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Résumé.

      JEAN Ier, COMTE D'ARMAGNAC, (1305-1373), SON ACTION ET SON MONDE.

      Par: Dominique BARROIS

      Directeur de thèse: Professeur Bertrand SCHNERB UFR d'Histoire

      Le comte Jean Ier d'Armagnac (1305-1373) est devenu très jeune, grâce à plusieurs héritages, un des principaux barons du Languedoc. Son mariage, en 1327, avec Béatrix de Clermont l'introduit dans la famille royale. Ferme soutien de la couronne, il participe aux opérations de la guerre franco-anglaise dès son origine. Ami de Jean II, il assure le gouvernement du Languedoc de 1352 à 1360, comme lieutenant du roi puis comme 'gouverneur' du duc de Berry. Sa rivalité avec Gaston III, comte de Foix, complique son combat. Repoussé dans l'obédience anglaise par le traité de paix de 1360, la remise en cause de ses droits seigneuriaux par Edouard, prince d'Aquitaine, le détermine en 1368 à en appeler au roi de France. Par son opiniâtreté, il décide Charles V à se lancer dans la reconquête des territoires perdus. A sa mort, la reconnaissance du roi pour le succès de la politique qu'il a initiée et les mariages prestigieux réalisés par ses enfants, placent sa maison parmi les premières du royaume.

      Summary.

      John I, Count of Armagnac (1305-1373), his action and his world.

      By inheritance from his parents, John I, Count of Armagnac, (1305-1373), became whilst very young one of the greatest lords of Languedoc. His marriage with Beatrix of Clermont in 1327, introduce him in the royal family. Firm support of the French crown, he became involved in the French-English conflict from its beginning. Friend of John II, he ruled the Languedoc government from 1352 to 1360, first as the King's lieutenant, then as 'governor' of the Duke of Berry. His feud with Gaston III, Count of Foix, hampered his action. Pushed back under the English allegiance by the treaty of Calais of 1360, the violation of his feudal rights by Edward, Prince of Aquitaine, made him decide in 1368, to file an appeal to the King of France. By his relentlessness, he convinces Charles V to launch a conquest of the lost territories. When he died, the King's gratitude for the success of the policy he initiated and the prestigious weddings of his children, put his house among the first of the kingdom.


Remerciements.

      Je tiens avant tout à remercier le Professeur Bertrand Schnerb qui a bien voulu accepter parmi ses étudiants l'ouvrier de la septième heure que je suis, sans même me faire remarquer que la personnalité, objet de mon étude, se place un peu à la périphérie de ses préoccupations. Il a su cependant m'accorder tout le soutien et tous les conseils que mon manque d'expérience universitaire nécessitait. Il a bien voulu m'introduire parmi les auditeurs du séminaire sur les ducs Valois de Bourgogne qu'il anime conjointement avec le Professeur Werner Paravicini. A leur écoute, j'ai pu m'imprégner, j'espère avec profit, des exigences méthodologiques de la recherche historique, et constater la richesse et l'épaisseur des satisfactions qu'elle procure.

      Ma gratitude va aussi au Professeur Philippe Contamine par l'accueil sans retenue qu'il m'a réservé et la patience dont il a fait preuve à mon égard pendant les trop courtes années où j'ai eu la chance de profiter de son enseignement. Utilisant mon passé de serviteur de Mars, il a su me réorienter avec la ferme affabilité qui est la sienne en chevalier servant de Clio. Qu'il soit remercié pour la vaste carrière qu'il m'a ainsi ouverte.

      Enfin, ma reconnaissance va à mes enfants, Anne-Sophie, qui a assuré l'ingrat labeur de relecture de ce travail, Ségolène et Pascal qui en ont assuré la logistique informatique, et bien sûr à mon épouse, Xristilla, qui a vaillamment supporté l'ensemble. Je ne sais pas ce qu'aurait été ce travail sans leurs interrogations, leurs encouragements et leur patience.

      

      Figure 1. Les armes de Jean Ier, comte d'Armagnac et de Rodez.

      Ces armes ont été portées par Bernard VII, comte d'Armagnac et de Rodez, connétable de France, petit-fils de Jean Ier.

      (d'après le site Internet 'Héraldique européenne')


Introduction.

      Bilan historiographique.

      L'importance de la maison d'Armagnac dans la construction de l'unité française est une évidence. Son nom a été utilisé par l'histoire pour désigner l'un des deux partis qui se sont affrontés sur la conception de l'état au début du XVème siècle 1 . Les destins agités des derniers comtes de cette lignée ont été décrits par leur principal historien, Charles Samaran. Mais l'ouvrage fondamental de celui-ci pour la connaissance du Languedoc à la fin du Moyen Age, La maison d'Armagnac au XVème siècle 2  porte sur une période où le destin national de la maison d'Armagnac est un fait établi. L'essor de cette famille date d'une période antérieure. Sa montée en puissance peut être attribuée au comte Jean Ier (1305-1373). Cest lui qui a fait passer sa maison d'un rayonnement régional à un destin national. Il a été aidé par un certain nombre d'événements conjoncturels. Mais savoir utiliser sa chance n'est-il pas le propre des hommes qui font l'histoire?

      Approfondir la connaissance que l'on peut avoir des faits et gestes de Jean Ier, c'est également étudier en contrepoint le déroulement en Languedoc de la première partie de la guerre de Cent Ans. A vingt-quatre ans, Jean Ier est témoin, à Amiens, de l'hommage rendu par Edouard III à Philippe VI pour le duché de Guyenne. Il a trente-deux ans lorsqu'il participe en juillet 1337, au siège de Saint Macaire qui marque le début des hostilités. A soixante-six ans, il est un des destinataires de la lettre de Charles V de mai 1371 faisant part de la confiscation du duché de Guyenne. S'intéresser à la vie de Jean Ier, comte d'Armagnac, c'est retrouver les comptes et mécomptes de la politique royale dans le midi de la France pendant une grande partie du XIVème siècle.

      Son rôle dans ce tissu événementiel a été évoqué par les uns et par les autres. Mais le bilan historiographique le concernant que l'on peut dresser, n'est guère éloigné de celui que Charles Samaran a établi il y a bientôt un siècle. Les premiers historiens des comtes d'Armagnac et de Rodez, Antoine Bonal 3  autour de 1610, Louis Bosc 4  en 1797, l'abbé de Monlezun 5  en 1847, le baron de Gaujal 6  en 1858 ne se sont intéressés à Jean Ier que de façon partielle, essentiellement en tant que comte de Rodez, en n'apportant pas toujours la précision souhaitable sur les sources qu'ils utilisent. L'histoire du Languedoc de Dom Vaisette et Dom Devic, ou l'Histoire de Charles V de Roland Delachenal sont, bien sûr, irremplaçables mais en raison de l'ampleur de leur propos, ces auteurs ne traitent que des moments forts de l'existence de Jean Ier. Seul, l'abbé Breuils a fait paraître en 1896 dans la Revue des questions historiques 7 , un article sur Jean Ier d'une soixantaine de pages. Ce texte précis, utilisé depuis comme référence, n'aborde la vie de Jean Ier qu'en 1352 et assène parfois des informations que l'on préférerait mieux étayées. Charles Samaran ne s'est intéressé à la maison d'Armagnac qu'à partir de Jean IV (1418-1450), l'arrière petit-fils de Jean Ier. Mais les informations qu'il a données ailleurs sur les institutions seigneuriales en Gascogne concernent parfois le XIVème siècle et Jean Ier 8 .

      Chez les historiens du dernier demi-siècle, Jean Ier n'apparaît qu'au détour des grands événements auxquels il est mêlé. Sans parler des oeuvres majeures qui embrassent toute la période comme celles de Françoise Autrand, de René Cazelles, de Philippe Contamine, de Françoise Lehoux ou de Jonathan Sumption, on le rencontre dans d'autres ouvrages concernant le Languedoc comme ceux de Françoise Beriac, de Pierre Capra ou de Pierre Tucoo-Chala. Mais comme ces historiens traitent le plus souvent des adversaires de Jean Ier qu'ont été le gouvernement anglais de Bordeaux, ou Gaston III, dit Gaston Phébus, la personne et les actes de Jean Ier ne sont abordés que succinctement , avec parfois des a priori chez le dernier auteur cité.

      Certains épisodes de l'existence de Jean Ier ont fait cependant l'objet d'études fouillées que l'on peut utiliser comme référence. On peut citer parmi elles, 'La levée du subside de 1337 en Rouergue' de Charles Sibertin-Blanc, 'Le siège d'Aiguillon en juin 1354' de Pierre Capra, 'La levée du capage et l'émeute toulousaine du 9 mai 1357' de Jules Regné ou tout récemment 'Hôtel du seigneur ne vaut rien sans dame', sur le mariage de la fille aînée de Jean Ier, de Françoise Autrand. On peut ajouter à ces travaux ceux de deux auteurs anglo-saxons, Peter Russel 9  et Kenneth Fowler 10 , dont les synthèses érudites, établies à partir de sources géographiquement peu accessibles, apportent beaucoup.

      La thèse récente d'Etienne Johans 'Aristocratie vassalique et pouvoir princier dans les domaines rouergats et cévenols de la famille d'Armagnac au XIVème siècle' 11  qui ne concerne que de loin la personne de Jean Ier, fournit des éléments précieux sur les dates des séjours de celui-ci dans ses domaines rouergats.

      Présentation des sources.

      Charles Samaran s'était étonné en son temps qu'aucun contemporain des périodes de gloire de la maison d'Armagnac n'en est écrit la chronique. Plus tard, grâce à ses recherches, il a pu établir qu'un tel document avait dû être établi du temps de Jean Ier, mais, réclamé par Mathée, dernière fille du comte et épouse de l'héritier d'Aragon, en avril 1374, à son frère Jean II (1373-1381), il serait parti en Espagne et n'a pas été retrouvé 12 . Jean Ier n'apparaît donc qu'épisodiquement dans les chroniques, qu'elles soient françaises, italiennes ou anglaises. Jean Froissart, le chroniqueur qui s'est le plus intéressé au Languedoc, est un admirateur fervent de Gaston Phébus, comte de Foix-Béarn. Il n'évoque qu'assez peu Jean Ier, adversaire déclaré de son héros, et le fait le plus souvent au travers d'anecdotes où le comte d'Armagnac n'a jamais le beau rôle.

      Les sources d'archives sont beaucoup plus abondantes. Leur recherche est grandement facilitée par le travail réalisé par Charles Samaran qui a établi au début du siècle un inventaire exhaustif des fonds d'archives, concernant la maison d'Armagnac, conservés en France 13 . Ils sont principalement répartis dans les archives départementales du Lot-et-Garonne, de l'Aveyron et des Pyrénées-Atlantiques. L'éminent archiviste-paléographe a établi également la chronologie de la constitution de ces fonds, consécutive à l'histoire agitée de la maison d'Armagnac au XVème siècle et à son extinction au début du XVIème siècle. Le comte Jean Ier préférait ses domaines du sud de la Garonne, en Gascogne. Ses propres archives étaient donc conservées à Lectoure, à Vic-Fezensac ou dans le château de Lavardens, sa résidence de prédilection. Elles ont été pillées à la fin du XVème siècle par les compétiteurs pour l'héritage des comtes d'Armagnac, à la recherche de pièces justifiant leurs prétentions. De nombreux actes concernant Jean Ier ont alors disparu, et ne sont connus avec une plus ou moins grande précision qu'au travers des recensements dressés par les chanceliers des derniers comtes. On dispose ainsi de l'inventaire des archives de Lavardens, dressé en 1390 14 , établi avant leur transfert à Rodez, de celui des archives de Vic-Fezensac dressé en 1501 15 , ainsi que ceux des archives de Rodez fait en 1502 16  et des archives de Lectoure réalisé en 1612 17 . L'inventaire des archives de Vic-Fezensac est particulièrement précieux. Ce régistre manuscrit très détaillé donne de nombreuses informations sur des actes disparus concernant Jean Ier et ses successeurs. L'abbé Breuils qui s'en est beaucoup servi, ne donne pour les pièces qu'il cite, ni leur folio, ni leur cote, ce qui rend difficile leur identification.

      Les vicissitudes des transferts successifs des archives des comtes d'Armagnac ont amené la concentration aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, de la plus grande partie des documents concernant la personne et les activités de Jean Ier, ne laissant à Montauban ou à Rodez que les pièces relatives à l'administration de ses domaines. Ces dernières n'ont donc été consultées qu'au travers de leurs inventaires réalisés au XIXème siècle 18 . En revanche, les archives conservées à Pau, consultées sur place, se sont révélées très riches.

      A Paris, la collection Doat et les copies faites par les érudits des XVIIème et XVIIIème siècles, conservées au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, ont été particulièrement utiles. Les délais de consultation entraînés par les travaux en cours au centre Caran des archives nationales n'ont pas permis de mener dans ce centre toutes les investigations qu'il aurait été souhaitable d'y faire.

      Problématique.

      L'histoire du Languedoc durant les premières décennies de la guerre de Cent ans est marquée par la rivalité des comtes de Foix-Béarn et d'Armagnac. Il a été écrit qu'il s'agissait des dernières guerres entre grands féodaux de l'histoire du royaume. Le pouvoir royal n'a pas encore la puissance et l'assise suffisante qui lui permettraient d'imposer l'arrêt des combats. Ce différent, pour une question de contestation d'héritage, date de la fin du siècle précédent. Il connaît une accalmie entre 1320 et 1350, d'abord en raison du jeune âge des deux protagonistes, Jean Ier d'Armagnac et Gaston II de Foix-Béarn, ensuite en raison de leur commune fidélité au roi Valois, Philippe VI, qu'ils servent dans ses guerres. La situation change ensuite. Le fils de Gaston II, Gaston III, dit Gaston Phébus (ou Fébus), prend très vite ses distances vis à vis du pouvoir royal. Et c'est là que l'histoire comparée de Jean Ier et de Gaston III prend tout son intérêt. Ce sont tous les deux de grands féodaux, largement possessionnés, disposant d'un vaste réseau de parents et de clients. Dotés chacun d'une forte personnalité, combatifs et volontaires, ils sont l'un et l'autre allié à la famille royale par leur mariage. Mais leurs choix de vie vont les conduire vers des destins complètement opposés.

      Soucieux de son indépendance, aspirant à l'autonomie de ses possessions, Gaston III ne s'engage ni d'un côté, ni de l'autre. Usant au mieux des péripéties de la guerre franco-anglaise, il s'aménage une sphère de liberté aux dépens des pouvoirs anglais et français. Peu attiré par la vie des camps, il ne prend les armes qu'au profit de ses intérêts, ou pour défendre ses territoires contre les pouvoirs centraux. Resté seul après le renvoi de son épouse et la mort de son fils dans des conditions suspectes auxquelles il est mêlé, veillant sur le trésor qu'il accumule patiemment dans la tour de son château d'Orthez, il se consacre à la chasse et à la construction d'un réseau de forteresses destiné à protéger ses domaines. Hors une courte expédition en Prusse dans sa jeunesse et une autre de quelques jours en Aragon, son existence se déroule dans ses terres, entre Foix et Orthez.

      L'itinéraire de Jean Ier est profondément différent. Son action se place à l'échelon du royaume. Cet homme, attaché à son personnage de grand baron français du Languedoc, a influé de façon considérable par une démarche volontariste sur les événements de la première partie de la guerre de Cent Ans, bien au delà de ce que sa position dans la hiérarchie sociale lui permettait. Disposant de vastes domaines en Languedoc, grâce aux héritages de ses deux parents et de sa première épouse, Régine de Goth, Jean Ier est introduit dans le cercle familial royal par son second mariage avec Béatrix de Clermont, nièce du duc de Bourbon. Dès l'accession de Philippe VI au trône, il manifeste une fidélité sans faille aux Valois.

      Le début de la guerre franco-anglaise le voit servir dans les armées royales, au sud et au nord du royaume, dans les conditions que l'on peut attendre de son rang et de son statut de grand baron du Sud-Ouest. Son destin se modifie alors sous l'action de deux facteurs. Le premier est l'intérêt que lui accorde le roi qui, découvrant ses qualités, l'appelle à son conseil. Le second est l'amitié que lui porte Jean, duc de Normandie, l'héritier du royaume. Les responsabilités d'ambassadeur et de lieutenant du roi en Languedoc que lui confient Philippe VI, puis Jean II, lui confèrent une stature politique, reconnue par les papes successifs et par les rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon et de Navarre. Il donne toute la mesure de ses capacités après le désastre de Poitiers, gérant avec efficacité au nom du roi, tout le sud du royaume pendant cette période difficile qui voit trembler la couronne de France.

      Jean Ier supporte avec peine les dispositions du traité de Calais qui le rejettent dans l'obédience d'un roi, Edouard III, qu'il a toujours combattu. Incapable de composer avec les exigences tatillonnes du prince de Galles, devenu prince d'Aquitaine, il se regimbe contre son autoritarisme et se lance, isolé, dans une démarche visant à remettre en cause l'allégeance qui lui a été imposée. Par sa détermination, il pousse Charles V dans la voie qui mêne à la rupture du traité de Calais. Une fois le roi décidé, il déploie toute son énergie à faire basculer dans l'obédience française, nobles et communautés. Utilisant le capital de confiance qu'il avait accumulé pendant ses années de lieutenance, il réussit en quelques mois à créer une dynamique qui ramène au roi des pans entiers des territoires cédés, permettant ainsi à Charles V de reconstituer son royaume dans les limites que lui avaient données Philippe VI.

      Jean Froissart a séjourné à Orthez dans l'entourage de Gaston Febus. Ebloui par la personnalité de son hôte, il ne tarit pas d'éloges sur lui. De nos jours, à travers l'oeuvre de toute une vie, Pierre Tucoo-Chala a fait revivre Gaston III, ses rêves de principauté, son habileté diplomatique, ses talents d'organisateur, son amour de la chasse et les particularités de sa dévotion, insistant sur les côtés lumineux du personnage, estompant ses ombres. L'ennemi de Gaston III, Jean Ier d'Armagnac, n'a laissé derrière lui, ni traité de chasse, ni livre de dévotion. Moins chanceux que son rival, il n'a pas trouvé de chroniqueur pour vanter ses mérites et ses hauts faits. Pourtant cet homme, enfermé dans une tour du château de Foix pendant deux ans et demi, à la grande satisfaction du roi de France, Charles V, ne se libérant qu'au prix d'une rançon exorbitante, se retrouve trois ans plus tard l'objet des attentions du même roi qui, de sa propre main, lui écrit ' mais plus vous aimons, et aussi nous appercevons mieux de l'amour que vous avez à nous que nous ne fismes onques' 19 . Comment ne pas tenter de connaître un peu mieux un homme capable d'obtenir de tel retournement de la part d'un roi peu connu pour ses foucades ?

      Le présent travail vise à cerner un peu mieux la personne, la vie et l'environnement de Jean Ier, 'par la grâce de Dieu', comte d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez, vicomte de Lomagne, d'Auvillars et de Mauléon, seigneur des terres d'Eauze et de Rivière 20 .

      


La jeunesse du comte.

      L'ascendance de Jean d'Armagnac.

      Comme pour nombre de ses contemporains, on ne sait pratiquement rien des premières années de Jean Ier. On ne connaît pas son lieu de naissance. Son année de naissance ne peut être déterminée que par déduction.

      On sait qu'en 1302, il n'est pas encore né puisque dans le testament qu'il rédige le 18 mai, Bernard VI, comte d'Armagnac, sur le point d'embarquer pour la Sicile avec Charles de Valois, institue comme son héritier, le fils ou la fille qu'attend sa femme, Cécile de Rodez 21 . On trouve mention dans un acte daté du 6 mai 1306, du comte d'Armagnac et de son fils 22 . Le fils dont il est question, a pour prénom Jean. Tout laisse à croire qu'il est né l'année précédente, en 1305. Cette date se déduit d'une pièce établie en 1325. Il s'agit du procès verbal des discussions menées devant l'évêque de Mende, par les procureurs du comte d'Armagnac et de l'évêque de Rodez, concernant un accord passé en 1317 sur le paréage de la ville. On apprend que Giraud d'Avarion (Arpajon ?), envoyé de Jean, comte d'Armagnac et de Rodez, répondant aux représentants de l'évêque de Rodez qui soutiennent que le comte est encore mineur, souligne 'qu'au contraire', le comte a le droit d'intervenir 'parce que son dit seigneur comte a l'âge de vingt ans et est sous l'hommage du roi pour le dit comté de Rodez' 23 . Il est écrit plus loin, dans le même document, que le 31 mars 1317 24 , lorsque l'accord initial de paréage a été accepté par Bernard, le père de Jean, ce dernier avait moins de quatorze ans et plus de sept 25 . Enfin, on lit que le 23 octobre 1324, Régine de Goth et son mari, Jean, comte d'Armagnac, jurent sur les Evangiles, qu'ils ont moins de vingt cinq ans et plus de quatorze ans 26 . Il y a donc de très fortes présomptions pour que Jean Ier soit né en 1305 27 . Cette date est d'ailleurs celle qu'adoptent plusieurs auteurs, et qui est reprise dans un ouvrage récent 28 .

      En ce qui concerne le jour de sa naissance, peut-être peut-on tirer un indice du fait que Jean Ier paraît manifester une dévotion particulière à saint Pierre, qui se fête le 30 juin. En décembre 1359, il élabore le projet de construction d'une collégiale à Auch, en l'honneur de la Vierge Marie, pour y faire prier pour lui-même et sa famille 29 . Dans la description détaillée du monument qu'il envisage de réaliser, il indique que le grand autel sera placé sous le patronage de la Vierge Marie et de saint Jean l'Evangéliste. Et il ajoute que l'autel du côté droit sera dédié à saint Pierre Apôtre et à saint Borren, évêque et confesseur. Il n'a pas été possible d'identifier ce dernier saint. Mais du fait qu'il envisage que l'autel principal soit consacré à son saint patron, ne peut-on pas déduire de sa dévotion seconde à saint Pierre qu'il est né le jour de la saint Pierre ? Jean Ier serait alors né le 30 juin 1305.

      Jean Ier n'a pas profité longtemps des soins sa mère, Cécile, puisque celle-ci est décédée au cours du printemps 1313 30 . Elle était encore jeune, puisque née après 1274, elle n'a au plus que trente neuf ans. Elle laisse deux enfants, une fille Mathé et le jeune Jean, de son mariage avec Bernard VI, comte d'Armagnac, célébré en 1298. Cécile de Rodez était la troisième fille du second mariage d'Henri II, comte de Rodez, avec Mascarose de Comminges 31 . C'est la préférée de son père, puisque c'est à elle que celui-ci, qui n'a pas de descendants masculins de ses trois mariages successifs, remet le comté de Rodez dans son testament fait en 1301 32 . Il confirme ainsi la donation entre vifs qu'il avait faite plusieurs années auparavant. A sa mort en 1303, le testament d'Henri II est contesté. Il faut attendre 1309 et un arrêt du Parlement pour que Cécile se rende à Paris en compagnie de Bernard VI pour prêter hommage pour son comté 33 . A son tour, Cécile transmet le comté de Rodez à son fils Jean ainsi qu'elle l'indique dans le codicille de son testament qu'elle fait rédiger en mai 1312. Elle spécifie que son fils devra porter les armes des comtes de Rodez, écartelées des armes d'Armagnac 34 . Pour s'assurer de l'exécution de ses dernières volontés, elle choisit comme exécuteurs testamentaires, son cousin germain, Amalric de Narbonne, seigneur de Talairan ainsi que son mari 35 . Jean Ier n'a conservé évidemment aucun souvenir de sa mère. Lorsqu'il dicte son ultime testament quelques jours avant sa mort en avril 1373, les fondations pieuses qu'il établit à Rodez sont faites pour prier pour les âmes de 'dominae matris nostre et domini Henrici, bone memorie, comitis Ruthenae' 36 . On se serait attendu à un peu plus de chaleur.

      Le père de Jean, Bernard VI, comte d'Armagnac et de Fezensac, est le fils de Geraud VI et de Mathé de Béarn 37 . La lignée des Armagnac se dit apparentée aux rois de Castille et de Leon 38 . La première épouse de Bernard VI, Isabelle d'Albret, est morte avant 1296, sans lui donner d'enfants. Par son second mariage avec Cécile de Rodez, en 1298, il s'est allié avec la puissante famille des comtes de Rodez, renforçant ainsi son poids politique. Bernard VI a loyalement servi le roi de France dans ses guerres. Déjà, en 1302, il est allé se battre en Italie sous Charles de Valois. Par la suite, il participe à toutes les campagnes menées en Flandres par Philippe-le-Bel et son fils Louis X, en 1303, 1304, 1313 et 1315. Il sert dans l'armée royale à la tête de détachements importants. Il contribue ainsi à la victoire de Mons-en-Puelle du 18 août 1304, avec quatre cents hommes d'armes et mille sergents à pied 39 . Son importance et sa fidélité sont telles qu'il est appelé à faire partie du conseil 'étroit' créé en 1316 par Philippe V pour donner satisfaction à la réaction nobiliaire qui a suivi la mort de Philippe-le-Bel 40 . Cette activité militaire est onéreuse et Bernard VI est impécunieux. A la mort de Cécile, alors qu'il assure l'administration du comté de Rodez pour son fils Jean, il doit emprunter 2500 florins d'or au futur cardinal de Mostuéjoul, alors évêque de Saint Flour, pour payer les frais d'obsèques de sa femme. Il se trouve par la suite dans l'impossibilité de régler sa dette. Les derniers 1 500 florins ne seront remboursés qu'en 1338, par son fils, à Marquès de Mostuéjoul, héritier du cardinal 41 .

      A la mort de Bernard VI en 1319, Jean est entré dans sa quatorzième année. Dans son testament rédigé en octobre 1312, Bernard VI qui s'intitule, 'par la grâce de Dieu', comte d'Armagnac et de Fezensac, choisit pour sépulture l'église cathédrale d'Auch où Geraud son père a été enterré. Il institue son fils Jean comme son héritier. Il lui substitue en cas de décès prématuré, Roger d'Armagnac, son propre frère. Il lègue à sa fille Mathé, 1 000 l.t. de rente. Ses exécuteurs testamentaires sont Guillaume de Cardaillac et Bernard de Maurede, chevaliers, Pierre de Verdun, chanoine de l'église d'Auch, Jordan de Laporte, prêtre, Augier de Posole, juge de son comté d'Armagnac et Odon de Saint Paul, chanoine de Nogaro 42 . Il a prévu de confier la garde et l'administration des biens de ses deux enfants mineurs, Mathé et Jean à son oncle, Amanieu d'Armagnac, archevêque d'Auch, et à son frère, Roger d'Armagnac 43 . Comme le premier est mort en 1318, la régence des biens des deux adolescents est finalement partagée entre Roger d'Armagnac, nommé évêque de Lavaur en 1317, pour leurs domaines de Gascogne, et Amalric II, vicomte de Narbonne, seigneur de Taleyrand, pour leurs terres de Rouergue 44 .

      A la mort de leur mère, la seule aïeule en ligne directe qui reste aux deux enfants est leur grand-mère paternelle, Mathé, fille de Gaston VII, vicomte de Béarn, épouse de Geraud VI, comte d'Armagnac. Née après 1230, mariée en 1250, veuve en 1285, Mathé de Béarn est au moins septuagénaire à la mort de sa belle-fille. Elle a survécu à son fils 45 . Il est plausible que les deux enfants lui soient confiés, comme le suggère l'abbé Breuils et qu'elle ait assuré leur éducation. L'abbé Breuils lui attribue un caractère entier et revendicatif. Il en donne pour preuve qu'elle est à l'origine de la rivalité qui oppose les Armagnac aux Foix-Béarn 46 . En effet, elle a toujours contesté le testament de son père, Gaston VII, vicomte de Béarn, qui avait attribué le Marsan et le Gavardan à sa soeur aînée Marguerite, épouse du comte de Foix. Elle prend soin de transmettre sa querelle à ses deux fils. En 1309, elle donne en gage ses prétentions sur la vicomté de Gavardan pour 4 000 l. bordelaises, l'équivalent de 4 000 l.t., à Bernard d'Armagnac, son fils aîné 47 . En 1310, elle donne à son second fils Gaston, vicomte de Fezensaguet, tous ses droits supposés sur la succession de son propre père 48 . En 1316, elle accorde à Bernard, la terre de Rivière sur laquelle ses droits sont un peu plus assurés 49 . En 1317, dans des circonstances qui paraissent donner raison à l'abbé Breuils sur son caractère, elle donne procuration à ses deux fils, Bernard VI et Gaston d'Armagnac, vicomte de Fezensaguet, pour la représenter devant le sénéchal de Toulouse qui la poursuit pour les exactions commises par ses officiers 50 .

      

      Les premières années.

      Jean d'Armagnac aurait donc passé sa petite enfance dans la ville d'Auch, à proximité de sa grand-mère. Il a alors grandi dans le château comtal. Sur un plan tardif de la ville, fait au XVIIème siècle, ce château figure sous forme d'une construction massive défendant le côté sud-ouest de la ville, géographiquement le plus vulnérable. En complément, 'le château de La Treille et le monastère de Saint Orens [défendaient] le côté nord-est. Hors des murs, le couvent des Cordeliers, bâti en 1255, flanquait le côté ouest; le manoir du seigneur de Labarthe, le 'Couloumié', était en sentinelle avancée au nord-est'. Le château des archevêques était situé à l'est, au bord des remparts construits le long des a-pics dominant le Gers 51 . Le seul élément de bâtiment contemporain de Jean Ier existant encore de nos jours, est une tour du château des archevêques qui, paraît-il, servait de prison pour l'officialité. Elle a été construite pendant la jeunesse de Jean Ier.

      Le seul événement local qui ait laissé des traces dans les archives, pendant les premières années de Jean Ier, s'est déroulé à Rodez. La ville est partagée en deux entités séparées distinctes, la Cité sous la juridiction de l'évêque, et le Bourg appartenant au comte. En juillet 1315, un conflit concernant la police des foires entraîne une rixe entre les gens du comte de Rodez, Bernard VI, et les serviteurs de l'évêque, Pierre de Chassaigne 52 . Des hommes de l'évêque sont tués et une maison brûlée. En rétorsion, Pierre de Chassaigne place le Bourg sous interdit. Bernard VI consent alors à soumettre le différent à l'arbitrage de Guillaume IV, évêque de Mende et comte de Gévaudan. Il en résulte un accord de paréage entre le comte et l'évêque, signé en mars 1317 par Bernard VI, agissant au nom de son fils 53 . Sollicité, le roi Philippe V accorde un peu plus tard, des lettres de rémission à Bernard VI et à ses héritiers pour les actes commis à l'encontre de l'évêque de Rodez 54 . Amalric de Narbonne, seigneur de Taleyrand, cousin de Bernard, qui est compromis dans l'affaire, est retenu en prison par Pierre de Ferrières, sénéchal royal du Rouergue 55 . Il n'obtiendra ses lettres de rémission qu'en février 1325, grâce à l'intervention de son pupille, Jean Ier 56 . La question des compensations financières, conséquences du paréage, dues au comte par l'évêque de Rodez, n'est réglée qu'en 1327 57 . L'accord de paréage entre les deux autorités seigneuriales sera tardivement approuvé par le pouvoir royal en 1337, dans le cadre des mesures prises par Philippe VI pour se concilier les seigneurs du Languedoc 58 .

      Les informations sur les années d'enfance de Jean Ier sont inexistantes. On ne connaît pas ses éducateurs. Il est permis de supposer qu'il a reçu son éducation de jeune seigneur dans l'hôtel de Bertrand de Goth, vicomte de Lomagne, neveu du pape Clément V, puisque ses fiançailles avec Régine de Goth, fille de Bertrand, ont été négociées en 1311 59 . Son père, Bernard VI participe aux différentes campagnes menées par le pouvoir royal contre les Flamands révoltés qui marquent ses jeunes années, mais on ne trouve pas de trace de sa présence auprès de lui 60 . Il est en effet bien jeune. Quelques mois après la mort de son père, au début de l'été 1319, il est nommément convoqué par Pierre de Ferrières, sénéchal du Rouergue pour rejoindre l'ost royal à Arras dans l'octave de la Nativité de la Vierge (8 septembre). C'est Amalric de Narbonne qui se présente à sa place, à la tête des seigneurs du comté de Rodez en indiquant qu'il agit en son nom et en celui du 'magnifique seigneur Jean, par la grâce de Dieu, comte de Rodez, d'Armagnac et de Fezensac [...] qui n'a pas l'âge requis' 61 .

      On sait qu'après la mort de son père, ses affaires sont entre les mains de deux administrateurs. Il s'agit comme on l'a vu, d'Amalric de Narbonne, sire de Talairan pour le comté de Rodez et de son oncle, Roger d'Armagnac pour les comtés d'Armagnac et de Fezensac. Un doute subsiste sur l'identité exacte du premier. Les généalogies de la famille de Narbonne proposées par le Père Anselme et par Dom Devic diffèrent 62 . Il y a également une question de prénom 63 . Au moment de la mort de Bernard VI en 1319, l'Histoire générale du Languedoc identifie Amalric II, vicomte de Narbonne, seigneur de Talairan, marié en 1267 à Jeanne de L'Isle Jourdain, mort le 19 juin 1328, et son fils Aymeri VI, vicomte de Narbonne, né en 1276 et mort en 1336 64 . Le premier est petit-fils d'Hugues IV, comte de Rodez et cousin germain de Cécile. Celle-ci l'a placé parmi ses exécuteurs testamentaires. On peut penser que c'est lui qui a été désigné par Bernard VI avant sa mort en 1319, pour assurer la tutelle de son fils mineur pour son comté de Rodez. Aymeri VI paraît donc être cousin issu de germain de Jean Ier, mais dans son testament de février 1333, ce dernier l'appelle 'mon oncle' 65 . Les différents actes antérieurs ou postérieurs à 1328, date de la mort d'Amalric II donnent comme prénom au vicomte de Narbonne, seigneur de Talairan, régent des biens de Jean Ier, le nom 'd'Amalricus de Narbonna' 66 . En tout état de cause, en 1332, lorsque Jean Ier part en Italie aux côtés du roi de Bohême, il laisse le soin de son comté de Rodez à Aymeri de Narbonne 67 . Il fait confiance au fils de celui qui l'a aidé et guidé pendant son adolescence. Cet Aymeri ou Amaury VI, vicomte de Narbonne, est sûrement un homme de valeur puisqu'il est utilisé par le gouvernement royal pour ses compétences maritimes. En 1324 ou 1325, il est envoyé par le roi Charles IV le Bel en Méditerranée orientale pour reconnaître les lieux et préparer la croisade que le roi de France envisage d'entreprendre 68 .

      Le tuteur de Jean Ier et de sa soeur Mathé, l'administrateur de leurs biens de Gascogne, est leur oncle paternel, Roger d'Armagnac, sire de Magnoac et évêque de Lavaur. Il a été choisi pour assurer cette fonction par le comte Bernard VI, dans son testament de 1312 69 . Il doit cette responsabilité à ses qualités personnelles. Celles-ci sont telles que la jeune femme de Jean Ier, Régine de Goth, en fait état dans son testament dicté quelques jours avant sa mort, en août 1325 70 . Philippe VI apprécie lui aussi la personne de Roger d'Armagnac puisqu'il le fait appeler au siège de Laon en 1338. On connaît l'importance de ce siège dont le titulaire est un des six pairs ecclésiastiques chargés de couronner le roi lors de son sacre 71 . L'évêque de Lavaur assiste donc son pupille dans tous les temps forts de son adolescence. Il se trouve à ses côtés lorsque celui-ci est intronisé comte d'Armagnac et de Fezensac, à la mort de son père, Bernard VI, en 1319. Il l'accompagne tout le long du périple qui permet au nouveau comte de recevoir les hommages de ses vassaux de Gascogne 72 . Il est témoin du serment qu'il prête devant les consuls de la ville d'Auch, dans le cloître des Cordeliers de la ville 73 . Le jeune comte est en mesure d'assurer ses responsabilités comtales puisqu'il est entré alors dans sa quatorzième année, l'âge de la majorité suivant la coutume d'Auch 74 . Il recommencera néanmoins cette tournée d'hommage à la fin de l'été 1323 lorsqu'il aura atteint ses dix huit ans, toujours escorté de son oncle, Roger d'Armagnac 75 .

      La coutume du comté de Rodez diffère puisque Jean Ier doit attendre d'avoir atteint ses dix huit ans pour recevoir l'hommage de ses vassaux. Il les recueille, accompagné d'Amalric de Narbonne, le régent de son comté de Rodez, au cours d'une tournée qui dure plus d'un mois, du 20 juin au 5 août 1323. Trois cent cinq vassaux s'inclinent successivement devant lui, et s'engagent à lui rendre les obligations qu'ils lui doivent 76 .

      C'est sans doute grâce à son oncle évêque que Jean Ier a eu une éducation complète et qu'il a appris à lire et à écrire. Il s'exprime indifféremment en langue romane ou en français. Il a sans doute appris le latin comme en fait foi une lettre autographe, conservée dans les archives de la ville de Venise, écrite en 1335 77 . En France, aux Archives Nationales, est conservé un acte du 1er mars 1368 paraphé de sa main 78 . On sait que dans sa vie, il a commandé des livres 79 . Il existait sûrement une certaine ambiance intellectuelle dans la famille des comtes de Rodez puisque Anne de Rodez, dernière épouse d'Henry II, et Cécile de rodez, sa belle-fille se disputent la possession de la bibliothèque de leur époux ou père, lors de la liquidation la succession de ce dernier 80 . On peut penser que Jean Ier parlait le français et la langue d'oc. Le français, la langue d'oc et le latin sont utilisés dans les actes le concernant.

      Roger d'Armagnac prend à coeur son rôle de tuteur des deux enfants de son frère. C'est lui qui semble être à l'origine des mariages de ses deux neveux dans le cadre d'une politique réfléchie visant à assurer l'avenir de la maison d'Armagnac. Il commence par resserrer les liens avec la famille d'Albret profitant de l'occasion du moment. En effet, en 1320, Bernard Ezy, sire d'Albret, est devenu veuf après le décès de sa toute jeune femme, Isabelle de Gironde, épousée en 1318 81 . Une alliance des Albret avec la maison de Foix-Béarn dont une fille, Blanche de Foix, est à marier et dont les possessions sont mitoyennes de celles des Albret serait possible. Mais les Albret et les Foix-Béarn ne s'entendent pas, le comte de Foix-Béarn, Gaston Ier, est mort en 1315, son fils Gaston II n'a que onze ans et sa veuve, Jeanne d'Artois, n'a pas la tête politique, sa mauvaise réputation la dessert. Profitant de l'absence d'une direction ferme à la tête de la maison de Foix-Béarn, l'évêque de Lavaur devance Jeanne d'Artois et propose à Bernard Ezy d'Albret d'épouser sa nièce, Mathé, fille de Bernard VI d'Armagnac. L'affaire est rondement menée. Il rencontre le sire d'Albret au début du mois d'avril 1321. Une convention est signée le 4 avril, et le mariage est célébré quelques semaines plus tard, le 21 mai, en présence de Jean Ier. Roger d'Armagnac fait célébrer le même jour le mariage d'une autre de ses pupilles, Mascarose d'Albret, cousine de Mathé, avec Guitard d'Albret, vicomte de Tartas 82 .

      Mathé d'Albret reçoit de son frère une dot de 20 000 l. payable en dix ans 83 . Elle avait déjà reçu de sa mère une rente de 1 000 l. rodanoises, soit 500 l.t.. De plus, en contrepartie de sa renonciation à tous ses droits à leurs héritages, son père, Bertrand, et sa mère, Cécile, lui avaient légué chacun par testament 10 000 l.t. 84 . L'évêque de Lavaur apporte à son neveu par cette union un avantage certain dans la rivalité qui oppose les Armagnac aux comtes de Foix-Béarn. Il lui assure une possibilité d'alliance de revers en cas de conflit, les possessions des Albret limitant à l'ouest celles des comtes de Béarn. Cependant les Armagnac sont pour le moment impécunieux. En 1334, il reste encore à régler 21 760 royaux d'or de la dot de Mathé au sire d'Albret 85 .

      

      Les deux mariages de Jean Ier.

      Après avoir marié sa nièce, Roger d'Armagnac se préoccupe de son neveu. Le mariage de celui-ci avait déjà été envisagé par ses parents de leur vivant. En 1311, un contrat de mariage avait été établi entre Jean d'Armagnac et Régine de Goth mais le mariage n'avait pas été prononcé en raison du jeune âge des deux intéressés 86 . Régine est la fille de Bertrand de Goth, vicomte de Lomagne et d'Auvillars, et de Béatrix de Lautrec. Les possessions de Bertrand de Goth bordent au nord et au nord-ouest le comté de Fezensac 87  Elles s'étendent de Bazas jusqu'aux environs de Bordeaux, et comprennent le château de Blanquefort aux portes de la capitale de la Guyenne. Régine est donc un parti très intéressant. Ce qui explique que le roi Edouard II, roi d'Angleterre, à la recherche d'alliances avec les seigneurs gascons à la suite de l'affaire de Saint Sardos de novembre 1323, envisage de lui faire épouser son demi-frère, Edmond de Woodstock, comte de Kent.

      Roger d'Armagnac informé de projet, rappelle aussitôt à Bertrand de Goth la promesse de mariage de 1311. Le vicomte de Lomagne, qui s'est rangé dans le camp du roi de France dès que la tension est montée, ne donne cependant son accord qu'après avoir obtenu un complément de contrat avantageux pour lui et pour sa fille. Régine ne reçoit plus de son père qu'une rente annuelle de 1 000 l.t. et son futur mari lui doit de fortes compensations au cas où ils n'auraient pas d'enfants 88 . Cet acte passé entre Bertrand de Goth d'une part, Roger d'Armagnac et Jean Ier d'autre part, prouve l'échec du projet du roi d'Angleterre 89 . Le mariage de Jean Ier est célébré au cours du premier trimestre 1324, quelques semaines avant la mort de Bertrand de Goth 90 . Celui-ci décède entre entre le 22 mai, date du deuxième codicille de son testament dans lequel il donne un cheval au comte d'Armagnac et le 4 juin, jour où Régine de Goth, aux côtés de son mari, le comte d'Armagnac, confirme les privilèges et la coutume d'Auvillars en tant que vicomtesse de Lomagne et d'Auvillars 91 . Quelques jours plus tard, Jean Ier agissant au nom de sa femme, Régine de Goth, 'fille et héritière de feu Bertrand de Goth, vicomte de Lomagne et d'Auvillars', assigne à Béatrix de Lautrec, veuve de Bertrand de Goth, une rente de 1 000 l.t., 'se réservant cependant son droit sur la moitié de la vaisselle d'or si l'on parvient à la retrouver' 92 .

      Par le biais de cette union, Roger d'Armagnac permet à son neveu Jean Ier de s'assurer le contrôle de la plus grande partie de la vallée du Gers et de l'axe routier menant d'Auch à Agen en passant par Lectoure. Il lui facilite ainsi une expansion ultérieure en direction de la basse vallée de la Garonne.

