction d'une structure imposée.

      On a donc d'un côté, chez Stamina Records, l'institution de panoramas synoptiques partiels dans les cadres d'interaction qui se constituent pour chaque nouvelle occasion - et pour chaque nouvelle configuration communicationnelle du dispositif sensible - où la prolifération des liens et du sens est stoppée et soumise aux appropriations diverses. De l'autre, sur Hypertunez.com, les panoramas sont quasiment extensibles à l'infini sans être jamais collectivement recadrés 623 . Or, le régime de l'infinitude qui caractérise les modalités de navigation sur Internet semble correspondre idéalement aux modes d'être des musiques électroniques, pratiquées et pensées comme un flux musical jamais fini, un continuum sonore qui relie une multitude de réinterprétations successives (des producteurs, des Djs, des remixeurs, mais aussi des danseurs ou des « amateurs »). De plus, à l'instar des arbres dessinés dans le « Réseau des réseaux », il n'y a pas forcément d'origine clairement établie pour des musiques électroniques qui se réapproprient et recomposent la mémoire musicale d'un siècle d'enregistrements matérialisés (devenue ainsi anhistorique). Cependant, la Toile, qui concentre les multiples intermédiaires de la musique, a réduit considérablement (pour ne pas dire totalement) le nombre de cadres d'interactions et d'appropriations collectives qui sont tout autant des paliers de traduction pour les musiques électroniques que pour les autres (et où la musique est ré-historicisée), avant qu'elles ne circulent et qu'elles ne soient distribuées ailleurs, dans des espaces pluriels qui stoppent provisoirement la multiplication des relations. Les musiques électroniques trouvent avec Internet une possibilité de mettre en oeuvre le principe de l'expansion musicale infinie par la généralisation du régime communicationnel de la circulation continue des informations entre de multiples pôles, mais les espaces tridimensionnels comme Stamina Records ne sont pas encore interchangeables, dans la mesure où ils constituent des étapes spécifiques qui permettent de distribuer localement et socialement ce qui circule.


Mille tempos de la musique

      « La tekhnè donne le temps. » 624 

      Les réseaux suivis - les réseaux socio-techniques coagulés chez Stamina Records ou les réseaux électroniques dont Hypertunez.com est un arbre - font circuler la musique sur des tempos très divers. De même, les temporalités (re)jouées dans les espaces pratiqués-observés renvoient à des grandeurs disparates. La conception occidentale du temps - linéaire et génétique - nécessite d'accumuler des traces des réseaux dans les dispositifs sensibles nodaux pour créer des « événements », marquer notre « histoire » et distinguer la diachronie de la synchronie. Mais, comme le remarque très justement C. Castoriadis, l'institution sociale-historique de notre monde est toujours à la fois synchronique et diachronique : « Il est pourtant clair que l'idée que le même objet puisse être considéré selon des coupes instantanées, d'une part, selon son devenir, d'autre part, sans qu'à aucun moment ces vues communiquent entre elles, est absurde » 625 . En ce sens également, le temps de la musique est loin d'être uniforme et il le sera de moins en moins. D'ailleurs, les multiples technologies qui « véhiculent » la musique transforment de plus en plus ses temporalités, elles créent des temps différentiels et maillent nos espaces musicaux de mille tempos.

      Chez Stamina Records, le temps de la musique est pour le moins distordu et multiple. S'y croisent cycliquement un temps synchronique et un temps diachronique, eux-mêmes pluriels, dissociables dans la description mais indissociables dans la pratique. Plusieurs temporalités synchroniques s'instituent dans les différentes situations d'interaction : le temps des interactions verbales ; le temps des interactions non-verbales ; mais aussi, par exemple, les diverses temporalités de l'écoute, un processus central chez Stamina Records, qui, en rallongeant le temps habituel de l'écoute chez un disquaire (c'est-à-dire l'expérience éprouvée d'un rapport à la musique « elle-même » synchronisé avec le temps de sa production sensible au monde) et en offrant la possibilité de la doubler dans deux dispositifs techniques différents, élargit l'espace de la musique. Mais les interactions s'agencent dans un cadre sensible balisé par des temporalités diachroniques plurielles. Le temps de la musique est « pris » et « prend » dans des technologies synoptiques diverses (disques, flyers, magazines, catégories, agencements de ces éléments entre eux, etc.). Celles-ci produisent de l'histoire et des abstractions - points de vue sur le temps passé (la presse musicale, par exemple, ne cesse de mettre en récit des « réalités historiques » sans commune mesure avec l'espace local pratiqué par les lecteurs) ou anticipations à partir de l'institution de temporalités « historiques » (la redondance et/ou la complémentarité des traces historicisées/ historicisantes chez Stamina Records, comme c'était le cas pour la production de l'« événement »-anniversaire du label Moving Shadow 626 , projette un futur). En retour, donc, le temps diachronique induit (et est induit par) la mise en oeuvre sociale-individuelle (synchronique) de ces technologies temporelles : un entremêlement des stratégies et tactiques du gérant avec les arts de faire des usagers qui socialisent le temps fixé dans les traces matérielles, ce qui permet par exemple de fonder et d'inventer l' « actualité » - ou la valeur « historique » - locale d'une musique, comme c'est le cas avec le rangement dans l'une des classes de la dichotomie Old school / New school ou encore avec les appropriations diverses de l'anniversaire de Moving Shadow comme un « événement ». « L'actualité est une notion typiquement circulaire, elle est actualité parce que les acteurs la constituent comme telle : elle dépend autant des prescripteurs et des occasions, du côté de l'« offre » (revues, institutions, concert qui a lieu dans une salle réputée, échos de la presse...), que de sa prise en charge active par l'amateur (« sauter sur l'occasion »). » 627 

      Ces multiples temporalités entrecroisées dans l'espace du magasin de disques présentent peu de points communs avec l'instantanéité généralisée sur Hypertunez.com. Le temps de la Toile, plus globalement, pose d'ailleurs problème quant à l'ajustement entre la matérialité des intermédiaires « habituels » de la musique qui prennent forme sur un temps empirique long et la vitesse de propagation de la musique dématérialisée dans des formes instantanées qui facilitent un nouveau schéma d'industrialisation : « Il y a une véritable production industrielle du social en temps réel à partir du moment où l'informatique se généralise, pénètre toutes les couches de la société, fait fusionner les techniques numériques et les techniques analogiques. [...] L'information peut devenir matière première de l'activité industrielle dans cette mesure où elle est un état momentané de la matière exploitable lorsque la succession de ses états, c'est-à-dire sa plasticité, est contrôlable à des échelles de temps infinitésimales. Cette maîtrise de la plasticité dans le temps a un effet direct sur le rapport au temps en général. » 628  Quel rapport au temps musical est alors fondé sur l'immatérialité d'Hypertunez.com, à côté des temps hétéroclites institués/instituants dans les objets matériels de la musique ? C'est un temps synchronique, ce qui ne signifie que jamais le temps diachronique de l'« histoire » des musiques électroniques n'y soit exposé - même si c'est plutôt rare, mais que la vitesse de l'instantanéité « synchronise » fortement cette « histoire ». Mais un temps synchronique qui n'est pas (que) le temps de la production sensible de la musique « elle-même » parmi nous. Autrement dit, même lorsqu'il écoute sur son micro-ordinateur des extraits de musique (au format MP3) proposés par le site, l'internaute n'est pas tout à fait dans les mêmes dispositions temporelles que l'auditeur chez Stamina Records, non pas seulement parce que, sur la Toile, le temps est détaché de son corollaire spatial (les distances s'effacent conjointement à l'effacement du temps qu'il faut pour les parcourir), mais aussi parce que la situation d'écoute y est désolidarisée de toute matérialité, c'est-à-dire synchronisée sur le « clic instantané » de la souris (alors que dans le magasin de disques, elle passe au moins par un voyage des disques d'un dispositif à un autre, voire par leur manipulation et par leur commentaire collectif en interaction). Les différences sont encore bien plus marquées si l'on s'intéresse à d'autres relations à la musique (recherche de l'information, pratiques mélomaniaques diverses, rencontre collective « avec » la musique, etc.).

      Les spécificités spatio-temporelles des réseaux électroniques ne sont pas plus commensurables à celles des fêtes. La synchronie qui y est prépondérante forme un temps corporellement éprouvé et divisé de manière particulière pour les soirées jungle 629 . La fête renvoie également à des temporalités multiples qui l'instituent pour partie avant la soirée « elle-même ». Il suffit, pour en avoir un aperçu, de comparer les deux moments ethnographiés, d'une part, à l'Aéronef et, d'autre part, dans une free-partie : l'« événement » « médiatico-publicitaire » en amont de la soirée Moving Shadow institue du temps et de l'« histoire» en amont de la fête « elle-même », tandis que l'« événement » non (voire anti-) publicitaire de la free-partie produit du temps dans l'expérience incarnée du parcours puis de la fête « elle-même ». L'espace est à nouveau matérialisé par des vitesses de propagation multiples, les temps de la fête restant étroitement liés à une spatialisation par des parcours « réels ».

      Il reste que, dans le cas de l'espace synoptique tridimensionnel Stamina Records comme dans le cas des soirées organisées dans un cadre fixe (à l'Aéronef ou au Tunnel) - inscrits dans le temps, les réseaux socio-techniques qui permettent la pérennisation du cadre (Stamina Records ou Aéronef) ou d' « événements » institués dans ce cadre (les soirées Bad Breaks au Tunnel), doivent eux-mêmes être consolidés sur un temps long. Il semble en effet que l'écheveau rhizomique au sein duquel chacun de ces trois espaces s'étend ne souffre pas uniquement le temps court - principalement celui des interactions et des parcours « réels » entre différents espaces et par différentes branches des réseaux ; il doit également être travaillé par du temps long (et/ou historicisé) - mêlant différents procès de production sociale-imaginaire de récits « historiques ». Ici, temps et espace restent intrinsèquement liés : les réseaux courts sont mis en oeuvre sur un temps court qui ne permet pas de fossiliser les processus en train de se déployer (les interactions ne sont conservées que dans une mémoire non formalisée) ; les réseaux longs - pérennisés et traduits à une plus large échelle - nécessitent aussi d'être pratiqués sur un temps long. Les relations entretenues avec un collectif anglais ou avec un public de « fidèles » doivent en effet être continuées sur un temps long si l'on souhaite permettre des co-productions d'« événements » ou l'institution de rendez-vous fixes qui marquent un autre temps long : celui du calendrier, généralisé, institutionnalisé et normé.


Mille et une façons dont la jungle vient à nous

      Notre rapport à la musique se construit « historiquement » par l'entremise de mille intermédiaires dispersés dans des réseaux socio-techniques de différente taille et que la production d'espaces synoptiques - aux carrefours des réseaux - permet de ranger, de trier, de nommer et de distribuer. Pour autant, les « amateurs » de musiques électroniques (et en particulier de jungle), qui sont essentiellement des musiques « pour danser », ne peuvent simplement se satisfaire de cette lente fabrication d'un « goût » dans les dispositifs sensibles cadrés et ordonnés de l'espace public urbain et/ou à travers l'exercice intime de ce « goût » dans la sphère privée. Pour d'autres musiques et d'autres « amateurs », ces procédures façonnent entièrement le rapport à la musique, soit parce que les occasions de concerts sont quasi-inexistantes, soit parce que les pratiques d'écoute chez soi, dans un dispositif qu'ils arrangent comme bon leur semble, permettent aux mélomanes de jouir d'un enfouissement dans la musique qu'ils n'ont plus besoin de rechercher ailleurs 630 .

      L'aficionado de jungle pourrait difficilement se passer des moments festifs où la musique passe par lui - par son corps mis à disposition (sans forcément qu'elle passe par un Nous, ce qui nécessite des économies du sens un minimum partagées et difficilement observables dans la fusion communautaire qui peut fonder le Nous partiel, éphémère et imparfait des soirées jungle 631 ). Non pas que toutes les pratiques « amateurs » soient exclusivement tournées vers la fête (auquel cas il ne servirait plus à rien d'acheter des disques ou des mix-tapes) mais cette dernière fait sans doute autant l'« amateur » de jungle que tout ce qui la précède et tout ce qui arrive après elle, dans l'articulation d'une praxis hétéroclite aux réseaux et espaces synoptiques de la musique. Il y a bien mille et une façons dont la jungle vient à nous.

      L'ordre du sensible (non dit) est largement prééminent dans les fêtes, là où l'ordre de l'intelligible peut être facilement mis en oeuvre dans les réseaux et espaces synoptiques de la musique qui accumulent, articulent et traduisent un nombre important d'intermédiaires - objets, interactions, discours, « événements », « histoires », etc. - qui circonscrivent la musique ainsi distribuée. Mais les fêtes sont justement l'occasion de jouer un rapport désordonné et inintelligible à la musique, à côté de l'ordre des interactions un tant soit peu pré-déterminé (bien que discrètement remodelé par les arts de faire des uns et des autres) dans les autres espaces de la musique.

      Cet intérêt spécifique pour les soirées festives n'est d'ailleurs pas uniquement l'apanage des « amateurs », il apparaît tout aussi prégnant du côté des « professionnels » (ou « semi-professionnels ») des mondes de la jungle. Outre le cas particulier du Dj qui prend au moins autant de plaisir dans la fête que les danseurs se désarticulant devant lui, on peut se demander dans quelle mesure ce n'est pas une stratégie ou une tactique de la part des acteurs-clefs des réseaux underground que de limiter le nombre de mobiles immuables (notamment le nombre de disques pressés et distribués) en perpétuant une certaine nébulosité volontaire, pour remettre au coeur des préoccupations le réenchantement dans l'ici-et-maintenant de la fête et pas uniquement pour garder la maîtrise des réseaux et espaces de la musique.

      2ème Partie : Comment la jungle passe par nous

      « Nous sommes attachés sur le dos d'un tigre »

      Michel Foucault (L'usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1976, p. 333.)


Chapitre IV/ Construction des mondes
et formation d'un « style »

      La période au cours de laquelle a été menée cette recherche a été marquée par un développement des mondes des musiques électroniques en France, par leur relative légitimation institutionnelle et par une visibilité publique accentuée (sorties discographiques de plus en plus nombreuses, intégration dans la programmation des grands festivals de l'été, accroissement du nombre de Djs, articles nombreux dans la presse nationale, études sociologiques menées sur les « cultures » concernées, etc.). Et il s'agit bien d'une montée en généralité des musiques électroniques dans leur « ensemble », un « ensemble » maintenant indifférencié, mais un « ensemble » qui se délimite mal, englobant souvent des éléments différents d'une parole à une autre (ce qui ne s'oppose pas à la façon dont on parle parfois ici des « musiques électroniques » comme un ensemble plus ou moins bien circonscrit et plutôt ouvert). Toutefois, le terme « musiques électroniques » ne dit pas les disparités entre des développements de genres relativement autonomisés en tant que tels (principalement techno et house), des tentatives d'autonomisation et de création d'un « mouvement » (jungle par exemple) ou de nombreux nouveaux genres « hybrides » qui s'y affilient « naturellement », si tant est que l'on puisse ainsi nommer des musiques qui se réapproprient des formes musicales déjà elles-mêmes extrêmement « hybrides ». La jungle est plus visible publiquement (création de fanzines ou de E-zines, des rubriques « jungle/drum'n'bass » apparaissent parfois dans la presse musicale, quelques albums sortent sur des majors et font l'objet d'une campagne de promotion), mais elle reste toujours assez confidentielle (le nombre de soirées uniquement dédiées à cette musique sont peu nombreuses, le public ne l'est guère dans des proportions plus importantes) et ses « mondes » sont encore à l'état d'ébauches (il existe un certain nombre de labels mais le nombre de productions françaises est encore très faible - et presque invisible chez le disquaire face à la pléthore de sorties anglaises, il n'y a pas de magazine jungle en kiosque, le public est dispersé). Nous sommes encore loin d'une autonomie d'un « mouvement » jungle à l'échelle des mondes développés en Angleterre 632 .

      Il n'empêche que « localement », sur le terrain de cette recherche, des esquisses plus « solides » de mondes de la jungle à plus petite échelle se dessinent à travers un maillage de plus en plus serré d'activités tournées vers la jungle - et sans doute y-a-t-il une myriade de mondes de cette envergure à l'échelle de multiples villes ou métropoles urbaines françaises, ce qui mériterait autant d'études particulières. D'ailleurs, les réseaux affiliés à Stamina Records s'étendent maintenant parfois jusqu'à d'autres espaces urbains (par une distribution élargie de certains disques, en faible quantité) et il se peut que dans un avenir proche d'autres mondes localisés de la jungle se relient entre eux 633 . Sur la période observée, l'écheveau local s'est développé et solidifié autour de Stamina Records. Bien sûr, le magasin de disques n'est pas au centre de toutes les initiatives liées à la jungle, loin s'en faut, d'autant moins que la jungle est une musique qui a suscité de nombreuses activités à Lille bien avant l'ouverture de Stamina Records (du moins eu égard aux très courtes « histoires » de la jungle) - soirées, vente de disques par correspondance, création de collectifs de Djs et même d'un label qui a sorti quelques disques (dont une compilation regroupant principalement des artistes anglais). Néanmoins, notre disquaire est devenu, petit à petit, un espace de plus en plus nodal relié à, et reliant pratiquement, un certain nombre de fêtes, de Djs et collectifs de Djs, une émission radiophonique, des circuits du disque nombreux. Cette situation relativement centrale s'appuie sur une spécialisation exacerbée du magasin et sur une forme d'indépendance qui lui est corollaire.

      La spécialisation et l'indépendance du magasin de disques ont permis la formation de goûts musicaux plus affinés (plus spécialisés eux aussi). L'exemple singulier des productions Congo Natty - dont la distribution est une des spécificités fortes de Stamina Records, non seulement sur le territoire de la métropole lilloise mais également à l'échelle nationale - permettra d'envisager la construction conjointe et plurielle du magasin comme cadre indépendant et spécialisé et des usagers comme amateurs experts et passionnés. En suivant les multiples réseaux socio-techniques alors mis en oeuvre, on observera la production locale de la petite mythologie underground Congo Natty dont les origines sont anglaises, ainsi que la constitution d'une historicité musicale par le mélange de temporalités multiples. C'est ainsi que seront travaillés dans le détail les relations entre des objets de plus en plus nombreux chez Stamina Records, les tactiques et stratégies du gérant et celles des Djs ou des amateurs.

      Plus globalement, les échanges musicaux seront repris en tant qu'ils permettent et manifestent la production plus ou moins partagée d'un « style » jungle en devenir, qui ne renvoie pas simplement à une catégorie esthétique fondée par les professionnels de la musique, mais également à une praxis. Dimension musicale de la jungle et dimension sociale-individuelle des pratiques locales sont indissociables dans l'institution d'un « style ». Ce dernier présente un sens particulier pour des acteurs dont les sociabilités musicales croisent les ordres et les normes sociales, avec lesquelles ils tentent des arrangements plus ou moins explicites.

      L'autonomisation en cours des mondes des musiques électroniques traverse différentes strates de généralité et relie différentes formes d'indépendance et de spécialisation (notamment, dans notre cas, par la circulation et la production de quelques mythologies underground et par la formation d'un « style »). La « discomorphose » particulière des musiques électroniques et la mixité des pratiques entre « professionnels » et « amateurs » sur le terrain pratiqué-observé dessinent des continuités entre des mondes apparemment de plus en plus autonomes et le monde « ordinaire » des acteurs interrogés.

      Il s'agira, dans ce qui suit, de s'intéresser à la fabrication sociale, « historique » et technique de mondes dans le monde, qui entremêle l'autonomisation de sphères spécialisées à l'institution d'un « style » singulier et qui compose diverses modalités de production d'un espace musical et d'univers de sens communs (dont il sera plus spécifiquement question dans le chapitre suivant).


1) De la spécialisation et de l'indépendance d'un magasin de disques

      Spécialisation et indépendance de Stamina Records ne sont pas des donnés de départ simplement produits par une volonté explicité du gérant ; ce sont des constructions « sociales-historiques » coextensives qui se jouent dans l'articulation du savoir-faire « endogène » du gérant et de ses tactiques « exogènes » dans les réseaux connectés, avec les arts de faire des usagers (devenant eux-mêmes des usagers « spécialisés »). Ces constructions se déploient à l'échelle d'une trame rhizomique qui déborde parfois la localité du territoire des espaces et réseaux socio-techniques pratiqués-observés.


Les éléments explicites d'une différenciation

      Stamina Records se différencie d'autres disquaires « spécialisés » par la constitution d'une spécialisation plurielle (hip-hop, reggae, jungle). Cependant, cette spécialisation dans plusieurs « genres » se double d'un spécialisation mise en oeuvre plus assidûment et plus spécifiquement autour de la jungle (à la fois en « interne » face aux usagers du magasin et en « externe » par les réseaux localisés en train de se développer) qui nous intéresse au premier chef.

      La prépondérance du support microsillon marque une spécialisation (partielle) pour un public de Djs et les mix-tapes sont l'occasion pour eux de faire montre de leur talent en dehors des espaces festifs. Si le support disque vinyle concerne la majorité des productions jungle, il est par contre moins facilement accessible par les grands réseaux de la distribution discographique que le CD, il nécessite de multiplier les relations avec divers circuits du disque de différente taille et plus ou moins opaques 634 . Les magazines que l'on trouve chez Stamina Records sont tous anglais et tous (exclusivement ou essentiellement) consacrés à la jungle. Leur présence dans le magasin (de plus en plus nombreux) forme un élément de spécialisation qui, lui, ne nécessite pas d'activités répétées et pérennisées avec les réseaux de la musique (d'abord achetés par le gérant lors de ses déplacements en Angleterre, ils arrivent maintenant chez Stamina Records par voie d'abonnement).

      Les catégories du dispositif Stamina Records sont des éléments de spécialisation plus précis et plus « intelligibles », dans le sens où le défaut d'intelligibilité pour tout un chacun fonde la spécialisation d'un cercle restreint de personnes (une autre forme de « club » ?) partageant un langage un tant soit peu codifié dont ils ne cessent d'accroître l'intelligibilité commune (une intersubjectivité bien plus mince et circonscrite que l'« intersubjectivité » prônée par J. Habermas) qui donne justement plus de prise avec la spécialisation. Parmi les catégories implicites produites par l'agencement du magasin, le partage nouveautés / « autres » n'est pas en soi une spécificité d'un magasin spécialisé puisque qu'il tient à un mode de (re)présentation mis en oeuvre chez quasiment tous les disquaires - et dans tous les rayons des « grandes surfaces », Fnac, Furet Musique ou supermarchés. Par contre, en effet, la spécialisation jungle se joue dans la différence de traitement matérialisé par le présentoir situé derrière le comptoir 635 . La séparation disques vinyles / CD, attachée à la spécialisation des pratiques de Djing (mais aussi de celles constituées dans leur proche périphérie, souvent par mimétisme), réfère également à des dispositifs d'écoute différents qui structurent des degrés de spécialisation par rapport au son 636 . Quant à la distinction entre jungle et drum'n'bass (fixée à même le dispositif du magasin, sur sa devanture), elle renvoie à une « histoire du mouvement » essentiellement concentrée en Angleterre et à une connaissance experte pour pouvoir fixer un sens intelligible à cette dissociation qui ne se limite pas uniquement à reconnaître que ce sont deux formes différentielles et entrecroisées, mais qui mobilise des dates, des noms connus, des repères esthétiques, voire la mise en abîme d'un « goût » particulier. Les catégories du disque accentuent ces processus institués / instituants de la spécialisation. D'une part, sur un versant englobant tous les « genres » musicaux présents chez Stamina Records (y-compris la jungle sur support CD), le langage (sur-)codé des catégories esthétiques (entremêlées avec des ordres de catégorisation temporelle, praxéologique, géographique ou technologique) divise les spécialisations musicales du magasin en autant d'ordres de grandeur concernés par ces spécialités et stigmatisant plusieurs niveaux d'expertise (histoire des musiques, pratiques des Djs, territoires des productions discographiques, caractéristiques des supports musicaux). On remarquera à nouveau que l'entrecroisement « incomplet » (dans sa formalisation écrite) des registres de catégorisation maintient l'illusion d'un régime catégoriel « ouvert », sur le modèle du syncrétisme de l'oralité, par opposition aux grands partages institués par l'écriture qui rendent plus intelligible la musique tout en la vidant d'une partie de sa substance sensible - la part incommensurable avec la langue écrite : les « spécialistes » doivent pouvoir se passer de toute formalisation écrite et produire leurs propres typologies sans le recours à des classes ou à une mémoire « externe ». D'autre part, la spécificité du traitement catégoriel des microsillons jungle 637  affine la spécialisation dans ce genre, elle relève d'un savoir expert construit dans le temps, qui englobe les relations, entre les artistes et les labels, parfois très nébuleuses.


La fabrication d'une indépendance

      Dans les relations tissées par le gérant du magasin avec les réseaux de la musique (et en particulier avec les réseaux de distribution du disque), les spécialisations de Stamina Records se forment conjointement à son indépendance. Les réseaux de la jungle en particulier sont très nombreux, mais ils mobilisent parfois très peu d'acteurs et n'ont pas d'intermédiaires en France (toutes les activités qui vont de la production d'un morceau à la distribution des disques peuvent être concentrés dans un seul collectif anglais où les rôles sont partagés mais où chacun remplit plusieurs rôles). Dans cet imbroglio rhizomique, le gérant de Stamina Records est en position de tacticien face à des groupes d'acteurs qui déterminent des cardinalités - qui fixent en propre les éléments forts du réseau (tel disque « est » un collector, tel disque sera distribué au compte-goutte, tel autre ne serait proposé que six mois après son pressage, etc.), des stratèges qui se maintiennent « à distance » pour continuer de maîtriser le savoir tout en le distribuant parcimonieusement (dans la perpétuation du régime de l'opacité, parfois « mythologique »). Dans cette configuration, Stamina Records est dans une relation de dépendance plus ou moins forte vis-à-vis des distributeurs. Malgré tout, plus les relations se consolident, plus le nombre de mobiles immuables qui circulent dans les réseaux augmente, plus élargi est le point de vue sur les réseaux de la musique dont le gérant peut profiter (c'est-à-dire plus il affine son panorama synoptique), plus il perfectionne ses tactiques pour mener à bien les spécialisations de Stamina Records - qu'il avait déjà pré-construites (pré-vues) à l'ouverture du magasin mais dont il ne savait pas encore clairement comment elles pourraient être mises en oeuvre pratiquement et dont il ne maîtrisait alors ni les « tenants » ni les « aboutissants ». De plus, la multiplication des liens avec des réseaux de petite ou grande taille - et le croisement des quelques outils de formalisation (principalement les listes de disques) - divise le pouvoir des distributeurs et disperse la dépendance relative de Stamina Records. La posture du gérant dans ces réseaux avec lesquels les connexions sont de plus en plus nombreuses change : le savoir accumulé inscrit ses modes de faire à la limite entre la tactique et la stratégie et lui confère un peu plus de pouvoir, dans le sens où il détermine dorénavant quelques repères des relations avec des distributeurs qui ont tout intérêt à accepter ce partage de la maîtrise avec un « client » de plus en plus important 638  (fixation de quelques temporalités relationnelles, production de quelques documents écrits - des « commandes » - qui ne sont plus uniquement préfigurés par les mobiles immuables émanant des distributeurs). La fabrication lente de l'« indépendance » de Stamina Records tient également au fait que le gérant traite de plus en plus directement avec les acteurs anglais et n'est plus obligé, pour une partie des productions discographiques, d'avoir recours aux quelques principaux distributeurs - français ou belges - qui font circuler les musiques électroniques anglaises sur le « continent ».

      En outre, la spécialisation jungle de Stamina Records - et l'indépendance qui lui est corrélative - est accélérée par le renversement de la position tactique vis-à-vis des réseaux agrégés en amont des activités localisées dans le magasin, en situation stratégique par rapport aux prolongements de quelques circuits de distribution en aval, formés par le gérant lui-même grâce à certaines relations privilégiées entretenues avec des acteurs anglais notamment (une distribution de disques qui augmente le nombre d'occurrences qui circulent dans les réseaux affiliés à Stamina Records). Les espaces situés ailleurs en France reliés à Stamina Records profitent ainsi de l'« indépendance » du magasin pour accéder à un certain nombre de disques soit introuvables par d'autres circuits, soit uniquement distribués par les grands distributeurs français « officiels » vis-à-vis desquels ils n'ont aucun poids (voire qui ne sont pas intéressés par ces structures de « trop petite envergure »). La spécialisation est de mieux en mieux « maîtrisée » et de moins en moins « imposée », ce qui consolide l'indépendance du magasin : plus les liens sont nombreux - autrement dit plus Stamina Records est connecté aux réseaux de la musique, moins le pouvoir est concentré du côté des distributeurs et moins il dépend unilatéralement de quelques-uns d'entre eux.


La spécialisation corrélative des usagers

      Les spécialisations musicales de Stamina Records ne se constituent pas uniquement dans la fixation du dispositif sensible du magasin et dans les relations avec les réseaux de la musique qui y coagulent, mais aussi au coeur des multiples interactions in situ. Les catégories du dispositif et les intermédiaires de la musique qui circulent dans les réseaux font l'objet d'appropriations plurielles, à la fois propres à chaque situation et propres à chaque usager en interaction avec le gérant et/ou avec d'autres usagers. Divers processus de catégorisation trament ainsi l'espace du magasin (en tant que dispositif socialisé) de micro-spécialisations conjoncturelles. Ceux-ci s'opèrent principalement dans les différentes phases d'écoute au cours desquelles les commentaires de l'auditeur, du gérant et parfois des autres interactants, produisent les catégories du « goût ». Ces catégories sont très disparates et ne se limitent à la dichotomie structurelle « j'aime » / « j'aime pas » : elles relèvent de registres esthétiques, « historiques », parfois musicologiques ; elles s'instituent par la comparaison, par la confrontation avec les catégories des autres, ou encore par le maintien irréductible de modes de classement personnels contre tout autre principe catégoriel. Pour peu que l'écoute s'allonge dans le temps et passe d'un dispositif technique à un autre (de l'écoute individuelle au casque à l'écoute à plusieurs dans l'espace sonore du magasin), les catégories peuvent se solidifier ou s'étioler au fur et à mesure que la musique « change ». Les catégories figées du dispositif de Stamina Records peuvent être convoquées dans ces moments d'écoute ; elles sont également soumises à diverses traductions in situ en dehors de ces circonstances particulières de préfiguration de l'achat. Il arrive en effet qu'elle soient commentées, discutées lorsque les usagers fouillent les bacs de disques ou demandent conseil au gérant. Il s'agit plus souvent de procès d'explicitation des catégories écrites, mais elles peuvent également parfois être remises en cause et, dans les deux cas, les catégorisations ainsi produites les chargent d'une épaisseur supplémentaire. Prenons deux exemples très souvent observés : les catégories par label, ou par groupe de labels, des microsillons jungle, font l'objet d'explicitations de plus en plus précises de la part du gérant pour des usagers qui ne maîtrisent que partiellement les relations entre les artistes représentés, la musique qu'ils produisent (parfois pour plusieurs labels et dans un « style » musical très différent) et les labels eux-mêmes composés de sous-labels ; les catégories esthétiques, quant à elles, peuvent être discutées parce qu'elles ne fondent pas forcément de repères communs entre les catégories des usagers et celles du gérant (obligé de d'inventer des catégories « intermédiaires » pour permettre aux usagers de fouiller les bacs en fonction de leurs propres points cardinaux - souvent formalisés en termes vagues et affectifs). Ce sont quelques-unes des voies par lesquelles les usagers construisent leur propre « spécialisation ».

      La (ou les) spécialisation(s) du magasin se joue(nt) en effet également par la « spécialisation » des usagers. Les Djs sont les « spécialistes » les plus évidents et le cas de la jungle est le plus éloquent pour observer le développement coextensif de la spécialisation des Djs et du magasin de disques (et du statut de « Dj » et du statut de « disquaire spécialisé »). Plus le nombre de disques « rares » (qui intéressent tout particulièrement les Djs) est important chez Stamina, plus les Djs vont venir nombreux et plus ils vont se spécialiser. Réciproquement, plus les Djs vont acheter de disques chez Stamina Records, plus les liens avec des réseaux spécialisés vont se développer et plus le magasin lui-même se spécialisera. Les Djs occupent donc une position privilégiée chez Stamina Records puisqu'ils ont accès à tous les types de disques : leur vision sur les réseaux de la jungle et la connaissance des mondes de la musique qu'elle prédéfinit s'agrandissent en même temps que celles de Stamina Records (c'est-à-dire corrélativement à l'agencement d'une situation nodale dans les réseaux de savoir-pouvoir). Il arrive également que des Djs commandent des disques que le gérant de connaît pas :

      « Encore aujourd'hui, y'a des Djs qui viennent au magasin et qui me disent : « tu connais ça ? », et je leur dis : « Ben non »... « C'est sorti hier »... « Ah bon ? Je savais pas »... »

      Ceci l'oblige à mobiliser d'autres listes et bien souvent d'autres réseaux : il élargit ainsi encore un peu son point de vue synoptique et se spécialise d'autant plus. Mais, excepté pour un certain nombre de Djs jungle identifiés en tant que tels avant l'ouverture du magasin, le statut de Dj s'est consolidé pour une partie des usagers de Stamina Records au fur et à mesure de leur spécialisation réciproque. Il y a de plus en plus de Djs jungle depuis l'ouverture du magasin qui a sans doute suscité (partiellement) quelques vocations. On a ainsi pu observer, au cours de la période de l'étude empirique, le passage progressif du statut d'« amateurs habitués » à celui de Dj pour quelques usagers de plus en plus « spécialisés » (bien sûr conjoint à une activité effective de Dj en dehors de l'espace du magasin). Ce qui ne signifie pas que Stamina Records promulgue un modèle communautaire où la distance entre producteurs et public est nulle (l'usager amateur Dj devenant « l'égal » du gérant puisque partageant avec lui la qualité de Dj et de « spécialiste ») : les rôles sont ici bien distribués et maintiennent l'indispensable séparation entre des usagers qui viennent - d'abord - acheter des disques et le gérant qui organise le dispositif du magasin 639 .

