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RESUMES

      Romain Rolland et les itinéraires de formation dans Jean-Christophe, le cheminement d’une œuvre fleuve

      

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      RESUME en français

      

      Cette thèse met en perspective la formation de Romain Rolland (1866-1944) avec celle du héros dans le roman-fleuve Jean-Christophe, afin d’établir les fondements du statut rollandien de maître et de modèle, pour une génération de lecteurs. L’étude du parcours de Rolland pendant ses études (Ecole Normale Supérieure), avec l’analyse de la constitution de sa personnalité, de ses lectures essentielles (Goethe), de sa rencontre avec M. von Meysenbug, permet de comprendre comment Rolland inscrit son roman sur la formation en mêlant la musique (Beethoven) et les expériences humaines et intellectuelles du héros, pour proposer une philosophie de vie au lecteur : sérénité et engagement pour le progrès de l’humanité. Rolland partage avec le lecteur l’héritage d’une pensée humaniste qu’il est nécessaire de rappeler en ces années 1910. L’incidence du roman sur Rolland permet de préciser les conditions d’un engagement plus important en faveur d’une formation autour des valeurs humanistes.

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      TITRE en anglais

      

      Romain Rolland and the formative itineraries in ‘Jean-Christophe’, the course of a literary work saga

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      RESUME en anglais

      

      The purpose of this dissertation is, from the formative years of Romain Rolland (1866-1944), to look through the formative years of his hero in the saga (french name ‘roman-fleuve’) Jean-Christophe, in order to show the origin of Rolland status as a master and as a model for a generation of readers. Firstly: Rolland’s educational years (Ecole Normale Supérieure), his search for a model, his generation, meeting and reading of ideals (thanks to the german idealist M. von Meysenbug and to Goethe’s published talks), and Rolland’s retrospective speech about his formative years. Then, the source of Jean-Christophe to the ‘roman-fleuve’: a symphonic novel and Beethoven as a model for the hero Jean Christophe Krafft; the education of the hero and his confrontation with masters. At last, Jean-Christophe: a novel like a moving River, with the hero’s evolution; the philosophy from the saga (Rolland’s ideals teaching); the effects of the novel for Rolland becoming a master.

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      DISCIPLINE - SPECIALITE DOCTORALE

      

      Analyses littéraires et Histoire de la Langue

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      MOTS-CLES

      

      Romain Rolland (1866-1944) -- Formation -- Génération -- Roman-fleuve -- Maître -- Influence -- Idéalisme --
Goethe -- Malwida von Meysenbug -- Beethoven

      

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      Illustration 1

      

      


REMERCIEMENTS

      

      

      Je tiens tout d’abord à remercier Madame Sylvie Thorel, qui a accepté de suivre mon projet sur un auteur inhabituel à l’université, et qui a assuré avec patience et exigence la direction de cette thèse.

      

      De tout mon cœur, je remercie mes parents : ils m’ont offert la chance de poursuivre de longues études consacrées à ma passion.

      

      Je remercie tous ceux qui ont épaulé ma recherche chez les bouquinistes, salons et marchés du livre dans toute la France et à l’étranger, afin de me procurer les ouvrages de Romain Rolland les plus indispensables à mon travail, notamment ma sœur Séverine pour ses trouvailles miraculeuses sur internet.

      

      Toute ma gratitude à mes chers amis, dont le soutien, les encouragements et les facéties m’ont beaucoup aidée : grâce à eux j’ai été rassurée, consolée, stimulée, moquée, et j’en oublie…

      

      Et, je remercie sincèrement “ Mum ” et Muriel Marandola pour leurs précieux conseils et leur relecture des nombreux remaniements de mon texte.

      

      Un merci infini au talentueux auteur des illustrations de ma thèse : Jérémy Moncheaux. Merci pour tout.

      

      Je salue la formidable Association Romain Rolland (Brèves), et en particulier Madame Martine Liégeois qui la dirige, ainsi que Monsieur Bernard Duchatelet pour l’immense travail qu’il a accompli en faveur de l’œuvre rollandienne, et Monsieur Yves Jeanneret pour son soutien.

      

      Enfin, remerciements posthumes à Stefan Zweig, dont la lecture des romans, nouvelles, essais et biographies m’a incitée à me plonger dans la lecture de ses Journaux, me permettant de découvrir les écrits de Romain Rolland et de me lier à cette personnalité admirable.

      

      


abreviations

      

      

      AE : L’Ame enchantée

      BE : Beethoven, les grandes époques créatrices

      C1, C2… : Cahiers Romain Rolland n° 1, n° 2…

      CR : Compagnons de route

      CRU : Cloître de la rue d’Ulm

      JAG : Journal des années de guerre

      JC : Jean-Christophe

      JEN : Journal de l’Ecole Normale

      MFJ : Mémoires et Fragments du Journal

      MA : Musiciens d’aujourd’hui

      JJR : Les Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau

      RR : Romain Rolland

      VB : Vie de Beethoven

      VI : Le Voyage intérieur

      VT : Vie de Tolstoï

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


Introduction

      

      Le fleuve rollandien, déroutant, comprend de multiples itinéraires. Parfois se croisent, se mêlent ou s’ignorent l’itinéraire d’un homme, celui d’un héros, d’une œuvre, d’une génération, d’une renommée et d’idéaux. Romain Rolland (1866-1944) accède à une renommée internationale avec son œuvre Jean-Christophe 1 , renforcée par les articles pacifistes réunis dans Au-dessus de la mêlée 2 . Il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1916 grâce aux admirateurs, à l’étranger, de son œuvre. Mais en France, la vexation de la critique française envers celui qui avait brocardé les institutions dans le fameux volume de “ la Foire sur la place ”, fait place à une animosité sans bornes lorsque Rolland ose dénoncer l’absurdité du massacre de 1914-1918 et prédire le pire aux peuples haineux. Depuis, l’œuvre rollandienne est négligée par la critique en France, et pourtant, quelle œuvre riche, belle et complexe, à l’image de son créateur ! Elle semble facile à lire, le style dans le roman est clair, limpide, jolie petite musique à lire à haute voix, cependant s’entremêlent les niveaux de lecture, les références, les idées, les symboles, et ce n’est que par étapes que tout s’éclaire, en faisant dialoguer les œuvres de Rolland entre elles, mais aussi les textes biographiques, et les sources d’inspiration.

      

      Notre travail de recherche, mené dans une perspective intertextuelle, est consacré à tout ce qui se rapporte à la formation humaine et intellectuelle dans les œuvres autobiographiques, la correspondance et les œuvres fictionnelles – avec une prédilection pour Jean-Christophe – de Romain Rolland. La question de la formation chez Romain Rolland n’a jamais fait l’objet (en-dehors de travaux biographiques) d’une recherche approfondie, alors qu’elle est au cœur nous semble t-il des pensées de Rolland, de son œuvre et de son impact.

      À partir de l’étymologie latine formatio, signifiant la “ confection ” et la “ forme ”, la formation est l’élaboration dans l’esprit des idées et jugements : elle désigne généralement l’éducation intellectuelle et morale, quelqu’en soit le moyen. Mais jusqu’au XIXe siècle il était plus courant d’employer le terme de développement : le mot est utilisé dans le même sens que celui de formation aujourd’hui, sauf qu’il recouvrait parfois la nuance de perfectionnement et d’accroissement des facultés intellectuelles et morales.

      L’analyse de la formation du héros de Jean-Christophe, ainsi que l’étude de la propre formation de son auteur, avec la mise en lumière des corrélations et des écarts entre la fiction et le biographique, permet de dégager la conception rollandienne de la formation, plus particulièrement l’apprentissage à l’adolescence. Comprendre les années de formation de Romain Rolland est une étape indispensable pour remarquer que se constitue la philosophie rollandienne sur l’homme, telle qu’elle sera exprimée dans Jean-Christophe. Cette étape mène à la démarche de transmission qui est celle de Rolland dans son roman-fleuve. Elle permet la compréhension du va-et-vient entre la réalité et la fiction, ainsi que l’appréciation du rôle formateur, pour Rolland, de son roman, lequel lui a donné un statut de modèle. Nous verrons quels sont les conditions et les buts de la formation pour le maître à penser, en France et ailleurs, d’une époque.

      Romain Rolland, né à Clamecy où il a grandi, déménage à Paris en 1880 et y termine le lycée : il entre à l’Ecole normale supérieure en 1886, puis à l’Ecole de Rome en 1889. Il se situe au carrefour d’une époque, au niveau littéraire mais également historique, social et politique. Cet homme érudit, curieux de la littérature de tous les continents, formé à l’Histoire de sa civilisation et de son pays et attentif aux événements politiques contemporains du monde entier, musicologue averti et excellent musicien, fut un homme de son temps investi dans les courants et combats qui caractérisent son époque.

      La formation de Rolland comprend plusieurs orientations complémentaires. D’abord, l’éducation intellectuelle institutionnelle que Rolland reçoit à l’Ecole normale supérieure et, dans une moindre mesure, à l’Ecole de Rome. À cette éducation institutionnelle, s’ajoute la formation livresque, acquise par Rolland en fonction ou non des modes littéraires de sa génération. L’éducation humaine, grâce aux relations amicales et sociales, grâce aux voyages, et grâce à la rencontre d’un guide constitue une autre voie essentielle. Enfin, la passion de Rolland pour la musique le conduit à une formation musicologique au gré des concerts, rencontres, et lectures.

      En quête de maître pendant sa jeunesse, Rolland poursuivait une recherche dont les motifs, comme nous le verrons, s’expliquent par le désabusement de sa formation normalienne et par le contexte de son époque. Nous analyserons grâce au cheminement de cette quête tout ce qui régit la destinée de la formation de Rolland. La quête du jeune homme semblait d’abord vouée à l’échec (la relation avec André Suarès, la démarche auprès d’Ernest Renan), et la lecture de Goethe en particulier incarne l’alternative rollandienne à une recherche infructueuse, jusqu’au succès de la quête avec la rencontre du mentor Malwida von Meysenbug.

      Œuvre réaliste d’une âme idéaliste, Jean-Christophe est le parcours d’une vie, celle de Jean-Christophe Krafft, musicien allemand forgé sur le modèle de Beethoven, et projection d’un long rêve. Le héros traverse le Rhin, il s’exile à Paris, Rolland le fait évoluer au gré des expériences, pour que Christophe se trouve et retrouve ce qui l’a nourri, ce qui fait toute l’humanité. La formation de celui qui incarne la force orgueilleuse est une invitation à se mettre en quête d’une philosophie de vie acceptable, dans laquelle se révèle une préoccupation dominante chez Rolland, constituée pendant les années d’études.

      Avec ce roman, conçu comme un fleuve, Romain Rolland inaugure un genre littéraire : le roman-fleuve, manifestation du tournant pris par le roman. Ce nouveau genre permet de traiter idéalement le sujet de la formation de l’homme : sa longueur favorise en effet une exploitation ample de toutes les phases du développement du héros au cours de son existence. Les protagonistes sont l’incarnation d’une génération définie en fonction du contexte
social, politique et culturel, qui se confronte à la génération ancienne, qui évolue dans le temps et l’espace en préparant le monde des futures générations. La formation du héros au centre de l’intrigue permet de rapprocher Jean-Christophe du roman de formation. Il s’en rapproche autant qu’il s’en écarte. Il faut, en effet, comprendre la démarche de Rolland, qui a présidé à la rédaction de ce roman, et prendre en considération les intentions formulées par Rolland et l’écart dans l’œuvre terminée pour déterminer ce qui distingue ou non Jean-Christophe du roman de formation. Il est nécessaire pour cela analyser l’itinéraire du héros, qui affronte les étapes habituelles dans le roman de formation (tentative de dépassement de la naïveté originelle, confrontation avec l’entourage familial et amical, confrontation et essai d’adaptation à la société) et analyser le message rollandien sur la formation à partir des expériences de son héros.

      

      L’œuvre de Romain Rolland est vaste et touche à des genres différents. Pour notre travail de recherche, il a été nécessaire de délimiter un corpus, représentatif à notre avis du sujet étudié. L’œuvre de fiction que nous étudions principalement, Jean-Christophe, publiée de 1904 à 1912, a été choisie parce que le récit de la destinée du héros Jean-Christophe Krafft accorde une très large place à la question de la formation. De plus, l’impact de l’œuvre sur ses lecteurs contemporains a directement à voir avec notre réflexion sur la formation, dans le statut de maître qui va être octroyé à son auteur.

      Parmi les ouvrages biographiques, nécessaires pour analyser le discours de Rolland sur son expérience personnelle de la formation, et plus généralement, sur la formation intellectuelle et humaine, nous procédons à une sélection qui retient les écrits biographiques (journal, notes et correspondances) contemporains de la formation de Rolland et de l’élaboration de Jean-Christophe. En outre, pour le discours rétrospectif de Rolland sur ses années de formation, notre sélection comprend deux ouvrages testamentaires.

      Romain Rolland a commencé très tôt à écrire sur lui-même. Trois carnets de son journal de jeunesse ont été conservés par Rolland, ils sont intitulés “ Notes des temps passés ”, et se rapportent à la période de 1880 à avril 1887, puis d’avril 1887 à juillet 1888, et enfin de juillet 1888 à août 1889. Cette dernière partie a été publiée sous le titre de Journal de l’Ecole Normale (1886-1889), qui constitue le document principal du Cloître de la rue d’Ulm 3 , ouvrage paru en 1952, regroupant des écrits de Rolland relatifs aux années d’études à l’Ecole normale supérieure. Des extraits de la correspondance rollandienne, réunis sous le titre de Quelques lettres à sa mère, et un petit essai rédigé en 1888, intitulé Credo quia verum, forment le reste de l’ouvrage. Dans son Journal de l’Ecole Normale, Romain Rolland recense ses activités : les cours, les conversations, les sorties culturelles, et les lectures dont les plus marquantes font l’objet de résumés et de commentaires.

      La correspondance publiée de Romain Rolland compte une quarantaine de volumes, nous avons donc procédé à une sélection en fonction de la période sur laquelle se concentre notre recherche. Nous avons principalement utilisé la correspondance de Romain Rolland avec sa mère Antoinette-Marie Rolland : outre les fragments de la correspondance déjà mentionnés, la correspondance datant de l’Ecole de Rome comprend deux volumes (Printemps romain 4  et Retour au Palais Farnèse 5 ). Le jeune homme fait le récit quotidien de sa formation en Italie, ce qui apporte beaucoup d’éléments intéressants sur une étape essentielle dans sa formation. À Rome, en effet, il se transforme grâce au dépaysement, et grâce à l’action de Malwida von Meysenbug. Nous avons aussi eu largement recours aux lettres que Rolland lui a envoyées (leur correspondance a commencé en 1890) dont une sélection a été publiée (Choix de lettres à Malwida von Meysenbug 6 ). Cette correspondance, ainsi que les lettres de Rolland envoyées à la confidente et amie Sofia Bertolini rencontrée en Italie 7 , permettent de dégager les principaux aspects d’une étape essentielle dans sa formation. Enfin, nous avons utilisé la correspondance de Suarès avec Rolland, riche d’enseignements sur les échanges entre les deux normaliens, et témoignage des questionnements des deux hommes en formation.

      Pour l’étude des modèles rollandiens, nous avons choisi en particulier deux ouvrages de Romain Rolland qui apportent des éclaircissement sur l’élaboration du héros de Jean-Christophe et sur la vocation d’exemple de sa vie. Le premier est une brève biographie de Beethoven, Vie de Beethoven 8  : la vie du compositeur, outre qu’elle a inspiré la construction du héros Jean-Christophe Krafft, constitue un modèle de développement. Le second ouvrage appartient au cycle Beethoven, les grandes époques créatrices, dont il est le deuxième volume, Goethe et Beethoven 9  : Rolland y développe plus amplement la biographie précédémment citée, mais insiste également sur une autre personnalité qui lui sert d’exemple, celle de Goethe.

      Le discours rétrospectif de Rolland sur ses années de jeunesse est très intéressant puisqu’il est le lieu d’une déformation, due non seulement aux années qui se sont écoulées, mais due aussi à une volonté d’adaptation de la réalité des faits. Se croyant à la fin de sa vie, Rolland commence en 1924 son véritable “ testament spirituel ”, Le Voyage intérieur (Songe d’une vie), dont il prévoit la publication après sa mort 10 . L’intérêt de cet ouvrage pour notre recherche tient au retour de Rolland sur ses lectures, sur ses années d’écolier et d’étudiant, sur les rencontres capitales de sa jeunesse, qui sont autant d’indications précieuses sur la formation rollandienne. Rolland établit des parallèles entre sa biographie et des personnages et situations de Jean-Christophe. En juin 1938, Rolland commence à préparer des Mémoires, d’après les cahiers de son journal de jeune homme ; il les achève en septembre 1940. Mais parallèlement, dès le début de la seconde guerre mondiale, il tient un journal intime dans lequel il note ses impressions. L’ensemble sera réuni après la mort de Rolland et publié sous le titre de Mémoires et Fragments du Journal 11 .

      

      Cette thèse a pour objet de mettre en perspective la formation intellectuelle et humaine de Romain Rolland avec la formation de son héros dans le

      roman-fleuve Jean-Christophe, de manière à éclairer la position de l’auteur sur la question du développement de l’homme. Ceci doit nous permettre d’établir les fondements du statut rollandien de maître et de modèle pour une génération de lecteurs. Entamons dès à présent notre “ longue traversée du fleuve ” 12 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustration 2


PARTIE I.
Romain Rolland et la formation

      

      

      

      

      

      

      

      

      Notre recherche sur la formation touche nécessairement aux références, aux modèles et aux influences, impliquant de facto de cerner les protagonistes de cette étape essentielle de la vie. Deux acteurs majeurs vont permettre la formation : celui qui va émettre (dans lequel on entend son homophone “ maître ”) le discours formateur, à savoir l’émetteur, et celui qui le reçoit, à savoir le récepteur (qui se fait réceptacle).

      Qui est au juste cet émetteur ? Une locution moins utilisée aujourd’hui est courante au XIXe siècle, celle de “ maître à penser ”. Pour ce travail visant à montrer les formations, ne vaut-il pas mieux simplement désigner, dans le contexte du XIXe siècle et du XXe siècle, la personne qui sert de modèle sous le terme de “ maître ”, en sachant que ce mot implique plusieurs acceptions ?

      Qui est le récepteur de la formation ? La formation de Romain Rolland est jalonnée d’étapes, qu’il est biographiquement important de présenter. Comme notre étude porte sur le discours de la formation chez Romain Rolland, la démarche de biographe ne remplit cependant pas les objectifs fixés. Pour connaître le récepteur que fut Romain Rolland, il nous faut analyser le discours rollandien sur sa propre formation, et utiliser le matériau en notre possession : le journal et la correspondance.

      

      D’abord, voyons le maître. L’emploi de maître et maître à penser est très courant jusqu’au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle 13 . Le maître, du latin magister, désigne étymologiquement une fonction, celle de maître d’école, et par extension toute personne exerçant une activité dans l’enseignement, jusqu’aux professeurs des universités et grandes écoles. Il en découle une appellation d’usage respectueuse, à l’égard d’une personnalité éminente dans son domaine. Il peut également indiquer la supériorité reconnue d’une personne dans un domaine, le maître représentant dès lors la plus grande référence en terme de compétences dans sa discipline. De même, il peut désigner la personne qui initie à un domaine, qui fait découvrir quelque chose qui peut relever d’un domaine moins scientifique ou académique que les domaines suggérés par les autres acceptions. Le maître transmet son savoir et sa passion.

      Le maître à penser implique des élèves ou des disciples, ou des groupes ou écoles, lesquels reconnaissent son autorité intellectuelle et son influence. En Littérature, le terme désigne l’écrivain qui inaugure et théorise un courant littéraire : l’enquête de Jules Huret distingue Emile Zola avec le naturalisme, ou Paul Bourget avec le roman psychologique. La tendance est paradoxale chez les jeunes écrivains. Officiellement, il s’agit de se déclarer indépendant de tout maître et de toute école littéraire, de participer à une revue consacrée par la tradition, ou de préférence à une revue d’avant-garde, afin de se distinguer et de s’affirmer. Officieusement, dans les confidences orales ou écrites, il est chose courante de vénérer un maître en philosophie, en littérature, en histoire et de le reconnaître publiquement assez tardivement. Lorsque le maître à penser est à l’origine d’une doctrine philosophique, il est celui que l’on qualifie jusqu’au XIXe siècle par le terme de philosophe, terme employé concurremment avec celui de penseur. Le philosophe est un sage qui s’adonne à l’étude rationnelle, mais il est souvent celui qui possède un nombre varié d’aptitudes et de compétences, et un savoir encyclopédique. Le terme penseur désigne donc d’abord le philosophe, dont les connaissances touchent à différents domaines, et qui cherche à éclairer les consciences. Le penseur déclenche les polémiques et nourrit les débats : il suscite la réflexion, il est un maître à penser. Quel est le penseur du XIXe siècle ? Le penseur peut être un savant (mathématicien, etc.). Les grands modèles pour les écrivains du XIXe siècle sont scientifiques, héritiers des encyclopédistes des Lumières : Cuvier, Claude Bernard, Auguste Comte, Ernest Renan et Hippolyte Taine. Le maître ou penseur appartient en général à une famille de pensée, ainsi Taine fait-il partie de la famille des scientistes, définie par Tzvetan Todorov (pensée scientiste 14 ).

      Le penseur est l’intellectuel, terme créé au tournant du siècle lors de l’Affaire Dreyfus : dans un article, Clemenceau désigne ainsi les signataires qui s’engagent dans la demande de révision du procès d’Alfred Dreyfus. Le terme est connoté politiquement dans le cadre de l’Affaire Dreyfus, et il fera l’objet de débats entre les partisans et les opposants à l’engagement public de personnalités venues de domaines variés 15 . Christophe Prochasson définit ce terme avec justesse, comme représentant “ le maillon intermédiaire entre le philosophe et le spécialiste ” 16 . L’intellectuel touche avec maîtrise à différents domaines de connaissance, aussi bien la philosophie que les arts et les sciences, ainsi que la religion. La plupart des intellectuels sont des universitaires. Leur champ d’action grandissant fait suite aux bouleversements produits par la volonté d’instruire le peuple 17 . Le statut des universitaires change donc au cours du XIXe siècle, ils bénéficient d’une nouvelle légitimité grâce à l’augmentation de leur public, de leur audience, et du prestige nouveau qui entoure la recherche :

      

      Leur enseignement était parfois même pris en compte par des artistes : des peintres se penchaient sur de nouvelles théories physiques, des écrivains s’inspiraient de la psychologie et de la philosophie universitaires. Taine et Renan servaient ainsi de “ références omnibus à de nombreux écrivains ”. (…) Les universitaires étaient soudain devenus des intellectuels à part entière. 18 

      

      Le maître à penser peut se définir comme protagoniste de l’histoire de la pensée. Tzvetan Todorov distingue pensée et philosophie : selon lui, le champ de la pensée est “ bien plus vaste, plus proche de la pratique, moins technique, que celui de l’autre [de la philosophie] ” 19 . Il lie ce champ de la pensée avec celui des idées : “ Les familles d’esprit que j’identifie sont ’ idéologiques ’ plutôt que philosophiques : chacune d’elles est un agrément d’idées politiques et morales, d’hypothèses anthropologiques et psychologiques, qui participent de la philosophie mais ne s’y limitent pas. ” 20 . Tzvetan Todorov nous semble donner là une définition du maître à penser tel qu’il a pu être conçu au XIXe siècle et certainement aussi au XXe siècle : celui qui réfléchit à des idées qu’il véhicule, ses idées et réflexions ne se rattachent pas exclusivement au domaine de la philosophie 21  et forment avec d’autres domaines un “ agrément d’idées ”.

      Le maître à penser influence une, voire plusieurs générations. Il a souvent le sens de guide : il est celui qui propose des sujets de réflexions, qui propose une méthode, et qui indique des voies de réponses. Il peut être un soutien, mais également un déclencheur d’idées et d’actions. Renan et Taine sont souvent associés comme “ maîtres ” de la seconde moitié du XIXe siècle, identifiés ainsi :

      

      Ils [Renan et Taine] donnent l’un et l’autre le magnifique exemple d’une vie vouée tout entière à la science et au travail. Ils sont le cerveau de la France, et la génération sérieuse qu’ils dominent les investit d’une véritable magistrature spirituelle. (…) C’est dans leurs œuvres que la jeunesse s’approvisionne de principes, d’idées et de faits. () Par excellence, ils sont les Maîtres. 22 

      

      Chez Romain Rolland, l’appellation maître peut vouloir dire simplement professeur, par exemple lorsqu’il évoque ses professeurs de l’Ecole normale supérieure. Il utilise également le terme pour désigner les écrivains qui lui sont chers, Goethe, Stendhal, Tolstoï, avec une connotation d’admiration nette. Maître est également utilisé par Rolland dans le sens de maître à penser, ainsi écrit-il au sujet de Rousseau que “ son meilleur maître, son Mentor, qui le suivit de l’enfance à la mort, ce fut Plutarque ” 23 . Dans ce cas, il admet et valide l’acception du mot attribuant ici à un auteur le rôle de guide. Enfin, le “ Maître ”, avec toute l’importance de la majuscule, renvoie chez Rolland à Dieu, le créateur de l’univers, au-dessus des hommes.

      Rolland emploie aussi le terme de penseur, vraisemblablement dans le sens de “ maître à penser ” : en 1887 il fait une liste de “ ses ” penseurs, qui inclut un philosophe, Spinoza, un musicien, Wagner, un écrivain, Tolstoï, et un écrivain philosophe archétype de ce qui s’appellera plus tard l’intellectuel, Renan. Il fait à cette occasion une confidence très intéressante : “ Tous mes penseurs chéris ont inconsciemment collaboré à ma doctrine. ” 24 . Il se sent très proche de ses maîtres à penser, qu’il admire, idolâtre presque, mais qu’il critique également ; certains seront appelés ses “ compagnons de route ”. Il éprouve du respect pour les maîtres à penser : pour les réflexions qu’ils

      ont menées, car ils ont contribué à l’évolution de la pensée. Nous verrons qu’une filiation entre Rolland et certains maîtres est discernable. L’héritage des anciens est défendu, la connaissance du patrimoine culturel étant nécessaire au développement de l’homme pour Rolland. S’il reconnaît comme Renan la nécessité d’une évolution (des mentalités, par rapport à la religion par exemple), c’est que les grands penseurs et leurs idées constituent autant d’étapes essentielles de la réflexion philosophique sur l’homme pour le progrès de la marche du monde.

      

      Le deuxième acteur dans la formation est bien évident le récepteur que fut Romain Rolland. Ses écrits intimes (son journal, sa correspondance, ses notes diverses) nous apprennent beaucoup sur son statut de récepteur d’une formation dispensée au sein de l’institution scolaire, mais qui ne s’y réduit pas. Alors, se pose à nous le problème de la pertinence des sources relayant le discours rollandien sur la formation. Les travaux de Philippe Lejeune ont soulevé le problème de la mémoire et de la vérité relatifs à “ l’écriture intime ” 25 . Il nous faut nécessairement prendre en compte les “ limitations ” du “ ’je’ de la confidence journalière ou épistolaire ” 26 , qui éclairent sur la posture de Rolland. Les sources choisies au sein des écrits de Romain Rolland pour étayer notre travail, tant ici sur le parcours scolaire de Rolland que sur sa formation de jeune homme, sont des sources précieuses, mais chacune pouvant être considérée comme incomplète puisque fragmentaire, c’est la référence à l’ensemble du discours qui permet d’avoir le matériau le plus fiable.

      En premier lieu, le Journal de l’école normale (ainsi appelé par Rolland lui-même), s’ouvre abruptement sur la liste des vingt-quatre reçus à l’Ecole normale à la date du 31 juillet 1886, ce qui constitue une entrée en matière inhabituelle pour un journal 27 . C’est que le journal de Rolland, qui s’achève en été 1889, a subi des coupures et a été parfois réécrit. Surtout, les notes de Rolland, en réalité commencées en 1882 (ce qui correspond à son entrée en école préparatoire), ont toutes été détruites. Pour ce qui reste des notes de 1886 à 1889, l’éditeur a placé un avertissement relatif aux coupures du journal 28  : il rend compte d’une intégralité des extraits mais pas du contenu des notes rédigées à l’époque par Rolland. Rolland lui-même a apposé une mention indicative sur la copie de son journal, laquelle ne précise en rien l’élimination de certains passages : “ Ces notes sont le résultat des cendres de mes premiers petits Cahiers écrits depuis les premiers mois de mon séjour à Paris, en 1882, jusqu’en 1889, brûlés en 1912 ” 29 . Parfois, sont intégrés au journal des résumés de petits cahiers thématiques : c’est le cas par exemple pour la période allant de décembre 1886 et janvier 1887, ainsi que l’indique Rolland 30 . Aux notes explicatives s’ajoutent aussi des remarques postérieures datant de la copie des notes 31 . Enfin, il manque des pages au journal originel, ça et là indiquées (de manière exhaustive ?) par Rolland 32  : coupures opérées afin de ne pas nuire aux personnes citées lorsqu’une publication est envisagée une vingtaine d’années après la rédaction ? C’est probable. Car, déjà, au moment de la rédaction, Rolland était gêné par l’idée que son journal soit parcouru par d’autres yeux, ce qui entraîne une résistance à la confession : “ je n’ose pas bien écrire tout ce que je pense. ” 33 . Néanmoins, Rolland précise que cette résistance concerne les membres de sa famille, lorsqu’il pourrait tenir des propos les concernant. Il évite de blesser ses proches (même et surtout intentionnellement) en omettant de faire référence à eux.

      Jeune, Romain Rolland est très sceptique quant à la pertinence d’un travail sur la lecture d’un journal pour étudier un écrivain (ou toute personnalité) :

      

      Celui qui, sans me connaître à l’avance, s’aviserait de me refaire, avec mes notes (…), ferait un Romain Rolland bien différent de celui que je suis. Puis-je écrire toutes mes pensées ? Les plus importantes peut-être ne sont pas dans mes cahiers. (…) La plupart du temps, les mots écrits sont un masque. Je le sais bien, moi qui ne montre pas aisément mon visage. 34 

      

      La réserve de Rolland tient peut-être à la crainte que son journal soit lu par autrui, et par précaution, dans cette hypothèse, il se couvre en prétendant ne pas se montrer tel qu’il est. Mais, à l’époque du Journal de l’Ecole Normale Rolland n’a pas de motif d’être masqué : il n’a aucune notoriété, son journal de normalien est rédigé pour lui-même et appartient au registre de l’intime. Les lacunes se situent au niveau de l’espace-temps. Il nous semble évident en effet que l’écriture diaristique est par essence lacunaire, chaque espace-temps non relaté représentant une lacune dans le compte rendu d’une vie. Mais, la sélection opérée par le diariste parmi les événements de sa vie retient les faits et réflexions marquants : et quand bien même il s’agit d’anecdotes a priori sans importance, par principe, si elles sont relatées c’est qu’elles ont suffisamment imprégné la mémoire du diariste pour mériter de figurer dans son journal, et qu’elles font sens pour lui. Restent les lacunes de l’espace-temps dues à l’oubli. Mais, l’oubli d’un fait ou d’une idée jugés importants durant le moment où ils sont vécus ne dure guère : il nous semble que le compte rendu n’en est jamais retardé que de quelques heures ou de quelques jours. Alors, pour faire du journal intime un outil de compréhension efficace de son auteur, il faut selon Rolland être doué d’intuition et réussir à “ devenir ceux qu’on veut peindre, s’emparer de leur corps, s’habiller d’eux. ” 35 .

      En second lieu, la correspondance contemporaine à la période des études de Romain Rolland est un matériau précieux pour nous. Comme pour le journal, se pose le problème des lacunes. La correspondance publiée est parfois unilatérale et incomplète : seules les lettres de Suarès ont été publiées, et il s’agit comme pour la correspondance avec Malwida von Meysenbug d’une sélection de lettres. La correspondance de Suarès publiée débute en mars 1887 et s’achève en décembre 1891 : la période couvre donc les années principales de la formation de Rolland. L’appendice du Printemps romain est constitué d’“ Extraits de Lettres intimes à ma mère brûlées des mois de mai et juin 1890 ” 36 , ces extraits ayant été recopiés ou résumés par Rolland à la même époque que la destruction de son journal de normalien. La justification des lacunes est donnée par Rolland en personne : “ je ne veux vivre à cœur ouvert qu’avec mes deux ou trois cœurs choisis, et avec moi-même. ” 37 . Le cercle intime doit être préservé, et Rolland ne supporte pas l’idée que des yeux étrangers lisent ses missives privées. Où l’on découvre, par les précautions prises, une véritable gestion de la correspondance destinée aux intimes de la part de Rolland 38 .

      Philippe Lejeune a posé les conditions remplies par l’autobiographie et par les genres voisins de l’autobiographie, montrant notamment les pactes et les contrats qu’impliquent ces différents genres 39 . Le journal intime et la correspondance n’impliquent pas de pacte de la part de leur auteur. En revanche, dans certaines circonstances, un pacte peut être scellé, qui atteste l’intention de se rapprocher au mieux du vrai, et de faire œuvre de sincérité : c’est le cas de Romain Rolland. Lui qui se place parmi les “ gens timides et concentrés ” 40 , constate la différence de ton et de propos dans ces lettres “ si souvent enthousiastes ” et ses paroles “ en général, si froides ” 41 . Ainsi, lorsqu’il dit : “ je ne me livre qu’à moi-même ” 42 , il faut comprendre là qu’il est lui-même dans ce qu’il pense en son for intérieur, et dans ce qu’il rédige pour lui seul. Mais pas seulement, il est lui-même dans la correspondance adressée à son cercle intime, dans laquelle il laisse place à la vérité et à la spontanéité de ses impressions et idées, sans y insérer la prudence dévolue au cercle des correspondants moins intimes 43 . Si une part de secret est forcément maintenue par Rolland 44 , la question de la formation ne rentre pas dans la catégorie de l’indicible 45 .

      Il s’agit de ne pas oublier que dans le discours par lettres, il est de rigueur de ménager son correspondant, et par politesse, respect, et amour quand des proches sont les destinataires. Il n’est pas choquant dès lors que Romain Rolland ait le désir de plaire à ses correspondants intimes, ou le désir de les rassurer : voilà qui peut entraîner une atténuation, voire une absence, de son opinion personnelle ou de discours relatifs à son état d’esprit 46 . Rolland irrité peut avoir le désir de provoquer ses correspondants en forçant le trait de ses idées. Dans tous les cas, Rolland manie volontiers plusieurs registres, il est adepte du second degré, donc il faut bien le connaître pour démêler le sérieux de l’ironie, le calme de la colère, etc. Et, il nous faut avouer que, parfois, seul le destinataire est en mesure “ de discerner ce qui est écrit pour lui ” 47 , comme l’indiquait Rolland lui-même.

      Des correspondantes intimes et privilégiées telles que Marie-Antoinette Rolland, Malwida von Meysenbug ou Sofia Bertolini nous paraissent être le gage d’un Romain Rolland le plus proche que possible de la sincérité.

      Rolland rapporte ainsi à Sofia Bertolini qu’une doctorante travaillant sur Malwida von Meysenbug lui a demandé les lettres de Malwida. Le refus de Rolland montre clairement le caractère hautement personnel de cette correspondance 48 , l’intimité affirmée ici nous paraît le gage d’une authenticité relativement digne de confiance quant aux écrits (réflexions, questions, récits). Si une lettre est mûrement réfléchie (pendant plusieurs jours), Rolland le précise. De même, lorsque parfois Rolland confesse (là encore aux intimes) ne pas avoir eu le temps de préparer ses lettres, l’afflux spontané des idées qui coulent nous paraît attester leur sincérité dans ce cas précis, puisqu’il n’y a pas eu de temps pour la préméditation des écrits : “ Je vous écris, en grand désordre, au hasard des pensées qui viennent. ” 49  écrit Rolland à Sofia Bertolini. Mais, comme un mouvement d’humeur a pu conduire Rolland à écrire des pensées ne représentant pas son opinion ou état d’esprit habituels, il est là encore préférable de recouper avec d’autres lettres qui ont précédé ou suivi, et de compléter avec le journal pour vérifier l’humeur générale. Parfois, Rolland veut se dégager de l’instant 50 . À l’inverse, si l’on peut envisager une préméditation, une sélection, un choix réfléchi de Rolland dans certaines lettres, il arrive que lui-même confesse livrer son intimité 51 , et s’engage à la sincérité et il n’y a alors pas lieu de remettre en cause les écrits du chantre de la sincérité 52 . Cette pratique ne va pas de soi, mais correspond à l’opinion rollandienne ayant trait à la liberté et à la vérité :

      

      Si j’aime à te livrer ainsi, dans son ensemble, une période de ma vie, – je n’aurais jamais voulu le faire jour par jour. A vivre continuellement tout haut, on risque de ne plus vivre du tout, et de fausser les sentiments en les exprimant au dehors. Et puis j’aime à être libre. 53 

      

      La correspondance, quasiment quotidienne, de Rolland avec sa mère pendant les années romaines, lui donne par son type de fonctionnement un statut très proche de celui du journal intime 54 . En effet, il s’engage à la sincérité et tâche de rapporter au mieux les faits marquants ou intéressants de sa vie.

      Nous soulignons enfin que l’orgueil qui caractérise Rolland nous oblige à relativiser certains propos dans ses lettres qui cachent une réalité moins honnête et moins glorieuse que celle affichée.

      Concernant ses écrits (notes, journal, lettres) de jeune homme et d’écrivain non encore reconnu, il ne saurait être question de taxer Romain Rolland de calculs relatifs à des intentions de publication. Les réserves exprimées ont trait au dévoilement indu de l’intimité, aux précautions dont il faut user pour préserver soi ou autrui, et aux lacunes des notes. Quand Rolland déroge sciemment à la sincérité dans la correspondance avec ses proches, il en laisse le témoignage quelque part. Ainsi pour la relation devenue difficile avec Suarès, Rolland indique dans son journal “ nos lettres mentent. Il faut que j’avoue ici. ” 55 . Cela ne nous semble en rien remettre en cause l’intérêt de la correspondance de Rolland, car il y a un mensonge (ou omission) à une période donnée, dans un contexte particulier 56 . Ce que n’a pas manqué de préciser Rolland 57 .

      De plus, il nous semble que le choix de Rolland de se confier en recourant à la pratique de l’écriture diariste, ou en recourant à l’écriture exclusive d’une correspondance, ou en recourant à deux écritures concomitantes (c’est le cas pendant la première guerre mondiale), dépend de son souci d’une exploration de soi, dépend également de la possibilité pour lui de trouver un ou plusieurs confidents, et dépend d’un état d’esprit du repli sur soi (cas des notes intimes) ou du dialogue (cas de la correspondance).

      En résumé, il nous paraît nécessaire de garder à l’esprit que le matériau constitué par les différents journaux et carnets rollandiens ainsi que la correspondance représente un échantillon de la pensée complexe de Romain Rolland : ses réflexions multiples, ses centres d’intérêt variés, ses états d’âme présents dans les textes biographiques doivent être considérés en qualité d’échantillons. Les éléments recueillis, s’ils sont précieux, ne sauraient

      évidemment être exhaustifs, ce dont Rolland lui-même s’était aperçu. Le contenu des écrits biographiques en notre possession, servant à analyser la formation rollandienne et la pensée rollandienne sur le sujet, a été exploité au maximum de manière à obtenir un fonds représentatif et pertinent de la pensée exprimée par Romain Rolland. Enfin, si nous avons fait le choix d’opérer un travail d’analyse tant au niveau du matériau biographique que du matériau fictif 58  pour faire ressortir l’importance de la question de la formation chez Rolland, c’est pour approcher au mieux de la vérité à laquelle Rolland tenait tellement, en accord avec lui :

      

      Où est la vérité ? Dans le regard de vingt ans, dans celui de quarante, de soixante, ou dans celui qui est le mien, qui est le moi d’aujourd’hui ? Elle est ici et là. Elle est, l’une après l’autre, toutes les marches de l’échelle ; et elle est toute l’échelle. 59 

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


A) Parcours scolaire de Romain Rolland

      

      Pour celui qui dès l’enfance “ Livres et musique [m’] étaient le meilleur. ” 60 , quel autre parcours de formation envisager que celui consacré à la musique et à la littérature ? Tant bien que mal, Rolland saura concilier les deux passions, dans un mariage de raison.

      Rappelons d’abord le contexte des années de formation de Rolland dans les domaines qui lui tiennent alors le plus à cœur. Richard Wagner est la référence en musique, incarnant soit l’exemple à suivre, soit le modèle à dépasser, ou bien le contre-modèle. Les émules français de Wagner poursuivent la voie tracée par le maître allemand : le wagnérisme fera date 61 . D’autres contrecarrent la vogue wagnérienne, parce qu’ils la trouvent envahissante. Mais, la musique

      russe, orientale, et les thèmes espagnols imprègnent aussi la musique française. Celle-ci connaît un retour de la musique religieuse, avec beaucoup d’œuvres pour orgue, et par ailleurs le piano devient l’instrument à la mode. Ce sont autant de créations riches pour la musique en France, et Paris foisonne de concerts. Christophe Prochasson souligne “ la diversité des lieux où la musique se faisait ” 62 , avec le “ Concert Colonne ”, les “ Concerts Lamoureux ” 63 , “ la Schola ”. César Franck (1822-1890), compositeur et organiste, à la fin du siècle, est le grand maître de la nouvelle école française 64 , il a pour élèves Fauré, Debussy, d’Indy, Satie, Pierné… Claude Debussy 65  représente les musiciens de la décadence 66 , contre Camille Saint-Saëns 67  dans le camp du conformisme et de l’académisme.

      L’autre passion du jeune Rolland, les livres, est au centre de la formation institutionnelle qu’il reçoit après le lycée, en préparant le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. En réussissant le concours, Rolland intègre ce qui deviendra une véritable institution. L’institution la plus vénérable est alors le Collège de France 68 . Prestigieuse, puisque les plus grands savants y ont (ou ont eu) une chaire, elle est ouverte à tous. Mais, ne préparant cependant à aucun diplôme, elle n’a pas par conséquent la même vocation que l’Ecole normale supérieure. En effet, l’Ecole Normale, dont la naissance “ réelle ” date de 1808 (mais son installation rue d’Ulm date de 1847), est axée selon “ trois pôles : le concours d’entrée comme tri de départ, le concours de l’agrégation comme but, l’internat comme moyen. ” 69 . L’objectif est de former, grâce à un enseignement pluridisciplinaire, les meilleurs professeurs dans toutes les matières 70  pour les lycées et universités. L’internat permet aux normaliens un échange intellectuel fructueux avec leurs condisciples de toutes les filières.

      Il est indéniable que Romain Rolland, à l’Ecole Normale, est formé dans une école au prestige croissant, qui va acquérir un très grand renom à partir de la dernière décennie du siècle 71 . L’Ecole Normale est sur le chemin de l’institutionnalisation : Rolland y est déjà formé par les plus grands maîtres à penser de son siècle, choisis par le directeur des années précédentes, Fustel de Coulanges 72 . Rolland intègre une école qui vient de subir une réforme importante. Auparavant, “ à la Sorbonne comme rue d’Ulm domine le culte des humanités classiques et les études historiques ne sont qu’une discipline subalterne ” 73 , mais la suprématie des lettres s’est considérablement étiolée sous l’action de plusieurs anciens normaliens à la vocation résolue de spécialistes. Une réforme est conduite grâce à une communauté d’historiens : Gabriel Monod, Ernest Lavisse, Théodule Ribot, Paul Vidal de La Blache, entre autres. L’Ecole française de Rome (1874) et l’Ecole française du Caire (1880) sont ouvertes, une méthode historique dans son ensemble est définie, en 1876, par Gabriel Monod 74  dont nous verrons l’action auprès de Rolland. Plusieurs revues d’histoire sont créées. Les chaires d’histoire se multiplient, et pendant les années normaliennes de Rolland, le directeur de l’Ecole Normale est un archéologue, Georges Perrot 75 , et Paul Vidal de la Blache 76  en est le sous-directeur, chargé de la section des lettres. Le contenu de l’enseignement à l’Ecole Normale a évolué : désormais une grande place est consacrée

      à l’Histoire, “ devenue la discipline directrice qui donne le pas à toutes les autres. ” 77 . Elle est au centre de la formation des normaliens, sous l’impulsion notamment de Monod, lequel la considère comme “ l’étude libératrice pour l’esprit par excellence ” 78 .

      

      Pourquoi au juste se pencher sur le parcours scolaire de Romain Rolland ? Il s’agit de comprendre ce que nous appelons le dynamique idéologique de Rolland, c’est-à-dire le cheminement intellectuel en relation avec des éléments aussi divers que la filiation, la génération, l’école, les rencontres, les lectures, le credo personnel. Les orientations choisies par Rolland durant son parcours scolaire sont capitales pour embrasser l’œuvre rollandienne. Les différentes étapes qui constituent le parcours rollandien témoignent, selon nous, d’une personnalité en formation, dont les choix et les orientations, décidés à la suite de l’expérience scolaire mais aussi personnelle, annoncent les sujets chers à Rolland homme et écrivain. Les choix qu’il fait durant son parcours scolaire sont déterminants pour analyser sa position future sur la question de la formation, telle qu’elle se retrouve aussi bien dans son œuvre, que dans ses écrits intimes. Le parcours de Rolland pendant ses années de formation connaîtra une seconde vie dans certaines de ses œuvres.

      

      

      

      

      


1) Romain Rolland jeune : école et lectures

      

      Ce que nous connaissons de la formation de Romain Rolland fait suite à un bouleversement qui est autant humain qu’intellectuel pour le provincial qui a quitté la Nièvre de son enfance pour la capitale : c’est le choix parental d’offrir de meilleures études à leur fils suite à sa scolarité prometteuse. D’abord destiné à l’Ecole Polytechnique, Rolland a le sentiment d’être acteur de sa vie pour la première fois de sa jeune vie, en soumettant sa préférence : les lettres, avec la préparation au lycée Louis-le-Grand 79 . Il y entre en 1882 pour préparer le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure. Beethoven s’est mis une première fois sur la route de Rolland puisqu’il change d’orientation 80  suite à l’audition d’une symphonie beethovenienne qui le bouleverse. À défaut de poursuivre la formation musicale à laquelle il aspire, Rolland se tourne vers les lettres, espérant y trouver un environnement plus propice à l’âme d’artiste qu’il s’est récemment découverte, notamment grâce à la vie culturelle parisienne. Il y prépare le concours jusqu’en 1886, puisqu’il échoue en 1884 et 1885. Rappelons que la formation parisienne de Rolland commence en plein essor des lois républicaines, lesquelles entre autres accordent de nouvelles libertés à la presse, mais surtout, modifient considérablement la place et le statut de l’enfant dans la société. L’enfant et l’adolescent sont désormais au centre d’une politique réformatrice, menée en particulier dans l’enseignement par Jules Ferry, dont les lois promulguées veillent à une école laïque en faveur du progrès et des sciences.

      

      En première année, la formation des littéraires est liée à la probabilité de préparer la licence ès Lettres option lettres : c’est la formation classique par excellence, néanmoins modifiée par la politique réformiste de Ferry qui insiste sur la littérature française et l’histoire littéraire, accordant un peu moins d’importance aux langues anciennes. Romain Rolland doit se plier aux exigences de l’Ecole Normale, à son “ culte de la méthode, ses techniques et sa morale ” 81 , et doit rendre “ des travaux d’érudition écrits et oraux ” 82  qui nécessitent sérieux et rigueur. Il présente des exposés aux sujets divers, qui permettent de mieux connaître ses objets d’étude.

      En première année d’Ecole Normale (1886-1887), les professeurs qui retiennent l’attention de Rolland, pour de bons ou mauvais motifs, sont Ollé-Laprune 83  (en philosophie), et Guiraud (en histoire ancienne). Nous verrons que, souvent pendant la formation de Rolland, l’enseignement des professeurs est comparé à l’enseignement qu’il tire de ses lectures. L’imprégnation des lectures sur Rolland est souvent plus flagrante que celle due à ses cours à l’Ecole Normale. En tout cas, les professeurs de Rolland en cette première année occupent une place mineure dans le journal, exception faite d’anecdotes sans intérêt pour notre travail sur la formation. Rolland évoque l’esprit qui règne en classe lors des exposés, nous donnant une indication intéressante sur les échanges intellectuels (mais aussi amicaux et inamicaux) qui ont lieu

      

      

      entre les normaliens :

      

      D’habitude, après chaque exposition, des objections sont soulevées par quelques camarades (…). Aujourd’hui, il s’est formé au contraire une coalition d’amis qui, sans s’être donné le mot, ont préparé des contre-objections, pour accabler ceux qui m’attaqueront : [ils] ont réuni toutes sortes de textes à l’appui de ma thèse. 84 

      

      Les conférences d’Ollé-Laprune sur la vérité fournissent à Rolland l’occasion de mener sa propre réflexion sur la question 85 , qui nourrira un petit essai sur son credo personnel. Cléricaux et anti-cléricaux s’affrontent à l’Ecole Normale, donnant l’occasion à Rolland de réfléchir à la religion. Chez les professeurs comme chez les étudiants, deux camps se font face et les luttes font rage dans l’Ecole 86 . Tandis qu’Ollé-Laprune clôt l’année par “ une apologie de l’Eglise catholique ” 87  dont Rolland recopie un extrait dans son journal, “ la contrepartie ” (suite à la conférence d’Ollé-Laprune) vient de Guiraud avec “ une dure leçon sur le catholicisme ” 88 . Mais, au dogmatisme du professeur de philosophie répond la violence injurieuse du professeur d’histoire ancienne ; les étudiants “ libres-penseurs et les juifs de la section ” comme les “ camarades catholiques ” 89  sont blessés par des professeurs peu adeptes de la nuance et adeptes parfois du prosélytisme. Chacun cherche à recruter pour son camp parmi les étudiants : Rolland rapporte comment sa section est divisée entre “ philotalas ”, “ atalas ”, “ antitalas ”, “ antitalas, ami de talas ” et “ talas ” 90 .

      À la fin de la première année, Rolland prévoit de s’orienter en licence ès lettres avec l’Histoire comme spécialité, en vue de l’agrégation d’histoire. L’agrégation d’Histoire est désormais le concours le plus prestigieux dans le domaine des lettres et exige de sérieuses qualités critiques. Et, quand Rolland demande le soutien de son professeur d’histoire ancienne lors d’une entrevue, celui-ci reconnaît à Rolland des qualités en philosophie et un “ tempérament littéraire ” 91 , mais il lui reproche un manque d’esprit critique et une propension à l’analyse psychologique. Le professeur Guiraud a compris que dans la discipline historique, ce qui intéresse déjà Rolland, c’est “ une étude d’âmes, une analyse d’esprits ” 92 . Ce que confirmeront plus tard les biographies que Rolland consacrera à des musiciens, ou encore les personnages de ses romans cycles comme Jean-Christophe ou L’Ame enchantée. Guiraud vante à Rolland les mérites de l’Ecole normale supérieure contre l’Ecole des Chartes, mais parvient essentiellement à convaincre Rolland qu’un dur labeur l’attend 93 . Rolland est certes capable de fournir le travail exigé, encore faut-il avoir les motivations nécessaires pour y parvenir.

      En deuxième année (1887-1888), les professeurs essentiels pour Romain Rolland sont : Brunetière (en français), Bloch 94  (en histoire ancienne), Monod (en histoire), et Vidal de La Blache (en géographie). L’aversion de Rolland pour un parcours en Lettres classiques est grandissante, d’autant plus qu’il n’aime ni le latin ni le grec. En revanche, Rolland consigne dans son journal le vif intérêt qu’il ressent pour l’Histoire, ses maîtres ayant su vanter les mérites de leur discipline :

      

      – Que veulent faire ceux d’entre nous qui valent le plus ? – De l’histoire. La philosophie est une nourriture fade. Les lettres sont un métier puéril et vieillot. 95 

      

      Rolland recueille de bonnes appréciations, de Monod pour un exposé sur Claude Haton 96 , de Vidal de la Blache pour sa leçon 97 . Ainsi, il semble avoir trouvé sa voie : la formation d’historien lui convient, et lui réussit. Il a songé, avec Suarès, à une méthode d’historien reposant sur l’innutrition et tournée vers l’analyse psychologique :

      

      Et comment Suarès et moi, voulons-nous faire de l’histoire ? (…) en nous repaissant des écrits, dits, faits du passé ; en faisant d’eux notre substance ; en épousant les âmes, et, avec ces âmes nouvelles, en devinant les pensées (…). Nous voulons revivre parfaitement les êtres qui furent. 98 

      

      Rolland manifeste déjà avec force son souhait d’être au plus près de la vérité en soignant l’analyse grâce à une recherche méticuleuse, de livrer un travail en toute objectivité, en tâchant de comprendre au mieux son sujet. L’intérêt de Rolland pour l’histoire réside dans les passions qui ont animé les peuples
et engendré les événements. Les synthèses historiques qui retracent les débats idéologiques agitant certaines époques le passionnent : c’est que la grande tendance du siècle est aux monumentales synthèses (Taine et Renan en sont l’illustration avec leurs synthèses immenses 99 ). De même, Rolland s’intéresse beaucoup à la géographie, conçue comme “ un poème panthéistique ” ; il adhère pleinement à l’idée de “ la Terre qui vit, qui pense, qui agit, en nous et par nous ” 100 .

      La littérature, qui passionne Rolland, lui semble autrement moins savoureuse telle qu’elle est enseignée. Pourtant, le grand atout de l’Ecole Normale est de compter dans ses rangs, pour enseigner la littérature, Ferdinand Brunetière (1849-1906), sujet de quelques analyses et commentaires dans le Journal de l’Ecole Normale. C’est que Brunetière est un personnage : il occupe alors une grande place dans le paysage de la critique française. Il s’est fait connaître par ses écrits critiques dans la Revue des Deux Mondes 101 , dont il est à partir de 1877 un des secrétaires 102 . La revue est certainement la revue française la plus lue et la plus inébranlable 103  ; son influence s’étend à toute l’Europe.
Elle était même “ comme l’antichambre de l’Académie française ” 104 , ce qui conférait à Brunetière une extrême importance chez les intellectuels 105 . Maître de conférences de littérature à l’Ecole normale supérieure à partir de 1886, défenseur et admirateur du classicisme français du XVIIe siècle, il en fait le sujet de ses cours à l’époque où Rolland est son élève… ce pourquoi il sera attaqué, sans être nommé, dans Jean-Christophe. Or, Brunetière a le mérite d’avoir renouvelé l’histoire littéraire, avec l’élaboration d’une théorie de l’évolution des genres 106 .

      L’antipathie qu’éprouve Rolland pour Brunetière est manifeste, dans le portrait qu’il dresse de son professeur dans le journal tenu à l’Ecole Normale : il voit en lui un “ grand constructeur de systèmes faux ”, ayant “ peu de goût ” et “ peu le sens des nuances ” 107 . Certes, Brunetière est un professeur charismatique et Rolland avoue une certaine sympathie pour celui-ci, car “ il vit ” 108 . Mais, le compliment ne vaut que pour désigner un professeur moins soporifique que d’autres, Brunetière étant enthousiasmé par sa mission de nouveau critique. Et, le maître sans bagage 109  récolte cette appréciation acerbe de Rolland : “ On sent qu’il a fait son éducation lui-même. ” 110 . L’esprit critique du jeune homme lui joue des tours, parce qu’il assure avoir tôt décelé les lacunes et faiblesses de son professeur de littérature, sans remarquer combien il verse dans la caricature : “ il y a rarement plus d’une idée pour deux ou trois leçons. ” 111 . Une visite de Rolland à Brunetière en décembre 1887 montre l’antagonisme du professeur et du normalien, antagonisme qui contribuera à une certaine opinion rollandienne de l’institution scolaire, comme nous le verrons.

      Par ailleurs, l’actualité politique occupe une place majeure dans les débats des étudiants, d’autant que les normaliens jouissent d’un statut spécial du fait de leur préparation militaire. Au moment des élections présidentielles de décembre 1887, Rolland rapporte la tenue d’une élection au sein même de l’Ecole Normale 112 , et les conséquences de l’élection de Sadi Carnot 113 . Les débats entre normaliens en cette deuxième année rue d’Ulm pour Rolland ont essentiellement pour sujet le succès grandissant du général Boulanger : les manifestations des boulangistes et antiboulangistes animent la capitale, et le Quartier latin en particulier 114 . Des listes de protestation des antiboulangistes et une chanson écrite par des normaliens (recopiée par Rolland dans son journal) circulent dans l’Ecole Normale. Rolland se range clairement avec Suarès dans le camp des antiboulangistes et fustige les boulangistes et les modérés. Un article d’un normalien boulangiste entraîne un mouvement de protestation parmi les normaliens : l’image de l’Ecole normale supérieure, en faveur ou pas de Boulanger, est en jeu 115 .

      La troisième année de Rolland à l’Ecole normale supérieure est décisive puisqu’il prépare le concours de l’agrégation d’Histoire, qui, conséquence de la nouvelle place de cette discipline à l’université, est un concours de plus en plus prisé. Pour cette troisième année, les indications de Rolland sont relativement réduites : elle est l’année dont le jeune normalien rend compte le moins 116 . La surcharge de travail empêche sans doute Rolland de consacrer du temps à la rédaction de son journal intime 117 . De surcroît, les notes dans le journal de cette dernière année à l’Ecole Normale sont le plus souvent relatives à la vie hors de l’Ecole. Cela traduit l’ennui de Rolland à l’Ecole et son désintérêt accru pour la future carrière dans l’enseignement.

      L’actualité politique occupe une place plus importante dans son journal, préfigurant l’intérêt de Rolland pour les sujets politiques. Vraisemblablement sous l’influence de ses condisciples André Suarès (il manifeste contre Boulanger) et Georges Dumas, l’élection de Boulanger comme député de Paris éveille davantage l’intérêt de Rolland pour les questions politiques 118 . Rolland et Suarès manquent un cours de Monod pour tenter d’assister à une séance du gouvernement au Palais-Bourbon 119 .

      Surtout, Rolland évoque largement ses soirées ou après-midi au théâtre et au concert, ainsi que les expositions qu’il parcourt : c’est qu’il trouve cette année-là son épanouissement dans une formation qui est culturelle et intellectuelle, qu’il ne trouve pas dans la préparation de l’agrégation. Ses activités manifestent que Rolland est bien au fait de l’actualité culturelle à Paris, dans les différents champs artistiques. César Franck suscite l’admiration de Rolland, qui assiste à plusieurs de ses concerts en cette dernière année à l’Ecole normale 120 . Romain Rolland fait très régulièrement allusion dans son Journal de l’Ecole Normale aux concerts Lamoureux et Colonne. Rolland y voit une nouvelle source de vie pour son “ pauvre cerveau desséché ” 121 , suscitant la désapprobation d’un de ses professeurs 122 .

      Le théâtre fait aussi partie de la formation rollandienne, qui préfère le théâtre joué et vivant plutôt qu’expliqué durant les leçons de son professeur de littérature. Le théâtre est un autre lieu de vie, parfois intense, pour les normaliens. Ainsi, une représentation théâtrale est l’occasion d’un autre type de manifestation de la part des normaliens, dont Rolland rend compte dans son journal : les deux premières représentations de Germinie Lacerteux 123  avaient suscitées moqueries et protestations dans le public. Une trentaine de normaliens indignés, dont Rolland et Suarès, se rendirent à la troisième représentation “ pour contremanifester ” et “ protester contre l’arrêt indigne rendu par le public ” 124 . Le lendemain, Rolland écrit une lettre à Edmond de Goncourt, et s’il ne reçoit pas de réponse, il perçoit les échos de sa démarche 125 . Enfin, Rolland fréquente les lieux qui font se déplacer les foules à son époque, tels que les grandes expositions de peinture. Déjà, en seconde année à l’Ecole Normale, Rolland mentionnait l’Exposition internationale de peinture et sculpture (tableaux de Pissarro, Whistler, et Renoir, des sculptures de Rodin), qui lui avait fait connaître pour la première fois Claude Monet 126 . Il voit donc la collection Secrétan dont la mise en vente est un grand événement 127 , l’Exposition du Centenaire de 89 et l’Exposition Centennale des Beaux-Arts 128 . Il cite la galerie Boussod et Valadon 129 , exposant plusieurs toiles de Monet dont l’une retient son attention, avec “ un clair-obscur, au bord d’une rivière ” 130  : l’image de la rivière fait déjà écho en lui. En outre, Rolland bénéficie, avec quatre autres condisciples, d’une visite guidée du musée Guimet d’histoire des religions et des civilisations de l’Orient par Emile Guimet lui-même 131 . Le XIXe siècle connaît la vague orientaliste, les campagnes de colonisation et les expéditions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ayant suscité en France la curiosité des linguistes, des historiens et archéologues, et des artistes. Lors de l’année de la commémoration du centenaire de la Révolution française, de nombreuses publications paraissent (mémoires, bibliographies, précis), sont rééditées (les synthèses des historiens Thiers, Michelet, Taine, Sorel) ou sont en projet. Rolland visite le Musée de la Révolution française dès son ouverture 132 , ce qui n’est pas étonnant au vu de l’actualité, mais également parce que chez l’étudiant en histoire se dessine déjà les grandes préoccupations de sa vie.

      En fin d’année, deux événements en rapport avec l’Ecole normale supérieure sont relatés dans le journal de Rolland : un stage d’enseignement et un voyage de la section histoire. Mais “ le petit voyage archéologique de deux jours ” 133  dans la campagne picarde, véritable bol d’air, est davantage relaté que le stage d’une semaine ! Pourtant, il s’agit de sa première expérience de professeur. Le stage obligatoire de professorat conduit Rolland à donner des cours d’histoire, de philosophie et de rhétorique à des collégiens de Louis-le-Grand en avril 1889 : il doit donner un cours d’histoire sur Jules César à une classe de quatrièmes et sur la conquête de l’Angleterre par les Normands à une classe de troisième, un cours de philosophie sur la première Restauration et la formation territoriale de la France ainsi qu’un cours de rhétorique sur la Régence à une classe de troisièmes.

      Enfin, Rolland est reçu à l’agrégation d’Histoire en août 1889. Suite à “ d’assez bonnes notes trimestrielles ” 134 , il avait fait, dès l’hiver, la démarche auprès du directeur de l’Ecole pour poursuivre ses études une année

      supplémentaire. Il lui avait été conseillé de postuler à l’Ecole française de Rome 135 . Il est accepté et nommé membre de l’Ecole de Rome. Le Journal de l’Ecole Normale s’achève sur la liste des agrégés d’Histoire (sur les treize étudiants reçus, Rolland précise que “ trois Normaliens seulement ” 136  sont reçus) et sur la nomination de Rolland à Rome annoncée par Perrot.

      À Rome, Rolland est chargé, avec d’autres étudiants, d’examiner les correspondances diplomatiques des Archives vaticanes du début du seizième siècle 137 . La matinée est consacrée au travail sur les correspondances, mais le programme de l’autre demie journée semble avoir sa préférence : il passe “ l’après-midi à ne rien faire, se promener s’il fait beau, voir les musées, écrire, faire du piano ” 138 . Ce furent de nombreuses rencontres et aussi de nombreuses visites de sites et de musées, qu’il relate largement dans la correspondance avec sa mère 139 . Ce sont des comptes rendus exaltés, ou parfois empreints de déception, qu’il envoie : “ quand je parle d’art, je ne sais plus garder la mesure ; je parle, je parle comme pour moi. ” 140 . Il visite Rome bien sûr, Florence, Pompéi, Naples, Salerne, Capri, Milan, Sienne, Orvieto, etc. S’ensuivent de longues considérations sur l’art échangées avec son ami Suarès. Rolland peut disposer de la bibliothèque de l’école, “ riche en ouvrages d’art ” 141 . Ses connaissances s’étendent par conséquent à tous les domaines, y compris sur l’architecture puisqu’il est entouré d’architectes. Hormis de brèves allusions, l’emploi du temps de Rolland hors du travail imposé par l’Ecole est le seul qui soit relaté dans sa correspondance : “ les jouissances de l’art, la joie de la nature, et le plaisir des relations intelligentes et distinguées, que le hasard ou ma situation même m’ont procurées sans effort ” 142 , écrit Rolland. Et l’on conçoit sans difficulté que la formation de Rolland a été dès lors autrement plus épanouissante et riche que les dures années parisiennes ! Les voyages dans la campagne italienne renforcent l’enchantement pour la Nature qu’éprouve Rolland : “ la Nature libre et saine a le secret de toute beauté et de toute noblesse ” 143  écrit-il.

      En 1892, Romain Rolland n’entame un doctorat que poussé par son beau-père Michel Bréal 144 , qui pose cette condition pour le mariage de Rolland avec sa fille Clotilde Bréal. Rolland, qui se croyait enfin à l’abri des examens, n’est guère enthousiaste à l’idée de s’astreindre une fois de plus à un exercice universitaire. Et, il ne sait guère sur quel sujet d’étude travailler. Il se décide finalement pour une thèse d’histoire musicale : “ Les origines de l’Opéra avant Lully et Scarlatti ”. À cette thèse s’ajoute la thèse complémentaire, dont le sujet est “ le déclin de la peinture dans l’Italie ” du XVIe siècle. Il devient docteur avec la mention “ très honorable ” le 19 juin 1895… et il se demande

      à quoi cela lui servira 145 .

      

      La question du bienfait ou non des lectures revient souvent dans les discours sur la formation. Comme une grande part de la formation de Romain Rolland est livresque, il nous semble nécessaire, en marge de son parcours scolaire, de rendre compte du lecteur qu’il était. Dès l’enfance, la lecture a offert au petit Rolland souvent malade l’évasion dont il rêvait mais ne pouvait jouir 146 . En effet, une très grande partie de sa formation est livresque, du moins tant qu’il est étudiant à Paris et qu’il n’a pas d’expérience de la vie. Et, tout au long de sa vie, Rolland restera un dévoreur de livres.

      Pendant toutes ces longues années d’études, Romain Rolland lit énormément. À propos de cette période, Rolland écrit : “ Je ne crois pas avoir perdu mon temps dans mes années d’Ecole et d’examens. J’ai beaucoup lu et beaucoup vu dans la vie, au travers des livres et de ma lucarne. ” 147 . Son apprentissage de la vie a d’abord été possible grâce aux lectures, qui sont doublement importantes pour saisir la formation de l’écrivain. Renan l’approuve quand Romain Rolland dit qu’à l’Ecole Normale : “ nous lisons et discutons beaucoup ” 148 . Rolland est curieux et avide de connaissances : il s’intéresse à la philosophie, à l’histoire, à la musique, à l’art, etc. Sa démarche correspond au conseil de Renan, et de toute façon à l’enseignement général de l’Ecole normale supérieure 149 , c’est-à-dire qu’“ il est bon que l’esprit contemple la nature entière, se fasse des idées générales ” 150 . La variété des lectures de Rolland témoigne et de sa curiosité naturelle et de cette conception d’une formation large.

      Nous possédons les informations sur les lectures de Romain Rolland grâce à différentes sources, essentiellement son Journal de l’Ecole Normale, sa correspondance, et des carnets et notes autobiographiques. Il est cependant difficile d’avoir des données exhaustives, Rolland n’ayant pas systématiquement consigné, ce qui se conçoit, l’ensemble de ses lectures.

      Très tôt, le genre théâtral recueille toutes les faveurs de Rolland, à commencer par Shakespeare. Au collège, sous l’influence des programmes officiels, Rolland devient “ un bon perroquet cornélien ” 151 , ce qu’il a bien voulu être, dépassant les exigences des professeurs puisqu’il lit tout le théâtre de Corneille. A l’Ecole normale supérieure, un comité pour l’achat de livres destinés à la bibliothèque est formé : Rolland est un des cinq délégués. Olivier-Henri Bonnerot a consulté les registres à la bibliothèque de l’Ecole normale : “ on voit que Rolland lit beaucoup les tragédies grecques, Shakespeare, et notamment l’ouvrage de Stapfer, Shakespeare et l’antiquité, Racine, Goethe. ” 152 . Dans Sophocle, Rolland a une prédilection pour Philoctète 153 . C’est probablement pendant ces années que Rolland a lu Eschyle (les Perses) 154 . Le goût de Rolland pour l’histoire et la formation d’historien qu’il reçoit à l’Ecole Normale qu’il tâche de compléter à sa façon expliquent en partie ses choix. Il lit et relit encore Shakespeare, dont on sait qu’il a lu Henri IV, Henri V, Richard III, Othello et bien sûr Hamlet 155 .

      Les notes de lecture de Rolland révèlent en outre son inintérêt pour le genre poétique : la poésie n’est quasiment jamais évoquée dans son journal. Ses genres de prédilection sont déjà fixés : le théâtre et le roman constitueront toujours les genres lus et écrits par Rolland. Il a tout de même pris des notes sur plusieurs poètes 156 .

      Plus tard, Rolland, porté par la vogue des écrits scientifiques, élargira encore le champ de ses lectures : il lira par exemple l’ouvrage d’entomologie de Jean-Henri Fabre 157 , qui l’enthousiasme 158 . Il s’intéressera à la “ science contemporaine ”, lisant vraisemblablement des comptes-rendus de recherches scientifiques et affirmant : “ Comme la science et l’art vont bien ensemble ! ” 159 .

      Rolland, dans son journal de normalien, consigne à la fin de l’été 1887 : “ débauche de lectures grâce à la bibliothèque de la Société Scientifique et Artistique de Clamecy ” 160 . Rolland conservera le souvenir des œuvres lues : “ J’y lus une quantité de livres russes ; et ceci est caractéristique de l’intérêt éveillé en province française, par la littérature russe. ” 161 . À partir de 1883, la Revue des Deux Mondes publie les articles que Eugène-Melchior de Vogüé 162  consacre aux écrivains russes contemporains ; ses articles seront réunis par la suite sous le titre Le Roman russe 163 . De Vogüé est à l’origine de la diffusion en France du roman russe qui devient alors très à la mode. Si la préférence de Rolland va incontestablement à Tolstoï 164  dont il lit les œuvres au fur et à mesure de la parution des traductions, il dévore avec passion d’autres auteurs russes 165 . Les romanciers anglais, dont W. M. Thackeray ou Dickens, séduisent aussi Rolland : les lectures qui plaisent au jeune normalien sont déjà significatives quant à ses convictions, avec Thackeray qui prône le naturel et la sincérité, raillant les modes et rejetant l’égoïsme.

      Le roman français obtient rarement l’adhésion sans réserve de Rolland, résolument à rebours des courants naturaliste, psychologique et symboliste : par exemple, s’il se rend à la représentation de Germinie Lacerteux, il n’a pas lu le roman. Deux romans vont néanmoins se distinguer parmi les lectures de Rolland : il y a d’abord le chef d’œuvre de Flaubert, Madame Bovary 166 . Rolland note dans son Journal : “ j’en suis enthousiaste ” ; “ Je trouve ce livre d’un réalisme merveilleux. C’est le seul roman français que je puisse opposer à Tolstoy, pour l’impression profonde de vie, de vie totale. ” 167 . Peu après, la lecture d’un autre roman français, qui n’a rien de comparable avec Madame Bovary, marque durablement Romain Rolland : il s’agit du roman idéaliste d’Eugène Fromentin, Dominique 168  (1862). Rolland s’est enthousiasmé pour ce roman auquel il a consacré, pour lui-même, une “ longue analyse ” 169 . Cela s’explique par un probable processus d’identification avec le parcours du héros rêveur, enfant de la campagne, étudiant idéaliste, qui s’échoue à Paris… là s’arrête l’identification quant au récit. Certains passages ont dû faire écho à la propre expérience du jeune Rolland, de la question de la vie d’étudiant 170 , à la réflexion sur le type d’existence à mener et ses objectifs 171 . Le retour du héros à la nature, qui connaît l’apaisement, a dû constituer un exemple séduisant. Enfin, Rolland lit deux romans de Stendhal (Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme), qui l’inspire visiblement puisqu’il rédige de longues notes sur les deux ouvrages 172 , avec une préférence pour la Chartreuse de Parme. Cependant, il fera en classe une “ critique de parti pris des Stendhalistes ” 173 .

      Nous aborderons plus loin dans ce travail en quoi les lectures de Renan et de Goethe furent importantes, à différents niveaux, pour Rolland.

      

      

      

      

      

      


2. Romain Rolland et l’institution scolaire

      

      Le rapport de Romain Rolland avec l’institution scolaire varie en fonction de la place qu’il occupe, selon qu’il est élève ou professeur. Suite à la destruction par Rolland de ses carnets datant du lycée et des classes préparatoires, son sentiment sur la formation scolaire nous manque. S’il fait défaut, des études menées par Antoine Prost 174  et Maurice Crubellier 175  sur les programmes et les conditions de l’enseignement dans le dernier quart du XIXe siècle nous renseignent sur ce qui a pu éveiller chez Rolland la conviction que la formation scolaire n’est pas adaptée au développement de l’homme. La classe au lycée consiste en des corrigés de devoirs rédigés pendant les nombreuses heures d’études. Mais les exercices visent à manier la langue française et latine excellemment, et non au développement de la réflexion personnelle. Il s’agit d’imiter au mieux les modèles anciens, quoique les lois Ferry accordent dans le programme une place grandissante à la littérature française du XVIIe siècle. Par contre, le fonctionnement pédagogique et la philosophie générale du système scolaire n’ont que peu varié, vouant le lycéen à la “ clôture d’un univers mental ” 176 . Les semaines des lycéens, élèves des classes préparatoires et étudiants sont très chargées, leurs examens et concours demandent une préparation très lourde ; et à cet emploi du temps vient s’ajouter la vie à l’internat, l’ensemble entraînant un cloisonnement tel qu’il y a un croissant “ déphasage entre culture secondaire et réalité sociale ” 177 . Le Journal de l’Ecole Normale rend compte d’une vie étudiante soumise à des conditions vraisemblablement proches des années précédentes. L’opinion de l’étudiant Rolland sur l’institution de la rue d’Ulm va évoluer au fil des ans, à mesure que son esprit critique se forge. En considérant l’ordre chronologique des notes de Rolland, on ne peut qu’être frappé par l’opposition entre les premières et les dernières semaines à l’Ecole normale supérieure. Du plaisir intellectuel ressenti rue d’Ulm, Rolland passe à un sentiment d’ennui et de dégoût profond. Son rapport à la formation dispensée par l’Ecole Normale s’explique par la construction progressive de la conviction suivante : il ne veut pas devenir professeur. Qu’est-ce qui écarte Rolland du professorat, dont il savait pourtant en devenant normalien qu’il en prenait nécessairement le chemin ? Quel est l’intérêt dès lors à poursuivre la préparation d’un concours formant l’élite des professeurs ?

