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RESUMES

      Romain Rolland et les itinéraires de formation dans Jean-Christophe, le cheminement d’une œuvre fleuve

      

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      RESUME en français

      

      Cette thèse met en perspective la formation de Romain Rolland (1866-1944) avec celle du héros dans le roman-fleuve Jean-Christophe, afin d’établir les fondements du statut rollandien de maître et de modèle, pour une génération de lecteurs. L’étude du parcours de Rolland pendant ses études (Ecole Normale Supérieure), avec l’analyse de la constitution de sa personnalité, de ses lectures essentielles (Goethe), de sa rencontre avec M. von Meysenbug, permet de comprendre comment Rolland inscrit son roman sur la formation en mêlant la musique (Beethoven) et les expériences humaines et intellectuelles du héros, pour proposer une philosophie de vie au lecteur : sérénité et engagement pour le progrès de l’humanité. Rolland partage avec le lecteur l’héritage d’une pensée humaniste qu’il est nécessaire de rappeler en ces années 1910. L’incidence du roman sur Rolland permet de préciser les conditions d’un engagement plus important en faveur d’une formation autour des valeurs humanistes.

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      TITRE en anglais

      

      Romain Rolland and the formative itineraries in ‘Jean-Christophe’, the course of a literary work saga

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      RESUME en anglais

      

      The purpose of this dissertation is, from the formative years of Romain Rolland (1866-1944), to look through the formative years of his hero in the saga (french name ‘roman-fleuve’) Jean-Christophe, in order to show the origin of Rolland status as a master and as a model for a generation of readers. Firstly: Rolland’s educational years (Ecole Normale Supérieure), his search for a model, his generation, meeting and reading of ideals (thanks to the german idealist M. von Meysenbug and to Goethe’s published talks), and Rolland’s retrospective speech about his formative years. Then, the source of Jean-Christophe to the ‘roman-fleuve’: a symphonic novel and Beethoven as a model for the hero Jean Christophe Krafft; the education of the hero and his confrontation with masters. At last, Jean-Christophe: a novel like a moving River, with the hero’s evolution; the philosophy from the saga (Rolland’s ideals teaching); the effects of the novel for Rolland becoming a master.

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      DISCIPLINE - SPECIALITE DOCTORALE

      

      Analyses littéraires et Histoire de la Langue

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      MOTS-CLES

      

      Romain Rolland (1866-1944) -- Formation -- Génération -- Roman-fleuve -- Maître -- Influence -- Idéalisme --
Goethe -- Malwida von Meysenbug -- Beethoven

      

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      Illustration 1

      

      


REMERCIEMENTS

      

      

      Je tiens tout d’abord à remercier Madame Sylvie Thorel, qui a accepté de suivre mon projet sur un auteur inhabituel à l’université, et qui a assuré avec patience et exigence la direction de cette thèse.

      

      De tout mon cœur, je remercie mes parents : ils m’ont offert la chance de poursuivre de longues études consacrées à ma passion.

      

      Je remercie tous ceux qui ont épaulé ma recherche chez les bouquinistes, salons et marchés du livre dans toute la France et à l’étranger, afin de me procurer les ouvrages de Romain Rolland les plus indispensables à mon travail, notamment ma sœur Séverine pour ses trouvailles miraculeuses sur internet.

      

      Toute ma gratitude à mes chers amis, dont le soutien, les encouragements et les facéties m’ont beaucoup aidée : grâce à eux j’ai été rassurée, consolée, stimulée, moquée, et j’en oublie…

      

      Et, je remercie sincèrement “ Mum ” et Muriel Marandola pour leurs précieux conseils et leur relecture des nombreux remaniements de mon texte.

      

      Un merci infini au talentueux auteur des illustrations de ma thèse : Jérémy Moncheaux. Merci pour tout.

      

      Je salue la formidable Association Romain Rolland (Brèves), et en particulier Madame Martine Liégeois qui la dirige, ainsi que Monsieur Bernard Duchatelet pour l’immense travail qu’il a accompli en faveur de l’œuvre rollandienne, et Monsieur Yves Jeanneret pour son soutien.

      

      Enfin, remerciements posthumes à Stefan Zweig, dont la lecture des romans, nouvelles, essais et biographies m’a incitée à me plonger dans la lecture de ses Journaux, me permettant de découvrir les écrits de Romain Rolland et de me lier à cette personnalité admirable.

      

      


abreviations

      

      

      AE : L’Ame enchantée

      BE : Beethoven, les grandes époques créatrices

      C1, C2… : Cahiers Romain Rolland n° 1, n° 2…

      CR : Compagnons de route

      CRU : Cloître de la rue d’Ulm

      JAG : Journal des années de guerre

      JC : Jean-Christophe

      JEN : Journal de l’Ecole Normale

      MFJ : Mémoires et Fragments du Journal

      MA : Musiciens d’aujourd’hui

      JJR : Les Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau

      RR : Romain Rolland

      VB : Vie de Beethoven

      VI : Le Voyage intérieur

      VT : Vie de Tolstoï

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


Introduction

      

      Le fleuve rollandien, déroutant, comprend de multiples itinéraires. Parfois se croisent, se mêlent ou s’ignorent l’itinéraire d’un homme, celui d’un héros, d’une œuvre, d’une génération, d’une renommée et d’idéaux. Romain Rolland (1866-1944) accède à une renommée internationale avec son œuvre Jean-Christophe 1 , renforcée par les articles pacifistes réunis dans Au-dessus de la mêlée 2 . Il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1916 grâce aux admirateurs, à l’étranger, de son œuvre. Mais en France, la vexation de la critique française envers celui qui avait brocardé les institutions dans le fameux volume de “ la Foire sur la place ”, fait place à une animosité sans bornes lorsque Rolland ose dénoncer l’absurdité du massacre de 1914-1918 et prédire le pire aux peuples haineux. Depuis, l’œuvre rollandienne est négligée par la critique en France, et pourtant, quelle œuvre riche, belle et complexe, à l’image de son créateur ! Elle semble facile à lire, le style dans le roman est clair, limpide, jolie petite musique à lire à haute voix, cependant s’entremêlent les niveaux de lecture, les références, les idées, les symboles, et ce n’est que par étapes que tout s’éclaire, en faisant dialoguer les œuvres de Rolland entre elles, mais aussi les textes biographiques, et les sources d’inspiration.

      

      Notre travail de recherche, mené dans une perspective intertextuelle, est consacré à tout ce qui se rapporte à la formation humaine et intellectuelle dans les œuvres autobiographiques, la correspondance et les œuvres fictionnelles – avec une prédilection pour Jean-Christophe – de Romain Rolland. La question de la formation chez Romain Rolland n’a jamais fait l’objet (en-dehors de travaux biographiques) d’une recherche approfondie, alors qu’elle est au cœur nous semble t-il des pensées de Rolland, de son œuvre et de son impact.

      À partir de l’étymologie latine formatio, signifiant la “ confection ” et la “ forme ”, la formation est l’élaboration dans l’esprit des idées et jugements : elle désigne généralement l’éducation intellectuelle et morale, quelqu’en soit le moyen. Mais jusqu’au XIXe siècle il était plus courant d’employer le terme de développement : le mot est utilisé dans le même sens que celui de formation aujourd’hui, sauf qu’il recouvrait parfois la nuance de perfectionnement et d’accroissement des facultés intellectuelles et morales.

      L’analyse de la formation du héros de Jean-Christophe, ainsi que l’étude de la propre formation de son auteur, avec la mise en lumière des corrélations et des écarts entre la fiction et le biographique, permet de dégager la conception rollandienne de la formation, plus particulièrement l’apprentissage à l’adolescence. Comprendre les années de formation de Romain Rolland est une étape indispensable pour remarquer que se constitue la philosophie rollandienne sur l’homme, telle qu’elle sera exprimée dans Jean-Christophe. Cette étape mène à la démarche de transmission qui est celle de Rolland dans son roman-fleuve. Elle permet la compréhension du va-et-vient entre la réalité et la fiction, ainsi que l’appréciation du rôle formateur, pour Rolland, de son roman, lequel lui a donné un statut de modèle. Nous verrons quels sont les conditions et les buts de la formation pour le maître à penser, en France et ailleurs, d’une époque.

      Romain Rolland, né à Clamecy où il a grandi, déménage à Paris en 1880 et y termine le lycée : il entre à l’Ecole normale supérieure en 1886, puis à l’Ecole de Rome en 1889. Il se situe au carrefour d’une époque, au niveau littéraire mais également historique, social et politique. Cet homme érudit, curieux de la littérature de tous les continents, formé à l’Histoire de sa civilisation et de son pays et attentif aux événements politiques contemporains du monde entier, musicologue averti et excellent musicien, fut un homme de son temps investi dans les courants et combats qui caractérisent son époque.

      La formation de Rolland comprend plusieurs orientations complémentaires. D’abord, l’éducation intellectuelle institutionnelle que Rolland reçoit à l’Ecole normale supérieure et, dans une moindre mesure, à l’Ecole de Rome. À cette éducation institutionnelle, s’ajoute la formation livresque, acquise par Rolland en fonction ou non des modes littéraires de sa génération. L’éducation humaine, grâce aux relations amicales et sociales, grâce aux voyages, et grâce à la rencontre d’un guide constitue une autre voie essentielle. Enfin, la passion de Rolland pour la musique le conduit à une formation musicologique au gré des concerts, rencontres, et lectures.

      En quête de maître pendant sa jeunesse, Rolland poursuivait une recherche dont les motifs, comme nous le verrons, s’expliquent par le désabusement de sa formation normalienne et par le contexte de son époque. Nous analyserons grâce au cheminement de cette quête tout ce qui régit la destinée de la formation de Rolland. La quête du jeune homme semblait d’abord vouée à l’échec (la relation avec André Suarès, la démarche auprès d’Ernest Renan), et la lecture de Goethe en particulier incarne l’alternative rollandienne à une recherche infructueuse, jusqu’au succès de la quête avec la rencontre du mentor Malwida von Meysenbug.

      Œuvre réaliste d’une âme idéaliste, Jean-Christophe est le parcours d’une vie, celle de Jean-Christophe Krafft, musicien allemand forgé sur le modèle de Beethoven, et projection d’un long rêve. Le héros traverse le Rhin, il s’exile à Paris, Rolland le fait évoluer au gré des expériences, pour que Christophe se trouve et retrouve ce qui l’a nourri, ce qui fait toute l’humanité. La formation de celui qui incarne la force orgueilleuse est une invitation à se mettre en quête d’une philosophie de vie acceptable, dans laquelle se révèle une préoccupation dominante chez Rolland, constituée pendant les années d’études.

      Avec ce roman, conçu comme un fleuve, Romain Rolland inaugure un genre littéraire : le roman-fleuve, manifestation du tournant pris par le roman. Ce nouveau genre permet de traiter idéalement le sujet de la formation de l’homme : sa longueur favorise en effet une exploitation ample de toutes les phases du développement du héros au cours de son existence. Les protagonistes sont l’incarnation d’une génération définie en fonction du contexte
social, politique et culturel, qui se confronte à la génération ancienne, qui évolue dans le temps et l’espace en préparant le monde des futures générations. La formation du héros au centre de l’intrigue permet de rapprocher Jean-Christophe du roman de formation. Il s’en rapproche autant qu’il s’en écarte. Il faut, en effet, comprendre la démarche de Rolland, qui a présidé à la rédaction de ce roman, et prendre en considération les intentions formulées par Rolland et l’écart dans l’œuvre terminée pour déterminer ce qui distingue ou non Jean-Christophe du roman de formation. Il est nécessaire pour cela analyser l’itinéraire du héros, qui affronte les étapes habituelles dans le roman de formation (tentative de dépassement de la naïveté originelle, confrontation avec l’entourage familial et amical, confrontation et essai d’adaptation à la société) et analyser le message rollandien sur la formation à partir des expériences de son héros.

      

      L’œuvre de Romain Rolland est vaste et touche à des genres différents. Pour notre travail de recherche, il a été nécessaire de délimiter un corpus, représentatif à notre avis du sujet étudié. L’œuvre de fiction que nous étudions principalement, Jean-Christophe, publiée de 1904 à 1912, a été choisie parce que le récit de la destinée du héros Jean-Christophe Krafft accorde une très large place à la question de la formation. De plus, l’impact de l’œuvre sur ses lecteurs contemporains a directement à voir avec notre réflexion sur la formation, dans le statut de maître qui va être octroyé à son auteur.

      Parmi les ouvrages biographiques, nécessaires pour analyser le discours de Rolland sur son expérience personnelle de la formation, et plus généralement, sur la formation intellectuelle et humaine, nous procédons à une sélection qui retient les écrits biographiques (journal, notes et correspondances) contemporains de la formation de Rolland et de l’élaboration de Jean-Christophe. En outre, pour le discours rétrospectif de Rolland sur ses années de formation, notre sélection comprend deux ouvrages testamentaires.

      Romain Rolland a commencé très tôt à écrire sur lui-même. Trois carnets de son journal de jeunesse ont été conservés par Rolland, ils sont intitulés “ Notes des temps passés ”, et se rapportent à la période de 1880 à avril 1887, puis d’avril 1887 à juillet 1888, et enfin de juillet 1888 à août 1889. Cette dernière partie a été publiée sous le titre de Journal de l’Ecole Normale (1886-1889), qui constitue le document principal du Cloître de la rue d’Ulm 3 , ouvrage paru en 1952, regroupant des écrits de Rolland relatifs aux années d’études à l’Ecole normale supérieure. Des extraits de la correspondance rollandienne, réunis sous le titre de Quelques lettres à sa mère, et un petit essai rédigé en 1888, intitulé Credo quia verum, forment le reste de l’ouvrage. Dans son Journal de l’Ecole Normale, Romain Rolland recense ses activités : les cours, les conversations, les sorties culturelles, et les lectures dont les plus marquantes font l’objet de résumés et de commentaires.

      La correspondance publiée de Romain Rolland compte une quarantaine de volumes, nous avons donc procédé à une sélection en fonction de la période sur laquelle se concentre notre recherche. Nous avons principalement utilisé la correspondance de Romain Rolland avec sa mère Antoinette-Marie Rolland : outre les fragments de la correspondance déjà mentionnés, la correspondance datant de l’Ecole de Rome comprend deux volumes (Printemps romain 4  et Retour au Palais Farnèse 5 ). Le jeune homme fait le récit quotidien de sa formation en Italie, ce qui apporte beaucoup d’éléments intéressants sur une étape essentielle dans sa formation. À Rome, en effet, il se transforme grâce au dépaysement, et grâce à l’action de Malwida von Meysenbug. Nous avons aussi eu largement recours aux lettres que Rolland lui a envoyées (leur correspondance a commencé en 1890) dont une sélection a été publiée (Choix de lettres à Malwida von Meysenbug 6 ). Cette correspondance, ainsi que les lettres de Rolland envoyées à la confidente et amie Sofia Bertolini rencontrée en Italie 7 , permettent de dégager les principaux aspects d’une étape essentielle dans sa formation. Enfin, nous avons utilisé la correspondance de Suarès avec Rolland, riche d’enseignements sur les échanges entre les deux normaliens, et témoignage des questionnements des deux hommes en formation.

      Pour l’étude des modèles rollandiens, nous avons choisi en particulier deux ouvrages de Romain Rolland qui apportent des éclaircissement sur l’élaboration du héros de Jean-Christophe et sur la vocation d’exemple de sa vie. Le premier est une brève biographie de Beethoven, Vie de Beethoven 8  : la vie du compositeur, outre qu’elle a inspiré la construction du héros Jean-Christophe Krafft, constitue un modèle de développement. Le second ouvrage appartient au cycle Beethoven, les grandes époques créatrices, dont il est le deuxième volume, Goethe et Beethoven 9  : Rolland y développe plus amplement la biographie précédémment citée, mais insiste également sur une autre personnalité qui lui sert d’exemple, celle de Goethe.

      Le discours rétrospectif de Rolland sur ses années de jeunesse est très intéressant puisqu’il est le lieu d’une déformation, due non seulement aux années qui se sont écoulées, mais due aussi à une volonté d’adaptation de la réalité des faits. Se croyant à la fin de sa vie, Rolland commence en 1924 son véritable “ testament spirituel ”, Le Voyage intérieur (Songe d’une vie), dont il prévoit la publication après sa mort 10 . L’intérêt de cet ouvrage pour notre recherche tient au retour de Rolland sur ses lectures, sur ses années d’écolier et d’étudiant, sur les rencontres capitales de sa jeunesse, qui sont autant d’indications précieuses sur la formation rollandienne. Rolland établit des parallèles entre sa biographie et des personnages et situations de Jean-Christophe. En juin 1938, Rolland commence à préparer des Mémoires, d’après les cahiers de son journal de jeune homme ; il les achève en septembre 1940. Mais parallèlement, dès le début de la seconde guerre mondiale, il tient un journal intime dans lequel il note ses impressions. L’ensemble sera réuni après la mort de Rolland et publié sous le titre de Mémoires et Fragments du Journal 11 .

      

      Cette thèse a pour objet de mettre en perspective la formation intellectuelle et humaine de Romain Rolland avec la formation de son héros dans le

      roman-fleuve Jean-Christophe, de manière à éclairer la position de l’auteur sur la question du développement de l’homme. Ceci doit nous permettre d’établir les fondements du statut rollandien de maître et de modèle pour une génération de lecteurs. Entamons dès à présent notre “ longue traversée du fleuve ” 12 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustration 2


PARTIE I.
Romain Rolland et la formation

      

      

      

      

      

      

      

      

      Notre recherche sur la formation touche nécessairement aux références, aux modèles et aux influences, impliquant de facto de cerner les protagonistes de cette étape essentielle de la vie. Deux acteurs majeurs vont permettre la formation : celui qui va émettre (dans lequel on entend son homophone “ maître ”) le discours formateur, à savoir l’émetteur, et celui qui le reçoit, à savoir le récepteur (qui se fait réceptacle).

      Qui est au juste cet émetteur ? Une locution moins utilisée aujourd’hui est courante au XIXe siècle, celle de “ maître à penser ”. Pour ce travail visant à montrer les formations, ne vaut-il pas mieux simplement désigner, dans le contexte du XIXe siècle et du XXe siècle, la personne qui sert de modèle sous le terme de “ maître ”, en sachant que ce mot implique plusieurs acceptions ?

      Qui est le récepteur de la formation ? La formation de Romain Rolland est jalonnée d’étapes, qu’il est biographiquement important de présenter. Comme notre étude porte sur le discours de la formation chez Romain Rolland, la démarche de biographe ne remplit cependant pas les objectifs fixés. Pour connaître le récepteur que fut Romain Rolland, il nous faut analyser le discours rollandien sur sa propre formation, et utiliser le matériau en notre possession : le journal et la correspondance.

      

      D’abord, voyons le maître. L’emploi de maître et maître à penser est très courant jusqu’au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle 13 . Le maître, du latin magister, désigne étymologiquement une fonction, celle de maître d’école, et par extension toute personne exerçant une activité dans l’enseignement, jusqu’aux professeurs des universités et grandes écoles. Il en découle une appellation d’usage respectueuse, à l’égard d’une personnalité éminente dans son domaine. Il peut également indiquer la supériorité reconnue d’une personne dans un domaine, le maître représentant dès lors la plus grande référence en terme de compétences dans sa discipline. De même, il peut désigner la personne qui initie à un domaine, qui fait découvrir quelque chose qui peut relever d’un domaine moins scientifique ou académique que les domaines suggérés par les autres acceptions. Le maître transmet son savoir et sa passion.

      Le maître à penser implique des élèves ou des disciples, ou des groupes ou écoles, lesquels reconnaissent son autorité intellectuelle et son influence. En Littérature, le terme désigne l’écrivain qui inaugure et théorise un courant littéraire : l’enquête de Jules Huret distingue Emile Zola avec le naturalisme, ou Paul Bourget avec le roman psychologique. La tendance est paradoxale chez les jeunes écrivains. Officiellement, il s’agit de se déclarer indépendant de tout maître et de toute école littéraire, de participer à une revue consacrée par la tradition, ou de préférence à une revue d’avant-garde, afin de se distinguer et de s’affirmer. Officieusement, dans les confidences orales ou écrites, il est chose courante de vénérer un maître en philosophie, en littérature, en histoire et de le reconnaître publiquement assez tardivement. Lorsque le maître à penser est à l’origine d’une doctrine philosophique, il est celui que l’on qualifie jusqu’au XIXe siècle par le terme de philosophe, terme employé concurremment avec celui de penseur. Le philosophe est un sage qui s’adonne à l’étude rationnelle, mais il est souvent celui qui possède un nombre varié d’aptitudes et de compétences, et un savoir encyclopédique. Le terme penseur désigne donc d’abord le philosophe, dont les connaissances touchent à différents domaines, et qui cherche à éclairer les consciences. Le penseur déclenche les polémiques et nourrit les débats : il suscite la réflexion, il est un maître à penser. Quel est le penseur du XIXe siècle ? Le penseur peut être un savant (mathématicien, etc.). Les grands modèles pour les écrivains du XIXe siècle sont scientifiques, héritiers des encyclopédistes des Lumières : Cuvier, Claude Bernard, Auguste Comte, Ernest Renan et Hippolyte Taine. Le maître ou penseur appartient en général à une famille de pensée, ainsi Taine fait-il partie de la famille des scientistes, définie par Tzvetan Todorov (pensée scientiste 14 ).

      Le penseur est l’intellectuel, terme créé au tournant du siècle lors de l’Affaire Dreyfus : dans un article, Clemenceau désigne ainsi les signataires qui s’engagent dans la demande de révision du procès d’Alfred Dreyfus. Le terme est connoté politiquement dans le cadre de l’Affaire Dreyfus, et il fera l’objet de débats entre les partisans et les opposants à l’engagement public de personnalités venues de domaines variés 15 . Christophe Prochasson définit ce terme avec justesse, comme représentant “ le maillon intermédiaire entre le philosophe et le spécialiste ” 16 . L’intellectuel touche avec maîtrise à différents domaines de connaissance, aussi bien la philosophie que les arts et les sciences, ainsi que la religion. La plupart des intellectuels sont des universitaires. Leur champ d’action grandissant fait suite aux bouleversements produits par la volonté d’instruire le peuple 17 . Le statut des universitaires change donc au cours du XIXe siècle, ils bénéficient d’une nouvelle légitimité grâce à l’augmentation de leur public, de leur audience, et du prestige nouveau qui entoure la recherche :

      

      Leur enseignement était parfois même pris en compte par des artistes : des peintres se penchaient sur de nouvelles théories physiques, des écrivains s’inspiraient de la psychologie et de la philosophie universitaires. Taine et Renan servaient ainsi de “ références omnibus à de nombreux écrivains ”. (…) Les universitaires étaient soudain devenus des intellectuels à part entière. 18 

      

      Le maître à penser peut se définir comme protagoniste de l’histoire de la pensée. Tzvetan Todorov distingue pensée et philosophie : selon lui, le champ de la pensée est “ bien plus vaste, plus proche de la pratique, moins technique, que celui de l’autre [de la philosophie] ” 19 . Il lie ce champ de la pensée avec celui des idées : “ Les familles d’esprit que j’identifie sont ’ idéologiques ’ plutôt que philosophiques : chacune d’elles est un agrément d’idées politiques et morales, d’hypothèses anthropologiques et psychologiques, qui participent de la philosophie mais ne s’y limitent pas. ” 20 . Tzvetan Todorov nous semble donner là une définition du maître à penser tel qu’il a pu être conçu au XIXe siècle et certainement aussi au XXe siècle : celui qui réfléchit à des idées qu’il véhicule, ses idées et réflexions ne se rattachent pas exclusivement au domaine de la philosophie 21  et forment avec d’autres domaines un “ agrément d’idées ”.

      Le maître à penser influence une, voire plusieurs générations. Il a souvent le sens de guide : il est celui qui propose des sujets de réflexions, qui propose une méthode, et qui indique des voies de réponses. Il peut être un soutien, mais également un déclencheur d’idées et d’actions. Renan et Taine sont souvent associés comme “ maîtres ” de la seconde moitié du XIXe siècle, identifiés ainsi :

      

      Ils [Renan et Taine] donnent l’un et l’autre le magnifique exemple d’une vie vouée tout entière à la science et au travail. Ils sont le cerveau de la France, et la génération sérieuse qu’ils dominent les investit d’une véritable magistrature spirituelle. (…) C’est dans leurs œuvres que la jeunesse s’approvisionne de principes, d’idées et de faits. () Par excellence, ils sont les Maîtres. 22 

      

      Chez Romain Rolland, l’appellation maître peut vouloir dire simplement professeur, par exemple lorsqu’il évoque ses professeurs de l’Ecole normale supérieure. Il utilise également le terme pour désigner les écrivains qui lui sont chers, Goethe, Stendhal, Tolstoï, avec une connotation d’admiration nette. Maître est également utilisé par Rolland dans le sens de maître à penser, ainsi écrit-il au sujet de Rousseau que “ son meilleur maître, son Mentor, qui le suivit de l’enfance à la mort, ce fut Plutarque ” 23 . Dans ce cas, il admet et valide l’acception du mot attribuant ici à un auteur le rôle de guide. Enfin, le “ Maître ”, avec toute l’importance de la majuscule, renvoie chez Rolland à Dieu, le créateur de l’univers, au-dessus des hommes.

      Rolland emploie aussi le terme de penseur, vraisemblablement dans le sens de “ maître à penser ” : en 1887 il fait une liste de “ ses ” penseurs, qui inclut un philosophe, Spinoza, un musicien, Wagner, un écrivain, Tolstoï, et un écrivain philosophe archétype de ce qui s’appellera plus tard l’intellectuel, Renan. Il fait à cette occasion une confidence très intéressante : “ Tous mes penseurs chéris ont inconsciemment collaboré à ma doctrine. ” 24 . Il se sent très proche de ses maîtres à penser, qu’il admire, idolâtre presque, mais qu’il critique également ; certains seront appelés ses “ compagnons de route ”. Il éprouve du respect pour les maîtres à penser : pour les réflexions qu’ils

      ont menées, car ils ont contribué à l’évolution de la pensée. Nous verrons qu’une filiation entre Rolland et certains maîtres est discernable. L’héritage des anciens est défendu, la connaissance du patrimoine culturel étant nécessaire au développement de l’homme pour Rolland. S’il reconnaît comme Renan la nécessité d’une évolution (des mentalités, par rapport à la religion par exemple), c’est que les grands penseurs et leurs idées constituent autant d’étapes essentielles de la réflexion philosophique sur l’homme pour le progrès de la marche du monde.

      

      Le deuxième acteur dans la formation est bien évident le récepteur que fut Romain Rolland. Ses écrits intimes (son journal, sa correspondance, ses notes diverses) nous apprennent beaucoup sur son statut de récepteur d’une formation dispensée au sein de l’institution scolaire, mais qui ne s’y réduit pas. Alors, se pose à nous le problème de la pertinence des sources relayant le discours rollandien sur la formation. Les travaux de Philippe Lejeune ont soulevé le problème de la mémoire et de la vérité relatifs à “ l’écriture intime ” 25 . Il nous faut nécessairement prendre en compte les “ limitations ” du “ ’je’ de la confidence journalière ou épistolaire ” 26 , qui éclairent sur la posture de Rolland. Les sources choisies au sein des écrits de Romain Rolland pour étayer notre travail, tant ici sur le parcours scolaire de Rolland que sur sa formation de jeune homme, sont des sources précieuses, mais chacune pouvant être considérée comme incomplète puisque fragmentaire, c’est la référence à l’ensemble du discours qui permet d’avoir le matériau le plus fiable.

      En premier lieu, le Journal de l’école normale (ainsi appelé par Rolland lui-même), s’ouvre abruptement sur la liste des vingt-quatre reçus à l’Ecole normale à la date du 31 juillet 1886, ce qui constitue une entrée en matière inhabituelle pour un journal 27 . C’est que le journal de Rolland, qui s’achève en été 1889, a subi des coupures et a été parfois réécrit. Surtout, les notes de Rolland, en réalité commencées en 1882 (ce qui correspond à son entrée en école préparatoire), ont toutes été détruites. Pour ce qui reste des notes de 1886 à 1889, l’éditeur a placé un avertissement relatif aux coupures du journal 28  : il rend compte d’une intégralité des extraits mais pas du contenu des notes rédigées à l’époque par Rolland. Rolland lui-même a apposé une mention indicative sur la copie de son journal, laquelle ne précise en rien l’élimination de certains passages : “ Ces notes sont le résultat des cendres de mes premiers petits Cahiers écrits depuis les premiers mois de mon séjour à Paris, en 1882, jusqu’en 1889, brûlés en 1912 ” 29 . Parfois, sont intégrés au journal des résumés de petits cahiers thématiques : c’est le cas par exemple pour la période allant de décembre 1886 et janvier 1887, ainsi que l’indique Rolland 30 . Aux notes explicatives s’ajoutent aussi des remarques postérieures datant de la copie des notes 31 . Enfin, il manque des pages au journal originel, ça et là indiquées (de manière exhaustive ?) par Rolland 32  : coupures opérées afin de ne pas nuire aux personnes citées lorsqu’une publication est envisagée une vingtaine d’années après la rédaction ? C’est probable. Car, déjà, au moment de la rédaction, Rolland était gêné par l’idée que son journal soit parcouru par d’autres yeux, ce qui entraîne une résistance à la confession : “ je n’ose pas bien écrire tout ce que je pense. ” 33 . Néanmoins, Rolland précise que cette résistance concerne les membres de sa famille, lorsqu’il pourrait tenir des propos les concernant. Il évite de blesser ses proches (même et surtout intentionnellement) en omettant de faire référence à eux.

      Jeune, Romain Rolland est très sceptique quant à la pertinence d’un travail sur la lecture d’un journal pour étudier un écrivain (ou toute personnalité) :

      

      Celui qui, sans me connaître à l’avance, s’aviserait de me refaire, avec mes notes (…), ferait un Romain Rolland bien différent de celui que je suis. Puis-je écrire toutes mes pensées ? Les plus importantes peut-être ne sont pas dans mes cahiers. (…) La plupart du temps, les mots écrits sont un masque. Je le sais bien, moi qui ne montre pas aisément mon visage. 34 

      

      La réserve de Rolland tient peut-être à la crainte que son journal soit lu par autrui, et par précaution, dans cette hypothèse, il se couvre en prétendant ne pas se montrer tel qu’il est. Mais, à l’époque du Journal de l’Ecole Normale Rolland n’a pas de motif d’être masqué : il n’a aucune notoriété, son journal de normalien est rédigé pour lui-même et appartient au registre de l’intime. Les lacunes se situent au niveau de l’espace-temps. Il nous semble évident en effet que l’écriture diaristique est par essence lacunaire, chaque espace-temps non relaté représentant une lacune dans le compte rendu d’une vie. Mais, la sélection opérée par le diariste parmi les événements de sa vie retient les faits et réflexions marquants : et quand bien même il s’agit d’anecdotes a priori sans importance, par principe, si elles sont relatées c’est qu’elles ont suffisamment imprégné la mémoire du diariste pour mériter de figurer dans son journal, et qu’elles font sens pour lui. Restent les lacunes de l’espace-temps dues à l’oubli. Mais, l’oubli d’un fait ou d’une idée jugés importants durant le moment où ils sont vécus ne dure guère : il nous semble que le compte rendu n’en est jamais retardé que de quelques heures ou de quelques jours. Alors, pour faire du journal intime un outil de compréhension efficace de son auteur, il faut selon Rolland être doué d’intuition et réussir à “ devenir ceux qu’on veut peindre, s’emparer de leur corps, s’habiller d’eux. ” 35 .

      En second lieu, la correspondance contemporaine à la période des études de Romain Rolland est un matériau précieux pour nous. Comme pour le journal, se pose le problème des lacunes. La correspondance publiée est parfois unilatérale et incomplète : seules les lettres de Suarès ont été publiées, et il s’agit comme pour la correspondance avec Malwida von Meysenbug d’une sélection de lettres. La correspondance de Suarès publiée débute en mars 1887 et s’achève en décembre 1891 : la période couvre donc les années principales de la formation de Rolland. L’appendice du Printemps romain est constitué d’“ Extraits de Lettres intimes à ma mère brûlées des mois de mai et juin 1890 ” 36 , ces extraits ayant été recopiés ou résumés par Rolland à la même époque que la destruction de son journal de normalien. La justification des lacunes est donnée par Rolland en personne : “ je ne veux vivre à cœur ouvert qu’avec mes deux ou trois cœurs choisis, et avec moi-même. ” 37 . Le cercle intime doit être préservé, et Rolland ne supporte pas l’idée que des yeux étrangers lisent ses missives privées. Où l’on découvre, par les précautions prises, une véritable gestion de la correspondance destinée aux intimes de la part de Rolland 38 .

      Philippe Lejeune a posé les conditions remplies par l’autobiographie et par les genres voisins de l’autobiographie, montrant notamment les pactes et les contrats qu’impliquent ces différents genres 39 . Le journal intime et la correspondance n’impliquent pas de pacte de la part de leur auteur. En revanche, dans certaines circonstances, un pacte peut être scellé, qui atteste l’intention de se rapprocher au mieux du vrai, et de faire œuvre de sincérité : c’est le cas de Romain Rolland. Lui qui se place parmi les “ gens timides et concentrés ” 40 , constate la différence de ton et de propos dans ces lettres “ si souvent enthousiastes ” et ses paroles “ en général, si froides ” 41 . Ainsi, lorsqu’il dit : “ je ne me livre qu’à moi-même ” 42 , il faut comprendre là qu’il est lui-même dans ce qu’il pense en son for intérieur, et dans ce qu’il rédige pour lui seul. Mais pas seulement, il est lui-même dans la correspondance adressée à son cercle intime, dans laquelle il laisse place à la vérité et à la spontanéité de ses impressions et idées, sans y insérer la prudence dévolue au cercle des correspondants moins intimes 43 . Si une part de secret est forcément maintenue par Rolland 44 , la question de la formation ne rentre pas dans la catégorie de l’indicible 45 .

      Il s’agit de ne pas oublier que dans le discours par lettres, il est de rigueur de ménager son correspondant, et par politesse, respect, et amour quand des proches sont les destinataires. Il n’est pas choquant dès lors que Romain Rolland ait le désir de plaire à ses correspondants intimes, ou le désir de les rassurer : voilà qui peut entraîner une atténuation, voire une absence, de son opinion personnelle ou de discours relatifs à son état d’esprit 46 . Rolland irrité peut avoir le désir de provoquer ses correspondants en forçant le trait de ses idées. Dans tous les cas, Rolland manie volontiers plusieurs registres, il est adepte du second degré, donc il faut bien le connaître pour démêler le sérieux de l’ironie, le calme de la colère, etc. Et, il nous faut avouer que, parfois, seul le destinataire est en mesure “ de discerner ce qui est écrit pour lui ” 47 , comme l’indiquait Rolland lui-même.

      Des correspondantes intimes et privilégiées telles que Marie-Antoinette Rolland, Malwida von Meysenbug ou Sofia Bertolini nous paraissent être le gage d’un Romain Rolland le plus proche que possible de la sincérité.

      Rolland rapporte ainsi à Sofia Bertolini qu’une doctorante travaillant sur Malwida von Meysenbug lui a demandé les lettres de Malwida. Le refus de Rolland montre clairement le caractère hautement personnel de cette correspondance 48 , l’intimité affirmée ici nous paraît le gage d’une authenticité relativement digne de confiance quant aux écrits (réflexions, questions, récits). Si une lettre est mûrement réfléchie (pendant plusieurs jours), Rolland le précise. De même, lorsque parfois Rolland confesse (là encore aux intimes) ne pas avoir eu le temps de préparer ses lettres, l’afflux spontané des idées qui coulent nous paraît attester leur sincérité dans ce cas précis, puisqu’il n’y a pas eu de temps pour la préméditation des écrits : “ Je vous écris, en grand désordre, au hasard des pensées qui viennent. ” 49  écrit Rolland à Sofia Bertolini. Mais, comme un mouvement d’humeur a pu conduire Rolland à écrire des pensées ne représentant pas son opinion ou état d’esprit habituels, il est là encore préférable de recouper avec d’autres lettres qui ont précédé ou suivi, et de compléter avec le journal pour vérifier l’humeur générale. Parfois, Rolland veut se dégager de l’instant 50 . À l’inverse, si l’on peut envisager une préméditation, une sélection, un choix réfléchi de Rolland dans certaines lettres, il arrive que lui-même confesse livrer son intimité 51 , et s’engage à la sincérité et il n’y a alors pas lieu de remettre en cause les écrits du chantre de la sincérité 52 . Cette pratique ne va pas de soi, mais correspond à l’opinion rollandienne ayant trait à la liberté et à la vérité :

      

      Si j’aime à te livrer ainsi, dans son ensemble, une période de ma vie, – je n’aurais jamais voulu le faire jour par jour. A vivre continuellement tout haut, on risque de ne plus vivre du tout, et de fausser les sentiments en les exprimant au dehors. Et puis j’aime à être libre. 53 

      

      La correspondance, quasiment quotidienne, de Rolland avec sa mère pendant les années romaines, lui donne par son type de fonctionnement un statut très proche de celui du journal intime 54 . En effet, il s’engage à la sincérité et tâche de rapporter au mieux les faits marquants ou intéressants de sa vie.

      Nous soulignons enfin que l’orgueil qui caractérise Rolland nous oblige à relativiser certains propos dans ses lettres qui cachent une réalité moins honnête et moins glorieuse que celle affichée.

      Concernant ses écrits (notes, journal, lettres) de jeune homme et d’écrivain non encore reconnu, il ne saurait être question de taxer Romain Rolland de calculs relatifs à des intentions de publication. Les réserves exprimées ont trait au dévoilement indu de l’intimité, aux précautions dont il faut user pour préserver soi ou autrui, et aux lacunes des notes. Quand Rolland déroge sciemment à la sincérité dans la correspondance avec ses proches, il en laisse le témoignage quelque part. Ainsi pour la relation devenue difficile avec Suarès, Rolland indique dans son journal “ nos lettres mentent. Il faut que j’avoue ici. ” 55 . Cela ne nous semble en rien remettre en cause l’intérêt de la correspondance de Rolland, car il y a un mensonge (ou omission) à une période donnée, dans un contexte particulier 56 . Ce que n’a pas manqué de préciser Rolland 57 .

      De plus, il nous semble que le choix de Rolland de se confier en recourant à la pratique de l’écriture diariste, ou en recourant à l’écriture exclusive d’une correspondance, ou en recourant à deux écritures concomitantes (c’est le cas pendant la première guerre mondiale), dépend de son souci d’une exploration de soi, dépend également de la possibilité pour lui de trouver un ou plusieurs confidents, et dépend d’un état d’esprit du repli sur soi (cas des notes intimes) ou du dialogue (cas de la correspondance).

      En résumé, il nous paraît nécessaire de garder à l’esprit que le matériau constitué par les différents journaux et carnets rollandiens ainsi que la correspondance représente un échantillon de la pensée complexe de Romain Rolland : ses réflexions multiples, ses centres d’intérêt variés, ses états d’âme présents dans les textes biographiques doivent être considérés en qualité d’échantillons. Les éléments recueillis, s’ils sont précieux, ne sauraient

      évidemment être exhaustifs, ce dont Rolland lui-même s’était aperçu. Le contenu des écrits biographiques en notre possession, servant à analyser la formation rollandienne et la pensée rollandienne sur le sujet, a été exploité au maximum de manière à obtenir un fonds représentatif et pertinent de la pensée exprimée par Romain Rolland. Enfin, si nous avons fait le choix d’opérer un travail d’analyse tant au niveau du matériau biographique que du matériau fictif 58  pour faire ressortir l’importance de la question de la formation chez Rolland, c’est pour approcher au mieux de la vérité à laquelle Rolland tenait tellement, en accord avec lui :

      

      Où est la vérité ? Dans le regard de vingt ans, dans celui de quarante, de soixante, ou dans celui qui est le mien, qui est le moi d’aujourd’hui ? Elle est ici et là. Elle est, l’une après l’autre, toutes les marches de l’échelle ; et elle est toute l’échelle. 59 

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


A) Parcours scolaire de Romain Rolland

      

      Pour celui qui dès l’enfance “ Livres et musique [m’] étaient le meilleur. ” 60 , quel autre parcours de formation envisager que celui consacré à la musique et à la littérature ? Tant bien que mal, Rolland saura concilier les deux passions, dans un mariage de raison.

      Rappelons d’abord le contexte des années de formation de Rolland dans les domaines qui lui tiennent alors le plus à cœur. Richard Wagner est la référence en musique, incarnant soit l’exemple à suivre, soit le modèle à dépasser, ou bien le contre-modèle. Les émules français de Wagner poursuivent la voie tracée par le maître allemand : le wagnérisme fera date 61 . D’autres contrecarrent la vogue wagnérienne, parce qu’ils la trouvent envahissante. Mais, la musique

      russe, orientale, et les thèmes espagnols imprègnent aussi la musique française. Celle-ci connaît un retour de la musique religieuse, avec beaucoup d’œuvres pour orgue, et par ailleurs le piano devient l’instrument à la mode. Ce sont autant de créations riches pour la musique en France, et Paris foisonne de concerts. Christophe Prochasson souligne “ la diversité des lieux où la musique se faisait ” 62 , avec le “ Concert Colonne ”, les “ Concerts Lamoureux ” 63 , “ la Schola ”. César Franck (1822-1890), compositeur et organiste, à la fin du siècle, est le grand maître de la nouvelle école française 64 , il a pour élèves Fauré, Debussy, d’Indy, Satie, Pierné… Claude Debussy 65  représente les musiciens de la décadence 66 , contre Camille Saint-Saëns 67  dans le camp du conformisme et de l’académisme.