      Au début de l'année 1324, à l'occasion du conflit provoqué la destruction de la bastide de Saint Sardos, se pose pour la première fois au jeune comte d'Armagnac la question du seigneur sous lequel il va servir. Il est vassal pour l'Armagnac et le Fezensac du roi d'Angleterre, duc de Guyenne, mais son seigneur pour le comté de Rodez est le roi de France. Une lutte d'influence s'engage. En janvier 1324, Edouard II, le roi-duc de Guyenne, adresse à Jean Ier, comme à ses autres vassaux de Gascogne, une lettre circulaire lui demandant de venir servir dans sa guerre contre les Ecossais 93 . Simultanément, Charles IV le Bel se rend en Languedoc. Il fait le voyage pour s'assurer du soutien des nobles et des communautés dans son conflit avec le roi-duc. Il est venu en grand équipage, accompagné de sa femme, Marie de Luxembourg, du roi de Bohême, son beau-frère, et de Charles de Valois, son oncle. Le 8 janvier, il est à Cahors, puis il poursuit sur Montauban et Toulouse où il séjourne en fin de mois 94 . En début février, le roi convoque à Toulouse un grand nombre de seigneurs du Languedoc. Il les invite à venir le conseiller dans la conduite qu'il doit tenir à l'égard du roi d'Angleterre. Le comte d'Armagnac est convié aux côtés du comte de Foix, de Bernard Ezy, sire d'Albret et de son fils, d'Archambaud IV, comte de Périgord, de Raymond de Pons, ainsi que des évêques de Toulouse et de Condom 95 .

      Jean Ier ne tergiverse pas. L'entente du jeune comte d'Armagnac avec les deux fermes soutiens du pouvoir royal en Languedoc que sont son futur beau-père, Bertrand de Goth, et son beau-frère, Bernard Ezy d'Albret, est si bonne qu'elle est soulignée par le sénéchal de Guyenne pour le roi-duc, Ralph Basset 96 . Il ne paraît donc pas étonnant que Jean Ier choisisse sans hésiter l'obédience du roi de France. Son engagement est si clair que, quelques jours plus tard, en début mars, Jean de Trie, sénéchal de Toulouse demande au roi de repousser à plus tard la convocation du comte d'Armagnac, du comte de Comminges, du vicomte de Lomagne et du sire d'Albret, parce qu'il a besoin de leur présence à la tête de leurs contingents dans la campagne qui s'annonce 97 . On retrouve tous ces personnages, moins Bertrand de Goth décédé entre temps, en compagnie des seigneurs venus de 'France', dans l'armée de Charles de Valois qui assiège La Réole à partir du 25 août 98 . La ville est prise un mois plus tard, le 22 septembre. 99 .

      Edouard II tente pourtant de nouveau de se rallier la fidélité des grands féodaux du Languedoc. En fin septembre, il leur écrit, leur demandant de revenir à lui en leur promettant que les réformes nécessaires vont être effectuées 100 . Mais le comte d'Armagnac a fait son choix, et il ne reviendra pas dessus. En réponse à la lettre d'Edouard II, le sénéchal de Guyenne indique que ' le counte d'Ermynac, le sire de Lebret, [...] et touz les autres Gascouns que furent au sege furent de covyne, consail et eide ovesque les Franceys, encountre nous [...]' 101 . Les opérations se calment et une trêve est signée au début du mois d'octobre. Elle doit durer jusqu'au dimanche après Pâques (14 avril) 1325 102 .

      Jean Ier doit apprécier son retour auprès de sa jeune femme et le loisir de traiter de ses propres affaires qui lui est accordé. Pendant son absence, son comté de Rodez a été administré par son oncle, Amalric de Narbonne 103 . La question qui demande son attention est celle de la succession de son beau-père, Bertrand de Goth. Ce dernier a fait son testament à Villandraut le 19 mai 1324 en faveur de Régine, sa fille 104 . Il est mort quelques jours plus tard 105 . Les dispositions de ce testament ont été aussitôt contestées par Robert, roi de Jérusalem et de Sicile. Simultanément, celui-ci a envoyé ses officiers s'emparer des différentes châtellenies situées en Provence dont le défunt avait été gratifié par son oncle, le pape Clément V. Régine de Goth a porté plainte auprès du Parlement. De retour auprès de sa femme, Jean Ier l'appuie dans ses démarches pour se faire rendre justice. Le 23 octobre, il l'autorise à désigner des procureurs pour faire reconnaître ses droits sur ses fiefs de Provence auprès du roi de Sicile et pour prêter hommage en son nom 106 . Le 20 novembre, il lui sert de garant lorsqu'elle emprunte de conserve avec lui la somme de 15 720 florins à Mauron et Bertrand de La Mothe, ses cousins, pour assumer les frais du procès 107 . Le règlement de cette dette sera un des éléments de l'accord sur la succession de Bertrand de Goth que passera Jean, comte d'Armagnac, en 1332, avec Gaillard de La Mothe, cardinal de Saint Luce 108 .

      Les affaires de Provence ne sont pas la seule préoccupation du comte d'Armagnac. Il a également plusieurs litiges à traiter avec le gouvernement royal. Leur heureuse solution au début de l'année 1325 laisse penser qu'il s'est rendu à Paris pour obtenir gain de cause. En effet, Charles IV le Bel intervient alors plusieurs fois en sa faveur. En janvier, le comte d'Armagnac se voit pardonner du pillage d'un château effectué au cours de la guerre de Saint Sardos, en compagnie du sire d'Albret 109 . En février, 'à la prière du comte d'Armagnac', le roi accorde des lettres de rémission à 'Amalric de Narbonne, seigneur de Talairan dont les gens du vivant du comte Bernard, père de Jean avait occis des gens de l'évêque de Rodez dans le cadre d'une contestation de leurs droits de justice réciproques' 110 . Quelques jours plus tard, montrant qu'il prend à coeur le règlement de cette vieille affaire, Charles IV le Bel ordonne à son Parlement de traiter sous trois mois du différent concernant le paréage qui oppose le comte de Rodez à l'évêque de la ville 111 . C'est pendant ce séjour où Jean Ier a approché le roi, qu'il a pu lui prêter hommage pour ses comtés de Rodez, d'Armagnac et de Fezensac. Jean Ier retourne ensuite en Armagnac où il se trouve à la fin du mois de mars 112 .

      Au cours de cette même année 1325 survient un événement qui va modifier profondément le destin de Jean Ier et lui assurer un futur différent de celui que ses parents avaient conçu pour lui. Régine de Goth meurt au château de Lavardens entre le 12 août, jour où elle fait établir son testament et le 1er septembre, date à laquelle elle est dite décédée, sans héritier 'de son corps' 113 . Dans ce testament, Régine, quoi qu'elle n'ait pas d'enfants, désigne son mari comme son héritier 114 . La lecture de cet acte, ainsi que la façon dont Jean Ier évoque le souvenir de Régine dans ses testaments successifs et surtout dans celui qu'il dicte en avril 1373, quarante huit ans plus tard, quelques semaines avant son propre décès, montrent qu'une réelle affection unissait ces deux jeunes gens et les font plus proches 115 .

      Les exécuteurs testamentaires de Régine sont Roger d'Armagnac, évêque de Lavaur, Amanieu d'Albret, Amalric de Narbonne, seigneur de Talairan, Arnaud de Matha (Mathano) et Guillaume de Cardaillac, archidiacre d'Auch. Régine lègue à Jean Ier tous les biens dont elle a hérités de son père, c'est à dire les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars et des châtellenies situées en Agenois, en Bazadais, en Périgord, en Provence et dans le Comtat Venaissin. Pourtant son père avait prévu dans son propre testament, qu'au cas où sa fille n'aurait pas d'héritiers directs, il lui substituait ses deux soeurs, Régine, épouse de Bernard de Durfort et Marquise, épouse d'Arnaud de Durfort 116 . Le testament de Régine d'Armagnac est donc attaqué par ses deux tantes, héritières potentielles de Bertrand de Goth. Il en résulte de longs procès devant le Parlement. Jean Ier n'entrera en possession des territoires qui lui ont été légués par son épouse que des années plus tard, en 1343, après avoir prouvé sa fidélité à la cause royale. Pourtant, sans attendre, Jean Ier s'attribue les titres de vicomte de Lomagne et d'Auvillars dès la mort de Régine. Les péripéties ultérieures de cette affaire sont, comme on le verra, une bonne démonstration de la manière dont le pouvoir royal utilise les litiges successoraux portant sur des terres situées sous la souveraineté du duc de Guyenne, pour s'immiscer dans les affaires du roi-duc.

      Le testament de Bertrand de Goth est également contesté par l'administration papale et par Robert d'Anjou, roi de Sicile. Les biens du défunt situés dans le Comtat Venaissin et en Provence sont repris par les officiers du pape et de Robert de Sicile dès l'annonce de sa mort. Cette mainmise est dénoncée par le comte d'Armagnac. Le 24 août 1325, Amalric de Narbonne proteste auprès de Benoît XII au nom de Jean Ier contre la saisie du château de Monteils dans le diocèse de Carpentras 117 . Là encore, un long procès suivra et il faudra attendre l'élection d'un pape favorable au comte d'Armagnac, Clément VI, pour qu'un compromis soit trouvé en 1343.

      Par l'importance de l'héritage recueilli de Bertrand de Goth, la maison d'Armagnac qui n'était une cinquantaine d'années auparavant qu'une des nombreuses familles nobles de Gascogne, prend place parmi les premiers barons du Languedoc. Par ses possessions à l'est comme à l'ouest de la région, contrôlant la route sud-nord reliant la Castille à la vallée de la Garonne, en mesure d'intervenir et de contrôler le trafic de ce fleuve, Jean Ier est devenu une puissance, rivalisant avec celle de son contemporain, Gaston II, comte de Foix-Béarn. Mais ce dernier n'est pas sans poser des problèmes au gouvernement royal en raison de sa parenté quelque peu encombrante. Les moeurs de sa mère, la comtesse douairière de Foix, Jeanne d'Artois, qui s'entoure de jeunes gens sont objet de scandale 118 . Son oncle, Robert d'Artois, s'obstine dans sa revendication de l'héritage de son grand-père malgré le désaveu que lui a infligé le Parlement. Au contraire, Jean Ier a pour lui d'être libre de toute pesanteur familiale. Dans la partie d'échecs qui oppose le roi de France au roi-duc de Guyenne, il est devenu une pièce majeure que le pouvoir royal veut s'attacher en cette période de tension grandissante.

      On n'a pas d'informations sur les activités de Jean Ier au moment de la mort de Régine de Goth et pendant les mois qui suivent. Dans cette période d'angoisse puis de deuil, il laisse à d'autres le soin de s'occuper de ses affaires. Ce sont ses procureurs qui traitent au cours de l'été 1325 de son litige avec l'évêque de Rodez concernant leur accord de paréage. Celui-ci est à présent Pierre de Castelnau, nommé en 1318 à la mort de Pierre de Chassaigne 119 . Le comte a choisi ses représentants dans ses deux conseils, celui d'Armagnac et celui de Rodez. Ce sont le juge de son comté d'Armagnac, Arnaud Guilhem de Borca, un procureur, Giraud d'Avarion et deux de ses conseillers, Jean de Chalate (ou Chalosse) et Pierre de Bessoles. De longues auditions se déroulent à Mende du 1er au 31 août 1325, présidées par l'évêque de la ville qui arbitre le conflit depuis son origine en 1315. Les deux partis se mettent d'accord sur les conditions d'application de l'arrêt du parlement de Paris rendu en juillet précédent, grâce à l'intervention du roi Charles IV le Bel. La position du Parlement est présentée par Guillerm de Brolio ou Guillaume du Breuils, avocat à la cour. Les difficultés portent sur le montant des dédommagements que doit payer l'évêque 120 . Une entente est trouvée. Pierre de Castelnau et Jean Ier se réconcilient. Dix huit mois plus tard, le 18 mars 1327, Jean Ier rend hommage à l'évêque pour les châteaux de Coupiac et de Caystort 121 .

      Les opérations militaires qui se sont déroulées en 1324 ont laissé des séquelles. Le pouvoir royal tarde à appliquer les accords signés. Conscient de sa perte de prestige, le gouvernement anglais se préoccupe de retrouver le soutien des seigneurs gascons. Début 1326, Pierre de Galiciac, chanoine d'Agen, est chargé par Edouard II d'aller porter son pardon à ceux qui ont pris les armes contre lui. Il tente ainsi de réchauffer la fidélité des comtes de Foix, d'Armagnac et de Comminges, du vicomte de Fezensaguet et du vicomte de L'Isle Jourdain, du sire d'Albret et des évêques de Lavaur et de Lectoure 122 .

      Mais ceux-ci ont d'autres préoccupations. Des bandes armées se disant anglaises, pillent et saccagent l'Agenais malgré la trêve signée en septembre 1324 et prolongée en avril 1325. Leurs ravages sont tels que le pouvoir royal doit intervenir. En 1326, un lieutenant du roi pour le Languedoc est désigné pour coordonner les actions de pacification. Il s'agit d'Alphonse d'Espagne (ou de La Cerda), seigneur de Lunel, auquel succède en janvier 1327, Robert Bertrand, seigneur de Bricquebec, maréchal de France 123 . La guerre qu'il leur faut mener est dite 'guerre des bâtards' parce que les bandes d'irréguliers ont souvent à leur tête des cadets de familles nobles. Les troupes levées atteignent un certain volume. S'y retrouvent des détachements de tout le Languedoc, Toulousain, Périgord, Quercy, Agenais et Rouergue emmenés par leurs sénéchaux respectifs 124 . Le comte d'Armagnac et le comte de Foix y prennent du service. A Agen, en juillet 1326, Alphonse d'Espagne ordonne de lever un subside pour payer ses troupes, ce qui lui permet de mener ses opérations pendant tout l'été. Il reprend successivement les villes de Tonneins vers le 9 août, de Puyguilhem le 11 septembre, et de Condom le 5 octobre 125 . Alphonse d'Espagne capture et gracie Jean d'Armagnac, dit 'La Guerre', fils bâtard de Bernard VI 126 . Mais les fonds manquent bientôt. Les comtes d'Armagnac et de Foix ne seront soldés que l'année suivante après intervention du maréchal Robert Bertrand auprès du trésorier des guerres 127 . Béraud de Soloniac, sénéchal de Toulouse est traité de même et sera payé avec un an de retard 128 .

      Jean Ier a maintenant atteint l'âge de vingt deux ans. Sa formation militaire est pratiquement terminée. On ne peut que constater qu'elle s'est effectuée dans des conditions particulières. Il n'a participé à aucune bataille rangée, ne prenant part qu'à des opérations de maintien de l'ordre contre des bandes de pillards. Il a assisté aux sièges de petites villes, la plus importante ayant été La Réole. Son expérience militaire est manifestement incomplète. Il n'a pas appris ce que pouvaient être les problèmes tactiques et logistiques, liés à la manoeuvre de grosses unités. C'est peut-être là l'origine des insuffisances comme chef militaire dont il fera parfois preuve dans le futur. Il a néanmoins guerroyé aux côtés des seigneurs du nord du royaume, dont des membres de la famille royale, ce qui l'a amené à se faire connaître d'eux et à élargir son horizon.

      Roger d'Armagnac, évêque de Lavaur qui, en son temps, avait fait conclure le premier mariage de son neveu, continue à se préoccuper des alliances matrimoniales rendues possibles par son précoce veuvage. Des liens entre les maisons de Clermont et de Rodez avaient été sur le point d'être noués à la génération précédente. Un projet de mariage avait été établi en 1288 entre Ysabeau de Rodez, demi-soeur de Cécile, et Robert de Clermont. Les choses avaient été suffisamment loin pour qu'un accord sur le montant de la dot soit réalisé et qu'une dispense pour lien de parenté soit demandée au pape de façon conjointe par Henry II, comte de Rodez, et Robert de Clermont 129 . Le mariage ne s'était pas réalisé, l'accord papal n'ayant pas été obtenu.

      Mais la situation a maintenant évolué. Un accord sur la Guyenne marquant la fin de l'affaire de Saint Sardos a été signé à Paris par la reine Isabelle d'Angleterre, le 31 mars 1327. Il est ratifié par Edouard II, le 13 juin suivant. Ce traité qui entérine les conquêtes françaises en Guyenne est appliqué sans ménagements par les officiers du roi. L'insatisfaction du pouvoir anglais est aggravée par la prolongation du séjour de la reine et de son jeune fils à Paris, où se trouvent réunis autour de Lord Mortimer de nombreux opposants à Edouard II 130 . Dans ce climat de tension latente, il est précieux pour le gouvernement de Charles IV le Bel de s'assurer de fermes soutiens sur les frontières des territoires nouvellement acquis. Attacher à la famille royale, Jean, comte d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez peut être un bon moyen de s'assurer l'appui de ce personnage clé du Languedoc.

      Jean de Clermont, seigneur de Charolais, deuxième fils de Robert de France et petit-fils de Saint Louis, est mort en 1316, laissant deux toutes jeunes filles, Béatrix et Jeanne, de son mariage avec Jeanne d'Argies, soeur et héritière du comte de Soissons 131 . Quand Roger d'Armagnac suggère que Béatrix pourrait être la nouvelle épouse de son neveu, ses ouvertures sont accueillies avec bienveillance 132 . Charles IV le Bel est conscient de l'intérêt d'unir sa cousine au comte d'Armagnac, mais il n'est pas certain que l'oncle de celle-ci et son tuteur, le chef de famille, Louis, comte de Clermont, seigneur de Bourbon, grand chambrier de France, ait vu d'un bon oeil ce mariage. Le contrat, établi en présence du roi et de son conseil en mai 1327, prévoit le don par Jean Ier à sa future épouse d'un douaire constitué par une rente de 5 000 l.t. assignée sur diverses châtellenies. Cette dernière apporte en dot à son mari la terre de Charolais, qu'elle a héritée de son père. Les termes du contrat ne font allusion à aucun complément de dot, ni de la famille de la jeune fille, ni du roi 133 . Cela paraît bien peu. Tout cela tend à prouver que cette union a été imposée par le roi pour des motifs politiques. Cette impression est confirmée par l'absence du duc de Bourbon au conseil où s'est décidé le mariage de sa nièce et la sécheresse des termes de la lettre par laquelle il intime le 2 juin 1327, au bailli et aux officiers du Charolais, de prendre dorénavant leurs ordres auprès de 'nostre tres cher et amé neveu, le comte d'Armignac, pour raison de nostre tres chere niece sa famme qu'il a espousée' 134 . La nouvelle comtesse d'Armagnac s'installe à Rodez et paraît s'y plaire. Tous les actes émanant d'elle sont datés du couvent des Cordeliers de Rodez ou de l'hospice de Bozouls situé à vingt kilomètres de la ville. Les consuls du Bourg lui présentent rituellement des étrennes à l'occasion de la fête de Noël 135 . Ils lui demandent d'intercéder pour eux auprès du comte dont les séjours à Rodez paraissent beaucoup moins fréquents.

      Par ce mariage, la maison d'Armagnac est parvenu au rang de 'seigneurs du sang de France' et lorsque le roi envoie une lettre à Jean Ier, il l'adresse à son 'cher et féal cousin' 136 . Des circonstances favorables ont permis à ce dernier d'entrer à vingt deux ans dans l'entourage du roi. Il est évident que cette ascension fait des envieux et des jaloux. Les ennemis de Jean Ier en Languedoc, Gaston II de Foix-Béarn en premier, ne peuvent que redouter les conséquences de son entrée dans la famille royale. Il reste maintenant à Jean Ier à montrer par ses qualités personnelles qu'il est en mesure de jouer un rôle sur la scène où il a été appelé.

      A la suite de ce mariage, comme par enchantement, les différentes affaires dans lesquelles les intérêts du comte d'Armagnac sont impliqués, se concluent par d'heureux compromis. En septembre 1327, Jehan Perchamont, chancelier de France rend sa sentence sur la question du paréage de la ville de Rodez. Il oblige l'évêque de la ville, Pierre de Castelnau, à payer au comte les compensations qu'il lui devait pour la perte de revenus causée par ce paréage 137 . En octobre de la même année, le Parlement promulgue un arrêt donnant raison à Jean Ier dans le litige qu'il avait avec Jean de Durfort, neveu de Bertrand de Goth, concernant le testament de Régine de Goth, sa première femme. Il doit cependant lui attribuer un dédit sous la forme de plusieurs châtellenies qu'il doit lui remettre 138 . En novembre, un accord est trouvé avec Beatrix de Lautrec, femme de Bertrand de Goth et mère de Régine, concernant l'héritage et le testament de celle-ci 139 . Cette Béatrix de Lautrec paraît avoir des difficultés à gérer ses biens. Quelques années plus tard, juste avant sa mort survenue en 1332, elle se verra dans l'obligation de vendre tout ce qu'elle possède à son ancien gendre pour éponger ses dettes 140 


Le comte, seigneur féodal.

      Sa personne.

      Ses armes.

      Comme tout membre du 'peuple de noblesse', Jean Ier tire sa fierté de sa lignée 141 . Il s'identifie avec elle par ses armes. Son cas est cependant particulier du fait qu'il est le rejeton de deux lignages aussi illustres l'un que l'autre, celui d'Armagnac et celui de Rodez. Le premier l'est peut être un peu plus du fait de ses liens avec la maison royale de Castille 142 . Cette dernière filiation n'est peut-être pas en effet aussi légendaire qu'on peut l'imaginer, puisqu'elle est reconnue par les rois de Castille eux-mêmes 143 . Cette double appartenance se manifeste dans les armes qu'arbore Jean Ier. Aux armes de la maison d'Armagnac dont il a héritées de son père, Jean Ier écartèle les armes de la maison des comtes de Rodez. Sa mère, Cécile, lui en a fait une obligation dans son testament de 1312 144 . Si les différentes sources convergent pour décrire l'aspect général de l'écu de Jean Ier, une imprécision demeure sur certains détails.

      Dans La vraie et parfaite science des armoiries parue en 1650, on lit: ' C'est au feuillet 19 [des planches des armoiries de la royale maison de Bourbon] les armes de Jean, premier du nom, comte d'Armagnac, qui portoit escartelé; au premier et quatrième d'or au lion de gueules; au deux et trois de gueules au léopard lionné d'or (autres disent d'argent) armé et lampassé d'azur' 145 . Ce sont les mêmes armes que Charles Samaran attribue à la maison d'Armagnac au XVème siècle: 'écartelé, aux un et quatre d'or au lion de gueules; aux deux et trois de gueules au léopard lionné d'or' 146 .

      Dans le vol. 31 des 'Dossiers bleus', relié au XVIIIème et regroupant des manuscrits anciens non datés, on trouve: 'Ceux de la maison d'Armagnac portent écartelé, le premier et le quatrième d'argent au lion rampan de gueules, et les deux et troisième de pourpre au léopard lionné d'or rampan [un mot illisible] qui sont les armes des anciens comtes de Rhodez 147 '. Ces armes sont celles que le Père Anselme attribue aux Armagnac: 'écartelé, aux un et quatre d'argent au lion de gueules, aux deux et trois de gueules au léopard lionné d'or qui est Rodez' 148 .

      La différence porte sur l'émail des armes de la maison d'Armagnac. Pour les uns, c'est l'or, pour les autres, c'est l'argent. Bernard VI, le père de Jean Ier, précise bien dans son testament qu'un lion figure sur son écu, mais il ne dit rien sur ses couleurs 149 . La source la plus probante pour trancher la question est la représentation en couleurs des armes de Jean d'Armagnac, évêque de Cahors (vers 1440-1493) qu'on voit figurer sur un manuscrit qui lui a appartenu. Il porte 'en 1 et 4, contreécartelé d'argent au lion de gueules qui est d'Armagnac, et de gueules au léopard lionné d'or qui est de Rodez, [...]' 150 . Ce Jean d'Armagnac, fils de Bernard d'Armagnac et petit-fils de Bernard VII, comte d'Armagnac, le connétable, est un descendant en ligne directe par les mâles de Jean Ier 151 . On peut donc en conclure que la couleur de l'émail des armes d'Armagnac portées par Jean Ier est l'argent.

      Cette différence est expliquée par le Dictionnaire de la noblesse qui distingue les armes de la province d'Armagnac de celles de la maison d'Armagnac.

      'Armagnac, province avec titre de comté, les armes sont d'argent au lion de gueules,

      - Armagnac en Guyenne: écartelé, aux un et quatre d'or au lion de gueules, aux deux et trois de gueules au léopard lionné d'or' 152 .

      

      Figure 2. Le sceau de Jean Ier.

      D'après Tucoo-Chala (Pierre), Gaston Febus, prince des Pyrénées. p. 36.

      Il y a peut-être eu évolution dans le temps, consécutive à l'histoire agitée des possessions des comtes d'Armagnac aux XVème et XVIème siècle. Le 'lampassé d'azur', ajouté aux armes des comtes de Rodez peut s'expliquer ainsi 153 .

      La représentation subsistante la plus évocatrice du grand seigneur qu'était Jean Ier est celle qui figure sur son grand sceau qu'il a fait apposer par son chancelier le 2 juin 1330, sur un acte conservé aux Archives nationales.

      ' Cavalier vers la droite, armé de toutes pièces, brandissant une épée attachée par une chaîne; écu et housse aux armes, écartelées en un et quatre au lion fourchu, aux deux et trois au lion léopardé, à la bordure ourlée' 154 .

      

      Son inféodation.

      Fidèle au roi de France, sa vie durant, Jean Ier manifeste cependant à de nombreuses occasions son indépendance à l'égard de l'administration royale. Il est dans ce domaine héritier de ses prédécesseurs, comtes d'Armagnac ou de Rodez qui, comme de nombreux autres grands seigneurs gascons, ont profité de la 'faiblesse de l'autorité royale pour accaparer, outre le droit de faire la guerre et de conclure des traités, le plus grand nombre possible des attributs de la souveraineté: droits variés, honorifiques ou utiles' 155 .

      Parmi les droits honorifiques que s'arroge Jean, comte d'Armagnac, le plus marquant est celui de sa titulature. De très nombreux actes sont rédigés au nom de Jean, 'par la grâce de Dieu', comte d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez. Il faut souligner comme le fait Charles Samaran que 'l'orgueilleuse formule' est utilisée par beaucoup de seigneurs gascons à partir des premières années du XIIIe siècle. Il cite les comtes de Comminges, d'Astarac, de Pardiac et même les vicomtes de Lomagne et, bien sûr, les comtes d'Armagnac à partir des années 1250 156 . Les comtes de Foix-Béarn ont également utilisé la formule 157 .

      Le problème posé par l'utilisation de cette titulature au XVème siècle, par le comte d'Armagnac, Jean IV, l'arrière petit-fils de Jean Ier, a été analysé par Dominique Vondrus-Reissner 158 . Elle indique qu'en agissant ainsi, Jean IV paraît se montrer l'héritier des comtes d'Armagnac, ses prédécesseurs immédiats. Ceux-ci ont utilisé la formule 'Dei gratia' dans de nombreux documents de caractère privé ou de portée régionale, mais aussi dans des actes datés des domaines comtaux et adressés au roi 159 . C'est le cas de Jean Ier 160 .

      Il semble cependant que l'état d'esprit dans lequel les comtes Jean Ier et Jean IV utilisent cette titulature n'est pas le même. Dominique Vondrus souligne que le sens de la formule a évolué entre le XIVe et le XVe siècle. 'A l'origine, la formule 'Dei gratia', dont use Bernard VI [d'Armagnac] en 1301, a un sens conforme à celui que lui donne Saint Paul 161 '. C'est à dire un sentiment d'humilité devant la générosité divine et la reconnaissance des responsabilités vis à vis d'autrui que cette largesse entraîne. C'est une abréviation de la formule, 'non meis exigentibus meritis, sed sola Dei gratia [...]'.

      Ce n'est que plus tard qu'elle signifie l'indépendance et le refus d'hommage. Quand Gaston III, comte de Foix, l'utilise dans ce nouveau sens dans les années 1360, il se montre précurseur 162 . Elle n'est donc n'est plus supportable par le pouvoir royal. C'est ce qui explique qu'en 1442, Charles VII interdise l'usage de cette formule à Jean IV. Ce dernier confirme bien cette évolution de sens par les termes de sa protestation adressée au Parlement de Paris en 1443. 'Sept cents ans auparavant, alors que les rois de France n'ont ni souveraineté, ni ressort sur les terres d'Armagnac, les habitants pour se choisir un seigneur se rendirent en Espagne et y élurent pour comte un des trois fils du proconsul. Depuis cette époque, les comtes d'Armagnac se sont intitulés 'par la grâce de Dieu'. Ce titre catholique (?) provient de l'élection du peuple à une époque où le roi de France n'a aucunement contribué à l'érection de la maison d'Armagnac et ne lui a rien donné en fief' 163 . Il s'agit là d'un défi au pouvoir du roi que Charles VII ne pouvait que réprimer.

      Mais cent ans auparavant, lorsque Jean Ier utilise la formule 'Dei gratia', c'est bien dans le sens que lui donne Saint Paul. Il n'y a pas de revendication d'indépendance, mais seulement rappel des devoirs que la puissance divine lui a attribués en lui confiant ses responsabilités de comte. On en a deux exemples dans des actes adressés aux gens de ses domaines, alors qu'il agit en tant que lieutenant du roi. Lorsqu'en 1354, il fait payer les habitants de sa ville de Lectoure venus lui prêter main-forte pour le siège d'Aiguillon, ou qu'en 1355, il donne des ordres aux habitants de sa ville de Rodez concernant les fortifications de leur ville, la titulature qu'il utilise est: 'Johannes, Dei gratia, comes Armaniaci, Fesenciaci et Ruthenae, vicecomesque Leomaniae et Altivilaris, ac locumtenentem domini nostri Francie regis [...]' 164 . Il est clair que Jean Ier veut ainsi souligner auprès de ses féaux qu'il n'agit pas seulement en raison de l'autorité que le roi lui a donnée mais également en tant que responsable des hommes que le Seigneur lui a confiés. La formule est également utilisée dans ce sens par Béatrix de Clermont lorsqu'elle agit en lieu et place de son mari, le comte d'Armagnac, empêché 165 .

      Lorsque Jean Ier emploie la formule 'par la grâce de Dieu', il ne pose aucune revendication sur le statut de ses terres. Il n'y a pas trace de contestation sur le statut de ses domaines, ni aucune revendication de franc-alleu. On ne peut partager l'opinion de Dominique Vondrus qui insiste sur le caractère ténu du lien féodal qui lie Jean Ier au roi de France 166 . Son argumentation est basée sur le fait que l'on n'en a conservé des traces que pour le comté de Gaure et la terre de Rivière 167 . Il est vrai que les actes précisant les conditions exactes dans lesquelles Jean Ier a rendu hommage pour ses principaux comtés n'ont pas été retrouvés. Mais il existe un faisceau de présomptions qui tendent à prouver que Jean Ier a fait hommage pour ses principaux comtés, celui de Rodez, comme ceux d'Armagnac et de Fezensac.

      En ce qui concerne le comté de Rodez, on sait que la deuxième race des comtes, venue à la tête du comté après 1061, se reconnaît vassale du comte de Toulouse, tout en s'attribuant un certain nombre de droits de souveraineté 168 . Les rois de France ayant hérité des comtes de Toulouse, c'est à eux que les comtes de Rodez doivent hommage. En 1303, à la mort du comte Henry II, sa fille du premier lit, Isabelle de Rodez, femme de Geoffroy de Pons, qui revendique l'héritage de son père, 'présente requête au roi aux fins d'être reçue a lui faire hommage de la comté de Rodez, comme lui étant due par droit d'aînesse' 169 . De même, lorsqu'un arrêt du Parlement accorde, en 1309, l'usufruit du comté à Cécile de Rodez, la troisième fille d'Henry, la femme de Bernard VI, celle-ci se rend aussitôt à Paris pour prêter hommage 170 .

      En ce qui concerne Jean Ier, deux preuves semblent démontrer de façon concordante qu'il a rendu hommage au roi pour son comté de Rodez. La première est le compte rendu de l'intervention du procureur du comte en août 1325 devant la cour arbitrale de l'évêque de Mende. Ce procureur affirme que 'son dit seigneur comte a atteint l'âge de vingt ans et est sous l'hommage du roi pour le dit comté de Rodez' 171 . L'hommage a donc été déjà rendu. Il a pu l'être au cours d'un voyage fait par le jeune comte à Paris quelques mois auparavant, au début de l'année 1325, période pendant laquelle on a trace d'interventions de Charles IV en faveur du comte d'Armagnac 172 . La seconde preuve est une lettre écrite par le roi Jean II en 1361, après le traité de Calais, aux 'comtes, vicomtes, barons, chevaliers et nobles, maires, consuls et habitants de la comté de Rodez et du pays de Rouergue', par laquelle il 'leur ordonne de rendre au roy d'Angleterre, les hommages et les devoirs auxquels ils estoient obligés envers lui' 173 . Le roi indique donc que le comte de Rodez lui doit hommage, et qu'il doit le rendre, à présent, de la même façon au roi d'Angleterre.

      En ce qui concerne les comtés d'Armagnac et de Fezensac, on sait que le traité de Paris de 1259 contenait une restriction. 'De l'homage de la cunté de Bigorre, de Armeignac et de Fronsac [Fezensac] soit ce que droiz en sera' 174 . L'enquête faite à l'époque a dû prouver que l'hommage devait être rendu puisque Bernard VI, comte d'Armagnac, fait hommage le 3 septembre (ou novembre) 1286 au roi d'Angleterre, Edouard Ier, sous l'autorité de Gaston, vicomte de Béarn, son oncle maternel, pour ses comtés d'Armagnac et de Fezensac, comme l'avait fait son père Gérard au roi Henry 175 . En 1293, dans le cadre du conflit qui oppose les rois Edouard Ier et Philippe le Bel, Bernard VI est sommé de se rendre à Paris pour faire hommage pour ses comtés d'Armagnac et de Fezensac et la vicomté de Brulhois 176 .

      On sait que Jean Ier a fait hommage pour ses comtés d'Armagnac, de Fezensac et autres terres à Edouard, prince d'Aquitaine, en 1365 177 . S'il a rendu cet hommage au prince de Galles en tant que prince d'Aquitaine, c'est parce que le traité de Calais d'octobre 1360 prévoyait que les seigneurs ayant des possessions dans les territoires remis au roi d'Angleterre, devaient faire hommage à celui-ci pour les biens qu'ils possédaient dans les territoires cédés 'en la manière que ils ont fait au temps passé' 178 . Si le comte d'Armagnac a fait hommage sans aucune difficulté au prince d'Aquitaine pour le comté d'Armagnac, c'est bien parce qu'il l'avait prêté auparavant au roi de France.

      Enfin, un inventaire d'actes porte la mention suivante: '1350. Sur parchemin, hommage fait par le comte d'Armagnac au roy Charles de toutes ses terres' 179 . La date indiquée pose question. En 1350, le roi Philippe VI est mort et son fils Jean II lui a succédé. On peut penser qu'il s'agit d'un 'vidimus', établi en 1350, de l'hommage rendu à Charles IV le Bel en 1325. Au cours de son voyage à Paris, fait alors qu'il a tout juste dix neuf ans, Jean Ier a pu rendre hommage pour l'ensemble de ses possessions. Lorsque Jean II, fils et successeur de Jean Ier, a prêté hommage à Charles V pour toutes ses terres en avril 1375, il l'a fait à l'instar de son père 180 .

      Lorsque Jean Ier s'intitule comte 'par la grâce de Dieu', il ne manifeste pas de velléité d'indépendance. Comme l'indique Philippe Wolff, 'au XIVe siècle personne ne conteste cette titulature aux comtes d'Armagnac' 181 . C'est pourtant bien à cette période que le sens de la formule évolue de celui de la reconnaissance de la grâce divine vers celui de la manifestation d'une volonté de contestation de l'autorité royale. Cette modification sémantique n'aurait-elle pas été initiée par les manoeuvres auxquelles se livre Gaston III, comte de Foix-Béarn à cette époque pour ne pas rendre hommage pour le Béarn ? Profitant de l'espace de liberté que lui laisse le conflit franco-anglais naissant, il choisit ce moment pour affirmer que le Béarn est un franc-alleu. Le succès obtenu en ce domaine grâce à l'affaiblissement du pouvoir royal lui a donné des émules au siècle suivant. Cela n'est pas admissible pour le pouvoir royal lorsque s'affirme la notion d'Etat.

      

      Ses domaines.

      Les possessions de Jean Ier sont imposantes et font de lui un des plus grands seigneurs terriens du Languedoc. Elles sont articulées en deux ensembles situés, l'un aux frontières de la Gascogne anglaise, des portes d'Agen aux premiers contreforts des Pyrénées, l'autre en plein territoire royal, aux limites sud de l'Auvergne (Voire figures 3 et 4). Jean Ier dispose également des revenus du comté de Charolais et il revendique la possession de plusieurs seigneuries situées en Provence, en terre d'Empire.

      Dans son testament du 18 février 1347, il énumère ses différents biens: '[...] dans nos comtés d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez, dans nos vicomtés de Lomagne, d'Auvillars et de Magnoac, nos seigneuries d'Eauze et de Riscle, notre baronnie de Mauléon, et nos villes de Monségur et Puyrampion [...]' 182 . Dans celui du 5 avril 1373, rédigé un mois avant sa mort, il énumère pratiquement les mêmes biens: '[...] dans nos comtés d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez, et vicomtés de Lomagne, d'Auvillars et de Magnoac et les terres d'Eauze et de Riscle, et la baronnie de Mauléon [...]' 183 . Il est d'ailleurs étonnant qu'il ne tienne pas compte à cette date des comtés ou seigneuries qui lui ont été promis par Charles V en juillet 1368. L'acte scellé le 1er juillet lui accorde pourtant, 'en bonne foy et parolle de Roy', les comtés de Gaure et de Bigorre 184 .

      Les conditions dans lesquelles il est arrivé à arrondir ainsi les biens de son lignage sont liées à ses mariages successifs. De son père, Bernard VI d'Armagnac, le comte Jean a hérité en mai 1319, des comtés d'Armagnac et de Fezensac 185 . Les centres principaux de l'Armagnac sont Nogaro, Aignan, Riscle et Barcelonne. Plus à l'est, le comté de Fezensac est situé de part et d'autre de la rivière Baïse avec les villes de Vic et Auch. Le comte partage la seigneurie de cette dernière ville avec l'archevêque en vertu d'un accord de paréage. Les principaux seigneurs du Fezensac sont les barons de Montesquieu, de Pardaillan, de Montaut et de L'Isle 186 . Les hommages à Jean Ier des deux premiers nommés ainsi que d'un certain nombre d'autres seigneurs de la même vicomté de Fezensac sont renouvelés au début de l'année 1344 187 .

      Bernard VI a également légué à son fils Jean, outre des revendications sur la vicomté de Gavardan, la seigneurie de Rivière que lui avait transmise sa propre mère, Mathé de Béarn. Celle-ci s'était vue adjuger l'ensemble de ces terres par le roi Philippe-le-Bel, le 18 janvier 1304, lorsque ce roi s'était rendu en personne à Toulouse pour arbitrer le conflit d'héritage entre Mathé de Béarn et le comte Gaston II de Foix-Béarn. Ce litige était né en 1290 au décès de leur ancêtre commun, Gaston de Moncade, vicomte de Béarn 188 .

      A la mort de sa mère, Cécile de Rodez en 1313, Jean a hérité du comté de Rodez 189 . Cécile l'avait acquis, elle-même, de son père, Henry II, comte de Rodez, qui le lui avait légué, à sa mort survenue au printemps 1304. Comme elle se trouvait être la troisième fille du second lit d'Henri II, le testament de ce dernier avait été contesté aussitôt, à la fois par Isabelle de Rodez, femme de Geoffroi de Pons, vicomte de Turenne et demie soeur de Cécile du premier lit d'Henri II, et par Béatrix de Rodez, épouse de Bernard VII de la Tour d'Auvergne, soeur aînée du second lit. Un arrêt du parlement de Paris, rendu en 1309 et confirmé en 1313, a donné raison à Cécile contre Isabelle en lui accordant l'usufruit du comté, mais sans se prononcer sur le fond 190 . A la mort de Cécile, les procédures reprennent. Elles ne se concluront par des compromis qu'en 1343 dans le cas de Béatrix, et qu'en 1399 pour les héritiers d'Isabelle 191 .

      

      Figure 3: Les domaines de Rouergue de la maison d'Armagnac.

      D'après Samaran (Ch.) La Maison d'Armagnac au XV° siècle, carte hors texte.

      Le comté de Rodez occupe la partie centrale de la sénéchaussée du Rouergue, entre la Haute Marche à l'est centrée sur Millau, et la Basse Marche à l'ouest, autour de Villefranche-de-Rouergue 192 . Le sénéchal du Rouergue, représentant du pouvoir royal, réside à Villefranche. Il ne faut pas le confondre avec le sénéchal du comte qui réside à Rodez. La ville de Rodez se partage entre une Cité tenue par l'évêque et un Bourg placé sous la juridiction du comte. Ces deux entités ont chacune leur consulat et sont séparées par une muraille.

      La vicomté de Magnoac qui fait partie des Quatre Vallées appartenait à l'évêque Roger d'Armagnac, frère de Bernard VI, qui la tenait de leur père Géraud VI (ou Gerald VI) 193 . Elle comprend la ville de Mauléon et son territoire 194 . Lorsqu'en 1317, le pape Jean XXII crée le diocèse de Lavaur, Roger d'Armagnac est nommé évêque et en est le premier titulaire 195 . Peu après son élection, il remet à son frère, Bernard, sa seigneurie de Magnoac, ou Manhoac, réduite à la ville et au pays de Mauléon 196 . Le reste de la vicomté est possédé par les Labarthe, seigneur des Quatre Vallées 197 . En 1334, Roger d'Armagnac s'intitule toujours seigneur de Mauléon 198 . Ce n'est qu'après sa mort, survenue en 1340, que sa baronnie est réellement transmise à son neveu, Jean Ier. En 1352, ce dernier agit en propriétaire 199 .

      En 1343, Jean d'Armagnac est entré en possession des vicomtés de Lomagne dont le centre principal est Lectoure, de la ville et de la vicomté d'Auvillars et de la seigneurie d'Eauzan à la lisière des Landes, à la suite d'un processus complexe. Sa première femme, Régine de Goth, lui a légué en août 1325, quelques jours avant sa mort, les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars 200 , la seigneurie d'Eauzan, les villes de Blanquefort, de Veyrines et un certain nombre de châtellenies situées en Provence qu'elle tenait de son père. Mais le testament de Régine est contesté par ses deux tantes paternelles, puis par les descendants de ces dernières, Jean et Arnaud de Durfort 201 . Un premier arbitrage est rendu en 1328 sous la médiation du duc de Bourbon. Il attribue un certain nombre de terres aux Durfort 202 . De son côté, en 1327, Edouard III, roi d'Angleterre et duc de Guyenne, avançant que ' les femmes ne succèdent point aux fiefs', veut rentrer en possession du château de Blanquefort, de Monségur, de Saint Clar et de la cité de Lectoure dont Bertrand de Goth avait été gratifiés par son père Edouard II, en 1312 203 . Il réclame également le château de Gensac remis sans sa permission au vicomte de Lomagne 204 .