      Les « autres » usagers, dont les arts de faire s'inspirent largement des tactiques diverses des Djs, construisent eux aussi une forme de « spécialisation » de l'amateurisme (voire de la mélomanie). Mais, il arrive beaucoup plus souvent pour ces deniers que pour les Djs (principalement orientés vers un seul genre musical, ce qui nécessite déjà la formation de tactiques pointues et l'achat d'un nombre conséquent de disques), que cette spécialisation recouvre plusieurs genres musicaux. La spécialisation des usagers « amateurs » suit alors un chemin plus incertain que celui dessiné par les Djs reconnus comme tels. Outre la complexité accrue engendrée par la volonté de certains de développer un amateurisme spécialisé dans plusieurs genres, elle doit en effet passer successivement de la figure d'« occasionnel » à celle d'« habitué », qui s'entrecroisent avec celles de l'amateur « actif » voire « impliqué » et qui déterminent (sans être exclusives) l'accès à la fois à une écoute plurielle et aux disques collectors 640  participant d'une « meilleure spécialisation ». Il est apparu, notamment au cours d'entretiens « exploratoires » avec des usagers de Stamina Records, que le dispositif du magasin et sa spécialisation toujours en cours ont fortement orienté la formation d'un (nouveau) « goût » pour quelques-uns.


Ramifications de l'indépendance et de la spécialisation

      La spécialisation et l'indépendance de Stamina Records, largement façonnées dans l'articulation des modes de faire « exogènes » avec les arts de faire « endogènes », s'inscrivent dans un maillage « local » - reliant des publics, des soirées diverses, ou encore une émission radiophonique - constitué lui aussi pour partie par cette « spécialisation indépendante ». En effet, la spécialisation réciproque des Djs et du magasin permet la circulation de la musique dans les soirées locales à partir de Stamina Records. En sautant quelques étapes des réseaux socio-techniques de la musique, on peut dire que plus Stamina Records permet la production d'espaces synoptiques larges, plus un morceau transitant par son intermédiaire est susceptible d'être joué dans les soirées de la métropole lilloise. Plus spécifiquement, les soirées Bad Breaks au Tunnel marquent visiblement une spécialisation en cours. Ou plutôt, elles sont elles-mêmes des soirées « spécialisées », dans la mesure où la pluralité des « styles » de jungle qui y sont mixés - concomitante à la spécialisation plurielle et affinée du magasin - les distingue de la majorité des autres soirées où l'on favorise un type bien particulier de jungle. La spécialisation du magasin induit la formation de réseaux locaux plus ténus et mieux déployés, car engagés, dans le même sens, dans des processus corollaires d'indépendance et de spécialisation.

      


Indépendance ou underground ?

      Toutefois, l'indépendance de Stamina Records, principalement vis-à-vis des industries du disque (majors et/ou distributeurs), ne signifie pas qu'il soit en dehors du marché local du disque, dans des circuits complètement autonomes. Non seulement le gérant doit affiner ses tactiques pour éviter au maximum de dépendre des grands distributeurs, mais le magasin entre également en « concurrence » avec d'autres espaces du disque locaux où l'on trouve du hip-hop, du reggae et de la jungle (même si elle ne se joue pas forcément en fonction des mêmes critères que pour les grandes enseignes type Fnac, notamment pour la question du prix). Il ne s'agit pas plus pour le gérant de Stamina Records d'être underground (c'est-à-dire inaccessible et quasiment invisible dans l'espace public urbain) que de favoriser un modèle communautaire d'échange. Au contraire, la spécialisation doit être « visible » pour distinguer Stamina Records d'autres espaces locaux et permettre de développer son activité. Certes l'indépendance du magasin passe par un certain nombre de relations avec des réseaux plus ou moins underground, mais elle est loin de leur être réductible. D'ailleurs, dans la manière dont les acteurs locaux parlent de « l'underground », on discerne bien que cette notion n'est pas figée en fonction des revendications de quelques acteurs, mais qu'elle est plurielle, plastique, qu'elle renvoie à des modes de faire divers qui ne sont pas pertinents pour tous les espaces de la musique. Le programmateur de l'Aéronef, par exemple, insiste sur le fait que, pour lui, l'underground relève de pratiques non visibles, non « officielles » (underground veut bien dire « souterrain »), mais qu'il ne faut pas confondre underground et intégrité des artistes (underground ou non) :

      « L'underground, c'est ce qui n'est pas officiel. C'est ce qui n'est pas mis en avant officiellement, je dirais. Tu peux très bien avoir... Bon, en restant dans le domaine de la musique, un disque sur une major, mais qui n'est pas promotionné... Donc, ça restera underground. Il peut y avoir de l'underground délibéré ou de l'underground forcé, mais le résultat c'est que ça restera underground dans la mesure où peu de gens y auront accès. Après, effectivement, quand on parle de Rawkus [label de hip hop américain] comme label underground, certes ils ne veulent pas se laisser récupérer, et on ne peut pas leur jeter la pierre... Mais cette image du groupe underground pur et dur devient une image de marque, qui est reconnue et qui fait que, maintenant, Rawkus, c'est devenu... Pour moi, c'est plus un label underground. Même s'ils restent intègres, je remets pas du tout ça en question, mais c'est plus un label underground. »

      Le gérant de Stamina Records, quant à lui, distingue la situation « originelle » anglaise qui a nécessité le développement d'activités underground pour la jungle (avant qu'elle ne s'inscrive parallèlement dans un commerce au même titre que toutes les autres formes musicales) d'un contexte français particulier où les nécessités ne sont pas les mêmes (notamment parce que l'accession à une certaine légitimité culturelle institutionnelle - et à une certaine visibilité - serait une étape indispensable sans lien ni avec l'underground ni avec l'activité marchande) :

      «  Le système en Angleterre n'est pas du tout le même qu'en France... Ici, à partir du moment où on estime que ce que tu fais est bien parce que c'est différent, la culture officielle te happe pour faire de toi un produit... enfin, non, plutôt un truc pour dire : « Ah ben regardez comme c'est intéressant »... Alors que là-bas, les autorités en ont rien à foutre... A part si ça devient un enjeu commercial, ce qui est très différent... Quand les autorités ont compris que ça pouvait être un enjeu commercial, parce que là-bas la musique est vraiment un business, ça rigole pas... Ils ont lâché un peu l'affaire... Mais avant ça, ils ont un peu flippé du phénomène que ça représentait et du discours qui était sous-jacent. Quand ils faisaient des raves, ils avaient forcément des problèmes avec la police... Longtemps, les émissions de radio jungle étaient des émissions pirates. Donc, forcément, ça forge un esprit de lutte underground... »

      Ce qui ne l'empêche pas de promouvoir une certaine forme underground pour les activités liées aux soirées jungle, mais qui reste proprement incommensurable avec les situations jamaïcaines ou anglaises (où se fonde le mythe de l'underground « dur » et sans concession tel qu'il est parfois repris, sur un principe de mimesis, par certains acteurs français qui ne sont pourtant pas dans un contexte comparable) :

      « En même temps, la starisation des Djs, c'est de pire en pire et partout, mais ça veut dire qu'il y a un système qui fonctionne comme ça et que, à côté de ça, il y a un autre système, qui est plus le nôtre et c'est peut-être ça l'underground... L'esprit underground, c'est peut-être ça... Se dire : « voilà, je vais passer du son ; je vais pas passer la dernière plaque de machin parce que c'est la dernière plaque », quoique on essaye toujours d'être pointu dans ce qu'on fait, c'est clair... On essaye toujours d'instaurer une espèce de... De concurrence entre les Djs, entre les sons, qui soit saine, dans le sens où : « OK, tu veux jouer des bonnes sélections, ben moi aussi j'en ai », il faut que ça s'arrête là, faut pas que ça dégénère... C'est vrai que ça peut dégénérer, ça a déjà dégénéré dans des soirées... Peut-être pas ici, mais à Kingston en Jamaïque, en Angleterre, ou ailleurs... Parce que les mecs, au bout d'un moment, ils se prennent tellement au jeu qu'ils rigolent plus... Mais bon là, a priori, c'est plus une question de contexte : quand ton environnement est rough [« dur »], toi t'es rough aussi.... Là c'est autre chose... »

      L'indépendance du magasin n'est donc pas synonyme d'une posture underground, qui n'est qu'un mode de faire parmi d'autres pour fonder la spécialisation et l'indépendance de Stamina Records. Les liens avec le collectif anglais Congo Natty (repris dans le détail ci-après) constituent justement la « part » underground qui participe fortement à cette spécialisation et à cette indépendance : c'est une spécialisation indépendante en soi - car initiée en dehors du réseau « officiel » de distribution des disques Congo Natty en France et permettant le prolongement des relations avec d'autres lieux.


2) Archéologie d'une petite mythologie locale

      « Tout ce qui se présente à nous, dans le monde social-historique, est indissociablement tissé au symbolique. Non pas qu'ils s'y épuise. Les actes réels, individuels ou collectifs - le travail, la consommation, la guerre, l'amour, l'enfantement -, les innombrables produits matériels sans lesquels aucune société ne saurait vivre un instant, ne sont pas (pas toujours, pas directement) des symboles. Mais les uns et les autres sont impossibles en dehors d'un réseau symbolique. » 641 

      

      La soirée Original Jungle Sound dédiée au collectif anglais Congo Natty (dans le cadre des rendez-vous Bad Breaks au Tunnel), précédemment ethnographiée 642 , figure un cas localement unique en son genre d'accomplissement d'une « petite mythologie locale » dès lors pratiquée et non plus principalement symbolique-imaginaire comme l'était jusque là le réseau lentement formé entre Londres et Lille - et dont les deux embranchements situés (collectif anglais et public lillois) sont ici projetés dans un face-à-face réel. Cette fête pouvait d'autant moins être écartée du chapitre consacré aux soirées jungle qu'elle était un exemple idéaltypique et exceptionnel de la construction d'une qualité de « club ». Mais elle est également intéressante à double titre : en tant qu'aboutissement d'activités engagées de longue date 643  et en tant que cristallisation du plaisir des Djs, des organisateurs et de certains usagers qui ont tous investi du temps et de l'attention à échafauder cette mythologie partagée par un nombre restreint d'« élus ». D'ailleurs, les chemins empruntés par le compte-rendu ethnographique et par la suite du propos dans ce paragraphe ne sont pas des vues ou des synthèses de l'esprit, uniquement accessibles au chercheur distancié : une partie au moins des Djs et aficionados locaux pourraient tout aussi bien retracer tout ou partie des mêmes réseaux aujourd'hui. Et pour cause, ils sont, tout autant que moi, acteurs d'un terrain qu'ils pratiquent de manière plus assidue depuis environ deux ans (la période de mon étude empirique coïncide étroitement avec le déploiement de nouvelles branches rhizomiques de la jungle dans la métropole lilloise, et donc des activités qui lui sont liées) ; ils ont pu accéder pratiquement aux mêmes objets de la musique (et notamment aux disques jungle de plus en plus pléthoriques), ils ont pu suivre les mêmes réseaux et participer à leur développement. Mais, pour éviter de collaborer uniquement au récit mythologique d'une histoire localisée de la jungle, il faut (re)charger les réseaux et les dispositifs sensibles de leurs épaisseurs temporelles diverses, des nombreuses opacités contingentes, et des arts de faire qu'ils inspirent aux acteurs (bien plus souvent tacticiens que stratèges) - et qui les inspirent, pour voir (ou apercevoir) la musique en train de circuler, d'être traduite et distribuée (autrement dit, interprétée, appropriée et socialisée).


Un cheminement social-historique irrégulier

      La soirée du 10 mars 2001 est l'aboutissement du travail de plusieurs acteurs (disquaire spécialisé, collectif de Djs Pressure Dopers, collectif Congo Natty - regroupant Djs, Mcs, producteurs, labels et distributeurs indépendants anglais), de l'engouement progressif et rapide du public pour les soirées Bad Breaks (ou plutôt des publics divers qui s'y rendent régulièrement ou occasionnellement), mais aussi d'une continuité dessinée entre ces activités, lieux et moments (espaces) de la jungle, par l'intermédiaire d'objets traducteurs ainsi affiliés les uns aux autres (disques, flyers, contrats, agendas culturels, discours, etc.) Ce que je peux dire à propos de cette soirée résulte également d'un travail conjoint de mise à plat, de coordination et d'interprétation, qui n'est possible qu'en aval de l'étude empirique « à proprement parler ». Non pas seulement parce que la pensée analytique fermente lentement, mais surtout parce qu'il était encore impossible, il y a un an et demi, d'observer et de pratiquer ces processus de coagulation effectivement inexistants localement (sous cette forme), et même s'ils étaient effectivement visibles en Angleterre (sous une forme relativement similaire) - où la place centrale des disquaires spécialisés est fondatrice des mouvements musicaux contemporains identifiés en propre. Par exemple, les quelques différences que j'ai pu pointer entre une « soirée jungle » et une soirée consacrée à un autre style musical électronique - à partir des séquences d'action temporelles, de la prosodie et du discours du Mc, ou encore des drogues participant à l'emportement par et dans la musique - ne sont pas des différences structurelles rendant les univers étudiés étanches les uns aux autres (loin s'en faut) mais des décalages relatifs dans les arts de faire. Elles pouvaient constituer des indices de présomption au regard des mondes anglo-saxons de la jungle 644 , mais elles n'étaient ni pratiquées ni observables aussi facilement sur mon terrain, tout simplement parce qu'elles n'existaient pas encore de manière sensible. D'ailleurs, la pérennisation des soirées Bad Breaks au Tunnel, ainsi que l'ensemble formé par le (nouveau) déploiement local des réseaux de la jungle, semble participer de mouvements plus larges en France, contribuant à la différenciation des espaces de la jungle, et repérables à la fois dans les degrés de généralité atteints par ses réseaux, autrement dit à travers la place qu'on lui construit dans l'espace public médiatique (notamment par la prolifération des sites électroniques spécialisés et par la création de fanzines) et dans le développement de structures de production et de distribution.

      Il s'agirait, pour être plus précis, de prendre les parcours « musicaux » - des sujets et des objets, dans des réseaux et des dispositifs sensibles - à revers, c'est-à-dire remonter en amont des méandres socio-techniques nécessaires pour en arriver là  (la production d'un événement comme cette soirée, par les objets de traduction de la musique et par les acteurs qui ont en fait un espace éphémère de la jungle - organisateurs, Djs, public). Ce qui ne signifie pas qu'il faille convoquer pour chaque appariement - d'un nouvel objet ou d'une nouvelle interaction - la constellation tout entière des acteurs, matériaux et processus qui ont permis que la situation alors enchaînée aux autres appartienne à notre monde 645 . Heureusement, en fait, que tout usager des réseaux et espaces de la musique n'est pas obligé d'investir, à chaque fois, toute la complexité inhérente au déploiement des mondes sociaux. Il s'agit toujours de sélectionner certains éléments sensibles, opération essentiellement implicite, dont la part incommensurable du travail - réduire le monde à une échelle praticable - est déléguée aux cadres de l'expérience et aux dispositifs qui les soutiennent 646 . Cette sélection dans le champ immense des possibles ne disjoint donc pas mon activité scientifique des modes de faire de tout un chacun, mais la pratique analytique fait ensuite un travail de « seconde main », plus rarement observable chez les autres « pratiquants », qui consiste à prendre note des pratiques. Elle fonctionne en focalisant le point de vue sur ce qui semble produire du sens, et donc du réel (c'est-à-dire également ce qui participe étroitement à la fabrication des mondes interconnectés par les réseaux de la musique).

      En démêlant la pelote des réseaux qui ont permis la production de la soirée Congo Natty du 10 mars 2001, on peut suivre la musique à la trace jusqu'en Angleterre, en passant par ses matérialisations sur disque - et dans les bacs de Stamina - qui figurent la catégorie d'objets centrifuges des activités liées à la jungle, mais aussi par l'histoire relativement cyclique que l'on est en train « d'écrire » pour elle, par les commentaires entendus à son sujet (ou au sujet du collectif Congo Natty), par les (re)définitions incessantes d'un « style », etc. Quels objets matérialisent les traces nécessaires pour (re)tisser ces réseaux ? Le flyer de publicisation de la soirée (reproduit ci-après), les discussions engagées avec le gérant de Stamina et avec son associé - Selector Fats apparu dans la description de la soirée - mais aussi avec des habitués du magasin (dans ou hors de l'espace du magasin), l'annonce dans le petit agenda culturel gratuit Sortir 647 , sont mes principales voies d'accès (objectivées / objectivantes) à l'événement précédemment ethnographié. Du moins, ce sont les plus évidentes. Car, il reste également à évoquer les processus de sensibilisation du public au « style » jungle qui caractérise aujourd'hui les productions du collectif Congo Natty 648 , entamés plus en amont de la soirée, des modes possibles d'appropriation du genre, c'est-à-dire également des occasions de mise en visibilité des productions du collectif londonien (et notamment leur accessibilité chez Stamina), et de leur mise en scène dans les espaces festifs (par les Djs des Pressure Dopers, mais aussi, progressivement par d'autres Djs de plus en plus nombreux). Il faut aussi évoquer l'intérêt croissant des amateurs de jungle (et en particulier ceux qui ont construit cette passion ces deux / trois dernières années) pour l'histoire de la jungle et pour ses multiples formes développées depuis ses « origines » 649 , notamment à travers la (re)découverte de ce que l'on nomme déjà la jungle old school 650  - qu'elle soit locale avec certaines soirées dédiées aux styles « historiques » (historicisés pour partie par la dénomination old school), mais aussi favorisée par l'apparition chez Stamina de « vieux » morceaux ré-édités sur disques 651 , nationale, avec le « retour du old school » annoncé par les (rares) fanzines 652  et E-zines français, voire internationale avec l'explosion des prix pour certains titres old school 653  et le nouveau marché ainsi suscité par les nombreux sites Internet spécialisés où les aficionados peuvent parfois rencontrer les « raretés » qu'ils n'espéraient plus trouver.


Une constellation dessinée à partir d'un flyer

      On peut prendre un exemple des réseaux assignables à suivre à partir d'un objet nodal pour la (re)présentation, la traduction et la production d'un événement festif comme les soirées des musiques électroniques : le flyer. Celui-ci, conçu et réalisé par un des deux associés du gérant de Stamina Records (Selector Fats), a été édité à 7000 exemplaires. Ceux-ci ont été distribués de la main à la main dans de multiples soirées se déroulant localement ou dans les villes belges proches de la frontière (qu'elles soient reggae, hip-hop ou jungle, qu'elles se déroulent dans des bars ou des salles de concert), et dans les nombreuses universités de la métropole lilloise ; ils ont également été déposés par paquets dans certains bars plus ou moins « branchés » ou chez certains disquaires spécialisés, français ou belges (sur le comptoir, ou dans un endroit spécialement prévu à cet effet - comme chez Stamina Records - à côté d'une multitude d'autres flyers pour d'autres événements). La distribution s'est faite, de manière bénévole 654 , grâce au travail des membres du collectif de Djs organisateur (le crew) - les Pressure Dopers (c'est-à-dire Dj Natty Hô, gérant de Stamina Records, Dj K-Poon et Dj Jeet-Kune), à celui des membres directement « affiliés » 655  au crew (Selector Fats et Mc Shaman, qui est également un graffeur réputé 656 ), ou à celui des Djs invités de temps en temps par le collectif à participer aux soirées qu'ils organisent (les guests), mais aussi grâce à l'implication de leurs amis proches ou de certains habitués du magasin de disques (souvent eux-mêmes Djs ou organisateurs de soirées).

      

      

      (figure 1 : flyer recto, taille réelle)

      Sur ce que l'on pourrait appeler le recto du flyer, l'univers « biblique », ou plus exactement rasta et jamaïcain, ainsi que la filiation avec le reggae, sont explicitement convoqués : outre les couleurs vert, jaune et rouge de la Jamaïque, on retrouve l'Etoile à six branches du judaïsme 657  et le Lion conquérant de la Tribu de Juda 658 , symboles ésotériques largement utilisés dans l'iconographie du rastafarisme 659 . Le graphisme de cette face du flyer est constitué par mimesis avec le symbolisme et le style graphique des pochettes des (rares) albums composés par les membres de Congo Natty. Ces derniers sont eux-mêmes d'origine jamaïcaine et sont, pour la plupart, fortement imprégnés de la culture rasta. La soirée se nomme donc, et sans doute est-ce aussi un slogan plus englobant que la simple nomination de l'événement : « Original Jungle Sound ». Original en anglais signifie tout autant « original » qu'« originel ». La jungle ici promue serait donc « originale » (un son musical typique des productions jungle Congo Natty, « original sound ») et fidèle aux origines (et notamment aux ascendances du reggae) 660 . Les acteurs de la jungle pourraient donc (déjà) revendiquer des racines, des origines légitimes, faire référence à un passé historicisé, ou encore promouvoir des formes mythologiques de musique (notamment avec le « retour » d'un style old school, renvoyant à la fois aux titres enregistrés dans les premières années de la jungle et aux productions actuelles qui « sonnent », volontairement ou non, comme des morceaux historiques). Il y aurait également un son original pour chaque « organisation » plus ou moins formalisée d'artistes et/ou de labels jungle, pour chaque stable (littéralement une « écurie »). Le terme stable, employé par les acteurs anglais à propos du collectif Congo Natty 661 , n'est pas tout à fait synonyme du crew ( équipe, bande, phratrie 662  musicale) : il n'est pas simplement la réunion des membres du collectif sous une même bannière mais renvoie plus globalement à l'idée d'entreprise et d'affiliation communes. Le regroupement et l'activité conjointe de Djs et de producteurs jungle sont destinés à faciliter le développement du crew, des membres du crew, de la musique qu'ils produisent, mais aussi à maîtriser les différents chaînons qui jalonnent le voyage de la musique de sa composition / production à sa diffusion en soirée. Ces stables regroupent à la fois les activités de production musicale (à travers plusieurs petits labels), de promotion des labels et des Djs (relations avec la presse écrite, avec les radios, merchandising, organisation de soirées « spéciales », même si ces activités sont très limitées pour le collectif Congo Natty), bien souvent de distribution des disques, mais aussi celles d'un agent artistique ou d'un promoteur local, parfois d'un webmaster (dans le cadre de la création d'un site Internet). La multiplication des petites structures intermédiaires utilisées (labels, distributeurs, studios, radios pirates), ou des pseudonymes pour un même acteur (selon l'activité qu'il engage : producteur, Dj, distributeur, etc. 663 , selon le label pour lequel il travaille alors 664 ), ainsi que l'opacité des relations qui les unissent effectivement, participent d'un nébulosité accrue des réseaux et espaces underground de la jungle. Ce principe de visibilité minimale et la réduction du nombre d'acteurs remplissant les rôles d'intermédiaires permettraient une maîtrise des activités musicales de bout en bout, ainsi que leur développement « autonome » (vis-à-vis des grandes logiques à l'oeuvre dans l'espace public contemporain). Sans doute l'« originalité originelle » de la jungle produite, distribuée et diffusée par les membres de Congo Natty, réside-t-elle également dans l'organisation typiquement underground de cette entreprise commune. On peut d'ailleurs remarquer que Rebel Mc, (co)fondateur des Congo Natty, a marqué l'histoire de la jungle en Angleterre par ses prises de positions radicales (que certains nommeront du « purisme »), notamment en faveur de l'« indépendance » totale du mouvement jungle et d'une coopération systématique entre les différents acteurs des réseaux « indépendants ».

      

      (figure 2 : flyer verso, taille réelle)

      Sur ce que l'on nommera le verso du flyer, apparaissent les informations concernant la programmation (artistique) de la soirée - les noms des Djs et Mcs qui officieront, les collectifs dont ils sont membres, leur pays de provenance - l'adresse du Tunnel, la date et les heures de début et de fin de la fête, l'adresse et le numéro de téléphone de Stamina Records, pour les préventes des places ou pour tout renseignement à propos de cette soirée. En « tête d'affiche » (Main Act), deux membres du collectif Congo Natty : Dj Souljah et Mc Demolition Man. Dj Souljah est aussi responsable des productions sous le nom Souljah, du label Souljah Recordings, et de Exodus Distribution (distributeur des labels affiliés à Congo Natty, ainsi que de quelques autres). J'ai déjà indiqué combien le flou entourant l'organisation du collectif Congo Natty (les rôles de chacun sont assez plastiques, les petites structures impliquées sont pléthoriques, les productions sont anonymes et distribuées au compte-gouttes, etc.) en faisait une entreprise commune underground presque idéaltypique ; cette opacité volontaire est au fondement, au moins pour partie 665 , du caractère mythologique que revêt aujourd'hui la nébuleuse Congo Natty dans les réseaux et espaces de la jungle anglais - et aujourd'hui autour du maillage local de Stamina Records. En « première partie », en « soutien » (Support), les trois Djs membres du collectif local Pressure Dopers : Natty Hô, K. Poon, Jeet Kune, ainsi que Selector Fats, invité pour l'occasion, plus réputé pour ses sélections reggae 666 . C'est la présence des deux Anglais de Congo Natty qui fait ici événement. C'est une soirée Bad Breaks « particulière », « spéciale » (a Bad Breaks special edition). Il y a là une forme de redondance avec le caractère « original » promu sur le recto, mais la traduction prend alors également un sens plus « localisé » : c'est une soirée Bad Breaks 667  certes « exceptionnelle », « particulière », mais une occasion qui s'inscrit à la suite d'autres rendez-vous Bad Breaks fixés mensuellement. Les « petits événements » Bad Breaks, ainsi que la qualité de « club » façonnée dans le temps, participent donc aussi à la production sensible de l'événement de la soirée Original Jungle Sound.

      La métropole lilloise a été marquée par plusieurs phases entremêlées de formation d'un public et d'un « goût » pluriels pour les soirées dédiées à la jungle 668 . Bien sûr, présumer d'un intérêt général et véritable pour cette musique, à propos de tous ceux qui se sont déplacés le 10 mars 2001 au Tunnel, constituerait une douce utopie dont même les plus optimistes des activistes de la jungle souriraient. Sans doute, d'ailleurs, n'y-a-t-il qu'une faible partie du public de cette soirée directement concernée par un « amour » de la jungle (un « amateurisme » jungle) en cours de formation. Cependant, à des degrés très divers d'appropriation et d'implication dans les réseaux locaux de la jungle, il y a eu sensibilisation locale du public au « style » de jungle joué le 10 mars. Ainsi, par exemple, certains se sont déplacés ce soir là parce qu'il s'agissait d'un soirée Bad Breaks « exceptionnelle » : ils étaient déjà devenus des habitués du rendez-vous mensuel Bad Breaks ; le caractère particulier de la fête du 10 mars les a d'autant plus incités à s'y déplacer, sans qu'ils soient forcément très au fait des activités et des productions de Congo Natty ; même si, lors des précédentes sessions Bad Breaks, ils ont souvent eu l'occasion d'entendre des titres produits par les Congo Natty, ou dans un style ragga-jungle assez proche du leur. De même, il faut revenir sur le rôle joué par certains acteurs ou certains lieux dans le développement d'un « style » jungle à l'échelle d'une métropole urbaine. Les membres des Pressure Dopers ont largement contribué à la diffusion publique des titres des Congo Natty, lors des soirées Bad Breaks ou lors d'autres fêtes (dans des bars, des salles de concert ou des discothèques). D'autres Djs ont préféré organiser des soirées entièrement dédiées à la jungle old school, réactualisant dans l'espace de ces fêtes des formes de jungle rarement entendues ces dernières années à Lille - principalement des morceaux sortis dans la première moitié des années 90, des musiques presque « nouvelles » pour le public qui a découvert la jungle après cette période (dans une phase de rapprochement de plus en plus évident entre productions jungle et musiques techno) et qui s'apparentent au « style » Congo Natty 669 , sans que celui-ci soit réductible à ce que l'on nomme la jungle old school, ni inversement bien entendu. D'ailleurs, le temps de l'étude a été marqué par un « retour » des styles old school, qui participe à l'écriture de l'histoire de la jungle (à son historicisation), repérable à travers le discours de la presse spécialisée (qu'elle soit « papier » ou « électronique »,  d'abord en Angleterre, puis dans d'autres pays européens), la demande croissante pour des titres « anciens », parfois introuvables,  l'explosion des prix pour les morceaux « rares » qui ont fait figure de « classiques » du genre, ou encore la création de sites Internet entièrement dédiés à l'échange ou à la (re)vente de morceaux jungle old school. Plus localement, le disquaire spécialisé Stamina Records apparaît encore plus évidemment comme espace nodal dans la construction d'un renouveau old school à Lille, dans la sensibilisation du public à la musique des Congo Natty, dans le savoir apporté aux amateurs à ce sujet, dans l'accessibilité pratique et dans le déploiement de ces « styles » à une échelle locale, ou pluri-locale (puisque Stamina fait office de distributeur pour quelques disquaires et associations situés ailleurs en France), voire donc nationale. Il faut en outre évoquer les nombreuses soirées organisées il y a quatre ou cinq ans, par le collectif Boomin' Krew 670 , par le gérant du Thémis, parfois à l'Aéronef, au cours desquelles un public très restreint d'aficionados de la jungle s'est forgé à travers la jungle « vieille école », et notamment quelques productions du collectif Congo Natty (depuis devenus des « classiques » connus et reconnus). A ce titre, il faut sans doute prendre en compte la situation privilégiée de la métropole lilloise, très proche (dans l'espace et le temps) de l'Angleterre : une partie restreinte de ce public lillois « de la première heure » a pu découvrir la jungle dans ses multiples formes lors de soirées très hétéroclites se déroulant outre-Manche (dans un club très underground ou dans des festivals réunissant des milliers de personnes 671 ) ; il s'est notamment très vite familiarisé avec la polymorphie du mouvement jungle anglais, avec les divers « styles » qui le caractérisent.

      La constellation que je viens de dessiner autour de la soirée du 10 mars 2001 est cependant incomplète. Ce qui ne signifie pas qu'elle soit détachée de l'étude empirique : si la soirée du 10 mars s'est déroulée en dehors du temps prévu pour l'observation, elle n'en a pas moins été soumise aux même attentions de ma part (elle est de fait rétroactivement incluse dans le protocole méthodologique) et, surtout, la (re)constitution des mondes convoqués pour son organisation n'est possible qu'à partir du temps long de l'étude empirique « en tant que telle ». Elle « émane » totalement du terrain 672 , mais les liens tracés à partir de la soirée ne disent pas la teneur des relations ainsi échafaudées (pratiquement et de manière réflexive), ni leur co-production par les différents acteurs, ni leur solidification dans des objets polymorphes. Pourtant, dans cette constellation hétéroclite esquissée autour de l'événement-soirée (et grâce au travail opéré en amont de celle-ci), certains éléments décrits feront sans aucun doute oeuvre de commun, de tiers symbolisant, pour les usagers des espaces pratiqués (peut-être la découverte « collective » puis la stigmatisation d'un « style » jungle, la production d'un savoir commun sur les mondes de la jungle, ou encore la participation aux mêmes rendez-vous pour un « plaisir » conjugué au pluriel) ; d'autres engageront tout ou partie de nos sociabilités musicales (peut-être l'organisation à plusieurs d'une soirée « exceptionnelle », l'insertion dans les réseaux « indépendants » de la jungle, ou encore la professionnalisation relative des pratiques d'amateurs) ; d'autres auront parcouru des chaînes de traduction - des réseaux socio-techniques - trop longues pour être directement commensurables dans nos espaces locaux (les formes prosélytes du rastafarisme par exemple).


Circulation, distribution et production locale d'une mythologie jungle

      Congo Natty, collectif et stable, est une entité différenciée en Angleterre qui a marqué l'histoire du « mouvement » jungle pour de multiples raisons. A elle seule, c'est une organisation diversifiée qui constitue presque un « monde » de la jungle au sens proposé par H.S. Becker : « Pour en donner une définition technique, un « monde de l'art » consiste en un réseau d'activités dans lequel coopèrent tous ceux qui contribuent à faire que l'oeuvre peut être produite dans sa version finale, et cela grâce à toutes les connaissances mutuelles qu'ils partagent. » 673  En effet, le collectif Congo Natty concentre en son sein toutes les activités qui vont de la production musicale à la distribution-diffusion de « l'oeuvre dans sa version finale » (et qui, dans le cas précis de Congo Natty, limite considérablement le nombre d'intermédiaires, en excluant d'office le champ de la presse musicale du parcours de la musique 674 ). Bien sûr, il faudrait inclure à ce « monde » des acteurs « extérieurs » au collectif - disquaires, Djs ou radios pirates - plus ou moins directement affiliés à Congo Natty par des affinités amicales qui dessinent un réseau d'inter-connaissances très serré où sans doute le savoir sur le collectif circule dans des formes particulières sans commune mesure avec les relations « exogènes » à ce cercle restreint. Et c'est en effet surtout concernant la distribution d'un savoir commun avec le dernier élément de la chaîne rhizomique Congo Natty - le public - que ce « monde » à petite échelle se différencie des « mondes de l'art » plus « classiques » : il n'est pas, de bout en bout, constitué à partir de « connaissances mutuelles » partagées (c'est-à-dire intelligibles pour toutes les parties reliés). Le public des productions Congo Natty, qui n'a de cesse que d'en savoir plus sur le collectif, doit généralement se contenter de bribes d'explicitation plus ou moins floues et s'inscrit essentiellement dans une relation de connivence symbolique limitée avec Congo Natty (avec sa musique et avec ses modes de faire nébuleux).

      Congo Natty constitue quasiment (et pratiquement) l'organisation-parangon du modèle underground : invisibilité médiatique (du moins aucune promotion auprès des médias), productions discographiques distribuées au compte-goutte et pressées sur support white-label 675 , discours radical et anti-publicitaire (exhortant à une « lutte » unitaire du mouvement underground contre le « système », entendu au sens de pouvoir médiatico-industriel). A la différence d'autres nombreux collectifs et labels anglais qui se sont développés à l'échelle des réseaux de grande distribution discographique (et des mondes de la musique qu'ils forment), les membres de Congo Natty continuent de promouvoir et de mettre en oeuvre une organisation « complètement » underground, dans la droite lignée du modèle construit dans les premiers moments de l'histoire du « mouvement » et répondant alors aux nécessités imposées par une répression des fêtes des musiques électroniques en Angleterre. Il ne s'agit plus tout à fait d'éviter la surveillance policière, mais plutôt de fonctionner parallèlement au marché globalisé de la musique.