      Rolland apprécie la variété et la richesse de son environnement à l’Ecole normale :

      

      Ce qu’il y a de meilleur, à l’Ecole, avec la discipline d’esprit, la méthode enseignée par les professeurs : la variété d’esprits, d’opinions, de tempéraments, qui existent parmi les 24 camarades d’une même section. 178 

      

      La stimulation intellectuelle est au cœur de l’enseignement à l’Ecole Normale, l’esprit critique y est développé et les étudiants ne sauraient être des auditeurs passifs et silencieux. Les débats animés enchantent Rolland. Ils sont même parfois vifs, d’autant que certains normaliens se font systématiquement chantres de l’opposition (Rolland donne l’exemple de deux condisciples au cours de philosophie) et que les coalitions d’amis se heurtent, une séance pouvant se clore dans “ un grand vacarme ” 179 .

      Mais, bientôt, se pose pour Romain Rolland le problème du contenu des leçons : l’enseignement classique dispensé à l’Ecole normale supérieure lui semble trop rigide 180 . Il rejette l’“ éducation classique complète ” qui d’après lui tue “ la nature ” 181 , c’est-à-dire la personnalité. Il s’ensuit que “ toute originalité a nécessairement disparu ”, “ règle générale ” 182  qui vaut pour tout étudiant fondu dans le moule classique.

      Lors d’une séance de philosophie Rolland lui-même intervient vivement, pour défendre Suarès contre le clérical Ollé-Laprune : les positions de Rolland et de son ami ont, d’après Rolland, fait flotter “ le drapeau noir de l’anarchisme panthéiste (terreur et exécration du spiritualisme universitaire) ” 183 . Ollé-Laprune ironise sur “ la grande métaphysique ” 184  des vues défendues par Suarès et Rolland. Rolland est écoeuré par la notation d’Ollé-Laprune, qui favorise nettement les étudiants cléricaux 185 . Cela influence énormément son orientation à venir. Mécontent de la tendance spiritualiste de la philosophie normalienne, Rolland opte pour l’Histoire. C’est que Rolland a des opinions tranchées, qu’il exprime nettement à partir de 1887-1888. Il rejette la philosophie, du moins telle qu’elle lui est enseignée à l’Ecole Normale : ce n’est certainement pas la discipline qu’il remet en cause. Rolland désapprouve son professeur Ollé-Laprune à cause de son parti pris clérical : “ Il me dégoûte de la philosophie. ” 186 , écrit-il.

      Le programme de littérature de l’Ecole Normale est trop traditionnel au goût de Rolland. Si dès la première année les lettres ne trouvent pas grâce à ses yeux, la confrontation avec Brunetière renforce son dédain pour l’enseignement reçu dans cette discipline. Rolland est exaspéré, en témoigne une page de son journal :

      

      Ce n’est sûrement pas à mes professeurs que je devrai de connaître et de comprendre la pensée étrangère. Extrait du cours de Brunetière : “ C’est une duperie insigne de vouloir comparer la littérature allemande avec ses quatre bonshommes, Goethe, Schiller, Lessing et Heine (…), de vouloir les comparer non seulement avec la littérature française, mais avec la littérature anglaise, mais avec l’italienne, mais avec l’espagnole. Au XVIIe siècle, les poètes allemands s’appellent Opitz, et au XVIIIe Gessner, pour ne nommer que le plus illustre d’entre eux. ” 187 

      

      Rolland reconnaît néanmoins l’originalité des idées de Brunetière et la volonté qu’il met à transmettre ses idées : il est bien conscient du dogmatisme de Brunetière en critique. Dogmatisme à l’œuvre lors d’une entrevue de décembre 1887. Rolland lui rend visite à son cabinet de la Revue des Deux Mondes, mais ne précise pas dans son journal les motivations de cette entrevue. Curiosité ? Démarche ayant rapport avec un travail que Rolland aurait à préparer ? Il est au moins d’accord avec lui sur un point anecdotique, lors de leur conversation : la deuxième année à l’Ecole Normale ne devrait pas être une spécialisation, mais devrait permettre aux étudiants d’être “ des épicuriens des lettres ” 188 . L’entrevue en vient à un sujet sensible pour Rolland : la littérature russe (c’est l’époque de la déferlante russe). Rolland, admirateur passionné de Tolstoï et grand lecteur des écrivains russes, se défendra de suivre la mode comme tout le monde. Brunetière, quant à lui, est persuadé qu’il s’agit d’une mode, dont il ne subsistera pas grand-chose 189 . Les sujets qui intéressent vivement Rolland laissent son professeur de littérature perplexe. Suite à un devoir (sur Stendhal et le Réalisme français) où Rolland veut démontrer “ qu’il ne suffit pas de voir, qu’il faut sentir pour saisir la vie dans sa vérité ” 190 , le jeune normalien décrète même l’incapacité de Brunetière à comprendre ce type de sujet 191 . Rolland regrette le manque de discernement de son professeur quant aux écrivains de leur siècle, ce qui nous semble être une question sensiblement récurrente à laquelle sont confrontés les critiques d’œuvres contemporaines. Mais la russomania n’est pas prise au sérieux dans les institutions. Le succès de la littérature russe pose problème : tout succès suscite la méfiance, plus encore quand il vient de l’étranger. La littérature russe est-elle encensée pour une valeur littéraire réelle ou par un effet de mode voué à péricliter ? Brunetière cherche à ébranler les convictions du jeune Rolland 192 .

      Si Brunetière manifeste une certaine bonne volonté dans le débat avec son étudiant 193 , il est néanmoins passé à côté de la question russe, et l’histoire de la littérature donne raison à Rolland. De toute façon, la littérature étrangère n’est pas le domaine de prédilection de Brunetière. Dès les premières leçons, le professeur avait choqué Rolland en décrétant que “ Goethe est un bonhomme ” 194 … loin de la déférence certainement attendue par Rolland pour le maître de Weimar. Brunetière, chantre du classicisme, ne peut réussir à intéresser un Rolland décidément tourné vers la littérature étrangère et par d’autres sujets. Une conférence de Brunetière sur Racine, à l’Odéon, est rapportée par Rolland : il est exaspéré et fait des commentaires acerbes sur le conférencier, mais c’est surtout le sujet de la conférence qui nous paraît être le motif de la critique. Rolland est lassé des leçons sur le dix-septième siècle et souhaiterait sans doute que le maître de la critique se consacre à la littérature étrangère en vogue. Il nous semble qu’il reporte sa vive contrariété quant au contenu du programme institutionnel sur Brunetière, qu’il confond alors avec l’ensemble de l’institution scolaire. Le contenu du programme est inconciliable avec les attentes du jeune Rolland et se dessine la constitution de l’opinion rollandienne sur les institutions en décalage avec leur temps, et sur la fameuse question, épineuse, de la critique :

      

      “ plus j’écoute Brunetière, plus je sens de dégoût pour la tâche que nous faisons, lui et nous, – pour ce métier de critique, avec tous les sophismes

      

      dont nous cherchons à nous abuser, afin de nous prouver notre propre utilité. ” 195 .

      

      Brunetière a donc une place particulière parmi les maîtres de Rolland, il est en effet un exemple d’influence en sens inverse, d’un contre-modèle : Romain Rolland ne peut concevoir de lui ressembler.

      Seule la formation en histoire et géographie fait exception dans le jugement que Romain Rolland porte sur l’institution qu’il fréquente. Rolland rend hommage à ses professeurs d’histoire (Guiraud, Monod) et de géographie (Vidal de La Blache). Ses maîtres Vidal de la Blache et Monod parviennent à éveiller chez lui un vif intérêt, donnant une autre tournure aux études de Rolland : “ Je me prends de passion pour la géographie telle que me l’ont révélée les admirables leçons de Vidal de Lablache. ” 196 .

      Néanmoins, Rolland est globalement sévère pour ses professeurs. Il remplit des cahiers intitulés Normalenses ineptiae dans lesquels il recopie les idioties de certains professeurs 197 . Ce n’est pas simplement un divertissement de potache. Aucun professeur n’éveille chez Rolland la vocation d’enseigner à son tour. L’absence d’un professeur qui servirait de modèle à suivre dans l’enseignement peut expliquer que les doutes de Rolland sur son avenir s’immiscent plus profondément en lui. Et puis, l’enseignement de l’Ecole Normale n’apporte pas les réponses aux interrogations de l’étudiant : l’enseignement est certes érudit, mais inadapté à la soif de compréhension du jeune Rolland et à son bouillonnement intellectuel. De surcroît, Rolland est très ancré dans la littérature de son siècle. Or, l’Ecole Normale n’est ancrée dans son temps que dans le domaine de l’histoire, elle est décidément trop passéiste et trop traditionnelle pour Rolland dans les autres disciplines, et il a du mal à se fondre dans le moule normalien. La préparation fastidieuse des examens va à l’encontre du développement de la personnalité et des connaissances contemporaines. Tandis que Rolland va s’astreindre à suivre les leçons et préparer au mieux ses examens, Suarès, dont “ la personnalité était trop forte ” 198 , fait les frais de l’enseignement de l’Ecole normale supérieure. Car l’écueil se trouve là, pour une personnalité marquée qui voudrait s’imposer, d’être dans l’incapacité de s’adapter à l’Ecole Normale et de satisfaire aux exigences des examens. Et Rolland de noter que Suarès n’a pas été “ absorbé par l’éducation ” 199  : on voit avec quelle distance Rolland prend une éducation envisagée comme piège de la personnalité ! Jamais Rolland ne se départira de cette conviction, qu’il exprimera dans Jean-Christophe et dans L’Ame enchantée. Quand Suarès est intégré pour la licence à la section de grammaire (considérée comme étant la moins prestigieuse), et non en histoire (il a terminé dernier), Rolland est écoeuré par l’Ecole Normale 200 . Les élèves qui ont su se fondre dans le moule des exigences des examens sont premiers des différentes sections. Suarès le fantasque ne pouvait se plier aux règles. Mais, Rolland n’a pas une maturité suffisante pour admettre que celui qui ne se plie pas aux règles est forcément évincé.

      Au fur et à mesure, Rolland désigne sa formation comme un “ fardeau ” 201  : il supporte, plutôt qu’il ne reçoit (“ c’est toujours la même chose ” 202 ), l’enseignement dispensé à l’Ecole Normale. Les normaliens ont la possibilité de démissionner : à l’automne 1888, Rolland y songe sérieusement 203 , mais il ne peut se le permettre 204 . Par conséquent, il doit subir un enseignement qu’il juge particulièrement monotone 205 . L’épanouissement des premiers mois dû à la nouveauté de l’environnement s’est mué, en dernière année, en une lassitude pesante. L’institution de la rue d’Ulm est devenue le lieu des déconvenues. La correspondance de Rolland transpire l’ennui du jeune normalien. Il ne s’agit que de préparer des examens, préparation en inadéquation avec les attentes intellectuelles de Rolland :

      

      Ma vie est creuse (…) ; c’est toujours la même préparation écoeurante à un examen fastidieux et dont on a besoin ; je connais cela depuis 4 ans, et j’espère que c’est la fin 206 

      

      Son ennui peut s’expliquer d’abord par le sentiment chaque année plus prégnant de ne pas être à sa place. C’est que l’agrégation, finalité de l’Ecole Normale, pose problème à Rolland et dans son contenu, et dans son objet : “ que de travail, mon Dieu, que de travail, combien sot, et pourquoi ! ” 207 . Car c’est bien ici que le bât blesse. Romain Rolland a la conviction de ne pas être à sa place, emprisonné dans un présent dénué de sens 208  et dans un avenir de professeur qui le rebute : “ L’agrégation qu’il me faut préparer me répugne.
Ou j’y serai refusé ; ou, reçu, je n’en profiterai pas : je ne veux plus être professeur. ” 209 .

      La formation durant l’année de licence est perçue par Rolland comme inutile, dont le “ petit dédommagement ” 210  sera de réussir l’examen qui a impliqué cette perte de temps. L’institution scolaire, parce qu’elle est jalonnée d’examens et de concours rigides et académiques, suscite une véritable aversion chez Rolland : “ je désire être reçu, rien que pour pouvoir dire le mépris que j’ai pour tous les examens, et en particulier pour celui-là ” 211 . L’agrégation d’histoire doit permettre à Rolland d’enseigner, mais pour lui, être professeur c’est être payé “ pour apprendre à des mioches la suite des batailles, des rois et des traités. ” 212 . L’histoire, telle qu’elle est enseignée au collège et au lycée, est d’après Rolland “ ennuyeuse, insipide ! ” 213 .

      Le stage de professeur en avril 1889 ne déclenche pas davantage l’intérêt du jeune Rolland pour la profession d’enseignant. Nullement impressionné par ses élèves 214 , Rolland construit autant que possible ses cours avec ce qui lui tient à cœur : “ J’ai fait de la propagande russe. A la fin de mes leçons, je leur ai lu du Tolstoy. ” 215 . Ainsi, Rolland lit des extraits des Scènes de Sébastopol, de Guerre et Paix et de Kholstomier (L’Histoire d’un cheval). Il lit des extraits d’un autre auteur russe : Gontcharov (Oblomov). Ainsi, les choix du jeune normalien sont tout à fait personnels… et vont à rebours de l’enseignement de la rue d’Ulm. En fait, Rolland a peut-être fait lire à ses élèves de quelques

      heures ce qu’il aurait voulu entendre dans la bouche de ses professeurs !

      Alors, la vocation de Rolland, parce qu’il a “ de la musique dans le cœur et des romans dans la tête ” 216 , est d’être écrivain. La section histoire suivie à l’Ecole Normale alimente ses projets d’écrivain. Il commence par rêver d’un “ théâtre historique qui ressuscitât les puissances endormies du passé de notre peuple ” 217 . Et, s’il devient agrégé d’histoire, il n’éprouve que mépris pour son statut 218 , qui lui semble bien trop éloigné de ses passions. Cependant, Romain Rolland va devoir continuer à fréquenter les mêmes lieux que les professeurs et les critiques. Il s’est engagé, en entrant à l’Ecole normale supérieure, à enseigner plusieurs années. Si le professorat n’est donc pas du tout la vocation de Rolland, il va s’y soumettre pour des raisons financières, même si écrire lui importe avant toute chose ! Et l’écriture révèlera que l’absence de vocation n’est pas si sûre.

      Tiraillé entre deux voies, Romain Rolland conserve les deux. Mais, il retarde autant qu’il peut l’échéance de l’enseignement et l’Ecole de Rome lui octroie un sursis de deux années. Aux Archives, Rolland se penche “ dans l’inédit ” 219 , cependant il travaille sans conviction à cette “ tâche d’école ” 220 , dont il ne compte rien tirer dans l’avenir. Il en retire la certitude définitive qu’il n’est pas fait pour être professeur d’histoire, ou pour remplir toute charge relative à la recherche historique pure. Le doctorat est le dernier exercice universitaire auquel Rolland s’astreint. Mais, jusqu’au bout de sa formation, il dédaigne l’institution scolaire à cause des exercices et examens qu’elle impose. Ces examens, qui sanctionnent des connaissances imposées, autorisent peu la mise en valeur de l’esprit critique et de la culture personnelle, et Rolland ne s’y habituera guère.

      

      En tout cas, l’Ecole normale supérieure permet à Rolland de nouer des relations précieuses avec des personnalités riches et variées, tant au sein du corps enseignant que parmi ses condisciples. Ainsi Rolland, qui écrit de Monod qu’il est “ mille fois plus intéressant toujours dans ses entretiens familiers que dans ses soporifiques leçons ” 221 , nouera des relations avec Monod, qu’il verra après l’agrégation en-dehors de l’Ecole, et dont il recevra des conseils utiles et bienveillants. Monod lui permettra en outre de faire une rencontre au prix inestimable (avec Malwida von Meysenbug). De surcroît, Rolland assistera aux cours et séminaires de Monod à la Sorbonne en 1896.

      À partir de 1893, Rolland donne des conférences d’histoire de l’art au lycée Henri-IV. En 1894, il donne toujours des conférences d’histoire de l’art, mais au lycée Louis-le-Grand. Et il doit, par ailleurs, donner des cours de morale en école primaire ! Rien ne pouvait moins plaire à Rolland 222  : “ j’ai peu d’intérêt et même un certain éloignement pour les questions morales ”, qui, “ sans la foi [sont] des noix vides ” 223 . Comme lors de son stage, Rolland utilise pour ses cours des textes inhabituels, escamotant tout manuel au profit de la lecture des Misérables 224 . Mais, seule l’écriture compte à ses yeux et l’enseignement n’a qu’une fonction alimentaire, “ pour acheter le droit de développer à mon gré, à l’abri des regard, mon esprit et mon art ” 225 , écrit Rolland. Ensuite, l’ancien étudiant de l’Ecole normale supérieure devient professeur dans son ancienne institution (comme de nombreux normaliens avant lui) : grâce à l’orientation historique de l’Ecole Normale 226 , il assure à partir de 1895 un cours d’histoire de l’art (sur l’Art français), qui fait alors partie de l’enseignement obligatoire. Il devient donc un collègue de Brunetière… jusqu’à la réforme de 1903, qui rattache l’Ecole normale à l’Université de Paris 227 . Les maîtres titulaires intègrent le personnel de la Sorbonne : Rolland exerce son professorat à la Sorbonne à partir de 1904 (tandis que Brunetière est évincé 228 ). Il est également chargé de l’histoire de la musique à l’Ecole des hautes études sociales 229 .

      En 1909, Rolland hésite à poursuivre dans l’enseignement, même si ses réticences par rapport à l’enseignement se sont atténuées : “ Mon professorat de la Sorbonne est très intéressant ” 230 . Sa principale objection tient au temps que lui prend l’enseignement 231 , l’empêchant de poursuivre comme il l’entend la rédaction de son œuvre et son enrichissement intellectuel : “ Mais combien plus de liberté me donnerait plus de richesse intérieure ! Et c’est au moment où la terre produit le plus qu’il faut penser à la nourrir, si l’on ne veut pas qu’elle se brûle. ” 232 . Rolland a toujours soif de liberté et de connaissances. Au fond, il se sentira toujours à part dans le système scolaire, jamais à sa place : “ je suis un isolé dans l’université, encore plus que dans la littérature ” 233 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


B) Un jeune homme en formation

      

      La formation du jeune Romain Rolland est d’abord l’histoire d’un parcours qui n’a pas été choisi mais imposé, subi, une voie raisonnable... À constater la place dévolue aux concerts, aux compositeurs, aux réflexions sur la musique, dans le journal tenu durant les années à l’Ecole normale, il est évident que la musique est profondément ancrée en Rolland 234 . Cependant, il rapporte dans son journal que sa vocation a été contrariée et qu’aucune formation musicale ne lui fut permise :

      

      J’étais fait pour être musicien. L’opposition de mon père, l’incertitude de ma mère, et le manque de volonté de mon enfance tardive, ont bouleversé l’avenir qui m’était promis. Le rôle qui m’a été laissé dans cette vie me convient beaucoup moins que celui qui m’a été refusé (…). 235 

      Je ne reproche rien à ceux qui ont dirigé ma vie, quand j’étais incapable de la diriger moi-même. Ils ont fait pour le mieux. Ils se sont trompés, par affection pour moi. Tant pis pour eux ! (…) Tant pis pour moi, aussi ! 236 

      

      Le choix des termes montre assez bien un Rolland qui s’est vu passif, qui n’a pas choisi, qui déplore l’autorité parentale 237  : autorité en la matière qui s’imposait couramment à l’époque, mais que Rolland justifie par la prévenance et l’amour attentionné de ses parents 238 .

      Mais, la question de la formation reste épineuse pour Rolland : l’adolescence et les années de jeune adulte, période pendant laquelle il est incontournable de “ se chercher ”, se double d’une interrogation problématique pour Rolland. Comment et par quoi compenser dans sa formation littéraire celle qui n’a pas été réalisable ? Bien sûr, la formation scolaire de Rolland ne se situe pas aux antipodes de sa personnalité. Elle est néanmoins une formation par défaut, ce que l’on n’ignorait pas à l’Ecole normale supérieure 239 . Comment trouver satisfaction dans une formation élue par défaut ? En outre, cette formation empêche, dans l’idée de Rolland, toute bifurcation vers la formation

      

      initialement envisagée :

      

      J’y ai souvent pensé, longuement. Il est beaucoup trop tard pour me remettre à la musique : ce n’est pas seulement une éducation technique de plusieurs années qu’il me faudrait faire, à un âge trop avancé pour que l’inspiration native n’en subît pas l’effet desséchant ; – c’est surtout la transformation complète de mon esprit, sous l’influence des études diverses que la nécessité m’a imposées, – et surtout de la critique et de la philosophie. Ce n’est plus une âme de musicien pur qui m’anime ; elle est mêlée de toutes sortes d’éléments étrangers, complexes et dissolvants. 240 

      

      Le savoir empêche d’après Rolland une création musicale vierge d’influences et de considérations encombrantes : “ le résultat sera moins beau, moins spontané, moins naturel. ” 241 . Nul doute qu’il exagère, et qu’il cherche probablement à se consoler de ne pouvoir davantage changer d’orientation à son âge, toujours pour le même motif familial. La formation reçue par Rolland l’incite à se pencher sur d’autres domaines, envisagés comme étant beaucoup plus intellectuels. Mais, les dures années d’études impliquées par une telle formation ont limité les expériences de la vie.

      L’adolescent tourmenté, désemparé dans la quête d’un sens à donner à son existence, cherche alors fébrilement un maître sur lequel s’appuyer, une autorité intellectuelle qui réponde à ses questions et qui le guide. La complicité avec André Suarès, le condisciple normalien, est certes intellectuellement stimulante, mais elle ne peut suffire à Rolland. Il lui faut véritablement un maître, qui soit à la hauteur de ses espérances. Alors, Rolland, qui lit frénétiquement Ernest Renan, songe naturellement au philosophe. Mais, le maître a changé, il s’est réfugié dans une ironie qui ne peut satisfaire un adolescent exalté. Il faudra la rencontre avec une grande idéaliste pour mettre enfin Rolland sur la voie lui correspondant le mieux.

      Le normalien à la recherche d’un mentor a besoin d’une orientation parmi les voies qui se présentent à lui. Jeune homme de son temps, Romain Rolland est-il dans l’état d’esprit qui caractérise sa génération ? Il nous semble important de répondre à cette interrogation pour situer de quelle manière Rolland raisonne, et pourquoi il entame un certain nombre de réflexions sur son développement et sa vie future. Nous mettrons en perspective les éléments majeurs de la génération rollandienne, caractérisée par l’esprit fin de siècle, avec l’étude rédigée par Rolland en sa dernière année de normalien. Intitulée Credo quia verum, cette étude est une source précieuse d’indications relatives à ce que la formation de Rolland a pu forger chez lui comme opinion de la vie et du monde.

      

      


1) À la recherche d’un maître

      

      De l’enfance aux années passées à Louis-le-Grand, il manque à Rolland un compagnon de jeu, un confident, un frère, séparément et tout à la fois, lien dont il pressent que sa vie en serait changée. Ce sentiment de solitude est
double : solitude dans la pensée, solitude physique. Mais, à cette absence d’amitié se surajoute le souhait de trouver un guide qui réponde à ses interrogations intellectuelles, philosophiques.

      L’amitié, plus particulièrement à l’adolescence et dans les jeunes années de l’existence, est à considérer comme une formation à part entière, tant humaine qu’intellectuelle. La première amitié véritable est nouée avec André Suarès 242  à l’Ecole normale supérieure : compagnons de “ turne ”, Rolland et Suarès partagent durant deux années leurs cours, leurs soirées et tous les moments libres. La correspondance prend le relais pendant les périodes de vacances. Le vocabulaire employé par Suarès dans sa correspondance de jeune homme avec Rolland est touchant 243 , et témoigne de la grandeur de leur relation d’amitié, fondée alors sur une foi indéfectible en l’autre 244 . Leurs lettres donnent un aperçu du développement chez eux de l’amitié en tant que valeur centrale pour Rolland comme pour Suarès. Cette première amitié rollandienne est vécue intensément, nous en retrouverons les traces dans la relation de Jean-Christophe Krafft avec son premier ami. Rolland est transporté, comme son héros le sera, par le sentiment d’amitié :

      

      J’ai eu pour lui [Suarès] un amour passionné, dès le premier jour où je l’ai connu ; (…) nous nous sommes sentis tout de suite attirés l’un à l’autre, par l’opposition de nos qualités et de nos défauts ; (…) après quoi, nous vîmes l’un dans l’autre, et depuis, nous nous sommes si bien pénétrés l’un l’autre, que peut-être lit-il mieux en moi que moi-même, et que je le connais presque mieux que lui. 245 

      

      Les vertus de l’amitié que Rolland défendra se dessinent déjà : la franchise 246 , la sincérité, la tolérance. Les idées partagées (“ notre passion pour la musique, notre haine de l’Université, notre amour de Shakespeare et de Spinoza ” 247 ) ne sont pas seules à forger l’amitié, c’est la confrontation à l’autre comme personnalité différente qui enrichit. Rolland compare leurs deux natures, Suarès le Méridional (“ il est impossible d’être plus méridional que Suarès ” 248 ) et lui l’homme du Nord : l’inconstance de Suarès étonne Rolland, de même que leur relation différente à la passion. La relation amicale contribue à les former, et cet enrichissement mutuel se retrouvera dans les écrits de Rolland, fictifs ou non, lorsqu’il traitera des amitiés entre personnalités opposées mais complémentaires (dans Jean-Christophe, Otto et Olivier ont des natures opposées à Jean-Christophe Krafft) qui apprennent à tolérer leurs différences. Les deux amis s’entraident, se soutiennent. Face à son ami “ découragé ”, Rolland prodigue par lettre des conseils, figurant la voix de celui qui veut guider dans Jean-Christophe :

      

      Ta douleur vient de ce que tu ne veux être qu’une partie de toi. – Nous augmentons notre immortalité, en augmentant le nombre et la valeur de nos sensations. Il faut donc vivre le plus possible. (…) Ainsi donc, vis, et jouis de la douleur ; elle n’est mauvaise que parce que nous sommes incomplets. Nous ne le serons pas toujours… Pour croître, il faut vivre. Pour vivre, il faut se résigner à des choses déplaisantes. Jouis de tout, en dilettante (…). 249 

      

      Rolland exprime ici un sentiment d’incomplétude, propre il le sait à leur jeunesse, issue de leur manque d’expérience de la vie : il sent déjà combien les épreuves douloureuses font partie de cette expérience, et qu’il faudra apprendre à tirer des leçons, que par elles viendront la sagesse. Il se sait inexpérimenté et, persuadé d’être mal armé pour la vie, espère rencontrer un guide. En attendant, il se confie à Suarès et ils débattent ensemble de leurs doutes et des questions qui les préoccupent.

      La passion pour la musique, que Suarès et Rolland partagent, est une première raison de leur amitié 250 , et constitue une formation à l’unisson : ils dévorent “ la collection Michaëlis (Opéras français du XVIIe et du XVIIIe siècles) ” 251  que possède la bibliothèque de l’Ecole Normale.

      Leur amitié est intellectuelle, elle est un échange de points de vue, reposant sur le partage de leurs découvertes, notamment grâce à des lectures partagées : “ je chercherai toujours à partager par l’intelligence tes bonheurs ” 252 , écrit Suarès à Rolland. Nul doute que cela fonctionne dans l’autre sens. Les deux amis partagent leur mécontentement de l’enseignement littéraire prodigué par leurs professeurs et les fustigent de concert 253 . Suarès, qui dresse des listes thématiques des personnalités aimées ou exécrées, fait figurer Brunetière en bonne place dans la catégorie “ Horreur et Néant ” 254 .

      Les deux amis ont réfléchi ensemble à leur conception de Dieu, et s’ils tombent d’accord sur la présence de Dieu dans l’homme 255 , les deux amis n’envisagent pas l’humanité de la même façon :

      

      Je crois que Dieu est en tous, et que tous nous en exprimons une puissance plus ou moins grande. Je crois donc que Dieu est, à la fois, inhérent à moi et profondément distinct : car, au-delà de moi, il embrasse tous les autres.

      Suarès croit que Dieu n’est que dans une élite très restreinte, qui peut le réaliser tout entier, se confondre avec lui. Et il croit qu’il est de ces privilégiés. 256 

      

      La vision de Suarès annonce un des motifs de la détérioration des rapports futurs entre Rolland et lui : à Suarès l’élitiste il sera reproché son orgueil, et à Rolland ses prises de position humanistes. Ils ont tous deux néanmoins la même approche de la religion. La formation catholique durant l’enfance, Rolland la rejette à l’adolescence. Il n’y reviendra pas. Mais les échos de son questionnement sur la religion se feront entendre dans Jean-Christophe (le héros est agité par les mêmes interrogations) et dans L’Ame enchantée : “ De bonne heure, une foi pleine en la vie, l’espérance en elle, et l’admiration d’une sûre félicité par elle, t’amenèrent à chercher Dieu, qui fut pour toi l’universelle vie ” 257 , lui écrit Suarès.

      Les lectures au cœur des débats de Rolland et Suarès ont peu à voir avec les lectures exigées à l’Ecole normale supérieure. Suarès place Goethe parmi

      les “ astres sublimes ” 258 , dans “ sa liste des noms qu’il chérit ” 259  : d’après les listes, les deux amis partagent la même admiration pour Goethe, Shakespeare et Spinoza. Le premier, Suarès découvre l’œuvre de Balzac, qu’il dévore, et donne un cours exalté de dix pages 260  à Rolland, présentant Balzac comme “ un Réaliste créateur de génie ” 261 . Suarès rejette dans la même lettre le conseil de Rolland, qui lit alors Dombey et fils de Dickens et Histoire de Pendennis de Thackeray, dont il lui suggère la lecture. Quand, enfin, Suarès a lu l’Histoire de Pendennis, il surnomme Rolland “ Pen ” ou “ Monsieur Pen ” 262  : l’anecdote est intéressante puisque Arthur Pendennis, le héros du roman, est un jeune écrivain qui s’entoure de mentors, écrivant un roman sur le sujet. Rolland n’est pas dans une telle situation, mais Suarès, connaissant bien son ami, l’y projette. Une fois que Rolland a lu Balzac, le débat littéraire reprend au sujet de Balzac. Les deux amis discutent leur opinion en juin 1890 : tandis que Suarès encense Balzac en qui il voit l’égal de Tolstoï 263 , Rolland réagit en témoignant son ennui et sa froideur, qu’il ne s’explique pas lui-même, demandant son avis à Suarès 264 . Les deux amis ne sont pas d’accord. Suarès est résolument tourné vers la littérature française de son siècle, il défend Stendhal 265 . Les deux amis lisent le même mois 266  La Sonate à Kreutzer de Tolstoï, et échangent leurs points de vue. Rolland a lu et apprécié Barbey d’Aurevilly, “ ton modèle ” 267  lui écrit Suarès, les personnalités idéalistes et indépendantes séduisant déjà fortement Rolland. Le théâtre, Shakespeare excepté, les sépare. L’un a admiré les pièces de Corneille 268 , l’autre déteste 269 . Rolland compare Ibsen à Tolstoï et Suarès rejette la comparaison, ne la comprenant pas 270 . De plus en plus séduit par les symbolistes, Suarès incite son ami à lire Villiers de l’Isle-Adam : nous pouvons constater, en comparant les dates, que Suarès vante chaudement les qualités d’Axël dans une lettre 271  à Rolland de mars 1890, en espérant que Rolland partagera son enthousiasme ; en avril, Rolland lit le drame lyrique 272 , mais il émet des réserves. Suarès désoriente Rolland, parce qu’il adopte un “ style ’décadent’ ” 273 , veut quitter l’université, et multiplie les excentricités. Leurs opinions tendent à diverger de plus en plus, Suarès est résolument symboliste, au contraire de son ami.

      Séparés géographiquement lorsque Romain Rolland poursuit ses études en Italie, les deux amis poursuivent leur échange intellectuel, qui stimule leur réflexion. Leurs discussions s’orientent de plus en plus vers l’art à partir du moment où Rolland réside à Rome. Suarès, par exemple, conseille à son ami de ne pas se détourner “ avec trop de zèle de l’art moderne ” 274 , et regrette les “ dédains, – ce sont presque des haines ” 275  de Rolland. De fait, Rolland rapporte à Suarès son enthousiasme pour Raphaël et dénigre l’art moderne 276 . Ce sujet constitue vraisemblablement un point de divergence en art chez les deux hommes : “ j’aurais chagrin à penser que tu pourrais compter parmi les ennemis de mon esprit ” 277 , écrit Suarès. Néanmoins, Suarès à son tour partira visiter l’Italie et se passionnera pour la Renaissance italienne 278 .

      La vie de Suarès et celle de Rolland se distinguent par l’inertie de l’un et l’activité de l’autre, dans les années 1890-1900. Suarès est touché par l’esprit fin de siècle régnant, souffrant d’un mal-être profond et de misanthropie 279 . Parfois, Rolland est tenté par le mode de vie de son ami : “ je ne suis pas un caractère aventureux, (…) et je n’aime pas agir. Si je m’écoutais, je resterais comme Suarès, engourdi dans mes livres, et ma musique, et mes rêveries. ” 280 . Mais, conscient que l’expérience lui est nécessaire, il se soumet à la vie en société, à la découverte d’autrui, de la diversité.

      La relation amicale avec André Suarès n’apporte pas à Rolland les jalons d’un itinéraire intellectuel. En revanche, elle a le mérite d’être une expérience humaine forte, qui sera la source pour Rolland d’un enrichissement certain, instituant à jamais en lui la valeur de l’Amitié, qui l’inspirera pour Jean-Christophe.

      

      Romain Rolland est en quête d’un mentor, d’un maître qui allie l’expérience (qui fait autant défaut à Suarès qu’à Rolland, du fait de l’âge) à des qualités morales et intellectuelles en adéquation avec ses désirs, un guide qui lui fournisse de l’aide, afin de ne pas se laisser emporter par ses craintes, et de pouvoir avancer. Rolland le reconnaît, il ressent parfois la nécessité d’avoir un guide : désorienté par sa formation, il se demande quel avenir l’attend. Or, ce guide, il le souhaite vivant et accessible, de manière à entretenir une relation proche avec le mentor :

      

      Au fond, il y a autre chose que le désir de m’instruire, dans les lettres que j’ai écrites à mes grands hommes : – c’est le besoin de sentir, un instant, ces âmes les plus pleines battre à l’unisson de la mienne, palpiter en moi. 281 

      

      Nul doute que s’il l’avait pu, Rolland aurait écrit à Goethe et à Wagner. Quant à Tolstoï, il est décidément trop loin. Le jeune Rolland est déçu 282 . Donc, il se tourne vers une personnalité en vie, et à proximité de lui. Parmi les maîtres à penser français, un nom revient particulièrement, celui d’Ernest Renan (1832-1892). Il est considéré comme l’un des “ phares ” de son temps, tel les philosophes des Lumières, sa pensée éclaire, et, en tant qu’intellectuel, il possède un “ pouvoir spirituel ” 283 . Il est le penseur reconnu et admiré de son époque, celui qui instaure véritablement alors le climat intellectuel : il a le “ statut d’idéologue officiel de la République ” 284 . Rolland reconnaît bien en Renan une figure essentielle de son temps. Dans un exposé consacré à Cicéron, Rolland, de son aveu même, a brossé un Cicéron “ représenté comme une sorte de Renan de l’antiquité ”. Et, il conclut : “ Je vois bien que j’étais encore imprégné 285  de mon étude récente de Renan. ” 286 . Si le jeune normalien superpose l’image du philosophe de son siècle à celle d’un Cicéron qui, en-dehors des questions politiques, traita avec intérêt des questions philosophiques, c’est qu’il a sans doute été plus intéressé par le stoïcien que par le consul. Renan a une influence très importante sur les générations qui suivent 287 , et surtout sur celle de Rolland, car l’état d’esprit renanien et ses interrogations correspondent aux questions de la jeunesse. Rolland vient à Renan pour ses drames philosophiques : il est un lecteur avide des écrits renaniens 288 . Renan apporte à Rolland une justification à l’écriture fictionnelle : même dans la fiction, l’œuvre peut être une réflexion intellectuelle, avec “ la recherche ardente de la vérité, – de la vérité la plus vraie, la plus secrète, la plus vivante ”, ce qui apparaît alors à Rolland comme “ le plus haut point de l’art ” 289 . Peu à peu, le jeune Rolland se place véritablement en position d’attente de ce que le maître pourrait lui procurer comme réponses. C’est pourquoi, alors qu’il est en première année à l’Ecole Normale, il adresse une lettre à Renan 290 . Rolland recherche, avec ses camarades de classe, “ le vrai sens ” de la philosophie renanienne. Sa réflexion a abouti à rattacher le système philosophique de Renan au stoïcisme, mais il attend une confirmation du maître. Dans sa lettre, il présente un court résumé de ce qui l’a marqué dans L’Abbesse de Jouarre et Le Prêtre de Nemi :

      

      Tout est fatal. L’avenir est écrit dans le présent. L’univers est le devenir incessant et infini, dont nous sommes un moment. Ne crains rien, ne

      regrette rien. Tu ne peux rien changer à l’ordre éternel. Supporte la douleur, accepte le plaisir. Accepte la réalité tout entière, telle qu’elle est. Ne dis pas : le présent est mauvais, injuste. Le présent est plein de l’avenir ; et l’avenir, c’est-à-dire la nature dans son éternité, est excellent. Tout ce qui est, devait être. 291 

      

      L’acceptation renanienne, du “ dernier des stoïciens ” 292 , a pu aider temporairement Rolland à combattre le pessimisme qui l’assaille. Le jeune étudiant souligne la clairvoyance et la mission du sage, dont la position est à distinguer de celle du “ commun des hommes ”. La figure du sage, dans son rapport au monde, le frappe particulièrement : Rolland admire Renan qui correspond à la définition du sage présentée dans ses drames, et semble aspirer à suivre la voie, difficile, du sage. Suite à la lettre envoyée au maître, Rolland rend visite à Renan : il a vingt ans et il rencontre un penseur considéré comme le philosophe incontournable de l’époque, admiré et décrié à la fois. La rencontre a de quoi impressionner le jeune homme. Rolland a relaté l’entrevue 293 , bénéfique puisque l’entretien lui a permis de mieux comprendre la pensée renanienne 294 . Renan revient sur la distinction entre le sage et le peuple : “ le peuple est loin sans doute d’avoir l’intelligence que nous avons ”, mais lui a “ l’instinct de race ” 295 , et la bravoure nécessaire pour faire la guerre. Renan est confiant en l’Humanité et défend l’idée de progrès ; il relativise les heurts passés – et à venir – de l’Histoire : “ Malgré tout, le progrès est certain. ” 296 .

      Ses discours sur la marche de l’humanité et sur le progrès ont dû rassurer le jeune Rolland : mais il ne rapporte dans son journal que des considérations générales sur l’entrevue, plutôt que sur ce qu’il en a tiré. Ainsi, Renan s’attarde sur le christianisme (“ son influence morale excellente, son influence intellectuelle détestable ” 297 ), sur la mutation de la religion qui est en cours : “ les progrès de la science montrent de plus en plus l’absurdité des conceptions religieuses d’autrefois ” 298 . Les propos renaniens ont pu achever de convaincre un Rolland méfiant envers le catholicisme. Le philosophe encourage le normalien, car “ la vie est bonne ; c’est l’œuvre d’un démiurge bienfaisant ” 299 .

      Renan conseille à Rolland de lire beaucoup (ce qu’il ne pouvait avoir de mal à exécuter) ainsi qu’à se spécialiser éventuellement en histoire. C’est justement l’historien en Renan qui intéresse davantage Rolland que le philosophe.

      Les propos de Renan affirment tous le Progrès en marche : le sage veut croire à une humanité qui sera unie et prospère, veut croire à la liberté, à l’ouverture d’esprit et au mélange des idées nouvelles, à la fin du dogmatisme. Le temps permettra l’avènement de ces idées. La double nature de Renan, façonnée par la Religion et la Raison, qui veut atteindre la vérité, est certainement ce qui crée le lien essentiel avec Rolland, double nature également. Rolland se déclare constamment partagé entre deux extrêmes, et il trouverait apaisant d’atteindre enfin un certain équilibre. Cette rencontre de l’adolescence, période essentielle de la formation de l’esprit, entraîne un phénomène d’imprégnation nécessaire et formateur pour le jeune esprit, qui recherchait une direction à suivre. Or, si Rolland comprend mieux ce qui le

      rapproche de Renan, s’il se persuade déjà que la sérénité est un objectif à atteindre (Renan représente comme Goethe “ la sérénité souriante, la paix ironique ” 300 ), il n’en tire pas le bienfait d’un chemin, tout tracé, à suivre pour atteindre l’équilibre. Il en est toujours au même point que lors de sa “ crise intellectuelle ” 301  (Pâques 1887), lorsqu’il suggérait à Suarès la philosophie renanienne, faute de mieux :

      

      Nous croirons à ce dont nous aurons besoin. Si le doute nous est insupportable, nous aurons trouvé une réponse catégorique au doute. Sinon, nous ferons comme Renan, qui est parfaitement heureux de son scepticisme dilettante, adapté à ses besoins. 302 

      

      Rolland retient plutôt de Renan, à notre avis, une méthode d’historien, et des idées générales sur l’Histoire. Dans L’Avenir de la Science 303 , Renan expose les métamorphoses profondes que la science va faire naître dans la marche du monde. Il s’agit d’un ouvrage marquant pour les jeunes générations 304 . Rolland, peu attiré par le système positiviste en particulier, est néanmoins curieux de mieux connaître les sciences, et il s’enthousiasme pour l’homme de sciences qu’est aussi Renan. Rolland est si enthousiaste qu’il écrit : “ Quel est le Français que je préfère, en France ? – Renan, l’homme de science artiste raffiné. ” 305 . Rolland est alors enchanté à l’idée d’une alliance des sciences et des arts, dont Renan est un des représentants. Il partage les réserves sur la science que Renan appuie dans La Réforme intellectuelle et morale de la France : la science omet la foi, il ne saurait y avoir pour l’homme que la science sur laquelle s’appuyer. Renan joue un grand rôle dans la compréhension du passé, notamment en ce qui concerne la relation de la France avec l’Allemagne, sujet ô combien brûlant alors. L’Histoire lie Renan et Rolland, ce dernier envisageant d’utiliser la méthode de son maître à penser, qui correspond non pas à une méthode traditionnelle de dépouillement des textes et de documents officiels, mais à une méthode fondée sur l’imprégnation, en se “ repaissant des écrits, dits, faits du passé ; en faisant d’eux notre substance ” 306 . Renan connaît le succès grâce à une œuvre monumentale, l’Histoire des Origines du Christianisme 307  avec en particulier, la première partie, la Vie de Jésus (1863) que lit Rolland 308 . La génération rollandienne est redevable au maître d’une approche renouvelée de la religion, dans une démarche de recherche historique en accord avec l’esprit scientifique.

      En définitive, la pensée renanienne ne satisfait pas plus Rolland que Suarès. Aux yeux de Rolland, Ernest Renan vaut comme historien et comme homme de lettres avant tout 309 , mais il n’est pas convaincu par le philosophe. Renan n’a pas répondu à l’attente de Rolland, voire de sa génération 310 , qui se détourne. De plus, Rolland n’a pas noué le type de relation dont il rêve : une relation partagée, un échange, qui aurait pu s’établir entre le grand philosophe du siècle et le jeune étudiant.

      La lecture de Shakespeare, ou des symphonies de Wagner, compenseront le manque d’un mentor, jusqu’à la rencontre providentielle avec une grande humaniste qui saura instaurer avec Rolland la relation formatrice dont il rêvait :

      

      J’ai toujours vécu isolé, à part des autres […]. De 15 à 20 ans, je me suis consumé la vie dans la recherche désespérée d’une foi, d’un Sauveur. J’avais en même temps un extrême besoin d’aimer, et je n’avais pas d’amis. 311 

      

      Romain Rolland (comme son héros plus tard) fait parfois des rencontres heureuses, capitales. La première rencontre, musicale, est relativement fugitive mais déterminante pour Rolland. A l’été 1888, il croise une personnalité étonnante qui l’initie avec brio à la compréhension et à l’interprétation de la musique : le marquis Isidore de Breuilpont. Mélomane, musicologue, il devient le maître de musique de Rolland, étudiant à ses côtés pendant quelques semaines. Ce sont des entretiens informels, mais très précieux pour le jeune homme. La grande rencontre, intellectuelle celle-là, a lieu à Rome. Rolland se lie avec Malwida von Meysenbug. Elle va combler le manque. Le séjour italien de Rolland est placé sous le signe de cette grande personnalité européenne. L’amitié nouée par Romain Rolland est capitale et inattendue : Malwida von Meysenbug 312  a près de soixante-quinze ans lorsqu’il la rencontre en
janvier 1890, grâce à son ancien maître en histoire de l’Ecole Normale, Gabriel Monod. L’idéaliste allemande a tout une expérience de vie à faire partager. Elle fut très proche d’Alexander Herzen 313 , et elle côtoya toute l’élite révolutionnaire européenne (dont Giuseppe Garibaldi, Giuseppe Mazzini et Felice Orsini). Elle a, en outre, combattu pour la rénovation du système éducatif traditionnel. Elle fut l’amie intime de Richard Wagner, et elle a ainsi suivi les débuts du festival de Bayreuth. Elle fut une proche du jeune Friedrich Nietzsche, avec lequel elle correspondit, et auquel elle consacra un essai. Que l’on s’imagine l’impression qu’a pu produire sur le jeune Rolland la rencontre avec une telle personnalité érudite (curieusement méconnue aujourd’hui), amie des plus grands !

      La découverte de la grande dame, qui a tant à raconter et à faire découvrir, faisant à Rolland le récit des “ divers souvenirs de sa vie si intéressante ” 314 , survient au bon moment pour le jeune homme, qui certainement n’en attendait pas tant ! Sans doute, aux yeux de Rolland, Malwida von Meysenbug incarnait l’idéalisme : cet idéalisme même qu’il avait reconnu en lui, et rencontré dans ses lectures, mais dont il n’avait encore jamais rencontré de représentation physique 315 . Et, Malwida von Meysenbug est l’Idéal, en ce qu’elle offre la plénitude de son expérience et de son savoir dans la relation avec le jeune Rolland :

      

      Voilà une vie purement intellectuelle. 316 

      Nous parlons de tout, nous philosophons ; nous faisons de l’art et de la métaphysique ; cette vieille dame sait tout, a tout lu, tout senti, et elle a une pensée qui lui appartient, qu’elle n’a point puisée dans les livres ; elle est toute pleine de vie, d’enthousiasme et de bon sens. 317 .

      

      Pour Rolland, Malwida von Meysenbug est bien le “ tout ” : un tout qui impose le respect, mais qui plus encore insuffle une énergie intellectuelle et une énergie à vivre. La correspondance de Rolland avec sa mère permet de connaître les sujets de débat avec Malwida von Meysenbug : “ Nous avons discutaillé. Elle a attaqué Racine, que j’ai défendu ’con amore’, et j’ai attaqué Goethe (le théâtre de Goethe), qu’elle a célébré avec enthousiasme. ” 318 . Dès 1890, Malwida von Meysenbug insiste pour que Rolland lise Goethe 319 . Elle a “ une admiration sans bornes ” 320  pour Goethe, et elle réussira grâce à de nombreuse discussions à faire évoluer l’opinion de Rolland 321 , preuve de ses capacités pédagogiques et de son influence. Elle initie Rolland à la philosophie nietzschéenne. Grâce à Malwida von Meysenbug, Rolland en apprend davantage sur Wagner et son admiration se renforce : “ A juger par elle de la société de Wagner, on a une grande idée de ce monde d’élite, et Wagner lui-même en est encore grandi. ” 322 . Malwida von Meysenbug fait l’admiration de Rolland parce qu’elle est un modèle de sérénité 323 , comme Goethe à la fin de sa vie. Et, elle est une représentante vivante “ de la plénitude de vie ” 324 , que Rolland compare à l’état d’esprit des membres du cercle de Weimar. Les rares points de mésentente font écrire à Rolland que “ l’accord parfait serait ennuyeux à la longue. ” 325 . Car, il y a accord parfait entre ces deux âmes idéalistes : c’est l’harmonie que Rolland découvre enfin 326 . Rolland trouve en Malwida von Meysenbug un guide sûr qui fait des deux années en Italie des années décisives de sa formation.

      

      Après le retour de Romain Rolland en France, les relations intellectuelles perdurent, avec la même richesse et la même intensité, mais elles sont épistolaires. Cette correspondance, quotidienne, constitue un fonds énorme (plus de sept cent lettres de Malwida von Meysenbug à Rolland). Seule une sélection de ces lettres a été publiée 327 . L’échange est très riche. Rolland a toujours besoin d’être orienté dans son apprentissage : il souhaite avancer et comprendre. Il sait que Malwida a toutes les ressources nécessaires pour lui apporter ce qu’il recherche. Et, Rolland poursuit l’habitude, prise à Rome, d’un “ long bavardage artistique ” 328 , qu’il soit débat sur les lettres, sur la musique, sur l’esthétique. Et, de Rome, Malwida von Meysenbug envoie à Rolland livres et articles 329 .

      Malwida von Meysenbug, par ses discours, a rendu plus nettes les convictions que Rolland sentait en lui et elle les a renforcées. Lorsque Rolland méconnaît un sujet, il se place en position d’élève, qui demande à son maître des explications et des éclaircissements 330 . Mais il ne formalise pas de la sorte sa relation avec elle, il considère la relation sous l’angle de l’amitié, et ses requêtes sont envisagées comme des services demandés à une amie. Ainsi, il en appelle à Malwida, par exemple, pour l’éclairer sur le théâtre de Schiller, qu’il comprend mal :

      

      J’ai vraiment de la peine de ne pouvoir aimer davantage Schiller (je parle de son théâtre) […]. Mais c’est un service que je vous demande ; aidez-moi à comprendre. […] Mais voici des années que je réserve mon jugement sur Schiller et je ne suis pas plus avancé qu’au premier jour. Je viens de relire Wallenstein. […] j’ai une sympathie secrète et profonde pour l’âme de Schiller ; ses préfaces, ses lettres, me frappent au juste endroit du cœur […]. Mais l’œuvre même me glace. 331 

      

      La démarche de Rolland indique toute sa confiance en Malwida von Meysenbug comme étant un guide sûr. Rolland lui octroie la stature du maître en mesure, forcément, de l’aiguiller. Le disciple à l’écoute éprouve le besoin de comprendre et de ressentir comme son modèle, qui l’initie à tant de génies : il écrit ainsi dans le post-scriptum de sa lettre : “ J’ai tant désiré toujours aimer Goethe et Schiller comme vous les aimez ! Je n’y arrive point. ” 332 .

      Rolland a, naturellement, lu les œuvres de Malwida von Meysenbug : d’abord ses Mémoires, puis un roman, et des nouvelles qu’il admire sans retenue dans l’emportement de son admiration sincère 333 . Mais, c’est certainement le récit de la vie riche et mouvementée de Malwida von Meysenbug, Mémoires d’une idéaliste 334  qui compte comme modèle durable. Malwida von Meysenbug offre l’ouvrage à Rolland. Si le disciple est déçu par le ton de l’ouvrage, jugé froid 335 , il y voit cependant tout l’intérêt du contenu, en témoigne sa demande à Malwida d’écrire la suite de ses Mémoires : “ Je vous en supplie, écrivez-les. Je crois votre vie un exemple admirable pour tous ; il importe qu’il reste éternel. ” 336 . Et, en effet, les mémoires de Malwida von Meysenbug constituent une mine précieuse, qui en plus d’être un témoignage sur le mouvement intellectuel, politique et social qui s’est mis en branle au milieu du dix-neuvième siècle, comporte de nombreuses réflexions pertinentes sur l’homme, la nature et la société, suite aux lectures, grandes rencontres et conversations de l’intellectuelle allemande. Ce sont également les témoignages des différents engagements de Malwida von Meysenbug (dans le féminisme,

      pour une réforme de l’éducation, pour la condition du peuple), et les désillusions sur le monde politique, qui confèrent aux Mémoires d’une idéaliste un statut d’exemple. L’ouvrage atteste que les points communs ne manquent pas entre l’intellectuelle allemande (en réalité, européenne) et le jeune homme. Malwida von Meysenbug, désireuse dès sa jeunesse “ de vouer [sa] vie à l’art ” 337 , défend la liberté et l’égalité des hommes. Son expérience de professeur (à Londres) la conforte dans son rejet de “ l’étroitesse d’idées ” que constitue “ la ’bonne’ éducation ” 338 , et dans l’idée d’une réforme de l’instruction à conduire. Les impressions de Malwida von Meysenbug devant le spectacle de la Nature (les Alpes, ou les paysages du Midi) sont proches de celles de Rolland. Ainsi, l’engagement idéaliste de Malwida von Meysenbug en faveur de l’humanité et de la fraternité, et les exemples des personnalités côtoyées, n’ont pu manquer de résonner durablement en Rolland 339 , et peut-être de le pousser à l’engagement pacifiste.

      

      Grâce à la confiance de Malwida von Meysenbug en son œuvre naissante, Romain Rolland poursuit son travail. Malwida est un moteur pour Rolland : elle s’évertue à le faire agir, même lorsque le jeune homme sent revenir le découragement, à Paris. Elle a en effet reconnu “ les dons exceptionnels ” 340  de l’écrivain naissant, et convainc Rolland de poursuivre dans la voie de l’écriture. Malwida von Meysenbug l’encourage et le stimule, et Rolland

      

      sait qu’il peut lui lancer ce qui ressemble à un appel à l’aide :

      

      Les paroles ne signifient rien ; les écrits, moins encore. C’est agir qu’il faudrait. Mais je ne sais pas agir ; j’aurais besoin que quelqu’un me montrât, comme on montre à un enfant à marcher. 341 

      

      Le mentor éprouve un réel intérêt à suivre la formation de son élève 342  et à guider au mieux le jeune homme dans son évolution 343 , en veillant sans doute à ce qu’il ne perde pas de vue leurs idéaux communs.

      Romain Rolland est reconnaissant du soutien que lui témoignent ses amis 344 , maintenu ainsi dans la vie et dans le travail, et évitant la neurasthénie qui le menace parfois :

      

      J’ai bien besoin de chercher, de loin en loin, un peu de bonheur dans les âmes souriantes de mes divins amis ; car j’ai souvent de cruelles tristesses. Rien ne me soutient plus alors. 345 

      

      Incontestablement, il a trouvé en Malwida von Meysenbug le mentor qu’il souhaitait rencontrer, comme l’atteste le vocabulaire employé pour désigner l’intellectuelle allemande (“ modèle ”, “ exemple ”, “ influence affectueuse ” 346 ). Malwida von Meysenbug incarne ce qu’attendait le jeune homme, à savoir une personnalité riche qui conçoive une relation formatrice en totale liberté : “ je remercie Dieu, d’avoir trouvé en vous un si ferme soutien, et dans votre vie un si noble modèle ! ” 347  lui écrit-il. Elle a donc transmis son credo à la nouvelle génération, faisant de Rolland son fils spirituel, héritier d’idées humanistes à défendre. C’est elle qui a porté à la connaissance de Rolland plusieurs des personnalités dont il s’inspirera pour ses écrits ou auxquels il consacra des travaux Malwida von Meysenbug a aussi ouvert Romain Rolland au monde vivant, en lui enseignant le passé, en lui montrant le présent, et en l’engageant vers l’avenir.

      

      


2) État d’esprit de la génération de Romain Rolland

      

      L’adolescence et les années d’études constituent par excellence une période fiévreuse, durant laquelle coïncident un changement physique et une vie scolaire qui mêle les questionnements, les doutes, et les projets, sans avoir encore aucune expérience de la vie. Comprendre ce qui fait débat pour le jeune Rolland, signifie aller au cœur d’une personnalité en formation. L’esprit critique se forge, au gré des tâtonnements et de détours réflexifs, en fonction de l’époque, des modes, et des lectures. L’état d’esprit du jeune Romain Rolland en formation est corrélé à l’époque dans laquelle il évolue, à sa génération de la fin de siècle. Le Credo quia verum rédigé par Rolland témoigne des questions qui agitent l’époque et donc l’étudiant de l’Ecole Normale. Mais, l’état d’esprit de Rolland évolue selon différentes phases inhérentes aux questions qu’il se pose.

      Le jeune Rolland cherche à “ être ” et a d’abord le sentiment de n’être rien, ou d’être peu, sentiment banal dans les années d’adolescence. Mais, la révélation provient de la formation scolaire, à partir des années de préparation au concours de l’Ecole normale supérieure : la formation dévoile à Rolland la richesse de l’esprit, elle donne un sens à ses capacités intellectuelles 348 . La formation répond au questionnement sur son être, elle est l’origine d’une naissance intellectuelle pour Romain Rolland. Une transformation s’opère en lui, puisqu’il se découvre la faculté de se sentir vivre : “ Depuis quatre ans que j’ai ma pleine et entière conscience, je suis fier de moi : j’ai fait beaucoup, de peu de chose. ” 349 , écrit-il. C’est que la faculté de penser lui octroie la possibilité de se conduire lui-même. Il trouve un sens au fait de vivre, auquel il a réfléchi durant ses études de lycéen 350 . Par sa formation intellectuelle, Rolland devient acteur de son être. L’esprit est le moteur de sa vie à venir.

      

      Pour comprendre l’état d’esprit de Romain Rolland au moment de sa formation, il est nécessaire de se pencher sur la génération à laquelle il appartient. Henri Peyre, avec Les générations littéraires 351 , a rassemblé le plus grand nombre d’avis sur ce qu’est une génération, en particulier dans

      le domaine des lettres 352 . Qu’est-ce qui caractérise l’époque des années de formation de Rolland ? C’est le sentiment d’être au cœur d’une époque de bouleversements qui mènent à un tournant. Époque qui sait de quoi ou de qui elle se détourne, mais qui ne sait trop vers qui se tourner, et vers quoi elle se tournera ! La seule certitude, c’est que le dix-neuvième siècle va s’achever. Alors, la jeunesse de Romain Rolland se situe dans une période qui voit émerger l’esprit “ fin de siècle ” 353 , période qui fait de sa jeunesse la génération fin de siècle, celle de la fin d’une époque, du changement, de l’inquiétude face à l’inconnu.

      Les revues littéraires donnent le ton de l’esprit de l’époque 354 . Outre la Revue des Deux Mondes, que nous avons déjà évoquée, il y a sa grande rivale, la Revue de Paris 355 . A partir de 1864, la Revue de Paris publie la nouvelle génération : Taine, About, Lemaitre… Mais, aux deux grandes revues du champ des lettres s’ajoutent des revues à l’esprit résolument contemporain.

      Les années de formation de Romain Rolland se situent en pleine époque de “ la tutelle allemande ” 356  : la vogue wagnérienne bat son plein, ce qui désole déjà le jeune Rolland 357 . Une revue voit le jour en hommage à Richard

      et au wagnérisme : la Revue wagnérienne (1885-1888). La revue est fondée et dirigée par Edouard Dujardin 358 , ami de Mallarmé. Tous les arts semblaient, d’après la revue, pouvoir se renouveler grâce à Wagner 359 . Un des wagnériens enthousiastes de la revue est Teodor de Wyzewa (1862-1917) 360 . La Revue wagnérienne est une revue dans laquelle on théorise beaucoup : on y trouve de nombreuses réflexions sur le vers libre, sur les genres littéraires, et en général sur les controverses de l’époque… sujets d’échanges mouvementés. Les controverses entretenues avec Anatole France, Brunetière, Paul Souday, Henri Massis et d’autres, en témoignent.

      En pleine époque symboliste, et cet avis semble t-il restera le même par la suite, Romain Rolland n’a pas d’affinités avec le symbolisme. Il a lu Verlaine et Rimbaud, mais n’est pas particulièrement attaché à leurs œuvres 361 . Lautréamont, Verlaine et Rimbaud, ont préparé le Symbolisme. Joris-Karl Huysmans (1848-1907), avec son roman À Rebours, paru en 1884, a lancé le type du décadent. Mais, au décadentisme succède le Symbolisme, que Jean Moréas (1856-1910) théorise avec le Manifeste du symbolisme en 1886. Stéphane Mallarmé (1842-1898) publie dans la Revue wagnérienne ou la Revue indépendante 362  : ses réceptions du mardi tendent à faire de lui le maître des symbolistes.

      De même La Revue blanche (1889-1903), qui défend Debussy, Seurat, ou Toulouse-Lautrec, “ sert les causes de Wagner ” 363  et réunit la génération fin de siècle. Léon Blum (1872-1950), ancien normalien, est le grand critique littéraire de cette revue prestigieuse à partir de 1895. Deux revues littéraires se font aussi une grande réputation : La Plume. Revue littéraire et artistique, qui organise des expositions et des soirées permettant des rencontres entre éditeurs et écrivains et artistes ; le Mercure de France 364 , tribune du symbolisme, réunit de jeunes écrivains, et se fait surnommer “ La Revue des deux Mondes des jeunes ”. Remy de Gourmont est le critique attitré de la revue, et réunira ses nombreux articles et galeries de portraits dans Promenades littéraires 365  et le Livre des masques 366 .

      L’époque est à la remise en question du roman français, à cause de l’opposition faite entre deux types de littérature : “ le fossé se creusait entre la littérature de création et la littérature de consommation. ” 367 . Le Naturalisme 368  est rejeté, le Réalisme a évolué, le roman russe, mais aussi anglais 369 , est en vogue. L’enquête menée par Jules Huret en 1891 sur “ l’évolution littéraire ”, ponctue cette interrogation cruciale sur la littérature en France 370 . La génération des jeunes écrivains s’oppose à la génération précédente, éternel jeu d’amour et de désamour : les oppositions se renforcent, entre corps et esprit, naturalisme et psychologisme, scientisme et spiritualisme. Paul Bourget supplante Emile Zola (également rejeté par de plus jeunes naturalistes). Les controverses en littérature entraînent le doute et l’interrogation chez la jeune génération souhaitant écrire. Si les personnages des romans russes enthousiasment les lecteurs, c’est que les écrivains ont su les disséquer autrement que par la voie unique de la science, sans laisser trop de place à la logique, et en respectant les contradictions possibles de l’homme. La vogue russe a une incidence certaine sur les écrivains français. Teodor de Wyzewa traduit Tolstoï en français, auquel il consacre des articles, ainsi qu’à Tourgueniev, Gogol, Dostoïevski, qui sont très lus 371 . L’influence de Tolstoï est très importante, et une religiosité tolstoïsante se propage chez les écrivains français 372 .

      Il faut cependant déterminer en quoi Rolland appartient à sa génération, et selon quels critères il peut y être inclus ou non. Pour Jules Romains, c’est

      moins une doctrine et un programme qui créent l’unité d’une génération, que certaines intuitions communes 373 . Il nous semble que Rolland est effectivement de sa génération, non par une adhésion complète et entière à une école, mais par des intuitions partagées : intuition de ce que peuvent apporter les arts en littérature (et surtout la musique), et aussi intuition de l’intérêt des sciences (surtout de la psychologie), à condition que ce ne soit pas le règne du tout-scientifique. Tout d’abord, Romain Rolland appartient à la génération fin de siècle par la véritable passion qu’il éprouve pour Richard Wagner. La génération rollandienne s’enflamme pour la musique, marquée par Wagner. Cependant, si Rolland est abonné à la revue, c’est pour Wagner : “ il s’abonne, dès le premier numéro, à la Revue wagnérienne, mais c’est pour y trouver Wagner et non pas les poètes wagnériens ” 374 . Mais, nul doute que l’idée du mélange des arts fera dès lors son chemin dans l’esprit de Rolland. L’époque est également marquée par deux forces contraires. La Science a bouleversé le siècle : l’esprit scientifique s’est propagé, il a gagné tous les domaines de pensée. Rolland est surpris par le succès des sciences, mais le littéraire accueille avec bienveillance les apports de la science :

      

      Il me semble (et je ne suis pas le seul) qu’une nouvelle période s’est ouverte dans l’humanité. C’est l’époque de la science. Même ceux qui, comme moi, sont réfractaires à la science et se donnent tout à l’art, ouvrent la voie joyeusement à ce triomphe universel et eux-mêmes portent dans l’art et dans la foi un esprit scientifique. 375 

      

      La science est entrée en littérature. Et la psychologie, science renouvelée, attire toute l’attention, en particulier par les possibilités de développement des personnages qu’elle offre. La psychologie a de l’importance pour Romain Rolland, puisqu’il fustige ceux qui ne font pas preuve de psychologie 376 . Au moins à l’adolescence, Rolland est attiré par la psychologie, et lui-même a le sentiment d’en faire preuve : “ Tous deux [Suarès et RR] nous sommes, avant tout, artistes ; mais je suis bien plus psychologue ; et Suarès, bien plus peintre. ” 377 . Quant à la religion, mise en question par la science, elle fait place, lors des accès de mal-être de la génération fin de siècle, au mysticisme. Rolland partage cet état d’esprit, dont il témoigne dans son journal de normalien :

      

      Je me recroqueville en moi ; et j’ai envie de pleurer d’ennui, de fatigue de vivre sans voir plus clair, sans respirer plus largement. Alors, mon dangereux mysticisme m’aspire. Je me sens sucé par l’Etre ; et je n’y trouve pas de charme. 378 

      

      Déjà, les convictions religieuses de Rolland se forgent, et lui font rejeter le tout-scientifique comme le cléricalisme. La Religion de Rolland est celle du Dieu intérieur, la seule conviction religieuse dont il souhaite la propagation. Alors, le jeune homme montre un état d’esprit volontiers idéaliste 379 . Romain Rolland a conscience d’être en pleine croissance, en formation intellectuelle et spirituelle, avec comme objectif d’être un tout, un homme complet : “ Je définis l’Etre : ce qui est tout, – la sensation totale, – la sensation d’être tout, d’être complet, d’être libre. (…) Etre tout, c’est le bonheur suprême, que promet peut-être la mort. ” 380 .

      Rolland écrit la vingtaine de pages du Credo quia verum en 1888, la préface seule est datée, du 4 mai 1888 381 . Ce texte rollandien fait véritablement appel à la “ compétence intertextuelle du lecteur ” 382  tant il est truffé de références. Dans la préface, Rolland rapporte son intention, avec le Credo quia verum, de dresser un bilan des années de formation passées. La formation semble nulle à Rolland du point de vue humain, puisqu’il n’a alors aucune expérience de la vie : “ J’ai moins profité de ma jeunesse qu’aucun jeune homme de mon âge. ” 383 . La formation intellectuelle de l’Ecole normale a en tout cas été très solide : “ des années de solitude comme celles-ci, de solitude inquiète, douloureuse, affamée de savoir et d’amour ” 384  ont permis une culture livresque étendue en de grands domaines (Histoire, Philosophie, Littérature). Et tout le paradoxe du Credo est là : rédiger “ une explication du monde ”, selon sa “ certitude ” et sa “ foi ” 385  de jeune homme de vingt-deux ans. Faute d’expérience, Rolland ne peut se reposer que sur sa culture livresque : ce qu’a bien cerné Stefan Zweig, écrivant du Credo qu’il s’agit d’“ une sorte de testament spirituel, une confession morale et philosophique ” 386 . Testament, en effet, car le Credo atteste du savoir acquis et des principes recueillis par Rolland au cours de ses lectures. Dès la deuxième page de la préface, il fait

      référence au Second Faust de Goethe. Rolland sait qu’il est encore en pleine formation, qu’il n’a pas encore regardé la “ réalité multiple ” 387 . Il nous donne une première clé de sa conception de la formation : en aucun cas elle ne saurait se contenter d’être une formation scolaire et livresque, il faut observer la vie et en connaître toute la réalité, et le savoir normalien ne pourrait prétendre en résoudre toute la complexité. Et surtout, Rolland conçoit la nécessité de se détacher de lectures troublantes pour un esprit adolescent, œuvres de cette fin de siècle qui perturbent :

      

      Opposons fermement notre cœur aux flots montants de cet égoïsme pessimiste, que nous porte le réalisme chagrin ou l’idéalisme dévirilisé d’une littérature lasse et blasée. Méprisons doucement ces tristes pensées d’hommes intelligents qui n’ont jamais aimé. 388 

      

      Si ces lectures gênaient Rolland, c’est qu’elles peignent un présent sombre, un avenir douteux, sans amour parmi les hommes, ce qui va à l’encontre de l’espérance rollandienne. Il cite Maupassant juste après, sans préciser la source 389 . Il se peut que Rolland ait songé aussi à Huysmans, à Zola ou encore à Bourget. Les controverses en littérature entraînent le doute et l’interrogation chez la jeune génération souhaitant écrire.

      Rolland pense donc, avec naïveté, que les années passées lui permettent malgré tout de rédiger cette étude ambitieuse, allant jusqu’à vouloir se convaincre qu’elle pourrait être utile. Rolland traite des principaux motifs de réflexion qui lui tiennent à cœur : la Vérité, la Foi, la Liberté, la
Mort, l’Amour. Le verbe aimer revient sous de nombreuses formes tout au long du Credo.

      Et, en appendice du chapitre “ De la liberté ”, il consacre quelques pages intitulées “ Aux philosophes ”, dans lesquelles il ne cite ni philosophe, ni courant philosophique, mais s’interroge sur “ le mot de la vie ” ; il pose les deux questions qui lui semblent capitales : “ 1° que sommes-nous ? (essentiellement, et non dans le détail infini) ; 2° comment devons-nous vivre ? ” 390 . Dans la seconde partie de l’appendice, Rolland expose ses “ Règles d’une Morale provisoire ”, la règle inaugurale consistant à “ Fixer un but à sa vie. S’imposer une tâche. ” 391 . Rolland engage les jeunes gens comme lui à suivre son exemple :

      

      Un de mes principaux conseils aux jeunes gens qui me ressemblent, c’est de faire au plus tôt leur testament spirituel, leur paquet de voyage. (…) Donc, accomplir l’essentiel, brièvement. Se mettre en règle avec sa voix profonde. Et puis, agir, sans plus penser au souci de la route, brève ou longue.

      Mon testament à moi, ce sont ces notes. 392 

      

      Enfin, le Credo quia verum s’achève avec un chapitre intitulé “ aimons ”, très religieux, dont la dernière ligne est : “ laus amori ! ” 393 . L’humanisme rollandien commence à éclore : il s’agit de défendre l’amour de tout ce qui est.

      Romain Rolland a le constant désir d’apprendre et de découvrir, l’époque de sa jeunesse en témoigne. Jeune homme, il fait part à sa mère de sa volonté, qui se distingue de celle son ami Suarès :

      

      J’ai le désir passionné, non pas de vivre, mais d’avoir vécu. Je ne suis pas encore assez mûr, assez complet, pour m’arrêter, et pour jouir paisiblement de mon esprit et de mon art. Mais c’est toujours l’idée de la tranquillité future, de l’inaction rêveuse et artistique, qui me soutient quand je travaille et que j’agis maintenant. (…) Aujourd’hui, je me remplis de souvenirs, d’observations et de pensées, pour les digérer pendant le reste de ma vie, sans plus avoir besoin du monde, et sans lui donner de droits sur moi. (…) Plus tard, je serai libre, et je ferai comme Suarès, si je veux 394 

      

      Acquérir la sagesse pour la savourer ensuite dans la solitude de réflexions, telle est l’aspiration du jeune Rolland. Il affirme à plusieurs reprises, “ je n’aime pas agir ” 395 , mais conscient que l’expérience lui est nécessaire, il se soumet à l’action. Il souhaite alors vivre à l’écart du monde. Il fera le contraire !

      L’état d’esprit de Rolland passe par plusieurs phases en ces années de formation : c’est qu’il se constitue une personnalité, et se forge des opinions artistiques, religieuses, ce qui implique nécessairement des questions, des hypothèses et des revirements. D’où un comportement variable chez Rolland, qui passe d’un sentiment de désespoir stérile à une énergie créatrice et salutaire. Le Journal de l’Ecole Normale témoigne largement des inquiétudes et de l’ennui de Rolland. Mais après les années normaliennes, dans la formation de Rolland, il y a les deux années essentielles à l’Ecole de Rome, qui lui permettent enfin de faire l’expérience de la vie. Cela manquait cruellement à sa formation, nous l’avons vu, Rolland en avait conscience : “ je profite de mon éloignement pour en tirer tous les avantages ” 396 , indique t-il.

      L’état d’esprit de Romain Rolland a considérablement évolué grâce aux années italiennes. Cette fois, Rolland se sent pleinement acteur de sa vie, qu’il conduit à sa guise en Italie. Comme le constatent les amis de Rolland, il évolue, ainsi Suarès lui écrit en 1890 :

      

      Tu as de l’allégresse et de la gratitude pour la vie parce qu’elle est tienne ; (…) pourquoi ne te vois-je plus timide au contact du monde, sédentaire et tranquille ? Pen, mon cher Pen, vous êtes toujours le même, mais vous avez diablement grandi 397 

      

      Rolland, par le travail, valeur à laquelle il croit et qu’il défend, trouve la confirmation que le sens de sa vie tient dans l’esprit : “ j’ai bien travaillé depuis cinq mois ; je me suis prouvé à moi-même ma propre valeur ” 398 .

      Les années 1890 sont l’époque d’une “ fièvre intérieure ” pour Romain Rolland : “ j’ai une fièvre intérieure (une bonne fièvre), une ardeur de vie et d’activité ” qui se dépense “ en pensées, ou en écrits ” 399 . Il est admiratif devant la Renaissance italienne : “ La Vie s’écoule et s’étend comme un grand fleuve, avec une liberté et une ampleur magnifiques. C’est le libre jeu de la Vie, de la Vie saine, pleine, en toute floraison. ” 400 . Rolland est visiblement inspiré, grâce à la vie dont il commence à pressentir la saveur, même avec tout ce

      qu’elle implique. C’est pourquoi en littérature il cherche à sentir la vie :

      

      Ce dont j’ai besoin, c’est de vie ; et je suis attiré par ceux qui surent la recréer avec exactitude, ou mieux, la créer plus complète et plus riches dans les grands drames et les grands romans. Partout, c’est le drame qui m’attire, et le jeu des passions. 401 

      

      En 1891, citant un extrait de Rosmersholm d’Ibsen, Romain Rolland écrit : “ ’Je t’assure que j’ai une grande disposition à être joyeux.’ Est-ce bien Rosmer qui parle ? N’est-ce pas moi plutôt ? Je ne sais. ” 402 .