      A l'issue des procès qui ont suivi, et dans le cadre du conflit naissant avec le roi d'Angleterre, Philippe VI rachète leurs droits sur les terres en litige, aux différents héritiers. En mai 1333, il dédommage Jean de Durfort, fils et héritier de Bernard et de Régine, avec une rente de 1114 l.t. et un château dans la sénéchaussée de Toulouse 205 . En avril 1336, Edouard III qui soutient Aymeri de Durfort, petit-fils d'Arnaud, intervient lui-même auprès de Philippe VI en demandant que la question de la possession de Blanquefort et de Veyrines soit portée devant le parlement de Paris 206 . En octobre 1336, Philippe VI tranche la question en rachetant à Aymeri de Durfort ses droits sur la succession de Bertrand de Goth. Il lui accorde en échange les châteaux de Villandraut et de Blanquefort, et la moitié de Veyrines, sauf la forteresse 207 . Le même mois, il confirme un accord passé le 26 mars 1336 par Guillaume Flotte, sire de Revel, et les procureurs du comte d'Armagnac, par lequel ce dernier renonce à tous ses droits sur les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars ainsi que sur les villes de Blanquefort et Veyrines. Jean Ier reçoit en échange une 'rente à héritage' de 2 000 l.t. garantie par la remise du comté de Gaure dont la capitale est Fleurance sur le Gers entre Auch et Lectoure, 'à tenir en fief et hommage lige du roi' 208 .

      Les revenus du comté de Gaure n'atteignent sans doute pas le montant de la rente accordée puisque Jean Ier porte plainte contre cet échange quelques années plus tard, s'estimant lésé. Philippe VI qui apprécie ses services et qui veille à entretenir la fidélité des seigneurs du Languedoc, lui restitue en pleine possession les deux vicomtés en litige. Il lui reprend le comté de Gaure 209 . L'affaire n'est pas close pour autant et le comte d'Armagnac sait user de ses relations avec Jean II, fils et successeur de Philippe VI. En mars 1355, en reconnaissance des services qu'il lui a rendu au cours des négociations qui se sont déroulées à Avignon à la fin de l'année précédente, le roi lui accorde le comté de Gaure 210 . Le comte d'Armagnac devra cependant attendre le 20 mai 1358 pour que le jeune Jean, comte de Poitiers et futur duc de Berry, lieutenant du roi en Languedoc, rappelant le don de son père de 1355, ordonne que le comte d'Armagnac soit réellement mis en possession de ce comté 211 .

      Le comte d'Armagnac ne jouit que peu de temps de la possession de ce domaine, puisque le comté de Gaure fait partie des territoires cédés au roi d'Angleterre par le traité de Calais de 1360. La somme de 100 000 écus lui est promise en échange 212 . Il fait des difficultés pour le remettre et ne le cède qu'en 1364. Charles V lui promet de le lui restituer le 1er juillet 1368, avec les villes de Monréal 213  et de Mezin qui lui ont été reprises par le prince de Galles, dans le cadre de leur accord sur les appels remettant en cause le traité de Calais 214 . Il n'a pas eu le temps d'en prendre de nouveau possession avant sa mort.

      Jean Ier d'Armagnac s'est ainsi assuré un ensemble cohérent de possessions au sud de la Garonne. Afin d'en assurer une meilleure homogénéité administrative, il obtient en décembre 1339 du roi Philippe VI, que les comtés de Fezensac et de Gaure, la ville d'Eauze et la terre d'Eauzan, ainsi que la vicomté de Magnoac, rattachés jusqu'alors à la sénéchaussée de Toulouse, dépendent à l'avenir de la sénéchaussée d'Agenais, comme le comté d'Armagnac 215 . Le sénéchal de Toulouse fait des difficultés pour appliquer la décision du roi. Pour obtenir satisfaction, le procureur du comte doit en appeler au Parlement 216 .

      Cet ensemble territorial lui assure le contrôle de la plus grande partie de la route nord-sud allant d'Agen à Lerida, passant par Auch, suivant les vallées successives du Gers et de la partie haute de la Neste, dite aussi vallée d'Aure. Cet axe, la 'via Teranese' romaine, est matérialisé de nos jours par les N 21 et D 929. Il est la voie commerciale qui relie la vallée de la Garonne et les royaumes d'Aragon et de Castille. Cette route coupe, dans la région de la seigneurie des Quatre Vallées, centrée sur la ville de La Barthe de Neste au pied des Pyrénées, la rocade ouest-est qui suit l'ancienne voie romaine allant de Dax à Toulouse, c'est-à-dire la liaison, par la basse vallée de la Neste, du Béarn au comté de Foix, les deux ensembles qui constituent les domaines des comtes de Foix-Béarn. Le contrôle de ce carrefour est l'enjeu principal de la rivalité qui oppose les Armagnac et les Foix-Béarn. Toute initiative de Jean d'Armagnac dans la région, en direction de la Bigorre et de Tarbes est considérée par Gaston, comte de Foix, comme un casus belli. Dans cette lutte, Jean Ier d'Armagnac est favorisé parce que le seigneur des Quatre Vallées, Jean de Labarthe, son neveu 'à la mode de Bretagne' par sa grand-mère, fille de Géraud VI, comte d'Armagnac, est son allié fidèle 217 .

      Cette opposition Foix-Armagnac s'est exacerbée après 1350 en raison du bouleversement des communications entrainé par la guerre. Les échanges commerciaux ouest-est ont délaissé la vallée de la Garonne, en raison de l'insécurité qu'y font régner les combats incessants, au profit de la rocade sud. Le transport des marchandises utilise les services des muletiers béarnais, leur assurant une prospérité économique dont profite le comte de Foix 218 . En février 1372, Jean d'Armagnac s'assure un avantage certain lorsque le roi Charles V lui donne les droits d'appels et de ressort sur les terres de Jean de Labarthe, avec l'accord de celui-ci, ainsi que la forteresse de Montoussé qui domine la Neste à son débouché des Pyrénées. Cette donation se fait, malgré l'opposition de Louis, comte d'Anjou, lieutenant du roi en Languedoc, bien au courant de l'importance des conséquences de cette cession sur les relations des maisons d'Armagnac et de Foix-Béarn 219 . En échange, Jean Ier rend deux rentes 220 . Mais le risque de guerre ouverte est tel que Jean Ier d'Armagnac, sous la pression du duc d'Anjou, rétrocède la forteresse à Jean de Labarthe, dans les mois qui suivent la cession, se contentant de la seule suzeraineté 221 .

      

      Figure 4. Les domaines de Gascogne de la maison d'Armagnac.

      D'après Samaran (Ch.) La Maison d'Armagnac au XV° siècle, carte hors texte.

      L'histoire des possessions de Jean Ier, comte d'Armagnac, à l'est du Rhône, est encore plus chaotique. Il s'agit d'une partie des seigneuries données par Clément V, le premier pape d'Avignon, à son neveu, Bertrand de Goth. Par son testament de 1325, Régine de Goth, qui en a hérité de son père l'année précédente, transmet à son jeune mari les châteaux de Pertuis 222 , de Monteil, des Pennes 223 , de Mayrargues 224  et de Sederon 225 . Mais elle ne transmet que des droits puisque, dès la mort de Bertrand de Goth, les officiers du pape Jean XXII ont repris le château de Monteil, et ceux de Robert d'Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem, se sont emparés des autres châtellenies 226 . Avec le Saint Siège, la question finit par se régler en 1343, après un long procès 227 . En ce qui concerne le royaume de Sicile, les protestations de Jean d'Armagnac ne prennent de l'ampleur qu'après la mort de Robert en 1343. Avec l'appui du pape Clément VI, il tente, mais en vain, d'obtenir satisfaction 228 . Il relance l'affaire en juin 1357, profitant de la menace que fait peser, sur Avignon et la Provence, les bandes d'Arnaud de Cervole. Il monnaie son secours, demandé par le pape Innocent VI, contre la restitution de ses châtellenies 229 . Le problème n'est clos qu'en 1362 par un compromis, avantageux pour Jean Ier, négocié sous l'égide du fameux cardinal de Boulogne 230 .

      Le comté de Charolais est la propriété de Béatrix de Clermont, 'comtesse d'Armagnac et dame de Charolais', seconde épouse de Jean Ier. Mais le comte Jean a part à son administration, comme l'a ordonné, à l'issue de son mariage, en mai 1327, Louis, comte de Bourbon, le tuteur de sa nouvelle épouse. 'Nous serivons a tous les nobles, et feaus de la terre de Charollois, que ils entrent en la foy, et hommage de nostre tres cher et amé neveu le comte d'Armignac pour raison de nostre tres chere niece, sa famme, qu'il a espousée [...]' 231 . Cette terre est tenue en fief du duc de Bourbon 232 . Divers actes montrent que le comte d'Armagnac est associé à Béatrix de Clermont dans les décisions prises concernant le Charolais 233 . Mais c'est la comtesse qui dispose de cette terre en faveur de leur fils aîné, Jean, dans son testament du 20 août 1361 234 . Celui-ci, nommé parfois comte de Charolais dès 1359 235 , reconnaît tenir en fief lige du duc Philippe de Bourgogne, la terre de Charolais avec le titre de comte en 1370 236 . Le pays de Charolles est désigné comme une simple seigneurie dans le testament de Béatrix, comtesse d'Armagnac, en 1361 et dans la titulature officielle de Jean d'Armagnac, fils aîné du comte, en septembre 1366 237 . Il commence à être désigné parfois comme 'comté' après 1362, c'est-à-dire après que Béatrix et son mari aient repris à leur profit, l'expression de 'baronia comitatus Cabilonensis' utilisée dans des lettres royales de Philippe IV en août 1279. Cet acte définissait les droits de Béatrix de Clermont, première dame de Charolais et arrière-grand-mère de Béatrix d'Armagnac 238 . La désignation du Charolais comme comté est ensuite devenue officielle. En 1369, le roi Charles V accorde à 'Jean d'Armagnac, comte de Charollois, deux tiers des aides levées dans la comté de Charollois 239 .' On se demande cependant si Jean d'Armagnac en percevait auparavant les revenus, puisqu'en 1366, il s'est plaint au pape Urbain V de l'insuffisance de ses ressources 240 .

      Il existe cependant des traces d'une intervention curieuse de Jean Ier dans le devenir du Charolais. On a mention d'un acte de 1360 qui indique que le comte d'Armagnac et Jacques de Bourbon, comte de La Marche se sont mis d'accord pour faire l'échange des comtés de la Marche et de Charolais 241 . Cette opération est sans doute liée au mariage de Jean, comte de Poitiers, et de Jeanne, la fille aînée du comte d'Armagnac, célébrée avec une grande discrétion en octobre 1359. Le comté de La Marche jouxte le comté de Poitiers. On peut penser que le comte d'Armagnac envisageait ce transfert au début de l'année 1360, afin d'en doter sa fille Jeanne. En apportant le comté de La Marche à son jeune mari, Jeanne lui aurait procuré une confortable extension de ses domaines. Aucun contrat n'ayant été établi à cette époque, on en est réduit aux supputations. De toute façon, l'accord de paix conclu en mai 1360, à Brétigny, ôte tout intérêt à cet échange. Les comtés de Poitiers et de La Marche font partie des territoires cédés à Edouard III. Ils sont intégrés à la principauté d'Aquitaine, confiée au prince de Galles 242 . Jean, comte de Poitiers, obtient de son père, en octobre 1360, le duché de Berry en échange du comté de Poitiers, remis au roi d'Angleterre. Le comte d'Armagnac doit alors abandonner la permutation envisagée qui n'a plus de raison d'être.

      L'affaire refait cependant surface quelques années plus tard. Il existe la mention d'un autre acte qui indique que le 5 juin 1366, à Avignon, les procureurs du prince de Galles et ceux du comte d'Armagnac ont échangé 'les comtés de Carollois et de La Marche des consentements du roy de France et du prince de Galles' 243 . L'existence de cet accord est confirmée par un inventaire du 'trésor' du comte d'Armagnac, établi le 17 janvier 1367, qui cite parmi les objets recensés: 'Item une autre boîte où est le congié de monseigneur le comte sur l'eschange de la terre de Charolois.' 244 . L'existence de ce document pose plusieurs questions. Après la mort de Jacques de Bourbon, comte de La Marche, et de son fils aîné, Pierre, à l'issue de la bataille de Brignais en avril 1362, le nouveau possesseur du comté de La Marche est Jean de Bourbon, deuxième fils du défunt. C'est en temps que comte de La Marche qu'il fait acte d'obédience à Charles V, et rejoint l'armée du duc de Berry en août 1370 245 . Quel intérêt voyait le comte d'Armagnac à la reprise de cette affaire ? Doit-on voire là une conséquence de l'entente secrète que l'on peut penser avoir été nouée par Charles V et le comte d'Armagnac au début de l'année 1366 ? En autorisant cet échange, connaissant l'impatience avec laquelle Jean Ier supportait les manières tatillonnes de l'administration du prince de Galles, Charles V tentait-il sciemment d'augmenter les points de friction entre le comte d'Armagnac et son nouveau souverain, le prince d'Aquitaine ? De toute façon l'affaire fût sans suite comme le montre l'hommage rendu au duc de Bourgogne par Jean, fils du comte d'Armagnac, en 1370. Le comté de Charolais ne sera cédé à la maison de Bourgogne qu'en 1390 par les petits-fils de Jean Ier 246 .

      

      Ses ressources.

      Ses biens propres

      Les sources concernant les finances de Jean Ier sont quasiment inexistantes. En l'absence de livres de comptes, on ne sait rien sur ses dépenses. Les informations qui subsistent ne concernent que ses ressources. Ces dernières ont deux origines. Elles proviennent soit de ses biens propres, soit des libéralités royales. Parmi les premières, on peut distinguer les revenus de ses domaines et les rétributions que lui procurent les diverses impositions que les différentes coutumes lui permettent d'exiger. Les indications sont réduites. En 1319, lorsque Isabelle de Rodez, la fille aînée d'Henri II, comte de Rodez, conteste le testament de son père devant la justice royale, elle avance, forçant peut-être la note, que le comté de Rodez rapporte par an, 16 600 l. rodanoises, soit 8 300 l.t. 247 . En 1340, Edouard III tente d'attirer le comte d'Armagnac dans son obédience. Il lui fait savoir par le sire d'Albret qu'il lui servira une pension de 1 500 £, en compensation de la perte de ses revenus en Rouergue que ce ralliement entraînera 248 . A cette époque, les revenus du comté de Rodez sont donc estimés à 7 500 l.t. (en 1348, 1 £ vaut 5 l.t.). Le montant est du même ordre de grandeur que vingt ans plus tôt.. Il n'existe pas de renseignements équivalents pour l'autre moitié des domaines du comte, situés en Gascogne.

      Dès le début de la guerre en 1337, Jean Ier prend du service aux gages du roi. Aucun document ne laisse à penser qu'il ait perçu une solde différente de celle qui était attribuée à un chevalier banneret, soit 20 s.t. par jour 249 . Tout au long de sa vie, il donne quittance régulièrement des sommes qu'il reçoit à ce titre. Ce ne sont pas ses services militaires qui l'ont enrichis.

      On sait que Jean Ier percevait des impôts, mais les renseignements sur le sujet sont rares. En 1321, les habitants du 'bourg' de Rodez, partie de la ville qui appartient au comte, reconnaissent lui devoir une taille annuelle de 100 livres 'rodanoises', soit 50 l.t., ce qui n'est pas beaucoup. Dans cet accord, les mêmes habitants reconnaissent qu'ils doivent à leur comte une aide de 8000 sous de la même monnaie, soit 200 l.t., pour chacun des quatre cas seigneuriaux 250 . Cette dernière aide figure aussi dans les coutumes des domaines gascons de Jean Ier. En 1366, les états de ses comtés d'Armagnac et de Fezensac, rassemblés respectivement à Nogaro et à Vic-Fezensac, lui accordent une aide pour payer la lourde rançon qu'il doit au comte de Foix à l'issue de sa capture à la bataille de Launac, le 5 décembre 1362 251 . Les redevances dues au comte ne sont pas exclusivement financières. Elles peuvent être fournies en nature. On a trace, sans mention de date, d'un acte indiquant que les 'habitants et terres tenantz d'Eauze, de Manciet et autres lieux', territoires situés au sud-ouest du comté d'Armagnac, sont tenus de verser au comte ' aux festes de Toussaint, Noël, Pasques et au mois de may', des 'devoirs deubs en argent, bleds et pousses' 252 .

      Le comte d'Armagnac est aussi en droit d'exiger une redevance sur ce qui est extrait des mines de ses domaines, mais le montant paraît faible, 'trois sous rodanois pour chaque marc d'argent tiré' 253 . Il a hérité de ce droit de son grand père maternel, Henri II, comte de Rodez, qui, en 1290, protestait parce que le sénéchal du Rouergue prétendait, de son côté, prélever le cinquième de l'argent extrait des mines nouvellement découvertes dans les domaines du comte 254 .

      Jean Ier ne se contente pas de ce type de ressources, et il sait faire fructifier son avoir. Les préjugés contre ceux qui 'faisaient marchandises' n'étaient pas encore trop violents, ou bien il s'en affranchit 255 . Il sait investir. Ainsi, en 1344, il demande et obtient l'autorisation du pape, Clément VI, d'affréter un navire pour commercer au Moyen-Orient avec les sujets du 'soudan de Babylone', donc avec les infidèles. Mais la cargaison ne doit comporter 'ni armes, ni fer, ni bois d'oeuvre, ni clous, ni chevaux, ni rien de ce qui est interdit par le droit commun' 256 . Plus tard, en 1354, le comte d'Armagnac s'associe avec un marchand d'Auch, Raymond de Pouy, à qui il prête 1500 écus 'pour trafiquer au tiers du profit', ce qui voudrait dire qu'il reçoit un tiers des bénéfices réalisés avec la somme prêtée 257 . L'année suivante, le comte d'Armagnac complète ses placements, en investissant dans l'extraction de minerai d'argent. En juillet 1355, en présence de la comtesse Béatrix de Clermont et de son sénéchal pour le comté, Pierre de Tinieres, son trésorier, Guillaume Ruffel, donne une mine à ferme pour quatre ans à un marchand lombard de Montpellier. Le partage des investissements et des profits se fera par moitié entre les deux parties 258 . En agissant ainsi, le comte d'Armagnac se place parmi le très petit nombre de nobles avisés qui ne se contentent pas de vivre des revenus de leurs domaines 259 .

      Les dons du roi.

      A ces ressources que l'on pourrait dire privées, s'ajoutent les libéralités royales dont les montants croissent au fil des années. Elles sont liées à la guerre franco-anglaise et récompensent les services rendus par Jean Ier. Elles se présentent soit sous forme de rente assignée sur une ville ou un territoire, soit, plus rarement, sous l'aspect de dons en espèce.

      Avant le début des hostilités, on ne trouve trace que d'un seul don à Jean Ier, celui d'une rente de 400 l.t. par Philippe VI, en 1330, en échange d'une renonciation à ses droits sur une châtellenie contestée, dans le cadre d'un accord anglo-français 260 . Les dons ne deviennent fréquents qu'après 1337, date du début des hostilités. En 1338, Philippe VI accorde simultanément aux deux comtes d'Armagnac et de Foix une rente de 1500 l.t.. Il s'agit sans doute de confirmer dans l'esprit des deux hommes l'intérêt de servir le roi de France, au moment où des seigneurs gascons d'importance, comme le sire d'Albret, s'interrogent sur leur fidélité. Mais la désignation des terres sur lesquelles sont assignées ces deux rentes pose de réels problèmes aux commissaires du roi, compte tenu de l'animosité opposant les deux hommes 261 . C'est pour éluder ce problème que, par la suite, Philippe VI accordera des villes et non pas des rentes. Il y voit deux avantages. Il n'y a pas de revenu chiffré, ce qui évite des contestations, et les villes accordées sont, le plus souvent, aux mains de l'ennemi anglo-gascon, à qui il faut les reprendre. Une fois reconquises, il faut bien les garder, si on veut en tirer quelque profit. C'est le cas, par exemple, du château de Cazaubon en 1337, ou des villes de Monréal et de Mezin en 1342 262 .

      Les libéralités du successeur de Philippe VI, le roi Jean II sont d'autre nature et plus importantes en raison des liens d'amitié qu'il entretient avec le comte d'Armagnac. C'est d'abord, dans les mois qui suivent son accession au trône, le don de la baronnie de Gimois valant 1 000 l. de rente, et, en 'expectative', c'est-à-dire lorsque le propriétaire du moment décédera, celui de la moitié de la vicomté de Julhiac rapportant 600 l. de revenus. C'est ensuite, en début 1355, la remise du comté de Gaure au revenu de 2 000 l.t.. Mais c'est aussi le versement de sommes importantes sous l'aspect déguisé de remboursement de vieilles dettes. En 1354, Jean II prescrit de rendre au comte 20 000 florins que son propre grand-père, Charles de Valois, avait emprunté autrefois à Bertrand de Goth, le premier beau-père de Jean Ier 263 .

      Il est curieusement plus difficile de traiter de l'enrichissement du comte d'Armagnac par les dons de Charles V, quoi qu'il ait pu être écrit dans ce domaine. On sait que ce roi se méfie du comte Jean Ier jusqu'en 1366 au moins. Il lui reproche sa longue amitié avec son père, Jean II. On sait aussi que Jean Ier n'est plus vassal du roi de France depuis le traité de Calais de 1360. Toutes ses possessions sont passées sous domination anglaise. Il n'a donc aucune raison de recevoir des cadeaux du roi de France. Les premiers dons connus de Charles V au comte d'Armagnac n'interviennent que le 1er juillet 1368 en contre partie, peut-on dire, de l'accord concernant les appels, passé la veille, le 30 juin. Mais la plus grande partie des domaines attribués par l'acte de don du 1er juillet, n'est qu'une restitution de villes et de châtellenies données au comte en récompense de ses services entre 1337 et 1360. Elles avaient été cédées à Edouard III par le traité de Calais, ou le prince de Galles s'en était emparé, ne voulant pas reconnaître la validité des donations faites après le début des hostilités. Le seul nouveau domaine attribué à Jean Ier est le comté de Bigorre, mais il ne s'agit que d'une promesse qui ne sera pas tenue. Plus réelle est la pension de 100 000 francs d'or que le roi accorde au comte à partir du 15 janvier 1369 pour l'aider à défendre ses terres. Mais elle ne doit être servie que tant que durera la guerre. Charles V a été généreux, mais il sait aussi ménager l'avenir.

      Le comte d'Armagnac a-t-il abusé de ses fonctions de lieutenant du roi en Languedoc qu'il a assurées pendant plus de cinq ans ? S'est-il enrichi aux dépens de ses administrés ? C'est le reproche que lui fait un chroniqueur italien, '(...) et pendant l'espace de cinq ans que le comte d'Armagnac avait tenu la lieutenance du pays pour le Dauphin, il avait amassé un grand trésor' 264  C'est la seule accusation de malversation dont on trouve trace. Il est cependant certain que Jean Ier a su exploiter sa position. Ainsi, en juillet 1360, en concertation avec le duc de Berry, il réunit une assemblée des états du Languedoc pour leur demander de lui accorder une somme égale à celle que leur avait extorquée le comte de Foix. Mais, un peu plus tard, comme on le verra, pris de remords ou par politique, il accordera aux communes la remise de la moitié du montant qu'elles lui ont promis.

      En admettant que les ressources que le comte d'Armagnac tire de ses terres de Gascogne peuvent s'extrapoler de celles qu'il obtient du Rouergue, on peut estimer que les domaines de Jean Ier lui rapportent de l'ordre de vingt mille livres. Si on y ajoute les pensions que lui sert le pouvoir royal, il semble que les revenus annuels du comte atteignent vingt cinq mille livres, ce qui le place parmi les grands seigneurs du royaume 265 . Les dots qu'il accorde à ses filles le prouvent. Ces dots, cent mille livres tournois pour l'aînée, Jeanne, en 1359, et cent cinquante mille livres tournois pour la seconde, Mathé, en 1373, ont un montant égal ou supérieur à celle de cent mille livres que le duc de Bourbon accorde à sa fille, Marie, lorsqu'elle épouse le dauphin Charles, l'héritier de la couronne, en 1349.

      Son train de vie.

      Jean Ier dispose de nombreuses résidences réparties dans ses domaines. Sa vie active et ses déplacements perpétuels ne permettent pas d'identifier un lieu de séjour privilégié. Il semble cependant avoir accordé la préférence à ses terres de Gascogne, tandis que sa femme Béatrix paraît avoir constamment habité Rodez ou ses environs.

      Le château des comtes de Rodez, situé à l'intérieur de l'enceinte, a été abandonné par Henri II, le père de Cécile, au profit du château de Gages qu'il a fait construire à proximité de la ville. Le comte Henri et, par la suite, ses héritiers se sont cependant réservé l'usage de la 'salle comtale' où se réunit leur cour de justice. Ils conservent également la jouissance de la 'halle' du château comtal, seul endroit où les marchands étrangers à la ville peuvent s'installer, contre rétribution 266 . Un comte de Rodez, mais cela ne doit pas être Jean Ier, a même tenté, mais en vain, d'imposer l'utilisation de ce lieu pour leurs ventes aux marchands de drap de la ville 267 . Lorsque la comtesse d'Armagnac vient résider en ville, elle s'installe dans le couvent des Cordeliers dont son mari s'est réservé une partie lors de sa reconstruction vers 1325. C'est dans la nouvelle chapelle de ce couvent que les restes du comte Henri, de sa femme, Mascarose de Comminges, et de sa fille, Cécile de Rodez, ont été transportés 268 . Béatrix de Clermont s'y fera ensevelir en 1363.

      Dans ses domaines de Gascogne, Jean Ier dispose de plusieurs châteaux, mais on ne peut identifier de préférence à partir du lieu d'où sont datés ses actes. On sait ainsi qu'il a demeuré à Auch, à Lectoure, à Lavardens, à Manciet et à Beaumont-de-Lomagne, ville où il est mort en 1373. L'abbé Breuils cite de son côté, les châteaux de Vic-Fezensac, de Jegun, d'Ordon, d'Eauze, de Nogaro, d'Estang, de Riscle et de Castelnau-d'Auzan 269 . Il n'évoque pas le château de Lavardens. Ce lieu parait pourtant avoir de l'importance pour Jean Ier. Régine de Goth, sa première épouse, au souvenir de laquelle il est très attaché, y est morte en 1325. L'église de Lavardens est la seule église paroissiale qu'il dote dans son testament de 1333. Les ornements liturgiques utilisés dans la chapelle ont une telle valeur qu'un inventaire en est dressé en 1362 270 . C'est là qu'est déposé le trésor du comte, lorsqu'il en fait dresser l'inventaire en janvier 1367 271 . C'est là également que le comte fait déposer ses archives lorsqu'il se trouve dans ses domaines du sud de la Garonne. Elles seront transportées à Rodez en 1390 272 . On comprend l'attachement du comte pour ce lieu. Le bourg de Lavardens, isolé sur une hauteur, domine de façon agréable la campagne gersoise environnante. Une des tours du château de Jean Ier subsiste, comme clocher de l'église du village. La puissance brute de son appareil, tempérée par la chaude couleur ocre de la pierre, donne peut-être une idée du caractère de l'homme qu'elle a abrité.

      Jean Ier dispose aussi d'une résidence à Paris. Le service de la royauté, ses liens privilégiés avec Jean II, avant et après l'accession au trône de celui-ci et la défense de ses intérêts impliquent des temps de présence longs et répétés auprès du roi et dans la capitale du royaume. Les comtes de Rodez disposaient d'un logis dans le faubourg Saint Marcel au sud de Paris. C'est là que la mère de Jean Ier, Cécile de Rodez, et son mari Bernard VI, comte d'Armagnac, résidaient lorsqu'ils se rendaient auprès du roi. C'est là, en mai 1309, qu'ils ont prêté hommage au roi pour le comté de Rodez, et à Guillaume, évêque de Mende et comte de Gévaudan, pour le château d'Arzen et d'autres terres possédées en Gévaudan par les comtes de Rodez 273 . Mais comme aucun des actes de Jean Ier n'est daté de ce lieu, il ne paraît pas y avoir résidé. On peut penser que cette maison a fait partie des biens qu'a recueillis sa soeur Mathé, épouse de Bernard Ezy, sire d'Albret, qui l'a transmise ensuite à ses propres descendants. On lit en effet que le connétable Charles d'Albret, petit-fils de Mathé, épouse de Bernard Ezy, 'avait une maison de plaisance au faubourg Saint Marceau, sur le bord de la rivière des Gobelins, qui la séparait de celle du roi de Sicile' 274 . Compte tenu de l'emplacement de cette dernière, appelée avant 1400, Logis d'Orléans, l'hôtel des comtes de Rodez devait se trouver à l'emplacement de l'actuel lycée Louise de Marillac, rue Geoffroy Saint-Hilaire 275 .

      

      Figure 5. Tour du château de Lavardens.

      Une des tours du château du XIVe siècle, celui qu'a connu Jean Ier, subsiste comme clocher de l'église du village.

      Jean Ier a possédé à un certain moment un hôtel situé entre la rue des Poulies et la rue d'Osteriche, sur l'emplacement de l'actuelle rue de l'Amiral de Coligny, à proximité immédiate du château du Louvre. Le censier de 1373 le présente comme 'la maison au duc Aubert [Albert de Bavière], qui fu au conte de Henaut et, paravant, messire André Champenois, et au conte d'Arminac' 276 . On a quelques renseignements sur cette demeure grâce aux travaux de réparation qui y furent exécutés en 1366 et 1367 par le comte de Hainaut, son successeur dans ce lieu. Il comprenait un corps de logis à étages, des écuries et un grand jardin divisé en trois parties 277 . Cet hôtel, réuni avec l'hôtel d'Alençon qui lui était contiguë, fut appelé par la suite hôtel de Longueville 278 . Le comte d'Armagnac n'occupait plus cette demeure bien avant 1366, il l'avait revendue plus tôt. La place éminente acquise auprès du roi Jean après l'accession de celui-ci au trône, en 1350, l'a obligé à disposer d'une résidence plus spacieuse. C'est sans doute à cette époque qu'il a fait construire sur un terrain situé au nord du Louvre, loué par un bail à long terme aux chanoines de l'église Saint Honoré, une nouvelle résidence 279 . C'est de cet hôtel, situé à l'emplacement de l'actuel Palais Royal, que s'enfuira, la fatale nuit du 28 mai 1418, son petit-fils, le connétable Bernard VII d'Armagnac, devant l'irruption des troupes de Jean Sans Peur 280 .

      Les comptes de Jean Ier n'ayant pas été conservés, il n'existe pas d'éléments pour évaluer le volume de son hôtel. Par son testament de 1373, on apprend qu'il dispose d'un chapelain et de deux confesseurs. Il demande à ses exécuteurs testamentaires de distribuer 6 000 l.t. à ses gens 281 . Ce chiffre élevé tend à montrer qu'il dispose d'un hôtel d'un effectif important. Le contrôle des troupes qu'il emmène en guerre est confié à un maréchal. Ce seront Guibelin Jourdan en 1340, Renard de Brenac en mai 1341, Bernard Arnaud de Pressac au début de sa seconde lieutenance, en mars 1353, Raymond de Pressac en octobre 1355, pour faire face à l'attaque du prince de Galles, et Guillaume de Jaulin en avril 1373. Mais on ne sait rien, ni de sa maison militaire, ni de sa maison civile. Les renseignements concernant l'hôtel de la comtesse d'Armagnac manquent également. On peut cependant s'en faire une idée, lorsque l'on sait qu'en 1370, l'hôtel de la vicomtesse de Fezensaguet, sa cousine d'un rang moins prestigieux 'compte un maître d'hôtel ordinaire, trois écuyers, deux damoiselles, deux chambrières, le cuisinier, le valet, le portier, le sommelier et l'huissier' 282 .

      Le comte d'Armagnac aime s'entourer de belles choses dans la vie quotidienne. Il dispose de vaisselle d'or et d'argent. Il en avait hérité une partie de sa mère Cécile. Il en fait état dans son testament de février 1347 283 . En 1372, les consuls de Rodez reconnaissent que le comte leur a mis en gage plus de 'trente pièces de vaisselle tant d'or que d'argent d'un poids de quarante deux marcs et cinq onces' 284 . L'inventaire de ses 'joyaux' fait en 1363 est éloquent 285 . La pièce maîtresse est une selle 'castillane' décorée de plus de deux mille perles, de seize rubis et de treize saphirs. Elle est complétée par des étriers d'argent. On y trouve aussi 'quatre drap dor, les trois de damas et l'aultre aux armes de Castille'. Il boît dans 'ung anap d'argent doré a III piés et couvercle d'argent doré'. Le comte a racheté à sa soeur deux ans plus tôt 'ung chapel de feustre ou il y a un gros balais dessus et VI grosses perles environ' pour 4 600 écus 286 . On a vu qu'il commande des livres de piété mais on ne connaît pas le contenu de sa bibliothèque.


Le comte, puissance régionale.

      Ses droits.

      Droits régaliens

      Jean Ier exerce dans ses domaines un certain nombre de droits dont il a hérité de ses parents. Lui-même ou ses officiers doivent les affirmer en permanence face aux empiètements des représentants du pouvoir central que ce dernier soit à Paris ou à Bordeaux, comme c'est le cas au temps où il se retrouve sujet du roi d'Angleterre. Le comte d'Armagnac intervient dans les trois domaines habituels du pouvoir: la justice, les finances et la guerre. L'étendue de ses compétences est définie par la coutume. Les sources sont malheureusement peu nombreuses. Celles qui concernent le comté de Rodez ont déjà été exploitées par Louis Bosc et Charles Samaran. Les informations touchant les domaines gascons de Jean Ier sont rares. On n'obtient quelques informations qu'au travers des coutumes des villes de ses domaines dont on a conservé trace, comme celles de la ville d'Auch 287 .

      Jean Ier a hérité des comtes de Rodez de deux droits régaliens, celui de porter couronne et celui de battre monnaie. Le premier est honorifique. Il s'agit d'une couronne de fer, 'de laquelle les comtes de Rodez estoient couronnez losqu'ilz estoient receus en ladite comté et qu'ilz estoient dans leur lit de justice, à quatre piramides, au milieu de chacune desquelles il y a un léopard lyoné, rempant, bien doré, bordée avec les quatre piramides d'un bord d'airain chamarré, et du bout de chacune il y a un bouton aussy d'airain doré et au-dessus du dit bouton un aigle volant,[...]' 288 . On ne sait si Jean Ier s'est fait installer et couronner comme comte de Rodez, dans les conditions décrites pour les deux cérémonies que l'on connaît, celle de 1195 ou celle de 1535 289 . Aucun acte ou chronique n'en fait état. Il est resté pourtant trace du 'couronnement' de son petit-fils, Jean III. Il a été fait du vivant de son père, Jean II, parce que celui-ci s'était démis de son titre de comte de Rodez à son profit. Jean III a été intronisé le 6 juin 1383, par l'évêque de Rodez, Bertrand de Raffin 290 . En ce qui concerne Jean Ier, compte tenu des conditions contestées dans lesquelles sa mère, Cécile de Rodez avait hérité du comté, il est permis de penser que son tuteur, Aymeric de Narbonne, a tout fait pour que la cérémonie ait lieu. Il fallait affermir la légitimité de son pupille. L'intronisation a pu se dérouler en 1323, avant que Jean Ier n'effectue le prériple dont il a déjà été question au cours duquel il a reçu les hommages de ses vassaux 291 . On sait en effet qu'en début d'année 1323, dans le cadre du règlement du conflit qui oppose le comte de Rodez à l'évêque de la ville depuis 1317, ce dernier, Pierre de Castelnau revendique le droit de consacrer les nouveaux comtes 292 . Comme les hommages ont été reçus, c'est donc que Jean Ier a été reconnu comme comte de Rodez.

      Le second droit régalien des comtes de Rodez est celui de battre monnaie. Il est source de revenus. Si Charles Samaran indique que les comtes d'Armagnac et de Rodez n'exerçaient plus ce droit au XVe siècle, il n'en est pas de même pour Jean Ier qui a battu monnaie comme sa mère, Cécile, ou son grand-père, Henri II 293 . En 1291, le roi Philippe IV ordonne d'enquêter sur une altération des monnaies frappées par l'évêque de Cahors et par le comte de Rodez qui était alors Henri II 294 . On a retrouvé des monnaies au nom de Cécile de Rodez, réalisées entre 1302 et 1313 295 . Plus tard, en 1317, dans l'accord de paréage établi entre Bertrand VI d'Armagnac agissant au nom de son fils, Jean, et l'évêque de Rodez, Pierre de Chassaigne, les ressources apportées par la monnaie, les péages, la taille du Bourg et le mesurage du blé, sont expressément réservées au comte 296 . Quelques années plus tard, entre 1319 et 1324, alors qu'Aymeric de Narbonne est régent du comté de Rodez pour son neveu, le conseil comtal réuni autour de Jean de Morlhan, sénéchal du comté, entérine la proposition de Jean de Calvinhac de Montpellier, essayeur des monnaies, concernant les caractéristiques pondérales de la monnaie qui 'se bat dans le Bourg de Rodez sous l'autorité du comte' 297 . Cette décision est sans doute une conséquence du rappel à l'ordre que les autorités monétaires du royaume viennent d'adresser au comte 298 .

      Ce droit de battre monnaie remet en cause l'autorité centrale, c'est pourquoi le pouvoir royal tente au mieux de l'interdire, sinon de le limiter. La première tentative est le fait de Philippe VI. En février 1329, il prescrit par ordonnance que seule la monnaie royale aura cours dans tout le royaume 299 . Le début des hostilités, qui impose de ménager les grands feudataires, amène le roi à revenir sur cette mesure. En 1338, dans l'ordonnance qu'il promulgue pour apaiser le vent de fronde qui s'est levé parmi les nobles du Languedoc, Philippe VI se voit obliger de confirmer les privilèges que ces derniers avaient obtenus de Louis IX et de Philippe IV. Il accorde le droit de battre monnaie 'pour ceux qui en avaient précédemment l'usage, sous réserve d'avoir justifié de leur droit ancien' 300 . Jean Ier profite de l'autorisation. En avril 1339, il prescrit à son sénéchal, Guillaume de Scrorailh, d'instituer à Rodez un maître pour battre et fabriquer la monnaie, un certain Guillaume de Pessoles, 'civitatis Ruthenis, habitatorem nunc dicti Burgi' 301 . Ce droit lui est de nouveau confirmé en mars 1340 302 . Fort de cette nouvelle assurance, il redéfinit de façon précise les conditions de cours de la monnaie à fabriquer. Le 8 avril 1340, le sénéchal du comte désigne comme essayeur de la monnaie, un certain Pierre Valadier, du 'minier' de Montjaux. Aussitôt nommé, ce dernier assume sa fonction, et teste, sous la surveillance des 'gardes de la monnaie', le travail de Guillaume de Pessoles. Le contrôle doit être satisfaisant puisque Guillaume de Pessoles se voit remettre le jour même une somme de 10 livres rodanoises. Trois semaines plus tard, le 28 avril, il donne quittance dans les mêmes conditions de la somme de 45 livres rodanoises 303 . Jean Ier a conservé ce droit sa vie durant, semble t'il. Il s'agit cependant d'une survivance. Les poids du centralisme et de la monnaie royale sont trop forts. Depuis 1355 au moins, les comptes du consulat du Bourg de Rodez sont libellés en livres tournoises 304 .

      

      Droits seigneuriaux.

      La question des droits seigneuriaux des comtes d'Armagnac a été abordée au moins deux fois par Charles Samaran. Il a indiqué avec précision ceux que les comtes d'Armagnac revendiquaient au XVème siècle, et, par ailleurs, il a fait état de façon plus générale des droits des grands seigneurs gascons au cours du Moyen Age 305 . L'analyse peut cependant être un peu approfondie en ce qui concerne le XIVème siècle et Jean Ier, afin d'apporter quelques nuances au tableau déjà dressé.

      Il est possible de suivre l'évolution, au cours du XIVème siècle, des revendications des comtes quant à leurs droits, grâce à deux documents. Le premier est la copie de plusieurs arrêts du parlement de Toulouse, rendus en 1291, qui définissent les droits reconnus à Henry II, comte de Rodez, et le second est un procès-verbal, dressé en 1415, 'des privilèges des comtes de Rouergue'. Les informations apportées ne concernent que le comté de Rodez. Les traces laissées par les activités de Jean Ier en Gascogne montrent qu'il y dispose, ou qu'il s'y prévaut des mêmes droits que dans ses domaines de Rouergue

      Les droits attribués au comte de Rodez en 1291, sont connus à travers l'inventaire d'une liasse d'arrêts du parlement de Toulouse 306 . L'ordre dans lequel ils sont énoncés ne représente donc pas leur importance relative. On sait ainsi que:

      - les notaires du comte peuvent passer des contrats partout, y compris dans les territoires sous juridiction royale;

      - le comte peut tenir sa cour de justice où et quand il le veut;

      - le comte possède la juridiction d'appel;

      - les sergents des sénéchaux royaux intervenant dans le domaine du comte doivent montrer le mandement en vertu duquel ils agissent;

      - le comte est en droit d'exiger une redevance;

      - la justice du comte peut connaître de toute affaire, dans les territoires de sa juridiction;

      - le comte peut élever des fourches de justice partout où il a juridiction;

      - le droit de faire monnaie est confirmé;

      - les sentences des juges du comte doivent être exécutées sur les gens passés en territoire royale.

      La différence entre ces droits et les 'privilèges' que revendique, en 1415, Bernard VII, comte d'Armagnac et de Rodez, connétable de France depuis peu, est frappante. L'ordre dans lequel sont présentés ceux-ci ne laisse plus rien au hasard 307 . La volonté de s'arroger des droits régaliens est manifeste. Ce relevé assure ainsi, que:

      - les comtes ont le droit de se faire couronner;

      - qu'ils peuvent faire battre monnaie à leur coin;

      - qu'ils ont le droit de s'intituler 'comte de Rodez, par la grâce de Dieu' 308 ;

      - qu'ils peuvent légitimer les bâtards et anoblir les roturiers;

      - qu'ils sont en droit d'autoriser le duel dans les procédures;

      - que les comtes possèdent des poinçons publics pour les orfèvres;

      - les comtes peuvent accorder des sauvegardes aux ecclésiastiques comme aux laïcs;

      - les comtes peuvent créer des notaires;

      - les officiers royaux chargés d'exécuter des commissions pour le roi, ne peuvent séjourner plus de trois jours dans leurs domaines;

      - les comtes ont le droit de convoquer, sans l'intervention du roi, les états de la province;

      - les comtes créent des consuls, des syndics et des jurés;

      - les comtes ont un sénéchal dans leur comté, un trésorier et un officier de voierie, chargé de l'entretien des chemins;

      - les comtes établissent des foires et des marchés dans toute l'étendue de leurs domaines;

      - les comtes accordent des lettres de grâce pour les homicides;

      - les comtes peuvent imposer des droits de péage et de leude;

      - les comtes peuvent faire exploiter les mines;

      - les comtes ont des étalons pour les poids et mesure;

      - les comtes peuvent instituer des juges devant lesquels les causes, jugées par les tribunaux des seigneurs, sont portées pour appel.

