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Remerciements

      

       Je tiens à remercier l’ensemble des personnes qui, par leurs conseils, leurs suggestions, la mise à ma disposition, dans les instances dont ils ont la responsabilité, ou par l’envoi de documents, m’ont aidé à mener à son terme ce travail de recherche… Sans eux, la tâche eût sans doute été insurmontable…

      

       Ces remerciements s’adressent en premier lieu à Bernard JOLY, Professeur à l’Université de Lille III, qui fut mon Directeur de mémoire en D.E.A., puis en Thèse, qui a de plus contribué avec Mrs POURPRIX, LOCQUENEUX, MAZET, Professeurs à l’Université de Lille I et de Lille III, à me faire découvrir l’Histoire des Sciences : leurs cours de D.E.A. ont suscité en moi le désir de poursuivre la « quête », en préparant un Doctorat… Qu’ils en soient à nouveau remerciés tous les quatre…

      

       Je voudrais leur associer quelques personnes qui ont manifesté une attention particulière à mon travail :

      

      M. l’Abbé BRYGO, ancien Professeur à l’Institution Saint Winoc à Bergues,

      M. Jean LOMBARD, Secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts d’Amiens,

      Docteur Alain SEGAL, Président de la Société Française d’Histoire de la Médecine,

      M. Joseph VAN AGT, Biologiste, ancien directeur de laboratoire à l’hôpital de la Charité, à Lille

      Mme Brigitte VANTIGGELEN, Docteur en Histoire des Sciences, Université catholique de Louvain,

      Docteur Claude WAROLIN, Président de la Société française d’Histoire de la Pharmacie.

      

       Sans oublier tous ceux, dont les noms et qualités vont suivre, qui ont contribué de diverses manières, mais toujours précieuses, à faire avancer ma recherche en m’ouvrant de nouvelles « pistes »…

      

      Mme Claudette BALPE, Docteur en Histoire des Sciences, Professeur IUFM,

      M. Louis BERGES, Directeur des Archives départementales de la Marne, à Châlons en Champagne,

      M. Robert BONFILS, S.J., Conservateur des Archives de la Compagnie de Jésus, à Vannes,

      Mme Christine CARRIER, Directrice des Bibliothèques municipales d’Amiens,

      Mme Marie-Madeleine COMPERE, Archiviste-Paléographe, service de l’Histoire de l’Education à l’I.N.R.P.,

      M. DECHERF, Bibliothécaire des Facultés catholiques de Lille,

      M. Joseph DE COCK, S.J., Directeur des Archivum Romanum Sociétatis Jésu, ROMA,

      M. DELATTRE, Conservateur des Archives municipales de Roubaix,

      Mme Marie-José DEVAUX, responsable du C.R.D.P. de Dunkerque,

      Mme Marie-Pierre DION, Conservateur en chef de la Bibliothèque de Valenciennes,

      Mme Jacqueline DIOT, Directrice de la Bibliothèque de Sèvres à Paris,

      Mme Geneviève ETIENNE, Directeur des Archives départementales de l’Oise, à Beauvais,

      M. Pierre FORGET, ancien Pharmacien, Amiens,

      Mme Annie FOURNIER, service des manuscrits et du livre ancien, Médiathèque municipale de Cambrai,

      M. Lionel GALLOIS, Directeur des Archives départementales de la Marne,

      Mme Véronique GOBLET, Responsable des Archives communales d’Aire sur la Lys,

      M. GRELLE, Conservateur de la Médiathèque de Roubaix,

      M. Henri GUY, Conservateur des Archives départementales du Nord à Lille,

      Mme Prisca HAZEBROUCK, Conservateur en chef de la Bibliothèque municipale d’Abbeville,

      Mme Odile JURBERT, Directeur des Archives départementales des Ardennes, à Charleville-Mézières,

      M. l’Abbé LECOMTE, Archiviste diocésain, Diocèse d’Amiens,

      Mme Martine LE MANER, Conservateur de la Médiathèque municipale de St Omer,

      M. LESANT, ancien Directeur de l’Institution Saint Winoc à Bergues,

      M. Jacques LESUEUR DE GIVRY, Prêtre de l’Oratoire, ancien Supérieur du Collège de Juilly,

      Mme Marie-Françoise LIMON-BONNET, Conservateur des Archives départementales, Directrice des Archives de la Somme à Amiens,

      M. Patrice MARCILLOUX, Conservateur du Patrimoine, Directeur des Archives départementales du Pas-de-Calais à Arras,

      M. MASSOT, Bibliothèque municipale de Dunkerque,

      Docteur Jean-Marie MOCQ, membre de la Société Française d’Histoire de la Médecine et de la Commission historique du Nord,

      M. E. PERSONS, Archiviste général du Royaume à Bruxelles,

      Mme Frédérique PILLEBOUE, Conservateur du Patrimoine, Directeur des Archives départementales de l’Aisne à Laon,

      M. Xavier DE LA SELLE, Conservateur du Patrimoine, Directeur des Archives départementales de l’Aube à Troyes,

      Mme Armelle SENTICHES, Conservateur Général du Patrimoine, Directeur des Archives départementales de la Seine Maritime à Rouen,

      M. Jacques TILLIE, Historien à Dunkerque,

      M. Benoît TULEU, Conservateur de la Bibliothèque municipale de Boulogne sur Mer,

      M. Jean VILBAS, Conservateur du Fonds patrimonial, Bibliothèque municipale d’Amiens,

      M. Michel VANGHELUWE, Attaché de Conservation du Patrimoine, Archives départementales du Nord à Lille,

      M. WATTEZ, Professeur à la Faculté de Pharmacie, membre de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Amiens.

      

       Tous mes remerciements aux membres du personnel des Archives et Bibliothèques où j’ai effectué mes recherches pour leur disponibilité et leurs compétences Sans oublier deux personnes dont le concours m’a été particulièrement précieux :

      

      M. Philippe DUBOIS,Reprographe à Bergues, qui a apporté un soin particulier à la reproduction des documents et textes que je lui ai confiés pendant cinq ans ;

      Mme Jocya MILLIOT, Secrétaire de l’Education Nationale.

      

       Il me reste à remercier les Directeurs et conservateurs des Archives départementales et municipales, des Bibliothèques et Médiathèques nommés ci-dessus, ainsi que les Directeurs des Maisons d’Edition qui m’ont autorisé à faire figurer dans ma thèse des documents issus de leurs établissements, et enfin mon fils, Laurent Dalmasso, Professeur d’Anglais au lycée du Noordover de Grande-Synthe qui en a traduit le résumé.

      


INTRODUCTION -

      

      

       Le thème que nous allons aborder dans cette étude est celui de la « présence de la chymie » dans la France du Nord du début des années 1750 à la fin des années 1820. Une période riche en événements, marquée par de profonds bouleversements historiques, qui fut aussi celle d’une évolution fondamentale de la théorie chimique : de l’Ancien Régime au nouveau, de l’ancienne chimie à la « chimie moderne ».

      

       Apportons une précision sur ce que signifie pour nous l’expression « présence de la chymie » : nous entendons par là à la fois le statut et le rôle de cette discipline, c’est à dire sa position hiérarchique par rapport aux autres sciences et dans la société, autrement dit le degré de reconnaissance dont elle y était l’objet, et le rôle social qui y était le sien ; ce qui nous amènera à nous pencher sur ceux des acteurs que nous désignerons désormais par l’expression « chymistes (ou savants) locaux » qui se chargèrent d’en assurer, de diverses manières et par différents canaux, la promotion et la diffusion dans leur province pour en faire une discipline non seulement reconnue comme scientifique à part entière mais aussi utile et même indispensable aux progrès des arts et des techniques et donc à l’amélioration des conditions de vie de leurs concitoyens.

      

       Nous ne limiterons donc pas notre recherche aux seules institutions enseignantes, au sens large du terme, mais nous nous intéresserons aussi aux organisations politiques, économiques et professionnelles qui sollicitèrent l’intervention des chimistes pour tenter de résoudre les problèmes posés par l’agriculture, l’industrie, la santé : la théorie chimique, son enseignement et ses applications aux arts en constitueront les deux volets complémentaires et indissociables.

      

       Nous allons d’abord délimiter le champ historico-géographique de notre étude, en décrire l’organisation politique, administrative et culturelle.

      

       En 1750, la France était l’héritière des limites frontalières fixées par le traité d’Utrecht signé par Louis XIV à la fin de son règne, qui mettait fin à une longue série d’annexions et restitutions de territoires au fil des victoires ou défaites militaires et diplomatiques 1 . Ces limites allaient demeurer les mêmes jusqu’aux conquêtes de la Révolution qui firent de la Belgique actuelle un ensemble de départements français, de 1791 à 1814.

      

       Sur le plan de l’organisation politique et administrative de l’Ancien Régime, l’unité territoriale la plus importante était la généralité, qui pouvait coïncider avec la province : en France, il y en avait trente-quatre 2  ; pour étudier celles qui correspondaient aux limites géographiques que nous nous sommes fixées, nous disposons de la carte administrative du XVIIIe élaborée par Jean-Pierre Thumerelle 3 . Ce document met en évidence la très grande complexité de l’organisation territoriale et administrative du royaume à laquelle la Révolution s’efforcera de mettre un terme avec la création des départements 4 . Il faut ajouter que sur cette complexité du découpage politique venaient se greffer une division religieuse en diocèses et

      évêchés 5 , (à laquelle se surajoutaient les provinces jésuites), et judiciaire avec les « ressorts » des parlements 6 .

      

       En ce qui concerne les généralités, la France du Nord en comptait trois : celles d’Amiens, de Lille et de Valenciennes, qui correspondaient aux futurs départements du nord, du Pas-de-Calais et de la Somme. (Précisons que nous nous intéresserons aussi à deux généralités limitrophes, celles de Châlons et de Rouen pour des raisons que nous exposerons par la suite).

      

       A la tête de chacune de ces généralités était nommé un intendant, grand personnage qui incarnait l’absolutisme monarchique et la centralisation du pouvoir royal. Nous étudierons le rôle de certains d’entre eux en faveur du développement économique et scientifique dans la France du Nord.

      

       Sur le plan judiciaire, la France comptait dix-huit parlements : il s’agissait de tribunaux supérieurs dont les membres étaient des officiers royaux, inamovibles, qui enregistraient les lois, édits et ordonnances et pouvaient formuler des « remontrances », constituant ainsi le principal groupe de pression, un contre-pouvoir qui pouvait s’opposer à certaines décisions royales.

      

       Dans la France du Nord, il y en avait deux : celui de Douai, établi dans cette ville en 1713, après la perte de Tournai où il avait été créé en 1686, et les Etats d’Artois qui siégeaient à Arras. Nous verrons le rôle que jouèrent ces institutions caractéristiques de la généralité de Lille auxquelles appartenaient Arras et Douai. Par contre, les généralités de Châlons et d’Amiens dépendaient du ressort du parlement de Paris, très étendu, et donc plus étroitement des organes centraux de décision.

      

       Quant aux évêchés, l’examen de la carte représentée planche n° 2 révèle que leur découpage se distinguait de l’organisation politique et administrative sans tenir compte des frontières tracées par les différents traités : ainsi  Lille dépendait-elle de l’évêque de Tournai et la Flandre maritime de celui d’Ypres ; la généralité d’Amiens était partagée entre les diocèses d’Amiens et de Boulogne.

      

       C’est dans cet imbroglio administratif et ce cadre territorial que les « chymistes locaux » vécurent, étudièrent et enseignèrent, tout au moins certains d’entre eux car d’autres connurent aussi les nouvelles structures politiques et administratives mises en place après 1789. Nous verrons l’influence que les institutions politiques exercèrent au niveau régional mais aussi « municipal », ainsi que celle des organisations économiques et professionnelles : les corps de métier dont l’existence remontait parfois à plusieurs siècles, les chambre de commerce nouvellement créées au XVIIIe siècle.

      

       Et puis, le rôle des institutions culturelles : académies, collèges, jardins royaux des plantes, aux niveaux national et local. Dans quel environnement scientifique les chimistes de la France du Nord réalisèrent-ils leurs travaux au service du développement de leur discipline de prédilection ? Quels rapports entretinrent-ils avec leurs collègues de réputation nationale et européenne et comment firent-ils connaître les théories de la chimie dominante jusqu’aux années 1780 ? Comment accueillirent-ils celles de la nouvelle chimie » ?

      

       Ces savants locaux œuvrèrent principalement dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe : leur formation scientifique s’effectua au cours des années 1730 pour certains d’entre eux et les années 1750-1760 pour les autres. Ils vécurent donc au cours d’une période cruciale pour la chimie dont l’un des enjeux fut d’affirmer et de faire reconnaître son statut de science à part entière, ce que semblait lui accorder le règlement royal signé le 26 janvier 1699 7  qui réorganisait l’Académie des sciences : « Les pensionnaires seront toujours établis à Paris : trois géomètres, trois méchaniciens, trois anatomistes, trois chimistes, trois botanistes, un secrétaire, et un trésorier(…) ladite Académie sera toujours composée de quatre sortes d’académiciens : honoraires, pensionnaires, associés et élèves ». Cet article du règlement, il y en avait 49 au total, était complété par la liste des membres nommés par le roi, communiquée par M. de Pontchartrain, le 28 janvier : les trois chimistes pensionnaires étaient Boulduc, Bourdelin et Homberg, alors que la physique ne faisait pas partie des disciplines admises à l’Académie 8 .

      

       Cependant, cette reconnaissance officielle du statut scientifique de la chimie ne faisait pas l’unanimité si l’on en juge par la comparaison dévalorisante que Fontenelle, Secrétaire perpétuel de l’Académie établissait entre celle-ci et la physique, et la place que lui réserva d’Alembert dans son « système figuré des connoissances humaines » paru en 1751 dans la préface du tome I de l’Encyclopédie.

      

       C’est au cours notamment de la deuxième moitié du XVIIIe siècle que la chimie allait progressivement s’affirmer comme science à part entière, indispensable aux arts et utile à la société.

      

       Le début des années 1750, et les quelques années qui précèdent, furent marqués par des événements majeurs sur le plan théorique : les cours de Rouelle pris en note par Diderot au Jardin royal des plantes, les Elémens de chymie théorique de Macquer, l’article « chymie » de Venel dans le tome III de l’Encyclopédie qui prend le contre-pied des affirmations de Fontenelle, et la caractérise comme une science fondamentale avec sa méthode d’analyse propre et ses concepts spécifiques.

      

       Une discipline qui va faire la démonstration de son aptitude, grâce à l’amélioration de la connaissance de la composition des « mixtes », à maîtriser la nature et donc de permettre aux « arts » de contribuer au progrès des activités industrielles, agricoles, médicales pour un mieux-être des conditions de vie de la population.

      

       Lorsque l’on analyse le volumineux ouvrage de J. Berryat, médecin, membre de la « Société des Sciences et Belles Lettres d’Auxerre », correspondant de l’Académie Royale de Paris, et de ses successeurs, on est frappé par le nombre très élevé des mémoires présentés à l’Académie des sciences portant sur la chimie théorique et appliquée au arts au cours des décennies 1700-1780.

      

       Dans le quatrième volume édité en 1770 à Paris chez Panckoucke, le second des trois auteurs, Gueneau de Montbeillard adresse une épître dédicatoire « à Messieurs de l’Académie Royale des Sciences de Paris » dans laquelle il présente la table des matières de sa « collection académique » : il s’est borné, affirme-t-il, « à la seule Physique générale et particulière sous laquelle (il) comprend la Physique expérimentale et la Chymie, la Botanique et l’Histoire naturelle, les observations des phénomènes de l’atmosphère et ceux de l’Astronomie physique ». Une physique au sens large donc, qui englobe la chimie, que nous retrouverons au cours de notre étude sur les travaux des chimistes locaux : nous verrons que l’appellation « cours de physique » peut, en fait, désigner un « cours de chymie » donné par un professeur de « philosophie » chargé d’enseigner alternativement la « logique » et la « physique » mais aussi d’autres matières.

      

       Voici quelques exemples des mémoires présentés devant l’Académie des sciences au cours de la première moitié du XVIIIe siècle : dans les volumes du recueil qui concernent la période1700-1730, on relève les noms de savants célèbres à l’époque : Boulduc, « Sur l’agaric » ; Homberg, « Sur la volatilisation des sels fixes des plantes » ; Lemery le Cadet, « Réflexions physiques sur un nouveau phosphore » et « Explication méchanique des différens sels dans l’eau commune » etc…

      

       Il y est aussi fait mention d’un mémoire particulièrement important dans l’histoire de la chimie, présenté en 1718 par Geoffroy l’Aîné : « Table des différents rapports observés en Chymie entre différentes substances ». Une table qui introduisait une des notions fondamentales de la chimie de cette époque, celle d’ « affinité » que de nombreux chimistes allaient adopter et utiliser dans leurs cours et traités, que certains d’entre eux contribuèrent à enrichir en élaborant leur propre table, tel Jean-Philippe de Limbourg primé en 1758 par l’Académie de Rouen pour ses travaux, ce que précise le recueil.

      

       Notons encore, dans les décennies 1730-1740, les recherches de Dufay et Hellot sur la teinture, celles du premier sur la potasse et du second sur le zinc, celles de Geoffroy le Jeune sur l’étain, le borax et le sel ammoniac, de Rouelle sur les sels neutres et la « crystallisation du sel marin », de Lemery sur les vitriols ; on remarquera aussi les nombreux travaux sur les eaux minérales et les recherches médicamenteuses qui mettent en évidence les préoccupations concernant le domaine de la santé publique, et les recherches à finalité industrielle, sur la teinture en particulier « qui enrichit la société d’une infinité de choses utiles et agréables ».

      

       Les années 1740 se terminent par l’édition, en 1749, des Elémens de Chymie théorique de L. J. Macquer, un traité qui allait avoir une très grande influence sur les chimistes de la France du Nord, dont le troisième auteur, M. Robinet, censeur royal, donne un compte-rendu dans le dixième volume de l’ouvrage désormais intitulé Abrégé des Mémoires de l’Académie Royale des Sciences, publié à Paris, chez Cuchet et à Liège chez Plomteux.

      

       Des années 1750 à 1780, on notera les travaux de Macquer sur le bleu de Prusse, l’or blanc ou la platine, de Pott sur le bismuth ; Hellot poursuit ceux de Dufay sur la qualité des étoffes et donne une explication mécanique de la fixation des matières colorantes sur la laine, Hérissant et Macquer livrent des observations chimiques sur le caoutchouc ; les années 1760-1770 voient de plus en plus apparaître les noms et les travaux de Cadet, d’Arcet, Sage, Baumé, Duhamel, de Lassone sur les métaux, les eaux minérales, des mémoires sur la minéralogie et la docimastique : Jars donne la description d’un grand fourneau à raffiner le cuivre ; en 1768, Macquer découvre un « nouveau moyen de teindre la soie en un rouge vif, et en plusieurs autres belles couleurs » ce que M. Robinet commente en ces termes : « La découverte de M. Macquer procure donc à l’art de la teinture un accroissement considérable (…) », et il ajoute une phrase qui met en relief le statut de science utile que la chimie va confirmer dans les trente dernières années du XVIIIe siècle : « Les Arts gagnent toujours à être éclairés des lumières de la Physique ».

      

       A ces travaux et découvertes il faut ajouter les progrès réalisés par la « chimie pneumatique » grâce à des savants étrangers : notamment ceux de Black sur « l’air fixe », de Cavendish sur l’ « air inflammable », de Priestley sur l’ « air déphlogistiqué » entre autres, et ceux de Lavoisier : le recueil donne un compte-rendu de ses mémoires « sur l’augmentation du poids des métaux par la calcination » et « sur la nature du principe qui se combine avec les métaux pendant leur calcination et qui en augmente le poids ». En ce dernier quart du XVIIIe siècle, la chimie se trouve à un moment crucial de son histoire. Cette discipline désormais reconnue comme utile à la société, indispensable au progrès des autres sciences et des techniques, qui a acquis un statut de science à part entière, va être le théâtre d’un débat qui l’oppose non plus à une autre discipline comme la physique, mais qui voit s’affronter les partisans de la théorie du « phlogistique » à ceux de la « nouvelle chimie ».

      

       Cette théorie du phlogistique, mise au point par Georg Ernst Stahl qui en fit paraître un exposé dans un ouvrage de 1697 intitulé Experimenta, observationes animad chymicae et physicae, fut connue tardivement en France par la parution d’un livre anonyme intitulé Nouveau discours de chymie suivant les principes de Newton et de Stahl, attribué par certains historiens à un médecin de Louis XV, J. B. Sénac, par d’autres à E. F. Geoffroy, allait dominer la chimie pendant près d’un siècle. De cet ouvrage, G. F. Venel écrivit en page 437 de son article « Chymie » paru en 1753 dans le tome III de l’Encyclopédie : « ce livre nous apporta le stahlianisme et fit la même révolution dans notre Chymie que les réflexions sur l’attraction que publia M. Maupertuis ont opéré dans notre Physique en nous faisant recevoir le Newtonianisme ». Et Venel ajoutait à propos de Stahl : «  il a porté la doctrine chimique au point où elle est aujourd’hui, et j’ose dire à un état de perfection, où maniée par d’habiles mains, elle pourroit faire changer de face à la Physique, la présenter sous un jour nouveau ». Cette doctrine du phlogistique dont la transmission fut assurée à travers les cours de Rouelle avec les interprétations, transformations et ajouts que lui fit subir le savant français, exerça une profonde influence sur les chimistes du XVIIIe siècle : elle eut le mérite de rendre possible un consensus théorique dans une science à la recherche de son unité. Son universalité rassurait les chimistes : c’était le principe qu’ils attendaient, d’où l’attachement que certains grands savants, tels Priestley, Scheele, Bergman, Baumé, Cavendish, Macquer, lui témoignèrent ; ce dernier, dans son Dictionnaire de Chymie édité en 1766 n’écrivait-il pas : « Stahl est le guide le plus sûr que l’on puisse prendre pour se conduire dans les recherches chymiques » ?

      

       Or, c’est ce paradigme longtemps incontesté que Lavoisier allait remettre en cause dans les mémoires que nous avons cités ci-dessus parce que ses explications de la transformation des métaux en « chaux » par perte du phlogistique se heurtait à un « fait polémique » : cette perte s’accompagne d’une augmentation de poids. Comme l’écrit Thomas Kuhn 9 , « le phlogistique, paradigme du dix-huitième siècle, perd peu à peu de son autorité unique lorsqu’il ne peut plus rendre compte d’un certain nombre d’expériences ».

      

       Quelle fut la position des chimistes locaux dans ce débat ? Nous analyserons dans leurs écrits comment ils ont utilisé la notion de phlogistique pendant toute la période où elle fut dominante. Nous verrons quel accueil ils réservèrent à la « nouvelle chimie ». L’adoptèrent-ils sans contestation ou restèrent-ils fidèles au paradigme stahlien ? Ou bien, cherchèrent-ils un compromis entre les deux théories comme tenta de le faire Macquer ? Nous tenterons de répondre à cette question en comparant le contenu des cours et traités rédigés par certains d’entre eux en 1768, 1777 et 1781, puis en 1790, 1805, 1809. Cette étude comparative nous permettra de mettre en évidence l’évolution des orientations théoriques de leurs propres travaux. Nous verrons aussi de quelle manière ils réagirent face à une autre question essentielle de la chimie du XVIIIe siècle, celle du passage de l’ancienne à la nouvelle nomenclature, jugé indispensable par Lavoisier qui considérait qu’ « il serait impossible de perfectionner la Science si l’on n’en perfectionnait le langage ». Avant lui, d’autres savants s’étaient aussi préoccupés de l’amélioration de ce langage parmi lesquels Rouelle, Macquer, Guyton de Morveau. Ce dernier, auteur d’un « Tableau de nomenclature chymique contenant les principales dénominations analogiques et des exemples de formation de noms composés » qui figure à la fin du Mémoire sur les dénominations chymiques publié en 1782, collabora ensuite avec Lavoisier, Berthollet et de Fourcroy à l’élaboration du « Tableau de la nomenclature chimique » publié en mai 1787 dans la Méthode de nomenclature chimique. L’Académie des Sciences en permit l’impression après l’approbation signée par les commissaires, Baumé, Cadet, d’Arcet et Sage, malgré les critiques de Kirwan et La Métherie. Cette nouvelle nomenclature s’imposa rapidement, sa diffusion étant assurée grâce au soutien d’une nouvelle revue scientifique, les Annales de chimie. Comment les chimistes du Nord l’utilisèrent-ils dans leurs cours et traités d’après 1787 ?

      

       Nous avons évoqué le rôle très important joué par l’Académie Royale des Sciences au service des progrès de la chimie. Or, la création des académies parisiennes au XVIIe siècle fut suivie au XVIIIe par celles d’une vingtaine d’Académies provinciales 10  auxquelles elles servirent, dans une certaine mesure, de modèle. Sociétés littéraires à l’origine, ces Académies obtinrent le droit, par lettres patentes du roi, de se transformer en « Académies des Sciences, Belles-Lettres et Arts ».

      

       Comme le révèle le titre qu’elles portaient, elles n’avaient plus pour seule vocation de s’intéresser aux disciplines littéraires mais également de favoriser la promotion des disciplines scientifiques et de leurs applications techniques. Nous dirons comment elles évoluèrent en ce sens dans les villes du Nord qui en furent dotées. Il s’agit ici d’un des axes principaux de notre étude : en effet, si nous avons choisi d’orienter nos recherches vers les villes d’Amiens, Arras et Châlons c’est parce qu’elles furent, jusqu’en 1792, des villes académiciennes. Il s’agira pour nous de tenter d’évaluer l’impact de ces institutions culturelles sur l’affirmation de la présence de la chimie dans les provinces de Picardie, d’Artois et de Champagne dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Nous étudierons également les rapports qu’entretinrent les académiciens provinciaux avec certains de leurs collègues parisiens. Nous avons vu à propos de J. Berryat qu’il était à la fois membre de l’Académie d’Auxerre et correspondant de l’Académie Royale des Sciences : en fut-il de même pour les savants de la France du Nord ?

      

       Mais s’il est vrai que l’Académie des Sciences contribua fortement à l’affirmation de la présence de la chimie, elle ne fut cependant pas la seule : le Jardin Royal des plantes, créé dès mai 1635 par un décret de Louis XIII et où le premier cours de chimie fut donné par Davisson en 1648, joua un rôle essentiel de formation par l’enseignement qu’il dispensa jusqu’en 1792. Nombreux sont les savants parmi lesquels figuraient certains de ceux que nous avons cités ci-dessus, qui y occupèrent la chaire de chimie. A l’instar de Paris, les villes de la France du Nord créèrent elles aussi des Jardins Royaux dont nous étudierons les activités scientifiques.

      

       Il y eut aussi, et c’est là un autre axe essentiel de notre recherche, la création, surtout dans le courant du XVIIe siècle d’établissements scolaires par les Jésuites, les Oratoriens, les Frères de la doctrine chrétienne et par des prêtres séculiers. Il s’agissait de collèges de différentes catégories qui eurent une influence pédagogique considérable dans l’ensemble du pays avant d’être supprimés en 1792. Ceux auxquels nous nous sommes intéressé en particulier sont les « collèges de plein exercice » qui avaient la particularité d’offrir à un nombre certes restreint d’élèves la possibilité de recevoir après leurs « humanités », de la sixième à la seconde puis à la classe de rhétorique, un enseignement scientifique dispensé dans le cadre de la classe de « philosophie », au sens large du XVIIIe siècle, dans laquelle ils pouvaient suivre des cours de logique la première année puis de physique pendant la seconde : Amiens, Abbeville, Arras, Châlons 11  étaient dotés d’un collège de ce type, ce qui n’était pas le cas de Lille qui était également dépourvue d’Académie.

      

       Quelle était la place réservée à l’enseignement de la chimie dans ces quatre établissements ? Quel était le contenu des interventions des élèves au cours des « exercices publics » organisés par ces collèges ? Les élèves de « physique » y intervenaient-ils et si oui,

      quel était le contenu des questions auxquelles ils devaient répondre pour faire la démonstration de leur savoir et de la valeur de l’enseignement qui était dispensé ?

      

       Si, comme l’affirment R. Chartier, M. M. Compère, D. Julia « la place des sciences physiques, au sens de cursus scolaire, était fort limitée 12  » la plupart des élèves quittant le collège avant la philosophie, de quel moyen de diffusion pouvait disposer la chimie, autre que celui des Académies ?

      

       Ce sera l’objet du troisième axe de notre recherche, celui qui repose sur l’étude des cours publics et privés mais aussi des traités publiés par les « chymistes locaux », que nous avons découverts à Lille et Amiens.

      

       Il s’agira par une analyse comparative sans prétention à l’exhaustivité de montrer, selon les villes choisies, quels furent les facteurs déterminants, multiples, qui influèrent sur l’émergence, et l’affirmation, de la chimie dans la France du Nord. Quels sont ceux aussi qui firent défaut ou constituèrent un obstacle à son développement.

      

       Ce qui nous a amené à replacer la présence de la chimie dans chacune de ces villes dans son contexte politique, économique, social et culturel. Nous nous sommes efforcé de montrer quel fut le rôle de leur Magistrat, des Corps de métier, des Chambres de commerce, quand elles existaient, qui avaient à apporter des solutions aux problèmes posés par l’agriculture, l’industrie et le commerce locaux. Nous verrons comment ils firent appel à l’intervention des membres des Sociétés savantes de leur ville et donc, entre autres, aux chimistes.

      

       Si l’on analyse le tableau ci-après où nous avons rassemblé un certain nombre des facteurs qui semblent avoir été essentiels pour le développement des sciences et des arts, surtout lorsqu’ils ont agi en synergie, on peut tenter de dégager quelques hypothèses ou tout au moins de formuler quelques orientations de recherche en ne perdant pas de vue que la multiplicité des causes, leurs imbrications et les conditions spécifiques dans lesquelles elles se sont exercées dans chaque localité incitent à la prudence quant aux conclusions à apporter à l’analyse ; il s’agira de comparer ce qui est comparable :

      

      Amiens, ville peuplée pour l’époque, disposant de structures politiques, économiques, culturelles favorisantes connut-elle un essor particulièrement important de la chimie ? Y fut-il supérieur à celui de Lille qui ne bénéficiait pas des institutions culturelles de la capitale picarde mais où l’activité industrielle et commerciale d’une population plus nombreuse était plus intense ?

      La présence d’une Académie à Châlons, ville peu peuplée et de faible activité économique, favorisa t-elle davantage le développement de la chimie qu’à Abbeville, à conditions économiques et démographiques sensiblement égales ?

      Quant à Arras, centre politique disposant d’un statut spécifique, l’activité de son collège de plein exercice et les orientations de son Académie suffirent-elles à compenser sa faiblesse économique ?

      

      
Abbeville Amiens Arras Châlons Lille
Population, 2e moitié du XVIIIe siècle 18 000 H 40 000 H 23 000 H 15 000 H 60 000 H
Siège d’une intendance oui Etats d’Artois oui oui
Siège d’un évêché oui oui oui

Académie, date de fondation

oui - 1750

oui - 1773

oui - 1775
Collège des philalèthes 1785
Collège de plein exercice oui oui oui oui
Collège de Médecine oui oui
Manufactures. Forte activité industrielle oui oui
Chambre de commerce oui oui
Jardin royal des plantes. Jardin botanique oui oui
Sociétés littéraires oui oui - 1746 oui - Rosati oui - 1750 oui - Brunin

      

       Cependant, ce n’est pas seulement au rôle des institutions politiques, économiques et culturelles que nous allons nous intéresser, mais aussi à celui des hommes qui, dans le cadre structurel déterminé par celles-ci, se consacrèrent au développement de la chimie dans la France du Nord. Ils n’étaient pas « professeurs de chymie », mais apothicaires, médecins, industriels que leur formation ou tout simplement leur curiosité intellectuelle, leur intérêt pour les Lumières, le progrès scientifique et technique mis au service de leurs concitoyens, amenèrent à se pencher sur les aspects théoriques et pratiques de la chimie. Nous verrons la place qu’ils occupèrent dans la société de leur temps.

      

       Parmi eux, certains ont donné des cours, publics ou privés, et publié des traités dont nous analyserons le contenu et son évolution. D’autres se sont davantage intéressés aux applications de la chimie dans les domaines de la médecine, de la pharmacie, de l’industrie textile, de l’agro-alimentaire. Nous nous efforcerons aussi de mettre en évidence les rapports qu’ils entretinrent entre eux et avec les académiciens parisiens et, parmi ces derniers, lesquels leur servirent principalement de modèle.

      

       Pour réaliser cette étude, nous nous sommes appuyé sur les textes des traités, exercices publics, cours dispensés dans les collèges et cours publics que nous avons découverts dans les Archives départementales de la Somme, du Nord, du Pas-de-Calais, de la Marne et dans les fonds anciens des bibliothèques municipales et les Archives d’Amiens, Arras, Lille, Abbeville, Châlons, Aire sur la Lys, Roubaix, Dunkerque et Boulogne sur Mer.

      

       Si, comme nous l’avons indiqué en page 12, nos analyses n’ont aucune prétention généralisante, c’est parce que de nombreux documents ont totalement ou partiellement disparu au cours des conflits du XXe siècle : le fonds du collège d’Abbeville appartenait aux Archives municipales détruites pendant la seconde guerre mondiale ; il n’en subsiste rien aujourd’hui. Les Archives de l’Académie d’Arras ont été détruites par les bombardements de 1915 ; à Lille, l’incendie de l’Hôtel de ville entraîna la destruction des Archives et de la bibliothèque de la Société des sciences. Amiens, enfin, ne fut pas épargnée.

      

       Comme l’écrivait G. Duby, lorsque l’historien étudie le passé, il est confronté à un océan dont n’émergent que quelques îlots.

      

       Lorsque nous n’avons pas découvert les documents originaux, nous nous sommes appuyé sur les études réalisées au début du XXe siècle par des érudits locaux d’une part, et les importants travaux publiés par des historiens contemporains d’autre part. Les documents qui figurent en annexes sont presque tous issus des archives et fonds anciens de la France du Nord ; dernière précision : dans les citations extraites de ces textes, nous avons scrupuleusement respecté l’orthographe et la ponctuation utilisées par les auteurs.

      

       Nous allons donc aborder l’étude de la présence de la chimie dans la généralité d’Amiens en premier lieu, puis dans celles de Châlons et Lille et nous la conclurons par la place que réserva la Révolution à l’enseignement de la chimie dans les Ecoles centrales d’Amiens, Lille, Châlons et Boulogne sur Mer entre 1795 et 1802, et le nouveau statut qu’elle conféra à ceux qui en furent chargés.

      

      

      

      

      

      

      

      


-- Première partie --
Présence de la Chymie
dans la Généralité d’Amiens
de la deuxième moitié du XVIII
e siècle
au premier tiers du XIX
e

      


Chapitre I
AMIENS ET SA GENERALITE : LE CONTEXTE HISTORICO-GEOGRAPHIQUE, INSTITUTIONNEL, ECONOMIQUE ET CULTUREL

      

      


A – Le contexte Historico- Géographique :

      

       Une étude des cartes, planches 1, révèle qu’Amiens et sa généralité faisaient déjà partie du Royaume de France au moment de la signature du traité du Cateau-Cambrésis en 1559. En fait, l’ancienne capitale des Ambiani 13  fut, sous Mérovée, le siège de la domination des Francs : elle était le chef-lieu d’un comté établi en 823 par Louis le débonnaire qui fut retourné, avec l’Amiénois, à la couronne sous le règne de Philippe-Auguste 14  .

      

       Il ne s’agit pas ici d’entrer dans le détail de l’histoire de cette région frontière du Royaume de France avec les Pays-Bas espagnols. La province de Picardie connut, du fait de sa position stratégique, une longue période de conflits à multiples rebondissements, d’où l’édification des fortifications, dont on constate la présence sur des documents des XVIIe et XVIIIe siècles représentant les villes d’Amiens et d’Abbeville, afin de résister aux prétentions territoriales et donc aux invasions de leurs voisins du Nord et de l’Est. Ce qui n’empêcha pas les armées espagnoles de s’emparer d’Amiens en 1597, délivrée par Henri IV six mois après. Quant à Abbeville, elle fut plusieurs fois occupée par les Anglais avant de redevenir définitivement française en 1477.

      

       C’est cette région frontière 15   que Louis XIII et Richelieu s’efforcèrent de protéger pour éviter une invasion de leur pays, qui servit de point de départ aux conquêtes de Louis XIV vers l’Artois et les Flandres (voir les cartes sur l’évolution des frontières avec les Pays-Bas 16 ). Une fois les frontières fixées, la Picardie allait connaître une période de paix qui rendait désormais les fortifications inutiles, (elles s’étaient tout simplement déplacées vers le Nord et l’Est), qui favorisa sa prospérité économique. Mais elle traversa aussi une période de troubles religieux et politiques, ce qui explique qu’elle ait été l’objet de la surveillance particulièrement attentive et constante du pouvoir royal, par intendant interposé, nommé à demeure et chargé de pouvoirs importants : police, (surveillance des institutions locales) justice, finances dont il présidait le bureau, fixait la taxation de chaque communauté et répartissait la taille. Dès 1661, l’intendant supplanta le gouverneur dans l’exercice des responsabilités politiques et administratives : nous constaterons dans la suite de notre étude que certains d’entre eux jouèrent un rôle important dans les domaines économique, technique, social et culturel, agissant en faveur de la promotion des sciences et des arts 17 .


B) L’organisation administrative :

      

       La généralité d’Amiens avait été constituée en 1523, mais elle subit l’amputation de plusieurs territoires de son ressort au profit de celle de Soissons créée en 1595. La carte de la situation administrative du Nord au XVIIe siècle montre qu’elle était constituée de deux sénéchaussées, Boulogne et Abbeville, du siège royal de Calais, et de cinq bailliages : Amiens, Montreuil sur Mer, Saint Quentin, Péronne et Ardres. L’ensemble comprenait 306 paroisses, dont certaines comptaient un nombre important d’habitants pour l’époque.

      

       Au milieu du XVIIIe siècle, Amiens dont le blason visible sur un document intitulé « Amiens fortifié » est décrit ainsi : « Porte de gueules à un lierre d’argent, au chef d’azur semé de fleurs de lys d’or, devise Liliis tenaci vimine jugor, support deux licornes au naturel accornées et onglées d’or », avait hérité de plusieurs institutions traditionnelles ; elle possédait un grenier à sel, était le siège d’un présidial, d’un hôtel des monnaies, et de plusieurs autres instances administratives et judiciaires : justice consulaire et prévôté, bureau des finances, des aides et des grosses fermes, maîtrise des eaux et forêts et maréchaussées 18 . Amiens était également le siège d’un bailliage mais dépendait du ressort du Parlement de Paris.

      

      


C) L’activité commerciale et industrielle :

      

       Amiens comptait à peu près 40 000 habitants 19  à l’époque de Louis XV et Louis XVI : Albéric de Calonne 20  écrit dans son  Histoire de la ville d’Amiens, p. 377 qu’ « elle était considérable par la prospérité et le revenu de ses manufactures », soulignant l’importance des teintureries de la Province de Picardie. Mais l’auteur distingue deux périodes dans cette activité : une période de progrès de 1743 à 1774, puis de déclin jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

      

       La première est marquée par des progrès de la sayetterie, qui comprenait tous les genres de tissus manufacturés à Amiens, dont les statuts, imposés par Colbert le 23 août 1666, avaient permis la modernisation des métiers, rendant ainsi cette industrie compétitive face aux concurrents anglais et hollandais (c’est ce même Colbert qui intéressa les industriels à la création de la compagnie des Indes et institua les « Inspecteurs de la Manufacture »). En quelques décennies, grâce à « l’aptitude des Amiénois pour inventer et perfectionner suivant les caprices de la mode », les étoffes façon de Hollande et les tissus façon d’Angleterre devinrent la principale branche de leur commerce vers l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Suisse, les Iles de l’Océan et la Suisse.  Amiens avait la réputation d’être la ville de France qui travaillait le plus avec l’étranger. En 1755, l’industrie textile d’Amiens réalisa un très gros chiffre d’affaires. Cette activité était impulsée par le représentant du pouvoir royal : Maynon d’Invau, intendant de la province de 1754 à 1767, dont les années de gestion marquèrent l’apogée du progrès de cette branche industrielle qu’A. De Calonne commente en ces termes : « cinquante sortes d’étoffes nouvelles inventées et perfectionnées, fruit naturel du concours, de la réunion, des lumières et de l’émulation qui régnaient entre les fabricants, et des encouragements proposés et accordés par le pouvoir royal, (l’intendant met à la disposition de la municipalité, trois médailles pour être distribuées aux fabricants les plus méritants), à la bonne fabrication, avaient étendu le commerce au-delà de toute espérance… ». A cette aide du pouvoir royal, il faut ajouter l’intervention des institutions locales : le 6 août 1761, une chambre de commerce fut créée, imposée aux négociants par l’Etat, car ils s’obstinaient à la refuser depuis longtemps.

      

       Cette instance était composée de neuf membres : le maire d’Amiens, un échevin-marchand, un juge consul, six marchands élus en la qualité de «  syndic du commerce de la province » par le Magistrat, les juges-consuls et les délégués des principaux corps de métiers, (bonnetiers, teinturiers, tanneurs, brasseurs, tapissiers et orfèvres). Cette chambre se réunissait chaque semaine à l’Hôtel de ville et joua un rôle important dans le domaine économique 21 . Mais les quinze années qui précédèrent la fin de l’Ancien Régime furent marquées par une grave crise agricole, industrielle, commerciale et sociale 22 .

      

       Les causes en furent multiples : ainsi, le décret du 2 septembre 1762, auquel les communautés de métier s’opposèrent farouchement, accordant aux artisans des campagnes la faculté de tisser les étoffes dont la fabrication avait été réservée jusqu’alors aux manufactures des villes, arrêta brusquement l’essor du commerce. En effet, cette mesure favorisa l’inobservation des règlements de production et eut pour conséquence la diminution de la qualité des articles qu’on exportait sous le nom de sayetterie d’Amiens. Les clients se tournèrent alors vers l’Angleterre et, en moins de dix ans, 10 000 ouvriers se trouvèrent sans travail. Circonstance aggravante, évoquée par les cahiers de doléances urbains de 1789 : le traité de commerce franco-anglais de 1786 qui facilitait l’entrée des produits anglais, de qualité et moins chers, (les laines d’Outre-Manche étaient à bas prix), que la taxation à l’importation de 12 % ne suffit pas à compenser. Aussi la chambre de commerce accusa-t-elle ce traité de ruiner les manufactures. Mais, outre ces facteurs négatifs externes, la manufacture se heurtait à la vieille réglementation corporative qui constituait un frein à la diversification des techniques et aux ordonnances municipales interdisant la concentration des métiers. Dans l’organisation du travail, la fragmentation du processus de production entre différentes corporations gênait la rationalisation des techniques. D’où un plafonnement de la production et la menace de la concurrence étrangère sur les marchés internationaux.

      

       Quant à la situation de l’agriculture, elle fut marquée par une profonde instabilité due, elle aussi, à des causes diverses : les structures de l’exploitation et de la propriété constituèrent un frein au développement de l’agriculture picarde et l’empêchèrent d’imiter les leçons de l’Artois et de la Flandre ; une propriété paysanne réduite à l’extrême, une propriété noble et ecclésiastique étendue mais morcelée et presque toujours baillée à ferme. Ces conditions ont privé la province des novateurs et des agronomes dont elle avait besoin. Difficultés accentuées par l’importance des droits seigneuriaux et la lourdeur de la dîme qui expliquent le mauvais état des campagnes 23 .

      

       Dans cette région pourtant fertile et couverte de céréales, il y eut des pénuries, des crises de subsistance qui donnèrent lieu à des émeutes : en 1771, il fallut distribuer gratuitement le pain aux pauvres car aux mauvaises récoltes venaient s’ajouter les effets du chômage que nous avons évoqués ci-dessus.

      

       Ainsi, les difficultés essentielles, d’ordre économique et social dans une province de surcroît très peuplée, qui mirent fin à l’Ancien Régime, peuvent-elles être résumées ainsi :

      

      Crise manufacturière qui entraîna le chômage des ouvriers, des compagnons, l’arrêt d’activité des petits fabricants.

      Crise agricole qui frappa durement les manouvriers chassés de leurs terres, avec les conséquences catastrophiques que cette situation entraînait pour le pouvoir d’achat de ces couches sociales.

      Mauvaises récoltes d’où la pénurie, parfois « organisée », et la hausse des prix des subsistances.

      

       Avec pour conséquences la misère généralisée sur les plateaux de monoculture et dans les faubourgs des cités où étaient concentrées les familles des ouvriers du textile… A Amiens, en 1787, le «  Bureau des pauvres », créé dès 1573, recensait près de 8 000 indigents, soit le cinquième de la population.

      

       La crise agricole de 1788, la crise industrielle et alimentaire de 1789 entraînèrent les émeutes des 14 et 15 juillet 1789 qui balayèrent les Echevinages et l’administration des Intendances. (depuis 1692, les fonctions échevinales avaient été transformées en offices vénaux et étaient complètement discréditées. Les émeutiers imposèrent le renouvellement des corps municipaux et leur élargissement à des représentants élus du Tiers-Etat 24 ).