      Une autre spécificité importante de l'organisation Congo Natty, qui fonde partiellement la caractère « mythique » de ce collectif en Angleterre, tient au « style » musical très particulier de leurs productions jungle (et à un « style » discursif qui lui est attaché). Il renvoie à la fois à la continuation du « style » ragga-jungle des « origines » et à la promotion d'un message rasta plus « réfléchi » et plus pacifique (conscious), moins simpliste et moins violent que les textes hardcore de certains Mcs ragga (même si la diversité des productions discographiques Congo Natty représente les différentes tendances des descendances et filiations avec le reggae). Face à la domination actuelle (au moins quantitative) des productions jungle/drum'n'bass plus proches de la techno hardcore, la perpétuation d'un « style » explicitement dérivé du reggae constitue une marque de fabrique du collectif Congo Natty, qui (ré)inscrit également la jungle dans une démarche identitaire syncrétique où s'entrecroisent la conception de « l'underground » telle qu'elle s'est développée en Angleterre, l'idée d'une lutte, par la musique, contre le « système établi » et le mysticisme (parfois ambigu) du rastafarisme hérité de la culture jamaïcaine (dont sont originaires les membres de Congo Natty). Le mythe fondateur de Babylon (très largement traduit et retraduit dans les revendications des mouvements musicaux actuels) est un exemple éloquent de la collusion des genres et des registres du « message » promu par les productions musicales de Congo Natty (dans les textes et parfois dans les titres des morceaux) : la cité antique et païenne de Babylone s'est distinguée par un mépris de l'incommensurabilité entre le monde du divin et le monde des hommes (notamment en érigeant une tour la rapprochant des cieux) et par une lutte acharnée contre les Hébreux ; le terme est réapproprié par les rastas jamaïcains pour signifier tout ce qui est « païen » (dont seraient les colons catholiques et anglicans qui ont amené les esclaves africains dans les Caraïbes), puis, dans les textes du reggae, toute la société occidentale répressive et marchande (le « système »). Babylon serait l'ennemi commun de l'underground, des rastas et, par extension, de tous ceux qui participeraient d'une culture jungle « alternative ».

      Le caractère « mythique » du collectif Congo Natty en Angleterre n'est ni résumé dans les bribes de mythe qu'il hybride (qui n'ont peut-être aucun sens mythologique pour ceux qui les « lisent » aujourd'hui dans le cadre d'une production musicale jungle), ni simplement contenu dans l'assertion des aficionados : « c'est un collectif mythique ». C'est une mythologie « ordinaire » et contemporaine (au sens des Mythologies de R. Barthes 676 ) résultant d'un sens particulier produit par ses modes de faire (et en particulier ses modes de communication) et par l'usage que font les amateurs anglais du nom Congo Natty : celui-ci n'est plus dit ou pensé comme collectif jungle parmi d'autres nombreux collectifs jungle, mais comme une organisation (stable) singulière - underground, rasta, radicale, etc. (un méta-statut qui devient premier au sens de collectif musical).

      Au début de la période empirique de cette recherche, on n'a à Lille qu'une idée extrêmement floue de ce que peut être Congo Natty. Quelques très rares Djs et aficionados en ont « entendu parler » et répercutent simplement l'image d'un collectif de Djs-producteurs « mythique ». Et pour cause, la construction de cette image est proprement imaginaire puisque l'on a même jamais entendu de musique des Congo Natty. Ou plutôt, on a déjà eu plusieurs fois l'occasion d'en entendre mais sans savoir qu'il s'agissait de productions Congo Natty. En effet, le gérant de Stamina Records possède alors plusieurs disques du collectif anglais (des productions du milieu des années 1990 dont certains titres ont fait figure de « classiques » underground en Angleterre) qu'il a déjà joués plusieurs fois lors de soirées organisées les deux années précédant l'ouverture du magasin. Assez rapidement, il tente de joindre directement le collectif anglais pour recevoir leurs disques chez Stamina Records. Les premiers contacts téléphoniques sont lapidaires et ne laissent pas augurer de relations « faciles ». Après de multiples refus catégoriques et après une première rencontre sur Paris avec quelques membres du collectif (où ils jouent pour la première fois), rendez-vous est pris à Londres. Petit à petit, les relations vont se consolider et les productions discographiques Congo Natty vont progressivement être disponibles en « nombre » relativement important chez Stamina Records (non pas dans des quantités importantes mais avec un éventail de références assez représentatif des sorties Congo Natty), ce qui permet désormais au gérant de distribuer quelques disques Congo Natty à deux ou trois structures situées ailleurs en France.

      Dès lors, le « mythe » Congo Natty n'est plus seulement accessible par la traduction locale d'une parole mythologique mais également par un certain nombre d'objets matériels (c'est-à-dire ici exclusivement des disques), qui circulent dans un réseau pratique (et non plus seulement symbolique-imaginaire) et qui devraient fournir les éléments d'une meilleure intelligibilité. Cependant, que ce soit dans les relations entre le gérant et le collectif ou à travers les objets disponibles dans l'espace du magasin de disque, un certain degré d'opacité est volontairement maintenu et participe d'une production pratico-symbolique d'une « petite mythologie locale » (qui ne s'est pas débarrassée de l'imaginaire institué en Angleterre mais qui prend des formes localisées spécifiques). Ainsi, pour les premières acquisitions de disques Congo Natty, le gérant est-il obligé de se rendre à Londres pour rencontrer Souljah (qui a fondé une organisation de distribution des disques Congo Natty et de quelques autres - Exodus Distribution - interne au collectif) ; ce dernier livre souvent lui-même les disques, en voiture, en fixant un point de rendez-vous dans Londres, différent pour chaque nouvelle occasion, comme s'il s'agissait d'une activité proprement illicite. Un peu plus tard, quand les relations seront mieux stabilisées 677 , les disques, plus nombreux, arriveront d'Angleterre par colis, avec une liste (souvent incomplète) des titres des morceaux, des labels concernés et du nom du producteur 678 , renvoyant à des références gravées sur le centre des disques microsillons qui sont tous des white-labels 679  sans aucune autre indication (des références qui sont parfois les mêmes que pour d'autres productions du collectif). Il s'agit ensuite pour le gérant de noter lui-même, au feutre, sur les pochettes, les quelques informations disponibles qui constituent une part intelligible commune distribuée entre le gérant et les usagers qui achètent ces disques. L'évolution des relations avec le collectif anglais est directement « lisible » dans le dispositif sensible du magasin : quelques semaines après le changement du registre de catégorisation pour la sur-classe Jungle / Drum'n'Bass (dès lors par labels et groupes de labels) 680 , une catégorie englobant tous ces disques Congo Natty est ajoutée aux autres - Congo Natty / Souljah Recordings 681  / Knowledge and Wisdom 682  / Ragga-jungle - et marque la stabilisation relative d'une distribution « importante » chez Stamina Records des productions Congo Natty. L'association de différentes entités reliées au collectif Congo Natty avec le (sous-)genre ragga-jungle renvoie à la fois au « style » Congo Natty et à une prépondérance du collectif dans les productions musicales ragga-jungle actuelles (qui n'est sans aucun doute pas simplement circonscrite à l'espace du magasin) dans un contexte où elles sont globalement de plus en plus rares 683 . L'évolution des relations entre Stamina Records et Congo Natty est également visible dans les pratiques liées au disque : les premiers rares disques Congo Natty disponibles étaient « cachés » derrière le comptoir ; depuis, ils sont donc accessibles pour tous les usagers dans le bac des microsillons jungle, mais quelques productions Congo Natty sont conservées derrière le comptoir - soit des disques qui ne sont pas encore officiellement sortis et que le gérant n'a qu'en un seul exemplaire (qu'il fait écouter à quelques habitués avant d'en commander quelques exemplaires), soit des disques plus ou moins rares mis de côté pour quelques Djs et aficionados ; de plus, à la différence des autres nouveautés, les disques Congo Natty ne sont pas exposés sur le présentoir derrière le comptoir et ne sont pas non plus rangés tout de suite dans le bac, ils n'y sont disposés qu'après une ou deux semaines et après qu'un certain nombre d'habitués les ont écoutés.

      Il y a donc eu formation d'un premier cercle restreint (de « privilégiés ») qui a accès aux productions Congo Natty (relativement « rares ») avant tous les autres usagers du magasin (qui sont souvent orientés vers ces disques par le gérant en fonction d'un « goût » un tant soit peu explicité pour le « style » ragga-jungle, ce qui est l'occasion pour lui de montrer à quelques-uns que ce n'est pas uniquement un genre « historique » d'une autre époque). Les usagers de ce cercle restreint (mais ouvert) - Djs et aficonados - mettent en oeuvre des arts de faire qui sont conjoints avec ceux du gérant pour réduire l'opacité et mieux circonscrire la musique de la nébuleuse Congo Natty, autrement dit pour produire un point de vue synoptique commun (qui ne pourrait être qu'extrêmement fragmentaire dans une démarche individuelle). Il arrive ainsi qu'un groupe de quelques-uns se retrouve fortuitement rassemblé dans une phase d'écoute collective commentée, au cours de laquelle ils essaient d'identifier les morceaux de reggae d'où sont issus les larges fragments recyclés, ou de reconnaître les liens avec de vieux titres jungle parfois retravaillés dans les morceaux de Congo Natty. Dans d'autres cas, outre la connaissance accrue du gérant qui tisse petit à petit des relations amicales avec quelques membres du collectif anglais, les uns et es autres essaient par une recherche personnelle (principalement par l'intermédiaire des sites d'amateurs sur Internet) d'accumuler un peu d'informations sur le collectif lui-même, qui seront ensuite redistribuées parmi les membres du cercle constitué de manière informelle. Mais, globalement, et sans doute pas uniquement faute d'informations rationnelles, les arts de faire des uns et des autres s'orientent vers une circonscription d'affinités musicales (au sein de laquelle les usagers peuvent eux-mêmes reconnaître des éléments redondants avec les partitions de leur propre « goût ») et vers une insertion du « style » Congo Natty dans un écheveau de relations esthétiques avec d'autres musiques.

      Dans leur « quête » d'informations (ou de musique), les usagers de Stamina Records amateurs des productions Congo Natty peuvent voir leur petite mythologie se propager à d'autres échelles. En effet, si l'on fait fonctionner l'occurrence « Congo Natty » dans les moteurs de recherche internes aux sites d'échange musical construits sur le modèle du peer-to-peer, ou dans ceux de nombreux autres sites 684  - que l'on peut rejoindre très facilement et très rapidement par la succession de nombreux liens suivis à partir du site spécialisé Hypertunez.com - qu'ils soient dédiés à la jungle, à toutes les musiques électroniques, aux styles old school, ou encore à toutes les musiques disponibles sur support vinyle 685 , on accède généralement à un nombre de titres disponibles 686  plutôt étonnant au regard de la confidentialité et du régime de la rareté des copies distribuées par Congo Natty 687 . A ce niveau de globalité là - la Toile « mondiale », on a bien sûr accès à beaucoup plus de choix que dans tout autre réseau (ou espace) de circulation et de distribution de la musique (distributeurs « classiques », magasins spécialisés, catalogues des labels - qui ne rééditent que ponctuellement leurs anciens morceaux, etc.). La mythologie Congo Natty accède à un certain niveau de généralité. Mais il s'agit d'une montée en généralité très relative et très spécialisée puisqu'elle n'est produite et pratiquée que par une frange très restreinte d'aficionados à l'échelle des territoire maillés par la Toile. Une frange « spécialisée » d'amateurs qui trouve là l'occasion d'élargir considérablement et symboliquement le cercle des affinités musicales autour d'un « style » de jungle. Plus qu'une montée en généralité, il s'agit du modelage d'un réseau reliant ponctuellement de micro-espaces où la mythologie Congo Natty est également produite localement (ne serait-ce que chez les internautes aficionados connectés en même temps). En ce sens, la mise en réseau accentue la mythologie de Congo Natty puisqu'elle permet de mêler à l'opacité « historique » (et partagée) de celle-ci un cercle d'initiés élargi.

      Par des modes de propagation qui relèvent de l'idéal underground, la nébuleuse Congo Natty est devenue une « petite mythologie locale » plurielle, qui participe à « l'institution imaginaire » de notre monde. Ce n'est pas une « mythologie » en tant qu'invention fantasmagorique détachée du monde, mais en tant que production locale d'un mythe qui redouble et façonne aussi la réalité par une patine temporelle et « stylistique » spécifique (formée en d'autres lieux et en d'autres temps mais localement remodelée et appropriée). On pourrait dire que cette institution locale de la mythologie Congo Natty s'est jouée en trois temps marquants. Un premier moment au cours duquel Congo Natty est localement une entité imaginaire sans attaches matérielles (excepté pour le gérant de Stamina Records qui possède quelques disques du collectif anglais) ou praxéologiques (excepté pour le gérant de Stamina Records qui joue parfois ces quelques disques). Un second, où des mobiles immuables discographiques circulent et permettent la production d'éléments d'intelligibilité localement partagés dans un cercle d'initiés de plus en plus large (au croisement d'arts de faire divers, destinés à la fois à une mise en commun d'un savoir très diffus et à la production collective d'affinités musicales dépassant et le cadre des disques Congo Natty et celui des relations locales), mais où l'opacité est maintenue pour une part importante, à toutes fins pratiques et symboliques (white-labels, distribution limitée, éparpillement des activités, des structures et des rôles regroupés au sein du collectif, etc.). La mythologie n'est plus simplement propagée (et traduite, transformée) sur un mode imaginaire mais également sur un mode pratique, les (rares) disques Congo Natty disponibles devenant eux-mêmes des objets mythologiques (un matériau sur lequel s'inscrit le « mystère » Congo Natty - puisque n'y apparaissent qu'exceptionnellement des signes du collectif 688  - et à même lequel le « style » musical est gravé dans les microsillons). Autrement dit, le réseau symbolique qui reliait auparavant la nébuleuse londonienne aux espaces locaux lillois se double d'un réseau socio-technique minimal. Enfin, dans un troisième temps, la fête du 10 mars 2001 constitue le moment de confrontation « réelle » des corps qui tiennent la mythologie de part et d'autre du réseau (symbolique et pratique) associant le mythe anglais Congo Natty (ici enfin incarné) à sa production différentielle dans la métropole lilloise.


3) Un « style » en devenir

      L'exemple de la production locale de la mythologie Congo Natty montre bien, dans la mise en récit collective du mythe, l'articulation d'un « style » musical, qui tient aux productions musicales du collectif elles-mêmes comme à l'univers d'affinités sensibles ou esthétiques formées avec et autour de cette musique, à un « style » de faire, mêlant les modes de faire underground anglais aux arts de faire des multiples acteurs locaux impliqués dans l'entreprise de circonscription du mythe. Si un « style » Congo Natty « existe », s'il signifie autre chose qu'un « genre » musical ou qu'un habitus (ou que toute autre notion qui dirait alors de toute façon mieux les choses), il relève au moins autant d'un faire que d'un dire et il se dit ou se fait diversement selon les acteurs qui le convoquent ou qui le produisent.


Une notion protéiforme

      Mais peut-on seulement, ici, conserver et mettre en oeuvre la notion de « style », qui est à la fois extrêmement polysémique dans le champ empirique des productions sociales où elle circule par mille réseaux et quasiment inexistante dans le champ des productions scientifiques où elle apparaît au mieux en tant que mot des acteurs ? Serait-ce une concession trop facile au langage des acteurs eux-mêmes que de lui attribuer quelques vertus heuristiques pour décrire et comprendre ce qui se joue avec et pour la musique ? Ne serait-elle pas de toute façon trop largement utilisée pour signifier encore quelque chose ? Les sciences humaines n'ont qu'exceptionnellement recours à l'idée de « style » dont, il est vrai, le romantisme a fait une « forme » - une manière personnelle d'écrire les choses sans lien avec le « contenu », ou le « sujet » - détachée à la fois du collectif et des techniques qui la tenaient encore au cours de la Renaissance (et qui en a fait l'objet exclusif de l'esthétique des arts). Pour autant, les mondes de la musique fourmillent de « styles » qui, malgré le maintien de l'ordre du sensible comme proprement irréductible à toute intelligibilité 689 , ne renvoient pas uniquement à une singularité naturalisée (innée) de l'artiste qui ne serait perceptible que dans la musique « elle-même ». Le « style » y apparaît également comme mode d'être et comme mode de faire inscrit dans des pratiques concrètes (instrumentées et besogneuses). Le « style » n'est pas l'identité d'un acteur ou d'un collectif, il est, bien que difficile à définir rationnellement, une singularité qui s'exprime et se produit sensiblement. Il est d'autant plus prégnant dans les économies du sens des réseaux de la musique « indépendants », « alternatifs » ou underground, qu'il permet d'instituer des critères distinctifs différents de ceux de l'industrie musicale, d'autonomiser des circuits discographiques en fonction de ces critères propres et de constituer des réseaux d'affinités musicales qui sont au coeur des façons de faire des mondes interconnectés et des façons d'être des acteurs qui y investissent du temps et du sens. En Angleterre, le « style » passe par les mondes de la jungle en même temps qu'il les cimente. En France, « style » et mondes de la jungle sont en devenir.

      

      Dans la manière dont les acteurs de mon terrain convoquent la notion de « style », son caractère polysémique est (re)produit en tant que tel (reconnu comme tel) et il mobilise parfois successivement différents registres. Pour celui-ci, le « style », qui est dans le faire des uns et des autres, est avant tout attaché à une personne, c'est une signature symbolique qui transcende toute signature concrète  :

      « Le style, c'est ce qui permet à quelqu'un de laisser sa trace. Le style, c'est un peu élitiste... Enfin, ça dépend la façon dont on l'emploie... Mais, le style c'est ce qui sort quelqu'un du lot commun. C'est quelqu'un qu'on repère : ça c'est la patte d'untel, ça c'est le style d'untel... Mais ça peut se rattacher à un groupe aussi. Mais, c'est plus difficile : un groupe, c'est constitué de plusieurs personnes, c'est toujours beaucoup plus éphémère. On va trouver des groupes où tu vas trouver que ça c'est plus le style d'untel ou plus le style d'untel...C'est ce qui permet de rendre reconnaissable un groupe ou une personne... Mais pour moi, plus une personne. Je lisais encore une interview par rapport à un collectif de graffeurs, et les mecs disaient qu'à l'époque ils étaient reconnus comme une équipe de graffeurs, mais ils avaient chacun leur style. A l'époque, ils signaient en commun, donc... Maintenant, on leur dit : « ben t'as vraiment ton style », alors qu'il a le même style que ce qu'il faisait dans le collectif, sauf qu'ils signaient en commun. »

      Pour celui-là, (un Dj parfois sociologue de ses propres pratiques), le « style » marque d'abord l'histoire de son rapport à la musique - passant d'une affinité en fonction des artistes à une affinité en fonction du « style » musical, puis renvoie à un ensemble plus vaste où se mêlent la musique, le public d'amateurs et les principes idéaux qui seraient sous-jacents à la « culture » jungle (le « style » jungle est alors fondateur d'un « goût » qui n'est plus uniquement « musical ») :

      « En fait, je suis passé du délire de groupe au délire de style. Même si je continue à écouter beaucoup de styles de musique... Avant, j'écoutais des groupes qui mélangeaient les influences, et maintenant j'écoute plutôt un style qui mélange les influences, et qui comprend les artistes, lui aussi. Mais c'est aussi parce qu'il y a une histoire de spécialisation entre deux. Je me suis plus intéressé à cette musique là qu'à d'autres, même si ... Pour aujourd'hui, je suis plus impliqué dans cette musique là, au niveau de ce que j'écoute en musique. [...] La jungle c'est un style très particulier et en même temps un style qui peut être très fédérateur en fait. C'est la rencontre avec la jungle, et avec une culture qui tourne autour de la jungle qui a fait que, de moi-même, je me suis plus intéressé à ça qu'à autre chose. C'est pas le truc dont on parle beaucoup, mais le message de la jungle est super... Comment dire ?... Super peace et super... Je crois qu'il y a un seul mot qui est récurrent, c'est « unite » [« unissons-nous »]... C'est une des musiques les plus métissées et ça se sent à tous points de vue. C'est une musique écoutée par tous les « groupes ethniques » entre guillemets. Dans les groupes de jungle, y'a toutes les couleurs... C'est vraiment la base.  [...] On va dire : c'est avant tout une musique et... Et pas d'idéologie derrière mais plutôt une forme de tolérance... C'est tout ça le style de la jungle...Enfin, c'est peut-être moi qui le vois comme ça. Peut-être que ça se passe pas du tout comme ça en Angleterre.  »

      On discerne dans cet extrait d'entretien une dissociation entre ce qui pourrait être produit en tant que « style » jungle en Angleterre et son pendant de ce côté-ci de la Manche. Et pour cause, la formation d'un « style » comme dynamique collective est en Angleterre consubstantielle à l'autonomisation de cultures musicales populaires (notamment underground), avant que ces dernières ne se développent ailleurs, bien souvent d'abord dans un « style » mimétique, sans attaches avec chaque contexte socio-symbolique dans lequel elle circule.

      Interrogeant quelques formes de « cultures souterraines » (subculture) 690  et syncrétiques qui se sont développées en Angleterre entre la fin des années 1950 et la fin des années 1970 691 , D. Hebdige tente de saisir le sens du « style » (meaning of style) produit par ces « cultures » relativement « déviantes » - incluant des « combinaisons emphatiques de vêtements, de danse, d'argot, de musique, etc. » 692  On retrouve dans les « styles » travaillés par D. Hebdige le continuum des pratiques hétérogènes par lesquelles la musique est « reconfigurée » tel qu'il est présenté par A. Hennion et alii : « Typiquement, pour les « jeunes » (catégorie manifestement non liée au seul âge), ce continuum va de l'habillement et des chaussures aux BD, à la nourriture, au basket et aux idoles noires-américaines, en passant par le langage et la « dégaine » » 693 . Mais l'auteur anglais s'intéresse justement au « style » en tant que tel : « Le sens de la culture souterraine se situe toujours dans la contestation, et le style est la zone dans laquelle les définitions opposées se confrontent avec le plus de virulence dramatique. [...] Il [ le processus contestataire des ces cultures ] s'achève par la construction d'un style, dans un geste de défi ou de mépris, par un sourire un ou sarcasme. Il signale un refus. J'aimerais penser que ce refus mérite d'être formé, que ces gestes ont un sens, que les sourires et sarcasmes ont quelque valeur subversive, même si, en dernière analyse, ils sont juste [...] la face plus obscure des processus de réglementations, même s'ils ne sont qu'un graffiti sur le mur d'une prison. » 694  Les « cultures » souterraines étudiées par D. Hebdige - « culture » renvoyant ici à une traduction microsociologique de la « culture » des anthropologues, comme ensemble de comportements, de valeurs et des formes de savoir acquises par les sociétés humaines - sont donc le cadre dans lequel se construit un « style », qu'il soit musical, vestimentaire, langagier, ou encore gestuel. Ce « style » est en somme l'expression formalisée et paroxystique de l'opposition à l'ordre de la société sous-jacente à toute subculture. D. Hebdige propose d'envisager la formation du « style » selon cinq modalités. Le « style » est d'abord considéré en tant que forme de « communication intentionnelle » (style as intentional communication) - délibérée - pour se différencier et/ou se positionner (contre la norme par exemple). Le « style » est aussi un « bricolage » au sens de C. Levi-Strauss 695 , c'est-à-dire une « science du concret » (par opposition aux sciences de l'abstraction), une tactique que l'on met en oeuvre par connexions contingentes entre les choses afin de penser son propre monde, un savoir-faire pragmatique fournissant des réponses ad hoc à l'environnement. Le « style » de ces cultures souterraines s'articule bien souvent également dans la révolte (style in revolt) - notamment par des postures volontairement « provocantes ». Le « style » se structure par un accord plus moins tacite qui a valeur de convention (style as homology) : il est marqué par une cohérence « endogène » qui permet la production d'un sens commun, autrement dit la production interne d'un ordre (un « style » de faire relié à un « style » de musique) qui n'est pas l'ordre sociétal auquel le groupe s'oppose justement. C'est pourquoi le « style » est globalement enfin envisagé comme une « pratique signifiante » (style as signifying practice), qui révèle différentes modalités de sens pour produire sa propre différence et sa propre forme contestataire.

      Il faudrait sans doute relativiser le caractère « intentionnel » de la différenciation communicationnelle par le « style » telle que l'envisage D. Hebdige (style as intentional communication). La construction d'un style est en effet un « bricolage », mais un « bricolage » qui passe souvent d'abord par une phase mimétique avec les autres (avec qui on se rassemble, ou que l'on prend pour modèles - que l'on produit comme « leaders charismatiques »), avant de passer dans l'ordre exégétique d'une appropriation individuellement et collectivement incarnée 696 . De même, la visée fonctionnaliste qui est parfois celle de l'auteur anglais situe la musique comme support d'une expression sociale dont le sens est premier et extérieur à la musique. Or, sans doute, la musique est souvent première à tout sens revendicatif - pour une bonne partie des personnes concernées - et elle n'est pas simplement qu'un moyen pour exprimer une contestation sociale. Toutefois, on retiendra de l'étude menée par D. Hebdige la pertinence du regard porté aux identités constituée à l'aide des « styles » et des cultures « urbaines » « déviantes » qu'il analyse : ces compositions identitaires sont à la fois hétéroclites (irréductibles à la formation d'un lien social structuré par un seul genre culturel) et, pour certains des individus étudiés, des modes de faire et des modes d'être par l'intermédiaire desquels une bonne partie des autres activités sociales prennent sens. De plus, il met en exergue la nécessité de prendre en compte les spécificités locales qui permettent l'agencement de tel ou tel « style ». Le terrain anglais foisonne de mouvements culturels diversifiés, dont le « style » et la matière commune (musicale ou autre) sont prégnants dans les partitions identitaires des membres 697 , ce qui justifie les démarches et les conceptions engagées par une partie des cultural studies (auxquelles D. Hebdige peut être rattaché), injustement méprisées par une partie de nos penseurs continentaux.


Propagation d'une musique et d'une praxis

      La jungle est une musique qui est née en Angleterre, qui s'y est développée puis autonomisée, grâce notamment à la formalisation de mondes et de marchés de plus ou moins grande envergure. De plus, c'est une forme d'expression musicale syncrétique qui est le fruit, notamment, du mélange communautaire à Londres et d'une volonté de trouver une voie différente que celles proposées par la techno allemande ou la house américaine (deux formes qui dominent alors dans les musiques électroniques que l'on entend dans les soirées londoniennes). En ce sens, la jungle est un « style » typiquement anglais. Dans les réseaux qui la font exister en Angleterre, les identités collectives et individuelles se composent selon des modalités fortement attachées à la formation de ce « style », qui est autre chose qu'un simple genre musical. Le « mouvement » jungle tel qu'il s'est développé en Angleterre pourrait sans aucun doute être travaillé dans une trame analytique similaire à celle proposée par D. Hebdige. Cependant, la « culture » jungle - si tant est qu'elle soit véritablement une « culture » singulière en Angleterre, ce qui semble vraisemblable au regard des signes pléthoriques d'un autonomie « culturelle » qui ne tient pas qu'à la musique « elle-même » - n'est pas la « culture » punk, par exemple, étudiée par D. Hebdige. Outre les différences contingentes dans les formes d'expression d'une altérité (il n'y a pas de « look jungle » par exemple 698 ), la jungle n'est pas l'intermédiaire d'un « style » de vie, ce sont la musique et les arts de faire déployés pour et avec elle qui forment le « style » d'un groupe de personnes (qui construisent toutes chacune leur propre « style » d'appropriation du commun). De plus, si les activistes de la jungle anglais ont marqué et marquent encore le « mouvement » d'une opposition à l'ordre dominant, celle-ci ne se produit pas dans des postures « provocantes », mais plutôt dans des modes de faire festifs et dans des modes de circulation / distribution de la musique qui ne se plient pas à l'ordre imposé.

      La jungle est encore loin d'être une « culture » à part entière - quand bien même serait-elle une subculture - en France, où la constitution d'un « style » musical, qui ne soit pas essentiellement mimétique, reste à entreprendre de manière plus significative que les quelques tentatives éparses (plusieurs labels jungle existent en France) encore fortement attachées à de petits réseaux locaux d'interconnaissance. Cependant, sans préjuger trop vite de la singularité de mon terrain, il présente certaines particularités intéressantes qui méritent d'être questionnées dans le cadre des modalités constitutives d'un « style » selon D. Hebdige.

      Avant d'arriver en France, la jungle s'était développée conjointement à un mouvement de contestation contre les différentes lois anglaises qui promulguaient un ordre très restrictif pour l'organisation des fêtes. Dans un premier temps, la jungle a circulé en France « délestée » du sens collectif qu'elle avait en Angleterre, notamment par l'intermédiaire des voyages croisés de Djs français se rendant fréquemment à Londres et de Djs anglais s'installant en France (un « style » musical détaché du « style » de faire des réseaux). Mais, assez rapidement, une poignée de Djs et d'aficionados français s'intéresse également au « mouvement » qui est en train de se déployer en Angleterre, multipliant les voyages outre-Manche et les contacts avec les sites électroniques spécialisés (anglais) qui existent déjà. Parmi ceux-là, un Dj et Mc nantais, qui déménage à Lille en 1995 - où la jungle a droit de cité depuis quelques mois dans le bar du Thémis. Il fonde ensuite le premier collectif de Djs jungle lillois. Dès lors, et même si cela ne concerne que quelques rares activistes locaux, la jungle est un tant soit peu (ré)inscrite dans une histoire où elle est nouée à « l'underground » et au message unitaire qui caractérisent une majeure partie des réseaux anglais 699 . Toutefois, le caractère contestataire de la jungle n'est pas localement produit dans un « style » propre et délibéré (style as intentional communication) mais d'abord plutôt mimétique (les slogans des Mcs anglais sont quasiment repris tels que). D'ailleurs, il ne s'agit pas d'une révolte exprimée à travers la musique, du moins pas produite dans un style « révolté » (style in revolt) 700 . Par contre, la jungle peut être investie dans des « styles » de faire (la fête) qui se sont formés localement et qui peuvent parfois, comme dans le cas des free-parties, relever d'une opposition (pacifique celle-là) à l'ordre imposé - hybridant dans un « style » propre les idéaux des free-parties et le « style » de la jungle (musical et unitaire). Une « révolte intentionnelle » d'autant plus discrète qu'elle se base sur un principe anti-publicitaire d'invisibilité publique (là où les punks, par exemple, préféraient la provocation visible et la confrontation directe avec le « reste du monde »). Dans tous les cas, les activités localement liées à la jungle sont encore aujourd'hui des « bricolages » au sens de C. Levi-Strauss (qui sont un peu les « arts de faire » de M. de Certeau), qui participent à la construction d'un « style » (style as bricolage). De même, les pratiques en cours dans l'organisation et la production des espaces de la jungle dans la métropole lilloise font sens à plus d'un titre (style as signifying pratice), notamment par l'invention « bricolée » de codes et de terminologies - en partie par un recyclage des codes issus d'autres « styles » liés à d'autres musiques - qui forment une cohérence « interne », une homologie « endogène », très difficilement intelligible dans l'espace « exogène » (style as homology).

      Mais, bien sûr, la musique reste première à toute forme contestataire (ou de « révolte ») explicite et le « style » jungle tel qu'il se compose à l'échelle locale de mon terrain est un devenir bien plus qu'une construction achevée. En outre, les quelques indices d'un « style » formé à travers les diverses modalités proposées par D . Hebdige (et qui, rappelons-le, s'intéressait à des cultures souterraines des années 1950-1970) ne concerne qu'une frange très « spécialisée » des gens concernés par la jungle dans la métropole lilloise, à savoir quelques acteurs-clefs et impliqués depuis plusieurs années dans leurs activités musicales (Djs 701 , disquaire, organisateurs de soirées). En l'état actuel des espaces pratiqués-observés, il semble difficile de mettre à jour un « style » jungle pour le public (excepté pour les aficionados qui se rendent régulièrement chez Stamina Records et qui sont alors au coeur des compositions symboliques entre le « style » anglais - épais - et le « style » local en cours de constitution). Pourra-t-on bientôt identifier un « style » de danse dans les soirées jungle, un « style » de langage vernaculaire élargi à toute une frange importante du public amateur, ou encore un « style » de comportements face aux autres formes d'expressions ? Rien n'est encore moins sûr. Mais sur ce point, la situation locale se présente de manière assez similaire à d'autres espaces territoriaux.

      En effet, la composition d'un « style » est avant tout l'affaire des acteurs des réseaux qui tissent les mondes de la musique, c'est-à-dire d'abord ceux qui permettent que la musique soit produite, enregistrée sur disque, distribuée, diffusée, rendue « publique ». On remarquera que le « style » jungle s'est constitué conjointement au développement d'un marché musical de moyenne envergure en Angleterre, où il n'y a pas de niveau institutionnel - intermédiaire - faisant oeuvre de légitimation étatique, où commerce et expressions culturelles (aussi underground soient-elles) s'imbriquent sans cesse 702 .

      Plus globalement, en Grande-Bretagne comme ailleurs, les cultures musicales qui se sont développées et solidifiées dépendent étroitement des « mondes de l'art » qui les initient et permettent leur déploiement. « Styles » musicaux - à part entière - et mondes de la musique sont interdépendants. Dans le cas des musiques électroniques avec lesquelles la « discomorphose » généralisée de la musique est redoublée par la centralité du support microsillon (à la fois support d'écoute et matériau de la performance des Djs), dans des réseaux serrés et parfois opaques, le « style » jungle, tout particulièrement, se donne à voir et à entendre au plus grand nombre (possible) essentiellement par l'intermédiaire du disque et des soirées. Sur mon terrain, on voit bien que le « style » musical anglais voyage d'abord avec le disque (et presque exclusivement dans le cas Congo Natty) avant de renvoyer à un « style » de pratiques et d'appropriation (dans différentes dispositifs sensibles) à partir duquel un « style » local pourra être constitué. La situation observée et pratiquée autant que les processus d'autonomisation relative de la jungle (qui s'inscrit également dans un mouvement plus global d'institutionnalisation et de légitimation des musiques électroniques), solidifient l'ébauche de mondes de la jungle en devenir, qui sont le cadre d'institution et de circulation d'un « style » jungle .


4) Autonomisation et changement d'échelle des mondes de la musique

      Il semble qu'en Angleterre, pour dire les choses rapidement, la jungle se soit autonomisée comme « culture » dans un mouvement combiné d'opposition au « système » (de déploiement de réseaux et modes de faire underground) et de développement d'un marché de taille relative pour cette musique. En France, l'autonomie relative d'un « culture » nécessite, aujourd'hui, un essor et une montée en généralité au moins triadique, sur les trois pôles de l'expression culturelle, de son marché et de sa légitimation institutionnelle. La jungle y apparaît encore assez éloignée d'une autonomisation significative, que ce soit sur les pôles de la production discographique et de son marché, ou, plus encore, de sa légitimité culturelle. Néanmoins, il ne faut pas négliger la dimension institutionnelle - d'autant plus problématique qu'elle situe un noeud d'opposition entre les acteurs qui souhaitent accéder à la légitimité « publique » et ceux qui refusent de se conformer aux conventions qu'elle impose - qui croise les chemins de la jungle, rarement en tant que telle, mais plus souvent en tant qu'elle fait partie d'un ensemble indifférencié : « musique électroniques », voire « culture électronique », comme on a déjà pu l'observer avec l'exemple du salon Mix Move 703 . Quoiqu'il en soit, il faudrait que des mondes de la jungle se soient un tant soit peu consolidés et qu'ils soient visibles à une échelle suffisante pour que les problèmes de légitimation institutionnelle transforment les logiques des uns et des autres. Malgré les cas de plus en plus nombreux d'une certaine montée en généralité à l'échelle d'un territoire élargi (dont on reparlera un peu plus loin), les mondes de la jungle semblent encore à l'état d'ébauche en France et sans commune mesure avec les mondes de la musique anglais. Pour autant, le principe d'autonomisation peut être mis en oeuvre localement le long de réseaux qui dépassent parfois le cadre local, qui peuvent constituer la trame de mondes de la musique à petite échelle et qui peuvent jouer diversement leur opposition ou leur imbrication avec les institutions légitimantes.