      On constate que le désir, que l'on peut qualifier de mesquin, d'affirmer son pouvoir par l'apparence, prend une place prépondérante. Le 'paraître' a pris le pas sur 'l'être'. La volonté de s'attribuer une plus grande indépendance vis-à-vis du pouvoir royal est également manifeste.

      Entre ces deux extrêmes, où se place Jean Ier ? Une enquête menée en 1365 par le sénéchal du Rouergue, alors terre anglaise, à la demande du prince d'Aquitaine à qui s'est plaint Jean Ier, montre quels sont les droits que celui-ci estime réellement importants 309 . Une lettre du prince de Galles, datée du 16 juin 1365, demande au sénéchal de vérifier que le comte de Rodez a bien le droit:

      d'accorder des sauvegardes, constatées par des panonceaux portant ses armes,

      de connaître des faits d'usure et de ports d'armes,

      de pouvoir lever des subsides dans son comté, alors que le roi et ses officiers n'en ont pas le droit,

      de punir les auteurs de crimes ou de délits commis sur les chemins publics ou dans les eaux du comté,

      de connaître du crime de lèse-majesté non seulement contre la personne du comte, mais encore et surtout contre la sûreté publique,

      'd'avoir connu de l'attroupement des hommes de Requista, Broquies et de la terre de Panat, réunis pour la poursuite des malfaiteurs qui, pour lors, tuaient, pillaient et incendiaient en Rouergue', c'est-à-dire d'organiser la lutte contre les routiers.

      Les droits réellement importants pour Jean Ier sont donc son autonomie dans le domaine judiciaire, son indépendance fiscale par rapport au pouvoir central et sa liberté d'autodéfense. C'est leur remise en cause par l'administration du prince de Galles, et le refus de ce dernier de lui donner raison qui l'amènera à la rupture de 1368.

      Jean Ier a toujours utilisé, quelles que soit les circonstances, son droit d'imposer ses hommes pour trouver les fonds lui permettant de solder les troupes nécessaires pour assurer leur défense. Deux exemples, séparés par une longue période, permettent de l'illustrer. Au mois de juillet 1339, alors que les hostilités contre l'Angleterre ont commencé depuis deux ans, le comte d'Armagnac transige avec les consuls de son Bourg de Rodez. Il renonce à son droit de demander aux habitants de la ville âgés de plus de vingt cinq ans de le suivre à la guerre quand il y est convoqué par le roi. En échange, les consuls s'engagent à lui verser, chaque fois qu'il recevra un tel appel, une contribution de trois cent livres rodanoises 310 . Trente ans plus tard, au mois de novembre 1369, les consuls du Bourg consentent la levée au profit du comte d'un fouage de six 'gros' par feu, pour payer les gens d'armes nécessaires à la défense de la région 311 .

      Jean Ier ne néglige pas d'appliquer ses autres droits, surtout s'ils sont lucratifs, comme celui d'accorder des marchés. Son privilège d'établir des foires en tant que comte de Rodez, est confirmé en octobre 1322, après enquête faite par le sénéchal de Rouergue 312 . Ce jugement a sans doute été contesté puisque Charles IV le Bel le confirme de nouveau l'année suivante, en 1323 313 . C'est en vertu de ce droit qu'en 1369, Jean Ier récompense de leur fidélité les consuls du Bourg de Rodez, en leur concédant l'établissement de foires à la Mi-Carême et à la Saint André (30 novembre) 314 .

      Jean Ier intervient également dans le domaine de la procédure criminelle. Au printemps 1354, il préside à un duel judiciaire. Ce combat oppose deux sergents du Bourg de Rodez, Pierre Roby et Raymond Emergeau. Le premier accuse le second d'avoir été payé 'pour mettre l'ennemi dans la ville de Rodez' 315 . Le duel judiciaire est autorisé par Guibert de Tournemire, 'damoisel', bailli de Rodez. Le juge royal de Maruéjouls 316  auquel il est fait appel, ordonne une enquête pour savoir quel est l'usage. Au vu des résultats, il se prononce en faveur du juge comtal de Rodez, qui a autorisé le duel, et contre le sénéchal royal qui s'y est opposé. Le combat a lieu début avril 1354, à Rodez, devant le comte Jean et ses deux fils, Jean et Bernard. C'est Raymond Emergeau qui est vainqueur. Mais le procureur du roi qui estime que l'autorisation royale n'a pas été accordée dans les règles fait appel devant le parlement de Paris qui rend son avis en septembre 1357, donnant raison à la justice du comte 317 .

      Il y a trace également d'un autre combat qui doit se dérouler sous la présidence de Jean Ier. Mais dans ce cas, il semble plutôt qu'il agit comme arbitre entre deux seigneurs voulant régler sous son autorité morale une question d'honneur par un duel. Un acte daté d'octobre 1360 définit les conditions dans lesquelles doit se tenir le mercredi après la quinzaine de la Toussaint, un combat en champ clos entre Penny Rolland, chevalier rouergat, ayant son frère Olivier comme second, et Bertucat d'Albret, accompagné de Bernard de La Roque, sujets du roi d'Angleterre. Arnaud Amanieu d'Albret est caution pour le bon déroulement de l'affaire pour la somme coquette de 20 000 moutons d'or 318 . On ne sait pas si le combat s'est réellement déroulé 319 .

      Jean Ier a accordé de nombreuses lettres de rémission, confirmées par la suite par le pouvoir royal, mais il les a données dans le cadre de ses fonctions de lieutenant du roi en Languedoc. La seule lettre de rémission retrouvée, qu'il paraît avoir accordée en tant que personne privée, concerne le Charolais. Jean Ier est auprès du roi, à Arras, depuis la mi-avril 1347 et a été appelé à participer à plusieurs conseils. En juin, le roi Philippe VI confirme des lettres de rémission accordées le 18 du même mois par Jean, comte d'Armagnac, seigneur de Charolles, en faveur de Perrin de Pommiers, damoiseau, à la demande de Jacques de Bourbon 320 . Il ne paraît pas exister de traces de telles lettres de rémission pour ses domaines de Gascogne. A une date non précisée, un Jean, comte d'Armagnac, a accordé des lettres de rémission à un meurtrier, mais ce Jean n'est pas identifiable 321 .

      

      

      Son administration.

      Le rôle personnel du comte.

      Le rôle et les droits d'intervention du comte dans les affaires des communautés sont définis et bornés par les innombrables coutumes de ses domaines. Elles sont spécifiques à chaque communauté. Le partage d'autorité avec le pouvoir ecclésiastique est fréquent. On a vu que la ville de Rodez est partagée en deux entités séparées, isolées l'une de l'autre par un mur, la Cité à l'évêque et le Bourg au comte. Il a fallu attendre 1325 pour qu'un accord d'arbitrage établisse enfin un paréage entre les deux autorités. A Auch, le comte est le premier chanoine de l'église 'métropole' d'Auch. Il est seigneur pour moitié de la ville, l'archevêque de l'autre. La coutume de la ville est, elle aussi, le résultat d'un arbitrage entre les deux autorités, rendu en 1301 322 . La coutume de la ville de Lectoure date de 1294. Elle prévoit quatre co-seigneurs, le roi, l'évêque de Lectoure, le vicomte de Lomagne et les consuls de la cité. En 1343, lorsque le comte d'Armagnac entre en possession de la vicomté de Lomagne, le roi paraît avoir renoncé aux droits attachés à sa co-seigneurie 323 . Le pouvoir royal ne remet pas en cause le don que Philippe IV en avait fait à Bertrand de Goth en 1305. Moins accommodant, le prince de Galles tentera, en 1364, d'imposer son autorité sur la ville au détriment de Jean Ier, en se donnant comme héritier des vicomtes de Lomagne 324 .

      Tout le long de son existence, Jean Ier a accordé ou confirmé des coutumes. Le mercredi après la Pentecôte 1331, Jean, comte d'Armagnac, prescrit à tous les habitants masculins au dessus de sept ans de la ville d'Auch de s'assembler chez les frères Mineurs pour qu'ils puissent 'entendre les privilèges qu'il voulait leur donner' 325 . En 1340, il confirme les coutumes de la ville 326 . En juin 1341, il octroie des coutumes aux villes de Nogaro et d'Eauze 327 . En novembre 1343, il confirme les coutumes de Lectoure 328 . En 1358, il en accorde à la ville de Pauillac, dans le comté de Gaure 329 . On peut multiplier ce genre d'exemples.

      Le comte gouverne entouré de son conseil. La composition de celui qui l'entoure, le 13 septembre 1360, à Rodez, a été conservée. Ce sont Pierre de Tinieres, sénéchal du comté, Hugo de Benouillar, Bertrand d'Entreseaux, Pierre Villaret et Déodat de Lapaire, licenciés en droit, et de maîtres Guillaume Ruffel et Pierre Tarrel, experts en droit 330 . Seuls, Pierre de Tinieres et Guillaume Ruffel, trésorier du comté de Rodez depuis 1341 au moins, apparaissent dans d'autres actes. Les autres personnes ne sont pas identifiées. Pourtant le chancelier du comte qui préside normalement ce conseil doit se trouver parmi eux. L'absence de tout seigneur, chevalier ou damoiseau, ou d'ecclésiastique important est à noter. Pour gouverner et administrer, Jean Ier ne s'entourerait-il que de 'techniciens' ?

      Charles Samaran donne des indications sur le fonctionnement de ce conseil au XVème siècle. Il n'y a sûrement pas beaucoup de différence avec ce qui se passait cinquante ou quatre vingt ans plus tôt. Le conseil est une émanation du pouvoir personnel du comte. Il suit le comte dans ses déplacements. Ses délibérations sont enregistrées par le chancelier, mais cela est peut-être une nouveauté par rapport à ce qui se passait du temps de Jean Ier. C'est parmi les membres de ce conseil, hommes intelligents et dévoués à sa personne, que Jean Ier choisit ses ambassadeurs ou ses procureurs. L'exemple le plus frappant est celui de Raymond Canhas. Ce conseiller du comte, c'est le titre qui lui est donné, intervient aussi bien face au sénéchal du Rouergue en 1331 331 , qu'aux commissaires royaux, lorsque ceux-ci veulent prélever un fouage sur les hommes du comte en 1337, qu'à Avignon, en 1357, lorsqu'il s'agit de traiter avec le sénéchal de Provence d'un accord d'intervention contre les routiers de 'l'Archiprêtre' 332 . On le retrouve aussi au conseil de Jean, comte de Poitiers en 1359.

      Le pouvoir personnel du comte est tempéré par les assemblées de ses états avec lesquelles il doit traiter dans les affaires importantes et dont il doit obtenir l'accord pour toute imposition nouvelle. Il y a deux assemblées, les 'états d'Armagnac et de Fezensac' où sont également représentés le pays d'Eauze, et les états du Rouergue. Les 'états d'Armagnac et de Fezensac' qui ne concernent que des habitants de terres appartenant au comte, sont présidés par son sénéchal. Par contre les états du Rouergue, qui concernent terres royales et terres comtales, sont rassemblés par le sénéchal royal, les délégués du domaine du comte n'y sont qu'une minorité. C'est la raison pour laquelle Jean Ier a l'habitude de s'adresser directement aux consuls du Bourg de Rodez

      Ses officiers.

      Le comte d'Armagnac a auprès de lui un chancelier. Il n'est pas attaché à un territoire, mais à la personne du comte. En 1354, la fonction est tenue par Jean Dufour de Vic-Fezensac, et en 1373, par Pierre Barile, licencié en droit 333 . Il y a trace d'un chancelier 'de Lomagne et d'Auvillars', mais on ne connaît ni son nom , ni la date à laquelle il occupait cette fonction 334 . En revanche, il semble avoir un trésorier pour chacune des deux grandes parties de ses domaines. Celui du comté de Rodez, Guillaume Ruffel, paraît avoir eu une longévité surprenante, de juin 1341 à septembre 1360 335 .

      Les possessions de Jean Ier sont administrées séparément. Chacune des deux grandes entités dispose d'une organisation administrative complète telle qu'elle est décrite par Charles Samaran pour la période ultérieure 336 . Elles sont dirigées par les deux sénéchaux du comte, l'un à Rodez pour le comté de Rodez, et l'autre à Lectoure ou à Nogaro pour les comtés d'Armagnac et de Fezensac ainsi que pour les terres limitrophes. Le sénéchal a d'importantes fonctions judiciaires. Il préside la cour de justice du comte en l'absence de celui-ci. Il est chargé aussi de percevoir les impôts consentis par les communautés. En temps de guerre, il a un rôle militaire. Il doit lever les troupes convoquées par le comte et veiller au bon état des fortifications 337 . Ces personnages sont secondés par d'autres officiers de moindre rang dont, faute de comptes, on ne connaît rien 338 .

      Sa justice.

      Dans chacun des comtés, on trouve deux degrés de juridiction. Le premier niveau est celui des juges ordinaires des consulats pour les causes civiles, et du 'baile' assisté des consuls, pour les causes criminelles. La charge de 'baile' est affermée et adjugée aux enchères, au bénéfice du comte. Les appels des causes traitées par les juges ordinaires, les bailes et les cours seigneuriales des vassaux du comte sont portés devant le 'juge-mage', ou juge des 'appeaux' (appels), placé auprès du sénéchal. 339 . La présence de cette possibilité d'appel qui a pratiquement disparu chez les autres feudataires du Languedoc, compte tenu du poids grandissant de la justice royale, prouve l'indépendance que les comtes de Rodez et d'Armagnac ont conservée jusqu'au XIVe siècle 340 . Il n'en est pas de même en Charolais. La juridiction d'appel échappe à Jean Ier. Les appellations des sentences du bailli du Charolais sont portées devant le baillage des ducs de Bourgogne le plus proche, à savoir celui de Montcenis, siège particulier du baillage d'Autun 341 .

      Le comte d'Armagnac doit lutter en permanence contre les empiètements de l'administration royale pour conserver ses droits de justice. On trouve de nombreuses protestations faites par Jean Ier contre les tentatives d'immixtion du sénéchal royal dans les procédures judiciaires. En 1321, redressant un abus d'un officier royal qui a cru pouvoir profiter de la minorité du jeune comte, Charles IV le Bel ordonne au sénéchal de Rodez de faire relever les 'fourches de justice' que le comte de Rodez avait au lieu de Parisot et qui avaient été abattues par ordre du 'baile' royal de Najac 342 . En février 1331, Raymond Canhas, procureur du comte, et les représentants de l'évêque de Rodez font appel contre le sénéchal de Rouergue qui veut connaître, au préjudice de leurs juridictions, d'excès commis par les habitants de Rodez 343 . Comme on le verra, les traces de ces protestations deviennent bien plus nombreuses durant la période où les domaines du comte sont inclus dans la principauté d'Aquitaine, entre 1365 et 1368. Jean Ier obtiendra même du prince de Galles, quelques semaines avant leur rupture, qu'il fasse comparaître devant sa cour 'aux grands jours' d'Aquitaine, le sénéchal du Rouergue pour empiètement sur la justice du comte 344 . Deux jours avant la mort de Jean Ier, le 13 mai 1373, son procureur proteste encore auprès du réformateur général député par Charles V en Rouergue, contre la détention qu'il fait subir 'au préjudice de la juridiction du comte' à deux moines cordeliers qui se rendaient à Avignon 345 .

      Comme ailleurs, la justice de Jean Ier connaît de nombreux conflits de juridiction avec la justice ecclésiastique. Mais le comte fait preuve d'une volonté évidente de conciliation, comme en 1338, lorsqu'il accorde procuration à Raymond de Monteils, 'juge-mage' d'Armagnac, pour traiter avec l'archevêque d'Auch sur un litige concernant la juridiction de la ville de Vic-Fezensac 346 .

      Ses finances.

      La pénurie d'informations sur le fonctionnement des affaires financières des comtes d'Armagnac au XIVème siècle est la même que celle que déplore Charles Samaran pour le siècle suivant. Grâce à certaines mentions d'archives, on peut penser que chaque seigneurie disposait d'un receveur chargé de percevoir les impôts coutumiers, ou accordés par les assemblées. Ces fonds sont remis à un trésorier chargé de leur gestion, un pour chacune des deux entités des domaines du comte, le comté de Rodez et ses terres de Gascogne. Le trésorier et le receveur du comté de Rodez sont sans doute la même personne. C'est au moins le cas de Gaillard Rossinhol, trésorier-receveur du comté de Rodez en 1337 347 . On n'en sait pas plus.

      


Les premières armes.

      L'entrée dans la famille royale.

      Jean Ier s'absente de ses domaines à la fin de l'année 1327. Avant de partir, il a jugé nécessaire de désigner son oncle, Amalric de Narbonne comme régent du comté de Rodez 348 . Il sait donc que son absence risque d'être longue. Ce déplacement peut être lié au règlement de la question de la succession de Régine de Goth puisqu'un arbitrage tentant de mettre fin à l'affaire est en cours. Ou s'est-il senti concerné par les nouvelles concernant la santé chancelante du roi ? En tout état de cause, il est à Paris lorsque survient le décès de Charles IV le Bel, le 31 janvier 1328. On connaît les problèmes liés à la succession de ce dernier capétien de la ligne directe, et l'on sait que Philippe VI, fils aîné de Charles de Valois n'a accédé au trône qu'avec le consentement des grands du royaume qu'il a fallu convaincre. Jean Ier, comte d'Armagnac est un de ceux-ci.

      A t'il posé ses conditions pour accorder son hommage, ou le futur Philippe VI a-t-il devancé ses souhaits ? On ne sait. Mais le différend qu'il avait avec Bernard de Durfort concernant la succession de Régine de Goth, est arbitré en sa faveur par Louis, duc de Bourbon, l'oncle de sa femme. Jean Ier se voit reconnaître la possession des vicomtés de Lomagne et d'Auvillars, le 9 mars 1328. Cet arbitrage est confirmé en mai, à Reims, par le nouveau roi à l'occasion de son sacre 349 . Le comte d'Armagnac se voit accorder les deux vicomtés, mais il doit laisser quelques terres aux autres héritiers. Cet arbitrage ne satisfait pas la partie adverse qui relance la procédure. Il amplifie le mécontentement du roi d'Angleterre, Edouard III, dont les revendications sur l'héritage de Bertrand de Goth sont ignorées 350 .

      Le comte d'Armagnac n'est pas revenu dans ses domaines à l'issue des fêtes du couronnement célébré à Reims le 29 mai. On sait qu'à cette occasion, le comte de Flandre, Louis de Nevers a demandé le secours du roi contre ses sujets révoltés, ceux de Bruges en particulier. Le nouveau roi veut s'assurer de son soutien. Il lui donne aussitôt satisfaction. De Reims, Philippe VI convoque ses troupes et les seigneurs du royaume pour le 22 juillet à Amiens 351 . Jean Ier a dû partir avec l'armée royale qui entre en Flandre le 20 août. Le 23 août, il est présent à la bataille de Cassel au cours de laquelle Philippe VI écrase les révoltés avec l'aide de la noblesse flamande. Sa vaillance ainsi que celle de Gaston II, comte de Foix-Béarn, également présent, auraient été signalées par les chroniqueurs 352 . L'armée royale est cassée dès que le roi a obtenu la soumission des gens de Bruges.

      Amalric de Narbonne est mort le 19 juin 1328, pendant l'absence de Jean Ier. Son fils Amaury VI lui succède en tant que vicomte de Narbonne 353 . Le comte d'Armagnac lui a sans doute demandé de prendre en charge l'administration de ses domaines comme l'avait fait son père, puisqu'il intervient en tant que 'lieutenant' du comte à Montjeux en Rouergue le 20 juin 354 .

      Dans le courant de l'été 1328, avant d'entrer en campagne, Jean Ier a prescrit à Bernard Saumade, le juge du comté de Rodez, de lever un subside sur les habitants du Bourg pour payer les troupes qu'il emmène au service du roi, comme le lui permet la coutume 355 . Louis Bosc écrit que 'sur les représentations que [les habitants du Bourg] lui firent que les impôts excédaient leurs facultés, il leur en fit remise, ce qui le fit surnommer 'le Bon' 356 . L'anecdote est sans doute apocryphe puisque Jean Ier donnera quittance de la somme reçue au titre de cet impôt en mars de l'année suivante, sans qu'il soit question de réduction 357 .

      En Angleterre, le gouvernement d'Edouard III, mis en place par la reine Isabelle d'Angleterre et lord Roger Mortimer, a maintenant un pouvoir plus assuré. Les tuteurs du jeune roi commencent à regretter les concessions faites lors du traité de paix de mars 1327. Ils utilisent la période d'interrogation sur sa légitimité qui entoure la prise de possession du trône par Philippe VI pour tenter de rétablir la position anglaise en Guyenne. Ils s'efforcent de renouer avec les vassaux du roi-duc de Guyenne, tels que le traité de Paris de 1259 les définissait. Ce sont Archambaud IV, comte de Périgord, le vicomte de Turenne ainsi que ceux de Limoges, de Ventadour, de Marsan, de Tursan et de Gavardan, le comte d'Armagnac, le comte d'Astarac et le comte de Pardiac 358 . En septembre 1328, Jean Ier reçoit comme les autres 'féaux' de Guyenne, une lettre circulaire d'Edouard III lui demandant son soutien. Il l'assure qu'en cas de guerre il serait indemnisé pour les dommages qu'il pourrait subir, et qu'il serait inclus dans l'accord de paix final 359 .

      La situation de Jean Ier, à la tête de possessions situées à proximité immédiate des territoires dont s'est emparée la couronne de France, mérite un traitement plus personnel. C'est pourquoi, Edouard III, quelques jours avant l'envoi de sa lettre, a demandé aux autorités de Guyenne, le sénéchal Jean de Hawsted, le connétable Jean de Weston et le conseiller de la couronne, John Travers, son envoyé spécial, de contacter personnellement le comte pour tenter de s'assurer de sa fidélité. Ils doivent lui proposer, en échange de son allégeance au roi-duc de Guyenne, les cinq baronnies d'Eauzan que Charles IV le Bel avait réuni à la couronne en 1325 360 . Ils sont chargés de missions de même genre auprès de Bernard Ezy, seigneur d'Albret et du vicomte de Lomagne, Bertrand de Labarthe 361 .

      Le roi d'Angleterre appuie également l'initiative du pape Jean XXII qui, soucieux d'apaiser le conflit qui oppose les deux maisons d'Armagnac et de Foix-Béarn, a envoyé deux légats, l'évêque d'Embrun, Bertrand de Dreux, et l'archevêque de Besançon, auprès des deux protagonistes pour qu'ils acceptent de s'en remettre à l'arbitrage de Philippe, roi de Navarre, comte d'Evreux et d'Angoulême 362 . Le pape entend profiter du changement de génération et de la jeunesse des deux comtes pour tenter de faire disparaître les raisons de leur rivalité. Gaston II n'a que dix-neuf ans et Jean Ier a vingt-quatre ans. Edouard III désigne les trois autorités de Guyenne dont il a déjà été question, pour être ses procureurs, chargés de soutenir l'initiative papale et de défendre ses intérêts dans les négociations qui s'engagent 363 .

      Il n'est pas certain que le comte d'Armagnac soit revenu à temps pour accueillir les légats à l'issue de la campagne de Flandre 364 . Jean Ier a suffisamment d'intérêts à défendre à Paris pour y séjourner longtemps. Il entretint sur place un légiste pour suivre ses affaires auprès du Parlement 365 . Il est possible aussi que le roi ait tenu à le conserver auprès de lui en ces mois où son gouvernement négocie la question de l'hommage du roi-duc pour le duché de Guyenne. En début 1329, afin de faire pression sur Edouard III pour qu'il cesse de contester l'hommage, Philippe VI rassemble des troupes à Bergerac pour la Pentecôte (10 mai) suivante. Le jour dit, le contingent du comte d'Armagnac est présent, mais sans celui-ci, toujours retenu auprès du roi 366 .

      En effet, le roi a tenu à ce que Jean Ier assiste à la prestation d'hommage rendue solennellement par Edouard III pour le duché de Guyenne, à Amiens, le 6 juin 1329. Il est cependant plus inattendu que son nom soit cité dans l'acte d'enregistrement de cet hommage à la suite de ceux des principales personnalités du royaume comme les évêques de Beauvais et de Senlis, les abbés de Cluny et de Corbie, Charles, comte d'Alençon, Eudes, duc de Bourgogne, Louis, duc de Bourbon, Louis, comte de Flandre, Robert d'Artois, le seigneur de Beaujeu, le sire d'Albret et les deux maréchaux de France 367 . On voit par-là l'importance que le comte d'Armagnac est en train d'acquérir. La présence de Bernard Ezy, sire d'Albret, grand baron de Guyenne, à l'hommage du roi-duc paraît naturel, mais on peut s'étonner de l'absence du comte de Foix-Béarn à cette cérémonie. Cette absence est-elle volontaire ? Et si oui, qui en est à l'origine ?

      Jean Ier prolonge son séjour à la cour du roi. En juin, il est avec Philippe VI à Beauvais 368 . En juillet, il profite de sa présence à Paris pour payer Guillaume du Breuils, l'avocat qui traite à présent ses affaires. Il lui fait don d'une rente héréditaire de cent livres sur le Trésor 369 . C'est ce célèbre Guillaume du Breuils qui suit ses procès en Parlement, dont son différend avec l'évêque de Rodez depuis 1325, au moins 370 . Jean Ier a d'autant plus besoin de ses services que la procédure d'arbitrage de son conflit avec Gaston II, comte de Foix-Béarn est en cours sous la présidence de Philippe d'Evreux, roi de Navarre.

      Les origines de la guerre larvée à laquelle se livrent les maisons d'Armagnac et de Foix remontent à la liquidation de la succession de Gaston VII, vicomte de Béarn, à la fin du siècle précédent. Mathé de Béarn, épouse de Géraud VI, comte d'Armagnac, et mère de Bernard VI est fille de Gaston VII de Béarn. Celui-ci a été marié plusieurs fois et a eu des enfants de ses différentes épouses. A sa mort, Mathé remet en cause le partage qui avantage son demi-frère, Roger Bernard, comte de Foix. Elle revendique le Gavardan. En 1295, un duel judiciaire entre son fils, Bernard VI, comte d'Armagnac et Roger Bernard, comte de Foix est autorisé par le Parlement. Il a lieu à Gisors, mais est interrompu par le roi, Philippe IV. Bernard VI se voit reconnaître la possession du comté de Gaure et du château de Gavaret. En 1301, Gaston Ier, le fils de Roger Bernard, nouveau comte de Foix, reprend la guerre. Le roi intervient avec énergie. L'affaire se solde par un temps de prison pour le comte de Foix 371 . Mais cela ne suffit pas. Le roi doit se rendre lui-même à Toulouse en début 1304 pour imposer son arbitrage qui accorde le Gavardan à Bernard VI 372 . Gaston Ier ayant de nouveau pris les armes quelques années plus tard, il est excommunié par Clément V en 1308 373 . Au printemps 1309, le Parlement rend un arrêt qui confirme le jugement de 1304, et condamne le comte de Foix à payer 6 000 l.t. au comte d'Armagnac et 30 000 l.t. au roi 374 . Mais Gaston Ier continue de revendiquer la possession du Gavardan jusqu'à sa mort en 1315. Ses prétentions sont reprises par son fils, Gaston II. Pierre Tucoo-Chala indique qu'une première dispute au sujet des pays de Gavardan et de Rivière-Basse aurait eu lieu dès 1327 entre Gaston II, qui n'a que seize ans, et Jean Ier 375 . L'année 1327 est celle où Jean Ier épouse Béatrix de Clermont grâce à la faveur royale. Y aurait-il jalousie ?

      Compte tenu de ce contentieux, il faut tout le poids des deux légats envoyés par le pape et l'autorité des rois de France, d'Angleterre et de Navarre pour que le comte d'Armagnac et Gaston II, comte de Foix, acceptent la sentence d'arbitrage que le comte de Bourbon a mis presque un an à élaborer. Elle doit mettre fin à plus de quarante ans de discorde. La sentence d'arbitrage est proclamée solennellement dans le couvent des Cordeliers de Tarbes, le 19 octobre 1329, sous la présidence du roi de Navarre, en présence de Beraut de Soloniac, sénéchal de Toulouse. Il est scellé d'une part par Gaston II, comte de Foix-Béarn et ses frères Roger Bernard, vicomte de Castelbon, et l'évêque Robert de Foix-Béarn, et d'autre part, par Jean, comte d'Armagnac, son cousin Géraud d'Armagnac, vicomte de Fezensaguet, et sa soeur Mathé d'Albret, épouse du sire d'Albret 376 . Le comte d'Armagnac est maintenu en possession de la terre de Rivière-Basse, du pays d'Eauze et de Manciet. La possession de la vicomté de Brulhois et des terres du Carcassès, dans le sud du Rouergue est reconnue au vicomte de Fezensaguet. Jean et Géraud d'Armagnac renoncent au profit du comte de Foix à leurs droits sur le Béarn, le Marsan, le Gavardan et le Nébouzan. Gaston II s'engage à leur remettre à titre de compensation la somme de 13 000 l.t.. Le comte Bernard de Comminges et son frère Pierre Raymond de Comminges, sont caution du paiement. Comme aucune entente n'a pu être trouvée pour la Bigorre, celle-ci est conservée 'dans la main' du roi de France dans l'attente d'une décision à ce sujet 377 .

      Les attendus de la décision d'arbitrage se placent en retrait des jugements ou des arrêts précédents. Jean Ier renonce au Gavardan que le roi Philippe IV avait attribué à sa grand-mère Mathé de Béarn. Pierre Tucoo-Chala reconnaît que ce traité est favorable au comte de Foix 378 . En l'acceptant, Jean Ier fait un geste de conciliation et montre son désir d'apaiser le conflit entre les deux maisons rivales.

      Jean Ier est revenu en Languedoc pour donner son accord. Il l'avait quitté en décembre 1327, quelques mois après son deuxième mariage. Peut-être y a t'il une raison personnelle et familiale à ce retour ? La naissance de Jean d'Armagnac, son fils aîné et son héritier, se place à cette époque. L'existence de ce fils est signalée pour la première fois en février 1333, dans le premier testament connu de Jean Ier 379 . Même si la naissance a eu lieu en ces jours là, le comte ne prolonge pas les réjouissances familiales. Il repart pour une absence qu'il pense longue, puisqu'il estime nécessaire de charger de nouveau son cousin, le vicomte de Narbonne, de l'administration de son comté de Rodez 380 . Cette nouvelle séparation, qui sera suivi de bien d'autres, ne fait pas préjuger d'une bonne entente entre Béatrix de Clermont et son époux.

      L'absence de ses domaines du comte d'Armagnac en début d'année 1330, coïncide avec la présence en France d'une ambassade anglaise venue traiter des affaires de Guyenne. On ne sait pas si le comte a participé aux négociations mais leurs résultats le concernent. L'accord, signé le 8 mai, prévoit qu'il doit restituer au roi-duc un château, comme le comte de Foix d'ailleurs 381 . Il s'agit sans doute du château de Gensac que le pouvoir royal anglais revendique depuis le décès de Bertrand de Goth et que Jean Ier reprendra plus tard 382 . Le 2 juin 1330, Jean Ier est à Paris. Il règle avec les gens du roi une affaire complexe relative à une rente de 400 l.t. qui avait été accordée à son père par Philippe Le Bel 383 . Il paraît donc avoir séjourné à Paris pendant tout le printemps 1330, et même peut-être toute l'année, puisqu'en décembre 1330, il n'est toujours pas revenu. Il se fait représenter à une convocation que lui a adressée l'archevêque d'Auch 384 . L'installation d'une demeure à Paris pourrait en être la cause. Le poids politique que son mariage lui a donné, rend nécessaire l'acquisition d'une telle résidence.

      Les rapports entre les rois de France et d'Angleterre sont de nouveau tendus. Le pouvoir royal français persiste à soutenir en sous-main les Ecossais. La question de la nature de l'hommage prêté par Edouard III, à Amiens, en 1329, est devenu un sujet de discorde. En Angleterre, Edouard III a pris le pouvoir le 20 octobre 1330, profitant d'un déplacement de la cour à Nottingham. En France, l'autorité royale, qui peut craindre que le gouvernement du jeune roi soit moins accommodant que celui de sa mère, la reine Isabelle, fait monter la pression pour lui faire reconnaître que l'hommage d'Amiens est un hommage lige. Le comte d'Alençon envoyé sur les frontières de Guyenne, prend et pille la ville de Saintes au début de l'année 1331. Afin d'avoir les coudées franches en Ecosse, le jeune roi d'Angleterre cède. Le 30 mars 1331, il reconnaît par lettres patentes ses devoirs de vassal lige et rencontre discrètement Philippe VI à Saint Christophe-en-Halatte au début du mois d'avril 385 . A l'issue de cette entrevue, le roi de France promet d'indemniser les ravages et les violences commis à Saintes, et de régler les séquelles les plus criantes du conflit de 1324 et, en particulier, d'accorder des lettres de rémission à tous les seigneurs gascons bannis par le compromis signé en 1327 386 .

      La présence du comte à Paris doit être bien nécessaire puisqu'elle lui fait encourir la colère de Guillaume de Flavaucourt, l'archevêque d'Auch. Ce dernier lui reproche de ne pas assister en personne au concile qu'il organise à Marciac en décembre 1330. Il s'agit de prendre des mesures contre les auteurs du meurtre de l'évêque a t'il Le crime est ancien puisqu'il a eu lieu en 1326, mais les meurtriers ont bénéficié de la mansuétude royale deux ans plus tard, grâce à l'intervention d'un vassal du comte d'Armagnac agissant sans doute en prête-nom. L'archevêque qui n'a jamais admis ce pardon, n'a pas levé l'excommunication majeure qu'il avait prononcée. Mais cette sanction ecclésiastique étant restée sans effets sur les meurtriers, Guillaume de Flavaucourt veut demander l'aide du bras séculier pour poursuivre et punir les coupables. Les représentants du comte, le sénéchal du comté d'Armagnac, Guillaume de Beaucaire, et le juge ordinaire du comté, Raymond de Monteils, mettent en avant l'absence de leur maître pour ne rien proposer. L'impunité dont jouissent, grâce au comte, les meurtriers d'un évêque, sera une des causes de la mésentente persistante entre Guillaume de Flavaucourt et Jean Ier 387 .

      Le comte ne paraît être revenu en Languedoc que plusieurs mois plus tard, puisque c'est de nouveau par l'intermédiaire de procureurs qu'il porte plainte en février 1331, conjointement avec l'évêque de Rodez, contre le sénéchal du Rouergue 388 . Par contre, c'est en personne qu'en mai 1331, il ordonne à Auch le rassemblement de tous les habitants masculins de la ville au-dessus de sept ans chez les frères Mineurs pour qu'il puisse 'entendre les privilèges qu'il voulait leur donner' 389 .

      

      L'expédition d'Italie.

      Jean Ier paraît être revenu à Paris en janvier 1332 à Paris 390 . Le règlement du litige qu'il avait avec les cousins de Régine de Goth concernant l'héritage de Bertrand de Goth semble en passe d'être réglé. Le 24 novembre précédent, Philippe VI a approuvé l'accord passé entre son propre procureur et celui d'Aymeric de Durfort par lequel ce dernier renonçait à ses droits sur l'héritage contre la remise de certaines terres 391 . Quelques semaines plus tard, l'autre neveu de Bertrand de Goth, Jean de Durfort, est débouté de sa plainte par le parlement de Paris. Le comte d'Armagnac se voit attribuer les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars ainsi que les villes de Lectoure et de Monségur, mais devra attribuer des compensations à l'autre partie 392 . Un nouvel arrêt rendu un an plus tard ordonnera au comte de verser à Jean de Durfort une rente de 1 114 l.t. 393 . Enfin, l'accord qu'il a passé avec le cardinal Gaillard de La Mothe touchant les seigneuries de Villandraut, Blanquefort, Alemane, La Sauvetat et Caumont de Mirande, est ratifié par le frère de celui-ci, Bertrand de La Mothe le 15 mai 1332. Le cardinal donne quittance de 2 000 florins d'or en déduction des 15 700 florins que Jean Ier et Régine de Goth lui avaient empruntés en 1324 394 .

      Le comte d'Armagnac prolonge son séjour à Paris en raison des événements qui se passent à la cour de France. Depuis la fin de l'année 1330, Jean de Luxembourg, roi de Bohême, tente de reconstituer un royaume en Lombardie avec l'accord du pape Jean XXII. Son initiative inquiète, et une ligue s'est formée en août 1331 pour s'y opposer. Elle réunit des seigneurs de Lombardie, comme les seigneurs de Milan et de Mantoue, le marquis de Ferrare, Renaud d'Este, et ses frères. La commune de Florence s'y est jointe 395 . L'union ainsi formée prend le nom de ligue de Ferrare. Elle est renforcée bientôt par le roi Robert de Naples, qui ne souhaite pas la création d'un tel état 396 . Manquant de moyens financiers selon son habitude, Jean de Luxembourg dont on connaît les liens étroits avec la cour de France, se retourne vers Philippe VI dont il espère une aide concrète 397 . Pour y parvenir, il répond au désir du moment du roi de France en obtenant de Jean de Hainaut, duc de Brabant, qu'il chasse de ses terres Robert d'Artois qui y avait trouvé refuge après avoir été banni de France en 1330. Il obtient ainsi le soutien de Philippe VI. Un accord est établi en janvier 1332 à Fontainebleau. En échange de l'aide du roi de France pour son entreprise, le roi de Bohême s'engage à aider celui-ci dans ses guerres avec un contingent de 400 hommes d'armes 398 . Cette alliance est complétée par deux mariages, celui de Jean, fils aîné de Philippe VI, avec la dernière fille du roi de Bohême, Bonne de Luxembourg, âgée de seize ans, et celui de Marie de Valois, fille de Philippe VI avec le fils aîné du duc de Brabant, âgé de neuf ans 399 .

      Quelques jours plus tard, Philippe VI, qui veut donner un état à son fils en raison de ce mariage, l'émancipe - puisque né en 1319, il est encore mineur - et le nomme duc de Normandie, comte d'Anjou et du Maine 400 . Jean de Bohême prolonge son séjour à Paris jusqu'aux fêtes du mariage de sa fille qui se déroulent à Melun à la fin juillet 401 . Mais les festivités ne s'arrêtent pas là. Philippe VI attend le 29 septembre, jour de la Saint Michel, pour faire conférer la chevalerie au jeune duc de Normandie et faire célébrer l'union de sa fille Marie 402 . Assistent à l'adoubement qui se déroule au Palais de l'île de la Cité, le roi de Navarre, les ducs de Bourbon et de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Bar, de Montfort et de Tonnerre, Jean de Hainaut et de nombreux seigneurs. De somptueux tournois sont organisés auxquels participent les nombreux seigneurs invités. Le plus important se déroule le 1er octobre, jour de la Saint Rémy. Les lices sont installées hors de Paris, entre l'abbaye Saint Antoine et les murs du château du Bois de Vincennes 403 . Jean Ier a dû participer aux festivités comme en fait foi l'acte par lequel il se procure les 1 000 l.t. d'argent liquide qui lui sont nécessaires pour faire face aux dépenses qu'il a dû faire 404 .

      Durant son séjour à la cour, Jean de Luxembourg insiste auprès des conseillers de Philippe VI sur les avantages que pourrait tirer le gouvernement royal de l'existence d'un royaume ami en Lombardie, capable de prendre à revers les républiques italiennes hostiles à la France comme celle de Gênes. Il fait miroiter auprès des seigneurs français l'honneur et les profits qu'ils pourraient acquérir en Italie. Un plan d'intervention est mis au point, mais avant qu'il ne soit entrepris, Philippe VI exige qu'il soit approuvé par le pape. Le roi de Bohême se rend au début du mois de novembre 1332 à Avignon. Il rentre à Paris le 25 novembre, ayant obtenu de Jean XXII non seulement son accord aux dispositions envisagées, mais aussi la participation des troupes des alliés du pape. Satisfait, Philippe VI lui laisse la liberté d'enrôler des chevaliers français pour son expédition et lui permet d'en confier le commandement au comte d'Eu, connétable de France. Parmi les volontaires pour participer à cette campagne, se retrouvent le comte d'Armagnac, Guigues VII, comte de Forez, et le seigneur de Mirepoix 405 .

      Jean Ier retourne en Armagnac pour préparer son départ et régler les questions de l'administration de ses domaines pendant son absence. Le 7 décembre, à Calignac, dans le diocèse d'Auch, 's'en allant en voyage lointain', il établit son oncle, Roger d'Armagnac, évêque de Lavaur, comme gouverneur de ses terres et seigneuries de Gascogne 406 . Il confie le soin du gouvernement du comté de Rodez à 'Amalricus de Narbonnae' 407 . On peut penser qu'il s'agit d'Aymeri VI (vers 1292-1336), et non de son fils Amalric III (vers 1310-1341), bien que le Père Anselme dit ce dernier grand ami de Jean Ier 408 . Au même moment, dans le but de créer des difficultés en Guyenne au jeune roi d'Angleterre, Philippe VI accorde le droit à Bernard Ezy, sire d'Albret, ainsi qu'aux barons et aux nobles du duché de Guyenne de se faire la guerre après s'être préalablement défiés 409 , mesure démagogique reprise de celle qui avait été adoptée pour la même raison en 1316 410 .

      Jean de Luxembourg et sa troupe quittent Philippe VI le 24 décembre 1332. Jean de Marigny, évêque de Beauvais, principal conseiller du roi qui part en pèlerinage en Terre Sainte, les accompagne. L'armée du roi de Bohême est complétée en route par de nombreux seigneurs de la vallée du Rhône. Giovanni Villani écrit que le roi Jean de Bohême avait avec lui plus de 800 chevaliers originaires de France et de Bourgogne 411 . Fin janvier 1333, Jean de Luxembourg est à Turin. Jean Ier s'est attardé puisque le 13 février, il n'est encore qu'à Cazale aux débouchés des Alpes. Il est peut être malade puisqu'il juge nécessaire de faire rédiger son testament. Il le date du couvent des frères Mineurs où il est hébergé. Il demande à être enterré dans l'église de la bienheureuse Marie à Auch aux pieds de son père, 'en quelque lieu que la mort m'atteigne en deça de la mer'. Il prévoit de nombreux legs et fondations pieuses pour un montant supérieur à 10 000 l.t.. Il institue son fils Jean d'Armagnac comme son héritier et désigne sa femme, Béatrix, comme sa tutrice. Aucun autre enfant n'est cité 412 .