      

      


D) – Les institutions culturelles :

      

       A de Calonne ajoute qu’Amiens était considérable « par la protection accordée aux Sciences, aux Lettres et aux Arts ». En effet, si elle ne possédait pas d’université, située alors à Douay depuis 1562, elle disposait :

      d’une Académie des « Sciences, Belles Lettres et Arts », créée en 1750, par lettres patentes de Louis XV 25 , qui considérant que «  depuis quelques années, il s’est formé dans notre ville d’Amiens une société de gens de Lettres dont l’objet est de se perfectionner dans les Belles Lettres et dans les Arts et qu’elle est dès à présent en état de remplir ce projet avec les lumières et les talens de ceux qui la composent ; plusieurs assemblées se sont déjà tenues et en ont fait connoître l’utilité, et le public instruit des observations et mémoires en différens genres quy y ont esté présentés, attend avec empressement plusieurs ouvrages commencés sur la chimie, la botanique, l’histoire ancienne, et surtout l’Histoire de France et celle de Picardie » décide de « donner des fondements solides à cet établissement » l’autorisant à être continué dans cette ville sous le titre « d’Académie des Sciences, des Belles Lettres et des Arts »,

      d’un Collège de « plein exercice », St Nicolas, fondé par des Séculiers en 1554 puis dirigé par les Jésuites de 1608 à 1762, et repris en main par des prêtres séculiers jusqu’en 1795 26 ,

      d’un Collège de Médecine,

      d’un Institut des frères de la doctrine chrétienne fondé en 1750,

      d’un Jardin botanique (Jardin Royal des plantes converti en 1751 en jardin botanique sous la responsabilité de l’Académie) qui fut le théâtre de nombreux cours dont le premier donné par Dom Robbe, prieur des Feuillants, le 1er juillet 1751, du premier cours de mathématiques en 1756 par Belley et du premier cours de chimie, le 30 mai 1778 par Dhervillez dont nous aurons l’occasion d’évoquer les travaux 27 .

      d’une Ecole de boulangerie et de meunerie.

      d’une Société d’agriculture et d’un théâtre permanent créé en 1778, et enfin d’un Musée en 1785 28 . Quant aux ateliers d’imprimerie, ils étaient au nombre de cinq, en 1771.

      

       C’est dans ce cadre culturel favorable que les chimistes de la généralité d’Amiens vont participer à la diffusion de leur discipline par les cours qu’ils donneront dans les salles que les différentes institutions mirent à leurs disposition : Salle des Actes du collège Saint-Nicolas, salle des Jacobins, Jardin botanique où l’Académie les accueillait. Hommes du Siècle des Lumières, ils tenteront d’apporter des solutions aux graves problèmes socio-économiques que nous venons d’évoquer.

      

      

      

      

      


Chapitre II 
LES « CHYMISTES » D’AMIENS. LEUR OEUVRE.

      


A - Des savants du Siècle des Lumières.

      

      Dans le cas de la capitale de la Picardie, il s’agit d’étudier l’œuvre non pas d’individus isolés, mais celle de ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui une « équipe de recherche pluridisciplinaire » à l’image de celle que constituèrent Lavoisier, Berthollet, Guyton de Morveau, Fourcroy, et les mathématiciens Monge et Laplace qui se réunissaient deux fois par semaine à l’Arsenal. L’apothicaire Lapostolle, le médecin Dhervillez, le « chimiste-teinturier » de La Morlière, l’Abbé Reynard, professeur de « philosophie » au collège Saint-Nicolas, eurent en commun une passion, celle de la chymie et de la physique expérimentale, avec le désir de les promouvoir, de les faire connaître parce qu’ils les considéraient comme des sciences utiles, pouvant contribuer au progrès économique de leur province et à l’amélioration des conditions d’existence de ses habitants.

      

      Henri Gaspard Thiérion de Chipilly 29  fait l’éloge en page 11, note (c), des deux premiers, dans l’annonce de  l’Exercice public  qui débute dans la salle des actes du collège de la ville le 9 août 1777, pour le cours qu’ils donnent salle des Jacobins depuis le 13 février 1777, intitulé  Cours de chymie expérimentale et raisonnée, et appliquée aux arts qui en dépendent , dont nous analyserons le contenu.

      

      Quant à Lapostolle et Dhervillez, ils renvoient, dans l’annonce du plan de leur cours « aux leçons que donnent M.M. Bellegueule et Reynard, de vive voix, alternativement dans leur année de physique ; professeurs distingués, universellement estimés et chéris de leurs élèves, respectés des parents honnêtes et de tous les bons citoyens de cette ville ».

      

       Il semble que ces savants aient éprouvé les uns pour les autres une estime fondée sur des options morales, sociales et scientifiques qui les amenèrent à se rencontrer et à collaborer dans le cadre institutionnel que nous avons décrit. Ils furent de surcroît soutenus par des hommes d’Etat eux aussi soucieux du bien public et convaincus du nécessaire développement des sciences et des techniques pour y parvenir : les futurs ministres Roland de la Platière, nommé aux fonctions d’Inspecteur de la manufacture d’Amiens, et Dejean, l’intendant de Picardie Bruno d’Agay 30 , dernier représentant du pouvoir royal, qui exerça cette charge dans la province avant la fin de l’Ancien Régime, entre 1771 et 1790 qui était, par ses fonctions, académicien « honoraire », mais ne se contenta pas de cette distinction honorifique et y joua un rôle actif : il entretint les académiciens des questions de la vaccine, des paratonnerres, des améliorations concernant l’agriculture et l’industrie ; il prononça, lors d’une séance publique, un discours sur L’utilité des Sciences et des Arts 31 , un autre sur  Les avantages de la navigation intérieure  en 1782, qui lui valut les éloges de Voltaire ; il soutint, comme l’attestent les dédicaces, l’exercice public de Thiérion de Chipilly et le cours de chimie de Lapostolle et Dhervillez.

      

      B. d’Agay fit également venir, avec la  « complicité » de l’abbé Reynard, de Dhervillez et Lapostolle, deux savants renommés, Parmentier 32  et Cadet de Vaux 33 , (ce dernier avait été le maître de Lapostolle), pour donner des cours de meunerie et de boulangerie. Les deux hommes étaient à la fois apothicaires et chimistes, mais aussi agronomes et hygiénistes. Ils avaient donné les premiers cours lors de la création de l’Ecole de boulangerie de Paris en 1780. Après les cours à Amiens, ils se rendirent à Beauvais pour faire profiter la province de leurs connaissances. Parmentier avait publié dès 1773 un travail consacré à l’examen chimique de la pomme de terre ; il fut aussi l’auteur de nombreux ouvrages sur les applications de la chimie organique à la fabrication du pain et à la conservation des farines. Après leur départ, c’est Lapostolle qui fut chargé de poursuivre les cours.

      

      L’abbé Reynard, Lapostolle, Dhervillez, de La Morlière formaient donc, dès cette époque, une équipe. Tous académiciens, ils se réunissaient chez le dernier nommé pour y procéder à des recherches expérimentales auxquelles assistaient parfois les hommes d’Etat cités ci-dessus. Si, dans la suite de cette étude, nous examinons les travaux que chacun d’entre eux a réalisés, nous tenterons d’en montrer le caractère collectif, les similitudes sur le plan théorique.

      

      Mais ils ne se contentèrent pas de ce seul aspect théorique et ne correspondirent pas à l’image du « savant dans sa tour d’ivoire ». Pénétrés de l’esprit de l’ Encyclopédie  qui avait redonné aux techniques leur lettre de noblesse, ils s’investirent, comme le révèle le titre du cours de Lapostolle et Dhervillez, dans les applications que leur science rendait possibles, s’intéressèrent aux améliorations des pratiques industrielles, agricoles et artisanales de leur cité.

      

      Avec la généralité d’Amiens, nous abordons un des aspects de ce que nous avons défini dans l’introduction comme l’un des axes principaux de notre thèse : certaines académies provinciales ont, parmi tous les facteurs qui ont concouru à la diffusion de la chimie, constitué un élément primordial. Elles ont joué non seulement un rôle de formation et d’information grâce à leurs séances publiques, dans la continuité des exercices organisés par les collèges en fin d’année scolaire où leurs élèves devaient faire la preuve d’un savoir qu’ils tenaient de l’excellence des cours dispensés par leurs régents, mais aussi un rôle de coordination des travaux théoriques des savants locaux, de catalyseur des recherches à la fois théoriques et pratiques, en prise directe avec les problèmes socio-économiques de leur époque. Elles ont ainsi permis à la chimie d’acquérir le statut d’une discipline scientifique indispensable à la société.

      

      Pour en revenir à l’activité des savants locaux, il faut ajouter que certains exercèrent aussi des fonctions administratives et politiques dans leur ville.

      

      Mais s’ils ont favorisé par leurs cours, privés et publics, le développement des sciences à Amiens, que ce soit au collège St Nicolas ou au Jardin des Plantes, et plus tard au Musée, c’est l’Académie des Sciences, Belles Letttres et Arts, reconnue  « d’utilité publique » par Louis XV, qui par ses orientations impulsa de manière déterminante leurs travaux.

      

       C’est sur l’histoire de cette institution culturelle, à laquelle nous avons déjà fait allusion, à son organisation et à ses travaux que nous allons consacrer quelques lignes.

      

       A l’origine, en 1746, une Société littéraire qui, grâce à l’appui du duc de Chaulnes 34 , obtint le titre d’Académie en 1750. Le duc, cousin du roi et gouverneur de la province de Picardie et d’Artois, en fut nommé protecteur  par les lettres patentes déjà mentionnées. Il se distinguait par son goût pour les sciences, surtout pour la physique et l’histoire naturelle, la création d’un cabinet de physique parmi les mieux dotés de l’époque. Il communiqua au Journal des sçavans  et à   l’Histoire de l’Académie des Sciences  de Paris, des observations sur la physique, l’histoire naturelle, l’astronomie. Ce qui lui valut d’être nommé membre honoraire de cette société. Il eut de surcroît une influence déterminante sur l’orientation scientifique de l’Académie d’Amiens dont il était, au titre de gouverneur, membre honoraire comme le prévoyaient les statuts (étaient également membres honoraires, le poète Gresset, de l’Académie française, le chevalier Chauvelin, le commandeur de la Motte d’Orléans, ainsi que l’intendant de Picardie et l’évêque d’Amiens 35 ).

      

       Grâce à toutes ces personnalités et à leur appui, la nouvelle Académie obtint, outre le titre, un droit à la publicité des séances et une dotation de 2 000 livres de revenu, ce qui lui permit de mettre au concours un certain nombre de sujets de recherche dotés de récompenses pour les lauréats, (des médailles d’or, remises lors de la séance annuelle publique du 25 août, le jour de la Saint Louis), créant ainsi un émulation favorable au développement scientifique, littéraire et technique de la province.

      

       Toujours selon les lettres patentes, elle était composée de trente académiciens résidents et seize honoraires, « non compris les sieurs Evecque et Intendant de notre province que nous avons nommé en la dite qualité d’ académiciens honoraires ».

      

       Les statuts de l’Académie des « Sciences, Belles lettres et Arts » prévoyaient, dans leur article 7, la création de trois postes de responsabilité :

      

      un directeur, « annuel », qui présidait les séances et « portait la parole » pour l’Académie,

      un chancelier, annuel également, qui suppléait le directeur et lui succédait l’année suivante,

      un secrétaire perpétuel, chargé d’assurer la permanence de l’Institution et en était, en fait, le membre le plus important. (Les statuts de 1758 créèrent également un poste de secrétaire-adjoint et un de trésorier-archiviste).

      

       Supprimée en 1792, comme toutes les sociétés du même genre, elle prit le nom, en 1799, de « Société libre d’agriculture du département de la Somme », puis reprit son titre d’Académie en 1803, avant d’être reconnue à nouveau « d’utilité publique » en 1877, sous le nom qu’elle porte aujourd’hui : « Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Amiens » qui a conservé les mêmes statuts.

      

       Dhervillez et Lapostolle y furent élus ensemble en tant qu’ « académiciens-adjoints » le 12 janvier 1775, ce qui peut s’expliquer par leur étroite collaboration, puis en tant que titulaires le 17 avril 1780 ; Dhervillez en fut directeur en 1781 et 1784, puis chancelier en 1791 ; l’Abbé Reynard fut élu le 9 février 1778 et devint chancelier en 1781, 1783, 1784, puis directeur en 1785 et 1786. M. de La Morlière fut élu en 1789 36 .

      

       Sous l’impulsion initiale du duc de Chaulnes, l’Académie d’Amiens se caractérisa d’emblée par la place primordiale accordée aux disciplines scientifiques.

      

       Daniel Roche indique en page 369 de la passionnante étude qu’il a consacrée aux Académies provinciales 37 , que l’Académie d’Amiens appartenait, avec celles de Rouen et Châlons en Champagne, au groupe des dix-sept Sociétés dans lesquelles les sciences et les arts occupaient la première place, représentant plus de 60 % des travaux avant 1760 et même 80 % après cette date (cette étude repose sur l’analyse par l’auteur, des sujets mis au concours par les Académiciens, des thèmes abordés lors des séances publiques et des réunions internes). Cette progression semble s’être réalisée au détriment des recherches historiques qui représentaient 19% des travaux en 1760, mais seulement 5 % dans les années 1780.

      

       Quant à la Chimie, peu importante dans la première moitié du siècle dans les académies pré-encyclopédiques, et vouée à un rôle d’auxiliaire de la médecine, elle connut ensuite un décollage dans toutes les académies : à Amiens, comme à Rouen, il y eut une mutation après 1760 qui se traduisit par le tassement de la médecine, le déclin de la botanique et l’essor des disciplines « marginales » : zoologie, minéralogie, et surtout chymie 38 .

      

       A la fin du siècle, la minéralogie et l’analyse chimique étaient gagnantes. Cependant, ajoute D. Roche, il y eut aussi à Amiens une dominante « économique », qui incluait à cette époque une réflexion politique et sociale ; ces questions gagnèrent une trentaine de points de 1750 à 1789. Ainsi, les décennies 1770-1789 sont-elles celles de l’ouverture aux problèmes du temps : rendements agricoles, production industrielle, teinturerie à Amiens. Ouverture dictée par les problèmes économiques graves que connaissait la province dans cette période, et dont nous avons donné un aperçu.

      

       Pour illustrer cette orientation, voici un texte, extrait de la séance du 25 août 1783, publié dans le  Mercure de France, cas typique des choix d’une Académie qui se veut au service de la population locale : « un prix de 500 livres est proposé à celui des citoyens de la Picardie qui aura fait la plus belle action d’humanité ou à celui qui aura découvert un remède des plus utiles à la santé, ou qui aura inventé quelque machine, métier, instrument propre à la perfection de l’agriculture, des arts, du commerce, principalement dans la province. Ce prix a été fondé par M. de la Tour, peintre du Roi, membre honoraire de l’Académie d’Amiens 39 . Les ouvrages ou mémoires sont à renvoyer à M. Baron, Secrétaire de l’Académie d’Amiens » 40 .

      

       Mystique du progrès et de l’utilité, conscience régionaliste, tels sont les traits essentiels des thèmes abordés dans les années 1770-1789, marquées par l’ouverture aux problèmes du temps, selon D. Roche.

      

       Quand on connaît les problèmes rencontrés à cette période par la province de Picardie, on peut affirmer que les termes du concours proposé et primé par de la Tour s’inscrivaient pleinement dans cette orientation, celle que suivront les Académiciens locaux dont nous allons décrire la vie et l’œuvre. Nous avons déjà précisé qu’ils constituaient une équipe de recherche, fût elle informelle. C’est par celui qui semble en avoir été la personnalité marquante sur les plans scientifique et pédagogique, (si nous retenons comme critère le nombre d’études qui lui ont été consacrées et l’importance des fonctions qu’il a assurées dans les domaines de l’activité académique, de l‘enseignement, des institutions représentatives), que nous commencerons notre étude de la présence de la chimie dans la généralité d’Amiens : Alexandre Lapostolle, à la gloire duquel s’élève un mausolée au cimetière de La Madeleine.

      

       Dans cette étude, nous lui associerons M. Dhervillez dont nous savons seulement, son nom ne figurant dans aucune des biographies consultées, qu’il était médecin et académicien, ami et collaborateur de Lapostolle, co-auteur du cours de Chimie donné avec ce dernier à Amiens, à partir de 1777, dont nous allons analyser le contenu. Nous savons aussi que les deux savants œuvrèrent ensemble dans le cadre du Jardin Botanique, et que c’est à Dhervillez que fut confié le premier cours de Chimie qui s’y déroula en 1778. On sait enfin qu’il participa en tant qu’académicien aux commissions de la municipalité d’Amiens en 1789 et comme représentant de l’Académie au sein des députés du Tiers Etat.

      

       Nous en arrivons donc à la longue vie et à la carrière d’A. Lapostolle dont on peut dire qu’elles furent bien remplies. Outre les dictionnaires biographiques, nous avons disposé de plusieurs articles rédigés par des érudits locaux du début du XXe siècle, que nous mentionnerons dans le cours de notre étude, et d’une notice nécrologique manuscrite, consacrée à Lapostolle, rédigée par Natalis de La Morlière, fils, conservée aux Archives départementales de la Somme (cote 283.198).

      

      


B) Alexandre-Ferdinand LAPOSTOLLE, (1749-1831), Maître-Apothicaire, Professeur de Chymie, Académicien, Savant et Philanthrope.

      

      

       La longévité d’A.F. Lapostolle et surtout le fait que ses conceptions de la Chimie et son statut professionnel par rapport à cette discipline aient profondément évolué au cours de son existence, nous amènent à distinguer deux périodes dans sa biographie. Il n’était pas originaire de Picardie, ce qui lui valut quelque désagrément, nous le verrons par la suite, mais naquit à Maubeuge, à l’est du Hainaut, le 21 décembre 1749. Orphelin dès l’âge de douze ans, il étudia au collège de sa ville natale, puis passa deux ans en apprentissage chez un apothicaire local. Il se rendit ensuite à Paris, fut l’élève de Mège puis de Cadet de Vaux 41 , tous deux apothicaires renommés. Il étudia la physique et la chimie et suivit les cours de Rouelle, Baumé, Macquer et Sage, qui le passionnèrent.

      

       Après un court séjour dans un cloître des Chartreux à Moulins, en Bourbonnais, pour cause de déception sentimentale, il reprit ses études et termina son compagnonnage chez Cadet de Vaux et, sur les conseils de son maître, partit pour Amiens où il se présenta en mars 1773, muni d’une lettre de recommandation du savant parisien, chez le maître-apothicaire Vallot, dont il épousa la fille.

      

       Pourtant, Lapostolle eut beaucoup de difficultés pour s’installer dans la capitale de Picardie et il s’en fallut de peu que la ville ne fût privée de la présence de cet « étranger » dont A. Bouchez 42  écrivait dans l’étude qu’il lui a consacrée, en conclusion : « inclinez-vous devant son tombeau 43 , c’est celui d’un savant intègre et philanthrope ; c’est celui d’un honnête homme, d’un bienfaiteur de notre Picardie ! ».

      

       A son arrivée à Amiens, Lapostolle se heurta en effet à l’hostilité de ses collègues du corps des apothicaires. (Il faut préciser que trois familles d’Amiens avaient le quasi-monopole des apothicaireries de la ville. Aussi reprochaient-elles à Vallot d’avoir marié sa fille à un étranger, ne respectant pas les règles des « stratégies matrimoniales » d’usage). Ils imposèrent, pour l’accession à la maîtrise que sollicitait Lapostolle, des conditions financières draconiennes, en se basant sur le « Règlement pour l’obtention de la Maîtrise dans l’état d’Apothicaire  44 » promulgué en 1567 ; ils « recalèrent » Lapostolle à plusieurs reprises, et celui-ci finit par tenter de la conquérir à Abbeville. Or les apothicaires de cette ville se montèrent encore plus exigeants que ceux d’Amiens : bel exemple de blocage institutionnel. Mais les compétences, les connaissances très étendues de Lapostolle qui exerçait dans l’apothicairerie de son beau-père, son dévouement lors d’une épidémie de « rhume » dans l’hiver 1774-1775, lui valurent l’estime du public et les bonnes grâces de l’intendant Bruno d’Agay, qui prit son parti, avec l’appui de Turgot en personne, dans le conflit qui l’opposait au corps des apothicaires : il envoya un rapport très favorable au Conseil d’Etat le 29 février 1776 qui enjoignit de recevoir Lapostolle sans délais, sans formalités, sans frais ce qui fut fait le 10 mai 1776 45 , date à laquelle se tint la prestation de serment du postulant devant J. B. Jourdain, Seigneur de Thieuloy, maire en charge. Désormais, A. F. Lapostolle put se consacrer en toute quiétude à son métier et à sa passion pour la Chimie. Une science qu’il allait s’efforcer de faire connaître à Amiens, au cours de sa longue vie. Il y mourut à l’âge de 82 ans, après avoir passé 58 ans dans sa ville d’adoption.

      

       Dès 1777, en effet, il fit des conférences de vulgarisation à la Société Industrielle, à la Société d’horticulture et dans différents lieux de la ville : le  Cours de Chymie expérimentale, raisonnée et appliquée au Arts dont nous allons étudier le contenu, débuta le jeudi 13 février 1777, salle de MM. les Jacobins, sous les auspices de Monseigneur le Comte d’Agay, intendant de la province de Picardie et de la généralité d’Amiens. Il était assuré par M. Dhervillez, docteur en médecine et M. Lapostolle, maître-apothiciaire.

      

       La première phrase de ce plan de cours public 46 , qui expose en fait un programme où les deux savants annoncent les orientations et thèmes qu’ils aborderont, est significative de l’état de la Chimie à Amiens : « quelque peu cultivée qu’ait été jusqu’à présent la Chymie dans cette ville » p.3. Sans doute parce qu’il répondait à une demande, ce cours eut un énorme succès, ce qui encouragea le jeune professeur à demander, par l’intermédiaire de B. d’Agay, que lui fût accordée pour ses cours la grande salle de l’Hôtel de ville. Devant les réticences des officiers municipaux, l’intendant avisa le premier échevin que les cours auraient lieu au Jardin du Roi.

      

       Ouvrons à ce propos une parenthèse sur l’histoire du Jardin des Plantes d’Amiens : dans son intervention au colloque commémorant le 250e anniversaire du cours de botanique inaugural donné le 1er juillet1751 par Dom Robbe, Prieur des Feuillants, que nous avons déjà mentionné, M. Lombard, précise que « le 16 août 1751, Dom Robbe lut un discours sur l’excellence de la botanique et il réitéra le 25 août en séance publique, en présence du duc de Chaulnes… Ce dernier, gouverneur de la province et de la ville d’Amiens, disposait du Jardin au moment de la fondation de l’Académie d’Amiens, le 30 juin 1750 ; savant, possédant un laboratoire de physique, il était membre honoraire et protecteur de l’Académie. Le 13 mai 1751, il proposa au Conseil d’Etat de faire don du Jardin à la ville, étant entendu que c’est l’Académie qui en aurait la jouissance à perpétuité, à charge pour elle de « l’utiliser pour la perfection de la Botanique ». L’avis fut passé le 5 juillet 1751 entre le duc, la ville et l’Académie. Une somme de 2 000 livres était allouée à l’Académie. En 1777, elle fut portée à 8 000 livres, ce qui lui permettra d’ouvrir le 30 mai 1778, un cours de Chimie qui aura lieu également au Jardin des plantes où il y a une salle de laboratoire. En 1792, l’Académie est supprimée. En 1795, le Jardin et les cours de botanique sont intégrés à l’Ecole centrale créée à Amiens, dissoute en 1802 ».

      

       Ainsi le 30 mai, Dhervillez et Lapostolle purent-ils donner leur premier cours, dans ce lieu désormais ouvert au public, qui eut également un succès considérable. On pouvait lire dans les journaux locaux de l’époque : « de l’arrivée du jeune professeur dans notre ville date pour nous l’ère de la Science …  on courait à ses leçons comme à une fête, toute la ville s’y portait, à ce point que Lapostolle se vit obligé de produire un second cours chez lui. Bien plus, il ouvrit en 1785, dans un établissement de sa création, le Musée 47 , un cours particulier d’études expérimentales où, sous sa direction, on refaisait les grandes expériences de Physique et de Chimie qui passionnaient alors l’époque » 48 .

      

       Parmi ses collaborateurs et auditeurs, l’abbé Reynard, Dhervillez, de La Morlière (père), les futurs ministres Dejean et Roland De La Platière 49 , le comte d’Agay et Mme Roland. Voici ce qu’écrivit Natalis de La Morlière (fils), dans sa notice nécrologique 50  : « son adresse dans les expériences, leur nouveauté, l’intérêt de ses leçons attiraient la foule et le cercle d’hommes éclairés et de femmes élégantes qui composaient son auditoire le mirent bientôt à la mode (…) convaincu de la fragilité des connaissances qui ne reposent que sur des nomenclatures ou des théories, il devint l’un des fondateurs du Musée, établissement consacré surtout aux expériences, où ses collaborateurs et lui-même s’occupaient de l’analyse chimique des substances et de constater les découvertes de la Physique ».

      

       Lapostolle avait, au-delà de la diffusion de la théorie chimique, le souci d’améliorer les conditions d’existence de ses concitoyens grâce aux applications de cette science.

      

       Cependant, avant de décrire les multiples domaines d’activité auxquels il se consacra, analysons le contenu du cours qu’il donna à partir du « jeudi 13 février 1777, à dix heures et demie précises dans une des salles de Messieurs les Jacobins », en compagnie de son ami, le médecin Dhervillez. Ce jour-là, le cours fut « ouvert par un discours accompagné d’expériences, dans lequel on fera voir que l’étude de la Chymie est tout à la fois facile, agréable et utile » (p.28). Le document précise en fin du dernier paragraphe que « les séances se tiendront dans la même salle tous les lundis et jeudis de chaque semaine, depuis dix heures et demie jusqu’à midi ». Le titre du cours est révélateur des orientations théoriques et pratiques que les deux savants entendent lui donner :  Plan d’un cours de Chymie expérimentale, raisonnée et appliquée aux Arts qui en dépendent . 

      

       Comme pour les  Exercices  de Thiérion De Chipilly que nous étudierons ensuite, la présence du principal représentant du pouvoir royal, l’intendant B. d’Agay, était le gage du soutien institutionnel que certains grands commis de l’Etat apportaient à la promotion des sciences et des techniques dans les provinces dont ils avaient la responsabilité. Et comme dans la plupart des traités de l’époque, les deux chimistes se démarquent eux aussi de l’alchimie, « aussi entêtée de sa chimère que dépourvue de connaissances pour obtenir des richesses imaginaires » (p. 3 et 4) ; alors que la «  vraie Chymie, plus modeste dans ses prétentions, comme plus éclairée, procure aux hommes des avantages moins fastueux et plus certains » (p. 4) (on remarque aisément la similitude de ces affirmations avec celles de Macquer dans la préface des  Elémens de Chymie théorique  (1749)).

      

       Après cette prise de distance avec l’alchimie, Lapostolle et Dhervillez posent la Chimie comme « mère de tous les Arts » : médecine, pharmacie lui sont redevables de progrès dans la fabrication des produits, de même que la peinture, la teinture, l’art des vernis, de la verrerie, des métaux. Dans ce cours, affirment-ils en page 12, ils ne parleront que de chimie, leur unique objet. Ce que l’on pourrait rapprocher de cette exclamation de Boerhaave à l’Université de Leyde en 1718, lors d’un exposé inaugural : « c’est de Chymie, de Chymie que je vais parler ! » 51 .

      

       Il n’est donc plus question que cette science, en 1777, ait un statut d’auxiliaire de la médecine et de la pharmacie, le rapport est inversé. Désormais, les cours de chimie seront indispensables aux médecins et aux apothicaires… Avec une affirmation fondamentale sur les capacités heuristiques de cette discipline et ses rapports avec la physique : « pour en finir, au moins, par où nous devions commencer, à qui croit-on que la Physique doive, sinon à la Chimie, l’explication des phénomènes les plus frappants de la nature ? » (p.7). Par exemple, les tremblements de terre, la chaleur des eaux minérales, la génération des métaux, la maturation des fruits, etc…

      

       Ainsi les deux savants locaux, comme leurs « maîtres parisiens », attribuent-ils à la Chimie un rôle primordial parmi les Sciences, s’opposant comme Venel l’avait fait en 1753 dans son article Chymie publié dans le tome III de l’Encyclopédie, au jugement défavorable que Fontenelle 52 , « le premier historien de l’Académie royale des Sciences » avait porté en 1699 sur cette discipline dont l’esprit était, selon lui, confus alors que celui de la Physique était plus net, plus simple, capable de remonter « aux premières origines alors que la Chymie ne va pas jusqu’au bout » 53 .

      

       Lapostolle et Dhervillez affirment que le but de la chimie « est de rendre toutes les substances qui composent l’Univers utiles aux hommes » (p.8).

      

       Aussi vont-ils s’efforcer « dans une ville placée avantageusement pour le commerce, et où l’on rencontre presqu’autant d’artistes que de citoyens », (p.9 ) de leur faire part des connaissances infiniment utiles que l’on doit à cette discipline.

      

       Ils annoncent alors le plan de leur cours, en donnant d’abord une définition de la chimie comme « Science des corps et sur-tout de leurs principes constitutifs, de leurs propriétés les plus intimes » (p. 9) s’instruisant par la voie de l’expérience et répondant par des faits quand elle s’en estime capable… ou sachant avouer son ignorance et se taire » ; et de citer en exemple la « saine Physique » depuis Bacon, Boyle, Newton, Muschembroech 54  caractérisée par le refus des spéculations creuses et métaphysiques.

      

       Le chimiste est capable de décomposer et recomposer différents corps : il s’agit du moyen de les connaître, de découvrir leurs principes et leurs propriétés les plus cachées : ainsi le soufre résulte-t-il de l’acide vitriolique et d’un principe inflammable appelé « phlogistique ». L’art du chimiste consiste à savoir décomposer le soufre en ces deux principes et le recomposer à partir d’eux. En fait, la nature toute entière est du ressort de la chimie. Elle embrasse l’étude des éléments, puis l’étude des minéraux, celle des végétaux, celle des animaux ; un plan classique, adopté avant eux par de Clave, Glaser, N. Lémery, G. F. Rouelle, Boerhaave, « le précepteur commun de l’Europe » 55 , et par les « maîtres actuels en Chymie, MM. Macquer, Darcet, Bucquet, Sage… Baumé, Machy, Mittouard, Cadet… » (p. 12). Nous savons déjà que Lapostolle avait assisté aux cours de Rouelle et à ceux de ses élèves, Macquer, Baumé et Sage, qui constituèrent un élément déterminant de sa carrière scientifique . Aussi espère t-il que ses cours donneront à son auditoire « le désir d’aller dans la capitale pour se procurer auprès d’eux le bonheur de les entendre, et le plaisir de les admirer » comme il en avait eu lui-même l’occasion lors de son séjour où il suivait une formation dispensée par le Maître-apothicaire Cadet de Vaux.

      

       Le plan de ce cours révèle l’influence qu’exerçait encore l’histoire naturelle sur « la distribution toute naturelle des objets de la Chymie » (p.12). A cette époque les deux Sciences étaient couplées et il faudra attendre Lavoisier pour que le plan des traités de Chymie ne s’inspire plus de l’ordre dans lequel on abordait l’étude des trois règnes de la nature 56 .

      

       Les deux chimistes « traiteront d’abord des élémens ». Il s’agira d’en fixer la notion et d’en déterminer le nombre, en fonction des connaissances de l’époque (ce cours se déroule en 1777, douze ans avant le traité de Lavoisier qui écrivait encore à propos de la décomposition de l’eau, chapitre VIII, p.87 : « on va voir que l’eau n’est plus un élément pour nous. Je ne donnerai point ici l’histoire de cette découverte qui est très moderne et même est encore contestée »). Aussi se montrent-ils prudents en ce qui concerne le « statut  ontologique » de l’eau, de l’air, du feu et de la terre, les quatre éléments réintroduits par Rouelle dans les cours que Lapostolle à suivis, repris par Macquer dans ses Elémens de Chymie théorique  édités pour la première fois en 1749 57 . Du «  père de la Chymie en France » , expression utilisée par Brongiart pour désigner Rouelle, Vicq d’Azyr 58  affirma en 1770 lorsqu’il prononça son éloge funèbre, qu’il avait été le « chef d’une école ». Rouelle a, en effet, exercé une profonde influence sur les théories chimiques développées en France dans les années 1750-1780. Il s’inspira de la chimie de Stahl, qu’il ne connut qu’indirectement car les ouvrages de ce dernier sont rédigés en Allemand et en Latin, langues qu’il ne maîtrisait pas, en y ajoutant sa touche personnelle. Il reprit ainsi la notion de phlogistique introduite en 1697 dans la théorie chimique par le savant allemand, connue tardivement en France mais qui figurait cependant dès 1718 dans la Table des rapports  de Geoffroy l’aîné que Macquer reproduisit en fin de ses  Elémens 59  : il lui consacra une place importante et il en sera de même dans les deux éditions de son  Dictionnaire de Chymie  en 1766 et 1778.

      

       Aussi, influencés par leurs études puis par la lecture de ces traités, Lapostolle et Dhervillez exposeront dans leur cours «  la théorie profonde du  prince de la Chymie moderne (Stahl) sur la nature, les propriétés et les effets du phlogistique qu’ils tâcheront de mettre à la portée de leurs auditeurs afin « de les initier par là aux mystères les plus secrets de la nature » (p.16). On remarquera qu’ils ne font aucune allusion aux travaux de Lavoisier  60 qui, à cette date, a entrepris de remettre en question la réalité du phlogistique ainsi que les conceptions de Rouelle dont il avait lui aussi suivi les cours.

      Quant à leur méthode, l’explication des phénomènes principaux auxquels donnent lieu les éléments s’appuiera « sur des expériences palpables, convaincantes et répétées avec soin » (p.14). Ainsi, par exemple, lorsqu’ils traiteront du « feu pur et libre et de son extrême facilité à pénétrer les corps les plus denses et à les dilater », ils rendront cette propriété « sensible par l’expérience du thermomètre et le fer rouge dont ils feront voir que les dimensions sont augmentées en tous sens » (p. 15-16). Ce qui présentera le « double avantage de parler en même temps à l’esprit et aux yeux et de se concilier la confiance des auditeurs ». On discerne sur ce point l’influence essentielle d’H. Boerhaave qui a « innové considérablement en introduisant les procédés de la physique expérimentale dans l’étude des processus chimiques » 61 . Mais comme ils ne pourront se livrer qu’à un petit nombre d’expériences, les conférenciers renvoient aux cours de physique expérimentale de l’abbé Nollet, S’Gravesande, Musschembroech, Desaguilliers, Sigaud de La Fond « ou mieux encore, aux leçons que donnent les professeurs de Philosophie du collège de la ville dans leur année de physique, les Abbés Reynard et Bellegueule » (p. 15).

      

       Suit alors une description du contenu du cours : étude des propriétés caractéristiques des différents règnes et des applications pratiques que cette connaissance rend possibles :

       - L’étude du phlogistique les amènera à mettre en garde leurs auditeurs contre les accidents que provoquent les vapeurs qui en sont chargées « lorsqu’il se dégage des latrines, du soufre, du charbon, des liqueurs en fermentation » (p.17).

       - Les instruments scientifiques tels la machine pneumatique, le baromètre, en prouvant aux physiciens la pesanteur, la rarescibilité, la compressibilité, l’élasticité de l’air, leur permettront de déduire la mécanique et la construction des différens soufflets. Ils exposeront la mécanique et les usages de la lampe d’émailleur, ceux de la forge, les principes de la construction des différents fourneaux (p.17).

       - L’étude de l’eau et de ses propriétés débouchera sur l’étude des moyens de la purifier, d’où l’étude des principes généraux de la distillation et donc des instruments qui la rendent possible ; cornues, alambics, serpentins, etc… (p.18).

       - L’étude des terres reposera sur la « division commune » entre terres « vitrifiables » et « calcaires » : « nous convertirons en chaux vive un morceau de marbre pour faire voir les phénomènes de la calcination » (p.19). A propos de l’étude des terres, les auteurs citent les expériences de Macquer et d’Arcet qui ont prouvé « que toutes les terres sont vitrescibles et qu’aucune n’est apyre » (p.19). Les recherches sur le règne minéral porteront ensuite sur les substances salines, les acides vitriolique, sulphureux, vitreux et marin ; l’alkali minéral et différens sels neutres ; « le soufre… d’après la théorie et la pratique de Stalh, nous en formerons de tout semblable à celui que l’on trouve dans la nature » (p. 20) ; les métaux, les eaux minérales, les bitumes.

       - L’étude du règne végétal qui concernera les phénomènes et les produits de la combustion, de la fermentation, et l’analyse de la tourbe (p.22).

       - L’étude du règne animal, par la voie de l’analyse : insectes, lait, sang, bile, urine, et matières fécales, œuf, coquillages, os, chairs, etc… (p. 22-23).

      

       Les auteurs abordent enfin la question des applications des principes établis par la chimie aux arts qui en dépendent : orfèvrerie, métallurgie, poterie, verrerie, brasserie, boulangerie, distillerie, parfumerie, teinturerie : «  cet Art étant un de ceux qui intéressent le plus la province, nous y insisterons plus particulièrement » (p. 25). Puis la tannerie, la maroquinerie, la pharmacie, etc.. ; « Il s’agira d’éclairer les ouvriers intelligens à qui il ne manqueroit que des principes » (p.26). Quant au pharmacien, les auteurs le supposent « instruit, ou du moins jaloux de s’instruire à fond de la Chymie ; car dépourvu des connaissances qu’il doit y puiser, à combien de qui -propos funestes pour la vie des citoyens ne s’exposeroit-il pas tous les jours » (p. 26-27).

       - Le texte se termine par un hommage aux « travaux des chymistes infatigables qui nous ont précédés, et sur-tout de ces hommes illustres dont nous avons eu le bonheur de recevoir les leçons et sur les traces desquels nous allons essayer de marcher » (p.27). Outre les « maîtres parisiens », Lapostolle et Dhervillez citent les noms d’un certain nombre de chimistes renommés : Glauber et son « sel admirable », Saignette et son « sel de la Rochelle », Lémery et son « blanc de fard », Drebbel et sa « vive écarlate »  (p.5). En page 7, c’est le nom d’Alphonse Barba qui est mentionné pour avoir mis au point une manière de traiter les mines d’or du Potosi par le mercure. Sans doute connaissaient-ils les nombreux travaux de Rouelle, Macquer, Sage, Cadet, d’Arcet, Baumé  qui ont constamment associé la chimie théorique et la « Chymie appliquée aux Arts ». C’est de ce modèle que s’inspirera leur activité scientifique comme nous le verrons par la suite.

      

       Ils adressent également des louanges au principal représentant du pouvoir royal : « un illustre Magistrat, image vivante d’un Prince adoré, nous anime de ses regards. Le bienfaiteur de la province, le favori des muses, le protecteur des Arts, et surtout des Arts utiles, applaudit à nos efforts : son génie nous inspirera...» (p. 27).

      

       L’insistance sur les « Arts utiles » met en relief la fréquence de l’évocation de cette notion « d’utilité sociale » dans les cours et traités de chimie de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Une orientation constante, entretenue par les Académies, dont celle d’Amiens qui avait la volonté de justifier son titre d’Académie des « Lettres », mais surtout des « Sciences » et des « Arts ». C’est cet aspect que nous tenterons de mettre en évidence.

      

       Quant au caractère grandiloquent, qui peut surprendre aujourd’hui, des éloges adressés à Bruno d’Agay, il est révélateur des rapports que les Académies provinciales entretenaient avec le pouvoir central : leur création dépendait de sa volonté ainsi que leur composition, nous l’avons vu avec le contenu des lettres patentes. Sans l’appui d’un des plus hauts personnages de l’Etat et de la noblesse, l’Académie d’Amiens aurait pu demeurer seulement une Société littéraire. Et le fait que l’intendant de la province fût « académicien  honoraire » de droit, comme l’évêque du diocèse, est révélateur du contrôle que l’Etat entendait exercer sur la vie politique, administrative, religieuse mais aussi culturelle, dans l’ensemble du territoire.

      

       En ce qui concerne Bruno d’Agay, qui consacra près de vingt ans de sa vie à la Picardie, on peut penser, connaissant son activité, ses écrits, qu’il fut vraiment au service de la province dont le pouvoir royal lui avait confié la charge, et donc mérité les louanges qui lui sont adressées. Ce qui ne signifie pas pour autant que tous les représentants des institutions centrales se comportèrent de même.

      

       Lapostolle et Dhervillez ne se contentèrent pas de vulgariser la chimie, mais concoururent avec l’aide de Bruno d’Agay et de l’abbé Reynard, à la venue de Parmentier et Cadet de Vaux pour donner des cours de meunerie et de boulangerie ; les problèmes posés par l’alimentation de la population étaient au centre de leurs préoccupations et les nouvelles connaissances de la chimie rendaient possibles certaines améliorations 62  ; Lapostolle écrivit dans ce but un certain nombre d’articles :

      

      De la maladie du bled désignée par la carie  ; Traité de la maladie du bled noir, Amiens 1777.

      Discours sur la réglementation à donner aux meuniers et aux boulangers.

      -   Moyen de rendre la pomme de terre inattaquable .

      Traité sur la betterave champêtre et l’extraction de son sucre.

      Traité sur la fermentation vineuse de la betterave.

      

       Il écrivit aussi des articles concernant la santé de ses concitoyens :

      Dissertation sur l’opium et ses applications.

      Essai sur l’asphyxie et les moyens de faire cesser ses effets.

      Recherches sur les ustensiles de cuivre et le danger de leur emploi pour la préparation des aliments.

      

      Lapostolle adressa à l’Académie d’Amiens une série de mémoires traitant des questions industrielles, un secteur de l’économie auquel il consacra une partie importante de ses activités : «  Sa réputation l’avait mis en rapport avec les chefs d’ateliers de cette ville ; le professeur et les industriels s’éclairaient réciproquement et les arts du lainage, de la teinture, de même que l’agriculture et la mouture économique lui doivent d’importants services(…). C’est aussi dans ses rapports avec ces hommes studieux et après plusieurs mois d’analyse chymique des substances tinctoriales qu’il conçut avec Roland de La Platière, alors Inspecteur des manufactures, l’idée de faire proposer par l’Académie royale des Sciences de Paris, pour sujet de prix, l’analyse de l’indigo du commerce et qu’ils en firent les fonds par M. de La Morlière-père, en 1766 ( ...) ce concours fut très brillant par le mérite de ceux qui entrèrent dans la lice et par le fameux mémoire d’Haussman que les Guyton de Morveau, les Lavoisier placèrent si haut, quoiqu’il n’eût obtenu que l’accessit, et par les applications nouvelles de l’analyse de l’indigo à la teinture63 ».

      

       L’auteur de cette notice ajoute que « le mouvement que Lapostolle imprimait aux esprits dans ses cours contribuait singulièrement au développement de l’industrie de cette ville et de ce département où l’on peut dire qu’il a opéré une espèce de révolution ; une multitude d’arts nouveaux, de fabriques d’acides nitrique, sulfurique, hydro-chlorique parurent successivement et l’on vit bientôt d’immenses perfectionnements dans la teinture, les blanchisseries et les apprêts de tout genre. De plus, s’étant fait adjuger une grande partie des fortifications extérieures de la ville, il entreprit en grand la culture de la pomme de terre par ses relations avec Parmentier ; il analysa les eaux des puits, rivières et fontaines d’Amiens ; il éleva dans la forêt d’Eu une fabrique d’acier de cémentation et, dans les faubourgs de cette ville, une fonderie de canons » 63 .

      

       Aussi Lapostolle reçut-il, en récompense de ses activités, les titres et fonctions qu’il avait mérités. Dès 1786, il obtint le titre d’ « Apothicaire du Roy » qu’il fit figurer sur l’enseigne de sa pharmacie 64 , malgré l’opposition, une fois encore, des apothicaires amiénois, mais avec le soutien, à nouveau, de Bruno d’Agay : «  le 7 janvier 1787, le ministre, inspiré par l’intendant, confirmait le titre et les prérogatives de Lapostolle » écrit F. Pancier dans son étude sur l’apothicaire d’Amiens.

      

       Il fut aussi nommé :

      Vice-consul d’Espagne pour les affaires commerciales près de la nation française.

      Agent inspecteur dans les départements de la Somme, de la Seine inférieure, de l’Oise et du Pas-de-Calais pour perfectionner la fabrication du salpêtre.

      Mayeur du bureau de garantie d’or et d’argent de la Somme.

      Membre de la commission des poids et mesures.

      Président de la section d’agriculture de l’Académie.

      Membre du conseil municipal et de la commission des hospices d’Amiens.

      

       Dans le domaine de sa discipline de prédilection, il enseigna, avec le statut de professeur, la physique et la chimie à l’Ecole centrale 65  d’Amiens puis à l’Ecole de médecine, à l’Hôtel-Dieu de cette ville. Il était aussi correspondant de nombreuses sociétés savantes.

      

       Le seul épisode difficile de sa vie publique, à notre connaissance, se déroula pendant l’année 1793 : il fut emprisonné de septembre à décembre 66 . On peut supposer que les relations privilégiées qu’il avait entretenues avec le comte d’Agay, (l’intendant fut contraint de quitter précipitamment Amiens lors des émeutes de Juillet 1789), et l’ex-ministre Roland de La Platière, ne plaidèrent pas en sa faveur. Libéré, il poursuivit ses activités jusqu’aux années 1820.

      

       Il connut aussi un échec sur le plan scientifique et technique. En effet, désireux d’assurer de bonnes récoltes à la Picardie en les préservant des intempéries, il avait rédigé un Traité des parafoudres et des paragrêles en corde de paille édité à Amiens en 1820 par l’imprimerie Caron-Vitet. L’invention fut non seulement critiquée par certains savants de l’époque mais elle s’avéra de plus inefficace.