      Et, cependant, le découragement qu’il ressentait quelques années plus tôt saisit à nouveau Rolland lorsqu’il ouvre trop grands les yeux. Alors, l’esprit fin-de-siècle régnant l’atteint de plein fouet et les douces sensations de vie connues en Italie s’envolent. Rolland ne peut s’exclure longtemps du monde et s’évader dans les beautés italiennes. La confrontation avec son époque lui est douloureuse :

      

      Je sais tout le beau et le bien qu’on peut faire ; (et peut-être j’en puis faire une partie) ; mais je sens si bien que le monde actuel ne s’en soucie pas ; il ne s’occupe que de mourir joyeusement ; car je ne vois autour de moi que symptômes de mort, de ruine, de néant. La civilisation moderne s’écroule. L’Europe actuelle est pourrie comme le vieux monde romain. (…) Les mauvais sont vils ; les bons sont insipides. 403 

      

      Les illusions quant aux sciences qui pourraient tout résoudre s’écroulent, c’est la “ liquidation générale ” 404 . “ Je ne sais s’il y a de l’espérance dans l’air. Mais à coup sûr, il y a beaucoup de désespoir (…). Nous ne pouvons tomber beaucoup plus bas ; nous nous relèverons donc. ” 405 . Quand, en 1892, Rolland dresse un bilan du contexte de sa vie depuis la naissance, le tableau est bien sombre :

      

      Moi, qu’ai-je vu depuis mon enfance ? Aussi loin que je me rappelle, la patrie envahie, humiliée ; Paris brûlé par les bandits ; l’esprit matérialiste et sceptique du second empire, aigri par les malheurs et devenu ce lourd, grossier et sanglant pessimisme d’aujourd’hui ; (…) la haine et le mépris partout respirés, soufflés dans l’air autour de moi ; le Néant en Europe depuis la mort de Wagner (…) ; la Guerre sans cesse menaçante, l’horrible guerre (…) il me semble que peu d’époques de l’humanité ont été plus lugubres, plus remplies du souffle de la Mort. Je me suis réfugié dans l’Art (…). 406 

      

      Ainsi, Rolland rétorque, à son époque troublée, par l’écriture (et d’abord la rédaction de ses deux thèses). Il maintient donc la nécessité d’une évasion, mais qui soit créatrice, qui ait du sens. Les études et recherches de Rolland sont le recours au néant qui l’environne, parce qu’elles lui permettent d’être l’acteur de sa vie, et qu’elles ont un sens.

      

      Le changement de siècle coïncide avec un changement net survenu chez Romain Rolland, tout à fait homme alors mais qui, surtout, trouve sa voie, très déterminé à la suivre. Ses priorités se dessinent nettement, et il ne les oubliera pas : “ Plus je vais, plus je me convaincs qu’une chose importe : la vie, la force et la sincérité de la vie. ” 407 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


C) Constitution de valeurs autour du développement de l’homme

      

      Tracer pour l’homme l’itinéraire à suivre afin de se développer implique de justifier et de raisonner l’itinéraire choisi. L’expérience vécue par d’autres a alors valeur de justification puisqu’elle permet d’éviter un itinéraire hasardeux, en se fondant sur le connu, la référence. Romain Rolland prend en compte l’itinéraire de Goethe pour construire sa conception de la formation de l’homme. Les Conversations de Goethe avec Eckermann 408  vont servir de base à la réflexion du jeune Rolland. Le dessein imaginé par Johann Peter Eckermann était d’évoquer des sujets qui l’intéressait, et de faire ainsi réagir Goethe, tant sur ses œuvres que sur ses idées, ou sur des expériences vécues par l’un ou par l’autre, ou encore sur des lectures d’Eckermann ou même sur ses rêves 409 . L’intérêt majeur de l’ouvrage se situe dans la diversité des sujets, où tout est une invitation à la réflexion sur chacun des sujets. Les Conversations sont une perpétuelle incitation à réfléchir au monde, à l’homme, au poète. Si les entretiens offrent une large place à la situation de la littérature et du poète tels que Goethe les envisageait, ils fourmillent de conseils dispensés par le maître au disciple : conseils sur le comportement, sur les lectures, sur l’apprentissage des langues et des sciences naturelles, etc. A bien des égards, l’origine du recueil a dû faire écho dans l’esprit du jeune Rolland à cause de sa recherche du même type de relation intellectuelle que celle qui lie Goethe et Eckermann.

      La formation de l’homme que retient Rolland s’appuie sur des valeurs morales donnant sens au développement de l’homme, puisque l’homme en formation doit tâcher à son tour d’incarner ces valeurs de référence. Une note de Goethe recopiée par Rolland atteste cette démarche :

      

      Il faut prendre garde de ne chercher jamais les éléments de développement que dans ce qui est parfaitement pur et moral. Toute œuvre qui a un caractère de grandeur nous forme. 410 

      

      En accord avec Goethe, Rolland va se constituer des valeurs de référence pour se former : nous verrons comment l’exemple du maître de Weimar a nourri le jeune Rolland.

      Pour clore notre travail sur la formation de Romain Rolland, nous analyserons le discours rétrospectif de Rolland sur la question, en faisant référence de nouveau à sa correspondance ou à ses Mémoires, mais également à des articles de Rolland en forme d’hommages aux modèles de sa jeunesse. Il s’agira de vérifier dans quelle mesure le discours rollandien sur sa formation passée est le lieu d’une déformation sur le savoir expérimenté et reçu. Il y a déformation, inévitablement, du fait des années qui séparent Rolland de sa formation lorsqu’il l’évoque… le temps arrangeant ou dérangeant la réalité du vécu, la mémoire conservant ou non certains aspects. Pourtant, fidèle à son credo, Rolland n’est pas coupable d’un arrangement des faits abusif.

      

      


1) Valeurs nourricières pour Rolland : l’exemple de Goethe

      

      Johann Wolfgang von Goethe incarne pour Romain Rolland la pensée philosophique sur le développement de l’homme, “ développement ” désignant chez Goethe la formation, tant intellectuelle qu’humaine. Si le penseur et écrivain de Weimar pourrait d’abord être convoqué, au vu de notre sujet, pour ses romans de formation, il est abordé par le jeune Rolland sous un tout autre angle. C’est la lecture rollandienne de Goethe et l’interprétation qui en est faire qui nous intéressera donc ici. Rolland s’est nourri des valeurs de Goethe quant au développement de l’homme : ces valeurs ont contribué à sa formation intellectuelle.

      

      Dès sa jeunesse, Rolland évoque Goethe comme référence importante, ce qu’illustre la maxime de prédilection chez Rolland :

      

      Bien avant 1884, en tête de tous mes cahiers, je répète obstinément cette inscription de Goethe :

      Une vie inutile est une mort anticipée.

      Et quand je dis : vie, je dis combat. 411 

      

      La conception goethienne de l’utilité de la vie semble prise comme directive par Rolland : il doit conduire sa vie, il doit en retirer quelque chose. Cette maxime l’entraîne à agir et à construire, avec un but : être utile. Il restera à déterminer pour Rolland comment mettre en œuvre la précieuse directive.

      Dès juillet 1888, Rolland mentionne dans son Journal de l’Ecole normale les Conversations de Goethe avec Eckermann : l’ouvrage restera à ses yeux le livre essentiel de Goethe 412 . D’après une indication dans son journal de normalien, il semble qu’il ait lu la deuxième traduction 413 . Il n’a donc eu accès qu’en partie aux réflexions d’Eckermann, mais a eu accès à des textes de Goethe n’appartenant pas à l’ouvrage rédigé par Eckermann 414 . Romain Rolland décrit l’ouvrage comme “ une vraie petite Bible du dix-neuvième siècle ” 415  ; il le relira tout au long de sa vie. En 1889, Suarès fait allusion dans une lettre à l’admiration de Rolland pour l’auteur des Conversations avec Eckermann : “ Göthe, – Votre Grandeur qui l’adore et aspire à la sienne (…) ” 416 . Suarès nous met sur la voie d’une aspiration de Rolland : alors à quoi aspire le jeune Rolland sur le modèle de Goethe ?

      La date de lecture des Conversations avec Eckermann est vraisemblablement de 1887, la relation intertextuelle du journal de normalien avec l’ouvrage d’Eckermann l’atteste. Dans son journal, en juillet 1888, Rolland intègre des extraits des Entretiens. Mais, ces extraits font partie des éléments résumés lorsqu’il a recopié ses carnets en 1912, puisqu’il est mentionné : “ Citations des Conversations avec Eckermann, notamment celle-ci ” 417 . Une seule citation est recopiée, il n’y a plus trace pour le lecteur des passages considérés à l’époque comme marquants par Rolland 418 . La citation mentionnée peut dès lors être envisagée, du fait de son statut privilégié (elle a été sauvée), comme un texte de grande valeur aux yeux de Rolland. Il s’agit de déterminer pourquoi. Eckermann rapporte un exposé de Goethe sur ce qui tient de l’inné ou de l’acquis chez le poète, et sur ce qu’il est nécessaire pour le poète d’acquérir comme savoir :

      

      Les régions de l’amour, de la haine, de l’espérance, du désespoir, toutes les nuances de toutes les passions de l’âme, voilà ce dont la connaissance est innée chez le poète. (…) pour ne pas blesser la vérité, il faut que le poète étudie ou voie par lui-même. (…) avant d’écrire ce passage : ’Avec quelle tristesse le cercle incomplet de la lune décroissante se lève dans une vapeur humide’, il me fallait observer la nature. 419 

      

      Il est certain que le jeune Rolland a dû être sensible au conseil de Goethe relatif à l’étude de la nature (dans un sens large que l’on pourrait nommer autrement, à savoir “ la vie réelle ”) dans un souci de vérité. Deux pages plus tôt dans le journal, Rolland rapporte une discussion avec Vidal de La Blache : “ Je lui expose mes projets, ma conception de l’histoire réaliste ” 420  et l’intérêt de “ l’analyse des âmes ” 421 . La corrélation entre la lecture des Entretiens (dont les citations sont recopiées logiquement une fois la lecture terminée) et les axes des projets rollandiens fait songer que les directives de Goethe ont alors pesé dans l’orientation rollandienne. L’extrait cité s’achève par un précepte goethien que Rolland fera sien, selon la même visée de vérité que Goethe : précepte qui sera illustré ultérieurement dans les œuvres rollandiennes. Cela nous conduit à suggérer le motif pour Rolland de pratiquer en 1912 des coupes dans les citations de 1888 : les citations au complet auraient pu permettre d’établir, et de prouver, une influence de Goethe sur laquelle Rolland n’avait sans doute pas envie que l’on s’étende (en tout cas à ce moment de son existence). La valeur de la citation gardée tient à sa portée générale, à laquelle souscrivait entièrement Romain Rolland, mais qui est suffisamment vague pour ne pas permettre d’établir de liens avec les propos tenus par Rolland dans son journal.

      Mais, le Credo quia verum nous replace sur la piste de Goethe. L’essai du jeune normalien s’ouvre sur ce constat : “ J’ai vingt-deux ans. (…) Je ne sais rien du monde. ” et “ Je connais mal les hommes ” 422 . Le paradoxe initial d’expliquer le monde sans le connaître, à vingt-deux ans, a peut-être été balayé

      par Rolland parce qu’il a trouvé chez Goethe la même initiative. Goethe avait confié en effet à Eckermann :

      

      J’ai écrit mon Goetz de Berlichingen, disait-il, quand j’avais vingt-deux ans, et dix ans plus tard j’étais étonné de la vérité de mes peintures. Je n’avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais, je devais donc posséder par anticipation la connaissance des différentes conditions humaines. En général, avant de connaître le monde extérieur, je n’éprouvais de plaisir qu’à reproduire mon monde intérieur. 423 

      

      Il nous semble constater ici un phénomène d’intertextualité 424 , reposant sur la conviction de Goethe que “ la connaissance du monde [est] innée chez le vrai poète, et que pour le peindre il n’[a] besoin ni de grande expérience ni de longues observations. ” 425 . Ce que Rolland, qui s’est visiblement senti concerné par le don inné décrit par Goethe, rapporte en ces termes dans sa préface du Credo : “ je crois que le peu que j’ai vécu suffit à établir ma foi, et que tout ce qui s’y ajoutera d’expérience n’y changera que des nuances. ” 426 . De surcroît, cette page précède immédiatement la page des Conversations dont il ne subsiste qu’un extrait dans le Journal de l’Ecole Normale, mentionnée plus haut 427 . Et tout s’éclaire : l’évidence du modèle que constitue Goethe aurait été manifeste en laissant le contexte de cet entretien et en lisant le Credo juste après.

      Donc, Rolland expose sa foi, ses convictions, dans cet essai. Et, il décide qu’il sera en cela guidé par son for intérieur et par ses intuitions, ce qui relève du domaine de l’inné, en écho à Goethe :

      

      Voici bien des années que je vis au fond de moi. Je ne connais guère Romain Rolland ; peut-être ne le connaîtrai-je jamais. Mais il suffit d’avoir quelques fois touché au fond de son Etre, pour en pouvoir parler avec vérité ; et souvent j’y ai atteint, je m’y suis reposé, et je me suis baigné dans la Vie toute-puissante. Ce qui n’était d’abord chez moi qu’intuitions brèves et espacées est devenu presque une habitude (…) 428 

      

      La conception du monde qu’expose Rolland est fortement inspirée par les valeurs de Goethe lues dans les Conversations : Dieu, la vérité, la sérénité, sont autant de valeurs omniprésentes à la fois dans le discours rollandien et dans les entretiens avec Eckermann. Impressionné sans doute par la certitude chez Goethe que tout est création divine et que Dieu est partout, ce qui a donné au maître de Weimar la sérénité qu’il irradie, Rolland s’adresse à un lectorat hypothétique : “ aux âmes souffrantes ” 429 , il indique avoir beaucoup souffert mais être “ parvenu à la paix du cœur ” et vouloir “ la faire passer en [elles] ” 430 . Ainsi, il aspire à aider les autres âmes avec son essai 431 , probablement parce qu’il a été aidé par l’ouvrage d’Eckermann. Il cherche à transmettre les clés de la sérénité, trouvées chez Goethe auquel il fait référence. Rolland indique que selon lui, “ l’idéal humain serait de concilier ” trois éléments qu’il définit comme étant “ 1. La sérénité souriante, la paix ironique ”, “ 2. L’ardeur de la passion ” et “ 3. La charité de Tolstoy 432 . ” 433 . Pour chaque élément, il précise les modèles auxquels il songe : pour le premier élément il cite notamment Goethe. Bien que l’ouvrage ne soit pas mentionné dans le petit essai rollandien, Rolland avait été impressionné par la sérénité goethienne qui se dégage des Entretiens de Goethe avec Eckermann 434 . Et les corrélations identifiables entre cet ouvrage et le Credo quia verum montrent assez bien comment Rolland s’est imprégné de l’idée de sérénité, qu’il a transformé en objectif à atteindre. Il puise dans Goethe la puissante idée d’équilibre des forces qu’il illustrera dans Jean-Christophe, d’harmonie des éléments, ce qui est moins de l’ordre de l’ironie que de l’ordre de la sérénité. Et, Rolland aspire à trouver la volonté d’y parvenir :

      

      Prodige d’équilibre entre les forces opposées. N’y atteint pas qui veut. Mais il vaut d’être tenté. (…) Les bassesses qui nous révoltaient deviennent des jeux de lumière ; et la sérénité du tout les embrasse dans son harmonie. 435 

      

      Romain Rolland souhaite bénéficier du “ soleil de la sérénité ” 436  : le Credo quia verum est baigné par celui que Rolland appellera le “ soleil-Goethe ” 437 . Déjà, sans doute, Rolland assimile Goethe au soleil, soleil qui est “ la force fécondante de Dieu ” 438  : les lumières de Goethe éclairent Rolland, la force fécondante sème dans le jeune esprit rollandien… Rolland, qui saura aussi recueillir la chaleur bienfaisante de l’astre de Weimar.

      Alors, Rolland dégage les différents axes d’une ligne de conduite harmonieuse pour parvenir à l’objectif de la sérénité.

      D’abord, il faut d’après Rolland que la ligne de conduite soit déterminée par la vérité : il a “ la volonté ferme et la force d’âme nécessaire à la recherche de la Vérité ” 439 . Comme Goethe 440 , il oppose la nature et la pureté de l’être vrai au monde extérieur, à la société aux idées faussées : “ Il me faut donc écarter tout ce qui me vient du dehors et me plonger au fond de ma vie, dans ce que son essence a de plus pur et de plus réel. Là sera la Vérité, – s’il y a une Vérité. ” 441 . Cette valeur qui nourrit Romain Rolland est aussi une valeur à transmettre, comme l’a indiqué Goethe 442 , en accord d’ailleurs avec Herder,

      spuisqu’ils ont réfléchi ensemble à la question 443 . À partir de ces modèles, Rolland s’évertuera plus tard à transmettre des valeurs, comme nous le verrons avec Jean-Christophe.

      Ensuite, il faut comprendre ce qui régit le monde (et donc l’homme). Il a trouvé chez Goethe que Dieu est partout et justifie tout ce qui existe 444 . Donc, Rolland veut “ trouver Dieu ” 445 , et il passe par une explication confuse sur l’Etre : à la certitude que le réel est “ la sensation présente ” 446  il ajoute en faisant référence à Spinoza 447  qu’“ il n’est absolument certain que l’Etre en soi et par soi ” 448 . Rolland avait lu L’Ethique de Spinoza et avait lui aussi été marqué par cette lecture. Par un cheminement peu clair sur “ la Sensation ”, il en arrive à Dieu qui est “ tout et partout ”, “ Unité infinie qui contient l’univers ” 449 . Rolland reconnaît dans son journal sa difficulté à exprimer sa conception de la foi 450 . Mais, l’impression de confusion de certains passages est levée à la lecture des Conversations de Goethe avec Eckermann. De fait, Rolland a repris des éléments épars des Conversations, l’ouvrage lui permet de trouver les mots qui correspondent à son opinion confuse, affermie grâce à Goethe, que Dieu est “ l’Etre absolu ” 451  (là où Goethe parle de l’Etre supérieur) et omniprésent. Il retranscrit sa lecture et en donne une interprétation très proche. Si Dieu est partout, Rolland explique que “ chacun de nous est Dieu, c’est-à-dire l’Unité éternelle, mais sous une forme relative et individuelle. ” 452 . Aussi, comme Dieu est créateur de l’univers qu’il continue à régir, et qu’il est dans tout individu, alors, “ dans toute âme, dans toute parcelle d’âme, se reflète l’univers ” 453 . Où l’on retrouve l’universel de Goethe. Où l’on trouve les prémices d’une conception de la religion hors des institutions chez Rolland, une religion pour soi, à l’image de celle de Spinoza et de Goethe 454 . Il reprend les principes fondamentaux trouvés chez Goethe, en donnant un sens à la vie de l’homme, grâce à la Raison, qui permet d’approcher Dieu 455  et de se rapprocher de la sérénité 456 . Rolland mêle Spinoza et Goethe pour concevoir sa religion de l’amour de l’univers :

      

      Tout est Dieu. En Dieu, notre amour est plus profond et plus pur. Mais ce divin amour s’individualise, pour chacun de nous, en des êtres qui nous sont proches (…) il s’enferme dans l’étreinte de nos bras. Mais nous ne pensons pas que cet être que nous étreignons, ce n’est pas cet être, c’est l’univers. Ou plutôt, c’est l’univers qui s’étreint, en nous deux. 457 

      

      Cette conception de Dieu et de la religion forgée pendant les années normaliennes restera ancrée en Rolland les années suivantes. Exaspéré en 1890 par les relances de sa mère quant à la pratique de la religion 458  ou à sa confession, Romain Rolland lui adresse dans une lettre une explication claire et sans concession de sa position : “ je ne suis pas ’catholique’ ! ” 459 . Il compare leurs croyances communes (“ en Dieu, en l’idéal, en l’immortalité ”, “ à un salut, à un châtiment ”) 460  mais il rejette les pratiques : “ Les mots ne sont que des mots, et les religions ne sont que des nuances. ” 461 . Rolland conclut en assenant une définition de son Dieu, proche des réflexions lues dans les Conversations de Goethe avec Eckermann :

      

      Ce qui est la Résurrection et la Vie, c’est ce sentiment du Dieu éternel, qui est en tout ce qui est, qui est la seule véritable réalité, et en qui nous devons vivre dès cette vie. 462 

      

      Enfin, l’axe incontournable, qui découle de la compréhension de l’action de l’Etre absolu, est de connaître la Nature : “ Il n’est rien dans la Nature qui ne doive m’être proche ” 463  écrit Rolland en écho à Goethe. La Nature est une création divine dans laquelle l’homme s’intègre et que Rolland ressent vivement 464 . Là encore, le jeune Rolland a puisé dans les Conversations de Goethe avec Eckermann sa vision de la Nature : la nature est riche d’enseignements. A cette occasion, il utilise le vocabulaire employé par Goethe dans l’ouvrage d’Eckermann pour désigner la formation de l’homme, c’est-à-dire “ le développement ”. La conclusion de Rolland sur la Nature contient une forte présence intertextuelle de Goethe, le modèle étant précisé comme référence mais sans aucune citation ni mention d’œuvre. Un passage des Conversations de Goethe avec Eckermann 465  permet néanmoins d’établir le lien. Rolland, à la suite de Goethe, est convaincu du rôle central que la Nature joue dans la formation de l’homme :

      

      La Nature est notre instrument. Nous sommes au-dessus d’elle ; nous n’agissons que par elle. Elle nous offre des armes puissantes pour l’action, pour la vie, pour le développement de l’être. Si nous les rejetons, elles se retournent contre nous. – Prenons-en notre parti ; et au lieu de vouloir l’impossible, qui, pour une âme harmonieuse et saine, si grande soit-elle, est anormal et monstrueux, donc laid, – accomplissons le possible ! Il est illimité. Tout est contenu en lui, mais selon la divine hiérarchie, l’équilibre souverain des âmes vraiment humaines (Goethe). 466 

      

      Contrairement à Goethe, Rolland n’est pas féru de sciences naturelles 467 , bien qu’il s’y intéresse plus tard. Il aborde rapidement dans son Credo la question de la Science, concluant sommairement : “ de la nécessité de suivre les lois de la nature, – en les comprenant, – afin de les dominer ” 468 . Mais, Goethe estimait qu’il était impossible de connaître grâce aux sciences tous les secrets de la nature, et encore moins de prétendre en “ dominer ” les lois, du fait de la présence divine ne permettant pas toujours une explication. Rolland a peut-être intégré cette possibilité en raison des progrès scientifiques de son siècle, sources de nombreux espoirs.

      Le dernier axe développé par Roland dans son Credo, “ De la Liberté ”, a également une relation intertextuelle forte avec l’ouvrage d’Eckermann. La réflexion porte sur la liberté individuelle et la question n’est pas abordée d’un point de vue politique, exactement comme dans les Conversations. Goethe aborde le sujet en évoquant Schiller pour lequel il distingue deux rapports différents à la liberté selon l’âge 469 . De même, Rolland note qu’il est passé par un premier rapport à la liberté avant de changer d’opinion 470 . Et, il radicalise les propos de Goethe 471  pour aboutir à l’inexistence de la liberté : “ Liberté et Nécessité sont des mots vides, qui ne répondent à aucune réalité. ” 472 .

      Rolland, sans explications, a introduit le concept de Nécessité rattaché à celui de Liberté, vraisemblablement suite à la lecture du texte de Goethe : mais il ne l’explicite pas, contrairement à Goethe dans sa discussion avec Eckermann. A la suite de sa lecture, Rolland conçoit l’existence des concepts de Liberté et de Nécessité en fonction de Dieu : “ Il n’est de liberté qu’en l’Etre absolu. ” ; “ Il marie en Lui Liberté et Nécessité. ” 473 . Nourri par la conception goethienne d’une liberté relative pour l’homme et de la Liberté divine qui grandit l’homme 474 , Rolland conclut sur les “ deux moyens d’être libre ” 475  pour l’homme, moyens fortement imprégnés du discours lu dans les Conversations :

      

      I° Celui qui est à la portée de tous, – être ce que je suis, sans me préoccuper d’autre chose, – croire à ce que je suis, à ce que je veux, à ce que je fais. (…)

      II° Celui qui est la ressource de ceux qui pensent : – m’élever à mon Etre véritable, Dieu. 476 

      

      Outre l’objectif de sérénité qui transparaît dans le Credo, Rolland s’imprègne pendant ces années de formation d’une autre valeur, sur laquelle Goethe a attiré son attention. Après réflexion, Rolland suggère dans le Credo de dépasser la conception goethienne. La valeur défendue découle de l’amour et de l’intérêt portés à l’univers entier, univers qui est création divine, mais dans lequel

      évolue l’homme : l’universalisme 477 . Les idées universalistes de Goethe sont déjà ancrées chez Rolland avant sa lecture des Entretiens. Lui est confirmée, avec des arguments du maître de Weimar, la nécessité de s’ouvrir à la littérature de l’Antiquité, comme à la littérature anglaise, italienne, et allemande. Grâce à l’ouvrage de Goethe, il peut trouver des arguments contre la ligne de certains de ses professeurs en littérature, qui perpétuent l’affirmation d’une littérature française supérieure et se voulant modèle pour le reste du monde. Rolland est dans un système d’opposition avec l’enseignement de la littérature à l’Ecole Normale, et l’attitude rollandienne annonce un futur casus belli contre l’étroitesse d’esprit et le patriotisme des lettres, et une démarche d’incitation à lire la littérature étrangère. C’est en fait toute l’idée de patriotisme qui est (déjà) rejetée par le jeune Rolland : “ Le patriotisme est la religion des âmes médiocres. Signé : Rolland (pour qu’on ne s’y trompe pas). ” 478 . La précision quant à l’auteur de cette déclaration impose une réflexion : si la précision doit éviter que l’on se trompe sur cet auteur, c’est qu’il y a possibilité de se tromper. Et, sans signature, la phrase pourrait aisément être attribuée spontanément à Goethe : mais, nous ne l’avons pas retrouvée dans les Entretiens. Goethe songe à un avenir qui voit éclore la République universelle. Et, à Goethe qui veut répandre l’idée de la République universelle grâce à la Raison, Rolland répond par l’action, qu’il prône : “ Il ne suffit pas de parler ; il faudrait organiser les forces, faire au besoin une Ligue armée, pour imposer la paix. ” 479 . Symptôme de jeunesse, peut-être… Rolland est alors plus radical que le sage Goethe :

      

      Je n’aime pas spécialement la France, parce que je n’aime aucune nation. Il n’y a qu’une patrie : l’Amour ; et les autres sont le fruit de l’orgueil et de la haine. (…) Ah ! que les hommes ne soient pas capables de s’unir, de travailler ensemble pour le bonheur commun ! (…) Mon Dieu ! souffle-leur l’Amour ! Ou donne-nous la force de convaincre les multitudes stupides, et d’écraser les monstres ! 480 

      

      Rolland se rangera cependant à l’avis de Goethe dans les années suivantes, préférant les écrits à l’action, ce qui lui sera reproché comme on l’avait reproché au maître de Weimar. Rolland sera amené de nombreuses fois à évoquer la question du patriotisme, aussi bien dans la fiction romanesque (Jean-Christophe, Clerambault, L’Ame enchantée) que dans les articles et écrits engagés (Au-dessus de la mêlée) ou les manifestes.

      

      Pour conclure, Rolland a repris pour son Credo, mais aussi pour d’autres écrits à venir, le procédé d’innutrition cher à Montaigne 481 , qui est aussi revendiqué et conseillé par Goethe, en qui Rolland voyait d’ailleurs un héritier de Montaigne. Goethe est le pilier principal de la formation philosophique de Rolland, qui non seulement à l’époque où il conçoit le Credo quia verum se nourrit des Entretiens, mais qui y reviendra souvent, de même qu’il se plongera dans d’autres écrits (correspondance, mémoires) de Goethe 482 . Rolland aboutit dans son essai à l’objectif qui résume toute la démarche de développement de l’homme : “ Se répandre dans les autres. Agir, aimer, donner et se donner. ” 483 .

      

      


2) Romain Rolland au sujet de sa propre formation

      

      À différentes périodes de sa vie, Romain Rolland revient dans ses écrits sur les années de formation. Il a beau faire vœu de sincérité et de vérité, le temps joue des tours à la mémoire, et l’indulgence de l’homme plus âgé atténue parfois la réalité, tout comme la rancœur entraîne de temps en temps Rolland à la déformation de la réalité. L’auteur de Jean-Christophe ne saurait être taxé de contrevérité, il est simplement victime de ses sentiments, bons ou mauvais, qui le font glisser dans un discours un peu erroné sur sa formation. Mais Rolland ne manque pas d’honnêteté, et avoue bien volontiers ce qu’il doit à ceux qui ont assuré sa formation intellectuelle et humaine. Les éléments postérieurs du discours rollandien sur la formation sont disséminés dans différents genres d’écrits : sa correspondance, ses articles, ses textes autobiographiques. Dans ces derniers, Rolland témoigne d’une démarche qui se veut objective et d’un regard porté sur les années de jeunesse qui se veut fidèle au vécu. Cependant, Rolland ne maîtrise pas toujours ses bonnes intentions.

      

      Tout d’abord, Romain Rolland s’attarde volontiers, dans plusieurs textes, sur les caractéristiques de sa génération : le contexte de la fin de siècle, avec ses questions et ses angoisses. Rolland souligne donc lui-même que le contexte de ses années d’études doit être pris en compte pour ce qui a trait à sa formation :

      

      J’étais, en ces années 85-87, dans un grand chaos d’esprit, où je cherchais ma voie, avec fièvre et angoisse, parmi les appels contradictoires et les menaces du temps. (…) je cherchais, à droite, à gauche, près ou loin, une main où m’accrocher. 484 

      

      Rolland évoque le “ climat fiévreux ” 485  de son temps (lequel a contribué à une surenchère dans le mal-être) qu’il analyse avec justesse, fidèle en cela à ce que révélaient son journal de normalien, sa correspondance et ses débats avec Suarès. S’il rappelle aussi le contexte politique 486 , le fait que la crise boulangiste et les heurts avec l’Allemagne 487  soient à l’origine de la formation de sa conscience politique n’est pas mentionné. Il faut dire que la formation sérieuse de Rolland aux questions politiques fut donnée par Péguy et Jaurès au tournant du siècle. De plus, Rolland se souvient de “ la crise de la civilisation ” 488  du “ décennat 1880-1890 ”, évoquant les écrits des “ maîtres de
l’heure ” 489  qui assombrissaient encore l’atmosphère de la fin de siècle. Mais, les souvenirs évoqués sont forgés davantage, apparemment, sur la lecture de l’ouvrage de Christian Sénéchal auquel il renvoie, plutôt qu’à ses souvenirs personnels. Il précise d’ailleurs qu’il n’a pas lu les “ paroles désespérantes ” 490  de Paul Bourget évoquées par Sénéchal. Et, le journal de la rue d’Ulm ne fait pas état des “ formes avilissantes du relâchement moral et du cynisme ” 491 , que les maîtres de l’époque auraient contribué à faire circuler, dont il affirme se souvenir et qui marqueraient ses années d’études. À notre avis, pour justifier probablement ses appels au secours et ses démarches auprès des maîtres qu’il ne va pas manquer d’aborder, Rolland exagère a posteriori les sentiments éprouvés durant sa jeunesse :

      

      – Qu’on imagine l’effroi et l’horreur d’un adolescent, resté pur, solitaire et sans défense, qui reçoit à la face cet esprit de néant ! (…) Et je vis l’énorme hypocrisie des lois, des mœurs, des religions, des arts, de la pensée (…). Je me sentais pris dans sa masse, faible, désarmé, mourant de dégoût. Et une atroce lumière jetée sur l’histoire des hommes me montrait partout la vie se nourrissant de la mort, du sang des autres, – tuer ou être tué – (les deux, ensemble), – la monstrueuse chaîne des êtres mangeants, mangés, (…) – et, à la base, pour condition, le meurtre infâme des animaux. 492 

      

      Et, Renan ou Lemaitre ont été, comme nous le verrons, utiles à Rolland, qui sont pourtant cités parmi les maîtres coupables, sujets d’un conte de jeunesse

      qui a été perdu 493 . N’oublions pas que les circonstances dont Rolland fait part remontent à une cinquantaine d’années puisqu’il travaille à ses Mémoires en 1938. Ce qui est incontestable, c’est, comme il l’écrit dans Le Voyage intérieur, que la puberté (elle en est le principe même) fut source de bouleversements : “ Mais dans l’esprit s’opérait une métamorphose. Puissante et déchirante. Je muais, de corps et d’âme, de la voix comme de la pensée. ” 494 . Cependant, la grande sensibilité de Rolland induisait que le nouvel être (il a mué) éprouvait des difficultés à trouver son identité et son rôle, d’autant plus que sa formation scolaire lui était souvent pénible, comme nous l’avons vu. Mais, quand Rolland se remémore son éducation scolaire, l’avis est beaucoup plus nuancé qu’auparavant.

      Dans ses Souvenirs de jeunesse, Romain Rolland dresse le bilan de sa formation, précisant les conséquences dans sa vie d’homme et d’écrivain. Se remémorant les lectures durant la préparation au concours d’entrée à l’Ecole Normale, Rolland affirme : “ Nul n’a senti, mieux que moi, le sens profond de ce grand mot d’’Humanités’. ” 495 . Le nom de l’enseignement littéraire classique préfigurait ce qui occuperait Rolland toute sa vie, et dont il a eu conscience dès la lecture des grands auteurs. De plus, aux critiques français qui voyaient en Jean-Christophe un roman décousu, Rolland avait rétorqué par l’argument massif d’un parcours scolaire (d’ailleurs fait pour convenir aux critiques en question) lui ayant donné toutes les aptitudes requises pour une rédaction

      pesée et réfléchie :

      

      J’ai pris, de bonne heure, dans mon éducation française, classique et normalienne – et j’avais dans le sang – le besoin et l’amour de la solide construction. (…) Jamais ouvrage ne fût aussi totalement organisé dans la pensée que Jean-Christophe (…). 496 

      

      Romain Rolland écrit à propos des “ trois années de préparation en rhétorique et en philosophie, à Louis-le-Grand ” : “ Je serais injuste, en oubliant ce que je leur ai dû. Au dévouement d’abord de quelques professeurs. ” 497 . Et comme tant d’autres, Rolland regrette de n’avoir pas su remercier ses professeurs. Le ton a bien changé depuis le Journal de l’Ecole Normale et la correspondance qui lui est contemporaine : l’Ecole Normale est devenue “ un noble cloître intellectuel ”, avec “ une petite élite de maîtres ”, et Rolland de “ goûter à cette discipline en compagnie ” 498  alors qu’il exécrait l’internat.

      Déjà, dans Le Voyage intérieur, Rolland évoque avec plaisir, semble-t-il, les nourritures intellectuelles de ses cours :

      

      J’ai été substantifiquement nourri de la moelle Cartésienne, pendant deux à trois années. J’y ajoutai ce que j’allais grappiller (sic) dans l’enclos voisin (Philo B), à la vigne de Burdeau, des fantasmagories Présocratiques. 499 

      

      Il fait l’éloge de l’enseignement reçu durant ses années normaliennes, saluant ses professeurs qui “ donnaient le meilleur de leur intelligence, franche et hardie, sans compromis, sans demi-teintes précautionneuses ” 500 … La mémoire, essentielle à des Mémoires, aurait-elle fait défaut à Rolland ? Il a pourtant en main son journal tenu à l’Ecole Normale, se souvient du “ désir fiévreux de ce qui la détruirait ” 501 , et il n’ignore finalement rien de ses impressions de l’époque. Mais voilà : un demi-siècle sépare l’écrivain de l’étudiant. Un océan de temps ! Romain Rolland a pris du recul. Concernant Monod et Vidal de La Blache 502 , il était déjà entendu que Rolland reconnaissait leurs talents. Il sait qu’il leur doit sa solide formation d’historien :

      

      Qu’avons-nous dû à l’enseignement de la rue d’Ulm ? – En ce qui me concerne, ce que j’en ai retenu le mieux, pour mon métier, c’est la technique de l’histoire, la critique des textes. Ce n’est pas peu, quand je vois l’ignoble malfaçon des ’historiens romanceurs’ d’après-guerre, ce manque de conscience (…). Le probe enseignement d’un Guiraud, d’un Gabriel Monod, et de Vidal de La Blache, nous a appris les stricts devoirs de la recherche de la vérité. J’espère m’y être toujours conformé. 503 

      

      Seulement, Rolland fait désormais l’éloge du “ brandon d’amour et de haine que secouait Brunetière, dans ses études agressives des trois grands siècles français ” 504  et des “ philosophes, servants d’autels rivaux ” 505  tel Ollé-Laprune. Il occulte ses emportements passés contre le radicalisme des leçons : l’insultant Guiraud est ainsi devenu le professeur au “ viril jugement ” 506 . En réalité, l’opinion rollandienne sur les leçons de Brunetière n’a pas varié, mais Rolland établit désormais dans son discours un distinguo entre l’homme 507  et le professeur. Il applaudit à l’homme passionné, mais méprise, avec plus de force encore, le critique à l’“ iniquité foncière de jugement, dont les partis pris (il faut bien le dire) – étaient trop souvent basés sur l’ignorance, – et la pire de toutes, l’ignorance volontaire. ” 508 . Dans ses Mémoires, le discours de Rolland est très clair, ce sont les années de formation rue d’Ulm qui lui ont fait prendre en grippe “ la critique littéraire ”, avec “ ce grand rhéteur ” 509  Brunetière, comme étant à l’origine d’“ un travail de sévère critique sociale ” 510  : “ J’ai pris, en revanche, le dégoût de la critique littéraire, par les exercices de l’Ecole. ” 511 .

      Ainsi, Rolland se dit révolté par la critique tout entière, “ lierre ” étouffant “ le champ des lettres ” 512 , depuis l’Ecole Normale. Or, la lecture du Cloître de la rue d’Ulm n’indique pas une telle aversion, Rolland faisant même des démarches auprès de critiques très en vue comme Jules Lemaitre. Il s’agit d’une construction a posteriori, qui fait suite à la déception et à la vexation pour Rolland d’avoir été dédaigné par la critique française dès les premières œuvres. Dans Jean-Christophe, le héros perplexe face à la critique a une vocation de dénonciation, mais il traduit aussi la contrariété de Rolland : “ Christophe se demandait à quoi servait la critique française. ” 513 . L’aversion de Rolland pour la critique littéraire a pu naître pendant les années normaliennes, mais c’est la fréquentation des critiques en tant qu’écrivain qui nourrit ses protestations contre la critique parisienne (qui a tous pouvoirs) 514 , et non pas sa formation : “ Paris, les gens de lettres, les critiques. – Je ne peux plus respirer l’atmosphère des journaux et des livres. ” 515  écrit-il durant la rédaction de Jean-Christophe. Et, sa révolte se poursuit toute la vie : la frustration et la colère de Rolland se ressentent à la lecture des Mémoires 516 . Rolland affirme qu’il en a d’abord souffert pour autrui 517 , quoique là encore cela ne figure pas particulièrement dans son journal de normalien. Rolland divise les critiques en deux catégories. La première catégorie comprend des “ esprits honnêtes, qui s’acquittent avec conscience de leur métier de guide-ânes ” 518 . Mais, la seconde désigne “ tout le reste de la confrérie ” 519 . Sérieusement fâché avec les examens dès le lycée 520  et pendant les années normaliennes, après avoir vilipendé le concours de l’agrégation, Rolland se souvient de son indifférence à l’achèvement de sa thèse 521 . Cependant, son point de vue a changé avec le temps.

      Si l’Ecole normale supérieure, avec sa préparation exigeante aux examens, a fait acquérir de solides connaissances littéraires à Rolland, pour la discipline littéraire il affirme à la fin de sa vie que l’intérêt de l’Ecole Normale résidait dans le temps dévolu aux lectures.

      Ce n’est qu’“ à distance ” que Rolland reconnaît les “ privilèges exceptionnels ” 522  dus à l’Ecole Normale. Il juge l’enseignement public dispensé à la Sorbonne moins libre et moins audacieux que celui de l’Ecole normale supérieure et du Collège de France 523 . Il semble se contredire pourtant : à l’affirmation qu’“ on était libre de penser tout ce qu’on veut ” 524 , s’oppose la justification de ne pas avoir choisi en licence la section de philosophie, au motif que “ la philosophie, en ces temps universitaires, n’était pas libre ” 525 . Rolland renonce à l’“ école des hypocrites ” afin de préserver son “ âme libre ” 526 . C’est en fait en Histoire, discipline renouvelée comme nous l’avons vu, que Rolland a pu connaître un plein épanouissement. Dans le Voyage intérieur, il revient sur sa formation d’historien ; il évoque un de ses maîtres : “ Gabriel Monod, mon maître, dont la conception rigoureuse du devoir professionnel s’accommodait mal de ma volonté d’évasion ” 527 . Grâce à l’Ecole Normale et aux excellents professeurs en histoire et géographie ayant donné un nouveau souffle à ces disciplines, Rolland a trouvé sa voie en tant qu’historien. Vocation au fond de lui, en lui, “ historien, non seulement de métier, mais de nature ” 528 , mais qui ne demandait qu’à se révéler à lui-même grâce à de bons maîtres. Et, Rolland sera historien dans ses pièces de théâtre, dans ses romans, dans ses biographies : toute son œuvre sera marquée par le sceau de l’historien adepte de la vérité et de l’atmosphère retracée d’une époque 529 . Il commence par rêver d’un “ théâtre historique qui ressuscitât les puissances endormies du passé de notre peuple ” 530 . La formation d’historien acquise au cours des années à l’Ecole Normale et complétée à Rome, permettra à Rolland de concilier dans sa thèse principale la passion pour la musique et son vif intérêt pour l’histoire. Donc, bien que ce soit sur l’injonction de son futur beau-père que Rolland entame un doctorat, “ cette obligation fut un plaisir ” 531 . À propos de sa thèse, sujet d’étude inédit en France parce que Rolland mêle deux disciplines 532 , le ton employé pour l’évoquer montre que Rolland est finalement fier du travail accompli à l’époque.

      De plus, Rolland confie un élément, absent jusqu’alors de ses écrits, se rapportant à sa formation sociale : il a fait son entrée dans la haute société par l’entremise de son beau-père Michel Bréal, dont il rappelle le statut dans ses Mémoires 533 . Rolland doit se plier à la volonté de Bréal d’entretenir des relations sociales, car son beau-père “ se croyait tenu – et surtout tenu de faire tenir à ses enfants – à des devoirs de société ” 534 . Ces obligations offrent à Rolland un terrain d’observation excellent sur la société, lesquelles nourriront largement les scènes sociales dans Jean-Christophe. Les anecdotes de Rolland concernant les facéties de Bréal en société tendent à indiquer que son beau-père ne s’imposa pas de représenter un modèle de comportement social à suivre 535 , tout en insistant auprès de son gendre pour “ prendre ces devoirs au sérieux ” 536 .

      Enfin, pour terminer sur le discours relatif à l’université, tant que Rolland sera professeur à l’Ecole Normale, il restera lié au vivier intellectuel de l’institution de la rue d’Ulm, et donc au fait des échanges et débats qui y ont lieu 537 . Il réalisera de fait que la rigide institution vilipendée a été compréhensive avec ce “ jeune amphibie (…) mi-professeur, mi poète-musicien ” 538  qu’il était, et le normalien atypique en éprouvera “ une reconnaissance trop attardée pour les ombres bienveillantes ” 539 .

      Comme la formation scolaire ne donnait pas à Rolland les réponses à ses nombreuses questions, il rappelle dans ses Mémoires la solitude intellectuelle de sa jeunesse normalienne 540  et ses démarches pour trouver des réponses : “ En France, je n’avais guère trouvé de conseil qu’auprès de Renan (…). Au dehors, je criai aide à Tolstoy et à Ibsen. ” 541 . Il ne l’assume pas tout à fait, car sa quête de maître devient une recherche de “ conseil ”. Dans les Compagnons de

      route, Rolland a consacré quelques pages à sa démarche auprès de Renan, intitulées “ Paroles de Renan à un adolescent ” 542 . Il revient sur sa certitude d’avoir mieux compris le philosophe que ses compagnons normaliens. Il décide de dévoiler les paroles de Renan, indiquant qu’elles sont forcément dignes d’intérêt : “ ce que lui [RR] dit le vieil homme, très sage et très patient, appartient à tous. ” 543 . Rolland se souvient du modèle offert à lui par Renan : “ le stoïcisme secret, profond, de cette vie probe de travailleur ” 544 . Venant démentir une fois encore ses souvenirs sous influence 545 , Rolland évoque son admiration pour le patriarche de la pensée : “ Renan, dont la glorieuse vieillesse se donnait le jeu poétique de beaux drames de pensée, pleins du miel savoureux de sa sereine et tragique ironie. ” 546 , c’était un “ divin esprit ” 547 . Il était aussi un “ magicien ” qui exerçait une “ fascination ” 548  sur la jeunesse de l’Ecole Normale 549 .

      Rolland recopie la conversation écrite dans le Journal de l’Ecole Normale, mais quelques petites modifications apparaissent ça et là. Rolland rapporte autrement la leçon renanienne sur ce qui constitue la voie du sage : “ Le chemin de l’humanité est une route de montagne : elle monte en lacets ; elle a des coudes, des détours ; on dirait, par moments, qu’on tourne le dos au but. Mais on s’en rapproche toujours. ” 550 . Cette image frappera Rolland, puisque plusieurs pages des Précurseurs seront regroupées dans un chapitre intitulé “ La route en lacets qui monte ” 551 . En outre, Renan incite l’étudiant à s’orienter vers l’histoire, qui conserve de larges pans inexplorés, dont les mystérieux caractères assyriens. Et Renan de s’exclamer : “ quelle lumière cela jetterait sur l’Orient et sur l’histoire de l’homme ! ” 552 . Mais, le jeune Rolland n’a alors pas suivi le conseil de travailler sur l’Orient, bien qu’il ait suivi son goût pour l’histoire 553 .

      Rolland affirme, dans ses souvenirs quitter le sage avec une image en tête, dont il est difficile de déterminer si elle est véritablement celle de l’étudiant, ou une interprétation de l’homme mûr. Mais, cette image de Renan est celle qu’il faut conserver pour établir les analogies entre les deux personnalités :

      

      Et tandis que j’emporte en moi l’image de ’mon’ stoïcien, qui est aussi un épicurien, un pessimiste-optimiste, un homme qui croit et qui doute, un vrai homme, un homme vrai, je songe à l’outrecuidance de ceux qui s’évertuent à faire tenir dans la formule d’un parti ou d’une école cette harmonie de contradictoires. 554 

      

      Dans son Introduction aux Compagnons de route, Rolland revient sur le difficile combat entre optimisme et pessimisme qui a été le sien 555 . Il faut sans doute trouver là une explication à l’attrait exercé par Renan sur Rolland lorsqu’il était jeune. Il y a un profond dualisme chez Rolland, comme chez son maître Renan, mais ce dernier se cachait volontiers derrière un ton ironique. Dans la plupart des souvenirs rollandiens de Renan, revient le même portrait d’un philosophe ironique au “ désintéressement ironique ”, d’“ un Renan, qui tout embrasse, qui rien n’étreint ” 556 . Le relativisme renanien est alors mis en accusation : il en était autrement lorsque Rolland, normalien, plaçait Renan parmi ses penseurs chéris 557 . Renan et Rolland ont en commun d’avoir tous deux été partagés, attirés, et repoussés violemment par des éléments contraires (la religion, la science), gagnés par le désabusement ou l’espoir, selon les périodes de leur vie 558 . Et, Rolland a voulu apprendre à fondre les contraires dans un compromis acceptable plutôt que de choisir un camp. Et, il rappellera en 1913 qu’il s’est tôt dégagé de l’influence de Renan :

      

      Beaucoup trouvent en ma pensée un fonds de Renanisme. Pourquoi pas, si vous entendez par là, non pas le scepticisme de Renan, mais la curiosité universelle 559  de son intelligence ? 560 

      

      A défaut d’un mentor introuvable, Renan l’ayant déçu, Rolland s’est plongé avec plus d’intensité encore dans la littérature, semblant reconnaître qu’il est redevable aux auteurs étrangers, essentiellement les russes, pour sa formation

      esthétique. En tout cas, il avoue sans détours que le jeune écrivain qu’il était, l’écrivain en formation, ressentait le besoin d’être appuyé par un aîné. Et, si possible, par un modèle, tel que Tolstoï. Une première lettre envoyée au maître russe, durant l’adolescence, manifestait le besoin de dialoguer sur l’art. Mais, les intentions de Rolland évoluent, ce dernier envoie sa première pièce de théâtre à Tolstoï 561 , puis sa biographie de Beethoven et les premiers volumes de Jean-Christophe, dans l’espoir sans doute de recevoir l’assentiment du modèle. Rolland a dû espérer de la part de l’auteur de La Guerre et la Paix l’approbation de son statut d’écrivain. Et, peut-être pas seulement dans l’intention d’être rassuré, ou par vanité, mais pour que le travail de l’élève fasse l’objet d’une évaluation du maître. Il a l’honnêteté d’avouer qu’après une dernière lettre en 1906 à Tolstoï, le silence de celui-ci a eu une conséquence importante. Rolland a dû se résoudre, l’année de ses quarante ans, à avancer seul :

      

      Il me fallut donc poursuivre ma route, seul. Faute de grand compagnon dans la vie, je m’en étais fabriqué d’assez bons : mon Jean-Christophe et mon Colas. Je n’avais plus besoin de la tutelle de mes grands aînés.

      Mais je ne dirai point qu’avant d’avoir gagné ’durch Leiden’ ces victoires intérieures, l’amitié des grands aînés ne m’ait beaucoup manqué. 562 

      

      Désormais forcé de s’assumer, Rolland semble regretter de ne pas avoir l’approbation et le conseil des maîtres admirés.

      

      Quant à la formation intellectuelle, Rolland revient sur le Credo quia verum, indiquant que le titre lui a été inspiré par les formules de Spinoza. Mais, il affirme n’y accorder aucune importance “ Ce Traité, d’une quarantaine de pages, n’a pas grande valeur en soi ; (…) il reflète une heure de vie, que j’ai tôt dépassée. ” 563 . Et Rolland, malgré la manifeste imprégnation de la pensée goethienne, ne fait pas mention de Goethe en évoquant le Credo quia verum, attribuant sa pensée de l’époque uniquement aux leçons de Spinoza, encore qu’il souligne les avoir comprises à sa manière. De toute évidence, Rolland occulte l’influence goethienne. Bien entendu, Spinoza constitue un souvenir marquant pour Rolland, car la lecture de Spinoza avait contribué à forger l’opinion rollandienne relative aux religions révélées et à leurs dogmes. Rolland se souvient de l’influence du philosophe dans ses jeunes années :

      

      Bien que ma pensée soit maintenant affranchie du strict rationalisme de maître Benoît, et qu’elle en ait reconnu maints paralogismes, il me reste sacré (…). Je n’oublierai jamais que, dans le cyclone de mon adolescence, j’ai trouvé mon refuge au nid profond de l’Ethique… 564 

      

      Cependant, Rolland relègue Spinoza au rang des maîtres de jeunesse, au rayonnement passager (même si l’éclaircie fut salutaire).

      Quant à Goethe, il constitue bien un élément essentiel de la formation rollandienne, en témoignent les diverses œuvres en forme d’hommage qui ont l’interlocuteur d’Eckermann pour sujet. Romain Rolland consacre en partie un ouvrage à Goethe, Goethe et Beethoven, publié en 1927 dans Europe. L’ouvrage, publié ensuite en 1930, s’intègre au cycle Beethoven, les grandes

      époques créatrices. Dans la continuité de son Goethe et Beethoven, Rolland participe activement à l’élaboration du numéro spécial d’Europe consacré en 1932 à Goethe 565 . Son article “ Meurs et deviens ! ” paraît dans ce numéro, puis sera repris dans les Compagnons de route.

      En pleine formation, Rolland se réchauffait le cœur et l’esprit aux rayons du soleil Goethe. Avec les années, Goethe devient pour Rolland “ l’Apollon de Weimar ” 566 , il est intronisé dieu par Rolland. Goethe est devenu un dieu par ses qualités extra-humaines que Rolland a mieux connues au fil de ses recherches, Apollon parce qu’il est tel le dieu solaire qui a su dominer les forces opposées en lui pour atteindre l’harmonie, dieu pour Rolland dans le sens d’un modèle. Rolland se garde de se placer en disciple ou élève de Goethe : il est vrai qu’il est moins disciple que lecteur critique et raisonnable. Pourquoi raisonnable ? Il a tôt perçu dans les œuvres de Goethe la mine d’or d’éléments fertiles pour la réflexion, pour la conduite de la vie, au vu de l’immense expérience du maître de Weimar et de sa sagesse. Rolland reconnaît la prépondérance de sa lecture des œuvres de Goethe :

      

      Maître et compagnon de tous les jours de la vie, Goethe. Celui dont, depuis ma trentième année, j’ai périodiquement consulté l’œuvre innombrable. 567 

      

      Pourtant, Rolland retarde quelque peu sa lecture assidue de Goethe : s’il est vrai qu’il s’est contenté d’une lecture approfondie d’une seule œuvre pendant longtemps, à savoir les Conversations de Goethe avec Eckermann, celle-ci est essentielle, qui a eu lieu, nous l’avons vu, autour de ses vingt-deux ans.
Rolland veut-il exclure alors de ses années de jeunesse, donc de formation, le maître de Weimar ? Nous pouvons le soupçonner, d’autant que le verbe employé par Rolland, dans sa lecture simple, minimise la réalité de sa relation à l’œuvre goethienne : le verbe “ consulter ”, dans son acception courante, suggère une fréquentation ponctuelle pour trouver des indications, ce qui n’a pas la même dimension que l’acception littéraire. Cela étant, Rolland a pu jouer, consciemment ou non, de la double compréhension possible du verbe. Car l’usage littéraire de “ consulter ” a le sens de “ se laisser guider par ” : or, il définit bel et bien l’usage de Rolland dès sa jeunesse, qui s’est laissé guider par les écrits de Goethe.

      La relecture en 1901 des Conversations avec Eckermann, “ un de mes livres de prédilection ” 568 , écrit-il à Sofia Bertolini, renouvelle chez Romain Rolland le “ bienfait apaisant ” de l’influence de Goethe sur son esprit. Il confie ainsi : “ Je puis dire que j’ai vécu intimement avec lui, et qu’il a grandement affermi mon calme et éclairé ma volonté. ” 569 . Cette relecture en 1901 des Conversations ravive l’imprégnation des idées du maître de Weimar. Rolland en retient ainsi la recommandation de Goethe à Eckermann à qui il reprochait son manque de sociabilité 570 . La connaissance et la compréhension de ce qui est différent permettent selon Goethe de se former de manière à pouvoir tout affronter 571 . Élargissant la question de la sociabilité, Rolland s’impose le même objectif de compréhension de tout ce qui est :

      

      Comprendre le monde, comprendre tout ce qui est, et ses ennemis même, (et surtout ses ennemis), ceux dont la façon se sentir, de vivre, d’être, est le plus opposée et le plus antipathique à la vôtre, comprendre ceux qui ne vous comprennent pas, qui se rient de vous, qui vous détestent (…) c’est là la plus puissante, la plus souveraine volupté de l’âme, pour qui, ne pouvant dominer le monde par l’action, veut le dominer par la pensée. 572 

      

      L’aboutissement de cette démarche, qui était chez Goethe la capacité d’affrontement intellectuel face à quiconque 573 , est cependant devenu chez Romain Rolland la domination intellectuelle. Il a l’intention de maîtriser le Verbe pour réussir à convaincre les opposants et tâcher d’avoir un ascendant intellectuel sur eux. Une citation des Conversations de Goethe et d’Eckermann, dans Goethe et Beethoven, est commentée par Rolland qui fait état ici aussi de ce qu’il a trouvé à la lecture de Goethe :

      

      ’Ainsi, j’ai peu à peu appris par cœur la nature, jusque dans ses plus petits détails, de telle façon que, quand j’ai besoin, comme poète, d’une touche, elle vient à mon commandement, et je ne pèche pas facilement contre la vérité.’ (…). Ce n’est pas Goethe qui ’parle de la nature’. C’est elle qui

      

      parle en lui.

      On comprend que nous respirions dans sa poésie, à ses grandes heures, les souffles de la terre et l’énergie des éléments. 574 

      

      Goethe a donné une leçon bien comprise par Rolland : l’observation de la nature est primordiale pour l’homme et pour l’œuvre de l’artiste. Et, il en découle ce souffle d’énergie dans ses œuvres leur donnant aux yeux de Rolland une valeur sans pareille, puisque la nature belle et vraie y vit. Bel exemple de vérité et d’hommage à la nature, source de vie et de formation sans égale.

      Goethe est donc un modèle d’accomplissement reconnu en tant que tel par Rolland : “ je puis dire ce que je leur dois, à lui, comme à la Nature, et ce que j’ai bu en eux. ” 575 . Le maître de Weimar nous semble avoir moins servi de modèle littéraire, pour le roman de formation notamment, que de modèle intellectuel, comme exemple à suivre dans son rapport à la Nature et pour sa philosophie d’amitié et d’harmonie, y compris d’harmonie politique (entre les peuples). Goethe incarne la Nature, à la fois parce que l’observation de la nature lui a été la plus bénéfique leçon pour comprendre l’homme, mais parce qu’il est lui-même, selon Rolland, une force de la nature. Dès sa première lecture des Conversations, Rolland s’est convaincu de la nécessité de la formation de l’esprit à l’image de Goethe, qu’il rappelle dans Goethe et Beethoven : “ sa vie de pensée est une conquête perpétuelle ” 576 .

      Ainsi, Rolland ne se retient pas de mentionner les lectures de Goethe, y compris celles ultérieures à ce qui peut être considéré comme ses années de formation, car l’importance de Goethe à ses yeux nécessite d’être affirmée, il

      la revendique. Goethe est le maître qui n’a jamais déçu : “ Pas une seule fois, je ne suis revenu de ma visite, la bouche sèche d’une aride réponse ” 577 . Car, toujours, les écrits goethiens ont fertilisé la pensée rollandienne.

      

      Le discours rétrospectif de Rolland rend bien sûr compte des rencontres décisives de ses années de formation. Rolland revient sur Isidore de Breuilpont, dont il révèle l’enseignement précieux :

      

      Il m’a appris à voir dans la musique des grands maîtres de l’époque classique un ’Discours’, qui a son unité, sa logique et ses lois, aussi fermes et aussi sûres que celles des œuvres classiques de nos maîtres écrivains. Il s’agit de le comprendre et de l’exprimer. J’y ai tâché. 578 

      

      Le marquis de Breuilpont est aussi à l’origine d’une confirmation douloureuse pour Rolland : convaincu de la “ vocation ” du jeune homme, il l’engageait “ à [se] consacrer à la musique, à abandonner tout le reste… ” 579 . Les points de suspension en disent long sur l’amertume de celui qui avait rêvé d’une formation musicale (donc d’une existence consacrée à la musique), à laquelle il a eu droit, le temps d’un été, grâce au hasard de la vie, mais dont il n’a pu suivre la voie.

      L’idéaliste allemande Malwida von Meysenbug fut la rencontre primordiale des années de formation de Romain Rolland. Cette rencontre renaîtra sous différents aspects proches dans Jean-Christophe, comme nous le verrons. Mais, rétrospectivement, Rolland donne à sa relation avec Malwida von Meysenbug une empreinte beaucoup plus filiale qu’intellectuelle : il n’en conserve essentiellement dans ses écrits que l’aspect sentimental. Dans ses Souvenirs de jeunesse, Romain Rolland insiste sur la place occupée dans son cœur par Malwida von Meysenbug, dès son séjour à Rome : “ Cette chère amie, qui me fut une seconde mère, qui m’a aimé, que j’ai aimée, d’une affection pleine et profonde, et, par la suite, si désintéressée (…) ” 580 . Et, Malwida von Meysenbug fera l’objet d’un magnifique hommage, dans un article destiné aux femmes : “ À l’Antigone éternelle ” 581 . L’hommage se situe principalement sur un plan sentimental 582 , même si Rolland met en avant les qualités développées chez lui grâce à l’exemple de Malwida von Meysenbug. Elle restera à ses yeux le modèle de “ la grande européenne ” 583 , qui la première ancra chez lui, concrètement, en tant qu’exemple vivant, l’idée d’Europe. Et, Rolland de rappeler ce qu’il doit au souvenir des leçons humanistes de Malwida von Meysenbug, et aux femmes en général :

      

      Que dans cette tourmente, j’aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l’amour et mon mépris de la haine, c’est le mérite de quelques femmes ”. 584 

      

      Dans le Voyage intérieur, le chapitre “ Les Amies ”, est essentiel pour comprendre l’incroyable relation qui fut celle de Romain Rolland et Malwida von Meysenbug. Ce chapitre est important puisqu’il constitue, dans le testament intellectuel de Rolland, un hommage appuyé à une amie, confidente

      et guide. Rolland y relate leur rencontre, leur amitié et l’apport de cette relation : “ L’ami qui vous comprend, vous crée. En ce sens, j’ai été créé par Malwida. Elle voyait achevée la statue que je n’avais qu’ébauchée. ” 585 . Comme l’indiquait déjà l’aveu du manque d’un guide idéologique durant les années normaliennes, l’amitié avec Suarès n’a pas eu un grand poids dans la formation intellectuelle de Rolland. Et, les divergences qui se sont accumulées au fil des ans entre les deux amis empêche à notre avis tout hommage objectif de la part de Rolland dans ses écrits de fin de vie. Au contraire, encore et toujours, même après la mort de Malwida von Meysenbug, Romain Rolland souhaite encore l’assentiment de son modèle et guide : “ Elle est souvent avec moi, et j’espère qu’elle m’approuve. ” 586 .

      

      Le discours rollandien sur sa formation, parfois paradoxal et subjectif, est fidèle aux modèles les plus essentiels de sa jeunesse (ou de l’époque de sa vie de jeune adulte). Il confirme ce que les romans révèlent : “ Mais je ne me suis jamais soucié de l’arrivée. C’est le chemin qui m’intéresse… Pourvu qu’il soit dans la direction que j’ai choisie. ” 587 . Rolland a justifié sa quête de maître par une atmosphère fin de siècle déroutante, mais qui se comprend aussi, sur le modèle de la relation de Goethe et d’Eckermann, comme la conviction de la nécessité d’un dialogue pour apprendre, afin de confronter et nourrir les réflexions. Il a pourtant bien fallu à Rolland, non sans douleur, mais il était grand temps, sortir des années de formation pour assumer une indépendance intellectuelle. Seul – abandonné ou ayant abandonné –, ne se reconnaissant

      dans quiconque (puisque, lorsque l’on aime, que l’on est influencé par quelqu’un, c’est que l’on s’y reconnaît, on le portait déjà en soi), l’esprit n’a plus que lui-même. C’est un face-à-face troublant, puisqu’il s’agit dès lors de reconnaître et d’assumer sa personnalité propre. Mais, Rolland a réussi. Il sera le premier normalien à se voir décerner le Prix Nobel de Littérature, en 1916.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustration 3


PARTIE II.
Itinéraire du fleuve Jean-Christophe :
aspects de la formation

      

      

      

      

      

      

      

      Métaphore, symbole, et genre : le fleuve du texte rollandien offre trois parcours d’analyse, et bien davantage de reflets, à qui veut aller à la source de Jean-Christophe, et suivre l’itinéraire de son héros éponyme. Avant que le fleuve ne permette de désigner un nouveau genre romanesque, il illustre bien ce que fut l’élaboration de Jean-Christophe : un projet rêvé et mûri de longues années durant, qui donnera lieu à une rédaction-fleuve d’une quinzaine d’années. Romain Rolland innove, avec Jean-Christophe, ce qui deviendra un genre : le roman-fleuve. Nous verrons ce qui a justifié d’utiliser cette dénomination, avec Jean-Christophe comme premier exemple.

      Initialement, le projet rollandien fut d’innover en créant un véritable roman musical, là où ses prédécesseurs n’avaient été que des écrivains inspirés par la musique et par les mythes qu’elle avait construits. Rolland, musicologue, pouvait légitimement avoir la prétention de posséder toutes les ressources pour élaborer un roman musical qui ne serait pas désavoué par les musiciens.
Mais, au terme “ musical ” vient se substituer l’idée de la symphonie, d’autant que le héros du roman est façonné sur le modèle du génie Beethoven.

      Le Fleuve (et le champ lexical qui s’y rapporte) est l’image symbolique spontanée et récurrente dans le discours rollandien. En tant que métaphore, elle est une reprise des expressions courantes relatives au passage de la vie à la mort, issues de la mythologie grecque, jusqu’à Dante avec la Divine Comédie. Symbole cosmogonique, le Fleuve est riche d’images propres à représenter la pensée que l’homme se fait de son existence ; ces images engendrées autour du fleuve, très répandues et très utilisées nous semble-t-il dans toutes les civilisations, sont, a fortiori pour l’écrivain, mine d’or de métaphores suggestives abordables, et qui font sens pour le lecteur. Le fleuve est l’élément de la nature qui possède l’ingrédient de vie par excellence, l’eau, celle que l’on appelle “ eau douce ”, qui abreuve les végétaux, les animaux et les hommes. L’eau engendre tous les possibles, mère incarnant au sens propre comme au sens figuré le développement. Matière première, primitive, à l’origine de tout, l’eau incarne le Créateur. Dans le Nouveau Testament, l’eau symbolise l’Esprit divin : à la source se trouve le Père, et le fleuve représente le Fils.

      Image récurrente du discours rollandien, le fleuve sert à désigner un esprit, une culture, l’histoire de la vie, et un genre littéraire. Jean-Christophe commence par le fleuve : c’est le Rhin qui gronde, mais le fleuve est le symbole de tout le récit, métaphore filée amplement exploitée, riche de sens multiples. Le champ lexical du fleuve jalonne Jean-Christophe à plusieurs niveaux, comme nous le verrons dans la présentation du roman.

      Le fleuve est un lieu privilégié pour admirer le spectacle de la nature. La beauté du Rhin s’échappant des flancs escarpés de la montagne a inspiré les romantiques, jusqu’à Rolland, charmé par Bonn “ surtout à cause du Rhin, sans doute, qui me touche tout particulièrement ici où il vient de sortir des montagnes et s’étend largement dans la plaine. ” 588 . La partie allemande du Rhin, avec sa “ trouée héroïque ”, a nourri les légendes et mythes germaniques. Le Rhin est “ le grand fleuve auguste et paternel ” 589  de Beethoven, dont le spectacle toujours évoquera pour Rolland son compositeur de prédilection. Et, le Rhin est à l’honneur dans la tétralogie de Wagner, l’Anneau du Nibelung : la première partie est intitulée l’Or du Rhin. Lorsque Rolland décrit les bienfaits de la nature italienne dont “ l’air qui coule autour de vous a les propriétés de ce fleuve légendaire dont l’eau donnait l’oubli ” 590 , il convoque le Fleuve des Enfers de la mythologie : Léthé, en désaltérant les âmes souffrantes, leur offre l’oubli.

      Ce que Rolland donne à voir avec l’itinéraire de Jean-Christophe, que le Fleuve symbolise, est un développement de la vie en un “ mouvement harmonieux ” 591 . Quand Rolland donne la définition de sa conception de la vie, fondée sur l’équilibre de la raison et du cœur, les métaphores employées convoquent l’image du fleuve :

      

      Pour moi c’est une ligne droite ; quand elle se heurte à un obstacle, elle le monte péniblement, mais tout droit ; il se peut qu’un jour elle reste en route, brisée à une barrière plus abrupte que les autres ; mais elle ne dévie guère de son cours. Ce n’est pas là le résultat factice de la volonté, mais l’accord naturel établi maintenant entre mes passions et ma volonté. 592 

      

      Cet itinéraire est en adéquation avec la nature environnante et la nature intime de soi : fait d’obstacles qui sont les expériences de vie à affronter et à contourner en sachant avancer, progresser encore sur sa route ; le fleuve doit atteindre la mer, l’homme doit se construire un but et le rejoindre. C’est ce fleuve que Rolland a mis en mots dans son roman, il y symbolise toute la formation humaine de l’homme : Jean-Christophe est un élément de la nature comme le fleuve, et il suit un itinéraire.

      Si les continents sont désignés parfois par la personnification de leur fleuve principal, le Rhin jouit d’une double signification politique : il est le fleuve qui représente l’Europe, comme continent et comme idée ; mais, aussi, il est le fleuve objet de luttes et d’enjeux stratégiques entre l’Allemagne et la France, devenu plus tard emblème du rapprochement entre ces deux pays et symbole de leurs liens. Evoquant l’Allemagne, Romain Rolland écrit : “ pays, dont depuis ma jeunesse, j’ai toujours admiré, aimé, célébré les génies et les héros, le fleuve d’art et de pensée ” 593 . Quant à la France, pays natal, pays des ancêtres de Rolland, il est celui qui fait éclore la Révolution de 1789, qui s’est propagée en Europe. Alors, tel le Rhin, qui “ entre les coteaux de France et la plaine allemande, (…) coulait entre eux, non pour les séparer mais afin de les unir ” 594 , Jean-Christophe est le fleuve qui relie, pour l’idéaliste Rolland, les deux nations aux rapports conflictuels depuis le XIXe siècle. Car le fleuve est ce qui relie, image prégnante chez Rolland, qui décrira Goethe l’Européen tel un fleuve qui fait se rejoindre tous les pays d’Europe, et concevra le génie goethien comme la réunion des deux sources d’art essentielles pour Rolland, la musique et la littérature :

      

      Le principal objet de ce livre est de rappeler aux lecteurs français que le plus grand poète de l’Europe moderne appartient à notre confrérie des musiciens. Il est le fleuve où confluent les deux rivières jumelles – avec toutes les eaux de la terre. 595 

      

      Parfois, Rolland convoque le symbole mythologique premier qui est rattaché au fleuve, dont la traversée d’une rive à l’autre est passage de la vie à la mort 596 . Ce n’est pas l’utilisation la plus intéressante chez Rolland, à la fois parce qu’elle est banale et ne rend pas compte d’une spécificité, ensuite parce que la spécificité de l’utilisation rollandienne a trait à la vie. Si l’image du fleuve peut faire référence à un trop-plein de vie 597 , elle est généralement pour Rolland associée à la vie, à un ressenti de la vie : “ le flot m’emporte, et toujours je vis dans le Présent. ” 598 . Surtout, le fleuve est le témoin des générations qui se succèdent, “ Sang ou sève, le même flux et reflux, la pulsation du flot. ” 599  écrira Rolland. Jean-Christophe est le roman d’une génération, fleuve d’une sève qui s’écoule, d’une eau qui passe, pour faire place, selon l’éternel mouvement de la vie, à des eaux nouvelles. Si les premiers volumes caractérisent les débats d’une génération autour de l’existence, de la religion et des sciences, les derniers volumes sont marqués par le contexte de rédaction, les rumeurs de guerre se faisant plus pressantes. Roman d’une génération du tournant du siècle pour les premiers volumes, Jean-Christophe se fait progressivement roman du vingtième siècle dont la naissance historique est caractérisée par le grand conflit de 1914-1918.

      Le fleuve est aussi une musique, Rolland ne peut qu’être sensible au bruit de l’eau, en tant que musicien 600 . Nous verrons comment le héros est accompagné par la musique, qui donne un sens à sa vie, et représente bien davantage.

      Le fleuve devient Fleuve lorsqu’il n’est plus regardé comme espace géographique, et d’une désignation toponymique il y a passage à une désignation symbolique, pour ce que le fleuve représente comme espace de symboles. Souvent représenté comme vieillard sage à la longue barbe, le Fleuve est parfois pourvu de la majuscule de Dieu.

      

      L’itinéraire de Jean-Christophe Krafft, tel un fleuve, constitué de détours, qui grossit parce que d’autres eaux se mêlent à lui, ou qui manque de s’assécher, est un parcours inscrit par Romain Rolland dans l’intention de faire entendre la vie, grâce au développement du héros. La formation est une nécessité à laquelle quiconque, à la recherche ou non de liberté, est confronté. Dans Jean-Christophe, Rolland installe son héros dans un fonctionnement réaliste du “ comme dans la vie ” : si le héros peut faire des choix, il n’a pas le choix de se heurter à des événements qui vont lui permettre d’acquérir de l’expérience et d’évoluer. Le parcours initiatique est naturel, chacun doit passer par un certain nombre d’épreuves. Deux niveaux structurent l’intérêt du parcours. Celui du comportement du héros : de quelle manière fait-il face aux événements, quels choix fait-il et comment résout-il ce qu’il faut résoudre ? Et, le deuxième niveau, celui du résultat : ce que le héros en retient, et, comment évolue t-il ? Le récit que Rolland donne du développement de Jean-Christophe est l’histoire du travail du héros : “ L’immense effort de sa jeunesse pour prendre possession de soi ” 601 . Effort, dont Rolland fait réaliser les enjeux à son héros, une fois qu’il a été fourni : “ conquérir sur les autres le simple droit de vivre ” et surtout, “ se conquérir ” 602 . Rolland donne comme leçon à son héros que jusqu’au bout, la vie est un apprentissage qui mène à “ comprendre ses limites ” 603 , donc à s’accepter dans sa condition d’homme. Mais, comme elle l’a été pour lui-même, Rolland construit la formation de son héros comme une histoire de rencontres : bonnes et mauvaises, inévitablement, et le héros devra ainsi se former à discerner ce que sont ses rencontres, à différencier les bons des mauvais maîtres. Ou, s’il ne s’agit pas de mauvais maîtres, ceux qui ne conviennent pas à certaines personnalités. S’il n’y a pas de modèle unique pour la formation de l’homme, chaque étape du récit rollandien entérine l’idée de “ se faire ” au lieu de “ se laisser faire ” : “ Il faut que chacun, à son tour, refasse l’expérience de la vie. ” 604  dit le héros de Jean-Christophe.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


A) Présentation générale de Jean-Christophe

      

      Un faisceau d’envies et d’intentions alimente pendant plusieurs années les rêves d’écriture de Romain Rolland : le rêve intime va naître comme œuvre, Jean-Christophe. Produit d’un long songe, nous irons à la source du roman de Rolland. Appréhender les différentes étapes de conception, d’élaboration et d’écriture de Jean-Christophe doit permettre, pour l’analyse de la formation du héros qui viendra dans un second temps, de se rendre compte de l’imbrication de deux formations. En premier lieu, la formation de Rolland, qui a conduit à une recherche personnelle qui va nourrir son projet romanesque, puis la fiction elle-même. Ensuite, le développement d’un héros, qui de la naïveté, grâce à ses rapports avec des maîtres très divers (les membres de sa famille, les institutions, les amis, la Société et la Nature), sera conduit à la vérité et à la sérénité.

      Le roman de Rolland est l’histoire de plusieurs sources qui se sont réunies et ont mêlé leurs richesses afin de former le fleuve :

      

      Jean-Christophe m’est apparu comme un fleuve ; (…) maintenant que le fleuve s’est longuement amassé, absorbant les pensées de l’une et l’autre rives, il va reprendre son cours vers la mer, – où nous allons tous. 605 

      

      Romain Rolland fait que le fleuve en tant qu’élément topographique, et le Fleuve en tant que symbole, accompagnent tout le parcours de son héros Jean-Christophe. L’eau vive, vivante, soit justement l’eau vive du Rhin dans l’œuvre qui nous concerne, est symbole de la vie par son action fertilisante, elle est source de vie. Et, elle symbolise la vie : “ La vie coule à grands flots ” 606 . L’eau abreuve, elle purifie, elle régénère ce qu’elle touche tant qu’elle n’inonde pas, qu’elle ne dévaste pas, qu’elle ne noie pas. Tout est donc possible avec l’eau vive, qui tout aussi bien que l’eau morte et stagnante peut signifier la mort quand le cours d’eau devient torrent. Rolland joue des multiples pouvoirs de l’eau, de l’itinéraire emprunté et par le Rhin et par son héros Jean-Christophe.