      Le roi de Bohême se trouve à Parme le 22 février. Le 3 avril, il retrouve à Bologne le cardinal Bertrand du Pouget, un proche du pape Jean XXII qui dirige les opérations de l'armée de l'Eglise. Jean de Luxembourg lui emprunte 15 000 florins, et en échange lui prête trois cents chevaliers sous le commandement du jeune comte d'Armagnac 413 . Ce dernier part aussitôt rejoindre les troupes papales qui assiègent Ferrare. Le 14 avril, le corps de siège et lui-même sont surpris devant les murs de la ville par une vigoureuse sortie effectuée par les assiégés. Les assiégeants ont le dessous à l'issue d'un combat acharné que raconte Giovanni Villani. Les chevaliers français abandonnent le terrain, laissant beaucoup de prisonniers et de nombreux morts 414 .

      Le comte d'Armagnac est capturé par Renaud d'Este, marquis de Ferrare 415 . Il restera son prisonnier pendant presque deux ans, ne retrouvant la liberté qu'en mars 1335. Sa rançon est fixée à 48 000 florins, soit 54 000 l.t.. Il se met à la recherche de fonds. Il fait appel aux communautés de ses domaines en vertu de la coutume qui lui permet de faire appel à leur aide, et leur fait payer double taille 416 . La perception des espèces est lente, et il lui faut emprunter de l'argent. Il ne peut guère compter sur le pape qui s'est rapidement désintéressé de l'entreprise du roi de Bohême 417 . Il charge son cousin, Amalric de Narbonne, qui le lui a proposé, de négocier un emprunt auprès de Bernard Ezy d'Albret, son beau-frère. L'affaire est menée par Guillaume de La Barrière, seigneur de Castelnau 418 . Jean Ier signe le 12 juillet 1334, 'in palatio Narbonum' à Ferrare, une reconnaissance de dette de 20 000 l.t. envers le sire d'Albret 419 . Celui-ci saisit l'occasion pour se faire payer les arriérés non encore réglés de la dot de sa femme, Mathé d'Albret, fille de Bernard VI d'Armagnac. Il obtient le 18 novembre 1334 de Roger d'Armagnac, agissant au nom de son neveu, une reconnaissance de dette de 20 000 florins au titre d'un prêt destiné à payer la rançon de Jean Ier et une seconde de 20 000 l.t. pour le reliquat de la dot. Le paiement de ces sommes est assigné sur diverses terres indiquées dans l'acte 420 .

      En l'absence du comte, ses affaires sont mal administrées. Bernard Ezy d'Albret craint de ne pas être payé. Il demande l'intervention du pouvoir royal. Philippe de Valois lui donne satisfaction en décembre 1334. Il met 'sous sa main' les terres du comte d'Armagnac pour empêcher que les créanciers du comte n'en dissipent les revenus. Il nomme 'deputez Guillaume de Scorailh, chevalier ou celui que le sire de Lebret voudra' pour payer à Bernard Ezy d'Albret les 41 760 royaux d'or qui lui sont dus ainsi que les autres emprunts qui auraient pu être faits par le comte d'Armagnac 421 . Bernard Ezy n'a cependant pas totalement confiance. En janvier 1335, il fait confirmer les dettes de Jean Ier par sa femme Béatrix de Clermont 422 , et fait réaffirmer une seconde fois par Philippe VI ses droits à paiement 423 .

      Ces mesures drastiques qui interfèrent avec leur gestion entraînent de vives réactions des régents des biens du comte d'Armagnac. Ils interviennent à leur tour auprès du pouvoir royal. Ils sont écoutés. Quelques jours plus tard, les différentes mesures de gestion directe des revenus du comte d'Armagnac sont rapportées par les gardes des foires et par le sénéchal du Rouergue 424 . Cependant, en juin 1335, le juge-mage de la sénéchaussée de Toulouse charge encore un clerc du roi de veiller au paiement à Bernard Ezy d'Albret de la somme qui lui est due 425 .

      Jean Ier a pu apprécier le caractère des hommes qui ont traité cette affaire, et les efforts qu'ils ont fait pour hâter sa libération et pour défendre ses droits en son absence. Guillaume de Scorailh (ou Escorailles) a dû s'acquitter de sa tâche à sa satisfaction puisqu'il lui confiera la fonction de sénéchal de son comté de Rodez, poste où on le trouve en juillet 1337 et en 1342 426 . Le comte d'Armagnac prouvera également sa reconnaissance à Guillaume de La Barrière qui a réuni sa rançon en lui assurant une brillante carrière. Grâce au comte, il sera fait sénéchal d'Agenais et maître des requêtes de l'hôtel du roi en 1343, puis sénéchal de Quercy et de Périgord, conseiller au parlement de Paris, gouverneur du baillage de Vermandois en 1344 et sénéchal du Poitou de 1346 à la fin de 1347 427 . Il est conseiller du roi en 1350 428 .

      L'expédition au cours de laquelle le comte d'Armagnac a été capturé, a été menée avec l'accord et le soutien financier du pape. Le 'droit des armes' prévoit qu'en cas de capture d'un de ses subordonnés, le chef de 'retenue' doit aider au paiement de la rançon. On ne connaît pas les termes de l'accord établi entre Jean de Luxembourg et le pape Jean XXII, ni ceux de l'engagement qui lie les hommes d'arme du contingent français au roi de Bohême, mais Jean Ier estime que le paiement de sa rançon ne doit pas rester à sa seule charge. Pour étayer sa demande, il sollicite l'avis de juristes sur la question du remboursement de la somme qu'il a payée pour retrouver la liberté 429 . Les arguments qui lui ont été fournis doivent être bons puisqu'il obtient un premier remboursement de 10 000 florins du pouvoir papal, 2 000 florins de Jean XXII et 8 000 florins de son successeur, Benoît XII 430 . Dans l'espoir de recevoir du complément de 38 000 florins de la somme qu'il a payée, il tient soigneusement au courant le pouvoir papal des évolutions de l'affaire. En mars 1355, à sa libération de prison, de Venise où il est arrivé, il adresse une lettre autographe au cardinal Bertrand de Montfaves 431 , conseiller écouté du pape Benoît XII, pour l'avertir qu'il a dû emprunter 2 000 l.t. à des marchands de Florence pour payer le solde de sa rançon et ses frais de geôle 432 .

      L'ensemble de cette affaire ne sera cependant réglé que des années plus tard. Jean Ier ne finira de s'acquitter auprès des marchands de Florence qu'en 1342 433 . Il n'obtiendra le remboursement complet de sa rançon que vingt-quatre ans plus tard. C'est à la suite de son intervention en Provence en 1357, à la demande du pape Innocent VI et de la reine Jeanne de Sicile, contre les routiers d'Arnaud de Cervole, l'Archiprêtre, qu'il aura enfin satisfaction. Dans la reconnaissance de dette de 118 174 florins que lui adressent les états de Provence le 27 novembre 1359, figurent 38 000 florins au titre 'd'arriérés de dettes et d'intérêts divers' 434 . Les affaires du comte d'Armagnac ont pâti de son absence. Les difficultés financières de Jean Ier ont entraîné une véritable hypothèque sur ses terres mises dans 'la main du roi' 435 . Les deux régents qu'il avait institués, ses oncles, Roger d'Armagnac et Aymery de Narbonne sont intervenus tour à tour, mais le pouvoir royal a joué de l'affaiblissement de l'autorité comtale 436 . Ainsi le 15 janvier 1333, Philippe VI a accordé à Louis de Bourbon les droits de franc-fief dans le comté de Rodez pour une période d'un an, sans que le comte absent ne puisse protester 437 . Les exactions des officiers du comte de Bourbon ont entraîné les protestations des habitants de Rodez 438 .

      Cette longue période de prison a dû nécessairement faire réfléchir le comte d'Armagnac. Il fera son possible par la suite pour éviter de se retrouver dans une telle situation. On peut trouver là une des raisons de la prudence dont il a fait preuve plus tard face au prince de Galles lors de la chevauchée de celui-ci en Languedoc en 1355. Jean Ier a appris également que, dans l'adversité, on ne peut guère compter que sur sa famille. Il a traité seul l'affaire du paiement de sa rançon sans, semble t'il, avoir reçu d'aide du roi de Bohême, le chef de l'expédition. Il a néanmoins établi des liens avec celui-ci. Louis de Luxembourg est conscient de la dette qu'il a envers le comte d'Armagnac. Impécunieux, il n'a pu l'aider financièrement mais sa reconnaissance à l'égard d'un homme qu'il a apprécié, se manifestera dans le futur.

      

      Le début des hostilités.

      Jean d'Armagnac ne paraît pas être retourné directement dans ses terres à son retour de prison. Il n'y est pas encore en début mai 1335 439 . Des évènements se sont produits qui nécessitent sa présence ailleurs. Le pape Jean XXII est mort en début décembre 1334. Il a été remplacé par le pape Benoît XII auprès duquel le comte d'Armagnac est moins en faveur. Pendant ce même mois de décembre, Jean de Luxembourg s'est remarié avec Béatrix de Bourbon, fille de Louis, duc de Bourbon et cousine germaine de Béatrix de Clermont, comtesse d'Armagnac 440 . Par ailleurs, en ce début d'année 1335, il n'est bruit que de la croisade. Le duc de Bourbon en est l'organisateur pour le côté français. La flotte doit partir le 1 mai 1335 441 . Enfin, tous les litiges concernant la succession de Régine de Goth ne sont pas aplanis. La question de la possession des vicomtés de Lomagne et d'Auvillars a été remise en cause devant le Parlement par Aymeric de Durfort malgré l'accord de novembre 1331. La procédure, suspendue en avril 1335 parce qu'on croyait toujours Jean Ier en prison, reprend à son retour 442 .

      Le comte d'Armagnac commence par se rendre à Avignon où il se trouve du 20 au 27 mai 1335 443 . Il lui faut remercier le nouveau pape, Benoît XII, de son versement de 8 000 florins intervenu dans les semaines qui ont suivi son intronisation. Il doit vouloir aussi s'enquérir du paiement du complément. Il réclame aussi la restitution de la châtellenie de Monteil dont il a hérité de Régine de Goth, qui a été saisie par les officiers du pape 444 . Ses deux dernières démarches n'ont pas de succès. Il continue alors sur Paris où il est le 30 mai. Il se prépare peut-être au départ pour la croisade, mais, en raison des dettes qu'il doit rembourser, il s'occupe aussi de la succession de sa première femme. Il réclame des terres appartenant à Bertrand de Goth qu'il a hérités de Régine de Goth, mais dont le roi d'Angleterre s'est emparé 445 . Il se met d'accord avec les procureurs de Philippe VI et ceux des Durfort pour suspendre pendant quelque temps le règlement des litiges concernant les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars 446 . Le comte d'Armagnac a de bons arguments pour que cette affaire se règle dans le sens qu'il souhaite. La conjoncture le favorise. Le roi d'Angleterre sollicite sa présence dans l'armée qu'il réunit contre les Ecossais 447 , et le roi de France veut le voir participer à la croisade qu'il organise.

      En effet, bien que le départ pour la croisade soit retardé, Philippe VI se montre toujours aussi déterminé pour la réaliser. En fin d'année 1335, il se déplace dans le sud de son royaume accompagné de son fils Jean, qui a été gravement malade en juin de la même année, pour suivre sur place les préparatifs du 'saint voiage' et pour en discuter les modalités pratiques avec le pape 448 . Venant de Paris, le roi est à Brive le 27 décembre. Il poursuit vers Cahors, Toulouse, Carcassonne et Béziers où il arrive le 8 février 1336. Du 15 au 22 février, il est à Montpellier où il rencontre le roi de Majorque. Il passe ensuite par Nîmes où il est en début mars puis il gagne Avignon 449 . Il ne s'y attarde guère puisqu'il est à Marseille pour Pâques, le 31 mars pour 'presser l'armement des bateaux pour passer outre-mer' 450 .

      Jean Ier est parti de Paris avec Philippe VI ou l'a retrouvé en chemin, puisqu'en mars 1336, il se trouve avec lui à Avignon. C'est là qu'il approuve le 26 mars, un accord négocié par ses procureurs avec les représentants du roi, Guillaume Flotte, sire de Revel et Gui Chevrier au sujet des vicomtés de Lomagne et d'Auvillars. Il cède ses droits sur ces deux vicomtés ainsi que sur les châteaux de Blanquefort et la ville de Veyrines contre une rente de 2 000 l.t. assignée sur le comté de Gaure. Il devra rendre foi et hommage pour ce comté. Il concède qu'il en fera désormais autant pour la terre de Rivière qui était jusqu'à présent un franc-alleu 451 . L'affaire paraît intéressante pour Jean Ier qui majore ainsi sensiblement ses ressources, puisque le revenu du comté de Rodez est estimé alors à 7 500 l. tournois 452 . Les procureurs de Jean Ier n'ont pas négocié que pour son propre profit. Ils ont obtenu des avantages pour les hommes du comte. L'accord prévoit que les habitants de Vic et d'Auch ainsi que de la terre de Rivière recevront des lettres de rémission pour toutes leurs affaires en cours devant le parlement de Toulouse 453 .

      Si le comte d'Armagnac a obtenu un règlement aussi satisfaisant de ses revendications sur la succession de Bertrand de Goth, c'est parce que Philippe VI entend utiliser l'affaire pour faire pièce dans son conflit avec le roi-duc. La question de la propriété des terres ayant appartenus à Bertrand de Goth est en train de devenir un sujet supplémentaire de discorde entre les rois d'Angleterre et de France. Philippe VI est à la recherche, semble-t-il, d'arguments lui permettant de globaliser le problème. En effet, le 10 avril 1336, Edouard III a demandé lui-même que l'affaire de la possession de Blanquefort, Veyrines et Livran soit portée devant le parlement de Paris 454 . Dans la droite ligne de son accord avec le comte d'Armagnac, le roi prend une série de mesures permettant l'intervention du gouvernement royal dans le litige. Il rachète leurs droits sur les biens de Bertrand de Goth aux différents compétiteurs de façon à se retrouver seul face au roi-duc. En octobre, il obtient d'Aymeric de Durfort qu'il renonce à sa contestation du testament de Bertrand de Goth contre la remise de Villandraut, Blanquefort et de la moitié de Veyrines, seigneuries que réclame Edouard III. C'est pourquoi il s'engage à lui fournir les troupes nécessaires à leur éventuelle défense 455 . Ce même mois, le roi confirme l'accord passé en mars à Avignon avec le comte d'Armagnac 456 . Ce dernier séjourne alors à Paris dans l'entourage royal puisque Philippe VI accorde alors à sa demande une lettre de rémission à un de ses protégés 457 . Un peu plus tard, en novembre, toujours à Paris, le roi reçoit l'hommage de Jean Ier pour la terre de Rivière 458 .

      Au cours de l'année 1336, plusieurs évènements ont marqué la vie personnelle du comte d'Armagnac. Il a perdu son oncle, Aymeri VI de Narbonne, sur lequel il s'appuyait et à qui il confiait l'administration de ses affaires lors de ses absences. Il utilisera désormais les services du fils et successeur de celui-ci, Amalric III, seigneur de Talairan 459 . C'est aussi l'année de la naissance de son second fils, Bertrand, conçu après sa captivité en Italie 460 . L'arrivée de ce garçon l'a peut-être rapproché de son épouse, Béatrix de Clermont. Il laisse sa femme prendre des initiatives dans la gestion de leur patrimoine lorsqu'il est absent 461 . Ils règlent ensemble certaines affaires litigieuses qui demeuraient entre Béatrix de Clermont et sa soeur Jeanne, épouse de Jean de Clermont, seigneur de Montgascon, sans que l'on sache sur quoi portait le différent 462 . C'est également ensemble qu'ils envisagent l'avenir de leur fils aîné, Jean. Le comte d'Armagnac et de Rodez a acquis une place éminente au sein du royaume, grâce en grande partie à son épouse. Jean Ier et Béatrix ont pris conscience que les alliances matrimoniales auxquelles ils peuvent prétendre pour leurs enfants peuvent être plus prestigieuses que celles qu'ils envisageaient auparavant. C'est sans doute la raison pour laquelle ils font annuler en janvier 1337, le contrat de mariage qui avait été passé entre leur fils, Jean et sa cousine, Jeanne, fille de Bernard Trencaléon, seigneur de Firmacon, de la maison de Lomagne, et de sa deuxième épouse, Allemane de Cazenove 463 .

      Mais les nuages s'accumulent et la tension croît entre les rois de France et d'Angleterre. En octobre 1336, le roi de France veut forcer le duc d'Aquitaine à payer ses dettes envers un de ses vassaux, le sire de Navailles dont la plainte était parvenue jusqu'à lui. Les officiers du roi de France se présentent devant Puymirol 464  et Penne d'Agenais pour les saisir en vertu d'un arrêt du parlement de Paris. Ils sont renvoyés sans ménagement selon les directives données par Edouard III 465 . Quelques mois plus tard, en janvier 1337, Philippe VI fait remettre au sénéchal de Guyenne, une demande d'extradition de Robert d'Artois, banni du royaume de France, qui a trouvé refuge auprès du roi d'Angleterre. En faisant parvenir cette demande à Bordeaux et non à Londres, le roi de France manifeste sa volonté d'humilier le roi-duc 466 .

      La décision qui déclenche le conflit est prise le 24 mai 1337. Elle prend pour prétexte l'affaire du sire de Navailles. Entouré par son conseil, Philippe VI prescrit de confisquer le duché de Guyenne et déclare son vassal forfait 467 . Les attendus de l'acte font état du refus du roi-duc d'Aquitaine d'exécuter la décision du Parlement concernant l'indemnisation du sire de Navailles, et des avanies que les garnisons de Puymirol et de Penne ont fait subir aux envoyés du roi. Auparavant et sans attendre, le roi avait ordonné le 30 avril 1337, à Philippe de Pries, sénéchal de Beaucaire, de convoquer tous les nobles et les non nobles de sa sénéchaussée pour la Pentecôte (7 juin) en un lieu qu'il lui laissait le soin de déterminer 468 . Le 22 mai, deux jours avant la décision prise en son conseil, il envoie Raoul de Brienne, comte d'Eu et de Guines, connétable de France, saisir la Guyenne pour la mettre 'sous sa main et s'assurer du pays', car précise-t-il, 'les Anglois avaient commencé les hostilités'. Il le nommera lieutenant du roi pour le Languedoc en juin 469 . Le 24 mai, il ordonne au sénéchal de Périgord et de Quercy et au bailli d'Amiens de saisir le duché de Guyenne et le Ponthieu. Enfin, le 27 mai, il envoie en Languedoc un de ses principaux conseillers, Jean de Marigny, évêque de Beauvais 470 . En Aquitaine, les envoyés du roi signifient la décision au sénéchal de Guyenne qu'ils trouvent à Libourne et lui demandent la remise du fief 471 . Devant son refus, ils se rendent à Puymirol et à Penne d'Agenais où ils lisent les lettres de confiscation 472 .

      Le comte d'Armagnac, qui est peut-être encore auprès du roi en mars 1337 473 , se hâte de retourner dans ses terres pour rassembler son contingent et rejoindre l'armée de Raoul de Brienne 474 . Il fait convoquer par son héraut les habitants mâles du Bourg de Rodez, âgés de vingt-cinq ans et plus, leur demandant de se réunir en armes devant la salle comtale pour le lundi après la Pentecôte 1337 (7 juin) sous peine de perdre leurs corps et leurs biens 475 . La participation à ce service armé n'enthousiasme pas certains hommes du comte. En Gascogne, la convocation se passe mal. Une sédition en armes a lieu à Auch au début du mois de mai 476 . Jean Ier arrive néanmoins à rassembler une retenue de trois cent soixante huit hommes d'armes et cinq mille cent trente trois sergents 477 . Il rejoint La Réole le 8 juin. Le sénéchal du Rouergue, Pierre de Ferrières, y amène de son côté cent vingt et un hommes d'armes et trois cent quatre-vingt douze sergents 478 . Ils y retrouvent le sénéchal de Carcassonne, Pierre de La Palu, qui avait quitté sa sénéchaussée avec ses gens dès le 13 mai 1337 479 . Les contingents affluent à La Réole pendant tout le mois de juillet. Il arrive ainsi plus de trois cent hommes d'armes 480 . Le comte d'Eu est à Villeneuve Royal depuis le jeudi 10 juillet au moins 481 . Son plan de bataille paraît être de s'emparer des petites places de l'Agenais et de l'est Bordelais peu défendues qui tiennent pour le roi-duc, puis de faire une démonstration de force sur Bordeaux lorsque toutes ses troupes seront rassemblées, en espérant que cela suffira pour s'emparer de la ville par intimidation. Il s'agit de montrer le droit du roi face à la mauvaise volonté du roi-duc.

      Le comte d'Armagnac participe aux opérations dans l'armée du roi dès leur commencement. Il est à la solde du roi à partir du 11 juillet 482 . Il quitte alors La Réole en compagnie de Renaud de Pons, seigneur de Ribérac, dans l'armée du comte d'Eu. Celui-ci veut s'assurer de Libourne 483 . Cette ville ayant refusée de lui ouvrir ses portes, le connétable n'insiste pas et entreprend la tâche apparemment plus facile de s'empare de Saint Macaire aux portes de Langon 484 . Le siège se prolonge en vain jusqu'à la fin du mois 485 . Pendant ce temps, les deux envoyés du roi, Le Galois de La Baume et Simon d'Esquery, qui sont sur place depuis début mars, s'assurent de Puymirol, place isolée, le 17 juillet avec l'aide de certains habitants 486 . Rejoint par le maréchal de France, Robert Bertrand, seigneur de Bricquebec 487 , le comte d'Eu se présente début août devant Saint Emilion qui refuse à son tour de reconnaître l'autorité du roi 488 .

      Le comte d'Armagnac a plus de succès. Il assiège et prend Pommiers 489  et Civrac 490 . Cette dernière ville se rend par composition le 31 août, à la suite d'un accord passé entre le comte d'Eu, assisté du comte d'Armagnac et de Le Galois de La Baume, avec les représentants du sire de Pommiers et de Marquèse de Gensac, sa femme 491 . Cette dernière est la soeur du sire de Gensac, vassal de Jean Ier 492 .

      Le comte d'Eu a délégué au comte de Foix le soin de soumettre au roi la partie sud du duché, proche de ses domaines. Le 30 juillet, il lui demande de s'assurer de Bayonne et de ses environs 493 . Obéissant à l'ordre, Gaston II descend la vallée de l'Adour jusqu'aux confins du Bayonnais, à la tête de deux cents hommes d'armes et de mille cinq cents sergents. Il commet de nombreux ravages mais aucune place importante ne lui ouvre ses portes. Edouard III félicitera le capitaine de la ville de Mauléon en Soule 494 , Raymond de Millesain, pour avoir su lui résister 495 .

      Le comte d'Eu revenu à La Réole où le comte d'Armagnac l'a retrouvé, estime alors qu'il est temps de se présenter devant Bordeaux. Il demande au comte de Foix de le rejoindre à Podensac 496 , sur la route de Bordeaux, avec cent soixante hommes d'arme et six mille hommes de pied et des vivres pour quinze jours 497 . Ce volume de vivres et l'absence de demande de machines de guerre montrent bien qu'il ne s'agit que d'une démonstration de forces et que le siège de Bordeaux n'est pas envisagé. Les troupes royales sont devant Bordeaux entre le 10 et le 17 septembre. Aucune tentative d'assaut n'est menée, et le connétable n'insiste pas devant la ferme contenance des défenseurs de la ville 498 .

      Le pape tente d'apaiser le conflit qui commence. Le 12 juin 1337, il a envoyé deux cardinaux auprès des rois de France et d'Angleterre pour les engager à négocier 499 . Philippe VI qui a pourtant convoqué ses nobles à Amiens pour le 1er août, accède aux demandes des légats. Il renvoie ses troupes à la mi-septembre et consent à ordonner de surseoir à l'exécution de saisie du duché à partir du 3 octobre et jusqu'au 25 décembre 1337 500 . Le comte d'Eu applique le mandement royal dès qu'il le reçoit. D'Agen où il est revenu, il renvoie ses troupes. Leur départ s'échelonne entre le 6 et le 23 octobre 501 . Il cesse ses fonctions de lieutenant du roi le 2 novembre et rentre à Paris 502 . Les comptes mentionnent que Jean Ier et son contingent sont 'cassés' le 13 octobre 503 .

      Ses services ont été efficaces, et il en est remercié de diverses manières. Au mois de juin, le roi reconnaît enfin l'accord de paréage avec l'évêque de Rodez établi en 1317 terminant ainsi une affaire vieille de vingt ans 504 . Le 14 octobre, le comte d'Armagnac se voit remettre par le connétable, le château de Cazaubon 505  et son territoire, à la limite sud-ouest de son comté d'Armagnac, donation confirmée par Philippe VI en juillet et en décembre 1338 506 . A son tour, le comte d'Armagnac remercie ceux qui l'ont bien servi, comme son féal, Manaut de Barbazan, que l'on retrouvera souvent près de lui 507 .

      Jean Ier a dû apprécier le fait de voir l'administration royale payer ses services si rapidement. Il ne peut plus compter sur l'aide de ses gens comme ils le faisaient du temps de son père. Les moeurs évoluent. Lorsqu'en juin 1337, il a réclamé à ses 'hommes' de Rodez une contribution 'de 400 l. rodanoises 508  en raison de la présente guerre de Gascogne', les consuls du Bourg ont élevé une protestation solennelle devant le sénéchal du comte, Guillaume de Scorailh, son juge, Berenguier de Segur, et son procureur, Raymond Canhas (ou Canahas). Ils ont fini par consentir à payer la somme demandée au receveur du comte, Gaillard Rossinhol, sous forme d'un prêt à défalquer de la taille annuelle due au comte, prévue par la coutume. Jean Ier donnera son accord à cette transaction le 7 août 'sous la tente' devant Pommiers 509 .

      Il se montre ainsi plus accommodant que les officiers du roi. En décembre 1337, quatre commissaires royaux, le sénéchal du Rouergue, le juge-mage et le trésorier de la sénéchaussée, auxquels s'est joint un conseiller du roi venu de Paris, se rendent à Rodez pour lever un 'fouage' de trois sous par feu au nom de Philippe VI. L'ensemble de l'affaire est raconté par Claude Sibertin-Blanc dans son mémoire souvent cité, La levée du subside de 1337 en Rouergue 510 . Les habitants du Bourg, les 'hommes' du comte soutenus par son procureur, refusent de payer. Les quatre envoyés ne tiennent aucun compte de leurs arguments. Le représentant de Jean Ier objecte que ce fouage ne peut s'appliquer aux hommes du comte qui 'ont toujours eu coutume de l'aider en service et en argent comme leur seigneur immédiat, même pour les guerres et les cas royaux' 511 . La demande des habitants du Bourg est pourtant rejetée. Qu'ils soient hommes du comte ou hommes de l'évêque, ils sont tenus de payer de la même façon, ce qui veut dire que les premiers payent deux fois. Cet exemple fait comprendre pourquoi les communautés préfèrent appartenir au roi, et la raison pour laquelle les seigneurs luttent contre les empiétements de l'administration royale.

      


L'ami du fils du roi.

      Le chef de 'bataille'.

      D'octobre 1337 à juin 1338, l'intense activité diplomatique menée sous l'impulsion de Benoît XII réduit l'importance des opérations militaires. Au sursis à exécution de la main mise sur le duché accordé par Philippe VI jusqu'au 25 décembre, succède de la part d'Edouard III une déclaration de suspension d'armes. Prévue pour durer du 6 janvier 1338 au 1er mars suivant, elle est prolongée ensuite jusqu'au 24 juin. En Languedoc, les deux capitaines, le Galois de La Baume et Simon d'Esquery organisent cependant une opération de police contre Amanieu de Faussat qui, de son château de Madaillan, mène depuis des années des actions de brigandage contre ses voisins, les habitants d'Agen avec lesquels il est en litige 512 . Le château de Madaillan est pris aux environs du 16 mars et Amanieu de Faussat est fait prisonnier 513 . Fort de ce succès, les deux officiers vont aux environs du 10 avril assiéger Penne toujours occupée par les Anglo-Gascons. Comme, par ailleurs, le comte de Foix profite de cette période de troubles pour régler de vieux contentieux avec le sire d'Albret en s'emparant en Marsan des villes de Geaune 514  et d'Aire, Edouard III prend prétexte de ces violences pour dénoncer le 6 mai la trêve qu'il avait instituée 515 .

      Jean Ier se rend à Paris pendant ce moment de répit. Il doit y être en février 1338, date à laquelle il obtient du roi qu'il confirme des lettres de rémission obtenues du comte d'Eu l'été précédent 516 . Il est venu sans doute comme délégué des nobles du Midi. En effet, comme la noblesse du Languedoc a fait savoir au roi qu'elle estimait insuffisantes les soldes versées pour leurs services armés, Philippe VI a demandé en début d'année à chaque sénéchaussée du Midi de lui envoyer deux députés nobles pour traiter de la question. A l'issue de cette concertation qui se prolonge pendant plusieurs semaines, le roi délivre deux ordonnances au début du mois de juin 1338. La première précise le taux des gages qui doivent être payés à ceux qu'il retient à son service 517 . Les gages qu'il promet de payer sont les mêmes que ceux que reçoivent les combattants de Langue d'oïl 518 . La seconde confirme solennellement les coutumes et statuts délivrés en 1303 aux nobles du Languedoc par Philippe-le-Bel 519 .

      Jean Ier profite de sa présence à Paris pour veiller à ses affaires. En avril, il traite de son différent avec Guillaume de Flavaucourt, l'archevêque d'Auch, concernant leur accord de paréage sur cette ville 520 . Il fait également savoir au roi les difficultés qu'il éprouve à payer les troupes qu'il recrute pour son service. Philippe VI, soucieux de ne pas s'aliéner un tel soutien, fait preuve de générosité. Le 5 juin, il accorde une pension de mille cinq cents livres tournois à 'son tres cher et feal cousin', le comte d'Armagnac, en 'consideration des bons et agreables services que [il] nous a fait ou temps passé et esperons que il nous face ou temps advenir' 521 . Quelques jours plus tard, le roi obtient de Benoît XII que l'oncle de Jean Ier, Roger d'Armagnac, soit élevé au siège de Laon 522 . Celui-ci obtient ainsi la dignité de pair ecclésiastique du royaume. En juillet, Philippe VI confirme à Jean Ier le don du château de Cazaubon et de son territoire 523 . Le roi veille néanmoins à tenir la barre égale entre les deux maisons rivales du Languedoc. Le jour même où il attribue une rente à Jean Ier, il en accorde une du même montant au comte de Foix 524 . Et au cours de ce même mois de juin, il obtient du pape que Robert de Foix, frère du comte de Foix-Béarn, remplace Roger d'Armagnac sur le siège de Lavaur 525 .

      Il a été avancé que quelques semaines avant la mort de Simon d'Esquery, survenue en fin juillet 1338, Philippe VI aurait désigné les comtes de Foix et d'Armagnac pour être ses lieutenants en Languedoc avec des pouvoirs étendus 526 . Comme Le Galois de La Baume n'a pas été révoqué et que l'on ne trouve qu'un seul acte émis par Gaston II de Foix en tant que lieutenant du roi et aucun de Jean Ier, il n'est pas certain que cette nomination simultanée a effectivement eu lieu, compte tenu de l'animosité qui oppose les deux comtes 527 .

      De toute façon, les deux comtes n'ont guère eu le temps d'assumer la fonction, si elle leur a été confiée. Le comte de Foix est appelé dans le nord du royaume par le roi le 27 juillet lorsque que la nouvelle du débarquement d'Edouard III et de son armée à Anvers, le 22 juillet, est parvenue à Paris 528 . On n'a pas de trace d'une telle convocation pour le comte d'Armagnac. Ce dernier aurait-il été chargé d'assurer la défense de la région contre une éventuelle action des Anglo-Gascons ? Il semble avoir profité de la liberté qui lui était laissée pour s'attribuer quelques terres qu'il revendique. A l'instar de ce qu'a fait le comte de Foix en Marsan en début d'année 529 , il se serait assuré quelques avantages aux limites de ses possessions en direction de la Bigorre. Il y a des plaintes du sénéchal de Bigorre à ce sujet 530 .

      Cet irrespect du comte d'Armagnac envers le pouvoir royal expliquerait les attentions dont se voit alors gratifier Gaston II, son rival. Celui-ci n'a fait qu'un court séjour dans le nord puisqu'il a été renvoyé en même temps que le reste de l'armée royale le 7 septembre, mais il a été distingué par le roi. Il est nommé lieutenant du roi au début du mois de novembre. Il est spécialement chargé de reprendre Penne en Agenais qui persiste à rester dans l'obédience d'Edouard III 531 . Sa lieutenance ne couvre qu'un territoire réduit, celui des sénéchaussées d'Agen et de Bigorre, et il n'est nommé que pour un mois. Mais il reçoit là un avantage certain aux dépens de Jean Ier, puisque le comté d'Armagnac dépend de la sénéchaussée d'Agen et que la Bigorre est revendiquée par les deux comtes.

      Conscient de l'erreur qu'il a commise, Jean Ier se rend à Paris où il se trouve à la fin du mois de novembre. Ses explications doivent être bonnes ou ses regrets convaincants puisqu'il obtient du roi qu'il ordonne à ses sénéchaux d'Agen et de Toulouse de lever les sauvegardes royales qui avaient été accordées à des vassaux du comte d'Armagnac, 'nostre tres cher et fidele cousin'. Les interventions du comte de Foix en tant que lieutenant du roi sont donc ainsi bornées 532 . Jean Ier se voit également confirmer de nouveau la possession de Cazaubon, ce qui indique que cette avancée de ses domaines en direction du Béarn, lui avait été contestée 533 . Enfin, c'est sans doute sur ses instances que le roi de Bohême est nommé, à son tour, lieutenant du roi en Languedoc 'sur tous autres' pour trois mois, et se voit confier lui aussi la mission de reprendre Penne 534 . La volonté du roi d'imposer l'autorité de Jean de Luxembourg au comte de Foix est manifeste. Il veut limiter les initiatives de celui-ci. On voit par là le crédit dont le comte d'Armagnac commence à jouir. D'ailleurs, le roi de Bohême n'a pu accepter cette désignation, pas tout à fait digne de son rang, que par complaisance envers Jean Ier, en raison des liens créés au cours de l'expédition d'Italie. Et le roi n'a pu donner son accord à cette nomination par laquelle il se déjuge en partie, qu'en raison de l'estime qu'il commence à porter à Jean Ier.

      Le roi de Bohême gagne Marmande, où il est le 30 novembre, pour y diriger les opérations militaires. On peut penser que le comte d'Armagnac a été chargé de l'escorter jusqu'en Languedoc puisque lui-même et ses gens sont soldés par le roi pour leur voyage de retour de Paris 535 . Le comte de Foix et le maître des arbalétriers, Le Galois de La Baume ont déjà débuté le siège de Penne. Le comte d'Armagnac qui est passé par Rodez pour lever son contingent, rejoint Marmande le 15 décembre 536 . Son arrivée, ainsi que celle des autres troupes levées par Jean de Luxembourg, hâtent le déroulement des opérations. Les habitants de Penne se rendent par composition au moment de Noël, mais la garnison anglo-gasconne s'enferme dans le château où elle continue sa résistance 537 .

      En début 1339, le pouvoir royal, insatisfait de l'enlisement de la situation, envisage de mener une action d'envergure pour s'assurer réellement du duché de Guyenne. Pour la préparer, Philippe VI organise à la fin du mois de janvier un conseil de guerre à Paris avec les principaux responsables des opérations militaires en Languedoc. Le comte de Foix et le maître des arbalétriers sont à Paris le 19 janvier, délaissant pendant quelques jours le siège du château de Penne 538 . Le comte de L'Isle Jourdain est également convoqué. Jean de Luxembourg repart lui aussi pour Paris, sa lieutenance et celle du comte de Foix étant terminées. Avant son départ, pour pacifier les esprits, il accorde des lettres de rémission à tous les habitants du Languedoc coupables de rébellion 539 . Le comte d'Armagnac ne se rend pas à la réunion de Paris. Il semble que le roi de Bohême lui a demandé de rester sur place pour surveiller la menace anglo-gasconne. Il est en effet chargé de garder Langon, dernière ville fidèle au roi sur la Garonne avant Bordeaux à partir du 25 janvier 540 . Le soin de parer toute attaque venant des possessions du sire d'Albret lui est aussi confié 541 .

      A Paris, le plan de bataille de la reconquête est dressé. L'objectif visé est la reprise de Bordeaux, la capitale du duché. L'offensive sera menée à partir de l'Agenais et de la Saintonge. La cour des comptes a rédigé à l'intention du roi un rapport évaluant le coût de l'intervention, en prenant comme hypothèse une durée de campagne de six mois. Le volume de forces nécessaire pour assurer la double attaque est estimé à deux mille hommes d'armes et de dix mille sergents. L'affaire doit être terminée pour la Saint Michel (29 septembre) 542 . L'organisation de la préparation de l'action projetée est confiée au maître des arbalétriers et à Pierre de La Palu, sénéchal de Toulouse, que le roi reconduit dans leurs fonctions de 'capitaines spéciaux en Agenais, Gascogne et pays de Langue d'oc' 543 .

      A l'issue de ce conseil de guerre, les responsables reviennent sur le terrain. Fin février, tandis que Le Galois de La Baume et le comte de Foix retournent à Penne pour en finir avec le château toujours tenu par les Anglo-Gascons, Pierre de La Palu reprend Caumont 544  à son seigneur, Guillaume Raymond de Durfort puis rejoint le comte d'Armagnac devant Puyguilhem 545 . Ce dernier, venu de Langon, bloque la ville depuis le 24 janvier avec un petit détachement 546 . La ville est tenue pour le roi-duc par Arnaud Garcie de Goth, un cousin de Régine, la première femme de Jean Ier. Le siège commence réellement grâce aux renforts amenés par Pierre de La Palu. Une 'bastide', fortification de circonstance faite de terre de fascines et de gabions, est construite 547 . Les canons et la poudre sont utilisés 548 . Une reddition par composition est signée le 16 avril 549 . Elle a été hâtée par la menace que faisait peser le travail de la cinquantaine de mineurs venus de Sainte Foy-de-Rouergue, sans doute sur ordre du comte 550 . La garde de la place est confiée par Pierre de La Palu à un autre cousin de Régine de Goth, Aymeric de Durfort, seigneur de Duras 551 .

      Pendant que se déroule ce siège, la préparation de l'offensive se poursuit sous la direction de Jean de Marigny, évêque de Beauvais. Il est nommé 'lieutenant du roi en Saintonge et Languedoc' début avril à la fin du mandat du comte de Foix 552 . Dès sa nomination, il lance la première partie de l'opération. Une petite flotte de galères regroupées à La Rochelle sous le commandement de Hue Quieret, amiral de France, embarque un contingent de troupes menées par le sénéchal de Saintonge, Itier de Magnac. Le corps de débarquement prend la mer puis remonte discrètement la Gironde. Il surprend les garnisons anglo-gasconnes de Blaye et de Bourg-sur-Gironde 553 . Ces deux villes sont prises, pratiquement sans combat, les 18 et 20 avril 1339 554 . Le premier volet de l'opération a réussi. Les troupes royales contrôlent les accès nord et sud de Bordeaux, empêchant son ravitaillement.

      Poursuivant l'exécution du plan, l'évêque de Beauvais regroupe à La Réole pour le milieu du mois de juin, les troupes qui doivent mener l'assaut contre Bordeaux. Au début du mois de mai, un messager a prévenu les comtes de Foix et d'Armagnac qu'ils devaient venir 'en France' 555 . Le roi a sans doute voulu leur demander de tempérer leur rivalité. Le déplacement est bref puisque les services du comte d'Armagnac dans l'armée de Jean de Marigny reprennent le 25 mai. Il est à La Réole trois semaines plus tard, le 12 juin, à la tête d'un contingent imposant constitué des troupes qu'il avait déjà sous ses ordres en fin janvier et de celles mises sur pied dans ses comtés de Rodez et d'Armagnac 556 . Avec un total de six cents hommes d'armes et quatre mille cinq cents sergents, la retenue du comte d'Armagnac rassemble presque la moitié de l'armée de Jean de Marigny, forte de trois mille cinq cent hommes d'armes et sept mille hommes de pied 557 .

      Cette armée est devant Bordeaux en tout début juillet 558 . Elle ne dispose pas de matériel de siège. Jean de Marigny a, semble-t-il, prévu de mener une attaque de vive force en profitant des intelligences qu'il a dans la place. L'assaut est mené peu de temps après le 12 juillet, date à laquelle Jean de Marigny est encore à La Réole 559 . L'affaire est bien près de réussir. Des éléments des forces royales s'emparent d'une porte et pénètrent dans la ville, mais elles sont finalement repoussées 560 . L'évêque de Beauvais n'insiste pas. Il se replie sur La Réole, d'où il renvoie ses troupes à partir du 19 juillet. L'arrêt inopiné de la campagne de l'évêque de Beauvais est sans doute lié aux craintes de Philippe VI devant la menace que fait peser Edouard III en Flandre. Le roi a convoqué l'ost à Compiègne pour le 22 juillet. Jean de Marigny a dû en être prévenu au moment même où il prononçait son assaut, ce qui rendait impossible une deuxième attaque, ou tout projet de siège.

      La presque totalité des forces du comte d'Armagnac est 'cassée' le 19 juillet. Lui-même continue de servir le roi avec une retenue plus réduite 561 . A-t-il été nommé lieutenant du roi pour une très courte période ? On a trace d'une donation de deux mille livres qu'il aurait faite en tant que tel le 22 juillet 1339 pour dédommager des habitants de Puyguilhem 562 . Quoi qu'il en soit, il entreprend de répondre au mandement royal et de réunir les troupes qu'il veut emmener à Compiègne. Mais Jean Ier a du mal à recruter des hommes parmi ceux qui viennent de terminer leur service. Il s'agit à présent d'aller combattre dans le nord du royaume, loin de leurs foyers. Le cas n'est pas prévu par la coutume. Les hommes du comte rechignent à aller servir si loin de chez eux. Il se voit obligé de transiger avec les consuls du Bourg de Rodez. Le 20 juillet, à La Réole, il renonce à demander aux habitants du Bourg de le 'suivre à la guerre quand il y est convoqué par le roi' contre une contribution, à chaque fois, de cent cinquante livres rodanoises, soit soixante-quinze livres tournois 563 . Ses difficultés n'ont heureusement pas de conséquences. Un délai supplémentaire lui est accordé, la date de convocation de l'armée étant repoussée au 15 août 564 .

      Compte tenu de ces difficultés et du peu de temps qui lui a été accordé pour se préparer, Jean Ier ne participe aux opérations en Artois qu'avec une très petite retenue, presque une grosse escorte. Il fait campagne en Vermandois et Cambraisis avec un chevalier, vingt trois écuyers, trente arbalétriers et trente sergents. Ses services sont comptés à partir du 1er août 565 . C'est à l'occasion de cette campagne que son nom est associé pour la première fois à celui du jeune duc de Normandie, le futur roi Jean II. Les chroniques disent que l'évêque et les habitants de Cambrai refusent en début d'année 1339, l'autorité d'Edouard III et qu'ils choisissent comme gouverneur du Cambraisis, Jean, fils aîné de Philippe VI, qui a tout juste vingt ans, et que celui-ci, devant la menace anglaise, envoie le comte d'Armagnac garder la ville 566 . Comme on sait par ailleurs qu'une autorité aussi prestigieuse que le maître des arbalétriers est lui aussi un des défenseurs de Cambrai pendant le siège qui commence le 25 septembre 567 , on peut penser que la chronique a voulu souligner la première trace manifeste de l'intérêt que porte le duc de Normandie, l'héritier du trône, au comte d'Armagnac 568 .