      

       Lapostolle mourut le 18 décembre 1831, entouré de ses élèves en faveur desquels il avait fondé un très beau cabinet d’instruments de physique. Son tombeau se trouve au cimetière de la Madeleine à Amiens, dans la partie réservée aux « Bienfaiteurs ». Dans l’étude

      qu’A. Bouchez 67  consacra à sa biographie on peut lire : « en dessous de l’effigie du savant et entre deux petits bas-reliefs représentant la Physique et la Chimie, les frères Duthoit ont sculpté un paysage picard couvert de paragrêles et de parafoudres, paysage tel que Lapostolle l’avait rêvé et tel qu’il ne le vit jamais » 68  .

      

       Nous en arrivons maintenant à l’enseignement qu’il donna à l’Ecole de médecine d’Amiens à partir de 1809, qui constitua un tournant sur les plans de la théorie et de son statut professionnel. Dans son article de 1923, déjà cité, F. Pancier 69  explique le fait que « la renommée de Lapostolle n’ait guère dépassé les limites de la Picardie » par son attachement inébranlable à la théorie du phlogistique : «  il est resté toute sa vie partisan de la théorie de Stahl » p. 290- 291 ; on retrouve cette affirmation dans la notice de N. de La Morlière : «  il ne s’est jamais entièrement dégagé des systèmes de Stahl, de Beccher (…). Il avait néanmoins adopté les doctrines nouvelles fondées uniquement sur les faits et sur l’analyse et la synthèse ». Ces jugements sont-ils fondés ? Un document conservé par la bibliothèque municipale d’Amiens ne semble pas le confirmer 70 . Il s’agit d’un cours de Lapostolle pris en notes par un étudiant en médecine : Description de quelques parties de Chimie et de Physique par M. Lapostolle, Professeur à l’Ecole de Médecine du département de la Somme  ; ce document n’est pas daté, mais nous supposons qu’il constitue une partie du cours qui débuta en juillet 1809. Il est joint, dans le même manuscrit, à un  Traité de Chimie générale 71  recueilli aux leçons de M. Laugier 72 , Professeur au Muséum d’Histoire naturelle 73  par A. Baudelocque, étudiant en Médecine, Paris 1811 (la similitude de l’écriture permet de penser qu’il s’agit de l’étudiant qui a aussi suivi les cours de Lapostolle). Avant d’en étudier le contenu, nous allons nous intéresser à l’histoire de l’Ecole de médecine d’Amiens. Dans l’article intitulé, «  L’enseignement de la pharmacie en province et plus particulièrement à Amiens au début du XIXe siècle  74 » , publié par F. Pancier, alors Directeur honoraire de l’Ecole de médecine et de pharmacie d’Amiens, dans la  Revue d’Histoire de la pharmacie n° 24 de juin 1935, l’auteur rappelle que « l’Assemblée législative avait supprimé, le 18 août 1792, toutes les corporations enseignantes, sans mesures transitoires » 75  pour les étudiants qui préparaient le diplôme de médecin, de chirurgien, ou d’apothicaire. Aussi « l’exercice de ces professions était-il pratiquement devenu libre : il suffisait de payer patente » 76 . Fourcroy dans son rapport à la Convention Nationale, au nom des comités de salut public et d’instruction publique, le 7 frimaire an III (27 novembre 1794), insista sur le fait que « depuis cinq ans l’art le plus difficile n’avait plus de maîtres, que les écoles qui en conservaient le dépôt étaient fermées, que l’empirisme, l’audacieuse ignorance, tendaient de toutes parts des pièges à la douleur crédule ».

      

       D’où le décret du 14 frimaire an III, (4 décembre 1794), qui établit trois Ecoles de Santé à Strasbourg, Montpellier et Paris, et les lois du 19 ventôse (10 mars) et 21 germinal an XI (1803) qui instituaient le statut définitif de la médecine et de la pharmacie ; de plus un jury médical fut créé pour régulariser l’exercice des deux professions. La loi du 21 germinal an XI indiqua que trois autres Ecoles de pharmacie seraient créées dans les villes où seraient placées les trois autres Ecoles de médecine. Il était stipulé que « chaque Ecole ouvrirait tous les ans trois cours expérimentaux de Botanique, Histoire Naturelle, Physique et Chimie » 77 .

      

       Les étudiants subiraient des examens devant un jury composé par un président (professeur de faculté désigné par le gouvernement), auquel étaient adjoints deux docteurs en médecine ou en chirurgie nommés par le préfet, auxquels étaient également associés quatre pharmaciens. Ces examens comportaient : deux épreuves de théorie sur les principes de l’art, la botanique et l’histoire naturelle des drogues simples. La troisième durait quatre jours et comprenait neuf opérations chimiques et pharmaceutiques.

      

      Le règlement du 27 décembre 1806 stipulait dans son article premier : « il sera établi dans les hospices de malades de Bruxelles, Gand et Amiens, des cours pratiques de Médecine, de Chirurgie et de Pharmacie, destinés spécialement à l’instruction des officiers de santé » 78 . Il fixait également  le programme de l’Ecole de médecine établie dans l’Hôtel-Dieu d’Amiens « qui ouvrira son cours le jeudi 13 octobre 1808, dans les salles de son amphithéâtre ».

      

       « L’enseignement est divisé en six branches principales, et les leçons se donneront dans l’ordre suivant » (voir le tableau ci-après) 79 .

       Noms des professeurs

      
1808
Octobre………..
Novembre……..
Décembre……..


Anatomie………………………………………….
Physiologie…………………………………………

M. Deneux
1809
Janvier………..



Février……….
Mars…………


Avril…………
Mai…………..


Juin………….


Juillet……….
Aoust……….

Pathologie externe…………………………………
Clinique externe…………………………………..
Opérations…………………………………………

Matière médicale…………………………………
Hygiène…………………………………………..
Instructions sur tous les objets de salubrité………

Théorie de la pratique des accouchemens……….
Maladies des femmes et des enfans……………...
Instruction de la pratique de la vaccine………….

Pathologie interne……………………………….
Clinique interne…………………………………

Chymie pharmaceutique………………………..
Pharmacie pratique……………………………..
Histoire naturelle des drogues usuelles…………


M. Ladent


M. Tilloloy




M. Salleron



M. Després


M. Lapostolle

      

       Ce tableau nous permet de constater que Lapostolle bénéficiait désormais, mais c’était déjà le cas à l’éphémère Ecole centrale 80 , du statut de professeur et qu’il était chargé des cours de « Chymie pharmaceutique, Pharmacie pratique et Histoire naturelle des drogues usuelles » qui débutèrent en Juillet-Août 1809. Il faisait en outre partie des administrateurs des hospices d’Amiens : son nom figure au bas du texte, daté du 8 septembre 1808, qui a organisé l’enseignement et désigné les professeurs jusqu’en 1821. Il conserva son poste dans l’Ecole secondaire créée le 21 janvier 1821, succédant aux cours institués par le décret de Napoléon de 1806. Et c’est Charles Pauquy 81 , professeur de chimie et de botanique qui lui succéda en 1831 à la chaire de chimie pharmaceutique.

      

       Quel était le contenu du cours intitulé  Description de quelques parties de Chimie et de Physique  ? En voici la table des matières : ce manuscrit de 147 pages, traite d’abord de la

      lumière « qui est un corps au moyen duquel nous apercevons tous les autres » (p. 1 à 6), puis du feu, « être qu’on supposait fluide, très mobile, très pénétrant, formé de molécules agitées d’un mouvement vif et continuel, et qu’on regardait comme le principe de toute fluidité et de tout mouvement  (p.7). Le feu est synonyme du mot chaleur et on le désigne aujourd’hui par celui de calorique : on a donc toujours pris pour le feu ce qui n’est qu’un de ses effets.  Le feu ou la matière de la chaleur, ou le calorique se présente dans les corps ou la nature sous trois états différents, savoir : à celui d’interposition, de combinaison et de liberté » (p. 8-9). Il provient du soleil, et parmi les corps qui sont conducteurs du calorique «  on remarque que le rayon solaire est le conducteur par excellence et qu’après lui les métaux tiennent le premier rang » (p.10)… Pour rendre sensible le calorique qui est maintenu à l’état d’interposition dans les corps, la réflexion du rayon lumineux, le frottement, la percussion peuvent être utilisés. Par exemple, « par la percussion, si on frappe sur une enclume ou tout autre corps solide, une barre de fer, en rapprochant les molécules de ce métal sur elles-mêmes, on force le calorique qu’il contient à l’état d’interposition, à s’échapper pour devenir sensible » (p. 12-13).

      

       Ainsi, « tous les corps solides contiennent plus ou moins du calorique à l’état d’interposition entre leurs molécules constituantes (…) La glace, le marbre, les métaux ont plus ou moins du calorique ; Si on en ajoute une plus grande quantité, il écarte plus ou moins les molécules et produit leur ramolissement, puis leur fusion ou leur liquéfaction, et ensuite les fait passer à l’état de fluidité élastique » (p.15).

      

       A partir de la page 19, Lapostolle aborde l’étude des propriétés que ce principe possède de pénétrer tous les corps et d’en modifier l’état et précise les « applications qu’on peut en faire aux arts » (p. 40-42).

      

      Les pages 42 à 49 sont consacrées à « l’oxigéne, air vital, air igné, air déphlogistiqué » etc… reprenant les différentes appellations dont ce corps a été l’objet, avec une série de cinq expériences consacrées aux propriété de ce corps chimique. Puis il étudie l’azote qui « comme principe constitue les végétaux et les animaux », et qui « combiné avec le calorique devient gazeux et donne le gaz azote » (p. 49-53).

      

       En page 42, dans le chapitre intitulé « de l’oxigène, air vital, air igné, air déphlogistiqué », le professeur précise que l’appellation « oxigène parce qu’il est le principe des acides, tirée du Grec, n’est pas adéquate », mais il accepte de conserver cette dénomination qui est celle de la nouvelle nomenclature en cours ; et cet oxigène « comme principe ou dans l’état de  simplicité, n’est encore qu’un être de raison ». Pour lui, « sa nature n’est pas encore connue », aussi ne possède t-il « de données certaines que sur ses effets et ses propriétés qui sont de rendre les corps où il se trouve beaucoup plus pesants, de les solidifier et de les colorer » (p.42). A ce niveau, Lapostolle reste prudent et ne se prononce pas définitivement sur la réalité de l’oxygène, « être de raison » dont la nature n’est pas encore connue, selon lui, dont il faut se contenter de constater les effets et les propriétés :

      

       On sait qu’ « à l’état de solidité, on le rencontre dans un certain nombre de substances : on le voit sur la rouille de chaux, le manganèse, le salpêtre, etc… qu’ à l’état de fluide on le trouve dans l’eau, et qu’à l’état gazeux on ne le rencontre qu’à une grande quantité de calorique » (p. 44). Il a la propriété par excellence d’animer la combustion des corps comme le prouvent une série d’expériences, telle celle qui consiste à plonger « une bougie allumée dans une atmosphère d’oxigène : il en résulte alors un dégagement si considérable de calorique qu’elle s’y trouve consumée sur le champ et l’on constate aussi un dégagement considérable de fluide lumineux. Dans cette expérience, l’oxigène se combine de nouveau avec le charbon, passe à l’état solide, et pour devenir concret, il abandonne son calorique qui devient libre, avec une grande quantité de fluide lumineux » (p. 45).

      

       Mais où est donc la théorie du phlogistique dans la conception que se fait Lapostolle de la chimie à cette date ? Son adhésion aux théories de la Chimie « moderne » et à la nouvelle nomenclature est indéniable. Il a évolué avec son temps, même si l’on perçoit encore quelques réticence par rapport à certaines notions nouvelles.

      

       En fin de page 53, Lapostolle aborde l’étude de l’air atmosphérique (p. 53-60), et celle du gaz acide carbonique (p. 61-82) ; l’hydrogène (p. 83-91) ; l’eau et sa décomposition (p. 109-114) avec, en haut de la page 114, la remarque suivante : « le célèbre Lavoisier, Laplace et Monge s’apperçurent que pendant qu’on brûlait du gaz hydrogène sous un récipient, avec de l’oxigène, il en résultait de l’eau… », et dans la partie suivante (p. 114-118) intitulée « de la recomposition de l’eau », l’auteur affirme en p.118 : « l’eau, d’après cela, n’est plus un élément, puisqu’elle et composée de deux substances qui sont plus simples qu’elle » ; on remarque ici la référence explicite à la célèbre expérience de Lavoisier.

      

       Enfin, en conclusion, Lapostolle aborde l’étude de l’électricité (p.118-128) définie comme « un fluide transparent, odorant » et décrit une série d’expériences sur les propriétés du fluide électrique  (p. 128-147).

      

       Ce qui précède nous amène à formuler une autre remarque en guise de réponse aux affirmations formulées par F. Pancier dans son article, et à celle de Natalis de La Morlière dans sa notice nécrologique sur Lapostolle, citées ci-dessus : peut-on considérer, à partir des réflexions de Lapostolle sur le calorique, auquel il consacre plusieurs pages ainsi qu’à ses propriétés et applications aux arts, que l’apothicaire et professeur de Chimie amiénois soit resté obstinément attaché aux théories de Stahl ? (alors qu’il mentionne le « célèbre chimiste » Lavoisier et les mathématiciens Laplace et Monge qui furent parmi les premiers savants qui adhérèrent aux idées de la « nouvelle chimie » et collaborèrent à sa promotion). F. Pancier connaissait-il le cours que nous analysons, a-t-il eu l’occasion de l’étudier ? Il semble évident que non. Quant à Natalis de La Morlière, son jugement est d’autant plus étonnant qu’il fut un proche du groupe des chimistes amiénois.

      

       Par ailleurs, si l’on procède à une analyse comparative du contenu de son cours avec celui que donnait à la même époque André Laugier au Muséum d’Histoire naturelle, il apparaît que les notions développées et la démarche méthodologique soient similaires. Elles sont, en fait, conformes au nouveau paradigme de l’époque.

      

       A. Laugier consacre en effet une place importante au calorique qu’il définit en page 11 comme un « corps fluide, subtil, invisible dont l’existence n’est pas démontrée. La chaleur est l’effet du calorique qui par conséquent en est la cause ». Puis il se livre, après avoir traité des affinités chimiques, à l’analyse des corps simples, de l’oxygène, de l’hydrogène, des acides et bases salifiables, des bases alkalines, des sulfates, muriates, phosphates, carbonates, etc… Il poursuit son étude par celle des substances métalliques, végétales puis des fermentations et des substances animales.

      

       Mais il serait hors de notre propos de nous étendre sur l’ensemble de ce volumineux traité. Nous allons revenir à l’étude de ce qui constitue l’axe central de notre thèse : la présence de la chymie dans la France du Nord, et en particulier dans la généralité d’Amiens qui en constitue la première partie. Nous venons de voir que l’Académie de cette ville joua un rôle important pour le développement de cette discipline en liaison étroite avec les problèmes du temps, et ce jusqu’à la fin de l’Ancien Régime.

      

       D’autres institutions œuvrèrent-elles d’une manière aussi conséquente ? Nous savons qu’Amiens n’était pas une ville universitaire mais qu’elle possédait un « collège de plein exercice », dirigé par les Jésuites jusqu’au début des années 1760, puis par des Séculiers. Si l’on se réfère à la carte 82  intitulée  Les chaires de Physique en 1700 et 1761, on peut constater que le collège d’Amiens faisait partie des 62 établissements qui, en 1761, bénéficiaient d’un cours annuel.

      

       Quel était le statut de l’enseignement des sciences, physique expérimentale et chimie, dans les années 1760, au collège St Nicolas ?

      

       Dans un ouvrage intitulé L’éducation des Jésuites, XVIe-XVIIIe siècles 83 , François de Dainville, écrit : « l’enseignement des Sciences, Mathématiques et Physique expérimentale (…) ne s’est jamais bien intégré au curriculum scolaire (…) aussi doit-on, pour en traiter, déborder le cours de l’enseignement proprement dit et s’intéresser, plutôt qu’aux écoliers, aux professeurs, avant tout des savants membres à part entière des cercles scientifiques locaux. Loin d’être suivis par les seuls collégiens, leurs cours attirent d’autres savants, des confrères, des curieux ». Nous avons pu vérifier le bien fondé de cette appréciation : Lapostolle et Dhervillez, par leurs initiatives en premier lieu, créèrent un engouement par leurs cours privés et publics. En second lieu, c’est par le canal des Sociétés savantes, l’Académie surtout, qu’ils attirèrent un public nombreux et diversifié. Mais l’un était apothicaire, l’autre médecin lorsque leur cours débuta en 1777.

      

       L’abbé Reynard, un des membres influents de l’Académie avec lequel ils collaborèrent, professeur de « philosophie » au collège St Nicolas, était lui aussi passionné de physique expérimentale. Dans le cadre de son établissement, bénéficia t-il de conditions aussi favorables que celles qu’offraient les institutions étudiées jusqu’ici ?

      

       Pour apporter une réponse à cette question, nous allons aborder l’étude de la vie et de l’œuvre de cet autre membre de « l’équipe pluridisciplinaire » amiénoise.

      

       Nous verrons qu’il ne se contenta pas de tenter de développer l’enseignement de la chimie dans son collège mais qu’il s’efforça de transmettre ses connaissances et sa passion pour les sciences à l’un de ses  proches, son neveu en l’occurrence, dont nous étudierons également les travaux.

      

      

      

      

      

      

      


C) Les Reynard : l’Abbé Antoine-Joseph, (1740-1818), Professeur de Philosophie, Académicien ; une vie consacrée à la chymie et à la Physique expérimentale.
Philippe, son neveu, (1775-1840), apothicaire et Chymiste.

      

      

       Antoine-Joseph Reynard naquit à Amiens le 1er février 1740. Il allait y passer une grande partie de sa vie et fut, comme Lapostolle, l’une des personnalités marquantes de cette cité. Il fit des études ecclésiastiques au Séminaire de St Sulpice à Paris où il fut chargé, très jeune encore, de donner des conférences de philosophie et de théologie ; il suivit les cours de la Sorbonne où il acquit le titre de « Bachelier en théologie ».

      

       Il « courait après la Licence », tout en étant prêtre du diocèse d’Arras, lorsque l’évêque du diocèse d’Amiens, monseigneur de La Motte, ayant eu connaissance de ses qualités, le fit revenir dans sa ville natale en 1766 ; il lui destinait la chaire de théologie du collège St Nicolas que les Jésuites avaient été contraints de quitter dès août 1762, après que, selon le calendrier fixé par le Parlement de Paris 84 , de nouveaux maîtres eussent été installés dans leurs fonctions dès le mois d’avril.

      

       Mais le bureau d’administration qui dirigeait alors l’établissement 85 , conformément à l’Edit royal de février 1763  « portant règlement pour les collèges qui ne dépendaient pas des Universités », le recruta le 9 mai 1766 pour enseigner alternativement avec l’abbé Jean-François Bellegueule, lui aussi Bachelier en théologie, la logique et la philosophie 86 .

      

       Cette nomination allait fortement marquer l’activité professionnelle et intellectuelle de l’abbé Reynard.

      

       Comme Lapostolle, son action au service de la promotion des disciplines scientifiques peut être divisée en deux périodes principales :

      

      1766-1787, où il fut professeur au collège, membre dès 1778 de l’Académie d’Amiens.

      L’après 1787 où il partit pour Paris, après avoir démissionné du poste qu’il occupait depuis 21 ans et s’occupa de l’éducation de son neveu, futur apothicaire, et s’initia en sa compagnie à la « nouvelle chimie » qu’il adopta et enseigna à son tour. Nous reviendrons, en étudiant la biographie de son neveu, sur cette ouverture d’esprit qui constitue l’un des aspects les plus intéressants de sa personnalité.

      

       A son arrivée au collège, il avait la réputation d’être un bon pédagogue et, surtout, d’être très intéressé par les sciences expérimentales…

      

       Du 9 mai 1766 au 27 novembre 1787, il ne cessa de mettre à profit la forte influence qu’il exerçait pour favoriser le développement de ces disciplines 87  malgré l’hostilité des « gardiens de l’institution », l’Abbé Monin, nommé principal du collège en décembre 1763 et qui occupera cette fonction jusqu’à sa mort en 1789, dont les conceptions traditionalistes et la personnalité autoritaire constituèrent un frein à leur promotion, avec le soutien de l’évêque, monseigneur de La Motte, qui avait favorisé le retour de l’abbé Reynard… mais dans le but de lui confier l’enseignement non pas des sciences, mais de la théologie…

      

      Quel était le niveau d’enseignement des sciences au collège St Nicolas au moment de la nomination de l’abbé Reynard ?

      

       Dans leur ouvrage 88  où figure le tableau ci-après, dont les sources sont un document qui fournit les effectifs de l’établissement de 1764 à l’année scolaire 1782-1783, d’après la réponse à l’enquête parlementaire de 1783 89 , MM. Compère et D. Julia précisent que ce collège était de «  plein exercice » et donc qu’une partie des élèves, en nombre réduit, après avoir suivi un cursus allant de la sixième à la seconde puis la classe de rhétorique 90 , pouvait accéder à l’enseignement de la physique et de la logique dispensé dans le cadre des deux années de philosophie.

      

      
Année
Scolaire
Théologie Physique Logique Rhétorique 2 3 4 5 6 Total Total sauf théologie
1764 26 37 32 36 42 47 52 43 315
1771 41 32 45 36 39 48 55 67 51 384 343
1774-75 48 32 64 55 54 62 70 83 76 544 496
1775-76 50 35 48 52 53 62 77 81 85 543 493
1776-77 8 64 30 50 52 56 68 72 60 460 452
1777-78 23 40 62 42 45 52 68 70 60 462 439
1778-79 21 39 44 46 51 43 79 68 53 444 423
1779-80 26 24 56 53 47 60 72 90 46 474 448
1780-81 20 30 50 45 48 52 88 86 72 491 471
1781-82 23 26 43 44 40 65 63 84 75 463 440
1782-83 26 33 58 36 50 74 74 89 46 486 460

      

      

       Ce tableau permet de constater que l’effectif, même s’il n’atteint pas les sommets de la période jésuite où il aurait compté 1430 élèves en 1627, d’après les données des Archives romaines 91  reprises par P. Delattre dans son ouvrage  Les établissements des Jésuites en France, depuis quatre siècles 92 , demeura un établissement important après l’arrêt du Parlement de Paris de 1761, sanctionné par un édit de Louis XV daté du 1er avril 1762 qui signifia aux Jésuites d’Amiens l’interdiction d’enseigner. Ils durent alors quitter le « Collegium Societatis Jesu », qu’ils dirigeaient depuis 150 ans, qui devint le « Collegium Sancti Nicolai », dont l’effectif total avoisina les 500 élèves entre 1771 et 1782-83, dépassant même ce chiffre pendant les années scolaires 1774-75 et 1775-76. En 1782-83, il comptait encore 486 élèves et son personnel, en 1789, se composait d’un principal, d’un sous-principal, de deux professeurs de Théologie, trois professeurs de physique, logique et rhétorique, cinq régents de la sixième à la seconde 93 .

      

       Et loin de sombrer dans la « décadence et la liquidation » 94 , il bénéficia de la présence de professeurs compétents, nommés dès avril 1762 et présents dans leurs classes le 17 de ce mois.

      

       Quant aux effectifs des classes de physique ils ne cessèrent de progresser de 1764, 26 élèves, à 1776-77, date à laquelle ils culminèrent avec 64 participants, l’année au cours de laquelle nous verrons que la « Salle des Actes » du collège accueillit des « Exercices publics » dont nous analyserons le contenu scientifique.

      

       En 1782-83, la classe de physique comptait 33 élèves contre 58 en logique. C’est à la fin de cette année scolaire que fut rédigé le Sixième mémoire du collège d’Amiens que nous avons cité en page précédente ; il permet de connaître le programme du cours de philosophie, exposé par les professeurs responsables, qui comprenait :

      

      Un « cours de Phisique qui se déroula du premier octobre 1782 à pareil jour 1783 », donné par « Antoine-Joseph Reynard, Prêtre-Bachelier qui professa la Philosophie à Amiens depuis 17 ans, enseignant pour la première année de son cours de Philosophie, la logique, la métaphysique, la morale et les premiers élémens de notre sainte religion puis dans le courant de la seconde le calcul, la géométrie, la grammaire, la méchanique, l’astronomie, la physique expérimentale, la chymie, l’économie animale… 

      Un cours de Logique, du 1er octobre 1782 à pareil jour 1783 donné par Jean-François Bellegueule, prestre, ancien gradué en l’Université de Paris, Professeur émérite de Philosophie ».

      

       Ces cours étaient donc assurés alternativement par deux professeurs différents et ils l’étaient en Latin : il en fut ainsi au collège St Nicolas jusqu’en 1783. Nous verrons qu’il s’agit là des deux principaux motifs du conflit qui opposa l’abbé Reynard au principal, l’abbé Monin.

      

      Avant de l’évoquer, nous constatons que la chimie est citée parmi les disciplines du programme. En était-il de même au moment de l’arrivée d’A. J. Reynard, dix-sept ans auparavant ? Qu’en était-il alors de l’enseignement scientifique à St Nicolas ?

      

      Pour l’analyser, S. Lenel 95  utilise deux indicateurs : le catalogue de la bibliothèque de l’établissement et l’état du cabinet de physique au moment du départ des Jésuites.

      

      

      Dans la liste des ouvrages de la Bibliothèque figuraient, parmi un très grand nombre d’études consacrées à l’histoire religieuse et à la théologie :

      Keil, Introductiones ad veram physicam veramque astronomiam, 1739.

      Trabaud : Principes sur le mouvement et sur l’équilibre, 1741 ; Le mouvement de la lumière, 1753.

      Newton,  Philosophiae naturalis principia mathématica, 1743.

      Courtevron, Traité d’optique, 1752.

      Abbé Nollet,  Leçons de Physique expérimentale, 1759.

      Paulian (..),  Dictionnaire de Physique, 1761.

      Mussenbroek, Cours de Physique expérimentale et de Mathématiques , traduit du Latin par Sigaud de La Fond en 1769 96 .

      

       Ce catalogue, s’il contient des ouvrages d’une grande valeur scientifique, se caractérise par l’absence totale des cours et traités de chimie, pourtant publiés en nombre non négligeable, avant 1762.

      

      Quant à l’état du cabinet de physique, deuxième indicateur, S. Lenel cite un procès verbal établi au collège d’Amiens, en 1762, qui note la présence de « quatre sphères, une machine pneumatique, sept récipients, un autre récipient pour l’expérience du son dans le vide, une machine électrique, sept cartes anatomiques, trois fontaines mauvaises, des marbres de Magdebourg, une pompe, la vis d’Archimède, un aimant naturel et un artificiel, et plusieurs fioles pour les expériences de fermentations, plusieurs tubes et siphons ».

      

       Ce qui laisse supposer que la part des sciences expérimentales, et surtout de la chimie, n’était pas la préoccupation majeure des pères Jésuites qui avaient dirigé le collège d’Amiens de 1608 à 1762, et illustre le bien fondé de l’analyse de François de Dainville que nous avons citée.

      

       Or, le bureau va soutenir les efforts de l’abbé Reynard, lui accordant à plusieurs reprises des crédits pour enrichir le cabinet de physique qui lui avait été légué et répondant ainsi favorablement, en la facilitant, à la démarche pédagogique qu’il formula dans une lettre du 1er août 1781 : « procéder de façon à mettre en valeur les faits d’abord, puis rechercher les causes ». Ainsi put-il acheter des instruments de physique, des armoires de rangement : le 7 juillet 1776, le bureau vota un crédit de 150 livres pour les expériences de physique comme en témoigne le registre des délibérations de cette instance 97 .

      

       En 1782, ce même bureau l’autorisa à emmener les élèves aux leçons publiques sur « les vrays moyens de faire du pain bon et sain avec des blés germés et mouillés ». Il le pria d’y conduire les écoliers, «  et même les jours de classe, si besoin est, et de donner tous les soins pour leur faire retirer de ces instructions tous les avantages que M. Reynard s’en promet, comme faisant partie de la Philosophie expérimentale ». Il est important de noter que ces cours ne se déroulaient pas au collège. On pourrait les classer dans la rubrique que nous appellerions aujourd’hui « sorties éducatives ».

      

       En cette même année 1782, Rolland d’Erceville, Commissaire du Parlement de Paris chargé du contrôle du collège St Nicolas, écrivit au principal pour « l’établissement d’une chaire de mathématiques et de physique expérimentale ». L’abbé Monin, qui qualifiera les méthodes pédagogiques de l’abbé Reynard de « pure et pitoyable charlatanerie » dans une lettre du 27 novembre 1783, ne daigna même pas répondre à cette requête… C’est donc l’abbé Reynard qui suppléa tant bien que mal au manque de cette chaire : il institua des Cours publics de Mathématiques et de Physique  dont le programme fut imprimé et annoncé par les  Affiches de Picardie, qui débutèrent le 4 novembre 1783 et s’achevèrent à la fin du mois de juin 1784 98 .

      

       L’analyse de ce document révèle plusieurs aspects intéressants qui mettent en évidence l’évolution positive de la place des disciplines scientifiques au collège St Nicolas. Elle était cependant la conséquence d’une initiative individuelle.

      

       Le cours de physique aura lieu pendant l’horaire scolaire normal, donné par l’abbé Reynard « Professeur de Philosophie fixé dorénavant à la classe de Physique » (il s’agissait d’une très ancienne revendication, enfin prise en compte par le bureau d’administration, de Reynard : la suppression de l’alternance lui confiant le cours de physique et affectant son collègue l’abbé Bellegueule à celui de logique) 99 .

      

       Le contenu du cours de « Physique » est aussi très révélateur des compétences dont le « Professeur de Philosophie » au sens très large du dix-huitième siècle, devait faire preuve : « on y verra successivement la Physique générale, et la Physique particulière ; les premières notions de l’Histoire naturelle et de l’Economie animale ; les élémens de la Chymie et de la Physique expérimentale ; la théorie des gaz, celle de l’électricité, etc… ».

      

       Ce programme correspondait tout à fait au contenu de la lettre que le bureau d’administration avait adressée en 1787 à M. Le Rebours alors commissaire du Parlement de Paris, chargé des collèges du ressort de cette assemblée : « il est évident que les Mathématiques, la Méchanique, la Chymie et la Physique expérimentale deviennent depuis trente ans environ une partie essentielle de l’Education publique ».

      

       De plus, ce qui allait dans le sens des orientations pédagogiques démocratiques de l’abbé Reynard, le bureau souhaitait « mettre la jeunesse de tous les états et conditions à portée de cultiver d’une manière utile et suivie les Mathématiques et la Physique » ; (notons que ce thème fut repris par Rolland d’Erceville, dans le discours de réception qu’il prononça à l’Académie d’Amiens en août 1784).

      

       Or, le premier paragraphe de l’annonce des cours publics précise que l’entrée à la classe de physique « sera permise à l’avenir aux jeunes gens de la ville ou de la campagne, qui n’auraient point fait d’études ». Ce qui supposait qu’une autre revendication de l’abbé Reynard fût reconnue par le bureau : « le Professeur de Physique pourra enseigner soit en latin, soit en Français », au choix du professeur, la logique continuant à être enseignée en latin.

      

       En fait, pour l’abbé Reynard, l’enseignement de la physique en français s’imposait non seulement parce que cela permettait à un public beaucoup plus large, ignorant le latin, d’y accéder, mais aussi parce qu’il se sentait gêné, sur le plan pédagogique, par l’emploi d’une langue inadaptée à la transmission des concepts de la chimie théorique et plus encore, dans l’explication du déroulement des expériences. Selon lui, ces sciences qui faisaient tant de progrès exigeaient, même en français, une langue toute nouvelle… Mais aussi, et surtout, la lutte menée au collège d’Amiens par ce professeur, était le reflet de celle des partisans de l’ouverture des cursus scolaires à un véritable enseignement scientifique. Les encyclopédistes réclamaient que cet enseignement fût donné en Français (il nous paraît intéressant de noter que les professeurs du collège St Nicolas avaient formulé dès 1771 la demande suivante : « Messieurs les Professeurs prient instamment Messieurs les Administrateurs de mettre dans la Bibliothèque le Dictionnaire encyclopédique »).

      

       En 1784, donc, il semblait que l’abbé eût obtenu gain de cause sur les points essentiels qui lui tenaient particulièrement à cœur.

      

       Mais il est souvent très difficile d’échapper aux pesanteurs des institutions traditionnelles. En 1785, le principal dont nous connaissons déjà la farouche hostilité aux options défendues par le professeur de philosophie, revint à la charge, toujours à propos de la place respective du latin et du français dans les cours, les exercices publics, et la soutenance des thèses. Précisons que la première « escarmouche » avait eu lieu à la fin du l’année scolaire 1774-1775 100  le 7 juillet : au moment des propositions de thèses, le principal avait refusé de viser celles de Reynard parce qu’elles étaient en français et ne contenaient pas les trois premières parties de la philosophie : logique, morale, métaphysique.

      

       En 1777, Reynard avait fait préparer par deux élèves une thèse de physique en français et fut soutenu à cette occasion par deux parents d’élèves, MM. De Bussy et Thiéron, dont on peut présumer qu’ils étaient les deux notables membres du bureau du collège (le second serait-il le Thiérion dont nous allons étudier l’  Exercice public  dans le chapitre suivant ?). Ces deux parents furent reçus par Roussel de la Tour, chargé à cette date de suivre le fonctionnement de l’établissement, lequel autorisa les deux élèves à être entendus sous forme d’exercice et non de thèse.

      

       En 1785 il n’y eut pas de compromis : Monin fut suivi par le bureau qui rappela l’Edit royal de février 1763 « régistré  par l’Arrest du Parlement du 29 janvier 1765 » sur l’organisation, les règlements, la pédagogie des collèges qui ne dépendaient pas des universités, qui caractérisait dans un de ses articles l’étude du latin comme « la clef des connaissances que la patrie a droit d’exiger de l’ecclésiastique, du militaire, du jurisconsulte et du médecin… » et stipulait : « aucun programme d’exercice ou thèse ne pourra être donné à l’impression qu’il n’ait été approuvé et visé par le Principal ». Aussi, l’Abbé Reynard, lassé par les entraves administratives qui l’empêchaient d’œuvrer pleinement pour le développement scientifique dans son établissement finit-il par démissionner en novembre 1787. Une décision qui allait marquer un tournant important de sa vie. Il se consacra alors à la promotion du Musée et de l’Académie de sa ville, à laquelle il participait depuis 1778, date de son élection ; membre de toutes les commissions de cette société savante, il était invité à intervenir dans toutes les séances publiques ; il y déposa un nombre important de mémoires de chimie et de physique qui eurent un grand succès.

      

       «  Parmi ces mémoires, il en est un dans lequel il démontra qu’il était nécessaire d’établir à Amiens un cours de meunerie et de boulangerie, tel que celui que Parmentier 101  avait donné à Paris » 102  ; voici ce que l’on pouvait lire dans l’article  « L’école de boulangerie à Amiens » paru en mars 1783 dans le mensuel, L’esprit des journaux françois et étrangers, tome III, p. 356 103  : « M. d’Agay, Magistrat qui s’occupe essentiellement du bonheur de la Picardie, dont l’administration lui est confiée, voyant avec regret que les plus beaux bleds de cette province ne donnent qu’un pain de médiocre qualité, à désiré que les arts de la meunerie et de la boulangerie y fussent perfectionnés. Les avantages que diverses grandes administrations ont retiré de l’Ecole de boulangerie, établie à Paris, ont donné à M. d’Agay l’idée d’en former une à Amiens, dans le sein de l’Académie. De son côté, ce Corps que l’on sait s’attacher principalement aux objets qui intéressent l’humanité, dirigeait son attention vers le même but ; M. L’Abbé Reynard, Professeur de Physique au collège d’Amiens et membre de l’Académie, homme précieux par ses vertus, ses connaissances et son zèle, avait lu, à la rentrée publique de cette année, un mémoire sur l’influence que l’école de boulangerie établie devait avoir sur les provinces ».

      

       Dans son éloge funèbre, M. Limonas affirme que « ce mémoire électrisa fortement le Comte d’Agay. Quinze jours après, le 7 septembre 1782, MM. Parmentier, Cadet de Vaux et Brocq 104  ouvrirent le cours si ardemment désiré ». En fait, il s’agissait de faire profiter les deux arts des connaissances fournies par la chimie, opinion partagée par un grand nombre d’agronomes de la deuxième moitié du 18e siècle ; dans un rapport 105 , M. Lenoir 106  affirmait : «  la conversion de bled en farine, celle de la farine en pain n’ont fixé l’attention des savans que depuis quelques années. L’art du meunier se bornait à réduire le bled en poudre par une seule et même opération, sans aucune distinction de produits ; on croyait le bled composé seulement de farine et d’écorce, mais l’analyse a fait connaître plusieurs principes qui différent essentiellement les uns des autres, ce qui a jeté le plus grand jour sur la nature des grains, sur leur culture, leurs maladies, leur conservation, leur mouture 107 , sur les levains et enfin sur la panification (…). La forme du four, la température de l’eau, de l’air, tout influe sur la fabrication du pain » (p.497). Ainsi, les récentes acquisitions de la théorie chimique et des techniques vont-elles permettre d’améliorer la fabrication de ce qui constitue à cette époque la nourriture de base de la population parisienne et provinciale 108 .

      

       L’opinion du Lieutenant général de police était partagée par Louis-Sébastien Mercier 109  qui, dans le tome XIII du  Tableau de Paris  publié en 1783 écrivait : « voilà une Science toute nouvelle, qu’on ne soupçonne point ailleurs et dont on se moque peut-être avec la bêtise de l’ignorance. Pendant ce temps, le professeur chymiste tire une farine belle et savoureuse de ce qu’on livroit précédemment à l’amidonnier et qu’on abandonnoit à la nourriture des animaux (…). Quelle reconnaissance ne devons-nous pas aux Chymistes tels que MM. Parmentier et Cadet de Vaux ».

      

       C’est donc dans un contexte très favorable que ces derniers séjournèrent six jours dans la capitale de la Picardie où ils dispensèrent leur enseignement à la salle des concerts, « sous les auspices de M. l’Intendant et assistés de MM. Lapostolle, Reynard, Dhervillez. Ce cours a été régulièrement suivi par trois ou quatre cents personnes ; Monseigneur l’Evêque,M. l’Intendant, le Corps municipal, les membres de l’Académie se sont fait un devoir d’y assister ainsi qu’un grand nombre de citoyens de tous ordres. M. l’Abbé Reynard y a conduit les jeunes ecclésiastiques destinés par la suite à occuper des cures dans le diocèse et il a fait de ce cours un objet principal de leur instruction (...). M. Lapostolle reprendra ce cours important à la fin de cet hiver » 110 .

      

       Mais la décision de l’abbé Reynard à la fin de l’année 1787 allait priver Amiens de sa précieuse collaboration. Lui qui était l’objet « de la considération et de la reconnaissance des Amiénois et dont la mémoire fut si chère à cette ville » 111 , se rendit à Paris pour compléter l’éducation des fils d’un Lord anglais et s’occuper en même temps de son neveu, Philippe-François, en compagnie desquels il suivit les cours de Fourcroy. Il avait alors 47 ans.

      

       Dans sa notice biographique, Nathalis de La Morlière donne un témoignage d’autant plus intéressant qu’il fut élève de l’abbé Reynard à Paris, assista lui aussi en sa compagnie aux cours évoqués ci-dessus. Il écrit en page 688 : « son oncle, (l’abbé Reynard) vint à Paris (…), c’était l’époque où Lavoisier et autres savans créaient la nouvelle Chimie. L’abbé Reynard, homme au-dessus des préjugés qui enchaînèrent alors plusieurs savans, sentit bientôt la nécessité de dépouiller le vieil homme. Le professeur se refait écolier. Ce que j’avance ici, je l’ai vu, car alors j’étais aussi son élève habitant sous le même toit et l’accompagnant partout. Il suit avec nous les cours de Chimie de Fourcroy 112  le cours de Physique de Charles dans le plus beau cabinet d’instrumens de Physique de l’Europe » 113  (p. 687).

      

       Revenons quelques années en arrière pour étudier la biographie de Philippe-François Reynard, né à Amiens en 1775, dont l’éducation fut assurée à la fois par son père et son oncle : «  il parlait de Sciences à un âge où l’on sait à peine lire. C’est qu’encore enfant, il suivait les cours des hautes Sciences parmi ses condisciples de 18 à 20 ans. Les instruments de Physique étaient ses jouets (…) on le vit figurer avec éclat, à la fin de l’année scolastique, dans un exercice public de la classe de Physique où il excita l’admiration de tous les visiteurs (…). Il commença ses humanités à Amiens et fut les terminer à Paris, au collège de Lisieux » (p. 687-688).

      

       Le capital « culturel » dont Philippe-François  hérita dès son plus jeune âge permet de prévoir aisément les effets qu’il entraîna quant à la poursuite de son activité scientifique ; Au moment où il suivit, en compagnie de son oncle, les cours de Fourcroy, « il faisait des résumés, des tableaux et l’on répétait en commun les expériences des cours(…). Le célèbre Vauquelin 114  devint aussi leur Professeur » (NicolasVauquelin, 1763-1829, chimiste, élève de Fourcroy, fut professeur de chimie au Muséum d’Histoire naturelle à partir de 1804. Il avait succédé à la chaire des « Arts chimiques » à A. Brongniart. Il fut aussi professeur à l’Ecole polytechnique en 1794, membre de l’Académie des Sciences en 1795, professeur au Collège de France en 1801. L’abbé Reynard et son neveu bénéficièrent donc des cours de professeurs prestigieux).

      

       Aussi l’abbé Reynard décida t-il d’enseigner à nouveau la chimie en se basant sur les connaissances nouvelles qu’il avait acquises et c’est Philippe qui fit office de préparateur. Mais comme c’était l’époque où la jeune République française devait faire face aux tentatives d’invasions étrangères, le jeune Reynard fut nommé en 1793, « pharmacien sous-aide » et partit pour l’armée. Il fut d’abord attaché à l’hôpital militaire de Lille où il occupa à nouveau le poste de préparateur du cours de chimie ; il fut appelé à remplacer le professeur titulaire, atteint par une maladie très grave, et il y acquit une excellente réputation.

      

       En 1804, il devint pharmacien en chef de l’Armée du Nord et, à Berlin, se lia avec Jöns Jacob Berzélius 115  (1749-1848), célèbre chimiste suédois, professeur de médecine et de pharmacie, membre de l’Académie des Sciences de Suède dès 1808, qui joua un rôle fondamental dans l’élaboration de la chimie moderne ; il introduisit en 1806 la distinction entre chimie organique et chimie minérale et fit adopter l’usage des lettres pour représenter les symboles des éléments chimiques, en prenant l’oxygène comme élément de base.

      

       Philippe Reynard fut fait prisonnier lors de la retraite de Russie et ne rentra en France qu’en 1815. Il fonda alors une nouvelle pharmacie à Amiens « distinguée de nos savants médecins amiénois dès son origine » précise l’auteur de la biographie, en page 691, et rétablit ses relations avec des savants de la capitale, Thénard 116 , Robiquet 117 , Laugier 118 .

      

       Il reprit ses travaux chimiques, fit des analyses à la demande des médecins ou à celle des autorités administratives ou judiciaires. Il voulait lui aussi mettre la science, la théorie chimique au service de toutes les professions ; continuellement consulté par les teinturiers, les tanneurs, les brasseurs, les fabriquants de produits chimiques, il fonda une tannerie utilisant des procédés économiques. « Il avait imaginé des procédés nouveaux pour peindre les parchemins en toutes couleurs : il était parvenu à neutraliser la solution d’indigo par l’acide sulfurique » (p.692). Il analysa les eaux minérales, celles des puits et fontaines d’Amiens et de ses environs ainsi que les eaux de la Somme, de l’Avre, de la Celle et publia de nombreux mémoires et notes dans les Annales de chimie  et d’autres journaux scientifiques. Ce savant qui sut mettre ses connaissances au service de l’intérêt public, digne successeur de son oncle, fut membre de l’Académie d’Amiens, de la Société du Jury médical. Il occupa les fonctions d’essayeur de la garantie d’or et d’argent, fut membre du Conseil municipal et de nombreuses Sociétés de bienfaisance. N. de la Morlière achève la biographie de P.F. Reynard par ces mots : « Il aima et servit ses semblables » (p. 693). Ainsi la famille Reynard, comme Lapostolle et Dhervillez, a t-elle contribué à la diffusion de la chimie théorique et à ses applications.

      

       Si nous n’avons trouvé trace des cours de l’abbé Reynard, les deux documents que nous avons analysés prouvent qu’il a effectivement enseigné cette discipline au collège St Nicolas, notamment au cours de l’année scolaire 1783-1784.

      

       Quant au contenu de ces cours il est probable, étant donné les affinités entre les trois académiciens, qu’il était similaire. Le professeur de philosophie ayant subi les mêmes influences que ses collègues, exposait les théories des chimistes renommés de l’époque, avant d’opter lui aussi pour celles de la nouvelle chimie qu’il enseigna après son retour dans sa ville natale.

      

       Ce qui apparaît intéressant dans l’activité de ces trois savants locaux, c’est leur intérêt constant pour les problèmes sociaux : chacun d’entre eux ne s’est pas contenté, l’un de gérer son officine d’apothicaire, l’autre d’exercer la médecine dans sa ville, le troisième d’enseigner la théologie ou la philosophie dans son collège.