      Nous irons de la source de Jean-Christophe à ce qui l’a désigné depuis comme genre, le roman-fleuve. La longueur du roman est justifiée par la notion de cycle chère à Rolland. C’est le grand cycle de la vie. Le récit de la vie de Jean-Christophe, c’est le récit d’un cycle complet de vie, de la naissance à la mort, de toutes les étapes qui jalonnent une existence. Ce cycle de vie “ qui nous entraîne ” 607 , a entraîné Rolland dans l’écriture au-delà de ce qu’il avait prévu.

      Le roman ayant subi un désaveu sévère lors du déclin du naturalisme, le genre considéré comme mineur par rapport à la poésie ou au théâtre demande à être rénové. Contre les intrigues faciles, il faut de la profondeur au roman, grâce aux symboles, à l’analyse du moi, ce à quoi s’attaque Barrès, en moraliste. Le modèle du roman anglais et russe est une piste à suivre pour tâcher de redonner du poids au roman français. Il suggère une double articulation que la formule de Michel Raimond résume fort bien : “ le roman de l’avenir connaîtrait aussi bien une exigence de vérité dans la peinture de la réalité qu’une exigence de réalité dans la peinture de la vérité. ” 608 . Romain Rolland, qui vient finalement au roman, s’engage dans de telles exigences, d’autant plus que son propos vise à une défense de la vérité. Influencé par le roman tolstoïen, Jean-Christophe s’inscrit dans un mouvement du réalisme français dans le roman, qui se caractérise par le “ difficile effort pour retrouver le point de vue de la totalité ” 609 . En effet, Rolland embrasse, dans son roman, l’Allemagne et la France dans une perspective de totalité : les lieux (ville contre campagne), les générations, les couches sociales, les appartenances politiques, les courants artistiques, etc. Le renouvellement des travaux historiques dans la seconde partie du dix-neuvième siècle ayant influencé la manière de voir la société, ce souci de la totalité chez Rolland peut s’expliquer par la démarche de l’historien qu’il a adoptée durant ses études. Mais, Rolland n’a pas une visée de divertissement, et bien qu’il se place dans la vogue musicale du moment, sa démarche correspond à une volonté de signification et de transmission.

      Le musicologue Rolland, transporté par le fleuve de la musique depuis sa jeunesse, décide de produire un récit musical dont il distingue encore mal la forme lorsqu’il songe au héros, façonné sur le modèle de Ludwig von Beethoven. Le wagnérisme et le mythe de Beethoven, “ inondation ” de “ la redoutable sensibilité germanique ” 610 , ont donné un nouveau souffle à la littérature française. Ainsi, Rolland rend hommage à “ la race qu’on dit la plus musicienne du monde ” 611 , s’inspirant de Beethoven pour concevoir le héros de son œuvre symphonique.

      

      


1) De la source “ Jean-Christophe ” au roman-fleuve

      

      Il nous semble nécessaire de rapporter brièvement les différentes étapes de l’élaboration de Jean-Christophe. Le roman ne surgit pas de l’inconnu, il a d’abord été longuement rêvé : “ C’était le rêve où je vivais, durant une suite de sept années, tandis que mon autre vie, – celle que les hommes connaissaient – se déroulait ” 612 . Ce long songe, que l’on sait agréable, a fait plonger Rolland dans les profondeurs toujours étonnantes et intarissables de l’imagination. Rêve de fiction romanesque qui surgit après un autre rêve, de mars 1890, un projet de roman. Mais, en 1896, le rêve devenu obsédant, mûrement réfléchi, donne lieu à une élaboration complète de roman. Les étapes de la rédaction de Jean-Christophe doivent permettre de rapprocher les lectures ou réflexions rollandiennes du moment avec le déroulement de l’intrigue, ou l’évolution de la personnalité du héros.

      Pendant les années 1896-1898, Romain Rolland met en place nettement les grandes lignes de son roman, et il commence à rédiger. Ainsi, fin 1896 et début 1897, l’enfance du héros (il est alors Jean Krafft) est rédigée, nourrie des propres souvenirs de l’enfance de Rolland, de ses observations, ou d’éléments biographiques au sujet de Beethoven. En janvier 1897, l’amitié entre Jean-Christophe et Olivier est élaborée, inspirée par l’amitié entre Rolland et Suarès 613 . En juillet 1897, un plan détaillé du roman est conçu : des indications intéressantes s’y trouvent sur l’évolution du héros et sur la ligne conductrice de Rolland. Des traits du roman d’apprentissage apparaissent :

      

      1° l’unité de la force intérieure – Krafft.

      2° la variété des épisodes d’une vie, pour une bonne part, livrée comme toutes les vies au hasard, d’autant plus que celle-ci est plus libre et plus mouvementée, plus exposée au grand air.

      3° Les noyaux successifs autour desquels [s’attache] /se groupe/ et se développe, période par période, la personnalité du héros. 614 

      

      Romain Rolland divise en sept parties les étapes de vie de son héros : première partie, “ Enfance [et Adolescence] ” 615 , deuxième partie, “ Adolescence ”, troisième partie, “ Jeunesse (1) ”, quatrième partie, “ Jeunesse (2) ”, cinquième partie, “ Virilité ”, sixième partie, “ Automne ”, et dernière partie, “ Crépuscule ”. Dans “ Enfance ”, il prévoit de narrer “ les soucis matériels ” de la famille Krafft, et, de fait, “ la conquête d’une indépendance au moins provisoire ” pour Jean-Christophe, qui travaille et nourrit sa famille.

      Dans le deuxième paragraphe, intitulé “ Adolescence ”, Rolland prévoit que son héros de 17 à 20 ans “ commence enfin à respirer la vie ” : “ à chaque pas, il découvre le monde. ” 616 . Survient donc pour le héros le temps des expériences. Dans la première partie de la “ Jeunesse ” 617 , Rolland note : “ 20 à 25 ans. Fin des rêves juvéniles. Il faut vivre. Krafft s’établit à Paris. (…). ”. Réminiscence de la fin des propres rêves du jeune Rolland désabusé ? Mais, dans le récit surgit la rencontre décisive dans la vie du héros : “ une amitié qui touche à l’amour, une amitié [masculine] /virile/, la plus grande de sa vie ”… qui s’achève par la mort de l’ami. Dans la seconde partie de “ Jeunesse ”, Romain Rolland écrit : “ 25 à 30. Période de sombre deuil et de solitude puissante, de travail fécond. Vie intellectuelle intense. ” et “ un amour passionné ”. Et là, plus sûrement encore, réminiscence des années à peine écoulées qui ont vu Rolland voyageur, professeur, auteur d’articles, dramaturge. Dans le paragraphe intitulé “ Virilité ”, Rolland prévoit, alors que son héros est âgé de “ 30-35 ” ans, qu’il “ s’éloigne de Paris, voyage, parcourt le monde ” ; il est question de “ la vie universelle ”, de “ la vie des nations européennes ” et de “ la vie sociale ”, qui ont raison de “ son individualisme ”. À partir de cette étape du roman, il ne saurait être question que de projection possible de Rolland dans un avenir qu’il imagine complexe, mais toujours riche d’enseignements. La partie intitulée “ Automne ”, quand le héros a “ 40-45 ” ans, concerne “ une période passée de travail silencieux et fécond. Une résignation courroucée à la solitude. ”. Une deuxième rencontre essentielle survient : “ Seconde amitié amoureuse, féminine celle-là. ”.

      Lorsque Rolland reprend le roman dans les années 1900-1901, son état d’esprit a changé, comme il l’indique dans une lettre à Sofia Bertolini. Rolland modifie, alors, la destinée du héros, qui doit tirer un bénéfice de ses expériences. Entre-temps, Rolland avait relu Goethe, Schiller, Diderot. Au mariage avait fait place la solitude, à l’exception de “ la société de Beethoven ” 618 . Et, à la douleur trop longtemps accablante, a répondu “ une sorte de joie ” 619  salutaire qui a envahi Rolland : la joie d’être entièrement libre de consacrer son temps à convertir le rêve en une œuvre seule susceptible d’apporter l’épanouissement 620 . Pour la dernière partie de son roman, Rolland avait prévu une désolidarisation de son héros avec le monde, puis la mort : “ le monde entier se sépare chaque jour davantage de son âme. – Il meurt seul, abandonné, triste jusqu’à la mort, mais puissant, et calme enfin. ”. Mais, pour le nouveau point final, il n’est plus question de tristesse, mais d’acceptation… une acceptation dont la leçon sera que la mort n’est justement pas un point final.

      Fin 1901, Romain Rolland rédige principalement l’“ ébauche de la vie de Christophe de ’20 à 25 ans’ ” et la vie de “ Jean-Christophe à Paris jusqu’à la rencontre de son ami ”. Puis, il rédige “ Christophe depuis la rencontre de son ami ” et “ l’amie de toute la vie ”. Ensuite, début 1902, Rolland rédige ce qui vient “ après la mort de son amie bien-aimée ”.

      À l’automne 1902, Rolland présente de manière fidèle le projet de son roman Jean-Christophe à Malwida von Meysenbug : “ Mon roman est l’histoire d’une vie, de la naissance à la mort. Mon héros est un grand musicien allemand (…). Il est entouré d’une multitude de figures. Je conçois le roman comme formé de 6 ou 7 parties, embrassant chacune, une période de la vie, une phase du développement, et un monde différent. ” 621 . Or, Rolland s’apprête alors à rédiger la biographie consacrée à Beethoven, Vie de Beethoven, qui paraît dans les Cahiers de la Quinzaine. Ici, intervient la précieuse relation avec Charles Péguy (1873-1914), essentielle tant pour la diffusion des écrits de Rolland, que pour l’avancement du projet de “ Jean-Christophe ”. En 1918, Rolland retranscrit dans son Journal une lettre qui brosse le portrait du Péguy qu’il a connu en 1898 :

      

      À cette époque où débutèrent mes relations avec Péguy, il était violemment socialiste, dreyfusiste, antimilitariste (…). Il avait une admiration ardente et familière pour Jaurès et pour un ami normalien (…) Lucien Herr, bibliothécaire à l’Ecole Normale Supérieure et secrétaire de La Revue de Paris. 622 

      

      Les deux hommes entrent en relation parce que Rolland cherche un éditeur, et que par l’entremise de Louis Gillet, Péguy est susceptible de publier Rolland dans sa revue. En 1900, Péguy a fondé Les Cahiers de la Quinzaine. La définition qu’il donne de sa revue ne peut qu’être aussi celle de Romain Rolland : “ un groupe d’hommes, ce qu’il y a littéralement de plus beau au monde, une amitié ” 623 .

      Elle est une revue qui se veut très ouverte 624 , en cela similaire à la Revue Blanche, sauf que selon Rolland les Cahiers étaient davantage lus 625 . Si Péguy fait “ une place d’honneur ” 626  à Renan dans les Cahiers, avec comme point culminant le cahier consacré à la statue du maître érigée à Tréguier, événement qui a tant fait scandale 627 , Rolland ne semble guère concerné. En tout cas, l’investissement rollandien dans les Cahiers de la Quinzaine est total (quoique mal connu) 628 , ce dont la correspondance de Rolland avec Péguy donne une bonne idée : Rolland veut “ leur donner une vie plus forte et plus large ” 629 , il fournit des conseils et suggère des modifications et orientations à Péguy 630 . Il partage avec enthousiasme l’ambition de Péguy : “ les Cahiers sont la rivière, et nous, les affluents ; nous voulons qu’ils soient fleuve ” 631 . Dans l’esprit de Rolland, Péguy convient le mieux pour conduire la revue, parce que son “ nom est un drapeau, celui de la pensée indépendante et audacieuse ” 632 , qu’il est “ un homme d’action et un artiste ” 633 . Rolland considère que la revue de Péguy a “ un caractère plus ’universel’ ” 634  que les autres revues, ce qui relève d’un enjeu essentiel pour lui. Cette riche collaboration 635  intellectuelle entre Péguy et Rolland va sceller la destinée littéraire de Rolland 636 .

      Les idées de Péguy et de Rolland ne sont pourtant pas tout à fait proches à l’époque où l’Affaire Dreyfus éclate 637 , car si Rolland est dreyfusien, il ne fait pas partie, comme Péguy à la suite de Zola, “ des maximalistes de l’Affaire ” 638  dans l’engagement pour innocenter Dreyfus. Mais, leurs idées se rapprocheront de plus en plus, sans doute sous l’influence de Péguy, au cours de l’Affaire et des années qui la suivent immédiatement. C’est le commencement d’un engagement conjoint au service des valeurs humanistes, de la défense de la vérité, contre les institutions (notamment littéraires). Rolland retrouve chez

      Péguy son désir d’Europe, ayant le sentiment qu’ensemble ils contribuent à en diffuser l’idée : “ Notre œuvre est Européenne ” 639 , écrit Rolland à Péguy. Et, Rolland apprécie les articles critiques de Péguy, défenseur de la sincérité à tout prix dans la création, écrivant avec franchise : “ Vous faites très bien d’être notre Boileau. ” 640 .

      La Vie de Beethoven constitue le premier événement éditorial important pour la revue de Péguy. Ensuite, la revue publie Jean-Christophe à partir de 1904, d’autant que Péguy adhère au projet : “ nous étions tous deux restés fidèles au pacte sur lequel avaient été fondés les Cahiers, – de ces hommes-là qui ne trichent pas, selon l’énergique expression de Péguy  641 . En fait, Rolland est redevable à la forte personnalité de Péguy 642 . Et c’est ce dernier qui l’a vivement encouragé à se lancer dans l’entreprise romanesque et qui a laissé toutes libertés à Rolland. Après leur commune “ mise en pratique d’une vie pareillement pauvre, solitaire, en dehors du ’siècle’ ” 643 , il est probable que les considérations politiques et sociales de Péguy ont poussé Rolland à aller plus loin, dans sa critique de la société, que le projet initial de Jean-Christophe : “ Je n’oublie pas que plusieurs fois vous m’avez rendu plus conscient de l’œuvre même que j’avais à faire ” 644  écrit Rolland à Péguy. Un article de

      

      1900, “ Le poison idéaliste ” 645 , est dédié à “ Charles Péguy, et à ses Cahiers de la Quinzaine, pour l’œuvre d’assainissement public qu’ils accomplissent. ” 646 .

      Il nous semble que la reconnaissance de Rolland vis-à-vis de Péguy est à situer sur le plan de l’audace : loin des transpositions de ses drames, Rolland va oser la critique frontale, et dans ses articles à partir de 1900, et dans Jean-Christophe, en particulier avec “ La Foire sur la place ”. Dans son roman, Rolland va saluer amicalement celui qui l’a poussé à la verve mordante tel Esope, et qui lui a permis de s’exprimer : “ Il faut pourtant lui [la France] dire la vérité, et d’autant plus qu’on l’aime. Qui la dira, si ce n’est moi – et ce fou de Péguy ? ” 647 . Péguy revient ensuite sous les traits du fondateur 648  charismatique de la revue Esope, à laquelle contribue Olivier Jeannin. Plus tard, dans l’introduction de 1931 à Jean-Christophe, Rolland rend hommage au compagnon engagé dans la même lutte de vérité dans la création, “ mon commilito Péguy ” 649 , écrit Rolland.

      Ainsi, Romain Rolland est décidé à entreprendre la rédaction de Jean-Christophe en mars 1903, d’autant plus qu’il a la certitude d’être édité. Il a acquis la notoriété auprès du lectorat des Cahiers de la Quinzaine, suite au

      grand succès de la Vie de Beethoven 650 . Un plan général du roman est conçu : la narration de l’expérience de la vie qui forge un homme progressivement, jusqu’à la connaissance de la sérénité. Le rêve intime ainsi mis en place de manière à devenir un roman, voyons maintenant dans quel contexte il s’inscrit pour Rolland. Le succès de sa biographie de Beethoven conforte certainement Rolland, pour la première fois, dans son choix d’être auteur 651 . Les répercussions sont importantes puisque Rolland reprend confiance en lui grâce à celui qui incarne à ses yeux la force et la combativité : Beethoven.

      Mesurant très vite l’ampleur de son projet romanesque, Rolland éprouve des doutes légitimes et sincères quant à la réalisation de son œuvre : des formules dans sa correspondance, telles que “ si j’arrive à l’écrire ” 652 , l’attestent. La rédaction à peine entamée, Malwida von Meysenbug décède. Il n’a pas été assez souligné jusqu’à présent que la mort de l’amie idéaliste survient dans cette période si particulière pour Rolland : il entame alors la réalisation de son rêve. Et, il nous paraît évident que le décès de Malwida von Meysenbug ravive chez Rolland des souvenirs essentiels de sa formation de lettré. Il se replonge sans aucun doute dans le souvenir des leçons de la grande allemande, qui avait nourri le rêve rollandien d’une carrière d’écrivain.

      Rolland voue pareillement un grand intérêt à se pencher sur la naissance d’un esprit créateur et sur les étapes de formation et de création, ce qui est en cours avec Jean-Christophe. À en juger par sa correspondance avec Sofia Bertolini, Rolland se ressouvient nettement du modèle qu’a incarné pour lui Malwida von Meysenbug :

      

      Cette sérénité était à la fois chez elle une vertu naturelle, et le fait de ce grand siècle de vies héroïques qui se reflétaient et se concentraient en elle. (…) C’est tout un siècle puissant qui s’éteint avec elle, un siècle de génie et de passions surhumaines, sur lequel elle avait étendu, comme un voile, sa douce sérénité. (…) Tâchons de nous créer nous-même, en notre âme, ce refuge, cette île immobile et sereine au milieu du chaos incessant des choses. 653 

      

      Soleil parmi les soleils de Rolland, Malwida, le “ point lumineux ” 654 , continuera de briller, et à ce moment de l’écriture de Jean-Christophe, imprime à son auteur la nécessité d’apporter grâce à “ la volonté humaine ” cette “ foi souriante ” 655  dont elle était l’exemple. Désormais, Jean-Christophe doit devenir le refuge qui doit apporter la sérénité à Romain Rolland : Rolland va se laisser entraîner par le courant du fleuve.

      Annonciateur du récit de la progression d’un héros qui se nomme Force, “ le grondement du fleuve ” 656  indique dès la première ligne de l’incipit quelle puissance va conduire le roman. Le fleuve structure le roman rollandien, avec des significations sur plusieurs niveaux d’interprétation. Dans “ L’Aube ” le fleuve qui passe près de la maison des Krafft est d’abord le fleuve, puis est personnifié en “ Fleuve ” 657  quand il se rapporte au souvenir du héros et non à la narration du récit. Sa présence quotidienne lui a conféré une existence d’Etre, il est quelqu’un pour le héros. La même personnification est opérée pour les cloches.

      Si l’on désigne commodément Jean-Christophe comme roman-fleuve (dont il constitue le premier modèle français), c’est pour désigner un genre romanesque, sous le prétexte de sa longueur et de la prétention de Rolland à embrasser l’idée du temps, et grâce au champ lexical du fleuve qui jalonne le texte. “ Les métaphores fluviales imaginent la longueur ” 658  rappelle Tiphaine Samoyault, voilà qui était donc commode pour constituer le genre auquel appartient Jean-Christophe. Mais, c’est négliger le fleuve comme mythe et symbole à la source de l’imaginaire de Rolland, et donc à la source du récit. Or, bien au-delà d’une commode catégorisation grâce à la métaphore, le fleuve est lui-même personnage du roman Jean-Christophe.

      Mais, au-delà de la métaphore désignant un très long roman, le terme est doublement significatif car il évoque l’univers imagologique de Rolland, en témoigne le champ lexical autour du fleuve, qui est récurrent dans Jean-Christophe (mais également dans d’autres œuvres rollandiennes). Le Fleuve revient pour différentes raisons dans les écrits de Rolland. Frappé lui-même par son utilisation récurrente de l’image du fleuve, Rolland a réfléchi à ce qui pouvait justifier cette référence imagologique en particulier : “ Quelle étrange chose la création ! J’use souvent, pour en parler, de métaphores fluviales. Et en vérité, on se sent une rivière consciente. ” 659 . Si Rolland a recours spontanément au fleuve et s’il y associe le travail de l’écrivain, il puise dans le champ lexical de ce symbole universel inconsciemment 660 . C’est qu’à plus d’un titre, le fleuve est symbolique. Il évoque tant le royaume des morts que le développement de l’homme, ou encore l’influence, et aussi la force.

      

      Rolland place son héros, dès le début du roman, sous la tutelle du “ fleuve de la vie ” 661 , annonçant que la tutelle perdurera jusqu’au terme de l’existence, “ quand il [JC] sera couché dans le petit cimetière qui dort au bord de l’eau et que baigne le Rhin… ” 662 . Et, de fait, à la fin de son parcours de vie, le héros s’en va de l’autre côté, il “ touche enfin à la rive ” 663 , l’autre rive : “ Saint Christophe a traversé le fleuve. Toute la nuit, il a marché contre le courant. ” 664 . Le champ lexical du fleuve se déploie pour désigner l’existence :

      

      Le vaste flot des jours se déroule lentement. Immuables, le jour et la nuit remontent et redescendent, comme le flux et le reflux d’une mer infinie. Les semaines et les mois s’écoulent et recommencent. (…) Le balancier de la vie se meut avec lourdeur. L’être s’absorbe tout entier dans sa pulsation lente. 665 

      

      Rolland s’attache à indiquer l’ambivalence du fleuve, qui “ caresse ”, ou “ comme une bête enragée qui veut mordre ” 666 . Dans le roman, le fleuve est une menace, s’il mord, il transmet la mort. Il se fait craindre lorsque Melchior se noie, “ sur une civière était couché (…) un corps ruisselant d’eau, immobile. ” 667  : remarquons la paronomase de “ civière ” et “ rivière ”, ce rapprochement sans doute voulu par Rolland soulignant le danger du fleuve, qui est une puissance de mort. Le fleuve ambivalent peut ainsi être source de mort, comme lorsque, autre Ophélie, le héros a une pulsion de suicide : “ l’idée lui vint sur-le-champ de se noyer. ” 668 . Mais, le fleuve prodigue aussi l’apaisement : l’imaginaire de l’enfant se développe autour du fleuve (lorsque Jean-Christophe transforme un paillasson en bateau et un carreau en rivière) 669  ; les jeux aux abords du fleuve procurent de “ délicieux souvenirs ” 670 , “ ces impressions de nature qui font l’unité d’une existence, relient l’enfant à l’adolescent, l’adolescent à l’homme ” 671  ; la découverte de la nature, ainsi lors de la promenade de l’enfant avec Gottfried et le pêcheur Jérémie, quand la “ vapeur de lait tremblait à la surface du fleuve ” 672 , que Jean-Christophe n’est pas encore très éloigné de l’époque du lait maternel ; le fleuve réconforte à Paris le héros nostalgique de son enfance et de son pays ; il le rassure à la fin de son existence. Rolland fait que le fleuve, qui accompagne tout le parcours de Jean-Christophe, est personnifié au fil du récit comme l’ami, “ le confident de ses pensées ” 673 , qui partage avec le héros ses souvenirs et les convoque, qui offre “ un chaos d’images ” 674  et traduit le trouble du héros, qui se met à l’unisson du deuil de Jean-Christophe en prenant “ une teinte funèbre ” 675 . Le “ fleuve fiévreux ” 676  est aussi à envisager comme l’ami qui met en garde

      Jean-Christophe, tel un nouveau Cassandre, il le prévient des dangers que court le héros 677 , lui donnant l’ultime avertissement de la mort proche : “ Du fleuve montait vers lui l’odeur du danger lointain ” 678 .

      Le fleuve de Jean-Christophe n’est pas n’importe quel fleuve : si le grondement est anonyme dans l’incipit, le fleuve est nommé quelques pages plus loin, le Rhin 679 . Et, quelques pages plus loin, il est le “ Vater Rhein ” 680 , littéralement le Rhin puissant, le fleuve “ des larges horizons, des vastes plaines ” 681 , “ si vivant, presque humain ” 682 , que Rolland va opposer à la Seine, qui n’a “ rien de sa force toute-puissante ” 683 .

      

      C’est véritablement un fleuve puissant que Romain Rolland donne au lecteur, avec Jean-Christophe. Si puissant qu’il donne naissance à une catégorie du roman, le roman-fleuve. Qu’en est-il au juste de cette catégorie ? D’autres viennent spontanément à l’esprit à la lecture de ce roman rollandien : ne serait-il pas un roman de formation ? Ou un roman de l’artiste ?

      La publication en feuilletons de Jean-Christophe dans les Cahiers de la quinzaine à partir de 1904 inaugure les grands cycles modernes français, annonçant la venue de Marcel Proust, qui commence la rédaction d’A la

      recherche du temps perdu en 1908-1909. Jean-Christophe inaugure plus spécialement le genre “ flou ” qu’est le roman-fleuve 684 . Voyons comment Rolland inscrit sa démarche de romancier, pour tâcher, à partir des éléments qui définissent généralement le roman-fleuve, de déterminer ce qui donne le roman-fleuve rollandien. Jeune, Rolland est marqué par la lecture des romanciers russe et anglais, en témoigne ses “ projets d’œuvres ” réalistes. L’esthétique de Tolstoï, mêlant histoire et vérité, se focalisant en particulier sur le progrès des personnages, a marqué le jeune Rolland 685 . Bien que Rolland songe à une œuvre ayant pour sujet les guerres de religion et que la démarche esthétique qu’il adopte a rapport avec ce sujet, il conservera la même démarche pour Jean-Christophe. Suite à sa formation de chercheur en histoire, le projet de roman que forme Rolland est une conciliation du modèle du roman tolstoïen avec la vérité historique 686 , qui ne peut souffrir aucun manquement pour un historien formé à l’Ecole normale supérieure :

      

      Un de mes modèles 687  est Guerre et Paix, – mais avec cette différence que, chez Tolstoy [sic], les scènes historiques ne sont pas, à beaucoup près, les plus vraies et les mieux traitées. 688 

      

      Le projet envisagé par Rolland annonce la longueur de Jean-Christophe, qui sera la caractéristique première du genre romanesque dans lequel il sera inscrit :

      

      Je veux écrire une histoire psychologique et réaliste – une histoire des âmes, – mais en leur chair. Ce sera œuvre longue : je ne sais pas voir une âme, en un moment précis, isolé, de son existence ; je ne la vois que dans la suite de son évolution ; si l’on saute quelques chaînons, on risque de ne plus comprendre. – Naturellement, dans ce long développement d’une vie, il y aura des scènes, capitales ou secondaires (en apparence), qui seront très largement traitées. 689 

      

      Rolland écrivain s’intéressera particulièrement à l’évolution de ses personnages, et en premier lieu à l’évolution de Jean-Christophe. La lecture d’un roman doit, selon Rolland, avoir pour conséquence chez le lecteur d’avoir “ l’âme prise, comme on l’a dans la vie par le sort d’un homme, bon ou mauvais, avec qui on a vécu dix ou vingt ans, côte à côte ” 690 . C’est en suivant les étapes de la vie d’un homme, sa formation, son évolution, sa fin, que l’on est captivé par la lecture, qui alors fait sens. Des éléments de l’enfance de Jean-Christophe sont annonciateurs du destin hors du commun du héros, mais les éléments de sa vie entière sont nécessaires pour embrasser la personnalité de Christophe Krafft qui évolue, comme l’explique Romain Rolland au sujet du premier volume de Jean-Christophe :

      

      Quand vous aurez vu, comme moi, le petit Christophe, à tous les âges de sa vie, et à sa mort, vous comprendrez mieux son enfance ; comme dit le

      proverbe, “ la fin loue la vie, et le soir le jour ”. 691 

      

      Romain Rolland se dit “ réaliste ”, mais l’esthétique réaliste qu’il conçoit est forgée à partir d’une idée rehaussée par lui du réalisme :

      

      Je voudrais reprendre le nom de Réaliste, et lui rendre toute sa noblesse et sa grandeur. Voir tout sereinement, mais sans se faire illusion, et en ayant pour passion suprême la vérité. 692 

      

      L’évolution du personnage fait partie de l’esthétique réaliste du roman rollandien. Le roman, envisagé comme “ une vie entière saisie dans son déroulement et son flux continu ” 693 , implique pour l’auteur de montrer l’effet des événements et de l’âge sur les personnages, et principalement sur le héros que l’on suit du début à la fin. Cette conception se rapporte au “ Meurs et deviens ! ” goethien, que Rolland définira ultérieurement comme “ la continuité de la vie et par acceptation de ses courants imprévisibles, en souscrivant secrètement à la sagesse de ses profonds mouvements. ” 694 . Pour Rolland, “ le roman ne commence ni ne finit, pas plus que la vie. Il est ; c’est-à-dire, il se transforme ” 695  ou encore il “ devient ”. Comme dans la vie, une “ multitude d’intrigues ” 696  sont nécessaires dans le roman pour l’évolution du héros, qui se forme dans la rencontre avec les événements, et acquiert de l’expérience, de nouvelles idées, etc. Jean-Christophe roman du “ développement ”, le terme ne serait-il pas à prendre à un autre niveau : Jean-Christophe ne serait-il pas roman de formation ? En nous référant à la définition que Jean-Marie Paul a donnée du roman de formation, nous allons montrer quels critères du roman de formation se retrouvent dans Jean-Christophe :

      

      Le roman de formation serait l’histoire de la formation d’un homme perçue par un écrivain, inévitablement dépendant jusque dans ses refus des signes du temps, et qui transmet à l’aide d’un récit qui ne peut avoir l’objectivité d’un travail d’historien une vision de l’homme et de la société, voire une certaine philosophie formulée par l’entremise de l’existence représentée et non pas dans le langage des systèmes. L’idée de formation serait dépendante de l’idée de l’homme (…). 697 

      

      Le roman de formation implique l’exemplarité du héros : il nous semble, à la lecture des romans de formation, que cette vocation exemplaire est très largement soulignée dans le texte. Ce n’est pas le cas pour le roman de Rolland.

      En aucun cas roman picaresque d’après la définition stricte du genre 698 , Jean-Christophe présente néanmoins (c’est le cas en général dans le roman de formation) une tonalité picaresque : les rencontres fortuites se succèdent, riches en rebondissements et très instructives pour le héros, souvent à ses dépens. Dans Jean-Christophe se déploient des caractéristiques du roman d’aventures 699  : pour le héros, différentes aventures (par exemple la rencontre avec Ada volant des prunes et la nuit qui s’ensuit) et mésaventures (la rixe avec les soldats entraînant la fuite en France) se succèdent, avec des confrontations renouvelées au sein de milieux variés, de l’auberge mal famée à la haute société parisienne. Ces caractéristiques sont néanmoins une loi du genre pour le roman de formation. Ce sont les circonstances de la vie, succession d’incidents ou de rencontres, le tout passablement exagéré, qui forgent Jean-Christophe et lui permettent de progresser.

      Denis Pernot, qui analyse le roman de socialisation, souligne qu’il s’agit pour les héros du roman d’éducation de la fin du XIXe siècle de réussir ou non leur entrée dans la société, c’est-à-dire leur socialisation 700 . Cette gageure est posée clairement par Romain Rolland pour son héros, et constitue un des fils du récit.

      Jean-Christophe s’inscrit aussi, pour ce qui concerne certains chapitres, dans le courant du Künstleroman, “ roman de l’artiste ” : l’artiste est en marge de la société, se sent exclu ou s’isole volontairement, tout à la poursuite de son art.

      Remarquons enfin que Parzifal, écrit par Wolfram von Eschenbach en 1210, d’après le Conte du Graal (et son héros Perceval le Gallois) de Chrétien de Troyes, est le “ premier roman de formation de la littérature allemande ” 701 . Or, il a inspiré le Parsifal (achevé en 1877) de Richard Wagner, lu avec passion par Romain Rolland en 1887. Des souvenirs de cette lecture captivante ont-ils rejailli pour Jean-Christophe ? Il est certain que ce héros wagnérien a retenu l’attention de Rolland. Selon Stefan Zweig, Parsifal apparaît à Romain Rolland “ comme le type symbolique de l’artiste qui parcourt le monde, guidé par sa seule et profonde intuition et qui, par l’expérience, apprend à le voir tel qu’il est. ” 702 . Mais, contrairement aux romans de formation traditionnels, qui voient se clore le parcours du héros en formation par une “ clôture conjugale ” 703 , le héros rollandien poursuit sa formation tout au long de sa vie.

      Revenons au roman-fleuve, terme que Romain Rolland emploie, cela est certifié, en 1939 704 . Le roman-fleuve est “ le roman de l’excès dans la longueur ” 705 , défini par Tiphaine Samoyault 706 , qui convoque Blanchot notant “ l’excès de continuité ” 707  du roman long. Le reproche communément adressé au roman long tiendrait à la fausseté de sa démarche : “ la continuité dérange : elle prétend livrer la totalité du réel ” 708 . Rolland, par souci d’exactitude dans son entreprise réaliste, se devait selon lui de produire une œuvre dans la longueur. Mais, il nous semble que la démarche initiale de Rolland fut de livrer son rêve, et, pris au jeu onirique pendant la rédaction de son roman, d’en dérouler le fil pour prolonger le rêve, “ balade panoramique face à toutes les possibilités ” 709 , jusqu’à son épuisement. Rolland n’a pas nécessairement eu la volonté de livrer “ la totalité du réel ” mais selon nous, de livrer la totalité de sa vision : il a beau placer son récit dans un ancrage réaliste, il n’empêche que son récit est incarnation de son rêve, rêve d’un idéaliste 710 . Nous rejoignons la conclusion de Tiphaine Samoyault quant au roman de l’excès reposant “ sur une conception sinon continue, du moins infinie du réel et du monde. ” 711 . La nature idéaliste de Rolland fournit amplement la matière pour développer un rêve de la longueur et de l’intensité de Jean-Christophe. Et, l’intensité du roman-fleuve vient sûrement du modèle, le “ torrent ” 712  Beethoven.

      

      


2) Roman symphonique et nouveau Beethoven

      

      La vocation première de Rolland ressurgit dans l’écriture : à une formation de musicien contrariée, Rolland répond par une création qui se veut la plus proche de la vocation initiale. Il va démentir la crainte exprimée dans son journal de normalien : “ Je suis un arbre plein de sève, – mais sur lequel on a greffé une espèce différente. Mes fruits seront bons, peut-être rares. Ce ne seront pas mes vrais fruits. ” 713 . Dans le fruit de son esprit, dans Jean-Christophe, la musique sera centrale, du point de vue de la forme comme du fond.

      Déjà, lors des années romaines, Rolland a rêvé d’un roman musical. Et, dès l’Ecole Normale, il avait envisagé d’une œuvre sur le modèle de la symphonie, conception du roman essentielle qui prévaudra dans Jean-Christophe :

      

      Je veux donc être tour à tour chacun de mes personnages, m’enfermer dans leur vie, seul à seul avec eux, jusqu’à ce que je me sois fait leur âme et leur substance. Je serai un homme du peuple, un parlementaire, un reître…, etc. Et quand j’aurai vécu toutes ces vies, alors je les fondrai en une œuvre “ symphonique ”, qui n’aura pas la prétention de démontrer une thèse, mais de vivre pleinement, de ressaisir l’Etre divin dans un de ses plus puissants moments. 714 

      

      Jeune, Rolland souhaitait donc exprimer dans ses œuvres toutes les voix humaines, et parvenir à les réunir harmonieusement. La philosophie rollandienne était déjà exprimée en termes musicaux dans son Credo : “ l’ensemble symphonique de la Vie totale. ” 715 . Il s’agit de laisser entendre la voix de toutes les vies, pour atteindre à l’absolu : la Vie.

      Comprendre la génération de Romain Rolland permet de situer le contexte de l’élaboration et de la production de Jean-Christophe, afin de démêler la part d’originalité du roman rollandien 716 . Selon l’analyse d’Henri Peyre, Rolland appartient à une époque de “ génération double ” 717 . Le concept de génération se retrouve largement dans la pensée rollandienne. Rolland situe sa génération dans une “ époque de transition sociale ” 718 , qui correspond à une époque troublée, la société en perte de repères cherchant à se positionner entre passé et avenir. Pour les artistes, selon Rolland, l’aspect typique de sa génération est l’engouement pour Wagner et, ou, pour le Symbolisme :

      

      Contre l’obsession de la réalité cruelle, dont on portait, fiché au flanc, le fer de lance, on cherchait refuge dans le rêve halluciné de la poésie et de la musique, de Shakespeare et de Wagner, ou de leur pâle héritier, cette plante de serre : le “ symbolisme ”. 719 

      

      L’esthétique rollandienne se construit en fonction de la musique, dans une relation fusionnelle avec celle-ci. Or, cette conception nouvelle de la littérature dont le modèle est la musique caractérise la génération littéraire 720  de Rolland. Mais, si à l’origine une préoccupation similaire caractérise la génération rollandienne, les sources et résultats diffèrent. L’œuvre musicale envisagée tôt par Rolland devient possible, pour cet esprit rigoureux, lorsqu’il a accumulé la matière nécessaire à son projet. Jean-Christophe sera le fruit d’une longue formation de musicologue qui se poursuit naturellement pendant la rédaction même du roman. Rolland rédige des comptes rendus de critique musicale pour des revues comme la Revue d’art dramatique, jusqu’à la création avec deux autres musicologues (Louis Laloy et Pierre Aubry), de la Revue musicale : revue d’histoire et de critique musicale en 1901. Sur Beethoven, Rolland accomplit un travail de recherche abouti, depuis le premier concert entendu jusqu’à l’analyse des symphonies, la lecture de documents inédits sur Beethoven, la préparation de divers cours dispensés autour des années 1900, les investigations et les notes accumulées pour la rédaction de la Vie de Beethoven, constituent une somme de savoir. Les autres travaux sur la musique conduisent Rolland à publier en 1908 les Musiciens d’autrefois et les Musiciens d’aujourd’hui. Dans ce dernier, Rolland compare dans un chapitre “ Musique française et musique allemande ” 721  et consacre un autre chapitre à une “ esquisse du mouvement musical à Paris depuis 1870 ” 722 .

      

      À la frustration évidente de n’avoir pu devenir musicien, s’était substituée une autre voie pour Rolland, celle de l’écriture. Et, son “ âme de musicien ” 723  explique sa conception de l’écriture, dans un système de référence spontanée à la musique, où le texte découle de la musique et vice-versa : “ Aujourd’hui, je pense des idées musicales sous une forme littéraire. ” 724 . “ L’idéal wagnérien ” 725  n’a pas touché seulement les musiciens, il s’est étendu aux autres arts. Et, la mode 726  à l’époque de Rolland, qui deviendra modernité, est à l’hétérogénéité. Où l’on pense des idées littéraires sous une forme musicale (ou l’inverse), car la musique occupe une place prépondérante dans le champ des arts, depuis que Wagner a suscité un mouvement d’alliance : voici l’ère de “ la recherche d’un mélange intime des arts ” 727 . Le wagnérisme est au sommet, les frontières entre les genres s’estompent, Bayreuth 728  attire les foules, y compris Rolland qui s’y rend en 1891. Le maître allemand influence plus particulièrement les poètes symbolistes. L’actualité des arts en ce dernier quart du XIXe siècle est régie par

      le wagnérisme, qui insuffle une liberté nouvelle : alors, comme Rolland l’écrit, “ tout le monde y vient : nous voulons la vérité et la vie, dans l’art musical, comme dans les autres. ” 729 . Rolland fait quasiment preuve d’idolâtrie pour Wagner 730 . Mais, d’après Rolland, “ cette sorte de folie wagnérienne ” 731  qui voit “ la pensée de Bayreuth ” imprégner tous les arts en France ne dure guère, hormis en musique grâce à une “ ardente propagande musicale ” 732 .

      Pourtant, Wagner a marqué durablement les esprits : il théorise le Gesamtkunstwerk, l’œuvre d’art totale grâce à la réunion des arts. Le leitmotiv wagnérien contamine les œuvres littéraires. Rolland est soumis comme les autres à l’emprise wagnérienne. Dans Jean-Christophe, le fleuve est le leitmotiv (dans le sens du motif musical) rollandien, tandis que les thèmes dominants du discours sont la vérité et la liberté, leitmotive qui se retrouvent dans l’ensemble de l’œuvre rollandienne 733 . Rolland est frappé par “ les proportions colossales ” 734  de l’épopée des Nibelungen, et le caractère épique qui caractérise son long roman Jean-Christophe est sans doute tiré en partie de la “ forêt aux immenses profondeurs ” 735 , comme il qualifie la tétralogie wagnérienne. D’après Rolland, Wagner exprime par la musique un caractère, “ c’est-à-dire l’ensemble des sentiments actuels, passés et à venir ” 736  ; le maître de Bayreuth a touché à l’universel de la vie, à l’infini, ce qui séduit évidemment Rolland. Enfin, la confrontation des personnages wagnériens avec le destin trouve un écho puissant chez le jeune Rolland, fasciné par le combat que mène tout homme dans sa vie, et fasciné en particulier par les destinées exceptionnelles.

      Il est probable que Rolland n’a pas mesuré le poids des idées wagnériennes sur les conceptions esthétiques de son époque, estimant faible l’impact du wagnérisme en terme d’années sur le champ des lettres. Néanmoins, la question du lien de la littérature et de la musique est abordée dans Jean-Christophe 737 . En tout cas, Rolland démentira l’influence sur lui de Wagner : “ Je serais surpris qu’on pût attribuer à Wagner l’influence principale sur ce que j’écris. (…) Sa pensée m’a relativement peu occupé (…). ” 738 . Est-ce de sa part une volonté d’occulter les possibles influences ? Est-ce une démarche visant à se distinguer du symbolisme qu’il rejetait ? Est-ce la fierté de se trouver original par rapport à sa génération ? En tout cas, Rolland a le projet en pleine époque symboliste d’écrire un roman ou un poème musical. Du leitmotiv wagnérien, Rolland a retenu le principe de l’idée centrale à partir de laquelle s’articulent différentes phases de progression. Sentiment et Symphonie sont les maîtres mots pour Rolland :

      

      – La matière du roman musical doit être le Sentiment, et de préférence le Sentiment dans ses formes les plus générales, les plus humaines, avec toute l’intensité dont il est capable. (…) Toutes les parties du roman musical doivent être issues du même sentiment général et puissant. Comme une symphonie est bâtie sur quelques notes exprimant un sentiment, qui se développe en tous sens, grandit, triomphe, ou succombe, dans la suite du morceau, – un roman musical doit être la libre floraison d’un sentiment qui en soit l’âme et l’essence. 739 

      

      La théorie rollandienne du “ roman musical ” permet l’expression de la poésie dans le roman, mélange des genres constitutif de la fin de siècle sous l’impulsion des symbolistes :

      

      L’observation extérieure, ou même intérieure de la réalité, est loin de suffire ; et il faut avoir l’âme poétique, pour voir et vivre pour son compte. Ce qui devrait être, – et Ce qui est, d’ailleurs, plus réellement que “ la réalité ”. – Telle est l’idée que je me fais du roman musical. Son charme et son danger est d’être essentiellement poétique. 740 

      

      Suite à l’influence conjointe du wagnérisme et du roman russe, Rolland souhaite un roman différent du roman naturaliste ou psychologique, qu’il veut inspiré du modèle symphonique :

      

      Mon état d’esprit est toujours celui d’un musicien, non d’un peintre. Je conçois d’abord comme une nébuleuse l’impression musicale de l’ensemble de l’œuvre, puis les motifs principaux et surtout les rythmes. 741 

      

      En quoi Jean-Christophe est-il réalisation du projet rollandien de roman musical ? Et de l’œuvre symphonique telle que l’a voulu Rolland ? Il est d’abord un roman musical. La particularité symphonique vient ensuite. Françoise Escal, à partir de Consuelo (1842-1843) de George Sand, a défini les critères qui constituent le roman musical, dans lequel la musique est nécessairement présente à plusieurs niveaux : thème ou sujet, personnages musiciens, style, discours sur la musique 742 . Dans Jean-Christophe, en plus du héros, un grand nombre de personnages fictifs sont des musiciens, compositeurs, chanteurs, et un nombre considérable de personnages réels cités sont des compositeurs et musiciens, de même que sont mentionnées de nombreuses œuvres musicales. La musique est présente dans le texte, mais également dans le hors-texte. Bien que Françoise Escal ait relevé un certain nombre de types de titres et sous-titres musicaux dans les romans faisant référence (de près ou de loin) à la musique, ce n’est pas le cas du roman rollandien. Dans Jean-Christophe, il n’est indiqué ni dans le titre ni dans le paratexte que le roman est un roman musical ou encore un roman symphonique. Par contre, des partitions, des extraits de lieds et de chansons populaires sont insérés sous forme de partitions, à divers endroits de Jean-Christophe 743 . Dans le roman musical, au risque de souligner l’évidence, il n’est pas question de produire une œuvre musicale : il s’agit de “ dire la musique ” afin de “ rendre dicible l’audible ” 744 . Car, les deux langages se heurtant, c’est encore l’approche rollandienne, celle du musicologue qui vulgarise avec savoir la musique, qui permet au mieux d’entendre ce qu’est la musique en la lisant. “ La symphonie est une épopée musicale. On pourrait dire qu’elle ressemble à un voyage qui conduit, à travers l’infini du monde extérieur, d’une chose à une autre chose, de plus en plus loin. ” 745  : Rolland l’entendait bien ainsi, qui plaçait Jean-Christophe dans le genre de l’épopée, qu’il concevait comme “ épopée humaine ” 746 . Écrire une épopée, c’est avoir comme démarche d’embrasser la totalité des voix, comme Beethoven en a donné l’exemple 747 , ce qui permet de produire avec Jean-Christophe l’ensemble symphonique auquel Rolland songeait. Le modèle proposé par Wagner fait partie intégrante de l’œuvre rollandienne, ainsi le style du roman musical rollandien est une mélodie textuelle, propre à faire partager au lecteur les émotions du héros.

      Si Wagner occulte Beethoven pour la génération qui précède Rolland et qui lui est contemporaine, à mesure que les œuvres de Beethoven se diffusent, et que Rolland approfondit sa connaissance du maître de Bonn, il salue chez Wagner ce qui a été inspiré par Beethoven :

      

      N’a-t-il [Wagner] pas été acclamé, patronné, accaparé, pendant un quart de siècle, par tous les décadents littéraires et artistiques de l’Europe ? Mais qui a vu en lui le musicien robuste, le classique, le successeur direct de Beethoven ? l’héritier de son génie héroïque et pastoral, de son souffle d’épopée, de sa métaphysique passionnée, de ses rythmes de bataille (…) aux grandes enjambées ? 748 

      

      Décrivant l’art de Beethoven, il semble ici que Rolland pourrait évoquer tout aussi bien, avec les mêmes termes, Jean-Christophe. En 1896, Rolland décide d’écrire le récit dans toute leur étendue de deux destinées héroïques

      représentant l’une “ le Rêve ” et l’autre “ l’Action ”, “ le poème de toute une vie ” 749 . Il songe à deux héros, l’un serait “ un Beethoven redivivus ” et le second “ un Mazzini ” 750 . Le projet que Rolland évoque confidentiellement à Péguy conserve la même idée de destinée, Rolland indiquant qu’il est “ un roman ” 751 , sans lui donner d’autre caractéristique : il est “ une sorte de Beethoven dans la vie et la société d’aujourd’hui. ” 752 . Même lorsque la rédaction de Jean-Christophe est entamée, il s’agit pour Rolland de l’histoire d’un Beethoven contemporain. À “ l’idéal de puissance ” 753  de Wagner, Rolland donne sa préférence à l’idéal d’humanité beethovenien. Pour Rolland, le modèle musical du point de vue de l’homme et des idées sur l’homme, est Beethoven. Au XIXe siècle, avec les romantiques, s’est progressivement construit un “ mythe Beethoven ” autour de la figure de l’artiste original qui produit une œuvre exaltant l’héroïsme et la morale du cœur. Le génie sert de référence ou de modèle à des poètes, romanciers (Balzac, Sand), peintres et sculpteurs. Avec Beethoven, l’art a une mission à accomplir en faveur de l’humanité 754 .

      Une nouvelle figure de musicien entre désormais sur la scène du monde, figure à la mode développée dans la littérature 755 . Un écrivain essentiel aux yeux de Rolland a fait jouer un rôle majeur à Beethoven dans deux nouvelles. Tolstoï, puisqu’il s’agit bien de lui, a en effet conçu dans Le Bonheur conjugal (1859) la naissance d’une histoire d’amour autour d’une sonate de Beethoven (quasi una fantasia) 756 , et donné le titre d’une autre sonate de Beethoven à une nouvelle, La Sonate à Kreutzer (1887-1889). Bien que bon connaisseur de la musique, Tolstoï se méfiait de son influence néfaste et avait d’ailleurs irrité Rolland avec son essai Qu’est-ce que l’art ? (1897) en rejetant Beethoven et ses “ œuvres maladives ” 757 . Rolland avait lu la nouvelle de Tolstoï dès 1890, et il la relira pour rédiger sa Vie de Tolstoï : il jugera que son titre “ trompe sur l’œuvre. La musique ne joue là qu’un rôle accessoire. Supprimez la sonate, rien ne sera changé. ” 758 . La référence à Beethoven fait figure de prétexte aux yeux de Rolland pour stigmatiser “ la puissance dépravante de la musique ” 759 . Le héros de la nouvelle de Tolstoï, Pozdnychev, subit la puissance de la Sonate à Kreutzer, qui déclenche en lui des pulsions ne demandant qu’à être réveillées. Seulement, Tolstoï ne montre rien de Beethoven le défenseur de l’humanité, l’amoureux de la nature 760 .

      L’approche rollandienne est toute autre. Rolland contribue à alimenter le mythe Beethoven, car le compositeur humaniste l’a entraîné à avoir une “ conception toujours musicale, symphonique, de la vie et de l’univers ” 761 , un tout symphonique régissant son mécanisme de pensée. Il met en pratique dans son roman-fleuve la conception symphonique qu’il expose plus tard dans une note intitulée “ le maître musicien ” :

      

      Le sens même de la vie, son héroïsme, est, pour moi, de se différencier. Que chacun soit son être propre, tout entier ! (…) Et mon ennemi perpétuel est l’esprit de troupeau et sa contagion.

      Mais cette poussière d’êtres, tous différenciés, s’anéantirait elle-même, si, comme celle des étoiles, elle n’avait – et ne retrouvait – les lois de l’harmonie qui accordent ses millions de voix en une divine symphonie.

      Cette symphonie de millions de voix diverses, c’est, pour moi, l’Unité cosmique vers laquelle je tends mon espoir et mon désir. 762 

      

      Beethoven pour Romain Rolland c’est le génie, que l’on pourrait définir comme une force créatrice, au talent exceptionnel, hors du commun, à mi-chemin entre l’homme et le dieu, peut-être plus proche de ce dernier (selon l’étymologie latine et dans la première acception du mot, le génie est une divinité). L’œuvre symphonique conçue par Romain Rolland est une vie en musique pour le héros musicien ; un récit dans lequel, comme dans la musique beethovenienne il y a “ cet air fort du dehors ” 763 , la musique est la vie (le chant des oiseaux, le son des cloches, le piano, la flûte, l’eau, le vent). Dès la prime enfance, Jean-Christophe est emmené par “ le fleuve des sons ” 764 , bercé par la “ Grande voix maternelle, qui ne s’endort jamais ! ” 765  : c’est la voix du fleuve de la vie 766 , de la musique qui a existé dès la Création. Et, la musique remplit le héros, Rolland fait de Jean-Christophe un symbole de vie, de force, s’opposant au vide, à la mort qui est silence. La rencontre de Jean-Christophe Krafft avec la musique est à notre avis une rencontre essentielle parce que Rolland, en faisant découvrir la musique de la nature (qui a inspiré la musique de l’homme) à son héros, rappelle que l’homme est fruit de la nature, qu’en elle réside tout principe de vie (et donc de mort). Rolland utilise la musique composée par son héros comme métaphore de chaque étape de vie. La forme musicale de Jean-Christophe traduit l’expérience en cours, les mouvements dans sa musique en témoignent :

      

      Sa création musicale avait pris des formes sereines. Ce n’étaient plus les orages du printemps, qui naguère (…). C’étaient les blancs nuages de l’été, montagnes de neige et d’or, grands oiseaux de lumière (…). Créer ! Moissons qui mûrissent, au soleil calme d’août… 767 

      

      Influencé par le “ mythe de Beethoven ”, Rolland a en tout cas abordé le maître de Bonn sous l’angle du musicologue averti qui a consciencieusement analysé les œuvres. Nombreuses sont les analogies entre Beethoven et le héros Jean-Christophe Krafft : la biographie de Beethoven que rédige Rolland a nourri le personnage de fiction, et quand Rolland réécrit une biographie approfondie de Beethoven, la figure de Jean-Christophe plane dans les commentaires rollandiens. Lorsque Rolland écrit : “ il ne ménage personne, c’est une impossibilité de nature, il aimerait mieux crever que mâcher la vérité ” 768 , le lecteur de Jean-Christophe ne se persuade t-il pas de relire un passage relatif au comportement du héros ? Et pourtant, “ il ” renvoie au maître de Bonn. Beethoven incarne le type même du héros, Rolland inscrivant Jean-Christophe Krafft sur la voie du devenir héros, à l’exemple du “ grand cœur héroïque

      de Beethoven ” 769 . Le nom de famille du héros est symbole de son statut de héros, dont il a les qualités rares et l’existence extraordinaire, comme le modèle Beethoven : “ La force est la morale des hommes qui se distinguent des autres ; et c’est aussi la mienne ” 770  a écrit le maître de Bonn. La musique beethovenienne incite à la confrontation avec le destin, avec ce que l’existence de tout homme sous-tend et implique : elle est un moyen pédagogique, “ un véritable instrument de connaissance ” 771 , pour conduire au dépassement de soi. La musique de Beethoven est “ une maîtresse d’énergie et de vérité ” 772 , personnifiée par Rolland en “ grande âme bienfaisante ” 773  telle l’amie influente, puisqu’elle fait partie de “ tout ce qui donne du prix à la vie, l’amour, l’héroïsme, la vertu passionnée ” 774 . Et, Jean-Christophe Krafft est l’incarnation de cette énergie, qui fait que l’homme mène sa vie avec la Vie, avec une fidélité sans concession à la vérité. Rolland conçoit son héros Jean-Christophe comme un nouveau Beethoven car, tel Beethoven, il doit être le messager d’une foi, nous verrons laquelle plus loin dans ce travail.

      Selon nous, Jean-Christophe est une épopée musicale, poétique, qui laisse libre cours à l’imaginaire du rêveur musicien qu’est Rolland 775 , libre cours aussi à un style et un rythme variés, variant, que rien ne contraint, et qui permet au musicologue de développer un discours sérieux sur la musique, et un message avec la musique comme ambassadrice. Cette liberté est revendiquée par Rolland, qui n’a pas su enfermer son esprit dans une forme définie malgré ses intentions premières. Une fois la rédaction entreprise, la liberté de la forme prévaut, et s’accentue au fil des volumes. Rolland fait une mise au point à ce sujet en 1909, refusant que Jean-Christophe soit enfermé dans une catégorie : “ Qu’est-ce donc que cette œuvre ? Un poème ? – Qu’avez-vous besoin d’un nom ? Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s’il est un roman ou un poème ? ” 776 . L’agacement affiché par Rolland trahit ce qui est, peut-être, la déception de n’avoir pu réaliser l’œuvre musicale à laquelle il songeait au départ. La création ne prend-elle pas toujours sa propre liberté, faisant dériver malgré lui son créateur ? Rolland dit vrai, en tout cas, lorsqu’il ajoute : “ C’est un homme que j’ai créé. ” 777 . L’œuvre symphonique, le roman de la Musique, c’est donner à la musique le rôle de l’héroïne éternelle : “ Toi seule ne passes pas, immortelle Musique. ” 778 . Et si cette œuvre symphonique était pour Rolland, avec Jean-Christophe comme application, la forme immortelle ? Jean-Christophe alors doit être immortel, un roman qui reste, malgré les cycles de vie à l’échelle humaine. Romain Rolland renouvellera sa démarche, avec L’Ame enchantée, autre œuvre symphonique.

      

      Le fleuve fonde donc l’être du héros dès les premières heures de son existence. Les mouvements du fleuve impriment au cœur du nourrisson le rythme de ses battements. Le fleuve, le premier, initie le héros à la musique :

      

      La masse verte du fleuve continue de passer, comme une seule pensée (…). Christophe ne la voit plus (…) pour mieux l’entendre. Ce grondement continu le remplit, lui donne le vertige (…) Sur le fond tumultueux des flots, des rythmes précipités s’élancent avec une ardente allégresse. Et le long de ces rythmes, des musiques montent (…) : des arpèges de claviers argentins, des violons douloureux, des flûtes veloutées aux sons ronds… 779 

      

      Tout est musique grâce au fleuve, qui fait naître la musique dans la nature : son eau qui abreuve la faune et la flore fait éclore le printemps en musique 780 , rappelant au héros “ toute la beauté, la grâce, le charme de la vie ” 781 . Dans Jean-Christophe, “ sorte de Symphonie de la Nature ” 782  d’après Rolland, le fleuve est la partition de la vie. La musique du fleuve est telle une symphonie, le rythme est celui du flux et du reflux ; “ sa voix [qui] monte toute-puissante ” est la voix du dieu tout-puissant : le compositeur et chef d’orchestre est le dieu de la nature, dont la voix sur terre est audible pour l’homme grâce à la musique : correspondance des arts pour manifester le panthéisme rollandien.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


B) Formation de Christophe Krafft : l’enfance annonciatrice

      

      De manière inhabituelle dans l’histoire du roman, au lecteur de Jean-Christophe, Romain Rolland présente un héros dès les premières semaines de son existence. Jean-Christophe est un roman de la formation qui a le mérite de commencer par le début, avec comme point de départ un “ nouveau-né ” 783 . Quelles sont les intentions de l’auteur, en consacrant une partie non négligeable de l’œuvre à un personnage central très jeune, héros de roman qui ne possède rien encore du héros, puisqu’il est naïf et inexpérimenté ? Une confidence de Rolland nous met sur la voie de ses intentions :

      

      J’écris le premier volume du roman (…). Le sujet est sans doute moins intéressant que celui des volumes suivants, puisque c’est une enfance, et qu’on en a écrit quelques-unes admirables. Mais il fallait bien commencer par là ; et j’avais aussi quelque chose de nouveau, je crois, à dire. 784 

      

      S’il est à déplorer que Rolland ne cite pas les œuvres auxquelles il pense, sa formule concernant “ quelque chose de nouveau ” doit attirer notre attention. La nouveauté de Jean-Christophe, c’est le fleuve, sur le fond comme sur la forme, et dont nous avons analysé un certain nombre de représentations. Le jeune Jean-Christophe, d’abord “ emporté par le fleuve ” 785  de l’existence, est placé comme “ ses compagnons de misère ”, sa famille, “ sur la barque fragile, qu’une force vertigineuse emporte ” 786  : le père Melchior est une “ malheureuse âme, entraînée à la dérive, trop faible pour lutter ” 787 , et la mère Louisa est une “ pauvre âme échouée parmi les reliques de son passé ” 788 . Or, Jean-Christophe apprend au fur et à mesure des expériences à mener sa vie : “ il lance sa barque à travers le flot des jours, (…) immobile à la barre, le regard fixe et tendu vers le but. ” 789 . C’est aussi que Jean-Christophe porte mieux son nom de famille que ses parents, dont il se différencie en incarnant la force. Dans l’imagination du fleuve, Gaston Bachelard a montré que “ la force vient de la source. ” 790 . L’onomastique chez Rolland montre à quel point cet imaginaire était présent chez lui, puisqu’il donne comme nom de famille, c’est-à-dire comme nom de la source généalogique du héros, le nom de “ Krafft ”. Force originelle qui promet beaucoup, qui donne dès la naissance au personnage principal un statut de héros puisqu’il possède ainsi la vertu première qui lui permettra d’affronter le cours de sa vie. Rolland fait se confondre le fleuve et le héros, qui partagent les mêmes propriétés : “ il me fallait un héros aux yeux et au cœur purs ”, “ la voix assez forte pour se faire entendre ” 791 .

      Nous voici au cœur de la nouveauté telle que Rolland a dû la concevoir : montrer, dans l’enfance, ce qui construit le futur adulte, et donc, quel sera son développement. Et cela, non pas en reprenant les théories naturalistes de Zola, mais en installant un cadre qui autorise une évolution vers le meilleur comme le pire. L’enfance du héros est annonciatrice de ce qui va suivre :

      

      Mais je ne crois pas que vous comprendriez jamais Christophe devenu homme, si vous ne le compreniez pas enfant : il est déjà là tout entier obscurément, comme l’astre dans la nébuleuse ; – et il n’y a pas d’autre sens à chercher dans le livre que celui-ci : l’enfance d’un petit grand musicien 792 . (…) Quant au fond des sentiments, bon ou mauvais, il est vrai : c’est tout ce que je veux en dire. 793 

      

      Tout le récit par Rolland du développement du héros visera à montrer, par le parcours sinueux qui est emprunté, comment les facultés de l’enfant évolueront, en fonction de la formation intellectuelle et humaine qui lui est donnée. L’unique sens auquel Rolland faisait allusion, au sujet de l’enfance de son héros, c’est donc que tout y est ! Mais, il faut suivre toutes les étapes pour embrasser l’ensemble. Rolland, dans un roman ultérieur, vient confirmer cette explication :

      

      En dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent l’enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté, – tout est déjà dans l’enfance, dès la petite enfance, tout ce qu’on est et sera, le double Etre du présent et de l’avenir (…). Seulement, pour l’entrevoir, il faut être aux aguets. 794 

      

      Jean-Christophe Krafft a tout à apprendre et à voir. Le roman dépeint les différentes scènes de confrontation de l’ingénu avec les hommes, avec la nature et avec la société. Le jeune Jean-Christophe n’a pas encore été confronté au monde : les expériences vécues entraînent un déclin de la naïveté du héros.

      

      


1) Naïveté du héros

      

      Pour la cohérence de son projet, récit de l’ensemble d’une vie, Romain Rolland doit nécessairement traiter du temps le plus immédiatement proche de la naissance. L’incipit de Jean-Christophe situe le héros au commencement de sa vie, l’auteur construit une origine : nourrisson agité, qui geint et pleure, victime des “ hallucinations d’un cerveau à peine dégagé du chaos ” 795 . Par ce portrait du nouveau-né, l’auteur fait prendre vie à son personnage, il l’amène à la condition d’être humain, et veut inciter le lecteur à croire à l’existence de Jean-Christophe Krafft. Il naît dans la fiction, mais pour le lecteur il naît, simplement. Le charme de la fiction opère. Le nourrisson est logiquement placé dans une situation où “ il ne comprend pas ” 796  : si le jeune âge et l’inexpérience justifient incompréhension et ingénuité, une caractéristique essentielle du héros est cependant annoncée par Romain Rolland ; plus tard, Jean-Christophe se distinguera par sa tendance à ne pas comprendre le monde qui l’entoure. Pour le moment, il est couvé par sa mère Louisa, mais observé par son grand-père Jean-Michel, qui le juge très laid ; et, si Jean-Christophe réagit d’abord à l’intimidante “ figure rouge ” 797  du grand-père par une “ immobilité stupide ” 798 , il en sort en criant. L’intention manifeste de Romain Rolland est ici d’attendrir le lecteur grâce à la description du bébé, petit et vulnérable, dont la laideur implacablement constatée par le grand-père rend plus touchante encore la scène de la mère qui couve son nouveau-né. Ici débute ce que Vincent Jouve désigne comme “ l’exploitation du ressort affectif de l’enfance ” 799 .

      Le point de départ du roman de formation est annoncé par le grand-père : peu importe le physique ingrat de l’enfant, “ on ne lui demande qu’une chose, c’est de devenir un brave homme ” 800 , dit-il à la mère. L’objectif d’une vie est alors fixé, et précisé par cette opinion du grand-père : “ Il n’y a rien de plus beau qu’un honnête homme. ” 801 . Nous verrons plus tard quel rôle jouera dans l’enfance de Jean-Christophe la conception, chez le grand-père, de l’honnête homme, représentation d’un idéal chevaleresque désuet. Le comportement de Jean-Christophe, qui “ se mit à crier lamentablement ” 802  après le dialogue de Louisa et Jean-Michel au sujet de son père Melchior, laisse imaginer

      

      

      qu’il pourrait lucidement se douter de ce que la vie lui réserve :

      

      Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l’apaiser… 803 

      

      L’enjeu dans le roman, déterminé par l’auteur pour Jean-Christophe, commence à apparaître ici, annonçant la trame : il s’agira pour le héros de trouver le chemin qui le conduira à l’apaisement. La “ merveilleuse musique ” 804  des cloches interrompt le sanglot du bébé : “ Sa douleur s’évanouit, son cœur se mit à rire ; et il glissa dans le rêve, avec un soupir d’abandon. ” 805 . Sauvé par le leurre d’une harmonie, Jean-Christophe est entraîné dans un autre monde, bercé par la douce illusion de la musique, qui va le couper de la réalité. Le semblant de lucidité s’évapore dans un songe, la musique ensorcelle la jeune âme, qui naïvement, s’est abandonnée. Tout, dans le comportement de l’enfant lors des années qui suivent, témoigne d’une naïveté certes propre à l’enfance, mais renforcée par une personnalité qui se dessine, en se cherchant. La naïveté de Jean-Christophe est un motif récurrent dans la première moitié du roman. Le narrateur, soit s’en moque, soit s’apitoie sur le sort du héros. La naïveté de Jean-Christophe est-elle la manifestation normale de l’inexpérience d’un jeune homme (inexpérience qui s’estompe au fil du temps), ou la manifestation de sa personnalité ?

      Depuis Rousseau, l’enfance est explorée, à partir des langes, en passant par les premiers pas et l’apprentissage du langage, jusqu’à la découverte de

      l’extérieur. Romain Rolland raconte “ la vie de l’être engourdi qui rêve au fond de son berceau ” 806 , qui passe par “ la lumière des yeux amis qui lui sourient ” 807 . C’est la première illusion pour le petit être, qui imagine le monde tel qu’il le voit de son lit, dans sa chambre, “ son royaume ” 808 . L’auteur s’évertue à traduire les impressions du bébé, qui ne sont qu’hypothèses d’adulte quant à un âge dont il ne peut avoir de souvenirs. Il convoque nécessairement le lecteur, pour un travail de mémoire vain, et le persuade que les sensations de Jean-Christophe sont probablement celles ressenties par tout nourrisson. Et donc, à cette période, “ la chambre est un pays ” 809  que Jean-Christophe prend même pour le monde : bientôt il s’aperçoit que le monde est plus vaste, cependant il ignore encore que le monde n’est pas à l’image de sa chambre, où il se faisait doucement bercer. Jean-Christophe découvre toute la maison, puis la rue, l’église, et enfin la campagne grâce aux promenades avec le grand-père. L’enfant étreint sa mère, ingénument exalté par ce qu’il voit du monde : “ Il la serre plus fort. Comme il l’aime, comme il aime tout ! Toutes les personnes, toutes les choses ! Tout est bon, tout est beau… ” 810 .

      Mais, les commentaires du narrateur montrent que Jean-Christophe ne fait qu’entrevoir. Il nous montre l’enfant s’imaginant déjà héros, à la manière des “ figures héroïques ” décrites dans les histoires de son grand-père : “ Qu’il est heureux ! qu’il est fait pour être heureux ! ” 811 . Et pourtant, dès le début de sa petit vie, le ton est donné par le narrateur, voix de la sagesse qui commente face à la joie naïve de Jean-Christophe : “ La vie se chargera vite de le mettre à la raison. ” 812 . La naïveté prévaut, mais pour combien de temps ?

      La solitude de Jean-Christophe enfant et adolescent explique une grande partie de son comportement. Jean-Christophe se maintient dans l’innocence enfantine à force de travailler la musique et d’être isolé. Il ignore les choses de son âge : il n’a “ point de jeux, point d’amis. ” 813 .

      S’il est l’aîné de la famille, il existe pourtant un décalage avec son frère cadet Ernst aux “ honteuses habitudes, dont l’honnête Jean-Christophe, qui n’aurait même pu en concevoir l’idée, s’était aperçu avec horreur. ” 814 . Il est malmené par ses frères Ernst et Rodolphe : “ ils abusaient de sa crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais de tomber ; ils lui extorquaient de l’argent ” 815 . Sa solitude entraîne un manque affectif et relationnel. La naïveté de Jean-Christophe est confrontée aux stratégies intéressées de ses frères, par exemple à leurs “ embrassements hypocrites ” 816 . En effet, Jean-Christophe est victime d’un “ penchant incorrigible à croire et à aimer ” 817  : si la naïveté du garçon est trop flagrante, elle est touchante. Une fois encore, Romain Rolland cherche à attendrir son lecteur. Cette touchante naïveté est un moyen de s’assurer l’intérêt et la bienveillance du lecteur pour le héros. Le “ penchant incorrigible ” de Jean-Christophe le rend plus digne d’être aimé du lecteur : comment ne pas aimer ou ne pas être touché par un garçon dont le défaut serait d’aimer ? Toute l’humanité du héros commence à prendre forme, et la naïveté qui apparaît comme défaut prépare l’apparition d’une belle âme. L’inexpérience de Jean-Christophe est durable, c’est pourquoi il présente tardivement encore des signes de naïveté : il découvre tard l’amitié, avec Otto. À quatorze ans, il n’a pas encore fait l’expérience des premiers émois de l’adolescence : “ il n’avait que des intuitions de son être véritable, faute d’avoir encore ressenti les passions de l’adolescence, qui dégagent la personnalité de ses vêtements d’emprunt ” 818 . Rolland met le lecteur en situation d’attente : il s’agit de l’inciter à vouloir poursuivre la lecture pour avoir le récit des émotions nouvelles de Jean-Christophe, et surtout de voir se dégager la personnalité du héros. Jean-Christophe réalise peu à peu son ignorance des choses de la vie, notamment par l’entremise des propos salaces de son petit frère  : “ A quinze ans, avec une vie libre et de forts instincts, il était resté étrangement naïf. ” 819 . Jean-Christophe perçoit son innocence, devine des choses d’adultes, découvre la méchanceté gratuite des gens. Les découvertes de Jean-Christophe surviennent par petites touches, de manière à attiser la curiosité du lecteur, afin de l’intéresser à la formation de la personnalité du jeune garçon.

      Un épisode montrant la naïveté de Jean-Christophe, plus marquant que les autres, est davantage développé dans le roman. Jean-Christophe reste longtemps en lieu clos, ce qui explique son manque d’expérience : il est enfermé dans l’“ horizon borné de sa vie ” 820 . Le tableau de Jean-Christophe enfermé dans un cadre étroit et restreint donne l’intuition au lecteur que le jeune héros va connaître un certain nombre de bouleversements. De fait, l’emménagement de madame de Kerich et de sa fille Minna constitue

      un “ événement important ” 821  dans l’existence de Jean-Christophe, qui ne connaît rien. De l’arrivée des nouvelles voisines, Romain Rolland parvient à tirer une scène haute en couleurs, celle de la rencontre de Jean-Christophe avec les von Kerich. L’événement, qui doit amener chez le héros les émotions et changements attendus par le lecteur, se produit. Mais, les malentendus et déceptions qui jalonnent la relation tissée avec les von Kerich font qu’une crise décisive y met un terme : “ Elle mit fin à son enfance. Elle trempa sa volonté. ” 822 . L’expérience est donc féconde : elle permet le franchissement d’une étape importante, puisque le passage de l’enfance à l’adolescence est réalisé.

      Un événement majeur va émousser davantage la naïveté du jeune adolescent : la mort de son père Melchior. Rolland annonce ici la place grandissante dans le roman du motif conducteur de la force, dont le héros va devoir faire preuve pour affronter l’existence :

      

      Il vit que la vie était une bataille sans trêve et sans merci, où qui veut être un homme digne du nom d’homme doit lutter constamment contre des armées d’ennemis invisibles : les forces meurtrières de la nature, les désirs troubles, les obscures pensées, qui poussent traîtreusement à s’avilir et à s’anéantir. 823 

      

      Rolland donne au fur et à mesure à Jean-Christophe la conscience de son manque d’instruction. L’inexpérience du héros le leurre, ainsi lorsqu’il hiérarchise la qualité des hommes selon l’éducation qu’ils ont

      eue : “ L’orgueilleux Christophe (…) était souvent d’une modestie naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure éducation. ” 824 . Son comportement est mal compris par son entourage comme en témoigne la réaction de Franz Mannheim, amusé que ses “ cocasseries extravagantes ” 825 , qui devraient être comprises comme telles, soient prises au sérieux par Jean-Christophe, qualifié de “ ridicule et charmant ” 826 . On se moque de l’ingénuité de Jean-Christophe, qui distrait le cercle d’amis de Mannheim.

      Avec la période de l’adolescence, Rolland rend compte d’une évolution propre à cet âge, le héros passant par l’étape obligée durant laquelle “ tout son corps et son âme fermentaient ” 827 . La naïveté naturelle de l’enfant se transforme à l’adolescence en vulnérabilité. Jean-Christophe ressent une “ tristesse mortelle ” 828 , et il aspire à la nouveauté, à un changement qui le sorte de son état. “ Christophe faisait peau neuve. Christophe faisait âme neuve. ” 829 , papillon qui sort de sa chrysalide, qui se découvrait une force l’incitant à voler, et à profiter de “ la fureur de vivre ” 830 . Les découvertes de Jean-Christophe programmées auparavant se produisent : c’est l’amourette avec Minna, la découverte de la virilité avec Ada, du jeu de la séduction avec Judith. Romain Rolland répond ainsi aux attentes du lecteur. L’évolution de Jean-Christophe a lieu, dans son esprit même, lorsqu’il connaît sa première expérience amoureuse, avec Ada 831 . Or, l’adolescent qui a le sentiment de commencer sa vie d’homme sera détrompé. Lors de sa première confrontation avec le milieu féminin, celui des femmes ensemble, avec les deux amies Ada et Myrrha, l’ingénuité de Jean-Christophe se manifeste par la gêne qu’il éprouve : “ Il ne connaissait rien de semblable. (…) Ces deux femmes ensemble, c’était comme un pays étranger, dont il ne savait pas la langue. ” 832 . Jean-Christophe est qualifié par le narrateur d’“ étranger ” 833 , il est celui qui ne comprend pas, et ne peut trouver sa place dans leur complicité. Mais, l’incompréhension existe aussi dans le couple même formé par Ada et Jean-Christophe : en effet, l’inexpérience de Jean-Christophe confrontée à une femme avertie donne un décalage flagrant. Le narrateur intervient pour expliquer au lecteur ce que le déroulement de l’intrigue n’a pu encore démontrer : “ Il ne savait pas encore que la sincérité est un don aussi rare que l’intelligence et la beauté, et qu’on ne saurait sans injustice l’exiger de tous. ” 834 . Il ne sait pas ce qu’aimer implique, il est confronté à la chimère de son âge, comme Wilhelm Meister avant lui : “ Wilhelm était encore à cet âge heureux où l’on ne peut concevoir qu’une femme aimée, qu’un auteur vénéré puissent avoir quelque imperfection que ce soit. ” 835 .