      Cette année 1339 paraît cruciale pour le devenir de Jean Ier. Les responsabilités qui lui sont confiées dépassent à présent le cadre régional. Le pouvoir royal le charge de tâches de plus en plus importantes. Quels sont les hommes de pouvoir qui l'ont introduit auprès du roi ? Cela ne peut être que le roi de Bohême, Jean de Marigny ou le duc de Normandie. Il a servi sous chacun et ils ont pu apprécier ses qualités et lui accorder leur estime. Mais les liens les plus durables, ou plutôt ceux qui ont laissé le plus de traces, sont ceux qu'il a noué avec l'héritier du trône. C'est l'amitié de celui-ci qui le pousse dans la carrière qui s'ouvre devant lui.

      Le comte d'Armagnac a rejoint Cambrai avec quelques-uns uns de ses vassaux. C'est l'un de ceux-ci, Hugues de Cardaillac qui met en oeuvre les canons utilisés pour la défense de la ville 569 . Ce sont des terrassiers provenant de ses domaines qui refont les fossés du secteur des remparts dont il a la charge 570 . Dès que la pression ennemie se relâche, Jean Ier quitte la ville assiégée et rejoint l'armée royale. Il sert dans ses rangs au cours des semaines qui précèdent la journée de Buironfosse à la fin du mois d'octobre 1339 571 . Cette convocation et sa présence montrent l'importance qu'il a acquise.

      Les troupes royales sont renvoyées peu de temps après mais les services du comte d'Armagnac ne cessent pas. Il rejoint ses terres où ses services sont comptés jusqu'au 24 janvier 1340 572 . Il y retrouve les troupes qui gardent ses domaines aux frais du roi depuis la fin de la campagne de Bordeaux 573 . C'est en effet le roi qui, de façon similaire à ce qu'il fait pour le comte de Foix et le comte de Comminges, solde les troupes que Jean Ier a levé pour garder ses terres contre ses voisins au service du roi-duc. Il s'agit pour Philippe VI de conforter la fidélité des seigneurs influents du Languedoc.

      En même temps qu'il mène ces activités militaires, Jean Ier suit l'administration de ses domaines. Ainsi le 14 avril 1339, 'des tentes devant Puyguilhem', il prescrit à son sénéchal du comté de Rodez, Guillaume de Scorailh, d'instituer un maître pour fabriquer les monnaies 574 . Le 6 septembre 1339, ses procureurs prennent possession des terres sur lesquelles sont assignées les mille cinq cents livres de rente qui lui ont été accordées par Philippe VI en juin 1338 575 . C'est sûrement grâce à une action personnelle qui laisse penser qu'il a passé quelques temps à Paris auprès du roi, qu'il obtient en décembre de la même année une simplification notable du régime juridique de ses domaines. Le roi lui accorde le rattachement à la sénéchaussée d'Agen de l'ensemble de ses possessions situées au sud de la Garonne. C'est à dire que les comtés de Fezensac et de Gaure, la ville d'Eauze et son territoire ainsi que la vicomté de Magnoac qui dépendaient jusqu'alors de la sénéchaussée de Toulouse sont rattachés à présent à Agen. Elles rejoignent dans un même ensemble administratif le comté d'Armagnac qui relevait déjà de la sénéchaussée de cette ville 576 . Cette décision royale est source importante d'économie pour le comte puisque ses officiers n'ont plus à traiter qu'avec l'administration d'une seule sénéchaussée. Cette décision mécontente d'ailleurs les gens du roi de la sénéchaussée de Toulouse qui voient leur échapper une source importante de revenus. Le comte d'Armagnac devra leur faire rappeler plusieurs fois la décision royale. 577 .

      Jean Ier et Gaston II semblent vouloir profiter des troupes dont ils disposent à moindre frais pour régler un de leur litige, sans que l'on sache qui est à l'origine du déclenchement de cet affrontement armé, le premier dont on trouve trace depuis l'arbitrage rendu par le roi de Navarre en 1329. Le comte d'Armagnac doit ressentir un certain agacement devant les faveurs royales reçues par Gaston II. Le 16 mars précédent, ce dernier a été de nouveau nommé lieutenant du roi et capitaine en Gascogne 'jusqu'à la quinzaine de Pâques', soit jusqu'au 11 avril sans que l'on en sache la raison exacte, si ce n'est terminer l'affaire de la reddition de Penne 578 . En novembre, le roi donne au même comte de Foix le droit de conquérir Mauléon 579  et la terre de Soule et de les conserver en toute propriété 580 . En décembre, il le récompense encore par le don d'une rente sur la ville de Cintegabelle 581  dans la sénéchaussée de Toulouse 582 .

      La guerre est menée pour Gaston II par Raymond Arnaud de Béarn, son frère bâtard. Il prend et pille aux lisières sud du Fezensac, les bourgs de Tarasteix 583 , de Sénac 584  et celui de Gensac 585  qui appartient à Téroles de Bolato, vassal du comte d'Armagnac, violences pour lesquelles il obtiendra quelques mois plus tard des lettres de rémission 586 . Jean Ier est venu sur place pour porter secours à ses gens 587 . Il a quitté pour cela le siège du château de Miremont qu'il tente de reprendre aux gens de Gaston II qui s'en sont emparés 588 . Pierre de La Palu, le sénéchal de Toulouse, intervient, fait lever le siège de Miremont et donne l'ordre au juge-mage de Toulouse de mettre le château dans la main du roi 589 . Il n'est guère obéi. Quelques mois plus tard, Philippe VI ordonne lui-même aux sénéchaux de Toulouse et d'Agen 'de se faire remettre le dit château de Miremont par le comte de Foix avec prisons, garnison, artillerie et autres choses' 590 . La restitution ne se faisant pas, le comte d'Armagnac proteste auprès du sénéchal d'Agen, menaçant de reprendre les armes 591 . Gaston II finit par obtempérer mais non sans promesse de compensation financière qui lui sera accordée plus tard 592 . La garnison qui place le comte d'Armagnac sous les ordres de Guillé de Moncade, est soldée par le roi à partir du 10 mai 1340 593 . Le bon droit du comte d'Armagnac est reconnu par le pouvoir royal. Mais la guerre qui s'est ainsi rallumée n'est pas près de s'éteindre.

      Les hostilités entre les deux comtes ont été brèves puisque le comte d'Armagnac a été faire un séjour à Paris en décembre 1339, comme on l'a vu. Revenu en Languedoc en janvier, il en repart à la fin du mois de février, comme le comte de Foix, pour les frontières du nord, rappelé par le roi. Edouard III qui a passé l'hiver en Flandre, menace de nouveau le royaume. Il s'est officiellement intitulé roi de France le 25 janvier, au cours d'une cérémonie organisée à Gand 594 . Le comte d'Armagnac est retourné garder Cambrai où il est le 9 mars 595 . Il y tient garnison avec le duc d'Auxerre 596 . Il a pu, peut-être, assister aux funérailles de son oncle l'évêque Roger d'Armagnac qui décède à Laon au début de l'année 1340. Cela a dû être une grande perte personnelle pour Jean Ier compte tenu de la force des liens qui l'unissaient à son ancien tuteur, comme en font foi les legs pieux pour faire prier à son intention dont ses testaments successifs font mention.

      C'est en tant que gouverneur de Cambrai, qu'il fait campagne en Thiérache à la fin du mois de mars, avec des troupes venant de Vervins. Il est accompagné du maître des arbalétriers, Le Galois de La Baume 597 . Revenu à Cambrai, il y est rejoint au début du mois de mai par Jean, duc de Normandie, que l'évêque de Cambrai a fait nommer par les habitants de la ville 'patrice du Cambraisis'. C'est sous ses ordres qu'il participe à la chevauchée qui ravage le Hainaut à la fin du mois. 'Sachant que le Hainault n'est pas gardé, le duc de Normandie, le comte d'Armagnac, le duc d'Athenes, [...] s'en vont vers Valenciennes, brulent la ville de Werchin et trente deux villes à clocher, [...] et prinrent, robberent et pillerent et emporterent tout ce qu'ils purent, car nuls ne leur aloit au devant.' 598 .

      Edouard III est rentré en Angleterre à la fin du mois de février. Depuis qu'il s'est proclamé roi de France, il cherche à étendre le cercle de ceux qui veulent bien le reconnaître comme tel. Il considère comme acquis l'allégeance des seigneurs gascons qui l'ont servi jusqu'à présent. Il ne peut donc que s'inquiéter lorsqu'une délégation de ceux-ci fait le déplacement jusqu'à Londres pour se plaindre. Ils expliquent qu'ils sont las d'attendre les soldes qui leur sont dues pour les services rendus depuis le début des opérations. L'inquiétude du roi d'Angleterre ne peut que croître lorsqu'il constate qu'ils sont menés par le sire d'Albret, Bernard Ezy, qui a changé de camp au début de l'été précédent et qu'il vient de nommer son lieutenant pour le duché 599 . Edouard III les fait patienter en leur promettant de leur régler bientôt leur dû et en leur faisant miroiter une prochaine reconquête des biens qui leur ont été pris. Il leur écrit le 21 juin 1340, la veille même de son départ pour la Flandre, pour leur demander de l'aider 'à reconquérir ses droits au royaume de France' et il leur promet de respecter leurs franchises 600 .

      Edouard III utilise la présence du sire d'Albret pour tenter de se rallier par son intermédiaire les seigneurs de sa parenté sur qui il pourrait avoir de l'influence. Deux conventions établies avec Bernard Ezy d'Albret concernant le comte d'Armagnac, son beau-frère, et Renaud de Pons, son neveu, ont été conservées. La première, datée du 1er juin 1340, prévoit que si Jean Ier, devient l'homme lige du roi-duc, il recevra les vicomtés d'Auvillars, de Lomagne et la ville de Lectoure, il lui sera accordé une prime de 4 000 £ (20 000 l.t.) et une rente de 1 500 £ (7 500 l.t.) sur des terres situées en Guyenne pour compenser la perte des revenus du comté de Rodez 'qui a plus de quatorze cents hommages de gentilshommes'. En contre partie, le comte devra servir le roi-duc avec au moins six cents hommes d'armes et deux à trois mille sergents. Edouard III s'engage à ne faire ni trêve, ni paix sans l'accord du comte 601 . Une convention analogue datée du même jour, établie avec le même sire d'Albret, prévoit que si le neveu de ce dernier, Renaud de Pons, change d'allégeance et devient le féal du roi d'Angleterre, Edouard III lui reconnaîtra la propriété de la ville de Pons 602  et lui accordera 'Convayralt' (?) et la vicomté de Sarlat. 603 . Ces conventions resteront sans suite.

      Le ban et l'arrière ban de l'armée royale convoqués initialement pour le 28 mai à Compiègne, se rassemblent à partir du 31 mai à Amiens. Le comte d'Armagnac qui était retourné en Gascogne au printemps, y arrive le 16 juin 604 . Son maréchal et maître d'hôtel, Guibelin Jourdain, qui l'avait précédé, est sur place depuis le 1er juin 605 . A la tête d'une retenue forte de plus de cent vingt cinq hommes d'armes 606 , Jean Ier fait partie de la bataille de Jean, duc de Normandie, à côté de Louis de Tournon et de Bernard, vicomte de Ventadour 607 . Il faut faire face à Edouard III qui, après avoir repassé la Manche, a détruit la flotte franco-castillane à l'Ecluse, le 30 juin, et a envahi l'Artois.

      Philippe VI envoie à Tournai le connétable et le comte de Foix avec trois mille hommes d'armes. Il charge Eudes IV, duc de Bourgogne, et le comte d'Armagnac de la défense de Saint Omer. Sur les quarante deux 'bannières' que comprend l'armée du duc de Bourgogne, la bataille de Jean Ier en compte trente 608 . Ce dernier n'a donc pas sous ses ordres que son seul contingent, d'autres troupes lui ont été confiées. C'est une preuve de la considération dont il est entouré et, peut-être, d'une certaine reconnaissance de ses qualités militaires.

      Contournant Tournai, le transfuge Robert d'Artois marche sur Saint Omer à la tête d'une petite armée anglo-flamande. Le duc de Bourgogne et le comte d'Armagnac sont arrivés dans la ville vers le 20 juillet. Le 25 juillet, la veille de l'assaut attendu, quarante trois écuyers de la bataille du comte d'Armagnac sont faits 'chevaliers nouveaux' 609 . Robert d'Artois attaque le lendemain 26 juillet en milieu de journée. Tandis que le duc de Bourgogne fait face à son assaut, le comte d'Armagnac à la tête de huit cents hommes d'armes effectue un mouvement tournant et surprend son adversaire en l'attaquant par le flanc. Les assaillants sont mis en déroute mais Robert d'Artois s'échappe à la faveur de la nuit 610 . Les rapports officiels font état de quinze mille Flamands tués 611 . Les chroniqueurs citent avec éloge Jean Ier, 'valeureux et puissant chevalier' 612 .

      Dès la fin de la bataille, le duc de Bourgogne et le comte d'Armagnac rejoignent Tournai dont les troupes d'Edouard III entreprennent le siège le 29 juillet 613 . Parmi les défenseurs de la ville se trouvent de nombreux autres seigneurs du Languedoc, comme le comte de Foix ou Amalric, vicomte de Narbonne, le cousin de Jean Ier 614 . Philippe VI se porte au secours de la ville et se trouve le 7 septembre, au pont de Bouvines, au plus près de l'armée d'Edouard III qui s'est porté à sa rencontre. Les deux rois restent face à face pendant plus de deux semaines sans se décider à en venir aux mains. Jean Ier a rejoint le roi. Sa bataille est citée parmi les douze qui composent l'armée royale 615 .

      Le pape poursuit ses efforts pour tenter d'apaiser le conflit. Des pourparlers sont en cours par l'intermédiaire des deux nonces que Benoît XII a envoyés sur place au mois de janvier précédent à la prière de la comtesse de Hainaut, soeur de Philippe VI 616 . Les deux rois finissent par envisager de traiter. Les négociations s'engagent à Esplechin, près de Tournai, vers le 20 septembre. Les discussions préliminaires sont menées du côté français par le roi de Bohême 617 , le comte d'Alençon et le comte de Flandre et, du côté adverse, par Henry de Grosmont et les alliés d'Edouard III, le duc de Brabant, le comte de Gueldre et le marquis de Juliers. Après deux ou trois jours, lorsqu'un terrain d'entente est trouvé, les négociateurs sont rejoints, pour la partie française, par l'évêque de Liège et le comte d'Armagnac, pour la partie ennemie, par l'évêque de Lincoln et Jean de Hainaut 618 . Les trêves sont finalement signées le 25 septembre par Henry de Grosmont, futur duc de Lancastre, l'évêque de Londres, le comte de Northampton et le duc de Brabant, et, du côté français, par le roi de Bohême, Adolphe, évêque de Liège, Raoul, duc de Lorraine, Amédée, comte de Savoie, et Jean, comte d'Armagnac 619 . Ce dernier est aussi un des signataires de la lettre qui diffuse le contenu des trêves 620 .

      La présence de Jean Ier parmi de telles personnalités est à relever. Il est certain qu'à partir du moment où des trêves générales sont envisagées, la présence d'une autorité au courant des affaires de Guyenne est nécessaire. Jean Ier a été préféré à l'évêque de Beauvais, Jean de Marigny, présent à l'ost et proche du roi, qui connaît pourtant fort bien le Languedoc et ses problèmes puisqu'il vient d'y assurer à trois reprises la charge de lieutenant du roi 621 . Il a été également choisi au détriment de Gaston II, présent lui aussi dans 'l'ost de Bouvines'. Cette participation à une importante négociation est une marque de la confiance que lui accorde le roi. Elle montre aussi l'estime que lui porte Jean de Luxembourg, le chef de la délégation française. Le duc de Normandie peut également ne pas avoir été étranger à cette désignation.

      Les trêves doivent durer jusqu'à la Saint Jean Baptiste (24 juin) 1341. Elles figent en l'état les conquêtes de chacun des deux rois 622 . Les auteurs anglo-saxons estiment qu'elles terminent piteusement la campagne de 1340 d'Edouard III 623 . Le comte d'Armagnac, qui fait là ses premières armes de diplomate et de négociateur, a obtenu qu'elles ne soient applicables que vingt jours plus tard en Languedoc. Cela montre qu'il est informé des résultats satisfaisants de la campagne de reconquête que mène en Agenais, Pierre de La Palu, sénéchal de Toulouse. Celui-ci, qui a été reconduit dans ses fonctions de capitaine général en mai 1340, reprend peu à peu aux Anglo-Gascons les villes dont s'était emparé Hugues de Genève, lieutenant du roi-duc, depuis le début du mois de mars 624 .

      Le congé général des troupes de l'armée royale est donné le 27 septembre. Les services du comte d'Armagnac sont comptés jusqu'à cette date. Avec la solde de ses gens et la sienne, il reçoit le 'restor' de quatre vingt cinq chevaux au prix unitaire habituel de 25 l.t.. 625 . La campagne a donc été dure. En son absence, ses domaines d'Armagnac et de Fezensac ont été gardés par des troupes soldées par le roi. Outre les garnisons placées en Marsan sous Guillé de Moncade face au sud-ouest, un certain Jean d'Armagnac a assuré tout l'été une présence militaire face à l'ouest à partir des localités de Villefranche et de Bidauze 626 . Jean Ier peut donc se permettre d'accompagner le duc de Normandie jusqu'à Paris et de rester ensuite à ses côtés. La solde de ses troupes lui est versée dès le 9 novembre 627 . La rapidité avec laquelle ses services sont payés montre la faveur dont il jouit à présent.

      Le comte d'Armagnac reçoit quelques semaines plus tard un témoignage manifeste de l'attachement que lui porte le fils aîné du roi de France. L'héritier du trône lui demande d'être le premier parrain de son troisième fils, le futur duc de Berry, né au Bois de Vincennes, le 30 novembre. Cette preuve d'estime paraît d'autant plus éclatante que le second parrain est le roi de Bohême, grand-père du nouveau-né 628 . L'enfant est baptisé dans les jours qui suivent dans l'église Saint Pierre de Montreuil. Il reçoit le prénom de Jean, le même que celui de ses deux parrains 629 . Comme on sait que le parrain est le père spirituel de son filleul, il faut noter l'insigne honneur fait au comte d'Armagnac. Par ailleurs, une des responsabilités du parrain est celle d'assurer l'éducation de son filleul en cas de disparition prématurée du père naturel. Comme on connaît l'importance que le futur Jean le Bon accorde aux qualités chevaleresques, on a la certitude que le comte d'Armagnac les possède de façon exemplaire.

      

      Le parrain de Jean, futur duc de Berry.

      Les trêves qui se prolongent, d'abord jusqu'au 29 août 1341, puis jusqu'au 24 juin 1342, les hostilités qui se transportent en Bretagne, redonnent leur liberté d'action aux seigneurs du Languedoc. Les rivalités entre seigneurs locaux s'enveniment, soit qu'elles soient encouragées par l'un ou l'autre pouvoir central qui y voit une occasion de reprendre l'initiative, soit par impuissance de ce même pouvoir quand il s'agit de vassaux de son camp. Un climat général d'insécurité s'installe.

      C'est ainsi que le roi de Majorque, Jacques II, cousin de Pierre IV, roi d'Aragon, seigneur d'une partie de Montpellier se met en tête de faire preuve d'indépendance. Il remet en cause l'hommage qu'il doit au roi de France pour les terres qu'il possède dans le royaume et mène des négociations directes avec le gouvernement anglais 630 . La situation est telle que le roi se voit dans l'obligation d'envoyer à la fin de l'année 1340 un lieutenant en Languedoc pour faire face à ses menées. Il s'agit de Louis de Poitiers, comte de Valentinois 631 . Persistant dans son attitude, Jacques II envisage même en février 1341, de se liguer avec les rois d'Angleterre et d'Aragon 632 . Or, Jacques II est lié au comte de Foix-Béarn. En février 1340, une promesse de mariage avait été signée entre sa fille, Isabelle de Majorque, et le fils de Gaston II, le futur Gaston Fébus 633 . Jean Ier s'inquiète de se voir ainsi isolé et de l'appui qui pourrait être apporté à son rival. La tension entre les deux comtes monte à tel point que le pouvoir royal charge le comte de Valentinois d'apaiser aussi le conflit Foix-Armagnac.

      La dégradation de la situation force le comte d'Armagnac à agir. Après avoir passé une partie de l'hiver dans ses domaines de Gascogne, il se rend en Rouergue au début de l'année 1341. Il est à Rodez au mois de février 634 . De là, il continue vers Montpellier. Il y rencontre le roi de Majorque au début de mois de mars. Au cours de son séjour, il participe aux joutes organisées par Jacques II malgré l'interdiction d'organiser des tournois formulée par le roi quelques jours auparavant 635 . La détermination de Jacques II l'inquiète; il craint une alliance de celui-ci avec Gaston II. Afin d'être en mesure d'y faire front, il se rend à Bordeaux pour se concerter avec son beau-frère, Bernard Ezy d'Albret, l'autre adversaire de Gaston II. Ils signent ensemble un accord dans lequel ils se promettent mutuellement assistance contre le comte de Foix et contre tous, à l'exception des rois de France et d'Angleterre 636 .

      Le pape Benoît XII s'alarme et intervient à son tour. Au moment même où se déroulent les joutes interdites, il écrit à Jean Ier pour lui demander de 'revenir' à la paix avec le comte de Foix. Il lui donne comme raison que Gaston II, venu à Avignon, lui a promis qu'il ne ferait rien si le comte d'Armagnac s'engageait à faire de même 637 . Cédant à la pression, les deux rivaux s'accordent sur une trêve allant jusqu'à la Toussaint 1342 638 . L'instabilité des rapports de force en Languedoc provoquée par les initiatives inconsidérées du roi de Majorque les inquiète. Une intervention du roi d'Aragon qui veut profiter des maladresses de son cousin pour s'emparer de ses possessions est à craindre. Les deux comtes feront même en début d'été 1342, une démarche inhabituelle en demandant d'un commun accord au nouveau pape, Clément VI, de s'entremettre dans le conflit naissant entre les rois d'Aragon et de Majorque 639 .

      En juin 1341, le comte d'Armagnac se rend à Avignon pour aborder un certain nombre d'affaires avec la cour papale. Il règle d'abord avec l'aide de ses officiers du comté de Rodez, son sénéchal, Guillaume de Scorailh, et son trésorier, Guillaume Ruffel, une affaire d'imposition des clercs à laquelle s'opposait le Saint Siège 640 . Puis il reprend la question de la possession du château de Monteils, dans le diocèse de Carpentras, qui lui a été légué par Régine de Goth et qui a été saisi par le pouvoir papal en 1325. Il nomme deux procureurs pour le représenter dans le procès qui l'oppose au procureur fiscal du pape à ce sujet 641 .

      Il profite également de ses bonnes relations avec la couronne pour obtenir un certain nombre de satisfactions dans la gestion de ses biens. Les problèmes semblent liés à ses relations avec l'archevêque d'Auch, Guillaume de Flavaucourt. Celui-ci, titulaire du siège depuis 1324, a établi en 1325 avec le roi Charles IV le Bel un accord de paréage concernant le temporel qu'il possède dans les villes de Vic et d'Auch. Jean Ier est lui aussi co-seigneur de ces deux villes 642 . En décembre 1339, à l'occasion de son séjour auprès du roi, il avait obtenu de celui-ci que certaines clauses de l'accord de paréage qui portaient atteinte à ses droits, soient révoquées 643 . Six mois plus tard, l'archevêque d'Auch, qui a été nommé entre temps lieutenant du roi en Languedoc et qui est en froid depuis plusieurs années avec Jean Ier, fait fi de la décision royale 644 . Conjointement avec Pierre de La Palu, ils interviennent directement auprès des habitants de Vic et d'Auch en leur accordant un délai pour répondre à une convocation en armes, domaine d'autorité dans lequel le comte d'Armagnac ne peut admettre d'immixtion 645 . Quelques temps auparavant, Jean Ier n'avait pas apprécié non plus que les consuls d'Auch fassent appel à Jean de Marigny, qui était encore lieutenant du roi, pour arbitrer un litige concernant les élections consulaires 646 . Il était revenu de Flandre où il faisait campagne pour rappeler son autorité aux consuls d'Auch et à ceux de sa ville d'Eauze 647 . Il a du répéter l'opération l'année suivante auprès des habitants de Nogaro 648 . Il proteste aussi avec succès auprès de l'archevêque. En fin d'année 1340, les deux protagonistes réconciliés jurent l'un après l'autre dans la cathédrale d'Auch de tenir l'accord qu'ils ont conclu ensemble concernant l'hommage des habitants de Vic 649 .

      Les officiers du roi ne tiennent cependant pas de la décision royale de décembre 1339.Ils tentent de rétablir les clauses de l'accord de paréage dont Jean Ier avait obtenu la suppresion. Ce dernier ne se laisse pas faire et proteste de nouveau. Il obtient en décembre 1341, avec l'accord de l'archevêque, que le roi confirme sa décision d'annulation des clauses litigieuses 650 . Ce n'est pas suffisant, et le comte d'Armagnac devra régulièrement rappeler la décision royale aux officiers de l'archevêque, soit par sommation directe 651 , soit par voie judiciaire 652 . L'affaire resurgit en 1355, au départ de Guillaume de Flavaucourt nommé à Rouen. Le comte d'Armagnac doit obtenir du roi Jean II un rappel des mandements de son prédécesseur de décembre 1339 et de décembre 1341 653 . Cet avertissement entraîne une protestation du pape Innocent VI, saisi de l'affaire par le nouvel évêque, Arnaud d'Albret 654 . Le comte d'Armagnac doit apporter les explications nécessaires et prendre les mesures souhaitées puisque l'affaire se calme.

      Les trêves ne sont pas tenues et l'insécurité règne. Le pouvoir royal ne doit pas être satisfait des résultats obtenus par le comte de Valentinois, puisque au bout de deux mois à peine, il estime nécessaire de renvoyer sur place l'homme d'expérience qu'est Jean de Marigny. Celui-ci, commissionné comme lieutenant du roi le 12 février 1341, arrive aussitôt 655 . Le comte de Valentinois poursuit néanmoins sa mission d'apaisement de la rivalité Foix-Armagnac. Il accorde des lettres de rémission à certains protagonistes de l'un et l'autre bords. Raymond Arnaud de Béarn, demi-frère bâtard de Gaston II, se voit pardonner ses ravages de l'hiver 1339 656  et Renaud de Brenac, maréchal du comte d'Armagnac n'a pas à exécuter la peine qui lui avait été infligée pour un meurtre qu'il avait commis 657 . Le comte de Valentinois ne prolonge cependant pas son séjour. Il laisse la place à l'évêque de Beauvais, dont le mandat de lieutenant est renouvelé en septembre 658 .

      Il y a peu de traces des activités de Jean Ier pendant les trois années qui suivent. Un mandement royal convoque le ban et l'arrière-ban du Languedoc à Agen pour la Saint Jean Baptiste (24 juin) 1341, date d'expiration des trêves signées l'année précédente. La convocation est ensuite reportée de deux mois, au 24 août, et quatre vingt dix kilomètres plus au nord, à Bergerac 659 . Des actes graves de banditisme se déroulent en effet en Agenais et en Saintonge. La ville de Bourg a été enlevée par surprise par une bande de gascons, courant juin, avec l'aval des autorités de Bordeaux 660 . Avant de partir avec l'arrière ban de sa sénéchaussée, le sénéchal de Rouergue, Guillaume Rolland fait savoir qu'il laisse le soin à 'Jean, par la grâce de Dieu, comte d'Armagnac, de Fezensac, de Rodez et de Gaure' qui séjourne alors à Rodez, d'emmener sa maison et ses vassaux à 'la guerre qui estoit en Agenois et à Bergerac' 661 . Jean Ier sert à partir du 24 août jusqu'à l'automne, en même temps que son demi-frère, le bâtard Jean 'La Guerre'. L'ordre de convocation a dû avoir peu de succès puisque ceux qui y obéissent sont récompensés. Le comte d'Armagnac est payé sans avoir à 'faire montre' 662 . Des gens d'armes de la sénéchaussée de Toulouse viennent deux fois pendant l'été en Agenais par mandement du comte de Valentinois, 'l'une pour les treves qui estoient faillies, l'autre pour ce que les Anglois ne tenoient pas les treves' 663 . Mais aucune opération importante n'est évoquée par les chroniques.

      Au cours du premier semestre de l'année suivante, en 1342, le comte d'Armagnac paraît s'être rendu à Avignon puis à Paris ensuite, avant de retourner à Avignon en fin d'année. Le pape Benoît XII est mort le 25 avril. Son successeur, Clément VI est élu le 7 mai et est consacré le 19 mai. Le duc de Normandie, le dauphin du Viennois, Humbert II, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, assistent à la cérémonie d'intronisation du nouveau pape 664 . On peut certainement y ajouter les comtes de Foix et d'Armagnac puisque c'est en ce même mois de mai qu'ils font une démarche commune auprès de Clément VI en faveur du roi de Majorque, comme il a été vu.

      C'est pendant le séjour de ces personnalités à Avignon qu'est mis sur pied un premier projet de traité de 'transport' du Dauphiné à la couronne de France 665 . Humbert II, versatile et impécunieux, ne se voyant pas de descendance, cède aux pressions qu'il subit depuis plusieurs années de la part du pouvoir royal. Il donne un accord de principe à une cession du Dauphiné qui ne sera effective qu'après sa mort. Il recevra en échange une confortable indemnité de 120 000 florins et une rente de 10 000 l.t.. Il pourra ainsi payer ses dettes. La papauté qui est un de ses principaux créanciers ne fait pas d'opposition. Le projet d'accord mis sur pied au cours du mois de mai 1342, se concrétisera l'année suivante par un traité en bonne et due forme, signé le 23 avril 1343 666 . Le nom du comte d'Armagnac n'est pas cité parmi les personnes chargées par Philippe VI de préparer cette importante affaire. Pourtant Jean Ier figure comme un des deux principaux témoins, à côté de Guillaume Flotte à la signature de tous les actes marquant la cession effective du Dauphiné. L'événement a lieu à Lyon, six années plus tard, en juin et juillet 1349. Ne peut-on en déduire que Jean Ier a été associé aux discussions préalables à la demande du duc de Normandie, très intéressé par ce transfert ?

      Jean Ier raccompagne ensuite le duc de Normandie à Paris. A son arrivée, au début du mois de juin, Philippe VI le fait siéger à son conseil, marquant ainsi l'importance grandissante qu'il est en train d'acquérir 667 . Cette participation, la première, semble t'il, à l'instance où se définit la politique royale conforte l'hypothèse de sa collaboration aux négociations concernant le Dauphiné. Au cours de ce conseil, le roi lui accorde une rente de 400 l.t. assise sur Montréal en échange du château de Miremont que lui dispute le comte de Foix-Béarn depuis 1339 668 . Le pouvoir royal y voit un double avantage. En reprenant Miremont, il retire une occasion de litige aux deux comtes, ce qui va dans le sens de l'apaisement du conflit, et en attribuant Montréal au comte d'Armagnac, il intéresse un fidèle de la couronne à la défense d'une châtellenie située aux frontières de la Guyenne anglaise. Philippe VI lui accorde d'autres faveurs. Un fouage de vingt sous par feu payable dans tout le Languedoc, y compris dans les sénéchaussées de Quercy et de Rouergue, vient d'être institué 669 . Jean Ier obtient l'autorisation de prélever mille livres sur la contribution levée sur la ville d'Auch. Il en rétrocède aussitôt sept cents aux habitants de la ville 670 . Il allège ainsi la contribution pesant sur ses assujettis.

      Jean Ier ne s'attarde pas à Paris et retourne à Avignon où il est de nouveau en septembre. Il y traite peut-être du remboursement de la rançon qu'il avait payé en 1335, puisqu'il finit de payer la dette qu'il avait alors contractée 671 . Il s'informe sans doute aussi sur le point d'avancement de son procès concernant le château de Monteils qu'il revendique. Pour améliorer le règlement de son affaire, il soigne l'entourage du nouveau pape. Il fait don d'une rente de 200 l.t. à un proche parent de Clément VI 672 . Sa méthode est efficace puisqu'un an plus tard, en 1343, le pape lui fera remettre 14 000 florins en échange de sa renonciation à ses droits sur Monteils 673 .

      Jean Ier rentre ensuite en Rouergue. Depuis la fin du mois de juin et pendant tout l'été, Jean de Marigny a mené campagne en Agenais avec l'aide du comte de L'Isle 674 . Le comte d'Armagnac les rejoint au siège de Sainte Bazeille 675 . La ville a été saisie, ou plutôt s'est livrée à son seigneur, Alexandre de Caumont, qui tient le parti des Anglais, en fin d'année 1341 Assiégée à partir de la fin du mois d'août 1342 par des troupes venues des sénéchaussées d'Agenais, de Toulouse et du Rouergue, la ville n'est reprise que fin novembre 676 . On a trace d'un acte qui indique que le 22 novembre 1342, à Marmande, le comte d'Armagnac a reçu au nom du 'comte de Beauvais', lieutenant du roi, la reddition des places de Sainte Bazeille et Lendevon des mains d'Alexandre de Caumont, 677 . L'évêque de Beauvais l'en remercie en lui donnant la ville de Mezin, à charge pour lui de la reprendre aux Anglo-Gascons qui viennent de s'en emparer 678 . Mezin est à quelques kilomètres au nord-est de Montréal. Il y a une volonté net du pouvoir royal de donner à garder les marches nord-ouest du Languedoc au comte d'Armagnac.

      La guerre s'étant transportée en Bretagne, le conflit franco-anglais s'apaise en Languedoc. Il n'y a pas d'opérations militaires d'envergure, seulement un lent grignotage des possessions anglaises par les lieutenants du roi successifs grâce à un patient travail de négociation effectué auprès des seigneurs gascons concernés 679 .

      La trêve qu'avaient signée les comtes de Foix et d'Armagnac au printemps 1341, perdure bien qu'elle soit venue à échéance à la Toussaint 1342 680 . La raison en est simple. Jean de Marigny, lieutenant du roi, a fait savoir au comte de Foix que les troupes qui gardent ses domaines seraient soldées par le roi tant qu'il resterait en paix avec le comte d'Armagnac 681 . En début 1343, Gaston II veut cependant reprendre les hostilités mais le nombre de ses vassaux qui ne veulent pas le suivre est tel que, pour tenter de les forcer à obéir à son mandement, il nomme des commissaires pour prendre leurs fiefs 'dans sa main' 682 . Ils n'obéissent guère, soit qu'ils soient lassés de ce conflit continuel, soit qu'ils trouvent trop minces les espoirs de profit. En revanche, lorsqu'en avril, le comte de Foix décide de répondre favorablement à la demande d'Alphonse VI, roi de Castille, qui lui demande de l'aide dans sa lutte contre le royaume maure d'Espagne, ils ne font pas preuve de la même retenue. L'armée qu'emmène le comte de Foix comprend, outre son frère, le vicomte de Castelbon, une bonne partie de ses vassaux et même un certain nombre de nobles français. Gaston II rejoint le roi de Castille au siège d'Algésiras. Mais il tombe malade et meurt à Séville en septembre 683 . A Gaston II succède son fils mineur, Gaston III, le futur Gaston Fébus. Il en résulte une période d'accalmie dans les rapports Foix-Armagnac.

      La querelle franco-anglaise concernant la succession des ducs de Bretagne est provisoirement suspendue par l'accord de trêve signé à Malestroit, le 3 janvier 1343. La tension remonte en Languedoc. Philippe VI estime alors que la désignation de lieutenants successifs ne permet pas d'assurer la continuité nécessaire à une bonne direction des affaires. Il pense préférable de créer un échelon hiérarchique intermédiaire entre les seigneurs du Languedoc et lui-même, et de déléguer ses pouvoirs dans cette région à son fils, le duc de Normandie, qu'il nomme 'seigneur de la conquête faite par Charles IV et lui-même en Agenais, Gascogne, Périgord, Quercy et Saintonge' 684 .

      Jean Ier se rend à Paris aussitôt après cette nomination. On ne sait s'il agit de lui-même ou s'il est rappelé par le duc de Normandie qui souhaite être conseillé dans ses nouvelles fonctions. Le comte d'Armagnac séjourne à Paris d'avril à juillet 1343, période pendant laquelle plusieurs mandements du roi sont prononcés à sa demande 685 . Bien en cour, il obtient du roi la restitution des vicomtés de Lomagne et d'Auvillars. Ces terres lui avaient été léguées par Régine de Goth en 1325. Comme leur possession lui était contestée par les autres héritiers et que le pouvoir royal souhaitait reprendre ces seigneuries, il avait cédé ses droits en 1336 contre une rente sur le comté de Gaure. Mais la perception d'un revenu assigné sur un territoire dont il n'a pas la pleine propriété, est aléatoire. Par contre, la récupération en complète possession de ces deux vicomtés présente des avantages certains, dans le domaine financier comme dans celui de la continuité territoriale. Elles bordent au nord-est le Fezensac et agrandissent ses domaines en direction de la vallée de la Garonne et du Rouergue. Sa demande de restitution a dû être argumentée par un discret rappel de la promesse de lui remettre ces territoires qu'Edouard III avait faite à Bernard Ezy d'Albret dans sa proposition de juin 1340.

      Toujours est-il que le roi lui donne satisfaction en août 1343. Il rend au comte d'Armagnac les deux vicomtés, et lui reprend la rente assignée sur le comté de Gaure. Jean Ier prête hommage au roi le 15 août 1343 pour les vicomtés de Lomagne et d'Auvillars, ainsi que pour la ville de Monségur 686 . Le 18 août, il signe l'acte par lequel il abandonne ses droits sur le comté de Gaure 687 . Revenu en Gascogne, il reçoit le 13 septembre l'hommage des consuls de Lectoure. Il confirme les coutumes de la ville dans la cathédrale Saint Gervais 688 . La remise officielle des deux vicomtés est faite au cours d'une cérémonie d'une certaine ampleur. Le 7 novembre, 'devant les portes du château d'Auvillars', les commissaires du roi remettent solennellement les deux vicomtés au 'puissant homme et seigneur Jean, par la grâce de Dieu, comte d'Armagnac, de Fezensac et de Rodez, vicomte de Lomagne et d'Hautvillars' en présence de nombreux témoins 689 . Le roi qui est co-seigneur de Lectoure lui abandonne ses droits à la faveur de cette donation 690 . Jean Ier s'engage alors de nouveau à respecter les coutumes de la ville 691 . La prestation d'hommages des seigneurs de la vicomté de Lomagne a lieu quelques jours plus tard, le 13 novembre, en réponse à la convocation que le commissaire du roi leur a adressée 692 . Au début de l'année suivante, lorsque le comte aura plus de loisirs, il prendra le temps de recueillir les hommages de ses autres vassaux pour les biens qu'ils possèdent dans les vicomtés qui lui ont été remises 693 . La restitution de ces terres ne fait pas l'unanimité. Certains n'apprécient pas de repasser sous la dépendance directe d'un seigneur justicier après avoir connu l'autorité plus lointaine de l'administration royale. En 1348, soit cinq ans plus tard, Arnaud de Lomagne, son propre neveu, refusera encore de faire hommage à son oncle, son nouveau seigneur 694 .

      Parmi les témoins cités à la remise des deux vicomtés, il faut noter la présence d'Arnaud Guilhem de Monlezun, comte de Pardiac. C'est la première fois que l'on trouve son nom associé à celui du comte d'Armagnac. Arnaud Guilhem IV de Monlezun va devenir l'homme de confiance de Jean Ier. Il se trouvera à ses côtés sa vie durant, dans tous les moments importants de sa vie privée et publique. Il est apparenté au comte d'Armagnac qui l'appelle son neveu. Né avant 1326, il est suffisamment âgé en 1329 pour être cité dans une lettre de rémission pour des faits de guerre aux côtés de son père qui porte le même prénom 695 . Devenu comte de Pardiac en 1340 à la mort de son père, Arnaud Guilhem IV a épousé en 1336, en première noce une fille de Bernard de Durfort et de Régine, la soeur de Bertrand de Goth, et se remariera en 1354, sa première épouse étant morte, avec Eléonore de Peralta, originaire d'Aragon. Sa fille du second lit et son héritière, Anne de Monlezun, deviendra en 1379 la femme de Géraud d'Armagnac, vicomte de Fezensaguet, amenant ainsi le comté de Pardiac à la maison d'Armagnac. Arnaud Guilhem IV est écuyer banneret en Flandre en 1338, sans doute dans la bataille de son oncle 696 .

      Après être ainsi rentré en possession d'une partie des biens que lui avait légués Régine de Goth, Jean Ier se préoccupe du reste de l'héritage, c'est à dire des châtellenies de Provence dont s'était emparé le gouvernement du roi Robert de Sicile à la mort de Bertrand de Goth en 1324. A l'époque, son tuteur, Roger d'Armagnac avait porté plainte pour cette spoliation, mais son pupille avait été débouté de sa demande. La cour du roi de Naples avait estimé 'qu'il était inhabile à hériter, du fait de sa femme, de cette donation'. Tant que Robert de Sicile était vivant, le comte d'Armagnac a estimé qu'il était inutile de tenter de relancer l'affaire. Mais sa mort, survenue le 20 janvier 1343, peut lui faire espérer une évolution de la situation. En fin d'année 1343 ou en début d'année 1344, il réclame de nouveau la possession des villes de Mayrargues, de Penneset de Sederon et du château de Pertuis à Jeanne, la nouvelle comtesse de Provence et reine de Naples. Sa demande est appuyée par le pape qui transmet sa réclamation en invitant la reine Jeanne de Sicile à faire examiner les droits du comte 697 .

      Il est presque certain que Jean Ier passe plusieurs mois à Avignon au début de l'année 1344. Il existe plusieurs lettres du pape Clément VI en sa faveur, rédigées entre mai et juillet 1344, à la 'supplication' du comte d'Armagnac. La première arbitre à son profit le litige qu'il avait avec Bernard de La Tour concernant la succession d'Henri II, comte de Rodez 698 , la seconde, dont il a déjà été fait état, l'autorise avec un grand luxe de précautions à armer un navire pour commercer avec les infidèles. Les deux dernières sont des réclamations fermes du pape, adressées à la reine de Naples et au légat détaché auprès de cette dernière, reprenant les demandes de restitution de Jean Ier 699 .