      

       Leur pratique quotidienne ne leur suffisant pas, ils se sont tournés avec passion vers l’approfondissement de la théorie, ce qui a vraisemblablement favorisé leur rencontre dans le cadre motivant de l’Académie. Mais ils ont aussi voulu prolonger, comme leurs maîtres parisiens, les nouvelles connaissances acquises dans des applications concrètes au service de la population. Ils se sont adressés aux agriculteurs, aux artisans, aux industriels, aux médecins, aux corps de métier, à la chambre de commerce qui étaient intéressés par les améliorations techniques que la chimie rendait possibles.

      

       D’où les échanges fructueux que nous avons évoqués et dont nous avons un exemple précis grâce à un ensemble de documents manuscrits conservé par les Archives départementales de la Somme 119  qui contient plusieurs éloges d’académiciens : celui qui nous intéresse en particulier concerne M. de La Morlière, le père de Natalis : il s’agit de l’éloge funèbre que M. Molinas, secrétaire perpétuel de l’Académie d’Amiens, adressa à cet industriel en 1813. Ce « Chimiste-Teinturier », comme il se plaisait à se désigner lui-même, naquit à Amiens le 11 novembre 1740 ; il y mourut en 1812, le 25 septembre. Il étudia au collège St Nicolas. Il était fils de teinturier et prit la direction de la manufacture à la mort de son père. Lui aussi se livra en même temps à l’étude de la chimie, et ses connaissances lui permirent de perfectionner son établissement et de l’agrandir. Dans son éloge, M. Molinas rappelle qu’il « étudiait continuellement Macquer, Baumé, Hellot 120  et quand les ouvrages des Lavoisier, Fourcroy, Chaptal, Bertholet prouvèrent que cette Science avait fait des pas de géant, il les lut avec avidité et entretint une correspondance avec plusieurs de ces sçavans ».

      

       Cette passion pour la chimie favorisa sa rencontre avec Lapostolle, Dhervillez, l’abbé Reynard qu’il réunissait souvent chez lui. Il invitait également Roland de La Platière et Bruno d’Agay. Ils faisaient ensemble de nombreuses expériences et mettaient au point de nombreux procédés. Ainsi l’industriel, les trois chimistes et l’inspecteur des manufactures, soutenus par les représentants de l’Etat, formaient-ils cette « équipe pluridisciplinaire » à laquelle nous avons déjà fait allusion, permettant que se réalise un échange constant entre la science et la pratique, ce qui a sans doute constitué un facteur essentiel de progrès pour la chimie.

      

       Quant à M. de La Morlière, le secrétaire de l’Académie précise à son sujet qu’il « occupa pendant longtemps plus de cent ouvriers sur ses deux ateliers. Son intense activité électrisa tous les chefs de manufactures, ce qui permit au commerce d’Amiens de s’élever à un haut degré : les produits de son industrie se répandirent dans les colonies. En société avec Mrs Martin, Flesselle et Lamy, il mit des fonds dans une filature de coton, avec les machines perfectionnées.  Ainsi Amiens et plusieurs villes de France devinrent des rivales de Manchester et Halifax ».

      

       M. Molinas conclue son éloge en précisant que M. de La Morlière obtint plusieurs distinctions :

      

      Consul, administrateur des hospices civils.

      Membre du conseil municipal, du collège électoral du département, de la chambre de commerce.

      Président du canton et, enfin, la Société savante la plus importante de la ville en fit l’un de ses membres : « L’Académie, qui se fit toujours un devoir de protéger les Arts utiles, l’appela dans son sein et au lieu de la qualité de Chymiste qu’il avait le droit de prendre, il conserva celle de Teinturier, voulant ainsi honorer une profession qui, par l’application de la Science et devenue aussi libérale qu’elle est utile ».

      

       C’est partir de cette idée fondamentale que M. de La Morlière rédigea un mémoire sur le lien nécessaire et l’échange indispensable entre la théorie chimique, l’expérience et les applications pratiques. C’est un thème central des savants amiénois que l’on retrouvera dans d’autres villes, d’autres généralités que nous étudierons par la suite.

      

       Dans la capitale de la Picardie il apparaît jusqu’ici que des facteurs multiples, économiques, institutionnels, culturels, individuels aussi, ont permis à la chimie d’affirmer sa présence. Nous avons constaté le rôle primordial de l’Académie et sous l’égide de celle-ci, celui du Jardin Royal des plantes et de l’Ecole de boulangerie, celui aussi des cours privés et publics, celui enfin des réunions informelles, nous en avons donné un exemple, dont le domicile de M . de la Morlière était le théâtre.

      

      Il nous reste à étudier une autre forme de contribution à la présence de la chimie à Amiens, complémentaire de celles que nous avons étudiées jusqu’ici, grâce à un document conservé par les Archives départementales de la Somme 121 .

      


L’Exercice public d’Amiens, 1777 :

      

      Il s’agit d’un programme imprimé de vingt-quatre pages, dont certaines sont annotées, qui indique le plan et trace les grandes lignes d’un exercice public dont la page de titre précise qu’il se déroulera « dans la Salle des Actes du Collège d’Amiens 122 , depuis quatre heures d’après midi jusqu’à six, le Samedi 9 Août 1777, en présence et sous les auspices de Monseigneur le Comte d’Agay, Intendant de la Province. Par Henri Gaspard Thiérion de Chipilly, d’Amiens ».

      

       Les diverses biographies consultées ne nous apprennent rien sur ce dernier 123 . Nous supposons qu’il était membre du bureau du collège au titre de notable, en vertu de l’Edit de 1763, ce qui lui aurait permis d’obtenir la permission que l’exercice se déroulât au collège avec l’appui de l’intendant de la province et malgré l’hostilité du principal. Car cet enseignement ne s’inscrivait pas dans le programme scolaire : il faisait appel à des intervenants extérieurs dont les noms sont cités en dernière page de l’imprimé : Honoré Tempez, de Bouquemaison, Louis Petit, d’Acquer et Charles-André Delignières de Chipy en Vimeux, les noms des deux derniers étant suivis de la mention « tonsuré » (Sur cette même page, l’auteur précise que prochain cours se déroulera le lundi 11 Août).

      

       Il est noté que les cours étaient donnés en français, comme ceux de Lapostolle et Dhervillez, ce qui marque une rupture avec les conceptions de l’abbé Monin et s’inscrit dans celles, novatrices, de l’abbé Reynard. Ce qui nous amène à nous demander à nouveau si Thiérion de Chipilly n’était pas le parent d’élève qui soutint ce dernier dans le conflit qui l’opposait à son chef d’établissement.

      

       Ces cours bénéficièrent également du soutien du principal représentant du pouvoir, que Thiérion de Chipilly remercie en ces termes : « si nos vœux sont remplis, mille actions de grâces en soient encore rendues à Monseigneur le Comte d’Agay, Intendant de Picardie, qui en protégeant dans Amiens un cours public de Chymie, procure à la ville un nouveau genre de bienfaits dont les amateurs sentent déjà tout le prix avec nous, et une nouvelle source d’instruction dont les artistes et la Province toute entière retireront dans peu des avantages inestimables » (page11, note c).

      

      Si ce programme accorde une place privilégiée à la chimie, à laquelle il consacre les pages 11 à 18, cette discipline est intégrée dans un ensemble dont le titre est le suivant : Exercice sur la Physique Générale et Particulière, sur le Calcul différentiel et intégral, sur la Méchanique, l’Astronomie, la Gnomonique, le Calendrier, l’Economie animale, la Chymie et la Physique Expérimentale.

      

       Les pages 1 et 2 donnent un aperçu des préliminaires mathématiques qui porteront sur « l’algèbre infinitésimale, la méthode directe des tangentes, celle des maximis et minimis, le calcul intégral et le calcul des logarithmes ». Sera ensuite abordée « la Phisique Générale que l’on peut réduire à deux points qui sont la connaissance de la matière et du mouvement »  : un ordre que l’on retrouve dans le tableau manuscrit qui figure en dernière page, dont voici la transcription presque intégrale, car les caractères en sont parfois difficilement lisibles, sinon illisibles 124 .

      

      
Nous remarquons à propos de ce tableau que, dans le domaine de la physique générale, il s’inspire étroitement du Système figuré des connoissances humaines 125  rédigé par d’Alembert et publié dans le tome premier de l’Encyclopédie en 1751 ; par contre, il s’en distingue nettement dans celui de la physique particulière, notamment en ce qui concerne le statut scientifique de la chimie. En effet, dans le Système figuré, elle est placée tout en bas du tableau des sciences de la nature et y est associée au titre de « Chimie proprement dite » à la pyrotechnie, la teinturerie, la métallurgie, l’alchimie et la magie naturelle. Mais, comme l’Encyclopédie était un ouvrage « polyphonique », Diderot qui avait été chargé par Rouelle de prendre ses cours en notes 126 , confia à G. F. Venel 127 , également élève, comme Macquer, du « Maître de la Chymie en France », de l’article Chymie  paru dans le tome III, en 1753. Ce professeur de chimie à Montpellier conférait à sa discipline une place et un statut de science à part entière. Dans cet article il affirmait notamment que la chimie et la physique ont leur domaine réservé, refusant toute prééminence de celle-ci sur celle-là. Aussi, « les chymistes se flatteront que la chymie pénètre jusqu’à l’intérieur de certains corps dont la physique ne connaît que la surface et la figure extérieure » 128 .

      

       Thiérion de Chipilly s’est manifestement inspiré de cette analyse. En effet, dans la suite du programme, il affirme, à propos de l’essence de la matière : « Il s’agit d’une question métaphysique trop au dessus de nos forces pour que nous essayions de la résoudre ; la matière de tous les corps est-elle homogène ? C’est aux chymistes à répondre ici et ils seront sans doute encore long-temps à le faire » (p.3). Remarque importante, qui met en évidence le rôle majeur de la chimie pour la connaissance de la structure intime de la matière, ce qui va dans le sens des conceptions défendues par Rouelle et ses élèves, Macquer et Venel entre autres, opposées à celle, réductrice, de Fontenelle quant aux capacités heuristiques de cette science. En même temps, l’auteur marque les limites de cette discipline au moment où il rédige son programme.

      

       Dans ce cours, poursuit-il, seront seulement étudiées les propriétés de la matière, ses « qualités méchaniques », qu’on abordera dans la physique expérimentale, dont le contenu est décrit en page 19, et ses « qualités sensibles ». Quant à l’étude du mouvement, «  le monde visible une fois créé, Dieu le conserve et le renouvelle sans cesse par les loix les plus simples et les plus universelles : ces loix sont celles du mouvement tant virtuel que réel », d’où la « Statique » et la « Dynamique » sous le nom général de « Méchanique ».

      

       En page 4, le programme aborde la « Physique Particulière » 129 . L’auteur comprend sous ce titre, « la connoissance des cieux, celle du corps humain, celle enfin du globe que nous habitons. D’où l’étude de l’astronomie, de l’économie animale, de la chymie et de la physique expérimentale ». (Ces trois sciences figurent au même niveau et appartiennent au même groupe dans le tableau manuscrit). Les pages réservées à la « chymie », auxquelles nous allons maintenant consacrer plus spécialement notre étude représentent la partie la plus importante de l’exercice, dont le plan s’inspire assez fidèlement des Elémens de chymie théorique  de L. J. Macquer, ce qui confirme l’idée que le « gros bonnet de la science » 130 , expression par laquelle le désigne M. Daumas 131 , a exercé une influence déterminante sur les chimistes de la France du Nord : c’est lui que Thiérion de Chipilly cite en premier lieu dans la note (a) de la page 11 : «  Eh ! Quel physicien, quel amateur en effet pourrait se refuser au plaisir d’aller entendre M.M. Macquer et Rouelle, M. D’Arcet, M. Bucquet, M. Perhile, MM. Marchy, Mittouard, Broignard et M. Sage, M.M. Cadet, Fourcy, Parmentier, La Planche… ». Il cite également Baumé 132  qui, en collaboration avec Macquer, donna à partir de 1757 un cours privé qui se déroula rue St Denis jusqu’en 1773, que les deux savants firent éditer dès 1757 et qui s’intitulait : Plan d’un cours de chymie expérimentale avec un discours historique sur la chymie. On peut penser que Thiérion de Chipilly assista lui même aux leçons et démonstrations de ces chymistes réputés qu’il admirait et dont il allait s’efforcer de faire connaître les théories dans l’exercice de 1777, comme le firent Lapostolle et Dhervillez, ces « habiles chymistes », à propos desquels il affirme en note (c), p. 11 : « Il est ici pour nous un devoir bien doux à remplir, c’est celui de reconnoître que nos élèves 133  doivent cette année tout ce qu’ils savent de chymie aux talens, aux soins, au zèle tout patriotique de M. D’Hervillez, Docteur en Médecine et de M. Lapostolle, Maître en Pharmacie dans le cours de Chymie expérimentale, raisonnée et appliquée aux Arts, qu’ils ont la générosité de faire à leurs propres dépens, dans une des salles de MM. les Jacobins ».

      

       Nous constatons à nouveau la complémentarité de ces savants locaux qui se sont mis au service de la chimie : l’abbé Reynard, limité par les contraintes internes de son établissement, palliait ce manque en permettant à ses élèves d’assister aux cours de Lapostolle et Dhervillez, ouverts à un public diversifié, donnés dans un local extérieur au collège. Au même moment Thiérion de Chipilly faisait entrer l’enseignement de cette science à St Nicolas par le biais d’un exercice qui attirait des élèves, des initiés et des profanes, des « curieux » comme l’écrivait François de Dainville.

      

       Revenons à l’analyse du contenu de l’exercice et de ses sources théoriques d’inspiration, dans la partie « Chymie » en notant que, outre les savants cités en page 11, ce sont ceux de Priestley, Lavoisier, Stahl, Boerhaave, Meyer, du duc de Chaulnes (p.12), de Roux et de l’abbé Rozier, (p. 13), de Sigaud de la Fond, Brisson, de l’abbé Nollet (p.14), de Glauber et Brandt, (p.15) de Réaumur (p.16), Libavius (p.17) et enfin de Luc et Guyton de Morveau (p.19), qui le sont. Thiérion de Chipilly connaissait non seulement les « classiques » de la chimie, mais il suivait attentivement les travaux en cours : dans ses notes (a) et (b) de la page 11, il souligne les progrès réalisés dans la diffusion de la chimie par des exemples empruntés à ce qui se fait alors dans la capitale : « Tout récemment encore à Paris, le Collège des Apothicaires vient de reprendre en son Jardin, rue des Arbalètes, le cours de chymie qu’il professoit autrefois. Il y a ajouté un cours de pharmacie et d’histoire naturelle. On peut donc dire que la chimie est actuellement en France, autant et plus qu’en Allemagne et en Angleterre, la science en faveur ». (A ce propos, dans un ouvrage collectif publié en 1982 par les Editions de la Porte Verte, intitulé, Histoire de la Pharmacie et de l’industrie pharmaceutique 134 , les auteurs P. Noussel, H. Bonnemain, F. Bové écrivent : « En mai 1700, la Communauté des Apothicaires organisa un cours gratuit de chimie dans une laboratoire aménagé au Jardin des Apothicaires, rue de l’Arbalète. De 1705 à 1723, plusieurs d’entre eux y enseignèrent, dont Boulduc. Mais l’opposition de la Faculté de Médecine détermina la

      fermeture des cours. Une nouvelle tentative eut lieu de 1753 à 1765… Les cours ne s’ouvriront à nouveau qu’après la constitution du « Collège de Pharmacie » en 1777, et ils connaîtront des heures de pleine activité de 1777 à 1796, puis, sous le régime qui suivra à la « Société Libre des Pharmaciens de Paris », de 1796 à 1803 ». C’est à cette reprise des cours qui a eu lieu peu de temps avant le début de l’Exercice que Thiérion de Chipilly fait allusion en ajoutant qu’on « compteroit facilement dans Paris une douzaine de cours de chymie particuliers, outre cinq grands cours publics qui sont sous la protection du Ministre et à chacun desquels assistent presque toujours 4 à 500 auditeurs ».

      

       Tels sont les modèles à la fois théoriques et de diffusion de la chimie dont les savants locaux se sont inspirés dans le contenu et l’organisation de leurs cours : ceux des maîtres parisiens, et européens, de leur époque.

      

       Il est cependant une influence fondamentale, mais issue d’un ouvrage rédigé par un philosophe au début du XVIIe siècle que Thiérion de Chipilly cite dans la page, non numérotée, qui suit celle du titre ; il s’agit d’une note destinée à attirer un public nombreux, le procédé est alors courant 135 , en partie composé de « curieux » non-initiés à la rigueur scientifique : « Ces Exercices seront terminés par une suite raisonnée d’Expériences curieuses et intéressantes sur ce qu’on appelle l’Air fixe, l’Air nitreux, l’Air phlogistiqué et déphlogistiqué… 136  etc. Genre d’expériences tout-à-fait nouveau, qui est plus merveilleux peut-être et certainement cent fois plus fécond en applications utiles à l’humanité que celles qu’on a pu faire jusqu’à présent sur la Lumière, sur le fluide magnétique, sur le fluide électrique… etc. Genre d’expériences varié à l’infini qui ouvre un champ immense à des recherches nouvelles et sublimes, aux découvertes les plus avantageuses, aux succès les plus brillants ; genre d’expériences nullement difficile et dispendieux, mais à la portée de tout le monde, qui est plus du ressort de la Chymie que de la Physique expérimentale, où il a pris naissance et qui va unir d’un lien vraiment indissoluble ces deux sciences à la Physique proprement dite ; genre d’Expériences enfin qui fera époque et révolution dans l’étude de la nature et démontrera à jamais la sagesse et la nécessité des préceptes que donnoit, il y a cent cinquante ans, le grand Bacon dans son Instauratio magna » 137 .

      

       Il s’agit ici d’une orientation essentielle de cet Exercice qui se caractérise, à l’instar du Discours préliminaire de l’Encyclopédie, par cet hommage à l’œuvre du chancelier Bacon dans lequel celui-ci cherchait à rompre avec la tradition aristotélicienne et scolastique. Il invitait les hommes de science, s’ils veulent vraiment expliquer les phénomènes naturels, à repousser les illusions et les erreurs nées de « ces philosophies maladroites et éphémères qui on placé les thèses avant les hypothèses et leur indiquait les principes d’une méthode inductive et expérimentale. Dans son Novum Organum, publié en 1620, écrit Michèle Le Doeuff, il y a une critique des habitudes intellectuelles et l’affirmation de la nécessité d’une « purgation de l’intellect ». Il propose des protocoles rigoureux d’exploration de la nature. Pour lui, l’expérience scientifique est indissociable du compte-rendu d’expérience parce que celle-ci doit être communiquée à la communauté savante : la recherche prend place et sens dans une répartition collective du travail. Bacon a donc pensé la notion de « division du travail » de la recherche, ce qui constitue un des grands apports à l’avènement de l’esprit scientifique moderne (…) il montre aussi que c’est la responsabilité de l’Etat de créer les Institutions correspondantes, de réformer les Universités pour qu’elles donnent toute leur place aux recherches scientifiques, de salarier les chercheurs, de créer des chaires, de doter les lieux de recherche en instruments. Il convient en outre de veiller à ce que des honneurs reviennent à ceux qui s’adonnent aux sciences ». De plus, Bacon insiste sur un aspect selon lui essentiel du travail des savants : il faut qu’ils soient à même de soulager les hommes et de satisfaire leurs besoins, leurs découvertes doivent être utiles au bien-être de l’humanité. Ce sont les orientations philosophiques, scientifiques et éthiques que les maîtres parisiens, et les savants locaux à leur suite, ont suivies. C’était également celles de l’Académie d’Amiens qui sut mettre les chercheurs à l’honneur en leur permettant de faire connaître leurs travaux au cours des séances publiques dont les journaux donnaient un compte-rendu et qui dotait de récompenses les concours qu’elle organisait notamment dans le but d’améliorer les conditions d’existence de la population.

      

      Voici le plan du cours de chimie dont nous avons déjà précisé qu’il se caractérise par les similitudes qu’il présente avec celui des Elémens de Chymie théorique 138  de L. J. Macquer. Le chapitre I, p. 11-12, intitulé « de la chymie », en donne la définition suivante : « La chymie est une science expérimentale qui a pour objet la connoissance des principes et des propriétés de tous les corps de la nature, leur analyse ou décomposition, et les diverses combinaisons qu’on peut faire de ces corps ou de leurs principes, les uns avec les autres, pour former de nouveaux composés ».

      

       Or, dans la préface de ses Elémens, Macquer insiste sur le caractère expérimental indispensable à une chimie qui a voulu se démarquer des « anciens préjugés « , (page VII) : « la Chymie a mérité le nom de science, ayant ses principes et ses règles fondés sur de solides expériences et des raisonnements conséquents » (p. XV). Tels sont les fondements de la « vraye physique ». Dans le chapitre premier intitulé « Des principes », il lui assigne la tâche de « séparer les différentes substances qui entrent dans la composition d’un corps (…) reconnaître leurs propriétés, les réunir de nouveau ensemble pour faire reparaître le premier mixte ou produire de nouveaux composés… » (p.1). Et dans la mesure où le savant parisien et le savant local ont subi tous deux l’influence de Rouelle, le lien de filiation entre leurs conceptions de la chimie et celle de ce dernier semble évident. Ce dernier en donnait dans son cours la définition suivante : « science qui s’occupe des séparations et des unions, des principes constituants des corps, soit quelles soient opérées par la nature ou qu’elles soient le résultat des procédés de l’Art, dans la vue de découvrir l’usage et les propriétés de ces corps » : une définition que l’on trouve couramment dans les traités de chimie des XVIIe et XVIIIe siècles.

      

       Après avoir affirmé que «  la Chymie est une partie essentielle et fondamentale de la physique », l’auteur ajoute : « on sentira l’utilité et l’excellence de la Chymie, pour peu qu’on veuille bien observer combien lui sont redevables, et combien doivent encore attendre d’elle l’Economie animale, la Médecine, l’Histoire naturelle et tous les Arts qui ne dépendent pas des Mathématiques, et qui sont cependant si utiles et même si nécessaires à la société » p.11.

      

       Analyse proche de celle que l’on trouve dans le cours de Lapostolle et Dhervillez quant à la place de la chymie par rapport aux arts, et qui n’est pas sans rappeler le titre de l’ouvrage publié pour la première fois par Macquer en 1766 : Dictionnaire de Chymie contenant la théorie et la pratique de cette science, son application à la Physique, à l’Histoire naturelle, à l’Economie animale . (Dans la deuxième édition datée de 1778, Macquer remplacera cette dernière expression par : aux Arts dépendant de la Chymie). Thiérion de Chipilly consacre la note (b), p.11 à une description rapide des applications, (il y reviendra plus longuement dans la suite de l’Exercice), à ces arts au nombre desquels figurent entre autres celui de « préparer et de mêler  les médicaments dans la pharmacie, l’art de découvrir, d’essayer et d’exploiter les mines ; celui d’allier, de séparer et d’affiner les métaux dans l’orfèvrerie, dans les monnaies, dans l’aciérie, enfin dans la métallurgie ; l’art de faire des poteries, de composer des verres, des crystaux, des émaux, des faïances, des porcelaines…L’art de préparer les couleurs, de les appliquer le plus solidement possible dans la teinture, dans la peinture ; l’art de faire et de conserver les vins, les bières, les vinaigres, de distiller les esprits ardents, de composer les essences, les parfums, les eaux spiritueuses, les élixirs ; de faire l’or potable de Stahl, celui de Melle Grimaldi… L’art de raffiner le sucre, celui de fabriquer des savons… L’art de tirer des mines l’arsenic, le soufre, le vitriol, l’alun, de préparer le vert de gris, le sel ammoniac, l’huile de vitriol, le bleu d’azur, le bleu de Prusse, le miniom, la céruse… L’art de fabriquer la poudre à canon, le phosphore d’urine… Enfin, l’art lui-même d’améliorer les terres … ». Thiérion de Chipilly montre, comme Lapostolle et Dhervillez, et comme Macquer qui a tant fait pour le progrès des arts énumérés ci-dessus, son intérêt pour les applications de la « chymie » et ses préoccupations sociales se conformant ainsi aux orientations préconisées par le « Grand Bacon ».

      

       Puis l’exercice reprend, dans sa progression, une démarche pédagogique identique aux Elémens : conduire le lecteur des vérités les plus simples aux vérités les plus composées, en examinant les moins composées, le feu, l’air, l’eau, la terre, les sels, le soufre, les métaux, tout en affirmant que la « chymie n’est point encore assez avancée pour décider si l’on doit mettre, ou non, au nombre des principes primitifs, des élémens proprement dits, le feu, l’air ou la terre ». Thiérion de Chipilly adopte l’attitude prudente de Macquer qui écrit : « des substances inaltérables que l’on ne peut plus décomposer, telles l’eau, l’air, la terre et le feu, servent de barrières au-delà desquelles nous ne pouvons plus aller ». Mais il ajoute qu’il y a « lieu de croire que ces substances ne sont pas effectivement les parties primordiales de la matière et les élémens les plus simples (…) mais comme l’expérience nous a appris qu’il nous est impossible de reconnaître par nos sens quels sont les principes dont elles sont elles-mêmes composées, je crois qu’il est plus raisonnable de nous en tenir là, et de les considérer comme des corps simples, homogènes et principes des autres » (p.2-3).

      

       Il est vrai que l’ « Exercice » se déroule en août 1777 et que l’auteur reprend à son compte, comme l’avait fait Macquer, la théorie des éléments de Rouelle que Lavoisier avait remise en cause dès 1774 dans un Mémoire 139  présenté dans une assemblée publique de l’Académie. Cette étude portait sur la calcination de l’étain dans les vaisseaux fermés et sur les causes de l’augmentation de poids qu’acquiert ce métal pendant cette opération : elle se terminait par cette conclusion capitale : « une portion de l’air est susceptible de se combiner avec les substances métalliques pour former les chaux, tandis qu’une portion de ce même air se refuse constamment à cette combinaison ; cette circonstance fait soupçonner que l’air atmosphérique n’est point un être simple, qu’il est composé de deux substances très différentes… ».

      

       A cette date, Lavoisier reste lui aussi prudent puisqu’il se contente de « soupçonner » que l’air n’est pas un corps simple, « que sa totalité n’est pas dans un état respirable, que c’est la portion salubre 140  qui se combine avec les métaux pendant leur calcination et que ce qui reste est une espèce de mofette 141 , incapable d’entretenir la respiration des animaux ni la combustion des corps ».

      

       Dans son chapitre III, p.19, sur l’air, Thiérion de Chipilly ne fait pas cette distinction : il le définit comme un « immense océan, réceptacle universel de toutes les exhalaisons de la terre qui est tout à la fois le véhicule du son, celui des odeurs, l’âme, en quelque sorte du feu, et un principe continuellement nécessaire à la vie des animaux, à la végétation des plantes ». Mais alors que l’air libre et frais ou légèrement humide est nécessaire à la vie et à la santé de l’homme, il faut fuir un air trop chaud et trop sec, et celui qui circule dans un petit espace renfermé, celui des fosses sous-terraines, vapeurs pernicieuses. Et il cite à ce propos les « nouvelles expériences sur l’air fixe 142  que l’on doit au Docteur Priestley, à M. Lavoisier et à M. le Duc de Chaulnes » qui ont su mettre en évidence la présence de cet air nocif en tel ou tel lieu ».

      

       Ce qui confirme que l’auteur suit l’actualité scientifique de très près ; mais à la date où se déroulent les cours, la question des éléments n’est pas encore tranchée, de même que celle de la réalité d’une autre notion fondamentale de la chimie du XVIIIe siècle, celle du « Phlogistique » dont la remise en cause par Lavoisier est liée à la découverte de la « partie de l’air qui entretient la vie et la combustion ». Thiérion de Chipilly se contente donc des théories traditionnelles.

      

       Dans le chapitre II, intitulé « du feu », p.12, cet « élémen » est présenté comme « une substance matérielle, extrêmement subtile et déliée, toujours en mouvement (…) vraie cause de la fluidité plus ou moins grande de tous les corps et de l’air lui-même. Mais la nature du feu est-elle homogène ? Est-elle pesante ? Existe t-elle partout ? Y en a t-il toujours une égale quantité sur la terre ? Comment se fait l’acte de combustion ? Comment se propage t-il ? Questions pour la solution desquelles il faudrait au moins connaître l’acidum pingue de Meyer, l’acide phosphorique de M. Sage, le phlogistique de Sthaal 143  ».

      

       Thiérion de Chipilly donne des précisions sur cette notion : « celui-ci, principe des odeurs et des couleurs, toujours de même nature, de quelque matière qu’on le retire, est, si l’on en croit Boerrhaave et Stahl, la matière elle-même du feu élémentaire combinée vraisemblablement avec une terre très subtile, qui le fixe, et qui le rend alors très propre à entrer, comme principe, dans la composition d’une infinité de corps, auxquels il donne la propriété d’être inflammables(a). En vain essayeriez-vous de retenir pur, et sans mélange, ce phlogistique, vous ne le verrez fixé nulle part, dans un état de pureté plus grande que dans les charbons, dans les métaux, dans le soufre, dans l’esprit de vin » (p.12).

      

       C’est à la théorie de Stahl, reprise et modifiée par Rouelle  puis par Macquer dont le nom figure en marge de cette page 12, accompagné d’une note (a) : « Mr Macquer prétend( ?) que la lumière une fois fixée dans les corps est cela même que l’on doit appeler phlogistique », que l’auteur se réfère, en août 1777. Or, en novembre de la même année, Lavoisier déclarait devant l’Académie : « l’existence de la matière du feu, du phlogistique, dans les métaux, dans le soufre, etc… n’est réellement qu’une hypothèse, une supposition, qui, une fois admise, explique, il est vrai, quelques uns des phénomènes de la calcination et de la combustion ; mais si je fais voir que ces phénomènes peuvent s’expliquer d’une manière tout aussi naturelle dans l’hypothèse opposée, c’est à dire sans supposer qu’il existe du phlogistique dans les matières combustibles, le système de Stahl se trouvera ébranlé jusque dans ses fondements » 144 . Au moment où il rédigeait son programme, Thiérion de Chipilly ne pouvait connaître le contenu de cette intervention puisqu’elle eut lieu trois mois après le début de l’exercice.

      

       Quelle fut sa position par la suite ? Resta t-il fidèle, comme le furent plusieurs grands chimistes, dont Macquer, Baumé, Priestley au paradigme stahlien ? Se rallia t-il aux théories de la « nouvelle chimie », comme nous avons vu que le fit Lapostolle ? Nous ne pouvons, dans l’état actuel de notre recherche, répondre à cette interrogation, faute de documents. Ce que l’on peut seulement affirmer, c’est qu’il s’inspira, dans la définition du phlogistique, de la première édition du Dictionnaire de Chymie de Macquer. Dans son exercice, Thiérion de Chipilly exposa donc les principales notions de la théorie chimique encore dominante, « normale », qu’il s’efforça de rendre accessibles à un public le plus large possible.

      

       Notons qu’un an après, en 1778, parut la deuxième édition du Dictionnaire de Chymie de L. J. Macquer. Celui-ci avait été très inquiet lorsque Lavoisier avait annoncé son intention de saper les bases d’un édifice scientifique qui avait fait l’unanimité dans les rangs des chimistes depuis quatre-vingts ans, en mettant à profit la tribune que constituait une séance publique de l’Académie des Sciences. Voici ce qu’écrivit Macquer après cet événement : « M. Lavoisier m’effrayoit depuis longtemps par une grande découverte qu’il réservoit in petto, et qui n’alloit pas moins qu’à renverser de fond en comble toute la théorie du phlogistique ou feu combiné : son air de confiance me faisoit mourir de peur. Où aurions-nous été avec notre vieille chymie, s’il avoit fallu rebâtir un édifice tout différent ? Pour moi, je vous avoue que j’aurois abandonné la partie. Heureusement, M. Lavoisier vient de mettre sa découverte au jour dans un mémoire lu à la dernière assemblée publique ; et je vous assure que depuis ce temps j’ai un grand poids de moins sur l’estomac. Suivant M. Lavoisier, il n’y a point de matière du feu dans les corps combustibles ; elle n’est qu’une des parties constituantes de l’air ; c’est l’air et non ce que nous regardions comme corps combustible qui se décompose dans toute combustion ; son principe igné se dégage et produit les phénomènes de la combustion, et il ne reste plus que ce qu’il nomme la base de l’air, substance qu’il avoue lui être entièrement inconnue. Jugez si j’avois sujet d’avoir peur » 145 .

      

       Macquer n’adhéra pas aux idées de Lavoisier, mais il chercha un compromis entre l’ancienne et la nouvelle théorie ; dans la deuxième édition de son Dictionnaire il écrit en page VII de l’avertissement : « La notion d’affinité, ainsi que celle de phlogistique, ont été considérablement augmentées par rapport à la première édition… ». Il admet la nécessité de l’air pour produire une combustion, sa diminution et l’augmentation de poids du combustible, mais il réaffirme l’existence du phlogistique en suggérant qu’il est contenu dans le corps combustible et que l’air se substitue à lui pendant qu’il est libéré sous forme de lumière 146 .

      

      Thiérion de Chipilly était-il au courant des rumeurs qui avaient précédé l’intervention de Lavoisier et tant inquiété Macquer ? Il n’en laisse rien paraître dans le chapitre consacré au feu.

      

       Le programme aborde ensuite l’étude de l’eau, dont sont énoncées les qualités, qui est « probablement solide et homogène et, comme l’air, entre, comme principe constituant dans la composition des végétaux et des animaux » p.13.

      

       L’eau la plus pure et la plus saine, si ce n’est celle qui est distillée par les chimistes, plus pure encore, est celle des rivières comme on le « verra démontré d’une manière satisfaisante dans la Dissertation physique, chimique et économique sur la nature et la salubrité de l’eau de la Seine  par M. Parmentier, etc… Les lecteurs pourront prendre connaissance de cette «  dissertation, très bien faite à tous égards, avec autant de profit que de plaisir, dans le journal intéressant de M. l’Abbé Rozier, mois de février 1775 » (note b, p.13).

      

       L’étude des éléments se termine par celle de la terre dont « la plus homogène, la plus élémentaire est selon toute apparence, la matière du diamant et du crystal parfaitement net, transparent et sans couleur. Cette terre est la plus pesante, la plus dure, la plus infusible que l’on connoisse ; on la croyoit aussi la plus fixe et la plus apyre de toutes ; mais les expériences encore récentes de Mrs d’Arcet, Macquer, Roux, Baumé, Rouelle, Mittouard, etc… sur des diamants de toute espèce font voir qu’on étoit dans l’erreur à cet égard » (p.13). Existe t-il dans la nature deux espèces différentes de terre ? En attendant que l’expérience le leur apprenne un jour, les chymistes continueront de les diviser en « terres vitrifiables » et « terres calcaires ».

      

       Le programme se poursuivra par l’étude des « substances salines ». Au début de ce chapitre VI, p.14, l’auteur affirme : « on croit maintenant, avec assez de fondement, que les principes qui entrent dans la composition des sels, soit acides, soit alkalis, sont l’eau, la terre et quelque peu de phlogistique ; peut-être l’air aussi y entre t-il pour quelque chose ».

      

       Il sera dit quelque chose des acides minéraux et de leurs propriétés : en premier, celui que l’on appelle « eau forte » ou « esprit de nitre » quand il est affaibli avec une certaine quantité d’eau, l’acide marin enfin, tiré du sel marin, qu’on décompose, ou par l’huile de vitriol 147 , ou l’argile ; reste alors dans la cornue un « sel de Glauber » (p.15). Les preuves de ces assertions seront données par diverses expériences et déboucheront sur des procédés techniques qui relèvent de la chimie appliquée.

      

       Ainsi, « depuis le célèbre Stahl, on sait, à n’en point douter, que le soufre est un composé d’acide vitriolique, combiné avec le principe inflammable. M. Brandt a même découvert depuis que la proportion du phlogistique à celle de l’acide vitriolique est à peu près de 3 à 50 ». L’auteur réaffirme ici sans ambiguïté son adhésion aux notions de la chimie traditionnelle.

      

       Et toujours avec cette préoccupation de relier la théorie et l’expérience, la théorie et ses applications, les exposants « répèteront aussi la méthode dont on se sert pour faire du soufre tout semblable à celui que la nature nous fournit », concrétisant ainsi un des buts fondamentaux de la chimie déjà évoqué dans note étude sur le cours de Lapostolle et Dhervillez.

      

       Le programme abordera ensuite l’étude de l’acide nitreux qui, lorsqu’il est « affoibli avec une certaine quantité d’eau, est appelé eau-forte ou esprit de nitre »(p15). Cet acide permet de déphlogistiquer et purifier l’huile de vitriol, et la combinaison de « 75 parties de nitre très-purifié, avec 9 et demi de soufre, et 15 et demi de charbon » permet d’obtenir un produit déjà très prisé à l’époque : la poudre à canon.

      

      Dernier acide cité : l’acide marin 148  qui, combiné avec l’acide nitreux, donne l’eau régale 149 , « appelée ainsi parce qu’elle est la seule qui dissolve l’or, le roi des métaux : elle aussi dissout la platine et le régule d’antimoine » (p15).

      

      Sont aussi analysées les substances métalliques, dans le chapitre 7, p. 16 à 18, qui sont «  un composé de phlogistique et d’une terre qui, vraisemblablement, est propre à chaque métal ». On les divise en trois catégories et même quatre :

      

      Métaux parfaits qui résistent à l’action du feu, sans se décomposer : or, platine, argent.

      Métaux imparfaits, altérés par le feu et convertis en chaux métalliques : cuivre, étain, plomb, fer.

      Les demi-métaux qui se calcinent et même se volatilisent au feu : régule d’antimoine, bismuth, zinc, régule de cobalt et régule d’arsenic.

      « Le mercure ou vif-argent qui mérite, par ses propriétés, de faire une classe à part ».

      

      Dans le cours seront examinées les principales propriétés de ces substances et l’action qu’exercent sur elles certains corps chimiques : par exemple celui de l’eau régale, du foie de soufre, de l’éther, les seuls qui aient prise sur l’or… « la platine aussi n’est dissoluble que dans l’eau régale[…] l’acide nitreux dissout très bien l’argent (et) le cuivre précipite l’argent dissout dans l’acide nitreux ». C’est à partir de cette assertion que Thiérion de Chipilly désigne les « charlatans qui convertissent en lames d’argent les lames de cuivre, et en lames de cuivre les lames de fer, parce que le fer à encore plus d’affinité avec l’acide nitreux que n’en à le cuivre lui-même » (p. 16). On peut supposer que les « charlatans » faisaient passer pour extraordinaire un phénomène naturel. L’auteur utilise ici une des notions centrales de la chimie du XVIIIe siècle à laquelle Macquer accorda une place importante dans les ouvrages qu’il rédigea de 1749 à 1778. Dans ses Elémens de Chymie, il fait figurer la « Table des différents rapports observés entre différentes substances 150  », « telle qu’elle a été dressée par M. Geoffroi, sans y faire aucune addition ou changement » et en donne l’explication suivante, dans le chapitre XVII, après avoir précisé dans le chapitre II que c’est de la notion d’affinité que sera déduite « l’explication de tous les phénomènes de la chymie » (p. 23) : « La première ligne comprend différentes substances qu’on emploie en chymie. Au-dessous de chacune de ces substances, sont rangées par colonnes plusieurs matières comparées avec elles, dans l’ordre de leur rapport avec cette première substance ; en sorte que celle qui en est le plus proche est celle qui y a le plus de rapport, ou celle qu’aucune des substances qui sont en-dessous ne sauroit en détacher, mais qui les détache toujours lorsqu’elles y sont jointes, et les écarte pour s’unir à elle » (p.282-284). Et il écrit en page 21 «  si on présente à un composé de deux substances un troisième corps qui n’ait point d’affinité avec une de ces deux substances principes et qui ait avec l’autre un rapport plus grand que celui qu’elles ont entre elles, alors il se fait une décomposition et une nouvelle union, c’est à dire que ce troisième corps sépare ces deux substances l’une de l’autre, s’unit avec celle avec laquelle il a de l’affinité, forme avec elle une nouvelle combinaison, et dégage l’autre, qui pour lors demeure libre et telle qu’elle était avant d’avoir contracté une union ».

      

      Or, si l’on examine la troisième colonne de la table des rapports, on voit en tête de celle-ci le caractère qui désigne l’acide nitreux. Immédiatement en-dessous de ce signe, on voit celui du fer, qui a été placé là comme la substance qui a avec l’acide la plus grande affinité. Après le fer on voit le cuivre, dont l’affinité avec l’acide ne le cède qu’au fer. Ensuite viennent le plomb, le mercure et enfin l’argent. Il s’agit donc d’un phénomène naturel, sans rapport avec la magie à laquelle était associée la « chymie » dans le tableau de d’Alembert, dont on peut rendre compte d’une manière scientifique.

      

      Le programme, après ces considérations théoriques, se consacrera à des applications pratiques : « Qu’est-ce que l’acier ? Comment le trempe-t-on ? Quelle est aussi la théorie du bleu de Prusse ? Toutes questions auxquelles il est facile de répondre, depuis les belles expériences qu’ont faites sur le premier objet M. de Réaumur, et M. Macquer sur le second 151  » (p.16).

      

      Suit alors l’énumération de nombreux procédés pour fabriquer divers produits, ce qui constitue l’un des aspects essentiels de la chimie, qui correspond tout à fait à la définition qu’en donne l’auteur en page 11 du programme 152 , l’art d’obtenir le Sel de Jupiter, le précipité d’or de Cassius, le vitriol de mercure, le turbith minéral, le sublimé corrosif « Le soufre et le mercure, triturés ensemble dans un mortier de verre forment ce qu’on nomme ethiops minéral ; et sublimés deux ou trois fois, donnent un cinnabre parfait. Ce cinnabre, broyé sur le porphyre, fournit à la peinture le beau vermillon dont elle fait usage » . L’art d’obtenir le kermès-minéral, le blanc de fard, le sel neutre arsenical découvert par Macquer. Le saffre ou chaux de cobalt, traité avec du phlogistique et des fondans, produits le régule de cobalt que M. Brandt a fait connaître le premier aux chymistes » p. 17 à 18.

      

      Le chapitre VIII, le dernier consacré à la chimie, indique qu’il sera dit quelque chose des pyrites et des mines, et de la manière de les exploiter, des eaux thermales minérales, des eaux salées et de la manière d’en extraire le sel commun, le sel de Glauber, le sel d’Epsom, la manière de faire le salpêtre, de le raffiner. Puis le programme passera du règne minéral au règne végétal et à l’évocation des principes et des sucs nécessaires à leur formation et à leur entretien que les végétaux tirent de la terre. Il sera répondu à la question sur la nature et les principes des émulsions, des gommes, des résines, baumes, bitumes, savons, huiles essentielles. Il sera aussi donné une notion des trois degrés de fermentation, spiritueuse, acide, putride et cet article se terminera par l’analyse de quelques matières animales : un plan et un contenu très proches de ceux des Elémens de Macquer et qui, comme dans le cours de Lapostolle et Dhervillez, débouchent sur des applications visant à améliorer les techniques industrielles et agricoles.

      

      Un programme où il ne s’agit pas d’innover, mais de transmettre des connaissances théoriques et pratiques inspirées des œuvres et des cours des maîtres parisiens, ce que la note (a) de la page 14, met clairement en évidence : «  Nous ne pourrons guères qu’exposer les faits, énoncer les théories auxquelles ils ont donné lieu, et répéter les expériences que nous avons vu faire avec le plus grand intérêt possible à Mr Broignard, apothicaire, de Paris et habile Démonstrateur de chymie et quelque temps auparavant à Mr Sigau de la Fond 153  Démonstrateur de Physique expérimentale dans tous les collèges de l’Université, le digne émule de M. Nollet et de Mr Brisson, son successeur 154  dans l’art de perfectionner les machines et bien fait pour inspirer à ses Auditeurs, le goût de la Physique et des Sciences par la clarté, la méthode et le fond inépuisable d’érudition, d’agrément et d’instruction qui règnent dans toutes ses leçons ». Ce qui confirme que Thiérion de Chipilly se rendait régulièrement à Paris pour assister aux leçons des maîtres de la chimie et de la physique expérimentale de l’époque : il pouvait ainsi avoir une connaissance directe des nouvelles découvertes, tout en suivant en même temps le développement scientifique par la lecture d’ouvrages et de revues : en page 19, la dernière du programme, consacrée à la « Physique Expérimentale », il invite ses auditeurs à prendre connaissance de la « théorie vraiment ingénieuse et vraisemblable de M . de Morveau sur la formation de la grêle », par la lecture de la dissertation que ce dernier a rédigée sur cette question et qui « a été insérée dans le Journal 155  toujours intéressant de M. l’Abbé Rozier, mois de janvier 1777 » (Même s’il n’est pas mentionné, on peut penser que Thiérion de Chipilly et les autres chimistes d’Amiens lisaient régulièrement le Journal des Sçavans, autre périodique scientifique important, dont L. J. Macquer devint directeur en 1768).