      Rolland insiste sur l’inexpérience de son héros avec les femmes, imaginant la séductrice Judith Mannheim, qui reconnaît en Jean-Christophe une “ proie aussi facile ” 836 . L’entreprise de séduction de Judith par Jean-Christophe, dans laquelle il “ mettait une naïveté qui faisait sourire ses trois hôtes ” 837 , est une autre manifestation de son ignorance. Le décalage est puissant entre la science de la “ coquette ” et l’inexpérience de l’innocent “ hypnotisé ” 838 . L’ingénuité de Jean-Christophe se manifeste dans sa façon d’appréhender les hommes et les choses, qui découle de sa soif d’absolu. Elle est propre à la jeunesse, ainsi sa “ passionnette ” 839 . Jean-Christophe vit l’histoire avec Minna intensément, “ il l’idéalise constamment ” 840 , exalté par ce qui lui semble être l’Amour. L’expérience du premier amour idéalisé est une étape obligée de la formation. Le narrateur souligne que “ c’est la jeunesse même qui parle en eux ” 841 , rappelant que c’est l’âge propice à de tels emballements sentimentaux. Et, de les ressentir et de les subir, Jean-Christophe n’en est que plus touchant et plus humain aux yeux du lecteur, parce qu’il convoque aussi nos propres souvenirs. Surtout, éprouver ainsi les sentiments humains participe d’une formation fondée sur les valeurs, c’est pourquoi les commentaires en marge du récit ne condamnent pas le jeune héros.

      Le désir d’absolu éprouvé par Jean-Christophe avec Minna va au-delà de l’engouement passionné propre à la jeunesse. La personnalité de Jean-Christophe est en train de se forger et une facette commence en particulier à se distinguer : son idéalisme. La personnalité idéaliste de Jean-Christophe est lentement dévoilée au lecteur, elle est installée par ce désir naïf d’absolu 842 . Grâce aux commentaires du narrateur, le lecteur apprend avant Jean-Christophe que ce dernier se leurre sur la réalité du monde et de la vie : “ il se croyait pleinement libre. Il ne savait pas qu’il l’était moins que jamais, qu’aucun être n’est libre (…). ” 843 . Jean-Christophe a une vision extrême en tout. La naïveté de l’idéaliste Jean-Christophe se traduit par une confiance exagérée en tout le monde. Un autre personnage idéaliste de Romain Rolland connaît la même tendance, c’est Clerambault : “ Il ne s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu ” 844 .

      De même, une ingénuité certaine caractérise le héros, quand par exemple il se voit grand musicien à la manière de François-Marie Hassler, considéré comme un “ héros ” 845  par l’enfant admiratif. Toute sa naïveté d’enfant dans la gestuelle, et son caractère ingénu dans le discours, se manifestent lors de sa première rencontre avec “ l’auteur du premier opéra qui l’avait bouleversé ” 846 , lorsqu’il se confie à Hassler :

      

      De lui-même, il se mit à raconter à l’oreille tous ses petits projets, comme si Hassler et lui étaient des vieux amis : comment il voulait être musicien comme Hassler, devenir un grand homme. Lui, qui avait toujours honte, il parlait avec une entière confiance, il ne savait ce qu’il disait, il était dans une extase. Hassler riait de son babillage. 847 

      

      Les illusions du naïf s’écrouleront quand, des années plus tard, Jean-Christophe rendra visite à Hassler, et qu’il réalisera sa méprise. Le narrateur souligne que Jean-Christophe a des raisonnements certes naïfs, mais de son âge, et donc pas systématiquement propres à sa personnalité. Ainsi, comme beaucoup de jeunes adolescents, Jean-Christophe pense être le premier, à vivre, à penser, etc. Seulement, il est musicien, et sa passion lui suggère de hautes prétentions.

      Il suppose naïvement, presque insolemment, que tout va changer en musique grâce à lui, qu’il va innover en tout : “ Avec la magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore. ” 848 . L’“ emphase naïve ” 849  de Jean-Christophe pour expliquer à Judith ses idées absolues et sa croyance en sa propre supériorité, font comprendre à la jeune femme que “ Christophe était vraiment dupe de ces mots ” 850 . Jean-Christophe apparaît comme un peu fou aux yeux de son entourage, nouveau Don Quichotte, dupe des mots, de ses histoires, et de son imagination. De plus, il est persuadé d’avoir tout son temps pour vivre et créer, il occulte la mort, voit devant lui “ une vie illimitée ” 851 .

      Rolland construit un héros qui se distingue dans son rapport avec les hommes. Dans ce domaine, Jean-Christophe est peu lucide, et “ une naïveté imprudente ” 852  en témoigne. Le narrateur insiste sur ce point et détaille la personnalité du jeune homme. D’abord, Jean-Christophe ne prend pas garde à son comportement, il ne se doute pas de ce qui pourrait lui nuire, et étale sa supériorité : “ il ne s’inquiétait point de plaire ou de déplaire ; il était sûr de lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres sa conviction. ” 853 . Par la suite, Jean-Christophe s’aventure un peu plus en établissant en dogme son principe naïf. Il a adopté le parti de la sincérité qu’il jette à la face du monde, voulant faire part à tous de ce qu’il pense et de la nécessité d’être authentique, sans prêter attention à la possibilité d’un

      

      tel engagement :

      

      Il s’était fait une loi de manifester une sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune considération d’œuvre ou de personne. (…) il ne pouvait rien faire sans le pousser à l’extrême (…). Il était d’une prodigieuse naïveté. 854 

      

      À de multiples reprises, Jean-Christophe est défini par ceux qu’il rencontre comme étant “ un grand enfant ” 855 . Il s’est lié d’amitié avec le couple Reinhart, qui le considère comme n’étant “ pas très habile dans la vie ” et estime Jean-Christophe “ victime de sa franchise ” 856  : ce trait caractéristique de sa personnalité, qui ne cessera de lui porter préjudice, est déjà repérable. En outre, Jean-Christophe fait des confidences imprudentes au deuxième Kapellmeister de l’orchestre, Siegmund Ochs : “ il ne se défiait pas de lui ” 857 . Jean-Christophe agit sans réserve et avec spontanéité. L’ingénuité de Jean-Christophe quant au fonctionnement de la société ou du mécanisme de pensée des hommes est soulignée à plusieurs reprises avec la mention qu’“ il ne se doutait pas ” 858 .

      Le comportement de rebelle adopté par Jean-Christophe, intransigeant vis-à-vis de l’art allemand, qu’il juge mensonger, est puéril. C’est la manifestation de ses naïves prétentions : “ L’attitude de révolte, que Christophe prenait contre tous, ne conduisait à rien : il ne pouvait s’imaginer qu’il allait réformer le monde… ” 859 . Le narrateur ne condamne pas les provocations du héros. Pourtant, l’article exalté rédigé par Jean-Christophe (“ Trop de musique ! ”) qui vante la vérité est un coup d’épée (de plume) dans l’eau. D’autres articles sont écrits par Jean-Christophe, dans la même veine, avec de nouvelles cibles, dont la Critique. Sa “ généreuse extravagance ” 860  tient-elle à sa naïveté ou à son originalité, qui se dessine toujours un peu plus ? Son radicalisme le pousse à vouloir rester seul et hors du monde qu’il juge dans l’erreur ; et, Franz Mannheim refusant de concevoir une telle naïveté, l’interroge : “ Tu n’as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde ? ” 861 .

      Le narrateur souligne ce qui sépare Jean-Christophe de “ l’artiste d’expérience ” 862 , en relatant le projet naïf de Jean-Christophe : “ Il faisait le rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. ” 863 . Son “ âme naïve et boursouflée ” 864  le freine dans sa compréhension des grands auteurs. Jean-Christophe manque de maturité et d’expérience, mais sa soif d’absolu accentue encore l’impression d’ingénuité qu’il dégage. Grâce à la création, Jean-Christophe se découvre une grande force, il franchit une nouvelle étape, puisqu’il prend de l’assurance : “ La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu’il osa regarder en face pour la première fois tout ce qui l’entourait, tout ce qu’on lui avait discuté ; – et il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. ” 865 . Capable désormais de prendre de la distance avec le monde, Jean-Christophe décide de construire sa propre opinion, il développe ainsi son esprit critique et apprend à se défier des choses. Alors, le héros s’affirme, mais il exagère, et se lance naïvement dans des projets qu’il ne peut mener à bien, faute d’expérience. Suite à sa rencontre avec la comédienne Corinne, Jean-Christophe décide d’écrire un mélodrame poétique, “ mais il était encore bien inexpérimenté ” ” 866 . Une fois de plus, son ingénuité fait réagir : “ qu’il se permît d’avoir des idées sur le théâtre faisait sourire les gens : on ne le prenait pas au sérieux. ” 867 . Et, quand Jean-Christophe se lance dans l’entreprise hasardeuse de faire publier ses Lieder alors qu’il “ n’y connaissait rien ” 868 , il perd son argent et l’œuvre n’est pas vendue. L’aventure n’est pas sans rappeler celle de Wilhelm Meister, lorsque le jeune homme se lance ingénument dans la régie d’une troupe de théâtre sans rien y connaître. Il découvre alors un monde complexe, qui fait tomber peu à peu ses illusions : “ La besogne était accablante et la récompense bien mince. ” 869 .

      Progressivement, Jean-Christophe Krafft passe de l’être ingénu à l’artiste, même si certaines facettes qui le caractérisent n’évoluent pas. En effet, il est naïf dans son domaine de prédilection, la musique, parfois aveuglé par sa passion. Mais, Rolland démontre combien l’expérience est utile, ce dont Jean-Christophe prend conscience. Le héros constate ses progrès, sans en tirer cependant satisfaction, comme s’il ne réalisait pas bien en quoi cela lui était profitable : “ Hélas ! comme il était devenu sage !… Il en soupirait un peu. ” 870 . Il est pourtant celui qui apprend, et à la fin du “ Dialogue de l’auteur avec son ombre ”, l’auteur s’exclame à l’adresse de Jean-Christophe : Comme tu as grandi ! Je ne te reconnais plus. ” 871 .

      

      Grâce à la description de Jean-Christophe nourrisson, Romain Rolland humanise son héros grâce à des effets de réel efficaces, et attendrit le lecteur, qui s’attache dès les premières pages au personnage. Ainsi, l’auteur parvient rapidement à s’allier le lecteur, le préparant à rallier les causes futures de Jean-Christophe. Si le narrateur ironise régulièrement sur la naïveté de Jean-Christophe, il prépare le lecteur au dévoilement d’une belle personnalité, qui aura de nombreux combats à mener. Il annonce les déconvenues à venir du trop naïf héros : “ s’il atteint à ce bonheur lumineux qu’il envie, il verra son illusion… ” 872 . La naïveté du héros est un gage d’humanité, celle dont fait preuve aussi Romain Rolland, qui revendique sa naïveté : “ Epris ou méprisant, j’apporte la même naïveté, je vous jure, à tous mes sentiments. ” 873 , écrit-il à Malwida von Meysenbug.

      

      


2) Les premiers maîtres : la famille de Jean-Christophe

      

      L’installation de Jean-Christophe dans un contexte familial, outre qu’elle sert l’élaboration de l’illusion de personne et l’attachement du lecteur au jeune héros, met en place des rapports de force qui permettent d’établir les débuts de la formation de Jean-Christophe. Le parcours de Jean-Christophe est jalonné de mauvais maîtres, à commencer par certains membres de sa famille.

      Le roman trouve sa progression, dans un premier temps, dans les différentes confrontations du jeune Jean-Christophe avec les membres de sa famille, l’intrigue ayant principalement pour cadre la maison familiale ou ses abords. L’étude du cadre familial et de l’environnement du héros permettent de dégager les rapports de force qu’il entretient avec les différents membres de sa famille, qu’ils soient de l’ordre du conflit ou pas. Dans son premier plan du roman, Romain Rolland, qui intitule alors la première partie “ Enfance ”, prévoit de narrer “ les soucis matériels ” de la famille Krafft, et, de fait, “ la conquête d’une indépendance au moins provisoire ” 874  pour Jean-Christophe, qui travaille et nourrit ainsi sa famille.

      La confrontation de Jean-Christophe avec les membres de sa famille met en branle le processus de son émancipation et participe à sa formation humaine et à la constitution de sa personnalité. L’affranchissement des liens familiaux est la première grande étape du parcours initiatique du héros. La mise en place autour du héros d’un entourage familial constitué de personnages variés va permettre à Romain Rolland de disposer les bases d’une personnalité qui va se forger. Les prémices de cette personnalité puissante sont établies par l’auteur grâce à la mise en place d’une série d’événements (le piano, les scènes de Melchior, les pressions du grand-père, les disputes avec les frères, les décès) qui permettent de déterminer la position de Jean-Christophe vis-à-vis des membres de sa famille, essentiellement le grand-père et le père. Le “ conflit de personnes ” 875  construit par Romain Rolland nourrit l’intrigue, qui deviendra plusieurs petites intrigues à l’échelle du nombre de personnages. Il permet l’identification du héros dans son rapport aux autres. Rolland met en place des “ relations structuralement nécessaires ” 876  au fonctionnement de la fiction, “ l’identité actantielle ” 877  de Jean-Christophe s’établissant ipso facto.

      Dans un souci de réalisme, une construction généalogique est opérée par l’auteur : les origines géographiques, historiques, et sociales de la famille du héros sont précisées. Rolland n’a pas de mal à installer, dès les premières pages du roman, un cadre réaliste visant à créer l’illusion de personne : en effet, les grands traits du cadre familial de Jean-Christophe sont ceux de Beethoven même. Les analogies généalogiques sont nombreuses. Les Krafft, originaires d’Anvers 878 , grands musiciens “ sans fortune, mais considérés ” 879 , s’opposent à l’origine sociale modeste de Louisa 880 . Néanmoins, Rolland développe les circonstances de l’arrivée de Jean-Michel en Allemagne et la situation de la famille dans le pays vient renforcer l’illusion du lecteur quant à l’existence de la famille Krafft. La question de l’hérédité est un autre aspect réaliste utilisé par Romain Rolland pour le roman : l’auteur fait planer la menace que son héros reproduise le comportement paternel. Enfin, Rolland installe son jeune héros dans un cadre de vie particulièrement sombre 881 , un pathos à la Dickens 882  donnant le ton général : “ ce n’était pas gai de vivre, de voir le père ivrogne, d’être brutalisé, de souffrir de tant de façons ” 883 .

      L’entrée du piano, un cadeau du grand-père, dans l’intérieur de la famille Krafft, vient bouleverser le décor sombre de Jean-Christophe. La “ boîte

      magique ” 884  vient illuminer la maison. Le récit réaliste semble alors basculer dans le conte de fées, grâce à l’irruption d’un accessoire qui introduit la lumière et transforme l’enfant jusqu’alors plongé dans la pénombre d’un quotidien morne. Le renversement de situation est double : il est illusoire, puisque l’impression voulue par l’auteur de basculer du pathos au féerique dure peu de temps, mais il est aussi essentiel puisqu’il entame le destin de grand musicien du héros. Il répond à l’attente du lecteur : il fallait bien que se produisît un événement dans la vie du petit Christophe, laquelle ne s’annonçait pas sous les meilleurs auspices.

      Rolland tisse autour de la musique une histoire de famille : “ Ils étaient musiciens de père en fils ” 885 , elle est centrale d’un point de vue généalogique dans l’existence de Jean-Christophe, elle est le lien du sang des trois générations. La musique, au cœur de l’ambition personnelle des Krafft, est le point de départ des perspectives de l’intrigue : d’abord, ce sont deux ambitions contrariées qui s’abattent sur le jeune Jean-Christophe lorsque ses prédispositions en musique se révèlent. Le grand-père est contrarié par le destin, il “ eût tant aimé à parler, à écrire, à être un grand musicien, un orateur éloquent ” 886 , et de Melchior il “ eût voulu en faire l’homme éminent qu’il n’avait pu être lui-même ” 887 , sauf que ce fut un échec. Rolland instaure le défi qui se présente à son héros : sortir de la fatalité qui a fait échouer le père et le grand-père, du fait notamment de leur tempérament, et réussir là où les Krafft ont avant lui échoué. Là se tisse la trame du récit : le lecteur comprend que le héros va entamer sa quête de la réussite. Il restera à déterminer en quoi consiste la réussite.

      Jean-Michel pratique “ les aphorismes ” 888  : s’il a échoué comme orateur, il se complaît dans les discours didactiques et faute d’avoir trouvé un bon auditeur en Melchior, il profite de moments privilégiés avec son petit-fils. À l’âge d’écouter et de comprendre, Jean-Christophe est autrement plus intéressant qu’un nourrisson agité. Rolland installe le cadre émouvant des “ promenades du soir ” 889 , cadre spatio-temporel de la transmission générationnelle du savoir. Dans un premier temps, cela fonctionne très bien : le jeune Christophe est fasciné par les histoires de grands hommes que conte Jean-Michel. Le grand-père exalte l’enfant en théâtralisant “ des actes héroïques ” 890  : c’est un spectacle didactique pour le jeune Jean-Christophe. Ces récits dans le récit qui distraient le petit garçon servent à lui inculquer la conception de l’honnête homme selon l’idéal chevaleresque désuet du grand-père. Ils nourrissent l’imagination du petit garçon. Le personnage est en train de se construire : le terrain de sa future passion pour le théâtre est ainsi préparé. Et, de plus, Jean-Christophe manifestera dans le roman une propension aux conceptions désuètes en-dehors de toute réalité, qui seront comprises par le lecteur, ayant suivi la construction de l’enfant. Les “ considérations morales ” 891  du grand-père, ses maximes reflétant son penchant pour toute “ pensée honnête ” 892 , visent à faire de l’enfant un honnête homme. Le grand-père inaugure, avec son message éducatif et moral à l’attention de Jean-Christophe, la série des mauvais maîtres que le héros aura à contrecarrer.

      Le personnage de Jean-Michel est essentiel, il est acteur dans le récit depuis l’incipit : il apporte un passé et des convictions au héros, mais bien davantage, il est un acteur de la formation de Jean-Christophe... Le grand-père est le personnage qui révèle le héros : il emmène Jean-Christophe au théâtre, et l’événement pour Jean-Christophe est déjà une pièce de théâtre à elle seule. De fait, c’est un drame que Rolland fait se jouer ici, le grand-père suscitant une passion chez Jean-Christophe : “ il n’eut plus qu’un désir : retourner au théâtre ” 893 . Jean-Christophe, tel Wilhelm Meister fasciné par le théâtre de marionnettes 894  offert par sa mère, est spectateur enthousiaste, puis devient acteur d’un theatro mundi qui commence par se jouer de lui.

      Romain Rolland installe le système d’enfermement familial qui implique que tout le parcours du héros soit tracé d’avance par le grand-père et le père, pour des motifs personnels à chacun. Pour Jean-Michel et Melchior, la formation musicale de Jean-Christophe devient une évidence dès lors qu’il s’approche du piano ou qu’il se met à improviser des airs. Le pathos du cadre général est renforcé par cette situation ironique bien mise en place par Rolland : ce qui est curiosité et amusement pour le petit garçon va devenir torture. Sa passion pour le théâtre est utilisée comme “ la récompense de son travail ” 895 . Les intentions du grand-père et du père sont, pour l’un la revanche suite aux échecs et un moyen de faire briller le nom familial, pour l’autre l’appât du gain. C’est le début d’une longue série qui voudra que le héros soit confronté à des personnages intéressés et manipulateurs.

      Ainsi, Romain Rolland instaure une nouvelle relation entre Jean-Michel et son petit-fils, dès lors que le grand-père découvre les prédispositions de Jean-Christophe 896 . Le héros est orienté et manipulé par son grand-père à l’orgueil blessé, qui raisonne en terme d’honneur de la famille (à sauver) 897 . L’intention est moins de former Jean-Christophe que de le conformer aux projets de la famille. La jeunesse du héros fait que, sans même s’en douter, il cède par admiration et amour aux injonctions intéressées du grand-père et du père. Jean-Michel décide du destin de son petit-fils, il décrète l’objectif à suivre pour Jean-Christophe :

      

      Vois-tu quelle chose admirable est le métier de musicien ? Créer ces spectacles merveilleux, y a-t-il rien de plus glorieux ? C’est être Dieu sur terre. 898 

      

      Rolland a fait tenir au personnage de Jean-Michel un discours aux conséquences nécessaires à l’évolution du récit. Jean-Christophe, qui a assimilé la leçon du grand-père (de la nécessité d’être un grand homme…), a le désir de devenir un héros pour séduire son grand-père et répondre à ses attentes. On l’a préparé à admirer François-Marie Hassler et à en prendre modèle, l’orgueil familial excitant le désir d’atteindre cet objectif. Finalement, le lecteur suit

      les étapes qui mènent Jean-Christophe à la musique, l’auteur ayant construit de manière vraisemblable le mécanisme de pensée de Christophe. Hassler, devenu le “ héros ” de Jean-Christophe, donne une représentation à laquelle assiste Christophe, où “ chacun voulait serrer la main du maître ” 899 . Rolland intègre au récit une rencontre de Jean-Christophe avec Hassler (grâce au grand-père), qui prépare un chapitre futur dans le récit. Cette rencontre est l’occasion pour Jean-Christophe de répondre à l’attente savamment préparée du grand-père.

      Le grand-père a-t-il rendu service à Jean-Christophe ? Difficile à dire : avec Jean-Michel, Rolland a fabriqué un personnage suffisamment complexe pour apporter d’excellentes découvertes à Jean-Christophe, mais sur le plan de la formation, il est un maître fort discutable.

      

      L’autre maître très discutable auquel Jean-Christophe est confronté tout jeune est son père. La relation de force entre les deux personnages repose sur un cadre au pathos exacerbé par l’auteur : le père de famille, ancien virtuose, a sombré dans l’alcoolisme 900  et entraîne la famille dans son déclin. “ Il n’était rien ” 901 . Rolland réussit parfaitement la construction de l’illusion de personne, dans ce rapport complexe et malaisé du père calculateur mais malheureux, qui est installé par le fils sur un piédestal immérité ; et, le fils est en souffrance à cause du père violent, mais il lui voue tout son amour de fils. Ainsi, parce qu’il est le père de famille, parce que pour le héros il est son père avant tout, et que l’enfant ne voit ni ne comprend tout, Melchior est l’objet d’une admiration sans faille 902 . L’action du grand-père sur l’imagination de Jean-Christophe trouve avec Melchior son premier effet : “ il regardait son père comme un génie, un des héros de grand-père. ” 903 . Rolland prépare les désillusions formatrices qui endurciront Jean-Christophe : un à un, l’auteur va faire choir les “ modèles ”. Au comportement du fils, Romain Rolland oppose celui du père dans la relation filiale, toute la relation de Jean-Christophe enfant et de son père s’explique ainsi :

      

      Quand l’homme se reconnaît trop faible pour réaliser ses désirs et satisfaire son orgueil, il les reporte, enfant, sur ses parents, homme vaincu par la vie, sur ses enfants à son tour. 904 

      

      Melchior va reproduire sur Jean-Christophe le comportement de son propre père. Il a échoué, et se débat contre ses démons, mais voit en son fils le moyen de remettre la barque familiale à flots. Il est un maître pour Jean-Christophe à qui il inculque les bases en musique, en lui donnant “ sa première leçon ” 905  de solfège. Le narrateur, par un commentaire laconique, prévient le lecteur qu’il n’y a pas lieu, comme Jean-Christophe, de voir les prémices d’une nouvelle relation entre le père et le fils, qui ferait passer Melchior d’ivrogne à bon maître : “ Il [JC] eût été moins satisfait, s’il avait su ce qui se passait dans la tête de son maître. ” 906 . Ce commentaire, qui a pour effet de relancer l’intérêt du lecteur pour le récit, vient rappeler au passage que rien ne peut se passer normalement dans cette famille hors normes (“ tous les Krafft étaient un peu timbrés. ” 907 ). Cette famille inhabituelle nourrit le roman, et permet à Romain Rolland d’éveiller la curiosité du lecteur. L’idée du père de transformer son fils en “ petit prodige ” 908 , “ animal savant ” 909  proche de la bête de foire, renforce l’indignation du lecteur contre ce père indigne 910 . Rolland continue de tisser un lien affectif fort entre le lecteur et son héros. Les leçons de musique deviennent des séances infernales, le piano ayant perdu toute magie et se révélant un “ instrument de torture ” 911 . Le renversement de situation opéré par l’auteur est total : la passion nouvelle du petit héros se transforme en enfer, et Melchior un temps apparu comme soucieux de la formation musicale de son fils devient bourreau opportuniste. La nouveauté est que Rolland humanise son héros en le dotant d’une conscience : Jean-Christophe est désormais conscient de ce renversement, ce qui entraîne une opinion neuve sur le père.

      

      L’autre grand rapport de force établi par l’auteur dès les premières pages n’est pas un rapport conflictuel, il est un rapport affectif. La description du personnage de Louisa contraste avec les personnages du grand-père et de Melchior. La douceur et l’effacement 912  qui caractérisent ce personnage sont un contrepoids utile aux personnages d’envergure qui entourent le jeune Jean-Christophe. Louisa est le refuge du héros. La relation qui se découvre ne peut manquer de toucher le lecteur. De surcroît, le personnage de la mère est un personnage durable dans le récit. Rolland donne au personnage un sentiment de culpabilité qui définit au mieux le caractère de la mère de Jean-Christophe puisque ce sentiment n’est pas justifié : Louisa estime avoir commis une faute en se faisant épouser par Melchior. Rolland, en faisant de la mère une figure de la “ simple bonté ” 913 , une écrasée qui supporte la responsabilité, qui en pleure, qui aime et protège son fils aîné, justifie à la fois l’attachement du héros pour elle, et les réactions qu’il aura vis-à-vis d’elle en diverses occasions. Rolland développe une situation qui permet de rendre compte du rapport de l’enfant et de sa mère, dont la situation avec Melchior jouera comme situation miroir. La scène d’humiliation du héros chez la famille bourgeoise, lorsque Jean-Christophe découvre Louisa au milieu des domestiques, fait chuter de son piédestal la mère : elle est “ à la cuisine, au fond du corridor ” 914 , “ au fond, près des fourneaux ” 915 . En première position dans le cœur de l’enfant, Louisa n’a pas cette position en-dehors de la maison. Outre que l’épisode constituera la première révélation sociale de Jean-Christophe, comme nous le verrons par la suite, la conséquence est une découverte déstabilisante pour le héros : sa mère n’est pas toujours un refuge, elle peut être source d’agression, elle aussi 916 . Le choc vaut aussi pour le lecteur : Rolland en exposant le héros déjà aimé à une scène aussi violente renforce le lien affectif du lecteur pour Jean-Christophe. Rolland donne une leçon à son personnage principal en le confrontant à

      une situation inédite où son défenseur habituel bascule dans le camp des agresseurs. Cet épisode et la dispute entre Melchior et Louisa qui en découle vont modifier la perception que le héros a de son entourage, Rolland préparant ici le comportement à venir de Jean-Christophe :

      

      Il les entendait crier l’un contre l’autre ; et il ne savait pas lequel il détestait le plus. Il lui semblait que c’était sa mère ; car il n’eût jamais attendu d’elle une pareille méchanceté. (…) Tout en lui était ébranlé : son admiration pour les siens, le respect religieux qu’ils lui inspiraient (…) 917 

      

      Et, la perception erronée que le héros a de la situation et en particulier du comportement de sa mère, ce qui est souligné par le narrateur, implique la nécessité d’autres leçons pour ouvrir les yeux de Jean-Christophe :

      

      Sa mère lui semblait mauvaise et lâche. Il ne se doutait pas de tout le mal qu’elle avait pour vivre et le faire vivre, et de ce qu’elle avait souffert de prendre parti contre lui. 918 

      

      Par ailleurs, le personnage de Louisa ainsi défini comme humble par Rolland se révélera être une présence absente pour Jean-Christophe, car Louisa “ qui ne pouvait que l’aimer, qui ne le comprenait pas ” 919 , n’apporte d’autre soutien à Jean-Christophe que son amour maternel. Ce soutien est certes essentiel pour réconforter le héros, depuis les premières semaines de son existence jusqu’au souvenir qu’il conservera d’elle après sa mort. Mais, Rolland aura à faire intervenir d’autres personnages pour satisfaire Jean-Christophe dans son besoin d’un soutien. Les puissants liens affectifs de Louisa avec son aîné, mis en place par Rolland, prendront leur sens ultérieurement puisqu’ils constitueront une autre épreuve que le héros en formation devra surmonter. Le rapport de force évoluera entre les deux personnages, puisqu’il mutera en rapport conflictuel, comme nous le verrons en analysant l’évolution de Jean-Christophe.

      

      Rolland a fait réussir l’entreprise de Melchior visant à faire remarquer les talents de son fils au grand-duc. Le récit prend donc un tournant quand Jean-Christophe, sous la protection du grand-duc, devient un de ses musiciens. En installant Jean-Christophe dans une situation privilégiée, dans un contexte hors normes, Rolland distingue son personnage comme héros. De plus, Rolland exacerbe les traits des différents personnages, le contexte particulier permettant des réactions à la hauteur de la situation. L’auteur met Jean-Christophe en situation de révéler son caractère indépendant et révolté : alors que Jean-Christophe contente enfin son père et son grand-père en jouant du piano pour le grand-duc, il prend de la distance avec sa position sociale. Et, l’écart se creuse encore entre le héros et les membres de la famille : le grand-père admire “ l’argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales ” 920  que son petit-fils approche ; Jean-Christophe est devenu “ un sujet de vanteries ” 921  pour son père, et sa mère est éblouie. Mais le héros est anéanti, il ne se sent pas à sa place et a le sentiment de jouer pour des “ imbéciles ” 922 . L’intrusion d’un nouveau personnage dans le cercle familial, sous les traits d’un parvenu, l’oncle Théodore, permet de mettre en place un rapport de force nouveau.

      Jean-Christophe rejette celui qui “ se voyant nécessaire, en profitait pour trancher en maître ” 923 . Par son crachat à la figure de l’oncle, il manifeste les premiers signes d’une rébellion contre un modèle familial qu’il va refuser pour lui comme pour son frère Rodolphe 924 , autre Wilhelm Meister. Le projet familial est ainsi débusqué par Jean-Christophe : “ Plus on tâchait de le discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus il éprouvait le besoin de s’affranchir. ” 925 .

      Comme l’écrit Vincent Jouve, “ c’est dans les relations qu’ils entretiennent avec le monde et avec les autres que les personnages vont affirmer leur système de valeurs. ” 926 . Rolland construit la personnalité indépendante de Jean-Christophe, la faisant surgir d’abord dans le cadre familial. Ainsi, le héros souhaite précocement son affranchissement : il a onze ans lors de l’épisode avec l’oncle Théodore ; et, il touche déjà des revenus, sous la forme d’une “ modique pension ” 927  qui a valeur de symbole. Jean-Christophe a tôt les moyens d’obtenir son émancipation, mais dans la douleur : il a sa famille à charge dès quatorze ans, suite au décès du grand-père et à la perte de travail de Melchior. Le vieux grand-père avait déjà prévu que Jean-Christophe “ tire d’affaire ” 928  la famille après sa mort, lui confiant une mission héroïque. Rolland montre ensuite comment Jean-Christophe, sur le modèle des héros du grand-père, “ se jura de se tirer d’affaire seul. ” 929 . Il n’est pas chef de guerre, mais “ chef de famille ” 930  : pourtant, c’est une bataille qui s’engage entre Jean-Christophe et les autres Krafft. Investi d’une mission, Jean-Christophe est un tuteur qui “ prenait au sérieux son rôle de chef de famille ” 931  ; il est, en effet, celui qui doit conduire ses frères dans la bonne direction, il est chargé de leur éducation, donc de leur formation. Avec la mort de Melchior 932 , Rolland redouble l’importance de la mission de son héros, un nouveau chapitre commence, Jean-Christophe devient “ l’Adolescent ”.

      L’auteur creuse une nouvelle fois l’écart entre le héros et sa famille, Louisa exceptée : tout est affrontement dans la relation de Jean-Christophe et de Melchior humilié, mais aussi dans la relation de Jean-Christophe avec sa fratrie. L’objectif de ces affrontements est de mettre le héros, au sein même de sa famille, face à la convoitise, l’hypocrisie et la jalousie. À l’investissement moral de Jean-Christophe, les deux petits frères répondent par un comportement sournois, des vols, des sarcasmes. A l’adolescence de Jean-Christophe, quand les deux frères ont quitté la maison, Rolland caractérise le personnage d’Ernst par la rouerie 933 , abusant les siens, et le personnage de Rodolphe par sa petitesse 934 . Le dévouement de Jean-Christophe pour Ernst malade, la “ complaisance maternelle ” 935  qu’il lui témoigne bien qu’il ne soit qu’à demi dupe de son frère cadet, renforcent la caractérisation comme héros de Jean-Christophe. Rolland entérine la moralité de son héros : “ Il [JC] mettait

      un point d’honneur à secourir seul son frère. Il s’y croyait tenu, en sa qualité de frère aîné, – et parce qu’il était Christophe. ” 936 . Rolland esquisse le caractère de son héros, destiné à toujours aller au-delà des choses : plutôt que tuteur Jean-Christophe endosse le rôle de père, Ernst est “ presque comme un fils ” 937 . Cependant, le héros sera abusé tant par Ernst que par Rodolphe, et les liens se rompront progressivement. Jean-Christophe devra apprendre à se méfier, à être moins crédule. L’auteur a établi un jeu d’oppositions entre Jean-Christophe et sa fratrie qui permet de valoriser les mérites du héros, qui n’a pas sombré dans les même travers que ses frères, et qui en est rehaussé. Plus tard, le héros saura même ironiser sur “ les joies de la famille ” 938 .

      Par différentes étapes de dévalorisation, Rolland a ainsi conduit son héros à prendre de la distance avec les membres de sa famille. Ce processus de dévalorisation des maîtres de la famille atteint son paroxysme avec le père. Outre la violence de Melchior, l’alcoolisme dévoilé à Jean-Christophe lui est un premier choc qui l’amène à retirer au père le statut de héros. Les intentions indignes qui se cachent derrière les leçons de musique, véritables séances de torture, constituent une autre étape dans le rapport de Jean-Christophe à son père. Les médisances de Melchior suite à la réussite de son fils, la “ honteuse faiblesse d’en devenir jaloux ” 939 , contribuent encore à cette dévalorisation. Rolland donne à Jean-Christophe les moyens de comprendre finalement que celui qu’il avait pris naturellement comme premier modèle et maître, même s’il lui apprend effectivement la musique, est un contre-modèle.

      Plus loin dans le récit, Rolland laissera planer le doute de la réussite de son héros à s’émanciper du mauvais modèle qu’a incarné Melchior. Le lecteur est tenu par l’inquiétude de voir sombrer le héros dans l’alcoolisme. Mais, Jean-Christophe va casser l’inéluctabilité déterministe. La loi déterministe est de nouveau brisée lorsque Jean-Christophe échappe à la tentation du suicide sur le lieu de la noyade de Melchior 940 . Il ne reproduit pas la mort de son père. Laquelle mort nous semble chargée d’une signification forte à l’égard de la compréhension de la formation du héros : la fin de l’itinéraire du père dans un ru correspond symboliquement au rôle qu’il a joué pour Jean-Christophe. Melchior fut un petit ruisseau qui n’a guère contribué, volontairement en tout cas, au développement du fleuve Jean-Christophe.

      Rolland oppose la branche paternelle du héros, qui n’est composée que de mauvais maîtres ou de mauvais exemples, à la branche maternelle dont un membre constituera un élément majeur dans la formation humaine du héros. L’oncle Gottfried, frère de Louisa, ne fait pas partie du quotidien de Jean-Christophe. Il est un “ petit marchand ambulant ” 941  dédaigné par le grand-père et par Melchior. Rolland réserve des surprises à son lecteur sur cet homme qui semble insignifiant. Nous étudierons plus loin en quoi Gottfried contribuera à la formation du héros.

      

      Jean-Christophe ne se démarquera pas du caractère emporté de ses ancêtres : il reproduira “ les frasques de jeunesse ” 942  et les “ accès de colère ” 943  du grand-père, y compris la rixe décidant de son exil, et sera imprévisible comme son père, qui “ était de ces hommes qui font toujours le contraire de ce qu’on attend d’eux ” 944 . Le dosage est très efficace : l’inattendu nourrit la fiction et l’attendu nourrit le réalisme. Jean-Christophe prouvera qu’il est un Krafft parce qu’il n’usurpera pas la signification de son nom de famille. Sa vie sera vouée à la musique, héritier de ce qui a fait connaître avant lui ses ancêtres. Dans les rapports de force qu’il installe entre Jean-Christophe et sa famille, Romain Rolland entame le processus d’émancipation de son héros. Jean-Christophe s’émancipe de la figure paternelle dirigiste, des idéaux du grand-père, et s’affranchira de l’amour maternel paralysant. Cette émancipation procède par crises douloureuses mais qui sont formatrices : elles endurcissent le héros et le préparent aux autres confrontations de la vie sociale. L’opposition de Jean-Christophe à la plupart des membres de sa famille est une guerre en microcosme qui prépare et le héros et le lecteur aux luttes en macrocosme, dans la société. Le mouvement de réaction du héros va crescendo dans la fiction.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


C) Les maîtres à l’épreuve

      

      Le peu d’appuis et de maîtres fiables que Jean-Christophe trouve dans son entourage vise à affirmer la faible proportion de vrais soutiens et de bons modèles parmi les hommes. Romain Rolland est en train de fabriquer son héros : Jean-Christophe Krafft est placé dans la confrontation, laquelle le plus souvent se conclue par une désolidarisation du héros avec les maîtres. C’est que Rolland vise la démonstration d’une formation s’accomplissant grâce à l’expérience, qui échappe à la férule des institutions et qui soit un développement personnel menant à la sérénité. La dynamique essentielle, qui, dans l’intrigue du roman, régit donc la relation de Jean-Christophe Krafft avec ce qui l’entoure, est fondée sur le conflit. Les confrontations successives du héros qui sont mises en place le forgent : “ Christophe prend des forces en recevant des coups. ” 945 . Jean-Christophe a besoin de guides, et à défaut d’en trouver de bons, il prend les maîtres que le hasard ou les circonstances lui apportent. La remarque consignée par Tolstoï dans son journal intime, Rolland aurait pu la faire prononcer à son héros, car elle participe de la démonstration rollandienne des entourages problématiques : “ Ah ! qu’il est difficile à un homme de s’améliorer lorsqu’il ne subit que de mauvaises influences ! N’y a-t-il donc pas de bonnes influences ! ” 946 . Mais, les mauvais maîtres, qui sont nettement plus nombreux que les autres, ont pour fonction d’enseigner des leçons de vie à Jean-Christophe, qui se servira d’eux ensuite comme contre-exemples.

      Il ne s’ensuit pas que la démonstration rollandienne aboutisse à un déni de la société. Une large place est dévolue à la question de la société dans Jean-Christophe : il nous semble que Rolland rend compte de la réalité de l’existence de l’homme. L’état originel de l’homme a fait place depuis fort longtemps à l’homme social, en ce qu’il évolue (qu’il l’accepte ou non) au sein de la société. Et, la part extrêmement importante que Rolland consacre au rapport du héros avec la société souligne la nécessité d’une parfaite connaissance des mécanismes qui ordonnent la vie sociale : il est alors possible de construire des règles de vie en accord avec soi, mais au sein de la civilisation. C’est aussi de l’intérieur que l’homme peut travailler au progrès du fonctionnement social. Pour œuvrer au progrès de la marche de l’humanité, il faut éduquer l’homme dans son rapport avec les autres hommes. En développant si largement les relations amicales de Jean-Christophe, l’auteur insiste sur le sentiment humain, valeur essentielle pour se départir de l’orgueil et pour trouver l’harmonie.

      

      


1) Jean-Christophe face aux contre-modèles

      

      Les occurrences de “ maître ” dans Jean-Christophe sont intéressantes car elles relèvent des différentes acceptions que nous connaissons. Romain Rolland incite à la réflexion sur le statut même du maître. Le personnage de Jean-Christophe Krafft, nous l’avons vu, est créé sur le modèle d’un maître en musique, Beethoven : les seuls maîtres à avoir tôt l’admiration du héros sont justement les musiciens. Les “ maîtres chéris ” 947  sont donc les grands compositeurs, et le héros “ rêve d’être comme eux, de rayonner cet amour ” 948 . Or, le premier maître identifié dans le récit est un piège posé par l’auteur : l’exemple des génies de la musique va alimenter l’orgueil de Jean-Christophe. Auparavant exalté par les récits de Jean-Michel, Jean-Christophe avait décidé d’“ être un héros comme eux ! ” 949  : il veut précisément ressembler à Hassler. Et, ce “ modèle vivant ” 950  que le héros adule dès l’enfance est la source d’une première grande désillusion. Celle-ci survient suite à la visite rendue par Jean-Christophe à Hassler, démarche qui conduit à la délivrance (ainsi que le titre du chapitre l’indique) 951  rappelant celle de Rolland vis-à-vis de Renan. À l’idole qui incarne la liberté de l’artiste 952  et à laquelle aspire le héros, se substitue l’incarnation de l’homme corrompu par certaines contraintes aliénantes de la société. En effet, Rolland décrit un personnage soumis à l’autorité de cette société, qui y recherche la gloire mais qui à cause de compromis inappropriés ne trouve pas sa place en tant qu’homme et artiste :

      

      Il s’enfonçait d’autant plus dans son scepticisme ironique qu’il avait cru autrefois à une quantité de choses généreuses et naïves. N’ayant pas eu la force de les défendre contre la lente destruction des jours, ni l’hypocrisie de se persuader qu’il croyait à ce qu’il ne croyait plus, il s’acharnait à en persifler le souvenir. 953 

      

      En appuyant les similitudes entre la personnalité originelle de Hassler et celle du héros, Rolland met en garde contre le danger qui guette le héros : il devra apprendre que la société est le lieu des préjugés et des contraintes, et qu’y trouver un espace de liberté suffisant demande un travail. Mais la force qui fait défaut au modèle de jeunesse caractérise Jean-Christophe. Là se trouve son salut.

      Rolland inscrit Jean-Christophe Krafft dans un système social large et complexe. Le volume de “ la Foire sur la place ” est généralement convoqué pour relater l’expérience du héros dans la société, mais dans tous les volumes, Jean-Christophe apprend au sein de la société. Et, dès qu’il y a confrontation du personnage avec la société, il y a conflit, annonçant une rupture. Cependant, le narrateur distille des interrogations quant aux capacités de lutte de Jean-Christophe. Le héros sort “ anéanti ” 954  de sa visite à Hassler, qui s’est acharné “ froidement à détruire sa foi dans la vie, sa foi dans l’art, sa foi en soi. ” 955 . Son apprentissage devra consister dès lors à s’armer contre les méfaits de la société et à résister à la misanthropie ainsi qu’au renoncement du stoïcien : “ Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au magnifique plaisir d’être en proie aux jugements des imbéciles ? ” 956 .

      Romain Rolland convoque la “ naïveté originelle ” 957  pour orchestrer les étapes de socialisation de son héros. Jean-Christophe est conçu par Rolland sur le même moule que Beethoven 958 . Son apparence physique lui fait ressembler à un sauvage, et de fait, son inexpérience et son ingénuité confirment l’impression qu’il dégage : il est “ un petit sauvage, sans instruction et sans éducation. ” 959 . La rencontre fugitive du héros avec l’institution scolaire n’a pas permis de l’instruire. Rolland évacue la question en faisant du maître d’école de Jean-Christophe une brute 960  qui a donné le mauvais exemple : la violence injuste du maître, ajoutée à celle du père, et à celle de l’épisode du héros chez les employeurs de Louisa, figurent un aspect de l’homme qui vient confirmer la formule de Hobbes que “ l’homme est un loup pour l’homme ”. Les méthodes des maîtres d’école ont souvent été dénoncées dans la littérature 961 , et si l’époque de Rolland voit fleurir les manifestations de protestations 962 , elles rendent compte d’une réalité répandue et dont l’école aura à se défaire. Le contre-modèle marque durablement le héros, qui s’en souviendra à la fin de sa vie 963 .

      À son tour, Rolland développe le mythe du bon sauvage : la “ pureté naturelle ” 964  caractérise Jean-Christophe. L’état de l’homme antérieur au fonctionnement social est celui de l’homme naturel, caractérisé par Rousseau comme faisant partie de la nature qui est bonne à l’image de son créateur. Le premier face-à-face entre Jean-Christophe et les von Kerich est une véritable scène de confrontation entre une digne représentante de la société et un bon petit sauvage 965 . Le héros n’a pas encore adopté la tenue qui convient en société, se sent mal à l’aise dans un milieu dont il ignore les codes. Il faut rappeler que le héros est âgé de quatorze ans. Le personnage Madame de Kerich se donne pour mission de rendre sociable l’être naturel : par conséquent, “ elle s’amuse un peu à faire l’éducation de ce petit sauvage ” 966 , écrit Romain Rolland dans ses Notes pour Jean-Christophe. L’auteur place Madame de Kerich dans la position de Voltaire : pour elle, Jean-Christophe a besoin d’un guide car il est innocent et inculte, malgré sa fréquentation du monde, dans lequel il évolue comme jeune musicien. En fait de philosophe, la mère de famille figure ici une bourgeoise qui s’ennuie : elle n’est pas inscrite par Rolland dans le rôle du maître désintéressé. Comme dans la démonstration de Montaigne, le barbare n’est pas celui que l’on imagine. Lors d’une scène d’explication, se dévoile à Jean-Christophe la teneur de sa relation avec madame de Kerich : la charité distrayante d’une part, “ un amour filial ” 967  de l’autre. Madame de Kerich s’était donné le beau rôle de la tutrice qui fait ses bonnes œuvres, et Jean-Christophe se voit en singe qui amuse, renvoyé à son image de
sauvage : “ vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique, – j’étais votre domestique. ” 968 , lui écrit-il. Et, Judith Mannheim est une autre Madame de Kerich, qui songe à Jean-Christophe comme à un objet à modeler. Elle se voit volontiers en mentor, pour le plaisir d’avoir de l’influence sur un être :

      

      Il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur, – à sa façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu’elle ne se souciait pas de comprendre. (…) elle avait noté toutes sortes de partis pris, d’idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines : c’étaient de mauvaises herbes ; elle se faisait fort de les arracher. 969 

      

      Un autre personnage féminin est placé dans la situation du maître : Lili Reinhart veut jouer le rôle d’éducatrice de Jean-Christophe. Elle semble bien placée puisqu’elle est professeur ; Christophe est trompé par ce statut, et s’abreuve des leçons sans fondement de son amie sur la culture française 970 . Lili Reinhart est un piètre guide qui fait lire au héros des manuels scolaires et autres anthologies dans lesquels se côtoient le pire et le meilleur 971  : se fait sentir ici l’opinion de Rolland quant aux programmes de l’institution scolaire, qu’il a souvent jugés médiocres. Au lieu d’être aidé, le héros est “ fatigué, étonné ” 972 , et son maître du moment ne lui est pas utile. Il nous semble que Rolland a fait de Lili Reinhart une ignare 973  de manière à préparer le véritable enseignement que fournira Olivier à Jean-Christophe.

      Avec l’exil à Paris, le héros de Rolland ressemble à un autre Rousseau : étranger, sans formation institutionnelle, sans repères, il est l’“ Allemand gauche et enfantin ” 974 . Rolland, en décrivant avec minutie ce qui tient de l’exploration sociale dans la capitale pour Jean-Christophe Krafft, découvre au lecteur une société parisienne dont la représentation que se font les provinciaux ou les étrangers est largement erronée. Jean-Christophe a une fausse opinion de la capitale française, comme tous ceux qui n’ont connu Paris qu’au travers d’une image partielle transmise par les livres ou qui en ont eu un compte rendu idéalisé (ainsi avec la comédienne Corinne) 975 . Son parcours dans ce que Denis Pernot qualifie de “ province pédagogique ” 976  est construit sur un schéma de désillusions.

      Romain Rolland rapporte au sujet de son personnage : “ Mon Christophe est un peu ce qu’était, pour les Français du XVIIIe s. (Rousseau, Voltaire, Diderot) ’le Huron’, ou ’l’Iroquois’ ” 977 . Et en effet, Jean-Christophe, toujours regardé comme un “ grand enfant ”, aurait pu prononcer ces mots à la place du Huron : “ On m’a toujours appelé l’Ingénu (…) parce que je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que je veux. ” 978 . Dans le “ Dialogue de l’auteur avec son ombre ”, la filiation de Jean-Christophe est révélée, “ l’auteur ” lui disant : “ Je le sais : tu es un Huron. ” 979 . Ce dialogue est l’articulation dans le roman du passage de l’adolescence à l’âge adulte pour Jean-Christophe. Il annonce sa progression dans “ la Foire sur la place ”, puis son émancipation vis-à-vis d’une société corrompue. La société rencontrée par Christophe est partagée entre les conservateurs “ qui se donnaient bien du mal pour avoir l’air de penser des choses nouvelles ”, où règne “ l’éternel hier ” 980 , et les jeunes ironistes à l’opinion changeante selon les modes. Rolland met sur la route du héros un nouveau maître de circonstance, qui ne déroge pas à la loi des contre-modèles, Sylvain Kohn. Pleinement inséré à la vie sociale parisienne, Kohn a une fonction d’entremetteur, qui introduit le héros dans la société. Il a le mérite de mettre le héros à l’“ école du commerce des hommes ” 981 , nécessaire à la prise de conscience du dévoiement de l’homme depuis l’état naturel : la société est un territoire d’observation 982 . Kohn est un mauvais maître qui initie le héros à une société dont le narrateur souligne la mauvaise influence. Elle n’est pas recommandable, en ce qu’elle n’est pas fondée sur les valeurs de l’homme naturel : la liberté, la vérité, etc. Et, le narrateur insiste sur les œillères que le héros se laisse infliger ; Jean-Christophe n’a qu’une vue très partielle de la société française : il n’a “ pas remarqué les ruches laborieuses, la cité du travail, la fièvre des études ” mais seulement la “ société de débauche ” 983 . Kohn est donc un mauvais modèle de plus, représentatif de la société la plus éloignée des valeurs originelles :

      

      Il représentait l’esprit d’ironie et de décomposition, qui s’attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu’il y avait de grand dans l’ancienne société qui mourait : (…) à toute foi dans les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l’homme. 984 

      

      La formation commence cependant à porter ses fruits puisque cette fois, Jean-Christophe est capable d’identifier en Kohn le mauvais maître : “ Il sentait qu’un guide, comme Sylvain Kohn, ne pourrait que l’égarer tout à fait. ” 985 . Et, Rolland soulève un problème essentiel quand, faute de mieux, le héros fait de Kohn le guide pour son initiation au théâtre français, même s’il pressent en lui un guide aux jugements peu fiables 986  : vaut-il mieux suivre de mauvais maîtres ou pratiquer l’autodidactisme ? En réalité, Rolland indique une voie à suivre : Jean-Christophe doit utiliser ce que la société lui offre, tout en ayant la volonté de “ se faire une opinion par lui-même ” 987 .

      Cependant, le héros ne supporte pas longtemps de se plier au jeu social tel qu’il le perçoit dans les milieux des élites : “ Mais séparons-nous : nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble ” 988  dit-il à Kohn. Jean-Christophe fait l’apprentissage d’une société dont les conventions empêchent la libre expression, s’y soumettre serait aller contre le droit naturel de liberté, alors il rejette les entraves à sa liberté : “ Dire des banalités, cela ne lui était pas possible ” 989 . Les ruptures promptes du héros avec les mauvais maîtres l’obligent à se construire lui-même, ayant une éducation semblable à celle que Rolland caractérisera chez Rousseau : “ vagabonde comme avait été sa vie de jeunesse et comme fut toujours son caractère ” 990 . Ce vagabondage qui nourrit le récit épique du fait des péripéties qu’il entraîne, ouvre grâce aux multiples expériences la voie à des réflexions utiles pour l’évolution du héros. Remarquons qu’une telle formation vagabonde et passablement périlleuse n’est pas préconisée par le narrateur, cependant la liberté qu’elle engendre correspond à une préoccupation de Rolland en matière de formation.

      Alors, quelle est la source du développement du héros ? Pour le héros de Romain Rolland, semblable à Rousseau (“ Son plus grand maître, au reste, ne fut pas les livres. Son plus grand maître fut la nature. ” 991 ), elle est la Source : la nature. La nature qui est tout ce qui existe, la faune et la flore, les hommes et leurs créations. Elle est le lieu de la méditation, suscite le rêve, mais dans Paris, ce qui fait éprouver son bienfait au héros est la lecture de la Bible, “ un livre sacré, par le souffle de nature sauvage et d’individualités primitives, qu’il y respirait. ” 992 . Il a pourtant fallu initier le héros au sentiment de la nature. Un des seuls bons maîtres que Rolland propose dans le récit est celui qui initie le héros aux vertus de la nature. L’oncle Gottfried est de condition humble, il s’est libéré de toute entrave : il donne l’exemple d’une formation dictée par les règles de la nature, qui l’a doté d’un “ bon sens naturel ” 993 . Il est un “ petit homme ” 994  mais le premier grand modèle pour le héros. Au paraître de la société, il oppose l’essence de l’être naturel, impressionnant Jean-Christophe pour le “ respect profond ” 995  qu’il éprouve, indistinctement, à l’égard de tout ce qui vit. Grâce à Gottfried, le “ bon sens naturel ” du héros se dégage de l’emprise sociale, sans leçon ni sermon : Jean-Christophe est “ aidé par l’influence d’un homme, qui ne prétendait pourtant exercer aucune influence sur qui que ce fût, et qui ne donnait aux yeux du monde rien moins que l’exemple du bon sens. ” 996 . Celui qui ne veut pas être maître ou n’a pas la prétention d’imposer quoi que ce soit le devient malgré lui, tandis que ceux qui s’imposent comme maîtres sont de mauvais exemples. C’est que le personnage de Gottfried est construit par Rolland de manière à revendiquer la nature comme seul guide : c’est le sens des promenades nocturnes de l’oncle et du neveu. En ouvrant au héros l’accès à la nature 997 , il l’initie à la vérité et donc à l’expression de la sincérité. Il lui fait aussi contempler la beauté d’une nature propice à la méditation mais aussi à la création artistique. La bonne influence de Gottfried perdurera après la mort du personnage 998 , symbolique d’une nature éternelle qui reste vraie.

      Mais l’homme ne saurait se soustraire à la vie sociale, parce que c’est d’abord grâce à elle qu’il survit. Les multiples expériences du héros travaillant pour avoir de quoi se nourrir servent à le rappeler : “ Il avait à gagner son pain, à sauver de la mort sa vie et ses pensées. ” 999 . Jean-Christophe fait l’expérience d’une stérilisation de sa pensée et de sa création lorsqu’il se retire de la société. C’est que l’homme ne pouvant se développer seul, la solitude ne peut lui être profitable. Si, comme Rousseau, Rolland admet certaines réalités mauvaises de la société, il en défend aussi avec énergie la réalité féconde : le sentiment.

      

      


2) L’accomplissement de la formation grâce aux sentiments

      

      L’accomplissement de la formation du héros est rendue possible grâce au développement des sentiments. La vie du héros est jalonnée d’expériences amicales très fortes, et Romain Rolland intitule même le septième volume de Jean-Christophe “ Les amies ”. La sensibilité exacerbée de Jean-Christophe, outre qu’elle humanise plus encore le héros aux yeux du lecteur, sert à construire son rôle de héraut de l’amitié. Fidèle à la racine latine amare, Rolland fait vivre à Jean-Christophe l’amitié aussi intensément que l’amour. En fait, il lui fait même préférer l’amitié, qui obtient la première place des deux sentiments chez le héros parce qu’il semble être le plus complet au niveau de l’apport humain et intellectuel.

      Rolland aborde l’amitié par le biais d’un besoin ressenti par le héros. L’ampleur de la nécessité de l’amitié ne sera saisie par le lecteur qu’au fur et à mesure du récit. Jean-Christophe fait l’apprentissage de la découverte de l’Autre, de soi face à l’autre, de celui qui est devenu ami parce qu’il est semblable à soi par certains aspects, et qui est cependant différent, l’amitié se nourrissant de ces différences. Parmi les hommes, les meilleurs maîtres de Jean-Christophe sont ceux avec lequel il a un lien fondé sur le sentiment d’amitié ou d’amour, Rolland faisant écho à Goethe : “ on n’apprend que de celui qu’on aime ” 1000 .

      À chaque étape de la vie du héros correspond une amitié particulière, mais celle avec Olivier Jeannin est évidemment la plus marquante dans le roman. Nouée par l’intermédiaire de la sœur d’Olivier, Antoinette, Rolland écrit que l’amitié entre les deux garçons s’explique par la “ transfusion d’âmes ” 1001  : le sentiment d’amitié d’Olivier pour Jean-Christophe vient du sentiment qu’Olivier éprouvait pour sa sœur et pour les liens qui avaient existé entre sa sœur et Jean-Christophe ; de même, le sentiment d’amitié qui lie Jean-Christophe à Olivier est né des liens tissés avec Antoinette. Elle les a réunis. Elle est l’amitié exceptionnelle de la vie de Jean-Christophe, celle qui est la plus largement développée par l’auteur. Amitié symbole forgée sur les contrastes entre le personnage allemand et le personnage français, qui réunit ainsi les deux pays voisins en ce début de vingtième siècle.

      Dès la première amitié nouée par Jean-Christophe, la caractéristique essentielle est fixée : l’ami enseigne au héros naïf ce qu’il ignore. Jean-Christophe est souvent dans ces relations d’amitié le récepteur d’un enseignement tant d’un point de vue humain qu’intellectuel. Romain Rolland a construit un héros qui, enfant, est solitaire : le travail de Jean-Christophe empêche toute relation normale à l’âge des jeux, celle de la camaraderie 1002 . Rolland accentue le pathos des premières années du héros. Les objets du décor faisant office d’amis 1003  figurent au lecteur toute la solitude du jeune héros. L’amitié exclut l’entourage familial 1004 . Louisa, la personne la plus proche dans son quotidien, ne peut tenir ce rôle : “ Christophe ne trouvait pas en elle la confidente dont il avait tant besoin. Il s’enfermait en lui. ” 1005 . Avant sa première rencontre amicale, comme le héros n’a alors aucune idée de ce que peut représenter l’amitié, le besoin de Jean-Christophe n’est pas formulé en terme d’ami à trouver, mais en terme de “ confident ”. Le confident est un personnage qui, largement exploité dans toute la littérature, est nécessaire : il a la fonction majeure de permettre une connaissance approfondie du

      héros puisqu’elle permet à l’auteur l’exposition au lecteur de l’intériorité du héros à travers les discours tenus par le héros. Les amitiés de Jean-Christophe lui permettent de s’exprimer sur soi, librement. Ainsi, Rolland installant chez Jean-Christophe le désir de se confier, et son insatisfaction, prépare les grandes rencontres amicales du roman. Toute la construction de la solitude du héros par Rolland doit permettre de préparer le lecteur à la place prépondérante de l’amitié dans le récit. L’auteur martèle la nécessité d’avoir des amis, son héros est en quête d’amis et en rencontre tout au long du roman. La cérémonie avec Otto (“ Est-ce que vous voulez être mon ami ? ” 1006 ), le désir d’une “ amitié fraternelle ” 1007  avec Judith, l’attitude de Jean-Christophe à l’égard des Reinhart 1008 , le “ besoin instinctif de se raccrocher à une sympathie ” 1009  avec Schulz, au Louvre “ un immense besoin de s’abandonner dans les bras d’un ami ” 1010 , sont les manifestations du besoin criant d’amitié pour Jean-Christophe, depuis les premiers âges solitaires.

      Toute la relation avec Otto Dienen (“ Le Matin ”, II), excessive et naïve à l’image de Jean-Christophe, est une première leçon utile sur le rapport à l’autre. Nous l’avons vu, Rolland a construit l’imaginaire de Jean-Christophe à partir des récits du grand-père sur les héros. Et Otto et Jean-Christophe de “ jouer aux amis héroïques ” 1011 , ce qui ne tient évidemment pas du jeu, mais des conceptions en décalage avec la réalité de la vie que Rolland a données à Jean-Christophe. Les lettres échangées participent de cette fiction idéaliste que Rolland fait concevoir aux deux protagonistes, le vocabulaire employé manifestant des projections idéalistes exaltées : fidélité, noblesse, reconnaissance, dévouement 1012 . L’amitié nouée avec Otto est la première confrontation du héros avec les sentiments et ce qu’ils impliquent : la confiance réciproque, la complicité et la protection qu’ils impliquent, les troubles qu’ils provoquent. Rolland, qui ouvre le chapitre “ Otto ” sur le portrait en contraste des deux protagonistes 1013 , s’attache dans le récit à développer la complexité des rapports humains.

      La même illusion est de nouveau vécue avec Judith : quand il la rencontre, “ il ne pouvait encore savoir ce qu’elle avait de décevant. ” 1014 . Le héros, jeune, fait l’apprentissage de l’“ espoir illusoire ” 1015  d’une amitié avec une femme, tant avec Judith qu’avec Colette 1016  ou Grazia 1017 , et si “ une amitié profonde ” 1018  lie Jean-Christophe à la comédienne Françoise Oudon, leur relation est un échec puisqu’elle déborde du cadre strictement amical. Mais tout est formation dans ses expériences d’amitié. L’intérêt des confidences réciproques (les confidences de Judith ou Colette en particulier 1019 ) est d’instaurer chez le héros l’apprentissage de l’échange et de permettre la connaissance de l’intériorité de l’autre 1020 . Rolland immisce au fur et à mesure du récit une volonté de partage

      chez Jean-Christophe. Chaque expérience d’amitié a pour fonction d’approfondir les connaissances humaines mais aussi intellectuelles de son héros. La relation avec Otto Diener permet d’instaurer les attentes de Jean-Christophe en amitié, et prépare la nature de ses futures relations amicales : ce qui attire le héros chez Otto est “ son grand savoir, ce savoir qui lui manquait totalement et dont il avait soif. ” 1021 .

      Rolland opère une distinction dans la relation amicale. L’amitié nouée avec Otto, avec Judith ou avec les Reinhart, appartient au rang des amitiés communes, que Montaigne distinguait de l’union parfaite entre deux amis 1022 . L’auteur crée une situation d’attente de l’amitié véritable :

      

      Que n’eût-il pas donné pour avoir un ami, un seul qui le comprît et partageât son âme ! – Mais bien qu’il fût tout jeune encore, il avait assez d’expérience du monde pour savoir que son vœu était de ceux que la vie réalise le plus difficilement. 1023 

      

      Le lecteur est suspendu au surgissement de cette rencontre espérée et annoncée : “ l’ami inconnu ” 1024  avec lequel Jean-Christophe correspond, Peter Schulz, est cependant une fausse piste sur laquelle l’auteur entraîne le lecteur. Si l’amitié naît bel et bien entre les deux personnages 1025 , elle ne correspond pas à l’union amicale que Jean-Christophe semble destiné à connaître. L’illusion du héros se reproduit dès les premiers moments de la rencontre 1026  mais la ressemblance avec les situations antérieures ne fait pas douter au lecteur qu’une nouvelle déception attend le héros. Rolland a construit deux personnages très contrastés : “ la jeune ardeur ” et les “ paroles candides ” 1027  de Jean-Christophe s’opposent au vieil homme malade, sage et à la vie ascétique 1028 .

      C’est le personnage d’Olivier Jeannin qui sera pour Jean-Christophe le grand ami unique d’une vie, à l’exemple de Montaigne et de La Boétie. Dès le plan initial du roman, Rolland prévoit le caractère exceptionnel de cette amitié et sa prépondérance dans la formation de Jean-Christophe : “ une amitié qui touche à l’amour, une amitié [masculine] /virile/, la plus grande de sa vie ” 1029 . L’attente devenue plus nécessaire encore depuis la disparition du personnage 1030  de Gottfried est enfin comblée. Le personnage d’Olivier, qui doit satisfaire le héros “ avide de s’instruire ” 1031 , n’est pas un maître qui donne des leçons : il fait partager sa culture (“ la Muse de France ” 1032 ) à Jean-Christophe.

      Rolland, au moyen de cette relation d’amitié très forte fondée sur le partage, et donc sur l’enrichissement mutuel 1033 , suggère un moyen d’apprentissage qui laisse de côté un rapport de maître et d’élève. Le modèle de formation qu’il propose est un modèle idéal, ainsi que le révèle l’aboutissement final de l’amitié entre le héros et Olivier. La pensée de Jean-Christophe est alors riche de deux âmes. Même après la mort, le personnage d’Olivier continue à vivre en Jean-Christophe.

      

      Par ailleurs, Romain Rolland fonde l’évolution de Jean-Christophe Krafft sur le passage du péché d’orgueil aux sentiments altruistes. Son héros parvient à une qualité morale bienveillante, la bonté.

      L’auteur évite dans les épigraphes (dans les premiers chapitres de Jean-Christophe) extraits de la Divine Comédie toute mention relative au Fleuve des Enfers, dont le symbole est opposé à l’idée que Rolland véhicule dans son roman. Pourtant, le héros est parfois proche de l’Enfer, en témoignent ses pulsions de suicide. La force qui fonde le héros rollandien est ambivalente, comme le fleuve, puisqu’elle dessert Jean-Christophe lorsqu’un orgueil démesuré l’anime. Gottfried est le premier à mettre en garde le jeune héros contre sa tendance à l’orgueil. Et, l’initiation à la contemplation de la nature incite le héros à tirer une leçon essentielle : “ Du plus petit au plus grand de ces êtres, la même rivière de vie coulait : elle le baignait aussi. ” 1034 . Rolland conduit le héros, au moyen de différentes expériences, à la conscience de l’égalité de tous. Et, il décrit l’évolution d’une force qui apprend à se canaliser et qui du grondement qui la caractérise initialement, parvient tel Beethoven à symboliser un “ océan de volonté et de foi. ” 1035 . Le héros, doué de force depuis la source, ne sait néanmoins pas en user, “ force encore incertaine et mal équilibrée ” 1036 . Il y a un jeu de miroir entre l’orgueil de Beethoven et celui de Rolland qui a reconnu son propre orgueil dans le maître de Bonn. Quand le jeune héros découvre son talent de musicien, il en tire un orgueil qui décuple sa force : “ La force ! cela suffit. Qu’elle emporte tout, comme le Rhin !... ”) 1037 . Tout l’apprentissage du

      héros consistera à faire un bon usage de sa force. L’orgueil du héros doit pour cela céder, devant plus fort que lui. Par son cheminement de l’orgueil à la bonté, et sous l’influence du mythe de Beethoven, le héros rollandien s’inscrit dans la lignée d’autres prodiges : sont convoqués Beethoven et Haendel, “ moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes ” 1038 .

      Le panthéisme rollandien s’incarne dans le héros, à qui est révélée grâce à la nature la présence en tout du Créateur de toute vie : et Jean-Christophe de ressentir l’“ Etre éternel ” 1039  en lui. Mais, cette révélation n’est pas corrélée à un réveil de l’orgueil, bien au contraire. La nature est le lieu dans lequel se manifeste la présence divine et répond au “ désir mystique ” 1040  du héros. Rolland orchestre une quête de Dieu sans résultat tant qu’elle se rapporte à l’institution religieuse : la rencontre avec un prêtre a tourné court 1041 , les tentatives de conversion de Léonhard échouent 1042 , et, les essais de lectures théologiques et philosophiques aboutissent au même échec 1043  parce qu’elles n’apportent pas de réponses satisfaisantes.

      Rolland déplace au fur et à mesure du roman la supériorité de Jean-Christophe ; au sentiment de supériorité, se substitue progressivement la seule supériorité permise. Le récit donne l’exemple d’un apprivoisement de la force, laquelle doit avoir une toute autre destination que celle de servir celui qui la détient :

      

      Toutes ses œuvres étaient des chemins différents qui menaient au même but ; son âme était une montagne : il en prenait toutes les routes ; (…) toutes conduisaient au Dieu, qui siégeait sur la cime. (…) Tous les contraires se fondent en l’éternelle Force. L’important pour Christophe était de réveiller cette Force en lui et dans les autres, (…) de faire flamber l’Eternité. 1044 

      

      Sur le modèle transmis par Beethoven 1045 , Rolland fait acquérir à Jean-Christophe un statut de héros, selon la définition qu’il donne de l’héroïsme : “ J’appelle héros, seuls, ceux qui furent grands par le cœur. ” 1046 . L’auteur agrée la formule de Beethoven, indiquant l’unique supériorité humaine qui soit valorisable, à laquelle accède Jean-Christophe, qui devient par là même héros au sens plein du terme : “ Je ne reconnais pas un autre signe de supériorité que la bonté. ” 1047 . C’est justement l’expérience des sentiments qui permet au héros d’éprouver la bonté de la vie, “ œuvre d’un démiurge bienfaisant ” 1048  :

      

      Il faut tout embrasser, et joyeusement jeter dans la fonte ardente de notre cœur et les forces qui nient et celles qui affirment, ennemies et amies, tout le métal de vie. La fin de tout, c’est la statue qui s’élabore en nous, le fruit divin de l’esprit ; et tout est bon qui contribue à le rendre plus beau(…). 1049 

      

      Rolland décrit le risque de ployer sous les épreuves, lorsque le fleuve Jean-Christophe manque de s’assécher après la mort de l’ami Olivier, seul un “ filet d’eau ” 1050  subsistant. Grâce aux acquis de sa formation, le héros saura retrouver

      

      sa “ force de vie abondante ” 1051  et lui donner un but. Rolland reprendra dans Clerambault l’exemple de Beethoven incarnant le “ Durch Leiden Freude… 1052  qui métamorphose l’orgueilleux : les souffrances ouvrent le héros à la bonté, qui permet de reconnaître la valeur de tous et implique l’indulgence. La contemplation de la nature, “ force renaissante ” 1053 , enseigne à Jean-Christophe “ qu’il en est toujours ainsi, que jamais ne tarit la joie puissante de vivre. ” 1054 . Ainsi, les leçons tirées des différentes épreuves du récit vont conduire à la maturité le héros. Celle-ci se traduit par la transformation de Jean-Christophe en homme humble : “ Adorer sa défaite, comprendre ses limites, s’efforcer d’accomplir la volonté du Maître, dans le domaine qu’il nous a assigné. ” 1055 .

      

      Dans son œuvre symphonique, Rolland orchestre la vie de son héros de manière à ce qu’elle fasse sens pour le lecteur. Pour Beethoven, “ la musique est vraiment la médiatrice entre la vie des sens et la vie de l’esprit. ” 1056  : la recherche du héros musicien dont Rolland fait le récit dans Jean-Christophe consiste en la communion que permet la musique, d’après Beethoven. Jean-Christophe Krafft est en quête d’un accord entre les sens et l’esprit, où formation humaine et formation intellectuelle, au fil des épreuves, doivent permettre de trouver un équilibre en soi.

      Le modèle de formation qu’offre Romain Rolland se conclue par la réussite du héros, laquelle est signifiée par la sérénité. L’homme qui trouve sa place dans le monde, et qui accomplit au sein de l’humanité la mission qu’il s’est fixée, parvient idéalement au ciel clair, serenus. Ainsi, dans le dernier chapitre du roman, “ La Nouvelle Journée ”, le héros a enfin trouvé “ le juste équilibre des puissances de la vie. ” 1057  : il a su harmoniser les sentiments et la raison, “ la symphonie de la raison et de l’instinct s’organise. ” 1058 . Comme “ la musique est un miroir implacable de l’âme ” 1059 , la sérénité à laquelle est parvenu Jean-Christophe s’entend dans son art 1060 . Le héros peut à son tour éclairer les hommes 1061  : sa réussite est un message d’espoir en faveur de l’harmonie universelle.

      Le roman qui commence en musique s’achève avec la Musique, “ amie sereine ” 1062  qui apporte le réconfort de l’intemporalité, bien mieux, de l’immortalité :

      

      Qui chez toi [Musique] fait son nid vit en dehors des siècles ; la suite de ses jours ne sera qu’un seul jour ; et la mort qui tout mord s’y brisera les dents.

      Musique qui berças mon âme endolorie, Musique qui me l’as rendue calme, ferme et joyeuse, – mon amour et mon bien, (…). Nous nous taisons, nos yeux sont clos, et je vois la lumière ineffable de tes yeux, et je bois le sourire de ta bouche muette ; et blotti sur ton cœur, j’écoute le battement de la vie éternelle. 1063 

      

      Même lorsque chacun se tait, il n’y a pas de silence, l’humanité tout entière, éternelle, est là, qu’incarne “ la source Musique ” 1064 . Le Créateur de la vie est le maître supérieur, auquel la raison même de l’homme ne saurait accéder, ce que découvre le héros à l’âge adulte après une somme d’expériences et de réflexions. Rolland clôt la formation par un hommage à la Création : l’ultime œuvre de Jean-Christophe Krafft est un “ cantique à la vie ” 1065 .

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustration 4


PARTIE III.
Jean-Christophe : le Fleuve en mouvement

      

      

      

      

      

      

      

      

      Le fleuve dans Jean-Christophe, le fleuve Jean-Christophe, est symbole de vie. Rolland incarne en le fleuve non seulement un modèle de force, mais un modèle de vie, qui doit porter le héros tout au long de son existence. Jean-Christophe Krafft est la figure du héros qui se forge des valeurs, dont la formation suscite des ambitions et crée des objectifs, dans le but de la constitution d’une philosophie exemplaire.

      De la métaphore fluviale chez Romain Rolland qui s’exprime par une minuscule à l’initiale, il y a passage à un symbole supérieur, matérialisé par la majuscule qui domine le mot et l’idée : le Fleuve. Penchons-nous sur ce qui peut expliquer que, telle une crue, les flots du fleuve se gonflent pour dépasser chez Rolland la métaphore :

      

      J’ai souvent, au long de mes œuvres, repris ces images de la Rivière et de la Mer. (“ Rivière ” est le nom de famille de mon “ Ame enchantée ”. Et mon Jean-Christophe est le fleuve Rhin qui s’achemine vers la mer.) Ce ne sont pas pour moi, des métaphores. Ce sont les voix du Fleuve intérieur. 1066 

      

      Si le fleuve prend la majuscule, lorsqu’il sort de l’emploi métaphorique, en devenant pour Romain Rolland “ intérieur ”, c’est que le “ Fleuve intérieur ” désigne celui à qui va sa reconnaissance, Dieu. Ce Dieu auquel croit Rolland est en lui, mais aussi en chaque homme, il en est persuadé : “ Dieu combattra jusqu’à la fin de la traversée sur le flot des temps, sur l’Océan, Dieu combat en nous, avec nous, par nos bras. ” 1067 . Le dieu personnel hors de tout dogme auquel croit Rolland est le créateur de vie, de toute la Vie, alors la foi rollandienne est une “ foi qui embrasse toutes les Fois ” 1068 . Cette religion du tout qu’embrasse le jeune Rolland imprime durablement en lui une vocation :

      

      Je veux être un Homme ; je ne veux me priver d’aucune des ressources de l’humanité ; je ne veux m’appauvrir d’aucune de ses richesses ; je veux être idéaliste, matérialiste, spiritualiste, sensualiste, panthéiste, sceptique, chrétien, païen ; et je veux être moi en étant tout cela. (…) Je veux des hommes qui vivent de toutes les puissances de la vie. 1069 

      

      Être un homme avec la majuscule, c’est embrasser l’humanité entière et se mettre à son service. Le dieu de Vie a créé la riche et multiple terre des hommes (et des animaux, et des végétaux). Se trouve ici l’origine de la création rollandienne : la multiplicité alimente l’imaginaire panthéiste de Rolland. Cette multiplicité fait couler un flot de mots sous la plume rollandienne. Ses mots alimentent la pensée humaniste. La musique du fleuve vient se faire entendre dans Jean-Christophe, le fleuve des générations qui passent mais dont le limon accumulé est la trace des pensées et réflexions, musique que Rolland transmet à son tour, pour les générations qui suivent. Rolland donne à jouer dans son roman-fleuve la partition de sa jeune existence, mais aussi de son être intérieur. Il s’incarne dans certains de ses personnages, dans certaines situations, toujours pour que l’écho de son expérience nourrisse le récit du développement du héros, et nourrisse son propos humaniste à l’intention du lecteur.