Champs artistiques versus mondes des musiques électroniques

      Dans la lignée des travaux de P. Bourdieu sur le champ littéraire 704  et avant eux, ont été menées en France toute une série de recherches sur l'autonomisation relative de champs artistiques divers, qui présentent un intérêt certain pour saisir les manières dont artistes, oeuvres, valeurs, institutions et champs artistiques en construction renvoient à des processus sociaux consubstantiels contribuant à la production d'univers partagés. La concentration de ces études en France n'a rien d'étonnant tant les différentes formes d'expression culturelle y sont, un jour ou l'autre, soumises aux entreprises croisées des acteurs - ou collectifs - et des institutions pour fonder des champs artistiques légitimes sur le modèle de la Culture - avec un grand C - canonisée (musique classique, beaux-arts, théâtre, danse, littérature). D'ailleurs, ces recherches s'attachent assez justement à montrer et à expliquer les mécanismes de formation des champs artistiques dans leur imbrication avec la structure archétypale des cultures savantes. Apparaissent alors les procès entremêlés de définition d'une spécificité artistique, d'autonomisation relative d'un champ, de division du travail artistique accrue, ou encore de la construction d'un appareillage pratique et symbolique permettant la production auto-publicitaire d'une « valeur ajoutée » (prix, académies, écoles, colloques, etc.). La difficulté pour entreprendre une analyse du même type pour la jungle ne tient pas seulement au fait que c'est une forme d'expression récente et diffuse, se déployant dans des réseaux très éloignés des configurations légitimes des champs autonomisés, mais aussi à l'opposition farouche, d'une partie importante des acteurs, au modèle même du champ artistique légitime.

      Les formes d'autonomisation en devenir des espaces et réseaux de la jungle sur mon terrain, plutôt que de se calquer sur le modèle des arts légitimes, s'opposent au contraire, majoritairement, à ces modalités. La spécification d'une forme d'expression est produite à la fois dans la différenciation du « style » jungle et dans son affiliation syncrétique ou synthétique à d'autres multiples « styles » musicaux ; la division du travail est limitée voire contrecarrée ; le prolongement d'une partie des modes de faire underground limite considérablement l'appareillage auto-publicitaire et cantonne le faire-ensemble autour des réseaux assez serrés du disque. La légitimité institutionnelle est très rarement recherchée, ce qui n'empêche pas la collusion des réseaux de la jungle avec des espaces institutionnalisés de la musique (et l'Aéronef est un espace légitime qui a largement contribué, depuis plusieurs années, au développement de la jungle dans la métropole lilloise). En ce sens, les mondes socio-symboliques au centre de cette recherche ressemblent bien plus aux univers des musiciens de jazz étudiés par H.S. Becker 705  qu'aux réseaux, constitués en champs artistiques, des cultures canonisées : l'autonomisation des mondes des jazzmen se joue à travers différents processus de différenciation « endogène », de défense d'une identité propre (et parfois de qualification méprisante des « autres »), qui sont sans cesse confrontés aux logiques « exogènes » dont les acteurs s'accommodent plus ou moins bien. De plus, comme pour les musiciens de jazz américains, le problème de la légitimité commerciale se pose plus dramatiquement que celui de la légitimité institutionnelle pour les acteurs de la jungle, puisqu'il s'agit dans le même temps de développer une activité marchande suffisante pour permettre un développement « vivable » et de ne pas se laisser « récupérer » par les grandes logiques industrielles, ni de céder à la facilité des musiques « commerciales ». Les réseaux de la jungle dans la métropole lilloise coagulent dans de nombreux espaces locaux plus ou moins autonomes (en même temps qu'ils les relient) - magasins de disques, radios, bars, salles de concerts - et coordonnent, ponctuellement ou durablement, les activités d'acteurs ou groupes d'acteurs disparates - Djs, disquaires, label 706 , concepteurs graphiques, amateurs bénévoles, etc. Bien sûr, l'autonomisation parcellaire des mondes locaux de la jungle, qui passerait par l'autonomisation, aboutie ou en cours, d'espaces et de réseaux locaux, ne signifie pas qu'il y ait création d'un champ jungle à l'échelle de la métropole lilloise - l'autonomie n'est pas (qu') une somme, mais ces processus fragmentaires méritent d'être travaillés en tant que tels 707 .


Une autonomie « locale »

      Stamina Records est un espace central pour la formalisation des réseaux locaux de la jungle où l'autonomisation des activités de disquaire et des « styles » qui y cohabitent peuvent participer à l'autonomisation d'une partie des embranchements rhizomiques reliés. L'autonomie relative du magasin, toujours en cours de constitution, relève de modes de faire, pratiques et/ou symboliques, assez divers. Ainsi, l'institution de catégories extrêmement hybrides de la musique, à partir du recyclage de catégories préexistantes (déjà elles-mêmes hybrides et spécialisées) et du croisement hétéroclite de plusieurs registres de catégorisation, articule une autonomie relative dans le choix des principes catégoriels à une différenciation significative du dispositif sensible du magasin par rapport aux autres. Dans le même sens, la « discomorphose » particulière des musiques électroniques, remodelée localement dans l'espace de Stamina Records et dans les réseaux dont il permet de produire une vision synoptique, marque une forme d'abord « déviante » de prolongement de l'hégémonie du support discographique (contre toutes les prévisions du marché du disque, le support microsillon s'échange dans des proportions importantes et circule dans des réseaux qui échappent pour une bonne part à l'emprise des majors). Les réseaux tissés à Stamina Records sont de plus en plus nombreux et d'envergures diverses ; le nombre de connexions ainsi que le nombre de mobiles immuables qu'il est nécessaire d'enrôler se multiplie ; pour autant, la division du travail est limitée : chacun remplit plusieurs rôles et mobilise des compétences très diverses. La spécification de Stamina Records ainsi que l'autonomisation de ses réseaux passent par - et permettent - des connections avec des réseaux opaques, underground, qui dépassent pour la plupart le cadre du territoire local 708  ; que ce soit vers l'Angleterre ou vers des espaces français d'autres régions avec lesquels de nouveaux réseaux de distribution « officieux » se sont formés : l'autonomie du magasin et des réseaux affiliés ne se construit pas uniquement dans l'ordre proprement local de l'espace de la métropole lilloise. D'ailleurs, l'autonomisation relative de Stamina Records reste indissociable d'une indépendance qui se consolide essentiellement dans les relations avec ces réseaux - où s'opère une partie de la spécialisation du magasin de disques. Cette indépendance, toujours en cours de constitution, permet d'opérer un tant soit peu en dehors des champs culturels légitimes et de se positionner à la fois face aux grandes industries musicales et face aux institutions. La spécialisation de Stamina Records se joue également dans l'espace même du magasin où elle se forme conjointement à celle des usagers. Mais cette spécialisation réciproque est plurielle dans le sens où elle relève de plusieurs « styles » musicaux - ce qui différencie Stamina Records de bon nombre d'autres disquaires « spécialisés » ; elle permet d'affilier à la jungle des « styles » qui ne font pas directement partie des « musiques électroniques » ou de la « culture électronique » en cours de légitimation 709  - ce qui singularise le magasin par rapport à bon nombre d'autres espaces de la musique (et c'est aussi ce qui le différencie d'une autonomisation « canonique » où les genres d'expression doivent présenter tous les signes d'une cohérence formelle tenue de bout en bout).

      Les soirées jungle peuvent elles aussi révéler différents degrés d'autonomie. Les free-parties jungle, aussi libertaires et indépendants que soient leurs modes d'organisation, n'en sont pas moins restées attachées, pendant un certain temps, aux free-parties techno avec lesquelles elles s'associaient ; leur autonomisation s'est formée progressivement sans que l'on puisse véritablement affirmer, malgré ce qu'en disent certains organisateurs et malgré quelques indices qui vont dans ce sens 710 , qu'un public des free-parties jungle s'est proprement différencié. Le cas particulier des rendez-vous Bad Breaks forme un exemple localement unique d'une autonomisation relativement aboutie : ils sont devenus des soirées « club » entièrement dédiées à la jungle où se retrouvent à la fois un certain nombre de Djs (residents) et un certain nombre d'habitués, autour d'un « style » musical produit à travers ses multiples nuances. Le cas de l'Aéronef est lui aussi singulier, mais selon d'autres modalités. En effet, c'est une salle de concert institutionnalisée qui forme un cadre prégnant pour toutes les soirées qui s'y déroulent, ce qui pourrait laisser présager d'une opposition forte et rédhibitoire aux réseaux locaux de la jungle. Pourtant, non seulement c'est une salle qui a plusieurs fois participé à une sensibilisation accrue du public lillois à la jungle, mais elle est aussi un dispositif sensible fortement ancré dan l'espace public urbain ou certaines soirées peuvent accéder à une autonomie partielle en dehors des prédispositions de la salle de concert, comme c'était le cas pour l'« événement » Moving Shadow 711 . Sans doute qu'une des raisons plausibles de cette singularité (par rapport aux autres salles de concert du même type en France) tient à la présence répétée 712  de programmateurs artistiques eux-mêmes amateurs de jungle : cette spécificité relève à la fois d'une contingence (la passion des programmateurs pour la jungle) et d'une relative généralité (les réseaux de la jungle sont souvent serrés mais peu lucratifs en France, on retrouve les mêmes personnes dans de multiples activités).

      Cependant, l'autonomisation relative des réseaux de la jungle suivis et des espaces pratiqués nécessiterait, pour être moins aléatoire, la formation d'un « style » jungle (« style » musical et « style » de faire) qui soit mieux différencié. Le « style » permet de produire symboliquement la différence ou l'opposition du groupe face aux « autres » ; il s'agence généralement, pour les réseaux et espaces indépendants (pour les réseaux underground, pour les cultures « déviantes » ou pour les subcultures), dans la formalisation d'une esthétique propre et dans la qualification des membres face à la (dis)qualification des « autres ». Dans le cas de Stamina Records, d'une partie des réseaux qui sont lui sont affiliés et des espaces festifs reliés, le « style » musical jungle se déploie dans la contiguïté d'autres « styles » mieux autonomisés aujourd'hui (reggae et hip-hop). C'est peut-être justement cette manière de produire localement des filiations stylistiques très rarement mises en oeuvre ailleurs (en France) qui figure la matrice d'un « style » relativement autonome en devenir, dont les disques Congo Natty sont des matériaux de sensibilisation musicale du public et les soirées Bad Breaks les occasions de mettre en forme collectivement et localement l'appropriation située dans un « style » de faire propre.

      En outre, plus globalement, l'autonomisation d'une forme d'expression culturelle, que ce soit dans le cas de cultures canonisées ou de cultures plus souterraines, semble requérir un certain degré de généralité. Pour les mondes de la jungle en Angleterre (qui ont leur presse spécialisée, leurs classements propres, leurs radios, leurs nombreux sites électroniques, leurs Awards, etc.) comme pour les mondes du cinéma (dont la liste des instances, technologies et « événements » de publicisation du champ est trop longue pour être ici esquissée), l'autonomie s'est constituée, pour partie, par-devant l'espace social. Les appareils de mise en visibilité « publique » font accéder les cultures concernées à une (autre) strate de généralité qui participe à la production symbolique de l'autonomie. Mais c'est aussi ce qui se joue à plus petite échelle, là où seul un certain degré de généralité permet d'éprouver la spécificité d'un « style », l'altérité de ceux à qui on s'oppose (ou avec lesquels on s'interdit de se « compromettre ») et sans quoi l'autonomie « sortie » du monde (vis-à-vis duquel elle fait oeuvre de distanciation) risque d'être diluée dans une perpétuation du même et dans une mise en abyme décontextualisée qui peut devenir aliénante. Les mondes de la jungle en France sont encore en train de consolider quelques « fondations » et les degrés de généralité atteints dépendent fortement de l'autonomisation des « musiques électroniques » indifférenciées ou d'une « culture électronique » plus englobante (que ce soit lors du salon Mix Move ou par la médiation du site Hypertunez.com) - et ce malgré les tentatives plus ou moins avortées de fanzines à l'échelon des grandes villes françaises ou les processus de généralisation spécifique induits par le développement de sites Internet spécialisés. Cependant, les différentes strates de généralité renvoient à de multiples échelles diversement mobilisables. Il existe une myriade de degrés « intermédiaires » entre les spécificités très locales et la généralité à l'échelon national voire international, qui produisent une autonomie relative et bien souvent fragmentaire des réseaux de la musique qui y accèdent (voir ci-après l'encadré consacré à l'invention d'une « scène locale »).

      « Les journées Electro de la Fnac de Lille » : l 'invention 713  d'une « scène locale »

      

      Du 30 octobre au 11 novembre 2000, ont eu lieu les premières « journées Electro de la Fnac de Lille » (entendons journées des musiques électroniques). Celles-ci s'inscrivent dans un ensemble de journées du même type dans les Fnac des grandes villes françaises, mais leur organisation est totalement laissée à l'initiative de chaque magasin. Bien sûr, l'« événement » s'articule autour d'une opération commerciale consistant en la sélection d'albums « électroniques » à prix préférentiels 714  (sélection elle aussi à la charge de chaque magasin), mais ces journées sont aussi l'occasion d'une mise en visibilité et d'une mise en scène (une invention) d'une « scène » locale.

      L'espace d'un magasin comme la Fnac n'est pas l'espace d'un salon comme Mix Move 715  et l'« événement » des « journées Electro » n'est pas du même ordre ni de la même envergure que celui de Mix Move ; mais, somme toute, on peut facilement identifier, à partir de la plaquette de présentation du premier, des traces des mêmes procès de légitimation des musiques électroniques et d'autonomisation d'une « culture » électronique, qu'à partir de celle du second. Néanmoins, on pourra s'attarder plus spécifiquement sur le document diffusé par la Fnac de Lille pour voir comment s'y joue la production d'une « scène » locale (entendue comme ensemble d'artistes locaux des musiques électroniques représentant la création locale et formant un monde de l'art à petite échelle) et comment l'« événement » des « journées Electro » fait accéder les uns et les autres à une visibilité nouvelle. L'objet nous intéresse d'autant plus qu'il est directement (pratiquement et géographiquement) en lien avec les réseaux locaux de la jungle au centre de cette recherche, dont une ramure (assez réduite) troue l'espace de la Fnac.

      L'organisation de la plaquette de présentation des journées divise l'espace (essentiellement) textuel en cinq parties :

      - l'« Edito » (sur lequel on revient juste après) ;

      - « le line up 716  » : la liste des différents Djs, artistes (musicaux ou visuels) qui se produiront au (et dans le cadre du) Forum Fnac 717 , six jours durant la période des « journées Electro », ce sont essentiellement des Djs, graphistes, vidéastes ou sociétés multimédia de la région (et majoritairement lillois) ;

      - « les albums » : une sélection d'albums de musiques électroniques disponibles à « prix vert » dan laquelle les disques français sont prépondérants et au nombre desquels on retrouve quelques productions locales, dont une compilation jungle du label lillois Tot-Al sortie il y a trois ans, qui regroupe essentiellement des morceaux exclusifs d'artistes anglais et qui reste le seul « album » - une compilation est un format « album » - voire la seule production discographique jungle émanant d'un label local, ainsi que la compilation Northern Light spécialement éditée à l'occasion des « journées Electro » et rassemblant des titres d'artistes du Nord de la France ;

      - « les artistes au Forum de la Fnac » : suivant la succession de la programmation des performances au Forum Fnac, les artistes (ou associations ou sociétés multimédia) du line up font ici chacun l'objet d'un commentaire qui mélange les registres esthétiques de la musique « elle-même » aux registres du « style » propre à chacun d'eux, ou à ceux de la praxis des personnes ou collectifs qui « auraient » acquis assez de notoriété locale pour chacun sache de quoi l'on parle (on notera la présence de Dj Jungle Jane - dont a déjà parlé - et celle de Dj Khadim Dee Kool 718 , deux seuls « représentants » de la jungle au Forum Fnac, ainsi que celle de Kayhass Sound System - collectif de Djs techno également organisateurs de free-parties et partenaires des fêtes jungle du collectif Headhache - présenté par le commentaire suivant : « Lille Underground. No comment. ») ;

      - « les partenaires » : il s'agit des organisations locales partenaires de l'« événement », à savoir deux labels locaux, la radio associative lilloise RCV - sur laquelle est programmée l'émission Jungle Pressure ici référencée dans la liste des émissions dédiées aux musiques électroniques, une graphiste, une association de vidéastes « semi-professionnels », une société multimédia et une association de « prévention de la toxicomanie » et de « réduction des risques de la consommation de produits dans le milieu des musiques électroniques ».

      Il faut également noter que six « événements » - présentés à la suite de l'édito - ont lieu hors les murs de la Fnac : une émission spéciale sur la radio associative partenaire, ainsi que diverses soirées dans des bars lillois (parmi lesquelles un concert d'un artiste du label Tot-Al dont la musique n'est pas à proprement parler de la jungle, quoique dans des formes assez proches) ou dans une salle de concert de Roubaix.

      On retrouve bien là une manière de rassembler en un même espace les différents éléments qui forment alors, dans un ensemble rendu cohérent et mis en scène en tant que tel, une « culture » des musiques électroniques (englobant, comme c'est le cas avec le salon Mix Move, les productions musicales et les productions visuelles ou multimédia qui participeraient d'une même dynamique). Mais ces « journées Electro » sont surtout le cadre de la production d'une « scène locale », exposée et présentée dans chacune des rubriques de la plaquette qui renvoient à plusieurs entités autonomes et qui recouvrent les différentes formes sensibles de la musique, incarnées ou matérialisées (artiste ou groupes d'artistes, disques, performances, espaces de diffusion de la musique). L'édito cristallise les éléments (interdépendants) de distinction de cette « scène locale » ; celle-ci est inventée dès la première page de la plaquette :

      « Nous avons voulu fêter la scène électronique lilloise en vous proposant une sélection de 22 albums à Prix Vert et une programmation de 6 jours au Forum. Rassembler cette scène qui visiblement ne demande qu'à être réunie a été une vraie partie de plaisir.

      Qu'il nous soit permis ici d'écrire que nous n'avons pas la prétention d'être exhaustifs : nous avons simplement saisi l'opportunité d'offrir un panorama crédible de la culture électronique lilloise. Musicalement bien sûr, mais aussi visuellement ; on justifie souvent, à juste titre, l'activité de cette scène par la culture du flyer qui a été générée depuis le début par la scène électronique. Ainsi la « Lille Valley » fournira une preuve de sa vitalité sur 4 des 6 jours programmés.

      Enfin la compilation Northern light sort le 30 octobre et fait le point, avec l'ambition de porter haut et fort les couleurs du groove lillois. »

      Que peut-on « lire » de cette « scène locale » dans l'édito ? La « scène électronique lilloise » est. Mais ces « journées Electro » sont l'occasion de la rassembler et de fonder une unité (elle ne demanderait pour le reste « qu'à être réunie »). Il ne s'agit pas de la montrer et de la mettre en valeur dans son intégralité mais dans son intégrité et sa diversité. Autrement dit, de fournir une vision représentative de cette « scène » 719 . L'usage du terme « panorama » est en ce sens pertinent puisque les « journées Electro » composent un espace synoptique particulier des musiques électroniques à Lille (et de leurs réseaux), à l'intérieur même du dispositif sensible du magasin de la Fnac (mais aussi, bien sûr, sur cette plaquette en tant que telle). Ou plutôt, d'ailleurs, un « panorama » de la « culture électronique lilloise ». La « scène locale » n'est plus seulement musicale mais s'inscrit dans une « culture » plus englobante qui relie les concepteurs graphiques et multimédia aux Djs et producteurs de musique (dont l'unité se rapporterait à une « culture du flyer » originellement attachée aux musiques électroniques). Les « cultures » visuelles sont présentées comme une spécificité lilloise relevant d'un dynamisme entrepreneurial lié aux nouvelles technologies de l'information et de la communication et permettant d'évoquer une « Lille Valley ». L'autonomie de la « culture électronique lilloise » (au moins instituée en tant que telle par ces « journées Electro ») tient donc à la fois à l'autonomisation d'une « scène » musicale et à celle d'un vivier d'entreprises et projets locaux novateurs. Enfin, la compilation Northern light (initiée « avec l'ambition de porter haut et fort les couleurs du groove lillois ») permet de faire accéder la « scène » musicale locale ainsi autonomisée à un degré de généralité en dehors des journées elles-mêmes.


Différents degrés de généralité

      On touche ici à plusieurs reprises les arcanes du « local » et du « global » interagissant dans les processus d'autonomisation des mondes de la musique. Plutôt que de les rendre systématiquement incommensurables, on peut tenter de voir comment les différentes strates de généralité peuvent être modelées et remodelées, appropriées et réappropriées, dans les autres strates. Maintes fois, le « global » s'immisce dans nos pratiques « locales » et y est rejoué selon des modalités, spatiales et temporelles notamment, très disparates.

      Le degré de généralité est à la fois une question d'espace (quelle échelle est concernée ?) et une question de temps (quelles vitesses de propagation des objets matériels, des discours, des « événements », des informations, etc. ?). Autrement dit, c'est une question de parcours différentiels dans l'espace qui dépend du nombre de connexions avec des réseaux de différents ordres (et formés de matérialités diverses qui transforment et l'espace et le temps, et le sens de la musique, selon que l'on est obligé ou non de mobiliser un grand nombre de mobiles immuables). Ces réseaux, traversant parfois plusieurs strates de généralité, forment également des réseaux de savoir-pouvoir, au sein desquels s'articulent - ou se confrontent - les stratégies des uns et les tactiques des autres, pour permettre - ou éviter - d'accéder à un autre degré de généralité. La Toile figure à ce titre un maillage particulier dans la mesure où le degré de visibilité atteint avec le réseau peut être totalement invisible dans d'autres strates, là où, la visibilité nationale, par exemple, produit généralement, en retour, une autre visibilité « locale » (ce qui n'empêche pas qu'un Dj « inconnu » localement puisse accéder à une généralité plus « globale », mais alors, celle-ci se double rétroactivement, sur un temps plus ou moins long, d'une nouvelle visibilité locale). De plus, la visibilité et la montée en généralité propres à Internet se produisent dans des temps très courts (à vitesse accélérée) et sont détachés des parcours plus « laborieux » dans l'espace tridimensionnel. C'est ainsi que des affinités de « goût » peuvent agréger rapidement un nombre important de relations et d'acteurs interconnectés, accédant à un degré de généralité impossible à former par d'autres médiations et fondant l'autonomie ponctuelle d'une communauté élective.

      Pour autant, l'idée ici défendue n'est pas que le degré de généralité atteint détermine un nombre important de généralités en cascades, des strates plus « globales » vers les strates plus « locales », ni que tous ces degrés de généralité divers sont toujours localement partagés. Par exemple, il se peut tout à fait que la majorité des acteurs de mon terrain n'aient jamais entendu parler du salon Mix Move. Par contre, la strate de généralité formé par ce salon nous informe au moins sur un certain nombre de tendances « globales » qui s'y cristallisent 720 , qui orientent le « contexte » dans lequel les acteurs forment leurs arts de faire, écoutent leurs musiques, se socialisent, font la fête, etc. (et les acteurs locaux étudiés ne sont pas plus extérieurs au « monde » que quiconque). On pourrait penser que notre rapport à la musique, fortement marqué par les dispositifs locaux qui permettent sa circulation et sa distribution sociale (dans le cas de la jungle tout particulièrement), se forme essentiellement à une échelle de généralité strictement « locale » - c'est-à-dire commensurable aux espaces et réseaux locaux - et que plus on s'éloigne de cette échelle, moins la généralité fait sens pour les acteurs. Et, en effet, les « journées Electro de la Fnac de Lille » sont plus signifiantes pour les acteurs locaux des musiques électroniques que le salon Mix Move. Malgré la généralisation des multiples technologies de généralité - télévision, Internet, presse écrite spécialisée, radio etc., chacun n'en est pas moins plongé dans un présent local auquel ils se confronte pratiquement et quotidiennement et où il compose avec les autres les formes du lien social. Toutefois, avec la musique tout particulièrement, qui circule à des échelles de généralités de plus en plus hétéroclites jusque dans nos dispositifs musicaux privés, le temps et l'espace ne sont plus seulement ceux de sa production sensible au monde. Les technologies communicationnelles de notre médiasphère moderne n'ont pas remplacé les précédentes : elles s'y adjoignent avant d'y être entremêlées - notre époque étant marquée par une hétérogénéité accrue des techniques de matérialisation, d'objectivation, d'historicisation ou de « performation ». Les réseaux électroniques permettent la circulation d'une quantité impressionnante de textes, mais les traces-papier continuent de s'accumuler dans nos réseaux socio-techniques, la musique peut être numérisée et distribué sans support matériel, mais le disque microsillon est toujours l'objet de toutes les stratégies et tactiques des amateurs de musiques électroniques, la mémoire musicale est dématérialisée et étendue, mais son stockage dans nos dispositifs privés passe toujours majoritairement par des objets physiques, etc. Il y a notamment développement conjoint des pratiques liées à la jungle et des espaces qui, reliés à d'autres espaces par différentes technologies communicationnelles, produisent un tant soit peu une généralité « nouvelle ». C'est le cas pour les E-zines jungle français qui apparaissent de plus en plus nombreux sur Internet, mais qui sont directement reliés à des réseaux concrets d'aficionados et d'espaces locaux oeuvrant pour une publicisation « multi-médiatique » de leur musique. Prenons l'exemple déjà travaillé des pratiques « mélomanes » sur Internet, de plus en plus développées chez certains Djs et aficionados, qui trouvent là l'occasion de réduire l'opacité des mondes de la jungle : elles permettent, certes, d'instituer des communautés temporaires d'affinités musicales en dehors des champs de savoir et de connaissance localisés, mais elles transforment en retour le rapport à la musique collectivement construit dans les réseaux locaux de la musique. Aussi « confidentielle » soit encore aujourd'hui la jungle (ce qui n'est tout de même plus tout à fait le cas dans la métropole lilloise), les usages des uns et des autres ne combinent pas moins, de plus en plus fréquemment, différentes strates de généralité, qui ne sont pas forcément en lien direct avec leurs espaces musicaux locaux et qui ne sont pas, non plus, des niveaux de visibilité « habituels » dans l'espace public national où les formes culturelles légitimes déploient les appareils de leur autonomisation.

      Que ce soit dans les modalités de la spécialisation de Stamina Records, dans les processus de production locale de la petite mythologie Congo Natty, dans la formation d'un « style » en devenir, ou dans les procédures d'autonomisation fragmentaire qui ont été interrogés dans ce chapitre, les mondes de la musique sont plus ou moins apparus dans leurs entrelacements incessants entre les stratégies et tactiques des acteurs « professionnels » (dont les activités musicales sont plus ou moins lucratives) et celles du « public ». Cependant, la stabilisation relative de ces mondes semble, pour une part importante, être avant tout l'affaire des acteurs « professionnalisés » dont l'activité se concentre en amont de la rencontre avec un public. Il n'empêche que les économies du sens dans les mondes de la jungle sont mises en oeuvres dans l'articulation des modes de faire plus ou moins différenciés des « professionnels » et de la praxis d'un public qui construit ses arts de faire conjointement à ceux des « professionnels ». Plus précisément, les sociabilités des premiers et celles des seconds se composent à travers une mixité de pratiques qui, malgré les nombreuses nuances qui doivent être signalées, interdit la définition de toute frontière étanche entre un espace « professionnel » et un « public ».


Chapitre V/ Production de quelques sociabilités musicales d'aujourd'hui

      « Le symbolisme ne peut être ni neutre, ni totalement adéquat, d'abord parce qu'il ne peut pas prendre ses signes n'importe où, ni n'importe quels signes. Cela est évident pour l'individu qui rencontre toujours devant lui un langage déjà constitué, et qui, s'il charge d'un sens « privé » et particulier tel mot, telle expression, ne le fait pas dans une liberté illimitée mais doit s'emparer de quelque chose qui « se trouve là ». Mais cela est également vrai pour la société, quoique d'une façon différente. La société constitue chaque fois son ordre symbolique, dans un sens tout autre que l'individu ne peut le faire. Mais cette constitution n'est pas libre. Elle doit aussi prendre sa matière dans « ce qui se trouve déjà là ». » 721  C. Castoriadis pointe là l'inextricable imbrication de l'institué et de l'instituant dans la formation sociale-individuelle de nos espaces collectifs. Mais, chez lui, l'activité d'institution est politique et renvoie à l'autonomisation d'une société « objective », ou plutôt « anonyme » (chacun y est interchangeable), qui est très éloignée de l'universalisme intersubjectif défendu par J. Habermas, vision à laquelle il s'oppose d'ailleurs plusieurs fois explicitement. En rappelant que, pour le philosophe allemand, l'activité communicationnelle constitue la seule activité proprement sociale (car détachée de toute stratégie instrumentée), R. Bautier précise les différents éléments de discordances entre cette manière de pensée et celle de C. Castoriadis : « A partir d'un point de vue qui est celui d'une théorie de l'autonomie des êtres humains (autonomie de la société autant qu'autonomie des individus), Castoriadis met en cause la théorie de l'action communicationnelle d'Habermas en considérant qu'elle n'est qu'un nouvel essai pour réaliser l'impossible : faire émerger les caractéristiques d'une bonne société à partir de l'analyse des conditions réelles de la vie sociale. Si la présence de la communication est bien attestée dans la plupart des activités sociales, l'intercompréhension ne constituerait souvent, même dans les situations les plus favorables aux thèses habermassiennes (pédagogie ou psychanalyse), qu'un moment dans un processus dont la finalité n'est pas l'intercompréhension (il s'agirait justement, dans ces cas, de faire accéder à l'autonomie). De plus, si l'on quitte de telles situations, effectivement révélatrices d'activités intersubjectives, pour s'intéresser à ce qui dépasse toute intersubjectivité, à savoir la politique (qui renvoie au social comme collectif anonyme toujours déjà institué et à instituer), alors, il devient nécessaire, pour Castoriadis, de l'envisager comme s'adressant non pas à un public déterminé mais à ce collectif anonyme, présent et à venir, dans un processus qui dépasse de très loin la simple intercompréhension, même si l'établissement d'une situation de parole idéale peut être un moyen de l'institution du social. Enfin, selon lui, l'analyse de la société et de l'histoire, menée sans référence à une perspective normative, fait apparaître que l'intercompréhension existe partout et toujours, y compris dans les groupes les plus éloignés de l'universalité rationnelle, mais que les institutions peuvent être structurées ou non de façon à rendre effectivement impossible leur mise en question et empêcher ainsi l'ouverture aux raisons d'autres groupes. » 722 

      Il s'agira ici de s'intéresser aux interstices empiriques entre ces deux positionnements philosophiques clivés 723 , plutôt que de trancher définitivement (ce que l'on ne pourrait de toute façon pas faire puisque les « réalités » sociales travaillées restent largement en deçà d'un ordre politique « global » - sans forcément qu'il n'en soit jamais question - qui nécessiterait sans doute d'aller au bout des divergences entre les deux penseurs). Il apparaît en effet possible d'interroger les économies du sens mises en oeuvre dans les espaces et réseaux de la jungle étudiés, qui sont en effet à la fois prédisposées par un symbolisme « qui se trouve déjà là » et incessamment réinventées, pour tenter de voir comment peuvent être projetés et/ou mis à distance différents ordres communautaires dans des (micro-)espaces (tendanciellement publics ou non, autonomisés ou non), physiquement dissociés mais reliés entre eux, où certes l'intercompréhension n'est pas unilatéralement une fin, mais où elle est une étape intermédiaire pour la production de sociabilités musicales, participant à l'institution symbolique d'un lien social qui ne leur est jamais réductible.


1) Différents ordres du commun

      La jungle circule et se distribue dans de multiples espaces où se croisent et interagissent différents acteurs (Djs, disquaires, aficionados, public élargi des soirées, etc.), qui construisent là très diversement - et pour partie - leur rapport à la musique et dont l'identité sociale-musicale est elle-même plurielle : ils peuvent devenir tour à tour amateurs plus ou moins experts, aficionados exclusifs, animateurs radiophoniques, Djs, voire entamer une activité dans le cadre d'une professionnalité à consolider - disquaire par exemple. Chacun modèle et investit un ou différents ordres du commun avec la musique et les collectifs qui se forment autour de la jungle et qui renvoient à des modalités proprement sociales de constitution du commun. Les espaces étudiés, où s'articulent l'individualité et le social, cristallisent différentes formes de mise en commun (instituantes) et différentes formes de communs stabilisés (institués) enchevêtrées. S'y composent en particulier des modalités symboliques communes d'opposition à l'ordre sociétal, qui requièrent la production de liens plus ou moins communautaires (permettant parfois d'instituer symboliquement une communauté internationale), mais celles-ci ne semblent concerner qu'une frange restreinte des individus passionnés, ou touchés, ou animés par la jungle (et le public des soirées l'est au moins dans le temps de la fête). S'expriment alors quelques tensions entre un commun produit par et dans la société instituée et un commun symboliquement opposé à son « système » (pour reprendre la terminologie « ordinaire » des acteurs interrogés). Mais, bien sûr, d'autres ordres du commun (produits, appropriés et rendus intelligibles de manières inégales) concernent plus évidemment plus de monde et renvoient aux « styles » musicaux, aux espaces festifs en tant que tels, ou encore aux différentes activités collectives, stabilisées ou en cours d'autonomisation.


L'exemple du crew pour dire le commun d'un collectif à différentes échelles

      On prendra ici, d'abord, l'exemple du crew - « équipe », « bande », « phratrie », dont la terminologie, largement propagée à l'échelle des réseaux de la jungle en France, s'est constituée par mimesis avec le langage vernaculaire des activistes anglais - pour comprendre comment les acteurs réalisent, en les produisant, des versions différentielles du commun qui le cimente. Pour ce faire, on s'appuiera dans un premier temps sur quelques extraits d'entretiens menés auprès de deux Djs 724  qui ont fait partie du même crew, nommé et affiché comme tel, un collectif dissous après deux années d'activités festives dans divers lieux locaux - squatts, bars, salles de concert (et peu de temps après l'organisation du crew sous forme d'association officielle), puis, dans un deuxième temps, sur d'autres entretiens référant à d'autres crews, réels ou symboliques.