      L’autre passion du jeune Rolland, les livres, est au centre de la formation institutionnelle qu’il reçoit après le lycée, en préparant le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. En réussissant le concours, Rolland intègre ce qui deviendra une véritable institution. L’institution la plus vénérable est alors le Collège de France 68 . Prestigieuse, puisque les plus grands savants y ont (ou ont eu) une chaire, elle est ouverte à tous. Mais, ne préparant cependant à aucun diplôme, elle n’a pas par conséquent la même vocation que l’Ecole normale supérieure. En effet, l’Ecole Normale, dont la naissance “ réelle ” date de 1808 (mais son installation rue d’Ulm date de 1847), est axée selon “ trois pôles : le concours d’entrée comme tri de départ, le concours de l’agrégation comme but, l’internat comme moyen. ” 69 . L’objectif est de former, grâce à un enseignement pluridisciplinaire, les meilleurs professeurs dans toutes les matières 70  pour les lycées et universités. L’internat permet aux normaliens un échange intellectuel fructueux avec leurs condisciples de toutes les filières.

      Il est indéniable que Romain Rolland, à l’Ecole Normale, est formé dans une école au prestige croissant, qui va acquérir un très grand renom à partir de la dernière décennie du siècle 71 . L’Ecole Normale est sur le chemin de l’institutionnalisation : Rolland y est déjà formé par les plus grands maîtres à penser de son siècle, choisis par le directeur des années précédentes, Fustel de Coulanges 72 . Rolland intègre une école qui vient de subir une réforme importante. Auparavant, “ à la Sorbonne comme rue d’Ulm domine le culte des humanités classiques et les études historiques ne sont qu’une discipline subalterne ” 73 , mais la suprématie des lettres s’est considérablement étiolée sous l’action de plusieurs anciens normaliens à la vocation résolue de spécialistes. Une réforme est conduite grâce à une communauté d’historiens : Gabriel Monod, Ernest Lavisse, Théodule Ribot, Paul Vidal de La Blache, entre autres. L’Ecole française de Rome (1874) et l’Ecole française du Caire (1880) sont ouvertes, une méthode historique dans son ensemble est définie, en 1876, par Gabriel Monod 74  dont nous verrons l’action auprès de Rolland. Plusieurs revues d’histoire sont créées. Les chaires d’histoire se multiplient, et pendant les années normaliennes de Rolland, le directeur de l’Ecole Normale est un archéologue, Georges Perrot 75 , et Paul Vidal de la Blache 76  en est le sous-directeur, chargé de la section des lettres. Le contenu de l’enseignement à l’Ecole Normale a évolué : désormais une grande place est consacrée

      à l’Histoire, “ devenue la discipline directrice qui donne le pas à toutes les autres. ” 77 . Elle est au centre de la formation des normaliens, sous l’impulsion notamment de Monod, lequel la considère comme “ l’étude libératrice pour l’esprit par excellence ” 78 .

      

      Pourquoi au juste se pencher sur le parcours scolaire de Romain Rolland ? Il s’agit de comprendre ce que nous appelons le dynamique idéologique de Rolland, c’est-à-dire le cheminement intellectuel en relation avec des éléments aussi divers que la filiation, la génération, l’école, les rencontres, les lectures, le credo personnel. Les orientations choisies par Rolland durant son parcours scolaire sont capitales pour embrasser l’œuvre rollandienne. Les différentes étapes qui constituent le parcours rollandien témoignent, selon nous, d’une personnalité en formation, dont les choix et les orientations, décidés à la suite de l’expérience scolaire mais aussi personnelle, annoncent les sujets chers à Rolland homme et écrivain. Les choix qu’il fait durant son parcours scolaire sont déterminants pour analyser sa position future sur la question de la formation, telle qu’elle se retrouve aussi bien dans son œuvre, que dans ses écrits intimes. Le parcours de Rolland pendant ses années de formation connaîtra une seconde vie dans certaines de ses œuvres.

      

      

      

      

      


1) Romain Rolland jeune : école et lectures

      

      Ce que nous connaissons de la formation de Romain Rolland fait suite à un bouleversement qui est autant humain qu’intellectuel pour le provincial qui a quitté la Nièvre de son enfance pour la capitale : c’est le choix parental d’offrir de meilleures études à leur fils suite à sa scolarité prometteuse. D’abord destiné à l’Ecole Polytechnique, Rolland a le sentiment d’être acteur de sa vie pour la première fois de sa jeune vie, en soumettant sa préférence : les lettres, avec la préparation au lycée Louis-le-Grand 79 . Il y entre en 1882 pour préparer le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. Beethoven s’est mis une première fois sur la route de Rolland puisqu’il change d’orientation 80  suite à l’audition d’une symphonie beethovenienne qui le bouleverse. À défaut de poursuivre la formation musicale à laquelle il aspire, Rolland se tourne vers les lettres, espérant y trouver un environnement plus propice à l’âme d’artiste qu’il s’est récemment découverte, notamment grâce à la vie culturelle parisienne. Il y prépare le concours jusqu’en 1886, puisqu’il échoue en 1884 et 1885. Rappelons que la formation parisienne de Rolland commence en plein essor des lois républicaines, lesquelles entre autres accordent de nouvelles libertés à la presse, mais surtout, modifient considérablement la place et le statut de l’enfant dans la société. L’enfant et l’adolescent sont désormais au centre d’une politique réformatrice, menée en particulier dans l’enseignement par Jules Ferry, dont les lois promulguées veillent à une école laïque en faveur du progrès et des sciences.

      

      En première année, la formation des littéraires est liée à la probabilité de préparer la licence ès Lettres option lettres : c’est la formation classique par excellence, néanmoins modifiée par la politique réformiste de Ferry qui insiste sur la littérature française et l’histoire littéraire, accordant un peu moins d’importance aux langues anciennes. Romain Rolland doit se plier aux exigences de l’Ecole Normale, à son “ culte de la méthode, ses techniques et sa morale ” 81 , et doit rendre “ des travaux d’érudition écrits et oraux ” 82  qui nécessitent sérieux et rigueur. Il présente des exposés aux sujets divers, qui permettent de mieux connaître ses objets d’étude.

      En première année d’Ecole Normale (1886-1887), les professeurs qui retiennent l’attention de Rolland, pour de bons ou mauvais motifs, sont Ollé-Laprune 83  (en philosophie), et Guiraud (en histoire ancienne). Nous verrons que, souvent pendant la formation de Rolland, l’enseignement des professeurs est comparé à l’enseignement qu’il tire de ses lectures. L’imprégnation des lectures sur Rolland est souvent plus flagrante que celle due à ses cours à l’Ecole Normale. En tout cas, les professeurs de Rolland en cette première année occupent une place mineure dans le journal, exception faite d’anecdotes sans intérêt pour notre travail sur la formation. Rolland évoque l’esprit qui règne en classe lors des exposés, nous donnant une indication intéressante sur les échanges intellectuels (mais aussi amicaux et inamicaux) qui ont lieu

      

      

      entre les normaliens :

      

      D’habitude, après chaque exposition, des objections sont soulevées par quelques camarades (…). Aujourd’hui, il s’est formé au contraire une coalition d’amis qui, sans s’être donné le mot, ont préparé des contre-objections, pour accabler ceux qui m’attaqueront : [ils] ont réuni toutes sortes de textes à l’appui de ma thèse. 84 

      

      Les conférences d’Ollé-Laprune sur la vérité fournissent à Rolland l’occasion de mener sa propre réflexion sur la question 85 , qui nourrira un petit essai sur son credo personnel. Cléricaux et anti-cléricaux s’affrontent à l’Ecole Normale, donnant l’occasion à Rolland de réfléchir à la religion. Chez les professeurs comme chez les étudiants, deux camps se font face et les luttes font rage dans l’Ecole 86 . Tandis qu’Ollé-Laprune clôt l’année par “ une apologie de l’Eglise catholique ” 87  dont Rolland recopie un extrait dans son journal, “ la contrepartie ” (suite à la conférence d’Ollé-Laprune) vient de Guiraud avec “ une dure leçon sur le catholicisme ” 88 . Mais, au dogmatisme du professeur de philosophie répond la violence injurieuse du professeur d’histoire ancienne ; les étudiants “ libres-penseurs et les juifs de la section ” comme les “ camarades catholiques ” 89  sont blessés par des professeurs peu adeptes de la nuance et adeptes parfois du prosélytisme. Chacun cherche à recruter pour son camp parmi les étudiants : Rolland rapporte comment sa section est divisée entre “ philotalas ”, “ atalas ”, “ antitalas ”, “ antitalas, ami de talas ” et “ talas ” 90 .

      À la fin de la première année, Rolland prévoit de s’orienter en licence ès lettres avec l’Histoire comme spécialité, en vue de l’agrégation d’histoire. L’agrégation d’Histoire est désormais le concours le plus prestigieux dans le domaine des lettres et exige de sérieuses qualités critiques. Et, quand Rolland demande le soutien de son professeur d’histoire ancienne lors d’une entrevue, celui-ci reconnaît à Rolland des qualités en philosophie et un “ tempérament littéraire ” 91 , mais il lui reproche un manque d’esprit critique et une propension à l’analyse psychologique. Le professeur Guiraud a compris que dans la discipline historique, ce qui intéresse déjà Rolland, c’est “ une étude d’âmes, une analyse d’esprits ” 92 . Ce que confirmeront plus tard les biographies que Rolland consacrera à des musiciens, ou encore les personnages de ses romans cycles comme Jean-Christophe ou L’Ame enchantée. Guiraud vante à Rolland les mérites de l’Ecole normale supérieure contre l’Ecole des Chartes, mais parvient essentiellement à convaincre Rolland qu’un dur labeur l’attend 93 . Rolland est certes capable de fournir le travail exigé, encore faut-il avoir les motivations nécessaires pour y parvenir.

      En deuxième année (1887-1888), les professeurs essentiels pour Romain Rolland sont : Brunetière (en français), Bloch 94  (en histoire ancienne), Monod (en histoire), et Vidal de La Blache (en géographie). L’aversion de Rolland pour un parcours en Lettres classiques est grandissante, d’autant plus qu’il n’aime ni le latin ni le grec. En revanche, Rolland consigne dans son journal le vif intérêt qu’il ressent pour l’Histoire, ses maîtres ayant su vanter les mérites de leur discipline :

      

      – Que veulent faire ceux d’entre nous qui valent le plus ? – De l’histoire. La philosophie est une nourriture fade. Les lettres sont un métier puéril et vieillot. 95 

      

      Rolland recueille de bonnes appréciations, de Monod pour un exposé sur Claude Haton 96 , de Vidal de la Blache pour sa leçon 97 . Ainsi, il semble avoir trouvé sa voie : la formation d’historien lui convient, et lui réussit. Il a songé, avec Suarès, à une méthode d’historien reposant sur l’innutrition et tournée vers l’analyse psychologique :

      

      Et comment Suarès et moi, voulons-nous faire de l’histoire ? (…) en nous repaissant des écrits, dits, faits du passé ; en faisant d’eux notre substance ; en épousant les âmes, et, avec ces âmes nouvelles, en devinant les pensées (…). Nous voulons revivre parfaitement les êtres qui furent. 98 

      

      Rolland manifeste déjà avec force son souhait d’être au plus près de la vérité en soignant l’analyse grâce à une recherche méticuleuse, de livrer un travail en toute objectivité, en tâchant de comprendre au mieux son sujet. L’intérêt de Rolland pour l’histoire réside dans les passions qui ont animé les peuples
et engendré les événements. Les synthèses historiques qui retracent les débats idéologiques agitant certaines époques le passionnent : c’est que la grande tendance du siècle est aux monumentales synthèses (Taine et Renan en sont l’illustration avec leurs synthèses immenses 99 ). De même, Rolland s’intéresse beaucoup à la géographie, conçue comme “ un poème panthéistique ” ; il adhère pleinement à l’idée de “ la Terre qui vit, qui pense, qui agit, en nous et par nous ” 100 .

      La littérature, qui passionne Rolland, lui semble autrement moins savoureuse telle qu’elle est enseignée. Pourtant, le grand atout de l’Ecole Normale est de compter dans ses rangs, pour enseigner la littérature, Ferdinand Brunetière (1849-1906), sujet de quelques analyses et commentaires dans le Journal de l’Ecole Normale. C’est que Brunetière est un personnage : il occupe alors une grande place dans le paysage de la critique française. Il s’est fait connaître par ses écrits critiques dans la Revue des Deux Mondes 101 , dont il est à partir de 1877 un des secrétaires 102 . La revue est certainement la revue française la plus lue et la plus inébranlable 103  ; son influence s’étend à toute l’Europe.
Elle était même “ comme l’antichambre de l’Académie française ” 104 , ce qui conférait à Brunetière une extrême importance chez les intellectuels 105 . Maître de conférences de littérature à l’Ecole normale supérieure à partir de 1886, défenseur et admirateur du classicisme français du XVIIe siècle, il en fait le sujet de ses cours à l’époque où Rolland est son élève… ce pourquoi il sera attaqué, sans être nommé, dans Jean-Christophe. Or, Brunetière a le mérite d’avoir renouvelé l’histoire littéraire, avec l’élaboration d’une théorie de l’évolution des genres 106 .

      L’antipathie qu’éprouve Rolland pour Brunetière est manifeste, dans le portrait qu’il dresse de son professeur dans le journal tenu à l’Ecole Normale : il voit en lui un “ grand constructeur de systèmes faux ”, ayant “ peu de goût ” et “ peu le sens des nuances ” 107 . Certes, Brunetière est un professeur charismatique et Rolland avoue une certaine sympathie pour celui-ci, car “ il vit ” 108 . Mais, le compliment ne vaut que pour désigner un professeur moins soporifique que d’autres, Brunetière étant enthousiasmé par sa mission de nouveau critique. Et, le maître sans bagage 109  récolte cette appréciation acerbe de Rolland : “ On sent qu’il a fait son éducation lui-même. ” 110 . L’esprit critique du jeune homme lui joue des tours, parce qu’il assure avoir tôt décelé les lacunes et faiblesses de son professeur de littérature, sans remarquer combien il verse dans la caricature : “ il y a rarement plus d’une idée pour deux ou trois leçons. ” 111 . Une visite de Rolland à Brunetière en décembre 1887 montre l’antagonisme du professeur et du normalien, antagonisme qui contribuera à une certaine opinion rollandienne de l’institution scolaire, comme nous le verrons.

      Par ailleurs, l’actualité politique occupe une place majeure dans les débats des étudiants, d’autant que les normaliens jouissent d’un statut spécial du fait de leur préparation militaire. Au moment des élections présidentielles de décembre 1887, Rolland rapporte la tenue d’une élection au sein même de l’Ecole Normale 112 , et les conséquences de l’élection de Sadi Carnot 113 . Les débats entre normaliens en cette deuxième année rue d’Ulm pour Rolland ont essentiellement pour sujet le succès grandissant du général Boulanger : les manifestations des boulangistes et antiboulangistes animent la capitale, et le Quartier latin en particulier 114 . Des listes de protestation des antiboulangistes et une chanson écrite par des normaliens (recopiée par Rolland dans son journal) circulent dans l’Ecole Normale. Rolland se range clairement avec Suarès dans le camp des antiboulangistes et fustige les boulangistes et les modérés. Un article d’un normalien boulangiste entraîne un mouvement de protestation parmi les normaliens : l’image de l’Ecole normale supérieure, en faveur ou pas de Boulanger, est en jeu 115 .

      La troisième année de Rolland à l’Ecole normale supérieure est décisive puisqu’il prépare le concours de l’agrégation d’Histoire, qui, conséquence de la nouvelle place de cette discipline à l’université, est un concours de plus en plus prisé. Pour cette troisième année, les indications de Rolland sont relativement réduites : elle est l’année dont le jeune normalien rend compte le moins 116 . La surcharge de travail empêche sans doute Rolland de consacrer du temps à la rédaction de son journal intime 117 . De surcroît, les notes dans le journal de cette dernière année à l’Ecole Normale sont le plus souvent relatives à la vie hors de l’Ecole. Cela traduit l’ennui de Rolland à l’Ecole et son désintérêt accru pour la future carrière dans l’enseignement.

      L’actualité politique occupe une place plus importante dans son journal, préfigurant l’intérêt de Rolland pour les sujets politiques. Vraisemblablement sous l’influence de ses condisciples André Suarès (il manifeste contre Boulanger) et Georges Dumas, l’élection de Boulanger comme député de Paris éveille davantage l’intérêt de Rolland pour les questions politiques 118 . Rolland et Suarès manquent un cours de Monod pour tenter d’assister à une séance du gouvernement au Palais-Bourbon 119 .

      Surtout, Rolland évoque largement ses soirées ou après-midi au théâtre et au concert, ainsi que les expositions qu’il parcourt : c’est qu’il trouve cette année-là son épanouissement dans une formation qui est culturelle et intellectuelle, qu’il ne trouve pas dans la préparation de l’agrégation. Ses activités manifestent que Rolland est bien au fait de l’actualité culturelle à Paris, dans les différents champs artistiques. César Franck suscite l’admiration de Rolland, qui assiste à plusieurs de ses concerts en cette dernière année à l’Ecole normale 120 . Romain Rolland fait très régulièrement allusion dans son Journal de l’Ecole Normale aux concerts Lamoureux et Colonne. Rolland y voit une nouvelle source de vie pour son “ pauvre cerveau desséché ” 121 , suscitant la désapprobation d’un de ses professeurs 122 .

      Le théâtre fait aussi partie de la formation rollandienne, qui préfère le théâtre joué et vivant plutôt qu’expliqué durant les leçons de son professeur de littérature. Le théâtre est un autre lieu de vie, parfois intense, pour les normaliens. Ainsi, une représentation théâtrale est l’occasion d’un autre type de manifestation de la part des normaliens, dont Rolland rend compte dans son journal : les deux premières représentations de Germinie Lacerteux 123  avaient suscitées moqueries et protestations dans le public. Une trentaine de normaliens indignés, dont Rolland et Suarès, se rendirent à la troisième représentation “ pour contremanifester ” et “ protester contre l’arrêt indigne rendu par le public ” 124 . Le lendemain, Rolland écrit une lettre à Edmond de Goncourt, et s’il ne reçoit pas de réponse, il perçoit les échos de sa démarche 125 . Enfin, Rolland fréquente les lieux qui font se déplacer les foules à son époque, tels que les grandes expositions de peinture. Déjà, en seconde année à l’Ecole Normale, Rolland mentionnait l’Exposition internationale de peinture et sculpture (tableaux de Pissarro, Whistler, et Renoir, des sculptures de Rodin), qui lui avait fait connaître pour la première fois Claude Monet 126 . Il voit donc la collection Secrétan dont la mise en vente est un grand événement 127 , l’Exposition du Centenaire de 89 et l’Exposition Centennale des Beaux-Arts 128 . Il cite la galerie Boussod et Valadon 129 , exposant plusieurs toiles de Monet dont l’une retient son attention, avec “ un clair-obscur, au bord d’une rivière ” 130  : l’image de la rivière fait déjà écho en lui. En outre, Rolland bénéficie, avec quatre autres condisciples, d’une visite guidée du musée Guimet d’histoire des religions et des civilisations de l’Orient par Emile Guimet lui-même 131 . Le XIXe siècle connaît la vague orientaliste, les campagnes de colonisation et les expéditions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ayant suscité en France la curiosité des linguistes, des historiens et archéologues, et des artistes. Lors de l’année de la commémoration du centenaire de la Révolution française, de nombreuses publications paraissent (mémoires, bibliographies, précis), sont rééditées (les synthèses des historiens Thiers, Michelet, Taine, Sorel) ou sont en projet. Rolland visite le Musée de la Révolution française dès son ouverture 132 , ce qui n’est pas étonnant au vu de l’actualité, mais également parce que chez l’étudiant en histoire se dessine déjà les grandes préoccupations de sa vie.

      En fin d’année, deux événements en rapport avec l’Ecole normale supérieure sont relatés dans le journal de Rolland : un stage d’enseignement et un voyage de la section histoire. Mais “ le petit voyage archéologique de deux jours ” 133  dans la campagne picarde, véritable bol d’air, est davantage relaté que le stage d’une semaine ! Pourtant, il s’agit de sa première expérience de professeur. Le stage obligatoire de professorat conduit Rolland à donner des cours d’histoire, de philosophie et de rhétorique à des collégiens de Louis-le-Grand en avril 1889 : il doit donner un cours d’histoire sur Jules César à une classe de quatrièmes et sur la conquête de l’Angleterre par les Normands à une classe de troisième, un cours de philosophie sur la première Restauration et la formation territoriale de la France ainsi qu’un cours de rhétorique sur la Régence à une classe de troisièmes.

      Enfin, Rolland est reçu à l’agrégation d’Histoire en août 1889. Suite à “ d’assez bonnes notes trimestrielles ” 134 , il avait fait, dès l’hiver, la démarche auprès du directeur de l’Ecole pour poursuivre ses études une année

      supplémentaire. Il lui avait été conseillé de postuler à l’Ecole française de Rome 135 . Il est accepté et nommé membre de l’Ecole de Rome. Le Journal de l’Ecole Normale s’achève sur la liste des agrégés d’Histoire (sur les treize étudiants reçus, Rolland précise que “ trois Normaliens seulement ” 136  sont reçus) et sur la nomination de Rolland à Rome annoncée par Perrot.

      À Rome, Rolland est chargé, avec d’autres étudiants, d’examiner les correspondances diplomatiques des Archives vaticanes du début du seizième siècle 137 . La matinée est consacrée au travail sur les correspondances, mais le programme de l’autre demie journée semble avoir sa préférence : il passe “ l’après-midi à ne rien faire, se promener s’il fait beau, voir les musées, écrire, faire du piano ” 138 . Ce furent de nombreuses rencontres et aussi de nombreuses visites de sites et de musées, qu’il relate largement dans la correspondance avec sa mère 139 . Ce sont des comptes rendus exaltés, ou parfois empreints de déception, qu’il envoie : “ quand je parle d’art, je ne sais plus garder la mesure ; je parle, je parle comme pour moi. ” 140 . Il visite Rome bien sûr, Florence, Pompéi, Naples, Salerne, Capri, Milan, Sienne, Orvieto, etc. S’ensuivent de longues considérations sur l’art échangées avec son ami Suarès. Rolland peut disposer de la bibliothèque de l’école, “ riche en ouvrages d’art ” 141 . Ses connaissances s’étendent par conséquent à tous les domaines, y compris sur l’architecture puisqu’il est entouré d’architectes. Hormis de brèves allusions, l’emploi du temps de Rolland hors du travail imposé par l’Ecole est le seul qui soit relaté dans sa correspondance : “ les jouissances de l’art, la joie de la nature, et le plaisir des relations intelligentes et distinguées, que le hasard ou ma situation même m’ont procurées sans effort ” 142 , écrit Rolland. Et l’on conçoit sans difficulté que la formation de Rolland a été dès lors autrement plus épanouissante et riche que les dures années parisiennes ! Les voyages dans la campagne italienne renforcent l’enchantement pour la Nature qu’éprouve Rolland : “ la Nature libre et saine a le secret de toute beauté et de toute noblesse ” 143  écrit-il.

      En 1892, Romain Rolland n’entame un doctorat que poussé par son beau-père Michel Bréal 144 , qui pose cette condition pour le mariage de Rolland avec sa fille Clotilde Bréal. Rolland, qui se croyait enfin à l’abri des examens, n’est guère enthousiaste à l’idée de s’astreindre une fois de plus à un exercice universitaire. Et, il ne sait guère sur quel sujet d’étude travailler. Il se décide finalement pour une thèse d’histoire musicale : “ Les origines de l’Opéra avant Lully et Scarlatti ”. À cette thèse s’ajoute la thèse complémentaire, dont le sujet est “ le déclin de la peinture dans l’Italie ” du XVIe siècle. Il devient docteur avec la mention “ très honorable ” le 19 juin 1895… et il se demande

      à quoi cela lui servira 145 .

      

      La question du bienfait ou non des lectures revient souvent dans les discours sur la formation. Comme une grande part de la formation de Romain Rolland est livresque, il nous semble nécessaire, en marge de son parcours scolaire, de rendre compte du lecteur qu’il était. Dès l’enfance, la lecture a offert au petit Rolland souvent malade l’évasion dont il rêvait mais ne pouvait jouir 146 . En effet, une très grande partie de sa formation est livresque, du moins tant qu’il est étudiant à Paris et qu’il n’a pas d’expérience de la vie. Et, tout au long de sa vie, Rolland restera un dévoreur de livres.

      Pendant toutes ces longues années d’études, Romain Rolland lit énormément. À propos de cette période, Rolland écrit : “ Je ne crois pas avoir perdu mon temps dans mes années d’Ecole et d’examens. J’ai beaucoup lu et beaucoup vu dans la vie, au travers des livres et de ma lucarne. ” 147 . Son apprentissage de la vie a d’abord été possible grâce aux lectures, qui sont doublement importantes pour saisir la formation de l’écrivain. Renan l’approuve quand Romain Rolland dit qu’à l’Ecole Normale : “ nous lisons et discutons beaucoup ” 148 . Rolland est curieux et avide de connaissances : il s’intéresse à la philosophie, à l’histoire, à la musique, à l’art, etc. Sa démarche correspond au conseil de Renan, et de toute façon à l’enseignement général de l’Ecole normale supérieure 149 , c’est-à-dire qu’“ il est bon que l’esprit contemple la nature entière, se fasse des idées générales ” 150 . La variété des lectures de Rolland témoigne et de sa curiosité naturelle et de cette conception d’une formation large.

      Nous possédons les informations sur les lectures de Romain Rolland grâce à différentes sources, essentiellement son Journal de l’Ecole Normale, sa correspondance, et des carnets et notes autobiographiques. Il est cependant difficile d’avoir des données exhaustives, Rolland n’ayant pas systématiquement consigné, ce qui se conçoit, l’ensemble de ses lectures.

      Très tôt, le genre théâtral recueille toutes les faveurs de Rolland, à commencer par Shakespeare. Au collège, sous l’influence des programmes officiels, Rolland devient “ un bon perroquet cornélien ” 151 , ce qu’il a bien voulu être, dépassant les exigences des professeurs puisqu’il lit tout le théâtre de Corneille. A l’Ecole normale supérieure, un comité pour l’achat de livres destinés à la bibliothèque est formé : Rolland est un des cinq délégués. Olivier-Henri Bonnerot a consulté les registres à la bibliothèque de l’Ecole normale : “ on voit que Rolland lit beaucoup les tragédies grecques, Shakespeare, et notamment l’ouvrage de Stapfer, Shakespeare et l’antiquité, Racine, Goethe. ” 152 . Dans Sophocle, Rolland a une prédilection pour Philoctète 153 . C’est probablement pendant ces années que Rolland a lu Eschyle (les Perses) 154 . Le goût de Rolland pour l’histoire et la formation d’historien qu’il reçoit à l’Ecole Normale qu’il tâche de compléter à sa façon expliquent en partie ses choix. Il lit et relit encore Shakespeare, dont on sait qu’il a lu Henri IV, Henri V, Richard III, Othello et bien sûr Hamlet 155 .

      Les notes de lecture de Rolland révèlent en outre son inintérêt pour le genre poétique : la poésie n’est quasiment jamais évoquée dans son journal. Ses genres de prédilection sont déjà fixés : le théâtre et le roman constitueront toujours les genres lus et écrits par Rolland. Il a tout de même pris des notes sur plusieurs poètes 156 .

      Plus tard, Rolland, porté par la vogue des écrits scientifiques, élargira encore le champ de ses lectures : il lira par exemple l’ouvrage d’entomologie de Jean-Henri Fabre 157 , qui l’enthousiasme 158 . Il s’intéressera à la “ science contemporaine ”, lisant vraisemblablement des comptes-rendus de recherches scientifiques et affirmant : “ Comme la science et l’art vont bien ensemble ! ” 159 .

      Rolland, dans son journal de normalien, consigne à la fin de l’été 1887 : “ débauche de lectures grâce à la bibliothèque de la Société Scientifique et Artistique de Clamecy ” 160 . Rolland conservera le souvenir des œuvres lues : “ J’y lus une quantité de livres russes ; et ceci est caractéristique de l’intérêt éveillé en province française, par la littérature russe. ” 161 . À partir de 1883, la Revue des Deux Mondes publie les articles que Eugène-Melchior de Vogüé 162  consacre aux écrivains russes contemporains ; ses articles seront réunis par la suite sous le titre Le Roman russe 163 . De Vogüé est à l’origine de la diffusion en France du roman russe qui devient alors très à la mode. Si la préférence de Rolland va incontestablement à Tolstoï 164  dont il lit les œuvres au fur et à mesure de la parution des traductions, il dévore avec passion d’autres auteurs russes 165 . Les romanciers anglais, dont W. M. Thackeray ou Dickens, séduisent aussi Rolland : les lectures qui plaisent au jeune normalien sont déjà significatives quant à ses convictions, avec Thackeray qui prône le naturel et la sincérité, raillant les modes et rejetant l’égoïsme.

      Le roman français obtient rarement l’adhésion sans réserve de Rolland, résolument à rebours des courants naturaliste, psychologique et symboliste : par exemple, s’il se rend à la représentation de Germinie Lacerteux, il n’a pas lu le roman. Deux romans vont néanmoins se distinguer parmi les lectures de Rolland : il y a d’abord le chef d’œuvre de Flaubert, Madame Bovary 166 . Rolland note dans son Journal : “ j’en suis enthousiaste ” ; “ Je trouve ce livre d’un réalisme merveilleux. C’est le seul roman français que je puisse opposer à Tolstoy, pour l’impression profonde de vie, de vie totale. ” 167 . Peu après, la lecture d’un autre roman français, qui n’a rien de comparable avec Madame Bovary, marque durablement Romain Rolland : il s’agit du roman idéaliste d’Eugène Fromentin, Dominique 168  (1862). Rolland s’est enthousiasmé pour ce roman auquel il a consacré, pour lui-même, une “ longue analyse ” 169 . Cela s’explique par un probable processus d’identification avec le parcours du héros rêveur, enfant de la campagne, étudiant idéaliste, qui s’échoue à Paris… là s’arrête l’identification quant au récit. Certains passages ont dû faire écho à la propre expérience du jeune Rolland, de la question de la vie d’étudiant 170 , à la réflexion sur le type d’existence à mener et ses objectifs 171 . Le retour du héros à la nature, qui connaît l’apaisement, a dû constituer un exemple séduisant. Enfin, Rolland lit deux romans de Stendhal (Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme), qui l’inspire visiblement puisqu’il rédige de longues notes sur les deux ouvrages 172 , avec une préférence pour la Chartreuse de Parme. Cependant, il fera en classe une “ critique de parti pris des Stendhalistes ” 173 .

      Nous aborderons plus loin dans ce travail en quoi les lectures de Renan et de Goethe furent importantes, à différents niveaux, pour Rolland.

      

      

      

      

      

      


2. Romain Rolland et l’institution scolaire

      

      Le rapport de Romain Rolland avec l’institution scolaire varie en fonction de la place qu’il occupe, selon qu’il est élève ou professeur. Suite à la destruction par Rolland de ses carnets datant du lycée et des classes préparatoires, son sentiment sur la formation scolaire nous manque. S’il fait défaut, des études menées par Antoine Prost 174  et Maurice Crubellier 175  sur les programmes et les conditions de l’enseignement dans le dernier quart du XIXe siècle nous renseignent sur ce qui a pu éveiller chez Rolland la conviction que la formation scolaire n’est pas adaptée au développement de l’homme. La classe au lycée consiste en des corrigés de devoirs rédigés pendant les nombreuses heures d’études. Mais les exercices visent à manier la langue française et latine excellemment, et non au développement de la réflexion personnelle. Il s’agit d’imiter au mieux les modèles anciens, quoique les lois Ferry accordent dans le programme une place grandissante à la littérature française du XVIIe siècle. Par contre, le fonctionnement pédagogique et la philosophie générale du système scolaire n’ont que peu varié, vouant le lycéen à la “ clôture d’un univers mental ” 176 . Les semaines des lycéens, élèves des classes préparatoires et étudiants sont très chargées, leurs examens et concours demandent une préparation très lourde ; et à cet emploi du temps vient s’ajouter la vie à l’internat, l’ensemble entraînant un cloisonnement tel qu’il y a un croissant “ déphasage entre culture secondaire et réalité sociale ” 177 . Le Journal de l’Ecole Normale rend compte d’une vie étudiante soumise à des conditions vraisemblablement proches des années précédentes. L’opinion de l’étudiant Rolland sur l’institution de la rue d’Ulm va évoluer au fil des ans, à mesure que son esprit critique se forge. En considérant l’ordre chronologique des notes de Rolland, on ne peut qu’être frappé par l’opposition entre les premières et les dernières semaines à l’Ecole normale supérieure. Du plaisir intellectuel ressenti rue d’Ulm, Rolland passe à un sentiment d’ennui et de dégoût profond. Son rapport à la formation dispensée par l’Ecole Normale s’explique par la construction progressive de la conviction suivante : il ne veut pas devenir professeur. Qu’est-ce qui écarte Rolland du professorat, dont il savait pourtant en devenant normalien qu’il en prenait nécessairement le chemin ? Quel est l’intérêt dès lors à poursuivre la préparation d’un concours formant l’élite des professeurs ?

      Rolland apprécie la variété et la richesse de son environnement à l’Ecole normale :

      

      Ce qu’il y a de meilleur, à l’Ecole, avec la discipline d’esprit, la méthode enseignée par les professeurs : la variété d’esprits, d’opinions, de tempéraments, qui existent parmi les 24 camarades d’une même section. 178 

      

      La stimulation intellectuelle est au cœur de l’enseignement à l’Ecole Normale, l’esprit critique y est développé et les étudiants ne sauraient être des auditeurs passifs et silencieux. Les débats animés enchantent Rolland. Ils sont même parfois vifs, d’autant que certains normaliens se font systématiquement chantres de l’opposition (Rolland donne l’exemple de deux condisciples au cours de philosophie) et que les coalitions d’amis se heurtent, une séance pouvant se clore dans “ un grand vacarme ” 179 .

      Mais, bientôt, se pose pour Romain Rolland le problème du contenu des leçons : l’enseignement classique dispensé à l’Ecole normale supérieure lui semble trop rigide 180 . Il rejette l’“ éducation classique complète ” qui d’après lui tue “ la nature ” 181 , c’est-à-dire la personnalité. Il s’ensuit que “ toute originalité a nécessairement disparu ”, “ règle générale ” 182  qui vaut pour tout étudiant fondu dans le moule classique.

      Lors d’une séance de philosophie Rolland lui-même intervient vivement, pour défendre Suarès contre le clérical Ollé-Laprune : les positions de Rolland et de son ami ont, d’après Rolland, fait flotter “ le drapeau noir de l’anarchisme panthéiste (terreur et exécration du spiritualisme universitaire) ” 183 . Ollé-Laprune ironise sur “ la grande métaphysique ” 184  des vues défendues par Suarès et Rolland. Rolland est écoeuré par la notation d’Ollé-Laprune, qui favorise nettement les étudiants cléricaux 185 . Cela influence énormément son orientation à venir. Mécontent de la tendance spiritualiste de la philosophie normalienne, Rolland opte pour l’Histoire. C’est que Rolland a des opinions tranchées, qu’il exprime nettement à partir de 1887-1888. Il rejette la philosophie, du moins telle qu’elle lui est enseignée à l’Ecole Normale : ce n’est certainement pas la discipline qu’il remet en cause. Rolland désapprouve son professeur Ollé-Laprune à cause de son parti pris clérical : “ Il me dégoûte de la philosophie. ” 186 , écrit-il.

      Le programme de littérature de l’Ecole Normale est trop traditionnel au goût de Rolland. Si dès la première année les lettres ne trouvent pas grâce à ses yeux, la confrontation avec Brunetière renforce son dédain pour l’enseignement reçu dans cette discipline. Rolland est exaspéré, en témoigne une page de son journal :

      

      Ce n’est sûrement pas à mes professeurs que je devrai de connaître et de comprendre la pensée étrangère. Extrait du cours de Brunetière : “ C’est une duperie insigne de vouloir comparer la littérature allemande avec ses quatre bonshommes, Goethe, Schiller, Lessing et Heine (…), de vouloir les comparer non seulement avec la littérature française, mais avec la littérature anglaise, mais avec l’italienne, mais avec l’espagnole. Au XVIIe siècle, les poètes allemands s’appellent Opitz, et au XVIIIe Gessner, pour ne nommer que le plus illustre d’entre eux. ” 187 

      

      Rolland reconnaît néanmoins l’originalité des idées de Brunetière et la volonté qu’il met à transmettre ses idées : il est bien conscient du dogmatisme de Brunetière en critique. Dogmatisme à l’œuvre lors d’une entrevue de décembre 1887. Rolland lui rend visite à son cabinet de la Revue des Deux Mondes, mais ne précise pas dans son journal les motivations de cette entrevue. Curiosité ? Démarche ayant rapport avec un travail que Rolland aurait à préparer ? Il est au moins d’accord avec lui sur un point anecdotique, lors de leur conversation : la deuxième année à l’Ecole Normale ne devrait pas être une spécialisation, mais devrait permettre aux étudiants d’être “ des épicuriens des lettres ” 188 . L’entrevue en vient à un sujet sensible pour Rolland : la littérature russe (c’est l’époque de la déferlante russe). Rolland, admirateur passionné de Tolstoï et grand lecteur des écrivains russes, se défendra de suivre la mode comme tout le monde. Brunetière, quant à lui, est persuadé qu’il s’agit d’une mode, dont il ne subsistera pas grand-chose 189 . Les sujets qui intéressent vivement Rolland laissent son professeur de littérature perplexe. Suite à un devoir (sur Stendhal et le Réalisme français) où Rolland veut démontrer “ qu’il ne suffit pas de voir, qu’il faut sentir pour saisir la vie dans sa vérité ” 190 , le jeune normalien décrète même l’incapacité de Brunetière à comprendre ce type de sujet 191 . Rolland regrette le manque de discernement de son professeur quant aux écrivains de leur siècle, ce qui nous semble être une question sensiblement récurrente à laquelle sont confrontés les critiques d’œuvres contemporaines. Mais la russomania n’est pas prise au sérieux dans les institutions. Le succès de la littérature russe pose problème : tout succès suscite la méfiance, plus encore quand il vient de l’étranger. La littérature russe est-elle encensée pour une valeur littéraire réelle ou par un effet de mode voué à péricliter ? Brunetière cherche à ébranler les convictions du jeune Rolland 192 .

      Si Brunetière manifeste une certaine bonne volonté dans le débat avec son étudiant 193 , il est néanmoins passé à côté de la question russe, et l’histoire de la littérature donne raison à Rolland. De toute façon, la littérature étrangère n’est pas le domaine de prédilection de Brunetière. Dès les premières leçons, le professeur avait choqué Rolland en décrétant que “ Goethe est un bonhomme ” 194 … loin de la déférence certainement attendue par Rolland pour le maître de Weimar. Brunetière, chantre du classicisme, ne peut réussir à intéresser un Rolland décidément tourné vers la littérature étrangère et par d’autres sujets. Une conférence de Brunetière sur Racine, à l’Odéon, est rapportée par Rolland : il est exaspéré et fait des commentaires acerbes sur le conférencier, mais c’est surtout le sujet de la conférence qui nous paraît être le motif de la critique. Rolland est lassé des leçons sur le dix-septième siècle et souhaiterait sans doute que le maître de la critique se consacre à la littérature étrangère en vogue. Il nous semble qu’il reporte sa vive contrariété quant au contenu du programme institutionnel sur Brunetière, qu’il confond alors avec l’ensemble de l’institution scolaire. Le contenu du programme est inconciliable avec les attentes du jeune Rolland et se dessine la constitution de l’opinion rollandienne sur les institutions en décalage avec leur temps, et sur la fameuse question, épineuse, de la critique :

      

      “ plus j’écoute Brunetière, plus je sens de dégoût pour la tâche que nous faisons, lui et nous, – pour ce métier de critique, avec tous les sophismes

      

      dont nous cherchons à nous abuser, afin de nous prouver notre propre utilité. ” 195 .

      

      Brunetière a donc une place particulière parmi les maîtres de Rolland, il est en effet un exemple d’influence en sens inverse, d’un contre-modèle : Romain Rolland ne peut concevoir de lui ressembler.

      Seule la formation en histoire et géographie fait exception dans le jugement que Romain Rolland porte sur l’institution qu’il fréquente. Rolland rend hommage à ses professeurs d’histoire (Guiraud, Monod) et de géographie (Vidal de La Blache). Ses maîtres Vidal de la Blache et Monod parviennent à éveiller chez lui un vif intérêt, donnant une autre tournure aux études de Rolland : “ Je me prends de passion pour la géographie telle que me l’ont révélée les admirables leçons de Vidal de Lablache. ” 196 .

      Néanmoins, Rolland est globalement sévère pour ses professeurs. Il remplit des cahiers intitulés Normalenses ineptiae dans lesquels il recopie les idioties de certains professeurs 197 . Ce n’est pas simplement un divertissement de potache. Aucun professeur n’éveille chez Rolland la vocation d’enseigner à son tour. L’absence d’un professeur qui servirait de modèle à suivre dans l’enseignement peut expliquer que les doutes de Rolland sur son avenir s’immiscent plus profondément en lui. Et puis, l’enseignement de l’Ecole Normale n’apporte pas les réponses aux interrogations de l’étudiant : l’enseignement est certes érudit, mais inadapté à la soif de compréhension du jeune Rolland et à son bouillonnement intellectuel. De surcroît, Rolland est très ancré dans la littérature de son siècle. Or, l’Ecole Normale n’est ancrée dans son temps que dans le domaine de l’histoire, elle est décidément trop passéiste et trop traditionnelle pour Rolland dans les autres disciplines, et il a du mal à se fondre dans le moule normalien. La préparation fastidieuse des examens va à l’encontre du développement de la personnalité et des connaissances contemporaines. Tandis que Rolland va s’astreindre à suivre les leçons et préparer au mieux ses examens, Suarès, dont “ la personnalité était trop forte ” 198 , fait les frais de l’enseignement de l’Ecole normale supérieure. Car l’écueil se trouve là, pour une personnalité marquée qui voudrait s’imposer, d’être dans l’incapacité de s’adapter à l’Ecole Normale et de satisfaire aux exigences des examens. Et Rolland de noter que Suarès n’a pas été “ absorbé par l’éducation ” 199  : on voit avec quelle distance Rolland prend une éducation envisagée comme piège de la personnalité ! Jamais Rolland ne se départira de cette conviction, qu’il exprimera dans Jean-Christophe et dans L’Ame enchantée. Quand Suarès est intégré pour la licence à la section de grammaire (considérée comme étant la moins prestigieuse), et non en histoire (il a terminé dernier), Rolland est écoeuré par l’Ecole Normale 200 . Les élèves qui ont su se fondre dans le moule des exigences des examens sont premiers des différentes sections. Suarès le fantasque ne pouvait se plier aux règles. Mais, Rolland n’a pas une maturité suffisante pour admettre que celui qui ne se plie pas aux règles est forcément évincé.