      Dans une filiation avec Rousseau, Goethe et Tolstoï, chez Romain Rolland l’existence prend son sens grâce à l’écriture, si l’œuvre est utile à la formation de l’homme. Rousseau l’affirme dès la préface de l’Emile : “ la première de toutes les utilités ” est “ l’art de former les hommes ” 1070 . En effet, dans Jean-Christophe, la démarche rollandienne consiste en une transmission de valeurs, par l’exemple de vies réelles ou fictives de grands hommes offrant des modèles à suivre, selon la formule goethienne que “ Tout ce qui est grand nous éduque dès que nous l’apercevons. ” 1071 . Il s’agit de transmettre le savoir et les pensées accumulés au fil du temps par ceux qui ont œuvré en faveur du progrès de l’humanité, d’entretenir, comme l’a écrit Malwida von Meysenbug, “ le culte des grands hommes. ” 1072 . Il faut donc convoquer et entretenir la mémoire de la “ foule immortelle ” 1073 . L’homme doit être guidé afin d’accomplir le bien pour le progrès de l’humanité. Tzvetan Todorov s’est attaché à retracer dans Le Jardin

      

      imparfait l’histoire de la pensée humaniste en France, qu’il définit ainsi :

      

      Je dois être la source de mon action, tu dois en être le but, ils appartiennent tous à la même espèce humaine. (…) Or seule la réunion des trois constitue à proprement parler la pensée humaniste. 1074 

      La voie favorisée par les humanistes n’est pas celle des injonctions morales mais celle qui met en valeur les attachements humains, l’amitié, l’amour. 1075 

      

      Dans quelle mesure le vieux courant humaniste peut-elle avoir prise à la fin du XIXe siècle ? Le continent européen, transformé par les révolutions (ou qui en prépare de nouvelles), qui a vu l’émergence du monde ouvrier et de la bourgeoisie, et connu de grandes transformations suite aux découvertes scientifiques, a conscience d’une mutation profonde, qui est génératrice d’inquiétude comme d’espoir. Certains écrivains réalistes, dont Tolstoï, contribuent à alimenter la conscience d’une nouvelle ère en marche. Il y a là selon nous une des raisons de l’engouement que Tolstoï suscite, avec d’autres romanciers russes. Romain Rolland n’a pas manqué de lucidité en reconnaissant en Tolstoï le représentant d’une étape charnière dans l’histoire du monde :

      

      Je le [Tolstoï] vois, comme Jean-Jacques Rousseau, assis sur les ruines d’un vieux monde, qu’il a contribué à ruiner, au seuil d’un monde nouveau, dont il a, sans le vouloir, préparé l’avènement, et qui poursuit sa route au-delà de lui. 1076 

      

      Conscients de l’héritage du “ cher cimetière ” européen (selon la formule de Dostoïevski), les auteurs russes perpétuent aussi les idéaux qui ont conduit à la Révolution de 1789 : “ Rien, qu’un pauvre rayon d’Amour, cette lumière divine de la Fraternité, qui auréole un Tolstoy ou un Dostoïevsky. ” 1077 , écrivait Rolland pendant ses études. Mais, ils donnent un souffle nouveau à la pensée humaniste, puisqu’ils la mettent en perspective avec les questions de leur temps.

      Dans ses écrits de jeunesse, Romain Rolland n’écrit pas sur l’humanisme, il n’évoque quasiment pas le nom de Montaigne (ou Rabelais 1078 ), sur lequel il n’écrit rien de personnel : il est difficile de savoir dans quelle mesure il s’y est intéressé. Il en connaissait forcément la pensée. Par contre, c’est avec William Shakespeare, dès le début de l’adolescence, que Rolland aborde le XVIe siècle, première grande époque de la pensée humaniste. Il lit et relit Shakespeare, et ce qu’il retient du tempérament de Shakespeare, ce qui l’impressionne, correspond à ses aspirations personnelles :

      

      L’homme qui sait épouser toutes les passions humaines, et qui commande à toutes, – qui, comme l’ami d’Hamlet, n’est l’esclave d’aucune… 1079 

      L’homme (…) qui voit la vie comme elle est, qui la prend comme elle est, et qui l’aime comme elle est. 1080 

      

      Déjà, Rolland est profondément attaché aux valeurs de liberté, d’amour de l’homme, et de vérité, qui sont des valeurs humanistes : il croit en l’homme et à sa liberté malgré tout. Contre les scientistes, les humanistes soutiennent “ la possibilité de la liberté ” 1081  et Rolland y croit fermement, qui écrit : “ Rien n’est écrit d’une façon définitive. Liberté de la lutte et du salut. ” 1082 . Certes, il existe un certain déterminisme. Claude Bernard et Auguste Comte ont d’ailleurs largement développé la science déterministe. Les philosophes et écrivains au XIXe siècle ont exagérément mis en avant une explication de l’homme que Taine a ainsi théorisée :

      

      On pourrait énumérer entre l’histoire naturelle et l’histoire humaine beaucoup d’autres analogies. (…). Dans l’une et dans l’autre, la forme originelle est héréditaire, et la forme acquise se transmet en partie et lentement par l’hérédité. Dans l’une et dans l’autre, la molécule organisée ne se développe que sous l’influence de son milieu. Dans l’une et dans l’autre, chaque état de l’être organisé a pour double condition l’état précédent et la tendance générale du type. 1083 

      

      La théorie tainienne reposait sur trois axes : la race, le milieu (géographique et social), et, le moment (l’évolution historique) 1084 . Or, progressivement, la conviction d’un déterminisme familial s’estompe devant la certitude que l’homme reste maître de ses choix, de sa volonté, et qu’il agit donc sur son destin. En revanche, le déterminisme culturel reste prégnant : l’héritage culturel détermine la pensée, pour peu que l’homme veuille bien se donner la peine d’y prêter attention. Rolland, curieux de ce qui a trait au développement de l’esprit, est convaincu que l’homme est maître de son destin, mais que son développement dépend de l’enseignement transmis au fil du temps ; encore faudrait-il le lui remémorer, le contexte politique en particulier ayant tendance à brouiller l’esprit.

      L’histoire et la géographie sont deux domaines de connaissance essentiels pour l’humaniste qui étudie, et réfléchit au monde : “ il lui suffit de prendre connaissance de l’histoire de son pays, voire d’observer ses proches, pour renoncer à l’idée que l’homme est de part en part bon. ” 1085 . Les deux matières de prédilection à l’Ecole Normale sont justement l’histoire et la géographie. Ce que Romain Rolland avait retenu du philosophe Renan, Montaigne l’avait souligné : “ La nature humaine est imparfaite ” 1086 , ce qui n’exclue pas de croire au progrès et de travailler à son développement. Il s’agit d’aimer l’homme tel qu’il est, élément de la Nature parmi d’autres.

      Est-il concevable de relier la démarche rollandienne à la démarche des penseurs humanistes des siècles précédents ? “ N’aimer rien, le mot antipode de la patrie de mon esprit.  1087  a écrit Romain Rolland. En France, la confrontation avec les divers bouleversements de la fin de siècle, et les prémices du conflit qui éclate en 1914, induisent selon nous un réveil de la pensée humaniste, d’autant plus qu’elle offre une alternative à la pensée moderniste autour du progrès scientifique, et à la pensée religieuse. Une lettre de Rolland nous en apporte une première confirmation :

      

      Plus je vois, autour de moi, (dans l’Europe entière), le déséquilibre des pensées, (…) plus je sens la grandeur et le bienfait de l’harmonie de l’âme, que Goethe réalisa, dans une époque non moins troublée, et que nous devons tâcher, à notre tour, d’accomplir en nous et de rayonner sur les autres. 1088 

      

      Romain Rolland est l’auteur d’une sélection de grands extraits de l’œuvre rousseauiste, Les Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau 1089 . Ainsi qu’il l’indique dans Les Pages immortelles, les grands hommes qu’il admire sont des héritiers de Rousseau, notant en guise de conclusion que “ Rousseau n’a point fini de féconder la pensée moderne ” et qu’il transmet par ce texte sa “ personnelle gratitude au poète musicien ” 1090 . Un fil conducteur essentiel aux yeux de Rolland relie Rousseau à Goethe (Schiller, etc.), puis les chefs de la Révolution française, puis Tolstoï… et nous verrons que ce fil conduit jusqu’à Rolland lui-même. Jean-Christophe Krafft devient au fur et à mesure du roman un esprit indépendant et déterminé à fuir les institutions : “ Il ne contentait personne, n’étant d’aucun parti, ou mieux, étant contre tous. ” 1091 . Romain Rolland, esprit indépendant, a toujours prôné l’indépendance de l’esprit, et fait référence à de grands représentants de la pensée humaniste, qui sont aussi des pédagogues. Ces modèles, les “ citoyens du monde ” allemands et Tolstoï, ont tous été influencés par Rousseau, et comme lui ont cherché dans leurs œuvres à transmettre des leçons d’humanité. Rolland rappelle quel précurseur fut Rousseau : “ Toute la pédagogie moderne s’est inspirée de son Emile, de sa connaissance de l’enfant. ” 1092 . L’enfant, avec l’histoire de son développement

      étape par étape en fonction de ses expériences dans le monde, entre en littérature : sujet d’expérimentations pédagogiques, il est l’étendard des convictions des auteurs, pour la construction d’une humanité fidèle à des valeurs (Le jeune Werther et les Wilhelm Meister de Goethe, les romans de Dickens, jusqu’à Jean-Christophe). La conception renouvelée par Rousseau de la pédagogie inspire des essais aux écrivains, qui se font pédagogues, ainsi Tolstoï désirant réformer l’instruction en Russie, qui propose de nouveaux modèles de développement de l’homme 1093 . À la suite du penseur genevois, ses héritiers ont également pratiqué l’introspection, et des analyses de leur existence comme de l’humanité, ont tiré des leçons transmises par le biais de leurs romans, drames, et essais. Comme eux, la démarche d’écriture de Rolland consiste en une transmission à la jeune génération, pour l’avenir : il faut, selon la formule de Malwida von Meysenbug, “ transmettre son idéal pour le voir refleurir rajeuni ” 1094 . Nous verrons que le procédé dont Rolland use pour former le lecteur à l’héritage humaniste consiste en un partage des valeurs.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


A) Philosophie de vie humaniste qui s’en dégage

      

      Le fleuve, ou la rivière 1095 , c’est toute l’histoire de Rolland : “ Je suis d’un pays de rivières. Je les aime comme des êtres vivants… ” 1096 . Comme le fleuve, la pensée est vivante, elle survit à ceux qui l’ont alimentée et elle suit son cours vers une destination unique. Les idées s’accumulent tel le limon du fleuve, et les flots de la pensée grossissent tout en poursuivant le même but, qui se rapproche toujours un peu plus.

      La défense et la propagation des idéaux en faveur de l’humanité est l’histoire d’une longue tradition de transmission, telle un fleuve. Brièvement, nous rappelons que la pensée idéaliste moderne commence essentiellement avec Rousseau et Diderot, dont les écrits ont beaucoup contribué à

      l’avènement de la Révolution française : ils ont transmis aux révolutionnaires français (mais pas seulement) leurs grands idéaux sur l’homme, la civilisation, la liberté, etc. Ces précurseurs, ainsi que la Révolution de 1789, conduisent à la réflexion de Kant sur l’histoire. L’humanisme classique allemand est en marche. En effet, avec d’autres, Johann Gottfried von Herder 1097  poursuit et prolonge la pensée kantienne : il assène dans les Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, démonstration philosophique à l’appui 1098 , que “ L’humanité est le but de la nature humaine ” 1099 . Les ouvrages de Herder influencent Goethe (une collaboration en naîtra), Schiller et plus généralement le mouvement du Sturm und Drang. Hegel, de même, défend l’idée du développement progressif universel. Les étapes de la pensée idéaliste moderne qui, de génération en génération, parvient jusqu’à la fin du dix-neuvième siècle, sont donc jalonnées de noms et d’événements qui marquent Rolland 1100 . Voici schématiquement, le parcours de cette transmission du point de vue rollandien, jusqu’à Malwida von Meysenbug influencée par les écrits de Goethe et de Schiller, laquelle entérine la formation de Romain Rolland à la pensée idéaliste. Remarquons ici que Rolland ne viendra que tardivement aux précurseurs de la pensée idéaliste moderne : il lit Diderot au tournant du siècle, et l’ensemble de l’œuvre de Rousseau bien plus tard. Or, Malwida von Meysenbug ne mentionne jamais Diderot et Rousseau dans ses Mémoires, qui sont jalonnés des lectures marquantes effectuées au cours de sa vie. Il est possible, tout en ayant probablement connaissance de leurs écrits, que Malwida von Meysenbug n’ait pas guidé le jeune Rolland vers la lecture de ces philosophes. L’idéaliste allemande mentionne par contre ses lectures de Hegel 1101  et spécialement de Goethe, dont Poésie et Vérité, Faust, ainsi que les Entretiens de Goethe avec Eckermann dont elle insère des citations 1102 . Dans les Entretiens justement, Eckermann rapporte une conversation entre Hegel et Goethe 1103 , les discussions avec Goethe au sujet de la philosophie hegelienne, et l’enthousiasme de son maître à la lecture de Diderot 1104 .

      

      L’âme idéaliste se caractérise par une démarche de défense et de transmission 1105  des idées absolues telles que la bonté, la fraternité, la vérité et la liberté. Elle n’est pas forcément incompatible avec le réalisme, elle s’inscrit aussi dans le réel : l’expérience de la vie quotidienne participe d’une compréhension et d’une action qui conduisent aux valeurs idéales et les valorisent. Romain Rolland défend ce point de vue dans un bref essai de 1900, “ Le Poison idéaliste ” 1106 . Il rejette l’idéalisme qui se coupe du réel, “ le faux idéalisme ” 1107 , faisant une allusion notable à la philosophie kantienne 1108 . À la sphère des idées pures, il oppose un sentiment de devoir qui doit s’exercer pour le bien de tous : “ Idéalistes, réalistes, tous ont le même devoir : prendre pour base l’observation réelle, les faits réels, les sentiments réels. ” 1109 . La création dans l’écriture est une action en soi, qui a un but d’action sur qui la reçoit, ainsi que l’écrit Rolland : “ Il n’est pas bon de trop rêver. La rêverie n’est pas inoffensive dans un monde où il faut constamment agir et surveiller l’action. ” 1110 . C’est pourquoi sa démarche s’inscrit également dans le réalisme, avec un objectif clairement établi :

      

      On a courageusement combattu pour la vérité en politique. Il n’est pas moins nécessaire de la défendre en art. L’une n’est pas distincte de l’autre. (…) Il faut cultiver dans les âmes l’amour, le sens, le besoin impérieux de la vérité, l’habitude, la nécessité de voir clair dans les choses et dans les êtres (…). 1111 

      

      Rolland incarne l’esprit idéaliste par excellence, soucieux d’élever l’homme grâce au travail de la pensée et grâce aux expériences, dans un dépassement de sa simple individualité, pour le faire réfléchir à l’humanité et agir en fonction de ses capacités, pour elle : “ La vie est dans la communion des hommes. Reformons-la ! ” 1112 . Malwida von Meysenbug, formée par le rationalisme

      français et l’esthétisme goethien 1113  lui-même forgé par Herder 1114 , a donné à Romain Rolland l’exemple vivant de ce que Goethe indique à Eckermann : “ il est du devoir de chacun, quelque modeste que soit sa sphère, d’assurer la victoire à l’idéalisme ” 1115 . Ainsi, l’esprit idéaliste de Rolland est imprégné de celui de Malwida von Meysenbug, qui était soucieuse de transmettre les traditions idéalistes à une Allemagne se modernisant : Rolland a les mêmes aspirations pour la France, qui entre dans une nouvelle ère avec le vingtième siècle.

      La formation aux idéaux est rendue possible grâce à une démarche de connaissance discursive, la transmission des idéaux passe par les réflexions modélisées, ou si l’on veut les références à des modèles qui ont pensé les idéaux. Les diverses expériences de la vie, telles que la relation à autrui et au monde et l’observation de la nature contribuent grandement à se former aux idéaux. Par suite, une fois la formation acquise, il appartient à l’esprit idéaliste de faire œuvre de transmission. En accord avec Beethoven 1116 , Rolland est convaincu de la mission de l’artiste, croyant au devoir d’être utile par la création. Rolland a le modèle des penseurs idéalistes qui ont transmis les idéaux visant à élever l’homme grâce à leurs écrits :

      

      Cette union du sujet et de l’objet, cherchée par Goethe et par Hegel dans un développement dialectique, ne s’accomplit que dans et par l’activité pratique. À la pensée est assigné l’objet de déterminer l’action sociale, qui modifiera le réel. 1117 

      

      Il a l’exemple d’hommes politiques qui ont transmis leurs idéaux grâce à l’action (les révolutionnaires français, russes ou italiens). Il a aussi l’exemple de l’action sociale de Malwida von Meysenbug. Rolland ne suivra pas ces deux dernières voies, parce que le mode de transmission dont il se sent capable est celui de l’expression artistique, selon la formule de Beethoven : “ Pourquoi j’écris ? – Ce que j’ai dans le cœur, il faut que cela sorte ; et c’est pour cela que j’écris. ” 1118 .

      

      Dans Jean-Christophe, coïncident plusieurs fleuves se rattachant à l’histoire de Rolland. La formation aux idéaux est construite par Rolland à partir d’une voie idéaliste fondée sur la défense d’idées absolues, et à partir d’une voie réaliste fondée sur l’expérience des idéaux. Jean-Christophe est l’incarnation d’un auteur qui a le souci sincère d’évoquer son expérience passée (et en cours) pour transmettre des convictions idéalistes. Mais, le roman est aussi jalonné par l’intertexte du discours idéaliste tenu par les prédécesseurs de Rolland. Ce dernier reconnaît en Shakespeare et Goethe “ les deux maîtres de l’harmonie ” car ils ont “ résolu la conciliation des inconciliables : rêve et action, pessimisme et optimisme, l’idéal et le réel. ” 1119 . Rolland s’est employé à conjuguer les deux voies du réel et de l’idéal, dans une posture de transmission visant à faire progresser l’homme, et par suite l’humanité. Ainsi,
Rolland poursuit dans le roman Jean-Christophe une longue tradition
humaniste, idéaliste, historique. Voyons dans quelle mesure Rolland a incarné son expérience dans son œuvre fleuve, et quel discours de défense des idéaux il transmet, témoignant d’une idée de la formation fondée sur la nature, le cœur et la raison.

      

      


1) Incarnation de Romain Rolland dans le roman

      

      Jean-Christophe est un roman à forte charge autobiographique. Il est refuge et reflet. Refuge d’un rêve de jeunesse, et refuge des idéaux rollandiens 1120 . Reflet de l’expérience rollandienne 1121 , et reflet d’une démarche d’action par la création. Romain Rolland écrit un roman qu’il conçoit durant les premières années comme un projet intime, qu’il évoque de manière vague à son entourage proche. Il tient à cette création et y met beaucoup de lui-même, car elle lui sert de jardin secret, en une période qu’il ressent comme transitoire dans son existence : “ Le Jean-Christophe que je portais en moi, comme une femme son fruit, m’était ma Burg inexpugnable ” 1122 . Le roman qui s’écrit à partir de 1896 est le reflet d’une existence en train de se vivre. Il est donc un roman du réel qui se voudrait presque pour Rolland, au début de sa rédaction, à l’échelle même du temps de la vie de son auteur :

      

      Il faut dire je suis très peu pressé de l’écrire, et que dans mon intention, il doit vivre avec moi jusqu’à la fin de ma vie ; car c’est l’histoire de mon âme transposée en un plus grand que moi. J’y veux mettre tout un monde, tout mon petit monde, le reflet de tous les grands événements modernes dans une vie d’artiste. 1123 

      

      Si Romain Rolland tient à préciser dans son Introduction à Jean-Christophe rédigée en 1931 que son roman n’est pas un roman à clef 1124 , il concède l’évidence d’un roman qui emprunte beaucoup à l’entourage rollandien 1125 . Rolland se joue de l’insaisissable, sa personnalité pudique répugnant à reconnaître ce qu’il livre de lui dans la fiction, brouillant volontiers les pistes du chercheur et du lecteur. C’est aussi que, comme Olivier-Henri Bonnerot l’a écrit à juste titre, “ On est rarement en présence d’une existence aussi dérobée, aussi complexe. ” 1126 . Si la réception de l’œuvre rollandienne, plusieurs décennies après sa publication, permet d’éviter l’écueil d’une lecture et d’une analyse qui seraient orientées, puisqu’elle permet de mettre à distance un contexte parfois encombrant, il est néanmoins plus difficile, à cette distance, de mesurer toute la machine qui a justifié, à l’époque, le brouillage des pistes. À l’inverse, certaines clés faciles à résoudre grâce au contexte pour le lectorat de l’époque de la publication de Jean-Christophe le sont moins pour nous aujourd’hui.

      

      Les points indiscutablement liés à la biographie de Rolland ont rapport avec sa formation : ce sont autant d’itinéraires croisés entre ceux de Rolland et ceux empruntés par ses personnages. Ici interviennent, mis en perspective, la question du refuge d’un rêve de jeunesse et le reflet de la formation rollandienne.

      Le travail est une des marques d’identification de Romain Rolland, dès sa jeunesse 1127 . Le thème du travail acharné est largement développé dans Jean-Christophe, avec la ténacité et les heures de travail des deux amis, Jean-Christophe en musique et Olivier dans ses études 1128 . Rolland construit en Olivier un double de ses années de formation intellectuelle : le personnage de Jeannin prépare le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, “ vie de privations ” 1129  que compensent les sorties au théâtre ou au concert 1130 . Car Olivier a une âme d’artiste, il est musicien, transporté par les symphonies de Wagner et de Beethoven. Le mal-être qui caractérise Olivier 1131  est également significatif de ce qu’a connu Rolland pendant ses jeunes années, lorsque l’état d’esprit de son époque le déroute mais que les intellectuels n’apportent pas le secours espéré 1132 . Comme Rolland, sous l’emprise familiale, Olivier est tenu à la réussite 1133 . Heureusement, il adore lire, il dévore les livres, et s’il échoue une fois avant de réussir à entrer à l’Ecole Normale, ses lectures lui sont une nourriture bienfaisante, écho de l’expérience rollandienne 1134 . Entré à l’Ecole Normale, le double de Rolland subit “ les occupations et les soucis de son Ecole, la fièvre intellectuelle, les examens, la lutte pour la vie ” 1135 . Sa formation doit lui garantir un confort matériel : il est assuré d’avoir une situation en devenant professeur.

      De même, les rencontres formatrices de Jean-Christophe Krafft sont celles du jeune Rolland : il installe son héros dans une certaine pratique de l’autodidactisme. Mais, si Rolland ne s’est pas égaré comme son héros dans des lectures hasardeuses grâce à sa solide formation scolaire, il a pratiqué un autodidactisme en art, en partant à la découverte de ce qui se joue dans les salles de concerts, de ce qui est exposé dans les salons. Rolland a beaucoup appris grâce à ses rencontres, comme nous l’avons vu avec Malwida von Meysenbug, ou avec Péguy. Il a repris dans Jean-Christophe le conseil d’Isidore de Breuilpont, qu’il avait questionné pour compléter sa formation musicale, et de qui il avait obtenu cette réponse :

      

      Faites votre éducation vous-même ! Attachez-vous à une, deux ou trois œuvres. Creusez-les, découvrez tout ce qu’elles renferment, comprenez-les, épousez-les ! 1136 

      

      Ainsi, Rolland construit un héros qui fait son éducation en s’immisçant au cœur de la société, de la nature, et qui bénéficie, comme lui étant jeune, de rencontres providentielles qui nourriront la réflexion sans constituer un enseignement en bonne et due forme. L’importance de l’échange que permet l’amitié traduit l’expérience rollandienne. Rolland fait revivre l’amitié nouée avec Sofia Bertolini dans la relation de Jean-Christophe et Olivier 1137  ; Malwida von Meysenbug, qui les a fait se rencontrer, a permis que s’opère
une “ transfusion d’âmes ” 1138 . Jean-Christophe qui se lance dans des discussions enflammées avec Schulz, ressemble à Rolland avec Isidore de Breuilpont. A la différence près que Schultz est plus dans l’amateurisme que le marquis de Breuilpont, musicien et musicologue averti 1139 . Même le type de relation entretenue par Jean-Christophe et Olivier est plus faible que la relation intellectuelle de Romain Rolland et Malwida von Meysenbug. Les deux personnages amis sont de la même génération et n’ont pas une grande expérience de la vie, ni le recul suffisant pour guider l’autre ; ils commettent tous les deux beaucoup d’erreurs, aucun n’est un sage. Ces rencontres, qui ont été essentielles pour Rolland, sont reproduites à une échelle plus faible parce que le héros se doit d’expérimenter seul un certain nombre de domaines (ce qui permet aussi d’alimenter le récit).

      Les valeurs auxquelles Rolland adhère sont transmises en partie grâce à son double dans la fiction. Le personnage d’Olivier est conçu pour être le représentant de la pensée humaniste, issu d’une famille “ de beaux esprits et humanistes ” 1140 , il possède “ une curiosité d’esprit large, subtile, ouverte à tout, qui ne niait rien, qui ne haïssait rien, qui contemplait le monde avec une généreuse sympathie ” 1141 . Néanmoins, le revers d’une pensée humaniste trop détachée du réel à cause de ses idéaux est développé par l’auteur, qui souligne le danger d’un manque de lucidité, illustré avec les malheurs de la famille Jeannin. Les enfants Jeannin ont droit à une éducation totalement libre, celle-là même vantée par Rousseau (il n’est pas cité), que Rolland montre du doigt car Olivier et Antoinette sont “ aussi mal préparés que possible à la lutte pour la vie ” 1142 .

      Romain Rolland a nourri le roman avec les étapes qui ont jalonné sa propre jeunesse. Les expériences sociales d’Olivier et de Jean-Christophe ressemblent à celles que Rolland a connues, d’autant plus difficiles pour un provincial (surtout s’il est mystique et rêveur, comme Olivier) 1143  qui se retrouve à Paris :

      

      Entièrement isolé à Paris, où j’avais apporté de ma province nivernaise une âme d’Olivier de Jean-Christophe, tout à la fois délivrée et en révolte, ivre de rêves et de musique, ignorante de la réalité et la découvrant chaque jour à mes dépens, en constant état de guerre contre cette ’Foire sur la Place’, que je devais plus tard assaillir sans mesure, pour tout ce que j’en avais souffert. 1144 

      

      L’incarnation de la formation sociale de Rolland est particulièrement perceptible dans le roman. La vie d’Olivier conçue “ sur une foi brûlante, faite de stoïcisme, de religion, et de noble ambition ” 1145  est celle du jeune Rolland, âme sensible qui se heurte à la réalité sociale. Rolland insiste sur le malaise des deux amis évoluant dans un environnement auquel ils ne sont pas préparés : c’est pour Olivier la “ souffrance de la solitude morale ” 1146 , pour Jean-Christophe Krafft c’est “ l’antagonisme qui s’accusait entre Paris et lui ” 1147 . La virulence de “ la Foire sur la place ” trahit le désabusement rollandien suite à sa confrontation avec la société et avec en particulier le monde des lettres et arts, toute une société élitiste qui l’a meurtri 1148 . Rolland, dans un songe éveillé, vers la fin de sa vie, se souvient de son héros Jean-Christophe, établissant le parallèle entre le personnage et lui-même :

      

      Je reconnais le paysage de cette “ Foire sur la Place ”, où passe le jeune Don Quichotte, mal dégrossi, qui a bien besoin encore d’être poli et repoli sur la meule au rémouleur (…) Je le reconnais, c’est Jean-Christophe. – Et c’est moi-même. Je l’ai été, dans les dix ans qui terminèrent l’autre siècle. Non pas, sans doute, le portrait physique. Mais quant au portrait moral, j’en réponds ! Pour le peindre, je n’ai eu qu’à copier l’image, dans mon miroir. 1149 

      

      Lorsque le “ cœur d’artiste un peu sauvage et fier ” 1150  d’Olivier a le dessus sur la raison, Rolland imaginant de faire démissionner son personnage, la démission d’Olivier est condamnée par le narrateur : son avenir matériel devient incertain alors que la réussite de ses études à l’Ecole Normale lui promettait un bel avenir. Pourtant, l’acte d’Olivier est la projection d’un souhait irréalisé par Rolland : mais la condamnation qui intervient traduit une réalité éprouvée par l’auteur. En effet, malgré le dégoût et les difficultés d’Olivier, c’est bien grâce aux années d’études (en école préparatoire puis à l’Ecole normale supérieure), à l’enseignement érudit reçu pendant sa formation, qu’il peut à son tour enseigner ses connaissances littéraires, historiques à Jean-Christophe, et prétendre écrire avec plus de sérieux.
De même, Rolland inscrit en Olivier une absence de vocation comme

      professeur 1151 , similaire à la sienne à l’époque des études à l’Ecole Normale, et qui explique la démission. Enfin, Olivier Jeannin incarne le parcours de formation contrarié de Rolland. Il est un littéraire et un musicien (qui n’a pas l’opportunité de suivre une formation musicale) 1152 , mais à contrecœur il suit la formation qui doit le conduire au professorat. Il rêve d’être un écrivain, ses œuvres connaissent l’échec. Les désillusions d’Olivier suite à un parcours de formation inadapté aux désirs profonds sont celles de Rolland.

      Mais, le roman rollandien est aussi le refuge d’un rêve qui va pouvoir être incarné, tant il est vrai que “ les existences qu’invente la littérature de fiction, en plus des Mémoires et des biographies, sont topographiquement des utilisations de détours non utilisés ou, en tant que tels, non décrits. ” 1153 . Il nous semble justifié de considérer Jean-Christophe comme une “ sorte d’exutoire ” 1154  pour Rolland, un exutoire aux frustrations du parcours de l’homme et de l’artiste. À bien des égards, il nous paraît nécessaire de concevoir Jean-Christophe comme le roman du rêve. Ce rêve est nourri des désirs de Rolland et de ses déceptions : déception suite à la carrière que lui avait fait miroiter Isidore de Breuilpont 1155  mais que Rolland n’a pu embrasser, déception suite à cette carrière d’hommes de lettres qui ne se lance pas (les pièces de Rolland ont connu l’échec). Happé un moment par ses désillusions, menacé d’ankylose, Rolland réagit en exploitant son rêve et les souhaits intimes qui bercent ses songes : il conçoit Jean-Christophe Krafft, le génie qu’il aurait voulu être. La confirmation vient de Rolland, écrivant au sujet de l’artiste :

      

      Ses œuvres disent exactement le contraire de sa vie, – ce qu’il n’a pas pu vivre. L’objet de l’art est de suppléer à ce qui manque à l’artiste. ’L’art commence où la vie cesse’, a dit Wagner. 1156 

      

      Ainsi, le roman pour Rolland est selon nous la projection de son rêve d’une formation musicale qui aurait pu faire de lui un génie musicien.

      

      L’incarnation de Romain Rolland dans son roman, c’est donc l’histoire de ce qui vient de la formation et de l’expérience vécue par tout artiste. Expérience de ce qui échappe, car il faut bien admettre que l’entrelacs des lectures, des souvenirs, des modèles et références, de l’inconscient, fait que l’écriture dépasse les intentions de Rolland quant à son œuvre fleuve.
Jean-Christophe est de veine autobiographique mais qu’il est aussi l’entreprise d’une biographie en marche. L’orgueil de Jean-Christophe Krafft, c’est celui de Rolland, qui dès l’enfance a nourri des “ rêves de gloire, de grandeur héroïque et littéraire… ” 1157 , à qui est reproché ce défaut pendant l’adolescence (mais dont il se défend alors 1158 ), qui reconnaîtra plus tard sa “ ridicule prétention ” 1159 . L’orgueil dont Rolland a nourri son héros est bien l’incarnation de son propre tempérament orgueilleux, dont il ne peut se cacher auprès de ses proches 1160 . Avant les premières épreuves de la vie, Rolland n’est pas gêné par son
orgueil, dont il fait même un trait distinctif de sa personnalité, comme un moteur à son existence 1161 . Le cheminement que l’auteur de Jean-Christophe fait suivre à son héros, de l’orgueil à la bonté, est le cheminement que l’expérience de la vie lui fait emprunter. Avec l’expérience, Rolland revient sur sa certitude de jeune homme de ne pas guérir de son orgueil. S’il réalise qu’il faut contrecarrer l’orgueil pour être bon, que la vie blesse l’orgueilleux en le ramenant à la réalité, et qu’il en fait la leçon dans son roman-fleuve, les biographes de Rolland savent avec précision que la pratique a été difficile pour notre auteur… Néanmoins, Rolland fait la leçon dans Jean-Christophe, une leçon que peut-être il se répète pour lui-même. En effet, sa formation sur ce point est toujours en cours ; la prise de conscience a commencé mais elle est assumée plus tard. Rolland apprendra avec le temps ce qu’il enseigne au lecteur : point d’orgueil qui tienne, mais “ Egalité ! ” 1162 , égalité de tous, de “ toute l’échelle des êtres ” 1163 . C’est ici l’expression de l’idée d’homogénéité de la nature, acquise au cours du XIXe siècle, “ siècle qui avait moins à l’esprit la supériorité de quelques-uns que l’égalité de tous dans l’univers. ” 1164 .

      La quête de l’harmonie que poursuit Jean-Christophe Krafft est modelée sur l’expérience de Rolland, qui s’est engagé dans la même recherche et qui lutte encore alors qu’il rédige son roman-fleuve. Évoquant Nietzsche, Rolland écrivait en 1909 : “ j’ai besoin de plus de calme et d’harmonie en moi et autour de moi. ” 1165 . L’évolution de Romain Rolland, que ses personnages dramatiques reflètent 1166 , est souvent proche du héros de Jean-Christophe : l’alternance entre pessimisme (voire nihilisme) et bonheur de vivre, la quête de la sérénité. Et, dans L’Ame enchantée, Rolland montrera une fois encore, grâce à Annette Rivière, la nécessaire quête de “ l’harmonie de l’esprit, qui est notre suprême vérité. ” 1167 . L’évolution de Jean-Christophe reflète la quête rollandienne de la sérénité. Le roman rollandien est le refuge des idéaux forgés au fil des années de formation, reflétant une démarche d’action par la création.

      

      Avec Jean-Christophe, nous voyons une “ puissance intérieure qui finit par trouver passage ” 1168  : la force intérieure de Rolland émerge dans ce roman qu’il a rêvé si longtemps. Rolland est parvenu à puiser dans son expérience de vie et dans son expérience de lecteur. Et, comme “ il y a toujours place pour
le rêve ” 1169 , la réalisation du rêve de Rolland nourrit un autre rêve en profondeur : “ [celui] qui ’fait’ un roman exprime par là même un désir de changement (…) de toute façon il refuse la réalité empirique au nom d’un rêve personnel ” 1170 . Ce rêve de Rolland l’idéaliste est de susciter l’action en faveur du progrès de l’humanité. Jean-Christophe est une entreprise d’action pour Rolland : “ Christophe, mon fils, l’esprit de combat, l’homme qui crée. (…) L’enfant de chair, ou d’esprit, vous relie à la marche en avant de la communauté. ” 1171 . En pleine rédaction de Jean-Christophe, Rolland se posait encore la question de la forme possible d’engagement de l’écrivain dans les conflits qui menaçaient son époque : l’engagement est un enseignement, d’un autre type certes, mais il participe d’une même volonté formatrice à l’égard des destinataires. Quand en 1908 les rumeurs d’une guerre franco-allemande se propagent à nouveau, il réfléchit à la conduite à adopter : “ quel est le devoir des intelligences libres et humaines, des petits-fils de Goethe, des grands Européens, en face de ce Destin meurtrier comme la Fatalité qui poursuivait les Atrides ? ” 1172 . La réponse est contenue après la question : il décide de “ traiter la question redoutable dans Jean-Christophe ” 1173 . Ainsi, c’est décidé, il s’engage dans la fiction, et par là même, en cherchant à mobiliser la réflexion, se fait l’ami de tous. Pendant la rédaction de Jean-Christophe se manifeste une ambition rollandienne plus large, quoique là encore destinée à un public restreint, la jeunesse :

      

      Nous aussi nous leurs transmettrons un peu de la divine lumière consolatrice et sereine, qui brillait dans les yeux de notre Malwida, et qu’elle-même avait puisé dans le cœur héroïque de ses grands amis. 1174 

      

      Les rencontres amicales dans Jean-Christophe traduisent le souvenir de Rolland, et sa conviction d’une formation extrêmement riche dans ce type de rapport amical (voire filial). Le même fonctionnement, autour de rencontres qui forment les personnages, est opéré dans L’Ame enchantée : l’héroïne Annette, comme son fils Marc, accomplissent leur formation humaine, intellectuelle et politique grâce à des rencontres décisives. La valeur humaniste la plus essentielle aux yeux de Rolland, celle avec laquelle il fusionne naturellement, est l’Amitié. Valeur ô combien défendue et encouragée par les humanistes du XVIe siècle. Dès sa jeunesse, Rolland a des amis français comme étrangers, et les amitiés les plus chères seront en général internationales : ensemble, ils semblent incarner les derniers humanistes 1175 . Son roman Colas Breugnon (écrit avant la guerre mais publié en 1919) apparaît par bien des aspects comme une œuvre humaniste dans laquelle Rolland exalte la joie de vivre, le bonheur fraternel, la vertu de l’amitié incarnée par trois compères bien différents 1176  mais qui savent s’entendre et se réjouir ensemble 1177 . C’est une réaction au ciel européen qui s’obscurcit, “ un besoin invincible de libre gaieté gauloise ” 1178 , parce que Rolland a retenu ce “ précepte renanien ” : “ La vieille gaieté gauloise est la plus profonde des philosophies… ” 1179 .

      

      Mais, l’amitié imaginée entre Jean-Christophe et Olivier, qui intervient après des années de réconfort grâce aux grands écrivains et musiciens, est aussi celle dont rêve encore et toujours Rolland 1180 . Ses compagnons les plus sûrs sont des morts. L’amitié nouée entre l’allemand et le français dans Jean-Christophe est une relation idéalisée, nourrie par les déceptions de Rolland vis-à-vis de Suarès essentiellement. Le hasard, qui dans la fiction, a permis la rencontre et l’histoire rocambolesque de Jean-Christophe avec Antoinette et a entraîné l’amitié avec Olivier, manque à Rolland 1181 . De plus, malgré une vocation désavouée de professeur, Olivier a comme caractéristique d’être pédagogue : nous avons vu quel enseignement Olivier prodigue à Jean-Christophe. Cette rencontre incroyable de Jean-Christophe avec la sœur d’Olivier, débouchant sur la relation unique vécue par le héros avec Olivier, est aussi un moyen, tiré de l’expérience de Rolland, de montrer la valeur d’une amitié qui a pu se nouer. Amitié qui est alors à défendre, à protéger, à alimenter. Elle permet de faire vivre l’idéal de fraternité entre les peuples cher à Rolland, qu’il a vécu (avec l’allemande Malwida von Meysenbug, avec l’italienne Sofia Bertolini).

      Il nous semble que la nouvelle vie du personnage d’Olivier (après son mariage raté) dans l’engagement social et politique est caractéristique d’une volonté d’action de la part de Rolland. Cette étape du roman participe du rêve d’action rollandien, mais à cause de sa timidité et de ses problèmes de santé Rolland se sent dans l’incapacité de l’action physique. Pourtant, l’engagement d’Olivier est le reflet d’une démarche d’action de Rolland. Elle est annonciatrice du pas supplémentaire dans l’action que franchira Rolland avec ses articles pacifistes au moment de la guerre 1914-1918, dont il a sans doute été capable parce qu’il portait en lui cette volonté d’agir.

      Rolland est fasciné par la Révolution française, et même par toutes les révolutions, par toutes ces périodes d’incroyables renversements de ce qui a été mis en ordre des siècles durant. Il construit avec son héros Jean-Christophe un autre grand adepte du renversement de l’institutionnalisé. Fantasme de révolutionnaire inassouvi, d’un homme enfermé trop jeune dans les institutions

      pour voir naître en lui, et l’audace, et les forces, capables du renversement ? Oui, certainement. Mais, Rolland mésestimait ses forces, il a trouvé dans l’écriture une puissance (comme le génie qu’il dépeint dans son roman, comme le modèle Beethoven) telle qu’il a bousculé à tout-va les institutions, les partis, toutes les strates de la société. Il a commencé à bousculer un lectorat qui va vivre le pire avec la guerres.

      Jean-Christophe est le roman de la projection des vœux idéalistes de Romain Rolland. Pendant la rédaction de son roman, il manifeste en écho à Montaigne 1182  un besoin naturel en lui : “ Ma joie et mon devoir sur terre est de comprendre le plus que je pourrai du monde et de tâcher de défendre et de conserver intacte la lumineuse raison, outragée par tous les partis ” 1183 . Et, il donne à son héros Jean-Christophe la même empreinte, celle d’une soif de connaissance :

      

      Aimer, connaître, toujours plus. Voir et apprendre à voir. Il [JC] avait fini, non seulement par admettre chez les autres des tendances d’esprit qu’il avait autrefois combattues, mais par s’en réjouir : car elles lui paraissaient contribuer à la fécondité de l’univers. 1184 

      

      La connaissance la plus ample est salutaire pour faire naître le grand esprit humaniste que Romain Rolland espère voir se développer. Si le héros de Rolland apprend jusqu’à la fin de son existence, c’est qu’il incarne la volonté rollandienne d’une quête constante, d’un enrichissement perpétuel. Le fleuve

      demande à grossir encore et toujours :

      

      Et il y a des moments (…) où l’on sait très bien que d’ici peu, je dois rencontrer un nouvel affluent intellectuel, qui élargira et modifiera un peu mon cours. Je ne sais pas quel il sera ; mais je sais qu’il sera. (…) C’est une grande joie d’agir, mais une joie plus grande d’être agi. 1185 

      

      Le développement de l’homme n’est jamais achevé, la mort seule peut venir l’interrompre. D’où la nécessité de continuer de chercher, chercher à découvrir, découvrir qu’il y a toujours à apprendre, et apprendre jusqu’à la mort. La réflexion sur le cheminement formateur de l’homme se poursuit dans d’autres œuvres de Rolland, ainsi écrit-il dans L’Ame enchantée :

      

      L’être est enfoui comme un grain au fond de la substance, dans l’amalgame d’humus et de glaise humains, où les générations ont laissé leurs débris. Le travail d’une grande vie est de l’en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et souvent, l’accoucheuse est la mort. 1186 

      

      Et après la mort, qui sait… ? Il reste forcément des traces, comme nous le verrons un peu plus loin.

      Remarquons enfin que Rolland n’a pas forgé la personnalité de Jean-Christophe Krafft à partir de la sienne. Il en résulte que la quête du héros fonctionne autrement que celle de son auteur. Les “ romanciers du moi ” construisent leur personnage “ sur le modèle du disciple errant ” 1187  comme l’écrit Pierre Citti, et il nous semble que Rolland construit son héros sur le modèle du disciple errant qui, de par son caractère, ne peut tolérer d’être

      un disciple. Alors, Jean-Christophe Krafft est un miroir de la quête rollandienne qui donne un reflet déformé, puisque Rolland avait été désireux d’incarner le rôle de disciple, nécessairement induit par le fait de vouloir trouver un maître, et qu’il a erré consciemment de manière à se placer en disciple d’un maître :

      

      Un adolescent a bien plus besoin qu’un homme mûr d’une foi dont il ne doute pas, jusqu’au moment où il sera assez fort pour pouvoir être libre et créer lui-même, s’il lui plaît, sa foi. Il est une plante délicate, qui a besoin de tuteurs. 1188 

      

      Quant à Jean-Christophe Krafft, il incarne le disciple errant qu’a été Rolland, tout en rejetant, du fait de son tempérament et de ses expériences, la possibilité d’être lié à un maître, autre que celui qui a œuvré à la création du monde en tout cas, et donc d’être disciple. Et, la force qui meut le héros et son ami Olivier est celle-là même qui permet à Rolland de poursuivre sa route, parce qu’elle est la conscience, mystique, de Vie :

      

      De toutes les rivières, la plus sacrée est celle qui sourd, à tous moments, du fond de l’âme, de ses basaltes, de ses sables, et de ses glaciers. Là est la Force première, que je nomme religieuse. 1189 

      

      

      Le roman de Rolland, relais entre le passé et l’avenir, reflet et refuge de son auteur, s’adresse aux générations nouvelles, de manière à insuffler la

      conscience de Vie. Pour cela, Rolland assure la transmission des idéaux qui ont existé, dans l’intention de les faire perdurer idéaux.

      

      


2) Transmission rollandienne d’une idée de la formation

      

      Pour Romain Rolland, Tolstoï est “ le Jean-Jacques de notre temps ” 1190  : et, si Rolland ne s’est guère attardé sur Rousseau durant ses études 1191 , par contre à l’époque où il élabore Jean-Christophe, il a conscience d’être imprégné des idées du maître genevois. Une transmission des préceptes rousseauistes s’opère jusqu’à Rolland par l’intermédiaire de Goethe, et du maître de Iasnaïa Poliana, grâce à Guerre et Paix, rédigé en pleine période panthéiste, rousseauiste. Une philosophie de vie en faveur du progrès, au centre de la réflexion humaniste, rapproche Romain Rolland de Rousseau, Goethe et Tolstoï, et nourrit la transmission de ces trois auteurs d’une morale humaniste dans la pensée rollandienne.

      Les commentaires rollandiens dans Les Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau, paru en 1938, soit bien des années après Jean-Christophe, nous aident à mettre au jour les liens les plus évidents entre Rolland et Rousseau, c’est pourquoi cet ouvrage nous servira parfois de référence ici. La réflexion qui fut celle de Rolland, nourrie à travers d’autres par la philosophie rousseauiste, s’y manifeste. Rolland s’est penché avec ardeur sur la période de la Révolution française, retenant l’hommage de Robespierre à Rousseau : “ Il lui décernait, avec la couronne de chêne, le ministère de précepteur du genre humain ” 1192 . Rousseau a inauguré un genre romanesque avec Emile ou de l’éducation (1762), inspiré de son expérience difficile en tant que précepteur, et plus largement de son expérience d’homme. Rolland rappelle que les préceptes rousseauistes en matière de pédagogie sont encore valables jusqu’en ce début de vingtième siècle, lorsqu’il rédige Jean-Christophe ou qu’il introduit l’œuvre de Rousseau.

      Goethe se situe dans une même démarche de formation avec Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister. Il incarne avec le penseur genevois l’idée d’une mission de l’écrivain, qui donne à son œuvre la fonction de guider et d’éduquer. Les écrits rollandiens postérieurs à Jean-Christophe consacrés à Goethe 1193  nous serviront aussi de référence, puisque Rolland fait le point sur les aspects de la pensée de Goethe qui l’ont nourri.

      Enfin, pour démontrer que la transmission des préceptes humanistes s’opère en Romain Rolland grâce à Tolstoï, outre la correspondance rollandienne contemporaine à Jean-Christophe, des écrits postérieurs tels que des articles et la biographie consacrés au maître de Iasnaïa Poliana permettront d’éclairer notre propos. L’intérêt majeur de ces écrits tient à la revendication par Tolstoï même de sa filiation avec Rousseau, laquelle est soulignée par Rolland. Alors qu’il travaille à Jean-Christophe, et qu’il connaît mieux l’œuvre de Rousseau 1194 , la lecture d’un article consacré à Tolstoï lui fait mesurer la réalité de cette filiation avec Rousseau : filiation assumée par le maître
russe, comme Rolland le découvre dans l’article, avec “ un passage bien curieux où Tolstoy dit tout ce qu’il doit à Rousseau et à Stendhal ” 1195 . Rolland avait été semble t-il en mesure de déceler le lien entre les deux écrivains, sans doute grâce à sa lecture récente de Rousseau 1196 . De même que la relation entre le journal de jeunesse de Rolland et ses lectures de Goethe est flagrante, nous avons constaté cette même relation pour Tolstoï avec Rousseau. En effet, Tolstoï a commencé la lecture de Rousseau en 1852, comme l’atteste ses notes dans le Journal intime de sa jeunesse 1197 . Or, la même année, Tolstoï révèle son intention de “ décrire la marche de [son] évolution morale ” 1198 , affirmant : “ Je suis tourmenté du désir d’être utile à l’humanité, de mieux contribuer à son bonheur. ” 1199 .

      

      L’humaniste fait preuve d’une ouverture au monde et à ses richesses. Les frontières importent peu pour l’humaniste, il est nécessaire de connaître et apprécier la diversité de ce qui existe. Une lettre du jeune Rolland à Saint-Saëns où il proteste contre l’interdiction de jouer Lohengrin illustre cette nécessité :

      

      J’aime ma France. Mais en quoi en serai-je coupable envers elle, si je veux qu’elle connaisse des œuvres qu’il est honteux d’ignorer ? Est-ce que j’introduis l’ennemi dans la place, parce que je patronne son art, dans ce qu’il a de meilleur ? De ce qu’un art est national, il ne s’ensuit pas qu’il ne puisse être universel. 1200 

      

      Rolland a découvert grâce à Malwida von Meysenbug, qui “ lui montre qu’il existe un sommet de la connaissance et de la jouissance où les langues et les nations s’effacent devant le langage éternel de l’Art. ” 1201 , que l’art permet d’incarner la pensée humaniste. Le patriotisme n’est pas concevable pour qui voit à l’échelle de l’univers. Goethe en particulier a affirmé qu’il n’est pas permis à l’artiste d’incarner un esprit patriotique, pour le double motif que l’art est universel et que l’artiste se doit de diffuser des valeurs universelles 1202 . Rolland s’en souviendra 1203 , partageant avec le maître de Weimar le refus du patriotisme, qui va à l’encontre de sa raison et de son cœur, et incite à des actions qu’il réprouve : “ La patrie n’obtiendra jamais de moi qu’elle me fasse appeler blanc ce que je vois noir, et bonne une pauvre musique. ” 1204 . Dans Jean-Christophe, se rapprochent les deux patries ennemies qui semblaient inconciliables 1205  ; mais Rolland refuse dans le roman qui suit, Clerambault, de donner sens à l’idée de patrie, qu’il attaque avec force, en posant le précepte humaniste que “ La terre entière est notre mère à tous. ” 1206 . Ou bien, si patrie il doit y avoir, c’est celle de “ la grande communauté des hommes. ” 1207 . L’amitié est une valeur essentielle de la pensée humaniste : elle permet à l’homme de se connaître, de partager, et instaure l’esprit pacifiste. Dès sa jeunesse, Rolland noue des rapports d’amitié très forts ; ses voyages, ses journaux, sa correspondance sont le témoignage du temps consacré par Rolland à ses amis. Il perpétue la tradition humaniste de l’amitié défendue par Montaigne dans ses Essais. L’humanisme défend davantage l’amitié que l’amour (source de passion donc de déraison et de conflits) et, nous l’avons vu, Rolland insiste particulièrement sur la valeur de l’amitié dans Jean-Christophe ; il écrivait déjà dans son journal de normalien : “ Amitié, d’une tendresse pénétrante. (…) Union d’esprit et de cœur. ” 1208 .

      La pensée humaniste implique un engagement, celui de la propagation de valeurs visant au développement de l’homme. Il est nécessaire de le guider dans sa formation afin qu’il trouve une philosophie de vie qui fasse de lui
un homme serein et heureux, en donnant aussi un sens à son existence. C’est là une condition essentielle dans la démarche humaniste, à savoir que l’homme œuvre au progrès de l’humanité : l’homme “ doit se soucier non seulement de soi mais de tous. ” 1209 . Or, l’homme ne peut œuvrer à l’accomplissement du bien que s’il a lui-même atteint un certain bien-être et compris la nécessité de son engagement ; c’est la leçon de l’abbé à Wilhelm Meister : “ Seul peut me satisfaire l’homme qui sait ce qui est profitable aux autres et à lui-même ” 1210 . La formation de l’homme est donc un pilier de la démarche humaniste. Et, il faut un guide, pour modeler son existence, puisque comme Romain Rolland en est déjà persuadé à l’adolescence, un jeune être naïf et inexpérimenté ne saurait trouver seul l’itinéraire pour le parcours de sa vie.

      Dès sa jeunesse, Romain Rolland aspire à être “ artiste ”, en l’occurrence écrivain (à défaut d’être musicien), afin de guider et d’aider les hommes. L’artiste a une mission qui n’est pas de l’ordre du divertissement ou de l’esthétique, mais qui va bien au-delà. En écho à la parole du vicaire savoyard, “ Consultons la lumière intérieure ” 1211 , Rolland a pour premier objectif de faire accéder l’homme à sa richesse intérieure, laquelle doit permettre de trouver les forces et la volonté pour mener sa vie. En 1890, il écrit à ce sujet :

      

      Comment amener l’homme simple à cette découverte du Dieu intérieur, qui doit lui donner la certitude et la paix ? (…) Par la joie la plus intense que nous portions en nous : par l’amour. (…) – Notre mission d’artiste est de pénétrer nos frères de ces sentiments ’Déifères’ (selon le mot de Dostoïevsky) et de les conduire au Dieu qui est en eux, – si seulement ils veulent s’y prêter… 1212 

      

      Encore méconnu, Romain Rolland réfléchit au possible succès de ses œuvres, non par désir de gloire, mais parce que la diffusion de ses écrits permettrait d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé, c’est-à-dire guider ses lecteurs, en particulier la jeunesse qui nécessite le plus ce soutien :

      

      Ce qui me désole le plus, ce n’est pas que mes œuvres ne réussissent pas ; c’est de ne pouvoir user de mon succès, tandis que je suis jeune, pour faire le bien. Je ferais tant de choses si j’en avais le pouvoir ! Un artiste qui a du succès, peut exercer tant d’action sur les jeunes gens qui l’entourent. 1213 

      

      Mais, Romain Rolland reste ici bien vague sur ses intentions, et ne précise pas à quel type d’action il songe, même s’il semble vouloir adopter le rôle du guide. Il veut au moins secouer les jeunes esprits, endormis ou enrôlés, et provoquer des réactions (sous forme de réflexions, et pourquoi pas de créations) de la jeunesse qui est vie : “ que je sois jeune longtemps ! que je sois jeune ! que je reste jeune ! (…) il n’y a plus grand’sève au monde ! Oh ! que le monde est rabougri ! ” 1214 . Suite à la relation privilégiée entretenue avec Malwida von Meysenbug, Rolland aspire à guider comme il l’a été par l’idéaliste allemande :

      

      Je dirais de vous, ce que Socrate disait de lui-même (…) : vous êtes une ’accoucheuse d’âmes’. Et voilà aussi ce que je voudrais être le plus : arracher au néant les êtres que j’aime, les amener à la Vie. 1215 

      

      Comme nous le voyons ici, son ambition est d’abord modeste, puisqu’elle touche à son entourage et qu’il s’agit de révéler des vocations. André Suarès a évidemment été le premier intime qui a vu Rolland endosser le rôle de guide, étant vivement encouragé à écrire par Rolland. Sur le modèle de Goethe, Rolland est un homme de multiples disciplines (la musique, la littérature, les langues et cultures, les voyages, les beaux-arts), qui veut diffuser l’idée d’universel :

      

      Comme je m’aperçois de plus en plus que les vrais artistes ont été des âmes quasi universelles ! Voir Alb. Dürer, Vinci, Wagner, Goethe, etc. La ’spécialité’ ratatine l’esprit. 1216 

      

      À partir de 1897, alors que Rolland élabore Jean-Christophe, il revendique sa conviction d’une fonction majeure de l’art, forgée à partir du bien que lui a fait la lecture des œuvres de Tolstoï. Il se souvient qu’il lui tenait à cœur d’apporter avec ses écrits ce que d’autres lui ont apporté :

      

      Je voyais dans l’art une lumière réconfortante, qui aide à vivre et à agir. Je me prononçais énergiquement contre l’apathie jouisseuse, qui empoisonnait le monde des lettres où je vivais. Le premier devoir me semblait maintenant d’arracher l’homme au néant, de lui souffler à tout prix l’énergie, la foi, l’héroïsme. 1217 

      

      Les écrivains remplissent un magistère, pour former le lecteur, ainsi Goethe par exemple a la vocation de “ préparer en silence quelque chose de bon pour un avenir plus paisible ” 1218 . La formation intellectuelle passe par la réflexion sur les choix de l’homme, rendus possibles par l’affirmation de la liberté. L’Emile et le Contrat social “ fondent leurs principes sur la liberté essentielle de l’homme naturel, que l’éducation doit sauvegarder ” 1219 . Rousseau propose les moyens éducatifs de sauvegarder la liberté de l’homme, Goethe a la même volonté 1220 , et Rolland donne également dans Jean-Christophe ses idées sur la façon de préserver la liberté de l’homme et de le conduire à la vérité sur soi et le monde.

      La formation de l’homme, doit pour Rolland permettre l’avènement de “ l’Homme nouveau ”. À la suite de Rousseau, Goethe 1221  ou Tolstoï, son œuvre est le relais de ses idées. En pleine rédaction de Jean-Christophe, Rolland écrit :

      

      Je n’admets point l’art pour l’art. (…) tant qu’on est en pleine possession de ses forces, on doit se mettre tout entier, soi et son art, au service de l’action. Dans une époque en formation comme la nôtre, l’action prime tout, et la première œuvre à accomplir, c’est l’Homme nouveau. 1222 

      

      Ici se manifeste la conviction, déjà développée chez Dostoïevski et Tolstoï, qu’il faut se saisir du contexte d’une époque en plein bouleversement, de manière à assurer un changement vers le progrès. Homme de son temps, esprit curieux, Rolland s’intéresse beaucoup aux ouvrages scientifiques (les sciences naturelles comme Goethe avant lui, l’astronomie, etc.). Les avancées de la science vont crescendo depuis le XIXe siècle. Ce sont donc de nouvelles connaissances à assimiler, et d’autres connaissances à explorer et découvrir. L’époque est aussi celle de l’essor des idées socialistes : une nouvelle société est à former, est peut-être en train de se former déjà. Donc, il faut former l’homme de la nouvelle société qui se met en place, selon des idéaux propres à introduire une humanité meilleure. Dans le dernier volume de Jean-Christophe, ainsi que l’indique son titre “ La Nouvelle journée ”, surgit l’espoir rollandien d’une humanité renouvelée grâce à la morale humaniste :

      

      Depuis un siècle, les peuples se sont transformés par leur pénétration mutuelle et par l’immense apport de toutes les intelligences de l’univers. (…) Un nouvel âge vient. L’humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles lois, la société va revivre. 1223 

      

      Quels moyens les penseurs humanistes suggèrent-ils d’user pour former l’homme ? La plupart ont recours aux écrits, mais ceux-ci font partie de genres différents. À qui transmettre la pensée humaniste ? Ensemble, certaines se recoupant dans la réflexion, ces questions sont posées par Rolland, et l’ont été par ses précédécesseurs, lesquels ont donné des réponses parfois divergentes.

      D’après Rousseau, l’adolescence est la période la plus cruciale dans la formation, comme cela est expliqué au jeune Emile : c’est pourquoi l’auteur fait intervenir “ la profession de foi du vicaire savoyard ” à cette étape de sa vie 1224 . Rolland n’a pas retenu ce passage dans Les Pages immortelles, ce qui s’explique selon nous par son expérience personnelle : il est un jeune adulte lors de sa formation intellectuelle et humaine, et cette formation continue bien au-delà. La formation de son héros dans Jean-Christophe n’est pas décisive non plus à l’adolescence : il reçoit les premières grandes leçons pendant l’enfance, faisant certes des découvertes à l’adolescence, mais propres à son âge (l’amour physique par exemple), et l’apprentissage se poursuit tout au long de son existence. Pour autant, Rousseau souligne aussi dans l’Emile que les premières impressions de l’enfance sont déterminantes : nous avons démontré que Rolland partage cette conviction, qu’il a illustrée avec les impressions sonores qui marquent son tout jeune héros.

      La formation comme sujet a donné une catégorie de roman à part entière, le roman de formation. Il constitue le genre d’écrit auquel on fait spontanément référence quand il est question de textes traitant de la formation (en-dehors des textes de pédagogie pure). Mais, tous les romans ayant pour sujet la formation n’entrent pas dans ce qui a instauré un genre. Concernant les auteurs unis à Rolland par une filiation humaniste, notons que, à la suite de Rousseau avec son roman l’Emile dit “ traité d’éducation ” 1225 , Goethe, avec Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister, propose une “ expérience pédagogique ” 1226 . Rolland n’indique ni ne propose rien de tel avec Jean-Christophe. Il n’apparaît pas dans le projet initial de Jean-Christophe qu’il réponde à un genre romanesque tel que le roman de formation. À ce sujet, Rolland répondra à un correspondant qui lui pose la question de l’influence du roman de formation goethien :

      

      La recherche des “ influences germaniques ” sur Jean-Christophe risque d’être pour vous décevante (…). Je n’ai certes pas puisé l’idée du “ roman-fleuve ” en Allemagne – dans Wilhelm Meister qu’il m’a fallu très longtemps pour apprécier. 1227 

      

      Romain Rolland ne saurait être soupçonné de désinformation, puisqu’en effet ses lectures attestent d’un intérêt très tardif pour les romans de Goethe 1228 . Nous allons voir, par contre, comment Rolland inscrit Jean-Christophe dans une démarche de transmission d’une idée de la formation.

      La formation est déjà au cœur de l’activité rollandienne avant la rédaction de Jean-Christophe. Mais, la démarche n’illustre pas encore un engagement en faveur du développement moral de l’homme. Romain Rolland est d’abord maître dans son domaine de prédilection, la musique. En plus de l’enseignement de la musique en faculté, qui donne enfin le plaisir à Rolland d’enseigner, il exerce son magistère de musicologue grâce aux biographies de génies musiciens, grâce aux études sur la musique, grâce à ses écrits tout simplement. Avec Jean-Christophe, Romain Rolland se fait maître de musique en-dehors du genre dévolu à la musique. Il donne une analyse des courants musicaux, des compositeurs, des modes, des débats sur la musique, et des goûts du public allemand et français, le tout représentant une initiation sérieuse pour le grand public. Yves Jeanneret parle du “ magistère hybride ” 1229  de Rolland, tenu “ pour fondateur de la musicologie, créateur du roman musical, analyste du processus de création ” 1230 .

      Cependant, ce premier aspect de l’action formatrice de Rolland est caractéristique d’une pensée humaniste qui souligne l’importance de la culture. Les arts font partie intégrante de la formation, et Tolstoï les incluent dans son “ programme d’études ” 1231 . Sauf pour Rousseau qui n’en voit pas la nécessité absolue 1232 , les arts concourent à la transmission des idéaux à inscrire dans la formation. C’est le cas du théâtre (“ spectacle de ce qui est bon, noble et grand. ” 1233 ), auquel songe Wilhelm Meister 1234  (même s’il manque la méthode à ce dernier) : Goethe, qui a illustré les vertus formatrices du théâtre avec ses pièces, est persuadé de sa bonne influence 1235 . Dans sa lignée, Malwida von Meysenbug a donné au théâtre “ la première place parmi les institutions

      qui font la culture et la grandeur morale d’un peuple ” 1236  et nous savons combien elle a insisté pour que Rolland lise les pièces de Goethe et de Schiller. Les beaux-arts ont également une dimension instructive, et ont parfois une visée moralisatrice, ainsi pour Goethe la peinture permet-elle de figurer “ la culture morale ” 1237  au moyen d’une parabole 1238 . “ Le rêve de l’humanité ” 1239  enveloppant Jean-Christophe Krafft au Louvre est la convocation de l’héritage des penseurs et artistes humanistes. Les images, qui frappent la vue et restent en mémoire, sont un outil précieux pour la perpétuation des idéaux représentés grâce aux allégories. Rolland imagine une révélation qui fait prendre conscience à son héros d’une présence divine, qui éclaire le “ troupeau des âmes obscures et ligotées ” 1240  grâce au rayon de lumière qui surgit dans la peinture.

      Déjà, dans ses projets de théâtre populaire, Rolland avait montré son engagement en faveur d’une formation transmise par les arts. La démarche est la même en musique qui peut s’adresser à tous, suite au wagnérisme 1241 , et suite au travail de pédagogie de Vincent d’Indy et de César Franck, Rolland appréciant en ce dernier “ le plus grand éducateur de la musique française contemporaine ” 1242 . Les biographies de musiciens écrites par Rolland vont

      dans le sens d’une démarche d’instruction du grand public. Dans Jean-Christophe, par la voix de son héros, Rolland s’étonne de l’absence d’art pour le peuple, alors que l’art est un moyen de transmission du savoir pourtant si
essentiel : “ Vous êtes la première démocratie de l’Europe, et vous n’avez pas de théâtre du peuple, pas de musique du peuple. ” 1243 . L’art, non seulement comme divertissement, mais comme fonction formatrice, doit être destiné à tous, et peut-être plus spécialement à ceux qui sont exclus de la formation scolaire. Tolstoï fut l’ardent défenseur de cette démarche pédagogique liée à l’art 1244 .

      En-dehors de l’aspect strictement musical, avec Jean-Christophe, Romain Rolland est dans le “ rôle social de l’écrivain ” 1245 , qui caractérise les romanciers du tournant du siècle. La démarche rollandienne participe de “ la foi en l’action des idées ” 1246 , a contrario de “ l’art pour l’art ”, Rolland récusant toute récupération de la mode musicale caractéristique de son époque, et affirmant son objectif : “ On croit que je dilettantise, alors que je me place, pour moi selon ma loi, pour les autres selon la leur, – et que je tâche que se réalise l’œuvre du Maître Musicien. ” 1247 . Le caractère profondément universel de la pensée humaniste est pleinement ancré en Rolland. Le souci de la diffusion de cette pensée humaniste et des valeurs qui s’y rattachent (la défense de la liberté notamment) lui fait par exemple suggérer dans une lettre à Péguy d’élargir les Cahiers de la Quinzaine à des sujets couvrant toutes les parties du monde 1248  :

      

      Ce qui me semble urgent (et possible à réaliser), c’est que vous donniez à vos lecteurs les moyens de travailler eux-mêmes à s’instruire sur ces sujets, en publiant une bibliographie des livres écrits en toutes langues (…) et en général sur tous les groupements d’hommes qui défendent en ce moment leurs libertés dans le monde. (…) Et il y aurait presque une rubrique à ouvrir dans les Cahiers sous un titre comme celui-ci : Pour la Liberté des peuples (ou pour le combat des libertés) (ou des hommes) (ou du monde). 1249 

      

      La démarche est ici aussi une démarche d’information et de formation historique du public, à commencer par le lectorat des Cahiers de la Quinzaine, et le style employé pour l’exprimer traduit cette préoccupation quotidienne de Rolland :

      

      Il n’y a rien de plus important, en ce moment, dans l’histoire du monde ; et je sens, quant à moi, que mon cœur est attaché par des liens plus étroits à ce combat héroïque et douloureux de toutes les consciences libres de l’univers, qu’aux querelles de mon pays. 1250 

      

      En tant que récit de la destinée d’un personnage qui devient homme au fil des pages, Jean-Christophe est un roman dans lequel la formation est au cœur de l’intrigue, ce qui implique nécessairement des corrélations avec le roman de formation, et en premier lieu la fonction d’exemple. Certes, parce que le roman de formation implique “ un contenu moral ”, il “ ne peut faire l’économie de
l’exemplarité du héros ” 1251 . Pourtant, Rolland semble se démarquer de ses prédécesseurs Rousseau et Goethe : son héros est irrespectueux et quasi iconoclaste, sa recherche pour devenir un homme et sa quête de vérité passent par des étapes difficilement recommandables. C’est grâce à l’évolution de Jean-Christophe Krafft que se dégage la morale, elle n’est pas transmise par le biais de déclarations moralistes solennelles. Ainsi, Rolland fait dans la fiction moins œuvre de de pédagogue que de philosophe. Dans le roman d’apprentissage goethien, ce qui est proche de la démarche de Rolland est la pensée philosophique qui y est défendue par son auteur :

      

      Mais il en faut juger sur un autre plan que celui du roman. C’est ici le plan intellectuel. Et chez un Goethe, ce n’est pas rien. Il y a là des profondeurs de pensée tout au-delà de celle de son temps, qui trouve des échos dans le nôtre (…). 1252 

      

      L’orientation donnée par Rolland à son existence, fondée sur deux lois, dont la première est inhérente à la pensée humaniste, nous éclaire sur le procédé mis en place dans Jean-Christophe :

      

      De toute mon œuvre et de toute ma vie se dégage une loi morale : loi d’intelligence et d’action, loi intérieure et loi pratique : – la loi de vérité. Etre vrai avec soi-même.

      Et il est une seconde loi, dont j’ai tâché de marquer toute mon œuvre : – la loi de ’sympathie’ (au sens étymologique) : ’souffrir avec’. La loi de l’amour humain. 1253 

      

      La seconde loi, illustrée par Tolstoï, conduit Rolland à une démarche de partage. Tout un mécanisme rollandien est mis en œuvre pour que “ son héros devienne l’ami de ses lecteurs ” 1254 . Cela répond à la foi en l’amitié chez Rolland, qui conçoit l’ami comme un conseiller, prodiguant conseils et attentions. Le héros rollandien est constitué de manière à assister le lecteur dans une démarche qui peut être considérée comme étant à but pédagogique, mais elle ne doit guère paraître comme telle, et les intentions rollandiennes dépassent le cadre de la pédagogie. Rolland agit sur le lecteur grâce à la sympathie suscitée pour le héros.

      Il nous semble que la démarche de partage est certainement l’aspect qui caractérise l’idée rollandienne de la formation dans son roman Jean-Christophe. En effet, le roman rollandien est à envisager de préférence comme un partage, beaucoup moins comme une leçon. Les défauts du héros, sa personnalité contrastée, ses errements, soulignent l’humaine condition dont la quête de perfectibilité est louable, mais Rolland souligne de même que l’homme ne peut atteindre la perfection. Romain Rolland est dans la transmission, mais sans démarche pédagogique avancée, il fait plutôt appel nous semble t-il aux sentiments du lecteur, à son cœur ; c’est sans doute ce qui explique que dès sa jeunesse, il n’aime pas lire les écrivains dont la froideur caractérise le style. Rolland, dans la description des sentiments éprouvés par Jean-Christophe (mais également par Olivier) au contact de la nature, touche le lecteur et le fait rêver. Rolland savait l’influence de Beethoven sur son entourage quand il s’agissait de faire aimer la nature 1255 . En partageant son amour de la nature en laquelle réside toute vie, et en démontrant toute la richesse de cette vie, Rolland convainc le lecteur, sans autoritarisme dans la forme et le discours, mais en suscitant l’émotion par l’évocation des images. Quel meilleur moyen de transmettre un enseignement ?

      

      Romain Rolland déploie tout son art pour faire partager au lecteur de Jean-Christophe sa croyance en la “ généreuse foi ” 1256 , c’est-à-dire la pensée humaniste. En héritier de cette pensée, Rolland veut souligner la liberté de chacun, et enjoint à la conquérir ou la reconquérir. Il veut réveiller, avec l’exemple de son héros qui lutte contre les contraintes, “ la conscience de liberté ”, qui d’après Tolstoï est la source “ distincte et indépendante de la raison, de la connaissance de soi ” 1257 . Avoir la liberté d’explorer son être intérieur, de faire l’expérience du monde, et de mener librement son existence selon ses convictions intimes, c’est pouvoir accéder à un premier stade de sérénité. Pour parvenir à mener sa vie, il doit faire l’apprentissage du monde et de l’homme, et pour ne pas se perdre dans le dédale des chemins possibles, il doit se trouver pour trouver la bonne voie, celle qui le mènera au but. La meilleure philosophie de vie à adopter selon Rolland, représentée dans Jean-Christophe, est celle qui empêche de s’égarer, grâce à une stabilité de cœur et de foi 1258 , mais aussi une stabilité dans le travail, vertu indispensable. Il tâche d’appliquer cette philosophie-là, pour atteindre la sérénité qui mène à l’éternel :

      

      Pour moi, j’ai un besoin infini de ce qui est stable, de ce qui demeure, de ce

      qui est éternel : dans le flot continuel de la vie, je cherche à dégager du sable le rocher. 1259 

      

      Rolland tient à partager ses valeurs avec le lecteur, et use de plusieurs moyens pour instaurer cette relation de partage, afin que la parole de Jean-Christophe Krafft fasse des émules : “ on fait bien de chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les déprimantes croyances pessimistes ” 1260 . La première étape consiste en une perspective qui vise à souligner la liberté de l’homme, seul moyen de lui donner la conscience qu’il peut choisir le parcours de sa vie. Ce choix préside au nécessaire bien-être de l’individu, pour qu’il agisse ensuite en faveur de tous : “ il faudrait une tolérance mutuelle et une force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie intérieure (…) ” 1261 . Jean-Christophe Krafft passe ainsi d’une perspective d’existence sans liberté, où “ ses rêves mêmes n’étaient point libres ” 1262 , à une réaction de révolte (révolution) visant à se libérer 1263 . Lorsque Rolland fait parvenir son héros à une conscience certaine de sa liberté d’individu, le mécanisme de pensée en faveur d’autrui se met en marche. Sur le modèle des artistes humanistes, Rolland déploie chez son héros la conscience d’une mission : “ Certes, il est des artistes qui n’expriment que soi. Mais les plus grands de tous sont ceux dont le cœur bat pour tous. ” 1264 . Comme Beethoven avant lui 1265 , l’artiste Jean-Christophe

      

      choisit de se consacrer à l’humanité :

      

      Et lui, aussi, Christophe, aimait le plaisir. Lui aussi aimait la liberté. (…) ce n’était pas un jeu pour lui, comme pour ces beaux esprits ; il était sérieux, terriblement sérieux ; et sa révolte avait pour but la vie, la vie féconde, grosse des siècles à venir. 1266 

      

      Le leitmotiv rollandien de la liberté dans Jean-Christophe transmet les préceptes rousseauistes autour de la liberté qui ont inspiré les révolutionnaires d’une part et “ tous les génies allemands du grand mouvement de Sturm und Drang, à commencer par Lessing et par Herder, jusqu’à Goethe et à Schiller, qui composa une Ode à Rousseau ” 1267 . Ces quatre auteurs allemands sont des références essentielles pour Schulz, lecteur de Montaigne, et qui “ était, d’esprit, un contemporain de Herder et des grands Weltbürger, – des ’citoyens du monde’, de la fin du dix-huitième siècle. ” 1268 . Et, avec Schulz, Rolland donne tant à son héros qu’à son lecteur un modèle de citoyen du monde. Être un homme libre, signifie avoir la liberté de ne dépendre d’aucune patrie et de trouver partout sa place dans le monde. Rolland nous fait comprendre que grâce à la formation que l’homme entreprend, car il faut véritablement se lancer dans l’entreprise de se conquérir (Jean-Christophe s’en souvient à la fin de sa vie 1269 ), l’homme devient Homme : “ L’homme est une conquête. (…) Conquête et conquérant. Il s’est créé. ” 1270 . L’Homme, qui trouve sa place au sein de l’Humanité, vit avec elle et la fait vivre, pour “ sauvegarder, saine et
entière, la vertu de vivre et d’être un homme, – l’intégrité de moi et de ma race et de l’espèce, – le Dieu en marche. ” 1271 . L’homme à son tour se fait créateur, à son niveau. La démarche rollandienne est libératrice, elle est un encouragement au dépassement, grâce à la démonstration, par l’expérience de Jean-Christophe, que l’homme recèle des richesses par lui ignorées, alors que “ L’homme peut plus qu’il ne sait. ” 1272 .