      Pour le premier d'entre eux, le crew n'apparaît pas comme un mode d'être et de faire-ensemble indifférencié, mais il est au contraire fortement marqué par les individualités disparates qui le composent. La valeur totalisante du crew, un Nous, ne serait qu'apparente ; elle ne vaudrait qu'en tant que représentation co-produite (par les membres du collectif et par le « public » des soirées jungle qu'ils organisaient) sur la face visible - publique, publicitaire - de la « bande ». Cependant, le crew serait l'occasion de mettre - et de produire - en commun un « style » de faire-ensemble construit sur le principe communicationnel de la différenciation (« on n'est pas comme les autres ») - intentional communication selon les termes de D. Hebdige 725  -et inscrit dans une forme de « révolte » - style in revolt - contre le « système » :

      « Dans le collectif qu'on a formé, dans notre crew, on avait tous des parcours différents et des cultures différentes. Mais, ce qui nous réunissait, c'était vraiment la volonté de dire « on n'est pas comme les autres »... Y'avait vraiment un esprit de lutte commun dans ce qu'on faisait. De l'extérieur, c'était un vrai crew : on paraissait vraiment soudés. De l'intérieur, c'était pas comme ça que ça se passait... On avait tous des ego forts et y'avait que la musique pour laquelle on tombait toujours d'accord. »

      Explicitant à nouveau ce principe de positionnement face « aux autres », il se réfère plus explicitement à un « style » commun du crew (« on a notre style ») qui n'est pas un « style » univoque mais constitué par l'enchevêtrement des « ego » de chacun des membres. Il instaure également une extériorité du monde face à l'intériorité d'un collectif (d'une communauté invisible ?) qui engloberait le crew et son « public », au moins dans l'espace-temps de leur coprésence dans la fête. Mais cette société à laquelle ils proposeraient une alternative, c'est la société du spectacle qui accentue les inégalités sociales 726  ; la fête serait l'occasion de marquer une différence en produisant une réalité tangible (« on est real ») qui ne soit justement pas de l'ordre du simulacre publicitaire :

      « C'était un crew dans le sens où on avait un message... Dans le sens : on fait pas comme les autres, on a notre style... Ce qu'on fait c'est pas politique dans le sens très fort du terme... mais on se positionne en tant que... On n'est pas d'accord avec ce qui se passe dans la société, avec le système... On le dit ! Mais, en même temps, on est irie 727  aussi... On est là pour faire la fête... on est là pour faire bouger, pour bouger, pour passer de la bonne musique... Mais on est pas dupe de ce qui se passe à l'extérieur... Quand tu vois la masse des gens qui font : « oui oui, c'est super », quand tu vois tous ces charlatans à la télé qui profitent de tout et de tout le monde, que tu vois comment... tu vois que le gouffre entre les riches et les pauvres se creuse de jour en jour... Et puis tous ces trucs là, tu vois, c'est des poncifs... On aurait pas fini d'en faire le tour... Tout ça m'énerve, et à l'époque, ça m'énervait peut-être encore plus, de manière plus active... Et puis on faisait ça aussi, faut pas s'en cacher, pour notre ego... On a tous un fort ego, à mon avis.. Et ça fait plaisir de voir les gens danser devant toi... Quand tu passes une sélection, bon là c'est un peu plus terre à terre, mais... quand tu passes une bonne sélection et que ... Si tu lèves la main et que les gens sifflent et tout, c'est mortel quoi... C'est dans ces moments là que tu peux dire : « nous, on n'est pas comme ça, nous on profite pas. Nous, on est là, on est real. On passe de la bonne musique pour vous et pour vous faire comprendre qu'il y a un tas de choses à dire ».  »

      Pour lui, enfin, il y aurait un « esprit » commun au crew et à certains acteurs de la jungle, un « esprit de lutte », qui différencierait les « vrais » activistes du « mouvement » des « opportunistes », qui relierait certains collectifs locaux aux fondateurs anglais, qui serait consubstantiel de la formation d'un « style » à part entière et qui inscrirait ce « style » dans la droite lignée d'autres musiques comme le reggae ou le hip-hop :

      « Si tu veux, le truc commun aux membres de notre crew c'était l'esprit warrior... Sans vouloir rentrer dans les stéréotypes, c'était « ouais, on se bat »... Des fois, on savait pas pourquoi, mais on se battait... On voulait prouver quelque chose... Qu'on était différent, qu'on était les meilleurs... Pas les meilleurs pour se passer de la brosse à reluire... C'était dire : « nous, on comprend la culture comme ça, on comprend le délire comme ça et on croit qu'on a raison »... C'est un peu prétentieux quelque part, mais... Soit tu le fais comme ça et t'es convaincu, soit t'es un opportuniste : « je passe de la jungle comme je pourrais passer autre chose »... [...] en fait y'avait aussi la musique, le style... En fait c'était lié... C'était la même chose pour nous : jungle et esprit de lutte...[...] C'est vrai qu'en plus c'était pas seulement que pour nous... A une certaine époque, c'était réellement quelque chose de commun pour plein de monde... Y'avait une espèce d'« Internationale jungle »... Ce qu'il faut bien voir, c'est que les junglists 728  anglais, au départ, pour faire entendre leur musique et leur message... Bon, moi j'ai toujours considéré que la jungle c'était ni plus ni moins que du hip-hop, musicalement un peu différent, mais dans le fond relativement identique dans le message et dans la manière de voir les choses, quelque part entre le reggae et le hip-hop... Les premiers junglists, c'est pas compliqué, toutes les têtes d'affiche encore aujourd'hui, genre Ray Keith, etc... Pour faire bouger la scène jungle en Angleterre, vu que c'était illégal de faire des raves jungle et ben, il a bien fallu qu'ils luttent... »

      Pour l'autre Dj interrogé, l'activité commune investie dans ce même crew était certes intentionnellement orientée, mais elle ne concernait pas le registre politique de l'opposition au « système », ni la définition « endogène » d'une « lutte » face à une société « exogène ». Il s'agissait plutôt de prolonger dans la métropole lilloise les réseaux du « style » et de la « culture » jungle, alors encore presque exclusivement concentrés en Angleterre :

      « Pour moi, l'activité dans le collectif c'était pas forcément très warrior... C'était juste un moyen de faire découvrir une culture qui existait et que les gens sur Lille ne connaissaient pas... Exprimer cette culture... Effectivement une culture qui véhicule des idées de lutte, mais sous-jacentes... Ce que la jungle proclame, c'est effectivement une certaine façon d'être qui ne correspond pas à l'image qu'on veut imposer. A partir du moment où, effectivement, on était les seuls... « Seuls contre tous », ça peut faire un peu warrior, mais je ne l'ai pas vécu comme ça... Evidemment, quand on découvre une autre façon de s'exprimer, un autre style musical, ça ouvre l'esprit...Mais les gens ne sortaient pas de nos soirées en se disant « on a découvert un mouvement, ça nous a fait réfléchir ». »

      Par contre, il est beaucoup plus exigeant quant à ce que devrait être un crew, c'est-à-dire quasiment une « communauté à petite échelle » (pour reprendre l'expression d'un autre Dj cité juste après), ce qui signifie un faire-ensemble englobant d'autres activités culturelles - et pas uniquement le rassemblement d'un groupe d'affinités stylistiques qui passerait par un dire-ensemble :

      « Un crew... J'irais jusqu'à dire que c'est des gens qui partagent des intérêts communs quasiment à tous niveaux. C'est pas juste s'intéresser à la jungle et faire des soirées ensemble... Mais, à la limite, faire du skate ensemble, aller au cinéma ensemble... c'est vraiment une façon de vivre en commun... C'est clair que les crews, soit ils sont déjà là à la base et après on les officialise... Des gens de communautés, de quartiers, qui ont toujours vécu ensemble depuis des années, qui montent leur crew par rapport à la musique parce qu'ils sont là depuis longtemps... Ou alors des gens qui se découvrent des intérêts communs mais où, effectivement, y'a une osmose qui se fait de manière très très forte, en plus de l'activité principale qui les réunit [...] En fait, la « communauté »... C'est peut-être la notion du crew, mais élargie. Elargie en nombre de personnes. Elargie au niveau des activités, au niveau du vivre en commun... Mais c'est un peu extrémiste. »

      Se référant à la fois à sa propre expérience et à une forme idéale du crew, un autre Dj 729  propose une vision plus fusionnelle du commun formé par le groupe, où l'individu doit se diluer dans la « communauté » pour promouvoir un élargissement du partage communautaire de la musique dans la fête, ce qui, somme toute, serait intrinsèquement lié au « style » jungle (donc ici un « style » de musique indissociable d'un « style » de faire) :

      « Le commun, ça évoque plusieurs choses pour moi... A deux niveaux : au niveau du crew... Y'a une image du Dj qui dit que c'est quelqu'un ... un peu un egotrip quoi, un délire personnel... Quelqu'un qui a du pouvoir ou je sais pas quoi - pour moi, c'est quelqu'un qui en a ... Le délire du Dj pour moi, il est lié à la jungle et au fait du crew, que j'ai connu comme ça depuis le début, et qui a fait que... Peut-être que la place du Dj elle m'a jamais réellement intéressé... ça m'a jamais réellement intéressé cette place là, en soi. Mais c'est plus l'histoire du crew... Et la jungle je l'ai toujours vue par ce concept de crew, c'est-à-dire qu'il y a des gens ensemble et que, justement, si le délire se passe entre les gens, il se passe aussi dans le mix quoi. C'est autre chose que quelqu'un qui mixe tout seul. Je crois que c'est vachement différent. C'est cette histoire de crew qui rend possible, pour moi, la chose...Au niveau de la musique, on va dire que le crew c'est un peu une communauté à petite échelle... Bon, d'un côté y'a le crew... Il y a le côté du crew et le niveau de la communauté « culturelle » quelque part, dans le sens où... On partage déjà la musique... Et ce que je disais tout à l'heure sur le mix, c'est que ça se passe entre le public et les gens. Si ça se passe entre les gens, ça se ressent du côté du public. Si le public apprécie, il le fait ressortir... Y'a vraiment un échange, c'est clair. »


D'autres univers plus ou moins partagés

      Mais, le commun peut être produit conjointement sur les registres politique et stylistique à propos d'autres musiques. C'est ainsi que, dans un récit de vie orienté vers l'activité musicale, un Dj reconstruit l'histoire de son « goût » autour de couples dichotomiques enchâssés - et plus ou moins explicités : musiques « blacks » - peuple / musiques new wave 730  « blanches » - bourgeoisie (registre « politique ») ; ce qui renvoie respectivement à chaleur - rapport collectif à la musique / froideur romantique - rapport individuel à la musique (registre « stylistique »). Le commun apparaît dans le croisement des deux registres ; il ne se formerait plus avec le « style », c'est le « style » qui, en soi, produirait des modalités communes (ou individuelles) de rapport à la musique et au monde :

      « J'ai commencé à être influencé par d'autres gens qui écoutaient des trucs plus mainstream, genre les Pink Floyd ou des trucs comme ça, mais j'écoutais vraiment de loin sans trop trop de conviction. J'aimais bien Hendrix, James Brown, des choses comme ça. Et c'est vrai qu'en y réfléchissant, j'écoutais des trucs plutôt blacks : ça c'est un peu grâce à ma soeur, grâce à l'environnement dans lequel j'étais à Roubaix. Mais en même temps, à Roubaix, dans le lycée où j'étais, y'avait toutes sortes de personnes, y'avait aussi des petits bourgeois qui écoutaient Depeche Mode ou des trucs comme ça ; mais moi je pouvais vraiment pas supporter ça. Les Cure, tout ça. Tout ce délire un peu glauque : « je veux rester seul... » »

      Plus globalement, parmi les acteurs interrogés (amateurs, organisateurs de free-parties, disquaires, Djs), ceux qui sont issus d'une première ou d'une deuxième génération d'immigrés en France semblent développer leurs modes associatifs sans référence intrinsèque aux cultures communautaires dont chaque membre du collectif est originaire (ce qui renvoie au syncrétisme contemporain d'une culture française protéiforme comme des cultures héritées des parents, dont ils sont déjà la génération métissée). Cependant, les entretiens sont l'occasion pour certains de convoquer a posteriori ces communautés originelles pour dire et voir autrement leur commun ; parfois ils se « rendent comptent » qu'ils sont plusieurs du même collectif à être « déracinés » (selon leur propre vocable) en même temps qu'ils me le disent. Mais, le commun est plus généralement focalisé sur l'aspect « politique » et/ou « déviant » de leurs démarches (underground, contre le « système ») et systématiquement orienté autour de la musique comme un faire par opposition à la musique comme un dire. Ce faire musical, qui constitue une modalité hégémonique de leur rapport à la musique et aux autres se rapproche des arts de faire plébiscités par la TAZ 731  - des communautés hors du principe publicitaire qui surcharge le monde de discours et de mise en représentation multiples. Mais, pour les simples « amateurs » (pour qui la passion de la jungle ne s'inscrit concrètement dans un collectif que lors de leurs passages chez Stamina Records ou lors des soirées auxquelles ils se rendent d'ailleurs en groupes), le registre politique n'est jamais mis en oeuvre pour dire leurs démarches. C'est en fait très fréquemment du côté d'un rapport individuel aux manifestations de la musique qu'ils articulent la sociologie de leurs propres pratiques, reléguant parfois les affinités musicales locales qu'ils expérimentent au statut de contingence temporelle :

      « Si tu veux, aujourd'hui, la jungle est devenue à la mode sur Lille et tu te retrouves à acheter les mêmes disques que certains lycéens qui viennent chez Stamina juste pour être dans le coup et qui te demandent plein de renseignements sans savoir vraiment de quoi il retourne. D'un côté, c'est bien qu'il y ait un nouveau public qui s'y intéresse mais bon... Moi, je leur répond : «  Eh les gars, c'est à vous de faire votre chemin dans la jungle, moi j'ai pas attendu que les autres me filent un coup de main pour ça ». »

      Dans tous les cas, il n'en reste pas moins que la construction du commun semble assez rarement structurée par un rapport fusionnel au collectif (quoique pratiquée comme telle dans les soirées 732 ). Si « communauté » il y a, elle n'est pas un Nous indivisé comme les communautés traditionnelles étudiées par les ethnologues (bien que cette indivision soit relative 733 ), mais elle relève d'un lien communautaire particulier, qui peut être, notamment, un moyen de s'opposer symboliquement et pratiquement aux multiples formes de rationalisation de notre société moderne

      Comment dit-on le commun et la communauté dans les réseaux « alternatifs » ?

      Par quelles voies - et quelles voix - peuvent-ils encore être institués ?

      Lors de journées d'études universitaires où nous sommes sensés ne faire voyager que de la « matière grise », il arrive très couramment que des objets substantiels pour nos champs de recherche respectifs y circulent également. Au cours d'une de ces rencontres, je fais la connaissance d'une doctorante, venue comme moi présenter l'avancée de ses travaux et dont la thèse porte sur les « espaces de l'expression alternative ». Elle-même militante alternative et squatteuse, elle évoque à plusieurs reprises TAZ 734 , petit livre manifeste dont on m'a déjà parlé auparavant. TAZ fait figure d'emblème littéraire pour une frange marginale de la population et relie, par filiation communautariste, les squatteurs aux néo-anarchistes, les travellers 735  aux hackers 736 , ou encore les ex-hippies aux organisateurs de free-parties, quand ces activités ne sont pas incarnées dans un seul corps ou un seul collectif.

      A la fin de ces journées d'études, elle me présente un ami, lui aussi activiste squatteur, qui préfère éviter toute allégeance rapide à TAZ : « cette coquille vide 737  n'est jamais qu'une version édulcorée de La société du spectacle 738  ». Elle finit par me donner un exemplaire de TAZ 739  ; je lui parle de mon travail et je lui offre une bière. Le mode d'échange ainsi engagé renvoie explicitement (elle le dit) au registre anarchiste de distribution du savoir et de la culture, à une « forme d'économie parallèle », ouvertement hostile au principe du copyright (comme le sont une bonne partie des djs et compositeurs de musiques électroniques). On peut lire à la page 6 de ce petit livre : « Selon les voeux de l'auteur et de l'éditeur, ce livre peut être librement piraté et reproduit, sous réserves d'information préalable auprès de l'éditeur. »

      

      « T.A.Z The Temporary Autonomous Zone »

      De quoi discute ce livre ? D'où nous parle-t-il ? De zones autonomes temporaires (TAZ) : des enclaves laissées en friche qu'il s'agit d'occuper. Mais la notion de TAZ est assez englobante pour pouvoir signifier bien plus de choses qu'un espace physique. Cet ouvrage est un essai-manifeste 740  qui appelle à remplir les vides, à incarner des espaces d'autonomie, à les investir d'un commun. Mais dès que la société du spectacle intervient pour (re)qualifier cet espace - ne serait-ce qu'en tant que TAZ - la communauté doit quitter les lieux, réels ou symboliques, rester invisible, et en investir de nouveaux. Lecteur plutôt sérieux de M. Foucault, J. Baudrillard, J.F Lyotard, G. Deleuze, ou encore P. Virilio, H. Bey propose un syncrétisme conceptuel post-moderniste et s'érige, dans la droite lignée de G. Debord, contre le principe publicitaire de l'espace public moderne.

      Autrement dit, selon lui, l'espace public doit rester inachevé ; en aucun cas, on ne doit supporter sa dimension spectaculaire. Ce qui revient à refuser qu'il agisse comme espace de mise en visibilité, comme espace d'arrachement du commun à un régime unitaire et à promouvoir, au contraire, la perpétuation de ce régime communautaire temporaire dans le parcours itinérant d'un espace vacant à un autre : « Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu'indéfinissable dans les termes du Spectacle. » (p14) Si la TAZ opère par appropriations successives d'espaces, elle doit rester en dehors des processus de représentation de ceux-ci. Et préférer l'insurrection invisible à la révolution spectaculaire. La TAZ relève d'un démarche ontologiste ; il ne s'agit pas de la définir mais d'en prendre conscience « dans l'action » ; c'est une entité qui existe dans le faire et non dans le dire : « [...] la TAZ est quasiment auto-explicite » (p10).

      C'est également une ouverture, une « tactique » pour parer à la « fermeture de la carte », c'est-à-dire pour permettre d'échapper au principe du panoptique généralisé. Mais cette ouverture, cet en-dehors temporaire, doit s'appuyer sur une organisation anthropologique et sociale elle-même ouverte. C'est pourquoi H. Bey prône un retour à la « bande », au sens de phratrie. Une telle organisation sociale, qui échapperait aux modèles actuels historiquement construits (familles, métiers, etc.), vaut comme positionnement politique et comme économie : « La famille nucléaire, [...], est une invention Néolithique, en réponse à la pénurie et à la hiérarchie imposée par la « révolution agraire ». Le modèle Paléolithique est à la fois plus primaire et plus radical : la bande. [...]. Alors que la famille nucléaire est issue de la pénurie [...], la bande est issue de l'abondance - d'où sa prodigalité. [...]. La bande est ouverte - certes pas à tous mais, par affinités électives, aux initiés [.. .]. La bande n'appartient pas à une hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie d'une structure horizontale de coutumes, de famille élargie, d'alliance et de contrat, d'affinités spirituelles etc. » (pp.18-19)

      Points par points, mais sans filer l'analogie jusqu'au bout, cette proposition de H. Bey renvoie à la forme communautaire « primitive » (telle qu'elle est décrite par bon nombre d'ethnologues) : régie par un idéal autarcique, la communauté anthropologique « primitive » ne connaît pas encore le principe commercial de l'échange moderne (cristallisé autour de la valeur des biens rares) ; cette autonomie économique renvoie à une indépendance politique qui n'empêche pas la communauté d'étendre son champ d'investigation au-delà de l'espace local auquel elle s'attache temporairement ; la communauté fonctionne selon un principe d'inclusion/exclusion (nous, la communauté / l'autre, les autres) dans une société indivisée et indépendante (idéalement exempte d'exploitation, de divisions ou d'inégalités sociales). Il resterait d'ailleurs à relativiser, comme le font les ethnologues contemporains à propos des travaux de N. Elias ou de certains autres de P. Clastres, la frontière théoriquement étanche entre la communauté, égalitaire - Nous - et la société ou civilisation moderne, divisée - Je : n'observerait-on pas chez les « initiés » par « affinités électives » de H. Bey, des rapports de force du même ordre que ceux qui pouvaient distinguer, au sein de la communauté « primitive », les anciens des jeunes ou les femmes des hommes ?

      H. Bey défend, en tant que modalité d'expérimentation et de survie de la TAZ, un nomadisme actif (il y aurait donc un nomadisme passif), c'est-à-dire une tactique - « ce que Deleuze et Guattari appelaient métaphoriquement « la machine de guerre » » (p. 25) - qui s'appuierait sur une vision complexe de notre société contemporaine. Mais la TAZ n'est pas qu'une enclave spatiale, c'est aussi une enclave temporelle, un moment hors du calendrier - qui n'est autre qu'une manière de plus de classer les choses du monde et d'en faire un ensemble mesurable et fermé. La fête - ici nommée « festival » puisqu'elle se répète fréquemment - constitue un de ces moments privilégiés, l'occasion, conviviale, de s'opposer symboliquement au rangement temporel imposé par le calendrier. La fête permettrait, en outre, de proposer une alternative au mode médiatique d'expression de la vie, « cette pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux non-événement de la pure représentation. »(pp. 21-22)

      C'est un commun en-dehors du temps, de l'histoire, de l'espace - tels que délimités par les forces politiques, scientifiques et médiatiques au pouvoir - que l'auteur appelle de tous ses voeux. Un réseau de communautés invisibles, dont la tactique insurrectionnelle consiste à occuper, temporairement et localement, des espaces concrets ou imaginaires, et à disparaître pour ne jamais permettre la collusion avec la sphère médiatique : « La TAZ veut avant tout éviter la médiation. Elle expérimente son existence dans l'immédiat. » (p. 30) La TAZ est affaire de passages dans des vides interstitiels, hors des topographies tracées par les pouvoirs en place : « Les modèles de forces qui génèrent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces « attracteurs étranges » du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions. »(p. 32)

      Se référant à la fois au situationnisme et aux « utopies pirates » - spécifiquement comme modèle économique : « vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale » (p.59-60) - H. Bey plaide en faveur d'anarchies temporaires, non stabilisées, « impermanentes », refusant le durcissement du temps de l'Histoire et la publicité. Il s'agirait, en fait, de voyager sans cesse pour échapper à la temporalité des organisations sociales qui se structurent et se normalisent, comme à celle des médias qui imposent un système spectaculaire de médiations entre le social et le pouvoir, ou entre le monde de l'art et le monde de l'expérience quotidienne. Sous cet angle, la musique devient la métaphore évidente du système d'organisation de la TAZ (« la musique comme Principe d'organisation »), au-delà d'ailleurs de la dimension festive défendue par H. Bey : le temps de l'une comme de l'autre renvoie au mouvement ; on ne prend conscience de l'une comme de l'autre que dans leur écoulement temporel, dans le temps de leur production au monde. L'art n'aurait de sens qu'en participant pleinement à cette dynamique incessante : « Je suggère que la TAZ est le seul « temps » et le seul « espace » où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'agréger et de se manifester. » (p.69)

      Mais s'il semble vital de rester invisible, de disparaître pour mieux exister ailleurs, H. Bey invite également à relativiser ce principe, du moins à se saisir des technologies de communication (au sens large du terme) - « la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias ou les subvertira de l'intérieur - sans quoi elle ne sera jamais « vue » du tout » (p.70), tout en restant vigilent vis-à-vis des instruments du panoptique - « [...] au delà du Contrôle, [...], par-delà l'aptitude de l'Etat à voir. »(p.70) En prônant également « une évolution du domestique au sauvage » (p.73), c'est aux caractéristiques de la sphère privée moderne que H. Bey s'attaque : fermée au monde, attachée à la sphère publique par l'espace médiatique de la représentation et du simulacre.

      Toute TAZ doit se protéger des injonctions à la normalité par la constitution de ramifications souterraines avec d'autres TAZ. Ces connexions ne peuvent se passer de la maîtrise des outils de traduction de notre monde moderne médiatisé, un tant soit peu les mêmes que ceux utilisés par le système publicitaire. Mais l'organisation anarchiste consiste à parasiter ces systèmes dominants. Non pas en systématisant l'opposition contre, mais en favorisant l'autonomie : « pour autant que la TAZ existe maintenant, elle est beaucoup plus que la négativité mondaine ou que la marginalité de la contre-culture. [...]. C'est une « épiphanie » - une expérience forte aussi bien au niveau social qu'individuel . » (p.73) Au plus proche de sa racine étymologique , « épiphanie » signifie, ici : « manifestation de ce qui était caché » 741 . La TAZ donne sens à l'expérience de manière collective et individuelle, sans pour autant soumettre le commun à la nécessité de se dire et de se montrer dans l'espace public pour se détacher du régime fusionnel et pour exister. Le commun est « caché », non pas en tant qu'il suffirait de le débusquer, mais en tant qu'il n'existe que par la « manifestation » de la TAZ. L'expérience « réelle », vécue en dehors des obligations spectaculaires, permettrait, temporairement et localement, de faire exister ce commun sans que les individus y soient complètement dilués. Ce serait justement lors des ces expressions collectives, furtives et décentrées, libérées des contraintes politiques, économiques ou historiques, que les membres de la communauté pourraient continuer d'avancer dans le même sens.

      La vision de la communauté - « primitive » chez les ethnologues ou moderne chez H. Bey - en tant qu'entité indifférenciée sans rapports politiques « endogènes », a sans aucun doute encore moins de pertinence empirique absolue dans le cas des communautés qui pourraient prendre forme dans notre société contemporaine, que dans celui des communautés traditionnelles. Dans les formes actuelles d'organisation sociale, maillée de réseaux de savoir-pouvoir de plus en plus denses et de plus en plus complexes, le lien communautaire doit composer avec des modalités hétéroclites de rationalisation des échanges. Pour M. Weber 742 , la distinction entre la société et la communauté renvoie, d'un côté, aux deux formes de lien social communautaire - une forme de lien traditionnel par filiation et héritages culturels et une forme d'identification collective à un leader charismatique, tous deux marqués par un fort sentiment d'appartenance - et, de l'autre, aux deux formes de rationalités sociétales - un rapport aux valeurs par engagement mutuel et un rapport instrumental imposant des moyens adaptés à une fin déterminée. Selon lui, la société s'est historiquement assuré une prédominance sur les formes de liens communautaires (toujours à l'oeuvre dans le même temps) par des processus de rationalisation (notamment religieuse). Cette rationalisation des formes communautaires induit une institutionnalisation des cultures concernées. Parti d'un point de vue très différent - celui de l'espace public, L. Quéré, s'interrogeant sur le dispositif contemporain d'objectivation du tiers symbolisant, observe des tendances similaires : « On peut le caractériser [ce dispositif] en disant qu'il actualise de plus en plus exclusivement l'activité instituante sur le mode de la scientificité et du point de vue de la rationalité instrumentale (stratégique et technique). » 743  Cependant, la prépondérance relative des formes rationalisées d'échange n'empêche pas la multiplicité des modes d'institutions du lien social - et la musique, en tant qu'univers sensible socialisé, peut engager et produire des formes hybrides, sociétales et communautaires, d'« activités instituantes ». Dans un monde dominé par la logique capitaliste (orienté par une rationalité instrumentale économique), il existe toujours des revendications communautaires qui entrent en collision avec des valeurs d'engagement mutuel dans la société, produisant, parallèlement plus que conjointement, des formes de résistance complexes à la rationalité instrumentale moderne.

      Néanmoins, les espaces locaux étudiés ne semblent pas combiner de modalités proprement communautaires d'échanges. Ou plus exactement, il n'y a pas de lien communautaire préétabli, mais plutôt des formes d'un commun en construction qui s'appuie sur un « style » commun institué ailleurs (dans les mondes de la jungle anglais) sans y être totalement assujetti 744 . D'ailleurs, la formation d'un « style » musical, aujourd'hui concomitante du développement des réseaux et espaces du disque qui croisent à la fois les régimes d'action instrumentée des logiques marchandes et des strates de visibilité plurielles, ne peut jamais complètement s'opérer sous les régimes communicationnnels proposés par H. Bey. Certes, dans les extraits d'entretiens reproduits ci-avant, le commun ré-inventé au cours des divers récits apparaît plusieurs fois marqué par les mêmes structures modales que celles mises en oeuvre pour la conception de la TAZ : il peut situer un monde « endogène » face aux « autres », pour une « communauté » qui dépasse parfois l'échelle du territoire local ; il peut se cristalliser autour d'une opposition au « système » spectaculaire ; il peut se réaliser et être éprouvé au cours des fêtes jungle - des occasions de faire autrement, hors du simulacre sociétal ; etc. Mais, d'une part, il est aussi marqué du sceau des individualités composant le collectif (de « forts ego ») et, d'autre part, il s'imbrique ou se confronte aux modes d'échanges rationalisés, publicitaires et/ou spectaculaires. Le « style » est à la fois commun et personnel. La communauté « musicale » reste à instituer : elle n'est pas complètement déjà là, mais c'est une communauté en devenir où les individus, dans ce cas, lui sont premiers et ont à tisser leurs liens, socialement et individuellement, aussi « endogènes » soient-ils, dans une société capitaliste et « globalisée » à laquelle, malgré tous leurs efforts, ils ne peuvent être extérieurs. On remarquera, tout de même que dans certains cas très rares (y-compris en Grande-Bretagne), l'organisation collective « alternative » de certaines « communautés » hétérogènes produit concrètement des manières de faire extrêmement proches du modèle de la TAZ 745 . Mais alors, l'activité musicale et l'appropriation sociale-collective d'un « style » n'apparaissent pas de manière coaxiale aux processus d'institution communautaire du lien social, elle leur est simplement connexe.


Quelques ordres communautaires à réaliser localement

      Les ordres du commun mis en oeuvre sur mon terrain sont hétéroclites, ils diffèrent selon les collectifs (formalisés ou idéalisés) et selon les individus. Pour autant, ils réfèrent très souvent à un même genre de « communauté locale » d'interconnaissance, où s'articulent différentes manières de constituer des sociabilités qui ne se soumettent que partiellement à la transparence imposée par les formes actuelles de l'espace public. Réfutant la conception de R. Sennett, selon laquelle seules les sociétés anonymes permettent la théâtralité du jeu social qui fonde l'espace public, mais reconnaissant avec lui la pertinence de la dissociation sociabilité / intimité, L. Quéré évoque un type de « communautés locales », ou de « sociétés d'interconnaissance » locales qui y ressemble fort : « Une société d'interconnaissance s'organise à mi-chemin entre l'anonymat et l'intimité. Elle correspond à une collectivité dont les membres se connaissent entre eux. Non pas ce type de connaissance qui caractérise les relations familiales ou amicales. Mais de celui qui fait qu'un individu se sait reconnu, identifié hors de chez lui. C'est traditionnellement le cas d'un village rural ou d'un quartier urbain. Or, contrairement à l'image qu'on s'en fait spontanément d'après le mythe de la communauté chaleureuse, cette interconnaissance n'implique pas le règne de la transparence, et encore moins celui de l'intimité. Les codes de la reconnaissance sociale y sont peut-être d'une plus grande subtilité, ou d'une subtilité plus pratique, que dans une société d'inconnus. Le port du masque dans le jeu social n'y est pas moins de rigueur. » 746 

      Mais la communauté ne se définit pas qu'en tant que monde « endogène » où des membres « semblables » ordonnent conjointement leur commun. Pour R. Esposito 747 , c'est même l'inverse que signifie « communauté ». Renvoyant à l'origine latine du mot - communitas, c'est-à-dire un « don » et une « obligation » - il défend un principe d'ouverture face à la fermeture de la communauté, qui résulterait de l'usage moderne du terme. A l'identité propre d'un groupe face aux autres communautés (ou au sentiment d'appartenance tel qu'il est évoqué par M. Weber), il oppose l'altérité qui serait fondatrice d'une communauté tournée vers l'extérieur, le commun renvoyant à une obligation d'échanges avec l'autre, de confrontation avec la différence. Toutefois, malgré la « nouvelle » éthique que R. Esposito construit à partir d'une communauté de l'altérité (dans la mesure où elle s'opposerait au sens commun du « commun »), l'usage qui en est fait habituellement n'est sans doute pas purement rhétorique. Si l'on conserve l'idée d'un altérité aux origines de nos humanités et de nos organisations sociales, on doit aussi remarquer que l'expérience de la différence se joue toujours un peu également à travers une autonomisation de communautés de moindre envergure (des replis « communautaires » dans le langage « moderne »). Peut-être faudrait-il envisager la différence comme fondement originel d'une « communauté » humaine qui ne ferait plus ensuite que se fragmenter, d'abord dans la formation de micro-organisations sociales repliées sur elles-mêmes, puis dans une globalisation sociétale qui ne ferait, en fait, que favoriser le principe d'autonomie stratégique ? Mais la question relève d'une histoire et d'une philosophie politique (ou « impolitique » selon l'expression défendue par le philosophe italien) dont on ne pourra faire le tour ici. Plus modestement, on considérera, à partir du commun tel qu'il peut se formaliser empiriquement, que la communauté (toujours en devenir, instituée/instituante) prend forme à la fois dans l'expérience de l'altérité et dans celle du « semblable » (même si le commun n'y est pas réductible). Nos économies du sens participent autant à solidifier des références et des modes de faire communs « endogènes » qu'à jouer une différence (face à la société rationalisée, face aux autres acteurs de l'espace public local, face aux autres membres d'un collectif, etc.) et à rendre vivable l'altérité - « endogène » comme « exogène ».

      


2) Quelles économies du sens ?