      Au fur et à mesure, Rolland désigne sa formation comme un “ fardeau ” 201  : il supporte, plutôt qu’il ne reçoit (“ c’est toujours la même chose ” 202 ), l’enseignement dispensé à l’Ecole Normale. Les normaliens ont la possibilité de démissionner : à l’automne 1888, Rolland y songe sérieusement 203 , mais il ne peut se le permettre 204 . Par conséquent, il doit subir un enseignement qu’il juge particulièrement monotone 205 . L’épanouissement des premiers mois dû à la nouveauté de l’environnement s’est mué, en dernière année, en une lassitude pesante. L’institution de la rue d’Ulm est devenue le lieu des déconvenues. La correspondance de Rolland transpire l’ennui du jeune normalien. Il ne s’agit que de préparer des examens, préparation en inadéquation avec les attentes intellectuelles de Rolland :

      

      Ma vie est creuse (…) ; c’est toujours la même préparation écoeurante à un examen fastidieux et dont on a besoin ; je connais cela depuis 4 ans, et j’espère que c’est la fin 206 

      

      Son ennui peut s’expliquer d’abord par le sentiment chaque année plus prégnant de ne pas être à sa place. C’est que l’agrégation, finalité de l’Ecole Normale, pose problème à Rolland et dans son contenu, et dans son objet : “ que de travail, mon Dieu, que de travail, combien sot, et pourquoi ! ” 207 . Car c’est bien ici que le bât blesse. Romain Rolland a la conviction de ne pas être à sa place, emprisonné dans un présent dénué de sens 208  et dans un avenir de professeur qui le rebute : “ L’agrégation qu’il me faut préparer me répugne.
Ou j’y serai refusé ; ou, reçu, je n’en profiterai pas : je ne veux plus être professeur. ” 209 .

      La formation durant l’année de licence est perçue par Rolland comme inutile, dont le “ petit dédommagement ” 210  sera de réussir l’examen qui a impliqué cette perte de temps. L’institution scolaire, parce qu’elle est jalonnée d’examens et de concours rigides et académiques, suscite une véritable aversion chez Rolland : “ je désire être reçu, rien que pour pouvoir dire le mépris que j’ai pour tous les examens, et en particulier pour celui-là ” 211 . L’agrégation d’histoire doit permettre à Rolland d’enseigner, mais pour lui, être professeur c’est être payé “ pour apprendre à des mioches la suite des batailles, des rois et des traités. ” 212 . L’histoire, telle qu’elle est enseignée au collège et au lycée, est d’après Rolland “ ennuyeuse, insipide ! ” 213 .

      Le stage de professeur en avril 1889 ne déclenche pas davantage l’intérêt du jeune Rolland pour la profession d’enseignant. Nullement impressionné par ses élèves 214 , Rolland construit autant que possible ses cours avec ce qui lui tient à cœur : “ J’ai fait de la propagande russe. A la fin de mes leçons, je leur ai lu du Tolstoy. ” 215 . Ainsi, Rolland lit des extraits des Scènes de Sébastopol, de Guerre et Paix et de Kholstomier (L’Histoire d’un cheval). Il lit des extraits d’un autre auteur russe : Gontcharov (Oblomov). Ainsi, les choix du jeune normalien sont tout à fait personnels… et vont à rebours de l’enseignement de la rue d’Ulm. En fait, Rolland a peut-être fait lire à ses élèves de quelques

      heures ce qu’il aurait voulu entendre dans la bouche de ses professeurs !

      Alors, la vocation de Rolland, parce qu’il a “ de la musique dans le cœur et des romans dans la tête ” 216 , est d’être écrivain. La section histoire suivie à l’Ecole Normale alimente ses projets d’écrivain. Il commence par rêver d’un “ théâtre historique qui ressuscitât les puissances endormies du passé de notre peuple ” 217 . Et, s’il devient agrégé d’histoire, il n’éprouve que mépris pour son statut 218 , qui lui semble bien trop éloigné de ses passions. Cependant, Romain Rolland va devoir continuer à fréquenter les mêmes lieux que les professeurs et les critiques. Il s’est engagé, en entrant à l’Ecole normale supérieure, à enseigner plusieurs années. Si le professorat n’est donc pas du tout la vocation de Rolland, il va s’y soumettre pour des raisons financières, même si écrire lui importe avant toute chose ! Et l’écriture révèlera que l’absence de vocation n’est pas si sûre.

      Tiraillé entre deux voies, Romain Rolland conserve les deux. Mais, il retarde autant qu’il peut l’échéance de l’enseignement et l’Ecole de Rome lui octroie un sursis de deux années. Aux Archives, Rolland se penche “ dans l’inédit ” 219 , cependant il travaille sans conviction à cette “ tâche d’école ” 220 , dont il ne compte rien tirer dans l’avenir. Il en retire la certitude définitive qu’il n’est pas fait pour être professeur d’histoire, ou pour remplir toute charge relative à la recherche historique pure. Le doctorat est le dernier exercice universitaire auquel Rolland s’astreint. Mais, jusqu’au bout de sa formation, il dédaigne l’institution scolaire à cause des exercices et examens qu’elle impose. Ces examens, qui sanctionnent des connaissances imposées, autorisent peu la mise en valeur de l’esprit critique et de la culture personnelle, et Rolland ne s’y habituera guère.

      

      En tout cas, l’Ecole normale supérieure permet à Rolland de nouer des relations précieuses avec des personnalités riches et variées, tant au sein du corps enseignant que parmi ses condisciples. Ainsi Rolland, qui écrit de Monod qu’il est “ mille fois plus intéressant toujours dans ses entretiens familiers que dans ses soporifiques leçons ” 221 , nouera des relations avec Monod, qu’il verra après l’agrégation en-dehors de l’Ecole, et dont il recevra des conseils utiles et bienveillants. Monod lui permettra en outre de faire une rencontre au prix inestimable (avec Malwida von Meysenbug). De surcroît, Rolland assistera aux cours et séminaires de Monod à la Sorbonne en 1896.

      À partir de 1893, Rolland donne des conférences d’histoire de l’art au lycée Henri-IV. En 1894, il donne toujours des conférences d’histoire de l’art, mais au lycée Louis-le-Grand. Et il doit, par ailleurs, donner des cours de morale en école primaire ! Rien ne pouvait moins plaire à Rolland 222  : “ j’ai peu d’intérêt et même un certain éloignement pour les questions morales ”, qui, “ sans la foi [sont] des noix vides ” 223 . Comme lors de son stage, Rolland utilise pour ses cours des textes inhabituels, escamotant tout manuel au profit de la lecture des Misérables 224 . Mais, seule l’écriture compte à ses yeux et l’enseignement n’a qu’une fonction alimentaire, “ pour acheter le droit de développer à mon gré, à l’abri des regard, mon esprit et mon art ” 225 , écrit Rolland. Ensuite, l’ancien étudiant de l’Ecole normale supérieure devient professeur dans son ancienne institution (comme de nombreux normaliens avant lui) : grâce à l’orientation historique de l’Ecole Normale 226 , il assure à partir de 1895 un cours d’histoire de l’art (sur l’Art français), qui fait alors partie de l’enseignement obligatoire. Il devient donc un collègue de Brunetière… jusqu’à la réforme de 1903, qui rattache l’Ecole normale à l’Université de Paris 227 . Les maîtres titulaires intègrent le personnel de la Sorbonne : Rolland exerce son professorat à la Sorbonne à partir de 1904 (tandis que Brunetière est évincé 228 ). Il est également chargé de l’histoire de la musique à l’Ecole des hautes études sociales 229 .

      En 1909, Rolland hésite à poursuivre dans l’enseignement, même si ses réticences par rapport à l’enseignement se sont atténuées : “ Mon professorat de la Sorbonne est très intéressant ” 230 . Sa principale objection tient au temps que lui prend l’enseignement 231 , l’empêchant de poursuivre comme il l’entend la rédaction de son œuvre et son enrichissement intellectuel : “ Mais combien plus de liberté me donnerait plus de richesse intérieure ! Et c’est au moment où la terre produit le plus qu’il faut penser à la nourrir, si l’on ne veut pas qu’elle se brûle. ” 232 . Rolland a toujours soif de liberté et de connaissances. Au fond, il se sentira toujours à part dans le système scolaire, jamais à sa place : “ je suis un isolé dans l’université, encore plus que dans la littérature ” 233 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


B) Un jeune homme en formation

      

      La formation du jeune Romain Rolland est d’abord l’histoire d’un parcours qui n’a pas été choisi mais imposé, subi, une voie raisonnable... À constater la place dévolue aux concerts, aux compositeurs, aux réflexions sur la musique, dans le journal tenu durant les années à l’Ecole normale, il est évident que la musique est profondément ancrée en Rolland 234 . Cependant, il rapporte dans son journal que sa vocation a été contrariée et qu’aucune formation musicale ne lui fut permise :

      

      J’étais fait pour être musicien. L’opposition de mon père, l’incertitude de ma mère, et le manque de volonté de mon enfance tardive, ont bouleversé l’avenir qui m’était promis. Le rôle qui m’a été laissé dans cette vie me convient beaucoup moins que celui qui m’a été refusé (…). 235 

      Je ne reproche rien à ceux qui ont dirigé ma vie, quand j’étais incapable de la diriger moi-même. Ils ont fait pour le mieux. Ils se sont trompés, par affection pour moi. Tant pis pour eux ! (…) Tant pis pour moi, aussi ! 236 

      

      Le choix des termes montre assez bien un Rolland qui s’est vu passif, qui n’a pas choisi, qui déplore l’autorité parentale 237  : autorité en la matière qui s’imposait couramment à l’époque, mais que Rolland justifie par la prévenance et l’amour attentionné de ses parents 238 .

      Mais, la question de la formation reste épineuse pour Rolland : l’adolescence et les années de jeune adulte, période pendant laquelle il est incontournable de “ se chercher ”, se double d’une interrogation problématique pour Rolland. Comment et par quoi compenser dans sa formation littéraire celle qui n’a pas été réalisable ? Bien sûr, la formation scolaire de Rolland ne se situe pas aux antipodes de sa personnalité. Elle est néanmoins une formation par défaut, ce que l’on n’ignorait pas à l’Ecole normale supérieure 239 . Comment trouver satisfaction dans une formation élue par défaut ? En outre, cette formation empêche, dans l’idée de Rolland, toute bifurcation vers la formation

      

      initialement envisagée :

      

      J’y ai souvent pensé, longuement. Il est beaucoup trop tard pour me remettre à la musique : ce n’est pas seulement une éducation technique de plusieurs années qu’il me faudrait faire, à un âge trop avancé pour que l’inspiration native n’en subît pas l’effet desséchant ; – c’est surtout la transformation complète de mon esprit, sous l’influence des études diverses que la nécessité m’a imposées, – et surtout de la critique et de la philosophie. Ce n’est plus une âme de musicien pur qui m’anime ; elle est mêlée de toutes sortes d’éléments étrangers, complexes et dissolvants. 240 

      

      Le savoir empêche d’après Rolland une création musicale vierge d’influences et de considérations encombrantes : “ le résultat sera moins beau, moins spontané, moins naturel. ” 241 . Nul doute qu’il exagère, et qu’il cherche probablement à se consoler de ne pouvoir davantage changer d’orientation à son âge, toujours pour le même motif familial. La formation reçue par Rolland l’incite à se pencher sur d’autres domaines, envisagés comme étant beaucoup plus intellectuels. Mais, les dures années d’études impliquées par une telle formation ont limité les expériences de la vie.

      L’adolescent tourmenté, désemparé dans la quête d’un sens à donner à son existence, cherche alors fébrilement un maître sur lequel s’appuyer, une autorité intellectuelle qui réponde à ses questions et qui le guide. La complicité avec André Suarès, le condisciple normalien, est certes intellectuellement stimulante, mais elle ne peut suffire à Rolland. Il lui faut véritablement un maître, qui soit à la hauteur de ses espérances. Alors, Rolland, qui lit frénétiquement Ernest Renan, songe naturellement au philosophe. Mais, le maître a changé, il s’est réfugié dans une ironie qui ne peut satisfaire un adolescent exalté. Il faudra la rencontre avec une grande idéaliste pour mettre enfin Rolland sur la voie lui correspondant le mieux.

      Le normalien à la recherche d’un mentor a besoin d’une orientation parmi les voies qui se présentent à lui. Jeune homme de son temps, Romain Rolland est-il dans l’état d’esprit qui caractérise sa génération ? Il nous semble important de répondre à cette interrogation pour situer de quelle manière Rolland raisonne, et pourquoi il entame un certain nombre de réflexions sur son développement et sa vie future. Nous mettrons en perspective les éléments majeurs de la génération rollandienne, caractérisée par l’esprit fin de siècle, avec l’étude rédigée par Rolland en sa dernière année de normalien. Intitulée Credo quia verum, cette étude est une source précieuse d’indications relatives à ce que la formation de Rolland a pu forger chez lui comme opinion de la vie et du monde.

      

      


1) À la recherche d’un maître

      

      De l’enfance aux années passées à Louis-le-Grand, il manque à Rolland un compagnon de jeu, un confident, un frère, séparément et tout à la fois, lien dont il pressent que sa vie en serait changée. Ce sentiment de solitude est
double : solitude dans la pensée, solitude physique. Mais, à cette absence d’amitié se surajoute le souhait de trouver un guide qui réponde à ses interrogations intellectuelles, philosophiques.

      L’amitié, plus particulièrement à l’adolescence et dans les jeunes années de l’existence, est à considérer comme une formation à part entière, tant humaine qu’intellectuelle. La première amitié véritable est nouée avec André Suarès 242  à l’Ecole normale supérieure : compagnons de “ turne ”, Rolland et Suarès partagent durant deux années leurs cours, leurs soirées et tous les moments libres. La correspondance prend le relais pendant les périodes de vacances. Le vocabulaire employé par Suarès dans sa correspondance de jeune homme avec Rolland est touchant 243 , et témoigne de la grandeur de leur relation d’amitié, fondée alors sur une foi indéfectible en l’autre 244 . Leurs lettres donnent un aperçu du développement chez eux de l’amitié en tant que valeur centrale pour Rolland comme pour Suarès. Cette première amitié rollandienne est vécue intensément, nous en retrouverons les traces dans la relation de Jean-Christophe Krafft avec son premier ami. Rolland est transporté, comme son héros le sera, par le sentiment d’amitié :

      

      J’ai eu pour lui [Suarès] un amour passionné, dès le premier jour où je l’ai connu ; (…) nous nous sommes sentis tout de suite attirés l’un à l’autre, par l’opposition de nos qualités et de nos défauts ; (…) après quoi, nous vîmes l’un dans l’autre, et depuis, nous nous sommes si bien pénétrés l’un l’autre, que peut-être lit-il mieux en moi que moi-même, et que je le connais presque mieux que lui. 245 

      

      Les vertus de l’amitié que Rolland défendra se dessinent déjà : la franchise 246 , la sincérité, la tolérance. Les idées partagées (“ notre passion pour la musique, notre haine de l’Université, notre amour de Shakespeare et de Spinoza ” 247 ) ne sont pas seules à forger l’amitié, c’est la confrontation à l’autre comme personnalité différente qui enrichit. Rolland compare leurs deux natures, Suarès le Méridional (“ il est impossible d’être plus méridional que Suarès ” 248 ) et lui l’homme du Nord : l’inconstance de Suarès étonne Rolland, de même que leur relation différente à la passion. La relation amicale contribue à les former, et cet enrichissement mutuel se retrouvera dans les écrits de Rolland, fictifs ou non, lorsqu’il traitera des amitiés entre personnalités opposées mais complémentaires (dans Jean-Christophe, Otto et Olivier ont des natures opposées à Jean-Christophe Krafft) qui apprennent à tolérer leurs différences. Les deux amis s’entraident, se soutiennent. Face à son ami “ découragé ”, Rolland prodigue par lettre des conseils, figurant la voix de celui qui veut guider dans Jean-Christophe :

      

      Ta douleur vient de ce que tu ne veux être qu’une partie de toi. – Nous augmentons notre immortalité, en augmentant le nombre et la valeur de nos sensations. Il faut donc vivre le plus possible. (…) Ainsi donc, vis, et jouis de la douleur ; elle n’est mauvaise que parce que nous sommes incomplets. Nous ne le serons pas toujours… Pour croître, il faut vivre. Pour vivre, il faut se résigner à des choses déplaisantes. Jouis de tout, en dilettante (…). 249 

      

      Rolland exprime ici un sentiment d’incomplétude, propre il le sait à leur jeunesse, issue de leur manque d’expérience de la vie : il sent déjà combien les épreuves douloureuses font partie de cette expérience, et qu’il faudra apprendre à tirer des leçons, que par elles viendront la sagesse. Il se sait inexpérimenté et, persuadé d’être mal armé pour la vie, espère rencontrer un guide. En attendant, il se confie à Suarès et ils débattent ensemble de leurs doutes et des questions qui les préoccupent.

      La passion pour la musique, que Suarès et Rolland partagent, est une première raison de leur amitié 250 , et constitue une formation à l’unisson : ils dévorent “ la collection Michaëlis (Opéras français du XVIIe et du XVIIIe siècles) ” 251  que possède la bibliothèque de l’Ecole Normale.

      Leur amitié est intellectuelle, elle est un échange de points de vue, reposant sur le partage de leurs découvertes, notamment grâce à des lectures partagées : “ je chercherai toujours à partager par l’intelligence tes bonheurs ” 252 , écrit Suarès à Rolland. Nul doute que cela fonctionne dans l’autre sens. Les deux amis partagent leur mécontentement de l’enseignement littéraire prodigué par leurs professeurs et les fustigent de concert 253 . Suarès, qui dresse des listes thématiques des personnalités aimées ou exécrées, fait figurer Brunetière en bonne place dans la catégorie “ Horreur et Néant ” 254 .

      Les deux amis ont réfléchi ensemble à leur conception de Dieu, et s’ils tombent d’accord sur la présence de Dieu dans l’homme 255 , les deux amis n’envisagent pas l’humanité de la même façon :

      

      Je crois que Dieu est en tous, et que tous nous en exprimons une puissance plus ou moins grande. Je crois donc que Dieu est, à la fois, inhérent à moi et profondément distinct : car, au-delà de moi, il embrasse tous les autres.

      Suarès croit que Dieu n’est que dans une élite très restreinte, qui peut le réaliser tout entier, se confondre avec lui. Et il croit qu’il est de ces privilégiés. 256 

      

      La vision de Suarès annonce un des motifs de la détérioration des rapports futurs entre Rolland et lui : à Suarès l’élitiste il sera reproché son orgueil, et à Rolland ses prises de position humanistes. Ils ont tous deux néanmoins la même approche de la religion. La formation catholique durant l’enfance, Rolland la rejette à l’adolescence. Il n’y reviendra pas. Mais les échos de son questionnement sur la religion se feront entendre dans Jean-Christophe (le héros est agité par les mêmes interrogations) et dans L’Ame enchantée : “ De bonne heure, une foi pleine en la vie, l’espérance en elle, et l’admiration d’une sûre félicité par elle, t’amenèrent à chercher Dieu, qui fut pour toi l’universelle vie ” 257 , lui écrit Suarès.

      Les lectures au cœur des débats de Rolland et Suarès ont peu à voir avec les lectures exigées à l’Ecole normale supérieure. Suarès place Goethe parmi

      les “ astres sublimes ” 258 , dans “ sa liste des noms qu’il chérit ” 259  : d’après les listes, les deux amis partagent la même admiration pour Goethe, Shakespeare et Spinoza. Le premier, Suarès découvre l’œuvre de Balzac, qu’il dévore, et donne un cours exalté de dix pages 260  à Rolland, présentant Balzac comme “ un Réaliste créateur de génie ” 261 . Suarès rejette dans la même lettre le conseil de Rolland, qui lit alors Dombey et fils de Dickens et Histoire de Pendennis de Thackeray, dont il lui suggère la lecture. Quand, enfin, Suarès a lu l’Histoire de Pendennis, il surnomme Rolland “ Pen ” ou “ Monsieur Pen ” 262  : l’anecdote est intéressante puisque Arthur Pendennis, le héros du roman, est un jeune écrivain qui s’entoure de mentors, écrivant un roman sur le sujet. Rolland n’est pas dans une telle situation, mais Suarès, connaissant bien son ami, l’y projette. Une fois que Rolland a lu Balzac, le débat littéraire reprend au sujet de Balzac. Les deux amis discutent leur opinion en juin 1890 : tandis que Suarès encense Balzac en qui il voit l’égal de Tolstoï 263 , Rolland réagit en témoignant son ennui et sa froideur, qu’il ne s’explique pas lui-même, demandant son avis à Suarès 264 . Les deux amis ne sont pas d’accord. Suarès est résolument tourné vers la littérature française de son siècle, il défend Stendhal 265 . Les deux amis lisent le même mois 266  La Sonate à Kreutzer de Tolstoï, et échangent leurs points de vue. Rolland a lu et apprécié Barbey d’Aurevilly, “ ton modèle ” 267  lui écrit Suarès, les personnalités idéalistes et indépendantes séduisant déjà fortement Rolland. Le théâtre, Shakespeare excepté, les sépare. L’un a admiré les pièces de Corneille 268 , l’autre déteste 269 . Rolland compare Ibsen à Tolstoï et Suarès rejette la comparaison, ne la comprenant pas 270 . De plus en plus séduit par les symbolistes, Suarès incite son ami à lire Villiers de l’Isle-Adam : nous pouvons constater, en comparant les dates, que Suarès vante chaudement les qualités d’Axël dans une lettre 271  à Rolland de mars 1890, en espérant que Rolland partagera son enthousiasme ; en avril, Rolland lit le drame lyrique 272 , mais il émet des réserves. Suarès désoriente Rolland, parce qu’il adopte un “ style ’décadent’ ” 273 , veut quitter l’université, et multiplie les excentricités. Leurs opinions tendent à diverger de plus en plus, Suarès est résolument symboliste, au contraire de son ami.

      Séparés géographiquement lorsque Romain Rolland poursuit ses études en Italie, les deux amis poursuivent leur échange intellectuel, qui stimule leur réflexion. Leurs discussions s’orientent de plus en plus vers l’art à partir du moment où Rolland réside à Rome. Suarès, par exemple, conseille à son ami de ne pas se détourner “ avec trop de zèle de l’art moderne ” 274 , et regrette les “ dédains, – ce sont presque des haines ” 275  de Rolland. De fait, Rolland rapporte à Suarès son enthousiasme pour Raphaël et dénigre l’art moderne 276 . Ce sujet constitue vraisemblablement un point de divergence en art chez les deux hommes : “ j’aurais chagrin à penser que tu pourrais compter parmi les ennemis de mon esprit ” 277 , écrit Suarès. Néanmoins, Suarès à son tour partira visiter l’Italie et se passionnera pour la Renaissance italienne 278 .

      La vie de Suarès et celle de Rolland se distinguent par l’inertie de l’un et l’activité de l’autre, dans les années 1890-1900. Suarès est touché par l’esprit fin de siècle régnant, souffrant d’un mal-être profond et de misanthropie 279 . Parfois, Rolland est tenté par le mode de vie de son ami : “ je ne suis pas un caractère aventureux, (…) et je n’aime pas agir. Si je m’écoutais, je resterais comme Suarès, engourdi dans mes livres, et ma musique, et mes rêveries. ” 280 . Mais, conscient que l’expérience lui est nécessaire, il se soumet à la vie en société, à la découverte d’autrui, de la diversité.

      La relation amicale avec André Suarès n’apporte pas à Rolland les jalons d’un itinéraire intellectuel. En revanche, elle a le mérite d’être une expérience humaine forte, qui sera la source pour Rolland d’un enrichissement certain, instituant à jamais en lui la valeur de l’Amitié, qui l’inspirera pour Jean-Christophe.

      

      Romain Rolland est en quête d’un mentor, d’un maître qui allie l’expérience (qui fait autant défaut à Suarès qu’à Rolland, du fait de l’âge) à des qualités morales et intellectuelles en adéquation avec ses désirs, un guide qui lui fournisse de l’aide, afin de ne pas se laisser emporter par ses craintes, et de pouvoir avancer. Rolland le reconnaît, il ressent parfois la nécessité d’avoir un guide : désorienté par sa formation, il se demande quel avenir l’attend. Or, ce guide, il le souhaite vivant et accessible, de manière à entretenir une relation proche avec le mentor :

      

      Au fond, il y a autre chose que le désir de m’instruire, dans les lettres que j’ai écrites à mes grands hommes : – c’est le besoin de sentir, un instant, ces âmes les plus pleines battre à l’unisson de la mienne, palpiter en moi. 281 

      

      Nul doute que s’il l’avait pu, Rolland aurait écrit à Goethe et à Wagner. Quant à Tolstoï, il est décidément trop loin. Le jeune Rolland est déçu 282 . Donc, il se tourne vers une personnalité en vie, et à proximité de lui. Parmi les maîtres à penser français, un nom revient particulièrement, celui d’Ernest Renan (1832-1892). Il est considéré comme l’un des “ phares ” de son temps, tel les philosophes des Lumières, sa pensée éclaire, et, en tant qu’intellectuel, il possède un “ pouvoir spirituel ” 283 . Il est le penseur reconnu et admiré de son époque, celui qui instaure véritablement alors le climat intellectuel : il a le “ statut d’idéologue officiel de la République ” 284 . Rolland reconnaît bien en Renan une figure essentielle de son temps. Dans un exposé consacré à Cicéron, Rolland, de son aveu même, a brossé un Cicéron “ représenté comme une sorte de Renan de l’antiquité ”. Et, il conclut : “ Je vois bien que j’étais encore imprégné 285  de mon étude récente de Renan. ” 286 . Si le jeune normalien superpose l’image du philosophe de son siècle à celle d’un Cicéron qui, en-dehors des questions politiques, traita avec intérêt des questions philosophiques, c’est qu’il a sans doute été plus intéressé par le stoïcien que par le consul. Renan a une influence très importante sur les générations qui suivent 287 , et surtout sur celle de Rolland, car l’état d’esprit renanien et ses interrogations correspondent aux questions de la jeunesse. Rolland vient à Renan pour ses drames philosophiques : il est un lecteur avide des écrits renaniens 288 . Renan apporte à Rolland une justification à l’écriture fictionnelle : même dans la fiction, l’œuvre peut être une réflexion intellectuelle, avec “ la recherche ardente de la vérité, – de la vérité la plus vraie, la plus secrète, la plus vivante ”, ce qui apparaît alors à Rolland comme “ le plus haut point de l’art ” 289 . Peu à peu, le jeune Rolland se place véritablement en position d’attente de ce que le maître pourrait lui procurer comme réponses. C’est pourquoi, alors qu’il est en première année à l’Ecole Normale, il adresse une lettre à Renan 290 . Rolland recherche, avec ses camarades de classe, “ le vrai sens ” de la philosophie renanienne. Sa réflexion a abouti à rattacher le système philosophique de Renan au stoïcisme, mais il attend une confirmation du maître. Dans sa lettre, il présente un court résumé de ce qui l’a marqué dans L’Abbesse de Jouarre et Le Prêtre de Nemi :

      

      Tout est fatal. L’avenir est écrit dans le présent. L’univers est le devenir incessant et infini, dont nous sommes un moment. Ne crains rien, ne

      regrette rien. Tu ne peux rien changer à l’ordre éternel. Supporte la douleur, accepte le plaisir. Accepte la réalité tout entière, telle qu’elle est. Ne dis pas : le présent est mauvais, injuste. Le présent est plein de l’avenir ; et l’avenir, c’est-à-dire la nature dans son éternité, est excellent. Tout ce qui est, devait être. 291 

      

      L’acceptation renanienne, du “ dernier des stoïciens ” 292 , a pu aider temporairement Rolland à combattre le pessimisme qui l’assaille. Le jeune étudiant souligne la clairvoyance et la mission du sage, dont la position est à distinguer de celle du “ commun des hommes ”. La figure du sage, dans son rapport au monde, le frappe particulièrement : Rolland admire Renan qui correspond à la définition du sage présentée dans ses drames, et semble aspirer à suivre la voie, difficile, du sage. Suite à la lettre envoyée au maître, Rolland rend visite à Renan : il a vingt ans et il rencontre un penseur considéré comme le philosophe incontournable de l’époque, admiré et décrié à la fois. La rencontre a de quoi impressionner le jeune homme. Rolland a relaté l’entrevue 293 , bénéfique puisque l’entretien lui a permis de mieux comprendre la pensée renanienne 294 . Renan revient sur la distinction entre le sage et le peuple : “ le peuple est loin sans doute d’avoir l’intelligence que nous avons ”, mais lui a “ l’instinct de race ” 295 , et la bravoure nécessaire pour faire la guerre. Renan est confiant en l’Humanité et défend l’idée de progrès ; il relativise les heurts passés – et à venir – de l’Histoire : “ Malgré tout, le progrès est certain. ” 296 .

      Ses discours sur la marche de l’humanité et sur le progrès ont dû rassurer le jeune Rolland : mais il ne rapporte dans son journal que des considérations générales sur l’entrevue, plutôt que sur ce qu’il en a tiré. Ainsi, Renan s’attarde sur le christianisme (“ son influence morale excellente, son influence intellectuelle détestable ” 297 ), sur la mutation de la religion qui est en cours : “ les progrès de la science montrent de plus en plus l’absurdité des conceptions religieuses d’autrefois ” 298 . Les propos renaniens ont pu achever de convaincre un Rolland méfiant envers le catholicisme. Le philosophe encourage le normalien, car “ la vie est bonne ; c’est l’œuvre d’un démiurge bienfaisant ” 299 .

      Renan conseille à Rolland de lire beaucoup (ce qu’il ne pouvait avoir de mal à exécuter) ainsi qu’à se spécialiser éventuellement en histoire. C’est justement l’historien en Renan qui intéresse davantage Rolland que le philosophe.

      Les propos de Renan affirment tous le Progrès en marche : le sage veut croire à une humanité qui sera unie et prospère, veut croire à la liberté, à l’ouverture d’esprit et au mélange des idées nouvelles, à la fin du dogmatisme. Le temps permettra l’avènement de ces idées. La double nature de Renan, façonnée par la Religion et la Raison, qui veut atteindre la vérité, est certainement ce qui crée le lien essentiel avec Rolland, double nature également. Rolland se déclare constamment partagé entre deux extrêmes, et il trouverait apaisant d’atteindre enfin un certain équilibre. Cette rencontre de l’adolescence, période essentielle de la formation de l’esprit, entraîne un phénomène d’imprégnation nécessaire et formateur pour le jeune esprit, qui recherchait une direction à suivre. Or, si Rolland comprend mieux ce qui le

      rapproche de Renan, s’il se persuade déjà que la sérénité est un objectif à atteindre (Renan représente comme Goethe “ la sérénité souriante, la paix ironique ” 300 ), il n’en tire pas le bienfait d’un chemin, tout tracé, à suivre pour atteindre l’équilibre. Il en est toujours au même point que lors de sa “ crise intellectuelle ” 301  (Pâques 1887), lorsqu’il suggérait à Suarès la philosophie renanienne, faute de mieux :

      

      Nous croirons à ce dont nous aurons besoin. Si le doute nous est insupportable, nous aurons trouvé une réponse catégorique au doute. Sinon, nous ferons comme Renan, qui est parfaitement heureux de son scepticisme dilettante, adapté à ses besoins. 302 

      

      Rolland retient plutôt de Renan, à notre avis, une méthode d’historien, et des idées générales sur l’Histoire. Dans L’Avenir de la Science 303 , Renan expose les métamorphoses profondes que la science va faire naître dans la marche du monde. Il s’agit d’un ouvrage marquant pour les jeunes générations 304 . Rolland, peu attiré par le système positiviste en particulier, est néanmoins curieux de mieux connaître les sciences, et il s’enthousiasme pour l’homme de sciences qu’est aussi Renan. Rolland est si enthousiaste qu’il écrit : “ Quel est le Français que je préfère, en France ? – Renan, l’homme de science artiste raffiné. ” 305 . Rolland est alors enchanté à l’idée d’une alliance des sciences et des arts, dont Renan est un des représentants. Il partage les réserves sur la science que Renan appuie dans La Réforme intellectuelle et morale de la France : la science omet la foi, il ne saurait y avoir pour l’homme que la science sur laquelle s’appuyer. Renan joue un grand rôle dans la compréhension du passé, notamment en ce qui concerne la relation de la France avec l’Allemagne, sujet ô combien brûlant alors. L’Histoire lie Renan et Rolland, ce dernier envisageant d’utiliser la méthode de son maître à penser, qui correspond non pas à une méthode traditionnelle de dépouillement des textes et de documents officiels, mais à une méthode fondée sur l’imprégnation, en se “ repaissant des écrits, dits, faits du passé ; en faisant d’eux notre substance ” 306 . Renan connaît le succès grâce à une œuvre monumentale, l’Histoire des Origines du Christianisme 307  avec en particulier, la première partie, la Vie de Jésus (1863) que lit Rolland 308 . La génération rollandienne est redevable au maître d’une approche renouvelée de la religion, dans une démarche de recherche historique en accord avec l’esprit scientifique.

      En définitive, la pensée renanienne ne satisfait pas plus Rolland que Suarès. Aux yeux de Rolland, Ernest Renan vaut comme historien et comme homme de lettres avant tout 309 , mais il n’est pas convaincu par le philosophe. Renan n’a pas répondu à l’attente de Rolland, voire de sa génération 310 , qui se détourne. De plus, Rolland n’a pas noué le type de relation dont il rêve : une relation partagée, un échange, qui aurait pu s’établir entre le grand philosophe du siècle et le jeune étudiant.

      La lecture de Shakespeare, ou des symphonies de Wagner, compenseront le manque d’un mentor, jusqu’à la rencontre providentielle avec une grande humaniste qui saura instaurer avec Rolland la relation formatrice dont il rêvait :

      

      J’ai toujours vécu isolé, à part des autres […]. De 15 à 20 ans, je me suis consumé la vie dans la recherche désespérée d’une foi, d’un Sauveur. J’avais en même temps un extrême besoin d’aimer, et je n’avais pas d’amis. 311 

      

      Romain Rolland (comme son héros plus tard) fait parfois des rencontres heureuses, capitales. La première rencontre, musicale, est relativement fugitive mais déterminante pour Rolland. A l’été 1888, il croise une personnalité étonnante qui l’initie avec brio à la compréhension et à l’interprétation de la musique : le marquis Isidore de Breuilpont. Mélomane, musicologue, il devient le maître de musique de Rolland, étudiant à ses côtés pendant quelques semaines. Ce sont des entretiens informels, mais très précieux pour le jeune homme. La grande rencontre, intellectuelle celle-là, a lieu à Rome. Rolland se lie avec Malwida von Meysenbug. Elle va combler le manque. Le séjour italien de Rolland est placé sous le signe de cette grande personnalité européenne. L’amitié nouée par Romain Rolland est capitale et inattendue : Malwida von Meysenbug 312  a près de soixante-quinze ans lorsqu’il la rencontre en
janvier 1890, grâce à son ancien maître en histoire de l’Ecole Normale, Gabriel Monod. L’idéaliste allemande a tout une expérience de vie à faire partager. Elle fut très proche d’Alexander Herzen 313 , et elle côtoya toute l’élite révolutionnaire européenne (dont Giuseppe Garibaldi, Giuseppe Mazzini et Felice Orsini). Elle a, en outre, combattu pour la rénovation du système éducatif traditionnel. Elle fut l’amie intime de Richard Wagner, et elle a ainsi suivi les débuts du festival de Bayreuth. Elle fut une proche du jeune Friedrich Nietzsche, avec lequel elle correspondit, et auquel elle consacra un essai. Que l’on s’imagine l’impression qu’a pu produire sur le jeune Rolland la rencontre avec une telle personnalité érudite (curieusement méconnue aujourd’hui), amie des plus grands !

      La découverte de la grande dame, qui a tant à raconter et à faire découvrir, faisant à Rolland le récit des “ divers souvenirs de sa vie si intéressante ” 314 , survient au bon moment pour le jeune homme, qui certainement n’en attendait pas tant ! Sans doute, aux yeux de Rolland, Malwida von Meysenbug incarnait l’idéalisme : cet idéalisme même qu’il avait reconnu en lui, et rencontré dans ses lectures, mais dont il n’avait encore jamais rencontré de représentation physique 315 . Et, Malwida von Meysenbug est l’Idéal, en ce qu’elle offre la plénitude de son expérience et de son savoir dans la relation avec le jeune Rolland :

      

      Voilà une vie purement intellectuelle. 316 

      Nous parlons de tout, nous philosophons ; nous faisons de l’art et de la métaphysique ; cette vieille dame sait tout, a tout lu, tout senti, et elle a une pensée qui lui appartient, qu’elle n’a point puisée dans les livres ; elle est toute pleine de vie, d’enthousiasme et de bon sens. 317 .

      

      Pour Rolland, Malwida von Meysenbug est bien le “ tout ” : un tout qui impose le respect, mais qui plus encore insuffle une énergie intellectuelle et une énergie à vivre. La correspondance de Rolland avec sa mère permet de connaître les sujets de débat avec Malwida von Meysenbug : “ Nous avons discutaillé. Elle a attaqué Racine, que j’ai défendu ’con amore’, et j’ai attaqué Goethe (le théâtre de Goethe), qu’elle a célébré avec enthousiasme. ” 318 . Dès 1890, Malwida von Meysenbug insiste pour que Rolland lise Goethe 319 . Elle a “ une admiration sans bornes ” 320  pour Goethe, et elle réussira grâce à de nombreuse discussions à faire évoluer l’opinion de Rolland 321 , preuve de ses capacités pédagogiques et de son influence. Elle initie Rolland à la philosophie nietzschéenne. Grâce à Malwida von Meysenbug, Rolland en apprend davantage sur Wagner et son admiration se renforce : “ A juger par elle de la société de Wagner, on a une grande idée de ce monde d’élite, et Wagner lui-même en est encore grandi. ” 322 . Malwida von Meysenbug fait l’admiration de Rolland parce qu’elle est un modèle de sérénité 323 , comme Goethe à la fin de sa vie. Et, elle est une représentante vivante “ de la plénitude de vie ” 324 , que Rolland compare à l’état d’esprit des membres du cercle de Weimar. Les rares points de mésentente font écrire à Rolland que “ l’accord parfait serait ennuyeux à la longue. ” 325 . Car, il y a accord parfait entre ces deux âmes idéalistes : c’est l’harmonie que Rolland découvre enfin 326 . Rolland trouve en Malwida von Meysenbug un guide sûr qui fait des deux années en Italie des années décisives de sa formation.

      

      Après le retour de Romain Rolland en France, les relations intellectuelles perdurent, avec la même richesse et la même intensité, mais elles sont épistolaires. Cette correspondance, quotidienne, constitue un fonds énorme (plus de sept cent lettres de Malwida von Meysenbug à Rolland). Seule une sélection de ces lettres a été publiée 327 . L’échange est très riche. Rolland a toujours besoin d’être orienté dans son apprentissage : il souhaite avancer et comprendre. Il sait que Malwida a toutes les ressources nécessaires pour lui apporter ce qu’il recherche. Et, Rolland poursuit l’habitude, prise à Rome, d’un “ long bavardage artistique ” 328 , qu’il soit débat sur les lettres, sur la musique, sur l’esthétique. Et, de Rome, Malwida von Meysenbug envoie à Rolland livres et articles 329 .

      Malwida von Meysenbug, par ses discours, a rendu plus nettes les convictions que Rolland sentait en lui et elle les a renforcées. Lorsque Rolland méconnaît un sujet, il se place en position d’élève, qui demande à son maître des explications et des éclaircissements 330 . Mais il ne formalise pas de la sorte sa relation avec elle, il considère la relation sous l’angle de l’amitié, et ses requêtes sont envisagées comme des services demandés à une amie. Ainsi, il en appelle à Malwida, par exemple, pour l’éclairer sur le théâtre de Schiller, qu’il comprend mal :

      

      J’ai vraiment de la peine de ne pouvoir aimer davantage Schiller (je parle de son théâtre) […]. Mais c’est un service que je vous demande ; aidez-moi à comprendre. […] Mais voici des années que je réserve mon jugement sur Schiller et je ne suis pas plus avancé qu’au premier jour. Je viens de relire Wallenstein. […] j’ai une sympathie secrète et profonde pour l’âme de Schiller ; ses préfaces, ses lettres, me frappent au juste endroit du cœur […]. Mais l’œuvre même me glace. 331 

      

      La démarche de Rolland indique toute sa confiance en Malwida von Meysenbug comme étant un guide sûr. Rolland lui octroie la stature du maître en mesure, forcément, de l’aiguiller. Le disciple à l’écoute éprouve le besoin de comprendre et de ressentir comme son modèle, qui l’initie à tant de génies : il écrit ainsi dans le post-scriptum de sa lettre : “ J’ai tant désiré toujours aimer Goethe et Schiller comme vous les aimez ! Je n’y arrive point. ” 332 .