      

      Ainsi, l’activité scientifique, celle de la chimie en particulier, était-elle importante à Amiens, ce qui confirme l’analyse d’A. de Calonne que nous avons évoquée en page 20. Activité qui semble avoir été surtout due à l’orientation de l’Académie de cette ville, donc dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Mais elle s’est aussi développée en dehors de cette société savante, grâce à des démarches individuelles. Ainsi peut-on lire dans le Recueil des mémoires ou collections académiques, tome XI, rubrique des observations chimiques : « On avoit toujours regardé dans la chymie comme impossible de réduire les fleurs de régule d’antimoine à leur premier état. Cette réduction avait jusqu’alors échappé aux efforts des plus habiles chymistes : M. Rohaut, Médecin d’Amiens, à cependant communiqué à l’Académie une manière de l’opérer, très simple ». Cette communication à l’Académie des Sciences, œuvre d’un chimiste local, date de 1751. D’autres passionnés de chimie ont-ils contribué à l’avancée de cette discipline dans la capitale de la Picardie ? Etant donné le contexte favorable aux sciences qui semble l’avoir caractérisée, cela ne semble pas impossible, mais nous n’en avons trouvé aucune trace. Il est vrai que les bâtiments des Archives départementales de la Somme ont, comme bien d’autres archives et bibliothèques de la France du Nord, beaucoup souffert lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle. Au niveau national, seul Rohaut est mentionné par le recueil des Mémoires académiques. Lapostolle et Dhervillez, s’ils ont été reconnus au niveau de leur Province, n’ont pas vu leur réputation dépasser les limites de la Picardie.

      

       Par contre, nous allons voir que certains chimistes locaux ont été reconnus au-delà de leur généralité en étant élus membres correspondants de l’Académie des Sciences pour les travaux et découvertes qu’ils avaient réalisés. D’autres, s’ils n’ont pas connu cette consécration, virent cependant leurs mémoires et traités publiés ou cités dans les bulletins et revues de certaines sociétés savantes françaises et dans les publications de portée nationale.

      

      Ce fut le cas d’un chimiste de la généralité d’Amiens, dont nous allons maintenant étudier la vie et l’œuvre.

      

      


D) Pierre de Ribaucourt (1739-1806), Apothicaire et Chymiste à Abbeville, membre de l’Académie de Rouen.

      

       Abbeville, qui comptait 18 000 habitants dans le courant de la seconde moitié du XVIIIe siècle, n’était à l’origine que la « villa », la maison de campagne de l’abbé de St Riquier. Abbatis obtint une charte communale en 1184. Plusieurs fois occupée par les Anglais, elle devint définitivement française en 1477.

      

       Capitale du comté de Ponthieu, en Basse-Picardie, qui faisait partie de la généralité d’Amiens, elle figurait parmi les villes importantes de la France de Louis XV et de Louis XVI.

      

       Elle faisait un « commerce considérable » de draps nommés « Van Robays » produits par la manufacture de la Rame, dont les bâtiments sont aujourd’hui classés monument historique, qui assurait pour l’essentiel sa prospérité économique et ce depuis le 5 octobre 1665, date à laquelle Colbert avait invité Jossé Van Robays, un riche fabricant de draperie de luxe installé en Zélande, à fonder une manufacture à Abbeville. Il lui octroya le privilège d’amener avec lui cinquante artisans de son pays, lui accordant en outre le monopole des draps « façons de Hollande ou d’Espagne », un don de 12 000 livres et un emprunt de 2 000 livres pour chacun des métiers qu’il installerait dans ses ateliers 156 .

      

       Cette manufacture, qui traversa des périodes de crise comme toutes les industries picardes de cette période, fonctionna jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Sa longévité fut par ailleurs favorisée par les heureuses conséquences du traité de paix des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659, qui assura la tranquillité de cette région et rendit désuètes les fortifications qui entouraient la ville.

      

       Abbeville ne possédait pas d’Académie, contrairement à Amiens. Cette absence constitua t-elle un obstacle à la présence de la chimie dans cette ville située à dix lieues de la capitale de la Picardie ? Par contre, elle avait des atouts non négligeables pour le développement de son activité culturelle :

      

      une société littéraire et un théâtre,

      un collège de médecine,

      un cabinet d’histoire naturelle.

      Et, enfin, un collège de plein exercice 157 , créé dès 1566 par des prêtres séculiers, qui en gardèrent la direction jusqu’en 1793 car les nombreuses tentatives du Magistrat de la ville pour la confier à une congrégation religieuse ne purent aboutir. Ce qui eut l’avantage de lui éviter les troubles et les difficultés que connurent plusieurs établissements au début des années 1760, dus à l’interdiction d’enseigner signifiée aux régents membres de la Compagnie de Jésus, et à leur éviction. Il fallut alors recruter un nouveau personnel, ce qui ne fut pas toujours facile à réaliser.

      

      Nous allons étudier le fonctionnement de cet établissement en puisant nos renseignements dans le livre de M. M. Compère et D. Julia, que nous avons déjà utilisé pour le collège d’Amiens, et dans celui d’Ernest Prarond, un historien local qui, dans les années 1880, était correspondant du Ministère pour les travaux historiques.

      

      En 1789, son personnel était composé d’un principal, d’un professeur de philosophie, (poste créé en 1781), d’un professeur de rhétorique, (poste crée en 1776), et de cinq régents, de la sixième à la seconde. Il avait donc une structure similaire à celui du collège St Nicolas d’Amiens. Comme dans celui-ci, les élèves pouvaient suivre, après leurs « Humanités », les cours dispensés par le professeur de philosophie et donc bénéficier d’un enseignement scientifique.

      

      De cet établissement, nous savons qu’il avait un recrutement régional qui s’étendait jusqu’à Calais. D’où la création, en 1778, d’un pensionnat qui accueillait 30 à 40 élèves en 1789, sur un effectif global de 120.

      

      De son activité pédagogique, nous connaissons les « Exercices publics » annoncés par des avis imprimés à Amiens chez Caron l’aîné, imprimeur du Roi, qui précisaient la date, les horaires, le titre des sujets traités en public par des élèves du collège : le document mentionnait leur nom, leur origine géographique et, parfois, le nom des professeurs. Ces exercices publics furent impulsés à Abbeville par le nouveau principal nommé en 1779, M. Bertin, chanoine de la collégiale St Vulfran, l’édifice religieux le plus important de cette ville.

      

      Sous sa direction, ces exercices se multiplièrent ; en fin d’année, ils étaient suivis par la traditionnelle distribution des prix au cours de laquelle ce chef d’établissement prononçait un discours, en français, devant les élèves, les régents et les parents, le bureau d’administration du collège et les différentes autorités institutionnelles : évêque, intendant, gouverneur, corps de ville et corps de métiers. Moment solennel et privilégié au cours duquel le collège démontrait son savoir-faire, le niveau de compétence de ses enseignants mesuré à l’aune de la prestation des élèves sélectionnés pour cette cérémonie. Ces cérémonies constituaient également un moyen de diffusion des connaissances nouvelles devant un public composé, dans sa grande majorité, par les catégories sociales privilégiées, détentrices du « capital » social, économique et culturel.

      

      De ces exercices et de leur contenu, nous connaissons quelques programmes imprimés, publiés par les journaux locaux, Affiches de Picardie et du Soissonnais, Almanach du Ponthieu, qui donnent une idée de l’enseignement dispensé :

      

      1781 : Exercices sur la chronologie, l’histoire et la géographie ancienne.

      1782 : Exercice littéraire sur les « Géorgiques », poème de Virgile, par les élèves de rhétorique.

      1783 : Exercice sur la rhétorique.

      1784 : Thèse de philosophie : « ex-pneumatologia, ex-psychologia, ex-logica, ex-ethica, ex-theodicea ».

      1785 : Thèse de mathématiques.

      1785 Exercices de physique expérimentale : « Physique générale. Physique particulière des corps élémentaires : de l’eau, de l’air, de la terre, du feu. De la lumière, de la chaleur, de la raréfaction, de l’électricité, de l’aimant ».

      

       A propos de ces derniers exercices, les annonces précisaient : « ces expériences seront expliquées et exécutées le 28 juillet 1785 et le vendredi suivant dans la salle des Exercices publics du collège d’Abbeville, depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à six, d’après les leçons de M. l’Abbé Sénéchal, professeur de philosophie audit collège ».

      

      1787 : Exercice de physique expérimentale, même programme que précédemment.

      

      Notons que la chimie en tant que telle n’est jamais nommée dans le programme de ces exercices. C’est dans ce collège que Pierre de Ribaucourt fit ses études au cours des années 1749-1756. Il ne bénéficia donc pas de l’enseignement scientifique évoqué ci-dessus, puisque la chaire de philosophie ne fut créée qu’en 1781 ; on peut supposer qu’il assista par la suite aux exercices donnés dans son ancien établissement, mais comment et pour quelles raisons fit-il de la chimie sa discipline de prédilection 158  ?

      

      Il naquit le 28 janvier 1739 à Abbeville. (Il avait donc quarante ans au moment de la nomination de M. Bertin et exerçait dans sa ville natale depuis plusieurs années déjà). Il était le fils aîné de Pierre-Philippe de Ribaucourt, issu d’une des anciennes familles nobles au comté de Ponthieu, qui avait fait ses études à Paris pour être prêtre, mais se maria en 1732 et s’établit marchand-orfèvre à Abbeville la même année.

      

      Très jeune, Pierre de Ribaucourt fut initié aux travaux de l’orfèvrerie et montra une disposition particulière pour la chimie. Il fut donc placé, vers 1756, en apprentissage de compagnon chez François Cozette, devenu maître-apothicaire de Paris en 1750, porte St Jacques, et qui fut garde du corps des apothicaires de la capitale de 1769 à 1771.

      

      Pierre de Ribaucourt travailla ensuite au laboratoire de Baumé et suivit les cours que celui-ci donna, en collaboration avec Macquer, à partir de 1757.

      

      Il assista également aux cours de Rouelle, et fut reçu maître-apothicaire dans sa ville natale le 29 mai 1762, à 23 ans. Il ouvrit alors boutique rue du Puits à la chaîne, à l’enseigne de « l’Aigle d’or ». Il y exerça à la fois sa profession et enseigna la chimie, avec l’autorisation des autorités locales, dans son laboratoire. Ses cours étaient publics et durèrent six ans. Il en fut d’ailleurs récompensé. Dans une note manuscrite, Ernest Prarond reproduit un texte qu’il a eu entre les mains, d’après lequel P. de Ribaucourt « pendant l’espace qu’il exerça son état ici, fut professeur de chimie, donna plusieurs cours, fit des expériences auxquelles s’imposèrent d’être élèves grand nombre de citoyens. Ces cours furent suspendus par son élection au consulat des marchands en 1779, dont le trop grand nombre d’affaires, la fréquence des audiences, lui dérobaient trop de temps ». Quant à la récompense à laquelle nous avons fait allusion ci-dessus, elle constitue une « reconnaissance pour services rendus ». C’est un autre texte qui en fait état : « Demande de décharge de logement des gens de guerre, guet, garde, patrouille, etc… pour le Sieur de Ribaucourt, Maître-apothicaire à Abbeville, en considération des cours de chimie qu’il a faits en cette ville ». Mais nous n’avons pas trouvé trace de ces cours.

      

      Ainsi P. de Ribaucourt bénéficia t-il de la reconnaissance institutionnelle par sa participation à la promotion d’une discipline scientifique qui semblait avoir acquis ses « lettres de noblesse ». Mais cette présence de la chimie à Abbeville semble avoir été le fait de sa seule initiative individuelle.

      

      Ses nombreux travaux lui valurent également d’être membre du Lycée des Arts, de l’Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Rouen dont il fut lauréat. Nous allons revenir sur ces aspects de sa vie.

      

      Pourquoi s’est-il tourné vers l’Académie de Rouen plutôt que vers celle d’Amiens, plus proche de son lieu d’exercice ? Son choix a t-il été déterminé par des sujets de concours qui correspondaient davantage à ses préoccupations de recherche ?

      

      Ce que nous savons seulement de lui c’est qu’il occupa dans sa ville, et dans sa profession, une situation importante, ce qui ne fut toutefois pas suffisant pour le retenir définitivement en Picardie. Il fut maieur de bannière en 1774, juge et consul des marchands en 1779-1780. Cependant en 1784, il quitta Abbeville et retourna dans la capitale afin de perfectionner ses connaissances. Il collabora alors, avec Lavoisier, à la création d’une importante raffinerie de salpêtre, établie dans les bâtiments de l’ancienne Abbaye St Germain.

      

      Au moment de la Révolution, il quitta également Paris, peut-être parce que le fait de porter un nom à particule et, surtout, d’avoir dédié un de ses ouvrages à un ministre de l’Ancien Régime, M. de Calonne, le rendaient suspect. Selon Ernest Prarond, il mourut dans les environs de Milhau, le 17 septembre 1806.

      

      Quels furent ses travaux ?

      

      Ils peuvent être classés en deux catégories :

      

       - Ceux du début de carrière, antérieurs à 1784, qui se réduisent à quelques notes et à deux mémoires ; le premier sur l’Indigo, en 1777, le second sur les  Terres vitrifiables  en 1783, première trace des contributions qu’il présenta à l’Académie Royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Rouen.

      

      - Ceux de la maturité, sans doutes marqués par les nouvelles connaissances acquises à Paris dont les Eléments de chimie docimastique, publiés en 1786, son œuvre maîtresse, et son Mémoire sur les usages de la tourbe, 1787, suivi de l’Analyse de la tourbe et de sa cendre utilisée comme engrais.

      Sa carrière se déroula dans le cadre des concours organisés par diverses sociétés savantes auxquels il participa : il obtint le prix de l’Institut en 1780, et il contribua à plusieurs reprises à l’activité scientifique de l’Académie de Rouen sur laquelle nous allons nous arrêter :

      

       Créée en 1744, avec l’appui de l’intendant de la Province, M. de la Bourdonnaye, qui réunit à cette date, dans son hôtel, l’assemblée constitutive de l’Académie rouennaise, elle bénéficia aussi de la protection de M . de Fontenelle, alors Secrétaire de l’Académie des Sciences de Paris, qui reçut en 1754 une lettre de M. le Cat, l’actif Secrétaire perpétuel de celle de Rouen dans laquelle ce dernier lui déclarait pour le remercier de son soutien : « Monsieur, vous êtes le père, le doyen et le modèle de tous les secrétaires d’Académie ».

      

       Quant au contexte de cette métropole provinciale de 80 000 habitants, siège de l’intendance et du parlement de Normandie, d’un évêché, dotée d’une chambre de commerce qui animait une importante activité industrielle dont les manufactures de teinturerie, et l’activité portuaire, ce contexte donc, était particulièrement favorable au développement des sciences et des arts. Et s’il n’y avait pas d’université, alors située à Caen, elle comptait :

      

       - Un collège fondé par les Jésuites en 1593, qu’ils dirigèrent jusqu’en 1762 : collège de Bourbon, de plein exercice, qui compta jusqu’à 2000 élèves en 1662 et revendiquait la gloire d’avoir formé les frères Corneille, et Fontenelle. L’effectif s’élevait encore à 700-800 élèves en 1789. L’établissement était alors confié à des séculiers, et le fut jusqu’en 1795 : le personnel était composé d’un principal, d’un sous-principal, de deux professeurs de théologie, un de mathématiques, un d’hydrographie, un de physique, un de logique, un de rhétorique et de cinq régents pour les classes de la seconde à la sixième 159 . Précisons que la chaire de physique permettait d’y assurer un cours annuel depuis 1701, et que les maîtres de physique et de mathématiques participaient aux travaux de l’Académie de la ville.

      

      - Un collège de médecine, une Société Royale d’agriculture et plus de dix ateliers d’imprimerie. Dans la ville natale de Nicolas Lemery, la « chymie » occupait une place importante. Son Académie faisait partie des dix-sept sociétés, avec Amiens et Châlons en Champagne, où la suprématie des sciences et arts était totale, si l’on en juge d’après les sujets proposés au concours : ils représentaient plus de 60 % des travaux (69 % avant 1740, 70 % de 1780 à 1789), avec un net progrès des préoccupations techniques et économiques, (urbanisme, agronomie, production industrielle, problèmes portuaires, etc…), qui gagnèrent dix points de 1750 à 1789 160 .

      

      Ainsi avait-elle soumis au programme de 1758, la question suivante : « Déterminer les affinités qui se trouvent entre les principaux mixtes ainsi que l’a commencé M. Geoffroy, et trouver un système physico-méchanique de ces affinités ». On peut lire dans le tome IV, p. 149-155, du Recueil des mémoires ou collection des pièces académiques, 1770 : « plusieurs chymistes ont proposé divers changements à la table de M. Geoffroy : Mr Jean-Philippe de Limbourg 161  en a construit une beaucoup plus étendue, laquelle a remporté le prix proposé en 1758 par l’Académie de Rouen ». On constate ici la volonté de certaines Académies provinciales de ne pas se contenter de diffuser les théories des chimistes-académiciens parisiens, mais de contribuer à l’avancée de la chimie pure 162 .

      

      Deux autres exemples illustrant cette orientation tournée vers les sciences et les arts sont rapportés dans deux extraits de la revue, L’esprit des journaux françois et étrangers, tome IX, p. 287, novembre 1783 ; sujets de concours de l’Académie de Rouen :

      « Les moyens de porter l’Encyclopédie au plus haut degré de perfection ».

      « Un amateur de sciences a proposé un prix extraordinaire à un mémoire qui établirait le mieux, les caractères distinctifs entre diverses terres… argileuse, alumineuse, quartzeuse et autres que les chymistes ont jusqu’à présent confondu sous le nom de terres vitrifiables, en sorte que de ces distinctions physiques et chymiques bien établies résultent des connoissances utiles à l’agriculture et à différents Arts tels que la foulerie, la poterie, la fayancerie, la porcelaine, la verrerie, etc… dont plusieurs sont cultivés à Rouen et font partie du commerce de cette ville ».

      

      C’est dans cet esprit d’une science chimique mise au service de l’agriculture, de l’artisanat et de l’industrie que s’inscrivirent les recherches de P. de Ribaucourt 163 . Les demandes des artistes concernant la solution de questions techniques constituèrent un facteur essentiel de développement de la théorie.

      

      En voici une illustration : dès l’année 1777, P. de Ribaucourt remporta avec Pierre Hecquet d’Orval, propriétaire de la manufacture royale des moquettes, fondée à l’instigation de Colbert en 1667, le grand prix que l’Académie des Sciences avait offert pour le meilleur mémoire sur l’indigo. Ce qui mettait en évidence l’efficacité de la collaboration entre un chimiste et un industriel convaincus tous deux des liens indispensables que devaient entretenir théorie et technique, se renforçant sans cesse l’une, l’autre pour permettre l’amélioration de la qualité des produits.

      

      Il se trouve que l’organisation de ce concours répondait à une demande de la Société des négociants amiénois, qui était en fait la corporation des teinturiers. Celle-ci, « sentant combien la théorie de l’Art de la teinture était encore peu nuancée, offrait en conséquence douze cents livres pour faire les fonds de ce prix à condition que l’Académie voudrait bien le proposer et qu’elle accepterait d’en être le juge ».C’est donc à l’Académie Royale de Paris, et non à celle d’Amiens ou de Rouen, que fut transmise cette demande, le 3 novembre 1774, par Roland de la Platière, alors inspecteur des manufactures de Picardie, à une époque où nous savons que cette industrie, qui constituait une des principales sources d’emplois et de revenus pour la province, était en grande difficulté.

      

      L’Académie nomma une commission, dont Macquer faisait partie ; Lavoisier en fut désigné rapporteur, chargé de délimiter le sujet.

      

      Le prix fut décerné en 1777 et partagé entre quatre lauréats : Pierre de Ribaucourt et Hecquet d’Orval reçurent chacun 300 livres ; Quatremère Disjonval 164  en obtint 600 ; quant à Bergman 165 , « correspondant étranger », il dut se contenter de la mention « honorable ».

      

      Le rapporteur de la commission donna les explications suivantes : « L’examen chimique de l’indigo et des phénomènes que produisent les cuves de cette teinture, ont été l’objet principal de M.M. d’Orval et de Ribaucourt. Ils ont conclu de leurs expériences que l’alcali volatil était, de tous les dissolvants de la partie colorante de l’indigo, celui que l’on pouvait en séparer le plus aisément, et qui laisse une couleur plus solide ; que le moyen de produire cette dissolution était d’offrir à l’alcali volatil, à mesure qu’il se formait dans la cuve, soit par la décomposition des sels ammoniacaux qui entrent dans l’indigo, soit par la fermentation de substances ajoutées à la cuve, d’offrir, dis-je, à cet alcali volatil les molécules de l’indigo réduites à une grande ténuité par les mouvements d’effervescence et de fermentation excités dans les cuves ».

      

      En fait, P. de Ribaucourt cherchait à isoler le principe actif du colorant. En 1790, il publia à l’Académie de Rouen un mémoire sur la cochenille et quelques autres substances tinctoriales, campêche, garance, se fixant pour but la recherche du principe colorant, l’analyse de l’effet de l’alun comme mordant et ceux des acides et des sels comme mordants sur la partie colorante.

      

      Dans leur mémoire sur l’indigo, de Ribaucourt et d’Orval rappellent la préparation de celui-ci telle que l’indique Hellot (inspecteur général des teintures) dans son ouvrage, L’art de la teinture des laines, publié à Paris en 1750, et décrivent les transformations qui s’opèrent pour arriver au produit commercial, les nombreuses expériences où sont utilisés les dissolvants divers : eau, esprit de vin, éther vitriolique, huile d’olive ; acide vitriolique, huile de tartre, les acides nitreux et marins, ceux du vinaigre ; les alkalis fixe, végétal, caustique, volatil ; les sels neutres, l’urine même. De leurs nombreuses expériences, les auteurs déduisent que les deux sels dissolvants de l’indigo sont l’acide vitriolique et l’alkali volatil, et ils donnent la préférence au dernier pour l’application en teinture.

      

      Quant au second mémoire de P. de Ribaucourt, sur les caractères distinctifs des diverses terres vitrifiables, dont nous avons précisé en page 69 qu’il portait sur un sujet proposé par un amateur des sciences en 1783, accepté par l’Académie de Rouen au titre de prix extraordinaire mis au concours en 1784, il fut primé et publié en 1785. Le chimiste-apothicaire abbevillois y définit les principaux caractères de ces terres : elles sont transparentes quand elles sont pures, ne font pas effervescence avec les acides, ne se laissent pas pénétrer par l’eau, entrent en fusion et se convertissent en verre par l’action du feu avec additions d’alcalis.

      

      Il les divise en plusieurs classes selon leur degré de pureté, l’action du feu sur elles et leurs usages dans les arts : il étudie le cristal de roche, le quartz, l’agathe, le jaspe, le silex, le grès et les variétés de sable, puis les ponces, les laves et les argiles. Il constate leur vitrification par fusion avec les alcalis, ce qui constitue l’art du verrier.

      L’action du feu sur les argiles lui fait étudier les argiles à potier et à foulon, les poteries cuites en grès, les faïences, la porcelaine, la terre à pipe, les tuiles, l’argile à potier, l’ardoise.

      

      Il note que le succès de l’agriculture dépend de la composition des sols qui doivent contenir des proportions déterminées d’argile, de sable et de craie pour être fertiles. Il insiste sur la propriété d’imperméabilité de l’argile et son rôle dans la formation des sources, des étangs et des mares si nécessaires à la culture. Il termine en énumérant toutes les applications des terres vitrifiables : briques pour la construction des maisons, tuiles pour les couvrir, verre pour les éclairer et les clore, fabrication des vases pour la cuisson des aliments et leur conservation. De plus, c’est à l’emploi de ces terres que l’on doit l’invention du miroir, des lunettes, du microscope, du télescope 166 .

      

      Un mémoire clair, précis où la théorie chimique est mise au service des arts par sa contribution à l’amélioration des procédés techniques grâce à une meilleure connaissance des propriétés des composants de la matière ; une des orientations majeures de P. de Ribaucourt qu’il expose dans la préface de ses Elémens de Chimie docimastique à l’usage des Orfèvres, Essayeurs et Affineurs, ou théorie chimique de toutes les opérations usitées dans l’orfèvrerie, l’art des essais et l’affinage pour constater le titre de l’or et de l’argent. Cet ouvrage, publié à Paris, chez Buisson, libraire, en 1786 était dédié à M. de Calonne, intendant de la généralité de Lille de 1778 à 1783, puis surintendant des finances jusqu’en 1787 :

      

       « Né d’un père orfèvre, très versé dans la pratique de son art, j’ai vu exécuter dès ma plus tendre enfance les procédés de l’affinage, du départ, de la coupellation 167 , et toutes les opérations de l’orfèvrerie. Malgré ses connaissances et sa grande habitude, je l’ai vu quelquefois obligé d’en recommencer quelques unes et notamment l’affinage et le départ sans pouvoir se rendre raison des causes qui les lui avaient fait manquer (…) tantôt son or se dissolvait tout ou en partie ; d’autres fois l’eau forte ne mordait point 168 , la dissolution de l’argent se faisait pas ou presque pas. Mon père se rendait bien compte que cela tenait à la qualité de l’eau forte, mais il ignorait la cause de ces variations. Je n’avais jamais vu faire ces différentes opérations sans intérêt et dès que je commençai à raisonner, je désirai en connaître la théorie(…). Dès que je commençai à entendre la lecture des chimistes, le voile commença aussi à se déchirer, les expériences que j’eus l’occasion de faire dans le laboratoire de M. Baumé, les leçons de Rouelle achevèrent de m’instruire sur cette matière… ».

      

       Ainsi, tout jeune encore, P. de Ribaucourt prit-il conscience des limites d’une pratique aveugle quand elle ne repose pas sur la théorie ; aussi rédigea t-il ce traité dans le but de combler cette lacune dans la formation des maîtres d’un art qu’il connaissait bien par sa formation familiale et que son éducation lui avait permis de compléter en accédant à la théorie, grâce aux cours des « maîtres parisiens ».

      

      Ceci dit, P. de Ribaucourt, lorsqu’il publia son traité, un an avant la parution de la Nouvelle nomenclature de Fourcroy, Lavoisier, G. de Morveau et Berthollet, adopta une attitude prudente par rapport à la querelle qui opposait les tenants de l’ancienne chimie à ceux de la chimie moderne. En fait, il ne participa pas au débat, et continua d’utiliser la notion de « phlogistique »,  par exemple, (n’oublions pas qu’il avait été formé par Baumé qui resta attaché au paradigme dominant du XVIIIe siècle, et à l’ancienne nomenclature), s’en tenant aux notions fondamentales de la chimie traditionnelle.

      

      Pierre de Ribaucourt disait de son ouvrage qu’il n’était qu’un extrait des meilleurs auteurs chimistes :  « Je l’ai particulièrement puisé dans les œuvres de Macquer, de Bayen, de Sage, de Baumé, de Tillet et d’Arcet, et enfin dans ceux de Guyton de Morveau».

      

      Il s’agit, en fait, d’un manuel à l’usage des orfèvres et des essayeurs comme l’indique le titre. L’auteur y définit les termes utilisés en chimie, précise ce qu’on entend par acides et alcalis, décrit les différentes opérations de l’orfèvre et dresse un état de toutes les substances chimiques employées dans le travail de l’orfèvrerie. Puis il établit la théorie générale des fourneaux de fusion et de coupelle et se livre à une étude minutieuse de la forge et à la description des appareils utilisés. Ensuite, il donne une classification des métaux parfaits et imparfaits et désigne le bismuth, le zinc, le cobalt, les régules d’antimoine et d’arsenic, par le nom de « demi-métaux » et décrit les opérations journalières de l’orfèvre : la soudure, l’amalgation, l’affinage, la docimasie, la purification.

      

       En fait, et c’est là l’essentiel de sa démarche, son but était de donner aux orfèvres et à ceux qui travaillent l’or et l’argent, un précis de connaissances chimiques qui puisse les éclairer dans leur travail : « J’espère encore qu’en voyant la liaison de la Chimie avec les Arts, son utilité pour éclairer les procédés, on reconnaîtra de plus en plus l’excellence de cette science ».

      

       P. de Ribaucourt s’inscrivait donc dans une démarche similaire à celle que ses voisins amiénois, Lapostolle et Dhervillez, développaient dans leur cours, et la place qu’il donnait à la chimie dans ses rapports avec les autres sciences et les arts était également identique.

      

      Les Eléments de Chimie docimastique furent le résultat d’une réflexion théorique et d’une longue pratique expérimentale : rappelons que le chimiste-apothicaire abbevillois fut admis à la maîtrise de son art en 1762 et que la publication des Elémens date de 1786. Chez lui, cependant, le praticien dominait le théoricien ; il n’innova pas, du moins l’affirma t-il, mais s’inspira des grands chimistes de son époque, cherchant à faire connaître sa discipline de prédilection par les cours publics qu’il donna dans sa ville.

      

      Son traité, comme ses cours, eurent du succès : il fut cité par Fourcroy dans la liste des ouvrages de chimie docimastique et métallurgie après celui de Tillet, inspecteur des monnaies, publié en 1740, de celui de Sage, membre de l’Académie des Sciences et professeur de chimie docimastique à l’Hôtel des monnaies à Paris, qui parut en 1781.

      

      Plusieurs de ses mémoires furent publiés par l’Académie Royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Rouen, dans le Bulletin de la Société Royale d’Agriculture de Paris, dans les Annales de chimie 169 , en 1792.

      

      Tous ces travaux lui valurent d’être présenté à l’élection de Membre correspondant non-résidant de la première classe, (sciences), de la section de chimie de l’Institut. Le 6 pluviôse an IV, (1796), il figurait sur la liste des postulants aux côtés de Baumé, Chaptal, Seguin, mais il ne fut pas élu, contrairement à ses célèbres co-listiers.

      

      Enfin, il ne manqua pas l’occasion de mettre son savoir, et son savoir-faire, au service de son pays. En effet, la première République Française ayant besoin de soude pour la défense du territoire, le Comité de Salut Public lança un appel dans le Moniteur à tous les possesseurs de quelque secret pour la fabrication de ce produit. P. de Ribaucourt envoya au Comité l’indication des procédés qu’il avait mis en pratique pour en obtenir, rejoignant ainsi le groupe des « chimistes providentiels qui sauvent la patrie  170  ».

      

      Et s’il ne fut pas membre de l’Académie des Sciences de Paris, il connut une renommée qui dépassa les limites des généralités d’Amiens et de Rouen. Son mémoire sur la tourbe fut suivi d’une « Instruction sur les tourbières, l’extraction, la conservation et l’usage de ce combustible », publiée dans le Journal des Mines, (1795), tome I, n° VI, p. 41-67 ; cette Instruction fut envoyée dans les départements par l’Agence des Mines pour stimuler la recherche, afin de suppléer à la disette du bois qui sévissait depuis plusieurs années.

      

       Il mourut le 17 septembre 1806, loin de sa ville natale, dans l’Aveyron où il était, selon E. Prarond  171 , directeur des mines d’alun et de couperose  172  situées près de Milhau, à St Georges de Lavencas. Ces mines étaient alors employées, sous le Premier Empire, à la fabrication de la poudre.

      

       Ainsi P. de Ribaucourt s’illustra-t-il, grâce à ses connaissances en chimie, par ses contributions au progrès de l’orfèvrerie, de la teinturerie, de la métallurgie, de l’agriculture.

      

       A son initiative, Abbeville bénéficia d’un cours de chimie, pendant quelques années, mais l’absence d’Académie constitua manifestement un obstacle au développement de cette science. Quant au collège de la ville, la chimie ne semble pas y avoir disposé de la présence d’un professeur ayant pour elle et sa promotion, l’intérêt que lui manifestait l’abbé Reynard à Amiens.

      

       Ne disposant pas d’une Société savante résolument axée sur les sciences expérimentales et les arts, P. de Ribaucourt se tourna vers celle de Rouen qui correspondait à ces critères. Il y présenta plusieurs mémoires et travaux :

      Mémoires sur les terres vitrifiables en 1783.

      De la décomposition du tartre vitriolé et du sel fébrifuge de Sylvius par l’acide nitreux et le nitre à base terreuse par la chaux de plomb (1785).

      Expériences thermométriques sur la neige et la glace (1787).

      Mémoire contenant plusieurs expériences sur la cochenille et quelques substances tinctoriales. But : recherche du principe colorant.

      Effet de l’Alun comme mordant.

      Effets des acides et des sels comme mordants sur la partie colorante (1790).

      

      A ces mémoires s’ajoutèrent diverses publications et le Mémoire sur l’Indigo, déjà mentionné, fut présenté à l’Académie Royale des Sciences de Paris et publié dans les Mémoires de mathématiques et de Physique de cette Société savante. Sans oublier les « Observations sur la génération des Buccins d’eau douce » parues dans le Journal des Sciences Naturelles (1792), tome I, p. 428-443 et la « Dissertation sur l’Encre ordinaire à écrire » publiée la même année dans les Annales de chimie, tome XV, p. 143-160. Ce qui met en évidence la diversité des domaines de recherches auxquelles l’apothicaire abbevillois s’est consacré.

      

      Mais il semble que son activité scientifique ait été une exception dans cette ville et que la diffusion de la chimie y ait été nettement moins importante qu’elle ne l’était à Amiens à la même époque.

      

      Il est vrai que la capitale de la Picardie était plus de deux fois plus peuplée qu’Abbeville, qu’elle était le siège de la généralité et d’un évêché, et qu’une chambre de commerce y impulsait une intense activité industrielle, agricole, et commerciale. Son Académie, son collège de plein exercice, contribuaient à des degrés divers à la promotion des sciences et des arts.

      

      Abbeville ne disposait pas des mêmes atouts : il faut donc tenter de comparer ce qui est comparable. Dans ce but, et dans l’optique de notre thèse, c’est à dire tenter de mettre en relief les facteurs favorables à la promotion de la chimie, nous avons choisi de nous intéresser aux capitales de deux généralités limitrophes de celles d’Amiens :

      

       - Châlons sur Marne qui comptait, comme Abbeville, moins de 20 000 habitants, et dont l’activité économique était d’un même niveau, sans chambre de commerce, dotée elle aussi d’un collège de plein exercice, mais disposant quant à elle d’une Académie. Elle était en outre, une capitale politique, siège de la généralité et donc lieu de résidence de l’intendant de la province de Champagne.

      

       - Lille, ville fortement peuplée, (60 000 habitants), comme Amiens, siège de la généralité, disposant d’une chambre de commerce ; Lille « l’industrieuse, la commerçante » mais qui n’était pas le siège d’un évêché, n’avait pas de collège de plein exercice et ne bénéficiait pas de la présence d’une Académie au service des sciences et des arts.

      

       Ces contextes économique, politique, institutionnel différents ont-ils généré des disparités quant à la présence de la chimie à Abbeville et Châlons sur Marne d’une part, à Amiens et Lille d’autre part ? C’est ce que nous allons analyser en tentant d’apporter un début de réponse à cette question…

      


-- Deuxième partie --
Présence de la Chymie
dans les Généralités de Châlons en Champagne et de Lille, de la deuxième moitié du XVIII
e siècle au
premier tiers du XIX
e

      


Chapitre I : Châlons en Champagne et sa Généralité : le contexte Historico-Géographique, Institutionnel, Economique et Culturel

      

      


A) Le contexte historico-géographique, politique et économique

      

      

       Lorsque Jeanne de Navarre épousa le roi de France Philippe le Bel en 1284, elle apporta en dot le comté de Champagne 173  qui fut définitivement rattaché à la Couronne en 1361. Cette province connut l’apogée de sa prospérité au cours des XIIe et XIIIe siècles. Les Champenois surent en effet mettre à profit sa situation géographique, à mi-chemin entre les Flandres et l’Italie du Nord, deux zones de grand dynamisme économique, en organisant des foires commerciales à Troyes, Provins, Lagny, Bar sur Aube. Il s’y vendait les draps de Flandre, les soieries, les épices et les objets précieux que l’Italie faisait venir du Levant et l’on y développa la pratique du crédit, ce qui fit de la Champagne la seule place européenne de commerce de l’époque. De plus, les champenois y vendaient leurs propres produits car Reims, Troyes, Châlons, Provins étaient aussi des villes drapantes.

      

      

       C’est Châlons qui allait devenir, pour des raisons historiques que nous allons évoquer, la capitale politique de cette province. Cette ville d’origine gallo-romaine, Catalaunum, fortifiée, occupait un site stratégique pour des raisons à la fois militaires et commerciales. Elle était placée sur un des axes principaux de la Gaule, construit par Agrippa vers l’année 20 AV JC par ordre d’Auguste, qui reliait Milan à Boulogne sur mer. Elle était donc un centre de communication et devint siège d’un évêché dès 320. A partir du IXe siècle elle devint un important marché de produits agricoles : une place du « marché au blé » y existait encore au XIXe siècle.

      

       Sur le plan politique, dès 1298, elle fut administrée par des évêques qui prirent à cette date le titre de comte de la ville : ils devinrent les grands vassaux de la couronne, parvenant à supplanter les pouvoirs des comtes de Champagne.

      

       Sur le plan économique, elle bénéficia de la prospérité engendrée par les villes de foire : sa richesse reposait sur la fabrication de draps de laine de qualité qu’elle exportait dans toute l’Europe. Elle connut alors une expansion territoriale et démographique maximale et l’on estime à 15000 habitants sa population entre 1250 et 1300. Mais le déclin des villes de foire au début du XIVe siècle entraîna la fin de cette progression. Les causes en furent multiples : la Guerre de Cent ans qui opposa la France à l’Angleterre de 1337 à 1453 174 , la modification de l’axe commercial qui bascula vers Paris et le développement du trafic maritime vénitien et gênois : les bateaux empruntèrent la voie de l’Atlantique et de la Manche au détriment des routes terrestres ; ce qui provoqua la disparition des foires champenoises : d’où l’arrêt du développement urbain et la baisse de la population châlonnaise qui n’atteindra à nouveau 15 000 habitants que vers 1870.

      

      

       Toutefois, si elle avait perdu son rôle de plaque tournante du commerce européen, la Champagne demeura, dans les siècles qui suivirent, une place stratégique importante, en particulier au XVIe siècle, face aux prétentions territoriales de l’empereur Charles Quint qui régnait, entre autres, sur les Pays-Bas espagnols tout proches. Malgré quelques incursions des impériaux, la province connut un demi-siècle de paix et de prospérité.

      

       Mais ce sont les problèmes religieux dus au développement de la Réforme protestante qui allaient entraîner une période d’instabilité. La Réforme avait des adeptes en Champagne aussi la Ligue 175  rallia t-elle la plupart des grandes villes de la province. Seule Châlons resta en dehors, fidèle au Roi de France. Elle fut pour cela comblée de faveurs par Henri III qui, au détriment de Troyes, la considéra en mars 1589 comme « la principale ville de Champagne ».

      

      

       Elle devint donc la capitale d’une généralité créée en 1542 et un intendant s’y installa à demeure à partir de 1637. En ce XVIIe siècle marqué par la Guerre de Trente ans, la Fronde, le développement du Jansénisme qui avait des bastions en Champagne, l’intendant, principal représentant de l’Etat, allait affirmer son pouvoir au détriment de celui qu’exerçait l’evêque depuis plusieurs siècles, également limité par celui des bourgeois du conseil de ville.

      

      

       Quant à la situation économique de la province, elle s’améliora avec l’établissement d’industries textile et métallurgique et la production de vins fins. (Nous supposons que la fortune commerciale accumulée au cours des siècles précédents rendit possibles les investissements nécessaires), avant que ne survienne le marasme économique du début du XIXe siècle.

      

       Le XVIIIe siècle mit en évidence le rôle particulièrement efficace de certains intendants, notamment de ceux qui allaient être les deux derniers représentants du pouvoir de l’Ancien Régime : Barberie de St Contest et Rouillé d’Orfeuil.

      

       Au cours de cette période, l’agriculture champenoise progressa peu : selon l’enquête de 1773, le rendement du blé et du seigle s’avéra faible, et les 700 000 moutons que comptait l’élevage donnaient une laine impropre aux tissus de qualité : Rouillé d’Orfeuil fit donc venir des mérinos d’Espagne.

      

       Vers 1780, la généralité de Châlons était la première pour la métallurgie en Ardennes et Haute Champagne ; le textile était l’industrie de Troyes, pour les toiles, de Reims, pour les étoffes et draps légers, et de Sedan pour les draps larges.

      

       Quant à Châlons, qui avait pâti de la révocation de l’Edit de Nantes, elle ne fabriquait plus que des bas.

      

       Mais, même cause, mêmes effets, le traité de commerce franco-anglais de 1786 provoqua, comme en Picardie, une crise grave qui s’accompagna de mouvements sociaux.

      

      

       Pour en revenir au rôle des intendants, Rouillé d’Orfeuil (1764-1790) développa une politique visant à faire de Châlons une capitale provinciale : il fit construire l’Hôtel des intendants, où il séjourna, et l’Hôtel de ville de 1772 à 1776.

      

       Ainsi, comme Amiens, Châlons se classait-elle au XVIIIème siècle dans le groupe des villes définies par D. Roche comme « des capitales locales où les fonctions administratives et religieuses étaient dominantes ». Ce qui pouvait constituer un contexte favorable à la création de Sociétés savantes, et à leur recrutement 176 .

      


B) Les Institutions culturelles et éducatives

      

       Châlons ne possédait pas d’université : celle-ci avait été fondée à Reims dès 1545. Mais cette ville « fort ancienne, fameuse et notable, fondée et assise en pays fertile et fécond, sur fleuve et rivière navigables, peuplée et augmentée de bon et grand nombre de gens notables et de tous estats », possédait depuis longtemps pluralité d’escolles et notamment la « grande escolle » entretenue par le Chapitre de la Cathédrale Saint-Etienne 177  ».

      

      

       C’est à ces écoles que se substitua le collège, en 1560, auquel le chapitre attribua les modestes locaux et les faibles revenus de l’hôpital St Lazare créé au XIIIe siècle. Les principaux et les régents de ce collège étaient recrutés par la ville, agréés et institués par le chapitre.

      

       En 1617, par lettres patentes du Roi, les Jésuites furent autorisés, soutenus par le Conseil de ville, à prendre la direction de l’établissement : la majorité se montra favorable à la création d’un collège « complet », c’est à dire comportant l’enseignement de la philosophie.

      

      

       L’installation des Jésuites eut lieu le 9 janvier 1618. Ils demeureront en place jusqu’en 1762, mais entreprirent de s’installer dans de nouveaux bâtiments qu’ils s’étaient chargés de faire construire.

      

       Le personnel du collège compta, selon les époques et les circonstances, de 14 à 20 religieux ; outre le recteur, les professeurs de philosophie, de rhétorique, d’humanités, de troisième, de quatrième et de cinquième, il comportait des titulaires de divers emplois : préfets des études, préfet spirituel, etc…

      

       Dès 1618, le nombre d’élèves s’éleva à 250, atteignit 400 de 1629 à 1639, puis diminua jusqu’à la fin du siècle. En 1700, il n’y avait plus que 200 élèves et ce jusqu’à 1720, pour se situer ensuite autour de 100 jusqu’en 1761-62 178 , date à laquelle les Jésuites quittèrent le collège et furent remplacés par des séculiers (le Parlement de Paris, dont dépendait Châlons, ayant arrêté le 20 février 1762 qu’à dater du 1er avril le collège serait « tenu par d’autres que par les soi-disant Jésuites »). Le personnel renouvelé prit possession officiellement des lieux le 26 août 1762, au nom de la ville, après que celle-ci eut présenté un mémoire exigeant des enseignants de qualité, du fait qu’elle avait « du moins exclusivement aux autres villes de la Province, le privilège d’être le siège d’un Evêque, d’être la résidence de l’Intendant, de réunir un Présidial, un Bureau des finances, en un mot tout ce qui caractérise les grandes villes ».

      

       Au fléchissement des effectifs constaté dans la période 1700-1761 succéda une période de progression : 119 élèves en 1765, 126 en 1771, plus de 200 dans les premières années de 1780.

      

       Le recrutement s’effectua, dès la mise en place du collège, essentiellement dans la ville, qui abritait de nombreux services administratifs et juridictions, et s’étendait jusqu’à Reims et aux régions de la Meuse, de la Meurthe et Moselle, de la Haute-Marne et de l’Aube. La plupart des familles notables de Châlons et de la province y envoyèrent leurs enfants. Ils y cotoyaient selon l’étude de F. de Dainville déjà citée, (graphique n°9, p. 108, Origine sociale des élèves du collège jésuite de Châlons sur Marne), des élèves issus de diverses couches de la société : par exemple, en 1736, sur 100 élèves, 28 étaient des enfants d’artisans, 6 étaient issus de la noblesse, 4 de la bourgeoisie, 35 du milieu des offices, 20 étaient fils de marchands et 7 de laboureurs.

      

       Quant à l’enseignement et à son contenu, entre 1618 et 1762, la Ratio Studiorum fut appliquée à Châlons comme dans les autres établissements jésuites et la base des études demeura le latin. Dès la fin du XVIIe siècle, on y enseigna un peu d’histoire et de sciences : à ce propos, F. de Dainville, dans son étude sur L’enseignement scientifique dans les collèges de Jésuites 179 , présente une carte 180  sur les chaires de physique dans les collèges de jésuites en 1700 et 1761 : on constate que le collège de Châlons bénéficiait de cet enseignement et qu’il y était dispensé un cours annuel. Mais en pages 387, 388, 389 de L’éducation des Jésuites, l’auteur nous livre un tableau sur le recrutement des élèves de rhétorique, logique et physique de cet établissement entre 1729 et 1760 : entre ces deux dates, 316 élèves fréquentèrent la classe de rhétorique, soit une moyenne annuelle de 11.7 élèves ; 226 suivirent les cours de logique, soit 8 par an, mais seulement 61 s’intéressèrent à la physique, la moyenne annuelle tombant alors à 2.1 ; chute de fréquentation que le graphique n°3 de la page 389 traduit de manière éloquente : alors qu’entre 1751-53 et 1755-57, le nombre de logiciens progresse et atteint 14 élèves, celui des physiciens est proche de zéro. F. de Dainville en donne une première explication, considérant que la création d’une chaire de physique à Bar le Duc n’était pas étrangère à la baisse d’effectifs de la classe de Châlons. Mais la courbe montre une progression entre 1739-41 et 1743-45 avant de rechuter à nouveau très nettement, pour ne plus remonter après 1749-1751.