      Il est à noter que la “ maxime fondamentale ” de Rousseau dans l’Emile correspond à l’opinion de Rolland développée de façon récurrente dans Jean-Christophe : “ le premier de tous les biens n’est pas l’autorité, mais la liberté ” ; selon Rousseau, il faut “ l’appliquer à l’enfance, et toutes les règles de l’éducation vont en découler ” 1273 . C’est pourtant dans un style assez catégorique que Rousseau a indiqué ses préceptes pédagogiques. Rolland quant à lui ne veut pas imposer au moyen de l’autorité sa conception de la formation, le magistère rollandien tient de l’incitation et de la suggestion, sans autoritarisme ni didactisme.

      Mais, le premier extrait de l’Emile 1274  que Romain Rolland sélectionnera pour Les Pages immortelles est significatif de l’orientation la plus essentielle de Rousseau à ses yeux, le court paragraphe se terminant ainsi : “ Vivre est le métier que je lui veux apprendre. ” 1275 . Si l’élève Emile commet finalement bien peu d’erreurs de parcours, toute œuvre ayant pour sujet la formation se caractérisera ensuite par les détours des héros, c’est le cas de Wilhelm Meister ou de Pierre Bézoukhov. Et Rolland, en accord avec le précepte goethien énoncé dans Wilhelm Meister 1276 , jalonne le parcours de Jean-Christophe d’expériences et de choix fâcheux, non pour les stigmatiser mais pour insister sur l’apprentissage qui est tiré de ces fautes de parcours.

      Le second extrait qui sera retenu est significatif car sa lecture a forcément fait écho chez Rolland puisqu’il a attaqué les institutions dans son œuvre 1277 . Néanmoins, le propos rollandien est loin d’être aussi radical. Lorsque Rolland clame son refus des écoles, ce n’est pas par peur d’une soumission à une seule idée, ou par peur d’une influence commune par exemple, mais parce qu’il défend la diversité, la richesse des idées et opinions, et désire avoir la liberté de prendre chez tel ou tel écrivain ou philosophe celui qui lui convient. Il s’agit d’une attitude de type humaniste. Ainsi de Montaigne qui “ se compare aux abeilles qui pillottent de à de là les fleurs, mais qui en font après le miel, qui est tout leur - ce n’est plus, dit-il, thym ne marjoleine  1278 . Mais si l’homme peut se nourrir des autres, il s’agit d’une contribution pour forger sa personnalité propre.

      La question des lectures dans la formation a été traitée diversement par les auteurs de romans de formation. Toute la problématique de cette question est abordée dans la formation du héros rollandien : l’influence est un sujet troublant pour le grand lecteur qu’est Rolland, qui s’emmêle dans

      des contradictions sur les lectures, tantôt bénéfiques, tantôt néfastes 1279 . Rousseau a insisté sur le danger des lectures, dans le cas où la formation est principalement fondée sur les livres. Car, il manque alors l’essentiel pour le développement de l’homme, c’est-à-dire l’expérience humaine, et le lien avec la Nature : “ C’est un assez beau roman que celui de la nature humaine. ” 1280 . C’est la leçon du vicaire à Emile 1281 . Goethe a beau partager cette conviction, pour lui les lectures sont nécessaires à la formation car, ainsi qu’il l’explique à Eckermann, elles ont vocation à donner l’exemple 1282 . De plus, pour que le modèle soit transmis avec succès, l’œuvre doit être susceptible de déclencher l’identification du lecteur ; les circonstances réalistes du roman en sont un gage plus sûr, qui “ ont la force de la vérité la plus convaincante. ” 1283 . Le principal problème relatif aux lectures tient à leur ambivalence : les œuvres vont servir ou desservir la formation, leurs répercussions tenant à un choix judicieux. Il est plus facile de ne pas se tromper en décidant d’exclure les lectures de la formation : c’est peu ou prou le message de Rousseau. Les lectures doivent être choisies et expliquées par une personne compétente, ainsi Jarno qui conseille à Wilhelm la lecture de Shakespeare 1284  et Madame de Kerich qui organise des soirées de lecture 1285 . Sinon, le résultat est nul 1286  ou problématique pour la formation puisque les lectures sont incomprises : c’est le cas pour Jean-Christophe dont les lectures hasardeuses (issues par exemple de la “ bibliothèque hétéroclite de grand-père ” 1287 ) l’égarent. Les lectures mal choisies, lorsqu’elles sont prises comme modèles, sont un mauvais exemple pour qui n’est pas guidé 1288 , aussi à cause de l’exemple d’ouvrages de type “ manuel d’édification ”, les écrits de Jean-Christophe s’en ressentent 1289 . Quand Rolland, en 1896, écrit dans ses notes que l’adolescent a besoin d’une foi, telle la plante un tuteur 1290 , il s’apprête à mettre en application sa théorie, en se faisant tuteur par l’intermédiaire de son héros. Rôle de tuteur non avoué alors, mais Rolland ajoute en 1940 à cette ancienne note : “ Ce que je disais des jeunes hommes, j’aurais pu le dire des diverses classes de lecteurs. ” 1291 . Pour lui, il faut idéalement en passer d’abord par des réformes dans l’approche de la formation intellectuelle, ce qui n’est pas abordé dans Jean-Christophe mais l’est dans un article à l’époque de la rédaction. Rolland prône une réforme des conventions

      

      

      littéraires, artistiques :

      

      On nous assassine de théories ; on perd son temps à des exercices de lycée sur la comparaison des différents genres d’art, et sur la supériorité de tel ou tel. Que nous importent les théories et les genres ? 1292 

      Il n’y a que deux sortes d’art au monde : celui qui s’inspire de la vie, et celui qui se satisfait de la convention. 1293 

      

      Rolland poursuit dans L’Ame enchantée la transmission commencée dans Jean-Christophe : la longueur de cet autre cycle romanesque est tel qu’il n’est pas possible pour nous d’y consacrer une analyse. Néanmoins, il serait dommage de manquer un aspect, nouveau dans ce roman, du traitement de la question de la formation. Il semblerait que Rolland ait souhaité compléter cette question : la place dévolue à l’instruction scolaire (qu’il avait peu abordé dans Jean-Christophe) est beaucoup plus conséquente. Déjà, dans Clerambault, Rolland avait commencé à traiter le sujet, mais le contexte de guerre du récit peut peut-être justifier la position dure qui est exprimée. Rolland brocarde la pensée unique et conventionnelle, attaque l’endormissement de la réflexion, et rejette les visées moralistes et patriotiques de l’école. L’éducation, donnée par l’ensemble des institutions, dont les écoles bien sûr, est une “ œuvre d’asservissement ” 1294  ; “ éducation laïque, éducation chrétienne ” 1295 , Rolland ne fait pas de distinction puisque les procédés sont les mêmes, à l’encontre de tout développement personnel et critique. L’héroïne de L’Ame enchantée, Annette Rivière, est momentanément institutrice, ce qui permet à Rolland de distiller son opinion sur l’institution scolaire :

      

      Le collège est l’atelier qui enseigne le doigté de la machine à penser. Que peut, pour les affranchir, une initiative isolée ? Il faudrait leur enseigner, d’abord, à ne plus chausser les pensées des grands. 1296 

      

      Annette Rivière, à rebours de l’enseignement traditionnel, a la volonté de secouer les esprits, d’éveiller la réflexion personnelle de ses élèves. Six jours par semaine, le fils d’Annette, Marc, est soumis au “ fatras intellectuel qu’on lui ingurgite à l’école ” 1297 . Se fondant sur sa propre expérience de normalien (se

      sauvant de la rue d’Ulm le dimanche), Rolland fait dire à la tante de Marc combien l’expérience de la vie est nécessaire :

      

      Tu as des yeux pour voir, qui n’ont à contempler, dans ta boîte à gavage, que tes singes dans leur chaire, collés au tableau noir. (…) Eh bien, le septième jour, réjouis tes yeux, tes jambes ! Va courir, mon ami, et vois ce qu’il te plaît ! Instruis-toi ! Si tu te brûles un peu, tu en seras quitte pour te souffler les doigts. 1298 

      

      Toujours, suite à son expérience d’étudiant (et de professeur ?), Rolland restera réfractaire à un enseignement jalonné et sanctionné par des examens, ce que traduit le personnage du professeur Julien Dumont décrivant son métier :

      

      Un métier de puisatier !... (…) il y a les examens, ces concours agricoles, où l’on pèse nos produits, gavés d’une mixture de mots estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d’apprendre, pour le reste de leur vie. 1299 

      

      Une autre transposition de l’expérience de Rolland se remarque à la lecture du roman : Marc, le fils de l’héroïne, qui étudie à l’université, est troublé par la finalité de sa formation universitaire : “ Comment savoir ? Et quoi savoir ? ” 1300 . C’est là qu’interviennent les préceptes de la pensée humaniste, réponses bienfaisantes à qui doute. Former, pour Rolland, consiste toujours selon nous en un rappel de l’essence des valeurs humanistes, pour effectuer une transmission des biens de l’humanité. Ces biens ont été portés haut par des modèles, parfois convoqués nommément 1301  dans Jean-Christophe, dont la pensée se lit sinon en filigrane du roman rollandien. Goethe est de très loin l’auteur auquel Rolland fait le plus référence dans son roman 1302 . Évoquant les œuvres de Tolstoï, Dante, Shakespeare, Mozart et Beethoven, Romain Rolland écrit :

      

      Ce qui compte, c’est d’avoir été une source de vie où ont bu des milliers d’âmes. (…). Cette vie que nous avons bue, dans Tolstoy, elle est devenue notre vie, par nous elle deviendra celle d’autres générations, et d’autres, et d’autres après. (...) Je ne crois pas à l’immortalité artistique, mais je crois à la survie, – à la chaîne fraternelle et mystérieuse des âmes. 1303 

      

      C’était son intention avec Jean-Christophe, ou encore avec L’Ame enchantée :

      “ Nourrir de soi les autres, c’est pour ça qu’on est né. ” 1304 .

      L’expérience personnelle reste essentielle pour Romain Rolland. Il se prononcera en faveur d’une éducation qui apprenne à chacun à penser seul, comme il l’écrira dans Les Précurseurs : “ Mieux vaut une demi-vérité qu’on a conquise par ses propres forces, qu’une vérité entière qu’on a apprise d’autres (…). ” 1305 . Cependant, les lectures sont indispensables puisque si elles ne pallient pas à l’absence d’un guide, elles apportent une culture des valeurs dont le besoin se fait forcément ressentir pendant la formation. C’est le cas pour Jean-Christophe Krafft.

      La formation livresque, même bien orientée, est loin d’être suffisante : si Rolland ne croit pas concevable qu’une formation s’en passe, il démontre que le savoir intellectuel ne fait pas tout. Rolland imagine son héros, lors des rumeurs de guerre, prenant position et devenant partisan de cette Allemagne qu’il ne reconnaît pourtant pas. Ce qui nous intéresse ici, c’est qu’à la suite de Rousseau ou de Goethe, Rolland est convaincu que la formation livresque n’est pas suffisante. C’est qu’il faut ajouter à la formation intellectuelle la formation du cœur : cœur et raison doivent s’unir. Les personnages humanistes du roman remplissent leur rôle, ils transmettent leurs idéaux : Schulz, dont la “ mémoire était une citerne profonde ” 1306 , lègue à Jean-Christophe la connaissance des penseurs humanistes, de même qu’Olivier lègue à son protégé Emmanuel son “ idéalisme héroïque ” 1307 . Après la mort d’Olivier, c’est le personnage de Jean-Christophe Krafft qui devient le porte-parole pour Rolland de la pensée humaniste, sauf qu’elle résulte de son développement au fil du temps. Remarquons que Rolland se situe dans une perspective de poursuite du

      dialogue, avec le lecteur, sur le développement de l’homme, et aussi dans la suggestion de poursuivre ce dialogue pour que ne cesse pas la réflexion sur l’existence de l’homme, son parcours, ses objectifs, son inscription dans l’humanité. La conversation est possible pour Rolland grâce au héros, qui s’adresse également au lecteur :

      

      Vous tous que j’aime, et que je ne connais pas ! (...) je veux que vous ayez le bonheur – il est bon d’être heureux !... O mes amis, je sais que vous êtes là, et je vous tends les bras… (…) Que je sois seul, toute ma vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et que vous m’aimiez un peu, plus tard, après ma mort !... 1308 

      

      Selon nous, Rolland est un passeur de la mémoire humaniste. Suite à la perte de repères au tournant du siècle et en cette période troublée de l’avant première guerre mondiale, dont les signes annonciateurs ont leur place dans Jean-Christophe 1309 , il transmet à son siècle ce qui lui semble être oublié.

      Ses personnages se demandent ce qu’est devenue l’Allemagne de Goethe 1310 , interrogation rollandienne qui ressurgit plus tard dans ses articles (Au-dessus de la mêlée) et dans le journal tenu pendant la guerre 1914-1918. Ainsi, Rolland forme la mémoire du lecteur, par l’entremise de la formation de Jean-Christophe Krafft, lorsque celui-ci découvre, et de grands auteurs (Goethe), et des modèles vivants (l’oncle Gottfried, Schulz) qui sont leur mémoire :

      

      Lui [JC] qui était nourri de la pensée européenne des grands Allemands du dix-huitième siècle, chers à son vieil ami Schulz, et qui détestait l’esprit de

      l’Allemagne nouvelle, militariste et mercantile (…). 1311 

      

      Rolland devient le porte-parole des grands penseurs qui ont défendu la liberté, la vérité, la connaissance, et le porte-parole de ceux qui n’osent plus s’exprimer, “ la génération d’idéalistes opprimés ” 1312 . La transmission rollandienne forme les générations du début du vingtième siècle à des idéaux qui semblent oubliés. Ce qui constitue un pressentiment inquiet de l’oubli de l’idéal humaniste, pendant l’élaboration et la rédaction de Jean-Christophe, deviendra réalité aux yeux de Rolland lorsque la première guerre mondiale éclate.

      Inlassablement lu dans Les Conversations avec Eckermann, Goethe a donné à Rolland le modèle d’une “ unique loi morale : la Vérité ” 1313  qui jalonne toute le roman-fleuve, et plus généralement toute son œuvre. Le héros Egmont de la pièce éponyme, qui lutte pour la liberté, marque durablement Jean-Christophe 1314 , qui cherche par ailleurs à mettre en musique le Second Faust 1315  et Wilhelm Meister 1316 . Continuateur de la défense de la vérité, après Rousseau, Goethe et Tolstoï, Rolland insiste sur la vérité comme critère essentiel et incontournable de la formation. Dans son esprit, c’est la Vérité qui prévaut

      

      

      sur tout, à chacun de la trouver comme il peut :

      

      Que chaque être sain et sincère regarde hardiment les choses en soi et autour de soi, et que, parti des principes qui lui sont essentiels, il suivre avec franchise leur développement logique et naturel ! C’est à chacun de nous de construire sa propre philosophie. 1317 

      

      Ainsi, dans Jean-Christophe, placée sous la tutelle de l’eau du fleuve universellement perçue comme l’eau pure par excellence, l’existence du héros rollandien s’inscrit dans un objectif de valeurs pures à atteindre : “ La sagesse suprême et la vérité sont comme une eau absolument pure que nous désirons absorber. ” 1318  a écrit Tolstoï, dans Guerre et Paix. Si nous mentionnons ici Tolstoï, c’est que Rolland s’inscrit en continuité de l’œuvre tolstoïenne, à l’“ héroïne principale, la Vérité. ” 1319 . À la suite de Tolstoï 1320 , Rolland veut défendre la vérité, qui doit “ prendre appui [non] sur l’autorité d’un homme, mais sur la raison. ” 1321 . En disciple du patron de la vérité, Tolstoï, Rolland retient du génie russe que la vérité est parfois le premier personnage 1322 , martelant le leitmotiv de la vérité dans Jean-Christophe :

      

      La vérité ! Il ne voulait pas être un héros qui ment. (…) il aimait mieux mourir que vivre d’illusions… L’art n’était-il donc pas une illusion aussi ? – Non, il ne devait pas l’être. La vérité ! La vérité ! Les yeux grands ouverts, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont (…). 1323 

      

      Rolland construit le développement de Jean-Christophe en fonction de la vérité, la formation du personnage devant le conduire à une responsabilisation du fait de son statut d’artiste. Rolland, en faisant de Jean-Christophe un héros pour les admirateurs de sa musique, insiste sur la nécessité de transmettre par l’art la vertu de la vérité. Par étapes, il conduit son personnage du “ besoin irrésistible de vérité ” 1324  à la compréhension que des vérités multiples reçues des générations précédentes (et à venir) font la vérité. C’est la leçon du vieux voyageur au jeune Pierre Bézoukhov : “ Nul homme ne peut, seul, atteindre la vérité. ” 1325 . Le leitmotiv de la vérité dans le roman rollandien répète, tel un air entêtant, que l’objectif du développement de Jean-Christophe est d’atteindre à une forme de sagesse suprême, celle-là même que Tolstoï a indiquée :

      

      La sagesse suprême comporte une seule science, la science du tout, la science qui s’applique à l’univers entier et à la place qu’y occupe l’homme. Pour cela, pour se rendre capable de cette science, il est indispensable de purifier et de rénover en soi l’homme intérieur. 1326 

      

      Un aspect de la sagesse à laquelle Rolland fait parvenir son héros consiste en un usage mesuré de la vérité, en fonction de qui peut l’entendre et surtout l’accepter, sur le modèle goethien dont Jean-Christophe va ouvertement

      s’inspirer, citant le maître allemand 1327 . Rolland transmet le sage usage de la vérité qui veut que, sans la renier, il ne soit pas fait de la vérité un instrument de malheur ou de haine :

      

      Oui, la vérité pour moi et pour ceux qui ont les reins assez forts pour la porter. Mais pour les autres, c’est une cruauté et une bêtise. (…) Il faut aimer la vérité plus que soi-même, mais son prochain plus que la vérité. 1328 

      

      Romain Rolland transmet à son tour le modèle de la sagesse : l’accomplissement d’une vie, celle de Jean-Christophe Krafft donnée en exemple, est la reconnaissance de la vie telle qu’elle est, certes qui ne donne pas toutes les réponses, mais dont l’infini enfin ressenti apporte la plénitude.

      

      La musique au centre de Jean-Christophe participe selon nous de l’idée rollandienne de la formation. En effet, il nous semble que le musicologue Rolland envisage la musique comme étant formatrice pour tout homme, en ce qu’elle touche inévitablement la sensibilité de l’homme, et fait jaillir en l’homme des sentiments qui lui sont propres, le distinguant de l’animal, et le rattachant à la condition de l’humanité pensante. La musique éveille des sentiments, transportant l’homme au-delà du conscient. À l’écoute de la musique, l’oreille de l’homme se forme, et métaphoriquement l’oreille se forme pour écouter les hommes. Il s’agit toujours de tendre l’oreille vers l’autre, de le ressentir, de le comprendre, de l’aimer. Apprendre la musique, c’est apprendre à écouter universellement. Rolland suggère l’apprentissage de l’écoute, il transmet ainsi un message d’ouverture à l’échelle de l’humanité.

      Plus tard, Romain Rolland montrera que la musique est incontournable notamment dans la formation de l’artiste ou du penseur, faisant référence à Goethe 1329  et à Rousseau 1330 . Rolland cherchera à transmettre comme portrait de Rousseau et surtout de Goethe, le “ type de l’homme de lettres musicien ” 1331 , ce qui correspond aussi en réalité à un autoportrait ! Avec Jean-Christophe, Rolland répond dans la fiction romanesque au vœu de Goethe 1332 , mais nul doute qu’il enseigne à ses lecteurs de se rapprocher de la musique, et de faire l’apprentissage (ou la redécouverte) de l’écoute du grand patrimoine musical, prélude accessible à l’apprentissage du grand patrimoine intellectuel.

      Hormis les œuvres de fiction, les articles et essais servent la cause humaniste. Rolland rend hommage à l’amitié, cette alchimie spéciale qui lie deux êtres, dans “ Les amies ” : l’hommage est destiné à la forme d’amitié qui lui a le plus réussi, et qui l’a comblé, c’est-à-dire l’amitié avec les femmes 1333 . Les deux volumes de Péguy constituent un autre hommage à l’amitié, conjuguée avec le travail et les valeurs. Ce sont en effet des valeurs typiquement humanistes que Rolland défend avec Péguy dans les Cahiers de la Quinzaine. En outre, Rolland adhère à la fonction d’exemplarité des œuvres biographiques, ces dernières ayant été incarnées par Rousseau avec
Les Confessions 1334 , par Goethe avec Poésie et Vérité 1335 , par Tolstoï avec Les Confessions 1336  : “ Notre vocation est d’instruire les hommes. ” 1337 . Dans Wilhelm Meister, Goethe a illustré l’intérêt du témoignage, avec les “ confessions d’une belle âme ” 1338  qui doivent servir de leçon. Sur les Confessions de Rousseau, l’avis de jeunesse a radicalement changé, Rolland exprimant un réel enthousiasme, dont il ne développe guère le motif, à l’exception d’un commentaire sur Tolstoï 1339 . Remarquons enfin qu’une autre forme d’écrit, le propos, servira aussi à transmettre les idéaux de la pensée humaniste : c’est la forme qu’Alain choisit, ses textes courts sur des sujets différents mais précis permettant grâce à leur concision et leur clarté la transmission d’une morale pour l’homme 1340 .

      

      À défaut d’une inscription dans le genre du roman de formation, il est légitime de dire au moins que Jean-Christophe est un roman sur la formation. Consciemment ou non, Romain Rolland renvoie, avec Jean-Christophe (et ses œuvres suivantes), à Goethe, “ parfaite figure de maître ” ayant “ accompli le chemin qui du moi en formation mène à la haute maîtrise ” 1341 . Du moi en

      formation dont Rolland traite dans la fiction, dans laquelle il montre la nécessité d’un développement mêlant savoir intellectuel et expériences, il parvient à incarner le magistère dont la haute maîtrise tient au double sens de l’expression, c’est-à-dire transmettre un enseignement sans en avoir l’air, là est toute la maîtrise de l’auteur de Jean-Christophe. Rolland a tâché de nourrir son lecteur :

      

      L’œuvre qui dure.

      Est-ce l’œuvre parfaite ? (…)

      Qui porte en lui la plus grande somme de vie, pour la plus grande somme de vivants, celui-là, homme ou œuvre, durera le plus longtemps.

      Toutes les grandes œuvres qui durent sont un pain quotidien. Et celui qui le mange ne s’inquiète pas si le pain a été fait selon les règles du parfait boulanger. Il trouve en ces grandes œuvres de nouvelles forces de vie, – morales ou amorales, étiques ou esthétiques, n’importe ! – une substance spirituelle qui s’incorpore à la sienne. 1342 

      

      Romain Rolland avait fait incarner cet objectif de vie en Jean-Christophe Krafft, à qui il fait dire : “ Que je disparaisse, et que mon œuvre dure ! ” 1343 . Rolland a tâché de donner des forces à ses lecteurs de Jean-Christophe en leur offrant par l’exemple une formation solide quant à la façon d’embrasser la vie tout entière, faite d’expériences heureuses ou dures qui sont autant d’offrandes. Selon nous, Romain Rolland est, au début du XXe siècle, l’un des plus grands défenseurs de la pensée humaniste.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


C) Jean-Christophe : roman du fleuve nourricier

      

      Le fleuve omniprésent dans la pensée rollandienne est le fleuve Rhin comme lieu du baptême de son héros 1344 , de la même façon que le roman-fleuve est le lieu qui baptise le romancier Romain Rolland.

      Roman du fleuve nourricier, Jean-Christophe commence par alimenter son auteur même. À la grande satisfaction de Rolland, car le roman l’a obligé à revoir ses réflexions, à relire ses textes de référence, à repenser certaines idées, et enfin, à sortir du connu pour plonger dans l’inconnu afin de répondre à son objectif de rendre compte du tout social. Le désir rollandien de “ pénétrer plus avant dans l’intelligence des âmes – cette puissance si profonde, de comprendre la vie et les hommes. ” 1345 , dont Rolland n’ose asséner qu’il s’agit
de la “ science suprême ” 1346  même s’il le pense alors, témoigne que l’auteur de Jean-Christophe souhaite encore compléter sa formation, pour parvenir à ce qui est primordial à ses yeux. Et, Rolland, en quête perpétuelle de nourriture de l’esprit, tandis que “ la jeunesse ne se résigne pas à ne point étreindre toute la connaissance ” 1347 , ne sera jamais rassasié. Pourtant, l’incidence du roman dans sa vie d’homme et dans sa carrière est pour le moins une sérieuse étape de franchie dans sa formation.

      Romain Rolland accède au statut de guide après la parution de son roman-fleuve : “ les grands fleuves, comme les rivages de la mer, ont toujours quelque chose de vivifiant ” 1348 , a écrit Goethe. Il devient source pour toute une génération. Et, s’il ne revendique d’aucune manière le titre de maître, il n’empêche que Rolland prend ses responsabilités. Les réactions de ses lecteurs admiratifs, en demande de conseils et de soutien, l’obligent à poursuivre le magistère entamé. Le contexte politique, évidemment, contribue pour beaucoup au nouvel investissement de l’auteur de Jean-Christophe comme porte-parole de la voix de la sagesse.

      

      


1) Incidence du roman sur son auteur

      

      Avec Jean-Christophe, Rolland accomplit son désir individuel tout en donnant dans son roman des préceptes qu’il n’est pas encore capable de suivre. Une note du journal intime de Rolland, datant de 1893, mais qu’il commente pour ses Mémoires, nous éclaire sur sa situation :

      

      ’Toujours montrer l’Unité humaine, divine, sous toutes les formes multiples qui la recouvrent. C’est le premier objet de l’art, comme de la science.

      Mais, en pratique, j’avais peine à appliquer cette magnanime maxime d’accueil et de compréhension. On ne le peut, en plénitude et en harmonie, qu’après qu’on a été, par le cours d’une vie, déchargé de l’accomplissement de son individualité. Car, dans la grande pièce de l’univers, on a aussi son rôle à jouer, son existence propre à épuiser (…). 1349 

      

      Dans les années qui suivent, celles donc de l’élaboration du roman, Rolland est par conséquent dans une période d’apprentissage des valeurs morales qu’il défend dans son roman. Au fur et à mesure de la rédaction, et après la parution de l’ensemble des volumes de Jean-Christophe, Rolland a dû se sentir en mesure, du fait de “ l’accomplissement de son individualité ” et de son nouveau statut, de se consacrer à l’objet essentiel de l’art qu’il avait ainsi défini.

      

      Vincent Jouve rappelle que “ l’illusion de personne, aussi efficace soit-elle, n’en demeure pas moins une construction du texte ” 1350 . Il nous semble que, si l’auteur est le premier à en avoir conscience puisqu’il décide de cette construction, il peut instaurer une relation avec le personnage qui va au-delà de sa fonction dans la fiction. Cette relation dans l’au-delà de la fiction peut être envisagée comme un lien affectif impliquant que l’écrivain soit parfois lui-même sous l’emprise de l’illusion de personne. Un temps de rédaction particulièrement long nous paraît pouvoir favoriser le développement de cette relation affective aux effets particuliers, comme c’est le cas avec Jean-Christophe et L’Ame enchantée. Le suivi d’un personnage sur une longue période de la vie de ce personnage nous paraît de même favoriser cette relation. En témoigne ce que rapporte Romain Rolland de cette relation tissée avec Christophe Krafft, dans laquelle il endosse à la fois le rôle de père et de mère :

      

      C’est vraiment pour moi comme un enfant. Je le vois grandir avec une affection et une inquiétude paternelle. 1351 

      Il me semble que c’est mon petit enfant, et je le vois grandir de jour en jour avec une tendresse maternelle. 1352 

      

      Telle une mère, cherchant après la naissance à conserver la relation exclusive avec le bébé qu’elle a porté 1353 , Romain Rolland protège son petit du reste du monde :

      

      Je fus longtemps, – des ans, – à le couver, sans en parler à personne (…). Je le gardais pour moi seul. (…) Je regardais naître et grandir le petit compagnon. Je n’étais point pressé de le partager avec d’autres. 1354 

      

      Rolland paraît contaminé par l’illusion de personne : Jean-Christophe semble appréhendé comme un être réel, comme un fils de chair de Rolland. De plus, les personnages de Rolland sont la parade à la “ solitude profonde ” qui l’accable et à son désoeuvrement en société : “ j’ai plus de relations avec les êtres que je rêve, qu’avec les hommes vivants ” 1355  écrit-il en 1903.

      Si le roman a touché à ce point une génération de lecteurs, c’est que Jean-Christophe Krafft a semblé vivant : c’est le résultat réussi de la démarche de l’auteur. Son créateur s’est projeté dans le héros, il l’a mis en vie au-delà de l’écriture. Rolland, qui oscille parfois entre l’illusion de personne qui le contamine et le personnage qu’il doit construire, est déterminé à faire progresser selon un objectif fixé l’enfant-personnage :

      

      Hélas ! le pauvre petit ! comme il va souffrir ! Et moi, je sais qu’il va souffrir ; je ne puis pas, comme une mère, me faire illusion sur son avenir. Dire qu’il dépend de moi que sa vie soit heureuse, si je veux, – et que pourtant je ne peux pas ! J’en ai le cœur gros. 1356 

      

      Cependant, maître de son œuvre, l’auteur bâtit les péripéties inhérentes à l’intérêt de son récit. Et, il apprend aux côtés de son héros. Rolland constate en 1908 (l’année de publication de “ la Foire sur la place ” et d’“ Antoinette ”) leurs deux évolutions parallèles :

      

      J’ai changé, ou il a changé depuis deux ans. Je l’admire toujours autant, je le regarde comme un prophète, un martyr, un homme de Dieu. Mais Dieu a presque toute la place ; il n’en reste plus pour l’homme. Cela manque d’air, cela manque de joie de vivre. – J’ai besoin de respirer davantage, aujourd’hui. – N’importe ! J’irai jusqu’au bout. 1357 

      

      La fin du “ Dialogue de l’auteur avec son ombre ” témoigne de l’évolution du héros : Comme tu as grandi ! Je ne te reconnais plus. ” 1358 , dit l’auteur à Christophe Krafft. Rolland grandit grâce à son roman : il conquiert son indépendance. La manifestation de cette conquête en progression de l’indépendance est, dans Jean-Christophe, le rejet des “ maîtres de l’heure ”, et la manifestation de la conquête achevée se trouve dans L’Ame enchantée 1359 . Rolland n’a plus de maître ni de modèle vivants : Malwida von Meysenbug est décédée et Tolstoï finit par l’ignorer. Le constat d’évolution que dresse Rolland survient deux années après la prise de conscience de 1906, où, comme nous l’avons vu dans la première partie de notre travail, le silence de Tolstoï oblige Rolland à ne plus se référer à des maîtres. Alors, il retranscrit cette prise de conscience d’une nécessaire autonomie dans la démarche que son héros accomplit en écrivant à Tolstoï, ce qui se solde par un échec 1360 . Jean-Christophe se fait le porte-parole de la conclusion mature de Rolland : “ Les grands hommes n’ont pas besoin de nous. C’est aux autres qu’il faut penser… ” 1361 .

      Lorsque la célébrité vient, essentiellement suite à la parution de “ la Foire sur la place ”, Rolland fait l’apprentissage des contreparties de la renommée. Il a lancé un défi aux institutions : c’est assurément le meilleur moyen de se faire enfin remarquer par la critique et d’être au cœur de l’actualité littéraire. Mais comme il ne saurait justifier ses attaques par la provocation, Rolland se place en héraut de la vérité entraîné dans son élan par le devoir :

      

      Mes prochains livres me préparent des ennuis sans nombre. J’y dis tant de choses impitoyables au sujet de l’art, du monde et des politiciens de Paris, que je vais être regardé comme un “ Ennemi du Peuple ”. (…) avec Christophe, il n’y a pas moyen de reculer. Il vous emporte comme un boulet de canon. On est bien puni de dire une fois la vérité : car on est ensuite obligé de la dire toujours, toute sa vie ; et le monde ne peut la supporter qu’en décoction infinitésimale (…). 1362 

      

      Ce que Rolland sait du danger d’exprimer des vérités frondeuses vient de sa formation livresque. Arrive pour lui le moment d’en faire l’expérience personnelle. Or, rien ne se passe comme prévu : a contrario des personnages du roman, Rolland n’est pas l’objet d’attaques de la part de la critique française, mais d’un silence… éloquent, en réponse à “ la Foire sur la place ”. Il nous semble qu’il est aussi violent d’être confronté à des articles injurieux qu’à un silence rendant une œuvre invisible. Au fur et à mesure de la publication des volumes, comme le succès de l’œuvre est croissant, quelques articles paraissent tout de même en France. Mais, Rolland se sent méprisé.

      Ainsi, l’indépendance conquise est à double tranchant. Bénéfique par son aspect libérateur pour la création, elle est également le résultat d’une réaction des gens de lettres à Paris. Après l’indifférence de la critique française pour les pièces rollandiennes (laquelle, nous l’avons vu suscite, l’écoeurement de Rolland) 1363 , Rolland va subir le rejet de la société après la parution de “ La Foire sur la place ”. Par la voix de son héros, Rolland a reproché aux critiques de n’être ni indépendants ni sincères : “ Pour l’être, il faudrait renoncer à la vie de société, et aux amitiés mêmes. (…) Qui se condamnerait, par devoir, à faire de sa vie un enfer ? ” 1364 . Pressentant le tumulte, mais ignorant les tourments qu’il cause, Rolland doit apprendre à assumer l’indépendance d’esprit qu’il préconisait dans son roman. Et, le tumulte est bien différent de ce qu’attendait Rolland : le succès de l’œuvre est complet, Jean-Christophe est réédité. S’estimant mal compris, Rolland établit un rapprochement entre ce qu’a connu Rousseau à cause de ses écrits, et ce qu’il vit suite à la publication de son roman-fleuve :

      

      Il se passe, en petit, (en très petit), pour mon livre [JC], ce qui s’est passé jadis pour les livres de Rousseau : plus il attaquait la société, plus les salons et surtout les dames s’engouaient de lui. Mais je jure bien que sans devenir misanthrope comme lui, je saurai m’isoler encore mieux que lui. 1365 

      

      La société est nécessaire à l’homme, mais lorsqu’il y a désaccord, la tentation est grande de s’en écarter. Rolland, qui se trouve confronté à une solitude intellectuelle immense, doit faire un travail d’acceptation stoïque de cette solitude 1366 . Il doit faire l’expérience de toute l’étendue de la sagesse humaniste préconisée dans Jean-Christophe. Le stoïcisme fait l’objet d’un débat entre Jean-Christophe et Olivier Jeannin : à ce dernier était reproché la résignation, tandis que Jean-Christophe vantait le “ besoin du grand air, du grand public, (…) de pulvériser ses ennemis, de lutter et de vaincre. ” 1367 . Mais, à ce moment du récit, le héros doit encore apprendre, et se refuse à comprendre l’inaction d’Olivier. Et pourtant, aussi bien pendant la rédaction de Jean-Christophe – période durant laquelle Rolland n’est pas à l’aise dans la société qui semble l’ignorer –, que pendant son engagement en faveur du pacifisme, Rolland souffre de son isolement, de sa solitude. Pareillement à son héros Jean-Christophe, Rolland, qui a voulu faire entendre sa voix, se heurte à une difficile

      réalité, et, il veut retirer un enseignement de l’erreur qu’il a commise : “ Je paye encore, à l’heure qu’il est [18/02/1912] mon inutile franchise de la Foire sur la Place. ” 1368 . Parce qu’il a des idées arrêtées sur la société, il s’y trouve tel un étranger, rejeté et incompris, quelqu’un dont éventuellement on se méfiera 1369 . Comme Rousseau, il aurait pu écrire : “ J’étais né pour l’amitié ” 1370 , et pourtant il se sent solitaire dans son combat, sans compagnie pour l’épauler. Il reprend la même idée une dizaine d’années après : “ Si ma vie se prolonge, elle me paraît être celle d’un Rousseau (moins misanthrope) : ermite, et errant. ” 1371 . À cause de ses œuvres, Rolland, méprisé 1372  tel le héros qu’il a conçu, figure un nouvel artiste incompris : “ Je suis saisi de ma solitude artistique, surtout en France ” 1373 , écrit-il après avoir achevé le neuvième volume de Jean-Christophe. Le sentiment de persécution dont fait preuve Rolland est en partie dû à une réaction d’orgueil. Il lui faut bien trouver une justification honorable, et quelle posture plus prestigieuse que celle de l’incompris des lettres ? Pourtant, Rolland est blessé : il est en situation de solitude forcée 1374 , rendant compte de son isolement mal vécu dans le Journal des années de guerre.

      Alors, l’application des préceptes humanistes se révélera nécessaire pour lui, qui va dès lors éprouver l’isolement et la solitude, son engagement pacifiste décuplant le rejet dont il est victime. Celui qui se sent exclu retourne la perspective, aussi les élites sont-elles, selon Rolland, dans un cloisonnement idéologique :

      

      De vous qui formez un bloc, chapelles avec musique, et de moi, qui vis à l’écart en face de mon noyer du rideau des Alpes aux beaux plis, qui est le véritable Einsame, l’isolé ? 1375 

      

      La solitude est une souffrance mais elle doit être assumée : l’homme a la liberté de se soustraire aux idées ayant cours dans la société, “ la solitude fait partie du prix à payer pour la liberté ” 1376 . Rolland va donc devoir dépasser le champ des idées humanistes de la période Jean-Christophe, pour faire l’apprentissage de la mise en pratique de la pensée humaniste. La formation passe par l’expérience, et l’adversité offre le meilleur enseignement pratique, ce dont Rolland fera part dans son autre roman-fleuve :

      

      Et c’est le Livre des Livres. Ne le lit pas qui veut. Chacun le porte en soi, écrit de la première à la dernière ligne. Mais, pour le déchiffrer, il faut que le maître rude, l’Epreuve, en enseigne la langue. 1377 

      

      Dès sa jeunesse, Rolland avait progressivement désavoué le stoïcisme renanien : il ne s’y résout pas davantage après Jean-Christophe, mais il fait personnellement l’expérience à laquelle il avait eu l’idée de soumettre son héros. En effet, l’excès ne sert pas la cause, et Rolland regrettera le radicalisme de sa charge contre les critiques. Ce n’est pas pour autant qu’il faut verser dans l’acceptation de la société telle qu’elle est et s’abstenir d’exprimer ce qui semble juste. La leçon tirée de l’incidence de Jean-Christophe sera visible dans Clerambault. Le héros Clerambault éprouve les erreurs d’un engagement irraisonné et excessif, mais Rolland réprouve le stoïcisme : “ Le stoïcisme qui se soumet aux lois de l’univers empêche de lutter contre celles qui sont cruelles. ” 1378 . Et, ce seront les mêmes valeurs défendues par la suite contre la haine et les tueries engendrées par les deux guerres mondiales 1379 .

      La génération qui suit celle de Rolland, profondément marquée par l’instabilité politique en Europe, puis par la première guerre mondiale, est résolument proches des valeurs humanistes. Rolland est en relation avec Jules Romains 1380 , qui fait partie du groupe des écrivains de l’Abbaye 1381 , autre confrérie idéaliste. Il côtoie la jeune génération (Arcos, Zweig, Romains) pour la défense de la pensée humaniste. Suite au succès de Jean-Christophe, le statut d’écrivain de Rolland est avéré. Il nous semble qu’ainsi, fort de sa notoriété, Rolland peut s’engager dans une action plus large que celle de la fiction. En effet, l’auteur de Jean-Christophe est désormais en mesure de faire entendre sa voix. Les soubresauts haineux qui annoncent une guerre entre la France et l’Allemagne poussent Rolland à une réflexion douloureuse sur la situation

      des deux peuples :

      

      L’amitié politique est impossible ; pourquoi ne pas faire le silence ? (…) La France et l’Allemagne me semblent deux de ces tragiques héros de l’Antiquité, chargés du poids de leurs crimes et de leurs haines héréditaires. Il est bien dangereux de les mettre en présence. 1382 

      

      S’il constate, avec force regrets, qu’à ce moment l’amitié n’est pas envisageable, il lui préfère le silence aux canons. Il proteste contre la haine qui soulève dos à dos des peuples qui pourraient être frères, amis, il écrit Au-dessus de la mêlée, et rassure ses amis “ de l’autre camp ” : “ Je suis plus fidèle que vous à notre chère Europe, cher Stefan Zweig, lui écrit Rolland en français, et je ne dis adieu à aucun de nos amis. ” 1383 . Au-dessus de la mêlée est une œuvre de réconciliation humaniste. Il nous semble que les événements historiques conduisent un esprit éclairé comme Rolland vers une nouvelle forme d’humanisme, un engagement avéré. Les circonstances drainées par le fleuve de l’Histoire conduisent à dépasser l’humanisme, à le renouveler :

      

      Le torrent des peuples et des masses, déchaîné par un siècle de guerres nationales et de révolutions, le fleuve débordé de l’action politique et sociale, menaçait de submerger le vieux humanisme bourgeois, qui, sans énergie et sans souplesse pour adapter sa marche caduque au cours impétueux de la vie, s’obstinait à défendre ses positions, condamnées, d’un âge révolu. 1384 

      

      Rolland veut mener un combat idéologique en faveur d’un développement de

      l’humanisme en un nouvel humanisme, celui de son siècle, le panhumanisme :

      

      Élargissons l’humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été rétréci à celui de manuels gréco-latins. (…) Nous devons prendre aujourd’hui l’humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse toutes les forces spirituelles du monde entier : – Panhumanisme. 1385 

      

      Rolland vise la conciliation des valeurs et la convergence des idées, qui désormais doivent venir de toutes les cultures. Il pense à la philosophie indienne, mais la diffusion de la connaissance des autres cultures du monde (notamment américaines) lui permet d’espérer qu’une humanité meilleure est assurée, bâtie sur ce que chaque civilisation peut offrir de mieux, formant une “ communion intellectuelle ” 1386 .

      

      Remarquons enfin que Romain Rolland connaîtra une situation exemplaire : plusieurs chapitres du roman d’une vie (celle du musicien Krafft) vont devenir plusieurs grandes étapes de sa vie. Au commencement de la rédaction de Jean-Christophe, il a nécessairement échappé à Rolland l’incidence future que pourrait avoir sur lui, en tant qu’homme et auteur, la publication de son long roman. Un fascinant jeu de va-et-vient entre la fiction et la vie s’offre aujourd’hui au lecteur de Rolland, qui, grâce à tout le matériau biographique qui est désormais en sa possession, peut se pencher avec ludisme sur ce phénomène. Où la frontière entre la réalité et la fiction devient à mesure des connaissances plus opaque, plus complexe à déchiffrer, et d’autant plus stimulante pour qui l’étudie. Où tout se mêle aussi : le projet du roman, la rédaction et la réception de Jean-Christophe sur une dizaine d’années, la vie de l’homme, de l’écrivain, de l’intellectuel engagé par ses œuvres, qui se poursuit.

      Jean-Christophe est une base de travail pour l’analyse psychanalytique, ou en tout cas, au niveau de Rolland, pour son autoanalyse. Cette base de travail est d’autant plus précieuse pour l’analyste que le point de départ du roman avait été formulé par Rolland comme réalisation et développement d’un rêve. Et, c’est peu après avoir entrepris sérieusement la rédaction de Jean-Christophe, que Rolland a lu L’Interprétation des rêves de Freud. Dans une certaine mesure, nous pouvons associer Sigmund Freud à la génération rollandienne, parce que la période de formation de Rolland correspond aux premières découvertes freudiennes 1387 . La diffusion des théories freudiennes a lieu, bien sûr, après la formation de Rolland : mais c’est la génération qui vient après celle de Rolland, avec laquelle il est en relation, qui va la première s’intéresser au maître viennois.

      En 1924, soit vingt ans après la publication du premier volume de Jean-Christophe, Romain Rolland rencontre Sigmund Freud. À peine un mois plus tard, Rolland commence l’écriture des premiers chapitres de son autoanalyse, qui paraîtra sous le titre Le Voyage intérieur. L’incipit annonce le projet d’analyse, le plongeon dans le fleuve rollandien, de ce qui constitue le fonds (ou le fond) de son être :

      

      Une longue vie réfléchie est une grande expérience. (…) Je voudrais éclaircir l’énigme de la mienne. Je voudrais en dégager le sens, aux yeux

      des autres et aux miens. Car je suis arrivé à l’heure où, l’apaisement venu des désirs qui s’élancent, des espoirs qui se brisent, on embrasse l’ensemble de la route parcourue, d’un regard lavé et d’un cœur détaché. 1388 

      

      Mais, contrairement à ce que pense Romain Rolland, son parcours n’est guère terminé… encore moins, son “ cœur détaché ”. En effet, l’échange épistolaire commencé en 1923 avec Freud, à l’initiative de ce dernier, fera bientôt réagir Rolland. Presque quinze ans plus tôt, Rolland s’était étonné de l’occurrence des métaphores fluviales et dans son discours, et dans son écriture (pour Jean-Christophe) 1389 , et ne parvenait qu’approximativement à se l’expliquer. Si l’on songe à ses liens personnels avec le fleuve, dès la naissance il est en contact avec le canal du Nivernais tout proche de la maison familiale, et avec l’Yonne 1390 . Rolland fait revivre dans Jean-Christophe le spectacle de l’eau qui s’écoule, des reflets, des pêcheurs, des oiseaux, et toute cette musique de la nature, en offrant pour le héros le même souvenir d’enfance que lui. Cependant, comme nous l’avons analysé, Rolland ne s’en tient pas aux métaphores du fleuve dans le roman. Il faut chercher plus profondément en Rolland ce qui le pousse à convoquer le fleuve comme emblème ; et, le paysage natal ne saurait être une explication suffisante, bien qu’elle soit importante. Le leitmotiv wagnérien du Rhin ne saurait pas non plus suffire à l’expliquer. Or, quand Freud s’attelle à la tâche d’éclaircir le mystère de la création autour du symbole du fleuve et de l’eau, il ne convient pas à Rolland que le mystère soit éclairci. C’est en songeant à Rolland et son œuvre que Freud analyse le “ sentiment océanique ” 1391  : la symbolique du fleuve (de son cheminement jusqu’à la mer) serait la manifestation d’un idéalisme né d’une confrontation problématique avec la réalité de la vie sociale, suite à la nostalgie de la dépendance infantile 1392 . L’interprétation freudienne heurte Rolland 1393 . La discussion dans leur échange épistolaire est relative au fleuve intérieur tel que Rolland l’a défini : l’auteur de Jean-Christophe maintient auprès du maître viennois sa définition de la présence et de la conscience d’un tout-divin, qui conduit à la vie comme à l’action. Et, il affirme un recours au rêve dégagé de tout rapport avec le lien parental et particulièrement le lien maternel. On ne touche pas à la mère, même si on aspire à atteindre la mer…

      En tout cas, nous pouvons considérer que Jean-Christophe est la première étape d’un travail sur soi entrepris par Romain Rolland, ce dont il aura vaguement la révélation au fur et à mesure de la rédaction du roman, mais qu’il mesurera plus tard en se penchant sur son voyage intérieur, lorsqu’il fera la démarche consciente d’explorer son inconscient. Il réalisera notamment lors de son échange avec Sigmund Freud combien l’écriture de Jean-Christophe préparait, avec la symbolique du fleuve, un travail d’analyse qui s’imposa à Rolland pendant l’entre-deux guerres.

      

      

      

      

      

      


2) Romain Rolland maître à son tour

      

      Le jeune Romain Rolland a cherché des maîtres, a été guidé, et voici qu’adulte il devient maître à son tour, en adoptant des positions parfois ambiguës sur le statut auquel il aspire.

      

      Il nous semble que suite à ses convictions sur la nécessité de faire accéder le plus grand nombre au savoir et à la culture, Rolland offre avec Jean-Christophe un roman dont la lisibilité permet de transmettre à tous les leçons que son héros tire de la vie. Son roman-fleuve est accessible à tous. La confirmation vient de la parution, en 1933, d’une adaptation du Jean-Christophe pour la jeunesse : Jean-Christophe, de Romain Rolland, raconté aux enfants par Marguerite Hélier-Malaurie 1394 . Ce livre de lecture destiné à l’école, pour les classes de cours moyen et supérieur, en vue de la préparation au certificat d’études, connaîtra un vrai succès 1395 . Le style rollandien se prêtait à un usage pédagogique, mais son intérêt est double puisqu’il permet de dépasser le simple exercice scolaire :

      

      L’auteur l’a voulu (…) sans fard, sans apprêt, intelligible non à un groupe de délicats mais à la légion innombrable des plus simples et des plus humbles ; or, nos enfants font partie de cette légion et nous voulons essayer, par le présent ouvrage, de mettre en eux la flamme dont le rayonnement peut-être éclairera toute leur vie. 1396 

      

      L’essentiel des extraits choisis par Marguerite Hélier-Malaurie sont issus de “ L’Aube ”, “ Le Matin ”, et de “ L’Adolescent ” 1397 , les livres consacrés à la jeunesse du héros, ce qui se conçoit puisque l’ouvrage est destiné à des enfants. Les extraits des livres suivants ont pour sujet l’oncle Gottfried, la mère Louisa, et les rencontres amicales du héros : Schulz, Grazia, et Olivier. La place infime des extraits de “ La Foire sur la place ”, à savoir neuf chapitres seulement, ne peut que surprendre puisque le héros y accomplit une grande partie de sa formation sociale. “ La Foire sur la place ” occupe un-neuvième du total de Jean-Christophe : or, la sélection d’extraits de “ La Foire sur la place ” occupe neuf chapitres sur les cents cinq chapitres du découpage de Marguerite Hélier-Malaurie. Les extraits retenus ont pour sujets : l’arrivée de Jean-Christophe à Paris, sa rencontre avec Grazia, Sidonie et Olivier Jeannin, sa promenade sur les quais, ses difficultés financières. Les rapports difficiles du héros avec la capitale et les critiques de Rolland contre la société sont à peine évoqués. L’aspect très polémique de ce volume peut expliquer l’évincement dans la sélection de “ La Foire sur la place ”, mais il nous semble illégitime de mettre de côté cette étape importante de la formation de Jean-Christophe Krafft. En outre, Marguerite Hélier-Malaurie n’a choisi aucun extrait d’“ Antoinette ” : le choix est plus compréhensible, puisque le héros n’y apparaît pas, et qu’il y a donc dans le récit une interruption de son parcours. Cependant, le parcours et la formation d’Olivier Jeannin auraient mérité quelques extraits, surtout que ce personnage a une fonction essentielle dans le récit.

      Les titres des chapitres donnés par Marguerite Hélier-Malaurie témoignent des enseignements simples mais essentiels que Rolland a transmis grâce aux différentes expériences de son héros : “ L’essentiel dans la vie est de ne pas se lasser de vouloir. ” 1398 , “ Gottfried était bienfaisant à la façon des prés et des bois. ” 1399 , “ Misère et vaillance. ” 1400 . Même si Rolland se défiait de la morale, et que jeune professeur il avait lui-même pesté contre les cours de morale qu’il avait à donner, de larges passages de son roman donnent dans la visée pédagogique, et moralisatrice. Parfois, un titre de chapitre de l’ouvrage de Marguerite Hélier-Malaurie reprend une phrase qui se fait précepte moraliste : “ …Pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien… ” 1401 . Les questions de l’exercice sur “ les idées ” du texte, où il s’agit d’expliquer ce qu’est “ une puissance de vie ”, “ pourquoi l’auteur pense-t-il que la maladie permet de se connaître ? ” ou pourquoi “ l’auteur nous dit : Christophe songeait moins à ses peines et plus à celles des autres ” 1402  conduisent à une conclusion moralisatrice, indiquée en caractère gras :

      

      Inspirez-vous de son [JC] exemple. Songez à vous (…) mais songez aussi aux autres : à vos parents pour pénétrer l’étendue de leur dévouement et les soulager chaque fois que vous le pouvez, à vos camarades pour les mieux connaître et les mieux aimer, à ceux qui souffrent, même inconnus, pour fortifier en vous l’obligation morale 1403  de vous associer, quand vous serez grands, aux hommes de bonne volonté 1404 , qui luttent pour qu’il y ait dans le monde moins de souffrances et moins de larmes. 1405 

      

      Nous n’avons pas trouvé trace de l’opinion de Rolland sur l’ouvrage de Marguerite Hélier-Malaurie. Mais, il est bien évident que Rolland souhaite être un modèle utile à la jeunesse. En lui transmettant et son expérience et ses convictions humanistes, il entre avec Jean-Christophe dans la catégorie du romancier “ faiseur ” qui “ offre à tous ceux qui partagent le même désir d’élévation un modèle stimulant ” 1406 . Combien de lecteurs et d’auteurs le modèle de Jean-Christophe a-t-il stimulé, faisant d’eux les rossignols 1407  que décrit Romain Gary dans son roman Éducation européenne ?

      Toujours, ceux qui rencontreront Romain Rolland seront frappés par ce qui émane de lui. Très vite, avant les grands succès, il est célébré par certains comme un modèle ou comme un maître. Louis Gillet, qui n’est que de dix ans son cadet mais qui a eu Rolland comme professeur, se place en élève reconnaissant :

      

      Vous avez renouvelé en moi l’amour de la vie, la volonté d’agir, de penser et de vaincre. (…) vous êtes mon aîné et mon maître, et vous m’avez accueilli sans morgue et sans vanité, alors que vous êtes un artiste rare et profond. 1408 

      

      Mais, c’est surtout grâce à Jean-Christophe que Rolland devient le porte-parole d’une génération.

      Tout comme Rolland espérait pour l’Allemagne que se lève “ un Goethe, pour éclairer la conscience troublée de sa nation ” 1409 , quelques années plus
tard, ne voyant personne s’élever publiquement lors de la première guerre mondiale, il décidera d’être l’éclaireur de la conscience française, et même européenne, avec les articles réunis sous le titre d’Au-dessus de la mêlée. C’est une “ première période de rupture, dans l’itinéraire rollandien ” 1410 , car jusqu’alors, Rolland se voulait guide par le biais des textes fictionnels. En devenant un intellectuel engagé, il affirme davantage encore son ambition d’être un guide, et non pas un maître : le distinguo est nécessaire, puisque Rolland n’a rien à enseigner en la matière, mais veut rappeler des valeurs fondamentales. La préoccupation humaniste de Rolland sera dès lors récurrente. Il adresse cette injonction amicale à la jeunesse :

      

      [Il faut] connaître le monde qui vous entoure, sortir de chez vous, apprendre la langue des grands peuples vos voisins, les visiter et faire échange avec eux de vos produits et de vos pensées. 1411 

      

      Ainsi, Rolland, qui prétendait ne pas vouloir exercer de magistère, fait la leçon de l’expérience à la jeune génération. Il songe d’ailleurs clairement à se placer en pédagogue lors de la préparation du Voyage intérieur : “ Il me faut un chapitre de Pédagogie ” 1412 . Mais, le magistère de Rolland est destiné désormais à un public restreint : “ Ma pédagogie à moi s’adresse à une élite de jeunes gens. ” 1413 . L’évolution est notable, car le penseur de l’universel exprime là une conviction qui semble élitiste, à rebours de la visée de son roman

      

      Jean-Christophe :

      

      Mon principe est que s’il faut penser à tous, c’est pour peu qu’il faut penser. Car peu agissent (doivent agir) pour tous. Et tous (tout le reste) ne font que suivre.

      Ma morale sociale repose sur l’exemple de l’action et de la vie, que peu d’hommes donnent (doivent donner) à tous. – C’est donc ce peu d’hommes qu’il s’agit de former. 1414 

      

      Les convictions sociales de Rolland sont toujours ancrées en lui, en revanche le public auquel il voudrait désormais destiner son enseignement a changé. S’il faut faire le bien pour tous, et diffuser universellement les valeurs humanistes, dans l’idée rollandienne cette mission échoit à un groupe limité. Il y a par conséquent la nécessité d’une formation élitiste (dont Rolland pourrait vouloir se charger), mais le groupe auquel songe Rolland n’est pas constitué par exemple de jeunes gens diplômés qui représenteraient une élite intellectuelle. Le public auquel Rolland adresse son magistère doit réunir les deux critères absolument nécessaires selon lui à la formation, l’expérience et la culture, résumés par ce credo : “ Je vois, j’aime, et j’agis. ” 1415 . Et, dans ses Mémoires, Rolland fait œuvre de pédagogue :

      

      La seule leçon convaincante est celle de l’exemple. La vie, plus que l’école, est capable de la donner. (…) il faudrait constituer l’Evangile de nos saints laïques, les Vies des hommes héroïques. Je l’ai conçu, mais (…) je suis resté au seuil. 1416 

      

      Il avoue là qu’il s’est mis dans le rôle du maître puisqu’il a voulu œuvrer à donner des exemples de vies avec ses biographies de grands hommes : il a fait paraître des ouvrages notamment sur Michel-Ange, Beethoven, Tolstoï, Goethe, Gandhi et Péguy, sans compter les innombrables articles.

      

      Le succès de Jean-Christophe, son Nobel de Littérature en 1916, et son engagement retentissant avec les articles réunis dans Au-dessus de la mêlée apportent à Romain Rolland une dimension certaine dans le champ culturel en France et en-dehors de ses frontières. Rolland avait songé à la renommée de l’artiste, et envisagé sa célébrité comme “ le moyen de faire le bien ” 1417 . Rolland devient maître à penser mais ne se revendique d’aucune école, et, ne veut pas être chef de file d’une école. Il est cependant surpris et touché de recevoir des hommages, en général de l’étranger, suite à Jean-Christophe. En particulier, un “ manifeste littéraire ” 1418  de Herbert George Wells 1419  qui met particulièrement l’auteur de Jean-Christophe à l’honneur, enchante Rolland :

      

      Il [Wells] déclare la guerre à la conception de l’art pour l’art et de l’art pour l’amusement ; il revendique pour l’art en général, et pour le roman en particulier, le devoir et le droit de parler non seulement au cœur, mais à la pensée, de prendre parti dans les grandes questions du temps, de démasquer les mensonges (…). Et j’ai la joyeuse surprise de voir qu’il m’attribue en cela l’influence principale sur la nouvelle école anglaise. (…) Me voici chef d’école, en Angleterre, et à Paris les gens de lettres font le silence

      sur moi. Comme c’est amusant ! 1420 

      

      Wells installe Rolland dans une position qu’il n’avait pas souhaitée, mais elle fait contrepoids à l’hostilité du monde des lettres français et surtout elle contente certainement Rolland parce qu’elle est une preuve que les idées de son roman-fleuve ont du poids, qu’il a bien un rôle à jouer, et qu’il a su essaimer les valeurs auxquelles il tient tant. La critique française n’a pas voulu de Rolland, il rejette donc en bloc les gens de lettres, stigmatisant les intrigues et les compromis :

      

      Et j’étais révolté contre l’esprit de pédants tyranneaux qui, par les Académies, les Ecoles des Beaux-Arts, les Sorbonnes, régentant la jeune vie, semblait souffler encore de cette terre des tombeaux. 1421 

      

      Il nous semble que Rolland se ferme alors toute possibilité de pouvoir se revendiquer chef de file d’une école, en tout cas en France. Il défend une indépendance de l’esprit, farouchement recherchée, enfin acquise, et qu’il s’attache à préserver. Par conviction, mais aussi très probablement par orgueil, Rolland se maintient à distance des élites :

      

      Loin des modes littéraires et sociales, loin de la politique et des cénacles d’art, ayant par mes écrits conquis l’indépendance matérielle suffisante pour vivre sans luxe, mais à l’écart – (le plus grand des luxes !)… 1422 

      

      Et, moins que tout, Rolland souhaite être à la mode, hypothèse qu’il abomine alors 1423 . Il faut relever ici un paradoxe. On se souvient que Brunetière avait irrité le jeune Rolland en dédaignant le roman russe sous prétexte qu’il était à la mode. À l’époque, Rolland n’y voyait nulle incompatibilité avec la valeur réelle des œuvres en vogue, et n’estimait pas qu’une mode impliquât une lecture erronée : c’est pourtant ce qu’il craint en 1911. Les manifestations de l’impact de son roman-fleuve parmi la jeune génération le rassurent :

      

      Il y a une convalescence, un retour à la santé morale et intellectuelle. C’est très frappant dans notre jeunesse française (…) il y en a quatre ou cinq différentes, (…) toutes éprises d’action et prêtes à prodiguer leurs efforts et leur sang pour une noble cause. Mon dernier volume m’a mis en communication assez étroite avec eux. J’en vois beaucoup. Ils me sont reconnaissants de les avoir compris. L’influence de Jean-Christophe se découvre maintenant. 1424 

      

      Romain Rolland devient le représentant et maître à penser de la jeune génération contemporaine à la publication de son roman-fleuve. Les résultats des enquêtes menées pendant le premier tiers du siècle l’attestent : “ En un mot M. R. Rolland est un guide. ” 1425 , écrit Jules Claretie ; “ Romain Rolland est un de nos maîtres, un de nos guides. Il a eu sur notre formation intellectuelle une influence décisive ” 1426 . Rolland est aussi un modèle de l’homme travailleur 1427 . Il est un guide reconnu comme tel par sa génération même : c’est le cas de Maurice Pottecher (1867-1960) qui suit les conseils théoriques de Rolland pour mettre en place son théâtre du peuple 1428 . Alain clame son admiration pour Jean-Christophe 1429 , “ le plus beau livre de ce temps ” 1430 , et, il ne manque pas d’envoyer chacun de ses ouvrages à Rolland, attendant les commentaires en retour.

      Rolland, homme de son temps, a su entendre son époque et rendre actuels les doutes de sa propre jeunesse, aussi André Gide reconnaît-il que Jean-Christophe “ reste ce qui a été produit en France de plus important, ou du moins de plus typique, par [s]a génération ” 1431 . Rolland est parvenu, grâce à Jean-Christophe Krafft “ représentant héroïque de cette génération qui va d’une guerre à l’autre de l’Occident : de 1870 à 1914 ” 1432 , à toucher toute une génération qui s’est identifiée au héros. Les nombreux extraits des lettres reçues par Romain Rolland pendant la première guerre mondiale, publiés dans le Journal des années de guerre, constituent encore d’autres témoignages patents du statut de maître de Rolland. Ses jeunes lecteurs sont en attente, comme lui auparavant, de réponses, d’une tutelle intellectuelle. Conscient d’une mission qui lui est dévolue, et en souvenir d’un de ses maîtres de jeunesse, Tolstoï, qui lui avait répondu, Rolland “ ressent l’obligation de répondre toujours lui-même, de ne faire attendre personne, de venir en aide. ” 1433 . C’est la réception de son œuvre qui impose de facto à Rolland une mission de magistère qui n’avait pas été envisagée avec cette ampleur. Comment aurait-il

      pu faire autrement qu’accepter ce magistère, lui qui avait tant espéré en ses maîtres lorsqu’il était jeune ? Mais, Rolland a parfois des difficultés réelles à se poser en maître ou guide. Il tâche de se mettre à la place de ces jeunes qui espèrent en lui :

      

      Il m’arrive assez souvent de recevoir de jeunes gens des lettres insistantes, dont le principal objet est de m’arracher une réponse – quelle que soit la réponse – d’établir un contact de pensées entre nous. Je ne suis pas sans en manifester parfois quelque impatience. Mais un ressouvenir m’avertit que c’est ma pénitence pour les lettres dont j’ai, adolescent, comblé mes vieux aînés. 1434 

      

      Une lettre de Roger Martin du Gard 1435  confirme notre analyse sur Rolland comme passeur de mémoire et maître, qui, à la suite de ses propres modèles, a su prodiguer des leçons bénéfiques :

      

      Il [RR] a eu sur moi une influence considérable. Il est le seul écrivain de notre époque. Il est le seul écrivain de notre époque dont la voix ait été pour moi éducatrice, au sens où l’ont été certaines voix du passé, Montaigne, Rousseau, et surtout deux grandes voix contemporaines, aujourd’hui éteintes : Tolstoï et Ibsen. 1436 

      

      Plus tard, Rolland saura féliciter celui pour qui, grâce à Jean-Christophe, il

      

      

      avait incarné un modèle 1437 .

      

      Grâce à sa renommée, Rolland peut poursuivre la mission qui lui incombe comme à “ tout honnête homme ”, ainsi qu’il le fait dire à Clerambault : “ Avant d’être poète, je suis homme. Tout honnête homme a une mission. ” 1438 . Aussi, dans les romans qui suivent, continuera-t-il à prôner la recherche de la vérité, résumant par une formule dans Clerambault la marche à suivre : “ Vérité, Vérité… La vérité c’est de chercher toujours la vérité. ” 1439 . Le destin que Rolland imagine pour Agénor Clerambault est un parcours à la recherche de la vérité, qui “ monte de terre avec une force irrésistible. ” 1440 .

      Malgré ce qu’il dira parfois 1441 , Romain Rolland aspire bel et bien à jouer à son tour le rôle du maître, ce qu’il doit juger légitime au vu des témoignages de la jeunesse. S’il n’a pas eu la vocation de professeur, Romain Rolland néanmoins a senti en lui le désir de prodiguer un enseignement :

      

      J’aime et j’honore les bons serviteurs de l’enseignement. Ils forment les cadres de l’armée de l’esprit. Et j’entends bien servir aussi, dans cette armée. Mais j’appartenais à un autre service. (…) Je ne parle bien qu’aux invisibles, à cette immense foule de tous les temps et de tous les lieux, dont je réalise l’unité, à chaque instant. 1442 

      

      Il participe à la création de la revue Europe en 1923, afin de proposer au public autre chose que La Nouvelle Revue française, jugée avec sévérité 1443 , et pour “ contrebalancer la détestable (à mon sens) influence de La Nouvelle Revue française 1444 . Rolland explique quelle place il cherche à occuper avec ses amis dans ses Carnets, en évoquant les circonstances de la naissance de la revue Europe 1445  :

      

      Voici un an et plus que nous cherchons à fonder, à Paris, une grande revue d’esprit international (sans aucune tendance politique) : car tous ceux qui, comme moi, sont dégagés des préjugés nationaux, sont dispersés, sans foyer, sans lieu. (…) Les moins compromis de nous, les Duhamel, Vildrac, Durtain, etc. ont été agréés (et agrégés) par la Nouvelle Revue Française – cette revue d’équivoque et de combinazione (…). Un très petit groupe est demeuré raca, artificieusement isolé du reste des amis : Jouve, Masereel, Arcos et moi. Tous sentaient le besoin de se grouper pour exercer l’influence à laquelle ils ont droit. 1446 

      

      Rolland considère t-il que ce “ droit d’influencer ” lui est octroyé par le succès de ses œuvres et par son prix Nobel ? Se sent-il contraint d’exercer son influence parce que les gens de lettres qui exercent la leur ont de la réussite ? Un autre paradoxe est remarquable ici : l’écrivain citoyen du monde qui a défendu la patrie universelle soupire de n’avoir pas de foyer en France ; celui qui rejetait l’idée même d’école est désormais résolu à en fonder une.

      C’est probablement par pragmatisme que Rolland veut lancer une revue : pour que l’œuvre dure, il faut déjà veiller à sa diffusion. D’après lui, c’est sa “ position contre ” qui justifie la création d’Europe, contre ce que les gens de lettres diffusent. Il s’agit également d’une “ position pour ” : Rolland se fait guide et maître à penser lorsqu’il dirige et oriente la revue Europe. Il diffuse les idées des auteurs qui lui tiennent à cœur et veut faire découvrir aux lecteurs d’autres opinions. Dès 1923, Rolland peut compter sur tout un groupe qui s’est constitué autour de sa tutelle intellectuelle : René Arcos 1447 , Georges Duhamel 1448 , Jean-Richard Bloch 1449 , Charles Vildrac 1450 . Bloch et Albert Crémieux 1451  dirigent la revue. René Arcos et Léon Bazalgette 1452  en sont les rédacteurs en chef. Une fois de plus, Rolland cherche à se distinguer. Il a une exigence bien précise, il tient à ce que la revue ne ressemble à aucune autre :

      

      J’aimerais à ce que ce fût Europe, et non d’autres revues, qui prît l’initiative de grands Essais sur les personnalités de premier plan, dans les lettres et la pensée d’Europe (…) Je réclame dans Europe de grands Essais (…) : la critique, à la fois œuvre d’histoire et d’art. Les chroniques, où l’on affirme ou nie, ne suffisent pas. Il faut des portraits scrupuleux d’œuvres et de pensées. – La haute Université a gardé en ceci des traditions de travail, qui n’ont pas été remplacées. 1453 

      

      Rolland a la volonté d’insister sur les œuvres étrangères, méconnues et même méprisées depuis la première guerre mondiale : il veut former le public à l’ouverture vers l’étranger. Et, Rolland prend des risques. Les liens étroits de Rolland avec des écrivains allemands et russes le conduisent à les publier, malgré le contexte délicat : Stefan Zweig, Heinrich Mann, Alexandre Blok et Gorki sont ainsi publiés. Rolland conserve l’espoir d’une humanité unie, fraternelle, et la revue s’attache à diffuser ses espoirs :

      

      Après les années de convulsions et de haine où l’on sortait, Europe se proposait de créer un climat de sympathie humaniste, de pacification intellectuelle, de tolérance internationale, de collaboration affectueuse sur le plan de l’humain et des intérêts supérieurs de l’esprit (…). 1454 

      

      Romain Rolland a largement contribué à apporter à la revue ce qu’il désirait, tous les continents sont représentés : Rolland publie dans la revue son essai Mahatma Gandhi en 1923, et publie Tagore, Panaït Istrati, Pablo Neruda. La revue célèbre Tolstoï, Goethe, Beethoven, mais aussi la Révolution française, grâce à des numéros spéciaux 1455 .

      Peu à peu, à l’approche de la seconde guerre mondiale, des textes politiques paraissent, la revue dénonce le fascisme allemand et prend position en faveur du communisme, changement que revendique Rolland. Son engagement politique lui permet aussi de guider les générations de lecteurs qui le suivent. Rolland souhaite rallier à la cause pacifiste et anti-fasciste le plus grand nombre, il veut montrer la voie de la raison et de l’amour de l’humanité. De même qu’à la lecture de Goethe, Rolland s’est senti “ rajeuni par un flot d’expérience vive ” 1456 , son roman Jean-Christophe a produit nous semble t-il le même effet sur le lectorat de l’époque. Revendiquant l’impact de Goethe dans sa pensée, Rolland a produit un roman qui rappelle la grandeur des esprits allemands du passé. Et, la médaille Goethe sera décernée à Rolland en 1933 : mais, ironie de l’histoire, ce sont des préoccupations politiques qui incitent le pouvoir allemand à la décerner à Rolland, et c’est en raison du tournant politique préoccupant de ce pouvoir allemand nazi que Rolland la refusera 1457 . Or, dans un tout autre contexte, combien évidente aurait semblé cette reconnaissance publique de la transmission par Rolland de la pensée goethienne.

      

      En 1926, paraît un numéro spécial de la revue Europe, à l’occasion du soixantième anniversaire de Rolland : la jeune génération française (Soupault, Montherlant) lui rend hommage, d’autres sont de la génération rollandienne (Alain) ou quasiment (Barbusse), et plusieurs hommages viennent de l’étranger. Le titre de la contribution de Philippe Soupault témoigne du prestige dont est auréolé Rolland en tant que maître : “ Confiance en Romain Rolland ” 1458 . Le numéro anniversaire est l’expression de plusieurs générations confiantes en un guide qui ne saurait les perdre, et qui ne saurait davantage se perdre. “ Ce que nous pouvons faire, c’est de l’écouter, de le suivre et de faire éclater son nom envers et contre tous. ” 1459 . La même année, Alain apporte sa contribution dans une autre parution en hommage à Rolland (Liber Amicorum Romain Rolland) 1460  témoignant de la réussite de la démarche rollandienne avec Jean-Christophe : “ Au grand poème de Jean-Christophe je dois plus d’une pensée, et des heures belles. ” 1461 . Rolland est touché par le témoignage public des différentes générations françaises 1462 , même si Barbusse par exemple souligne davantage la prise de position rollandienne dans la première guerre mondiale.

      Le seul qui fut proche de Rolland à l’époque de sa formation, André Suarès, ne participe pas aux hommages. Malgré des crispations durant les années 1890, l’entraide et le soutien mutuel s’étaient pourvuivis entre les deux amis de l’Ecole Normale. Grâce à Rolland, Suarès contribue aux Cahiers de la Quinzaine, la revue publiant notamment son Tolstoï vivant 1463 , en 1911. Rolland l’a lu, en cite un extrait et y fait référence dans sa Vie de Tolstoy. Les publications de Suarès témoignent de leur proximité intellectuelle 1464  et de leur complicité. La parution de Jean-Christophe suscite la première vraie querelle, et le conflit de 1914-1918 divise profondément les deux amis. Tout d’abord, Suarès en veut à Rolland car il se reconnaît dans Jean-Christophe 1465 . Leur amitié de jeunesse et des traits de caractère de Suarès ont manifestement nourri le grand roman rollandien. Leur relation amicale se situe à un tournant 1466 . Pendant la première guerre mondiale, l’engagement et les convictions de Rolland se heurtent aux positions radicales de Suarès happé par une dérive nationaliste 1467 . Romain Rolland ne reconnaît plus son ami. Seul, le rejet commun de Barrès semble les réunir 1468 . En juin 1915, exaspéré par la correspondance avec Suarès, Rolland renonce : “ J’avoue que je me sens incapable de continuer la conversation. ” 1469 . Rolland n’aura pas su exercer son magistère fraternel et humaniste sur le complice de toujours, le renoncement a dû beaucoup lui coûter, mais cette nouvelle expérience, celle de la guerre, le formera à l’imprévisibilité et à la bêtise des comportements en des temps où rien n’a de sens. Pourtant, la fidélité en amitié, un des fondements de cette valeur dont Rolland est le héraut, fera que toujours Rolland se sentira proche de l’excentrique 1470 . Malgré la désunion politique, et Suarès ne constituera pas un cas unique, Rolland ne renie pas son amitié et cherche à l’entretenir 1471 .