      Rolland a, naturellement, lu les œuvres de Malwida von Meysenbug : d’abord ses Mémoires, puis un roman, et des nouvelles qu’il admire sans retenue dans l’emportement de son admiration sincère 333 . Mais, c’est certainement le récit de la vie riche et mouvementée de Malwida von Meysenbug, Mémoires d’une idéaliste 334  qui compte comme modèle durable. Malwida von Meysenbug offre l’ouvrage à Rolland. Si le disciple est déçu par le ton de l’ouvrage, jugé froid 335 , il y voit cependant tout l’intérêt du contenu, en témoigne sa demande à Malwida d’écrire la suite de ses Mémoires : “ Je vous en supplie, écrivez-les. Je crois votre vie un exemple admirable pour tous ; il importe qu’il reste éternel. ” 336 . Et, en effet, les mémoires de Malwida von Meysenbug constituent une mine précieuse, qui en plus d’être un témoignage sur le mouvement intellectuel, politique et social qui s’est mis en branle au milieu du dix-neuvième siècle, comporte de nombreuses réflexions pertinentes sur l’homme, la nature et la société, suite aux lectures, grandes rencontres et conversations de l’intellectuelle allemande. Ce sont également les témoignages des différents engagements de Malwida von Meysenbug (dans le féminisme,

      pour une réforme de l’éducation, pour la condition du peuple), et les désillusions sur le monde politique, qui confèrent aux Mémoires d’une idéaliste un statut d’exemple. L’ouvrage atteste que les points communs ne manquent pas entre l’intellectuelle allemande (en réalité, européenne) et le jeune homme. Malwida von Meysenbug, désireuse dès sa jeunesse “ de vouer [sa] vie à l’art ” 337 , défend la liberté et l’égalité des hommes. Son expérience de professeur (à Londres) la conforte dans son rejet de “ l’étroitesse d’idées ” que constitue “ la ’bonne’ éducation ” 338 , et dans l’idée d’une réforme de l’instruction à conduire. Les impressions de Malwida von Meysenbug devant le spectacle de la Nature (les Alpes, ou les paysages du Midi) sont proches de celles de Rolland. Ainsi, l’engagement idéaliste de Malwida von Meysenbug en faveur de l’humanité et de la fraternité, et les exemples des personnalités côtoyées, n’ont pu manquer de résonner durablement en Rolland 339 , et peut-être de le pousser à l’engagement pacifiste.

      

      Grâce à la confiance de Malwida von Meysenbug en son œuvre naissante, Romain Rolland poursuit son travail. Malwida est un moteur pour Rolland : elle s’évertue à le faire agir, même lorsque le jeune homme sent revenir le découragement, à Paris. Elle a en effet reconnu “ les dons exceptionnels ” 340  de l’écrivain naissant, et convainc Rolland de poursuivre dans la voie de l’écriture. Malwida von Meysenbug l’encourage et le stimule, et Rolland

      

      sait qu’il peut lui lancer ce qui ressemble à un appel à l’aide :

      

      Les paroles ne signifient rien ; les écrits, moins encore. C’est agir qu’il faudrait. Mais je ne sais pas agir ; j’aurais besoin que quelqu’un me montrât, comme on montre à un enfant à marcher. 341 

      

      Le mentor éprouve un réel intérêt à suivre la formation de son élève 342  et à guider au mieux le jeune homme dans son évolution 343 , en veillant sans doute à ce qu’il ne perde pas de vue leurs idéaux communs.

      Romain Rolland est reconnaissant du soutien que lui témoignent ses amis 344 , maintenu ainsi dans la vie et dans le travail, et évitant la neurasthénie qui le menace parfois :

      

      J’ai bien besoin de chercher, de loin en loin, un peu de bonheur dans les âmes souriantes de mes divins amis ; car j’ai souvent de cruelles tristesses. Rien ne me soutient plus alors. 345 

      

      Incontestablement, il a trouvé en Malwida von Meysenbug le mentor qu’il souhaitait rencontrer, comme l’atteste le vocabulaire employé pour désigner l’intellectuelle allemande (“ modèle ”, “ exemple ”, “ influence affectueuse ” 346 ). Malwida von Meysenbug incarne ce qu’attendait le jeune homme, à savoir une personnalité riche qui conçoive une relation formatrice en totale liberté : “ je remercie Dieu, d’avoir trouvé en vous un si ferme soutien, et dans votre vie un si noble modèle ! ” 347  lui écrit-il. Elle a donc transmis son credo à la nouvelle génération, faisant de Rolland son fils spirituel, héritier d’idées humanistes à défendre. C’est elle qui a porté à la connaissance de Rolland plusieurs des personnalités dont il s’inspirera pour ses écrits ou auxquels il consacra des travaux Malwida von Meysenbug a aussi ouvert Romain Rolland au monde vivant, en lui enseignant le passé, en lui montrant le présent, et en l’engageant vers l’avenir.

      

      


2) État d’esprit de la génération de Romain Rolland

      

      L’adolescence et les années d’études constituent par excellence une période fiévreuse, durant laquelle coïncident un changement physique et une vie scolaire qui mêle les questionnements, les doutes, et les projets, sans avoir encore aucune expérience de la vie. Comprendre ce qui fait débat pour le jeune Rolland, signifie aller au cœur d’une personnalité en formation. L’esprit critique se forge, au gré des tâtonnements et de détours réflexifs, en fonction de l’époque, des modes, et des lectures. L’état d’esprit du jeune Romain Rolland en formation est corrélé à l’époque dans laquelle il évolue, à sa génération de la fin de siècle. Le Credo quia verum rédigé par Rolland témoigne des questions qui agitent l’époque et donc l’étudiant de l’Ecole Normale. Mais, l’état d’esprit de Rolland évolue selon différentes phases inhérentes aux questions qu’il se pose.

      Le jeune Rolland cherche à “ être ” et a d’abord le sentiment de n’être rien, ou d’être peu, sentiment banal dans les années d’adolescence. Mais, la révélation provient de la formation scolaire, à partir des années de préparation au concours de l’Ecole normale supérieure : la formation dévoile à Rolland la richesse de l’esprit, elle donne un sens à ses capacités intellectuelles 348 . La formation répond au questionnement sur son être, elle est l’origine d’une naissance intellectuelle pour Romain Rolland. Une transformation s’opère en lui, puisqu’il se découvre la faculté de se sentir vivre : “ Depuis quatre ans que j’ai ma pleine et entière conscience, je suis fier de moi : j’ai fait beaucoup, de peu de chose. ” 349 , écrit-il. C’est que la faculté de penser lui octroie la possibilité de se conduire lui-même. Il trouve un sens au fait de vivre, auquel il a réfléchi durant ses études de lycéen 350 . Par sa formation intellectuelle, Rolland devient acteur de son être. L’esprit est le moteur de sa vie à venir.

      

      Pour comprendre l’état d’esprit de Romain Rolland au moment de sa formation, il est nécessaire de se pencher sur la génération à laquelle il appartient. Henri Peyre, avec Les générations littéraires 351 , a rassemblé le plus grand nombre d’avis sur ce qu’est une génération, en particulier dans

      le domaine des lettres 352 . Qu’est-ce qui caractérise l’époque des années de formation de Rolland ? C’est le sentiment d’être au cœur d’une époque de bouleversements qui mènent à un tournant. Époque qui sait de quoi ou de qui elle se détourne, mais qui ne sait trop vers qui se tourner, et vers quoi elle se tournera ! La seule certitude, c’est que le dix-neuvième siècle va s’achever. Alors, la jeunesse de Romain Rolland se situe dans une période qui voit émerger l’esprit “ fin de siècle ” 353 , période qui fait de sa jeunesse la génération fin de siècle, celle de la fin d’une époque, du changement, de l’inquiétude face à l’inconnu.

      Les revues littéraires donnent le ton de l’esprit de l’époque 354 . Outre la Revue des Deux Mondes, que nous avons déjà évoquée, il y a sa grande rivale, la Revue de Paris 355 . A partir de 1864, la Revue de Paris publie la nouvelle génération : Taine, About, Lemaitre… Mais, aux deux grandes revues du champ des lettres s’ajoutent des revues à l’esprit résolument contemporain.

      Les années de formation de Romain Rolland se situent en pleine époque de “ la tutelle allemande ” 356  : la vogue wagnérienne bat son plein, ce qui désole déjà le jeune Rolland 357 . Une revue voit le jour en hommage à Richard

      et au wagnérisme : la Revue wagnérienne (1885-1888). La revue est fondée et dirigée par Edouard Dujardin 358 , ami de Mallarmé. Tous les arts semblaient, d’après la revue, pouvoir se renouveler grâce à Wagner 359 . Un des wagnériens enthousiastes de la revue est Teodor de Wyzewa (1862-1917) 360 . La Revue wagnérienne est une revue dans laquelle on théorise beaucoup : on y trouve de nombreuses réflexions sur le vers libre, sur les genres littéraires, et en général sur les controverses de l’époque… sujets d’échanges mouvementés. Les controverses entretenues avec Anatole France, Brunetière, Paul Souday, Henri Massis et d’autres, en témoignent.

      En pleine époque symboliste, et cet avis semble t-il restera le même par la suite, Romain Rolland n’a pas d’affinités avec le symbolisme. Il a lu Verlaine et Rimbaud, mais n’est pas particulièrement attaché à leurs œuvres 361 . Lautréamont, Verlaine et Rimbaud, ont préparé le Symbolisme. Joris-Karl Huysmans (1848-1907), avec son roman À Rebours, paru en 1884, a lancé le type du décadent. Mais, au décadentisme succède le Symbolisme, que Jean Moréas (1856-1910) théorise avec le Manifeste du symbolisme en 1886. Stéphane Mallarmé (1842-1898) publie dans la Revue wagnérienne ou la Revue indépendante 362  : ses réceptions du mardi tendent à faire de lui le maître des symbolistes.

      De même La Revue blanche (1889-1903), qui défend Debussy, Seurat, ou Toulouse-Lautrec, “ sert les causes de Wagner ” 363  et réunit la génération fin de siècle. Léon Blum (1872-1950), ancien normalien, est le grand critique littéraire de cette revue prestigieuse à partir de 1895. Deux revues littéraires se font aussi une grande réputation : La Plume. Revue littéraire et artistique, qui organise des expositions et des soirées permettant des rencontres entre éditeurs et écrivains et artistes ; le Mercure de France 364 , tribune du symbolisme, réunit de jeunes écrivains, et se fait surnommer “ La Revue des deux Mondes des jeunes ”. Remy de Gourmont est le critique attitré de la revue, et réunira ses nombreux articles et galeries de portraits dans Promenades littéraires 365  et le Livre des masques 366 .

      L’époque est à la remise en question du roman français, à cause de l’opposition faite entre deux types de littérature : “ le fossé se creusait entre la littérature de création et la littérature de consommation. ” 367 . Le Naturalisme 368  est rejeté, le Réalisme a évolué, le roman russe, mais aussi anglais 369 , est en vogue. L’enquête menée par Jules Huret en 1891 sur “ l’évolution littéraire ”, ponctue cette interrogation cruciale sur la littérature en France 370 . La génération des jeunes écrivains s’oppose à la génération précédente, éternel jeu d’amour et de désamour : les oppositions se renforcent, entre corps et esprit, naturalisme et psychologisme, scientisme et spiritualisme. Paul Bourget supplante Emile Zola (également rejeté par de plus jeunes naturalistes). Les controverses en littérature entraînent le doute et l’interrogation chez la jeune génération souhaitant écrire. Si les personnages des romans russes enthousiasment les lecteurs, c’est que les écrivains ont su les disséquer autrement que par la voie unique de la science, sans laisser trop de place à la logique, et en respectant les contradictions possibles de l’homme. La vogue russe a une incidence certaine sur les écrivains français. Teodor de Wyzewa traduit Tolstoï en français, auquel il consacre des articles, ainsi qu’à Tourgueniev, Gogol, Dostoïevski, qui sont très lus 371 . L’influence de Tolstoï est très importante, et une religiosité tolstoïsante se propage chez les écrivains français 372 .

      Il faut cependant déterminer en quoi Rolland appartient à sa génération, et selon quels critères il peut y être inclus ou non. Pour Jules Romains, c’est

      moins une doctrine et un programme qui créent l’unité d’une génération, que certaines intuitions communes 373 . Il nous semble que Rolland est effectivement de sa génération, non par une adhésion complète et entière à une école, mais par des intuitions partagées : intuition de ce que peuvent apporter les arts en littérature (et surtout la musique), et aussi intuition de l’intérêt des sciences (surtout de la psychologie), à condition que ce ne soit pas le règne du tout-scientifique. Tout d’abord, Romain Rolland appartient à la génération fin de siècle par la véritable passion qu’il éprouve pour Richard Wagner. La génération rollandienne s’enflamme pour la musique, marquée par Wagner. Cependant, si Rolland est abonné à la revue, c’est pour Wagner : “ il s’abonne, dès le premier numéro, à la Revue wagnérienne, mais c’est pour y trouver Wagner et non pas les poètes wagnériens ” 374 . Mais, nul doute que l’idée du mélange des arts fera dès lors son chemin dans l’esprit de Rolland. L’époque est également marquée par deux forces contraires. La Science a bouleversé le siècle : l’esprit scientifique s’est propagé, il a gagné tous les domaines de pensée. Rolland est surpris par le succès des sciences, mais le littéraire accueille avec bienveillance les apports de la science :

      

      Il me semble (et je ne suis pas le seul) qu’une nouvelle période s’est ouverte dans l’humanité. C’est l’époque de la science. Même ceux qui, comme moi, sont réfractaires à la science et se donnent tout à l’art, ouvrent la voie joyeusement à ce triomphe universel et eux-mêmes portent dans l’art et dans la foi un esprit scientifique. 375 

      

      La science est entrée en littérature. Et la psychologie, science renouvelée, attire toute l’attention, en particulier par les possibilités de développement des personnages qu’elle offre. La psychologie a de l’importance pour Romain Rolland, puisqu’il fustige ceux qui ne font pas preuve de psychologie 376 . Au moins à l’adolescence, Rolland est attiré par la psychologie, et lui-même a le sentiment d’en faire preuve : “ Tous deux [Suarès et RR] nous sommes, avant tout, artistes ; mais je suis bien plus psychologue ; et Suarès, bien plus peintre. ” 377 . Quant à la religion, mise en question par la science, elle fait place, lors des accès de mal-être de la génération fin de siècle, au mysticisme. Rolland partage cet état d’esprit, dont il témoigne dans son journal de normalien :

      

      Je me recroqueville en moi ; et j’ai envie de pleurer d’ennui, de fatigue de vivre sans voir plus clair, sans respirer plus largement. Alors, mon dangereux mysticisme m’aspire. Je me sens sucé par l’Etre ; et je n’y trouve pas de charme. 378 

      

      Déjà, les convictions religieuses de Rolland se forgent, et lui font rejeter le tout-scientifique comme le cléricalisme. La Religion de Rolland est celle du Dieu intérieur, la seule conviction religieuse dont il souhaite la propagation. Alors, le jeune homme montre un état d’esprit volontiers idéaliste 379 . Romain Rolland a conscience d’être en pleine croissance, en formation intellectuelle et spirituelle, avec comme objectif d’être un tout, un homme complet : “ Je définis l’Etre : ce qui est tout, – la sensation totale, – la sensation d’être tout, d’être complet, d’être libre. (…) Etre tout, c’est le bonheur suprême, que promet peut-être la mort. ” 380 .

      Rolland écrit la vingtaine de pages du Credo quia verum en 1888, la préface seule est datée, du 4 mai 1888 381 . Ce texte rollandien fait véritablement appel à la “ compétence intertextuelle du lecteur ” 382  tant il est truffé de références. Dans la préface, Rolland rapporte son intention, avec le Credo quia verum, de dresser un bilan des années de formation passées. La formation semble nulle à Rolland du point de vue humain, puisqu’il n’a alors aucune expérience de la vie : “ J’ai moins profité de ma jeunesse qu’aucun jeune homme de mon âge. ” 383 . La formation intellectuelle de l’Ecole normale a en tout cas été très solide : “ des années de solitude comme celles-ci, de solitude inquiète, douloureuse, affamée de savoir et d’amour ” 384  ont permis une culture livresque étendue en de grands domaines (Histoire, Philosophie, Littérature). Et tout le paradoxe du Credo est là : rédiger “ une explication du monde ”, selon sa “ certitude ” et sa “ foi ” 385  de jeune homme de vingt-deux ans. Faute d’expérience, Rolland ne peut se reposer que sur sa culture livresque : ce qu’a bien cerné Stefan Zweig, écrivant du Credo qu’il s’agit d’“ une sorte de testament spirituel, une confession morale et philosophique ” 386 . Testament, en effet, car le Credo atteste du savoir acquis et des principes recueillis par Rolland au cours de ses lectures. Dès la deuxième page de la préface, il fait

      référence au Second Faust de Goethe. Rolland sait qu’il est encore en pleine formation, qu’il n’a pas encore regardé la “ réalité multiple ” 387 . Il nous donne une première clé de sa conception de la formation : en aucun cas elle ne saurait se contenter d’être une formation scolaire et livresque, il faut observer la vie et en connaître toute la réalité, et le savoir normalien ne pourrait prétendre en résoudre toute la complexité. Et surtout, Rolland conçoit la nécessité de se détacher de lectures troublantes pour un esprit adolescent, œuvres de cette fin de siècle qui perturbent :

      

      Opposons fermement notre cœur aux flots montants de cet égoïsme pessimiste, que nous porte le réalisme chagrin ou l’idéalisme dévirilisé d’une littérature lasse et blasée. Méprisons doucement ces tristes pensées d’hommes intelligents qui n’ont jamais aimé. 388 

      

      Si ces lectures gênaient Rolland, c’est qu’elles peignent un présent sombre, un avenir douteux, sans amour parmi les hommes, ce qui va à l’encontre de l’espérance rollandienne. Il cite Maupassant juste après, sans préciser la source 389 . Il se peut que Rolland ait songé aussi à Huysmans, à Zola ou encore à Bourget. Les controverses en littérature entraînent le doute et l’interrogation chez la jeune génération souhaitant écrire.

      Rolland pense donc, avec naïveté, que les années passées lui permettent malgré tout de rédiger cette étude ambitieuse, allant jusqu’à vouloir se convaincre qu’elle pourrait être utile. Rolland traite des principaux motifs de réflexion qui lui tiennent à cœur : la Vérité, la Foi, la Liberté, la
Mort, l’Amour. Le verbe aimer revient sous de nombreuses formes tout au long du Credo.

      Et, en appendice du chapitre “ De la liberté ”, il consacre quelques pages intitulées “ Aux philosophes ”, dans lesquelles il ne cite ni philosophe, ni courant philosophique, mais s’interroge sur “ le mot de la vie ” ; il pose les deux questions qui lui semblent capitales : “ 1° que sommes-nous ? (essentiellement, et non dans le détail infini) ; 2° comment devons-nous vivre ? ” 390 . Dans la seconde partie de l’appendice, Rolland expose ses “ Règles d’une Morale provisoire ”, la règle inaugurale consistant à “ Fixer un but à sa vie. S’imposer une tâche. ” 391 . Rolland engage les jeunes gens comme lui à suivre son exemple :

      

      Un de mes principaux conseils aux jeunes gens qui me ressemblent, c’est de faire au plus tôt leur testament spirituel, leur paquet de voyage. (…) Donc, accomplir l’essentiel, brièvement. Se mettre en règle avec sa voix profonde. Et puis, agir, sans plus penser au souci de la route, brève ou longue.

      Mon testament à moi, ce sont ces notes. 392 

      

      Enfin, le Credo quia verum s’achève avec un chapitre intitulé “ aimons ”, très religieux, dont la dernière ligne est : “ laus amori ! ” 393 . L’humanisme rollandien commence à éclore : il s’agit de défendre l’amour de tout ce qui est.

      Romain Rolland a le constant désir d’apprendre et de découvrir, l’époque de sa jeunesse en témoigne. Jeune homme, il fait part à sa mère de sa volonté, qui se distingue de celle son ami Suarès :

      

      J’ai le désir passionné, non pas de vivre, mais d’avoir vécu. Je ne suis pas encore assez mûr, assez complet, pour m’arrêter, et pour jouir paisiblement de mon esprit et de mon art. Mais c’est toujours l’idée de la tranquillité future, de l’inaction rêveuse et artistique, qui me soutient quand je travaille et que j’agis maintenant. (…) Aujourd’hui, je me remplis de souvenirs, d’observations et de pensées, pour les digérer pendant le reste de ma vie, sans plus avoir besoin du monde, et sans lui donner de droits sur moi. (…) Plus tard, je serai libre, et je ferai comme Suarès, si je veux 394 

      

      Acquérir la sagesse pour la savourer ensuite dans la solitude de réflexions, telle est l’aspiration du jeune Rolland. Il affirme à plusieurs reprises, “ je n’aime pas agir ” 395 , mais conscient que l’expérience lui est nécessaire, il se soumet à l’action. Il souhaite alors vivre à l’écart du monde. Il fera le contraire !

      L’état d’esprit de Rolland passe par plusieurs phases en ces années de formation : c’est qu’il se constitue une personnalité, et se forge des opinions artistiques, religieuses, ce qui implique nécessairement des questions, des hypothèses et des revirements. D’où un comportement variable chez Rolland, qui passe d’un sentiment de désespoir stérile à une énergie créatrice et salutaire. Le Journal de l’Ecole Normale témoigne largement des inquiétudes et de l’ennui de Rolland. Mais après les années normaliennes, dans la formation de Rolland, il y a les deux années essentielles à l’Ecole de Rome, qui lui permettent enfin de faire l’expérience de la vie. Cela manquait cruellement à sa formation, nous l’avons vu, Rolland en avait conscience : “ je profite de mon éloignement pour en tirer tous les avantages ” 396 , indique t-il.

      L’état d’esprit de Romain Rolland a considérablement évolué grâce aux années italiennes. Cette fois, Rolland se sent pleinement acteur de sa vie, qu’il conduit à sa guise en Italie. Comme le constatent les amis de Rolland, il évolue, ainsi Suarès lui écrit en 1890 :

      

      Tu as de l’allégresse et de la gratitude pour la vie parce qu’elle est tienne ; (…) pourquoi ne te vois-je plus timide au contact du monde, sédentaire et tranquille ? Pen, mon cher Pen, vous êtes toujours le même, mais vous avez diablement grandi 397 

      

      Rolland, par le travail, valeur à laquelle il croit et qu’il défend, trouve la confirmation que le sens de sa vie tient dans l’esprit : “ j’ai bien travaillé depuis cinq mois ; je me suis prouvé à moi-même ma propre valeur ” 398 .

      Les années 1890 sont l’époque d’une “ fièvre intérieure ” pour Romain Rolland : “ j’ai une fièvre intérieure (une bonne fièvre), une ardeur de vie et d’activité ” qui se dépense “ en pensées, ou en écrits ” 399 . Il est admiratif devant la Renaissance italienne : “ La Vie s’écoule et s’étend comme un grand fleuve, avec une liberté et une ampleur magnifiques. C’est le libre jeu de la Vie, de la Vie saine, pleine, en toute floraison. ” 400 . Rolland est visiblement inspiré, grâce à la vie dont il commence à pressentir la saveur, même avec tout ce

      qu’elle implique. C’est pourquoi en littérature il cherche à sentir la vie :

      

      Ce dont j’ai besoin, c’est de vie ; et je suis attiré par ceux qui surent la recréer avec exactitude, ou mieux, la créer plus complète et plus riches dans les grands drames et les grands romans. Partout, c’est le drame qui m’attire, et le jeu des passions. 401 

      

      En 1891, citant un extrait de Rosmersholm d’Ibsen, Romain Rolland écrit : “ ’Je t’assure que j’ai une grande disposition à être joyeux.’ Est-ce bien Rosmer qui parle ? N’est-ce pas moi plutôt ? Je ne sais. ” 402 .

      Et, cependant, le découragement qu’il ressentait quelques années plus tôt saisit à nouveau Rolland lorsqu’il ouvre trop grands les yeux. Alors, l’esprit fin-de-siècle régnant l’atteint de plein fouet et les douces sensations de vie connues en Italie s’envolent. Rolland ne peut s’exclure longtemps du monde et s’évader dans les beautés italiennes. La confrontation avec son époque lui est douloureuse :

      

      Je sais tout le beau et le bien qu’on peut faire ; (et peut-être j’en puis faire une partie) ; mais je sens si bien que le monde actuel ne s’en soucie pas ; il ne s’occupe que de mourir joyeusement ; car je ne vois autour de moi que symptômes de mort, de ruine, de néant. La civilisation moderne s’écroule. L’Europe actuelle est pourrie comme le vieux monde romain. (…) Les mauvais sont vils ; les bons sont insipides. 403 

      

      Les illusions quant aux sciences qui pourraient tout résoudre s’écroulent, c’est la “ liquidation générale ” 404 . “ Je ne sais s’il y a de l’espérance dans l’air. Mais à coup sûr, il y a beaucoup de désespoir (…). Nous ne pouvons tomber beaucoup plus bas ; nous nous relèverons donc. ” 405 . Quand, en 1892, Rolland dresse un bilan du contexte de sa vie depuis la naissance, le tableau est bien sombre :

      

      Moi, qu’ai-je vu depuis mon enfance ? Aussi loin que je me rappelle, la patrie envahie, humiliée ; Paris brûlé par les bandits ; l’esprit matérialiste et sceptique du second empire, aigri par les malheurs et devenu ce lourd, grossier et sanglant pessimisme d’aujourd’hui ; (…) la haine et le mépris partout respirés, soufflés dans l’air autour de moi ; le Néant en Europe depuis la mort de Wagner (…) ; la Guerre sans cesse menaçante, l’horrible guerre (…) il me semble que peu d’époques de l’humanité ont été plus lugubres, plus remplies du souffle de la Mort. Je me suis réfugié dans l’Art (…). 406 

      

      Ainsi, Rolland rétorque, à son époque troublée, par l’écriture (et d’abord la rédaction de ses deux thèses). Il maintient donc la nécessité d’une évasion, mais qui soit créatrice, qui ait du sens. Les études et recherches de Rolland sont le recours au néant qui l’environne, parce qu’elles lui permettent d’être l’acteur de sa vie, et qu’elles ont un sens.

      

      Le changement de siècle coïncide avec un changement net survenu chez Romain Rolland, tout à fait homme alors mais qui, surtout, trouve sa voie, très déterminé à la suivre. Ses priorités se dessinent nettement, et il ne les oubliera pas : “ Plus je vais, plus je me convaincs qu’une chose importe : la vie, la force et la sincérité de la vie. ” 407 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


C) Constitution de valeurs autour du développement de l’homme

      

      Tracer pour l’homme l’itinéraire à suivre afin de se développer implique de justifier et de raisonner l’itinéraire choisi. L’expérience vécue par d’autres a alors valeur de justification puisqu’elle permet d’éviter un itinéraire hasardeux, en se fondant sur le connu, la référence. Romain Rolland prend en compte l’itinéraire de Goethe pour construire sa conception de la formation de l’homme. Les Conversations de Goethe avec Eckermann 408  vont servir de base à la réflexion du jeune Rolland. Le dessein imaginé par Johann Peter Eckermann était d’évoquer des sujets qui l’intéressait, et de faire ainsi réagir Goethe, tant sur ses œuvres que sur ses idées, ou sur des expériences vécues par l’un ou par l’autre, ou encore sur des lectures d’Eckermann ou même sur ses rêves 409 . L’intérêt majeur de l’ouvrage se situe dans la diversité des sujets, où tout est une invitation à la réflexion sur chacun des sujets. Les Conversations sont une perpétuelle incitation à réfléchir au monde, à l’homme, au poète. Si les entretiens offrent une large place à la situation de la littérature et du poète tels que Goethe les envisageait, ils fourmillent de conseils dispensés par le maître au disciple : conseils sur le comportement, sur les lectures, sur l’apprentissage des langues et des sciences naturelles, etc. A bien des égards, l’origine du recueil a dû faire écho dans l’esprit du jeune Rolland à cause de sa recherche du même type de relation intellectuelle que celle qui lie Goethe et Eckermann.

      La formation de l’homme que retient Rolland s’appuie sur des valeurs morales donnant sens au développement de l’homme, puisque l’homme en formation doit tâcher à son tour d’incarner ces valeurs de référence. Une note de Goethe recopiée par Rolland atteste cette démarche :

      

      Il faut prendre garde de ne chercher jamais les éléments de développement que dans ce qui est parfaitement pur et moral. Toute œuvre qui a un caractère de grandeur nous forme. 410 

      

      En accord avec Goethe, Rolland va se constituer des valeurs de référence pour se former : nous verrons comment l’exemple du maître de Weimar a nourri le jeune Rolland.

      Pour clore notre travail sur la formation de Romain Rolland, nous analyserons le discours rétrospectif de Rolland sur la question, en faisant référence de nouveau à sa correspondance ou à ses Mémoires, mais également à des articles de Rolland en forme d’hommages aux modèles de sa jeunesse. Il s’agira de vérifier dans quelle mesure le discours rollandien sur sa formation passée est le lieu d’une déformation sur le savoir expérimenté et reçu. Il y a déformation, inévitablement, du fait des années qui séparent Rolland de sa formation lorsqu’il l’évoque… le temps arrangeant ou dérangeant la réalité du vécu, la mémoire conservant ou non certains aspects. Pourtant, fidèle à son credo, Rolland n’est pas coupable d’un arrangement des faits abusif.

      

      


1) Valeurs nourricières pour Rolland : l’exemple de Goethe

      

      Johann Wolfgang von Goethe incarne pour Romain Rolland la pensée philosophique sur le développement de l’homme, “ développement ” désignant chez Goethe la formation, tant intellectuelle qu’humaine. Si le penseur et écrivain de Weimar pourrait d’abord être convoqué, au vu de notre sujet, pour ses romans de formation, il est abordé par le jeune Rolland sous un tout autre angle. C’est la lecture rollandienne de Goethe et l’interprétation qui en est faire qui nous intéressera donc ici. Rolland s’est nourri des valeurs de Goethe quant au développement de l’homme : ces valeurs ont contribué à sa formation intellectuelle.

      

      Dès sa jeunesse, Rolland évoque Goethe comme référence importante, ce qu’illustre la maxime de prédilection chez Rolland :

      

      Bien avant 1884, en tête de tous mes cahiers, je répète obstinément cette inscription de Goethe :

      Une vie inutile est une mort anticipée.

      Et quand je dis : vie, je dis combat. 411 

      

      La conception goethienne de l’utilité de la vie semble prise comme directive par Rolland : il doit conduire sa vie, il doit en retirer quelque chose. Cette maxime l’entraîne à agir et à construire, avec un but : être utile. Il restera à déterminer pour Rolland comment mettre en œuvre la précieuse directive.

      Dès juillet 1888, Rolland mentionne dans son Journal de l’Ecole normale les Conversations de Goethe avec Eckermann : l’ouvrage restera à ses yeux le livre essentiel de Goethe 412 . D’après une indication dans son journal de normalien, il semble qu’il ait lu la deuxième traduction 413 . Il n’a donc eu accès qu’en partie aux réflexions d’Eckermann, mais a eu accès à des textes de Goethe n’appartenant pas à l’ouvrage rédigé par Eckermann 414 . Romain Rolland décrit l’ouvrage comme “ une vraie petite Bible du dix-neuvième siècle ” 415  ; il le relira tout au long de sa vie. En 1889, Suarès fait allusion dans une lettre à l’admiration de Rolland pour l’auteur des Conversations avec Eckermann : “ Göthe, – Votre Grandeur qui l’adore et aspire à la sienne (…) ” 416 . Suarès nous met sur la voie d’une aspiration de Rolland : alors à quoi aspire le jeune Rolland sur le modèle de Goethe ?

      La date de lecture des Conversations avec Eckermann est vraisemblablement de 1887, la relation intertextuelle du journal de normalien avec l’ouvrage d’Eckermann l’atteste. Dans son journal, en juillet 1888, Rolland intègre des extraits des Entretiens. Mais, ces extraits font partie des éléments résumés lorsqu’il a recopié ses carnets en 1912, puisqu’il est mentionné : “ Citations des Conversations avec Eckermann, notamment celle-ci ” 417 . Une seule citation est recopiée, il n’y a plus trace pour le lecteur des passages considérés à l’époque comme marquants par Rolland 418 . La citation mentionnée peut dès lors être envisagée, du fait de son statut privilégié (elle a été sauvée), comme un texte de grande valeur aux yeux de Rolland. Il s’agit de déterminer pourquoi. Eckermann rapporte un exposé de Goethe sur ce qui tient de l’inné ou de l’acquis chez le poète, et sur ce qu’il est nécessaire pour le poète d’acquérir comme savoir :

      

      Les régions de l’amour, de la haine, de l’espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les passions de l’âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le poète. (…) pour ne pas blesser la vérité, il faut que le poète étudie ou voie par lui-même. (…) avant d’écrire ce passage : ’Avec quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une vapeur humide’, il me fallait observer la nature. 419 

      

      Il est certain que le jeune Rolland a dû être sensible au conseil de Goethe relatif à l’étude de la nature (dans un sens large que l’on pourrait nommer autrement, à savoir “ la vie réelle ”) dans un souci de vérité. Deux pages plus tôt dans le journal, Rolland rapporte une discussion avec Vidal de La Blache : “ Je lui expose mes projets, ma conception de l’histoire réaliste ” 420  et l’intérêt de “ l’analyse des âmes ” 421 . La corrélation entre la lecture des Entretiens (dont les citations sont recopiées logiquement une fois la lecture terminée) et les axes des projets rollandiens fait songer que les directives de Goethe ont alors pesé dans l’orientation rollandienne. L’extrait cité s’achève par un précepte goethien que Rolland fera sien, selon la même visée de vérité que Goethe : précepte qui sera illustré ultérieurement dans les œuvres rollandiennes. Cela nous conduit à suggérer le motif pour Rolland de pratiquer en 1912 des coupes dans les citations de 1888 : les citations au complet auraient pu permettre d’établir, et de prouver, une influence de Goethe sur laquelle Rolland n’avait sans doute pas envie que l’on s’étende (en tout cas à ce moment de son existence). La valeur de la citation gardée tient à sa portée générale, à laquelle souscrivait entièrement Romain Rolland, mais qui est suffisamment vague pour ne pas permettre d’établir de liens avec les propos tenus par Rolland dans son journal.

      Mais, le Credo quia verum nous replace sur la piste de Goethe. L’essai du jeune normalien s’ouvre sur ce constat : “ J’ai vingt-deux ans. (…) Je ne sais rien du monde. ” et “ Je connais mal les hommes ” 422 . Le paradoxe initial d’expliquer le monde sans le connaître, à vingt-deux ans, a peut-être été balayé

      par Rolland parce qu’il a trouvé chez Goethe la même initiative. Goethe avait confié en effet à Eckermann :

      

      J’ai écrit mon Goetz de Berlichingen, disait-il, quand j’avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j’étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n’avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde extérieur, je n’éprouvais de plaisir qu’à reproduire mon monde intérieur. 423 

      

      Il nous semble constater ici un phénomène d’intertextualité 424 , reposant sur la conviction de Goethe que “ la connaissance du monde [est] innée chez le vrai poète, et que pour le peindre il n’[a] besoin ni de grande expérience ni de longues observations. ” 425 . Ce que Rolland, qui s’est visiblement senti concerné par le don inné décrit par Goethe, rapporte en ces termes dans sa préface du Credo : “ je crois que le peu que j’ai vécu suffit à établir ma foi, et que tout ce qui s’y ajoutera d’expérience n’y changera que des nuances. ” 426 . De surcroît, cette page précède immédiatement la page des Conversations dont il ne subsiste qu’un extrait dans le Journal de l’Ecole Normale, mentionnée plus haut 427 . Et tout s’éclaire : l’évidence du modèle que constitue Goethe aurait été manifeste en laissant le contexte de cet entretien et en lisant le Credo juste après.

      Donc, Rolland expose sa foi, ses convictions, dans cet essai. Et, il décide qu’il sera en cela guidé par son for intérieur et par ses intuitions, ce qui relève du domaine de l’inné, en écho à Goethe :

      

      Voici bien des années que je vis au fond de moi. Je ne connais guère Romain Rolland ; peut-être ne le connaîtrai-je jamais. Mais il suffit d’avoir quelques fois touché au fond de son Etre, pour en pouvoir parler avec vérité ; et souvent j’y ai atteint, je m’y suis reposé, et je me suis baigné dans la Vie toute-puissante. Ce qui n’était d’abord chez moi qu’intuitions brèves et espacées est devenu presque une habitude (…) 428 

      

      La conception du monde qu’expose Rolland est fortement inspirée par les valeurs de Goethe lues dans les Conversations : Dieu, la vérité, la sérénité, sont autant de valeurs omniprésentes à la fois dans le discours rollandien et dans les entretiens avec Eckermann. Impressionné sans doute par la certitude chez Goethe que tout est création divine et que Dieu est partout, ce qui a donné au maître de Weimar la sérénité qu’il irradie, Rolland s’adresse à un lectorat hypothétique : “ aux âmes souffrantes ” 429 , il indique avoir beaucoup souffert mais être “ parvenu à la paix du cœur ” et vouloir “ la faire passer en [elles] ” 430 . Ainsi, il aspire à aider les autres âmes avec son essai 431 , probablement parce qu’il a été aidé par l’ouvrage d’Eckermann. Il cherche à transmettre les clés de la sérénité, trouvées chez Goethe auquel il fait référence. Rolland indique que selon lui, “ l’idéal humain serait de concilier ” trois éléments qu’il définit comme étant “ 1. La sérénité souriante, la paix ironique ”, “ 2. L’ardeur de la passion ” et “ 3. La charité de Tolstoy 432 . ” 433 . Pour chaque élément, il précise les modèles auxquels il songe : pour le premier élément il cite notamment Goethe. Bien que l’ouvrage ne soit pas mentionné dans le petit essai rollandien, Rolland avait été impressionné par la sérénité goethienne qui se dégage des Entretiens de Goethe avec Eckermann 434 . Et les corrélations identifiables entre cet ouvrage et le Credo quia verum montrent assez bien comment Rolland s’est imprégné de l’idée de sérénité, qu’il a transformé en objectif à atteindre. Il puise dans Goethe la puissante idée d’équilibre des forces qu’il illustrera dans Jean-Christophe, d’harmonie des éléments, ce qui est moins de l’ordre de l’ironie que de l’ordre de la sérénité. Et, Rolland aspire à trouver la volonté d’y parvenir :

      

      Prodige d’équilibre entre les forces opposées. N’y atteint pas qui veut. Mais il vaut d’être tenté. (…) Les bassesses qui nous révoltaient deviennent des jeux de lumière ; et la sérénité du tout les embrasse dans son harmonie. 435 

      

      Romain Rolland souhaite bénéficier du “ soleil de la sérénité ” 436  : le Credo quia verum est baigné par celui que Rolland appellera le “ soleil-Goethe ” 437 . Déjà, sans doute, Rolland assimile Goethe au soleil, soleil qui est “ la force fécondante de Dieu ” 438  : les lumières de Goethe éclairent Rolland, la force fécondante sème dans le jeune esprit rollandien… Rolland, qui saura aussi recueillir la chaleur bienfaisante de l’astre de Weimar.

      Alors, Rolland dégage les différents axes d’une ligne de conduite harmonieuse pour parvenir à l’objectif de la sérénité.

      D’abord, il faut d’après Rolland que la ligne de conduite soit déterminée par la vérité : il a “ la volonté ferme et la force d’âme nécessaire à la recherche de la Vérité ” 439 . Comme Goethe 440 , il oppose la nature et la pureté de l’être vrai au monde extérieur, à la société aux idées faussées : “ Il me faut donc écarter tout ce qui me vient du dehors et me plonger au fond de ma vie, dans ce que son essence a de plus pur et de plus réel. Là sera la Vérité, – s’il y a une Vérité. ” 441 . Cette valeur qui nourrit Romain Rolland est aussi une valeur à transmettre, comme l’a indiqué Goethe 442 , en accord d’ailleurs avec Herder,

      spuisqu’ils ont réfléchi ensemble à la question 443 . À partir de ces modèles, Rolland s’évertuera plus tard à transmettre des valeurs, comme nous le verrons avec Jean-Christophe.