      J'ai déjà plusieurs fois utilisé, sans l'avoir encore explicité, l'expression « économies du sens », forgée sur deux terminologies que l'on a pas forcément l'habitude d'associer. Il ne faut pas l'entendre comme filiation avec les travaux de L. Boltanski et L. Thévenot 748  : le propos n'est pas ici de comprendre les valeurs et leurs formes de généralité dans les prétentions à la justice des acteurs. Il s'agit de mettre à profit la richesse sémantique et étymologique du terme « économie » pour mieux rendre compte du caractère kaléidoscopique des productions de sens dont il est ici question. Eco, tiré du grec oikos, s'inscrit dans une ramure indoeuropéenne qui relie à la fois l'idée de « quartier » (le latin vicus) et celle de « clan » élargi - regroupant plusieurs familles (le sanskrit vis-pati-) ; il rentrera dans la formation de mots renvoyant à l'environnement, à l'habitat. Nos « économies du sens » participent, en tant qu'activités instituées/instituantes, d'un « déjà là » (un environnement) et d'une construction toujours en cours (un habitat) pour un ensemble de personnes disparate (un clan). Mais c'est surtout le sens (moins archaïque) d' « économie » qui nous concerne plus directement : le latin oeconomia signifie « organisation, disposition », dont la valeur didactique sert à dire à la fois comment on agence différents éléments et quelles sont les relations entre ces éléments. Que ce soit dans les espaces de la musique étudiés (où l'on organise des éléments sensibles souvent hétérogènes) ou le long des réseaux dont ils figurent des embranchements (qui tissent - et sont tissés de - relations entre les éléments signifiants), le sens présente différentes « économies ». Mais l'expression « économies du sens » n'est pas uniquement symbolique, elle désigne également, dans un sens plus proche de l'usage « ordinaire », des économies d'objets très concrètes (des modes d'échanges) 749  - dont l'économie marchande n'est qu'une disposition particulière.

      Poser la question : « quelles économies du sens ? » revient en somme à poser celle-ci : « comment le sens est-il produit ? ». Mais le pluriel des « économies » du sens est primordial dans la mesure où les ordres du commun sont aujourd'hui extrêmement hétéroclites et où l'institution symbolique du lien social est loin d'être uniforme dans notre espace public fragmenté. En outre, les économies du sens de la musique - et des nombreuses activités individuelles-sociales qui la font exister dans nos dispositifs sensibles - s'agencent à la fois de manière intelligible pour les acteurs concernés et à travers de nombreux ordres sensibles qui ne se plient pas à une compréhension rationnelle de bout en bout. Interroger la formation du lien social dans les espaces et réseaux de la jungle au centre de cette recherche oblige à tenir compte de ces pluralités (sans pouvoir toutes les décrypter d'ailleurs). Des pluralités qui renvoient à différentes manières dont la musique circule et se distribue parmi nous, à différentes façons dont elle produit du sens par une succession d'objets, d'appropriations et de transformations.

      Or, ce sens n'est ni déjà entièrement donné ni complètement produit dans la contingence. Ce qui amène à poser simultanément trois questions : Qu'est-ce qui est déjà donné ? Comment se produit le sens in situ ? Comment s'articulent ces deux économies ? Si, à l'invite de L. Quéré notamment, on peut en effet mobiliser les modes d'analyse des situations sociales concrètes inspirés par les travaux ethnométhodologiques, pour mieux saisir les façons dont nous instituons notre social, notre communauté et dont nous composons nos espaces publics, la question de ce qui est « déjà là » pose problème. Je ne pourrais me résoudre à limiter les économies du sens à des productions locales anhistoriques où tout se jouerait, y compris un ordre social « immortel » qui serait transcendant aux groupes d'individus en train de le manifester les uns aux autres. A mon sens, les généralités qui sont apparues au cours de cette recherche n'ont pas grand chose à voir avec un ordre transcendant que les acteurs eux-mêmes se rendent intelligibles (où alors serions-nous, pour quelques-unes des personnes observées et interrogées, dans un type de production qui s'épuiserait dans la confrontation systématique à un ordre de la société), mais plutôt avec un ordre symbolique travaillé en amont de leurs interactions in situ, qui a pu accéder à un certain degré de généralité parce qu'il a été préalablement distribué entre des mains, des objets, des discours, etc., qui ont permis sa stabilisation relative, dans des réseaux socio-techniques assez longs et assez connectés (ou, dans le cas d'Internet, des réseaux à haute vitesse de propagation, produisant une ubiquité sans matérialité) - ce qui n'empêche pas en effet, comme le proposent les ethnométhodologues, qu'une forme de généralité soit localement produite 750 . C'est pourquoi on conservera ici l'idée de réseaux - reliant nos différents espaces de la musique, tout en enrôlant l'ethnométhodologie pour analyser ce qui se passe dans ces espaces, ce qui nécessite de revenir un peu plus en détail sur la conception ethnométhodologique.


Les propositions ethnométhodologiques

      Selon H. Garfinkel, fondateur de l'ethnométhodologie, le programme de cette « nouvelle » sociologie  (à la fois opposée à la majeure partie des conceptions « habituelles » des sciences humaines et inscrite dans l'héritage d'E. Durkheim - en respécifiant l'objet central de la pensée durkheimienne : la société telle qu'elle est vécue) consiste à focaliser l'attention sur la production locale du sens, sur l'« eccéité » de la société, c'est-à-dire sur ce qui est concrètement, et de manière contingente, situé dans l'espace. Il fixe ainsi l'ébauche de ce programme : « Ce qui est proprement ethnométhodologique dans les études de l'ethnométhodologie c'est que, pour n'importe quel événement social réel, elles montrent précisément comment, dans chaque cas concret, les membres, qui disposent d'une compétence ordinaire, coordonnent leurs activités de façon à produire, manifester, établir, dans les détails incarnés de leur vivre ensemble, des phénomènes d'ordre dont on peut rendre compte localement et naturellement - autrement dit, des phénomènes mettant en jeu de la logique, de la causalité, des classifications, de la temporalité, de la cohérence, de l'uniformité, des analyses de détails, du sens, des méprises, des erreurs, des accidents, des coïncidences, de la facticité, de la raison, de la vérité et des méthodes. » 751  Les éthnométhodologues sont donc susceptibles de s'intéresser à toutes les situations concrètes et à toutes nos activités quotidiennes, qui sont le « résultat des procédures employées par les membres pour créer le monde comme quelque chose d'ordré, comme quelque chose de donné. » 752  Selon eux, l'intelligibilité (accountability) des pratiques et les descriptions (accounts) des acteurs sont des productions locales qui permettent d'instaurer cet ordre pour chaque situation. Il n'y a donc pas, comme le pensent d'autres sociologues, de détermination d'un contexte social (ou d'une société, d'une entreprise, d'un collectif, d'un cadre d'interaction, etc.) auquel les acteurs n'auraient qu'à se conformer, mais des entités collectives qui sont des ressources pour les acteurs : « Au lieu de considérer les entités collectives comme des réalités auxquelles le sociologue accède par ses enquêtes, les ethnométhodologues proposent de les appréhender comme des ressources des personnes dans leurs pratiques concrètes. Plus précisément, les ethnométhodologues intègrent les entités collectives à l'ensemble des ressources déployées par les personnes pour manifester en situation et en coprésence, les unes vis à vis des autres, l'intelligibilité de leurs conduites. » 753  Tout est intelligible au coeur de chaque situation et le sens complet des activités sociales en jeu y est produit. Selon J. Widmer, c'est le principe d'identité qui sous-tend cette manière de penser le social, notamment concernant les activités langagières : « L'ethnométhodologie part du principe que l'intelligibilité des activités sociales réside dans ces mêmes activités. C'est le principe d'identité. Une partie de ces activités consiste en activités langagières. Ces activités langagières fournissent notamment des descriptions des autres activités de la situation, ou d'un fait hors de la situation dans laquelle on parle. Dans les deux cas, ces descriptions fournissent des « prescriptions pour voir », elles permettent de voir dans la situation ce qui se passe dans cette situation ou ailleurs. » 754  Mais les entités sociales ainsi produites et manifestées en situation sont des ordres de sens sous la transcendance d'un ordre semblable pour tous les membres de notre « société ». « A cela s'ajoute, dans l'architecture théorique de l'ethnométhodologie, ce que l'on peut appeler une société, qui n'a pas le même statut que les autres entités collectives. » 755  H. Garfinkel explicite cette posture dans toute sa radicalité : « L'ethnométhodologie considère que les phénomènes d'ordre résultant d'un travail d'ordonnancement ont pour origine, source, destination, lieu, cadre, le fonctionnement de la société ordinaire, immortelle. C'est de part en part au coeur de ce fonctionnement ordinaire que les membres trouvent ce dont ils ont besoin pour effectuer leur production d'ordre quel qu'en soit le registre - profane ou professionnel, vernaculaire ou technique. » 756  C'est justement avec cette dimension transcendante d'une société « immortelle » que le propos ethnométhodologique quitte, à mon sens, la pertinence d'une analyse très justement centrée sur les manières dont sont localement constituées les entités sociales en tant que telles.

      L'aspect problématique de cette conception est bien circonscrit par L. Kaufmann et L. Quéré 757 . Si l'ordre social en jeu dans les situations empiriques est toujours une production locale, la référence à différentes économies du sens peut poser problème dans cette visée « endogène » : « L'expression « production d'ordre » utilisée par l'ethnométhodologie révèle ainsi son ambiguïté. En un sens, un ordre de sens est toujours déjà donné avant toute performance 758  : il s'agit d'une forme ou d'une structure munie de règles de composition, de différenciation et de transformation. Mais d'un autre côté, un tout ordonné par un acte de configuration n'est pas seulement une totalité signifiante, identifiable en vertu d'une forme qui la structure ; il est aussi un tout concret/matériel, qui demande à être composé. Cette composition consiste à sélectionner et à arranger des éléments pertinents selon un certain ordre. » 759  Il y aurait donc une compétence (quasi) universellement partagée par les membres de la société mais les performances in situ agenceraient un autre ordre social, local. Mais, alors, quel ordre peut bien s'instituer localement entre ces deux formes - relevant respectivement d'une détermination « globale » et d'une contingence « locale » - qui semblent incommensurables ? « Cet ordre est contingent en ce sens qu'il pourrait toujours être différent, que l'enchaînement des actes et des gestes qui composent l'action est en partie fonction des possibilités pratiquement accessibles qui s'ouvrent pas à pas, des contraintes qui se présentent localement, des choix qui sont faits moment après moment et de la manière dont se développent les circonstances auxquelles la conduite s'ajuste. Il est déterminé en ce sens que, tout contingent qu'il soit, l'accomplissement de l'action manifeste une organisation sensible qui individualise ce qui est en cours, une forme qui permet de reconnaître qu'il s'agit de telle sorte d'action plutôt que de telle autres. » 760  L'écart entre les deux économies du sens, déterminée et contingente, demeure. Mais l'ordre qui serait produit toujours en situation serait une « authentique praxis » qui rejouerait à chaque fois les ordres déterminés - des cadres sur lesquels elle s'appuierait ; celle-ci « règle sa propre effectuation de l'intérieur d'elle-même, au gré des possibilités et des contraintes qu'elle découvre au fur et à mesure de son avancée, en prenant appui sur la situation avec laquelle elle est couplée, et qui médiatise son (auto) contrôle ; elle met en oeuvre un monde de réflexion qui lui est propre, disons une réflexion non discursive et sans concept ; elle n'a pas besoin de se référer à des formes prédonnées, à des possibilités et à des contraintes fixées a priori, ni à des modèles ou à des figures idéales ; et elle produit, à travers son activité de configuration, des figures reconnaissables, et que l'on peut identifier comme actualisant des pratiques instituées, et qui se présentent comme standardisées, reproductibles, impersonnelles, etc. » 761 . La conception de la transcendance sociale qui découle de cette manière d'envisager l'ordre produit localement ne renvoie ni à des normes surplombantes, ni à une forme politique d'institution de la société (au sens de C. Castoriadis). Pour l'ethnométhodologie, « cette transcendance s'éprouve (toujours from within) tout autant dans la formalité des pratiques et des conduites, c'est-à-dire dans la standardisation, la régularité, la reproductibilité, l'uniformité, la généralité et l'impersonnalité qu'elles manifestent, que dans la visibilité de leur ordre de sens. Elle s'éprouve aussi dans la persistance d'un collectif anonyme qui dépasse les individus et leurs performances, ou dans l'expérience que ceux-ci font de leur remplaçabilité, et de leur remplacement de fait, dans les différentes positions d'agents définies par les structures des activités sociales, ainsi que de la généralité et de la reproductibilité de leurs performances respectives. [...] Enfin, pour l'ethnométhodologie, la transcendance du social est le résultat de pratiques qu'elle rend possibles et conditionne. Ce qui suppose une sorte de dynamique complémentaire et réciproque de co-production du local et du global » 762 .


La production du sens dans les cadres interactionnels de la jungle

      Dans les cadres d'interaction formés par les dispositifs sensibles de la jungle 763 , les travaux ethnométhodologiques révèlent toute leur fécondité.

      Premièrement, les multiples économies du sens qui s'y croisent renvoient en effet à des productions locales d'un ordre sans cesse remodelé qui constitue différentes entités sociales en tant que telles, c'est-à-dire des ressources communes aux personnes qui interagissent et qui se manifestent symboliquement cet ordre. Chez Stamina Records, les pratiques socio-techniques de l'écoute révèlent leurs propres économies de sens : par cette praxis, les uns et les autres manifestent l'ordre qui s'y joue, un ordre qui renvoie aux catégories sans cesse re-signifiées et remodelées d'« occasionnel » ou d'« habitué », d'« actif » et d'« impliqué », de « Dj » ou d'« amateur » ; ces catégories forment des entités qui deviennent des ressources pour les acteurs en situations et qui structurent, sans les déterminer complètement, les économies du sens attachées aux différentes formes d'objet-disque. Les fêtes sont l'occasion d'une praxis très particulière puisqu'elles (con)figurent le règne du non-discursif et de la corporéité du rapport à la musique. C'est également le règne du « désordre », non pas chaotique, mais en tant qu'opportunité de n'être plus obligé par les ordres imposés de la bienséance sociale qui organisent les espaces quotidiens de nos interactions. Pour autant, un ordre s'y joue et se produit localement : on n'y fait pas non plus « n'importe quoi ». Différentes économies du sens peuvent même s'y confronter, par exemple, dans le cas où, comme on l'a déjà évoqué auparavant, l'ordre de sens présupposé commun par certains organisateurs de free-parties (respecter le lieu de la fête) soit mis en question, in situ, par une partie du public pour qui l'économie du plaisir prend le pas sur toute autre considération de sens pour l'espace festif. On pourrait sans doute également s'inspirer de l'exemple maintes fois analysé par les éthnométhodologues - la file d'attente, objet social où l'ordre ne se dit pas mais se fait de part en part - pour comprendre quel ordre social est produit localement dans chaque soirée, où l'organisation des déplacements et des positionnements corporels dans l'espace n'est pas tout à fait désordonnée. Cependant, les fêtes sont bien loin d'un usage historiquement institué, répété, reproduit et stabilisé qui permet que l'on observe directement dans les files d'attentes l'ordre social qui y est (toujours) produit. Les ordre de la fête sont plus disparates, même si le dispositif festif forme un cadre sensible important 764  et même si certaines « règles » d'action diffèrent d'un type de fête à un autre, selon que la soirée s'inscrit fortement, ou non, dans l'espace public urbain, selon qu'elle se pratique au cours de plusieurs moments « événementiels » ou selon qu'elle se parcourt de bout en bout sans interruption.

      Deuxièmement, les économies du sens cadrées par les espaces interactionnels de la jungle sont, en effet, à la fois déterminées et contingentes. Ainsi, le dispositif sensible de Stamina Records figure-t-il la face déterminée des catégories de la musique pour les situations empiriques dans le magasin. Les catégories figées dans le dispositif (et en particulier les catégories du disque) ne sont pas en soi des injonctions à faire pour typifier les cours d'action, mais elles organisent un tant soit peu les catégorisations des acteurs. Ou plutôt, les acteurs s'appuient sur elles pour former, en situation, leurs propres catégories. Ces catégorisations individuelles-sociales sont contingentes puisqu'elles s'accommodent de chaque nouvelle expérience partagée (notamment dans le commentaire d'une écoute en fonction d'une catégorie fixée et/ou des catégories des autres interactants), de chaque nouvel objet manipulé - préalablement sélectionné - ou encore des économies du sens de la « nouveauté », qui est souvent produite par l'articulation de plusieurs « paroles » (celle du gérant, celle des autres usagers, celle du présentoir, celle de la pochette du disque, celle de la presse, celle des flyers, etc.) et qui est prépondérante comme ordre sensible manifesté au coeur du magasin. De même, la face déterminée des fêtes est d'abord située par le dispositif festif (qu'il soit fixe ou contingent), mais les économies du sens qui s'y coagulent - explicitement des économies incorporées - rejouent incessamment l'ordre structuré par le dispositif. La présence (ou non) d'une scène est ainsi assez déterminante : le dispositif scénique prédéfinit au moins, a priori, l'ordre sensible regardant / regardé. Mais il se peut que cet ordre soit nuancé - voire contredit - et qu'un ordre contingent soit produit beaucoup plus manifestement (que ce soit dans le cas où le public maille l'espace de déplacements nombreux qui trouent l'ordre regardant / regardé 765 , ou dans celui où un Mc quitte sa « place » sur scène 766 ). De plus, sur le temps de la fête, le dispositif physique peut devenir de moins en moins déterminant sans que soit nécessaire l'invention synchronique de modes de faire « déviants » : ce cadre peut s'estomper en tant que tel et laisser place à un emportement individuel-collectif dans la musique, une mise à disposition pour laquelle les dispositions sensibles de la salle ne sont plus des contraintes mais un moyen d'être mieux « pris » par et dans la musique. D'ailleurs, il est possible que le dispositif festif d'une free-partie (quasiment toujours située sur un non-lieu), qui est a priori le cadre d'une plus grande liberté d'appropriation (un espace ouvert, sans scène, sans agents de sécurité, sans histoire connue en tant qu'espace festif, etc.), soit violemment projeté comme cadre - « clandestin » - sur-déterminant, dans le cas, par exemple, d'une intervention policière qui stopperait nette l'action en cours. L'articulation de la production locale contingente et de la production locale déterminée déploie des économies du sens hétérogènes. Les soirées Bad Breaks peuvent apparaître plus marquées que les free-parties, voire même que les soirées à l'Aéronef, par un cadre physique (la discothèque Le Tunnel) de trop petite taille pour n'être pas prégnant pour l'ordre de la praxis. Cependant, les soirées Bad Breaks se sont chargées d'un sens qui est une économie tout aussi structurante, non pas comme détermination d'un autre ordre préétabli, mais comme contingence quasi-ritualisée en tant que rendez-vous des possibles.

      Enfin, il semble bien que les espaces interactionnels pratiqués-observés forment les cadres d'une certaine « endogènéité », non pas en tant qu'ils sont déconnectés du monde, mais en tant qu'ils stoppent, pour chaque situation, la prolifération du sens. « La centralité des dispositifs d'action conjointe tient donc à ce qu'ils clôturent le sens en guidant et en limitant les inférences pertinentes dans une action en cours. Ceci est vrai même lorsque la seule raison d'accepter une description possible réside dans l'autorité qui énonce. » 767  La qualité synoptique des espaces produits dans l'« eccéité » du dispositif Stamina Records préfigure une économie du sens limitée, qui relève à la fois du régime audio-scripto-visuel du dispositif matériel (un premier « stop du sens ») et du régime interactionnel qui produit un ordre de pratique qui est loin d'être infini (un second « stop du sens »). Le magasin, en tant qu'espace d'une praxis contingente et déterminée, « clôture » le champ des possibles. La circonscription des économies du sens dans les espaces festifs est peut-être plus une circonvolution, dans la mesure où la relative clôture spatiale du lieu des interactions constitue moins un cadre de production « endogène » d'un ordre social-collectif que le point autour duquel se nouent les parcours sinueux (et plutôt individuels) des uns et des autres - qui réajustent sans cesse l'ordre local pour composer leurs « cérémonies du plaisir » 768 , si possible sans avoir l'impression qu'un « ordre » interactionnel soit en jeu (mais il y est bien sûr).


Le problème du degré de l'ordre social

      Si le point de vue ethnométhodologique permet de mieux discerner les économies du sens organisées pour chaque nouvelle situation dans nos espaces locaux de la jungle, la question de la généralité de l'ordre social ainsi produit situe un point de discordance avec cette recherche. Le « collectif anonyme » qui serait le fondement et la fin des activités instituées / instituantes (où les agents sont interchangeables) trouve peu d'écho empirique intelligible sur mon terrain. La « société » ainsi stipulée, durkheimienne puis ethnométhodologique, ne semble en effet se produire que comme modèle auquel on tente d'opposer des économies du sens « alternatives ». Il ne s'agit donc pas d'une « société immortelle », ni d'une transcendance sociale - localement mise en forme - qui permettrait la « co-production du local et du global ». Pour le moins, elle n'est intelligible en tant que telle ni dans les fêtes ni chez Stamina Records. Plus qu'une discordance profonde, de principe, entre la conception ethnométhodologique et ce qui pourrait être la mienne, il semble qu'une différence entre les situations visées explique en partie cette tension problématique : le modèle d'analyse du social « tel qu'il est vécu » proposé par l'ethnométhodologie ne correspond pas à toutes les situations sociales. Pour certaines, comme celles qui sont au coeur de cette recherche, la transcendance d'une économie du sens sociétale n'est pas en jeu, du moins, si tant est qu'elle soit effectivement un minimum en question, n'apparaît pas proprement significative dans le faisceau des nombreuses autres économies, contingentes pour une bonne part. Il y aurait donc une différence à faire entre les situations « ordinaires » quotidiennes étudiées par les ethnométhodologues et les situations « ordinaires » des espaces de la musique (qui peuvent être certes « exceptionnelles » au regard des activités humaines dans leur ensemble, mais qui n'en sont pas moins quotidiennes pour une partie des acteurs de mon terrain).

      En fait, à mon sens, c'est l'idée de « collectif anonyme » telle qu'elle est exposée dans des formes transcendantes par l'ethnométhodologie qui correspond le moins aux ordres de sens pratiqués. Les différents degrés de généralité atteints ne sont ni transcendants et anonymes (ce qui évite d'en référer à une praxis sociale-historique nécessairement « exogène » pour une part importante), ni, à l'inverse, immanents et intimes (ce qui évite de les inscrire dans leur matérialités). Ils résultent de processus pluriels, pratiques, historiques et matériels, qui ne se réduisent pas à une production située (et anhistorique). Ces dynamiques de montée en généralité s'appuient non pas sur un « déjà là » transcendant et cohérent, mais sur des réseaux socio-techniques divers, suffisamment interconnectés, qui maillent nos espaces de temporalités et d'ordres sensibles disparates et qui fondent le « déjà là » des espaces situés à leurs carrefours.

      On peut prendre un exemple plusieurs fois observé chez Stamina Records pour mieux saisir comment l'ordre de sens de ce qui s'y joue est à a fois produit localement, en situation, et affilié à des réseaux de montée en généralité relative qui peuvent être suivis, pratiquement et/ou symboliquement, par l'intermédiaire des espaces synoptiques produits in situ, mais dont la généralité n'est pas complètement visible en interaction et requiert le voyage d'un nombre d'objets important en dehors de l'espace du magasin. Il arrive que l'achat d'un disque, certes réglé par l'ordre marchand de l'échange, englobe plusieurs moments dans le magasin et qu'il mobilise d'autres économies du sens, qui peuvent être tissées de manière plus ténue que pour la relation marchande (sans pour autant que celle-ci disparaisse) et qui sont en effet des productions locales pour chaque nouvelle situation reliée à d'autres. Un aficionado de jungle, depuis peu Dj (une qualité qu'il lui faut consolider), passe une première fois au magasin où il écoute, au casque, une nouveauté exposée sur le présentoir derrière le comptoir 769 . C'est un album de deux artistes anglais très réputés qui devait sortir depuis quelques mois, mais qui arrive tout juste en France. Après une écoute assez rapide, il précise au gérant que c'est un « bon album » mais qu'il est actuellement « sans le sou » et qu'il ne peut raisonnablement pas l'acheter. La raison financière l'emporte et l'ordre marchand est produit comme structure modale de la décision. Quelques jours plus tard, il revient au magasin et demande à écouter à nouveau cet album. Le gérant pose le disque sur une des platines derrière le comptoir et la musique remplit l'espace du magasin, suscitant le commentaire de deux autres Djs présents au même moment. L'usager-Dj avoue être toujours « sans le sou » mais décide d'acheter le disque. Bien sûr, l'ordre marchand de l'échange n'est pas exclu de cette nouvelle situation - il est même toujours convoqué explicitement, mais la raison financière ne prévaut plus dans la décision d'achat (qui n'est pas qu'un échange matériel chez Stamina Records, du moins pas dans ce cas, c'est aussi un échange symbolique qui rejoue les statuts attachés aux uns et aux autres). Interagissent alors différentes économies du sens, renvoyant l'ordre des interactions in situ (la construction d'un « goût » qui redit les positions réciproquement assignées aux uns et aux autres) à l'ordre d'une certaine généralité locale (tous les autres Djs ont acheté ce disque), ou encore à l'ordre sensible d'un « style » (c'est un disque dans un « style » que l'usager affectionne tout particulièrement). Cependant, tout ne s'est pas joué dans les situations empiriques des deux moments situés chez Stamina Records et tout n'y est pas directement intelligible. Il est nécessaire de prendre en compte à la fois le temps diachronique (toujours à l'oeuvre de manière conjointe au temps synchronique) et les objets mobilisés (ici le disque, mais sans doute d'autres objets en « cours de route »). Autrement dit, la constitution sociale-historique des deux moments conditionnant le choix de l'usager renvoie à des ordres de généralité qui ne sont ni totalement intelligibles au coeur des deux situations, ni produits comme transcendances infaillibles, mais qui renvoient plutôt aux relations avec divers réseaux socio-techniques où assez d'objets et de traductions intermédiaires ont permis à la fois que le disque convoité se retrouve au coeur d'une situation localisée et l'institution d'une certaine généralité « exogène ». La présence en grand nombre de ce disque chez Stamina Records est en soi une économie du sens hétéroclite, relevant d'un relative généralité constituée en amont de la situation dans de multiples réseaux de la musique et permettant que ce degré de généralité soit produit localement en tant qu'ordre des relations « local » / « global ». De même, la domination actuelle d'un « style » jungle dans les espaces de la musique (pour lequel la sortie l'album convoité structure un « événement » à grande échelle) est une économie sensible prégnante pour la décision d'achat in situ (donc en lien avec le « goût » des acteurs locaux) formée à la fois dans les réseaux du disque, dans ceux de la presse spécialisée (essentiellement anglaise), mais aussi dans les espaces festifs (où le public produit localement ce « style » comme ordre sensible partagé). En outre, les deux moments étudiés, reliés par le même disque et par une décision construite en deux temps, l'ordre de sens produit à travers l'achat s'est aussi dessiné dans un micro-réseau local interstitiel, opaque pour la description dans chacun des deux moments, où ont pu s'accumuler un certain nombre de prescriptions du « goût » - que ce soit celles produites dans les discussions des réseaux d'interconnaissance où celle qui peut être instituée par la lecture d'une chronique de l'album dans la presse spécialisée.

      Dans tous les cas, l'ordre de généralité n'est pas celui d'une « société anonyme », mais celui de réseaux socio-techniques de différente envergure, où circulent et sont distribués des objets autant que des noms ou des références explicites plus ou moins partagées. Avec la musique, toutes les économies du sens en jeu ne sont pas intelligibles à travers la praxis observée dans les espaces d'interaction. Dans notre cas, elles dépendent à la fois d'un degré de généralité atteint en dehors de Stamina Records et de ce qui est apparent de cette généralité dans le dispositif sensible du magasin, puis approprié dans la production sociale-individuelle d'espaces synoptiques. Or, le magasin n'est pas en tant que tel pétri de toutes les économies du sens mobilisées in situ (comme peut l'être sans doute n'importe quel cadre d'une file d'attente) ; il est le fruit d'activités instituées / instituantes qui en font un espace de cristallisation des généralités déployées dans les réseaux de la musique avec lesquels il solidifie sans cesse ses relations. Il est une « clôture » du sens consubstantielle d'un arrêt temporaire de la prolifération des connections rhizomiques.

      


Le cas des réseaux électroniques

      Il reste que la musique circule également aujourd'hui par des réseaux électroniques mis en oeuvre selon un régime d'action dématérialisé. La Toile constitue l'espace d'une multitude d'ordres sensibles. Mais, surtout, elle est par elle-même une économie du sens particulière qui généralise, à grande échelle, les procédures relationnelles du réseau. Certes, chaque site visité est un dispositif - et simultanément un espace - qui produit une réduction du champ des possibles. Mais ce « stop » du sens est assez éphémère : il se pratique par une circulation rhizomique qui ne nécessite pas plus de temps pour accéder aux généralités « exogènes » que pour parcourir les espaces intermédiaires « endogènes » 770 . La constitution sociale-historique des degrés de généralité est quasiment produite par une institution individuelle-synchronique. Pour autant, le régime de l'infinitude sur Internet n'est pas corrélé à une production entièrement contingente d'une économie du sens plus « libertaire » (chacun suivant les chemins qu'il souhaite). Au contraire, la Toile est l'espace d'un forte détermination puisqu'à la fois les éléments sélectionnés, leur organisation, leur catégorisation et les relations qui les associent, ne sont pas, en soi, assujettis au remodelage par la pratique des acteurs. Celle-ci se limite à la re-production, à l'actualisation désincarnée des économies structurées par l'architecture distribuée du « Réseau des réseaux ». Ce qui ne signifie pas que l'internaute ne s'approprie pas, en les transformant et en les produisant, les ordres sensibles de la musique sur Internet. Ce dernier n'est pas un usager « passif » dans un modèle de « réception » linéaire. Mais la « production locale » des économies du sens n'entremêlent pas, sur la Toile, les multiples ordres sociaux « habituels », constitués en situation d'interactions « face à face ». Par contre, d'une part, les pratiques des internautes fondent d'autres degrés de généralité qui croisent concrètement les situations interactionnelles locales de production de sens et, d'autre part, la création d'un site (beaucoup plus « facile » et accessible aux amateurs qu'un projet de magasin de disques par exemple) peut être l'occasion d'une production locale, individuelle ou collective, d'une économie de sens qui s'ajuste à celle de la Toile tout en l'élargissant de nouvelles connections, de nouvelles relations sensibles et d'un type de rapport à la musique plus contingent.


Le recours au tiers symbolisant

      Dans une recherche qui s'intéresse à la question de la formation symbolique du lien social dans nos espaces publics contemporains, le recours à la notion de « tiers symbolisant » initiée par L. Quéré permet à la fois d'envisager ce qui est produit localement comme économie de sens et ce qui peut relever d'un ordre à plus grande échelle pour les espaces et réseaux de la jungle. Toutefois, il faut bien mesurer les différences d'échelle entre le « tiers symbolisant » tel qu'il est formalisé par L. Quéré - qui renvoie à un questionnement sur l'espace public démocratique « global » - et ce que l'on pourra identifier comme « tiers symbolisants », nécessairement partiels, dans le cas d'un travail sur quelques situations pratiques où ce qui est en jeu n'est pas fondamentalement la constitution d'espaces démocratiques sur le modèle inspiré par l'espace public des Lumières, mais bien plus la formation de micro-espaces sociaux autour de la musique (pour lesquels il reste encore à discerner dans quelle mesure ils peuvent être « publics » ou non). Chez L. Quéré, le tiers symbolisant situe le méta-niveau d'une relation triadique en tant qu'un neutre correspondant au pôle institutionnel de nos démocraties modernes : « le neutre qui fonde la communication est non pas un donné mais un construit. Il procède d'une élaboration collective permanente (non imputable à des agents déterminés), des conditions de mise en forme du rapport social. Il est produit par une activité communicationnelle instituante. » 771  Dans notre cas, il ne s'agit pas pas d'une Institution - avec une majuscule, mais d'un ordre moins général, plus « contingent » (ici dans le sens où sa construction diachronique ne relève pas d'un bout de l'histoire de nos humanités assez conséquent pour concerner les membres de la société dans leur ensemble). De plus, les espaces pratiqués-observés ne procèdent pas, du moins pas de manière assez significative en tant que telle, d'une économie du sens renvoyant à un collectif « anonyme », mais plus d'un ordre social fragmentaire articulé autour de pratiques communicationnelles attachées à la musique. Le tiers symbolisant reste en deçà des ordres de sens structurels des Institutions (et notamment, pour partie, en deçà du principe de transparence publicitaire de l'ère médiatique). Il n'en est pas moins le troisième pôle d'une relation triadique où les acteurs, sans doute encore moins lorsqu'il s'agit de musique, ne communiquent pas « entre eux » dans une relation purifiée de tout intermédiaire.

      Parmi les économies du sens déjà évoquées, le « style », toujours en formation, semble pouvoir situer un tiers symbolisant à l'échelle d'un espace, mal circonscrit, qui engloberait à la fois les espaces et réseaux locaux de la jungle et les économies du sens - instituées / instituantes - d'autres espaces et d'autres réseaux 772 . Le « style » est une manière de se différencier, c'est-à-dire de (re)jouer à la fois la « culture » commune, les individualités et l'altérité (l'altérité des individus d'une même communauté pratique et symbolique face aux autres membres ainsi que l'altérité face à ce qui est « exogène » à la communauté). L'usage romantique du mot « style » (une « forme » transcendante, détachée du « contenu » et individualisée) 773  ne dit pas la praxis qui permet sa formation. Certes, le « style » jungle est essentiellement, pour le plus grand nombre, lié à la musique « elle-même ». Mais il est aussi, pour une frange significative des acteurs de mon terrain, produit par l'enchevêtrement de la musique, des ses réseaux, des arts de faire des uns et des autres, de la circulation-traduction de mythologies diversement partagées, voire d'idéaux unitaires (surtout concernant les ordres du commun fondés autour de certains collectifs de Djs, pour qui la fête est l'occasion d'élargir symboliquement la « communauté » unifiée au public, c'est-à-dire de favoriser un modèle d'échange communautaire où Djs et public font Un dans la communion-fusion avec la musique). Le « style » est donc également marqué par une opposition très relative - ou un accommodement - à l'ordre normé du monde (une « anti-discipline » au sens de M. de Certeau). Avec le « style », la production d'un sens commun ne procède pas d'un ordre sociétal, mais d'un ordre spécifique très local, « alternatif » dans le sens où il est un « à côté » relatif de l'ordre sociétal, dont ne sont pas pour autant exclus les membres attachés au « style », qui y façonnent également leur sociabilité.