      

      

       En fait, nombre d’élèves quittaient le collège après la rhétorique, d’autres se contentaient du cours de logique qu’ils considéraient comme complémentaire à celle-ci et de nombreuses familles, si elles se montraient favorables aux humanités, considéraient la philosophie comme superflue. F. de Dainville ajoute une dernière explication à cette désertion : l’édit de mars 1707, portant règlement pour les études de la médecine, prescrivait que nul ne pourrait prendre ses inscriptions qu’il n’ait représenté et fait enregistrer « ses attestations d’étude de Philosophie pendant deux ans dans une des Universités du Royaume » et que « nul ne pourra être admis à prendre des degrés dans les Facultés de médecine, s’il n’est Maître ès arts dans une des Universités du Royaume ». Il en résulta que ceux qui songeaient à poursuivre des études de médecine, qui constituaient justement une part notable de la clientèle des cours de physique, s’en allaient aux universités (p.388).

      

      

       L’enseignement de la physique n’allait cependant pas disparaître avec le départ des Jésuites de Châlons : après l’arrivée des séculiers, l’enseignement comprit toutes les classes, depuis la physique et la logique jusqu’à la septième, même si la classe de philosophie demeura plusieurs fois vacante.

      

       Et quant survint la Révolution, la ville de Châlons obtint, comme ce fut le cas pour Amiens et Lille, en application de la loi du 7 ventôse an III, (25 février 1795), l’installation de l’Ecole centrale du département dans les locaux du collège, lequel avait fermé ses portes en 1792. Un cours de physique et chimie expérimentale s’y ouvrit le cinq frimaire de l’an VII 181 . (Nous reviendrons par la suite sur l’activité de ces Ecoles dans les départements de la Somme, du Nord et de la Marne).

      

       Quelques décennies auparavant, c’est dans le collège, encore dirigé par les Jésuites, où étaient organisés, comme dans ceux d’Amiens et d’Abbeville, de nombreux Exercices publics, des soutenances de thèses de philosophie, des représentations théâtrales, qu’avaient fait leurs études deux élèves que P. Delattre, en page 218 de son ouvrage 182 , mentionne parmi ceux qui allaient s’illustrer au cours de leur vie :

      Pierre Bayen, apothicaire et chimiste.

      Pierre Toussaint Navier, médecin et chimiste.

      

      Nous allons étudier la vie et l’œuvre de ces deux savants, dont le second participa à la création d’une Société littéraire créée en 1750 avec le soutien de l’intendant Barberie de Saint-Contest et du prince de Clermont. Elle n’obtint toutefois le titre d’« Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts » qu’en 1775, par lettres patentes de Louis XVI. (Elle fut supprimée par la Révolution et fut remplacée par la « Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts de la Marne » le 1er fructidor, an VI, 18 août 1798). Comme à Amiens, ces lettres nommèrent un certain nombre de membres titulaires, quatorze en l’occurrence, parmi lesquels dominaient les ecclésiastiques et la noblesse. Cependant, dans la liste des titulaires nommés de 1775 à 1790, on ne compte plus que deux prêtres et quatre nobles contre six représentants du tiers dont un médecin, un avocat, un ingénieur, un directeur des douanes, un professeur de collège. En fait, « de 1775 à 1790, le clergé a composé 20 % du total des membres de l’Académie, les nobles d’épée et de robe 37 %, les représentants du tiers-état 43 % 183  ». Dans cette dernière catégorie, on note presque exclusivement la présence des professions libérales et l’on retrouve ces privilégiés du rang et de la fortune dans la liste des échevins et conseils de ville, dans les conseils d’administration des collèges et des hôpitaux.

      

      

      La nouvelle Académie se fixait pour but de « répandre en Champagne l’esprit d’observation, le goût des études locales, littéraires, scientifiques et historiques qui entretiennent l’amour de la petite patrie ». Nous savons déjà que, comme à Amiens et Rouen, la part réservée aux disciplines scientifiques y était dominante, avec 25 % des sujets mis au concours et des communications lues au cours de la séance publique annuelle du 25 août, parmi lesquels des sujets sur l’électricité, les observations astronomiques, les aurores boréales, la nature de l’air, la chimie de l’étain ; les travaux historiques qui représentaient 19 % de l’ensemble étaient surtout consacrés à l’histoire provinciale, a égalité avec la pratique de l’éloge académique et les Belles-Lettres. L’Académie de Châlons mit elle aussi au concours un certain nombre de sujets de mémoires où les problèmes économiques et sociaux occupaient une part non négligeable que l’Inventaire sommaire des Archives de la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et arts de la Marne 184  permet d’analyser : les thèmes abordés sont en fait très divers. Ainsi, en 1777 : « Quels sont les moyens de détruire la mendicité en rendant les mendiants utiles à l’Etat sans les rendre malheureux ? ». En 1778 : « Trouver les moyens les moins onéreux à l’Etat et au peuple d’entretenir les grands chemins ».

      

      Les concours organisés entre les années 1780 et 1786 185  portent sur les questions que posent l’administration de la Champagne, l’éducation du peuple, l’amélioration de la justice et de la condition des laboureurs et des journaliers, les moyens d’encourager et de perfectionner l’éducation des collèges en France, d’animer le commerce, de prévenir la disette des bois, de mettre en culture la plus avantageuse les terrains incultes, secs et arides de la Champagne : sur ce dernier point, des remarques sont formulées concernant les constituants chimiques des engrais.

      

      Quant aux mémoires déposés à l’Académie, un nombre important concerne les phénomènes atmosphériques : observation d’un météore à Châlons sur Marne le 22 août 1775, description d’une aurore boréale observée dans cette ville le 26 février 1777, calcul des éclipses de lune et de soleil qui doivent arriver en Janvier 1777 ; ainsi qu’un certain nombre d’études portant sur les mathématiques.

      

      Figurent aussi une « Observation sur la craie de Champagne tant à l’égard de son emploi dans les bâtiments que sur son usage en médecine » en mars 1777, et un « Rapport sur l’ouvrage intitulé : Contrepoison de l’arsenic, du sublimé corrosif, du vert-de-gris et du plomb, par le Docteur Navier », le 7 janvier 1778.

      

      Ces concours et mémoires furent publiés par la presse, de même que le contenu des séances publiques qui se tenaient à la Saint-Louis : ainsi la revue L’esprit des journaux françois et étrangers, publia en 1783, tome XII, le sujet proposé pour 1784, en ces termes : « Les moyens de perfectionner l’éducation des Collèges en France. (Mémoires écrits en François ou en Latin, à adresser à M. Sabatier, Secrétaire Perpétuel) ».

      

      

      Il est enfin intéressant de noter que cette intense activité de l’Académie de Châlons, tournée vers les problèmes de la vie quotidienne, voulait en même temps établir des liens étroits avec les autres institutions culturelles et éducative de la ville : elle accueillit, le 23 août 1777, le principal du Collège, M. Adam 186 , dans la classe des « associés libres » et, le 12 août 1778, ce fut Richard d’Ancerville, professeur de mathématiques et de physique dans ce même établissement qui fut élu membre titulaire de l’Académie châlonnaise dont P. Toussaint Navier était alors chancelier avant d’en devenir directeur le 9 novembre de la même année.

      

      

      On peut supposer qu’il y eut une collaboration entre ces savants locaux, professeurs et académiciens. Ainsi, contrairement à l’apothicaire abbevillois Pierre de Ribaucourt, Pierre Toussaint Navier bénéficia donc d’un environnement scientifique stimulant dans sa propre ville, caractéristique que l’on peut également déceler à l’étude de l’inventaire de la bibliothèque de l’Académie dont les ouvrages scientifiques, avec une trentaine de volumes, représentaient 16,5 % de l’ensemble, parmi lesquels des livres de médecine, pharmacie, chimie, histoire naturelle, mathématiques. On y trouvait les travaux de toxicologie de P. T. Navier que nous allons évoquer par la suite. Les académiciens châlonnais se tenaient au courant des avancées de la recherche scientifique.

      

      Abordons maintenant l’analyse de l’activité scientifique et sociale des deux savants issus du collège jésuite de Châlons.

      


Chapitre II : Les « chymistes » de Châlons sur Marne, leur œuvre.

      


A) Pierre Bayen (1725-1798), Apothicaire-major des camps et armées du Roy, membre de l’Institut.

      

      

       Il naquit à Châlons, y fit ses études et manifesta de bonne heure le goût des sciences et des arts. Cependant, nous ne lui consacrerons que quelques lignes car, s’il est cité par Pierre de Ribaucourt parmi les meilleurs chimistes de son époque, dont il s’est inspiré pour rédiger ses Elémens de chymie docimastique, il n’a pas marqué de son empreinte le développement de cette discipline dans sa province natale, si ce n’est de manière indirecte par ses ouvrages. Contrairement aux chimistes évoqués jusqu’ici, il ne s’est pas investi dans la cité où il avait vu le jour. En effet, dès 1749, il se rendit à Paris où il fut à la fois ami et élève de Rouelle, et de Venel 187 .

      

       Il travailla quelques temps dans le laboratoire de Chamousset où il développa tant de dispositions pour la chimie que le gouvernement le chargea d’analyser toutes les eaux minérales de France, en collaboration avec Venel.

      

       Mais ce travail fut interrompu en 1755 par l’ordre qu’il reçut de suivre, comme pharmacien en chef, l’expédition de l’Ile de Minorque où il rendit de grands services par la découverte d’une source d’eau potable qu’il analysa et qui permit d’abreuver l’ensemble des troupes. Il fut ensuite pharmacien en chef pendant la Guerre de 7 ans et fournit alors du salpêtre pour assurer le service des batteries. La paix revenue, il reprit son travail sur les eaux minérales et publia, en 1765, l’analyse des eaux de Bagnères de Luchon.

      

       Il fut l’auteur de nombreuses découvertes non seulement utiles, mais qui ont contribué également à une avancée de la théorie chimique. Sur ce point, il découvrit la propriété fulminante du mercure dans certaines combinaisons. Il étudia les oxides de ce métal et fut le premier chimiste qui vérifia que les métaux, au lieu de perdre un de leurs principes dans la combustion, acquéraient au contraire ceux de l’air qui s’y fixe et augmentent de poids (cette théorie avait déjà été formulée par Jean Rey, médecin périgourdin, dont le mémoire, imprimé et publié en 1620, était alors oublié. Bayen, dans une lettre à l’abbé Rozier, rendit justice à Jean Rey).

      

       Or, l’augmentation de poids des métaux dans leur oxydation constituait un argument… de poids contre la théorie du phlogistique combattue par Lavoisier. (Les études de P. Bayen sur le phlogistique parurent dans le Journal de Physique de 1774-1775). Mais lors de ses manipulations, Bayen ne soupçonna pas qu’il préparait un gaz inconnu que Lavoisier allait nommer « oxigène ».

      

       Quant à ses découvertes, elles s’inscrivent notamment dans les progrès réalisés par la minéralogie. Ainsi fit-il imprimer en 1778 un moyen d’analyser les serpentines, porphyres, ophites, granits, jaspes, schistes, jades et feldspaths. Il fit connaître la présence de la magnésie dans les schistes et la possibilité de l’utiliser à la fabrication de sel d’Epsom en France et de sedlitz que l’on importait de l’étranger.

      

       Il publia également un ouvrage en commun avec Charlard intitulé Recherches chimiques sur l’étain, par ordre du Gouvernement, Paris, 1781.

      

       Enfin, il découvrit que l’alun a besoin du concours de l’alcali pour crystalliser, que le fer spathique est un carbonate ; il analysa comparativement les différentes espèces de marbre et indiqua ceux que les statuaires et les architectes peuvent employer avec le plus d’avantages.

      

       Ce savant, d’origine provinciale et de renommée nationale, fut reçu à l’Institut à l’époque de sa fondation. Il mourut à Paris en 1798, à l’âge de 73 ans. Tous ses mémoires et travaux ont été publiés sous le titre d’Opuscules chimiques 188 , l’année même de sa disparition.

      

       P. Bayen a donc œuvré positivement pour le développement de la chimie, mais sa carrière l’a éloigné de sa ville natale. Y entretint-il des relations avec les savants et académiciens locaux ? Les documents d’archives que nous avons cités concernant les travaux de l’académie de Châlons n’en font pas état et il ne semble pas avoir adressé de mémoire ou participé à un concours organisé par cette société savante. (Son nom ne figure pas non plus parmi les admissions de nouveaux membres consignées dans le registre des procès verbaux de l’Académie de 1776 à 1787).

      

       Aussi, dans l’optique de notre recherche qui consiste à mettre en évidence les chimistes qui ont contribué à ce que la présence de leur discipline s’affirmât dans les généralités de la France du Nord, c’est surtout à l’autre élève du collège de Châlons en Champagne que nous allons nous intéresser, ainsi qu’à deux de ses fils.

      

      

      


B) Une dynastie de chymistes : les Navier. Pierre Toussaint, (1712-1779) 189 , et ses fils, médecins, chymistes et académiciens.

      

       Contrairement à P. Bayen, P.T. Navier n’était pas natif de Châlons, mais de Saint-Dizier, une ville proche, où il vit le jour le 1er novembre 1712.

      

       Par contre, il vécut et mena ses recherches dans la ville natale de son confrère jusqu’à sa mort et y exerça la profession de médecin, après avoir été reçu docteur à la faculté de Reims, à 29 ans.

      

       En ce qui le concerne, outre les biographies citées ci-dessous, nous avons surtout puisé dans une étude effectuée dans le premier quart du XXe siècle par H. Lajoux, professeur honoraire à l’Ecole de médecine de Reims et membre correspondant de l’Académie de médecine : Son ouvrage, qui compte 83 pages fut publié, à titre posthume, en 1922 190 .

      

       En page 3, cet érudit local affirme « que son prédécesseur à la Faculté de Reims fut le seul chimiste reçu Docteur en cet établissement » d’où sortirent pourtant des anatomistes comme Littré, des naturalistes comme Joseph de Jussieu 191 , et son frère Antoine, (1686-1758), médecin et professeur au Jardin du Roi, auteur d’un Traité des vertus des plantes, membre de l’Académie des Sciences en 1715 ; Daubenton (1716-1800), qui collabora à l’Histoire naturelle de Buffon, membre de l’Académie des Sciences en 1760 et de l’Institut en 1795 ; La Mettrie (1709-1751), médecin et philosophe. « Et encore ce Chimiste, ajoute-t-il à propos de P. T. Navier, avait-il été enseigné par les maîtres parisiens ».

      

       H. Lajoux donne une explication de cette carence en chimistes de valeur issus de la faculté de Reims. Il la fait remonter à la nomination en 1660, par le Parlement de Paris, de Guy Patin 192 , de la faculté de médecine de cette ville, au poste de commissaire chargé de réorganiser l’établissement rémois alors défaillant.

      

       Cet universitaire était un des principaux partisans de la médecine galénique192 qui exerçait encore une grande influence au XVIIe siècle : elle préconisait l’emploi de remèdes végétaux que de nombreux médecins continuaient à prescrire, mais elle se heurtait à la concurrence des iatrochimistes, qui œuvraient pour le développement d’une chimie médicale, auxquels G. Patin manifestait une hostilité farouche.

      

       On a souvent présenté sous le terme de « querelle de l’antimoine » les débats qui, pendant près d’un siècle, opposèrent en France partisans de la tradition galénique, regroupés autour de la faculté de Paris et qui considéraient l’antimoine comme un poison, aux médecins favorables aux idées de Paracelse, souvent issus de la faculté de Monpellier et qui en vantaient les vertus thérapeutiques. Notons que parmi les défenseurs de ce nouveau remède figurait Théophraste Renaudot qui, en 1652, avait publié une étude intitulée l’antimoine justifié et l’antimoine triomphant 193 .

      

       Guy Patin, célèbre à l’époque pour ses talents polémistes, participa à cette querelle aux côtés des pourfendeurs de l’antimoine et, selon H. Metzger, « il fut l’inspirateur d’une publication injurieuse : Légende des 61 docteurs qui ont écrit en faveur de l’antimoine ».

      

       Or, celui qui traitait ses adversaires d’ « empoisonneurs antimoniaux, effrontés donneurs de remèdes métalliques, ces souffleurs, vanneurs, menteurs », fut chargé d’élaborer les nouveaux statuts de la faculté de médecine de Reims, six ans avant que son homologue parisienne ne publiât un décret, sanctionné par un édit du Parlement, autorisant l’emploi de l’antimoine sur ordonnances des médecins.

      

       Cette querelle mettait en relief une opposition fondamentale entre deux conceptions inconciliables de la médecine et du statut de la « Chymie » par rapport aux sciences médicale et pharmaceutique, et, par conséquent, de sa place à l’université dans la formation des futurs médecins et apothicaires.

      

       Il semble que G. Patin put mettre à profit sa nomination pour proscrire l’étude de la « Chymie », ce qui, selon H. Lajoux fit perdre beaucoup de temps à cette discipline avant qu’elle n’obtînt droit de cité.

      

       Ainsi, une intervention individuelle peut-elle parfois nuire, temporairement, au développement d’une institution et inversement, comme nous l’avons vu à Amiens avec le rôle que le duc de Chaulnes joua en faveur de l’Académie de cette ville.

      

       Ceci étant précisé, il s’avère que c’est à la faculté de médecine de Paris que Navier s’inscrivit après avoir suivi les cours du collège jésuite de Châlons, puis ceux du collège d’Harcourt à Paris où, grâce à l’aide financière de l’un de ses oncles, Chanoine d’une des collégiales de la capitale champenoise, il put assister au cours de philosophie.

      

       Il semble avoir séjourné plusieurs années dans la capitale où J. Hellot, G.F. Boulduc 194  et C. J. Geoffroy le Jeune 195  furent ses maîtres en chimie : « il prit dans leurs leçons et dans leur entretien cet esprit d’invention qui, s’écartant de la route déjà tracée, sait s’en frayer à propos une nouvelle », affirma Vicq d’Azyr dans son Eloge de M. Navier 196 , prononcé à la Société Royale de Médecine le 6 mars 1781.

      

       P. T. Navier fréquenta vraisemblablement la fameuse officine des Geoffroy, véritable foyer scientifique où il put s’inspirer de leurs travaux. Par contre, s’il n’a pu suivre les cours de Geoffroy l’Aîné (1672-1731), il connaissait ses ouvrages et en appréciait le contenu : il cite souvent la Table des rapports dans ses écrits.

      

       Selon la Table des noms des Académiciens et de leurs Correspondants, P. T. Navier fut non seulement reçu docteur en médecine en 1741 mais il présenta à l’Académie des Sciences un Mémoire contenant la découverte de l’éther nitreux. C’est Geoffroy le Jeune qui fut chargé par l’Académie d’examiner ce travail : ses propres expériences confirmèrent celles de son élève. Ce mémoire fut analysé par M. Hamel sous le titre : Deux procédés nouveaux pour obtenir sans le secours du feu, une liqueur éthérée fort approchante de celle à laquelle M. Frobenius, chimiste allemand, a donné le nom d’éther 197 . Dans la deuxième édition de son Dictionnaire de Chymie, 1778, Macquer attribua cette découverte à Navier : « Le premier qui a indiqué le vrai moyen d’obtenir l’éther nitreux est M. Navier, Médecin à Châlons sur Marne ». Cette découverte fut la plus importante de celles réalisées par ce médecin-chimiste champenois, lui conférant une réputation qui, à l’âge de 30 ans, dépassait les limites de sa province natale. P. T. Navier fut alors nommé membre correspondant de l’Académie des Sciences avec le soutien de ses « Maîtres parisiens », eux-mêmes membres de cette Société savante.

      

       Par contre, alors que Bayen contribua par ses recherches à la remise en question puis à l’abandon du paradigme du phlogistique, Navier ne fut pas vraiment un novateur sur le plan de la chimie pure : il demeura fermement attaché à la théorie de Stahl. Par exemple, écrit H. Lajoux en page 36 de son étude : « Pour Navier, l’arsenic est une chaux métallique, c’est à dire une sorte de métal déphlogistiqué. Il considère le soufre dont l’affinité pour les métaux est si grande, comme le phlogistique minéral. Et ses recherches sur les éthers nitreux métalliques ont pour point de départ l’idée de préparer une huile éthérée nitreuse chargée du phlogistique de mars ». Selon cet érudit local, il fut un « Chymiste de transition » : il s’attacha à suivre l’évolution des concepts que les chimistes modernes s’efforçaient de faire triompher tout en ne renonçant pas aux notions anciennes.

      

       Il est vrai qu’il mourut en 1779, dix ans avant la publication du Traité de Lavoisier, et ne connut pas le triomphe des adversaires du phlogistique. Mais Navier, comme Macquer et comme Lapostolle, n’était pas indifférent aux travaux novateurs. Par exemple, p. 43-44 d’un ouvrage 198  qu’il publia en 1775, figure l’affirmation suivante : « Nous savons que nombre de Physiciens s’occupent à faire des découvertes sur la nature de la chaux et sur celle de l’air fixe. Leurs expériences ont déjà répandu de grandes lumières sur ces importants objets (…) M. Lavoisier, membre de l’Académie des Sciences, vient de les consigner, ainsi que ses propres recherches, dans un Ouvrage à jamais précieux pour les Savans. N’ayant pu suivre ces travaux, nous renvoyons à cette source, ainsi qu’aux autres Mémoires qui ont été lus à l’Académie des Sciences, tant sur la chaux que sur l’air fixe, par MM Duhamel, Bucquet, Venel, etc… ».

      

       Pour en terminer avec sa biographie, avant d’aborder le descriptif de ses travaux, rappelons que P. T. Navier s’établit définitivement à Châlons, après sa réception au doctorat. Il s’y maria, eut douze enfants et s’efforça de contribuer au mieux-être de sa population.

      

       Mais, comme pour Lapostolle à Amiens, son arrivée à Châlons avec son titre de Correspondant de l’Académie Royale des Sciences de Paris et une réputation scientifique déjà établie, ne suscita pas que des élans de sympathie de la part de ses nouveaux confrères, en particulier F. Aubert, médecin des hôpitaux de Châlons.

      

       Ce dernier ayant violemment critiqué  une Lettre sur le péritoine que Navier avait publiée en 1751, l’ « Associé Correspondant de l’Académie Royale des Sciences de Paris » publia en 1752 une Réplique à la critique ou libelle de M. Aubert, Médecin à Chaalons sur Marne 199 . Son collègue persévérant dans son attitude hostile, P.T. Navier, peu enclin à la polémique, renonça aux travaux anatomiques et se consacra à l’exercice de la médecine et à l’étude des maladies contagieuses, de l’hygiène et de la chimie. Il fut plus heureux et mieux récompensé de ses efforts en ces domaines. En effet, le dévouement et le courage dont il fit preuves dans des circonstances où la santé publique était en danger, lui valurent d’être nommé « Inspecteur des épidémies pour la province » par Louis XV.

      

       A une époque où la vaccination était encore inconnue, Navier consacra une partie non-négligeable de ses activités de recherche à des maladies dont souffraient certains de ses concitoyens. En 1753, il publia à Paris des Dissertations sur une dysenterie épidémique, sur la petite vérole et sur la rougeole, et sur une fièvre pourprée, et en 1774, ses Observations sur la plus redoutable des maladies contagieuses que l’on nomme peste obtinrent un accessit pour le prix de médecine de la faculté de Paris.

      

       Quand on analyse l’ensemble de ses travaux, publiés par la Gazette de Médecine, le Mercure de France, Le Journal de Médecine et le libraire Didot le Jeune, ou bien ceux qui ont été présentés et lus devant l’Académie des Sciences de Paris et l’Académie de Châlons, on constate son souci constant d’éclairer la médecine, la pharmacie par les apports théoriques de la chimie. Voici quelques exemples qui illustrent cette démarche :

      

       « Remarques qui prouvent combien il est important, pour le traitement des maladies, de connaître, dans l’exercice de la Médecine, l’action du petit lait sur les sels de Seignette et végétal » Gazette de Médecine, n°31, octobre 1762.

      

       Contre-poisons de l’arsenic, du sublimé corrosif, du vert-de-gris et du plomb, suivi de trois dissertations intitulées : recherches chimiques sur différents moyens de dissoudre le mercure ; exposition de différents moyens d’unir le mercure au fer ; nouvelles observations sur l’éther. Paris, Veuve Méquignon, Didot le Jeune, 1777.

      

       « Recherches médico-chymiques sur différens moyens de dissoudre le mercure par l’acide végétal, par l’acide animal et par quelques sels neutres ; avec un examen des avantages que la Médecine pratique peut attendre du mercure sous ces différentes formes ». Communication devant l’Académie des Sciences, 19 mars 1760.

      

       « Nouvelles observations sur l’éther nitreux provenant de différents solutions métalliques nitreuses, sur les produits qui en résultent et sur ceux de la solution du mercure dans les acides nitreux et marin, avec des observations sur l’utilité de ces résultats pour la pratique de la Médecine ». Académie des Sciences, 20 décembre 1774.

      

       Utilité, caractère indispensable de la théorie chimique pour la thérapeutique sont constamment soulignés. Ces conceptions d’une médecine de la fin du XVIIIe siècle sont bien étrangères à celles que G. Patin soutenait un siècle auparavant.

      

       Mais les préoccupations de P.T. Navier, ne se limitaient pas à la santé des humains : dès 1746, il avait rédigé une Dissertation sur la peste vétérinaire.

      

       Il sut aussi s’intéresser aux problèmes de l’agriculture de sa province : en 1756, il lut devant l’Académie de Châlons des Mémoires contenant des recherches économiques sur la manière d’augmenter la production et la végétation des grains dans les terres arides de Champagne, rejoignant ainsi ses collègues amiénois sur les questions de l’amélioration du rendement des terres pour tenter d’assurer aux populations une alimentation décente. Et lui aussi procéda à l’analyse des eaux minérales de sa province, celles de Reims, de Boursault, de Rosnay en particulier, dont il communiqua les résultats à l’Académie de Châlons en 1757. Une Académie qui a donc joué un rôle important, conformément aux buts qu’elle s’était fixés, en apportant un soutien aux travaux des savants locaux et en réclamant une reconnaissance officielle de leur valeur…

      

       A propos du Précis des moyens de secourir les personnes empoisonnées par les poisons corrosifs 200 , extrait de l’ouvrage des Contre-poisons de l’arsenic, du sublimé corrosif, du vert de gris, du plomb, etc…, publié par les fils Navier, à Paris, imprimerie royale, en 1778, figure en pages VI et VII de l’avant-propos : « L’Académie de Châlons, ce corps de savans toujours animés d’un zèle vraiment patriotique, a représenté au Gouvernement la nécessité de donner à la découverte des contre-poisons, la même authenticité qu’aux travaux de M.M. Sage et Bucquet sur les asphyxies. Le bien public étoit l’objet des vœux de l’Académie de les voir exaucés ».

      

       Ainsi, contrairement à P. de Ribaucourt, P. T. Navier bénéficia de la présence, dans sa localité, d’une Société savante non seulement active mais essentiellement tournée vers les sciences et les arts, ce qui peut expliquer le nombre important des travaux qu’il réalisa. A une époque où les moyens de transport étaient très loin d’offrir les facilités de ceux d’aujourd’hui, les distances entre deux villes constituaient un réel handicap.

      

       P. T. Navier est donc resté fidèle à Châlons qui lui offrait des conditions favorables au développement de ses recherches axées sur des questions qui concernaient la santé publique : anatomie, épidémiologie, toxicologie, hygiène… et médecine chimique. Même sa première découverte en chimie « pure » celle de l’éther nitreux en 1741, eut des prolongements thérapeutiques en 1774, avec ses Nouvelles observations sur l’éther nitreux qui aboutissent à des préoccupations sur « l’utilité des résultats pour la pratique de la médecine ».

      

       Par contre, s’il consacra deux études à la médecine vétérinaire et à l’agriculture, il ne semble pas s’être préoccupé des questions artisanales et industrielles. Et il ne semble pas non plus avoir donné de cours de chimie comme le firent les médecins et apothicaires amiénois et abbevillois dont nous avons analysé les travaux.

      

       Enfin, concernant la partie de son œuvre consacrée à la Chimie et à ses applications médicales, P.T. Navier a reçu à plusieurs reprises le soutien et le concours des maîtres parisiens qui attestèrent de sa valeur scientifique.

      

       Après le Mémoire contenant la découverte de l’éther nitreux, déjà évoqué, ses Recherches médico-chymiques sur différents moyens de dissoudre le mercure furent soumises à l’examen de MM Duhamel du Monceau, Hellot, de Montigny, tous académiciens. Et Navier reproduisit ce mémoire dans le tome II des Contre-poisons. Son mémoire de 1764, lu à l’Académie des Sciences, Exposition des différents moyens d’unir intimement le mercure au fer, et d’une nouvelle méthode de rendre le mercure soluble dans l’eau sans le secours d’aucune espèce d’acide, fut renvoyé à l’examen de MM Duhamel du Monceau, Macquer et Baron (Mémoires de l’Académie des Sciences, savants étrangers, tome VI, p.325). Une autre étude, sur l’Hépar d’or, fut examinée par Bourdelin, Lassone et Lavoisier.

      

       Quant à son Traité sur les contre-poisons, publié en 1777, voici un extrait du rapport 201  des commissaires, MM Malouin, Macquer, Desessarts et Bucquet, chargés par la faculté de  médecine de Paris d’en estimer la valeur : « L’auteur fait connoître d’abord la nature et les effets des poisons qui font l’objet de son travail. Il cherche ensuite parmi les corps qui peuvent se combiner avec eux par la voie humide, (la seule qui puisse avoir lieu dans l’intérieur du corps humain), quels sont ceux qui les corrigent le plus parfaitement. Les substances qu’il indique sont faciles à se procurer et ne peuvent nuire en aucune manière » . Ce rapport est suivi du délibéré aux Ecoles de médecine202, daté du 9 mars 1776, signé par Macquer, Desessarts et Bucquet : « Ce médecin a été guidé dans ses recherches, par les lumières de la plus saine chimie et par la pratique la plus éclairée. Nous avons répété avec soin la plus grande partie des expériences qu’il publie, et elles nous ont paru parfaitement exactes. Les talens de M. Navier et le désir qu’il a eu de se rendre utile à l’humanité, nous ont paru devoir lui mériter l’approbation de la Faculté ». Aussi la faculté de médecine approuva t-elle à l’unanimité le rapport des commissaires, applaudissant au « zèle de M. Navier, Médecin du Roi à Châlons-sur-Marne, et Correspondant de l’Académie Royale des Sciences de Paris, dont l’objet est la conservation des citoyens » (ce texte est signé par J.L. Alleaume, Doyen).

      

       P.T. Navier fut donc l’objet d’une reconnaissance nationale, par les académiciens, pour la valeur de ses travaux, de 1742 à 1776. En 1779, l’année de sa disparition, Louis XVI lui attribua, bien tardivement, une pension. Mais sa bonté, son dévouement au bien public lui valurent une récompense, certes symbolique, mais qui fut peut-être plus précieuse à ses yeux : ses concitoyens l’avaient surnommé le « Père du Peuple ». Un hommage similaire à celui que reçut Lapostolle à Amiens et dans une lettre 202  que lui adressa M. Lorry à propos de l’ouvrage sur les contre-poisons, le 24 septembre 1777, l’illustre membre de la faculté de médecine de Paris concluait, après en avoir souligné le très grand intérêt et l’aspect novateur, « Recevez les hommages de quelqu’un qui sent ce qu’il vous doit, jouissez du bonheur que doit goûter un homme vertueux qui a employé sa vie à être utile ».

      

       S’il ne contribua pas à la diffusion de la chimie en donnant des cours publics et privés, comme le firent Lapostolle, Dhervillez, de Ribaucourt et Reynard, il réussit, comme ce dernier, à communiquer la passion de la chimie et de la physique expérimentale dans sa propre famille, en l’occurrence à deux de ses fils qui furent, comme lui, médecins et s’intéressèrent aux apports de cette science à leur pratique professionnelle. Nous l’avons vu à propos de l’ouvrage intitulé Précis des moyens de secourir les personnes empoisonnées qu’ils publièrent en 1778, extrait du livre de leur père. Du second, on sait qu’il fut reçu docteur à Reims en 1774, à 22 ans, mais ne demeura pas dans sa ville natale et s’installa à Paris. Il garda cependant les liens avec Châlons puisque l’Académie de cette ville le reçut parmi ses membres. Quant à l’aîné, Jean-Claude, né à Châlons le 15 décembre 1750, il fut reçu docteur en médecine à Reims le 10 décembre 1774. Il soutint, le 14 mai 1777, une thèse, sur laquelle nous allons revenir, particulièrement intéressante pour sa province. Il fut admis dans la classe des « Associés libres » de l’Académie de Châlons le 28 août 1777 (son frère le fut le 24 août 1778) et fut élu doyen de la faculté de Reims en 1784-1785, puis en 1790-91-92. Il fut également médecin en chef des hospices civils et le premier directeur de l’Ecole de médecine créée à Reims par le décret impérial du 7 février 1809. Il mourut dans cette ville le 28 novembre 1828.

      

       La « Dynastie » Navier fut donc l’objet d’une reconnaissance de la part des instances culturelles et professionnelles de sa généralité et même au niveau national en ce qui concerne le père.

      

       Analysons maintenant le contenu de la thèse que soutint J. C. Navier Sur l’usage du Vin de Champagne Mousseux contre les Fièvres putrides et autres Maladies de même nature, à la faculté de médecine de Reims, le 14 mai 1777.

      

       Cette étude, où il s’appuyait sur ses connaissances en chimie pour mettre en évidence les vertus thérapeutiques du Vinum Spumans Campanum fut traduite en Français à la demande de l’intendant Rouillé d’Orfeuil. Elle fut imprimée chez Seneuze 203 , «Imprimeur du Roi, de l’Intendance et de l’Académie de Chaalons-sur-Marne» et, avec le soutien du premier représentant du pouvoir royal, elle fut éditée non seulement à Reims, chez le libraire Cazin et à Châlons chez Paindavoine, mais fut aussi publiée à Paris, chez Méquignon l’aîné, libraire, et chez Didot le jeune, libraire de la faculté de médecine, en 1778 204 .

      

       En favorisant la diffusion d’un ouvrage qui vantait les mérites et les vertus pharmaceutiques d’une boisson typiquement régionale, ce qui pouvait constituer une publicité favorable au développement de sa vente, l’intendant et l’Académie de Châlons montraient leur intérêt pour l’expansion économique de la Champagne.

      

       Aussi faut-il retracer rapidement l’historique 205  qui avait abouti à la soutenance de cette thèse : le 8 novembre 1693, au palais de Versailles, Louis XIV nomma Guy Crescent Fagon 206  « Premier médecin », en remplacement de d’Aquin. Le nouveau promu s’empressa de préconiser à son royal patient l’abandon du vin de Champagne, qui contenait, selon lui, du tartre en abondance et donc excitait la goutte, au profit du vin de Bourgogne, beaucoup plus sain pour l’organisme.

      

       Il se trouve que Louis XIV se rendit aux raisons de son nouveau médecin.

      

       D’où un conflit qui allait s’éterniser, portant sur la qualité des vins de Champagne et de Bourgogne. Les Rémois confièrent à la faculté de médecine de leur ville le soin de défendre la qualité du vinum spumans : une thèse parut en 1700 à laquelle répliquèrent les médecins de Beaune, en 1704, par une autre thèse : Défense des vins de Bourgogne contre les vins de Champagne, rédigée par le docteur Salains.

      

       En 1777, la polémique avait, certes, perdu de sa virulence. Aussi J. C. Navier, à l’occasion de la soutenance de sa thèse 207  devant la faculté de médecine de Reims le 14 mai, prononça-t-il un plaidoyer auquel il s’efforça de donner une base non plus polémique mais scientifique, fondée sur les progrès que la chimie avait effectués au cours du XVIIIe siècle. Cette soutenance eut lieu la même année que l’Exercice public de Thiérion de Chipilly à Amiens, et du cours de Lapostolle et Dhervillez ; une période où, nous l’avons déjà souligné l’on retrouve constamment la même préoccupation essentielle : mettre la chimie au service de l’amélioration des productions agricoles, industrielles avec pour but ultime, le mieux-être de la population.

      

       Cette thèse fit beaucoup de bruit car selon Faivre, auteur de plusieurs études sur le vin publiées en 1862, il s’agissait du « premier livre français à traiter de l’emploi du vin en médecine ». Rédigée en Latin, avec le texte en Français en regard, elle fut, elle aussi, dédiée à l’intendant de la province en ces termes : « C’est sous vos auspices que je publie aujourd’hui la traduction d’une Thèse, que je proposai l’année dernière aux Ecoles de la Faculté de Médecine de Reims. Vous avez jugé qu’en donnant à cette Thèse une publicité plus étendue, elle pourroit contribuer à faire connaître d’avantage le mérite d’une des productions les plus précieuses, dont l’Auteur de la nature nous ait enrichis, et à étendre le commerce d’une Province sur laquelle vous avez déjà répandu tant de bienfaits… ». Cette dédicace, datée du premier mai 1778, met à nouveau en relief le rôle important que jouèrent certains intendants de l’époque et le « renfort » que pouvaient apporter les chimistes locaux à l’économie de leur province en attestant de la qualité de ses productions et en permettant, grâce à leurs connaissances théoriques, l’amélioration des procédés techniques de fabrication.

      

       Analysons maintenant le contenu de cette Question agitée dans les Ecoles de la Faculté de Médecine de Reims, par J. C. Navier, Sur l’usage du Vin de Champagne Mousseux contre les Fièvres putrides et autres Maladies de même nature.

      

       En page III de la préface, J. C. Navier évoque les temps passés où « la Chymie étoit encore à son berceau », ce qui explique que les médecins eux-mêmes, par méconnaisance de leur nature et de leurs principes, aient déclaré « l’usage des vins de Champagne, et en particulier celui du Vin Mousseux » comme nuisible à la santé. Aussi, à force de l’entendre répété, le public, par la force de l’habitude et de l’autorité, s’est-il laissé persuader de cette nocivité.

      

       Mais, « Maintenant que les Chymistes ont étendu la sphère de leurs connoissances, que le flambeau de l’Analyse à porté le plus grand jour sur une infinité de productions de la nature autrefois inconnues, ce sentiment enfanté par une ignorance invincible, accrédité par le préjugé, ne peut plus être qu’une pure chimère » p. IV, V.

      

       Ainsi, le médecin châlonnais, grâce aux progrès que la chimie à réalisés, affirme t-il que « de tous les Vins il n’en est point qui contienne moins de parties tartareuses que les Vins de Champagne ; il n’en est point, par conséquent, qui soit moins propre à porter avec lui les germes douloureux de la goutte et de la gravelle. Il est également démontré qu’il n’en est point de moins incendiaire, puisque la partie spiritueuse s’y trouve moins abondante ». p. V.

      

       D’où le vin mousseux tient-il la qualité de ne pas engendrer la gravelle ?

      

       D’un principe particulier qu’il contient et que « les Chymistes appellent Gas ou Air fixe ; principe reconnu aujourd’hui pour le plus puissant antiseptique 208  qu’il y ait dans la nature et pour un dissolvant efficace des pierres humaines ». p. VI. « Le jus délicieux des côteaux Champenois » surpasse donc tous les autres vins en agrément ; il est de plus « le plus propre à maintenir les voies pleines de sagesse que l’Auteur de la nature a établies dans l’économie animale, pour la conservation de la santé et de la vie » p. VII.

      

       Tel était l’objet de la thèse de J. C. Navier qui met en évidence le lien étroit qui unit, comme disciplines constituantes de la physique particulière, la chymie et l’économie animale dont les connaissances permettent à la médecine et à la pharmacie d’apporter des soins plus efficaces au corps humain, en fortifiant la santé et en prévenant la maladie. Démarche similaire à celle que résume le tableau manuscrit qui figure dans l’exercice public de Thiérion de Chipilly que nous avons étudié.

      

       J. C. Navier insiste en fin de préface sur les buts non seulement scientifiques mais économiques et commerciaux de son étude, s’inscrivant ainsi dans la démarche définie par l’Académie de Châlons : concourir au « Bien général de la Patrie », celui de la province de Champagne en particulier, auquel il espère avoir contribué « par cette foible production » p. VIII. Efforçons-nous de suivre le raisonnement de l’auteur.

      

       Dans la partie I de sa thèse, il constate que l’homme, « ouvrage de la Divinité le plus accompli » est harcelé, « dans ce monde sublunaire où rien n’est absolument parfait », par une foule de maladies (p. 12-13) parmi lesquelles celles qu’on nomme putrides tiennent le premier rang. Elles sont provoquées par un levain septique 209  qui se fixe dans les premières voies 210  : les aliments qu’on y introduit, le chyle 211  et le sang sont bientôt infectés de la même putréfaction. Ainsi le virus flétrit-il le corps humain. Il décrit alors les différents degrés de la putridité et leurs conséquences : si elle a son siège dans l’estomac et le tube intestinal, elle produit les dysenteries putrides, si elle se communique au chyle, elle donne naissance au scorbut (p. 15).

      

       Quelles sont les sources principales de ces maladies ? Elles sont multiples, « mais un air tout à la fois chaud et humide doit être regardé comme la cause principale. Un air de cette nature perd de son élasticité et produit l’atonie de tous les solides du corps humain, particulièrement de l’estomac. Il en résulte une digestion difficile et vicieuse, qui tend à la putridité » (p. 15). Ce qui entraîne la viscosité du sang et « l’affoiblissement des forces de la circulation ». Cette stagnation dans les vaisseaux prend alors un caractère putride (p. 17).

      

       J. C. Navier aborde ensuite, dans la partie II, la question des causes des maladies putrides dont « la plus prochaine est à n’en pas douter la perte de l’air fixe. Principe constituant 212  de tous les corps dans lesquels il existe sous une forme solide, il procure aux uns la dureté, aux autres la pesanteur » (p.25).

      

       A propos de ce « principe », l’auteur apporte en page 61, 62, de sa thèse note n° 9, les précisions suivantes : « Air fixe : les Chymistes ont défini sous les noms d’Air fixe ou Air fixé, de Gas ou d’esprit élastique, un fluide imperceptible qui s’échappe, le plus souvent avec violence, des corps dont on détruit l’aggrégation par l’action du feu, par la fermentation ou par les effervescences. Il est probable que ce fluide n’est autre chose que l’air atmosphérique réduit à ses particules élémentaires, sous une forme fixe, privé de son élasticité, et uni par cet état de fixité aux différens principes volatiles des corps dont il fait partie. Il se trouve tellement combiné avec la plûpart des solides, qu’il en cimente toutes les molécules, et qu’on ne peut l’en séparer sans anéantir leur organisation ». Remarquons que Navier considère comme probable que ce que nous désignons aujourd’hui par la formule Co2 n’est que de « l’air atmosphérique réduit à ses particules élémentaires » et non un gaz particulier : pour lui l’air est un corps simple. Comment se procurer l’air fixe ? Pour répondre à cette question il se réfère aux expériences de « plusieurs physiciens célèbres » dont Halz 213 , Macbride, Bucquet 214 , Lavoisier, etc… qui ont montré par diverses expériences qu’on peut le tirer d’une infinité de substances : ce fluide réside principalement dans les parties des végétaux les plus élaborées, telles les gommes simples et les gommes résines  (p. 25) et les substances auxquelles il est uni lui doivent leur cohésion : « Ce sentiment enseigné d’abord par Van Helmont 215 , renouvellé depuis par le célèbre de Haller 216 , se trouve confirmé par les expériences d’autres savants Auteurs » (p. 27).

      

       Il faut rappeler que la soutenance de la thèse s’est déroulée en 1777 et que le texte que nous analysons est édité en 1778, à une époque où la chimie a considérablement progressé grâce à la découverte des corps gazeux : Lavoisier vient de publier ses Opuscules physiques et chimiques 217  dans lesquels il fait l’historique des recherches sur la fixation de l’air qui commence au « gaz sylvestre » de Van Helmont. Celui-ci est le premier chimiste qui ait employé le mot Gas pour désigner un fluide aériforme, un « esprit » qui se manifeste par des effets physiologiques et physiques. Ce médecin flamand constata en effet qu’il apparaît dans la combustion du charbon, dans la détonation de la poudre, dans la fermentation, dans l’attaque de certains sels par les acides : il lui attribua l’asphyxie dans les cuves à vin et dans les grottes, auxquelles J. C. Navier fait allusion dans sa note 7, p. 60, sur les « vapeurs méphitiques » dont il donne l’origine : « le mot méphitis vient d’un verbe syriaque qui signifie souffler ou respirer ; d’où est venu le mot mopheta ou grotte de chien située à deux miles de Naples, si connue par la mort qu’elle occasionne aux chiens qui en respirent la vapeur » p. 61.