      Ensuite, il faut comprendre ce qui régit le monde (et donc l’homme). Il a trouvé chez Goethe que Dieu est partout et justifie tout ce qui existe 444 . Donc, Rolland veut “ trouver Dieu ” 445 , et il passe par une explication confuse sur l’Etre : à la certitude que le réel est “ la sensation présente ” 446  il ajoute en faisant référence à Spinoza 447  qu’“ il n’est absolument certain que l’Etre en soi et par soi ” 448 . Rolland avait lu L’Ethique de Spinoza et avait lui aussi été marqué par cette lecture. Par un cheminement peu clair sur “ la Sensation ”, il en arrive à Dieu qui est “ tout et partout ”, “ Unité infinie qui contient l’univers ” 449 . Rolland reconnaît dans son journal sa difficulté à exprimer sa conception de la foi 450 . Mais, l’impression de confusion de certains passages est levée à la lecture des Conversations de Goethe avec Eckermann. De fait, Rolland a repris des éléments épars des Conversations, l’ouvrage lui permet de trouver les mots qui correspondent à son opinion confuse, affermie grâce à Goethe, que Dieu est “ l’Etre absolu ” 451  (là où Goethe parle de l’Etre supérieur) et omniprésent. Il retranscrit sa lecture et en donne une interprétation très proche. Si Dieu est partout, Rolland explique que “ chacun de nous est Dieu, c’est-à-dire l’Unité éternelle, mais sous une forme relative et individuelle. ” 452 . Aussi, comme Dieu est créateur de l’univers qu’il continue à régir, et qu’il est dans tout individu, alors, “ dans toute âme, dans toute parcelle d’âme, se reflète l’univers ” 453 . Où l’on retrouve l’universel de Goethe. Où l’on trouve les prémices d’une conception de la religion hors des institutions chez Rolland, une religion pour soi, à l’image de celle de Spinoza et de Goethe 454 . Il reprend les principes fondamentaux trouvés chez Goethe, en donnant un sens à la vie de l’homme, grâce à la Raison, qui permet d’approcher Dieu 455  et de se rapprocher de la sérénité 456 . Rolland mêle Spinoza et Goethe pour concevoir sa religion de l’amour de l’univers :

      

      Tout est Dieu. En Dieu, notre amour est plus profond et plus pur. Mais ce divin amour s’individualise, pour chacun de nous, en des êtres qui nous sont proches (…) il s’enferme dans l’étreinte de nos bras. Mais nous ne pensons pas que cet être que nous étreignons, ce n’est pas cet être, c’est l’univers. Ou plutôt, c’est l’univers qui s’étreint, en nous deux. 457 

      

      Cette conception de Dieu et de la religion forgée pendant les années normaliennes restera ancrée en Rolland les années suivantes. Exaspéré en 1890 par les relances de sa mère quant à la pratique de la religion 458  ou à sa confession, Romain Rolland lui adresse dans une lettre une explication claire et sans concession de sa position : “ je ne suis pas ’catholique’ ! ” 459 . Il compare leurs croyances communes (“ en Dieu, en l’idéal, en l’immortalité ”, “ à un salut, à un châtiment ”) 460  mais il rejette les pratiques : “ Les mots ne sont que des mots, et les religions ne sont que des nuances. ” 461 . Rolland conclut en assenant une définition de son Dieu, proche des réflexions lues dans les Conversations de Goethe avec Eckermann :

      

      Ce qui est la Résurrection et la Vie, c’est ce sentiment du Dieu éternel, qui est en tout ce qui est, qui est la seule véritable réalité, et en qui nous devons vivre dès cette vie. 462 

      

      Enfin, l’axe incontournable, qui découle de la compréhension de l’action de l’Etre absolu, est de connaître la Nature : “ Il n’est rien dans la Nature qui ne doive m’être proche ” 463  écrit Rolland en écho à Goethe. La Nature est une création divine dans laquelle l’homme s’intègre et que Rolland ressent vivement 464 . Là encore, le jeune Rolland a puisé dans les Conversations de Goethe avec Eckermann sa vision de la Nature : la nature est riche d’enseignements. A cette occasion, il utilise le vocabulaire employé par Goethe dans l’ouvrage d’Eckermann pour désigner la formation de l’homme, c’est-à-dire “ le développement ”. La conclusion de Rolland sur la Nature contient une forte présence intertextuelle de Goethe, le modèle étant précisé comme référence mais sans aucune citation ni mention d’œuvre. Un passage des Conversations de Goethe avec Eckermann 465  permet néanmoins d’établir le lien. Rolland, à la suite de Goethe, est convaincu du rôle central que la Nature joue dans la formation de l’homme :

      

      La Nature est notre instrument. Nous sommes au-dessus d’elle ; nous n’agissons que par elle. Elle nous offre des armes puissantes pour l’action, pour la vie, pour le développement de l’être. Si nous les rejetons, elles se retournent contre nous. – Prenons-en notre parti ; et au lieu de vouloir l’impossible, qui, pour une âme harmonieuse et saine, si grande soit-elle, est anormal et monstrueux, donc laid, – accomplissons le possible ! Il est illimité. Tout est contenu en lui, mais selon la divine hiérarchie, l’équilibre souverain des âmes vraiment humaines (Goethe). 466 

      

      Contrairement à Goethe, Rolland n’est pas féru de sciences naturelles 467 , bien qu’il s’y intéresse plus tard. Il aborde rapidement dans son Credo la question de la Science, concluant sommairement : “ de la nécessité de suivre les lois de la nature, – en les comprenant, – afin de les dominer ” 468 . Mais, Goethe estimait qu’il était impossible de connaître grâce aux sciences tous les secrets de la nature, et encore moins de prétendre en “ dominer ” les lois, du fait de la présence divine ne permettant pas toujours une explication. Rolland a peut-être intégré cette possibilité en raison des progrès scientifiques de son siècle, sources de nombreux espoirs.

      Le dernier axe développé par Roland dans son Credo, “ De la Liberté ”, a également une relation intertextuelle forte avec l’ouvrage d’Eckermann. La réflexion porte sur la liberté individuelle et la question n’est pas abordée d’un point de vue politique, exactement comme dans les Conversations. Goethe aborde le sujet en évoquant Schiller pour lequel il distingue deux rapports différents à la liberté selon l’âge 469 . De même, Rolland note qu’il est passé par un premier rapport à la liberté avant de changer d’opinion 470 . Et, il radicalise les propos de Goethe 471  pour aboutir à l’inexistence de la liberté : “ Liberté et Nécessité sont des mots vides, qui ne répondent à aucune réalité. ” 472 .

      Rolland, sans explications, a introduit le concept de Nécessité rattaché à celui de Liberté, vraisemblablement suite à la lecture du texte de Goethe : mais il ne l’explicite pas, contrairement à Goethe dans sa discussion avec Eckermann. A la suite de sa lecture, Rolland conçoit l’existence des concepts de Liberté et de Nécessité en fonction de Dieu : “ Il n’est de liberté qu’en l’Etre absolu. ” ; “ Il marie en Lui Liberté et Nécessité. ” 473 . Nourri par la conception goethienne d’une liberté relative pour l’homme et de la Liberté divine qui grandit l’homme 474 , Rolland conclut sur les “ deux moyens d’être libre ” 475  pour l’homme, moyens fortement imprégnés du discours lu dans les Conversations :

      

      I° Celui qui est à la portée de tous, – être ce que je suis, sans me préoccuper d’autre chose, – croire à ce que je suis, à ce que je veux, à ce que je fais. (…)

      II° Celui qui est la ressource de ceux qui pensent : – m’élever à mon Etre véritable, Dieu. 476 

      

      Outre l’objectif de sérénité qui transparaît dans le Credo, Rolland s’imprègne pendant ces années de formation d’une autre valeur, sur laquelle Goethe a attiré son attention. Après réflexion, Rolland suggère dans le Credo de dépasser la conception goethienne. La valeur défendue découle de l’amour et de l’intérêt portés à l’univers entier, univers qui est création divine, mais dans lequel

      évolue l’homme : l’universalisme 477 . Les idées universalistes de Goethe sont déjà ancrées chez Rolland avant sa lecture des Entretiens. Lui est confirmée, avec des arguments du maître de Weimar, la nécessité de s’ouvrir à la littérature de l’Antiquité, comme à la littérature anglaise, italienne, et allemande. Grâce à l’ouvrage de Goethe, il peut trouver des arguments contre la ligne de certains de ses professeurs en littérature, qui perpétuent l’affirmation d’une littérature française supérieure et se voulant modèle pour le reste du monde. Rolland est dans un système d’opposition avec l’enseignement de la littérature à l’Ecole Normale, et l’attitude rollandienne annonce un futur casus belli contre l’étroitesse d’esprit et le patriotisme des lettres, et une démarche d’incitation à lire la littérature étrangère. C’est en fait toute l’idée de patriotisme qui est (déjà) rejetée par le jeune Rolland : “ Le patriotisme est la religion des âmes médiocres. Signé : Rolland (pour qu’on ne s’y trompe pas). ” 478 . La précision quant à l’auteur de cette déclaration impose une réflexion : si la précision doit éviter que l’on se trompe sur cet auteur, c’est qu’il y a possibilité de se tromper. Et, sans signature, la phrase pourrait aisément être attribuée spontanément à Goethe : mais, nous ne l’avons pas retrouvée dans les Entretiens. Goethe songe à un avenir qui voit éclore la République universelle. Et, à Goethe qui veut répandre l’idée de la République universelle grâce à la Raison, Rolland répond par l’action, qu’il prône : “ Il ne suffit pas de parler ; il faudrait organiser les forces, faire au besoin une Ligue armée, pour imposer la paix. ” 479 . Symptôme de jeunesse, peut-être… Rolland est alors plus radical que le sage Goethe :

      

      Je n’aime pas spécialement la France, parce que je n’aime aucune nation. Il n’y a qu’une patrie : l’Amour ; et les autres sont le fruit de l’orgueil et de la haine. (…) Ah ! que les hommes ne soient pas capables de s’unir, de travailler ensemble pour le bonheur commun ! (…) Mon Dieu ! souffle-leur l’Amour ! Ou donne-nous la force de convaincre les multitudes stupides, et d’écraser les monstres ! 480 

      

      Rolland se rangera cependant à l’avis de Goethe dans les années suivantes, préférant les écrits à l’action, ce qui lui sera reproché comme on l’avait reproché au maître de Weimar. Rolland sera amené de nombreuses fois à évoquer la question du patriotisme, aussi bien dans la fiction romanesque (Jean-Christophe, Clerambault, L’Ame enchantée) que dans les articles et écrits engagés (Au-dessus de la mêlée) ou les manifestes.

      

      Pour conclure, Rolland a repris pour son Credo, mais aussi pour d’autres écrits à venir, le procédé d’innutrition cher à Montaigne 481 , qui est aussi revendiqué et conseillé par Goethe, en qui Rolland voyait d’ailleurs un héritier de Montaigne. Goethe est le pilier principal de la formation philosophique de Rolland, qui non seulement à l’époque où il conçoit le Credo quia verum se nourrit des Entretiens, mais qui y reviendra souvent, de même qu’il se plongera dans d’autres écrits (correspondance, mémoires) de Goethe 482 . Rolland aboutit dans son essai à l’objectif qui résume toute la démarche de développement de l’homme : “ Se répandre dans les autres. Agir, aimer, donner et se donner. ” 483 .

      

      


2) Romain Rolland au sujet de sa propre formation

      

      À différentes périodes de sa vie, Romain Rolland revient dans ses écrits sur les années de formation. Il a beau faire vœu de sincérité et de vérité, le temps joue des tours à la mémoire, et l’indulgence de l’homme plus âgé atténue parfois la réalité, tout comme la rancœur entraîne de temps en temps Rolland à la déformation de la réalité. L’auteur de Jean-Christophe ne saurait être taxé de contrevérité, il est simplement victime de ses sentiments, bons ou mauvais, qui le font glisser dans un discours un peu erroné sur sa formation. Mais Rolland ne manque pas d’honnêteté, et avoue bien volontiers ce qu’il doit à ceux qui ont assuré sa formation intellectuelle et humaine. Les éléments postérieurs du discours rollandien sur la formation sont disséminés dans différents genres d’écrits : sa correspondance, ses articles, ses textes autobiographiques. Dans ces derniers, Rolland témoigne d’une démarche qui se veut objective et d’un regard porté sur les années de jeunesse qui se veut fidèle au vécu. Cependant, Rolland ne maîtrise pas toujours ses bonnes intentions.

      

      Tout d’abord, Romain Rolland s’attarde volontiers, dans plusieurs textes, sur les caractéristiques de sa génération : le contexte de la fin de siècle, avec ses questions et ses angoisses. Rolland souligne donc lui-même que le contexte de ses années d’études doit être pris en compte pour ce qui a trait à sa formation :

      

      J’étais, en ces années 85-87, dans un grand chaos d’esprit, où je cherchais ma voie, avec fièvre et angoisse, parmi les appels contradictoires et les menaces du temps. (…) je cherchais, à droite, à gauche, près ou loin, une main où m’accrocher. 484 

      

      Rolland évoque le “ climat fiévreux ” 485  de son temps (lequel a contribué à une surenchère dans le mal-être) qu’il analyse avec justesse, fidèle en cela à ce que révélaient son journal de normalien, sa correspondance et ses débats avec Suarès. S’il rappelle aussi le contexte politique 486 , le fait que la crise boulangiste et les heurts avec l’Allemagne 487  soient à l’origine de la formation de sa conscience politique n’est pas mentionné. Il faut dire que la formation sérieuse de Rolland aux questions politiques fut donnée par Péguy et Jaurès au tournant du siècle. De plus, Rolland se souvient de “ la crise de la civilisation ” 488  du “ décennat 1880-1890 ”, évoquant les écrits des “ maîtres de
l’heure ” 489  qui assombrissaient encore l’atmosphère de la fin de siècle. Mais, les souvenirs évoqués sont forgés davantage, apparemment, sur la lecture de l’ouvrage de Christian Sénéchal auquel il renvoie, plutôt qu’à ses souvenirs personnels. Il précise d’ailleurs qu’il n’a pas lu les “ paroles désespérantes ” 490  de Paul Bourget évoquées par Sénéchal. Et, le journal de la rue d’Ulm ne fait pas état des “ formes avilissantes du relâchement moral et du cynisme ” 491 , que les maîtres de l’époque auraient contribué à faire circuler, dont il affirme se souvenir et qui marqueraient ses années d’études. À notre avis, pour justifier probablement ses appels au secours et ses démarches auprès des maîtres qu’il ne va pas manquer d’aborder, Rolland exagère a posteriori les sentiments éprouvés durant sa jeunesse :

      

      – Qu’on imagine l’effroi et l’horreur d’un adolescent, resté pur, solitaire et sans défense, qui reçoit à la face cet esprit de néant ! (…) Et je vis l’énorme hypocrisie des lois, des mœurs, des religions, des arts, de la pensée (…). Je me sentais pris dans sa masse, faible, désarmé, mourant de dégoût. Et une atroce lumière jetée sur l’histoire des hommes me montrait partout la vie se nourrissant de la mort, du sang des autres, – tuer ou être tué – (les deux, ensemble), – la monstrueuse chaîne des êtres mangeants, mangés, (…) – et, à la base, pour condition, le meurtre infâme des animaux. 492 

      

      Et, Renan ou Lemaitre ont été, comme nous le verrons, utiles à Rolland, qui sont pourtant cités parmi les maîtres coupables, sujets d’un conte de jeunesse

      qui a été perdu 493 . N’oublions pas que les circonstances dont Rolland fait part remontent à une cinquantaine d’années puisqu’il travaille à ses Mémoires en 1938. Ce qui est incontestable, c’est, comme il l’écrit dans Le Voyage intérieur, que la puberté (elle en est le principe même) fut source de bouleversements : “ Mais dans l’esprit s’opérait une métamorphose. Puissante et déchirante. Je muais, de corps et d’âme, de la voix comme de la pensée. ” 494 . Cependant, la grande sensibilité de Rolland induisait que le nouvel être (il a mué) éprouvait des difficultés à trouver son identité et son rôle, d’autant plus que sa formation scolaire lui était souvent pénible, comme nous l’avons vu. Mais, quand Rolland se remémore son éducation scolaire, l’avis est beaucoup plus nuancé qu’auparavant.

      Dans ses Souvenirs de jeunesse, Romain Rolland dresse le bilan de sa formation, précisant les conséquences dans sa vie d’homme et d’écrivain. Se remémorant les lectures durant la préparation au concours d’entrée à l’Ecole Normale, Rolland affirme : “ Nul n’a senti, mieux que moi, le sens profond de ce grand mot d’’Humanités’. ” 495 . Le nom de l’enseignement littéraire classique préfigurait ce qui occuperait Rolland toute sa vie, et dont il a eu conscience dès la lecture des grands auteurs. De plus, aux critiques français qui voyaient en Jean-Christophe un roman décousu, Rolland avait rétorqué par l’argument massif d’un parcours scolaire (d’ailleurs fait pour convenir aux critiques en question) lui ayant donné toutes les aptitudes requises pour une rédaction

      pesée et réfléchie :

      

      J’ai pris, de bonne heure, dans mon éducation française, classique et normalienne – et j’avais dans le sang – le besoin et l’amour de la solide construction. (…) Jamais ouvrage ne fût aussi totalement organisé dans la pensée que Jean-Christophe (…). 496 

      

      Romain Rolland écrit à propos des “ trois années de préparation en rhétorique et en philosophie, à Louis-le-Grand ” : “ Je serais injuste, en oubliant ce que je leur ai dû. Au dévouement d’abord de quelques professeurs. ” 497 . Et comme tant d’autres, Rolland regrette de n’avoir pas su remercier ses professeurs. Le ton a bien changé depuis le Journal de l’Ecole Normale et la correspondance qui lui est contemporaine : l’Ecole Normale est devenue “ un noble cloître intellectuel ”, avec “ une petite élite de maîtres ”, et Rolland de “ goûter à cette discipline en compagnie ” 498  alors qu’il exécrait l’internat.

      Déjà, dans Le Voyage intérieur, Rolland évoque avec plaisir, semble-t-il, les nourritures intellectuelles de ses cours :

      

      J’ai été substantifiquement nourri de la moelle Cartésienne, pendant deux à trois années. J’y ajoutai ce que j’allais grappiller (sic) dans l’enclos voisin (Philo B), à la vigne de Burdeau, des fantasmagories Présocratiques. 499 

      

      Il fait l’éloge de l’enseignement reçu durant ses années normaliennes, saluant ses professeurs qui “ donnaient le meilleur de leur intelligence, franche et hardie, sans compromis, sans demi-teintes précautionneuses ” 500 … La mémoire, essentielle à des Mémoires, aurait-elle fait défaut à Rolland ? Il a pourtant en main son journal tenu à l’Ecole Normale, se souvient du “ désir fiévreux de ce qui la détruirait ” 501 , et il n’ignore finalement rien de ses impressions de l’époque. Mais voilà : un demi-siècle sépare l’écrivain de l’étudiant. Un océan de temps ! Romain Rolland a pris du recul. Concernant Monod et Vidal de La Blache 502 , il était déjà entendu que Rolland reconnaissait leurs talents. Il sait qu’il leur doit sa solide formation d’historien :

      

      Qu’avons-nous dû à l’enseignement de la rue d’Ulm ? – En ce qui me concerne, ce que j’en ai retenu le mieux, pour mon métier, c’est la technique de l’histoire, la critique des textes. Ce n’est pas peu, quand je vois l’ignoble malfaçon des ’historiens romanceurs’ d’après-guerre, ce manque de conscience (…). Le probe enseignement d’un Guiraud, d’un Gabriel Monod, et de Vidal de La Blache, nous a appris les stricts devoirs de la recherche de la vérité. J’espère m’y être toujours conformé. 503 

      

      Seulement, Rolland fait désormais l’éloge du “ brandon d’amour et de haine que secouait Brunetière, dans ses études agressives des trois grands siècles français ” 504  et des “ philosophes, servants d’autels rivaux ” 505  tel Ollé-Laprune. Il occulte ses emportements passés contre le radicalisme des leçons : l’insultant Guiraud est ainsi devenu le professeur au “ viril jugement ” 506 . En réalité, l’opinion rollandienne sur les leçons de Brunetière n’a pas varié, mais Rolland établit désormais dans son discours un distinguo entre l’homme 507  et le professeur. Il applaudit à l’homme passionné, mais méprise, avec plus de force encore, le critique à l’“ iniquité foncière de jugement, dont les partis pris (il faut bien le dire) – étaient trop souvent basés sur l’ignorance, – et la pire de toutes, l’ignorance volontaire. ” 508 . Dans ses Mémoires, le discours de Rolland est très clair, ce sont les années de formation rue d’Ulm qui lui ont fait prendre en grippe “ la critique littéraire ”, avec “ ce grand rhéteur ” 509  Brunetière, comme étant à l’origine d’“ un travail de sévère critique sociale ” 510  : “ J’ai pris, en revanche, le dégoût de la critique littéraire, par les exercices de l’Ecole. ” 511 .

      Ainsi, Rolland se dit révolté par la critique tout entière, “ lierre ” étouffant “ le champ des lettres ” 512 , depuis l’Ecole Normale. Or, la lecture du Cloître de la rue d’Ulm n’indique pas une telle aversion, Rolland faisant même des démarches auprès de critiques très en vue comme Jules Lemaitre. Il s’agit d’une construction a posteriori, qui fait suite à la déception et à la vexation pour Rolland d’avoir été dédaigné par la critique française dès les premières œuvres. Dans Jean-Christophe, le héros perplexe face à la critique a une vocation de dénonciation, mais il traduit aussi la contrariété de Rolland : “ Christophe se demandait à quoi servait la critique française. ” 513 . L’aversion de Rolland pour la critique littéraire a pu naître pendant les années normaliennes, mais c’est la fréquentation des critiques en tant qu’écrivain qui nourrit ses protestations contre la critique parisienne (qui a tous pouvoirs) 514 , et non pas sa formation : “ Paris, les gens de lettres, les critiques. – Je ne peux plus respirer l’atmosphère des journaux et des livres. ” 515  écrit-il durant la rédaction de Jean-Christophe. Et, sa révolte se poursuit toute la vie : la frustration et la colère de Rolland se ressentent à la lecture des Mémoires 516 . Rolland affirme qu’il en a d’abord souffert pour autrui 517 , quoique là encore cela ne figure pas particulièrement dans son journal de normalien. Rolland divise les critiques en deux catégories. La première catégorie comprend des “ esprits honnêtes, qui s’acquittent avec conscience de leur métier de guide-ânes ” 518 . Mais, la seconde désigne “ tout le reste de la confrérie ” 519 . Sérieusement fâché avec les examens dès le lycée 520  et pendant les années normaliennes, après avoir vilipendé le concours de l’agrégation, Rolland se souvient de son indifférence à l’achèvement de sa thèse 521 . Cependant, son point de vue a changé avec le temps.

      Si l’Ecole normale supérieure, avec sa préparation exigeante aux examens, a fait acquérir de solides connaissances littéraires à Rolland, pour la discipline littéraire il affirme à la fin de sa vie que l’intérêt de l’Ecole Normale résidait dans le temps dévolu aux lectures.

      Ce n’est qu’“ à distance ” que Rolland reconnaît les “ privilèges exceptionnels ” 522  dus à l’Ecole Normale. Il juge l’enseignement public dispensé à la Sorbonne moins libre et moins audacieux que celui de l’Ecole normale supérieure et du Collège de France 523 . Il semble se contredire pourtant : à l’affirmation qu’“ on était libre de penser tout ce qu’on veut ” 524 , s’oppose la justification de ne pas avoir choisi en licence la section de philosophie, au motif que “ la philosophie, en ces temps universitaires, n’était pas libre ” 525 . Rolland renonce à l’“ école des hypocrites ” afin de préserver son “ âme libre ” 526 . C’est en fait en Histoire, discipline renouvelée comme nous l’avons vu, que Rolland a pu connaître un plein épanouissement. Dans le Voyage intérieur, il revient sur sa formation d’historien ; il évoque un de ses maîtres : “ Gabriel Monod, mon maître, dont la conception rigoureuse du devoir professionnel s’accommodait mal de ma volonté d’évasion ” 527 . Grâce à l’Ecole Normale et aux excellents professeurs en histoire et géographie ayant donné un nouveau souffle à ces disciplines, Rolland a trouvé sa voie en tant qu’historien. Vocation au fond de lui, en lui, “ historien, non seulement de métier, mais de nature ” 528 , mais qui ne demandait qu’à se révéler à lui-même grâce à de bons maîtres. Et, Rolland sera historien dans ses pièces de théâtre, dans ses romans, dans ses biographies : toute son œuvre sera marquée par le sceau de l’historien adepte de la vérité et de l’atmosphère retracée d’une époque 529 . Il commence par rêver d’un “ théâtre historique qui ressuscitât les puissances endormies du passé de notre peuple ” 530 . La formation d’historien acquise au cours des années à l’Ecole Normale et complétée à Rome, permettra à Rolland de concilier dans sa thèse principale la passion pour la musique et son vif intérêt pour l’histoire. Donc, bien que ce soit sur l’injonction de son futur beau-père que Rolland entame un doctorat, “ cette obligation fut un plaisir ” 531 . À propos de sa thèse, sujet d’étude inédit en France parce que Rolland mêle deux disciplines 532 , le ton employé pour l’évoquer montre que Rolland est finalement fier du travail accompli à l’époque.

      De plus, Rolland confie un élément, absent jusqu’alors de ses écrits, se rapportant à sa formation sociale : il a fait son entrée dans la haute société par l’entremise de son beau-père Michel Bréal, dont il rappelle le statut dans ses Mémoires 533 . Rolland doit se plier à la volonté de Bréal d’entretenir des relations sociales, car son beau-père “ se croyait tenu – et surtout tenu de faire tenir à ses enfants – à des devoirs de société ” 534 . Ces obligations offrent à Rolland un terrain d’observation excellent sur la société, lesquelles nourriront largement les scènes sociales dans Jean-Christophe. Les anecdotes de Rolland concernant les facéties de Bréal en société tendent à indiquer que son beau-père ne s’imposa pas de représenter un modèle de comportement social à suivre 535 , tout en insistant auprès de son gendre pour “ prendre ces devoirs au sérieux ” 536 .

      Enfin, pour terminer sur le discours relatif à l’université, tant que Rolland sera professeur à l’Ecole Normale, il restera lié au vivier intellectuel de l’institution de la rue d’Ulm, et donc au fait des échanges et débats qui y ont lieu 537 . Il réalisera de fait que la rigide institution vilipendée a été compréhensive avec ce “ jeune amphibie (…) mi-professeur, mi poète-musicien ” 538  qu’il était, et le normalien atypique en éprouvera “ une reconnaissance trop attardée pour les ombres bienveillantes ” 539 .

      Comme la formation scolaire ne donnait pas à Rolland les réponses à ses nombreuses questions, il rappelle dans ses Mémoires la solitude intellectuelle de sa jeunesse normalienne 540  et ses démarches pour trouver des réponses : “ En France, je n’avais guère trouvé de conseil qu’auprès de Renan (…). Au dehors, je criai aide à Tolstoy et à Ibsen. ” 541 . Il ne l’assume pas tout à fait, car sa quête de maître devient une recherche de “ conseil ”. Dans les Compagnons de

      route, Rolland a consacré quelques pages à sa démarche auprès de Renan, intitulées “ Paroles de Renan à un adolescent ” 542 . Il revient sur sa certitude d’avoir mieux compris le philosophe que ses compagnons normaliens. Il décide de dévoiler les paroles de Renan, indiquant qu’elles sont forcément dignes d’intérêt : “ ce que lui [RR] dit le vieil homme, très sage et très patient, appartient à tous. ” 543 . Rolland se souvient du modèle offert à lui par Renan : “ le stoïcisme secret, profond, de cette vie probe de travailleur ” 544 . Venant démentir une fois encore ses souvenirs sous influence 545 , Rolland évoque son admiration pour le patriarche de la pensée : “ Renan, dont la glorieuse vieillesse se donnait le jeu poétique de beaux drames de pensée, pleins du miel savoureux de sa sereine et tragique ironie. ” 546 , c’était un “ divin esprit ” 547 . Il était aussi un “ magicien ” qui exerçait une “ fascination ” 548  sur la jeunesse de l’Ecole Normale 549 .

      Rolland recopie la conversation écrite dans le Journal de l’Ecole Normale, mais quelques petites modifications apparaissent ça et là. Rolland rapporte autrement la leçon renanienne sur ce qui constitue la voie du sage : “ Le chemin de l’humanité est une route de montagne : elle monte en lacets ; elle a des coudes, des détours ; on dirait, par moments, qu’on tourne le dos au but. Mais on s’en rapproche toujours. ” 550 . Cette image frappera Rolland, puisque plusieurs pages des Précurseurs seront regroupées dans un chapitre intitulé “ La route en lacets qui monte ” 551 . En outre, Renan incite l’étudiant à s’orienter vers l’histoire, qui conserve de larges pans inexplorés, dont les mystérieux caractères assyriens. Et Renan de s’exclamer : “ quelle lumière cela jetterait sur l’Orient et sur l’histoire de l’homme ! ” 552 . Mais, le jeune Rolland n’a alors pas suivi le conseil de travailler sur l’Orient, bien qu’il ait suivi son goût pour l’histoire 553 .

      Rolland affirme, dans ses souvenirs quitter le sage avec une image en tête, dont il est difficile de déterminer si elle est véritablement celle de l’étudiant, ou une interprétation de l’homme mûr. Mais, cette image de Renan est celle qu’il faut conserver pour établir les analogies entre les deux personnalités :

      

      Et tandis que j’emporte en moi l’image de ’mon’ stoïcien, qui est aussi un épicurien, un pessimiste-optimiste, un homme qui croit et qui doute, un vrai homme, un homme vrai, je songe à l’outrecuidance de ceux qui s’évertuent à faire tenir dans la formule d’un parti ou d’une école cette harmonie de contradictoires. 554 

      

      Dans son Introduction aux Compagnons de route, Rolland revient sur le difficile combat entre optimisme et pessimisme qui a été le sien 555 . Il faut sans doute trouver là une explication à l’attrait exercé par Renan sur Rolland lorsqu’il était jeune. Il y a un profond dualisme chez Rolland, comme chez son maître Renan, mais ce dernier se cachait volontiers derrière un ton ironique. Dans la plupart des souvenirs rollandiens de Renan, revient le même portrait d’un philosophe ironique au “ désintéressement ironique ”, d’“ un Renan, qui tout embrasse, qui rien n’étreint ” 556 . Le relativisme renanien est alors mis en accusation : il en était autrement lorsque Rolland, normalien, plaçait Renan parmi ses penseurs chéris 557 . Renan et Rolland ont en commun d’avoir tous deux été partagés, attirés, et repoussés violemment par des éléments contraires (la religion, la science), gagnés par le désabusement ou l’espoir, selon les périodes de leur vie 558 . Et, Rolland a voulu apprendre à fondre les contraires dans un compromis acceptable plutôt que de choisir un camp. Et, il rappellera en 1913 qu’il s’est tôt dégagé de l’influence de Renan :

      

      Beaucoup trouvent en ma pensée un fonds de Renanisme. Pourquoi pas, si vous entendez par là, non pas le scepticisme de Renan, mais la curiosité universelle 559  de son intelligence ? 560 

      

      A défaut d’un mentor introuvable, Renan l’ayant déçu, Rolland s’est plongé avec plus d’intensité encore dans la littérature, semblant reconnaître qu’il est redevable aux auteurs étrangers, essentiellement les russes, pour sa formation

      esthétique. En tout cas, il avoue sans détours que le jeune écrivain qu’il était, l’écrivain en formation, ressentait le besoin d’être appuyé par un aîné. Et, si possible, par un modèle, tel que Tolstoï. Une première lettre envoyée au maître russe, durant l’adolescence, manifestait le besoin de dialoguer sur l’art. Mais, les intentions de Rolland évoluent, ce dernier envoie sa première pièce de théâtre à Tolstoï 561 , puis sa biographie de Beethoven et les premiers volumes de Jean-Christophe, dans l’espoir sans doute de recevoir l’assentiment du modèle. Rolland a dû espérer de la part de l’auteur de La Guerre et la Paix l’approbation de son statut d’écrivain. Et, peut-être pas seulement dans l’intention d’être rassuré, ou par vanité, mais pour que le travail de l’élève fasse l’objet d’une évaluation du maître. Il a l’honnêteté d’avouer qu’après une dernière lettre en 1906 à Tolstoï, le silence de celui-ci a eu une conséquence importante. Rolland a dû se résoudre, l’année de ses quarante ans, à avancer seul :

      

      Il me fallut donc poursuivre ma route, seul. Faute de grand compagnon dans la vie, je m’en étais fabriqué d’assez bons : mon Jean-Christophe et mon Colas. Je n’avais plus besoin de la tutelle de mes grands aînés.

      Mais je ne dirai point qu’avant d’avoir gagné ’durch Leiden’ ces victoires intérieures, l’amitié des grands aînés ne m’ait beaucoup manqué. 562 

      

      Désormais forcé de s’assumer, Rolland semble regretter de ne pas avoir l’approbation et le conseil des maîtres admirés.

      

      Quant à la formation intellectuelle, Rolland revient sur le Credo quia verum, indiquant que le titre lui a été inspiré par les formules de Spinoza. Mais, il affirme n’y accorder aucune importance “ Ce Traité, d’une quarantaine de pages, n’a pas grande valeur en soi ; (…) il reflète une heure de vie, que j’ai tôt dépassée. ” 563 . Et Rolland, malgré la manifeste imprégnation de la pensée goethienne, ne fait pas mention de Goethe en évoquant le Credo quia verum, attribuant sa pensée de l’époque uniquement aux leçons de Spinoza, encore qu’il souligne les avoir comprises à sa manière. De toute évidence, Rolland occulte l’influence goethienne. Bien entendu, Spinoza constitue un souvenir marquant pour Rolland, car la lecture de Spinoza avait contribué à forger l’opinion rollandienne relative aux religions révélées et à leurs dogmes. Rolland se souvient de l’influence du philosophe dans ses jeunes années :

      

      Bien que ma pensée soit maintenant affranchie du strict rationalisme de maître Benoît, et qu’elle en ait reconnu maints paralogismes, il me reste sacré (…). Je n’oublierai jamais que, dans le cyclone de mon adolescence, j’ai trouvé mon refuge au nid profond de l’Ethique… 564 

      

      Cependant, Rolland relègue Spinoza au rang des maîtres de jeunesse, au rayonnement passager (même si l’éclaircie fut salutaire).

      Quant à Goethe, il constitue bien un élément essentiel de la formation rollandienne, en témoignent les diverses œuvres en forme d’hommage qui ont l’interlocuteur d’Eckermann pour sujet. Romain Rolland consacre en partie un ouvrage à Goethe, Goethe et Beethoven, publié en 1927 dans Europe. L’ouvrage, publié ensuite en 1930, s’intègre au cycle Beethoven, les grandes

      époques créatrices. Dans la continuité de son Goethe et Beethoven, Rolland participe activement à l’élaboration du numéro spécial d’Europe consacré en 1932 à Goethe 565 . Son article “ Meurs et deviens ! ” paraît dans ce numéro, puis sera repris dans les Compagnons de route.

      En pleine formation, Rolland se réchauffait le cœur et l’esprit aux rayons du soleil Goethe. Avec les années, Goethe devient pour Rolland “ l’Apollon de Weimar ” 566 , il est intronisé dieu par Rolland. Goethe est devenu un dieu par ses qualités extra-humaines que Rolland a mieux connues au fil de ses recherches, Apollon parce qu’il est tel le dieu solaire qui a su dominer les forces opposées en lui pour atteindre l’harmonie, dieu pour Rolland dans le sens d’un modèle. Rolland se garde de se placer en disciple ou élève de Goethe : il est vrai qu’il est moins disciple que lecteur critique et raisonnable. Pourquoi raisonnable ? Il a tôt perçu dans les œuvres de Goethe la mine d’or d’éléments fertiles pour la réflexion, pour la conduite de la vie, au vu de l’immense expérience du maître de Weimar et de sa sagesse. Rolland reconnaît la prépondérance de sa lecture des œuvres de Goethe :

      

      Maître et compagnon de tous les jours de la vie, Goethe. Celui dont, depuis ma trentième année, j’ai périodiquement consulté l’œuvre innombrable. 567 

      

      Pourtant, Rolland retarde quelque peu sa lecture assidue de Goethe : s’il est vrai qu’il s’est contenté d’une lecture approfondie d’une seule œuvre pendant longtemps, à savoir les Conversations de Goethe avec Eckermann, celle-ci est essentielle, qui a eu lieu, nous l’avons vu, autour de ses vingt-deux ans.
Rolland veut-il exclure alors de ses années de jeunesse, donc de formation, le maître de Weimar ? Nous pouvons le soupçonner, d’autant que le verbe employé par Rolland, dans sa lecture simple, minimise la réalité de sa relation à l’œuvre goethienne : le verbe “ consulter ”, dans son acception courante, suggère une fréquentation ponctuelle pour trouver des indications, ce qui n’a pas la même dimension que l’acception littéraire. Cela étant, Rolland a pu jouer, consciemment ou non, de la double compréhension possible du verbe. Car l’usage littéraire de “ consulter ” a le sens de “ se laisser guider par ” : or, il définit bel et bien l’usage de Rolland dès sa jeunesse, qui s’est laissé guider par les écrits de Goethe.

      La relecture en 1901 des Conversations avec Eckermann, “ un de mes livres de prédilection ” 568 , écrit-il à Sofia Bertolini, renouvelle chez Romain Rolland le “ bienfait apaisant ” de l’influence de Goethe sur son esprit. Il confie ainsi : “ Je puis dire que j’ai vécu intimement avec lui, et qu’il a grandement affermi mon calme et éclairé ma volonté. ” 569 . Cette relecture en 1901 des Conversations ravive l’imprégnation des idées du maître de Weimar. Rolland en retient ainsi la recommandation de Goethe à Eckermann à qui il reprochait son manque de sociabilité 570 . La connaissance et la compréhension de ce qui est différent permettent selon Goethe de se former de manière à pouvoir tout affronter 571 . Élargissant la question de la sociabilité, Rolland s’impose le même objectif de compréhension de tout ce qui est :

      

      Comprendre le monde, comprendre tout ce qui est, et ses ennemis même, (et surtout ses ennemis), ceux dont la façon se sentir, de vivre, d’être, est le plus opposée et le plus antipathique à la vôtre, comprendre ceux qui ne vous comprennent pas, qui se rient de vous, qui vous détestent (…) c’est là la plus puissante, la plus souveraine volupté de l’âme, pour qui, ne pouvant dominer le monde par l’action, veut le dominer par la pensée. 572 

      

      L’aboutissement de cette démarche, qui était chez Goethe la capacité d’affrontement intellectuel face à quiconque 573 , est cependant devenu chez Romain Rolland la domination intellectuelle. Il a l’intention de maîtriser le Verbe pour réussir à convaincre les opposants et tâcher d’avoir un ascendant intellectuel sur eux. Une citation des Conversations de Goethe et d’Eckermann, dans Goethe et Beethoven, est commentée par Rolland qui fait état ici aussi de ce qu’il a trouvé à la lecture de Goethe :

      

      ’Ainsi, j’ai peu à peu appris par cœur la nature, jusque dans ses plus petits détails, de telle façon que, quand j’ai besoin, comme poète, d’une touche, elle vient à mon commandement, et je ne pèche pas facilement contre la vérité.’ (…). Ce n’est pas Goethe qui ’parle de la nature’. C’est elle qui

      

      parle en lui.

      On comprend que nous respirions dans sa poésie, à ses grandes heures, les souffles de la terre et l’énergie des éléments. 574 

      

      Goethe a donné une leçon bien comprise par Rolland : l’observation de la nature est primordiale pour l’homme et pour l’œuvre de l’artiste. Et, il en découle ce souffle d’énergie dans ses œuvres leur donnant aux yeux de Rolland une valeur sans pareille, puisque la nature belle et vraie y vit. Bel exemple de vérité et d’hommage à la nature, source de vie et de formation sans égale.

      Goethe est donc un modèle d’accomplissement reconnu en tant que tel par Rolland : “ je puis dire ce que je leur dois, à lui, comme à la Nature, et ce que j’ai bu en eux. ” 575 . Le maître de Weimar nous semble avoir moins servi de modèle littéraire, pour le roman de formation notamment, que de modèle intellectuel, comme exemple à suivre dans son rapport à la Nature et pour sa philosophie d’amitié et d’harmonie, y compris d’harmonie politique (entre les peuples). Goethe incarne la Nature, à la fois parce que l’observation de la nature lui a été la plus bénéfique leçon pour comprendre l’homme, mais parce qu’il est lui-même, selon Rolland, une force de la nature. Dès sa première lecture des Conversations, Rolland s’est convaincu de la nécessité de la formation de l’esprit à l’image de Goethe, qu’il rappelle dans Goethe et Beethoven : “ sa vie de pensée est une conquête perpétuelle ” 576 .

      Ainsi, Rolland ne se retient pas de mentionner les lectures de Goethe, y compris celles ultérieures à ce qui peut être considéré comme ses années de formation, car l’importance de Goethe à ses yeux nécessite d’être affirmée, il

      la revendique. Goethe est le maître qui n’a jamais déçu : “ Pas une seule fois, je ne suis revenu de ma visite, la bouche sèche d’une aride réponse ” 577 . Car, toujours, les écrits goethiens ont fertilisé la pensée rollandienne.

      

      Le discours rétrospectif de Rolland rend bien sûr compte des rencontres décisives de ses années de formation. Rolland revient sur Isidore de Breuilpont, dont il révèle l’enseignement précieux :

      

      Il m’a appris à voir dans la musique des grands maîtres de l’époque classique un ’Discours’, qui a son unité, sa logique et ses lois, aussi fermes et aussi sûres que celles des œuvres classiques de nos maîtres écrivains. Il s’agit de le comprendre et de l’exprimer. J’y ai tâché. 578 

      

      Le marquis de Breuilpont est aussi à l’origine d’une confirmation douloureuse pour Rolland : convaincu de la “ vocation ” du jeune homme, il l’engageait “ à [se] consacrer à la musique, à abandonner tout le reste… ” 579 . Les points de suspension en disent long sur l’amertume de celui qui avait rêvé d’une formation musicale (donc d’une existence consacrée à la musique), à laquelle il a eu droit, le temps d’un été, grâce au hasard de la vie, mais dont il n’a pu suivre la voie.

      L’idéaliste allemande Malwida von Meysenbug fut la rencontre primordiale des années de formation de Romain Rolland. Cette rencontre renaîtra sous différents aspects proches dans Jean-Christophe, comme nous le verrons. Mais, rétrospectivement, Rolland donne à sa relation avec Malwida von Meysenbug une empreinte beaucoup plus filiale qu’intellectuelle : il n’en conserve essentiellement dans ses écrits que l’aspect sentimental. Dans ses Souvenirs de jeunesse, Romain Rolland insiste sur la place occupée dans son cœur par Malwida von Meysenbug, dès son séjour à Rome : “ Cette chère amie, qui me fut une seconde mère, qui m’a aimé, que j’ai aimée, d’une affection pleine et profonde, et, par la suite, si désintéressée (…) ” 580 . Et, Malwida von Meysenbug fera l’objet d’un magnifique hommage, dans un article destiné aux femmes : “ À l’Antigone éternelle ” 581 . L’hommage se situe principalement sur un plan sentimental 582 , même si Rolland met en avant les qualités développées chez lui grâce à l’exemple de Malwida von Meysenbug. Elle restera à ses yeux le modèle de “ la grande européenne ” 583 , qui la première ancra chez lui, concrètement, en tant qu’exemple vivant, l’idée d’Europe. Et, Rolland de rappeler ce qu’il doit au souvenir des leçons humanistes de Malwida von Meysenbug, et aux femmes en général :

      

      Que dans cette tourmente, j’aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l’amour et mon mépris de la haine, c’est le mérite de quelques femmes ”. 584 

      

      Dans le Voyage intérieur, le chapitre “ Les Amies ”, est essentiel pour comprendre l’incroyable relation qui fut celle de Romain Rolland et Malwida von Meysenbug. Ce chapitre est important puisqu’il constitue, dans le testament intellectuel de Rolland, un hommage appuyé à une amie, confidente

      et guide. Rolland y relate leur rencontre, leur amitié et l’apport de cette relation : “ L’ami qui vous comprend, vous crée. En ce sens, j’ai été créé par Malwida. Elle voyait achevée la statue que je n’avais qu’ébauchée. ” 585 . Comme l’indiquait déjà l’aveu du manque d’un guide idéologique durant les années normaliennes, l’amitié avec Suarès n’a pas eu un grand poids dans la formation intellectuelle de Rolland. Et, les divergences qui se sont accumulées au fil des ans entre les deux amis empêche à notre avis tout hommage objectif de la part de Rolland dans ses écrits de fin de vie. Au contraire, encore et toujours, même après la mort de Malwida von Meysenbug, Romain Rolland souhaite encore l’assentiment de son modèle et guide : “ Elle est souvent avec moi, et j’espère qu’elle m’approuve. ” 586 .