      Le comte d'Armagnac a profité de sa présence à Avignon pour traiter ses propres affaires. Mais son séjour s'explique plutôt par la présence sur place du duc de Normandie. Celui-ci a été envoyé par Philippe VI traiter de la question du Dauphiné avec le pape. Il s'agit d'obtenir l'accord de Clément VI au souhait de Philippe VI qui veut changer le bénéficiaire du 'transport' 700 . Le traité du 23 avril 1343 de l'année précédente avait spécifié que le Dauphiné passerait des mains d'Humbert II à celle de Philippe, fils cadet de Philippe VI. Mais le roi a décidé le 11 avril 1344, de remplacer Philippe par Jean, duc de Normandie, l'héritier du trône, ou le fils aîné de celui-ci parce qu'il estime qu'ils auront plus de poids pour assumer cette responsabilité. Les discussions sur le sujet, auxquelles Jean Ier a sans doute été associé, se poursuivent pendant tout le mois de mai. L'accord du pape et d'Humbert II est obtenu le 7 juin 701 . La question du Dauphiné n'est pas la seule traitée. Le pape, qui souhaite toujours rétablir la paix, a prévu l'organisation de négociations plénières entre les représentants des rois d'Angleterre et de France pour l'automne suivant. Le duc de Normandie et le comte d'Armagnac comme la suite semble le montrer, mènent à Villeneuve-les-Avignon, dans le courant du mois de juin, des discussions préliminaires sur le sujet avec le comte de Derby, envoyé du roi Edouard III 702 .

      Malheureusement, le comte d'Armagnac n'est plus disponible lorsque les négociations réelles s'ouvrent le 22 octobre. Il est tombé malade dans le courant de l'automne, et son état est suffisamment grave pour qu'il rédige son testament 703 . Clément VI lui écrit pour s'inquiéter de sa santé et pour lui annoncer qu'il lui envoie son médecin personnel. Le pape ajoute qu'il espère que son rétablissement sera suffisamment rapide pour qu'il puisse participer aux négociations de paix 704 . Ces mentions semblent confirmer la participation de Jean Ier aux discussions du printemps et montrent l'importance que le Saint Siège lui accorde. Le comte d'Armagnac n'a pas le temps de revenir à Avignon, les négociations s'étant interrompues à la fin du mois de novembre. Les deux rois n'ont pas la volonté de les faire aboutir. Ils n'y ont délégués que des envoyés de second rang. Philippe VI, représenté par l'évêque de Clermont, veut bien restituer une partie de ses conquêtes de la campagne de Saint Sardos, mais il entend que cela se fasse sous son hommage. Edouard III, dont le chef des négociateurs n'est que le nouvel évêque de Norwich, n'envisage pas de renoncer à ses prétentions au trône de France 705 .

      Remis de sa maladie, le comte d'Armagnac parcourt ses vicomtés de Lomagne et d'Auvillars dans les premiers mois de l'année 1345 pour recevoir les hommages de ses nouveaux vassaux. Répondant à une demande du pape, il met fin à un différent qu'il avait avec Bertrand II, comte de L'Isle Jourdain. Le litige devait sans doute être une conséquence de sa récente acquisition de terres limitrophes de celles de Bertrand II 706 . Satisfait, Clément VI intervient de nouveau en sa faveur auprès de la reine de Sicile. Celle-ci avait répondu à la première demande du comte par une fin de non recevoir, lui expliquant que ses droits sur les châtellenies de Provence étaient inexistants puisqu'il ne pouvait prétendre à l'héritage de Régine de Goth. Jean Ier avait protesté et demandé que la reine soit citée devant le pape. Il avait même désigné un procureur chargé d'aller à Naples défendre sa cause 707 . Pour appuyer la démarche du comte, Clément VI écrit de nouveau en mai 1345 à Jeanne de Naples pour lui demander de revoir sa position, mais en vain 708 . Le comte d'Armagnac devra encore attendre douze ans, et l'appel au secours contre les compagnies d'Arnaud de Cervole que le pape et la reine de Sicile lui adresseront en 1357 pour obtenir enfin satisfaction.

      Les trêves signées à Malestroit le 3 janvier 1343 durent toujours, mais l'accalmie ne peut se prolonger. La situation d'Edouard III en Aquitaine n'est pas tenable. L'arrêt des hostilités joue contre lui. Ses positions s'effritent. Nobles et communautés prennent leurs distances et se tournent vers le roi de France. Son parlement ne veut pas fournir de subsides pour la défense de la lointaine Aquitaine. Les communautés gasconnes refusent de payer les contributions qui permettraient de solder des troupes ou de réparer leurs murailles, les y contraindre les pousserait à abandonner son camp. La fidélité des nobles gascons n'est acquise que par la promesse de terres à conquérir. S'il veut voir survivre son duché d'Aquitaine, Edouard III doit reprendre l'offensive.

      

      La première lieutenance.

      Le 24 avril 1345, Edouard III rompt les trêves qui devaient durer jusqu'au 29 septembre de l'année suivante. La raison non avouée de cette décision est la dégradation de la position anglaise en Aquitaine. Il confie le soin de rétablir la situation à Henry de Grosmont, comte de Derby, qu'il nomme son lieutenant en Guyenne le 10 mai 709 . La réputation militaire du futur duc de Lancastre, gagnée durant les expéditions menées contre les Ecossais, n'est plus à faire. Le nouveau lieutenant arrive fin juillet à Bordeaux à la tête d'un corps expéditionnaire de deux mille hommes 710 . Depuis le début du mois, le sénéchal de Guyenne, Ralph Stafford, a mis le siège devant Langon. Face à lui, le commandement royal manque singulièrement d'unité. Sous la direction lointaine du duc de Normandie qui se trouve aux environs de Poitiers, se trouvent Bertrand, comte de L'Isle, nommé au début de l'année 'commandant dans le Périgord, le Limousin et la Saintonge' et Robert d'Houdetot, sénéchal d'Agenais, qui depuis juin 1345, assure les fonctions de ' capitaine pour le roi et pour Jean, fils ainsné dudit roi et duc de Normandie, des terres de la conquête des parties de Languedoc et de Saintonge'. Enfin, à la nouvelle de l'arrivée du comte de Derby en juillet, Philippe VI envoie en Languedoc, Pierre, duc de Bourbon qu'il nomme son lieutenant en Languedoc le 8 août, ce qui ne fait que compliquer les choses, 711 .

      Le comte d'Armagnac est revenu à Rodez à la fin du printemps 712 . Il y a réglé quelques problèmes domestiques puisqu'en juin, sa femme, Béatrix de Clermont, s'adresse au roi pour faire établir une copie de son contrat de mariage 713 . De là, il fait mettre en défense ses possessions du sud de la Garonne, levant des troupes parmi les habitants d'Auch 714 . Il rejoint alors ses gens et entreprend pour son compte le siège du château de Mouchan, à la limite nord-ouest du Fezensac 715 . Les troupes royales sont vraiment dispersées. Alors que Langon est assiégée par les Anglo-Gascons, le sénéchal d'Agenais tente de prendre Casseneuil 716  près de Villeneuve-sur-Lot, et le comte de L'Isle assiège pour sa part la petite forteresse de Montcuq à côté de Bergerac.

      Le comte de Derby profite de la situation et mène une campagne fulgurante 717 . Il quitte Bordeaux le 9 août, passe par Langon, où il prend sous ses ordres les troupes de Ralph Stafford. Cédant aux instances du sire d'Albret qui estime avoir des droits sur Bergerac, il marche vers la Dordogne et surprend, le 24 août, les assaillants de Montcuq qu'il défait complètement. Les survivants s'enfuient vers Bergerac. Les troupes du comte de Deby les poursuivent. Alors que les fuyards se bousculent sur le pont donnant accès à la ville, les archers du comte de Derby qu'il fait masser sur la rive sud neutralisent la défense sous un déluge de flèches. Un cheval blessé à mort empêche la fermeture de la porte. Les troupes anglaises pénètrent ainsi dans la ville et la pillent. Il semble qu'on a là une des premières démonstrations de la guerre de l'effet dévastateur du tir massif des archers anglais agissant groupés. Le duc de Derby confie Bergerac et la garnison qu'il y place à Bernard Ezy d'Albret, puis élargit sa conquête en s'emparant de plusieurs villes avoisinantes 718 .

      Robert d'Houdetot tente d'organiser la défense de la région. Il fait abandonner le siège de Mouchan par le comte d'Armagnac et l'envoie renforcer la garnison de Langon. Il ordonne au comte de L'Isle d'aller défendre La Réole. Ce dernier a, en effet, réussi à s'échapper de Bergerac sans trop de dommages, les Anglo-Gascons étant trop occupés par le pillage pour le poursuivre. Jean Ier et le comte de L'Isle interdisent ainsi la remontée de la vallée de la Garonne aux Anglo-Gascons et assurent de ce fait la protection du Languedoc comme le souligne le sénéchal de Beaucaire 719 . Bien que le comte d'Armagnac n'ait pas de fonction officielle, c'est un acteur important de la situation en Languedoc, et le comte de Derby tente de traiter avec lui, sans que l'on sache sur quelles bases. Ces tentatives ont un écho suffisant pour que Clément VI prenne la peine d'écrire à Jean Ier quelques jours après la prise de Bergerac, pour lui donner son avis sur les réponses qu'il doit faire au lieutenant du roi d'Angleterre 720 . Un peu plus tard, le pape lui écrit de nouveau pour lui fait savoir qu'il apprécie les nouvelles qu'il lui donne sur les négociations menées 721 .

      Ces discussions n'arrêtent pas les opérations. Devant la gravité de l'attaque du comte de Derby qui s'empare et ruine de nombreuses petites villes de la vallée de la Dordogne, les troupes royales renoncent à défendre Langon trop excentrée. Sous le commandement de Jean Ier, elles viennent renforcer Périgueux que les Anglais menacent 722 . Henry de Grosmont, qui est devant la ville à la fin du mois de septembre, se trouve confronté au comte d'Armagnac pour la première fois. Il n'insiste pas, malgré le piètre état des remparts, devant la détermination des défenseurs soutenus par les habitants 723 . Il ravage les environs et s'empare d'un certain nombre de petites places comme Montagrier 724  et Lisle dans la direction d'Angoulême. Puis remontant le cours de L'Isle, il s'empare du château d'Auberoche qui lui est livré par le seigneur du lieu. Le traître sera un peu plus tard pris et exécuté à Toulouse. Alexandre de Caumont prend en charge la défense de la place pour le roi d'Angleterre.

      Le duc de Normandie, qui est à Limoges depuis la fin du mois de septembre, rassemble des troupes et tente de mettre au point une riposte 725 . Il a rappelé le comte d'Armagnac près de lui 726 . Au début du mois d'octobre, les forces de Jean de Normandie s'ébranlent lentement en direction d'Angoulême qu'elles atteignent le 19 octobre 727 . Le duc de Bourbon, qui a gagné Agen au début du mois, lève des compléments de troupes dans le Quercy et en Agenais. Entre les deux, une petite armée recrutée dans la sénéchaussée de Toulouse par le sénéchal, Agout des Baux, et par Bertrand, comte de L'Isle a mis le siège devant Auberoche pour tenter de reprendre la place. A ce siège, se sont joints le comte de Valentinois, le comte de Périgord et le comte de Comminges. Le comte de Derby a regroupé ses forces. Il surprend les assiégeants d'Auberoche le 21 octobre et leur inflige une défaite complète. La noblesse du Languedoc est décimée par la mort ou la capture. Le comte d'Armagnac, retenu par le service du duc de Normandie, n'était pas présent, mais plusieurs de ses alliés comme le comte de L'Isle Jourdain, Pierre Raymond, comte de Comminges et Aymery, vicomte de Narbonne y sont faits prisonniers 728 . Le remplacement des disparus par leurs héritiers, l'absence des prisonniers et le coût de leur libération entraînent une désorganisation profonde et durable de la défense française. La lettre circulaire que Clément VI a adressée quelques jours auparavant à Jean Ier pour l'inciter à faire trêve, comme il l'avait fait au duc de Normandie et aux grands féodaux gascons des deux parties, a dû lui paraître hors de saison 729 .

      Le duc de Bourbon, arrivé à Agen le 18 octobre, tente de redresser la situation. Il convoque dans cette ville pour le 8 novembre, le comte de Foix et ses vassaux, et tous les hommes âgés de quatorze à soixante ans de la sénéchaussée de Toulouse. Ceux de la sénéchaussée de Rouergue sont appelés dans les mêmes conditions pour le 10 novembre 730 . Il demande également à Girard de Roussillon, sénéchal de Carcassonne, alors à Marmande, de lui amener la noblesse de sa sénéchaussée et deux mille hommes de pied. Mais c'est déjà bien tard. Enhardi par son succès en Saintonge, le comte de Derby reporte son effort sur la vallée de la Garonne. Il veut repousser les troupes françaises loin de Bordeaux. La ville de Fleurance est prise par trahison le 1er novembre 731 . Les habitants de La Réole se livrent à lui dès qu'il se présente devant leur ville, le 8 novembre. La garnison royale n'a que le temps de s'enfermer dans la citadelle où elle résiste jusqu'à la fin du mois de janvier 732 . Les Anglo-Gascons étendent leur emprise sur l'Albigeois de telle manière que le duc de Bourbon est obligé de repousser à Cahors le point de rassemblement de ses troupes 733 . L'ennemi passe alors au sud de la Garonne et s'empare de Villefranche, de Montagnac 734  et de Damazan 735  aux limites nord des seigneuries de Rivière et d'Eauze. Il menace les domaines du comte d'Armagnac.

      Craignant pour ses terres, Jean Ier obtient du duc de Normandie l'autorisation d'aller les défendre. Au début du mois de décembre, il quitte Châtillon-sur-Indre, où l'héritier du trône se trouve depuis quelques semaines 736 . Le duc lui a demandé de prendre aussi en charge la garde de l'Agenais 737 . A son arrivée, le 3 décembre, les consuls d'Agen lui font un présent de torches de cire, d'épices et de six pipes de vin 'pour acquérir son bon vouloir' 738 . Jean Ier s'installe dans la ville et mène jusqu'à la fin du mois de décembre, en liaison avec le duc de Bourbon, des opérations ayant pour but de limiter l'expansion anglaise 739 . Satisfait de ses services, le lieutenant du roi répond favorablement à plusieurs de ses demandes d'intervention envers l'un ou l'autre 740 .

      La suspension hivernale des activités militaires qui survient peu après, n'est que de courte durée. Philippe VI ne peut accepter les conquêtes anglaises, et son fils aîné a une revanche à prendre sur le comte de Derby. Ils veulent tous les deux reprendre La Réole, conquête symbole de la guerre de Saint Sardos. Toutes les forces du royaume sont mises à contribution. Les contingents des pays de langue d'oïl sont convoqués à Orléans pour le 15 janvier 1346 par le duc de Normandie. Le comte d'Armagnac est revenu auprès de lui. En Languedoc, le duc de Bourbon, qui a été reconduit dans ses fonctions de lieutenant, donne l'ordre aux nobles et aux sénéchaux de se trouver pour la même date à Toulouse pour 'résister aux Anglais qui se fortifient à La Réole' 741 .

      L'armée du duc de Normandie s'ébranle vers le sud-ouest au cours des derniers jours de janvier. Elle comprend de nombreux grands seigneurs comme le duc de Bourgogne et son fils Philippe, comte de Boulogne, Jacques de Bourbon, le frère du duc, le comte d'Eu nommé connétable en novembre précédent, Charles de Montmorency, maréchal de France et le maître des arbalétriers, Le Galois de La Baume. Elle progresse sur deux axes. Le corps le plus important, commandé par le connétable, marche sur Angoulême. La ville est reprise à Jean de Norwich, un lieutenant du comte de Derby, sans que l'on sache s'il y a eu siège. L'armée poursuit ensuite en direction d'Agen. Le comte de Derby tente de lui interdire le franchissement de la Dordogne à Bergerac. Repoussé, il se replie vers Bordeaux 742 . Jean de Normandie, à la tête du deuxième corps, rejoint Agen par une route plus à l'est. Il passe par le Quercy d'où il chasse les garnisons anglo-gasconnes trop aventurées 743 . Il est le 13 mars à Cahors et le 22 mars à Montauban où il est rejoint par le connétable et le premier corps. Ils poursuivent ensemble vers Agen où ils sont le 4 avril 744 . Ils y retrouvent les troupes du duc de Bourbon formées par les contingents du comte d'Armagnac 745 , du comte de Foix 746 , de nombreux autres seigneurs de Gascogne et d'un corps de Génois et de Lombards amené par Pierre Flotte, amiral de la mer 747 .

      Le premier objectif de campagne de Jean de Normandie est la reprise de La Réole. Pour assurer le ravitaillement du corps de siège qu'il veut mettre en place, le duc de Normandie a besoin de la liberté de navigation sur la Garonne. Or, tout le trafic fluvial est contrôlé par les Anglo-Gascons qui tiennent Aiguillon. Cette ville, placée au confluent du Lot et de la Garonne, s'est livrée à Alexandre de Caumont et à Ralph Stafford l'automne précédent. Le commandement des troupes royales estime indispensable de la reprendre. Le siège commence le 1er avril 748 . L'ensemble des troupes du duc de Normandie y est regroupé et immobilisé. Plusieurs assauts infructueux sont menés. Jean Ier ne peut s'occuper de ses affaires personnelles. Il obtient du roi que ses procès en cours soient suspendus jusqu'à un mois après son retour 749 . Il prend cependant le temps de recevoir l'hommage de quelques seigneurs du pays d'Eauze 750 . Ce siège qui dure coûte cher, et il faut trouver des fonds. En fin mai, le duc de Normandie convoque à Toulouse les états du Languedoc pour leur demander l'agent nécessaire au paiement de ses troupes. Les délégués des nobles, du clergé et des communautés confirment leur accord pour la levée de vingt sous par feu que Jean de Marigny, évêque de Beauvais, avait obtenue de façon conditionnelle en février précédent. Jean Ier assiste aux états aux côtés du duc 751 .

      Dès le début du siège d'Aiguillon, le comte de Derby a envoyé le comte d'Arundel et le comte de Gloucester demander des secours au roi Edouard III. Les chroniqueurs indiquent que l'armée de secours mise sur pied par le roi d'Angleterre, devait initialement gagner la Gascogne 752 . Mais, détourné par des vents contraires et sur l'insistance du comte d'Harcourt, Edouard III change d'objectif et se dirige sur la Normandie. Il débarque à La Hougue le 12 juillet 753 . Philippe VI, informé du départ du corps expéditionnaire anglais, rappelle le comte d'Eu dans les premiers jours de juillet. Le connétable quitte le siège d'Aiguillon le 10 juillet avec une partie des troupes qu'il avait amenée 754 . Il gagne la Normandie pour tenter de barrer la route à l'armée d'Edouard III. Il se fait battre et est fait prisonnier en défendant Caen, le 27 juillet. Le roi d'Angleterre marche alors sur Paris.

      A la nouvelle de ce revers, le duc de Normandie tente au début du mois d'août, d'obtenir une trêve du comte de Derby 755 . Devant le refus de ce dernier, plus au fait des réalités, il se résigne à lever le siège d'Aiguillon le 20 août 756 . Sans quitter la région, il se dirige vers Toulouse dans l'attente d'informations complémentaires ou d'instructions de Philippe VI 757 . Cette situation ne peut s'éterniser. Le comte de Derby a quitté La Réole le 12 août et s'est rapproché d'Aiguillon. Quelle décision prendre ? Se porter à sa rencontre avec des troupes dont on peut s'interroger sur l'ardeur combative après ces longs mois de siège, ou bien renoncer pour ne pas risquer un deuxième Auberoche alors que dans le nord les deux armées sont sur le point d'en venir au combat décisif ? Le duc de Normandie choisit la deuxième solution, et se décide à aller porter secours à son père.

      Avant son départ, il lui faut confier la défense du Languedoc à une personnalité du pays à même d'obtenir des communautés les subsides nécessaires à leur défense. C'est ainsi qu'il nomme le 23 août à Agen, 'son tres cher et feal cousin, Jean, comte d'Armagnac, lieutenant du roi son père et le sien es parties d'Agenois, Bourdelois, Gascogne, Pierrigort, Caoursin et en tous les pays de la Langue d'oc' avec 'pouvoir de faire tout ce qui à office de capitaine ou lieutenant desdites parties peut appartenir' 758 . Quatre jours plus tard, le 27 août, arrivé à Moissac, il prend en compte, avec retard, l'inimitié existant entre les comtes d'Armagnac et de Foix, et il retire au nouveau lieutenant le droit d'intervenir dans les affaires relatives aux possessions du comte de Foix 759 . La nouvelle du désastre de Crécy survenue le 26 août doit alors lui parvenir car il quitte le Languedoc dans les jours qui suivent.

      Les titres de 'capitaine et lieutenant ' conférés au comte d'Armagnac montrent qu'il reçoit une double mission. Il est non seulement le représentant du roi dans le domaine de l'autorité gouvernementale, mais il est aussi le responsable militaire à qui est confié le commandement des opérations. Il est resté à Agen où, le 26 août, à la nouvelle de sa nomination, les consuls de la ville lui font un cadeau de torches de cire et d'épices en signe de bienvenue 760 . C'est de là, à proximité immédiate des territoires pris par l'ennemi l'année précédente, qu'il va mener son action dans les mois qui suivent.

      En raison de l'urgence, c'est l'aspect militaire de ses fonctions qui prime. Il faut mettre la région en état de résister aux incursions ennemies. Jean Ier commence par recruter des troupes pour réduire les bandes anglo-gasconnes qui désolent la région jusque sous les murs de Toulouse 761 . Mais le comte de Derby, en bon tacticien, attaque là où on ne l'attend pas. Plutôt que de marcher sur Toulouse, il préfère lancer une 'chevauchée' analogue à celles qu'il a pratiquées au cours des guerres d'Ecosse et qui lui ont valu sa réputation. Le 12 septembre, il quitte La Réole à la tête d'une petite armée, forte de mille hommes d'armes et d'un nombre indéterminé d'archers montés, en direction du nord-est. Trois semaines plus tard, le 3 octobre, après s'être saisi au passage de Saint Jean d'Angély et de Lusignan, il prend Poitiers. Après dix jours de pillage, il se replie par une route plus à l'ouest pour éviter les régions qu'il a déjà ravagées. Il échoue devant Niort et Saint Maixent mais il prend Rochefort et Soubise. Il regagne Bordeaux à la fin du mois d'octobre, chargé de butin. Les troupes royales qui ont été convoquées à Limoges, pour le 13 octobre, pour intervenir sous les ordres de Jean de Normandie, envoyé pour 'agir es parties de Touraine et des Basses Marches', ne tentent pas de l'intercepter 762 . Le comte d'Armagnac a bien envoyé des commissaires au début du mois d'octobre dans les différentes sénéchaussées du Languedoc pour hâter la levée des forces appelées par le roi, mais on ne doit guère se tromper en estimant que ces contingents n'étaient pas encore arrivés à Limoges que le comte de Derby était déjà revenu à Bordeaux 763 .

      Jean Ier porte son effort sur la région qui lui a été confiée. Il prend les mesures nécessaires à la mise en défense des villes les plus importantes ou les plus menacées, comme Toulouse 764  mais aussi Cahors 765 , Gourdon 766 , Martel 767 , Albi 768  et celles du pays de Fenouillèdes car le roi d'Aragon veut profiter des événements pour liquider définitivement son conflit avec le roi de Majorque. Le 10 novembre, il renforce la garnison d'Agen et nomme le comte d'Astarac, capitaine de la ville 769 . Il parcourt la région, pourchassant son ennemi, Gaillart de Durfort, chargé par le comte de Derby de reprendre l'Agenais 770 . Comme celui-ci s'est emparé par surprise de la ville de Tulle le 1er novembre, à la tête d'une bande de quatre cents Anglo-Gascons, il se rend aussitôt sur place pour l'en chasser 771 . Arrivé peu après le 4 novembre, il met le siège devant la ville avec l'aide de Guillaume Rolland, sénéchal de Beaucaire, du vicomte de Ventadour et de troupes provenant de l'Auvergne et du Limousin 772 . Le 16 novembre, de Laguenne, à trois kilomètres au sud de Tulle, il demande de l'aide aux consuls de Martel pour barrer la route au comte de Lancastre. Il craint que celui-ci ne porte secours à la garnison de la ville 773 . Ses inquiétudes sont vaines, Henry de Grosmont s'apprête à quitter la région. Il est rappelé par Edouard III pour participer au siège de Calais 774 . Début décembre, le comte de Derby regagne l'Angleterre, échappant de peu à la noyade dans une tempête 775 . Tulle est reprise par composition vers le 26 décembre 776 . Le comte d'Armagnac rentre à Agen en début janvier. Il y est accueilli par les consuls qui lui font part de la grande misère de la ville en raison de l'insécurité qui règne dans ses environs immédiats 777 .

      Jean Ier agit aussi en administrateur. Pour mener la guerre, il a besoin de fonds. Il commence par appliquer en ce domaine la politique financière du gouvernement royal. C'est ainsi qu'il impose le 10 octobre dans toute sa lieutenance, une ordonnance sur les monnaies de Philippe VI. Mais il constate rapidement ses difficultés d'application. La décision fiscale qui pose le plus de problèmes est celle qui prévoit la suppression de la gabelle ou des fouages contre l'engagement des communautés à solder un homme d'armes par cent feux 778 . L'argent n'arrive plus. Les combattants fournis n'arrivent qu'avec retard. Ils sont de piètre valeur. Devant l'urgence, Jean Ier rétablit les impôts qui lui permettent de payer ses troupes 779 . Il est alors désavoué par une directive adressée directement par l'administration royale aux receveurs des sénéchaussées dont il a la charge. Ulcéré, il prescrit d'appliquer les ordres royaux mais envisage de démissionner 780 . La menace est entendue et la décision litigieuse est rapportée. Conscient néanmoins de la nécessité d'avoir l'approbation des communautés du Languedoc en ce domaine où il s'oppose aux mesures approuvées par les villes du nord du royaume, il convoque de sa propre initiative les députés des villes pour le 8 novembre à Moissac 781 . On ne connaît pas le résultat de leurs délibérations. On ne peut que constater qu'il a obtenu des états rassemblés les ressources qui lui permettent de mener le siège de Tulle et de poursuivre son action de reconquête.

      Pendant tout le reste de l'hiver, le comte d'Armagnac parcourt le territoire de sa lieutenance, inspectant les défenses, chassant les pillards et bandant les énergies. D'Agen où il se trouve en début d'année, il rejoint le Périgord 782 . Il passe ensuite en Quercy où il délivre Mirabel 783  et Réalville 784 . Le 5 février, les consuls d'Agen lui envoient un émissaire à Auvillars où il se trouve pour lui faire part de l'état de disette dans lequel se trouvent leurs concitoyens 785 . Il pousse jusqu'à Rocamadour 786 . Il revient ensuite à Toulouse le 15 février où il encourage les habitants à améliorer la défense de la ville et prend des mesures pour faciliter la vie économique 787 . Il approuve les travaux de construction de la nouvelle enceinte pour laquelle il cède des terrains appartenant à la couronne 788 . Il accorde des lettres de rémission à des bourgeois trop batailleurs 789 . Il agit de même à Agen où il est de retour le 3 mars, fournissant appui matériel et lettres de rémission. Il aide les consuls à remettre en état le pont sur la Garonne 790 , et il accède à la demande d'un chanoine d'Agen qui souhaite que soit pardonnée la 'rebellion' de deux de ses parents 791 . En reconnaissance de son action, les consuls lui font des petits présents 792 .

      Les responsabilités qui ont été confiées au comte d'Armagnac en font un personnage que l'on courtise. Clément VI intercède auprès de lui à plusieurs reprises en faveur de membres de sa famille. Il lui demande de prendre sous sa protection l'évêque de Tulle lors de la reprise de la ville. Mais il essaie aussi de l'influencer. Ainsi le pape, tout à ses espoirs de paix, lui demande de mettre plus de modération dans sa lutte contre les Anglo-Gascons 793 .

      Jean Ier pense également à sa lignée. Le 18 février 1347, quelques jours après son arrivée à Toulouse, il fait rédiger par le notaire royal un nouveau testament alors que le précédent n'est pas très ancien puisqu'il ne date que d'octobre 1344, établi lors de sa maladie grave. On peut penser que l'événement qui le provoque est la naissance de sa fille Jeanne, la future épouse du duc de Berry 794 . Née en 1347, comme l'a établie Françoise Lehoux, sa mention dans ce document montre que sa naissance a dû survenir avant le 18 février 795 .

      Cet acte est intéressant par la place faite par le comte à ses neveux, Arnaud, Bernard et Jean d'Albret, les trois fils aînés de Marthe d'Armagnac, sa soeur et de Bernard Ezy, sire d'Albret. Ils sont désignés dans leur ordre de naissance comme héritiers en substitution de Jean et Bernard, les deux fils du comte, au cas où ceux-ci n'auraient pas de descendance mâle. Mais la condition mise pour qu'ils puissent hériter, est qu'ils s'engagent à choisir l'obédience du roi de France. Le comte d'Armagnac montre par là l'importance qu'il accorde à la ligne politique qu'il a choisie et sa volonté de l'imposer à ses héritiers. On peut également remarquer que Bernard Ezy d'Albret, dans son propre testament établi en 1341, avait confié la tutelle de ses enfants, alors mineurs au comte d'Armagnac 796 . On voit par là la force du lien qui unit les maisons d'Albret et d'Armagnac, ce qui fait mieux comprendre le soutien constant qu'Arnaud Amanieu, le quatrième fils de Bernard Ezy, devenu sire d'Albret après la mort de ses trois frères aînés, apportera à son oncle aux moments cruciaux de sa lutte contre Gaston Febus en 1362 ou contre le prince de Galles en 1368 797 .

      Au nord du royaume, le siège de Calais se poursuit. Philippe VI a besoin des conseils de l'ensemble de ses grands vassaux pour décider d'un plan d'action. Il rappelle le comte d'Armagnac auprès de lui, au cours du mois de mars 1347, mettant ainsi fin à sa lieutenance. A son départ, Jean Ier s'assure de la mise en défense de Rodez, et confie la défense de l'Agenais à Aimé de Chabriant 798 . Arrivé près du roi, il participe le 3 avril, le 13 avril et le 5 mai aux conseils qui préparent la mise sur pied de l'armée qui doit aller secourir la ville assiégée 799 . Il se fait rejoindre par sa retenue dès la diffusion du mandement royal qui convoque les troupes à Amiens pour la Pentecôte (13 mai) pour 'secourir ceulx de Callais' 800 . Le volume de celle-ci, trois cents hommes d'armes et mille sergents, est une nouvelle preuve de son attachement à la couronne 801 .

      L'armée dans laquelle se retrouvent de nombreux grands seigneurs, met du temps à se rassembler et à intervenir 802 . Elle passe tout le mois de juin à Amiens et n'arrive que le 23 juillet à Guines. Le rôle éminent qu'occupe à présent Jean Ier est confirmé lorsqu'il est choisi en même temps que Pierre, duc de Bourbon, et Gautier de Brienne, duc d'Athènes, pour être un des envoyés de Philippe VI aux négociations engagées à Sangatte le 27 juillet sous l'égide des légats du pape Clément VI. Il retrouve en face à lui, dirigeant la délégation anglaise, son adversaire de l'année précédente, le comte de Lancastre, accompagné du comte de Northampton et du comte d'Huntingdon 803 . Mais ces discussions ne peuvent qu'achopper en raison de la profondeur du désaccord entre les deux rois. Philippe VI se décourage devant les difficultés que lui posent les marécages qui entourent Calais. Le terrain est impropre à des déploiements classiques de combattants. Le roi renonce à monter une attaque d'envergure contre les assiégeants, et se retire le 2 août, abandonnant à leur sort les défenseurs et les habitants de Calais. Le comte d'Armagnac le suit. Il assiste au conseil du roi au moins deux fois pendant le mois d'août, au Moncel et à Breteuil 804 . Edouard III ayant obtenu la tête de pont sur le continent qu'il voulait acquérir, consentira à signer de nouvelles trêves le 21 septembre.

      C'est à l'issue de cette première lieutenance que Jean Ier pénètre dans le premier cercle du pouvoir. Ce sont sans doute les liens anciens tissés avec le duc de Normandie du temps de l'ost de Buironfosse, renforcés par les nombreuses occasions de rencontre apportées par le long siège d'Aiguillon qui lui ont valu sa nomination de lieutenant du roi en Languedoc. Mais ce sont les qualités dont il a fait preuve dans cette fonction, appréciées par le roi lui-même, qui lui valent la place au conseil qui lui est désormais réservée. Pendant les mois qui viennent et jusqu'à la mort de Philippe VI, il va alterner séjours auprès du roi et en Languedoc.

      Afin de le rendre disponible pour les missions qu'il veut lui confier, Philippe VI a désigné courant août deux lieutenants pour le remplacer, Guillaume de Flavaucourt, évêque d'Auch et le nouveau comte de Valentinois. Après un court séjour à Rodez en début septembre 805 , le comte d'Armagnac peut accompagner en octobre et en début novembre le duc de Normandie dans son duché où ce dernier se rend 'pour exciter chez ses sujets un zèle ardent pour la défense du royaume' 806 . Il repart ensuite pour le Languedoc où il exécute en novembre et en décembre des missions de maintien de l'ordre dont on ne connaît pas le détail 807 .

      C'est durant ce séjour que doit se placer un drame domestique qui concerne Arnaud Guilhem de Monlezun, comte de Pardiac, son lointain neveu, dans lequel ce dernier a demandé à son oncle d'intervenir. Pendant une absence d'Arnaud Guilhem, peut-être lorsqu'il tenait garnison à Penne d'Agenais que l'évêque d'Auch l'avait envoyé garder au début de l'année 1347, sa femme, une fille de Bernard de Durfort, l'a trompé avec son médecin. Vengeur de l'honneur de son maître, l'intendant du comte de Pardiac fait mettre à mort le médecin et tous ceux de l'entourage de la comtesse qu'il estime complices, l'aumônier, son écuyer et ses valets. A son retour, prévenu du drame, le comte de Pardiac traduit sa femme devant un tribunal présidé par le comte d'Armagnac et le juge royal de la sénéchaussée d'Agenais. La coupable reconnaît sa faute. Elle est alors enfermée par son mari dans un château situé sur les terres du comte d'Armagnac, hors d'atteinte de la justice royale. Elle y décède quelques mois plus tard dans des conditions telles que le comte de Pardiac devra obtenir des lettres de rémission qui lui seront accordées en novembre 1349 808 . On ne sait s'il y a là un lien de cause à effet, mais c'est à partir de cette époque que se crée une association étroite entre Arnaud Guilhem de Monlezun et son oncle. Il devient son second et son homme de confiance dans ses affaires, qu'elles soient publiques ou privées. Cette entente perdurera jusqu'à la mort de Jean Ier en 1373.

      En fin d'année 1347, le comte d'Armagnac est reparti à Paris où le service du roi l'appelle. Il accompagne celui-ci en Champagne en début d'année 809 . Il est à même de le conseiller lorsque des nouvelles préoccupantes arrivent d'Avignon. Les fiançailles du dauphin Humbert II avec Blanche de Savoie, soeur du comte Amédée, sont envisagées. L'accord du pape est sur le point d'être obtenu 810 . Ce mariage qui unirait les deux maisons rivales de Savoie et de Dauphiné remet en cause la cession du Dauphiné à la couronne. Le duc de Normandie, accompagné du comte d'Armagnac, est envoyé auprès du pape pour empêcher cette union. Arrivés à Avignon en fin janvier 1348, ils sont convaincants. Le projet est annulé, le pape lui ayant retiré son appui 811 .

      Jean Ier retourne ensuite auprès de Philippe VI et profite de son séjour pour traiter quelques affaires personnelles. Le procès que soutenait sa femme, Béatrix de Clermont pour la succession de sa mère, Jeanne d'Argies, comtesse de Soissons se termine favorablement 812 . Satisfait, il accorde une nouvelle rente à son avocat, le fameux Guillaume du Breuil 813 . Les missions que lui confient le roi et son fils sont suffisamment prenantes et importantes pour qu'en juin 1348, le roi lui accorde de nouveau des lettres d'état 814 .

      Parmi ces responsabilités, se trouve la charge de 'conciliateur' des trêves qui ont débuté le 21 septembre 1347 et qui doivent durer jusqu'à début novembre 1348. Profitant de cette suspension d'armes, une initiative de négociations prend corps. A son origine, se trouve une proposition commune datée du 5 septembre 1348, du comte de Lancastre et du comte d'Eu qui se sont retrouvés à Londres, où le second est retenu prisonnier depuis la prise de Caen. Les deux comtes proposent que les 'conciliateurs' des trêves, c'est à dire le comte d'Armagnac, le duc d'Athènes, le duc de Savoie ou le chancelier, Guillaume Flotte, se retrouvent avec leurs homologues anglais à Boulogne pour la Saint Michel (29 septembre) pour discuter de la paix. Le 21 septembre à Vincennes, Philippe VI donne son accord pour que le comte d'Armagnac, et un ou plusieurs des personnages cités, partent à Boulogne comme ses ambassadeurs. Il leur donne 'plain pooir pour tracter, pacifier et accorder' sous la présidence de la reine Isabelle de Hainaut, femme d'Edouard III, résidant à Calais, et de Jeanne d'Evreux, reine de France et de Navarre, veuve de Philippe V, qui se tient à Boulogne 815 . Les discussions n'aboutissent qu'à une prolongation des trêves 816 .

      Le désir de suspendre les hostilités doit être lié à l'arrivée de la 'peste noire'. L'épidémie qui est apparue à Marseille à l'automne 1347, a atteint Agen et Tarbes au printemps qui a suivi. Elle arrive à Bordeaux au début de l'été 1348. De là, elle a gagné à l'automne, les côtes sud de l'Angleterre et la Bretagne. Une désorganisation de l'administration en résulte. Ainsi, on constate la nomination successive de plusieurs lieutenants du roi en Languedoc à de très courts intervalles. Bertrand, comte de L'Isle et son jeune neveu, le comte de Foix-Béarn sont nommés en fin décembre 1347 'lieutenants généraux spéciaux en Gascogne, Agenais et Bordelais et en toutes les autres parties de la langue d'oc' 817 . Quelques semaines plus tard, sans qu'ils soient destitués, c'est Le Galois de La Baume, maître des arbalétriers qui est nommé à son tour lieutenant du roi, en début d'année 1348 818 . Ce dernier aurait été remplacé huit mois plus tard, par le comte d'Armagnac, nommé à l'issue de sa mission à Boulogne d'après l'Histoire générale du Languedoc 819 . On n'en trouve mention nulle part ailleurs. Il existe plus de certitude sur la nomination de Guillaume de Flavaucourt, l'archevêque d'Auch le 17 janvier 1349. Jean Ier est revenu en Languedoc en décembre 1348. Il ne le quitte plus, semble-t-il, jusqu'en mai 1349. Basé à Agen, il exécute des missions de maintien de l'ordre dont on ne connaît pas le détail 820 . Ses interventions se font principalement en Quercy 821 .

      Pendant ce temps, les événements concernant le Dauphiné s'accélèrent. En mars 1349, de discrètes négociations sont menées à Tain 822 , sur le Rhône, par l'ancien et le nouveau chancelier de France, Guillaume Flote et Firmin de Coquerel, accompagnés par le chancelier de Normandie, Pierre de La Forêt. Elles aboutissent à la rédaction d'un protocole de cession du Dauphiné. Humbert II donne son accord le 30 mars, en annonçant solennellement la cession de ses états à Charles de France, le petit fils de Philippe VI, le futur Charles V 823 . Son père, le duc de Normandie qui était à Sens pour traiter des conséquences de la disparition du duc de Bourgogne, Eudes IV, mort subitement le 3 avril 1349, part pour Lyon peu après Pâques (12 avril) accompagné de son fils. C'est dans cette ville où doit se dérouler l'ensemble du processus du 'transport' du Dauphiné que se retrouvent tous les protagonistes. Le comte d'Armagnac les rejoint à la fin du mois de juin 824 .

      L'affaire a été longuement racontée et les différents actes rédigés à cette occasion ont fait l'objet d'une publication complète 825 . A leur lecture, on constate que les témoins principaux, parfois seuls cités, sont le comte d'Armagnac et Guillaume Flote (ou Flotte), sire de Revel. On retrouve leurs noms accolés aussi bien dans le texte des documents que dans les mentions de chancellerie 826 . Jean Ier est présent à toutes les étapes de la cession. Il est cité comme témoin à la renonciation solennelle au titre de Dauphin, faite par Humbert II au couvent des Cordeliers au début du mois de juillet. Son nom apparaît de nouveau à la fin des deux actes établis le 16 juillet concernant la vente du Dauphiné et le contrat de mariage de Charles, fils aîné du duc de Normandie et de Jeanne, fille du duc de Bourbon. Il est encore fait mention de sa présence le 18 juillet, dans l'acte d'hommage de Guigues, comte de Forez, à Charles, le nouveau dauphin et le 24 juillet, il est présent à la remise du premier versement de 50 000 florins à Humbert II par le duc de Bourbon 827 .

      Le fait que le comte d'Armagnac soit associé aussi souvent à l'ancien chancelier de France, cheville ouvrière de l'opération, laisse à penser qu'il a joué lui aussi un rôle dans cette acquisition et surtout, qu'il dispose de la confiance de l'héritier de la couronne. Les historiens ont insisté sur la grande affectivité du fils aîné de Philippe VI. On constate qu'au fil des années, celui-ci paraît accorder de plus en plus de confiance au comte d'Armagnac déjà parrain d'un de ses fils. Les qualités de celui-ci rassurent le tempérament inquiet de son futur souverain.

      Après ces événements, Jean Ier se rend à Montpellier où il participe en août, à des joutes qui y ont été organisées malgré l'interdiction prononcée par le lieutenant du roi, Guillaume de Flavaucourt et par Romain Rolland, le sénéchal de Beaucaire 828 . Il revient ensuite en Languedoc où l'équilibre régional est en train de se modifier en sa défaveur. Le 8 février précédent, alors que lui même se battait en Quercy, Philippe VI a donné son accord aux fiançailles d'Agnès de Navarre, jeune soeur de Charles II, roi de Navarre, et petite fille du roi Louis X, avec Gaston III. Il a même proposé de la doter. Le mariage est célébré le 4 août 1349 au Temple à Paris 829 . Il est l'oeuvre de Philippe VI. Le roi a peut-être eu vent des prétentions de Gaston III à revendiquer la possession du Béarn en 'franc alleu' 830 . L'union du comte de Foix à une fille du 'sang de France' est un procédé pour s'assurer de sa fidélité aux rois Valois. Mais dans cette faveur faite à son rival, Jean Ier ne peut voir qu'une menace. Gaston III devient le beau-frère du roi de Navarre. Ce dernier, qui jusqu'à présent servait d'arbitre entre les maisons d'Armagnac et de Foix-Béarn, passe par cette alliance dans le camp adverse. Ce mariage modifie le délicat équilibre du rapport des forces entre les grandes maisons du Languedoc. Le comte d'Armagnac ne peut plus compter à présent que sur le soutien des Albret et des Comminges.