      

       Lavoisier cite également les travaux sur l’air artificiel de Boyle, les expériences de Hales 218  sur « la quantité de fluide élastique qui se dégage des corps, dans les combinaisons et dans les décompositions » (Hales fit connaître les appareils et les méthodes pour recueillir les gaz, grâce à l’invention de la « cuve pneumatique », cuve à eau qui permettait de les collecter individuellement. En 1727, il publia l’ensemble de ses travaux, qu’il avait au préalable communiqué à la Royal Society, sous le titre Vegetable staticks 219 . Ce livre eut un grand succès, fut traduit en français par Buffon 220  en 1735 et lu par tous les savants du XVIIIe siècle. Cependant Hales qui prépara et recueillit presque tous les gaz qui furent découverts pendant les cinquante années qui suivirent, n’en identifia et n’en décrivit aucun, s’en tenant à la théorie traditionnelle selon laquelle les gaz recueillis dans des circonstances différentes ne sont que de l’air altéré par des matières diverses). J. C. Navier demeure donc fidèle à cette théorie qui affirme le caractère élémentaire de l’air.

      

       Comme Lavoisier, J. C. Navier cite les travaux de Venel Sur les eaux appelées acidules et sur le fluide élastique qu’elles contiennent. Par contre, si le chimiste écossais Macbride qui reconnut que l’air dégagé pendant les fermentations est de l’air fixe, est mentionné, de même que Bucquet qui assista Lavoisier dans quelques unes de ses recherches et publia en 1773 un mémoire sur l’Air fixé puis en 1776 un second Sur l’air qui se dégage des corps dans le temps de leur décomposition, ni Black, ni Rouelle ne sont cités parmi les chimistes qui ont fait progresser la connaissance de la composition des eaux naturelles, et éventuellement de leurs effets thérapeutiques, et celle de la « chymie pneumatique ».

      

       Les observations de Rouelle Sur l’air fixe et sur ses effets dans certaines eaux minérales étaient certainement connues d’un médecin, fils d’un médecin et chimiste.

      

       De même, il ne pouvait ignorer les travaux de Joseph Black qui, s’il ne « découvrit » pas le gas sylvestre, détermina les circonstances dans lesquelles il prend naissance par l’action de la chaleur et celle des acides, en précisa les qualités et l’appela « air fixe ». En 1757 il affirmait, c’est là un aspect essentiel de la contribution du chimiste écossais au progrès de la chimie, qu’il est un air différent de l’air atmosphérique, ce qui bouleversait les idées acquises, car ni l’eau ni l’air n’avaient alors perdu leur caractère élémentaire.

      

       La question n’étant pas tranchée au moment où Navier présente sa thèse, il faudra encore plus de dix ans pour qu’elle le soit, est-ce la raison pour laquelle il ne cite pas J. Black, évitant de prendre part à la polémique ? Ou bien, tout simplement, les noms des chimistes non cités, sont-ils seulement sous-entendus dans le « etc… » qui suit le nom de Lavoisier dans la note (a), page 24 de la traduction de sa thèse ?

      

       En fait, le but essentiel qu’il poursuit n’est pas l’exposé des théories et l’analyse de leur confrontation : il veut seulement démontrer les qualités du « vinum spumans » dont les bienfaits s’expliquent par la présence, selon lui, de l’air fixe dans sa composition.

      

       Cet « esprit élastique » maintient, selon J. C. Navier, la cohésion des parties des corps qui le contiennent, ce qui est confirmé par les expériences des savants auteurs qu’ils a cités. Mais, s’il s’en échappe, cette adhérence est aussitôt détruite. « Plusieurs des minéraux réduits alors en poussière deviennent le jouet du vent ; la plûpart des végétaux et des animaux répandent une odeur putride. Mais si l’évaporation de cet air détruit la liaison des corps, on a l’avantage de les rétablir facilement dans leur premier état, en le leur restituant » (p. 27).

      

       L’auteur donne l’exemple de la chaux vive qui « placée au dessus de la vapeur d’une effervescence redevient à l’instant pierre calcaire, et en reprend toutes les propriétés » (p. 29). Il ajoute qu’il « n’est pas moins certain que le gas élastique s’échappe de toutes les substances alimentaires pour se mêler avec le chyle. Partie constitutive de ce fluide lacté, il stimule les vaisseaux chyleux, qui en deviennent plus propres à charier cette liqueur nutritive. Le suc nourricier acquiert en même temps une vertu antiseptique. Car cet esprit vivifiant répare dans toutes les parties du corps, la perte de l’air échappé par la transpiration, par les urines et par les autres excrétions, et éloigne ainsi la putréfaction, vers laquelle tend d’elle-même toute l’oeconomie animale » (p. 29).

      

       « C’est ainsi que le Quinquina, doué d’une grande quantité de cet air spiritueux, s’emploie avec succès dans les Fièvres intermittentes putrides et les dyssenteries du même genre. C’est ainsi que l’on prévient tous les jours et que l’on guérit le scorbut, par l’usage des végétaux récens, qui fournissent le même air avec tant de profusion » (p. 31). Et, toujours selon le Médecin châlonnais, « le camphre, les tisannes farineuses, la crême de tartre rendue soluble par le borax combattent heureusement, pour la même raison, toute espèce de putréfaction » (p. 33).

      

       On remarquera la diversité des termes utilisés par Navier dans ce qui précède, qui renvoient à des époques et donc à des niveaux différents de la constitution de la théorie chimique : « gas » et « esprit » utilisés par Van Helmont au XVIIe siècle, « air » au XVIIIe, puis « gas » réintroduit par Macquer dans son Dictionnaire de Chymie de 1766 et par Lavoisier. Il y a une certaine confusion que l’on pourrait interpréter comme le résultat d’une incertitude théorique chez Navier qui ne sait pas très bien à quel modèle théorique et à quel vocabulaire se référer.

      

       J. C. Navier conclue cette deuxième partie par une comparaison entre « l’air fixe » et « l’air atmosphérique » qui ont des qualités très différentes :

      Le premier est tantôt fixe, tantôt volatil ; le second conserve toujours son ressort.

      Le premier est tantôt mortel, tantôt salutaire ; l’autre entretient la respiration.

      Le premier éteint le feu et la flamme ; le second leur donne de l’activité.

      Le premier écarte la putridité ; le second en accélère les progrès.

      

      Et alors que « le gas vineux 221  rend au vin éventé l’énergie qu’il a perdue, en vain tenteriez-vous de produire le même effet avec l’air ordinaire » (p. 35).

      

      On remarquera à nouveau la confusion due à la méconnaissance de Navier qui désigne par « air atmosphérique » ce que Lavoisier va nommer « air vital » puis « oxigène ». Nous sommes en 1777, 1778. La connaissance de la véritable composition de l’air et des propriétés de ses constituants n’est pas encore acquise. Dans son mémoire de 1774, Lavoisier en avait jeté les bases, remettant en cause la « simplicité » de l’air atmosphérique et affirmant le rôle que jouait la « portion salubre » dans la calcination des métaux et la respiration, mais nous avons déjà vu que cette théorie était encore loin de faire l’unanimité.

      

      A partir de la page 37 de sa thèse 222 , chapitre III, J. C. Navier vante les vertus du vin de Champagne mousseux : « parmi les substances innombrables qui contiennent cet air antiputride, il n’en est point à qui la nature l’ait plus prodigué qu’à celui-ci : l’agréable sensation qu’il produit sur l’organe de l’odorat, la délicieuse impression qu’il fait sur les fibres délicates du palais, ont leur origine dans le fluide élastique de la fermentation vineuse, l’air fixe… qui confère à ce vin le piquant léger que l’on retrouve dans les eaux acidules où il se trouve aussi en abondance et qui les rend plus légères ».

      

       Au paragraphe IV, l’auteur précise le seul but qu’il s’est proposé : conclure que le vin mousseux est le véritable antidote des maladies putrides (p. 43) et qu’il n’est en rien un venin perfide, dont le pétillant est pernicieux et la saveur sans vertus. En fait, « ce qu’on y blâme le plus est le principe mousseux, mais c’est à ce principe même que nous devons des éloges » (p. 45). Il permet, en effet, de prévenir les maladies putrides épidémiques ou de les combattre lorsqu’on est attaqué, en restituant à l’organisme l’air fixe qu’il a perdu, dont il est abondamment pourvu. Il ne peut donc nuire en aucune façon, pourvu que l’on en use avec réserve. En réparant la perte du fluide aéré, il chasse le venin septique (p. 51).

      

       Et il conclue au chapitre V, en invoquant « les Médecins les plus célèbres qui n’ont pas craint de recommander l’usage du Vin dans le traitement de beaucoup de Fièvres », dont Hippocrate lui-même (p. 55).

      

       Le champagne mousseux remédie à la putréfaction des premières voies aussi bien que les acides : « le vin mousseux, cette source de vie si riche en principe aéré, distribue avec profusion dans toute l’oeconomie animale, le véritable antidote de la dissolution putride, en y restituant l’esprit élastique et vivifiant qui s’en est évaporé insensiblement ». Le médecin champenois conclue ainsi son plaidoyer en faveur du « vinum spumans » : Donc, le Vin de Champagne Mousseux, doit être mis en usage, lorsqu’il règne des Maladies putrides » (p. 59).

      

       Ainsi J. C. Navier prolongea t-il le travail de son père dont la préoccupation essentielle était de faire profiter la médecine des nouvelles découvertes de la chimie. Mais il semble s’être beaucoup plus intéressé aux soins des malades qu’à la recherche, et s’être davantage consacré à l’enseignement de sa discipline puisqu’il fut doyen de la faculté de médecine de Reims puis directeur de l’Ecole de médecine de cette ville au début du XIXe siècle.

      

       Il fut en même temps l’illustration des liens qui unissaient les institutions universitaires et les Académies régionales. Il bénéficia du soutien de l’Académie de Châlons dont nous avons déjà souligné le rôle qu’elle a joué en faveur du développement des sciences dans une modeste capitale provinciale. Les recherches des Navier s’inscrivirent dans une structure institutionnelle stimulante qui faisait défaut à Abbeville.

      

       Dans son Histoire de la chimie, B. Wojtkowiak, écrit en page 45 : « on mesure durant le XVIIIe siècle la lente émancipation de la chimie et la place qu’occupe chaque pays dans la progression de cette science. Quatre nations occupent le peloton de tête : les Allemands, les Anglais, les Français et les Suédois. Les autres pays n’y jouent qu’un rôle de second plan. Ce classement est dû pour une bonne part à l’activité des sociétés savantes fondées au XVIIIe siècle ».

      

       Nous pensons que ce jugement, qui porte sur une comparaison au niveau européen, est valable au niveau auquel se situe notre travail.

      

       Cela signifie t-il que, sans Académie, la présence de la chimie ne pouvait s’affirmer dans les généralités et leurs capitales ? Ou s’affirmer avec plus de difficulté ? N’y avait-il pas d’autres institutions favorables à sa diffusion ?

      

       Pour répondre à ces questions, nous allons aborder l’étude du développement de la chimie à Lille et tenter d’établir une comparaison avec l’état de cette discipline à Amiens que nous avons exposé dans la première partie de cette recherche.

      


Chapitre III : Lille et sa Généralité. Le contexte historico-géographique, institutionnel, économique et culturel

      

      


A)Le contexte historico-géograhique :

      

      

       Comme nous l’avons fait pour la généralité d’Amiens, étudions d’abord les cartes qui figurent planches 1 et 2.

      

       Nous constatons d’abord que le rattachement de la capitale flamande au Royaume de France fut beaucoup plus tardif que celui de son homologue picarde : au début du XVIIe siècle les comtés d’Artois, du Hainaut et de Flandre formaient la partie méridionale des Pays-Bas Espagnols.

      

       Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà écrit en introduction sur les conquêtes de Louis XIV et la constitution progressive du « Pré carré ». Précisons seulement pour mémoire les dates d’acquisition des deux villes de la généralité qui nous intéresse maintenant :

      1659, traité des Pyrénées, annexion de l’Artois, dont Arras fait partie.

      1668, traité d’Aix la Chapelle, annexion de la « Flandre Française », dont Lille.

      

      


B) L’organisation administrative :

      

      

       La carte administrative du XVIIIe siècle, (planche n° 2), met en évidence, comme pour celle d’Amiens, la complexité de l’organisation administrative de la généralité de Lille qui était constituée de trois gouvernances : Lille, Douai, Arras ; du baillage de Bailleul, du baillage principal d’Arras, et de plusieurs baillages secondaires et sénéchaussées : Bapaume, St Pol, Hesdin, Lens, Béthune, Aire sur la Lys, et St Omer ; complexité renforcée par celle des évêchés :

      Lille appartenait au diocèse de Tournai ; Arras et Douai à celui d’Arras ; Saint Pol et Hesdin à celui de Boulogne ; St Omer était le siège d’un évêché dont Aire sur la Lys faisait partie.

      

       Quant aux ressorts des Parlements 223 , Lille dépendit d’abord de celui de Tournay où le Parlement de Flandre avait été créé en 1686 : il fut transféré, après une courte halte à Cambray, à Douay le 2 octobre 1714, du fait de la perte de Tournay entérinée par le traité d’Utrecht signé le 11 avril 1713.

      

       La ville d’Arras était le siège d’un Conseil Provincial depuis 1640.

      

       Etant donné l’importance politique,  224 stratégique et économique de la généralité de Lille, le Pouvoir Royal y nomma au cours du XVIIIe siècle des intendants qui s’avérèrent être des hommes de grande valeur et expérimentés qui ont marqué de leur sceau les différentes activités qui intéressent notre étude. Parmi eux, nous retiendrons les noms des cinq derniers : Jean-Moreau de Séchelles, intendant de 1743 à 1754, auquel succédèrent Jean-Louis Moreau de Beaumont (1754-1756), Louis Antoine François Le Fèvre de Caumartin qui occupa le poste pendant 22 ans, de 1756 à 1778, dont la préoccupation pour les conditions de vie de ses administrés fut constante, Charles Alexandre de Calonne qui déploya une intense activité avec l’aide de ses dix-huit subdélégués de 1778 à 1783 ; le dernier intendant fut Charles François Esmangart qui assuma cette charge de 1783 à 1790.

      

       Ils furent à la tête d’une généralité, celle de Flandre et d’Artois, qui avait été sous domination espagnole pendant près de deux cents ans, qui se caractérisait non seulement par sa situation géographique qui en fit une nouvelle frontière après 1667, mais aussi par ses richesses et sa densité démographique, avec à peu près 600 000 habitants.

      

       Le pouvoir des intendants ne doit cependant pas faire oublier ou minimiser celui qui était détenu par « Messieurs du Magistrat » de la capitale, Lille, « Paris des Pays-bas ». En page 31 de son ouvrage, L. Trenard 225  cite les propos d’un voyageur, tenus en 1714, qui avoue son admiration pour « La Capitale de la Flandre Française, à mon avis le Paris des Pays-Bas, au moins de ce qui appartient à la France ».

      

       De nombreuses descriptions du XVIIIe siècle chantent « Les délices des Pays-Bas et de leur capitale ». Parmi eux, A. J. Panckoucke 226 , dans son Petit dictionnaire historique et géographique de la châtellenie de Lille édité en 1733, et l’abbé Expilly qui vante dans son Dictionnaire des Gaules, cette ville « grande, forte, belle, bien peuplée, commerçante et riche » dont il apprécie particulièrement les édifices publics : l’Hôtel de ville, l’Hôpital général, le Magasin à blé qu’exige une agglomération peuplée de 63 499 habitants en 1740. (L’auteur reproduit ici les informations fournies par le Magistrat). Cependant, Robert de Hesseln nuance ces propos admiratifs : après s’être renseigné auprès de Pierre Joseph Boucher, un médecin lillois dont nous reparlerons, correspondant du Journal de Médecine, il dénonce dans ses Observations relatives à la situation de Lille en 1771, (étude publiée par Delille, 1894, p. 47-49, rééd. Ed. du Bastion, 1988), « La saleté des rues, les ordures malodorantes, le commerce des vidangeurs dangereux pour la santé publique 227 … ». Il y avait manifestement du travail pour les médecins et apothicaires lillois.

      

       Quelle était l’origine socio-professionnelle du Magistrat lillois, quels étaient ses pouvoirs ?

      

       Avant de les énumérer, il faut préciser que ces pouvoirs étaient importants, qu’ils s’exerçaient en collaboration, parfois en opposition, avec ceux de l’intendant et du gouverneur, mais toujours par délégation et au nom du souverain. Mais l’influence du pouvoir royal était elle même limitée par les conditions spécifiques de l’histoire de Lille : en effet, dès le 26 mai 1516, lors de son entrée dans la ville, Charles Quint avait dû prêter serment de respecter la constitution urbaine héritée de la charte de 1235 portant sur les « franchises, lois et coutumes ».

      

       Cela étant, le roi nommait chaque année quatre commissaires, le gouverneur et l’intendant alors en fonction, et deux gentilhommes qui, à la Toussaint, procédaient au « renouvellement de la Loy ». Ces quatre hommes nommaient les vingt-cinq membres les plus importants du Magistrat qui était composé de trente-trois membres temporaires parmi lesquels le « Rewart », douze « Echevins », dont le premier était le « Mayeur » et le second le « Cottereau », douze conseillers auxquels venaient s’ajouter les « Huit hommes » choisis par les curés des quatre ancienne paroisses de la ville, St Pierre, St Etienne, St Sauveur et St Maurice 228 .

      

       A ces membres temporaires s’ajoutaient dix officiers permanents à propos desquels un commentateur de l’époque écrivait vers 1735 : « Ils se sont emparés de toute l’autorité sous le nom des Echevins, Conseil et Huit Hommes… » 229  ; une autorité qu’ils partageaient avec le rewart et le mayeur.

      

       En ce qui concerne l’origine sociale des douze échevins, ce groupe était composé essentiellement de deux catégories : les nobles dont le nombre passa de cinq en 1730 à sept en 1785 ; les marchands dont l’effectif varia de quatre à trois. La première catégorie comportait, en fait, surtout des anoblis, par le biais de l’acquisition d’une charge de conseiller secrétaire du roi : ces échevins issus du négoce détenaient une fortune foncière, surtout dans la banlieue lilloise.

      

       « Les roturiers étaient des négociants 230  en relation avec toute l’Europe du Nord-Ouest 231  ». Leur commerce portait sur les dentelles, les étoffes, le papier, le vin : leur fortune leur permettait d’acheter des immeubles à l’intérieur de la ville et dans la Châtellenie.

      

       « Les autres roturiers étaient des rentiers, des officiers, des conseillers issus pour la plupart d’anciennes familles marchandes, à la veille de pénétrer dans le second ordre » ; en s’engageant dans la voie des offices, « ils verront leurs enfants anoblis par des charges de conseiller secrétaire du roi ou de trésorier au bureau des finances 232  ».

      

       Précision importante pour la compréhension de certains événements que nous relaterons par la suite : pour devenir échevin dans une ville où la « Contre-Réforme » était puissamment installée, il fallait affirmer et faire la preuve de son attachement aux dogmes de l’Eglise catholique.

      

       Abordons maintenant l’énumération des prérogatives de « Messieurs » : ils cumulaient le triple pouvoir réglementaire, exécutif, judiciaire à l’échelon de la cité. Ils exerçaient ainsi une influence fondamentale dans la vie économique, financière, commerciale, sociale et culturelle également, dans une certaine mesure tout au moins : dans son Histoire de Lille et de la Flandre wallonne, tome I, p. 393-394, Victor Derodde écrit : « Le Magistrat favorise de plus en plus le travail intellectuel à mesure que le XVIIIe siècle avance ». Ainsi le 26 août 1750 accorda t-il un subside de 50 florins pour un jardinier chargé de l’entretien du Jardin botanique de Pierre Cointrel établi « sous les auspices, par les soins et les attentions de Messieurs du Magistrat de la Ville de Lille en faveur des élèves de Chirurgie, de Pharmacie et des Amateurs, qui sera ouvert publiquement le 14 mars 1753 par ce Docteur en Médecine, Professeur et Démonstrateur de Botanique audit Jardin, Médecin de l’Hôpital Général, pour y donner ses leçons de botanique à un chacun 233  ». Nous aurons l’occasion de donner d’autres exemples du soutien que les autorités locales apportèrent au développement des disciplines scientifiques.

      

       En ce qui concerne le pouvoir réglementaire, nous en avons un exemple conservé par les Archive municipales de Lille concernant les manufactures de la ville, les teintureries en l’occurrence, édicté par le Magistrat 234  dans le but « de policer et régler tout ce qui concerne les teintures, pour en assurer la fidélité et empêcher les abus, après avoir eu sur ce l’avis de la Chambre de Commerce établie par le Roy ». Les différents articles y définissent les statuts du « Corps et Communauté des maîtres Teinturiers de grand et bon teint de la ville de Lille » qui imposent la réalisation d’un chef-d’œuvre pour être admis dans ce corps, sous le contrôle des « Egards des Teintures qui les visiteront, en feront le débouilli, et feront leur rapport à nos Commissaires préposés à la police des teintures ». (Articles I et II).

      

       Les articles IV et V précisent la liste des produits à utiliser par les « maîtres Teinturiers de bon teint pour la composition des Teintures » et de ceux dont l’emploi leur est interdit sous peine d’être accusés de « fausses teintures » et d’être condamnés à deux cents florins d’amende et à l’interdiction de la maîtrise en cas de récidive ; l’article V s’adresse aux « Teinturiers du petit teint et aux manufacturiers qui teignent chez eux les étoffes de leurs fabriques ».

      

       Quels sont les ingrédients autorisés ? Quels sont ceux dont l’utilisation est interdite ? Avant de répondre à cette question, précisons d’abord que l’expression « teinturiers du grand et bon teint » désignait ceux qui utilisaient des drogues chères, de première qualité, propres à donner une couleur solide résistant à la détérioration exercée par le soleil. La qualité des teintures était contrôlée par les égards (« ceux qui regardent ») au moyen du « débouillissage » qui consistait à mettre à l’épreuve la bonté d’un échantillon en le faisant bouillir dans un mélange de plusieurs drogues : il s’agissait de déceler les mauvaises ou les fausses teintures. Ces spécialistes étaient désignés par le Magistrat qui exerçait un contrôle très strict sur une production dont nous avons souligné l’importance économique pour la ville, d’où la collaboration avec la Chambre de commerce et le Corps des teinturiers, mais aussi l’appel aux compétences des apothicaires-chimistes lillois pour l’amélioration des teintures. Nous reviendrons sur cet aspect dans la suite de notre étude.

      

       La composition des teintures est donc l’objet de l’article IV qui fournit une liste très précise des ingrédients à employer, issus des trois règnes, végétal, animal et minéral, choisis pour les couleurs que l’on désirait donner aux étoffes :

      Les pastels, plantes dont les feuilles et les tiges contiennent un principe colorant bleu : il en est ainsi de la guède et de la vouède.

      La garance, plante herbacée dont la racine fournit une matière colorante rouge.

      La noix de galle, qui sert à teindre en noir, nommée galle du levant, d’Alep ou d’Alexandrie.

      La gaude, variété de réséda fournissant une teinture jaune.

      La cochenille, insecte qui fournit le principe colorant permettant de fabriquer les teintures écarlates.

      

       D’autres produits qui intervenaient dans le processus de coloration tels l’arsenic, la couperose, le tartre, l’alun étaient utilisés par les teinturiers.

      

       Par contre, il leur était interdit d’employer dans « leurs teintures de quelque laine où étoffe que ce soit, de la mouillée des Taillandiers et émouleurs, limaille de fer ou de cuivre, vieil sommail qui a servi à passer les Maroquins, attendu que pareilles matières dégradent les étoffes ». Interdiction que devaient respecter les « teinturiers du petit teint » qui produisaient des étoffes de moindre qualité dont les couleurs s’altéraient plus facilement.

      

       Le Magistrat exerçait donc un pouvoir de réglementation qu’il avait les moyens judiciaires de faire respecter. Il en était ainsi également dans les domaines de l’urbanisme, de la voierie, des travaux publics, de l’enseignement, de l’hygiène et de la santé publique, de la partie temporelle de vie religieuse, (processions, services des cloches, etc…).

      

      

      


C) L’activité Agricole, Commerciale et Industrielle

      

       « Lille, au XVIIIe siècle, apparaît comme le chef-lieu d’une riche province agricole et un centre industriel actif » 235 . Production de céréales, qui ne lui permettait cependant pas d’atteindre le stade de l’auto-suffisance, mais aussi cultures fourragères, maraîchères et florales, industrielles : oléagineux, chanvre, tabac…

      

       « L’économie lilloise demeurait dominée par la production textile ; si la fabrication restait traditionnelle, le négoce prit un essor considérable. Cependant le fabricant était aussi marchand, mais il dépendait des Communautés et de leur réglementation » 236 .

      

       En effet, les structures manufacturières demeuraient archaïques : l’unité de production, à part quelques entreprises, était familiale, artisanale et dispersée. Quant aux travailleurs, ils se répartissaient dans 56 corps et communautés.

      

       Cependant, cette situation évolua au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Après 1760, les corporations s’affaiblirent et certains fabricants en profitèrent pour s’évader du cadre corporatif ; en 1775, le Magistrat et la Chambre de commerce décidèrent que sayetteurs et bourgeteurs pourraient peigner eux-mêmes leur laine et employer un nombre illimité de métiers ; En 1778, deux maîtres-tisserands, Philippe et Charles Brame, proposèrent de réunir tous les corps du textile en un seul : cette réunion se réalisa en 1783. Celle des passementiers, des brodeurs, des rubaniers en 1784, celle des manufacturiers de drap et des fabricants de couverture en 1786.

      

       On assista à un processus de concentration et le stade artisanal fut peu à peu dépassé : cinquante-quatre manufacturiers occupaient en 1787 une centaine d’ouvriers. Des filetiers dirigeaient une quarantaine de moulins, s’enrichirent, devinrent banquiers, s’apparentèrent aux négociants, et siégèrent à la Chambre de commerce 237 .

      

       Cette institution économique joua à cette époque, comme le Magistrat de la ville, un rôle particulièrement important, (certains de ses membres étaient échevins), pour impulser la réforme et la modernisation des structures de production. Sa composition reflétait la diversité des activités industrielles, artisanales et marchandes : huit négociants, huit fabricants et marchands-fabricants (cinq filtiers, un raffineur de sucre, un salineur-savonnier, un marchand-manufacturier de drap), sept commerçants (un épicier-droguiste, deux marchands de coton, un libraire, un marchand de toile, un marchand de dentelle, un clinquallier-mercier), un banquier, en étaient membres dans les dernières années de l’Ancien Régime 238 .

      

       Quant au Magistrat, il facilita la diversification de la production en encourageant les initiatives, en prêtant des locaux pour l’établissement des manufactures, accorda des gratifications.

      

       A la fabrication des moquettes qui débuta à Lille en 1713, à celle de peluches et de velours en 1718, s’ajouta entre autres la création, par Cuvelier-Brame, d’une grande fabrique de soie en 1766, et Durot fonda une fabrique de toiles-peintes.

      

       Dans les années 1780, l’industrie lilloise était donc une des plus considérables du royaume. Le tissage du coton se développa, la production dominante restant celle des étoffes de laine ; draperie, sayetterie, bourgeterie connurent un essor remarquable. La fabrication de la dentelle au fuseau, la production du linge de table, des toiles de Flandre, la blanchisserie, la retorderie occupaient une main d’œuvre nombreuse.

      

       Mais cette prospérité, comme dans la généralité d’Amiens, traversa des crises graves : en 1762, elle se heurta elle aussi à la décision de l’intendant de Gournay qui accordait le droit aux artisans ruraux de confectionner toutes les étoffes ; décision entérinée, malgré la vive opposition des Corps de métiers et de la Chambre de commerce 239 . Et comme dans la capitale de la Picardie, les faillites allaient se multiplier, entraînant le chômage et la pauvreté. De même, le traité de commerce franco-anglais de 1786 provoqua le dépérissement des manufactures lilloises : le Magistrat fit parvenir, en vain, un mémoire sur les conséquences désastreuses de ce traité, à Loménie de Brienne. A ce propos, Arthur Young écrivait en 1787 : « C’est le traité de commerce qu’on exècre ici comme le coup le plus fatal porté aux manufactures du pays 240  ». Par contre-coup, les autres secteurs économiques furent atteints : métiers du bâtiment, industrie du cuir, fabrication de l’huile ; les maçons, les ouvriers du textile, les savetiers souffrirent particulièrement de cette crise qui se traduisit par une augmentation de la mendicité. De surcroît, la châtellenie de Lille connut de graves difficultés dans le monde rural : épizooties, mauvaises récoltes de 1788, d’où la crise de subsistance qui s’ensuivit et l’aggravation des problèmes de santé dans les couches les plus défavorisées : maladies de poitrine, typhoïde, fièvres « putrides et malignes » que le Magistrat s’efforça de contenir avec l’aide du Collège des médecins, du Corps des apothicaires, mais aussi de la Police médicale.

      

      

      


D) Les institutions culturelles :

      

      

       Il faut d’abord énumérer les facteurs négatifs qui ont pu constituer un frein au développement des disciplines scientifiques.

      

       Lille « l’industrieuse », la « trafiqueuse » ne possédait ni collège de « plein exercice », ni université, ni académie. Elle n’était ni le siège d’un Parlement, ni celui d’un diocèse.

      

       Les deux collèges, celui de St Pierre créé dès 1569 par des prêtres séculiers, et le collège de la ville dirigé dès sa fondation par des Jésuites, de 1592 à 1765, puis par des prêtres séculiers, de 1765 à 1791, étaient seulement des « Collèges d’Humanités » dont le cursus s’arrêtait à la rhétorique 241  et ne possédaient pas de cours de philosophie. Cependant en 1783, le rédacteur des Annonces de Flandre écrit que les régents du collège de St Pierre inculquent quelques notions scientifiques à l’occasion du lancement de Montgolfières, qu’ils expliquent la « théorie des gaz et le principe de l’invention de Montgolfier » ; et un cours de mathématiques fut ouvert en 1790.

      

       Quant à l’enseignement du collège de la ville, il se caractérisa par l’absence totale d’ouverture aux disciplines scientifiques jusqu’à sa fermeture en 1791. En 1795, débutèrent les travaux pour l’installation de l’Ecole centrale dans les locaux de cet établissement 242 . Ce manque d’enseignement scientifique favorisa l’éclosion, après 1770, d’établissements privés 243  visant à compenser et à combler l’inadaptation des programmes des collèges traditionnels et dispensant un enseignement scientifique, mathématiques, commercial et linguistique, anglais, espagnol, dont les couches sociales dominantes ressentaient la nécessité.

      

       Mais Lille était le siège d’une généralité et possédait un certain nombre de sociétés savantes :

      

      Une Société littéraire, Le Brunin, dont le célèbre Panckoucke fut l’un des fondateurs, mais qui disparut dès le début des années 1760.

      Le Collège des Philalèthes dont l’activité fut intense, malgré sa création tardive et son existence éphémère (1785-1789). Issu d’une loge maçonnique, il fut remplacé en 1802 par la création de la « Société des Amis des Sciences et des Arts » qui se caractérisa à son tour par son intérêt, comme son aîné, pour le développement des disciplines scientifiques.

      Le Collège des médecins créé en 1681, qui joua le rôle de chambre professionnelle et de centre d’études médicales, où se déroulèrent des cours d’anatomie dès 1735.

      Le Jardin des Plantes où se donnaient des cours de botanique et d’histoire naturelle en faveur des élèves de chirurgie et de pharmacie.

      L’Hôpital militaire, fondé par le Roi en 1774 où furent donnés des cours de chimie pour les apothicaires.

      Une Ecole de dessin et d’architecture où furent également organisés des cours de mathématiques

      Une Ecole centrale, où furent enseignées la « physique et la chimie expérimentales », créée sous la Première République.

      

       Toutes ces institutions furent soutenues par le Magistrat de la ville, avec le concours de la Chambre de commerce, des Corps de métiers, de la presse et de l’édition locales, et d’une bourgeoisie commerçante et industrielle dont F. de Dainville affirme qu’en règle générale, si elle s’est montrée plutôt hostile au développement de l’humanisme, s’est révélée favorable à celui de la science.

      

       C’est dans ce contexte que se déploya, essentiellement à partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, l’activité professionnelle, scientifique, culturelle et sociale d’une dizaine de savants lillois, d’origine ou d’adoption, dont nous avons trouvé la trace dans des documents conservés par les Archives départementales du Nord, les Archives municipales et les bibliothèques de Lille, Roubaix et Dunkerque :

      

      Six médecins : Cointrel, Lestiboudois, Saladin, Boucher, Ricquet, Merlin.

      Deux apothicaires et « chymistes » : Decroix et Valentino.

      Un commissaire aux poudres et salpêtre : Lambert.

      Deux libraires-éditeurs : les Panckoucke père et fils.

      

       Ils n’ont pas constitué, comme leurs homologues d’Amiens, une « équipe pluridisciplinaire », faute peut-être, c’est en tout cas notre hypothèse, d’une institution stable capable de structurer la recherche, de l’organiser et de la stimuler comme ce fut le cas, nous l’avons vu, de l’Académie d’Amiens dès le début des années 1750. Nous savons déjà que le Brunin n’eut qu’une existence brève et que celle du Collège des Philalèthes fut non seulement tardive mais éphémère.

      

       Mais l’importance de l’activité économique de Lille, que nous avons décrite, la participation active du Magistrat à son développement, celle des organisations économiques, des institutions professionnelles et culturelles, semblent avoir constitué un facteur important pour le développement de la chimie dans la capitale de la Flandre. C’est ce que nous allons tenter de mettre en évidence à travers l’activité de quelques passionnés de chimie et de sciences expérimentales qui ont œuvré, dans l’esprit du Siècle des Lumières, à leur diffusion théorique et à leurs applications pratiques au service de leurs concitoyens.

      


Chapitre IV : Les « Chymistes » Lillois, leur œuvre :

      

      

      

       S’ils ne constituèrent pas une équipe pluridisciplinaire, ces savants n’en participèrent pas moins à la réalisation d’un ouvrage collectif, la Pharmacopoea Jussu Senatus Insulensis, dont la troisième édition parut en 1772, chez J. B. Henry. Cette Pharmacopée fut réalisée, à la demande du Sénat 244  de Lille, par des membres du Collège des médecins et du Corps des apothicaires de la ville, dont les noms figurent en page VI et VIII de l’ouvrage (voir ces documents en annexe n° 26) : parmi eux, Lestiboudois, Ricquet, Saladin, Boucher, Decroix.

      

       La dédicace 245  qui est adressée aux édiles de la ville souligne deux aspects importants de leurs interventions en faveur de la promotion des sciences :

      

       La création du Collège de médecins et celle du Jardin Royal des Plantes qui, comme son homologue parisien, allait jouer un rôle primordial pour le développement de l’histoire naturelle et de la chimie non seulement mises au service de la pharmacie et de la médecine, mais s’affirmant comme disciplines à part entière.

      

       Nous avons déjà évoqué l’aide financière apportée à P. Cointrel 246 , ce qui lui permit d’ouvrir un cours public de botanique le 14 mars 1753.

      

       Analysons le contenu de l’annonce d’un de ses cours 247  qui débute le 17 mai 1757. Il s’agit d’un placard, adressé au public par ce médecin, professeur et démonstrateur de botanique, médecin de l’Hôpital général, qui a l’ambition de s’adresser à un auditoire diversifié en donnant les cours en français afin de permettre aux dames et à ceux qui sont peu initiés à la langue latine d’y assister. Le professeur y « démontrera les plantes qui sont d’usage en Médecine et qui sont la base de quantités d’excellentes compositions qu’on trouve chez les Apoticaires et qui sont journalièrement ordonnés par les Médecins et mises en usage par tous les Chirurgiens ».

      

       Notons le fait que le Jardin disposait d’une « Salle des Démonstrations » ornée de cartes botanographiques et d’une infinité de plantes de la province et de pays éloignés, et que le public avait accès à des catalogues lui permettant de s’instruire, « paraphez et corrigez par l’Auteur, vendus 20 sous chez ledit Professeur de Botanique, demeurant vis-à-vis de la Collégiale Saint-Pierre… les leçons seront données en françois tous les lundi, jeudi et vendredi pendant la belle-saison, depuis quatre heures de l’après-dîner jusqu’à cinq ».

      

       Une seconde annonce du cours de botanique de Pierre Cointrel 248 , qui se déroulera le 16 may 1758, met en évidence les rapports qu’entretient la médecine avec l’histoire naturelle dont les parties essentielles sont la connaissance de « trois règnes différens : sçavoir du règne Animal, du Végétal et du Minéral ».

      

       Mais si la médecine «  en reçoit de puissans secours, c’est à la Pharmacie et à la Chymie qu’elle en doit l’utilité et l’importance, parce que tous les Mixtes qui la composent, font l’objet de son étude et de son application pour soulager le genre humain dans ses besoins ». Aussi, P. Cointrel prononcera t-il « un discours en françois sur les œuvres admirables du Seigneur, dans la création de tous les Mixtes, relatives à la Médecine, aux Beaux-Arts et aux Sciences ». Ce cours s’adressera non seulement aux élèves de chirurgie et de pharmacie, mais aux dames et aux « Amateurs de la belle Physique, aux Artisans de tout état », et ils « se donneront gratis ».

      

       Il y a là une volonté évidente de faire progresser la diffusion des sciences dans un public de non-initiés et de faire profiter la médecine, la pharmacie et les autres arts des progrès que la chimie a réalisés dans la connaissance de la composition des corps. C’est cette orientation que nous allons retrouver dans le plan de la Pharmacopée.

      

       C’est à Jean-Baptiste Lestiboudois 249 , l’un des principaux auteurs de la Pharmacopée lilloise que fut confiée la chaire laissée vacante par la mort de Cointrel, mais seulement en 1770, alors qu’il avait sollicité ce poste dès son retour en France après qu’il eut été apothicaire-major de l’Armée du Rhin, en 1758. Il se heurta au refus des édiles lillois et à celui de l’intendant de la généralité. Lille fut donc privée d’enseignement de la botanique pendant dix ans, et ce fut grâce à un volumineux rapport rédigé par le médecin Boucher, dont nous reparlerons, qui était alors échevin de la ville, que le Magistrat décida le rétablissement du Jardin et nomma J.B. Lestiboudois démonstrateur et professeur de botanique. Pour quelles raisons le Magistrat avait-il supprimé le Jardin ? Nous l’ignorons. Mais c’est là un autre exemple de blocage « institutionnel », comme Lapostolle en avait subi un à Amiens de la part du Corps des apothicaires.

      

       J. B. Lestiboudois inaugura son cours le 23 avril 1770 dans une salle de l’Académie des Arts. Mais revenons à son itinéraire. Né à Douay le 30 janvier 1715, il fit des études de Pharmacie à l’Hôpital militaire de cette ville et suivit en même temps les cours de la faculté de médecine. Il fut reçu licencié en 1739. Puis il s’établit à Lille où sa passion pour l’étude des plantes l’amena à fréquenter le jardin entretenu par Cointrel et à suivre les cours de botanique de ce dernier, qui l’associa à ses travaux. Dès 1737, bien avant Parmentier, il signala l’utilité de la pomme de terre ; il réfuta les thèses sur la prétendue insalubrité de ce tubercule et en 1739, il profita d’un long séjour dans le Brunswick et aux environs de Cologne pour établir la flore de cette région.

      

       En 1772, outre sa collaboration avec le médecin Ricquet 250  à la rédaction du manuscrit de la Pharmacopée, ce sont leurs signatures qui figurent au bas de la dédicace adressée au Magistrat, il fut chargé d’une autre étude sur la qualité d’une variété de pomme de terre et lut son mémoire en séance publique. Au préalable, le contenu de ce mémoire avait été lu et approuvé par Boucher, doyen du Collège de médecins et par Ricquet et Saladin. Il fut publié dans le Journal de Physique de 1774. En cette même année, J.B. Lestiboudois fit paraître à Lille une Carte botanique réunissant les classifications de Linné et Tournefort, souvent cités dans la première partie de la Pharmacopée, et un Abrégé élémentaire de Botanique à l’usage de l’Ecole Botanique de Lille, chez J. B. Henry.

      

       Notons aussi que, comme Cointrel, il se préoccupa constamment de l’enseignement des sciences, ( à 86 ans, il était encore « Professeur National d’Histoire Naturelle » à l’Ecole centrale du département du Nord établie à Lille et y donnait des leçons) : dans l’imprimé qui 251  annonce les « Leçons publiques et gratuites de Botanique établies en la ville de Lille » qui débuteront le jeudi 29 avril 1779 au Salon de l’Académie des Arts, il est précisé qu’ « Afin que Messieurs les Ecoliers des Collèges puissent profiter de ces Leçons si utiles à bien des Etats, on les donnera Mardi, Jeudi et Samedi de chaque semaine à cinq heures après-midi au Jardin Botanique ».

      

       Ainsi, comme les collégiens d’Amiens, ceux de Lille pourront-ils assister à des cours de sciences que leurs établissements n’assuraient pas. Ce qui confirme le rôle important que jouèrent les Académies et Jardins des Plantes provinciaux dans la promotion des sciences expérimentales. Avec à Lille, le soutien du Magistrat de la ville, chaque avis stipulant que ces cours étaient conformes « à l’arrêté de MM du Magistrat ».

      

       De plus, dans ce même imprimé, il est précisé que « le Sr Lestiboudois ouvrira le cours de ses Leçons sur les Plantes, par un discours relatif à cette belle partie de l’Histoire naturelle ; à la suite duquel le Sieur F. Lestiboudois, fils, Maître ès Arts, donnera un Précis de la nouvelle méthode Botanique que M. le Chevalier de la Marck vient de mettre au jour dans sa Flore Françoise ».

      

       François-Joseph Lestiboudois, dont nous étudierons les travaux par la suite, succéda à son père, comme l’indique un autre imprimé : « Le samedi 14 mai 1785, au salon de l’Académie des Arts, le Sr F. J. Lestiboudois, Professeur en survivance de ladite leçon, prononcera un discours relatif à cette partie de l’histoire naturelle ».

      

       Avant d’analyser le contenu de la Pharmacopée lilloise et les circonstances de sa rédaction, œuvre d’un collectif assez large, il nous faut évoquer le rôle important que joua un autre médecin local dans la réalisation de cet ouvrage.

      

      

      

      


A) Nicolas-Joseph Saladin, 1733-1809, médecin, « chymiste » et mathématicien. 252 

      

      

       Il naquit en avril 1733 à La Bassée, près de Lille, et étudia au collège de cette ville où son père exerçait la médecine.

      

       Les archives de la bibliothèque municipale de la capitale des Flandres conservent un document intéressant : il s’agit du catalogue des livres détenus par M. Saladin-Père et mis en vente après le décès de celui-ci en 1756. Ce qui permet d’imaginer « l’environnement culturel » dans lequel le fils fut élevé.

       Voici le contenu de ce document 253  manuscrit intitulé : « Catalogue des livres de Botanique, Médecine, Chymie, Belles Lettres, etc… dont la vente se fera dans sa maison mortuaire, rue des Recollets, vendredi 2 juillet 1756, aux heures ordinaires :

      

      Chymie, de Le Febvre, Paris, 1699.

      Elémens de Chymie, de Béguin.

      Cours de Chymie de Le Febre, revüe par du Moustier, 1751.

      La Chymie, d’Ettmuller.

      La Chymie royale, de Crollius.

      R. Boyle, De qualitate particularum et absoluta quiete in corporibus.

      T. Willis, De fermentatione de febrisis et urinis.

      

       Vu et examiné par les Syndics et Adjoints de la Librairie conformément aux ordonnances et règlements, à Lille le 30 juin 1756. Ce catalogue se distribue chez Jaquet, Libraire sur la Petite Place, à Lille de l’Imprimerie L. Danel, Libraire sur la Grand’Place ».

      

       On peut noter dans cette liste la présence d’auteurs tel l’apothicaire Jean Béguin (1550-1620) « auquel on doit ce que l’on peut considérer comme le premier manuel de chimie en français 254  ». Ses Elémens de chymie furent traduits en Anglais et en Allemand et édités neuf fois en Français de 1615 à 1660, ce qui permet d’affirmer qu’il eut une influence considérable sur les chimistes-apothicaires du XVIIe jusqu’à ce que paraissent les Cours de chymie de Nicaise Le Febvre, (1610-1669), également cités, dont la première édition parut en 1660 et la dernière en 1751.

      

       N. J. Saladin eut donc sans doute l’occasion de s’initier à la chimie au contact des « classiques français » du XVIIe siècle, mais aussi à celui de la Royalle chimie de Crollius (1560-1609) parue à Paris en 1624 (il s’agit d’une traduction française de la Basilica chymica éditée en 1609 à Francfort), dans laquelle « Croll affirmait vouloir mettre à la disposition du public la science chimique utile à la guérison des maladies 255  ».

      

       N. J. Saladin suivit ensuite les cours de la faculté de médecine de Douai où il reçut le titre de « Docteur-Médecin ». Il exerça quelques années sous les auspices de son père et lui succéda comme médecin attaché à l’un des hôpitaux de Lille.

      

       Passionné par les mathématiques, il étudia particulièrement cette discipline et occupa la chaire de professeur à l’Académie des Arts de Lille. Dans son Histoire de Lille 256 , Louis Trenard écrit : « En 1755, une école de dessin est inaugurée dans l’ancien hôpital Saint-Louis. Un cours de mathématiques, confié au médecin Nicolas-Joseph Saladin, est adjoint en 1762 à cette école devenue d’architecture, installée rue des Récollets, puis dans un bâtiment spécifique, non loin de la collégiale Saint-Pierre ». N. J. Saladin enseigna dans cet établissement jusqu’en 1791. On sait qu’il donna aussi des cours libres à Lille, pour lesquels le Magistrat lui attribua une pension.