      

      Le discours rollandien sur sa formation, parfois paradoxal et subjectif, est fidèle aux modèles les plus essentiels de sa jeunesse (ou de l’époque de sa vie de jeune adulte). Il confirme ce que les romans révèlent : “ Mais je ne me suis jamais soucié de l’arrivée. C’est le chemin qui m’intéresse… Pourvu qu’il soit dans la direction que j’ai choisie. ” 587 . Rolland a justifié sa quête de maître par une atmosphère fin de siècle déroutante, mais qui se comprend aussi, sur le modèle de la relation de Goethe et d’Eckermann, comme la conviction de la nécessité d’un dialogue pour apprendre, afin de confronter et nourrir les réflexions. Il a pourtant bien fallu à Rolland, non sans douleur, mais il était grand temps, sortir des années de formation pour assumer une indépendance intellectuelle. Seul – abandonné ou ayant abandonné –, ne se reconnaissant

      dans quiconque (puisque, lorsque l’on aime, que l’on est influencé par quelqu’un, c’est que l’on s’y reconnaît, on le portait déjà en soi), l’esprit n’a plus que lui-même. C’est un face-à-face troublant, puisqu’il s’agit dès lors de reconnaître et d’assumer sa personnalité propre. Mais, Rolland a réussi. Il sera le premier normalien à se voir décerner le Prix Nobel de Littérature, en 1916.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustration 3


PARTIE II.
Itinéraire du fleuve Jean-Christophe :
aspects de la formation

      

      

      

      

      

      

      

      Métaphore, symbole, et genre : le fleuve du texte rollandien offre trois parcours d’analyse, et bien davantage de reflets, à qui veut aller à la source de Jean-Christophe, et suivre l’itinéraire de son héros éponyme. Avant que le fleuve ne permette de désigner un nouveau genre romanesque, il illustre bien ce que fut l’élaboration de Jean-Christophe : un projet rêvé et mûri de longues années durant, qui donnera lieu à une rédaction-fleuve d’une quinzaine d’années. Romain Rolland innove, avec Jean-Christophe, ce qui deviendra un genre : le roman-fleuve. Nous verrons ce qui a justifié d’utiliser cette dénomination, avec Jean-Christophe comme premier exemple.

      Initialement, le projet rollandien fut d’innover en créant un véritable roman musical, là où ses prédécesseurs n’avaient été que des écrivains inspirés par la musique et par les mythes qu’elle avait construits. Rolland, musicologue, pouvait légitimement avoir la prétention de posséder toutes les ressources pour élaborer un roman musical qui ne serait pas désavoué par les musiciens.
Mais, au terme “ musical ” vient se substituer l’idée de la symphonie, d’autant que le héros du roman est façonné sur le modèle du génie Beethoven.

      Le Fleuve (et le champ lexical qui s’y rapporte) est l’image symbolique spontanée et récurrente dans le discours rollandien. En tant que métaphore, elle est une reprise des expressions courantes relatives au passage de la vie à la mort, issues de la mythologie grecque, jusqu’à Dante avec la Divine Comédie. Symbole cosmogonique, le Fleuve est riche d’images propres à représenter la pensée que l’homme se fait de son existence ; ces images engendrées autour du fleuve, très répandues et très utilisées nous semble-t-il dans toutes les civilisations, sont, a fortiori pour l’écrivain, mine d’or de métaphores suggestives abordables, et qui font sens pour le lecteur. Le fleuve est l’élément de la nature qui possède l’ingrédient de vie par excellence, l’eau, celle que l’on appelle “ eau douce ”, qui abreuve les végétaux, les animaux et les hommes. L’eau engendre tous les possibles, mère incarnant au sens propre comme au sens figuré le développement. Matière première, primitive, à l’origine de tout, l’eau incarne le Créateur. Dans le Nouveau Testament, l’eau symbolise l’Esprit divin : à la source se trouve le Père, et le fleuve représente le Fils.

      Image récurrente du discours rollandien, le fleuve sert à désigner un esprit, une culture, l’histoire de la vie, et un genre littéraire. Jean-Christophe commence par le fleuve : c’est le Rhin qui gronde, mais le fleuve est le symbole de tout le récit, métaphore filée amplement exploitée, riche de sens multiples. Le champ lexical du fleuve jalonne Jean-Christophe à plusieurs niveaux, comme nous le verrons dans la présentation du roman.

      Le fleuve est un lieu privilégié pour admirer le spectacle de la nature. La beauté du Rhin s’échappant des flancs escarpés de la montagne a inspiré les romantiques, jusqu’à Rolland, charmé par Bonn “ surtout à cause du Rhin, sans doute, qui me touche tout particulièrement ici où il vient de sortir des montagnes et s’étend largement dans la plaine. ” 588 . La partie allemande du Rhin, avec sa “ trouée héroïque ”, a nourri les légendes et mythes germaniques. Le Rhin est “ le grand fleuve auguste et paternel ” 589  de Beethoven, dont le spectacle toujours évoquera pour Rolland son compositeur de prédilection. Et, le Rhin est à l’honneur dans la tétralogie de Wagner, l’Anneau du Nibelung : la première partie est intitulée l’Or du Rhin. Lorsque Rolland décrit les bienfaits de la nature italienne dont “ l’air qui coule autour de vous a les propriétés de ce fleuve légendaire dont l’eau donnait l’oubli ” 590 , il convoque le Fleuve des Enfers de la mythologie : Léthé, en désaltérant les âmes souffrantes, leur offre l’oubli.

      Ce que Rolland donne à voir avec l’itinéraire de Jean-Christophe, que le Fleuve symbolise, est un développement de la vie en un “ mouvement harmonieux ” 591 . Quand Rolland donne la définition de sa conception de la vie, fondée sur l’équilibre de la raison et du cœur, les métaphores employées convoquent l’image du fleuve :

      

      Pour moi c’est une ligne droite ; quand elle se heurte à un obstacle, elle le monte péniblement, mais tout droit ; il se peut qu’un jour elle reste en route, brisée à une barrière plus abrupte que les autres ; mais elle ne dévie guère de son cours. Ce n’est pas là le résultat factice de la volonté, mais l’accord naturel établi maintenant entre mes passions et ma volonté. 592 

      

      Cet itinéraire est en adéquation avec la nature environnante et la nature intime de soi : fait d’obstacles qui sont les expériences de vie à affronter et à contourner en sachant avancer, progresser encore sur sa route ; le fleuve doit atteindre la mer, l’homme doit se construire un but et le rejoindre. C’est ce fleuve que Rolland a mis en mots dans son roman, il y symbolise toute la formation humaine de l’homme : Jean-Christophe est un élément de la nature comme le fleuve, et il suit un itinéraire.

      Si les continents sont désignés parfois par la personnification de leur fleuve principal, le Rhin jouit d’une double signification politique : il est le fleuve qui représente l’Europe, comme continent et comme idée ; mais, aussi, il est le fleuve objet de luttes et d’enjeux stratégiques entre l’Allemagne et la France, devenu plus tard emblème du rapprochement entre ces deux pays et symbole de leurs liens. Evoquant l’Allemagne, Romain Rolland écrit : “ pays, dont depuis ma jeunesse, j’ai toujours admiré, aimé, célébré les génies et les héros, le fleuve d’art et de pensée ” 593 . Quant à la France, pays natal, pays des ancêtres de Rolland, il est celui qui fait éclore la Révolution de 1789, qui s’est propagée en Europe. Alors, tel le Rhin, qui “ entre les coteaux de France et la plaine allemande, (…) coulait entre eux, non pour les séparer mais afin de les unir ” 594 , Jean-Christophe est le fleuve qui relie, pour l’idéaliste Rolland, les deux nations aux rapports conflictuels depuis le XIXe siècle. Car le fleuve est ce qui relie, image prégnante chez Rolland, qui décrira Goethe l’Européen tel un fleuve qui fait se rejoindre tous les pays d’Europe, et concevra le génie goethien comme la réunion des deux sources d’art essentielles pour Rolland, la musique et la littérature :

      

      Le principal objet de ce livre est de rappeler aux lecteurs français que le plus grand poète de l’Europe moderne appartient à notre confrérie des musiciens. Il est le fleuve où confluent les deux rivières jumelles – avec toutes les eaux de la terre. 595 

      

      Parfois, Rolland convoque le symbole mythologique premier qui est rattaché au fleuve, dont la traversée d’une rive à l’autre est passage de la vie à la mort 596 . Ce n’est pas l’utilisation la plus intéressante chez Rolland, à la fois parce qu’elle est banale et ne rend pas compte d’une spécificité, ensuite parce que la spécificité de l’utilisation rollandienne a trait à la vie. Si l’image du fleuve peut faire référence à un trop-plein de vie 597 , elle est généralement pour Rolland associée à la vie, à un ressenti de la vie : “ le flot m’emporte, et toujours je vis dans le Présent. ” 598 . Surtout, le fleuve est le témoin des générations qui se succèdent, “ Sang ou sève, le même flux et reflux, la pulsation du flot. ” 599  écrira Rolland. Jean-Christophe est le roman d’une génération, fleuve d’une sève qui s’écoule, d’une eau qui passe, pour faire place, selon l’éternel mouvement de la vie, à des eaux nouvelles. Si les premiers volumes caractérisent les débats d’une génération autour de l’existence, de la religion et des sciences, les derniers volumes sont marqués par le contexte de rédaction, les rumeurs de guerre se faisant plus pressantes. Roman d’une génération du tournant du siècle pour les premiers volumes, Jean-Christophe se fait progressivement roman du vingtième siècle dont la naissance historique est caractérisée par le grand conflit de 1914-1918.

      Le fleuve est aussi une musique, Rolland ne peut qu’être sensible au bruit de l’eau, en tant que musicien 600 . Nous verrons comment le héros est accompagné par la musique, qui donne un sens à sa vie, et représente bien davantage.

      Le fleuve devient Fleuve lorsqu’il n’est plus regardé comme espace géographique, et d’une désignation toponymique il y a passage à une désignation symbolique, pour ce que le fleuve représente comme espace de symboles. Souvent représenté comme vieillard sage à la longue barbe, le Fleuve est parfois pourvu de la majuscule de Dieu.

      

      L’itinéraire de Jean-Christophe Krafft, tel un fleuve, constitué de détours, qui grossit parce que d’autres eaux se mêlent à lui, ou qui manque de s’assécher, est un parcours inscrit par Romain Rolland dans l’intention de faire entendre la vie, grâce au développement du héros. La formation est une nécessité à laquelle quiconque, à la recherche ou non de liberté, est confronté. Dans Jean-Christophe, Rolland installe son héros dans un fonctionnement réaliste du “ comme dans la vie ” : si le héros peut faire des choix, il n’a pas le choix de se heurter à des événements qui vont lui permettre d’acquérir de l’expérience et d’évoluer. Le parcours initiatique est naturel, chacun doit passer par un certain nombre d’épreuves. Deux niveaux structurent l’intérêt du parcours. Celui du comportement du héros : de quelle manière fait-il face aux événements, quels choix fait-il et comment résout-il ce qu’il faut résoudre ? Et, le deuxième niveau, celui du résultat : ce que le héros en retient, et, comment évolue t-il ? Le récit que Rolland donne du développement de Jean-Christophe est l’histoire du travail du héros : “ L’immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi ” 601 . Effort, dont Rolland fait réaliser les enjeux à son héros, une fois qu’il a été fourni : “ conquérir sur les autres le simple droit de vivre ” et surtout, “ se conquérir ” 602 . Rolland donne comme leçon à son héros que jusqu’au bout, la vie est un apprentissage qui mène à “ comprendre ses limites ” 603 , donc à s’accepter dans sa condition d’homme. Mais, comme elle l’a été pour lui-même, Rolland construit la formation de son héros comme une histoire de rencontres : bonnes et mauvaises, inévitablement, et le héros devra ainsi se former à discerner ce que sont ses rencontres, à différencier les bons des mauvais maîtres. Ou, s’il ne s’agit pas de mauvais maîtres, ceux qui ne conviennent pas à certaines personnalités. S’il n’y a pas de modèle unique pour la formation de l’homme, chaque étape du récit rollandien entérine l’idée de “ se faire ” au lieu de “ se laisser faire ” : “ Il faut que chacun, à son tour, refasse l’expérience de la vie. ” 604  dit le héros de Jean-Christophe.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


A) Présentation générale de Jean-Christophe

      

      Un faisceau d’envies et d’intentions alimente pendant plusieurs années les rêves d’écriture de Romain Rolland : le rêve intime va naître comme œuvre, Jean-Christophe. Produit d’un long songe, nous irons à la source du roman de Rolland. Appréhender les différentes étapes de conception, d’élaboration et d’écriture de Jean-Christophe doit permettre, pour l’analyse de la formation du héros qui viendra dans un second temps, de se rendre compte de l’imbrication de deux formations. En premier lieu, la formation de Rolland, qui a conduit à une recherche personnelle qui va nourrir son projet romanesque, puis la fiction elle-même. Ensuite, le développement d’un héros, qui de la naïveté, grâce à ses rapports avec des maîtres très divers (les membres de sa famille, les institutions, les amis, la Société et la Nature), sera conduit à la vérité et à la sérénité.

      Le roman de Rolland est l’histoire de plusieurs sources qui se sont réunies et ont mêlé leurs richesses afin de former le fleuve :

      

      Jean-Christophe m’est apparu comme un fleuve ; (…) maintenant que le fleuve s’est longuement amassé, absorbant les pensées de l’une et l’autre rives, il va reprendre son cours vers la mer, – où nous allons tous. 605 

      

      Romain Rolland fait que le fleuve en tant qu’élément topographique, et le Fleuve en tant que symbole, accompagnent tout le parcours de son héros Jean-Christophe. L’eau vive, vivante, soit justement l’eau vive du Rhin dans l’œuvre qui nous concerne, est symbole de la vie par son action fertilisante, elle est source de vie. Et, elle symbolise la vie : “ La vie coule à grands flots ” 606 . L’eau abreuve, elle purifie, elle régénère ce qu’elle touche tant qu’elle n’inonde pas, qu’elle ne dévaste pas, qu’elle ne noie pas. Tout est donc possible avec l’eau vive, qui tout aussi bien que l’eau morte et stagnante peut signifier la mort quand le cours d’eau devient torrent. Rolland joue des multiples pouvoirs de l’eau, de l’itinéraire emprunté et par le Rhin et par son héros Jean-Christophe.

      Nous irons de la source de Jean-Christophe à ce qui l’a désigné depuis comme genre, le roman-fleuve. La longueur du roman est justifiée par la notion de cycle chère à Rolland. C’est le grand cycle de la vie. Le récit de la vie de Jean-Christophe, c’est le récit d’un cycle complet de vie, de la naissance à la mort, de toutes les étapes qui jalonnent une existence. Ce cycle de vie “ qui nous entraîne ” 607 , a entraîné Rolland dans l’écriture au-delà de ce qu’il avait prévu.

      Le roman ayant subi un désaveu sévère lors du déclin du naturalisme, le genre considéré comme mineur par rapport à la poésie ou au théâtre demande à être rénové. Contre les intrigues faciles, il faut de la profondeur au roman, grâce aux symboles, à l’analyse du moi, ce à quoi s’attaque Barrès, en moraliste. Le modèle du roman anglais et russe est une piste à suivre pour tâcher de redonner du poids au roman français. Il suggère une double articulation que la formule de Michel Raimond résume fort bien : “ le roman de l’avenir connaîtrait aussi bien une exigence de vérité dans la peinture de la réalité qu’une exigence de réalité dans la peinture de la vérité. ” 608 . Romain Rolland, qui vient finalement au roman, s’engage dans de telles exigences, d’autant plus que son propos vise à une défense de la vérité. Influencé par le roman tolstoïen, Jean-Christophe s’inscrit dans un mouvement du réalisme français dans le roman, qui se caractérise par le “ difficile effort pour retrouver le point de vue de la totalité ” 609 . En effet, Rolland embrasse, dans son roman, l’Allemagne et la France dans une perspective de totalité : les lieux (ville contre campagne), les générations, les couches sociales, les appartenances politiques, les courants artistiques, etc. Le renouvellement des travaux historiques dans la seconde partie du dix-neuvième siècle ayant influencé la manière de voir la société, ce souci de la totalité chez Rolland peut s’expliquer par la démarche de l’historien qu’il a adoptée durant ses études. Mais, Rolland n’a pas une visée de divertissement, et bien qu’il se place dans la vogue musicale du moment, sa démarche correspond à une volonté de signification et de transmission.

      Le musicologue Rolland, transporté par le fleuve de la musique depuis sa jeunesse, décide de produire un récit musical dont il distingue encore mal la forme lorsqu’il songe au héros, façonné sur le modèle de Ludwig von Beethoven. Le wagnérisme et le mythe de Beethoven, “ inondation ” de “ la redoutable sensibilité germanique ” 610 , ont donné un nouveau souffle à la littérature française. Ainsi, Rolland rend hommage à “ la race qu’on dit la plus musicienne du monde ” 611 , s’inspirant de Beethoven pour concevoir le héros de son œuvre symphonique.

      

      


1) De la source “ Jean-Christophe ” au roman-fleuve

      

      Il nous semble nécessaire de rapporter brièvement les différentes étapes de l’élaboration de Jean-Christophe. Le roman ne surgit pas de l’inconnu, il a d’abord été longuement rêvé : “ C’était le rêve où je vivais, durant une suite de sept années, tandis que mon autre vie, – celle que les hommes connaissaient – se déroulait ” 612 . Ce long songe, que l’on sait agréable, a fait plonger Rolland dans les profondeurs toujours étonnantes et intarissables de l’imagination. Rêve de fiction romanesque qui surgit après un autre rêve, de mars 1890, un projet de roman. Mais, en 1896, le rêve devenu obsédant, mûrement réfléchi, donne lieu à une élaboration complète de roman. Les étapes de la rédaction de Jean-Christophe doivent permettre de rapprocher les lectures ou réflexions rollandiennes du moment avec le déroulement de l’intrigue, ou l’évolution de la personnalité du héros.

      Pendant les années 1896-1898, Romain Rolland met en place nettement les grandes lignes de son roman, et il commence à rédiger. Ainsi, fin 1896 et début 1897, l’enfance du héros (il est alors Jean Krafft) est rédigée, nourrie des propres souvenirs de l’enfance de Rolland, de ses observations, ou d’éléments biographiques au sujet de Beethoven. En janvier 1897, l’amitié entre Jean-Christophe et Olivier est élaborée, inspirée par l’amitié entre Rolland et Suarès 613 . En juillet 1897, un plan détaillé du roman est conçu : des indications intéressantes s’y trouvent sur l’évolution du héros et sur la ligne conductrice de Rolland. Des traits du roman d’apprentissage apparaissent :

      

      1° l’unité de la force intérieure – Krafft.

      2° la variété des épisodes d’une vie, pour une bonne part, livrée comme toutes les vies au hasard, d’autant plus que celle-ci est plus libre et plus mouvementée, plus exposée au grand air.

      3° Les noyaux successifs autour desquels [s’attache] /se groupe/ et se développe, période par période, la personnalité du héros. 614 

      

      Romain Rolland divise en sept parties les étapes de vie de son héros : première partie, “ Enfance [et Adolescence] ” 615 , deuxième partie, “ Adolescence ”, troisième partie, “ Jeunesse (1) ”, quatrième partie, “ Jeunesse (2) ”, cinquième partie, “ Virilité ”, sixième partie, “ Automne ”, et dernière partie, “ Crépuscule ”. Dans “ Enfance ”, il prévoit de narrer “ les soucis matériels ” de la famille Krafft, et, de fait, “ la conquête d’une indépendance au moins provisoire ” pour Jean-Christophe, qui travaille et nourrit sa famille.

      Dans le deuxième paragraphe, intitulé “ Adolescence ”, Rolland prévoit que son héros de 17 à 20 ans “ commence enfin à respirer la vie ” : “ à chaque pas, il découvre le monde. ” 616 . Survient donc pour le héros le temps des expériences. Dans la première partie de la “ Jeunesse ” 617 , Rolland note : “ 20 à 25 ans. Fin des rêves juvéniles. Il faut vivre. Krafft s’établit à Paris. (…). ”. Réminiscence de la fin des propres rêves du jeune Rolland désabusé ? Mais, dans le récit surgit la rencontre décisive dans la vie du héros : “ une amitié qui touche à l’amour, une amitié [masculine] /virile/, la plus grande de sa vie ”… qui s’achève par la mort de l’ami. Dans la seconde partie de “ Jeunesse ”, Romain Rolland écrit : “ 25 à 30. Période de sombre deuil et de solitude puissante, de travail fécond. Vie intellectuelle intense. ” et “ un amour passionné ”. Et là, plus sûrement encore, réminiscence des années à peine écoulées qui ont vu Rolland voyageur, professeur, auteur d’articles, dramaturge. Dans le paragraphe intitulé “ Virilité ”, Rolland prévoit, alors que son héros est âgé de “ 30-35 ” ans, qu’il “ s’éloigne de Paris, voyage, parcourt le monde ” ; il est question de “ la vie universelle ”, de “ la vie des nations européennes ” et de “ la vie sociale ”, qui ont raison de “ son individualisme ”. À partir de cette étape du roman, il ne saurait être question que de projection possible de Rolland dans un avenir qu’il imagine complexe, mais toujours riche d’enseignements. La partie intitulée “ Automne ”, quand le héros a “ 40-45 ” ans, concerne “ une période passée de travail silencieux et fécond. Une résignation courroucée à la solitude. ”. Une deuxième rencontre essentielle survient : “ Seconde amitié amoureuse, féminine celle-là. ”.

      Lorsque Rolland reprend le roman dans les années 1900-1901, son état d’esprit a changé, comme il l’indique dans une lettre à Sofia Bertolini. Rolland modifie, alors, la destinée du héros, qui doit tirer un bénéfice de ses expériences. Entre-temps, Rolland avait relu Goethe, Schiller, Diderot. Au mariage avait fait place la solitude, à l’exception de “ la société de Beethoven ” 618 . Et, à la douleur trop longtemps accablante, a répondu “ une sorte de joie ” 619  salutaire qui a envahi Rolland : la joie d’être entièrement libre de consacrer son temps à convertir le rêve en une œuvre seule susceptible d’apporter l’épanouissement 620 . Pour la dernière partie de son roman, Rolland avait prévu une désolidarisation de son héros avec le monde, puis la mort : “ le monde entier se sépare chaque jour davantage de son âme. – Il meurt seul, abandonné, triste jusqu’à la mort, mais puissant, et calme enfin. ”. Mais, pour le nouveau point final, il n’est plus question de tristesse, mais d’acceptation… une acceptation dont la leçon sera que la mort n’est justement pas un point final.

      Fin 1901, Romain Rolland rédige principalement l’“ ébauche de la vie de Christophe de ’20 à 25 ans’ ” et la vie de “ Jean-Christophe à Paris jusqu’à la rencontre de son ami ”. Puis, il rédige “ Christophe depuis la rencontre de son ami ” et “ l’amie de toute la vie ”. Ensuite, début 1902, Rolland rédige ce qui vient “ après la mort de son amie bien-aimée ”.

      À l’automne 1902, Rolland présente de manière fidèle le projet de son roman Jean-Christophe à Malwida von Meysenbug : “ Mon roman est l’histoire d’une vie, de la naissance à la mort. Mon héros est un grand musicien allemand (…). Il est entouré d’une multitude de figures. Je conçois le roman comme formé de 6 ou 7 parties, embrassant chacune, une période de la vie, une phase du développement, et un monde différent. ” 621 . Or, Rolland s’apprête alors à rédiger la biographie consacrée à Beethoven, Vie de Beethoven, qui paraît dans les Cahiers de la Quinzaine. Ici, intervient la précieuse relation avec Charles Péguy (1873-1914), essentielle tant pour la diffusion des écrits de Rolland, que pour l’avancement du projet de “ Jean-Christophe ”. En 1918, Rolland retranscrit dans son Journal une lettre qui brosse le portrait du Péguy qu’il a connu en 1898 :

      

      À cette époque où débutèrent mes relations avec Péguy, il était violemment socialiste, dreyfusiste, antimilitariste (…). Il avait une admiration ardente et familière pour Jaurès et pour un ami normalien (…) Lucien Herr, bibliothécaire à l’Ecole Normale Supérieure et secrétaire de La Revue de Paris. 622 

      

      Les deux hommes entrent en relation parce que Rolland cherche un éditeur, et que par l’entremise de Louis Gillet, Péguy est susceptible de publier Rolland dans sa revue. En 1900, Péguy a fondé Les Cahiers de la Quinzaine. La définition qu’il donne de sa revue ne peut qu’être aussi celle de Romain Rolland : “ un groupe d’hommes, ce qu’il y a littéralement de plus beau au monde, une amitié ” 623 .

      Elle est une revue qui se veut très ouverte 624 , en cela similaire à la Revue Blanche, sauf que selon Rolland les Cahiers étaient davantage lus 625 . Si Péguy fait “ une place d’honneur ” 626  à Renan dans les Cahiers, avec comme point culminant le cahier consacré à la statue du maître érigée à Tréguier, événement qui a tant fait scandale 627 , Rolland ne semble guère concerné. En tout cas, l’investissement rollandien dans les Cahiers de la Quinzaine est total (quoique mal connu) 628 , ce dont la correspondance de Rolland avec Péguy donne une bonne idée : Rolland veut “ leur donner une vie plus forte et plus large ” 629 , il fournit des conseils et suggère des modifications et orientations à Péguy 630 . Il partage avec enthousiasme l’ambition de Péguy : “ les Cahiers sont la rivière, et nous, les affluents ; nous voulons qu’ils soient fleuve ” 631 . Dans l’esprit de Rolland, Péguy convient le mieux pour conduire la revue, parce que son “ nom est un drapeau, celui de la pensée indépendante et audacieuse ” 632 , qu’il est “ un homme d’action et un artiste ” 633 . Rolland considère que la revue de Péguy a “ un caractère plus ’universel’ ” 634  que les autres revues, ce qui relève d’un enjeu essentiel pour lui. Cette riche collaboration 635  intellectuelle entre Péguy et Rolland va sceller la destinée littéraire de Rolland 636 .

      Les idées de Péguy et de Rolland ne sont pourtant pas tout à fait proches à l’époque où l’Affaire Dreyfus éclate 637 , car si Rolland est dreyfusien, il ne fait pas partie, comme Péguy à la suite de Zola, “ des maximalistes de l’Affaire ” 638  dans l’engagement pour innocenter Dreyfus. Mais, leurs idées se rapprocheront de plus en plus, sans doute sous l’influence de Péguy, au cours de l’Affaire et des années qui la suivent immédiatement. C’est le commencement d’un engagement conjoint au service des valeurs humanistes, de la défense de la vérité, contre les institutions (notamment littéraires). Rolland retrouve chez

      Péguy son désir d’Europe, ayant le sentiment qu’ensemble ils contribuent à en diffuser l’idée : “ Notre œuvre est Européenne ” 639 , écrit Rolland à Péguy. Et, Rolland apprécie les articles critiques de Péguy, défenseur de la sincérité à tout prix dans la création, écrivant avec franchise : “ Vous faites très bien d’être notre Boileau. ” 640 .

      La Vie de Beethoven constitue le premier événement éditorial important pour la revue de Péguy. Ensuite, la revue publie Jean-Christophe à partir de 1904, d’autant que Péguy adhère au projet : “ nous étions tous deux restés fidèles au pacte sur lequel avaient été fondés les Cahiers, – de ces hommes-là qui ne trichent pas, selon l’énergique expression de Péguy  641 . En fait, Rolland est redevable à la forte personnalité de Péguy 642 . Et c’est ce dernier qui l’a vivement encouragé à se lancer dans l’entreprise romanesque et qui a laissé toutes libertés à Rolland. Après leur commune “ mise en pratique d’une vie pareillement pauvre, solitaire, en dehors du ’siècle’ ” 643 , il est probable que les considérations politiques et sociales de Péguy ont poussé Rolland à aller plus loin, dans sa critique de la société, que le projet initial de Jean-Christophe : “ Je n’oublie pas que plusieurs fois vous m’avez rendu plus conscient de l’œuvre même que j’avais à faire ” 644  écrit Rolland à Péguy. Un article de

      

      1900, “ Le poison idéaliste ” 645 , est dédié à “ Charles Péguy, et à ses Cahiers de la Quinzaine, pour l’œuvre d’assainissement public qu’ils accomplissent. ” 646 .

      Il nous semble que la reconnaissance de Rolland vis-à-vis de Péguy est à situer sur le plan de l’audace : loin des transpositions de ses drames, Rolland va oser la critique frontale, et dans ses articles à partir de 1900, et dans Jean-Christophe, en particulier avec “ La Foire sur la place ”. Dans son roman, Rolland va saluer amicalement celui qui l’a poussé à la verve mordante tel Esope, et qui lui a permis de s’exprimer : “ Il faut pourtant lui [la France] dire la vérité, et d’autant plus qu’on l’aime. Qui la dira, si ce n’est moi – et ce fou de Péguy ? ” 647 . Péguy revient ensuite sous les traits du fondateur 648  charismatique de la revue Esope, à laquelle contribue Olivier Jeannin. Plus tard, dans l’introduction de 1931 à Jean-Christophe, Rolland rend hommage au compagnon engagé dans la même lutte de vérité dans la création, “ mon commilito Péguy ” 649 , écrit Rolland.

      Ainsi, Romain Rolland est décidé à entreprendre la rédaction de Jean-Christophe en mars 1903, d’autant plus qu’il a la certitude d’être édité. Il a acquis la notoriété auprès du lectorat des Cahiers de la Quinzaine, suite au

      grand succès de la Vie de Beethoven 650 . Un plan général du roman est conçu : la narration de l’expérience de la vie qui forge un homme progressivement, jusqu’à la connaissance de la sérénité. Le rêve intime ainsi mis en place de manière à devenir un roman, voyons maintenant dans quel contexte il s’inscrit pour Rolland. Le succès de sa biographie de Beethoven conforte certainement Rolland, pour la première fois, dans son choix d’être auteur 651 . Les répercussions sont importantes puisque Rolland reprend confiance en lui grâce à celui qui incarne à ses yeux la force et la combativité : Beethoven.

      Mesurant très vite l’ampleur de son projet romanesque, Rolland éprouve des doutes légitimes et sincères quant à la réalisation de son œuvre : des formules dans sa correspondance, telles que “ si j’arrive à l’écrire ” 652 , l’attestent. La rédaction à peine entamée, Malwida von Meysenbug décède. Il n’a pas été assez souligné jusqu’à présent que la mort de l’amie idéaliste survient dans cette période si particulière pour Rolland : il entame alors la réalisation de son rêve. Et, il nous paraît évident que le décès de Malwida von Meysenbug ravive chez Rolland des souvenirs essentiels de sa formation de lettré. Il se replonge sans aucun doute dans le souvenir des leçons de la grande allemande, qui avait nourri le rêve rollandien d’une carrière d’écrivain.

      Rolland voue pareillement un grand intérêt à se pencher sur la naissance d’un esprit créateur et sur les étapes de formation et de création, ce qui est en cours avec Jean-Christophe. À en juger par sa correspondance avec Sofia Bertolini, Rolland se ressouvient nettement du modèle qu’a incarné pour lui Malwida von Meysenbug :

      

      Cette sérénité était à la fois chez elle une vertu naturelle, et le fait de ce grand siècle de vies héroïques qui se reflétaient et se concentraient en elle. (…) C’est tout un siècle puissant qui s’éteint avec elle, un siècle de génie et de passions surhumaines, sur lequel elle avait étendu, comme un voile, sa douce sérénité. (…) Tâchons de nous créer nous-même, en notre âme, ce refuge, cette île immobile et sereine au milieu du chaos incessant des choses. 653 

      

      Soleil parmi les soleils de Rolland, Malwida, le “ point lumineux ” 654 , continuera de briller, et à ce moment de l’écriture de Jean-Christophe, imprime à son auteur la nécessité d’apporter grâce à “ la volonté humaine ” cette “ foi souriante ” 655  dont elle était l’exemple. Désormais, Jean-Christophe doit devenir le refuge qui doit apporter la sérénité à Romain Rolland : Rolland va se laisser entraîner par le courant du fleuve.

      Annonciateur du récit de la progression d’un héros qui se nomme Force, “ le grondement du fleuve ” 656  indique dès la première ligne de l’incipit quelle puissance va conduire le roman. Le fleuve structure le roman rollandien, avec des significations sur plusieurs niveaux d’interprétation. Dans “ L’Aube ” le fleuve qui passe près de la maison des Krafft est d’abord le fleuve, puis est personnifié en “ Fleuve ” 657  quand il se rapporte au souvenir du héros et non à la narration du récit. Sa présence quotidienne lui a conféré une existence d’Etre, il est quelqu’un pour le héros. La même personnification est opérée pour les cloches.

      Si l’on désigne commodément Jean-Christophe comme roman-fleuve (dont il constitue le premier modèle français), c’est pour désigner un genre romanesque, sous le prétexte de sa longueur et de la prétention de Rolland à embrasser l’idée du temps, et grâce au champ lexical du fleuve qui jalonne le texte. “ Les métaphores fluviales imaginent la longueur ” 658  rappelle Tiphaine Samoyault, voilà qui était donc commode pour constituer le genre auquel appartient Jean-Christophe. Mais, c’est négliger le fleuve comme mythe et symbole à la source de l’imaginaire de Rolland, et donc à la source du récit. Or, bien au-delà d’une commode catégorisation grâce à la métaphore, le fleuve est lui-même personnage du roman Jean-Christophe.

      Mais, au-delà de la métaphore désignant un très long roman, le terme est doublement significatif car il évoque l’univers imagologique de Rolland, en témoigne le champ lexical autour du fleuve, qui est récurrent dans Jean-Christophe (mais également dans d’autres œuvres rollandiennes). Le Fleuve revient pour différentes raisons dans les écrits de Rolland. Frappé lui-même par son utilisation récurrente de l’image du fleuve, Rolland a réfléchi à ce qui pouvait justifier cette référence imagologique en particulier : “ Quelle étrange chose la création ! J’use souvent, pour en parler, de métaphores fluviales. Et en vérité, on se sent une rivière consciente. ” 659 . Si Rolland a recours spontanément au fleuve et s’il y associe le travail de l’écrivain, il puise dans le champ lexical de ce symbole universel inconsciemment 660 . C’est qu’à plus d’un titre, le fleuve est symbolique. Il évoque tant le royaume des morts que le développement de l’homme, ou encore l’influence, et aussi la force.

      

      Rolland place son héros, dès le début du roman, sous la tutelle du “ fleuve de la vie ” 661 , annonçant que la tutelle perdurera jusqu’au terme de l’existence, “ quand il [JC] sera couché dans le petit cimetière qui dort au bord de l’eau et que baigne le Rhin… ” 662 . Et, de fait, à la fin de son parcours de vie, le héros s’en va de l’autre côté, il “ touche enfin à la rive ” 663 , l’autre rive : “ Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché contre le courant. ” 664 . Le champ lexical du fleuve se déploie pour désigner l’existence :

      

      Le vaste flot des jours se déroule lentement. Immuables, le jour et la nuit remontent et redescendent, comme le flux et le reflux d’une mer infinie. Les semaines et les mois s’écoulent et recommencent. (…) Le balancier de la vie se meut avec lourdeur. L’être s’absorbe tout entier dans sa pulsation lente. 665 

      

      Rolland s’attache à indiquer l’ambivalence du fleuve, qui “ caresse ”, ou “ comme une bête enragée qui veut mordre ” 666 . Dans le roman, le fleuve est une menace, s’il mord, il transmet la mort. Il se fait craindre lorsque Melchior se noie, “ sur une civière était couché (…) un corps ruisselant d’eau, immobile. ” 667  : remarquons la paronomase de “ civière ” et “ rivière ”, ce rapprochement sans doute voulu par Rolland soulignant le danger du fleuve, qui est une puissance de mort. Le fleuve ambivalent peut ainsi être source de mort, comme lorsque, autre Ophélie, le héros a une pulsion de suicide : “ l’idée lui vint sur-le-champ de se noyer. ” 668 . Mais, le fleuve prodigue aussi l’apaisement : l’imaginaire de l’enfant se développe autour du fleuve (lorsque Jean-Christophe transforme un paillasson en bateau et un carreau en rivière) 669  ; les jeux aux abords du fleuve procurent de “ délicieux souvenirs ” 670 , “ ces impressions de nature qui font l’unité d’une existence, relient l’enfant à l’adolescent, l’adolescent à l’homme ” 671  ; la découverte de la nature, ainsi lors de la promenade de l’enfant avec Gottfried et le pêcheur Jérémie, quand la “ vapeur de lait tremblait à la surface du fleuve ” 672 , que Jean-Christophe n’est pas encore très éloigné de l’époque du lait maternel ; le fleuve réconforte à Paris le héros nostalgique de son enfance et de son pays ; il le rassure à la fin de son existence. Rolland fait que le fleuve, qui accompagne tout le parcours de Jean-Christophe, est personnifié au fil du récit comme l’ami, “ le confident de ses pensées ” 673 , qui partage avec le héros ses souvenirs et les convoque, qui offre “ un chaos d’images ” 674  et traduit le trouble du héros, qui se met à l’unisson du deuil de Jean-Christophe en prenant “ une teinte funèbre ” 675 . Le “ fleuve fiévreux ” 676  est aussi à envisager comme l’ami qui met en garde

      Jean-Christophe, tel un nouveau Cassandre, il le prévient des dangers que court le héros 677 , lui donnant l’ultime avertissement de la mort proche : “ Du fleuve montait vers lui l’odeur du danger lointain ” 678 .

      Le fleuve de Jean-Christophe n’est pas n’importe quel fleuve : si le grondement est anonyme dans l’incipit, le fleuve est nommé quelques pages plus loin, le Rhin 679 . Et, quelques pages plus loin, il est le “ Vater Rhein ” 680 , littéralement le Rhin puissant, le fleuve “ des larges horizons, des vastes plaines ” 681 , “ si vivant, presque humain ” 682 , que Rolland va opposer à la Seine, qui n’a “ rien de sa force toute-puissante ” 683 .

      

      C’est véritablement un fleuve puissant que Romain Rolland donne au lecteur, avec Jean-Christophe. Si puissant qu’il donne naissance à une catégorie du roman, le roman-fleuve. Qu’en est-il au juste de cette catégorie ? D’autres viennent spontanément à l’esprit à la lecture de ce roman rollandien : ne serait-il pas un roman de formation ? Ou un roman de l’artiste ?