      La tension monte de nouveau en Aquitaine. Les opérations menées au cours du printemps par Jean Ier ont inquiété le gouvernement anglais. Edouard III n'entend pas laisser la situation se dégrader de nouveau et il renvoie derechef le comte de Lancastre en Guyenne. De son côté, Philippe VI estime nécessaire de donner un adjoint, plus spécialement chargé des questions militaires à l'archevêque d'Auch, qui assume toujours la fonction de lieutenant en Languedoc. Le 15 juin 1349, il nomme un deuxième lieutenant pour la région, Jacques de Bourbon, comte de La Marche 831 . Les escarmouches qui ont lieu dans le courant de l'été sont suffisamment graves pour que Clément VI envoie deux légats auprès du lieutenant du roi d'Angleterre et de Guillaume de Flavaucourt. Ils sont chargés de tenter 'd'éteindre les discordes qui existent entre eux'. Le pape écrit aussi au comte d'Armagnac et à Bernard Ezy d'Albret pour leur demander de respecter les trêves 832 . Mais les exhortations du pape ne sont guère écoutées.

      Le comte d'Armagnac conscient du regain de tension, rassemble des troupes. Des renforts lui sont mêmes envoyés du nord du royaume 833 . Il paraît néanmoins surpris par la nouvelle 'chevauchée' qu'Henry de Grosmont lance en fin novembre. Parti de Bordeaux le 26 novembre, le comte de Lancastre remonte la vallée de la Garonne et se trouve devant Toulouse un mois plus tard, un peu après Noël. Il ne tente rien contre la ville mais il pille et brûle dans sa proximité immédiate, les bourgs de Grenade et Merville. Au passage, il s'est emparé des villes et bourgs de Laplume 834 , Astaffort 835 , Cuq, Fals, Dunes, et Beaumont-de-Lomagne. Il est de retour à Bordeaux pour le 30 décembre. Suivant la triste habitude de cette guerre, c'est un 'raid de terreur' destiné à désorganiser la vie économique. Ainsi, à l'annonce de l'arrivée des bandes anglo-gasconnes, les capitouls de Toulouse font détruire le pont sur la Garonne à Grenade 836 .

      Les villes dont l'importance justifie la mise en place d'une garnison et celles qui ont pu se construire une enceinte, échappent aux pillards, car ceux-ci ne s'attardent pas à assiéger les agglomérations qu'ils n'ont pu prendre au premier assaut. La rapidité avec laquelle la chevauchée s'est déroulée est peut-être liée aux mesures de défense prises par le comte d'Armagnac. Ce dernier a réussi à réunir au milieu du mois de décembre une armée d'environ trois mille combattants 837 . Son importance et la crainte de se voir couper de ses bases expliquent peut-être le repli si rapide du comte de Lancastre. Alors qu'il était aux environs de Toulouse le 26 décembre, il se retrouve à Bordeaux, quatre jours plus tard, le 30 décembre. Un mouvement si rapide a des allures de fuite.

      Après avoir brûlé et pillé, le comte de Lancastre ne voit plus d'objections à signer des nouvelles trêves qui lui permettent de conserver ses conquêtes. Il charge son sénéchal de traiter la question et donne son accord pour arrêter les combats jusqu'à la quinzaine après Pâques, soit jusqu'au 12 avril 1350. Jacques de Bourbon et l'archevêque d'Auch ayant eux aussi acquiescés, Clément VI s'en réjouit. Il envisage même dans une lettre à Philippe VI, l'organisation de négociations de paix à Guines dans les semaines qui suivent 838 .

      Dans le courant de l'année 1349, Bernard Ezy d'Albret a occupé pour son compte la ville de Fleurance, située dans le comté de Gaure, reprise au comte d'Armagnac par la couronne en 1343. Connaissant ses liens avec le sire d'Albret, le roi demande à Jean Ier de l'en déloger 839 . Ce dernier, profitant de la présence des légats du pape, et ne voulant pas entrer en lutte avec son beau-frère, les charge de faire reconnaître par Bernard Ezy que la ville a été prise pendant une période de trêves. Il négocie ainsi un arbitrage. En fin d'année, la ville est mise sous la sauvegarde du pape et est placée sous l'autorité d'un capitaine nommé et payé par le Saint Siège 840 .

      Pendant la période de trêves, Jacques de Bourbon à l'aide de troupes recrutées dans la région tente de coordonner la lutte contre les pillards laissés sur place par le comte de Lancastre aux environs de Toulouse 841 . Jean Ier profite de cette accalmie pour se rendre à Paris 842 . Il a dû être convié aux festivités organisées à l'occasion des remariages de Philippe VI avec Blanche de Navarre, le 29 janvier, et du duc de Normandie avec Jeanne de Boulogne, veuve de Philippe, fils du duc de Bourgogne, le 9 février, à Saint Germain en Laye.

      Mais le comte de La Marche manque d'efficacité. Le roi désigne pour le remplacer un homme d'expérience qui connaît bien la région, Robert d'Houdetot, ancien sénéchal d'Agenais, qu'il nommera le 15 mai 1340, maître des arbalétriers. Philippe VI fait assister le nouveau lieutenant par le comte d'Armagnac à qui il demande de repartir en Languedoc 843 . La fête de Pâques étant passée, les trêves ont expirées. Le nouveau lieutenant et le comte d'Armagnac ont pour mission de reconquérir les villes prises en décembre précédent 844 . C'est chose faite en quelques semaines. Partant de Toulouse au début du mois de mai 1350, ils commencent par reprendre Beaumont-de-Lomagne à la garnison anglaise qui y avait été laissée. Ils se dirigent ensuite vers le comté de Gaure et s'emparent au premier assaut du bourg d'Astaffort et des villages de Cuq et de Fals. Ils assaillent ensuite la petite ville de Dunes, mais ils coordonnent mal leurs efforts. Jean Ier replie ses forces sans prévenir le maître des arbalétriers, ce qui entraîne de lourdes pertes dans les troupes de ce dernier. La garnison ennemie profite des circonstances et évacue la place pendant la nuit. Les forces royales reprennent ensuite Laplume, mais essuient un échec devant Port-Sainte-Marie sur la rive nord de la Garonne. L'armée se porte alors sur Montagnac où les chefs font 'trencher les vignes et les blez et destruire le pays d'environ' 845 . Le comte d'Armagnac poursuit en direction de l'ouest, le long de la rive sud de la Garonne, luttant contre les seigneurs gascons au service du roi-duc dont certains sont soldés en sous main par le comte de Foix-Béarn 846 . Il atteint Agen le 20 juin. Comme il vient de reconquérir toute la vallée de la Garonne en amont de la ville, les consuls lui témoignent leur reconnaissance en lui offrant quatre pipes de vin. Ils lui demandent de prolonger son séjour dans leur ville avec ses troupes 847 .

      Le comte d'Armagnac veille aussi sur ses biens. Il prépare et fait lancer par les consuls de Rodez, en accord avec Gilbert de Cantobre, évêque de la ville, une campagne de remise en état de l'enceinte étalée sur deux ans. Les travaux commencés en juin 1350 se poursuivent activement jusqu'à août et novembre 1351 848 . Sa femme Béatrix, fait fortifier à ses frais le couvent des Cordeliers pour qu'il soit intégré dans les défenses de la ville et éviter ainsi qu'il ne soit rasé 849 .

      Robert d'Houdetot rejoint le comte à Agen à la fin du mois de juin. Apprenant que Gaubert de Beauvillé et Bertrand de Goth du parti anglais fortifient Saint Laurent-du-Port en face de Port-Sainte-Marie, il mène une attaque surprise dans le courant du mois de juillet au cours de laquelle il blesse et fait prisonniers les deux seigneurs, tuent un grand nombre de leurs sympathisants et reprend les deux places 850 . L'aide de Jean Ier dans cette expédition a dû être précieuse. Dès la prise de Port-Sainte-Marie, le lieutenant du roi, toutes affaires cessantes, prend le temps de faire dresser l'acte de donation de la ville au comte d'Armagnac d'Astaffort, 'que ce dernier a repris aux Anglais au profit du roi et de son fils, Jean, duc de Normandie' 851 .

      Pendant que des combats se poursuivent en Languedoc, des négociations de trêves ont lieu. Un accord est trouvé le 30 juin pour les faire durer du 1er août 1350 au 1er août de l'année suivante. Jean Ier est de nouveau désigné pour être un des conciliateurs chargé d'arbitrer les différents pouvant survenir mais Gaston III de Foix l'est aussi 852 . Le pouvoir royal tient la balance égale entre les deux comtes.

      Il y a quelques années déjà que Philippe VI sentant le poids des ans a confié de plus en plus de responsabilités à son fils aîné 853 . Ces derniers mois, il s'affaiblit encore. Il ne semble pas que le comte d'Armagnac ait tenté de jouer sur ses liens privilégiés avec l'héritier du trône en quelque manière que ce soit. C'est en Languedoc qu'il se trouve, veillant aux intérêts du royaume, lorsque Philippe VI meurt le 22 août 1350 à Nogent-le-Rotrou 854 . La couronne est certaine de sa fidélité comme en fait foi sa place en tête de liste des féaux sur lesquels la dynastie des Valois peut compter, dressée au moment de la mort du roi 855 .


Le conseiller du roi.

      'L'ami du roi'.

      L'accession au trône de Jean II, dit Jean Le Bon, modifie sensiblement notre connaissance des faits et gestes de Jean Ier, comte d'Armagnac 856 . Son nom apparaît plus fréquemment dans les actes ou les chroniques en raison de ses liens avec le roi et des missions officielles qui lui sont confiées. Sa présence et son activité sont mentionnées plus souvent. Placé près de l'autorité suprême, il participe aux événements et aux décisions des années de crise qui précèdent ou qui suivent le désastre de Poitiers de septembre 1356.

      Le comte d'Armagnac qui est encore en Agenais le 16 septembre 1350, quitte la région dans les jours qui suivent, lorsqu'il reçoit la nouvelle de la mort de Philippe VI. On ne sait s'il était à Reims le 28 septembre pour le couronnement de Jean II, mais le nouveau roi l'a appelé près de lui pour le placer parmi ses conseillers. D'octobre 1350 à septembre 1351, il ne se passe pratiquement pas de mois où Jean Ier n'est pas dit présent au conseil du roi. Ne font exception que les mois de janvier et d'août 1351 857 . Son rôle auprès du roi est suffisamment connu pour que les plus hautes personnalités fassent appel à lui. Clément VI lui demande d'user de son influence pour rétablir les trêves, l'accord à ce sujet étant rendu caduque par la mort de Philippe VI, et lui recommande les négociateurs qu'il envoie auprès de Jean II 858 . La preuve la plus frappante de ses liens étroits avec le nouveau monarque est sa présence lors de l'exécution du comte d'Eu, le 18 novembre 1350 859 . Il y assiste avec le favori de Jean II, Charles d'Espagne, seigneur de Montfort, son oncle par alliance, Pierre, duc de Bourbon, son beau-frère, Jean de Boulogne 860 , et Guillaume Flotte, seigneur de Revel. Ce sont tous des intimes du nouveau roi. Leur présence à ce moment fatidique a valeur d'approbation, et donc de complicité avec ce qui a été appelé 'une exécution clandestine qui avait l'air d'un meurtre' 861 .

      Le roi Jean commence son règne par un voyage dans le Midi en décembre 1350 et janvier 1351. Il passe par Avignon et Montpellier où il préside les états du Languedoc. A son retour, il montre la faveur dont jouit le comte d'Armagnac en lui faisant plusieurs dons. Déjà en octobre précédent, il lui avait accordé la ville de Medecin 862  'avec toute espèce de justice pour les bons et signalés services faits à la couronne' 863 . En février 1351, il confirme les dons faits par Philippe VI à Jean Ier des villes de Mezin 864 , datant de novembre 1342 865 , et d'Astaffort, réalisé en juillet 1350. Mezin est à reprendre aux Anglo-Gascons qui l'occupent. Jean II accorde également au comte d'Armagnac au cours de ce même mois, le château de Gensac et la baronnie de Gimois ou Gimont aux limites du comté de Gaure qui rapporte 1 000 l. de rente 866 . Il lui donne aussi la nue propriété de la moitié de la vicomté de Julhiac. Cette terre, située entre le comté d'Armagnac et les possessions du sire d'Albret, lui rapportera, à terme, 600 l. de rente 867 . Quelques mois plus tard, la ville de Monréal, près de Condom, qui avait été donné à Jean Ier par Philippe VI en juin 1342 868 , est reprise aux Anglo-Gascons par Charles de Navarre, lieutenant du roi en Languedoc, avec l'aide de son beau-frère, le comte de Foix 869 . Ne voulant pas créer un nouveau sujet de litige entre les comtes de Foix et d'Armagnac, Jean II décide de conserver la ville 'dans sa main'. En mai 1351, il assigne en échange à Jean Ier un revenu plus certain de 400 l. sur la sénéchaussée de Toulouse 870 . Jean Ier accroît ainsi singulièrement ses revenus. Il faut constater cependant que les biens attribués par le gouvernement royal sont tous situés aux frontières de la Guyenne anglaise. Leur nouveau propriétaire devra parfois les reconquérir et bien les garder s'il veut en tirer quelque profit.

      Les qualités de Jean Ier lui ont valu déjà plusieurs missions de négociateur de trêves. Le roi Jean lui confie à présent le soin de participer à une réelle ambassade. En avril 1351, il l'envoie 'traiter différentes affaires avec le comte, les nobles et les communautés des Flandre, notamment du mariage d'un des fils du roi avec la fille du dit comte' 871 . Les autres membres de la délégation sont Robert Le Coq, évêque de Laon, Charles d'Espagne, connétable de France et comte d'Angoulême, Jean de Melun, grand maître de l'hôtel et Robert de Lorris. La délégation doit poursuivre les discussions initiées par Philippe VI en mai 1350 pour obtenir pour un des fils du roi, la main de la jeune Marguerite de Flandre âgée de deux ans, héritière des comtés de Flandre, d'Artois et de Nevers. Son père, Louis de Malle est un redoutable politique sachant jouer de l'antagonisme franco-anglais. Edouard III a dépêché en Flandre au même moment une ambassade dirigée par le duc de Lancastre, dont le but officiel est d'arbitrer les litiges entre sujets anglais et flamands, mais qui est surtout chargé de traiter discrètement d'un éventuel mariage de Marguerite avec un fils d'Edouard III 872 . Ce sont les envoyés français qui se montrent les plus persuasifs. Les fiançailles de Marguerite et de Philippe, le quatrième fils de Jean II, seront célébrées le 6 août 1354. Raymond Cazelles qui a traité de ces évènements, a souligné la place tenue par le comte d'Armagnac dans ce succès diplomatique 873 .

      La vie de cour ne semble pas passionner le comte d'Armagnac. Lorsqu'en fin juillet 1351, il faut défendre la Basse-Normandie contre les menées agressives de Walter Bentley, chef des forces anglaises en Bretagne, c'est lui qui obtient de mener l'opération à la tête de la noblesse de la sénéchaussée de Beaucaire conduite jusque là par son sénéchal, Romain Rolland 874 . Il y rencontre Robert d'Houdetot qui est capitaine général en Normandie 875 . Sa propre retenue compte près de sept cents hommes 876 . Il va ensuite renforcer les troupes qui assiègent Saint Jean d'Angély depuis le mois d'avril précédent. Il y retrouve le roi lorsque celui-ci vient assister à la reddition formelle de la ville le 31 août 877 . Le comte d'Armagnac raccompagne le roi Jean II à Paris où il se trouve en septembre 878 . En Languedoc, la garde de ses domaines est entre les mains de son fils aîné, Jean d'Armagnac que le roi solde pour 's'opposer aux courses des anglais en Gascogne', sous réserve qu'il présente ses troupes à des montres mensuelles 879 .

      Jean Ier ne reste pas à Paris. Il rentre dans ses domaines dans le courant de l'automne. Il est à Nîmes à la mi-décembre et dans ses domaines de Gascogne en fin d'année 880 . On s'interroge sur les raisons de ce départ. A-t-il pour cause une dispute de juridiction sur le Gavardan avec le comte de Foix-Béarn pour laquelle un arbitrage a été rendu 881 , ou est-ce à cause des trêves signées à Guines le 11 septembre et devant courir jusqu'au 12 septembre 1352 882  ? Ne serait-ce pas plutôt une certaine lassitude de la vie qu'il mène auprès du roi ? Les liens tissés par la vie de camp et les dangers partagés vieillissent mal dans l'ambiance particulière qui entoure le nouveau roi. L'omniprésence du favori, Charles d'Espagne, la radicalisation de sa rivalité avec Charles de Navarre, et la place prise par les partisans de celui-ci au conseil du roi rendent l'atmosphère de la cour délétère. Les amis du roi s'en inquiètent. On peut penser que le comte d'Armagnac préfère prendre du champ 883 .

      On se souvient que cette fin d'année 1351 est marquée à la cour de France par la préparation des cérémonies qui doivent accompagner la réunion du premier chapitre de l'ordre de chevalerie voulu par Jean II, l'ordre de l'Etoile créé par ordonnance du 6 novembre précédent 884 . Les fêtes prévues doivent se dérouler les 5 et 6 janvier 1352 à la 'noble maison de Saint Ouen'. Si on connaît assez bien ce qui touche aux personnes de la famille royale admises dans l'ordre, on en sait beaucoup moins sur les autres membres 885 . On n'en a pas la liste, malgré les tentatives de reconstitution qui ont pu en être faites 886 . Le comte d'Armagnac a-t-il été admis dans l'ordre? La question se pose. Il possède toutes les qualités requises pour en faire partie, mais alors pourquoi est-il dans ses terres de Gascogne en fin décembre, une quinzaine de jours avant des fêtes dont la date est connue depuis plusieurs semaines ? Faut-il établir un lien entre cette possible non admission dans l'ordre de l'Etoile et son intronisation au cours de l'année 1352 à une date non précisée, dans 'la confrérie des héraulx' sur laquelle on aimerait avoir quelques renseignements 887  ?

      Il est vrai que la défense immédiate de ses domaines justifie la prolongation de la présence de Jean Ier en Languedoc. La ville de Saint Antonin aux limites du Rouergue a été prise juste avant Noël, par une bande d'Anglo-Gascons menée par Jean de Grailly, le 'captal de Buch', en dépit des trêves. De là, ils pillent la région d'alentour 888 . La ville de Rodez est menacée. Le comte ne peut intervenir. Il doit prolonger son séjour en Gascogne pour faire face aux actes de brigandage mené par les gens du comte de Foix-Béarn aux lisières de l'Armagnac et du Fezensac. Les escarmouches prennent une telle ampleur que Clément VI estime nécessaire d'intervenir. Le 27 mars 1352, il envoie auprès des deux protagonistes, l'évêque de Ferrare, Philippe d'Antella, pour 'apaiser leurs discordes' et le 31 mars, il demande au roi de Navarre et à plusieurs autorités ecclésiastiques de la région d'intervenir dans le même sens 889 .

      Lorsque les combats s'apaisent au sud de la Garonne, Jean Ier repart vers le Rouergue défendre son comté. Il passe par Agen à la fin du mois d'avril 890 . Clément VI s'inquiète cependant d'une éventuelle reprise des hostilités entre les deux comtes auprès de son envoyé 891 . Le légat lui fait savoir qu'une trêve allant jusqu'à la Quasimodo (31 mars) 1353 a été signée 892 . Mais aucun des deux intéressés ne fait d'effort pour la tenir. Le pouvoir royal intervient à son tour. Comme le comte d'Armagnac paraît être le plus agressif, c'est à lui que s'adresse Aymeri de Rochechouart, le sénéchal de Toulouse. En octobre, il lui interdit de 'reprendre sa guerre' contre son rival 893 . Clément VI essaie lui aussi d'apaiser Jean Ier. Il lui envoie un nouveau médiateur, Guillaume de Cardaillac, lié depuis longtemps au comte d'Armagnac. Il espère qu'il sera mieux entendu 894 .

      Les luttes fratricides ne sont en effet pas de mise. Les Anglais ne respectent pas les trêves. Le succès de Jean de Grailly lui a créé des émules. D'autres Gascons, attirés par le profit, pillent et brûlent en Quercy. Pour tenter de les arrêter, le pouvoir royal nomme au début du mois de mai 1352, deux lieutenants en Languedoc, Amaury de Craon, et le connétable, Charles d'Espagne. Le premier se met en campagne fin juin. Il met en défense Marmande et Condom et reprend Port-Sainte-Marie dont la garnison mise en place par Robert d'Houdetot un an auparavant a été chassée par l'ennemi au début du mois de juillet 895 . Amaury de Craon rejoint ensuite le connétable à Agen où les troupes se rassemblent pour faire face à une attaque anglaise qui paraît imminente. Il est temps. Un corps expéditionnaire anglais sous le commandement du comte de Stafford, lieutenant en Aquitaine pour Edouard III, débarque à Bordeaux le 21 juillet et marche aussitôt sur Agen. La ville est assiégée à la mi-août. Entre temps, les deux lieutenants ont reçu des renforts amenés par le comte d'Armagnac et par Jean de Clermont, seigneur de Chantilly, qui vient d'être nommé maréchal 896 . Leurs forces réunies obligent le comte de Stafford à lever le siège au bout de deux semaines et à se replier vers Bordeaux. Leurs troupes sont cassées dans les derniers jours de septembre 897 . Le comte d'Armagnac reste auprès d'Amaury de Craon qu'il aide de ses conseils 898 .

      Pourtant les irréguliers anglo-gascons sont toujours là. Profitant de la diversion créée par John Stafford, une petite bande envoyée de Saint Antonin par Jean de Grailly s'empare de la Bastide Française 899 , en aval de Montauban, coupant la navigation sur le Tarn et interrompant les communications entre Montauban et Moissac. Les pillards utilisent la ville comme base arrière et ravagent les environs, allant même jusqu'aux environs de Toulouse. Les capitouls inquiets font appel au comte de L'Isle. Celui-ci vient à leur secours avec l'aide de Gaston III qui s'arme en début octobre 900 . Après avoir fait venir des renforts de son comté et s'être fait payer 1500 l. par les bourgeois de la ville pour solder ses troupes, le comte de Foix va rejoindre début novembre son oncle, Guy de Comminges qui a mis le siège devant Lafrançaise 901 . La ville est reprise en janvier 1353.

      On ne sait si Gaston III a participé au siège jusqu'au bout. Entre temps, en novembre 1352, Jean II a fait du comte d'Armagnac 'son lieutenant et capitaine général [...] de la Dordogne aux Pyrénées' 902 . Les lettres de provision de Jean Ier n'ont pas été retrouvées. Mais de son action ultérieure, on peut déduire qu'il dispose de la totalité des prérogatives attachées à la fonction. Les plus importantes sont l'entière disposition des forces armées, la nomination aux offices et la levée des impôts. Paul Dognon souligne l'étendue des pouvoirs accordés aux lieutenants. 'De tels potentats tiennent entre leurs mains tous les intérêts publics et beaucoup d'intérêts privés. De leur activité ou de leur négligence [...] dépendent le bonheur ou la ruine du plus grand nombre. Ils peuvent à l'égal des rois se faire aimer ou se faire haïr de leurs administrés, [...]' 903 . Jean Ier va conserver cette fonction pendant six ans. L'efficacité avec laquelle il l'a remplie et les sentiments que son action a suscités peuvent se juger au nombre et à la rapidité des ralliements au roi de France qu'il obtiendra, lorsqu'il mènera la rébellion contre le prince de Galles dix ans plus tard.

      

      La deuxième lieutenance de Jean Ier.

      Cette nomination de Jean Ier pose un certain nombre de questions, non pas sur ses raisons mais sur son moment. Le comte d'Armagnac a les qualités et le profil requis pour occuper le poste, rang, expérience de la fonction, aptitude à la négociation et connaissance approfondie des affaires régionales. De plus, ses liens familiaux avec la couronne sont un gage de fidélité. Mais pourquoi a t'il été nommé à cette période là ? Peut-être faut-il replacer cette désignation dans la lutte d'influences qui oppose les différentes factions de l'entourage du roi. On sait que dans les mois qui suivent l'avènement de Jean II, une opposition forte se crée entre Charles II, roi de Navarre, et Charles d'Espagne, le favori. Le premier, intelligent et calculateur, conscient de son rang, ne supporte pas la faveur dont jouit son rival. Pour lutter contre celui-ci, il se constitue une clientèle capable d'influer sur les décisions royales 904 . Le comte d'Armagnac ne peut pas être compté parmi ses partisans. Tout l'oppose à Charles II, dans le domaine du caractère comme dans celui des intérêts. Loyal serviteur des Valois, il ne peut mettre leur légitimité en doute. De plus, le roi de Navarre est le beau-frère du comte de Foix. Jean Ier se sent plus proche de Charles d'Espagne, le connétable, seigneur du Languedoc et lointain allié familial, avec lequel il a déjà fait campagne et qu'il a retrouvé comme lieutenant du roi en Poitou et Saintonge, au siège de Saint Jean d'Angély en août 1351. C'est cette méfiance du comte à l'égard du roi de Navarre et de ses menées qui l'a fait quitter Paris en septembre 1351, au moment où les partisans de Charles II rentrent en force au conseil 905 .

      L'événement qui précède immédiatement la nomination de Jean Ier et que l'on peut considérer comme déterminant est l'arrivée à Paris, au moment de la Toussaint 1352, du cardinal Guy de Boulogne, frère cadet de Jean de Boulogne, l'intime du roi. Il est aussi demi-frère de Guillaume XII, comte d'Auvergne, le père de Jeanne de Boulogne, la deuxième épouse de Jean II. Ce cardinal vient sans mandat, mais avec l'assentiment de Clément VI, tenter de réconcilier les rois de France et d'Angleterre 906 . Il est admis presque aussitôt au conseil royal. Jean II l'appelle son 'oncle très cher' 907 . C'est un partisan de Charles de Navarre, comme ses frères Geoffroy et Jean 908 .

      Chaud partisan de la paix, il estime que pour y parvenir, il faut que le roi de France concède des gages sérieux au roi d'Angleterre. Sa solution est de partager le royaume de France entre les deux rois, ainsi qu'il le proposera aux négociateurs anglais quelques mois plus tard. Le comte d'Armagnac ne peut qu'être hostile à un personnage qui envisage une partition dont la première conséquence serait de le soumettre à Edouard III pour ses possessions de l'ancien duché d'Aquitaine. Il n'est pas interdit de penser que le cardinal de Boulogne a fait ce qu'il fallait pour écarter le comte d'Armagnac de l'entourage du roi. Compte tenu de l'influence qu'il a prise à son arrivée sur le roi Jean II, il ne lui a pas été difficile d'obtenir l'éloignement du comte d'Armagnac en le faisant nommer lieutenant du roi en Languedoc. Les qualités personnelles du comte et les résultats satisfaisants obtenus lors de son premier mandat en 1346 et 1347 parlent pour lui. Lorsque Jean II félicite les consuls de Montpellier et de Toulouse pour avoir réuni les moyens nécessaires à la reprise de la Bastide Française, le 16 novembre 1352, il leur annonce qu'il a nommé comme capitaine, Aymeri de Rochechouart, le sénéchal de Toulouse, comme ils le lui avaient demandé. Mais il les prévient de son intention de leur envoyer bientôt 'un autre capitaine avec de plus grands pouvoirs' 909 .

      Le nouveau lieutenant qui est encore à Rodez le 16 décembre 910 , se met en campagne en début d'année. Il termine avec succès le siège de Lafrançaise en janvier. Il entreprend ensuite de chasser les Anglo-Gascons de leur possession la plus avancée et la plus menaçante pour le Rouergue et pour le Toulousain, c'est à dire de la ville de Saint Antonin. Les troupes libérées par la prise de Lafrançaise se regroupent à Castelsarrasin pour la mi-janvier. Jean Ier y est le 15 janvier 1353 et les montres sont passées sous la surveillance de son maréchal, Bernard Arnaud de Pressac 911 . Le siège de Saint Antonin commence à la fin du mois de janvier. La vigueur de la défense nécessite des renforts qui sont demandées à la ville de Millau 912 . Les efforts de reconquête entrepris par le nouveau lieutenant paraissent être mis à mal au début du mois de mars par la signature à Calais d'un accord de trêve d'une durée de cinq mois, négocié par l'entremise du cardinal de Boulogne 913 . Le comte d'Armagnac, qui entend reprendre Saint Antonin, n'en a cure et poursuit le siège pendant une bonne partie du mois de mars 914 .

      Il lui faut aussi des fonds pour payer ses troupes. En accord avec Bertrand de Pibrac, prieur de Saint Martin des Champs, réformateur envoyé par le roi en janvier 1352 915 , il convoque les communautés pour le milieu du mois de mars à Najac, à proximité immédiate de Saint Antonin 916 . Le 15 mars, il se rend sur place présider les états qui rassemblent des représentants des communautés de Montpellier, Nîmes, Le Puy, Alès, Lunel et Marvejols. La présence de délégués de villes aussi lointaines montre que la lieutenance du comte d'Armagnac s'étend aussi à la sénéchaussée des Montagnes d'Auvergne 917 . L'ordonnance de clôture, datée du 21 mars, indique qu'un subside de 24 000 'deniers d'or à l'écu' a été consenti. Il doit être payé par tous, y compris par ceux des nobles qui ne servent pas le roi en armes 918 . Le comte d'Armagnac autorise les communes à en organiser elles-mêmes la répartition 919 .

      Les Anglais se souviennent de l'efficacité du lieutenant du roi. Dès que l'accord de trêve a été signé à Calais, un chevalier gascon de la garnison a été chargé de lui en porter une copie avant que les défenseurs de Saint Antonin ne soient obligés de se rendre 920 . Jean Ier se voit forcé de lever le siège. Il va s'installer à Caussade 921 , puis à Montauban en avril et mai, à proximité immédiate de Saint Antonin, pour empêcher toute sortie de la garnison ennemie en attendant la fin de la suspension d'armes prévue pour le 31 juillet 922 . Mais, début juin, comme les pillards ne respectent pas les trêves, il reprend le siège de la ville et le poursuit en août et septembre 923 . Les assiégés finissent par traiter. Les conditions de reddition autorisent la garnison à regagner les territoires sous obédience anglaise, protégée par un sauf-conduit 924 . Les habitants de la ville qui craignent de faire les frais de l'opération, supplient le comte d'Armagnac de leur faire grâce et lui promettent la somme de 600 francs 925 . On ne sait si Jean Ier a accepté le cadeau, mais il intercède en leur faveur et le roi Jean II consent six mois plus tard à leur accorder des lettres de rémission. 926 .

      Le côté adverse ne respecte pas mieux les trêves. Par deux fois, à la fin du mois de juin et à la fin du mois de juillet, les Anglo-Gascons viennent jusque sous les murs d'Agen, obligeant les consuls de la ville à demander du secours à Jean Ier 927 . Pendant ce temps, son fils, Jean d'Armagnac, nettoie la région des pillards qui ont essaimé aux alentours, s'emparant d'une abbaye ou d'une bastide à partir desquelles ils mènent leurs expéditions 928 .

      Les Anglo-Gascons ne sont pas les seuls ennemis du comte d'Armagnac. C'est avec jalousie que Gaston III de Foix a vu son rival nommé lieutenant en Languedoc. En janvier ou au début du mois de février 1353, rompant la trêve avec le comte d'Armagnac à laquelle il avait consenti sous la pression de l'évêque de Ferrare, il profite de l'absence de Jean Ier retenu devant Saint Antonin, pour faire mener une expédition de brigandage en terre d'Armagnac 929 . Devant ce non respect d'un engagement pris sous l'égide d'un émissaire du Saint Siège, le nouveau pape, Innocent VI, élu le 18 décembre 1352, s'insurge et le fait savoir sèchement aucomte de Foix par l'intermédiaire d'un nonce mandaté pour cela 930 . Dans sa lettre, le pape s'interroge sur les véritables raisons de cette incursion. Ne serait-ce pas pour gêner le nouveau lieutenant dans sa lutte contre les Anglais 931  ? Laffaire sert de leçon au comte d'Armagnac. Lorsqu'il constate que le siège de saint Antonin se prolonge durant l'été, il fait garder l'Albigeois par un millier d'hommes, commandés par Roger Bernard de Dufort 932 

      A l'instigation du cardinal de Boulogne, les trêves se succèdent. Prolongées une première fois le 26 juillet 1353, jusqu'au 11 novembre de la même année, elles sont renouvelées le 13 décembre. Elles doivent durer jusqu'à la quinzaine de Pâques 1354 933 . Le comte d'Armagnac doit de nouveau lever le siège de Saint Antonin. Il le fait à son corps défendant et poursuit son action par d'autres moyens. Il négocie le retour à l'obédience royale des seigneurs gascons mal payés par le roi d'Angleterre. A Marmande, le 2 octobre 1353, il accorde, en tant que lieutenant du roi, des récompenses à Rudel, seigneur de Seyches, qui rend la place contre une rente de 500 l.t. et un don de 1300 écus, et à Arnaud de Caumont et à ses fils, Anissent et Begon, qui font serment de fidélité au roi contre une rente du même montant de 500 l.t., un pécule de 3500 écus et la confirmation des dons en terres que leur a faits le duc de Lancastre.

      Jean Ier gère au mieux le territoire qui lui a été confié, faisant preuve d'une certaine indépendance d'esprit dans le but d'aider ses administrés dans leur vie quotidienne. Il intervient dans le domaine du cours des monnaies 934  et, lorsqu'il l'estime nécessaire, refuse de faire appliquer les ordonnances du pouvoir central relatives aux finances dans le territoire de sa lieutenance 935 . Il prend sur lui de tenter de réduire la charge fiscale lorsqu'il en a la possibilité. Il aide les habitants à améliorer les fortifications de leurs villes par les secours financiers qu'il leur accorde 936 . Il se rend compte aussi de la nécessité qu'ont les communautés de composer avec l'ennemi omniprésent, et de leur besoin d'acheter la tranquillité nécessaire à l'exécution de leurs tâches quotidiennes par le biais d'accord de 'patis' 937 . Il accueille aussi les personnes de marque qui passent dans le territoire de sa lieutenance. Lorsqu'en fin d'année 1353, Blanche de Bourbon, la jeune belle-soeur du dauphin, sa propre parente, traverse le Languedoc pour aller épouser le roi Pierre Ier de Castille, il va la saluer à Montpellier 938 .

      Le comte d'Armagnac ne paraît pas tenir compte de la prolongation des trêves décidée en décembre. Peut-on y voir un lien avec l'assassinat du connétable Charles d'Espagne survenu le 8 janvier 1354 sur l'ordre de Charles de Navarre ? Ce succès du roi de Navarre, et, à travers lui du cardinal de Boulogne et de ses idées, inquiète-t-il Jean Ier au point de lui faire mener une politique de fait accompli ? Il s'installe dans les environs d'Agen d'où il peut mener la répression des brigandages 939 . Il assiste peut-être au remariage du fidèle comte de Pardiac 940 .

      Le comte d'Armagnac regagne ensuite Toulouse au début du mois d'avril pour quelques jours. Il lui faut expédier les tâches administratives inhérentes à sa fonction 941 . Puis il repart sur le terrain. Il passe par Rodez où il préside un duel judiciaire conformément à ses droits seigneuriaux 942 . En Quercy, il reprend en avril toute une série de places d'où les pillards terrorisaient les alentours. Ce sont les lieux de Fenazin, Monsenpron-Libos et Montfort 943 . Il continue ensuite sur l'Agenais, refoulant vers l'ouest les Anglo-Gascons. Il obtient avec l'aide du comte de Comminges 944 , la reddition des places plus importantes comme Beauvillé, le 13 mai 945 , et Frespech, le 18 mai 946 . Il envisage ensuite de reprendre Aiguillon. Il rassemble ses moyens à Port-Sainte-Marie où il se trouve le 24 mai. Il y est rejoint le 31 mai par Roger Bernard de Durfort 947 . Le siège a débuté sans lui le 26 mai 948 . Il fait venir des renforts de troupe de sa ville de Lectoure 949 . Mais il doit bientôt s'interrompre parce qu'il n'est pas suivi par le gouvernement royal dans ses efforts de reconquête.

      En effet, à Paris, le cardinal de Boulogne, tout acquis à la paix, jouit d'une influence prépondérante sur le roi et son gouvernement pour des raisons que l'on saisit mal. Après avoir fait de larges concessions, le 22 février 1354, à Charles de Navarre, à Mantes pour empêcher l'alliance de celui-ci avec Edouard III, il s'est rendu à Guines vers le 23 mars, retrouver les négociateurs anglais pour une reprise des pourparlers 950 . Là, il obtient des autres participants de la délégation française, composée en majorité de partisans du roi de Navarre 951 , qu'ils soutiennent sa proposition de partition du royaume qu'il avait préparée en décembre 1353 avec le duc de Lancastre 952 . Ce dernier avait alors obtenu l'accord du cardinal de Boulogne aux propositions anglaises pour revenir à la paix telles qu'elles avaient été exposées par Bartholomew Burghersh, le King's Chamberlain, dans sa 'monstrance' ou discours d'ouverture du Parlement, le 7 octobre précédent. Edouard III consentait à renoncer à la couronne de France contre la remise du duché de Guyenne, de la Normandie, du Ponthieu et des territoires conquis en France, en Bretagne et ailleurs 953 .

      L'accord, signé à Guines le 6 avril, envisage donc la cession au roi d'Angleterre de la quasi-totalité de la façade atlantique du royaume, en échange de la renonciation d'Edouard III à ses prétentions à la couronne de France 954 . Une trêve d'un an est prévue. Voulant réserver l'annonce de la paix si attendue au souverain Pontife, le cardinal de Boulogne a fait introduire une clause qui prévoit que les termes du traité doivent être garantis et proclamés par le pape lui-même à l'automne suivant 955 .

      Conscient de l'état d'esprit dans lequel le comte d'Armagnac va accueillir la nouvelle, le roi prend soin de l'avertir personnellement le 1er mai des trêves signées, en lui demandant de ne les respecter que dans la mesure où elles sont appliquées par l'ennemi 956 . Cette lettre soulève deux remarques. La première est la date tardive à laquelle elle a été écrite, plus de trois semaines après la signature de l'accord. Pourquoi ce retard, si le roi tient à ce que les trêves soient réellement respectées ? La seconde remarque porte sur l'absence de référence au reste du traité. Jean II est-il au courant de l'ensemble des clauses de l'accord du 6 avril ? De quelles informations dispose le roi ?

      En tout état de cause, le comte d'Armagnac ne semble guère se sentir concerné par ce qui a été signé à Guines. Dès la conclusion de l'accord, des messagers avaient été pourtant envoyés en Languedoc prévenir les protagonistes. Cela ne l'a pas empêché de poursuivre ses opérations en Quercy et en Agenais. Ce qui explique peut-être la lettre du roi. Le duc de Lancastre et le comte d'Arundel se plaignent au cardinal de Boulogne des actions de Jean Ier. Lorsque ce dernier reprend l'attaque d'Aiguillon, le cardinal de Boulogne intervient directement auprès du comte et le convoque même à Paris 957 . Jean Ier n'obéit qu'en partie. Il lève le siège, mais ne se rend pas à Paris. Il va s'installer à Agen d'où il continue de harceler les Anglo-Gascons. Il tente même de reprendre le château de Madaillan, situé à quelques kilomètres au nord-ouest de la ville, d'où le seigneur, Amanieu de Faussat, un ferme partisan d'Edouard III, terrorise les habitants 958 . Le sénéchal de Bordeaux, Jean de Chiveston, se voit obligé de lever une petite armée pour forcer le comte à lâcher prise 959 . Les opérations connaissent alors une certaine accalmie. Jean Ier utilise cette pause des combats pour parfaire l'organisation de la défense de la région 960 . Les trêves sont en effet assez bien respectées en Gascogne par les Anglo-Gascons, bridés par les mesures très strictes ordonnées par Edouard III. Le roi d'Angleterre croit toucher au but. Il veut que rien ne vienne empêcher la ratification du traité qui doit être passée en présence du pape à Avignon en fin d'année 961 .

      On sait que c'est au cours des mois de juillet et d'août que le roi prend conscience de l'importance des concessions auxquelles l'entraîne l'accord de Guines et qu'il reprend l'initiative. Ne pouvant pas faire confiance à son conseil du moment, il fait appel aux grands féodaux. Il se réconcilie avec les d'Harcourt en Normandie. Il concrétise ses liens avec le comte de Flandre en faisant célébrer les fiançailles de sa fille, Marguerite de Flandre, avec son quatrième fils, Philippe 962 . Il rappelle le comte d'Armagnac auprès de lui. Le cardinal de Boulogne s'éclipse alors et regagne Avignon en toute hâte. Il y est à la fin du mois d'août, au moment où le comte d'Armagnac arrive à Paris. Alors que Guy de Boulogne n'apparaît plus au conseil après le 25 août 963 , le comte d'Armagnac y est présent deux fois en septembre 964 .

      Une fois revenu dans l'entourage du roi, Jean Ier accompagne celui-ci dans ses déplacements 965 . Il est avec lui lorsqu'il va à Reims en début octobre faire 'un pèlerinage aux sources de sa légitimité' suivant la formule de Raymond Cazelles 966 . Les initiatives du comte d'Armagnac qui a tendance à s'affranchir de la tutelle des administratifs ne doivent pas être du goût du chancelier royal. Il profite de l'absence de Jean II pour faire passer en conseil, le 2 octobre, une ordonnance qui tente de limiter l'autonomie du comte d'Armagnac dans ses fonctions de lieutenant du roi. L'acte promulgué prescrit que les lettres de grâce ou les dons de celui-ci ne sont pas exécutables tant qu'ils n'ont pas été validés par la cour des comptes. 967 . On ne connaît pas les suites données à cette ordonnance, ni la façon dont elle a été accueillie par Jean Ier, aucun acte n'en fait mention. Elle paraît cependant caractéristique des manières de gouverner que Jean II a laissé s'instaurer pendant son règne. On peut voir là une certaine preuve de carence d'autorité.

      Le comte d'Armagnac accompagne encore le roi lorsque celui-ci, après avoir fait saisir les domaines du roi de Navarre, se rend en Normandie en novembre et décembre montrer son autorité restaurée 968 . Il assiste au conseil le 22 novembre à Saint Philippe du Risle, puis à ceux des 5 et 10 décembre à Caen 969 . Connaissant ses liens avec son souverain, le pape lui demande d'intervenir pour favoriser la réconciliation de celui-ci avec Charles de Navarre. Les termes qu'il utilise sont les mêmes que ceux qu'il emploie dans les lettres adressées au même moment aux deux principaux membres du gouvernement royal, Simon de Buci et Guillaume Flotte 970 . On voit ainsi l'importance qu'a prise Jean Ier. Est-ce au cours de ces mois là, au meilleur moment de leur entente, que le roi accorde au comte une largesse du type de celles qui lui vaudront son surnom de 'Jean le Bon' ? En 1354, sans que l'on ne connaisse le mois exact, il ordonne à ses gens des comptes de payer au comte d'Armagnac en tant qu'héritier de Bertrand de Goth, 20 000 florins que son propre grand-père, Charles de Valois, avait emprunté autrefois au premier beau-père de Jean Ier