      

       L. Trenard précise également que N. J. Saladin, dont les centres d’intérêt étaient décidemment diversifiés, « révélait sur la Grand’Place les merveilles de l’astronomie grâce à sa lunette méridienne 257 … ».

      

       Il sera ensuite professeur au collège national de Douay, de novembre 1792 à janvier 1795. Mais Saladin, dont nous venons de souligner l’activité scientifique et pédagogique, outre sa participation à des sociétés savantes, se signala également par son engagement politique et social. Membre de la Société des Philalèthes de Lille et du Collège des médecins avant la Révolution, il fut aussi à cette époque membre correspondant de la Société Royale de Médecine de Paris.

      

       Pendant la Révolution, il fut officier municipal de Lille de novembre 1791 à novembre 1792, puis officier municipal et membre de la Société populaire de Douay.

      

       Après la Révolution, il sera membre de la « Société des Sciences et Arts » de Lille, de la « Société d’Agriculture, des Sciences et Arts » de Douay, et de celle de Strasbourg, ville dans laquelle il décèdera en 1809.

      

       Sur le plan de sa carrière, il fut nommé à l’Ecole normale du district de Douay le 26 nivôse an III 258 , (15 janvier 1795), membre du jury d’instruction de ce district en novembre 1795, et bibliothécaire. Il fut enfin chef du Bureau de l’Instruction Publique du Nord en octobre 1798, bibliothécaire de la ville du 24 brumaire an IX (15 novembre 1800) à 1803, et de l’Ecole centrale 259 , professeur de mathématiques de 1803 à 1809.

      

       Avant d’évoquer la tâche qui lui fut confiée dans la réalisation de la Pharmacopée, précisons qu’il collabora à un Mémoire 260  sur la fièvre putride-maligne qui a régné dans la ville d’Aire depuis la fin septembre 1782, « Rédigé par des Médecins de la ville de Lille, Boucher, Doyen du collège de Médecine, Merlin, Médecin de l’Hôpital militaire, Saladin et Warembourg. Publié en 1783 par ordre de M. L’Intendant » ; on a aussi de lui quelques articles : « Symptôme et cure de la maladie qui règne parmi les animaux depuis un an : observation sur cette maladie », Calendrier pour l’année bissextile, Lille, Imp. J. B. Henry, 1772.

      

      Leçons de Mathématiques publiées par ordre de MM les Magistrats de la ville de Lille, à l’usage de leur Ecole publique des Sciences et des Arts, 1775, Lille, J. B. Henry.

      Mémoire sur l’inflammation spontanée des herbes cuites dans les corps gras 261 .

      Eléments de Grammaire française pour les Ecoles Nationales, Douai, imprimerie de la société typographique, An IV (1796) de la République.

      

       Ce qui confirme que N. J. Saladin fit preuve d’un indéniable éclectisme dans ses écrits et recherches mises au service de sa province natale.

       Venons-en maintenant à l’ouvrage collectif au service duquel il mit en œuvre la formation en chimie et en botanique qu’il avait reçue, outre celle qui lui venait de son propre père, à la faculté de médecine de Douay.

      

      


B) La Pharmacopée lilloise 262 , une œuvre collective supervisée par Jussieu et Macquer.

      

      

       Dans un prospectus imprimé et distribué par J. B. Henry, l’un des plus importants libraires lillois, qui met la Pharmacopée en souscription non seulement dans sa ville mais aussi dans les boutiques de libraires de Douay, Cambray, Arras, Valenciennes, Dunkerque, Saint-Omer, Gand et Tournay, sont indiquées les circonstances diverses qui ont abouti à la publication de l’ouvrage.

      

       L’éditeur annonce qu’il formera un volume in 4° de 250 pages ou 300 pages environ, (en réalité, une fois terminé, il en comptera au total 335) et il apporte un certain nombre de précisions : « La Pharmacopée de Lille manquoit depuis longtemps (…). Les Sieurs Lestiboudois et Ricquet, Médecins, sentant la nécessité de la réimpression d’un pareil ouvrage, en présentèrent le plan et le manuscrit à MM du Magistrat qui crurent qu’on ne pouvoit apporter trop de précaution pour rédiger un ouvrage qui intéressoit la vie des citoyens et devoit servir de code aux différens ordres de la Médecine. Ce fut donc en conséquence de ces réflexions et à la demande des Auteurs qu’on soumit cette nouvelle Pharmacopée à l’examen de personnes choisies dans le Corps des Médecins et Apothicaires 263 . MM. du Magistrat, pour s’assurer encore plus de la solidité du travail et donner à l’ouvrage le sceau de l’approbation générale, accordèrent la lecture du Manuscrit aux Médecins et Apothicaires qui n’avoient point été du nombre des examinateurs : M. Saladin, Professeur à l’Ecole de Mathématiques, et l’un des Examinateurs, fut chargé de rédiger les observations, et de veiller à la correction des épreuves, de concert avec les Auteurs ».

      

       J. B. Henry insiste sur un caractère essentiel de l’ouvrage. Pour ses différents auteurs et réalisateurs il fallait « que la nouvelle Pharmacopée fût enrichie des découvertes que l’on a faites dans la Chimie et l’Histoire Naturelle (..) on y a ajouté des compositions plus sûres (…) 264  on a même été obligé de faire dessiner et graver à Paris des Caractères Chymiques dont les Matrices ne se trouvoient dans aucune fonderie du Royaume ».

      

       Ce dernier paragraphe du prospectus est particulièrement intéressant dans la mesure où l’imprimeur-éditeur met en évidence deux impératifs pour que la Pharmacopée ait une valeur reconnue :

      

       - Tenir compte des avancées scientifiques dans les domaines de la chimie et de l’histoire naturelle en ne « se contentant pas de retrancher de l’ancienne Edition tous les Remèdes inutiles et mal combinés mais en y ajoutant des compositions plus adaptées au local : on a mis à la tête de l’Ouvrage d’excellentes Définitions et un court traité de Botanique… »..

       - Adapter les caractères de l’imprimerie à l’évolution des théories et de leur vocabulaire spécifique, en particulier dans le domaine de la chimie.

      

       Ce deuxième point nous amène à formuler une remarque. En effet, en page 301 de la Pharmacopée les auteurs font figurer un « Index Signorum Chymicorum 265  » qui donne la liste et la page d’un certain nombre de corps chimiques décrits et analysés dans l’ouvrage, accompagnés de leurs symboles.

      

       Présente-il vraiment des nouveautés ?

      

       Si nous le comparons à la « Table des Rapports » de Geoffroy 266  qui date de 1718, à celle de P. de Limbourg parue en 1758, ou bien aux « Caractères de Chymie 267  » édités en 1763, qui font partie des 24 planches que le recueil de l’Encyclopédie consacre à cette discipline, dix ans après l’article de Venel, nous relevons essentiellement des similitudes : c’est le cas des représentations symboliques des corps suivants : alun, or, sel, marin, nitre, vitriol, antimoine, cinabre, fer, sel gemme, argent, arsenic et régule d’arsenic, orpiment, céruse, sel ammoniac, borax, antimoine, eau, soufre, étain, mercure, bismuth, zinc, plomb, soit 26 sur 34 des symboles représentés. Seul le symbole de la chaux diffère ; quant au talc, il ne figure pas dans les autres planches. Les symboles restants représentant des unités de poids (once, drachme, livre).

      

       Un savant comme Lestiboudois, le libraire J. B. Henry pouvaient-ils ignorer l’existence de caractères chimiques dont certains dataient du premier quart du XVIIIe siècle et d’autres des années 1760 : les matrices avaient-elles été détruites après leur utilisation ?

      

       J. B. Henry insiste ensuite sur la volonté des auteurs de la Pharmacopée que l’ouvrage s’appuyât sur l’appréciation de savants reconnus pour leurs compétences au niveau non plus seulement provincial mais national : le Collège de médecins « a répondu également au désir de quelques gens en place » de « faire passer à MM de Jussieu et Macquer de l’Académie des Sciences, une copie imprimée de la Pharmacopée, avant de la rendre publique. Le suffrage de deux hommes aussi célèbres doit donner à cet ouvrage toute l’authenticité qu’il mérite et y mettre le sceau de l’utilité que s’efforceroient en vain de rompre les gens mal intentionnés ». (Nous savons que c’est P. J. Boucher, alors doyen du Collège de médecins, qui entretenait depuis plusieurs années des relations épistolaires avec Macquer pour des raisons que nous évoquerons par la suite lorsque nous étudierons sa contribution au développement de la chimie à Lille, qui écrivit au savant parisien pour solliciter son aide).

      

       Ainsi s’exprime le libraire dans le prospectus adressé aux futurs lecteurs et dans l’avertissement, page IV de l’ouvrage, où il explique les multiples remaniements, qui ont entraîné le retard de sa parution, par souci d’authenticité et d’utilité. Il adresse ses remerciements à Saladin : « Il ne nous reste qu’à rendre compte au Public des soins que s’est donné M. Saladin, Médecin, qui a veillé à l’impression de cet Ouvrage ; on lui doit d’autant plus de reconnoissance qu’il lui a fallu un travail suivi pour combiner les différentes corrections qu’on lui a fait passer, et suivre la meilleure route ».

      

       Voici le plan de la Pharmacopée, rédigée en Latin, qui se divise en deux parties principales :

      

      P. 1 : Proemium. Ars Pharmacopoea de Médicamentis tracta.

      P. 2 : Pars prima. De médicamentis simplicibus.

      Classis prima. De simplicibus E Vegatabili regno.

      P. 3-4 : Tabula synoptica vegetabilis. Plantarum exoticarum partes.

      P. 5-10 : Plantae indiginae.

      P. 11-117 : Ordo vegetabilium, où sont indiqués les noms des plantes en Latin, suivis de leur traduction en Français : Ex : Ammoniacum gummi, la gomme ammoniac.

      P. 118 : Classis Secunda. De simplicibus. Ex : Animali regno.

      P. 119-120 : Tabula synoptica.

      P. 121-134 : Ordo animalium. Ex : Alce, l’élan, Buffon, T. 10, p. 126

       Apis, l’abeille, Réaumur

       Ostreum, l’huître, Willis, T. 2 ; Linné, syst.

      

       Les noms latins sont suivis de leur traduction et du nom des savants et de leurs oeuvres auxquels les auteurs se réfèrent.

      

      P. 135-137 : Classis tertia. De simplicibus è regno minerale. Tabula synoptica.

      P. 138 : Ordo mineralium, où sont indiqués les noms des minéraux, suivis de leur symbole chymique et du nom des auteurs de référence et d’une définition et description de leurs caractères et propriétés. En voici trois exemples :

      P. 138 : Alumen, l’Alun, Bomaere, « Alumen est sal minerale ex acido vitriolo et terra argillosa combinatis artum, ; gustu acerbo, astringenti et stipticoe Crystallos efformat octaëdras. Igne susum ebullit, spumecit et in modum calcis abit. Multiplex aluminis species reperitur.

      

      Sulphur, le Soufre, « Est substancia è phhlogistico et acido vitriolico confecta, inflammabilis flamma caerula ; sumum, odore acido, acuto, pulmonibus infestum exhalaus ; solubilis in oleo ».

      

      Talcum, le Talc, « Est lapis subpinguis, friabilis ex lamellis flexibilis, albo-virescentibus, subdia phanus cosntans. Venetiis exportatur ».

      

       Cette liste qui débute avec l’alun, se termine avec la description du zinc en p. 151, suivie d’un appendice.

      

       En page 155, après cette première partie qui met en évidence les liens qui unissent l’étude des trois règnes par l’Histoire naturelle et les connaissances chimiques, les auteurs de la Pharmacopée abordent la seconde partie :

      

       De Medicamentis Compositis

      

      Prolusiones de Ponderibus Medicis.

      

      P. 163-171 : De Preparationibus Medicamentorum.

      P. 172 245 : Classis prima, de Operationibus Galenicus, divisée en 10 articles qui traitent de différentes préparations pharmaceutiques : « De psitanis, decoctis et jusculis ; de acetis, vinis et cerevisiis ; de extractis ; de mellitis, syrupis et looch ; de rob, conservitis et conditis ; de pulueribus ; de trochiscis ; de electuariis ; de pilulis et enfin de oleis, balsamis, unguentis et emplastris, sparapadris et cereis ».

      P. 255-300 : Classis secunda, de Operatianibus Chymicis, également divisée en 10 articles : de distillatis, eux-mêmes divisés en paragraphes : de acquis distillatis simplicibus, compositis ; de spiritibus, spiritus ardentes : spiritus vini, acidi ; spiritus aceti ; de oleis et balsamis distillatis ; de tincturis et elixiriis ; de salibus, de saponibus, de crocis, de sulphureis, de regulis, de terris, calcibus et calciformibus.

      

       Cette deuxième partie prend fin en page 300, avec l’articulus decimus : de vitris.

      

       La page 301 est consacrée à l’ « Index Signorum Chymicorum », déjà mentionné. Les pages 302 à 317 à l’ «  Index Rerum et Verborum ». Et enfin, la page 318 est un errata.

      

       Les auteurs s’appuient sur un certain nombre d’études dues à des savants renommés dont ils donnent la liste p. XVIII, XX que nous reproduisons telle qu’elle figure dans l’ouvrage.

      

       Parmi les auteurs cités, outre les Mémoires de l’Académie des Sciences de Paris, figurent entre autres :

      Buffon, Histoire Naturelle, Paris, 1769.

      Valmont de Bomaere, Minéralogie, Paris, 1762.

      Hermanni Boerhavii, De viribus medicamentorum, Parisiis, 1740.

      Linnaei, Specis plantarum, éd. 2, 1763 ; Systema naturae, Fundamenta botanica, éd. 12, 1767.

      Mémoires pour servir à l’Histoire des insectes, par M. de Réaumur, Paris, 1734.

      T. Josephi, Piton de Tournefort, Professeur de Botanique au Jardin des Plantes de Paris, Institutiones rei herbariae, Parisiis, 1700 ; Voyage au Levant, 1717 ; Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris, 1725.

      Description des Plantes et animaux de la Matière médicale, de M. de Geoffroy en 737 planches, Paris, 1767.

      

       A ces sources d’inspiration viennent s’ajouter les observations de Jussieu et Macquer, qui constituent des ajouts à l’ouvrage, puisqu’il est déjà imprimé lorsqu’il leur est soumis, et figurent en pages XI à XIII en ce qui concerne celles de Jussieu, et XIV à XVII pour celles de Macquer 268 .

      

       J. B. Henry publie en bas de pages XI et XIV les lettres qu’ils lui ont adressées après examen : M.

      

       «  J’aurois désiré pouvoir vous envoyer tout de suite… la Pharmacopée de Lille, que vous m’aviez fait remettre par M….., pour l’examiner et vous faire part de mes observations. Je n’y ai trouvé que peu de choses à changer dans les citations des phrases Botaniques, et j’ai eu soin de les noter à la marge. Cet Ouvrage me paroît bien fait, bien présenté, et propre à remplir son objet. La suite qui traitera des Compositions, demande beaucoup de précision et doit être soumise à la critique des Gens de l’Art. C’est à eux qu’il faudra vous adresser pour avoir un jugement sûr. Mes avis ne peuvent être reçus que sur les articles qui traitent de Botanique ou d’Histoire Naturelle… J’apprendrai avec plaisir la réussite de votre Ouvrage, parce que je m’intéresse à tout ce qui contribue à l’utilité publique… ».

      

       Donnons deux exemples d’observations formulées par Jussieu, qui sont au nombre de 14 :

      

      

       En ce qui concerne la deuxième partie, « chymique », de l’ouvrage, c’est Macquer qui formule les observations, 23 au total, qui figurent de la page XIV à la page XVII…

      

       J. B. Henry publie en bas de page XIV la lettre que lui a adressée le savant parisien : « J’ai revu avec tout le soin et l’attention dont je suis capable, la partie chymique de la nouvelle Pharmacopée qu’on se propose de publier incessamment. Je puis vous dire, sans flatterie, Monsieur, que cet ouvrage m’a paru en général très bien fait, et que je regarderais comme une grande injustice, de ne pas ratifier bien sincèrement le jugement avantageux et équitable qu’en a déjà porté le célèbre M. de Jussieu. J’ai mis comme lui mes observations à la marge ; elles ne sont pas toutes également importantes ; il y en a même qui le sont fort peu. Le bien public est le but du petit travail que j’ai fait à ce sujet ; je me retrouve assurément plus récompensé, si je puis me flatter d’y avoir contribué par là en quelque chose ».

      

      

      

      

       Ainsi deux des grands maîtres de l’histoire naturelle et de la chimie du XVIIIe siècle ne décelèrent-ils que quelques erreurs de détail dans un ouvrage de 335 pages réalisé par des médecins et des apothicaires lillois. Parmi ces derniers, Louis Joseph Decroix, maître-apothicaire qui s’est particulièrement consacré à la chimie et a favorisé sa diffusion par ses cours et la rédaction de deux traités consacrés exclusivement à cette discipline. Il est probable que sa collaboration à la pharmacopée fut un gage de sa valeur scientifique, et ce d’autant plus que sa Physico-Chymie théorique en dialogue éditée quatre ans avant la Pharmacopée lilloise avait été l’objet des félicitations de Macquer pour sa clarté pédagogique et son contenu scientifique. Avant d’étudier ce que furent sa vie et son œuvre, revenons un instant sur le principal artisan de la Pharmacopée, J. B. Lestiboudois, dont nous n’avons pas pu analyser les cours, faute de documents, mais qui participa à l’élaboration de la Botanographie Belgique de son fils, François-Joseph, éditée pour la première fois en 1781, puis rééditée en 1799 et 1804 269 .

      

       Ce livre, que François-Joseph avait rédigé pour ses élèves, (nous avons déjà précisé qu’il succéda à son père à la chaire du Jardin des Plantes), fut dédié par l’auteur au Magistrat de la ville, qui lui accorda une gratification, et fut approuvé par Valmont de Bomaere, la faculté de médecine de Douay et le Collège des médecins de Lille qui firent l’éloge de « ce travail lumineux et précis ». Son contenu permet d’avoir une idée de la conception des deux savants quant aux rapports qu’entretenaient l’histoire naturelle et la botanique d’une part et la chimie d’autre part. Avec, en toile de fonds, le vieux débat que nous avons déjà évoqué avec Gui Patin, qui opposait la médecine galénique aux iatrochimistes. (Dans leur Histoire de la Médecine, édité en 1963, Bariety et Coury écrivent dans le chapitre Les découvertes : la clinique et la thérapeutique : « Dans son Traité de matière médicale, paru 9 ans après sa mort, Joseph Piton de Tournefort annonce déjà qu’il existe un rapport étroit entre l’action des remèdes et leur composition chimique »).

      

       Or, Tournefort est souvent cité dans la Pharmacopée par J. B. Lestiboudois et dans son ouvrage F. J. Lestiboudois consacre la dernière leçon, la vingtième, à « L’analyse chimique des végétaux », p. 167 à 170 : après avoir affirmé en page 155 que « si l’homme s’habituoit à se servir de ses sens, il en feroit un emploi d’autant meilleur, qu’aidé de la raison il en déduiroit les conséquences dont les animaux sont incapables, il jugeroit les vertus des plantes par leur saveur, leur odeur, leur couleur et le sol où elles croissent », il ajoute en page 167 : « quoique l’analyse chimique ne puisse l’emporter sur l’usage des sens pour déterminer la manière d’agir des médicaments, il est peut-être possible par son moyen de déterminer au moins leurs principes constitutifs. Tawri, Tournefort et sur-tout Geoffroy firent par ordre de l’Académie de Paris, une quantité étonnante d’analyses chymiques ».

      

       Voici quelques extraits de cette leçon XX : « Si la chymie ne peut démontrer immédiatement les vertus des plantes, elle peut cependant devenir très utile en séparant leurs principes, en rapprochant leurs parties agissantes sous un moindre volume, contribuer à rendre leurs vies plus actives, en voici les principaux procédés : par la distillation à un feu très doux, on peut dégager les parties les plus volatiles des végétaux sans les dénaturer (… ). Par l’évaporation à un feu doux, on obtient un extrait qui contient les parties gommeuses et extractives. On peut encore séparer les parties extractives par l’infusion dans l’esprit de vin qui se charge des parties résineuses qui ne sont point solubles dans l’eau, mais bien dans les liqueurs spiritueuses, tandis que l’eau n’attaque que la gomme (…) (p. 168). L’éther se charge, au moins le plus ordinairement de la partie résineuse seule, il a cependant quelquefois de l’action sur le principe extractif. L’eau chargée d’acide, fait connoître les parties alkalines ou terreuses, qui peuvent se trouver dans les plantes. Si c’est l’ammoniaque ou le muriate ammoniacal qui existe dans quelques plantes vénéneuses comme la cigüe, on le dégage avec le carbonate de potasse ou de soude (p. 169) ».

      

       Ainsi les procédés chimiques permettent-ils une meilleure connaissance de « l’intérieur » des plantes et de leurs composants, démarche et méthode utilisées au Jardin Royal des Plantes de Paris par les « démonstrateurs » des chaires de botanique, dont l’une fut transformée en chaire de chimie en 1712 : rappelons qu’à cette date, Geoffroy succéda à Fagon avec le titre de « Démonstrateur de l’Intérieur des plantes et Professeur en Chimie et Pharmacie 270  ».

      

       F. J. Lestiboudois conclue sa vingtième et dernière leçon en ces termes : « On connoît donc au moyen de l’analyse chimique si une plante contient des parties aromatiques, huileuses, qui la rendent pénétrante, échauffante, analeptique ; des parties amilacées qui la font nourrissante ; des parties gommeuses, mucilagineuses, sucrées au moyen desquelles elle est nourrissante, adoucissante, lubréfiante et fermentescible(..). Enfin, l’odeur vireuse que les plantes exhalent lorsqu’on rapproche leur infusion pour la réduire en extrait, annonce des propriétés narcotiques et suspectes » p. 170.

      

       Le texte est suivi d’une citation de Linné, extraite de sa Philosophie Botanique, p 287 : « In scientia naturali principia veritatis observationibus confirmari debent ». On retrouve donc dans l’ouvrage de F. J. Lesboudois les orientations caractéristiques de la pensée du Siècle des Lumières pour laquelle les sciences doivent être utiles à la société : la connaissance scientifique, indissociable de l’expérience qui la confirme, est mise au service des pratiques médicales, de la pharmacie, du secteur agro-alimentaire. Tel est le « statut social » de la chimie.

      

       Les auteurs de la pharmacopée avaient pour but essentiel l’amélioration de la santé de leurs concitoyens : ils reçurent, pour la réalisation de leur ouvrage, le soutien du Magistrat lillois, sans l’autorisation duquel l’édition de l’ouvrage n’eût pas été possible. Mais les édiles lillois se montrèrent-ils toujours aussi « progressistes » qu’ils le furent dans le cas de la pharmacopée et de la création du Jardin des Plantes ? Même si nous avons constaté que les cours de botanique furent interrompus de 1760 à 1770, des documents 271  attestent qu’en dehors de cette période ils apportèrent un soutien au fonctionnement de cette institution. Cependant, le Magistrat lillois n’a t-il pas parfois constitué un frein à la diffusion des « Lumières ? ».

      

       Deux autres organisations sociales jouèrent un rôle important dans l’élaboration de la pharmacopée :

      

      - Le Collège des médecins 272 , dont nous verrons qu’il intervint souvent dans des situations conflictuelles liées à des problèmes de santé publique.

      - Le Corps des apothicaires enfin, dont plusieurs membres participèrent à l’élaboration de la Pharmacopée en collaborant avec des médecins : ce qui mérite d’être souligné de la part de deux professions dont l’histoire révèle qu’elles entretinrent souvent des relations qui étaient aux antipodes de la coopération. Mais ont-elles constamment adopté une attitude positive vis à vis des « chymistes locaux ? ».

      

      

       A ce niveau de notre étude, il nous semble nécessaire d’en rappeler une des orientations fondamentales que nous avons annoncées dans l’introduction : mettre en évidence les divers facteurs favorables, ou défavorables, au développement des sciences et des arts en général, et de la chimie en particulier, en essayant de « reconstruire » le contexte économique, politique et culturel qui le rendaient possible. Parmi ces facteurs, nous avons vu qu’à Amiens les journaux, gazettes et affiches jouèrent un rôle important en faisant connaître au public les dates et les lieux où se déroulaient les diverses manifestations organisées par les institutions culturelles locales. Ils en indiquaient le contenu, les noms des intervenants et publiaient ensuite des comptes-rendus, des cours publics et des séances annuelles de l’Académie.

      

       Qu’en était-il à Lille où existaient de véritables dynasties appartenant au Corps des imprimeurs, éditeurs et libraires ? Ces groupes étaient d’autant plus puissants qu’ils avaient adopté des « stratégies matrimoniales » leur permettant d’être en situation de monopole dans leur métier ; leurs noms apparaissent au bas des pages de titre des ouvrages publiés à cette époque : Pierre Simon Lalau, les frères Brovellio, Jean-Baptiste et Pierre lequel épousa Marie-Madeleine Panckoucke, la sœur d’André dont le frère Henri-Joseph épousa la sœur des Brovellio, auquel succéda le fils, Charles. Il y eut aussi Paul Danel, Jean Baptiste Henry, l’imprimeur-éditeur de la « Pharmacopée ». Tous étaient natifs de Lille ou de sa périphérie et y exercèrent leurs activités pendant plusieurs années 273 .

      

       Nous allons donc poursuivre notre étude sur la présence de la « chymie » à Lille, en retraçant la vie et l’œuvre de deux des libraires et éditeurs, les Panckoucke père et fils, André-Joseph et Charles-Joseph, qui jouèrent, ou auraient pu jouer, un rôle essentiel quand les institutions locales (Magistrat de Lille, Parlement des Flandres, Syndics de la librairie) leur en laissèrent la possibilité, pour la diffusion des idées chères aux Encyclopédistes, ce qui nous permettra d’avoir une approche plus complète de l’environnement culturel dans lequel vécurent les savants lillois, ses possibilités et ses limites. Il nous paraît intéressant de savoir à quels livres pouvaient accéder les passionnés de science dans les librairies de la ville : quels ouvrages pouvaient se procurer les chimistes locaux, Saladin, Lestiboudois, Ricquet et ceux dont nous allons évoquer la vie et l’œuvre dans ce qui suit ?

      

      


C) Les Panckoucke, une dynastie de libraires, imprimeurs-éditeurs lillois diffuseurs des lumières : André-Joseph (1703-1753) et son fils Charles (1736-1778).

      

       Membre d’une famille originaire de Bruges ou de la région d’Ostende selon les biographes, installée à Lille, en Flandre française, depuis 1699, André-Joseph Panckoucke naquit le 31 janvier 1703 dans cette ville et y demeura jusqu’à sa mort survenue en 1753. Il s’y établit libraire, succédant à son père, Pierre, vers 1730 274  et manifesta tôt sa volonté de diffuser le savoir. André Panckoucke ne se contenta pas d’être d’un « vendeur de livres » : en 1739, il dédia au Magistrat ses Elémens d’Astronomie et de Géographie à l’usage des Négociants, édité par J. B. Brovellio.

      

       L’année suivante, il proposa d’ouvrir un cours de physique et de géographie, mais les échevins refusèrent en invoquant des raisons d’ordre financier.

      

       En 1748, il rédigea un Précis universel des Sciences  et des Amusements mathématiques en 1749. Passionné d’histoire locale, il fut l’auteur, dès 1733, d’un Petit dictionnaire historique et géographique de la Châtellenie de Lille , d’une Histoire des Comtes de Flandres et d’un  Abrégé chronologique de l’Histoire de France. Cette passion correspondait tout à fait à l’esprit d’une époque, développé notamment dans les Académies provinciales, où l’on s’efforçait de s’appuyer sur les valeurs traditionnelles par la connaissance d’un passé plus ou moins idéalisé.

      

       Mais A. Panckoucke s’intéressait aussi au passé proche et à l’actualité. Or, Lille, à la quasi-moitié du XVIIIe siècle, était dépourvue de journaux. En 1746, il lança l’Abeille flamande, titre choisi parce qu’elle se fixait pour but de « butiner » dans les ouvrages qui méritaient d’être connus : intéresser ses concitoyens à l’histoire des hommes illustres de la région, aux théories scientifiques nouvelles. (Les journaux jouèrent alors un rôle important, aux côtés des médecins, apothicaires et chimistes dans la lutte contre les charlatans et pseudo-guérisseurs qui, étant donné les épidémies et maladies diverses que nous avons évoquées, abusaient de la crédulité de la population).

      

       A. Panckoucke voulut aussi faire connaître la pensée des philosophes, Hobbes, Bayle, Fontenelle. Il était un admirateur de Voltaire et ne cachait pas ses sympathies pour les théories développées dans les années 1630 par l’évêque d’Ypres, Cornelius Jansen, dit Jansenius, (1585-1638) dont l’ Augustinus fut publié en 1640. Deux orientations de sa pensée qui ne furent pas étrangères à l’hostilité que lui témoignèrent les échevins lillois, très attachés à l’orthodoxie catholique, dans le droit fil du Concile de Trente.

      

       Aussi, après dix « nombres », l’Abeille flamande cessa de paraître 275 . On sait que les Syndics de la librairie inspectèrent sa boutique, située Place Rihour, en 1751, deux ans avant son décès.

      

       En 1753, donc, il fut procédé à un inventaire des livres qui s’y trouvaient : c’est L. Legrand, notaire royal qui « L’an mil sept cent cinquante trois, le 23 juillet, accompagné des Sieurs Pierre-Joseph Panckoucke et Placide-Joseph Panckoucke 276 , oncles paternels et tuteurs de Théorodore-Joseph Panckoucke, fils mineur de feu André-Joseph (…) s’est transporté dans la maison mortuaire dudit Sr André-Joseph Panckoucke pour y faire l’inventaire des meubles, effets, marchandises, livres, titres et papiers par luÿ délaissé » 277 .

      

       Ce document manuscrit, conservé aux Archives départementales du Nord, est volumineux : il comprend en effet 1743 titres, selon L. Trenard, dont 29,5% sont des ouvrages d’histoire, 28,5% concernent les sciences et les arts, 26 % les belles lettres. Quant à ceux de théologie, ils ne représentent que 13% de l’ensemble. Ce qui ne correspondait pas au « profil d’une librairie provinciale dont le fonds consiste habituellement en ouvrages de piété et en brochures administratives 278  ».

      

       Nous avons analysé le contenu de ce catalogue, en y recherchant principalement les titres qui concernent les sciences, la chimie et la physique expérimentale en particulier.

      

       Il faut d’abord noter qu’il est d’une extraordinaire richesse. Aux côtés des œuvres du libraire lillois figurent des noms et titres prestigieux : L’esprit des lois de Montesquieu, (1748) ; l’Utopie de Thomas More (1516) ; les Passions de l’âme de Descartes (1649) ; les Pensées de Pascal (notes recueillies après sa mort, 1662) ; Le Siècle de Louis XIV, de Voltaire (1751) ; l’Essai sur l’entendement humain de Locke, les œuvres de Fontenelle, (Eloge des Académiciens, avec l’Histoire de l’Académie Royale des Sciences), de Rabelais, de Rousseau, Fénelon, Bossuet, Malebranche, la Sanderi Flandria illustrata, etc… Etant donné leur nombre, nous ne pourrions les citer toutes.

      

       Dans le domaine « des Sciences et des Arts », le catalogue mentionne les traités signés Vauban concernant La manière de fortifier, une Attaque des places, des ouvrages de médecine dont un Traité de la matière médicale en sept volumes, par Geoffroy, (1743) ; les Mémoires de l’Académie de Chirurgie, des Elémens d’Anathomie 279  (1749), un Dictionnaire de Pharmacie, (1748) ; le Codex medicamentalius parisiensis, (1748) ; des Elémens de Botanique, de Mathématiques, Arithmétique, Algébre ; l’Histoire Naturelle, en six volumes, de Buffon (ouvrage rédigé de 1744 à 1788, en collaboration avec Daubenton).

      

       Voici encore quelques noms et titres parmi ceux que nous avons recensés, qui ne donneront cependant qu’une vue très partielle de l’ensemble du manuscrit : un Cours de mathématiques, d’Ozanam (1693) ; les Elémens d’Euclide ; La Figure de la Terre de Maupertuis ; La Nouvelle Mécanique de Varignon (1725) ; les Elémens de Géométrie de Clairaut, (1741). Plusieurs traités de d’Alembert, dont ceux qu’il consacre à l’équilibre et à la dynamique, (1744) ; Le Spectacle de la Nature de l’Abbé Pluche (1749) ; les Leçons de Physique expérimentale de l’Abbé Nollet ; les Entretiens de Phisique de l’Abbé Regnault 280  sans oublier les œuvres de Newton, les Mémoires de Trévoux, les Transactions philosophiques

      

       Ainsi, outre sa connaissance des grands « Classiques », nous pouvons constater qu’André Panckoucke suivait de près l’actualité scientifique et le développement de ses applications pratiques, et sa librairie mettait à la portée de l’élite intellectuelle lilloise un large éventail d’ouvrages.

      

       Sur la Chimie, on trouve également des livres déjà anciens, tels le Cours de Chymie de Stahl, les Opera varia de Boyle (1680), le Cours de Chymie de Lefebvre, de 1660, réédité en 1751 ; mais aussi la Théorie chymique et l’Institution de Médecine de Boerhaave, et enfin un ouvrage « d’avant-garde » édité pour la première fois en 1749 : les Elémens de Chymie Théorique de P. J. Macquer, dont on sait l’influence qu’il exerça sur de nombreux chimistes de la deuxième moitié du XVIIIe siècle.

      

       C’est en ce lieu de diffusion de la culture, dont on peut penser qu’il fut fréquenté par les savants lillois, que fut éduqué par des parents attentifs, entouré par des oncles imprimeurs et libraires, négociants et marchands dont certains portaient le titre de « Bourgeois 281  » de Lille, Charles Panckoucke, le fils aîné d’André, né en 1736 282 . Comment s’étonner qu’avec une telle bibliothèque à sa portée immédiate, un tel environnement socio-culturel, il ait fait preuve précocement de l’intense curiosité intellectuelle qu’il conserva tout au long de sa vie ?

      

       A la mort de son père, il avait dix-sept ans. Passionné de philosophie, de littérature et surtout de mathématiques, il se consacra à tel point, avec succès, à cette dernière discipline, que le Magistrat l’autorisa à en donner un cours en 1756.

      

       Il ne semblait pas tenté par la succession paternelle et voulait devenir ingénieur. Mais le futur grand éditeur parisien ne réalisa pas cette ambition (ses projets et ses études furent-ils contrariés par l’hostilité des dirigeants de différentes institutions à l’égard des options philosophico-religieuses de son père ?). Toujours est-il qu’en 1757, il se résigna à prendre la direction de la librairie.

      

       Il se démarqua du Jansénisme de son père et fit sienne avec enthousiasme l’idéologie des Lumières, se liant d’amitié avec Voltaire, J. J. Rousseau et Buffon, à une période où les premiers tomes de l’Encyclopédie venaient de paraître ; le tome I en 1751, avec l’édition en 1753 du troisième, qui comprenait l’article de Gabriel François Venel sur la « Chymie ».

      

       Ce monument des sciences et des arts qu’est l’Encyclopédie, cette discipline qui allait acquérir un statut scientifique à part entière qu’est la chimie, Charles Panckoucke contribua à les diffuser, les enrichir aussi : en 1768, il publia Le Grand Vocabulaire François 283  contenant des « détails raisonnés et philosophiques sur l’Economie, le Commerce, l’Anatomie, la Médecine, la Chirurgie, la Chimie, la Physique, les Mathématiques ».

      

       On retrouve dans l’article « Chimie, chymia », les idées fondamentales développées par Macquer dans ses Elémens de Chymie Théorique de 1749 et dans l’article de Venel de 1753 qui rend hommage à Becker, puis à Stahl ; l’auteur y expose les orientations théoriques dominantes de la chimie de l’époque et reprend textuellement une phrase du Dictionnaire de Chymie de 1766 : « Stahl est le guide le plus sûr qu’on puisse prendre pour se conduire dans les recherches chimiques ». Quant à la doctrine du phlogistique, « les nombreuses expériences que l’on fait chaque jour, loin de la détruire, deviennent au contraire de nouvelles preuves qui la confirment ».

      

       En ce qui concerne la diffusion de l’Encyclopédie, le libraire lillois s’associa entre 1777 et 1779 à un confrère lyonnais, Joseph Duplain, et confia l’impression d’une version in-quarto à la Société typographique de Neuchâtel, qui le tira à plus de 8000 exemplaires. Ce format présentait l’avantage de coûter 384 livres alors que la version in-folio en valait 980.

       Deux cartes 284  permettent de procéder à une analyse comparative de la diffusion de cette version in quarto, le nombre de souscripteurs d’une part, le nombre d’habitants de certaines villes françaises d’autre part : des centres de souscription existaient dans le « Nord » à Bergues, St Omer, Boulogne, Douai, Lille, Arras, Valenciennes, Abbeville, Amiens, Péronne, Cambrai, St Quentin, Laon, Noyon, La Fère, Beauvais, Rouen, Soissons, Reims et Châlons.

      

       Il est à remarquer que Dunkerque, ville de 26 0000 habitants, ne comptait aucun souscripteur. Quant à Lille, qui était à la fois un centre commercial, administratif, (puisque siège d’une généralité), industriel et la « patrie » d’origine de Charles Panckoucke, le nombre de souscripteurs se caractérisait alors par une sous-représentation par rapport à celui des habitants. Ce qui est difficile à interpréter car, en général, les élites traditionnelles, (magistrats, officiers d’administration) furent réceptives à l’Encyclopédie. Ce fut aussi le cas d’Amiens, également siège d’une généralité, dont nous avons vu qu’elle abritait une Académie active qui recrutait une grande partie de ses membres 285  parmi les « Gens de Robe », milieu qui a souvent constitué une clientèle privilégiée pour cet ouvrage.

      

       Charles Panckoucke poursuivra son œuvre de diffusion des sciences et des techniques en publiant en 1776 le Nouveau Dictionnaire pour servir de supplément aux dictionnaires des Arts et des Métiers, associé à Marc-Michel Rey, libraire à Amsterdam et l’Encyclopédie méthodique, Arts et Métiers mécaniques en 1785, associé cette fois à un imprimeur liégeois, M. Plomteux.

      

       Cependant tous ces ouvrages ne furent pas édités à Lille mais à Paris. Pourquoi Panckoucke avait-il quitté la capitale des Flandres dès 1762 ? Il y avait créé, dès 1761, un journal, les Annonces, affiches et Avis divers pour les Pays-Bas Français, dirigé par Charles Leclerc de Montlinot, chanoine de l’Eglise St Pierre, docteur en médecine, et imprimé par J.B. Henry. Cette publication compta rapidement 600 abonnés, mais ce chiffre s’effondra tout aussi vite. Quelles étaient les raisons de cet effondrement ? C. Panckoucke avait déjà été inquiété pour avoir vendu des œuvres de Voltaire, et publié une brochure prenant la défense de l’Encyclopédie. En 1762, il avait salué avec enthousiasme la parution de L’Emile dont il publia des extraits dans son journal, alors que le Parlement de Flandre venait de condamner le livre de J. J. Rousseau, par l’intermédiaire de son procureur, Charles de Calonne, comme « contraire à la religion, aux bonnes mœurs et aux principes du gouvernement ». Dans une période déjà troublée par « l’affaire » jésuite, l’éloge de ce livre constituait un délit très grave. Aussi Panckoucke dut-il se rétracter et perdit sa clientèle et ses abonnés.

      

       Le libraire lillois voyait se dresser devant ses activités l’intolérance des membres des institutions locales et provinciales.

      

       Mais ce ne fut pas son seul échec. Dans une ville où n’existaient ni Université, ni Société savante, il proposa de fonder une Académie. Nous savons déjà que plusieurs villes du Nord s’étaient doté de ce type d’institutions culturelles : Amiens, Arras, Châlons, Rouen.

      

       Celle de Lille prit le nom de Brunin. Elle rassemblait, comme celles des villes citées ci-dessus, un certain nombre d’admirateurs des « Lumières », (dont le médecin Joseph Boucher dont il sera question dans ce chapitre) ; elle se fixait pour but d’instruire le public des connaissances que possédaient ses membres. Comme toutes les Sociétés savantes évoquées dans cette étude, elle voulait « recueillir des matières pour l’histoire du pays, s’appliquer à tout ce qui peut faire fleurir le commerce et l’agriculture de la Province ». Les réunions se tenaient dans une salle de l’Hôtel de ville : on y débattait des questions d’actualité, on y rédigeait des mémoires. En 1760, Jean-François Gamonet, directeur des domaines, envoya son étude sur la Flandre Maritime au marquis de Mirabeau.

      

       Mais alors que l’élite éclairée semblait attirée par cette Société qui aurait pu obtenir les lettres patentes qui lui auraient conféré le statut de véritable Académie, les notables urbains demeurèrent attachés au traditionalisme. A la suite d’un écrit, jugé diffamatoire, de l’un de ses compagnons, Alexis Mathon, C. Panckoucke fut condamné par le Magistrat à une forte amende et emprisonné pendant six semaines. Ses options philosophiques n’étaient sans doute pas étrangères à ces sanctions. On peut aussi supposer que le Magistrat de la ville n’était pas mécontent de mettre un frein à l’activité et à l’influence d’un concitoyen qui avait des idées, jugées souvent subversives, et les moyens matériels et financiers de les faire connaître au plus grand nombre.

      

       Lille devint donc pour lui une terre hostile, dont les structures socio-culturelles constituaient un obstacle à son activité intellectuelle et commerciale.

      

       Son « Académie », comme il l’appelait, disparut et il fallut attendre plus de vingt ans pour que fût créé l’éphémère « Collège des Philalèthes », peu avant la Révolution.

      

       Lille demeura donc une cité sans Académie et l’on peut supposer que ce manque fut préjudiciable au développement de la culture scientifique, en partie tout au moins. Charles Panckoucke quitta la « Capitale des Pays-Bas Français » parce qu’elle était dirigée, selon ses dires, par une « Magistrature ignorante ».

      

       On peut également penser que cet homme d’affaires redoutable voyait dans son installation à Paris des possibilités d’expansion de son entreprise nettement supérieures à celles que lui offrait une ville de province. Il importa donc son savoir, et son savoir-faire, dans sa librairie, Hôtel de Thou, rue des Poitevins où il édifia une maison d’édition et de presse de taille européenne, capable de diffuser, entre autres, les ouvrages que nous avons cités.

      

       Il édita les œuvres de Voltaire et de Buffon, acheta le Mercure de France auquel il donna un essor considérable et fonda, en 1789, le journal le Moniteur dans lequel furent publiés les débats de l’Assemblée nationale Constituante.

      

       Charles Panckoucke mourut à Paris en 1798.

      

       Nous avons tenté, grâce à l’étude biographique de la dynastie des Panckoucke, de cerner un peu mieux certaines conditions du développement de la culture scientifique dans la généralité de Lille et d’en dégager les aspects positifs et négatifs.

      

       Il s’agit maintenant, dans ce contexte, de nous intéresser à l’œuvre d’un des collaborateurs de la Pharmacopée qui consacra l’essentiel de son activité intellectuelle à la promotion de la chimie dans sa ville.

      

      


D) Louis-Joseph Decroix (1725-1816), Apothicaire et Professeur de « Chymie 286  ».

      

      

       Selon la biographie du Dr Hoefer 287 , L. J. Decroix naquit à Seclin, tout près de Lille, le 6 août 1725, mais dans une lettre manuscrite adressée au comte d’Argenson, secrétaire et ministre d’état, l’apothicaire se dit « natif de Lisle en Flandre 288  ». Ce qui est certain c’est qu’il passa l’essentiel de sa vie dans cette dernière ville et y mourut le 3 mai 1816. Son « Livre de raison », de même que les biographies consultées ne nous apprennent rien sur son parcours scolaire, mais il est probable qu’il fréquenta l’un des collèges lillois. Où poursuivit-il ses études ? Dans une lettre à M. Taranget, (professeur et médecin à Douay, secrétaire de la Société médicale de cette ville), datée du 23 mars 1807, il affirme être demeuré à Paris et y avoir étudié pendant quatre ans chez Pia, un maître-apothicaire. Un séjour que l’on peut dater approximativement : en effet, il y a dans son manuscrit, page 155, une lettre à Mr Dejeux, du 18 mars 1812, « Pharmacien de sa Majesté l’Empereur » Napoléon 1er, faisant référence au souvenir qu’il conserve de son maître, soixante quatorze ans plus tard : 1738-1742 ou 1743 serait donc la période où il séjourna dans la capitale. En profita t-il pour suivre les cours de chimie de certains maîtres parisiens, en particulier ceux de Rouelle dont l’enseignement à Paris débuta en 1739, sous la forme de cours privés avant qu’il n’obtînt le poste de « Démonstrateur en chymie » au Jardin Royal des plantes en 1742 ? Decroix n’y fait aucune allusion. En 1744-45, il suivait, revenu dans sa province natale, une formation chez M. Saladin, doyen des apothicaires de Lille, quand il fut réquisitionné par ordre de Mr le Ferron, « Commissaire pour la Police des Hôpitaux de Lisle » à l’occasion de la bataille de Fontenoy. Il travailla donc dix-huit mois pour les hôpitaux de l’armée.

      

       Lorsqu’il regagna Lille, le Corps des apothicaires de la ville voulut lui imposer, puisque la formation d’un apothicaire exigeait, selon le règlement, trois ans de stage chez un maître de la profession, de reprendre un apprentissage de dix-huit mois. C’est à cette occasion que L. J. Decroix adressa au comte