      La publication en feuilletons de Jean-Christophe dans les Cahiers de la quinzaine à partir de 1904 inaugure les grands cycles modernes français, annonçant la venue de Marcel Proust, qui commence la rédaction d’A la

      recherche du temps perdu en 1908-1909. Jean-Christophe inaugure plus spécialement le genre “ flou ” qu’est le roman-fleuve 684 . Voyons comment Rolland inscrit sa démarche de romancier, pour tâcher, à partir des éléments qui définissent généralement le roman-fleuve, de déterminer ce qui donne le roman-fleuve rollandien. Jeune, Rolland est marqué par la lecture des romanciers russe et anglais, en témoigne ses “ projets d’œuvres ” réalistes. L’esthétique de Tolstoï, mêlant histoire et vérité, se focalisant en particulier sur le progrès des personnages, a marqué le jeune Rolland 685 . Bien que Rolland songe à une œuvre ayant pour sujet les guerres de religion et que la démarche esthétique qu’il adopte a rapport avec ce sujet, il conservera la même démarche pour Jean-Christophe. Suite à sa formation de chercheur en histoire, le projet de roman que forme Rolland est une conciliation du modèle du roman tolstoïen avec la vérité historique 686 , qui ne peut souffrir aucun manquement pour un historien formé à l’Ecole normale supérieure :

      

      Un de mes modèles 687  est Guerre et Paix, – mais avec cette différence que, chez Tolstoy [sic], les scènes historiques ne sont pas, à beaucoup près, les plus vraies et les mieux traitées. 688 

      

      Le projet envisagé par Rolland annonce la longueur de Jean-Christophe, qui sera la caractéristique première du genre romanesque dans lequel il sera inscrit :

      

      Je veux écrire une histoire psychologique et réaliste – une histoire des âmes, – mais en leur chair. Ce sera œuvre longue : je ne sais pas voir une âme, en un moment précis, isolé, de son existence ; je ne la vois que dans la suite de son évolution ; si l’on saute quelques chaînons, on risque de ne plus comprendre. – Naturellement, dans ce long développement d’une vie, il y aura des scènes, capitales ou secondaires (en apparence), qui seront très largement traitées. 689 

      

      Rolland écrivain s’intéressera particulièrement à l’évolution de ses personnages, et en premier lieu à l’évolution de Jean-Christophe. La lecture d’un roman doit, selon Rolland, avoir pour conséquence chez le lecteur d’avoir “ l’âme prise, comme on l’a dans la vie par le sort d’un homme, bon ou mauvais, avec qui on a vécu dix ou vingt ans, côte à côte ” 690 . C’est en suivant les étapes de la vie d’un homme, sa formation, son évolution, sa fin, que l’on est captivé par la lecture, qui alors fait sens. Des éléments de l’enfance de Jean-Christophe sont annonciateurs du destin hors du commun du héros, mais les éléments de sa vie entière sont nécessaires pour embrasser la personnalité de Christophe Krafft qui évolue, comme l’explique Romain Rolland au sujet du premier volume de Jean-Christophe :

      

      Quand vous aurez vu, comme moi, le petit Christophe, à tous les âges de sa vie, et à sa mort, vous comprendrez mieux son enfance ; comme dit le

      proverbe, “ la fin loue la vie, et le soir le jour ”. 691 

      

      Romain Rolland se dit “ réaliste ”, mais l’esthétique réaliste qu’il conçoit est forgée à partir d’une idée rehaussée par lui du réalisme :

      

      Je voudrais reprendre le nom de Réaliste, et lui rendre toute sa noblesse et sa grandeur. Voir tout sereinement, mais sans se faire illusion, et en ayant pour passion suprême la vérité. 692 

      

      L’évolution du personnage fait partie de l’esthétique réaliste du roman rollandien. Le roman, envisagé comme “ une vie entière saisie dans son déroulement et son flux continu ” 693 , implique pour l’auteur de montrer l’effet des événements et de l’âge sur les personnages, et principalement sur le héros que l’on suit du début à la fin. Cette conception se rapporte au “ Meurs et deviens ! ” goethien, que Rolland définira ultérieurement comme “ la continuité de la vie et par acceptation de ses courants imprévisibles, en souscrivant secrètement à la sagesse de ses profonds mouvements. ” 694 . Pour Rolland, “ le roman ne commence ni ne finit, pas plus que la vie. Il est ; c’est-à-dire, il se transforme ” 695  ou encore il “ devient ”. Comme dans la vie, une “ multitude d’intrigues ” 696  sont nécessaires dans le roman pour l’évolution du héros, qui se forme dans la rencontre avec les événements, et acquiert de l’expérience, de nouvelles idées, etc. Jean-Christophe roman du “ développement ”, le terme ne serait-il pas à prendre à un autre niveau : Jean-Christophe ne serait-il pas roman de formation ? En nous référant à la définition que Jean-Marie Paul a donnée du roman de formation, nous allons montrer quels critères du roman de formation se retrouvent dans Jean-Christophe :

      

      Le roman de formation serait l’histoire de la formation d’un homme perçue par un écrivain, inévitablement dépendant jusque dans ses refus des signes du temps, et qui transmet à l’aide d’un récit qui ne peut avoir l’objectivité d’un travail d’historien une vision de l’homme et de la société, voire une certaine philosophie formulée par l’entremise de l’existence représentée et non pas dans le langage des systèmes. L’idée de formation serait dépendante de l’idée de l’homme (…). 697 

      

      Le roman de formation implique l’exemplarité du héros : il nous semble, à la lecture des romans de formation, que cette vocation exemplaire est très largement soulignée dans le texte. Ce n’est pas le cas pour le roman de Rolland.

      En aucun cas roman picaresque d’après la définition stricte du genre 698 , Jean-Christophe présente néanmoins (c’est le cas en général dans le roman de formation) une tonalité picaresque : les rencontres fortuites se succèdent, riches en rebondissements et très instructives pour le héros, souvent à ses dépens. Dans Jean-Christophe se déploient des caractéristiques du roman d’aventures 699  : pour le héros, différentes aventures (par exemple la rencontre avec Ada volant des prunes et la nuit qui s’ensuit) et mésaventures (la rixe avec les soldats entraînant la fuite en France) se succèdent, avec des confrontations renouvelées au sein de milieux variés, de l’auberge mal famée à la haute société parisienne. Ces caractéristiques sont néanmoins une loi du genre pour le roman de formation. Ce sont les circonstances de la vie, succession d’incidents ou de rencontres, le tout passablement exagéré, qui forgent Jean-Christophe et lui permettent de progresser.

      Denis Pernot, qui analyse le roman de socialisation, souligne qu’il s’agit pour les héros du roman d’éducation de la fin du XIXe siècle de réussir ou non leur entrée dans la société, c’est-à-dire leur socialisation 700 . Cette gageure est posée clairement par Romain Rolland pour son héros, et constitue un des fils du récit.

      Jean-Christophe s’inscrit aussi, pour ce qui concerne certains chapitres, dans le courant du Künstleroman, “ roman de l’artiste ” : l’artiste est en marge de la société, se sent exclu ou s’isole volontairement, tout à la poursuite de son art.

      Remarquons enfin que Parzifal, écrit par Wolfram von Eschenbach en 1210, d’après le Conte du Graal (et son héros Perceval le Gallois) de Chrétien de Troyes, est le “ premier roman de formation de la littérature allemande ” 701 . Or, il a inspiré le Parsifal (achevé en 1877) de Richard Wagner, lu avec passion par Romain Rolland en 1887. Des souvenirs de cette lecture captivante ont-ils rejailli pour Jean-Christophe ? Il est certain que ce héros wagnérien a retenu l’attention de Rolland. Selon Stefan Zweig, Parsifal apparaît à Romain Rolland “ comme le type symbolique de l’artiste qui parcourt le monde, guidé par sa seule et profonde intuition et qui, par l’expérience, apprend à le voir tel qu’il est. ” 702 . Mais, contrairement aux romans de formation traditionnels, qui voient se clore le parcours du héros en formation par une “ clôture conjugale ” 703 , le héros rollandien poursuit sa formation tout au long de sa vie.

      Revenons au roman-fleuve, terme que Romain Rolland emploie, cela est certifié, en 1939 704 . Le roman-fleuve est “ le roman de l’excès dans la longueur ” 705 , défini par Tiphaine Samoyault 706 , qui convoque Blanchot notant “ l’excès de continuité ” 707  du roman long. Le reproche communément adressé au roman long tiendrait à la fausseté de sa démarche : “ la continuité dérange : elle prétend livrer la totalité du réel ” 708 . Rolland, par souci d’exactitude dans son entreprise réaliste, se devait selon lui de produire une œuvre dans la longueur. Mais, il nous semble que la démarche initiale de Rolland fut de livrer son rêve, et, pris au jeu onirique pendant la rédaction de son roman, d’en dérouler le fil pour prolonger le rêve, “ balade panoramique face à toutes les possibilités ” 709 , jusqu’à son épuisement. Rolland n’a pas nécessairement eu la volonté de livrer “ la totalité du réel ” mais selon nous, de livrer la totalité de sa vision : il a beau placer son récit dans un ancrage réaliste, il n’empêche que son récit est incarnation de son rêve, rêve d’un idéaliste 710 . Nous rejoignons la conclusion de Tiphaine Samoyault quant au roman de l’excès reposant “ sur une conception sinon continue, du moins infinie du réel et du monde. ” 711 . La nature idéaliste de Rolland fournit amplement la matière pour développer un rêve de la longueur et de l’intensité de Jean-Christophe. Et, l’intensité du roman-fleuve vient sûrement du modèle, le “ torrent ” 712  Beethoven.

      

      


2) Roman symphonique et nouveau Beethoven

      

      La vocation première de Rolland ressurgit dans l’écriture : à une formation de musicien contrariée, Rolland répond par une création qui se veut la plus proche de la vocation initiale. Il va démentir la crainte exprimée dans son journal de normalien : “ Je suis un arbre plein de sève, – mais sur lequel on a greffé une espèce différente. Mes fruits seront bons, peut-être rares. Ce ne seront pas mes vrais fruits. ” 713 . Dans le fruit de son esprit, dans Jean-Christophe, la musique sera centrale, du point de vue de la forme comme du fond.

      Déjà, lors des années romaines, Rolland a rêvé d’un roman musical. Et, dès l’Ecole Normale, il avait envisagé d’une œuvre sur le modèle de la symphonie, conception du roman essentielle qui prévaudra dans Jean-Christophe :

      

      Je veux donc être tour à tour chacun de mes personnages, m’enfermer dans leur vie, seul à seul avec eux, jusqu’à ce que je me sois fait leur âme et leur substance. Je serai un homme du peuple, un parlementaire, un reître…, etc. Et quand j’aurai vécu toutes ces vies, alors je les fondrai en une œuvre “ symphonique ”, qui n’aura pas la prétention de démontrer une thèse, mais de vivre pleinement, de ressaisir l’Etre divin dans un de ses plus puissants moments. 714 

      

      Jeune, Rolland souhaitait donc exprimer dans ses œuvres toutes les voix humaines, et parvenir à les réunir harmonieusement. La philosophie rollandienne était déjà exprimée en termes musicaux dans son Credo : “ l’ensemble symphonique de la Vie totale. ” 715 . Il s’agit de laisser entendre la voix de toutes les vies, pour atteindre à l’absolu : la Vie.

      Comprendre la génération de Romain Rolland permet de situer le contexte de l’élaboration et de la production de Jean-Christophe, afin de démêler la part d’originalité du roman rollandien 716 . Selon l’analyse d’Henri Peyre, Rolland appartient à une époque de “ génération double ” 717 . Le concept de génération se retrouve largement dans la pensée rollandienne. Rolland situe sa génération dans une “ époque de transition sociale ” 718 , qui correspond à une époque troublée, la société en perte de repères cherchant à se positionner entre passé et avenir. Pour les artistes, selon Rolland, l’aspect typique de sa génération est l’engouement pour Wagner et, ou, pour le Symbolisme :

      

      Contre l’obsession de la réalité cruelle, dont on portait, fiché au flanc, le fer de lance, on cherchait refuge dans le rêve halluciné de la poésie et de la musique, de Shakespeare et de Wagner, ou de leur pâle héritier, cette plante de serre : le “ symbolisme ”. 719 

      

      L’esthétique rollandienne se construit en fonction de la musique, dans une relation fusionnelle avec celle-ci. Or, cette conception nouvelle de la littérature dont le modèle est la musique caractérise la génération littéraire 720  de Rolland. Mais, si à l’origine une préoccupation similaire caractérise la génération rollandienne, les sources et résultats diffèrent. L’œuvre musicale envisagée tôt par Rolland devient possible, pour cet esprit rigoureux, lorsqu’il a accumulé la matière nécessaire à son projet. Jean-Christophe sera le fruit d’une longue formation de musicologue qui se poursuit naturellement pendant la rédaction même du roman. Rolland rédige des comptes rendus de critique musicale pour des revues comme la Revue d’art dramatique, jusqu’à la création avec deux autres musicologues (Louis Laloy et Pierre Aubry), de la Revue musicale : revue d’histoire et de critique musicale en 1901. Sur Beethoven, Rolland accomplit un travail de recherche abouti, depuis le premier concert entendu jusqu’à l’analyse des symphonies, la lecture de documents inédits sur Beethoven, la préparation de divers cours dispensés autour des années 1900, les investigations et les notes accumulées pour la rédaction de la Vie de Beethoven, constituent une somme de savoir. Les autres travaux sur la musique conduisent Rolland à publier en 1908 les Musiciens d’autrefois et les Musiciens d’aujourd’hui. Dans ce dernier, Rolland compare dans un chapitre “ Musique française et musique allemande ” 721  et consacre un autre chapitre à une “ esquisse du mouvement musical à Paris depuis 1870 ” 722 .

      

      À la frustration évidente de n’avoir pu devenir musicien, s’était substituée une autre voie pour Rolland, celle de l’écriture. Et, son “ âme de musicien ” 723  explique sa conception de l’écriture, dans un système de référence spontanée à la musique, où le texte découle de la musique et vice-versa : “ Aujourd’hui, je pense des idées musicales sous une forme littéraire. ” 724 . “ L’idéal wagnérien ” 725  n’a pas touché seulement les musiciens, il s’est étendu aux autres arts. Et, la mode 726  à l’époque de Rolland, qui deviendra modernité, est à l’hétérogénéité. Où l’on pense des idées littéraires sous une forme musicale (ou l’inverse), car la musique occupe une place prépondérante dans le champ des arts, depuis que Wagner a suscité un mouvement d’alliance : voici l’ère de “ la recherche d’un mélange intime des arts ” 727 . Le wagnérisme est au sommet, les frontières entre les genres s’estompent, Bayreuth 728  attire les foules, y compris Rolland qui s’y rend en 1891. Le maître allemand influence plus particulièrement les poètes symbolistes. L’actualité des arts en ce dernier quart du XIXe siècle est régie par

      le wagnérisme, qui insuffle une liberté nouvelle : alors, comme Rolland l’écrit, “ tout le monde y vient : nous voulons la vérité et la vie, dans l’art musical, comme dans les autres. ” 729 . Rolland fait quasiment preuve d’idolâtrie pour Wagner 730 . Mais, d’après Rolland, “ cette sorte de folie wagnérienne ” 731  qui voit “ la pensée de Bayreuth ” imprégner tous les arts en France ne dure guère, hormis en musique grâce à une “ ardente propagande musicale ” 732 .

      Pourtant, Wagner a marqué durablement les esprits : il théorise le Gesamtkunstwerk, l’œuvre d’art totale grâce à la réunion des arts. Le leitmotiv wagnérien contamine les œuvres littéraires. Rolland est soumis comme les autres à l’emprise wagnérienne. Dans Jean-Christophe, le fleuve est le leitmotiv (dans le sens du motif musical) rollandien, tandis que les thèmes dominants du discours sont la vérité et la liberté, leitmotive qui se retrouvent dans l’ensemble de l’œuvre rollandienne 733 . Rolland est frappé par “ les proportions colossales ” 734  de l’épopée des Nibelungen, et le caractère épique qui caractérise son long roman Jean-Christophe est sans doute tiré en partie de la “ forêt aux immenses profondeurs ” 735 , comme il qualifie la tétralogie wagnérienne. D’après Rolland, Wagner exprime par la musique un caractère, “ c’est-à-dire l’ensemble des sentiments actuels, passés et à venir ” 736  ; le maître de Bayreuth a touché à l’universel de la vie, à l’infini, ce qui séduit évidemment Rolland. Enfin, la confrontation des personnages wagnériens avec le destin trouve un écho puissant chez le jeune Rolland, fasciné par le combat que mène tout homme dans sa vie, et fasciné en particulier par les destinées exceptionnelles.

      Il est probable que Rolland n’a pas mesuré le poids des idées wagnériennes sur les conceptions esthétiques de son époque, estimant faible l’impact du wagnérisme en terme d’années sur le champ des lettres. Néanmoins, la question du lien de la littérature et de la musique est abordée dans Jean-Christophe 737 . En tout cas, Rolland démentira l’influence sur lui de Wagner : “ Je serais surpris qu’on pût attribuer à Wagner l’influence principale sur ce que j’écris. (…) Sa pensée m’a relativement peu occupé (…). ” 738 . Est-ce de sa part une volonté d’occulter les possibles influences ? Est-ce une démarche visant à se distinguer du symbolisme qu’il rejetait ? Est-ce la fierté de se trouver original par rapport à sa génération ? En tout cas, Rolland a le projet en pleine époque symboliste d’écrire un roman ou un poème musical. Du leitmotiv wagnérien, Rolland a retenu le principe de l’idée centrale à partir de laquelle s’articulent différentes phases de progression. Sentiment et Symphonie sont les maîtres mots pour Rolland :

      

      – La matière du roman musical doit être le Sentiment, et de préférence le Sentiment dans ses formes les plus générales, les plus humaines, avec toute l’intensité dont il est capable. (…) Toutes les parties du roman musical doivent être issues du même sentiment général et puissant. Comme une symphonie est bâtie sur quelques notes exprimant un sentiment, qui se développe en tous sens, grandit, triomphe, ou succombe, dans la suite du morceau, – un roman musical doit être la libre floraison d’un sentiment qui en soit l’âme et l’essence. 739 

      

      La théorie rollandienne du “ roman musical ” permet l’expression de la poésie dans le roman, mélange des genres constitutif de la fin de siècle sous l’impulsion des symbolistes :

      

      L’observation extérieure, ou même intérieure de la réalité, est loin de suffire ; et il faut avoir l’âme poétique, pour voir et vivre pour son compte. Ce qui devrait être, – et Ce qui est, d’ailleurs, plus réellement que “ la réalité ”. – Telle est l’idée que je me fais du roman musical. Son charme et son danger est d’être essentiellement poétique. 740 

      

      Suite à l’influence conjointe du wagnérisme et du roman russe, Rolland souhaite un roman différent du roman naturaliste ou psychologique, qu’il veut inspiré du modèle symphonique :

      

      Mon état d’esprit est toujours celui d’un musicien, non d’un peintre. Je conçois d’abord comme une nébuleuse l’impression musicale de l’ensemble de l’œuvre, puis les motifs principaux et surtout les rythmes. 741 

      

      En quoi Jean-Christophe est-il réalisation du projet rollandien de roman musical ? Et de l’œuvre symphonique telle que l’a voulu Rolland ? Il est d’abord un roman musical. La particularité symphonique vient ensuite. Françoise Escal, à partir de Consuelo (1842-1843) de George Sand, a défini les critères qui constituent le roman musical, dans lequel la musique est nécessairement présente à plusieurs niveaux : thème ou sujet, personnages musiciens, style, discours sur la musique 742 . Dans Jean-Christophe, en plus du héros, un grand nombre de personnages fictifs sont des musiciens, compositeurs, chanteurs, et un nombre considérable de personnages réels cités sont des compositeurs et musiciens, de même que sont mentionnées de nombreuses œuvres musicales. La musique est présente dans le texte, mais également dans le hors-texte. Bien que Françoise Escal ait relevé un certain nombre de types de titres et sous-titres musicaux dans les romans faisant référence (de près ou de loin) à la musique, ce n’est pas le cas du roman rollandien. Dans Jean-Christophe, il n’est indiqué ni dans le titre ni dans le paratexte que le roman est un roman musical ou encore un roman symphonique. Par contre, des partitions, des extraits de lieds et de chansons populaires sont insérés sous forme de partitions, à divers endroits de Jean-Christophe 743 . Dans le roman musical, au risque de souligner l’évidence, il n’est pas question de produire une œuvre musicale : il s’agit de “ dire la musique ” afin de “ rendre dicible l’audible ” 744 . Car, les deux langages se heurtant, c’est encore l’approche rollandienne, celle du musicologue qui vulgarise avec savoir la musique, qui permet au mieux d’entendre ce qu’est la musique en la lisant. “ La symphonie est une épopée musicale. On pourrait dire qu’elle ressemble à un voyage qui conduit, à travers l’infini du monde extérieur, d’une chose à une autre chose, de plus en plus loin. ” 745  : Rolland l’entendait bien ainsi, qui plaçait Jean-Christophe dans le genre de l’épopée, qu’il concevait comme “ épopée humaine ” 746 . Écrire une épopée, c’est avoir comme démarche d’embrasser la totalité des voix, comme Beethoven en a donné l’exemple 747 , ce qui permet de produire avec Jean-Christophe l’ensemble symphonique auquel Rolland songeait. Le modèle proposé par Wagner fait partie intégrante de l’œuvre rollandienne, ainsi le style du roman musical rollandien est une mélodie textuelle, propre à faire partager au lecteur les émotions du héros.

      Si Wagner occulte Beethoven pour la génération qui précède Rolland et qui lui est contemporaine, à mesure que les œuvres de Beethoven se diffusent, et que Rolland approfondit sa connaissance du maître de Bonn, il salue chez Wagner ce qui a été inspiré par Beethoven :

      

      N’a-t-il [Wagner] pas été acclamé, patronné, accaparé, pendant un quart de siècle, par tous les décadents littéraires et artistiques de l’Europe ? Mais qui a vu en lui le musicien robuste, le classique, le successeur direct de Beethoven ? l’héritier de son génie héroïque et pastoral, de son souffle d’épopée, de sa métaphysique passionnée, de ses rythmes de bataille (…) aux grandes enjambées ? 748 

      

      Décrivant l’art de Beethoven, il semble ici que Rolland pourrait évoquer tout aussi bien, avec les mêmes termes, Jean-Christophe. En 1896, Rolland décide d’écrire le récit dans toute leur étendue de deux destinées héroïques

      représentant l’une “ le Rêve ” et l’autre “ l’Action ”, “ le poème de toute une vie ” 749 . Il songe à deux héros, l’un serait “ un Beethoven redivivus ” et le second “ un Mazzini ” 750 . Le projet que Rolland évoque confidentiellement à Péguy conserve la même idée de destinée, Rolland indiquant qu’il est “ un roman ” 751 , sans lui donner d’autre caractéristique : il est “ une sorte de Beethoven dans la vie et la société d’aujourd’hui. ” 752 . Même lorsque la rédaction de Jean-Christophe est entamée, il s’agit pour Rolland de l’histoire d’un Beethoven contemporain. À “ l’idéal de puissance ” 753  de Wagner, Rolland donne sa préférence à l’idéal d’humanité beethovenien. Pour Rolland, le modèle musical du point de vue de l’homme et des idées sur l’homme, est Beethoven. Au XIXe siècle, avec les romantiques, s’est progressivement construit un “ mythe Beethoven ” autour de la figure de l’artiste original qui produit une œuvre exaltant l’héroïsme et la morale du cœur. Le génie sert de référence ou de modèle à des poètes, romanciers (Balzac, Sand), peintres et sculpteurs. Avec Beethoven, l’art a une mission à accomplir en faveur de l’humanité 754 .

      Une nouvelle figure de musicien entre désormais sur la scène du monde, figure à la mode développée dans la littérature 755 . Un écrivain essentiel aux yeux de Rolland a fait jouer un rôle majeur à Beethoven dans deux nouvelles. Tolstoï, puisqu’il s’agit bien de lui, a en effet conçu dans Le Bonheur conjugal (1859) la naissance d’une histoire d’amour autour d’une sonate de Beethoven (quasi una fantasia) 756 , et donné le titre d’une autre sonate de Beethoven à une nouvelle, La Sonate à Kreutzer (1887-1889). Bien que bon connaisseur de la musique, Tolstoï se méfiait de son influence néfaste et avait d’ailleurs irrité Rolland avec son essai Qu’est-ce que l’art ? (1897) en rejetant Beethoven et ses “ œuvres maladives ” 757 . Rolland avait lu la nouvelle de Tolstoï dès 1890, et il la relira pour rédiger sa Vie de Tolstoï : il jugera que son titre “ trompe sur l’œuvre. La musique ne joue là qu’un rôle accessoire. Supprimez la sonate, rien ne sera changé. ” 758 . La référence à Beethoven fait figure de prétexte aux yeux de Rolland pour stigmatiser “ la puissance dépravante de la musique ” 759 . Le héros de la nouvelle de Tolstoï, Pozdnychev, subit la puissance de la Sonate à Kreutzer, qui déclenche en lui des pulsions ne demandant qu’à être réveillées. Seulement, Tolstoï ne montre rien de Beethoven le défenseur de l’humanité, l’amoureux de la nature 760 .

      L’approche rollandienne est toute autre. Rolland contribue à alimenter le mythe Beethoven, car le compositeur humaniste l’a entraîné à avoir une “ conception toujours musicale, symphonique, de la vie et de l’univers ” 761 , un tout symphonique régissant son mécanisme de pensée. Il met en pratique dans son roman-fleuve la conception symphonique qu’il expose plus tard dans une note intitulée “ le maître musicien ” :

      

      Le sens même de la vie, son héroïsme, est, pour moi, de se différencier. Que chacun soit son être propre, tout entier ! (…) Et mon ennemi perpétuel est l’esprit de troupeau et sa contagion.

      Mais cette poussière d’êtres, tous différenciés, s’anéantirait elle-même, si, comme celle des étoiles, elle n’avait – et ne retrouvait – les lois de l’harmonie qui accordent ses millions de voix en une divine symphonie.

      Cette symphonie de millions de voix diverses, c’est, pour moi, l’Unité cosmique vers laquelle je tends mon espoir et mon désir. 762 

      

      Beethoven pour Romain Rolland c’est le génie, que l’on pourrait définir comme une force créatrice, au talent exceptionnel, hors du commun, à mi-chemin entre l’homme et le dieu, peut-être plus proche de ce dernier (selon l’étymologie latine et dans la première acception du mot, le génie est une divinité). L’œuvre symphonique conçue par Romain Rolland est une vie en musique pour le héros musicien ; un récit dans lequel, comme dans la musique beethovenienne il y a “ cet air fort du dehors ” 763 , la musique est la vie (le chant des oiseaux, le son des cloches, le piano, la flûte, l’eau, le vent). Dès la prime enfance, Jean-Christophe est emmené par “ le fleuve des sons ” 764 , bercé par la “ Grande voix maternelle, qui ne s’endort jamais ! ” 765  : c’est la voix du fleuve de la vie 766 , de la musique qui a existé dès la Création. Et, la musique remplit le héros, Rolland fait de Jean-Christophe un symbole de vie, de force, s’opposant au vide, à la mort qui est silence. La rencontre de Jean-Christophe Krafft avec la musique est à notre avis une rencontre essentielle parce que Rolland, en faisant découvrir la musique de la nature (qui a inspiré la musique de l’homme) à son héros, rappelle que l’homme est fruit de la nature, qu’en elle réside tout principe de vie (et donc de mort). Rolland utilise la musique composée par son héros comme métaphore de chaque étape de vie. La forme musicale de Jean-Christophe traduit l’expérience en cours, les mouvements dans sa musique en témoignent :

      

      Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n’étaient plus les orages du printemps, qui naguère (…). C’étaient les blancs nuages de l’été, montagnes de neige et d’or, grands oiseaux de lumière (…). Créer ! Moissons qui mûrissent, au soleil calme d’août… 767 

      

      Influencé par le “ mythe de Beethoven ”, Rolland a en tout cas abordé le maître de Bonn sous l’angle du musicologue averti qui a consciencieusement analysé les œuvres. Nombreuses sont les analogies entre Beethoven et le héros Jean-Christophe Krafft : la biographie de Beethoven que rédige Rolland a nourri le personnage de fiction, et quand Rolland réécrit une biographie approfondie de Beethoven, la figure de Jean-Christophe plane dans les commentaires rollandiens. Lorsque Rolland écrit : “ il ne ménage personne, c’est une impossibilité de nature, il aimerait mieux crever que mâcher la vérité ” 768 , le lecteur de Jean-Christophe ne se persuade t-il pas de relire un passage relatif au comportement du héros ? Et pourtant, “ il ” renvoie au maître de Bonn. Beethoven incarne le type même du héros, Rolland inscrivant Jean-Christophe Krafft sur la voie du devenir héros, à l’exemple du “ grand cœur héroïque

      de Beethoven ” 769 . Le nom de famille du héros est symbole de son statut de héros, dont il a les qualités rares et l’existence extraordinaire, comme le modèle Beethoven : “ La force est la morale des hommes qui se distinguent des autres ; et c’est aussi la mienne ” 770  a écrit le maître de Bonn. La musique beethovenienne incite à la confrontation avec le destin, avec ce que l’existence de tout homme sous-tend et implique : elle est un moyen pédagogique, “ un véritable instrument de connaissance ” 771 , pour conduire au dépassement de soi. La musique de Beethoven est “ une maîtresse d’énergie et de vérité ” 772 , personnifiée par Rolland en “ grande âme bienfaisante ” 773  telle l’amie influente, puisqu’elle fait partie de “ tout ce qui donne du prix à la vie, l’amour, l’héroïsme, la vertu passionnée ” 774 . Et, Jean-Christophe Krafft est l’incarnation de cette énergie, qui fait que l’homme mène sa vie avec la Vie, avec une fidélité sans concession à la vérité. Rolland conçoit son héros Jean-Christophe comme un nouveau Beethoven car, tel Beethoven, il doit être le messager d’une foi, nous verrons laquelle plus loin dans ce travail.

      Selon nous, Jean-Christophe est une épopée musicale, poétique, qui laisse libre cours à l’imaginaire du rêveur musicien qu’est Rolland 775 , libre cours aussi à un style et un rythme variés, variant, que rien ne contraint, et qui permet au musicologue de développer un discours sérieux sur la musique, et un message avec la musique comme ambassadrice. Cette liberté est revendiquée par Rolland, qui n’a pas su enfermer son esprit dans une forme définie malgré ses intentions premières. Une fois la rédaction entreprise, la liberté de la forme prévaut, et s’accentue au fil des volumes. Rolland fait une mise au point à ce sujet en 1909, refusant que Jean-Christophe soit enfermé dans une catégorie : “ Qu’est-ce donc que cette œuvre ? Un poème ? – Qu’avez-vous besoin d’un nom ? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s’il est un roman ou un poème ? ” 776 . L’agacement affiché par Rolland trahit ce qui est, peut-être, la déception de n’avoir pu réaliser l’œuvre musicale à laquelle il songeait au départ. La création ne prend-elle pas toujours sa propre liberté, faisant dériver malgré lui son créateur ? Rolland dit vrai, en tout cas, lorsqu’il ajoute : “ C’est un homme que j’ai créé. ” 777 . L’œuvre symphonique, le roman de la Musique, c’est donner à la musique le rôle de l’héroïne éternelle : “ Toi seule ne passes pas, immortelle Musique. ” 778 . Et si cette œuvre symphonique était pour Rolland, avec Jean-Christophe comme application, la forme immortelle ? Jean-Christophe alors doit être immortel, un roman qui reste, malgré les cycles de vie à l’échelle humaine. Romain Rolland renouvellera sa démarche, avec L’Ame enchantée, autre œuvre symphonique.

      

      Le fleuve fonde donc l’être du héros dès les premières heures de son existence. Les mouvements du fleuve impriment au cœur du nourrisson le rythme de ses battements. Le fleuve, le premier, initie le héros à la musique :

      

      La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pensée (…). Christophe ne la voit plus (…) pour mieux l’entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le vertige (…) Sur le fond tumultueux des flots, des rythmes précipités s’élancent avec une ardente allégresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent (…) : des arpèges de claviers argentins, des violons douloureux, des flûtes veloutées aux sons ronds… 779 

      

      Tout est musique grâce au fleuve, qui fait naître la musique dans la nature : son eau qui abreuve la faune et la flore fait éclore le printemps en musique 780 , rappelant au héros “ toute la beauté, la grâce, le charme de la vie ” 781 . Dans Jean-Christophe, “ sorte de Symphonie de la Nature ” 782  d’après Rolland, le fleuve est la partition de la vie. La musique du fleuve est telle une symphonie, le rythme est celui du flux et du reflux ; “ sa voix [qui] monte toute-puissante ” est la voix du dieu tout-puissant : le compositeur et chef d’orchestre est le dieu de la nature, dont la voix sur terre est audible pour l’homme grâce à la musique : correspondance des arts pour manifester le panthéisme rollandien.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


B) Formation de Christophe Krafft : l’enfance annonciatrice

      

      De manière inhabituelle dans l’histoire du roman, au lecteur de Jean-Christophe, Romain Rolland présente un héros dès les premières semaines de son existence. Jean-Christophe est un roman de la formation qui a le mérite de commencer par le début, avec comme point de départ un “ nouveau-né ” 783 . Quelles sont les intentions de l’auteur, en consacrant une partie non négligeable de l’œuvre à un personnage central très jeune, héros de roman qui ne possède rien encore du héros, puisqu’il est naïf et inexpérimenté ? Une confidence de Rolland nous met sur la voie de ses intentions :

      

      J’écris le premier volume du roman (…). Le sujet est sans doute moins intéressant que celui des volumes suivants, puisque c’est une enfance, et qu’on en a écrit quelques-unes admirables. Mais il fallait bien commencer par là ; et j’avais aussi quelque chose de nouveau, je crois, à dire. 784 

      

      S’il est à déplorer que Rolland ne cite pas les œuvres auxquelles il pense, sa formule concernant “ quelque chose de nouveau ” doit attirer notre attention. La nouveauté de Jean-Christophe, c’est le fleuve, sur le fond comme sur la forme, et dont nous avons analysé un certain nombre de représentations. Le jeune Jean-Christophe, d’abord “ emporté par le fleuve ” 785  de l’existence, est placé comme “ ses compagnons de misère ”, sa famille, “ sur la barque fragile, qu’une force vertigineuse emporte ” 786  : le père Melchior est une “ malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter ” 787 , et la mère Louisa est une “ pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé ” 788 . Or, Jean-Christophe apprend au fur et à mesure des expériences à mener sa vie : “ il lance sa barque à travers le flot des jours, (…) immobile à la barre, le regard fixe et tendu vers le but. ” 789 . C’est aussi que Jean-Christophe porte mieux son nom de famille que ses parents, dont il se différencie en incarnant la force. Dans l’imagination du fleuve, Gaston Bachelard a montré que “ la force vient de la source. ” 790 . L’onomastique chez Rolland montre à quel point cet imaginaire était présent chez lui, puisqu’il donne comme nom de famille, c’est-à-dire comme nom de la source généalogique du héros, le nom de “ Krafft ”. Force originelle qui promet beaucoup, qui donne dès la naissance au personnage principal un statut de héros puisqu’il possède ainsi la vertu première qui lui permettra d’affronter le cours de sa vie. Rolland fait se confondre le fleuve et le héros, qui partagent les mêmes propriétés : “ il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs ”, “ la voix assez forte pour se faire entendre ” 791 .

      Nous voici au cœur de la nouveauté telle que Rolland a dû la concevoir : montrer, dans l’enfance, ce qui construit le futur adulte, et donc, quel sera son développement. Et cela, non pas en reprenant les théories naturalistes de Zola, mais en installant un cadre qui autorise une évolution vers le meilleur comme le pire. L’enfance du héros est annonciatrice de ce qui va suivre :

      

      Mais je ne crois pas que vous comprendriez jamais Christophe devenu homme, si vous ne le compreniez pas enfant : il est déjà là tout entier obscurément, comme l’astre dans la nébuleuse ; – et il n’y a pas d’autre sens à chercher dans le livre que celui-ci : l’enfance d’un petit grand musicien 792 . (…) Quant au fond des sentiments, bon ou mauvais, il est vrai : c’est tout ce que je veux en dire. 793 

      

      Tout le récit par Rolland du développement du héros visera à montrer, par le parcours sinueux qui est emprunté, comment les facultés de l’enfant évolueront, en fonction de la formation intellectuelle et humaine qui lui est donnée. L’unique sens auquel Rolland faisait allusion, au sujet de l’enfance de son héros, c’est donc que tout y est ! Mais, il faut suivre toutes les étapes pour embrasser l’ensemble. Rolland, dans un roman ultérieur, vient confirmer cette explication :

      

      En dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent l’enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté, – tout est déjà dans l’enfance, dès la petite enfance, tout ce qu’on est et sera, le double Etre du présent et de l’avenir (…). Seulement, pour l’entrevoir, il faut être aux aguets. 794 

      

      Jean-Christophe Krafft a tout à apprendre et à voir. Le roman dépeint les différentes scènes de confrontation de l’ingénu avec les hommes, avec la nature et avec la société. Le jeune Jean-Christophe n’a pas encore été confronté au monde : les expériences vécues entraînent un déclin de la naïveté du héros.

      

      


1) Naïveté du héros

      

      Pour la cohérence de son projet, récit de l’ensemble d’une vie, Romain Rolland doit nécessairement traiter du temps le plus immédiatement proche de la naissance. L’incipit de Jean-Christophe situe le héros au commencement de sa vie, l’auteur construit une origine : nourrisson agité, qui geint et pleure, victime des “ hallucinations d’un cerveau à peine dégagé du chaos ” 795 . Par ce portrait du nouveau-né, l’auteur fait prendre vie à son personnage, il l’amène à la condition d’être humain, et veut inciter le lecteur à croire à l’existence de Jean-Christophe Krafft. Il naît dans la fiction, mais pour le lecteur il naît, simplement. Le charme de la fiction opère. Le nourrisson est logiquement placé dans une situation où “ il ne comprend pas ” 796  : si le jeune âge et l’inexpérience justifient incompréhension et ingénuité, une caractéristique essentielle du héros est cependant annoncée par Romain Rolland ; plus tard, Jean-Christophe se distinguera par sa tendance à ne pas comprendre le monde qui l’entoure. Pour le moment, il est couvé par sa mère Louisa, mais observé par son grand-père Jean-Michel, qui le juge très laid ; et, si Jean-Christophe réagit d’abord à l’intimidante “ figure rouge ” 797  du grand-père par une “ immobilité stupide ” 798 , il en sort en criant. L’intention manifeste de Romain Rolland est ici d’attendrir le lecteur grâce à la description du bébé, petit et vulnérable, dont la laideur implacablement constatée par le grand-père rend plus touchante encore la scène de la mère qui couve son nouveau-né. Ici débute ce que Vincent Jouve désigne comme “ l’exploitation du ressort affectif de l’enfance ” 799 .

      Le point de départ du roman de formation est annoncé par le grand-père : peu importe le physique ingrat de l’enfant, “ on ne lui demande qu’une chose, c’est de devenir un brave homme ” 800 , dit-il à la mère. L’objectif d’une vie est alors fixé, et précisé par cette opinion du grand-père : “ Il n’y a rien de plus beau qu’un honnête homme. ” 801 . Nous verrons plus tard quel rôle jouera dans l’enfance de Jean-Christophe la conception, chez le grand-père, de l’honnête homme, représentation d’un idéal chevaleresque désuet. Le comportement de Jean-Christophe, qui “ se mit à crier lamentablement ” 802  après le dialogue de Louisa et Jean-Michel au sujet de son père Melchior, laisse imaginer

      

      

      qu’il pourrait lucidement se douter de ce que la vie lui réserve :

      

      Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l’apaiser… 803 

      

      L’enjeu dans le roman, déterminé par l’auteur pour Jean-Christophe, commence à apparaître ici, annonçant la trame : il s’agira pour le héros de trouver le chemin qui le conduira à l’apaisement. La “ merveilleuse musique ” 804  des cloches interrompt le sanglot du bébé : “ Sa douleur s’évanouit, son cœur se mit à rire ; et il glissa dans le rêve, avec un soupir d’abandon. ” 805 . Sauvé par le leurre d’une harmonie, Jean-Christophe est entraîné dans un autre monde, bercé par la douce illusion de la musique, qui va le couper de la réalité. Le semblant de lucidité s’évapore dans un songe, la musique ensorcelle la jeune âme, qui naïvement, s’est abandonnée. Tout, dans le comportement de l’enfant lors des années qui suivent, témoigne d’une naïveté certes propre à l’enfance, mais renforcée par une personnalité qui se dessine, en se cherchant. La naïveté de Jean-Christophe est un motif récurrent dans la première moitié du roman. Le narrateur, soit s’en moque, soit s’apitoie sur le sort du héros. La naïveté de Jean-Christophe est-elle la manifestation normale de l’inexpérience d’un jeune homme (inexpérience qui s’estompe au fil du temps), ou la manifestation de sa personnalité ?

      Depuis Rousseau, l’enfance est explorée, à partir des langes, en passant par les premiers pas et l’apprentissage du langage, jusqu’à la découverte de

      l’extérieur. Romain Rolland raconte “ la vie de l’être engourdi qui rêve au fond de son berceau ” 806 , qui passe par “ la lumière des yeux amis qui lui sourient ” 807 . C’est la première illusion pour le petit être, qui imagine le monde tel qu’il le voit de son lit, dans sa chambre, “ son royaume ” 808 . L’auteur s’évertue à traduire les impressions du bébé, qui ne sont qu’hypothèses d’adulte quant à un âge dont il ne peut avoir de souvenirs. Il convoque nécessairement le lecteur, pour un travail de mémoire vain, et le persuade que les sensations de Jean-Christophe sont probablement celles ressenties par tout nourrisson. Et donc, à cette période, “ la chambre est un pays ” 809  que Jean-Christophe prend même pour le monde : bientôt il s’aperçoit que le monde est plus vaste, cependant il ignore encore que le monde n’est pas à l’image de sa chambre, où il se faisait doucement bercer. Jean-Christophe découvre toute la maison, puis la rue, l’église, et enfin la campagne grâce aux promenades avec le grand-père. L’enfant étreint sa mère, ingénument exalté par ce qu’il voit du monde : “ Il la serre plus fort. Comme il l’aime, comme il aime tout ! Toutes les personnes, toutes les choses ! Tout est bon, tout est beau… ” 810 .

      Mais, les commentaires du narrateur montrent que Jean-Christophe ne fait qu’entrevoir. Il nous montre l’enfant s’imaginant déjà héros, à la manière des “ figures héroïques ” décrites dans les histoires de son grand-père : “ Qu’il est heureux ! qu’il est fait pour être heureux ! ” 811 . Et pourtant, dès le début de sa petit vie, le ton est donné par le narrateur, voix de la sagesse qui commente face à la joie naïve de Jean-Christophe : “ La vie se chargera vite de le mettre à la raison. ” 812 . La naïveté prévaut, mais pour combien de temps ?

      La solitude de Jean-Christophe enfant et adolescent explique une grande partie de son comportement. Jean-Christophe se maintient dans l’innocence enfantine à force de travailler la musique et d’être isolé. Il ignore les choses de son âge : il n’a “ point de jeux, point d’amis. ” 813 .

      S’il est l’aîné de la famille, il existe pourtant un décalage avec son frère cadet Ernst aux “ honteuses habitudes, dont l’honnête Jean-Christophe, qui n’aurait même pu en concevoir l’idée, s’était aperçu avec horreur. ” 814 . Il est malmené par ses frères Ernst et Rodolphe : “ ils abusaient de sa crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais de tomber ; ils lui extorquaient de l’argent ” 815 . Sa solitude entraîne un manque affectif et relationnel. La naïveté de Jean-Christophe est confrontée aux stratégies intéressées de ses frères, par exemple à leurs “ embrassements hypocrites ” 816 . En effet, Jean-Christophe est victime d’un “ penchant incorrigible à croire et à aimer ” 817  : si la naïveté du garçon est trop flagrante, elle est touchante. Une fois encore, Romain Rolland cherche à attendrir son lecteur. Cette touchante naïveté est un moyen de s’assurer l’intérêt et la bienveillance du lecteur pour le héros. Le “ penchant incorrigible ” de Jean-Christophe le rend plus digne d’être aimé du lecteur : comment ne pas aimer ou ne pas être touché par un garçon dont le défaut serait d’aimer ? Toute l’humanité du héros commence à prendre forme, et la naïveté qui apparaît comme défaut prépare l’apparition d’une belle âme. L’inexpérience de Jean-Christophe est durable, c’est pourquoi il présente tardivement encore des signes de naïveté : il découvre tard l’amitié, avec Otto. À quatorze ans, il n’a pas encore fait l’expérience des premiers émois de l’adolescence : “ il n’avait que des intuitions de son être véritable, faute d’avoir encore ressenti les passions de l’adolescence, qui dégagent la personnalité de ses vêtements d’emprunt ” 818 . Rolland met le lecteur en situation d’attente : il s’agit de l’inciter à vouloir poursuivre la lecture pour avoir le récit des émotions nouvelles de Jean-Christophe, et surtout de voir se dégager la personnalité du héros. Jean-Christophe réalise peu à peu son ignorance des choses de la vie, notamment par l’entremise des propos salaces de son petit frère  : “ A quinze ans, avec une vie libre et de forts instincts, il était resté étrangement naïf. ” 819 . Jean-Christophe perçoit son innocence, devine des choses d’adultes, découvre la méchanceté gratuite des gens. Les découvertes de Jean-Christophe surviennent par petites touches, de manière à attiser la curiosité du lecteur, afin de l’intéresser à la formation de la personnalité du jeune garçon.