      Malgré les positionnements radicaux de H. Bey, lui-même largement inspiré par G. Debord 774 , nous ne sommes pas (encore) aujourd'hui dans une société de « pur spectacle » : « la fiction de la représentation est corrélative d'une technologie disciplinaire qui garantit la conformité de la pratique sociale à la règle, et à travers elle, la maîtrise du procès de socialisation. M. Foucault a identifié les principes et les éléments constitutifs de cette technologie. De même a-t-il repéré sa signification profonde : fabriquer une individualité « corrélative d'un pouvoir et d'un savoir » » 775 . Les modes de socialisation en jeu dans les espaces de la jungle forment, par l'entremise du « style » (une musique et une praxis), une « anti-discipline » - très modeste, rappelons-le encore - qui semble composer un arrangement avec ces deux dimensions de l'espace public moderne : le spectacle et les réseaux de savoir-pouvoir, c'est-à-dire à la fois avec les appareillages panoptiques et avec le simulacre de la représentation. C'est ainsi que la qualité synoptique des espaces de Stamina Records (voir peu mais relativement bien) dessine une forme de résistance individuelle-sociale au principe du panopticon 776  et que les fêtes sont parfois envisagées et produites comme des espaces où l'on peut incarner, ensemble, une posture opposée au principe spectaculaire généralisé 777 . Toutefois, l'institution du lien social qui s'y agence passe par différentes formes de visibilité et d'opacité qui permettent que le commun « tienne » (qu'il soit une économie de sens « valable »), mais aussi qu'il soit un tant soit peu intelligible pour les uns et les autres. « L'identité et le lien social sont ainsi corrélatifs d'un procès de distanciation de la société par rapport à elle-même à travers lequel elle se rend visible à ses membres. » 778  Autrement dit, il faut également que le tiers symbolisant permette la mise en oeuvre d'une intercompréhension locale (une « intersubjectivité pratique »).

      C'est pourquoi le « style » jungle, en tant que tiers symbolisant « alternatif » et spécialisé, ne peut se réduire à sa dimension esthétique : il n'est pas pur symbolisme et doit être envisagé, comme on a pu déjà le faire, à travers les dimensions concrètes de ses économies de sens, pour pouvoir discerner les modalités d'intercompréhension relative qui fondent aussi la dimension publique (ou non) de nos espaces vécus en commun. On ne peut être que très partiellement en phase avec une conception complètement esthétique de l'activité communicationnelle telle qu'elle est défendue par H. Parret 779 . L'esthétisation de la communication qu'il opère promulgue l'idée d'un espace social fusionnel où l'intelligibilité partagée n'est plus du tout structurante. « La pragmatique des philosophes de Francfort lui apparaît comme marquée par un logocentrisme oublieux de deux caractéristiques de la communauté des sujets : d'une part, il peut y avoir un être-ensemble qui ne passe pas par la discursivité ; d'autre part, la discursivité, nécessairement implantée spatio-temporellement, est marquée par les phénomènes liés à la déictique et à la corporéité même du langage (qui font obstacle à la réflexivité transparente de la rationalité argumentative). La légitimation esthétique comme fondement ultime fait appel à la notion de sensus communis telle qu'elle est utilisée par Kant, avec ses deux versants : le sensus en tant que aisthèsis (sensibilité) et le sensus en tant que sens de la communauté (sociabilité) ; ce qui permet de concevoir celle-ci comme une communauté non pas argumentative, mais affective. C'est sur le mode de la fusion que se réalise la communauté affective, dans la mesure où, d'un côté, le sensible va vers le social à travers une syn-esthésie et, de l'autre, le social va vers le sensible, constituant la communauté en intercorps. Le social idéal apparaît alors comme le fruit d'un être-ensemble où « toucher, c'est se toucher ». Le politique pouvant être considéré, dans une perspective aristotélicienne, comme entrelacement du social et du sensible, puisque la communauté [...] implique à la fois de la justice et de l'amitié, il devient alors soutenable de fonder la première sur la seconde et de légitimer le politique par l'esthétique plutôt que par l'éthique. » 780  La communication ainsi esthétisée de part en part ne peut fonder que des espaces communs fusionnels qui pourraient correspondre, au moins pour partie, à ce qui se passe dans les fêtes pratiquées-observées (où le tiers symbolisant du « style » y est en effet peu intelligible pratiquement). Mais, les espaces publics relèvent aussi d'un ordre intersubjectif (aussi local soit-il), ce qui mérite d'être travaillé plus en détail.


3) Espace(s) public(s) des musiques électroniques ?


Espace public et monde vécu de la musique

      Dans nos sociétés industrialisées, où la vie quotidienne comme les formes d'expression culturelle sont soumises à des processus de rationalisation et marquées de toutes parts par le déploiement des réseaux de savoir-pouvoir, la question de l'espace public pourrait s'avérer désuète dans une recherche qui s'intéresse à quelques espaces et réseaux des musiques électroniques. En effet, la rationalisation de la culture, qu'elle soit institutionnelle ou marchande, semble avoir comme conséquence la désolidarisation du monde des professionnels et de l'esthétique canonisée d'avec le monde de l'expérience quotidienne. La relation entre la culture (encore partagée dans des « lieux publics », mais assignée de plus en plus à la sphère privée des usagers des industries culturelles) et l'espace public n'est plus directement tangible ; l'écart entre l'espace de la praxis du public et celui des productions culturelles serait trop important pour que l'on songe même encore à les interroger conjointement. « Cependant, devant l'indéniable fossé qui s'est creusé entre le grand public et une intelligentsia cultivée, face au développement d'une culture d'expert se traduisant par un appauvrissement culturel du monde de la vie, comme l'exprime J. Habermas, il semble nécessaire de repenser un espace public comme lieu du devenir-public des pratiques, des oeuvres et des opinions, mais hors de toute nostalgie d'un espace public unitaire. C'est pourquoi, en réponse aux pathos de la « fin de l'art » et de la culture privatiste, le concept d'Espace public reste pertinent, en tant qu'il permet de penser et de décrire la constitution d'une pluralité d'espaces publics autonomes peu institutionnalisés ouvrant, notamment par l'expérience esthétique, à de nouveaux espaces de communication. » 781  Le programme de travail ainsi fixé par L. Allard à propos de la pluralisation culturelle et médiatique de l'espace public contemporain, qui nécessiterait d'être mené sur d'autres espaces de la jungle que ceux ici étudiés, correspond, peu ou prou, à la gageure de cette recherche. Il présente aux moins deux intérêts pour notre propos : ne pas cantonner l'espace public à sa dimension politico-argumentative, ni, par un retournement philosophique, à une communication purement esthétique 782  ; « pluraliser l'espace public » sans accabler, a priori, sa fragmentation contemporaine de tous les maux. Pour autant, les espaces pratiqués-observés ne sont pas (encore) des « espaces publics autonomes » (dont le caractère public serait devenu une qualité d'ordre intersubjectif) ni tous de « nouveaux espaces de communication ».

      Sont-ils simplement des « lieux publics » ? Non pas (uniquement) au sens juridique du terme, mais (aussi) en tant que lieux d'une production symbolique particulière qui les distinguent des lieux privés : « De même que le caractère « privé » d'un espace émerge de l'actualisation d'un jeu interactionnel bien spécifié - l'organisation concertée d'une asymétrie des rapports aux lieux, aux personnes, aux choses et aux événements qui s'y situent, de même, le caractère « public » des lieux dits « publics » est une dimension que leurs usagers se rendent mutuellement sensible en manifestant certains comportements, en adoptant certaines attitudes, en particulier, en maintenant ces lieux sous les auspices d'une a-propriété irréductible » 783 . Malgré le statut officiel de société privée pour l'entreprise Stamina Records, le magasin de disques apparaît assez distinctement comme un « lieu public » de petite envergure, en ce sens que l'ordre marchand d'une bonne partie des échanges qui s'y produisent n'en fait pas moins un lieu où l'on entre librement, où les « tyrannies de l'intimité » 784  sont maintenues à l'écart des interactions et où l'« asymétrie des rapports » au lieu entre le gérant et les usagers ne stipule pas la privatisation immanente du lieu, mais manifeste des rôles et des qualités co-construits par le gérant et les usagers (c'est-à-dire aussi mis en représentation). Les lieux où se déroulent les soirées étudiées ne sont pas tous « publics » de la même manière : si on peut difficilement réfuter la qualité de « lieu public » à une salle de concert comme l'Aéronef 785 , ou même des discothèques - où la manifestation de l'« a-propriété » se produit certes à plus petite échelle mais selon des modalités similaires à ce qui ce passe pour l'Aéronef, le caractère public des lieux investis par les free-parties 786  tient au statut de non-lieu de ces « enclaves » 787  dans l'espace public géographique, qui procède quasiment d'une « ex-propriété », une expropriation à la fois de l'espace public et de la sphère privée (vécue en tant que telle). Le site électronique Hypertunez.com n'est pas un lieu, situé, à proprement parler ; Internet est un objet-monde au caractère hybride, sans solidarité concrète avec le monde situé tel que nous l'éprouvons quotidiennement, une forme « publique » de réseau à grande échelle projetée dans la sphère privée de chaque internaute.

      Il n'en demeure pas moins que la formation d'un espace public n'est pas simplement une affaire de « lieu ». Comme les « récits d'espaces » sont des récits de « lieux pratiqués » chez M. de Certeau, l'espace public est une socialisation de « lieux ». En outre, l'espace public est toujours à la fois structuré et en devenir : « il revêt lui aussi, par certains aspects, le caractère d'une « nécessité inventée », donc d'une réalité socialement instituée ou d'une création « sociale-historique », et n'est jamais totalement imputable aux seules opérations situées ni à la seule compétence des membres de la société. » 788  Ce qu'il s'agit d'observer et d'analyser, c'est justement l'articulation du niveau situé et du niveau à construire pour cet espace public toujours en formation, qui ne peut être naturalisé sans perdre sa consistance praxéologique : « Il ne s'agit pas d'une essence générale de l'espace public, mais d'un ensemble de procédures normatives d'institution du commun, d'individuation et de socialisation des entités sociales, via des opérations de mise en forme, de mise en scène et de mise en sens. » 789  Avant d'envisager d'hypothétiques « procédures normatives » d'institution sociale - qui relèvent d'un espace public global avec lequel on a encore pour l'instant peu de prises empiriques, on peut s'intéresser aux espaces étudiés pour comprendre comment ils se socialisent et quelle forme d'économie du sens peut s'y incarner, avant d'y voir, éventuellement, des espaces « publics ». Sont-ils seulement des espaces de production d'un commun mis en forme, mis en scène et mis en sens ?


Commun versus public

      Si les communautés sont souvent préexistantes aux espaces publics en formation 790 , elles peuvent également, dans une moindre mesure, prendre naissance sur la base de ces espaces. Mais surtout, le commun et les identités sociales dont elles sont le « véhicule » imparfait, ne prennent sens que dans l'exercice public de leur mise en visibilité. Pour E. Tassin 791 , communauté et espace public ne renvoient pas aux mêmes choses. Selon lui, on doit revenir au principe d'Aristote pour toute analyse politique : le « principe d'une différence de nature, et non simplement d'espèce, entre la cité (koinonia politike) et les autres formes de communauté dont pourtant elle dérive génétiquement. [...] la cité [...] est par nature d'institution humaine et, à ce titre, d'un autre ordre que les communautés qui la composent. » 792  Les ordres du commun en jeu dans notre espace public moderne ne doivent plus être confondus avec les économies de sens de l'espace public : « L'espace est public quand il n'est plus commun, quand il ne se donne plus dans une communauté tendanciellement proximale. » 793  La forme paroxystique de la communauté consiste en une communion fusionnelle, une figure paradoxale qui « fait valoir la communion comme aboutissement contradictoire de la communication. Elle indique, a contrario, comment l'institution d'un espace public est précisément ce qui maintient la communauté à distance d'elle-même : ce qui, certes, rapporte les individus les uns aux autres, mais qui dans le même temps les déporte les uns des autres » 794 . Il y a donc à la fois distanciation et médiation : une dimension paradoxale de l'espace public qui « est peut-être ce qui le qualifie le mieux » 795 . D'où un difficile équilibre à construire entre la communauté et l'espace public : « Si on veut comprendre ce qui se joue de commun dans l'espace public, il faut d'abord saisir à quel mode ou à quel régime du communautaire cet espace soustrait la communauté. » 796  Cet arrachement du système fusionnel de la communauté s'appuie sur le principe de liaison et de publicité d'un espace public qui « connecte les lieux particuliers, non pour donner naissance à un être-en-commun mais à un « vivre ensemble » » et qui est un « espace de visibilité, lieu de l'apparition du monde : non pas ce sans quoi le monde ne serait pas, mais ce sans quoi il ne pourrait apparaître comme monde commun. » 797  La mise à distance par l'institution de l'espace public le situe plus « entre » les trajectoires sociales-individuelles qu'au coeur de celles-ci, elle renvoie à la multiplicité des appartenances de chacun : : « chacun appartient toujours à un ou des mondes particuliers répondant à des régimes de temporalisation et de spatialisation différenciés et jamais nécessairement connexes. » 798  E. Tassin fournit là, globalement, un prisme fort intéressant pour l'analyse de ce qui est symboliquement et socialement en jeu dans les espaces au centre de cette recherche.


Quels espaces sociaux pour les musiques électroniques ?

      Pour qu'un magasin comme Stamina Records, un dispositif sensible urbain, prenne la dimension d'un espace public, il faut qu'il y ait articulation entre les interactions qui s'y jouent - de proche en proche comme de loin en loin, c'est-à-dire dans le « face à face » corporel comme dans la relation médiatée par de nombreux objets - et les formes plus ou moins stabilisées, plus ou moins normées, plus ou moins organisées, liées aux pratiques et usages « communs » hors de l'espace du magasin. La pluralité des pratiques en cours chez Stamina Records est corrélative d'une pluralité des activités instituées / instituantes participant d'un ordre commun sans cesse remodelé dont il faut mesurer les effets de distanciation, in situ, de la communauté vis-à-vis d'elle-même (à moins qu'il soit proprement un espace commun).

      L'espace Stamina Records, tel qu'il est pratiqué, fait doublement oeuvre de clôture du sens, par le dispositif lui-même puis par l'appropriation - « spatialisation » et « temporalisation » - des usagers. C'est au coeur de cette double clôture que se produit la mise en commun praxéologique. Le premier « stop » du sens structuré par le dispositif du magasin (qui arrête la prolifération des économies du sens distribuées le long des réseaux socio-techniques de la musique) forme le cadre sensible sur lequel s'appuie la formation d'une praxis, qui relève à la fois d'une expérience sensible irrationnelle (la « musique » que l'on entend) et d'une intersubjectivité pratique et locale (la « musique » que l'on écoute), qui produit son intelligibilité en situation (notamment par la confrontation de la « musique » individuellement entendue et de la « musique » socialement écoutée dans le magasin, c'est-à-dire bien souvent commentée, comparée, jugée). Il manifeste une première transformation de la complexité musicale (et du syncrétisme communautaire) en un panorama compliqué (listé, catégorisé, rationalisé). Les objets rassemblés et associés dans le dispositif sensible de Stamina Records permettent la matérialisation et la représentation d'un commun. Ils participent, dans le même temps, à la division symbolique du monde (contre l'indivision imaginaire de la communauté). Le dispositif du magasin de disques est un peu, en soi, une forme d'intelligibilité déterminée, non pas une institution transcendante, mais une configuration de sens quasi-explicite, soumise aux activités instituantes de chaque nouvelle situation contingente (par exemple la re-catégorisation de la musique à partir des catégories fixées par le dispositif). Ces appropriations sont certes tournées vers une musique « commune », qui se dit, se montre et s'écoute diversement dans le dispositif du magasin, mais ne sont pas moins des productions locales d'une économie de sens intersubjective. Celle-ci peut tout à fait mobiliser, dans les différents commentaires produits in situ et participant de la formation individuelle-collective d'un « goût » - à partir des objets, discours, et interactions - différentes prétentions à une intelligibilité partagée mise en oeuvre avec véracité, vérité, justesse et sincérité. Les différents commentaires de la musique sont en ce sens toujours un tant soit peu rationnels, puisqu'ils sont au coeur de la spécialisation conjointe, réciproque mais déséquilibrée de Stamina Records et des usagers (constituée par l'articulation des stratégies « endogènes » du gérant et des tactiques des usagers). Le « goût » se construit alors par la socialisation (en même temps que la production locale) d'un « style », à partir d'une praxis qui dit un peu l'ordre social en jeu entre les interactants. On discerne bien là que la mise en commun de la musique ne se soustrait pas à l'ordre esthétique de l'expérience musicale mais qu'elle est également régie par un principe de liaison et de publicité.

      Le deuxième « stop » du sens (pratiquement conjoint au premier) marque en effet une occasion sans cesse renouvelée de produire des panoramas synoptiques de la musique, dessinant des relations entre des éléments disparates et publicisant le commun organisé in situ. L'institution des espaces synoptiques marque le passage de l'oreille à l'oeil, du faire au dire. Ce passage renvoie aux processus de rationalisation de la culture communautaire tel qu'ils sont étudiés par M. Weber 799  et manifeste la tension entre l'espace commun (communautaire) et l'espace public (sociétal). Tout espace synoptique produit dans le magasin semble être justement le procès par lequel est rendue visible la communauté - mise en sens, mise en scène - et détachée de la pure communion fusionnelle d'un espace commun. Il manifeste une seconde transformation du syncrétisme communautaire du « style » musical en panorama compliqué d'un commun (re)socialisé. L'intérêt des uns et des autres est porté autant aux relations de l'espace synoptique qu'à ce qui est relié. Stamina Records est alors, par ses caractéristiques sensibles / synoptiques, par sa situation spatio-temporelle, un espace social qui arrache les acteurs et les objets des espaces-temps communautaires. La mise en scène du commun produit un écart nécessaire entre la fusion communautaire et la forme publicitaire d'une projection socialisée.

      Il apparaît, au vu des expériences communes pratiquées-observées, que la qualité synoptique des espaces produits chez le disquaire spécialisé Stamina Records - des productions cadrées, en interaction, sans cesse remodelées - configure le magasin en tant qu'espace public en devenir  (au sens proposé par E. Tassin): la mise en visibilité accrue qui s'y constitue permet d'instaurer une distance de la communauté vis-à-vis d'elle-même. Mais il faudrait alors plutôt parler de « micro-espace public », dans la mesure où la différenciation d'un « style » - souvent underground - limite l'intelligibilité des panoramas synoptiques dressés (notamment par l'invention de langages « codés ») et fait de ces espaces nodaux les rares occasions de visibilité des réseaux opaques de la jungle. L'intersubjectivité est donc d'un ordre « extrêmement local », elle est spécialisée et « alternative ». Le développement commun des différentes productions synoptiques institue localement le « micro-espace public » Stamina Records - spécialisé et « alternatif » - d'une musique encore relativement confidentielle mais prégnante dans le monde des acteurs observés, un espace sans lequel « il ne pourrait apparaître comme monde commun ».

      Si l'on considère les soirées jungle dans leur pluralité événementielle, c'est-à-dire en tenant compte à la fois de ce qui précède la fête elle-même (comme on a pu l'exemplifier avec le maillage idéaltypique de Stamina Records) et du cadre dans lequel elles s'insèrent (comme on l'a fait dans le chapitre qui leur est directement consacré), les parcours visibles ou invisibles qu'elles nécessitent dessinent un écheveau rhizomique dans l'espace public géographique et relient des lieux (ou des non-lieux) chargés d'un histoire intelligible (ou non) : elles forment un maillage plus ou moins « discret » parmi une myriade de réseaux - et d'économies du sens - accrochés à une multitude de lieux publics de notre espace social urbain (et péri-urbain dans le cas des free-parties). Mais, alors, on est encore en dehors de l'espace festif en tant que tel, qu'il faut pourtant analyser dans sa diversité.

      La présence ou l'absence d'un dispositif scénique, qui, en amont de la fête elle-même, peut faire l'objet de discussions circonstanciées et de controverses idéales, oriente différemment la dimension « publique » de l'espace festif. Retravaillant notamment le passage d'une écoute collective à une somme d'écoutes individuellse étudiée (trop brutalement) par R. Sennett, P. Flichy 800  montre bien que l'autonomie de la scène comme espace de l'activité artistique, face à l'espace dissocié de l'activité spectatorielle du public, n'est pas une forme « naturelle » mais une construction historique (commencée à la fin du XVIIIe siècle) qui est marquée par l'entrée de la vie privée dans les lieux publics (le public s'offrant aux yeux de multiples spectateurs, dispersés dans leur « bulle » privée, dont la loge au théâtre est une forme avancée). En ce sens, on pourrait envisager la posture anti-spectatorielle promue par les free-parties - par opposition à l'organisation physique d'une salle de concert telle que l'Aéronef - comme un moyen de recouvrer une forme sans « scène » d'avant la fin du XVIIIe siècle. Mais, d'une part, dans le cas de soirées qui ne se déroulent jamais dans la distanciation absolue d'un public silencieux, assis et tourné dans son ensemble vers la scène, chacun peut rejouer l'ordre interactionnel apparemment imposé par le dispositif scénique 801  et, d'autre part, les fêtes observées représentent bien plus des variations empiriques dans la mise en scène des positions réciproques du public et de l'artiste (certes assez différentes de la matrice scénographique du théâtre à l'italienne) que des dispositions extrêmes, archétypales ou « anti-archétypales ». Entre le dispositif minimal de l'espace des Djs dans les free-parties et la scène dans les salles de concert, la situation physique d'un espace comme celui de la discothèque des soirées Bad Breaks constitue un système de mise en scène intermédiaire, où le Dj ne fait pas totalement corps avec le Nous du public (même si c'est ce qui est recherché des deux côtés), mais où l'espace de sa performance s'imbrique largement avec celui des performances du public.

      Il n'en reste pas moins que la production collective d'un commun au coeur des espaces festifs n'est pas surmodalisée par le dispositif technique situé. Elle est hautement interactionnelle, dans un espace délesté des objets de la musique (ici réservés à la manipulation des Djs), où l'articulation proximale des corps et des mouvements n'est plus régie par un ordre de bienséance sociale (comme peuvent l'être les files d'attentes, mais aussi, bien sûr les interactions « face à face » dans l'espace d'un magasin de disques) mais, par une économie sensible « désordonnée » propre aux fêtes musicales. Il ne s'agit plus, ici, de publiciser le commun, de le mettre à distance pour le rendre visible, mais, au contraire de se fondre dans l'illusion communautaire de l'instant (le modèle communautaire d'échange - une indifférenciation entre les usagers et les producteurs - défendu par les uns et les autres pour marquer la spécificité des fêtes, prend chair dans cette communion éphémère). Les fêtes sont proprement et volontairement des espaces communs : elles sont exclusivement orientées vers l'abandon aux « forces de la musique ».

      Les différentes analyses d'Internet produites jusqu'alors relèvent de deux grandes tendances. La première consiste à centrer le propos sur les nouvelles modalités de convergence permises par cette nouvelle technologie communicationnelle et à l'envisager en tant qu'accélérateur des processus d'industrialisation de l'information et de la culture - participant à une déréliction de notre lien social dans un espace public de plus en plus morcelé. Ces nouvelles convergences tiennent au co-développement des industries de télécommunication et des industries culturelles et informationnelles, elles intensifient la domination des grandes logiques marchandes fusionnant dorénavant à grande échelle. Sont alors mises de côté les appropriations très hétéroclites de l'espace de la Toile qui peuvent former des arrangements très « personnels » avec des réseaux certes industrialisés, mais où de nombreux embranchements sont à l'initiative d'usagers particuliers et où chacun choisit les chemins qu'il empruntera, parfois en constituant à plusieurs des « communautés » temporaires. La seconde tendance, plus optimiste (irénique ?), appuie au contraire son propos sur les nouvelles possibilités offertes par Internet (participation « active » de l'usager, convivialité d'utilisation, multiplicité des points de vue, etc.) pour mettre en avant son potentiel social et vanter la pluralisation « démocratique » d'un espace public idéalement rendu accessible aux « citoyens du monde ». Internet est alors un « nouvel espace de communication » constitué d'une multitude d'espaces qui peuvent être librement agencés par les usagers-producteurs. C'est un vaste espace où les liens hypertextes permettent de relier de multiples espaces communicationnels d'échange, de discussion, de confrontation d'opinions, de militantisme, etc. Outre la mise à l'écart des logiques de convergence industrielle et marchande qui limitent de plus de plus le caractère « libertaire » de la Toile, ces analyses oublient de pointer l'inégalité d'accès au « Réseau des réseaux » qui peut, à terme, fonder une nouvelle division sociale entre les usagers et les non-usagers (une division qui n'est plus forcément une différence de classe, ou l'accentuation du fossé entre le Nord et le Sud, mais qui n'en est pas non plus indépendante). Entre ces deux tendances, Internet « disparaît ».

      Une manière de prendre en compte les deux strates de l'analyse nous est proposée par P. Chambat 802 . Il s'agit, selon lui, de porter notre attention sur « l'évolution et la perméabilité de la frontière entre public et privé » 803  et d'envisager les technologies de l'information et de la communication en tant qu'elle relèvent d'un espace public pluriel et qu'elle participent, dans le même temps, à la privatisation de nos échanges. Dans cette perspective, les TIC - technologies de l'information et de la communication - doivent être envisagées en tant que médiation technique : « Cette médiation technique n'est pas purement instrumentale et fonctionnelle, autrement dit plus efficace par l'apport de l'ubiquité et du temps réel. Porteuse d'une idéologie de l'activité et de la responsabilité individuelles, elle comporte une dimension d'injonction à l'implication personnelle et à l'expression par chacun de ses choix et préférences. [...] De plus, prenant en charge les routines de la vie quotidienne, évitant ainsi d'avoir à renégocier en permanence tous les cadres des interactions, la médiation technique incorpore des prescriptions sociales à mesure qu'elle s'empare d'une partie des civilités ordinaires. » 804  C'est justement cette seconde caractéristique importante de l'espace de la Toile - où l'ordre des interactions est institué par l'économie du réseau et ne nécessite pas de « renégocier en permanence tous les cadres des interactions » - qui différencie fortement un site comme Hypertunez.com d'un espace comme le magasin Stamina Records - où les médiations techniques, telles que celles de l'écoute, ne valent pas pour elles-mêmes (en tant que technologie à maîtriser et en tant qu'injonction à l'implication), mais à la fois comme usage individuel-collectif produisant localement un certain ordre d'interaction et comme intermédiaires d'une praxis remodelant cet ordre. De même, la double clôture « endogène » du sens constituée au coeur du magasin, un espace de communication présentielle, figure un cadre d'interaction matérialisé, situé et autonome, alors que la clôture partielle sur Hypertunez.com, un espace de communication technicisée et à distance, projette un monde « extérieur » au site, mais « endogène » à la Toile, accessible directement, sans que n'entrent en jeu les contraintes d'un nouveau cadre avec de nouvelles règles relationnelles. En outre, le cadre d'appropriation de la musique matérialisé par Stamina Records est un lieu « public » de confrontation et d'imbrication sociale des modes de faire des uns et des autres (qui se rendent mutuellement visibles leurs économies sensibles-musicales), là où, Hypertunez.com déploie sa toile à l'échelle d'une myriade d'espaces privés où l'internaute ne peut que se représenter la communauté de sens de ceux qui se connectent au même site. Les TIC de l'espace public, « dans leur double dimension de technique et de communication, sont ainsi au coeur d'une tension entre les tendances à l'individualisation et les processus de socialisation dont elles sont le vecteur. Le problème [...] est de savoir si les relations nouées par écran interposé participent d'une expérience authentique ou constituent un simulacre et une déréalisation du rapport au monde, autrement dit si cette communication médiée par la technique produit du lien social. Dans les analyses sur les impacts des TIC ou sur leur appropriation, une préoccupation majeure concerne le degré de substitution de la médiation technique aux médiations institutionnelles et, consécutivement, l'autonomie du social face à l'emprise de la technique et des projets qui la traversent (société de surveillance / société de communication). » 805  Pour autant, on doit éviter tout déterminisme technologique, ou tout matérialisme social, et tenter de ne plus uniquement penser nos usages technologiques par le prisme des technologies elles-mêmes et de la relation homme-machine. Les processus d'individualisation et de socialisation des réseaux électroniques s'inscrivent dans un monde socio-technique qui les modèle et qu'ils modèlent. Il faut s'intéresser conjointement à « la mobilisation des utilisateurs des TIC à partir de leur pratique » et à « l'emploi des TIC comme ressources de mobilisation pour les nouveaux mouvements sociaux » 806 . La pratique du peer-to-peer, ou plus globalement la formation de communautés virtuelles d'affinités musicales, révèlent une mobilisation d'usagers qui élargissent ainsi leur praxis d'amateurs spécialisés et qui prolongent les modes de faire et les idéaux libertaires des premiers utilisateurs d'Internet. Cette mobilisation à partir des pratiques n'est pas nouvelle : « l'histoire des techniques est jalonnée de phénomènes d'investissement intensif surtout de la part d'utilisateurs précurseurs : sans-filistes, hackers en micro-informatique, cibistes, minitelistes, etc. Leur pratique de minorité culturelle, où l'acculturation technique est centrée sur la maîtrise de l'outil, crée des liens informels qui se traduisent essentiellement à travers le média, perçu comme une scène d'expression et un objet d'identification. Pourtant, malgré l'avant-gardisme de ces pratiques souvent contreculturelles, la banalisation des objets et de leurs usages fait refluer l'engouement initial. La sociabilité s'y constitue à partir de préoccupations partagées mais de nature essentiellement privée. » 807  On retrouve dans le projet du site Hypertunez.com, tel qu'il est dit par ses concepteurs, une commune appropriation (et conception) de la Toile, permettant de mieux rendre visibles les « cultures » liées aux musiques électroniques et devenant à la fois « scène d'expression » et de construction identitaire. D'ailleurs, la mise en forme - en sens et en scène - des musiques électroniques sur Hypertunez.com fait en soi oeuvre d'autonomisation relative de ces « cultures » et s'insère dans un faisceau d'initiatives croisées participant à une meilleure « identification » du « mouvement ». Cependant, « la médiation technique ne saurait faire l'économie de la médiation sociale. Les TIC ne se substituent pas aux contacts physiques mais ils maintiennent des liens essentiels dans l'intervalle des rencontres et les réseaux techniques ne suffisent pas à constituer des réseaux sociaux durables, mais ils peuvent constituer une ressource non négligeable dans l'entretien des identités et la mobilisation nécessaire à l'action en direction de l'opinion publique. » 808  Que ce soit dans l'élargissement des activités d'Hypertunez du on line au off line, dans la convergence initiée pour mener avec différentes instances - publiques ou privées - une réflexion sur les problèmes de droits d'auteur, ou dans la reconfiguration du projet en fonction d'un modèle de rentabilité, apparaît distinctement l'indispensable consolidation de réseaux sociaux hors la Toile pour toute démarche où « les TIC viennent compenser une situation de faible institutionnalisation. » 809  Il s'agit de faire accéder les musiques électroniques à une « nouvelle visibilité » et de promouvoir la diversité des « cultures électroniques », en mobilisant différents acteurs, pour lesquels Internet devient l'espace interstitiel idéal pour rendre « publique » (dans une sphère privée hypertrophiée) une démarche éparpillée dans le temps et les lieux des espaces sociaux « habituels ».

      L'évolution d'Hypertunez.com est donc marquée par l'articulation d'une mobilisation par des pratiques et d'une mobilisation avec des usages technologiques : l'idéal communautariste des premiers internautes (parmi lesquels on retrouve certains acteurs des musiques électroniques) ne peut-être visible que s'il s'écarte du mode communautaire de relation et que si l'entreprise identitaire d'autonomisation, avec les nouvelles technologies, est relayée dans des réseaux sociaux. C'est pourquoi, outre le fait que c'est toujours notre « double » internaute, désincarné, qui fait partie d'une « communauté virtuelle » où seul le mode d'échange du don / contre-don gracieux est proprement communautaire, Hypertunez.com n'est pas un espace commun fusionnel, du moins pas un espace commun du même ordre que les fêtes pratiquées.

      Dans la même lignée comparative, si Hypertunez.com est un (micro-)espace public, il ne renvoie pas aux mêmes économies du sens ni à la même forme qu'un micro-espace public en devenir comme Stamina Records. C'est un espace détaché de toute coprésence physique, dans un cadre qui clôture différemment le sens. C'est aussi un espace qui participe à la généralisation du régime du réseau, un réseau dont les embranchements immatériels ne nécessitent plus de produire à nouveau l'ordre des activités symboliques et où l'intersubjectivité ne se constitue plus dans l'articulation de médiations hétérogènes, mais à travers une praxis attachée au même medium. En ce sens - et sans présager du caractère « public » de la myriade d'espaces on line reliés autour d'un « style » comme la jungle par exemple, le site Hypertunez.com participe au moins à une pluralisation paradoxale de l'espace public, où se démultiplient les scènes d'apparition des cultures et micro-cultures mais où la production locale, individuelle-collective, synchronique-diachronique, de l'ordre social, est de plus en plus remplacée par une activité communicationnelle d'une transparence « nouvelle », qui projette le « public » dans la sphère privée.


Ordres ou désordres communicationnels ?

      Les quelques espaces étudiés dans cette recherche, qu'ils soient communs ou (partiellement) publics, révèlent extrêmement peu de communes mesures avec l'universalité visée par la conceptualisation habermassienne. Et pour cause, n'y sont pas directement en jeu les principes d'une argumentation politique et d'une intercompréhension sociétale qui fondent le parangon de l'espace public démocratique. Les intersubjectivités très spécialisées qui caractérisent Stamina Records ou Hypertunez.com ne présentent pas de structure universelle et produisent (en même temps qu'elles mobilisent) des sociabilités musicales parcellaires. Aussi rationnelles et aussi peu instrumentales puissent être les discussions qui participent à la formation d'un « goût » et à la production circonstanciée d'une passion musicale, elles ne restent pas moins très en deçà des règles transcendantes de l'argumentation chez J. Habermas. Pour celui-ci, l'intérêt doit se porter sur les formes de l'intersubjectivité universelle, c'est-à-dire sur les modalités universelles de l'intercompréhension. L'« agir communicationnel » serait justement l'activité humaine, non stratégique et non-instrumentée, qui permettrait cette intercompréhension sociale. L'argumentation proprement sociale serait dialogique et organiserait la véritable économie politique de notre espace public. Il reste que cette conception idéale se fonde sur un principe de consensus transcendant, qui serait « déjà là ». A la suite des travaux de L. Quéré notamment, on doit au moins lui objecter que la communication dialogique ne relève pas que d'un consensus « déjà là », mais qu'elle est activité « instituée / instituante », déterminée et contingente, qui ne consiste pas uniquement au partage d'un commun mais aussi à sa production renouvelée, à une réelle mise en commun praxéologique.