      Un épisode montrant la naïveté de Jean-Christophe, plus marquant que les autres, est davantage développé dans le roman. Jean-Christophe reste longtemps en lieu clos, ce qui explique son manque d’expérience : il est enfermé dans l’“ horizon borné de sa vie ” 820 . Le tableau de Jean-Christophe enfermé dans un cadre étroit et restreint donne l’intuition au lecteur que le jeune héros va connaître un certain nombre de bouleversements. De fait, l’emménagement de madame de Kerich et de sa fille Minna constitue

      un “ événement important ” 821  dans l’existence de Jean-Christophe, qui ne connaît rien. De l’arrivée des nouvelles voisines, Romain Rolland parvient à tirer une scène haute en couleurs, celle de la rencontre de Jean-Christophe avec les von Kerich. L’événement, qui doit amener chez le héros les émotions et changements attendus par le lecteur, se produit. Mais, les malentendus et déceptions qui jalonnent la relation tissée avec les von Kerich font qu’une crise décisive y met un terme : “ Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. ” 822 . L’expérience est donc féconde : elle permet le franchissement d’une étape importante, puisque le passage de l’enfance à l’adolescence est réalisé.

      Un événement majeur va émousser davantage la naïveté du jeune adolescent : la mort de son père Melchior. Rolland annonce ici la place grandissante dans le roman du motif conducteur de la force, dont le héros va devoir faire preuve pour affronter l’existence :

      

      Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d’homme doit lutter constamment contre des armées d’ennemis invisibles : les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s’avilir et à s’anéantir. 823 

      

      Rolland donne au fur et à mesure à Jean-Christophe la conscience de son manque d’instruction. L’inexpérience du héros le leurre, ainsi lorsqu’il hiérarchise la qualité des hommes selon l’éducation qu’ils ont

      eue : “ L’orgueilleux Christophe (…) était souvent d’une modestie naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure éducation. ” 824 . Son comportement est mal compris par son entourage comme en témoigne la réaction de Franz Mannheim, amusé que ses “ cocasseries extravagantes ” 825 , qui devraient être comprises comme telles, soient prises au sérieux par Jean-Christophe, qualifié de “ ridicule et charmant ” 826 . On se moque de l’ingénuité de Jean-Christophe, qui distrait le cercle d’amis de Mannheim.

      Avec la période de l’adolescence, Rolland rend compte d’une évolution propre à cet âge, le héros passant par l’étape obligée durant laquelle “ tout son corps et son âme fermentaient ” 827 . La naïveté naturelle de l’enfant se transforme à l’adolescence en vulnérabilité. Jean-Christophe ressent une “ tristesse mortelle ” 828 , et il aspire à la nouveauté, à un changement qui le sorte de son état. “ Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. ” 829 , papillon qui sort de sa chrysalide, qui se découvrait une force l’incitant à voler, et à profiter de “ la fureur de vivre ” 830 . Les découvertes de Jean-Christophe programmées auparavant se produisent : c’est l’amourette avec Minna, la découverte de la virilité avec Ada, du jeu de la séduction avec Judith. Romain Rolland répond ainsi aux attentes du lecteur. L’évolution de Jean-Christophe a lieu, dans son esprit même, lorsqu’il connaît sa première expérience amoureuse, avec Ada 831 . Or, l’adolescent qui a le sentiment de commencer sa vie d’homme sera détrompé. Lors de sa première confrontation avec le milieu féminin, celui des femmes ensemble, avec les deux amies Ada et Myrrha, l’ingénuité de Jean-Christophe se manifeste par la gêne qu’il éprouve : “ Il ne connaissait rien de semblable. (…) Ces deux femmes ensemble, c’était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. ” 832 . Jean-Christophe est qualifié par le narrateur d’“ étranger ” 833 , il est celui qui ne comprend pas, et ne peut trouver sa place dans leur complicité. Mais, l’incompréhension existe aussi dans le couple même formé par Ada et Jean-Christophe : en effet, l’inexpérience de Jean-Christophe confrontée à une femme avertie donne un décalage flagrant. Le narrateur intervient pour expliquer au lecteur ce que le déroulement de l’intrigue n’a pu encore démontrer : “ Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l’intelligence et la beauté, et qu’on ne saurait sans injustice l’exiger de tous. ” 834 . Il ne sait pas ce qu’aimer implique, il est confronté à la chimère de son âge, comme Wilhelm Meister avant lui : “ Wilhelm était encore à cet âge heureux où l’on ne peut concevoir qu’une femme aimée, qu’un auteur vénéré puissent avoir quelque imperfection que ce soit. ” 835 .

      Rolland insiste sur l’inexpérience de son héros avec les femmes, imaginant la séductrice Judith Mannheim, qui reconnaît en Jean-Christophe une “ proie aussi facile ” 836 . L’entreprise de séduction de Judith par Jean-Christophe, dans laquelle il “ mettait une naïveté qui faisait sourire ses trois hôtes ” 837 , est une autre manifestation de son ignorance. Le décalage est puissant entre la science de la “ coquette ” et l’inexpérience de l’innocent “ hypnotisé ” 838 . L’ingénuité de Jean-Christophe se manifeste dans sa façon d’appréhender les hommes et les choses, qui découle de sa soif d’absolu. Elle est propre à la jeunesse, ainsi sa “ passionnette ” 839 . Jean-Christophe vit l’histoire avec Minna intensément, “ il l’idéalise constamment ” 840 , exalté par ce qui lui semble être l’Amour. L’expérience du premier amour idéalisé est une étape obligée de la formation. Le narrateur souligne que “ c’est la jeunesse même qui parle en eux ” 841 , rappelant que c’est l’âge propice à de tels emballements sentimentaux. Et, de les ressentir et de les subir, Jean-Christophe n’en est que plus touchant et plus humain aux yeux du lecteur, parce qu’il convoque aussi nos propres souvenirs. Surtout, éprouver ainsi les sentiments humains participe d’une formation fondée sur les valeurs, c’est pourquoi les commentaires en marge du récit ne condamnent pas le jeune héros.

      Le désir d’absolu éprouvé par Jean-Christophe avec Minna va au-delà de l’engouement passionné propre à la jeunesse. La personnalité de Jean-Christophe est en train de se forger et une facette commence en particulier à se distinguer : son idéalisme. La personnalité idéaliste de Jean-Christophe est lentement dévoilée au lecteur, elle est installée par ce désir naïf d’absolu 842 . Grâce aux commentaires du narrateur, le lecteur apprend avant Jean-Christophe que ce dernier se leurre sur la réalité du monde et de la vie : “ il se croyait pleinement libre. Il ne savait pas qu’il l’était moins que jamais, qu’aucun être n’est libre (…). ” 843 . Jean-Christophe a une vision extrême en tout. La naïveté de l’idéaliste Jean-Christophe se traduit par une confiance exagérée en tout le monde. Un autre personnage idéaliste de Romain Rolland connaît la même tendance, c’est Clerambault : “ Il ne s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu ” 844 .

      De même, une ingénuité certaine caractérise le héros, quand par exemple il se voit grand musicien à la manière de François-Marie Hassler, considéré comme un “ héros ” 845  par l’enfant admiratif. Toute sa naïveté d’enfant dans la gestuelle, et son caractère ingénu dans le discours, se manifestent lors de sa première rencontre avec “ l’auteur du premier opéra qui l’avait bouleversé ” 846 , lorsqu’il se confie à Hassler :

      

      De lui-même, il se mit à raconter à l’oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient des vieux amis : comment il voulait être musicien comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu’il disait, il était dans une extase. Hassler riait de son babillage. 847 

      

      Les illusions du naïf s’écrouleront quand, des années plus tard, Jean-Christophe rendra visite à Hassler, et qu’il réalisera sa méprise. Le narrateur souligne que Jean-Christophe a des raisonnements certes naïfs, mais de son âge, et donc pas systématiquement propres à sa personnalité. Ainsi, comme beaucoup de jeunes adolescents, Jean-Christophe pense être le premier, à vivre, à penser, etc. Seulement, il est musicien, et sa passion lui suggère de hautes prétentions.

      Il suppose naïvement, presque insolemment, que tout va changer en musique grâce à lui, qu’il va innover en tout : “ Avec la magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore. ” 848 . L’“ emphase naïve ” 849  de Jean-Christophe pour expliquer à Judith ses idées absolues et sa croyance en sa propre supériorité, font comprendre à la jeune femme que “ Christophe était vraiment dupe de ces mots ” 850 . Jean-Christophe apparaît comme un peu fou aux yeux de son entourage, nouveau Don Quichotte, dupe des mots, de ses histoires, et de son imagination. De plus, il est persuadé d’avoir tout son temps pour vivre et créer, il occulte la mort, voit devant lui “ une vie illimitée ” 851 .

      Rolland construit un héros qui se distingue dans son rapport avec les hommes. Dans ce domaine, Jean-Christophe est peu lucide, et “ une naïveté imprudente ” 852  en témoigne. Le narrateur insiste sur ce point et détaille la personnalité du jeune homme. D’abord, Jean-Christophe ne prend pas garde à son comportement, il ne se doute pas de ce qui pourrait lui nuire, et étale sa supériorité : “ il ne s’inquiétait point de plaire ou de déplaire ; il était sûr de lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres sa conviction. ” 853 . Par la suite, Jean-Christophe s’aventure un peu plus en établissant en dogme son principe naïf. Il a adopté le parti de la sincérité qu’il jette à la face du monde, voulant faire part à tous de ce qu’il pense et de la nécessité d’être authentique, sans prêter attention à la possibilité d’un

      

      tel engagement :

      

      Il s’était fait une loi de manifester une sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune considération d’œuvre ou de personne. (…) il ne pouvait rien faire sans le pousser à l’extrême (…). Il était d’une prodigieuse naïveté. 854 

      

      À de multiples reprises, Jean-Christophe est défini par ceux qu’il rencontre comme étant “ un grand enfant ” 855 . Il s’est lié d’amitié avec le couple Reinhart, qui le considère comme n’étant “ pas très habile dans la vie ” et estime Jean-Christophe “ victime de sa franchise ” 856  : ce trait caractéristique de sa personnalité, qui ne cessera de lui porter préjudice, est déjà repérable. En outre, Jean-Christophe fait des confidences imprudentes au deuxième Kapellmeister de l’orchestre, Siegmund Ochs : “ il ne se défiait pas de lui ” 857 . Jean-Christophe agit sans réserve et avec spontanéité. L’ingénuité de Jean-Christophe quant au fonctionnement de la société ou du mécanisme de pensée des hommes est soulignée à plusieurs reprises avec la mention qu’“ il ne se doutait pas ” 858 .

      Le comportement de rebelle adopté par Jean-Christophe, intransigeant vis-à-vis de l’art allemand, qu’il juge mensonger, est puéril. C’est la manifestation de ses naïves prétentions : “ L’attitude de révolte, que Christophe prenait contre tous, ne conduisait à rien : il ne pouvait s’imaginer qu’il allait réformer le monde… ” 859 . Le narrateur ne condamne pas les provocations du héros. Pourtant, l’article exalté rédigé par Jean-Christophe (“ Trop de musique ! ”) qui vante la vérité est un coup d’épée (de plume) dans l’eau. D’autres articles sont écrits par Jean-Christophe, dans la même veine, avec de nouvelles cibles, dont la Critique. Sa “ généreuse extravagance ” 860  tient-elle à sa naïveté ou à son originalité, qui se dessine toujours un peu plus ? Son radicalisme le pousse à vouloir rester seul et hors du monde qu’il juge dans l’erreur ; et, Franz Mannheim refusant de concevoir une telle naïveté, l’interroge : “ Tu n’as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde ? ” 861 .

      Le narrateur souligne ce qui sépare Jean-Christophe de “ l’artiste d’expérience ” 862 , en relatant le projet naïf de Jean-Christophe : “ Il faisait le rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. ” 863 . Son “ âme naïve et boursouflée ” 864  le freine dans sa compréhension des grands auteurs. Jean-Christophe manque de maturité et d’expérience, mais sa soif d’absolu accentue encore l’impression d’ingénuité qu’il dégage. Grâce à la création, Jean-Christophe se découvre une grande force, il franchit une nouvelle étape, puisqu’il prend de l’assurance : “ La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu’il osa regarder en face pour la première fois tout ce qui l’entourait, tout ce qu’on lui avait discuté ; – et il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. ” 865 . Capable désormais de prendre de la distance avec le monde, Jean-Christophe décide de construire sa propre opinion, il développe ainsi son esprit critique et apprend à se défier des choses. Alors, le héros s’affirme, mais il exagère, et se lance naïvement dans des projets qu’il ne peut mener à bien, faute d’expérience. Suite à sa rencontre avec la comédienne Corinne, Jean-Christophe décide d’écrire un mélodrame poétique, “ mais il était encore bien inexpérimenté ” ” 866 . Une fois de plus, son ingénuité fait réagir : “ qu’il se permît d’avoir des idées sur le théâtre faisait sourire les gens : on ne le prenait pas au sérieux. ” 867 . Et, quand Jean-Christophe se lance dans l’entreprise hasardeuse de faire publier ses Lieder alors qu’il “ n’y connaissait rien ” 868 , il perd son argent et l’œuvre n’est pas vendue. L’aventure n’est pas sans rappeler celle de Wilhelm Meister, lorsque le jeune homme se lance ingénument dans la régie d’une troupe de théâtre sans rien y connaître. Il découvre alors un monde complexe, qui fait tomber peu à peu ses illusions : “ La besogne était accablante et la récompense bien mince. ” 869 .

      Progressivement, Jean-Christophe Krafft passe de l’être ingénu à l’artiste, même si certaines facettes qui le caractérisent n’évoluent pas. En effet, il est naïf dans son domaine de prédilection, la musique, parfois aveuglé par sa passion. Mais, Rolland démontre combien l’expérience est utile, ce dont Jean-Christophe prend conscience. Le héros constate ses progrès, sans en tirer cependant satisfaction, comme s’il ne réalisait pas bien en quoi cela lui était profitable : “ Hélas ! comme il était devenu sage !… Il en soupirait un peu. ” 870 . Il est pourtant celui qui apprend, et à la fin du “ Dialogue de l’auteur avec son ombre ”, l’auteur s’exclame à l’adresse de Jean-Christophe : Comme tu as grandi ! Je ne te reconnais plus. ” 871 .

      

      Grâce à la description de Jean-Christophe nourrisson, Romain Rolland humanise son héros grâce à des effets de réel efficaces, et attendrit le lecteur, qui s’attache dès les premières pages au personnage. Ainsi, l’auteur parvient rapidement à s’allier le lecteur, le préparant à rallier les causes futures de Jean-Christophe. Si le narrateur ironise régulièrement sur la naïveté de Jean-Christophe, il prépare le lecteur au dévoilement d’une belle personnalité, qui aura de nombreux combats à mener. Il annonce les déconvenues à venir du trop naïf héros : “ s’il atteint à ce bonheur lumineux qu’il envie, il verra son illusion… ” 872 . La naïveté du héros est un gage d’humanité, celle dont fait preuve aussi Romain Rolland, qui revendique sa naïveté : “ Epris ou méprisant, j’apporte la même naïveté, je vous jure, à tous mes sentiments. ” 873 , écrit-il à Malwida von Meysenbug.

      

      


2) Les premiers maîtres : la famille de Jean-Christophe

      

      L’installation de Jean-Christophe dans un contexte familial, outre qu’elle sert l’élaboration de l’illusion de personne et l’attachement du lecteur au jeune héros, met en place des rapports de force qui permettent d’établir les débuts de la formation de Jean-Christophe. Le parcours de Jean-Christophe est jalonné de mauvais maîtres, à commencer par certains membres de sa famille.

      Le roman trouve sa progression, dans un premier temps, dans les différentes confrontations du jeune Jean-Christophe avec les membres de sa famille, l’intrigue ayant principalement pour cadre la maison familiale ou ses abords. L’étude du cadre familial et de l’environnement du héros permettent de dégager les rapports de force qu’il entretient avec les différents membres de sa famille, qu’ils soient de l’ordre du conflit ou pas. Dans son premier plan du roman, Romain Rolland, qui intitule alors la première partie “ Enfance ”, prévoit de narrer “ les soucis matériels ” de la famille Krafft, et, de fait, “ la conquête d’une indépendance au moins provisoire ” 874  pour Jean-Christophe, qui travaille et nourrit ainsi sa famille.

      La confrontation de Jean-Christophe avec les membres de sa famille met en branle le processus de son émancipation et participe à sa formation humaine et à la constitution de sa personnalité. L’affranchissement des liens familiaux est la première grande étape du parcours initiatique du héros. La mise en place autour du héros d’un entourage familial constitué de personnages variés va permettre à Romain Rolland de disposer les bases d’une personnalité qui va se forger. Les prémices de cette personnalité puissante sont établies par l’auteur grâce à la mise en place d’une série d’événements (le piano, les scènes de Melchior, les pressions du grand-père, les disputes avec les frères, les décès) qui permettent de déterminer la position de Jean-Christophe vis-à-vis des membres de sa famille, essentiellement le grand-père et le père. Le “ conflit de personnes ” 875  construit par Romain Rolland nourrit l’intrigue, qui deviendra plusieurs petites intrigues à l’échelle du nombre de personnages. Il permet l’identification du héros dans son rapport aux autres. Rolland met en place des “ relations structuralement nécessaires ” 876  au fonctionnement de la fiction, “ l’identité actantielle ” 877  de Jean-Christophe s’établissant ipso facto.

      Dans un souci de réalisme, une construction généalogique est opérée par l’auteur : les origines géographiques, historiques, et sociales de la famille du héros sont précisées. Rolland n’a pas de mal à installer, dès les premières pages du roman, un cadre réaliste visant à créer l’illusion de personne : en effet, les grands traits du cadre familial de Jean-Christophe sont ceux de Beethoven même. Les analogies généalogiques sont nombreuses. Les Krafft, originaires d’Anvers 878 , grands musiciens “ sans fortune, mais considérés ” 879 , s’opposent à l’origine sociale modeste de Louisa 880 . Néanmoins, Rolland développe les circonstances de l’arrivée de Jean-Michel en Allemagne et la situation de la famille dans le pays vient renforcer l’illusion du lecteur quant à l’existence de la famille Krafft. La question de l’hérédité est un autre aspect réaliste utilisé par Romain Rolland pour le roman : l’auteur fait planer la menace que son héros reproduise le comportement paternel. Enfin, Rolland installe son jeune héros dans un cadre de vie particulièrement sombre 881 , un pathos à la Dickens 882  donnant le ton général : “ ce n’était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne, d’être brutalisé, de souffrir de tant de façons ” 883 .

      L’entrée du piano, un cadeau du grand-père, dans l’intérieur de la famille Krafft, vient bouleverser le décor sombre de Jean-Christophe. La “ boîte

      magique ” 884  vient illuminer la maison. Le récit réaliste semble alors basculer dans le conte de fées, grâce à l’irruption d’un accessoire qui introduit la lumière et transforme l’enfant jusqu’alors plongé dans la pénombre d’un quotidien morne. Le renversement de situation est double : il est illusoire, puisque l’impression voulue par l’auteur de basculer du pathos au féerique dure peu de temps, mais il est aussi essentiel puisqu’il entame le destin de grand musicien du héros. Il répond à l’attente du lecteur : il fallait bien que se produisît un événement dans la vie du petit Christophe, laquelle ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices.

      Rolland tisse autour de la musique une histoire de famille : “ Ils étaient musiciens de père en fils ” 885 , elle est centrale d’un point de vue généalogique dans l’existence de Jean-Christophe, elle est le lien du sang des trois générations. La musique, au cœur de l’ambition personnelle des Krafft, est le point de départ des perspectives de l’intrigue : d’abord, ce sont deux ambitions contrariées qui s’abattent sur le jeune Jean-Christophe lorsque ses prédispositions en musique se révèlent. Le grand-père est contrarié par le destin, il “ eût tant aimé à parler, à écrire, à être un grand musicien, un orateur éloquent ” 886 , et de Melchior il “ eût voulu en faire l’homme éminent qu’il n’avait pu être lui-même ” 887 , sauf que ce fut un échec. Rolland instaure le défi qui se présente à son héros : sortir de la fatalité qui a fait échouer le père et le grand-père, du fait notamment de leur tempérament, et réussir là où les Krafft ont avant lui échoué. Là se tisse la trame du récit : le lecteur comprend que le héros va entamer sa quête de la réussite. Il restera à déterminer en quoi consiste la réussite.

      Jean-Michel pratique “ les aphorismes ” 888  : s’il a échoué comme orateur, il se complaît dans les discours didactiques et faute d’avoir trouvé un bon auditeur en Melchior, il profite de moments privilégiés avec son petit-fils. À l’âge d’écouter et de comprendre, Jean-Christophe est autrement plus intéressant qu’un nourrisson agité. Rolland installe le cadre émouvant des “ promenades du soir ” 889 , cadre spatio-temporel de la transmission générationnelle du savoir. Dans un premier temps, cela fonctionne très bien : le jeune Christophe est fasciné par les histoires de grands hommes que conte Jean-Michel. Le grand-père exalte l’enfant en théâtralisant “ des actes héroïques ” 890  : c’est un spectacle didactique pour le jeune Jean-Christophe. Ces récits dans le récit qui distraient le petit garçon servent à lui inculquer la conception de l’honnête homme selon l’idéal chevaleresque désuet du grand-père. Ils nourrissent l’imagination du petit garçon. Le personnage est en train de se construire : le terrain de sa future passion pour le théâtre est ainsi préparé. Et, de plus, Jean-Christophe manifestera dans le roman une propension aux conceptions désuètes en-dehors de toute réalité, qui seront comprises par le lecteur, ayant suivi la construction de l’enfant. Les “ considérations morales ” 891  du grand-père, ses maximes reflétant son penchant pour toute “ pensée honnête ” 892 , visent à faire de l’enfant un honnête homme. Le grand-père inaugure, avec son message éducatif et moral à l’attention de Jean-Christophe, la série des mauvais maîtres que le héros aura à contrecarrer.

      Le personnage de Jean-Michel est essentiel, il est acteur dans le récit depuis l’incipit : il apporte un passé et des convictions au héros, mais bien davantage, il est un acteur de la formation de Jean-Christophe... Le grand-père est le personnage qui révèle le héros : il emmène Jean-Christophe au théâtre, et l’événement pour Jean-Christophe est déjà une pièce de théâtre à elle seule. De fait, c’est un drame que Rolland fait se jouer ici, le grand-père suscitant une passion chez Jean-Christophe : “ il n’eut plus qu’un désir : retourner au théâtre ” 893 . Jean-Christophe, tel Wilhelm Meister fasciné par le théâtre de marionnettes 894  offert par sa mère, est spectateur enthousiaste, puis devient acteur d’un theatro mundi qui commence par se jouer de lui.

      Romain Rolland installe le système d’enfermement familial qui implique que tout le parcours du héros soit tracé d’avance par le grand-père et le père, pour des motifs personnels à chacun. Pour Jean-Michel et Melchior, la formation musicale de Jean-Christophe devient une évidence dès lors qu’il s’approche du piano ou qu’il se met à improviser des airs. Le pathos du cadre général est renforcé par cette situation ironique bien mise en place par Rolland : ce qui est curiosité et amusement pour le petit garçon va devenir torture. Sa passion pour le théâtre est utilisée comme “ la récompense de son travail ” 895 . Les intentions du grand-père et du père sont, pour l’un la revanche suite aux échecs et un moyen de faire briller le nom familial, pour l’autre l’appât du gain. C’est le début d’une longue série qui voudra que le héros soit confronté à des personnages intéressés et manipulateurs.

      Ainsi, Romain Rolland instaure une nouvelle relation entre Jean-Michel et son petit-fils, dès lors que le grand-père découvre les prédispositions de Jean-Christophe 896 . Le héros est orienté et manipulé par son grand-père à l’orgueil blessé, qui raisonne en terme d’honneur de la famille (à sauver) 897 . L’intention est moins de former Jean-Christophe que de le conformer aux projets de la famille. La jeunesse du héros fait que, sans même s’en douter, il cède par admiration et amour aux injonctions intéressées du grand-père et du père. Jean-Michel décide du destin de son petit-fils, il décrète l’objectif à suivre pour Jean-Christophe :

      

      Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien ? Créer ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux ? C’est être Dieu sur terre. 898 

      

      Rolland a fait tenir au personnage de Jean-Michel un discours aux conséquences nécessaires à l’évolution du récit. Jean-Christophe, qui a assimilé la leçon du grand-père (de la nécessité d’être un grand homme…), a le désir de devenir un héros pour séduire son grand-père et répondre à ses attentes. On l’a préparé à admirer François-Marie Hassler et à en prendre modèle, l’orgueil familial excitant le désir d’atteindre cet objectif. Finalement, le lecteur suit

      les étapes qui mènent Jean-Christophe à la musique, l’auteur ayant construit de manière vraisemblable le mécanisme de pensée de Christophe. Hassler, devenu le “ héros ” de Jean-Christophe, donne une représentation à laquelle assiste Christophe, où “ chacun voulait serrer la main du maître ” 899 . Rolland intègre au récit une rencontre de Jean-Christophe avec Hassler (grâce au grand-père), qui prépare un chapitre futur dans le récit. Cette rencontre est l’occasion pour Jean-Christophe de répondre à l’attente savamment préparée du grand-père.

      Le grand-père a-t-il rendu service à Jean-Christophe ? Difficile à dire : avec Jean-Michel, Rolland a fabriqué un personnage suffisamment complexe pour apporter d’excellentes découvertes à Jean-Christophe, mais sur le plan de la formation, il est un maître fort discutable.

      

      L’autre maître très discutable auquel Jean-Christophe est confronté tout jeune est son père. La relation de force entre les deux personnages repose sur un cadre au pathos exacerbé par l’auteur : le père de famille, ancien virtuose, a sombré dans l’alcoolisme 900  et entraîne la famille dans son déclin. “ Il n’était rien ” 901 . Rolland réussit parfaitement la construction de l’illusion de personne, dans ce rapport complexe et malaisé du père calculateur mais malheureux, qui est installé par le fils sur un piédestal immérité ; et, le fils est en souffrance à cause du père violent, mais il lui voue tout son amour de fils. Ainsi, parce qu’il est le père de famille, parce que pour le héros il est son père avant tout, et que l’enfant ne voit ni ne comprend tout, Melchior est l’objet d’une admiration sans faille 902 . L’action du grand-père sur l’imagination de Jean-Christophe trouve avec Melchior son premier effet : “ il regardait son père comme un génie, un des héros de grand-père. ” 903 . Rolland prépare les désillusions formatrices qui endurciront Jean-Christophe : un à un, l’auteur va faire choir les “ modèles ”. Au comportement du fils, Romain Rolland oppose celui du père dans la relation filiale, toute la relation de Jean-Christophe enfant et de son père s’explique ainsi :

      

      Quand l’homme se reconnaît trop faible pour réaliser ses désirs et satisfaire son orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la vie, sur ses enfants à son tour. 904 

      

      Melchior va reproduire sur Jean-Christophe le comportement de son propre père. Il a échoué, et se débat contre ses démons, mais voit en son fils le moyen de remettre la barque familiale à flots. Il est un maître pour Jean-Christophe à qui il inculque les bases en musique, en lui donnant “ sa première leçon ” 905  de solfège. Le narrateur, par un commentaire laconique, prévient le lecteur qu’il n’y a pas lieu, comme Jean-Christophe, de voir les prémices d’une nouvelle relation entre le père et le fils, qui ferait passer Melchior d’ivrogne à bon maître : “ Il [JC] eût été moins satisfait, s’il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître. ” 906 . Ce commentaire, qui a pour effet de relancer l’intérêt du lecteur pour le récit, vient rappeler au passage que rien ne peut se passer normalement dans cette famille hors normes (“ tous les Krafft étaient un peu timbrés. ” 907 ). Cette famille inhabituelle nourrit le roman, et permet à Romain Rolland d’éveiller la curiosité du lecteur. L’idée du père de transformer son fils en “ petit prodige ” 908 , “ animal savant ” 909  proche de la bête de foire, renforce l’indignation du lecteur contre ce père indigne 910 . Rolland continue de tisser un lien affectif fort entre le lecteur et son héros. Les leçons de musique deviennent des séances infernales, le piano ayant perdu toute magie et se révélant un “ instrument de torture ” 911 . Le renversement de situation opéré par l’auteur est total : la passion nouvelle du petit héros se transforme en enfer, et Melchior un temps apparu comme soucieux de la formation musicale de son fils devient bourreau opportuniste. La nouveauté est que Rolland humanise son héros en le dotant d’une conscience : Jean-Christophe est désormais conscient de ce renversement, ce qui entraîne une opinion neuve sur le père.

      

      L’autre grand rapport de force établi par l’auteur dès les premières pages n’est pas un rapport conflictuel, il est un rapport affectif. La description du personnage de Louisa contraste avec les personnages du grand-père et de Melchior. La douceur et l’effacement 912  qui caractérisent ce personnage sont un contrepoids utile aux personnages d’envergure qui entourent le jeune Jean-Christophe. Louisa est le refuge du héros. La relation qui se découvre ne peut manquer de toucher le lecteur. De surcroît, le personnage de la mère est un personnage durable dans le récit. Rolland donne au personnage un sentiment de culpabilité qui définit au mieux le caractère de la mère de Jean-Christophe puisque ce sentiment n’est pas justifié : Louisa estime avoir commis une faute en se faisant épouser par Melchior. Rolland, en faisant de la mère une figure de la “ simple bonté ” 913 , une écrasée qui supporte la responsabilité, qui en pleure, qui aime et protège son fils aîné, justifie à la fois l’attachement du héros pour elle, et les réactions qu’il aura vis-à-vis d’elle en diverses occasions. Rolland développe une situation qui permet de rendre compte du rapport de l’enfant et de sa mère, dont la situation avec Melchior jouera comme situation miroir. La scène d’humiliation du héros chez la famille bourgeoise, lorsque Jean-Christophe découvre Louisa au milieu des domestiques, fait chuter de son piédestal la mère : elle est “ à la cuisine, au fond du corridor ” 914 , “ au fond, près des fourneaux ” 915 . En première position dans le cœur de l’enfant, Louisa n’a pas cette position en-dehors de la maison. Outre que l’épisode constituera la première révélation sociale de Jean-Christophe, comme nous le verrons par la suite, la conséquence est une découverte déstabilisante pour le héros : sa mère n’est pas toujours un refuge, elle peut être source d’agression, elle aussi 916 . Le choc vaut aussi pour le lecteur : Rolland en exposant le héros déjà aimé à une scène aussi violente renforce le lien affectif du lecteur pour Jean-Christophe. Rolland donne une leçon à son personnage principal en le confrontant à

      une situation inédite où son défenseur habituel bascule dans le camp des agresseurs. Cet épisode et la dispute entre Melchior et Louisa qui en découle vont modifier la perception que le héros a de son entourage, Rolland préparant ici le comportement à venir de Jean-Christophe :

      

      Il les entendait crier l’un contre l’autre ; et il ne savait pas lequel il détestait le plus. Il lui semblait que c’était sa mère ; car il n’eût jamais attendu d’elle une pareille méchanceté. (…) Tout en lui était ébranlé : son admiration pour les siens, le respect religieux qu’ils lui inspiraient (…) 917 

      

      Et, la perception erronée que le héros a de la situation et en particulier du comportement de sa mère, ce qui est souligné par le narrateur, implique la nécessité d’autres leçons pour ouvrir les yeux de Jean-Christophe :

      

      Sa mère lui semblait mauvaise et lâche. Il ne se doutait pas de tout le mal qu’elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu’elle avait souffert de prendre parti contre lui. 918 

      

      Par ailleurs, le personnage de Louisa ainsi défini comme humble par Rolland se révélera être une présence absente pour Jean-Christophe, car Louisa “ qui ne pouvait que l’aimer, qui ne le comprenait pas ” 919 , n’apporte d’autre soutien à Jean-Christophe que son amour maternel. Ce soutien est certes essentiel pour réconforter le héros, depuis les premières semaines de son existence jusqu’au souvenir qu’il conservera d’elle après sa mort. Mais, Rolland aura à faire intervenir d’autres personnages pour satisfaire Jean-Christophe dans son besoin d’un soutien. Les puissants liens affectifs de Louisa avec son aîné, mis en place par Rolland, prendront leur sens ultérieurement puisqu’ils constitueront une autre épreuve que le héros en formation devra surmonter. Le rapport de force évoluera entre les deux personnages, puisqu’il mutera en rapport conflictuel, comme nous le verrons en analysant l’évolution de Jean-Christophe.

      

      Rolland a fait réussir l’entreprise de Melchior visant à faire remarquer les talents de son fils au grand-duc. Le récit prend donc un tournant quand Jean-Christophe, sous la protection du grand-duc, devient un de ses musiciens. En installant Jean-Christophe dans une situation privilégiée, dans un contexte hors normes, Rolland distingue son personnage comme héros. De plus, Rolland exacerbe les traits des différents personnages, le contexte particulier permettant des réactions à la hauteur de la situation. L’auteur met Jean-Christophe en situation de révéler son caractère indépendant et révolté : alors que Jean-Christophe contente enfin son père et son grand-père en jouant du piano pour le grand-duc, il prend de la distance avec sa position sociale. Et, l’écart se creuse encore entre le héros et les membres de la famille : le grand-père admire “ l’argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales ” 920  que son petit-fils approche ; Jean-Christophe est devenu “ un sujet de vanteries ” 921  pour son père, et sa mère est éblouie. Mais le héros est anéanti, il ne se sent pas à sa place et a le sentiment de jouer pour des “ imbéciles ” 922 . L’intrusion d’un nouveau personnage dans le cercle familial, sous les traits d’un parvenu, l’oncle Théodore, permet de mettre en place un rapport de force nouveau.

      Jean-Christophe rejette celui qui “ se voyant nécessaire, en profitait pour trancher en maître ” 923 . Par son crachat à la figure de l’oncle, il manifeste les premiers signes d’une rébellion contre un modèle familial qu’il va refuser pour lui comme pour son frère Rodolphe 924 , autre Wilhelm Meister. Le projet familial est ainsi débusqué par Jean-Christophe : “ Plus on tâchait de le discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus il éprouvait le besoin de s’affranchir. ” 925 .

      Comme l’écrit Vincent Jouve, “ c’est dans les relations qu’ils entretiennent avec le monde et avec les autres que les personnages vont affirmer leur système de valeurs. ” 926 . Rolland construit la personnalité indépendante de Jean-Christophe, la faisant surgir d’abord dans le cadre familial. Ainsi, le héros souhaite précocement son affranchissement : il a onze ans lors de l’épisode avec l’oncle Théodore ; et, il touche déjà des revenus, sous la forme d’une “ modique pension ” 927  qui a valeur de symbole. Jean-Christophe a tôt les moyens d’obtenir son émancipation, mais dans la douleur : il a sa famille à charge dès quatorze ans, suite au décès du grand-père et à la perte de travail de Melchior. Le vieux grand-père avait déjà prévu que Jean-Christophe “ tire d’affaire ” 928  la famille après sa mort, lui confiant une mission héroïque. Rolland montre ensuite comment Jean-Christophe, sur le modèle des héros du grand-père, “ se jura de se tirer d’affaire seul. ” 929 . Il n’est pas chef de guerre, mais “ chef de famille ” 930  : pourtant, c’est une bataille qui s’engage entre Jean-Christophe et les autres Krafft. Investi d’une mission, Jean-Christophe est un tuteur qui “ prenait au sérieux son rôle de chef de famille ” 931  ; il est, en effet, celui qui doit conduire ses frères dans la bonne direction, il est chargé de leur éducation, donc de leur formation. Avec la mort de Melchior 932 , Rolland redouble l’importance de la mission de son héros, un nouveau chapitre commence, Jean-Christophe devient “ l’Adolescent ”.

      L’auteur creuse une nouvelle fois l’écart entre le héros et sa famille, Louisa exceptée : tout est affrontement dans la relation de Jean-Christophe et de Melchior humilié, mais aussi dans la relation de Jean-Christophe avec sa fratrie. L’objectif de ces affrontements est de mettre le héros, au sein même de sa famille, face à la convoitise, l’hypocrisie et la jalousie. À l’investissement moral de Jean-Christophe, les deux petits frères répondent par un comportement sournois, des vols, des sarcasmes. A l’adolescence de Jean-Christophe, quand les deux frères ont quitté la maison, Rolland caractérise le personnage d’Ernst par la rouerie 933 , abusant les siens, et le personnage de Rodolphe par sa petitesse 934 . Le dévouement de Jean-Christophe pour Ernst malade, la “ complaisance maternelle ” 935  qu’il lui témoigne bien qu’il ne soit qu’à demi dupe de son frère cadet, renforcent la caractérisation comme héros de Jean-Christophe. Rolland entérine la moralité de son héros : “ Il [JC] mettait

      un point d’honneur à secourir seul son frère. Il s’y croyait tenu, en sa qualité de frère aîné, – et parce qu’il était Christophe. ” 936 . Rolland esquisse le caractère de son héros, destiné à toujours aller au-delà des choses : plutôt que tuteur Jean-Christophe endosse le rôle de père, Ernst est “ presque comme un fils ” 937 . Cependant, le héros sera abusé tant par Ernst que par Rodolphe, et les liens se rompront progressivement. Jean-Christophe devra apprendre à se méfier, à être moins crédule. L’auteur a établi un jeu d’oppositions entre Jean-Christophe et sa fratrie qui permet de valoriser les mérites du héros, qui n’a pas sombré dans les même travers que ses frères, et qui en est rehaussé. Plus tard, le héros saura même ironiser sur “ les joies de la famille ” 938 .

      Par différentes étapes de dévalorisation, Rolland a ainsi conduit son héros à prendre de la distance avec les membres de sa famille. Ce processus de dévalorisation des maîtres de la famille atteint son paroxysme avec le père. Outre la violence de Melchior, l’alcoolisme dévoilé à Jean-Christophe lui est un premier choc qui l’amène à retirer au père le statut de héros. Les intentions indignes qui se cachent derrière les leçons de musique, véritables séances de torture, constituent une autre étape dans le rapport de Jean-Christophe à son père. Les médisances de Melchior suite à la réussite de son fils, la “ honteuse faiblesse d’en devenir jaloux ” 939 , contribuent encore à cette dévalorisation. Rolland donne à Jean-Christophe les moyens de comprendre finalement que celui qu’il avait pris naturellement comme premier modèle et maître, même s’il lui apprend effectivement la musique, est un contre-modèle.

      Plus loin dans le récit, Rolland laissera planer le doute de la réussite de son héros à s’émanciper du mauvais modèle qu’a incarné Melchior. Le lecteur est tenu par l’inquiétude de voir sombrer le héros dans l’alcoolisme. Mais, Jean-Christophe va casser l’inéluctabilité déterministe. La loi déterministe est de nouveau brisée lorsque Jean-Christophe échappe à la tentation du suicide sur le lieu de la noyade de Melchior 940 . Il ne reproduit pas la mort de son père. Laquelle mort nous semble chargée d’une signification forte à l’égard de la compréhension de la formation du héros : la fin de l’itinéraire du père dans un ru correspond symboliquement au rôle qu’il a joué pour Jean-Christophe. Melchior fut un petit ruisseau qui n’a guère contribué, volontairement en tout cas, au développement du fleuve Jean-Christophe.

      Rolland oppose la branche paternelle du héros, qui n’est composée que de mauvais maîtres ou de mauvais exemples, à la branche maternelle dont un membre constituera un élément majeur dans la formation humaine du héros. L’oncle Gottfried, frère de Louisa, ne fait pas partie du quotidien de Jean-Christophe. Il est un “ petit marchand ambulant ” 941  dédaigné par le grand-père et par Melchior. Rolland réserve des surprises à son lecteur sur cet homme qui semble insignifiant. Nous étudierons plus loin en quoi Gottfried contribuera à la formation du héros.

      

      Jean-Christophe ne se démarquera pas du caractère emporté de ses ancêtres : il reproduira “ les frasques de jeunesse ” 942  et les “ accès de colère ” 943  du grand-père, y compris la rixe décidant de son exil, et sera imprévisible comme son père, qui “ était de ces hommes qui font toujours le contraire de ce qu’on attend d’eux ” 944 . Le dosage est très efficace : l’inattendu nourrit la fiction et l’attendu nourrit le réalisme. Jean-Christophe prouvera qu’il est un Krafft parce qu’il n’usurpera pas la signification de son nom de famille. Sa vie sera vouée à la musique, héritier de ce qui a fait connaître avant lui ses ancêtres. Dans les rapports de force qu’il installe entre Jean-Christophe et sa famille, Romain Rolland entame le processus d’émancipation de son héros. Jean-Christophe s’émancipe de la figure paternelle dirigiste, des idéaux du grand-père, et s’affranchira de l’amour maternel paralysant. Cette émancipation procède par crises douloureuses mais qui sont formatrices : elles endurcissent le héros et le préparent aux autres confrontations de la vie sociale. L’opposition de Jean-Christophe à la plupart des membres de sa famille est une guerre en microcosme qui