      En outre, l'ordre politique n'est pas totalement hors du propos des activités instituées / instituantes organisée dans les espaces et réseaux de la jungle : il prend au moins la forme d'une opposition symbolique aux logiques dominantes, à la normativité et au caractère spectaculaire de l'espace public contemporain. Il ne s'agit pas, avec la musique, d'instaurer un principe contraire aux économies du sens de l'espace social normé, mais d'inscrire la démarche spécialisée dans une relation d'« opposition complémentaire » - si l'on peut s'exprimer ainsi, qui, à l'image des « arts de faire » de M. de Certeau dans les réseaux de « savoir-pouvoir » de M. Foucault, permet un accommodement avec le monde bien plus qu'elle ne figure un modèle, communautaire ou sociétal, pour remplacer le « système » actuel. Il semble qu'il en va ainsi, peu ou prou, d'une bonne partie des mouvements culturels « alternatifs », qu'ils soient nommés contre-culture, subculture, culture déviante, ou encore micro-culture. Mais alors, les espaces où se mettent en commun, se mettent en scène et se mettent en sens ces cultures participent-ils d'une « pluralisation » de l'espace public, dans une version optimiste des choses ? Ou de la « fragmentation » de celui-ci, dans une version plus pessimiste des choses ? Dans les deux cas, n'en reste pas moins ouverte la question du « fond commun » : y-a-t-il encore un espace public global 810  ? Une proposition intéressante consiste à appréhender notre espace social comme « un réseau fragile d'espaces publics pluriels et autonomes » 811 . Ces multiples espaces pluriels forment d'abord des espaces communs, développant une conscience communautaire à travers des modalités communicationnelles qui leur sont propres, des « lieux de production discursive du sens et des identités, de la critique et de la réinterprétation des normes sociales, lieux d'expression et de réalisation de ce devenir-réflexif des traditions culturelles » 812 . L'espace public n'est pas ( n'est plus ?) une structure surplombante ; ces espaces pluriels « renvoient néanmoins à un espace public global, à un centre, mais qui ne constitue plus qu'une projection. » 813  Mais, qu'il soit un espace directement intelligible ou une « projection », cet espace public global est-il encore seulement agencé par des économies du sens partagées ? On ne pourra répondre ici définitivement à toutes ces questions trop larges. Une ébauche de réponse décalée - et particularisée - peut tout de même être brièvement avancée.

      A la suite de R. Chartier 814  reprenant J. Habermas, on peut rappeler que le développement de l'espace public bourgeois du XVIIIe siècle s'est appuyé sur la formation d'une « sphère publique littéraire » où les pratiques culturelles sont rendues visibles et où les lieux de cette publicité sont aussi souvent les occasions d'un débat politique. Cette sphère publique renvoie au modèle des cultures canonisées. Mais après une phase au cours de laquelle le débat politique s'est déplacé vers la sphère médiatique d'« opinion » et où l'espace politique et culturel s'est ouvert au public « de masse », l'espace public s'est « fragmenté » (ou « pluralisé ») et les pratiques culturelles se sont dispersées dans de multiples espaces spécialisés et industrialisés. Que ce soit à travers la prolongation de l'archétype des cultures canoniques ou à travers le développement de « mondes de l'art » professionnels et marchands, l'autonomisation culturelle désolidarise le monde de la culture (ou l'esthétique institutionnalisée) du monde vécu par tout un chacun. La praxis mise en oeuvre dans les espaces et réseaux de la jungle étudiés ne serait-elle pas une manière de faire coïncider à nouveau le monde quotidiennement éprouvé et celui des pratiques culturelles ? Il semble en tout cas que l'expérience sensible avec la musique soit toujours, ou quasiment toujours, mêlée avec des économies du sens participant d'une intersubjectivité (locale, pratique et spécialisée - non universelle), produisant un peu de jeu dans les contraintes imposées par la société et étayant la socialisation des acteurs concernés.


4) Des sociabilités musicales plurielles, des mondes mêlés

      « Il n'y a pas en ville de groupe dont les allégeances ne soient pas multiples. Les cercles auxquels appartient le citadin ne peuvent même pas être ordonnés de manière hiérarchique ou concentrique ; chacun d'eux se trouve avec les autres en position tangente ou en interaction. » 815 

      

      On s'est principalement intéressé jusqu'alors aux économies du sens mises en oeuvre dans les espaces et réseaux de la jungle, aux ordres du commun incarnés et/ou mis à distance dans des (micro-)espaces, où les réseaux de la musique « en circulation » coagulent et où la musique est distribuée (dans des catégories, des objets divers, par l'intermédiaire de médiations techniques hétérogènes, etc.) et socialisée (éprouvée, appropriée, discutée, re-catégorisée, etc.). C'est autour du « style » jungle, comme musique et comme praxis, que l'institution symbolique d'un lien social - partiel et en devenir - a été approchée. Mais, d'une part, le « style » jungle n'existe pas seul : il se développe dans l'étroite contiguïté et dans des mondes mêlés avec d'autres musiques dont il recycle pour partie la matière musicale et les modes de faire. D'autre part, ce n'est pas un groupe uniforme de membres semblables (d'une « culture » jungle par exemple, ce qui a encore peu de sens en France) qui est apparu. L'étude du magasin de disques Stamina Records, en particulier, a montré que la jungle requiert, comme toute forme d'expression culturelle, la coopération d'acteurs très divers, dont l'activité, aussi autonome soit-elle, ne prend sens que parce qu'elle est reliée et imbriquée à celle des autres. Cependant, à la différence de nombreux « mondes de l'art », les responsabilités ne sont pas toutes distribuées dans des corps dissociés, mais relèvent d'une appropriation individuelle-sociale de multiples activités plus ou moins connexes, qui brouille la cartographie des rôles habituels. Chacun remplit souvent, simultanément ou successivement, plusieurs « rôles » avec la musique et les économies sensibles en jeu sont multiples ; en ce sens au moins, les sociabilités musicales sont toujours plurielles.

      Toutefois, si ces sociabilités musicales participent manifestement à une socialisation hétérodoxe des acteurs, elles ne déterminent que partiellement - et à différents degrés - leurs modes d'appartenances. L'identité sociale de chacun ressemble plus, pour reprendre une métaphore filée par M. Serres 816 , à l'habit d'Arlequin qu'à l'uniforme d'un lien social dont les modes d'institution pourraient être facilement cernés. Il faut envisager les différentes formes de sociabilités musicales constituées autour de la jungle, en tant qu'elles se coordonnent dans un faisceau de sociabilités multiples permettant différentes partitions identitaires.


Entre passion et action

      « La musique, par son indétermination de sens, sa position intermédiaire entre la sensation physique et la perception comme un langage, son inscription problématique dans une durée qui oblige à l'écouter (ou à la jouer), donc à se mettre en condition et à prendre le temps et l'espace nécessaires, et aussi inversement par sa faculté à ne pas être écoutée, à accompagner selon des modalités variées d'autres activités auxquelles elle donne une tonalité, semble en effet remplir bien des conditions pour être une de ces techniques actuelles de fabrication réflexive, collective et instrumentée de soi » : A. Hennion et alii 817  signalent là assez bien la multiplicité sociale, individuelle, temporelle et spatiale, d'une musique avec laquelle nous construisons un rapport d'affinité partagée qui traverse plusieurs mondes. S'intéressant aux diverses figures de l'amateur de musique, les auteurs défendent l'usage de la notion d'« émergence » plutôt que celle de « compétence », ce qui semble tout à fait légitime, l'« émergence » caractérisant mieux le mode d'être et de socialisation de la passion musicale. En effet, la « compétence » renvoie à l'idée d'action orientée (vers une « performance » qui l'actualise), alors que la construction du rapport à la musique chez les amateurs apparaît très exceptionnellement stratégique et principalement tournée vers l'« émergence » non maîtrisée de la musique - chargée de toute sa densité affective. La passion musicale se cristallise autour de différentes procédures conjointes pour « faire arriver » et pour « laisser arriver » la musique, c'est-à-dire pour la faire émerger tout en la laissant émerger ; elle est affaire de « passages » incessants entre différents registres de notre rapport à la musique (« du physique à la « tête », des objets appropriés à « l'abandon à des sensations », de l'individuel au collectif, etc.) 818 . « Certains médiateurs de ces passages, de ces « bascules », sont cruciaux, comme le recours au vocabulaire de l'amateur, vocabulaire de connaisseur, imagé, essayant de rendre compte à d'autres adeptes d'une expérience en partie intransmissible. Vocabulaire sans référent stable, donc, requérant le pari d'une similitude d'expériences : il assure la transition entre des « sensations senties » et des « sensations décrites », produites par leur mise en mots et leur partage avec d'autres. » 819  La question du vocabulaire spécialisé se révèle en effet centrale pour la composition des arts de faire des amateurs de jungle. Elle est également une des modalités prégnantes pour fonder un langage commun (une économie du sens spécialisée et « alternative »). Le recours à ce langage codé n'est pas un épiphénomène, comme semblent parfois l'exprimer les acteurs interrogés - pour qui la traduction de la musique doit être maintenue en deçà d'un régime discursif rationalisé (un dire qui serait un peu une trahison), à toute fin pratique, et pour qui la musique ne peut être « véritablement » appréhendée, perçue, incarnée, comprise, que dans l'expérience musicale concrète, synchronique, physique et sensible (un faire). C'est une production locale d'un ordre commun qui renvoie autant à la musique « elle-même » qu'aux sociabilités musicales en train d'être tissées.

      Néanmoins, dans notre cas, l'« amateur » n'est pas dissocié des « autres » (Djs, disquaires, organisateurs de soirées) de manière assez franche, pour que l'on puisse s'interdire d'envisager les activités qu'il déploie à travers le prisme de « compétences » et de « performances » plus ou moins partagées (sans exclure, bien sûr, les nombreux passages d'une « émergence » musicale volontairement non contrôlée, dont les fêtes sont le théâtre le plus évident) 820 . Son rapport à la musique relève fréquemment, à différents degrés, autant de l'action que de la passion, d'une part, parce qu'il construit ses arts de faire conjointement aux modes de faire et aux savoir-faire du gérant ou des Djs, d'autre part, parce qu'il devient parfois lui-même Dj et/ou organisateur de soirée. En effet, que ce soit dans la production des espaces synoptiques pertinents chez Stamina Records, dans la spécialisation réciproque du magasin et des usagers, ou dans la co-production de la petite mythologie Congo Natty, les registres de l'action et de la passion se croisent, les mondes s'entremêlent, la musique « émerge » par l'articulation de diverses « compétences » (comprendre le langage codé des catégories de la musique, savoir manipuler et « lire » le disque, reconnaître un « style » ; etc.) actualisées au coeur de « performances » in situ (écoute individuelle-collective, commentaires circonstanciées de la musique, formation intelligible de critères d'évaluation et de jugement, etc.). Mais surtout, la mixité des pratiques des amateurs, des Djs, des organisateurs de soirées et du disquaire (à partir des mêmes objets, des mêmes espaces et de modes de faire concomitants) organisent des économies du sens partagées, où le « style » figure un tiers symbolisant relevant d'un ordre praxéologique, esthétique et symbolique. Cette mixité devient parfois le cadre d'un va-et-vient contingent entre la passion de l'aficionado et l'activité des Djs, des organisateurs de soirées ou du disquaire. Les « rôles » ne procèdent plus d'une identité figée mais d'une plasticité relative qui permet à quelques-uns de les remplir tour à tour.

      Ces sociabilités plurielles croisent donc la passion (une « émergence ») et l'action (l'actualisation des « compétences » par la production d'une « performance »), dans la mesure où elles mobilisent, souvent simultanément, des rapports à la musique habituellement incarnés chez l'« amateur » et d'autres renvoyant à des formes plus « professionnelles » d'implication pour et avec la musique. Elles se composent à travers une praxis qui rend intelligible les postures et relations réciproques, ainsi que leur relative plasticité. En quelque sorte, elles sont aussi des sociabilités d'usage des mondes de la musique.

      On a déjà évoqué plusieurs fois la dimension « politique » (essentiellement comme opposition aux économies normées de la société, comme « anti-discipline ») qui peut être investie, mobilisée, produite, « performée », dans les activités instituées / instituantes de certain acteurs observés et interrogés, qui fonde un ordre commun à l'échelle d'un espace élargi hors des frontières territoriales (dont le développement est attaché à celui des réseaux socio-techniques de la musique) et qui participe au façonnage du « style » comme tiers symbolisant des relations entre les uns et les autres. Les sociabilités musicales peuvent donc également relever d'un ordre « politique ». Mais il faut, premièrement, distinguer l'ordre « politique » produit explicitement - formé en espace d'intercompréhension, ce qui est très rare sur mon terrain, il faut le reconnaître, où cela concerne exclusivement quelques Djs (et/ou organisateurs de fêtes et/ou animateurs radiophoniques et/ou disquaire) qui sont capables de le dire, de le caractériser, de le commenter et de prolonger les réseaux de sa circulation dans l'espace local. Pour le dire autrement, il est important de mettre en oeuvre pleinement la double relation du langage avec son contexte d'actualisation, telle qu'elle a été travaillée dans les recherches ethnométhodologiques 821  : une relation d'indexicalité (utilisation d'un langage intelligible dans ce contexte) et une relation de réflexivité (l'activité langagière produit le contexte). Deuxièmement, l'ordre « politique » peut être moins intelligible et plus implicite (pour ne pas dire inconscient), mais il concerne alors beaucoup plus de personnes, puisqu'il s'agit de réaliser, en situation d'interaction face à face (dans le magasin comme dans toutes les fêtes, même si c'est plus apparent avec les free-parties) ou à distance (par la formation de communauté d'affinités musicales « virtuelles » en dehors du champ de vision des institutions et des industries culturelles), sur un temps plus ou moins long, un ordre social contradictoire, délesté provisoirement d'une partie des règles qui fourmillent dans le monde « ordinaire ».


La pluralité des mondes et des sociabilités

      Si l'on décale un peu le point de vue, il est donc nécessaire de repenser les sociabilités musicales au coeur de processus d'institution du lien social plus englobant et au coeur des mondes mêlés où elles s'insinuent transversalement (et les sociabilités musicales, en aucun cas, ne produisent toute la sociabilité des individus ou des collectifs concernés). Ces sociabilités musicales plurielles s'inscrivent très majoritairement dans un espace public urbain marqué par la multiplicité des cultures, qui s'y confrontent ou s'y métissent, qui s'y côtoient ou y sont mises à distance, qui y accèdent à une visibilité « publique » ou qui s'y déploient de manières souterraine 822 .

      Recourir à la notion de réseau permet à l'analyse « d'être un peu plus près » de la complexité des mondes urbains. Si les « réseaux » dont il parle sont des formes de relations sociales détachées des objets (un peu comme si les relations sociales se produisaient en dehors, ou en dépit de la matérialité de notre monde), U. Hannerz 823  n'en propose pas moins une conception intéressante de nos espaces citadins, en tant qu'espaces structurés par des institutions situées (qu'elle soient publiques ou privées) et maillés de réseaux qui traversent ces structures de part en part. « En effet, dans ces structures sociales différenciées, un individu dispose de plusieurs types d'engagements situationnels, c'est-à-dire de rôles, et les occasions qu'il a de les combiner, de manière différente chaque fois, dans un seul et même répertoire, peuvent être en nombre considérable. Comme à chaque rôle correspond une ou plusieurs relations avec autrui, on peut dire que les fluctuations des réseaux ainsi constitués correspondent, en gros, à celles des constellations de rôles. » 824  Selon lui, les entrelacements du réseau sont sa principale caractéristique « morphologique » : ils renseignent (sur) sa densité. C'est pourquoi il faut étudier attentivement la longueur des réseaux urbains (ce qui signifie chez U. Hannerz le nombre d'acteurs reliés), ainsi que leur densité (c'est-à-dire notamment le registre des relations entre les acteurs du réseau). C'est pourquoi, aussi, certains entrelacements méritent d'être travaillés tout particulièrement, des carrefours rhizomiques qui, comme les bars catalans étudiés par U. Hannerz, forment des « poches de densité » dans des réseaux assez longs mais peu denses.

      Stamina Records est un espace qui ressemble fort au bar catalan de U. Hannerz, qui « fonctionne donc comme catalyseur de la formation et des transformations du réseau. » 825  Cependant, les réseaux dont le magasin de disque est un noeud sont autant matériels et techniques que sociaux ; ils s'inscrivent dans la matérialité même du dispositif du magasin sans laquelle les uns et les autres ne pourraient tout simplement pas produire des espaces synoptiques de la musique, ni se l'approprier. De plus, les activités instituées / instituantes se concentrent autour de la musique chez Stamina Records, là où, le bar catalan mixe une pluralité d'économies du sens exacerbée. Nous ne parlons donc pas tout à fait des mêmes réseaux. Mais, dans les deux cas, à l'échelle de l'espace urbain, ce sont des réseaux de sociabilité. Il reste que, chez Stamina Records, les économies du sens déployées ne permettent pas seulement la production d'un ordre social-commun pour l'être-ensemble, ou, en d'autres terme, l' « émergence » d'un sociabilité « ordinaire » (comme c'est essentiellement le cas dans les bars catalans), mais aussi l'acquisition de « compétences » (notamment intersubjectives) pour lire les panoramas synoptiques et pour se déplacer dans les réseaux (par la réalisation des « compétences » dans des « performances »). C'est pourquoi, plus globalement, on pourrait, par exemple, s'intéresser aux sociabilités des usagers de Stamina Records en les suivant dans les divers réseaux urbains auxquels ils sont plus ou moins attachés, des réseaux qui traversent différentes formes sociales stabilisées et qui rencontrent des ordres de sens très disparates (relevant de sociabilités culturelles, professionnelles, amicales, ludiques, civiles, etc.). Cela nécessiterait, dans la lignée des travaux de U. Hannerz et dans celle de cette recherche, d'analyser tout particulièrement, les « embranchements », ou les « entrelacements » de réseaux, lieux publics ou privés, espaces publics ou communs, qui sont au coeur des économies du sens d'aujourd'hui, des productions collectives d'un ordre, des processus de formation d'un tiers symbolisant et d'institution du lien social et qui nécessitent passion et action, « émergence », « compétences » et « performances ».


Conclusion générale

      On voit bien, au terme de cette recherche, que la musique continue d'opposer une forte résistance à l'analyse, dans la mesure où elle ne cesse d'apparaître et de disparaître sans être jamais là par « elle-même ». L'amateur, le disquaire, ou le Dj, qui m'ont consacré un peu de leur temps pour dire (traduire, composer et découvrir) leur rapport à la musique, qu'il relève d'une activité ou d'une passion - deux formes à mon sens quasiment inextricables - et qui m'ont laissé m'installer longuement dans leurs dispositifs, ne reconnaîtront que partiellement la musique dont ils m'ont entretenu, qu'ils m'ont fait écouter, partager, qu'ils ont décortiquée pour moi. Certes, nous parlons bien des mêmes matérialités de la musique (de ses objets et dispositifs). Mais pour le reste...

      Néanmoins, la question du sens n'est pas restée totalement en suspend, elle s'est ouverte en quelques points de raccord entre une musique et les mondes des acteurs, dans des objets, des discours, des pratiques, ou encore des idéaux. Mais elle ne s'est jamais refermée, en quelque point que ce soit. L'épine dorsale du problème, la formation symbolique du lien social (et la production des sociabilités musicales) à travers une forme particulière d'expression culturelle, dans l'articulation que la démarche proposait avec l'espace public pluriel et diffus, industrialisé et informatisé de nos sociétés contemporaines, n'appelait que des éléments de réponse partiels, tant le questionnement prenait à son compte un univers trop vaste pour lui. Pourtant, plus l'étude s'est particularisée et appuyée sur une praxis « effective », plus l'axe problématique a troué le cadre des dimensions matérielles concrètes. La musique a produit sa « sociologie des médiations » et, lui emboîtant le pas, j'ai découvert une musique encore plus polymorphe que ce que je croyais (ou espérais) : pratiquée et représentée, individuelle et sociale, matérielle et symbolique, éphémère et historique, partagée et accaparée, faite de micro-ordres sociaux autant que d'« antidiscipline ».


Les sociabilités musicales et leurs variations

      La démarche consistait, à partir de quelques noeuds des réseaux de la musique - où, semblait-il, des choses se passaient et, bien mieux encore, des choses devenaient parfois visibles et intelligibles - à suivre la « musique » d'objets en sujets, d'événements en récits, de cartes en parcours, pour voir comment elle s'incarnait et comment elle incarnait (individuellement et collectivement). Il fallait, conjointement, sans cesse revenir sur ces espaces où la musique fondait l'occasion d'une activité instituée / instituante marquée. Dès lors, la question des sociabilités musicales s'est progressivement - et en partie - délestée des définitions préalables de la musique, du lien social, ou de l'espace public, pour observer les méthodes d'exploration que les acteurs en situation me tendaient. S'attachant au rapport vécu à la musique, l'analyse a vu la musique devenir autre chose qu'une relation incorporée : un « dehors » (des disques, des platines, une écoute collective, des catégories, etc.) cadré dans des dispositifs sensibles et distribuant dans les objets, tels que les acteurs les « manipulent » (ou ne les « manipulent » pas), des postures, des rôles ou des qualités pour les uns et pour les autres. S'attachant aux codes sociaux « sous-jacents », elle a (re)découvert une musique qu'on vit « pour elle-même ». C'est ainsi, en fait, que s'organisent les économies du sens avec la musique que j'ai pratiquée-observée en compagnie des autres acteurs, dans un va-et-vient incessant entre la production contingente d'un commun « ordinaire » et la construction d'un espace musical comme monde à part entière.

      Cependant, tous les espaces travaillés ne relèvent pas d'un même enchâssement de la musique et du social. Par ses qualités synoptiques, le magasin de disques Stamina Records est apparu comme espace privilégié de la mise à distance « publique » du commun remodelé pour chaque nouvelle situation. Les fêtes, au contraire, sont des espaces communs paroxystiques dans le sens où il s'agit justement de produire la communauté comme processus fusionnel, corporé et relativement désordonné. La question de la mise en scène, de la mise en commun et de la mise en sens de la musique sur le site Hypertunez.com est plus épineuse : c'est un espace où le cadre des interactions ne doit plus être recomposé pour chaque nouvelle occasion, où la praxis est attachée à un seul médium et qui prolonge la sphère publique plus profondément dans la sphère privée des internautes.


L'écriture d'un « style »

      

      Bien plus qu'un univers complètement commun, les sociabilités musicales sont marquées par une pluralité qui ne permet pas de définir un monde jungle uniforme. Toutefois, la notion de tiers symbolisant, en tant qu'intersubjectivité pratique, permet d'éviter les questions de la généralisation symbolique, ou d'un universalisme de bon ton ; elle laisse aux acteurs l'opportunité de nous montrer les ordres locaux et instables qu'ils instituent. Ainsi, le « style », comme praxis et comme musique, m'a semblé former un tiers symbolisant prégnant, toujours à la fois déterminé et contingent. On trouve à la racine étymologique de « style » le stilus, un poinçon permettant d'écrire sur des tablettes d'argile, de cire, ou, pour reprendre un terme plus générique, sur cette matière molle, à modeler, qu'on appelait plasma. L'espace public, pluriel et diffus, ne serait-il pas un peu de cette matière plastique, toujours à travailler ? Le « style » voyage par des réseaux socio-techniques et se cristallise plus ou moins dans les espaces organisés aux intersections rhizomiques ; il permet de relier une myriade d'espaces qui sont loin d'être tous publics mais où l'institution différentielle du tiers symbolisant fonde un commun qui peut être le point d'accroche d'un espace public partiel en devenir. En ce sens, dans notre cas, le « style » n'est-il pas ce qui permet d'écrire sur le plasma de l'espace public (en devenir, à incarner) un peu de l'expérience que nous faisons de notre monde, en lui donnant sens et en pluralisant, en retour, l'espace public ici modelé sous une forme particulière ?


Diversifier les points de vue

      La question de la formation symbolique du lien social dans les musiques électroniques entre étroitement en résonance avec mes propres sociabilités et le parcours suivi par cette recherche entremêle les méthodologies plus ou moins proches d'une « participation observante » et d'une « observation participante ». Il était impossible de taire cette situation. La mise en forme de la thèse conserve les traces de cette hybridation à travers la juxtaposition de plusieurs postures énonciatives : le « je » et le « nous » (en tant qu'acteurs du terrain) s'articulent à un « on » plus neutre. Si la diversité de ces points de vue n'est pas sans poser problème (l'expérience personnellement éprouvée doit être maintenue à distance pour éviter les écueils d'une littérature romantique), elle ne m'a pas moins semblé autant indispensable pour le chercheur que pour l'acteur dans l'appréhension des « réalités » empiriques de la musique.

      En effet, les réseaux et espaces de la musique au centre de cette recherche sont des constructions sociales-historiques plurielles qui ne se réduisent ni à l'intériorisation des déterminismes sociaux ni à l'invention complète de sociabilités locales et nouvelles. Il faut tenir compte à la fois des interactions in situ et des grandes logiques sociales qui traversent les mondes de la musique, à la fois de ce que l'on observe dans le temps de l'étude empirique et des multiples temporalités, plus ou moins « historiques », qui dilatent le lien social. Bien sûr, le rapport vécu à la musique doit être examiné au plus près de la pratique et des univers de sens des acteurs : il est ici envisagé à travers une première polyphonie qui articule l'analyse (par un « on ») du temps long passé sur le terrain, aux récits recueillis dans les entretiens (où les acteurs se font autant qu'ils se racontent) et à la présentation de quelques-uns des moments ethnographiés (où le « je » et le « nous » réapparaissent assez fréquemment). Mais, il est parfois nécessaire, surtout lorsque les mondes musicaux conjoignent des arts de faire discrets et contingents aux procès de rationalisation de notre société qu'ils tentent d'infléchir localement, d'en référer aussi aux logiques dominantes, transversales, stabilisées, et situées, qui ne sont pas toujours directement en lien avec le terrain pratiqué-observé. Autrement dit, les revendications d'indépendance ou d'autonomie doivent être interrogées au regard des grands mouvements structurés / structurants (marchandisation culturelle, uniformisation sociale, simulacre publicitaire, etc.) vis-à-vis desquels peuvent se jouer l'indépendance et l'autonomie. Symétriquement, l'invisibilité relative de certains réseaux de la musique dissimule des objets communs, des idéaux ou des modèles plus ou moins partagés (mix-tapes, radios pirates, manifestes libertaires, etc.) qui méritent d'être travaillés en tant que tels. Les encadrés proposés au fur et à mesure de cette thèse figurent un dernier registre analytique orienté vers ces différents degrés de généralités - institutionnels, socio-économiques, discursifs, mythologiques, etc (une quatrième voix à côté du « je », du « nous » et du « on », ainsi qu'une troisième voie formelle à côté du corps du développement et des éclairages ethnographiques). En ce sens, l'étude ici menée se distingue une première fois des travaux d'A. Hennion chez qui les réseaux de savoir-pouvoir et les déterminismes apparaissent théoriquement comme des productions locales, mais disparaissent bien vite du propos lorsque celui-ci s'empare des amateurs « réels ».

      Il ne s'agissait pas, ici, de promouvoir in abstracto le caractère interdisciplinaire des sciences de l'information et de la communication, mais de rendre compte, de la manière la plus détaillée possible, de la complexité inhérente à tout processus social (d'autant plus quand l'objet des échanges est la musique, qui ne se soustrait jamais aux catégories préétablies des sciences humaines). Nos humanités, et en particulier nos sociabilités musicales, sont des productions différentielles, elles-mêmes polyphoniques, qui ne permettent pas l'invariance des grilles de lectures et qui réclament une diversité de traductions pour être mieux pensées. En fait, prendre plusieurs points de vue n'est pas une gageure mais une nécessité.


S'attacher aux détails empiriques qui font la musique

      A. Hennion nous a montré qu'à la question : « qu'avons-nous suivi et observé au juste ? », on ne peut répondre ni « des hommes et leurs musiques », ni « des musiques et leurs hommes », mais « des hommes, leurs musiques et leurs intermédiaires ». Puis, dans un second temps, il nous a montré comment l'amateur fabrique sa musique autant qu'elle le fabrique comme amateur (musique et amateur sont toujours accompagnés de leurs intermédiaires). La question du rapport vécu a ainsi pu être abordée, en partie seulement, dans les formes concrètes de la passion musicale. Si cette recherche a largement bénéficié des déplacements théoriques opérés par A. Hennion, elle aboutit, par le bricolage d'une démarche polymorphe, à la mise en avant de certaines spécificités liées à la « passion » des musiques électroniques - plus particulièrement de la jungle - et à la remise en cause partielle des figures de l'amateur comme des modes d'appréhension de la musique distingués par A. Hennion et alii 826 .

      Les sociabilités musicales instituées dans les réseaux et espaces (en devenir) de la jungle sont apparues plus nuancées - ni purement passionnelles ni totalement stratégiques - que celles dégagées à propos de l'amateur de musique classique ou de jazz par A. Hennion et alii 827 . Avec les musiques électroniques, la « discomorphose » de la musique aujourd'hui prend ainsi des formes singulières : elle est rejouée comme technologie première d'un continuum sonore et des créations musicales à venir ; elle permet la pratique des Djs autant que celle des (simples) amateurs. Les qualités des uns et des autres sont elles aussi reconfigurées et partagées de manière plus ou moins spécifique : la division « habituelle » des rôles (auteurs, compositeurs, producteurs, « public », etc.) se brouille ; la mixité praxéologique entre les « professionnels », les « experts » et les « amateurs » favorise le resserrement des réseaux et des mondes de la musique (parfois débarrassés de quelques-uns de leurs prescripteurs) autour de l'activité mêlée de passionnés, qui ne correspondent plus tout à fait aux figures figées que l'on avait fabriquées pour eux. En outre, les acteurs impliqués dans les réseaux de la jungle, assez bons sociologues de la musique, ont développé des pratiques furtives qui permettent d'éviter quelques intermédiaires (notamment en démultipliant leurs compétences techniques et en remplissant, simultanément ou successivement, plusieurs rôles) et de faire circuler la musique en dehors du champ de vision des institutions, des industries discographiques, ou encore des instances situées dans l'espace public urbain. Toutefois, il arrive assez fréquemment que des logiques institutionnelles ou industrielles interfèrent, même lorsqu'il s'agit de free-parties 828 . L'invisibilité partielle des réseaux de la jungle, qui en fait très pratiquement une musique « difficile d'accès », n'empêche pas la collusion des modes de faire locaux avec des logiques plus « générales » (mieux stabilisées, mieux distribuées, mieux publicisées). Dans tous les cas, visibles ou invisibles, chacun n'entre pas systématiquement en conflit avec des modalités auxquelles il s'oppose plus ou moins ouvertement ; chacun compose son rapport à la musique en s'accommodant du monde bien plus qu'en s'y confrontant ou qu'en se construisant un monde « hors contexte ».

      L'expérience vécue de la musique telle qu'elle ressort des travaux d'A. Hennion et alii est certes chargée de ses multiples médiations, mais les saines ambitions affichées tout au long des Figures de l'amateur 829  manquent parfois leurs cibles. Le rapport à la musique, dans le traitement des entretiens opéré par les auteurs, apparaît somme toute assez uniforme, alors que l'entrée en matière laissait au contraire présager d'une grande diversité. Et pour cause : les réalités concrètes semblent bien souvent faire office d'illustrations empiriques pour une pensée qui a déjà tout dit. Or, il faut reprendre en détail les modalités de la praxis des amateurs (qu'ils mettent en oeuvre, qu'ils disent, qu'ils partagent) pour mieux discerner l'hétérogénéité relative des appropriations sociales-individuelles de la musique. De même, si l'on s'attache continûment à l'observation des arts de faire avec et pour la jungle, la passion des amateurs (et des Djs, et des disquaires et des organisateurs de soirées) ne peut plus être uniquement envisagée comme mise à disposition de soi non maîtrisée. L'action et la passion s'imbriquent sans cesse. Le vocabulaire du « surgissement » ou de l'« événement » promu par A. Hennion et alii a le mérite de prendre en compte les dimensions passionnelles et locales de notre rapport à la musique, mais on ne peut pour autant le réduire à un amour complètement détaché de l'action (stratégique ou tactique, cadrée ou non). De plus, la musique chez A. Hennion et alii se déploie curieusement dans un univers libéré de nos multiples sociabilités et de leurs contraintes ; les auteurs « ratent » une partie de l'articulation entre les mondes de la musique et le monde vécu avec lequel ils interagissent continuellement. L'analyse laborieuse et détaillée de la pratique des acteurs observés et interrogés permettrait de ne plus postuler trop vite d'une passion musicale non maîtrisée et de prendre au sérieux la continuité entre les espaces sociaux et les espaces de la musique, qui n'est pas simplement la production chimérique d'acteurs désorientés.


Poursuivre les recherches

      Cette recherche sur les musique électroniques ne cherchait pas d'abord à définir les figures de l'amateur et, pourtant, quelques-unes de leurs sociabilités musicales ont pu être appréhendées. Mais celles-ci ont participé d'un montage analytique où l'ordre social « ordinaire » est réapparu subrepticement, dessinant quelques continuités partielles entre les mondes pluriels expérimentés par les uns et les autres et leur rapport vécu à la musique. Les deux modes d'approche de la musique aujourd'hui mériteraient sans doute d'être poursuivi.

      On pourrait prolonger à plus large échelle, sur un mode comparatif d'un territoire à un autre et/ou d'une musique à une autre, l'étude du rapport vécu à la musique. Ces comparaisons pourraient se passer chacune, d'abord, d'un questionnement sur l'espace public. Il s'agirait ensuite d'envisager les sociabilités musicales dans leur ensemble pour discerner, s'il en est, les redondances, les divergences ou le pluralisme absolu d'un public de la musique qui ne peut plus former de groupe bien différencié. La continuité ensuite restaurée entre les mondes vécus et les sociabilités musicales serait l'occasion d'interroger cet improbable intersubjectivité élargie et stabilisée qui pourrait fonder un centre de projection d'un espace public plus « global ». Il s'agirait de prendre au sérieux la question posée par A. Battegay (s'appuyant là sur la distinction opérée par E. Tassin entre la communauté circonscrite et « déjà donnée » des individus ayant accès à la parole dans l'Agora de la cité grecque et les communautés à constituer et à rendre visible dans nos espaces public urbains et « ordinaires ») : « Comment alors rendre compte de la manière dont ils [les citadins] vivent les villes comme espaces différenciés et comme des lieux de construction de mondes dans le monde, de communautés à géométrie variable, de participation à des microcultures dont la congruence dans une communauté des citoyens reste problématique ? » 830 


Table des encadrés

      - Les radios pirates londoniennes : un idéaltype inégalé p. 59

      - Les mix-tapes : d'une économie artisanale à la production industrielle p. 194

      - Le flyer : carte et parcours, de la photocopie au musée p. 230

      - Le Mix Move : salon de l'industrialisation et de l'institutionnalisation

      des musiques électroniques p. 287

      - « Les journées Electro de la Fnac de Lille » : l 'invention d'une « scène locale » p. 433

      - Comment dit-on le commun et la communauté dans les réseaux « alternatifs » ?

      Par quelles voies - et quelles voix - peuvent-ils encore être institués ? p. 449


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