      Suite aux différents hommages publiés à l’occasion du soixantième anniversaire de Romain Rolland, sa pensée et ses œuvres touchent une nouvelle génération. Ce sont alors “ un flot de lettres et le torrent ininterrompu de tous ceux qui ont recours à lui, en invoquant, naturellement, l’exemple du jeune Rolland écrivant à Tolstoï ” 1472 .

      Rétrospectivement, la mission de tuteur envisagée par Rolland, puis entreprise et réussie, est reconnue. L’aveu de Rolland est tardif, quoique en-dehors de toute référence à Jean-Christophe (qui nous semble forcément en filigrane ici), mais qui a été rendu possible par le succès du roman et surtout les échos de toute la jeune génération auprès de Rolland. La mission ayant réussi, la transmission d’une foi qui évite à la jeunesse de s’égarer ou de se disperser ayant fonctionné, la mission peut être revendiquée. Il a conscience d’être à son tour un maître.

      Romain Rolland écrit du Voyage intérieur qu’il s’agit de “ Confessions poétiques ” 1473  : l’analogie avec Rousseau est intéressante. Rolland, comme Rousseau avant lui, mais aussi comme Tolstoï, fait au lecteur la confession de son parcours de vie et de son cheminement intellectuel : la famille, les amis, les œuvres, les joies, les luttes et les peines. Goethe ou Malwida von Meysenbug en ont fait autant avec leurs Mémoires. Devenu maître à son tour, Rolland peut livrer son parcours. Le Voyage intérieur est un testament intellectuel : qui en rédige un tel ouvrage, sinon un homme soucieux de poursuivre, après sa mort, un magistère ?

      Romain Rolland humaniste a réalisé son idéal d’universalité en enseignant pour tous :

      

      Je suis un homme semblable à tous les hommes, et qui ne s’en distingue que parce que, d’instinct et de volonté, il cherche à dire ce qui est, en eux, semblable, et les relie. 1474 

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


CONCLUSION

      

      Nous avons voulu analyser, dans ce travail de recherche, la destinée d’une période charnière de la vie, les années de formation de l’étudiant normalien Romain Rolland à la fin du dix-neuvième siècle, comment elle aboutit à une philosophie défendue tant dans la vie que dans l’œuvre.

      L’adolescence de Romain Rolland n’est pas n’importe quelle adolescence : elle fait suite à l’enfance studieuse d’un rêveur. Période trouble du point de vue de l’intime puisque c’est une étape de recherche de soi, de doutes, d’hypothèses et de projets pour l’avenir, l’adolescence pour Rolland a comme cadre une période historique également trouble, pleine d’agitation pour ses contemporains. L’étudiant Rolland médite, réfléchit, s’interroge, il questionne l’homme, les hommes de son temps, et le monde.

      La formation de Rolland est un récit à elle seule : le récit d’une grande malchance (ne pas suivre la formation désirée) qui va aboutir à de grandes rencontres chanceuses pour Rolland, tant dans les livres (Renan, Goethe, Tolstoï) que dans la vie. Nous avons voulu montré la richesse et la diversité de cette formation en ce qu’elle réunit les passions rollandiennes pour toute la vie (la musique, la lecture), en ce qu’elle mêle des rêves, des désirs et projets inassouvis ou décevants (la musique, le théâtre), en ce qu’elle est jalonnée de rencontres déterminantes pour sa formation intellectuelle (certains professeurs de l’Ecole normale supérieure, Malwida von Meysenbug). Jean-Christophe fait partager au lecteur le destin d’un héros qui est formé à l’école de la vie, mais forgé à partir des rêves, désillusions et idéaux de Rolland, issus de sa formation. Comme pour tout maître, il est peu aisé pour Romain Rolland de reconnaître qu’il a eu des “ maîtres ” ou “ guides ”. Au-delà de ce schéma classique où l’on tait l’existence et l’identité de ses maîtres, avec Romain Rolland prônant l’indépendance de l’esprit il y avait moins de chances encore de le voir détailler haut et fort ses modèles ou sources d’inspiration. Et pourtant, Romain Rolland a évoqué volontiers les grands esprits qui l’ont marqué.

      

      L’objectif de cette thèse a été de montrer ce que Rolland a retiré de sa formation intellectuelle et humaine, et de montrer en quoi son expérience a nourri le roman Jean-Christophe : le héros, les personnages principaux, et le propos général de l’œuvre. Une tranche de vie, la formation de Rolland, est passée de l’individuel à l’universel grâce à la fiction : le roman de Rolland sur la formation est le roman du partage. La réflexion sur la formation de l’homme, sur l’itinéraire qu’il se trace, dépasse le cadre spatio-temporel strictement biographique et fictif de Rolland ; les valeurs qui sont offertes dans le roman peuvent s’inscrire dans n’importe quelle époque, elles atteignent ainsi une autre dimension, l’universel. Pour Rolland, il ne s’agissait pas de présenter une méthode pédagogique avec Jean-Christophe, mais de narrer le cheminement de l’homme pendant sa formation humaine et intellectuelle, au travers des épreuves, des écueils, des relations tissées, et d’analyser ce qu’il faut tirer de la formation, en accédant à la sérénité et à la bonté qui permet l’harmonie avec le monde. La formation demeure un questionnement perpétuel, dont l’accomplissement ne se mesure pas au temps d’une vie, aussi Rolland fait-il prononcer à l’enfant cette interrogation à sa mère : “ Même au bout de l’existence, quel homme pourra jamais dire qu’il sait, qu’il est certain, qu’il a tout examiné ? ” 1475 .

      La formation dans l’esprit de Romain Rolland est une transmission, non pas d’un savoir rigide, institutionnel, clos, mais la transmission d’une conscience et d’une ouverture au monde et aux hommes d’hier et de demain. Elle est la transmission de l’humanisme qui grandit les hommes et les sort du troupeau informe et non-pensant, mais qui est à faire progresser, les hommes ayant toujours à se développer davantage, et ensemble. Et, la mort du héros n’achève pas la quête du développement de l’homme 1476 .

      Se pencher sur le fleuve Jean-Christophe, c’est se trouver face à une originale histoire de reflet, non pas tant le reflet narcissique bien connu (encore qu’il soit beaucoup question d’orgueil dans le roman), que le désir d’un

      reflet : c’est l’histoire du désir rollandien d’être, grâce à la création littéraire, un reflet du génie Beethoven, à sa manière, c’est-à-dire un reflet suffisamment lumineux pour, tel un rayon de soleil, éclairer le lecteur. Car, l’histoire de reflet se prolonge jusqu’au lecteur, puisque le désir de Rolland fut aussi que son lecteur voie dans le héros Jean-Christophe Krafft un reflet de ce qu’il est, ou de ce qu’il pourrait être, et davantage encore, de ce qu’il devrait être.

      Notre étude sur la formation de Rolland, ses lectures, ses relations, puis l’analyse de la formation de son héros Jean-Christophe Krafft, a conduit à dégager une pensée de la formation, à partir des éléments intertextuels qui, depuis Rousseau jusqu’à Tolstoï sont présents dans Jean-Christophe : “ il est peu de grandes œuvres, où l’on ne puisse reconnaître, sous la direction du maître, des mains diverses, des mains agiles, intelligentes, des mains qui dorment, des mains-machines ” 1477 .

      Il s’avère que la création de Beethoven telle que Rolland la pensait est valable pour Jean-Christophe : “ le chef d’œuvre du génie individuel devient, sans l’avoir cherché, l’expression naturelle de toute l’humanité. ” 1478 . Rolland a certes cherché à transmettre les idéaux qui l’ont nourri, mais ne pouvait s’attendre aux conséquences de son roman. Et, pourtant, le fleuve Jean-Christophe a connu une crue imprévue : il a charrié beaucoup plus de matériaux que ce que le plan initial prévoyait, il a débordé son auteur même, et il a atteint, certes, dès sa parution, un océan de lecteurs, mais il se prolonge vers un lectorat qui, nous l’espérons, tend à l’infini.

      Si Jean-Christophe a transporté plusieurs générations de lecteurs, c’est que

      l’universalité du modèle philosophique offert par Rolland dans son roman fait écho au rêve de chacun d’une humanité qui honore la nature dans laquelle elle évolue. Les générations affectées par les séquelles des conflits du dernier tiers du XIXe siècle, par les rumeurs de guerre puis la réalité des deux guerres mondiales ne pouvaient qu’être réceptives au magistère rollandien. La désaffection qui touche aujourd’hui l’œuvre de Romain Rolland tient peut-être à une mémoire qui fait parfois défaut, de générations qui n’ont pas connu des conflits susceptibles de les inciter à la réflexion et à l’action en faveur de l’humanité.

      

      La démarche rollandienne qui vise à la transmission de valeurs pour enrichir l’humanité est idéaliste, mais comment la lui reprocher ? Romain Rolland fait partie de ceux qui revendiquent “ la liberté illimitée du
rêve ” 1479 . Rolland l’idéaliste est un rêveur, qui à partir de ses songes, crée et agit par son œuvre, matérialisant autant que possible le rêve, le faisant naître chez d’autres jusqu’à la concrétisation effective de l’idéal. Jean-Christophe ne peut être réduit à une transmission d’un savoir et à la proposition rollandienne d’une marche à suivre : il est aussi le roman nous rappelant que nous sommes tous “ enfants de l’humanité ” 1480 . Les idéaux dans Jean-Christophe incitent à l’espoir, et peu importe si l’espoir est vain, il est agréable de se laisser bercer par le rêve d’une humanité belle et fraternelle.

      Rolland aime les hommes, réels et fictifs, qui donnent des impulsions salutaires à l’homme et à la société. Il se méfie des maîtres, il a

      une prédilection pour les grands hommes qui ont la stature de maître mais qui en récusent le titre et la fonction. Tous ces génies admirés de Rolland ont pourtant eu des maîtres, tous en ont été l’incarnation aux yeux de plus jeunes, quelque en était leur volonté, et leur enseignement, si peu institutionnel soit-il, a bel et bien été, comme celui de Romain Rolland, un magistère bénéfique et bienfaisant.

      

      


Annexes

      

      

      

      Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi
la vision merveilleuse enclose dans les livres !
 1481 

      

      

      

      

      

      

      

      

      Les annexes que nous proposons sont un échantillon représentatif des lectures de Romain Rolland. Elles permettent de situer les dates des lectures essentielles pour Rolland pour la période relative à sa formation. Hormis la période de la formation, nous indiquons les lectures, dont nous avons connaissance, effectuées pendant la préparation et la rédaction de Jean-Christophe. Les auteurs et œuvres lus par Rolland au tournant du siècle sont quasiment tous cités, dans Jean-Christophe, comme nous l’indiquons. Cette présentation a le mérite de souligner la diversité des genres et disciplines des lectures de Rolland. En outre, nous avons inséré les commentaires rollandiens rédigés au sujet des lectures, qu’ils leur soient contemporains ou postérieurs, de manière à rendre compte d’opinions qui ont évolué, qui ont été infirmées ou confirmées.

      

      Le théâtre fut la source principale des joies de lecteur de Rolland, avec des dramaturges d’horizons différents, de toutes époques : Sophocle, Corneille, Marivaux, Renan, Goethe, Shakespeare, Ibsen, et tant d’autres... Rolland découvre, grâce à Paul Claudel 1482 , les plus grandes pièces de théâtre réunies dans un ouvrage commenté 1483 . Corneille est le premier dramaturge français dont Rolland embrassera l’œuvre avec admiration : Rolland se targue, durant ses années de collège et de lycée, “ d’avoir dévoré son théâtre tout entier, les vingt-deux tragédies et les dix comédies ” 1484 .

      Mais, Shakespeare va occuper une place autrement plus conséquente dans le cœur et l’esprit de Rolland, qui va lui consacrer quatre essais : “ Pendant une dizaine d’années, Shakespeare ne cessa de se mêler à ma vie ” 1485 . Ainsi, la lutte de jeunesse (présentée comme “ capitale ” 1486  par Rolland), entre ses deux dramaturges de prédilection, Corneille et Shakespeare, a tourné à l’avantage de ce dernier. Rolland se situe comme un enfant par rapport à un père qui l’a semé et le nourrit 1487 , en Italie où la Renaissance prend vie sous ses yeux :

      

      Le soleil de cet art et du ciel du Midi fit germer les semences que Shakespeare avait depuis longtemps versées dans mon champ. Sous sa couvée naquirent mes premiers drames italiens : Orsino, Empédocle, les Baglioni, Caligula, le Siège de Mantoue, Niobé, – pauvres œuvres d’enfant, remplies de naïvetés, de faiblesses, d’imitations candides, mais brûlant de lui ressembler. 1488 

      

      Il précise bien qu’avec l’âge ce rapport change, et lorsqu’il travaille à la conception d’un “ Théâtre du Peuple ” avec d’autres écrivains, c’est “ sans aucune idée d’imitation, désormais ” 1489 .

      

      Chez Goethe, dans les œuvres de fiction, ce sont les drames qui ont nettement la préférence de Romain Rolland. La chronologie que nous avons pu établir des principales lectures par Rolland des œuvres de Goethe rend compte de sa bonne connaissance du maître de Weimar. Avant septembre 1890, il a lu Egmont 1490 , le Second Faust 1491 , Torquato Tasso, la Correspondance 1794-1805 entre Goethe et Schiller et une étude sur les poésies lyriques de Goethe (avec des extraits) ; en 1892, il a lu Iphigénie en Tauride ; en 1893, il a lu les Souvenirs de voyage ; en 1896, les Mémoires 1492  et Prométhée 1493  ; il relit Goethe autour de 1900 ; avant 1902 il a lu le roman de formation Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister 1494  ; avant 1909, il a lu Hermann et Dorothée ; en 1910, il lit des articles et ouvrages sur Goethe et il lit ou relit Faust. Il a également lu et traduit Götz von Berlichingen, travail dans lequel il fait ce commentaire 1495 . Avant 1930, il a lu Les Années de voyage de Wilhelm Meister et Les Affinités électives. Mais, des années de lectures, de réflexions, et de débats avec Malwida von Meysenbug furent nécessaires pour que Rolland adopte avec enthousiasme l’œuvre goethienne dans son ensemble.

      Seul, l’ouvrage d’entretiens rédigé par Johann Peter Eckermann (1792-1854), jeune écrivain transporté par la lecture des œuvres de Goethe, a suscité immédiatement l’adhésion entière du jeune Rolland. Eckermann rencontre Goethe en 1823, et il décide en disciple convaincu du maître de Weimar d’œuvrer à la propagation des idées goethiennes. Il soumet son projet de publication d’entretiens à Goethe dans une lettre 1496  de 1830. Les entretiens, réécrits par Eckermann à partir de ses notes, s’échelonnent de 1823 à 1832, et leur publication débute en 1836. Un élément doit retenir notre attention quant aux différentes éditions françaises des Conversations : la première traduction (en 1862) a vite été dénoncée, notamment par Sainte-Beuve, car elle était largement coupée 1497 . La seconde traduction, parue en deux volumes, eut alors meilleure réputation mais le traducteur avait minimisé les réflexions d’Eckermann, intégrant en contrepartie des “ notes et fragments ” de Goethe 1498 . La traduction française sérieuse des Conversations date de 1930 : les réflexions d’Eckermann sont réintégrées 1499 .

      À l’exception donc des Conversations avec Eckermann, Romain Rolland, dans sa jeunesse, n’apprécie guère les œuvres de Goethe. Dans une lettre à Malwida von Meysenbug, Rolland avoue sa déception à la lecture de la correspondance de Goethe et Schiller : “ je sens là beaucoup plus deux intelligences, que deux cœurs. ” 1500 . Rolland regrette la froideur de Goethe : il lui semble alors que le maître de Weimar a préféré l’art à la vie, ce qui est inconcevable pour lui. Cependant, Rolland doit reconnaître la cause de sa sévérité : “ je ne dis tant de mal de Goethe, que parce que c’est un des êtres qui ont toujours exercé sur moi la plus puissante fascination (demandez à Suarès) ” 1501 . Rolland évoque dans cette même lettre Egmont et Torquato Tasso, ce qui permet d’affirmer qu’il a lu les pièces avant septembre 1890. Rolland trouve les poésies lyriques de Goethe indigestes :

      

      Dans mes récréations, je lis une étude sur les poésies lyriques de Goethe, avec nombre d’extraits. Comme j’ai de la peine à avaler cet homme-là ! On n’est pas plus antipathique. 1502 

      

      Et, l’idée de se soumettre aux injonctions répétées de Malwida von Meysenbug, qui lui programme la lecture d’œuvres goethiennes, lui répugne :

      

      Ce sensualisme froid, cet égoïsme artistique, cette nature pondérée, machine à écrire esthétiquement ses sentiments et ses sensations, ne sont pas de mon goût. Une seule chose m’a toujours fasciné en lui, la puissance de volonté sur lui-même ; mais à la condition de ne pas étouffer la spontanéité de l’âme et l’éclat des passions. (…) Goethe s’aima tant et si uniquement, qu’à peine a-t-il su voir les caractères des autres. 1503 

      

      Rolland est également déçu par la lecture des Souvenirs de voyage de Goethe : “ je m’étonne souvent de la pauvreté et de l’emphase de certaines impressions. (…) Et que d’idées toutes faites, avant de voir les choses ! (…) le manque de naïveté d’impression, et de fraîcheur juvénile. ” 1504 .

      

      Pendant longtemps, le roman est avant tout incarné par Tolstoï, pour Rolland, qui a de toute évidence été influencé par la vogue russe qu’a suscitée Eugène-Melchior de Vogüé. Cependant, sous prétexte que Rolland a lu les articles du russophile postérieurement aux romans explorés dans Le Roman russe, il récusera l’influence de la mode 1505 . Le premier roman de Tolstoï lu par Rolland en 1886-1887 est La Guerre et la Paix 1506 , et il lit dans ces années Deux générations et La mort d’Ivan Illitch 1507 . En 1887, Rolland lit Lucerne 1508 , Scènes de Sébastopol 1509 , Souvenirs d’enfance, et La Puissance des Ténèbres 1510 . Il lit La Sonate à Kreutzer en 1890 (l’année même de sa parution en traduction française) 1511 . Ensuite, il lit en 1901 Les Rayons de l’aube, Paroles d’un homme. La chronologie des œuvres de Tolstoï lues par Rolland est intéressante car elle montre que Rolland ne s’est pas contenté des œuvres romanesques du maître russe, mais s’est progressivement penché sur les essais tolstoyens relatifs à l’art, à la réforme de l’enseignement et aux questions politiques de son pays. Il s’est également intéressé de près aux textes autobographiques et à la correspondance. Pour la préparation de sa Vie de Tolstoy, avant 1911, Rolland lit des lettres et des extraits du journal intime 1512  de Tolstoï 1513 . Il lit également L’Education et la Culture 1514 , les Articles Pédagogiques 1515 , et les Confessions 1516 . Il continue tout au long de sa vie de lire Tolstoï : en 1917, il lit le Journal intime des quinze dernières années de sa vie 1895-1910. Il n’est, par contre, pas fait mention de la lecture du Journal intime de sa jeunesse 1517  dans Monsieur le Comte. En 1933, Rolland lit les 300 lettres inédites de Tolstoy à Birukoff 1518 , ce qui l’amène probablement à la relecture, en 1934, de Guerre et Paix 1519 . L’intérêt et l’admiration de Romain Rolland pour Tolstoï sont constants, comme il en témoigne à la fille de Tolstoï : “ Ses livres m’ont causé, lorsque que j’étais adolescent, un enivrement qui persiste encore et se renouvelle, chaque fois que je les rouvre. ” 1520 . Pour Rolland, recherches sur Tolstoï et lectures perdureront toute sa vie : “ mes nouvelles recherches me rendent mon vieil ami encore plus digne d’être aimé ” 1521  ; “ J’ai beaucoup lu sur lui, de ce qu’on a publié dans ces dernières années. ” 1522  ; “ il me semble que je l’ai vu, tant j’ai vécu dans l’intimité de son esprit ” 1523 .

      

      Rolland, en tant qu’étudiant en histoire, lit des ouvrages relatifs à l’Histoire. Il a lu, et étudié, des ouvrages de Jules Michelet (1798-1874), la grande référence incontournable, qui a publié en 1848 son Histoire de la Révolution française 1524 . Il a étudié avec certitude le Jeanne d’Arc 1525  de Michelet. Mais, les appréciations de Rolland nous manquent. Il a lu aussi l’auteur des Origines de la France contemporaine (1875-1894) 1526 , en tout cas il a au moins lu les trois volumes consacrés à la Révolution française 1527 , dont il aura une opinion changeante : “ Je trouve les livres sur la Révolution, d’un art merveilleux, une des œuvres les plus étonnantes de notre littérature. ” 1528  écrit-il. Mais, lorsque Rolland se rend au Musée de la Révolution Française, cela lui inspire cette remarque : “ Mieux que l’encre rageuse de Taine, mieux que la flamme fumeuse de Michelet, ils [objets exposés] me prouvent que ces hommes ont vécu ” 1529 . Il ne s’étend guère sur Michelet ou sur Taine dans ses écrits. Il les cite peu dans son Journal de l’Ecole Normale 1530 . Chez Taine, c’est l’homme que Romain Rolland n’apprécie pas du tout et il réagit vivement lorsqu’il apprend que sa mère le lit :

      

      Je trouve l’auteur un fort vilain homme (…) Il est à peu près incapable de rien sentir de noble et de désintéressé ; (…) s’il pense à la Liberté, il n’y voit que le désir de satisfaire un égoïsme libertin. Taine m’est aussi répulsif que Zola. (…) Normalien compilateur, au regard louche, moins louche que l’esprit, à l’étroit cerveau, à l’imagination vicieuse. 1531 

      

      Ernest Renan, nous l’avons vu, est alors le philosophe de prédilection de Rolland, celui qui l’inspire avec ses drames philosophiques. En 1890, Renan est considéré par Romain Rolland comme “ le premier artiste des lettres françaises ” 1532 . Rolland méprise Taine autant qu’il admire Renan 1533 , et regrette que sa mère lise Taine, qu’il oppose à Renan :

      

      Eh bien, prends un livre de Renan, et tu verras la différence qu’il y a entre un homme de cœur et un cœur de pédant. (…) fais-moi le plaisir de parcourir quelques livres de Renan ; cela ne peut t’offenser. Il aime tendrement ce qu’il ne peut plus croire ; il ne fait perdre la foi qu’à ceux qui ne l’ont plus ; et il donne le respect et l’amour de la foi à ceux qui ne l’ont pas ; Jésus sort de son livre, enveloppé d’une poésie nouvelle, (…) très subtile. 1534 

      

      Renan est cité dans Jean-Christophe. C’est que Renan est le symbole d’une époque, celle des années de formation de Rolland ; en tant que tel, le philosophe est présent dans Jean-Christophe et dans L’Ame enchantée 1535  :

      

      Renan avait enseigné à ces générations amollies qu’il est élégant de ne rien affirmer sans le nier aussitôt, ou du moins sans le mettre en doute. 1536 

      

      Renan est présent de manière indirecte cette fois, mais reconnaissable, comme modèle des hérauts de la “ religion de la Raison ” 1537 . Dans “ la Foire sur la place ”, Romain Rolland s’en prend à la “ théocratie athée ” 1538 , rapportant que par provocation un cuirassé a été baptisé “ Ernest Renan ” 1539 . Dans Jean-Christophe, il y a surtout le portrait de Hassler en génie corrompu progressivement par les honneurs, reproche indirect à Renan ou aux grands hommes qui laissent se consumer leur génie au profit d’une vie mondaine 1540 .

      Si Rolland s’est vite détaché de Renan comme maître à penser, il lira néanmoins avec intérêt le Marc-Aurèle et la fin du monde antique (septième volume de l’Histoire des Origines du Christianisme) 1541 , La Réforme intellectuelle et morale, et l’Histoire du peuple d’Israël 1542  qu’il relit durant la première guerre mondiale 1543 . Rolland partage l’opinion renanienne sur l’Allemagne, dont il admire comme Renan, au travers de Herder et de Goethe, l’esprit : “ l’esprit allemand, avec sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. ” 1544 . Rolland évoque “ l’admirable lettre de Renan à Strauss (15 septembre 1871), publiée dans la Réforme intellectuelle et morale. ”, ajoutant ce commentaire : “ Elle est d’une singulière prescience. ” 1545 . L’exemple de Renan prenant position au moment du conflit au moyen de lettres et d’articles a pu inspirer Rolland à cette époque où la guerre mondiale a éclaté. Cependant, les idées politiques de Rolland font qu’il s’éloignera immanquablement du Renan de La Réforme intellectuelle et morale. Hormis les Compagnons de route, faisant référence au passé, Renan est rarement cité par Rolland au vingtième siècle : quelques fois dans Péguy (1944), dans ses Mémoires, et dans sa correspondance.

      

      Chronologie des lectures mentionnées :

      

      1885-1886 (préparation au concours de l’Ecole Normale à Louis-le-Grand)

      - Hamlet 1546 .

      - Thucydide.

      - Tacite.

      - Horace.

      - Sophocle : Œdipe-Roi 1547 .

      - Eschyle : l’Orestie ; Prométhée enchaîné.

      - Virgile.

      - Renan : le Prêtre de Nemi ; l’Abbesse de Jouarre.

      - Spinoza : L’Éthique.

      - Tolstoï : La Guerre et la Paix.

      Rolland se souvient avec émotion de sa première lecture du maître de Iasnaïa Poliana :

      

      C’est vers la fin de Mars 1886 que je fis la découverte de Tolstoy. Mon saisissement passionné s’exprime, dans mes cahiers de ce printemps, à la lecture de Guerre et Paix. (…) Pas un ouvrage n’a opéré sur moi une conquête aussi complète… Pieds et poings liés… 1548 

      

      1886-1887 (première année d’Ecole normale supérieure)

      - Opéras français du XVIIe et du XVIIIe siècles.

      - Tolstoï : Deux générations ; La Puissance des Ténèbres 1549 .

      - Dostoïevski : Les Possédés ; L’Idiot.

      Dans ses Mémoires, Rolland indique : “ A l’Ecole de la rue d’Ulm, où je fus reçu, le 31 juillet 1886, le roman russe entra avec moi. ” 1550 .

      - Flaubert : Madame Bovary.

      - Stendhal : Le Rouge et le Noir ; La Chartreuse de Parme.

      Après avoir méprisé Stendhal à l’Ecole Normale, en relisant en 1938 son journal de normalien pour rédiger ses Mémoires, Rolland étonné s’exclame dans une note de bas de page : “ J’ai bien changé depuis ! J’aime Stendhal, par-dessus tous les romanciers français. ” 1551 . Par conséquent, il revient dans ses Mémoires sur son erreur d’appréciation :

      

      Quant à Stendhal que je venais seulement de découvrir et que j’avais mal lu, avec parti pris, j’ai fait, depuis, pénitence à ce maître unique, dont j’aime l’art et le libre regard, par-dessus tous les écrivains du XIXe siècle. 1552 

      

      - Loti : Aziyadé ; Le mariage de Loti.

      - Fromentin : Dominique 1553 .

      - Huysmans : A rebours, pour lequel Rolland note cette appréciation lapidaire : “ nul comme roman ” 1554  ; mais, il apprécie le “ répertoire de sensations habilement cataloguées ” 1555 .

      - Maupassant : Mont-Oriol.

      

      1887-1888 (deuxième année d’Ecole normale supérieure)

      - Wagner : livret de Parsifal.

      Romain Rolland lit le livret suite au concert auquel il a assisté la semaine précédente, où il a entendu “ la grande scène religieuse de Parsifal ” : “ Je passe la semaine à lire et à jouer Parsifal, qui me passionne, de jour en jour, davantage. ” 1556 .

      Dans cette liste, de Herzen à Daudet, toutes ces lectures ont été faites pendant

      

      l’été 1557 , en 1887 :

      - Alexandre Herzen : Nouvelles (dont l’Aliéné ; Par ennui ; la Pie voleuse).

      - Dostoïevski : Souvenirs de la maison des morts ; Crime et Châtiment (1er vol.).

      - Gogol : Tarass Boulba.

      - Vigny : Servitude et grandeur militaires.

      - Claude Tillier : Mon oncle Benjamin.

      - Tourgueniev : Mémoires d’un chasseur.

      - Gontcharov : Oblomov.

      - Dickens : Pickwick ; David Copperfield.

      - G. Eliot : “ des romans et nouvelles ” 1558  dont Adam Bede.

      - Daudet : L’Evangéliste.

      - Tolstoï : Lucerne 1559  ; Scènes de Sébastopol 1560  ; Souvenirs d’enfance.

      - Goncourt : Journal (1er et 2e vol.) 1561 .

      - Renan : Vie de Jésus 1562 .

      - Goethe : Conversations avec Eckermann.

      

      1888-1889 (dernière année d’Ecole normale supérieure)

      - Tolstoï : Kholstomier (L’Histoire d’un cheval) 1563  ; La mort d’Ivan Ilitch.

      

      Rolland témoigne de la réception de l’œuvre de Tolstoï en France :

      

      La Mort d’Ivan Ilitch (1884-1886) est une des œuvres russes qui ont le plus remué le public français. (…) j’avais été le témoin du saisissement causé par ces pages à des lecteurs bourgeois de la province française, qui semblaient indifférents à l’art. (…) Ivan Ilitch est le représentant de cette bourgeoisie européenne de 1880 (…). 1564 

      

      - Tourgueniev : Terres vierges ; Dmitri Roudine.

      - Gogol : Ames mortes.

      - Verlaine : Amour.

      - Leconte de Lisle : L’Apollonide.

      - Herder : Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité 1565 .

      - Lamartine : Jocelyn (extraits).

      - Vigny et Musset suggèrent des lectures 1566 .

      - Dickens : Dombey et fils.

      - Thackeray : Histoire de Pendennis ; la Foire aux vanités ; Henry Esmond 1567 .

      Ces lectures furent marquantes pour Rolland, à en juger par le souvenir fort qu’il en conserve : “ Trois ou quatre semaines dans le monde de Thackeray à lire (…). Elles sont les plus douces de ma vie. ” 1568 .

      - Loti : Mon frère Yves.

      - Fromentin : Un été dans le Sahara ; Une année dans le Sahel 1569 .

      Rolland cède à la mode orientaliste en lisant les recueils de souvenirs de Fromentin suite au voyage effectué en Egypte et en Algérie : mais c’est aussi parce qu’il avait vivement apprécié Dominique qu’il se plonge dans d’autres écrits du même auteur.

      - Villiers de l’Isle-Adam : Tribulat Bonhomet.

      La lecture de Villiers de l’Isle-Adam (dont la renommée commence réellement suite à son évocation par Huysmans dans À rebours), haut représentant du symbolisme et wagnérien passionné, inspire ce commentaire à Rolland :

      

      Villiers a voulu bafouer le sens commun et la science positive de son siècle, en les incarnant en un personnage ; et dans une intention artistique très fine, que, malheureusement, il n’a pu réaliser, il a tâché de s’abstenir de le juger, malgré son mépris pour lui. 1570 

      

      Cette lecture fait se souvenir à Rolland d’un “ projet d’œuvre ” qui consistait en “ une suite de romans, dont chacun s’attacherait à l’auto-peinture d’un type moral et social, d’un milieu, d’une conception de la vie. ” 1571 . Rolland est donc nettement ici dans une démarche réaliste et se voulant, comme Villiers, “ sans parti pris de thèse ” 1572 . Suite à une discussion avec Paul Claudel, qui “ est du cénacle de Mallarmé et de Villiers de l’Isle-Adam ” 1573 , portant sur “ ces deux princes de l’Art symboliste ” 1574 , l’incompréhension de Rolland est manifeste 1575 .

      - Barbey d’Aurevilly 1576 .

      

      

      1889-1890 (première année à l’Ecole de Rome)

      - lectures probables de Balzac, Gautier 1577 .

      - Musäus : Contes populaires de l’Allemagne 1578 .

      - correspondance de Wagner, de Liszt 1579 .

      Sans préciser quels romans d’Emile Zola Rolland a lu, sa constatation quant à “ la curiosité passionnée avec laquelle on dévore ici [Italie] la Bestia Umana de Zola ” 1580 , lui donne l’occasion de manifester son exaspération : “ Cet homme m’agace furieusement. (…) Puissions-nous toujours donner aux autres ce que nous avons de plus mauvais, et leur prendre ce qu’ils ont de meilleur. Zola en échange de Tolstoï, – nous ne perdrons pas au change. ” 1581 . Rolland le classera plus tard comme écrivain dans la catégorie “ des marchands de livres ” 1582 , sans commentaire favorable en contrepartie.

      - Malwida von Meysenbug, Mémoires d’une idéaliste 1583 .

      - Villiers de l’Isle-Adam : Axël.

      Rolland avait évoqué la rédaction en cours d’Axël dont Claudel l’avait entretenu l’année précédente. C’est vraisemblablement sous l’influence de Suarès que Rolland demande que l’ouvrage lui soit envoyé à Rome, car il en a lu des extraits dans lesquels il a retrouvé l’état d’esprit de Suarès 1584 .

      - Marivaux 1585 .

      

      Lectures non datées mentionnées en 1890 :

      - Bourget : Le Disciple 1586 .

      - Schiller : Lettres à Koerner 1587 .

      - Machiavel : Castruccio Castracani 1588 .

      

      1890-1891 (deuxième année à l’Ecole de Rome)

      - Malwida von Meysenbug : Phaedra (roman) et nouvelles dont St Michel 1589 .

      - Tolstoï : La Sonate à Kreutzer.

      L’œuvre déçoit considérablement Rolland :

      

      Il [le roman de T.] m’a écoeuré, dégoûté, attristé, irrité. (…) Tolstoy était tout à fait incapable d’en faire le fond de tout un roman, par la bonne raison qu’il n’est point musicien, et très peu artiste – ce qui ne l’empêche pas d’être un génie. 1590 

      

      En approfondissant ses recherches sur Tolstoï, Rolland donnera une analyse du rapport de Tolstoï à l’art en général et à la musique dans sa Vie de Tolstoï. Il explique l’échec du projet tolstoyen : “ Tolstoï a eu le tort de mêler deux questions qu’il prenait à cœur : la puissance dépravante de la musique et celle de l’amour musical. Le démon musical méritait une œuvre à part. ” 1591 . Rolland analyse l’angoisse que procure la musique à Tolstoï, et spécifiquement la musique de Beethoven, compositeur pourtant qu’il préfère : mais Beethoven pour Tolstoï “ est le plus fort ” 1592  de tous, “ sa puissance ” 1593  le dérange, c’est pourquoi une sonate de Beethoven devait servir idéalement à servir son propos dans la Sonate à Kreutzer.

      - Thucydide 1594 .

      - fragments littéraires et biographie de Beethoven (notes de Romain Rolland, “ Beethoven de poche ” 1595 ).

      - Goethe : Egmont ; Torquato Tasso ; Correspondance 1794-1805 1596  de Goethe et Schiller ; étude sur les poésies lyriques de Goethe “ avec nombre d’extraits ” 1597 .

      - Euripide 1598 .

      Depuis Rome, Rolland a parfois l’occasion de prendre connaissance de l’actualité littéraire française, voici un extrait de son verdict sans appel :

      

      Je suis stupéfait, quand j’ouvre par hasard (…) une Revue bleue, un Journal des Débats, etc., de la platitude et de la niaiserie persistante de la littérature contemporaine. (…) J’ai interrompu depuis un an, et c’est exactement la même chose. Sauf qu’après Lemaitre, on a les disciples et imitateurs de Desjardins, et ainsi de suite, partout. (…) Sarcey continue à bafouiller ses souvenirs absolument inutiles à la postérité. Sardou continue à mettre l’histoire à la portée des imbéciles. 1599 

      

      Il éreinte également Paul Bourget et ses Sensations d’Italie, auquel il consacrerait bien “ un court roman philosophico-bouffon, à la manière de Voltaire, dont le sujet serait un voyage extraordinaire de Bourget ’le psychologue errant’ ” 1600 . L’atmosphère romaine a enlevé toute morosité à Rolland.

      

      1891 (de retour à Paris)

      - Barrès : “ études ” et articles 1601 .

      - Calderón : L’Alcade de Zalamea, Le médecin de son honneur 1602 .

      - Ibsen : Les Revenants ; Une Maison de Poupée ; Le Canard sauvage ; Rosmersholm 1603 .

      Rolland ne tarit pas d’éloges au sujet d’Ibsen, qu’il citera souvent, en atteste cette lettre à Malwida von Meysenbug :

      

      J’ai dévoré Ibsen. (…) Des quatre, c’est Maison de Poupée qui m’a le plus complètement plu ; c’est aussi la pièce la mieux faite. Elle est terriblement forte sous des apparences mesurées. J’admire surtout la vérité du caractère d’Helmer (…). 1604 

      

      1892

      - Wagner : Correspondance 1605 .

      - Goethe : Iphigénie en Tauride 1606 .

      - Nietzsche.

      1893

      - Goethe : Souvenirs de voyage 1607 .

      - Schiller : Wallenstein (relecture) 1608 .

      

      1894

      - Shakespeare : comédies 1609 .

      - Madame d’Epinay : Mémoires 1610 .

      - articles sur Herzen 1611 .

      - Tourgueniev (relecture) 1612 .

      - Hermann Sudermann 1613 .

      Lectures non datées mentionnées en 1894 :

      - Schiller : Démétrius 1614 .

      - Kleist : Robert Guiscard 1615 .

      

      1895

      - Ibsen : Brand 1616 .

      - Bourget 1617  : Edel.

      - Anatole France 1618  : Lys rouge.

      

      - Giuseppe Mazzini 1619  : Lettres intimes.

      

      1896

      - Goethe : Mémoires ; Prométhée 1620 .

      - Lao-Tseu 1621 .

      

      1897

      - Arthur de Gobineau : Les Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale 1622 .

      - articles sur Nietzsche 1623 .

      

      1898

      - Henri Blaze de Bury : Goethe et Beethoven 1624 .

      - Danton, Robespierre, Vergniaud.

      

      1899

      - relecture de David Copperfield.

      - Goethe et Schiller (relectures).

      

      

      

      1900

      - Johann Kuhnau : Le Charlatan musical 1625 .

      - Gabriele D’Annunzio : Le Feu 1626 .

      

      1901 : “ Ce que j’absorbe de livres est incroyable. ” 1627 .

      - Tolstoï 1628  : Les Rayons de l’aube ; Paroles d’un homme libre.

      - Goethe : Conversations avec Eckermann (relecture).

      - Diderot 1629  : Salons ; Lettres à Sophie Volland.

      - Jaurès 1630  : Histoire socialiste de la Révolution française (1er tome).

      - Schiller (relecture).

      - Rolland recherche des livres sur le Transvaal et la guerre des Boers 1631 , qui lui serviront à écrire Le Temps viendra 1632 .

      - lecture d’ouvrages sur Jean-François Millet dans le cadre de ses recherches pour la préparation d’une biographie 1633 .

      

      

      

      1902

      - relecture de la Bible 1634 .

      - Mémoires du prince Kropotkine 1635 .

      - Barrès : Le roman de l’énergie nationale ; Leurs figures 1636 .

      - Bourget : L’Etape 1637 .

      - Gabriele D’Annunzio : Francesca de Rimini 1638 .

      

      1903

      - Georg Brandes : l’Ecole romantique en France 1639 .

      - Gabriele D’Annunzio : Laudi 1640 .

      - Jean-Henri Fabre : Souvenirs entomologiques 1641 .

      - Bolton King : Mazzini 1642 .

      

      - Booker Washington 1643 .

      Lectures non datées mentionnées en 1903 :

      - Ibsen : Empereur et Galiléen 1644 .

      - Schiller : Marie Stuart 1645 .

      

      1904

      - Richard Wagner à Mathilde Wesendonk – Journal et Lettres, 1853-1871 1646 .

      - Nietzsche : L’Origine de la tragédie ou Hellénisme et pessimisme (relecture) 1647 .

      

      Les écrivains qui ont marqué Romain Rolland dans sa jeunesse et ceux qu’il lit lors de l’élaboration de Jean-Christophe se retrouvent dans le roman-fleuve. D’après nos calculs, la référence à Goethe ou son œuvre revient le plus souvent (après Beethoven et son œuvre, et Wagner, son œuvre et le wagnérisme), à savoir plus d’une trentaine de fois. Rolland renvoie à Shakespeare et son œuvre une vingtaine de fois, son héros l’évoque en ces termes : “ mon ami Shakespeare ” 1648 . Tolstoï ou son œuvre figurent une quinzaine de fois dans le roman : Jean-Christophe en particulier écrit à Tolstoï car “ il s’était enthousiasmé pour ses livres ” 1649 , et Olivier lit les Souvenirs d’enfance à son petit protégé Emmanuel 1650 . Dans une moindre mesure, Rolland fait référence à Ibsen une dizaine de fois dans Jean-Christophe : soit il évoque le dramaturge (Ibsen est “ un grand homme ” 1651  mais aussi l’homme au “ sombre orgueil destructeur ” 1652 ), soit il fait référence à ses pièces (Maison de poupée) 1653 , ou à ses personnages 1654 . Il est à noter que Rolland, entre autres exemples, a pu s’inspirer, pour sa charge contre les critiques dans “ la Foire de la place ”, du critique danois Georg Brandes, qui lui a fort déplu. Il rencontre Brandes, motivé par l’homme qui a permis la diffusion d’Ibsen en Europe, et il assiste à plusieurs de ses conférences. Mais, cette lecture et cette rencontre ajoutent au mépris de Rolland pour nombre de critiques littéraires 1655 . Rolland martèle certains noms d’auteurs étrangers comme pour souligner encore ce qu’il reproche à la critique française :

      

      Les critiques continuaient indéfiniment à discuter sur Tartufe et sur Phèdre. Ils ne s’en lassaient point. (…) Aucun pays, au monde, ne conservait aussi enraciné le culte de ses arrière-grands-pères. Le reste de l’univers ne l’intéressait point. (…) Leurs théâtres ne jouaient ni Goethe, ni Schiller, ni Kleist (…) ni aucun des grands hommes d’aucune des autres nations, à part la Grèce antique (…). De loin en loin, ils éprouvaient le besoin d’enrôler Shakespeare. 1656 

      

      Pour revenir aux auteurs indiqués dans Jean-Christophe, plusieurs citations figurent dans le roman, mais les œuvres dont elles sont tirées sont rarement mentionnées : outre plusieurs citations de Goethe et de Dante, figurent une citation de Flaubert 1657  et une citation de Montaigne 1658 . Parmi les autres écrivains lus par Rolland en ses années d’élaboration de Jean-Christophe se trouvent Barrès, Nietzsche 1659 , Anatole France 1660 , D’Annunzio 1661 , et Diderot 1662 .

      L’omniprésence des écrivains dans Jean-Christophe illustre l’habitude de Romain Rolland, confiant dans une lettre : “ Je lis beaucoup ; et mon horizon s’élargit. Je vois toujours davantage l’immensité du royaume de l’esprit ” 1663 .

      


Bibliographie

      

      

      Les références de la première édition sont indiquées en premier lieu ; les références de l’édition utilisée pour notre recherche et pour les notes de bas de page sont indiquée en second lieu. Sauf mention contraire, le lieu d’édition est Paris.

      

      I. Œuvres de Romain Rolland

      

      1) Ecrits :

      

      - L’Ame enchantée (1922-1933) :

      Annette et Sylvie (1922), L’Eté (1924), Ollendorff.

      Mère et fils, 2 t. (1927), L’Annonciatrice, 3 t. (1933), Albin Michel.

      - Beethoven, les grandes époques créatrices (1928-1949) :

      De l’Héroïque à l’Appassionata (1928), Goethe et Beethoven (1930), Le Chant de la résurrection (1937), La Cathédrale interrompue (1943-1949) : Editions du Sablier.

      - Clerambault – Histoire d’une conscience libre, Ollendorff, 1920.

      - Le Cloître de la rue d’Ulm : Journal de Romain Rolland à l’Ecole Normale [1886-1889] ; Quelques lettres à sa mère ; Credo quia verum, Avant-propos de André George, Cahiers Romain Rolland n° 4, Albin Michel, 1952.

      - Colas Breugnon, Ollendorff, 1919 ; Avertissement au lecteur de Romain Rolland (1914), Le Livre de Poche, 1965.

      - Compagnons de route, Essais littéraires, Editions du Sablier, 1936.

      - L’Esprit libre : Au-dessus de la mêlée, Ollendorff, 1915 – Les Précurseurs, Ollendorff, 1919 ; Albin Michel, 1953.

      

      - Jean-Christophe (1904-1912) :

      L’Aube (1904), Le Matin, (1904), L’Adolescent, (1905), La Révolte, (1906), La Foire sur la place, (1908), Antoinette, (1908), Dans la maison, (1909), Les Amies, (1910), Le Buisson ardent, (1911), La Nouvelle Journée, (1912) : Cahiers de la Quinzaine, puis chez Ollendorff.

      Jean-Christophe, Introduction de Romain Rolland (1931), Albin Michel, 1961 (éd. définitive en 1 t.).

      - Journal des années de guerre, 1914-1919, texte établi par Marie Romain Rolland, préface de Louis Martin-Chauffier, Albin Michel, 1952.

      - Mémoires et Fragments du Journal, Albin Michel, 1956.

      - Musiciens d’autrefois, Hachette, 1908.

      - Musiciens d’aujourd’hui, Hachette, 1908 ; Hachette, 1949.

      - Les Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau, Corréa, 1938 ; Buchet-Chastel, 1962.

      - The Living Thoughts of Rousseau, New-York et Toronto, Longmans, Green & Co., 1939.

      - Le Temps viendra, Cahiers de la Quinzaine, 1903 ; Les Tragédies de la Foi : Saint Louis, Aert, Le Temps viendra, Ollendorff, 1921.

      - Péguy, 2 t., Albin Michel, 1944.

      - Pierre et Luce, Ollendorff, 1920 ; Albin Michel, 1928.

      - Vie de Beethoven, Cahiers de la Quinzaine, 1903 ; préfaces de Romain Rolland (1903 et 1927), Hachette, 20e éd., s.d.

      - Vie de Tolstoy, Hachette, 1911 ; Vie de Tolstoï, Albin Michel, 1978 (éd. définitive).

      - Le Voyage intérieur (Songe d’une vie), Albin Michel, 1942 ; Albin Michel, 1959 (nouvelle édition augmentée).

      

      2) Correspondances :

      

      - Choix de lettres à Malwida von Meysenbug, Avant-propos de Édouard Monod-Herzen, Cahiers Romain Rolland n° 1 (publication de l’Association des amis de Romain Rolland), Albin Michel, 1948.

      - Correspondance entre Louis Gillet et Romain Rolland (choix de lettres), Préface de Paul Claudel, Cahiers Romain Rolland n° 2, Albin Michel, 1949.

      - Cette âme ardente… (choix de lettres de André Suarès à Romain Rolland [1887-1891]), Préface de Maurice Pottecher, Avant-propos et notes de Pierre Sipriot, Cahiers Romain Rolland n° 5, Albin Michel, 1954.

      - Printemps romain (choix de lettres de Romain Rolland à sa mère), Cahiers Romain Rolland n° 6, Albin Michel, 1954.

      - Une amitié française (correspondance entre Charles Péguy et Romain Rolland), Présentation par Alfred Saffrey, Cahiers Romain Rolland n° 7, Albin Michel, 1955.

      - Retour au Palais Farnèse (choix de lettres de Romain Rolland à sa mère [1890-1891]), Introduction de Sofia Bertolini Guerrieri-Gonzaga, Cahiers Romain Rolland n° 8, Albin Michel, 1956.

      - Chère Sofia (choix de lettres de Romain Rolland à Sofia Bertolini Guerrieri-Gonzaga [1901-1908]), Préface d’Umberto Zanotti-Bianco, Cahiers Romain Rolland n° 10, Albin Michel, 1959.

      - Chère Sofia (choix de lettres de Romain Rolland à Sofia Bertolini Guerrieri-Gonzaga [1909-1932]), Cahiers Romain Rolland n° 11, Albin Michel, 1960.

      - Un Beau visage à tous sens (choix de lettres de Romain Rolland [1866-1944]), Préface d’André Chamson, Cahiers Romain Rolland n° 17, Albin Michel, 1967.

      - Salut et fraternité (Alain et Romain Rolland), Introduction de Henri Petit, Cahiers Romain Rolland n° 18, Albin Michel, 1969.

      - Pour l’honneur de l’esprit (correspondance entre Charles Péguy et Romain Rolland [1898-1914]), Introduction et notes d’Auguste Martin, Cahiers Romain Rolland n° 22, Albin Michel, 1973.

      - Monsieur le Comte (Romain Rolland et Léon Tolstoy), textes, Cahiers Romain Rolland n° 24, Albin Michel, 1978.

      - Romain Rolland et la “ N.R.F. ” (correspondances avec Jacques Copeau, Gaston Gallimard, André Gide, André Malraux, Roger Martin du Gard, Jean Paulhan, Paul Schlumberger, et fragments du Journal), Présentation et annotation par Bernard Duchatelet, Cahiers Romain Rolland n° 27, Albin Michel, 1989.

      

      

      II. Sur Romain Rolland et son œuvre :

      

      1) Livres :

      

      - Liber Amicorum Romain Rolland, Zurich, Rotapfel-Verlag, 1926.

      - Abraham Pierre et collab., Romain Rolland, Actes des conférences organisées par l’Université ouvrière et Faculté des lettres de l’Université de Genève, suivi de la correspondance inédite de Romain Rolland avec Adolphe Ferrière et Heinz Haeberlin, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1969.

      - Barrère Jean-Bertrand, Romain Rolland par lui-même, Le Seuil, 1955.

      Romain Rolland – L’Ame et l’Art, Albin Michel, 1966.

      - Duchatelet Bernard, Les débuts de “ Jean-Christophe ” (1886-1906) – Etude de genèse, 2 t., thèse de l’Université de Lettres Paris VII (présentée le 8/12/1973), Lille, service de reproduction des thèses de Lille III, 1975.

      Romain Rolland, la pensée et l’action, Brest – Université de Bretagne occidentale, 1997.

      Romain Rolland tel qu’en lui-même, Albin Michel, 2002.

      - Hélier-Malaurie Marguerite, Jean-Christophe de Romain Rolland, présenté aux enfants par Mme Hélier-Malaurie, Albin Michel, 1932.

      - Jacquet-Pfau Christine, Corpus d’enquêtes 1900-1930, “ Maurice Barrès, Paul Claudel, Romain Rolland ”, t. I, Enquêtes réunies et présentées par Christine Jacquet-Pfau, Préface de Sergio Zoppi et Michel Decaudin, Schena-Nizet, 1995.

      - Meyer-Plantureux Chantal, Préface, Romain Rolland, Théâtre du peuple, Complexe, coll. Le théâtre en question, 2003.

      - Robichez Jacques, Romain Rolland, Hatier, coll. Connaissance des lettres, 1961.

      - Sipriot Pierre, Guerre et paix autour de Romain Rolland – Le désastre de l’Europe 1914-1918, Editions Bartillat, 1997.

      - Vermorel Henri et Vermorel Madeleine, Sigmund Freud et Romain Rolland, correspondance 1923-1936, PUF, coll. Histoire de la psychanalyse, 1993.

      - Zweig Stefan, Romain Rolland (1921), trad. Odette Richez, éd. révisée et préfacée par Serge Niémetz, Belfond, 2000.

      Journaux 1912-1940, Livre de Poche, 1995.

      

      2) Articles :

      

      - Europe, Numéro spécial consacré à Romain Rolland à l’occasion de son soixantième anniversaire, éd. F. Rieder, n° 38, 15/02/1926.

      - Abraham Pierre, “ Romain Rolland romancier et dramaturge ”, Romain Rolland, Actes des conférences organisées par l’Université ouvrière et Faculté des lettres de l’Université de Genève, Haeberlin, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1969, p. 25-41.

      - Alain, “ Sur le Jean-Christophe de Romain Rolland ”, Europe, n° 38, 15/02/1926, p. 272-278.

      - Baron Philippe, “ Les débuts des journaux littéraires ”, Les écritures de l’intime : la correspondance et le journal, dir. Pierre-Jean Dufief, Actes du Colloque international de Brest, 23-25 octobre 1997, Champion, 2000, p. 279-286.

      - Barrère Jean-Bertrand, “ Romain Rolland écrivain ”, Romain Rolland, Actes des conférences organisées par l’Université ouvrière et Faculté des lettres de l’Université de Genève, Haeberlin, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1969, p. 19-24.

      - Basquin-Benslimane Claire, “ Romain Rolland, intellectuel engagé ? ”, conférence prononcée le 2/10/2004, Journées Internationales Romain Rolland du 2 et 3/10/2004 organisé par l’Association Romain Rolland, Vézelay, Centre Jean-Christophe ; à paraître dans Europe, 2005-2006.

      - Bonnerot Olivier-Henri, “ L’esthétique de Romain Rolland ”, Conférence prononcée à la Sorbonne le 31/01/2002, Brèves, Cahiers de Brèves, coll. Etudes rollandiennes, n° 1, 2004.

      “ L’émouvant Romain Rolland ”, Cahiers de Brèves, Brèves, Association Romain Rolland, n  11, janvier 2004, p. 7.

      - Bordier Roger, “ Le citoyen de Clamecy ”, Europe, n° 439-440, novembre-décembre 1965, p. 30-35.

      - Carré Jean-Marie, “ Romain Rolland et les influences étrangères ”, Revue de littérature comparée, XXI, n° 1, janvier-mars 1947, p. 97-98.

      - Debu-Bridel Jacques, “ De Péguy à Romain Rolland ”, Europe, n° 439-440, novembre-décembre 1965, p. 73-80.

      - Duchatelet Bernard, “ Romain Rolland épistolier ”, Permanence et pluralité de Romain Rolland, Anne-Marie Chagny-Sève et collab., Actes du Colloque international Romain Rolland, Clamecy, 1994, Conseil Général de la Nièvre, 1995, p.149-159.

      “ Le non-dit dans la correspondance et le Journal de Romain Rolland ”, Les écritures de l’intime : la correspondance et le journal, dir. Pierre-Jean Dufief, Actes du Colloque international de Brest, 23-25 octobre 1997, Champion, 2000, p. 205-212.

      “ Un nouveau regard sur Romain Rolland ”, Conférence prononcée à la Sorbonne le 12/12/2002, Brèves, Cahiers de Brèves, coll. Etudes rollandiennes, n° 5, 2004.

      - Duret Serge, “ Romain Rolland face à Ernest Renan – De l’admiration à la condamnation ”, Renan, Actes du colloque du 21/11/1992 au Collège de France.

      “ Renan, maître à penser, maître à écrire ”, Revue d’histoire littéraire de la France, n° 1, janvier-février 1994, p. 74-113.

      - Jeanneret Yves, “ Musique, écriture et magistère chez Romain Rolland ”, Cahiers de Brèves, Brèves, Association Romain Rolland, n° 12, mai 2004, p. 6-10.

      “ Le monde de la musique de Romain Rolland : figure auctoriale, communication littéraire et travail d’écriture ”, Cahiers de Brèves, Brèves, Association Romain Rolland, n° 13, septembre 2004, p. 10-15.

      “ Il écrivait bel et bien – Réflexions sur un étrange déni littéraire ”, conférence prononcée le 3/10/2004, Journées Internationales Romain Rolland du 2 et 3/10/2004 organisé par l’Association Romain Rolland, Vézelay, Centre Jean-Christophe ; à paraître dans Europe, 2005.

      - Klein Wolfgang, “ Zweig-Rolland : une amitié de trente ans ”, Magazine littéraire n° 245, septembre 1987, p. 34-36.

      - Lacoste Jean, “ Clamecy-Vienne : les relations entre Sigmund Freud et Romain Rolland ”, Cahiers de Brèves, Brèves, Association Romain Rolland, n° 3, juin 2000, p. 5-8.

      - Le Rider Jacques, “ Romain Rolland et Malwida von Meysenbug ”, Conférence prononcée à la Sorbonne le 30/10/2003, Brèves, Cahiers de Brèves, coll. Etudes rollandiennes, n° 4, 2004.

      - Naliwajek Zbigniew, “ Autour des pages supprimées dans Jean-Christophe ”, Permanence et pluralité de Romain Rolland, Anne-Marie Chagny-Sève et collab., Actes du Colloque international Romain Rolland, Clamecy, 1994, Conseil Général de la Nièvre, 1994, p. 117-124.

      - Parienté Robert, “ André Suarès-Romain Rolland : l’amitié déchirée ”, Cahiers de Brèves, Brèves, Association Romain Rolland, n° 3, juin 2000, p. 9-11.

      - Petit Henri, “ Pages d’un Journal de Pensée ”, Europe n° 439-440, novembre-décembre 1965, p. 110-118.

      - Reinhardt Marc, “ Romain Rolland et la musique ”, Romain Rolland, Actes des conférences organisées par l’Université ouvrière et Faculté des lettres de l’Université de Genève, Haeberlin, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1969, p. 43-74.

      - Roos Jacques, “ Romain Rolland et Goethe ”, Bulletin de la Faculté de Lettres de Strasbourg, n° 7, avril 1957, p. 383-397.

      - Sipriot Pierre, “ Romain Rolland éducateur ”, Europe, n° 439-440, novembre-décembre 1965, p. 102-108.

      - Soupault Philippe, “ Confiance en Romain Rolland ”, Europe, n° 38, 15/02/1926, p. 231-233.

      - Stelling-Michaud Sven, “ Romain Rolland et son temps ”, Romain Rolland, Actes des conférences organisées par l’Université ouvrière et Faculté des lettres de l’Université de Genève, Haeberlin, Neuchâtel (Suisse), Éditions de la Baconnière, 1969, p. 101-120.

      

      

      

      III. Instruments théoriques et méthodologiques

      

      1) Livres :

      

      - Alain, Propos sur le bonheur (1928), Folio essais, 2004.

      Mars ou la guerre jugée (1936), Gallimard, coll. idées nrf, 1969.

      - Bancquart Marie-Claire (dir.), Renan, Revue d’histoire littéraire de la France, n° 1, janvier-février 1994.

      - Bachelard Gaston, L’eau et les rêves – Essai sur l’imagination de la matière (1942), Le Livre de Poche, 1998.

      - Barrès Maurice, Huit jours chez M. Renan (1886), J.-J. Pauvert, coll. Libertés, 1965.

      Romans et voyages, éd. Vital Rambaud, préface d’Eric Roussel, Robert Lafont, coll. Bouquins, 1994.

      - Béhar Henri et Fayolle Roger (dir.), L’histoire littéraire aujourd’hui, Armand Colin, 1990.

      - Bénichou Paul, Le temps des prophètes, Gallimard, 1977.

      - Birukov Pavel, Léon Tolstoï, vie et oeuvres, mémoires, souvenirs, lettres, extraits du journal intime, notes et documents biographiques (réunis, coordonnés et annotés... révisés par Léon Tolstoï), traduits sur le manuscrit par J.-W. Bienstock, 3 t., Mercure de France, 1906-1909.

      - Bloom Harold, The Anxiety of Influence, London & New York, Oxford University Press, 1973.

      - Blumenberg Hans, Le souci traverse le fleuve (1987), L’Arche, 1990.

      - Bona Dominique, Stefan Zweig, l’ami blessé, Plon, 1996.

      - Bordas Éric, Les Chemins de la métaphore, PUF, “ Études littéraires - Recto-verso ”, 2003.

      - Bourget Paul, Le Disciple (1889), Plon, 1901.

      - Brunetière Ferdinand, Histoire et littérature, 3 t., Calmann-Lévy, 1891-1893.

      L’Evolution des genres dans l’histoire de la littérature [Introduction : Evolution de la critique depuis la Renaissance jusqu’à nos jours], leçons professées à l’Ecole normale supérieure, Presses Pocket, 2000.

      - Citti Pierre, Contre la décadence : histoire de l’imagination française dans le roman 1890-1914, PUF, 1987.

      - Compagnon Antoine, La Seconde Main ou le travail de la citation, Le Seuil, 1979.

      La Troisième République des lettres, de Flaubert à Proust, Le Seuil, 1983.

      Connaissez-vous Brunetière ? Enquête sur un antidreyfusard et ses amis, Le Seuil, coll. “ L’Univers historique ”, 1997.

      Le Démon de la théorie : Littérature et sens commun, Le Seuil, coll. “ La couleur des idées ”, 1998.

      - Crubellier Maurice, L’Enfance et la jeunesse dans la société française 1800/1950, Armand Colin, 1979.

      - Delfau Gérard, Roche Anne, Histoire, Littérature : histoire et interprétation du fait littéraire, Le Seuil, 1977.

      - Escal Françoise, Contrepoints. Musique et littérature, Méridiens Klincksieck, 1990.

      - Fayolle Roger, La critique littéraire, Armand Colin, 1964.

      Rééd. La critique, Armand Colin, 1978.

      - Férey Eric, Bibliographie de la littérature française (XVIe-XXe siècle), Revue d’histoire littéraire de la France, PUF, 2000.

      - Fromentin Eugène, Dominique (1862), Folio, 2002.

      - Gary Romain, Éducation européenne (1946), Livre de Poche, 1962.

      - Genette Gérard, Palimpsestes – La littérature au second degré, Points Seuil, 1982.

      Figures III, Le Seuil, 1972.

      - Giraud Victor, Les maîtres de l’heure, Essais d’histoire morale et contemporaine, 2 t., Hachette, 1911-1914.

      - Goethe Johann Wolfgang, Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1795-1796), Les années de voyage de Wilhelm Meister (1821), Folio, 1999.

      Conversations de Goethe recueillies par Eckermann, trad. d’Emile Délerot, introduction de Sainte-Beuve, Charpentier, 1863, 2 t.

      Conversations de Goethe avec Eckermann, trad. de Jean Chuzeville, préface de Claude Roëls, Gallimard, coll. “ Du Monde entier ”, 1988.

      Egmont (1786), Montaigne-Aubier, 1932.

      Mémoires, trad. de Jean Porchat, Hachette, 1862.

      - Gourmont Remy (de), Promenades littéraires (1906-1913), Mercure de France, 3 t., 1963.

      Le livre des masques, Société du Mercure de France, 2 t., 1896-1898.

      Les petites revues (1900), Ent’revues, 1992.

      - Goldmann Lucien, Pour une sociologie du roman, Gallimard, 1964.

      - Guirand Félix, Schmidt Joël, Mythes et mythologies (dont Mythologie générale), Larousse-Bordas, 1996.

      - Herder Johann Gottfried von, Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791), trad. de Egdar Quinet, Levrault, 3 t., 1827-1828.

      - Huret Jules, Enquête sur l’évolution littéraire (1891), José Corti, 1999.

      - Jackson A. B., La Revue blanche (1889-1903) : origine, influence, bibliographie, Minard, 1960.

      - Jauss Hans Robert, Pour une esthétique de la réception (1972-1974), Gallimard, coll. Tel, 1990.

      - Jouve Vincent, L’effet-personnage dans le roman, PUF, 1992.

      - Klapp Otto, Bibliographie d’histoire littéraire française, Francfort, Vittorio Klostermann.

      - Kristeva Julia, Séméiôtikè, Recherches pour une sémanalyse, Le Seuil, 1969, coll. “ Points ”, 1978.

      - Lanson Gustave, Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire rassemblés et présentés par Henri Peyre, Hachette, 1965.

      L’Ecole normale supérieure (article extrait de la Revue des deux Mondes du 1er février 1926), Hachette, 1926.

      - Lejeune Philippe, Le pacte autobiographique, (nouvelle éd. augmentée), Le Seuil, coll. Points, 1996.

      - Lemaître Jules, Les Contemporains, 8 t., H. Lecène et H. Oudin, 1886-1918.

      - Lukacs Georg, La théorie du roman (1920), Gallimard coll. Tel, 1989.

      - Meysenbug, Malwida von, Mémoires d’une idéaliste (1869), Préface de Gabriel Monod, Fischbacher, 1900, 2 t.

      Le Soir de ma vie, précédé de La fin d’une idéaliste de Gabriel Monod, Fischbacher, 1908.

      - Michelet Jules, Histoire de France, 17 t., Louis Hachette, 1835-1867.

      Histoire de la Révolution française, 6 t., Imprimerie Nationale, 1847-1853.

      Œuvres complètes, éd. définitive, 40 t., Flammarion, 2000.

      - Monod Gabriel, Les maîtres de l’histoire : Renan, Taine, Michelet, Calmann-Lévy, 1896.

      - Montaigne Michel de, Essais I, II, III, Folio, 1994.

      - Morfaux Louis-Marie, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines (1980), Armand Colin, 1994.

      - Nordmann Jean-Thomas, La Critique littéraire française au XIXe siècle (1800-1914), Le Livre de Poche, 2001.

      - Péguy Charles, Notre Jeunesse, Cahiers de la Quinzaine, 12/07/1910 ; Gallimard, 1957, p. 129-130.

      Œuvres complètes, éd. Jean Bastaire, 10 t., Genève, Slatkine, 1974.

      - Pernot Denis, Le roman de socialisation 1889-1914, PUF, 1998.

      - Petitbon Pierre-Henri, Taine, Renan, Barrès, Etude d’influence, Les Belles Lettres, 32e cahier des Etudes françaises, 1934.

      - Peyre Henri, Les Générations littéraires, Boivin, 1948.

      - Peyrefitte Alain, Rue d’Ulm – Chroniques de la vie normalienne, Flammarion, 1963 ; Fayard, 1998.

      - Place Jean-Michel et Vasseur André, Bibliographie des revues et journaux littéraires du XIXe et XXe siècles, Ed. J.-M. Place, I, 1973 ; II, 1974 ; III, 1977.

      - Prochasson Christophe, Les années électriques 1880-1910, La Découverte, coll. “ Textes à l’appui ”, 1991.

      Les Intellectuels, le socialisme et la guerre : 1900-1938, Le Seuil, 1993.

      - Prost Antoine, Histoire de l’enseignement en France 1800-1967 (1970), Armand Colin, 1988.

      - Raimond Michel, La Crise du roman – Des lendemains du Naturalisme aux années vingt, José Corti, 1985.

      - Rancœur René, Bibliographie de la littérature française (XVIe-XXe siècle), Revue d’histoire littéraire de la France, Armand Colin, n° 1, 1900.

      - Regard Frédéric (direction), Logique des traverses. De l’influence., actes du séminaire “ Histoire et Diffusion des Idées et des Arts ”, Recherches en Histoire des Idées, Saint-Etienne : C.I.E.R.E.C. - Travaux LXXVII, Université Jean Monnet – Saint-Etienne, 1992.

      - Renan Ernest, Histoire des Origines du Christianisme, 8 t., [I. La Vie de Jésus, II. Les apôtres, III. Saint Paul, IV. L’antéchrist, V. Les évangiles et la seconde génération chrétienne, VI. L’église chrétienne, VII. Marc-Aurèle et la fin du monde antique, VIII. Index général], Lévy puis Calmann-Lévy, 1863-1883.

      La Réforme intellectuelle et morale (1871), Bruxelles, Editions Complexe, coll. Historiques-Politiques, 1990.

      Souvenirs d’enfance et de jeunesse, Calmann-Lévy, 1883.

      Drames philosophiques, contenant Caliban (1878), suite de la Tempête ; L’eau de jouvence, suite de Caliban ; Le Prêtre de Nemi (1886) ; L’abbesse de Jouarre (1886) ; 1802 ; Le jour de l’an 1886 ; Prologue au ciel, Calmann-Lévy, 1888.

      Histoire du peuple d’Israël, Calmann-Lévy, 5 t., 1887-1893.

      L’Avenir de la Science, Calmann-Lévy, 1888.

      Œuvres complètes, éd. définitive établie par Henriette Psichari, Calmann-Lévy, 1947-1961.

      - Robert Marthe, Roman des origines et origines du roman (1972), Gallimard, coll. tel, 1977.

      - Rousseau Jean-Jacques, Émile ou de l’éducation, Garnier Frères, coll. Classiques Garnier, 1961.

      Les Confessions, Folio, 1995.

      - Sainte-Beuve Charles-Augustin, Premiers lundis, 3 t., Michel Lévy frères, 1874-1875.

      Nouveaux lundis, 13 t., Lévy, 1864-1870.

      Portraits littéraires, éd. Gérald Antoine, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993.

      - Samoyault Tiphaine, Excès du roman, Maurice Nadeau, 1999.

      - Sénéchal Christian, Les grands courants de la littérature française contemporaine, Société française d’études littéraires et techniques, 1924.

      - Spinoza Baruch (de), L’Éthique (1677), Folio, 1993.

      - Suarès André, Péguy, Emile-Paul Frères, 1915.

      Goethe, le grand Européen, Emile-Paul Frères, 1932.

      Trois grands vivants, Cervantès, Tolstoï, Baudelaire, Grasset, 1937.

      - Suleiman Susan Rubin, Le roman à thèse, PUF, coll. “ Ecriture ”, 1983.

      - Tadié Jean-Yves, Introduction à la vie littéraire du XIXe siècle, Bordas, 1970.

      La critique littéraire au XXe siècle (1987), Presses Pocket, 1997.

      - Taine Hippolyte, Essais de critique et d’histoire (1858), Hachette, 1892, 6e éd.

      Histoire de la littérature anglaise (1863), 4 t., Hachette, 1892, 8e éd.

      Les Origines de la France contemporaine (1875-1894) :

      L’Ancien régime, Hachette, 1885, 14e éd.

      La Révolution, 3 t., Hachette, 1878 (7e éd.), 1885 (12e et 4e éd.).

      - Thibaudet Albert, Physiologie de la critique (1930), Nizet, 1971.

      - Todorov Tzvetan, Le Jardin imparfait – La pensée humaniste en France (1998), Le Livre de Poche, coll. biblio essais, 2000.

      - Tolstoï Léon, Les Confessions (1879-1881), 1908, t. XIX : Œuvres complètes (éd. littérale et intégrale d’après les manuscrits originaux), trad. J. W. Bienstock, notes de Pavel Birûkov, 37 t., P.-V. Stock, 1902-1913.

      Journal intime de sa jeunesse, préface et notes de Pavel Birûkov, Paris – Genève, Jeheber, 1921.

      La Guerre et la Paix (1864-1869), 2 t., Folio, 2000.

      La Sonate à Kreutzer [Le Bonheur conjugal ; La Sonate à Kreutzer (1887-1889) ; Le Diable], Folio, 2001.

      - Tolstoï Léon et Tolstoï Sophie, Journaux intimes, nrf Gallimard, 1910.

      - Vogüé Eugène-Melchior (de), Le Roman russe (1886), 5e éd., Plon-Nourrit, 1904.

      - Voltaire, L’Ingénu, Le Livre de Poche, 1996.

      - Wardman Harold W., Renan historien philosophe, SEDES-CDU, 1979.

      - Wagner Richard, Siegfried, trad. Jean d’Arièges, Aubier-Flammarion bilingue, 1971.

      - Wyzewa Teodor (de), Nos Maîtres, Perrin, 1895.

      Écrivains étrangers, Perrin, 1896-1900.

      

      

      

      

      2) Articles :

      

      - Abraham Pierre, “ La naissance d’une revue ”, Europe a 50 ans, Europe, n° 533-534, septembre-octobre 1973, p. 5-13.

      - Albertini Pierre, “ La réforme de 1903 : un assassinat manqué ? ”, Ecole normale supérieure – Le livre du bicentenaire, dir. Jean-François Sirinelli, PUF, 1994, p. 31-72.

      - Angenot Marc, “ L’intertextualité : enquête sur l’émergence et la diffusion d’un champ notionnel ”, Le texte et ses réceptions, Revue des Sciences Humaines, Lille, Faculté des lettres, 1983-1, n° 189, p. 121-135.

      - Bancquart Marie-Claire, “ Anatole France et l’esprit fin de siècle, Littérature d’une fin de siècle, Europe, n° 751-752, novembre-décembre 1991, p. 92-98.

      - Barbey-Say Hélène, “ Le voyage en Allemagne ”, France-Allemagne, l’amour et la haine, Magazine littéraire, n° 359, novembre 1997, p. 44- 47.

      - Barthes Roland, “ Histoire ou littérature ”, Sur Racine (1963), Points Seuil, 1979, p. 147-167.

      - Cornilliat François et Mathieu-Castellani Gisèle, “ Intertexte phénix ? ”, Intertextualité au XVIe siècle, Littérature, n° 55, 1984, p. 5-9.

      - De Solliers Jean, “ Le langage musical de Beethoven ”, Bicentenaire de Beethoven, Europe, n  498, octobre 1970, p. 77-87.

      - Decaudin Michel, “ Formes et fonctions de la revue littéraire au XXe siècle ”, Colloque 5 et 6 mai 1975, “ Situation et avenir des revues littéraires ”, Nice, Centre du XXe siècle, Nice, 1976, p. 15-25.

      - Dembowski Peter, “ Intertextualité et critique des textes ”, Intertextualité au XVIe siècle, Littérature, n° 55, 1984, p. 17-29.

      - Domenach Jean-Marie, “ La Revue et son public ”, Colloque 5-6 mai 1975, “ Situation et avenir des revues littéraires ”, Nice, Centre du XXe siècle, Nice, 1976, p. 45-55.

      - Dupuit Christine, “ Presse et littérature à la fin du siècle ”, Littérature d’une fin de siècle, Europe, n° 751-752, novembre-décembre 1991, p. 111-121.

      - Fayolle Roger, “ D’une histoire littéraire à l’histoire des littératures ”, Scolies, P.U.F., 1972-2, p. 7-23.

      - Fraisse Simone, “ Péguy et Renan ”, Péguy, n° spécial Revue d’histoire littéraire de la France, Armand Colin, mars-juin 1973, n° 2-3, p. 264-280.

      - Freud Sigmund, “ La création littéraire et le rêve éveillé ” (1908), Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, 1976, p. 69-81.

      - Gide André, “ De l’influence en littérature ”, Prétextes (1903), Mercure de France, 1947, p. 9-30.

      - Laville Béatrice, “ Le regard de Charles Péguy ”, Champ littéraire fin de siècle autour de Zola, Modernités, n° 20, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2004, p. 195-205.

      - Lejeune Philippe, “ Pour l’autobiographie ”, “ Les écritures du Moi, de l’autobiographie à l’autofiction ”, Magazine littéraire, mai 2002, n° 409, p. 20-23.

      - Livio Antoine, “ La vogue du wagnérisme ”, France-Allemagne, l’amour et la haine, Magazine littéraire, n° 359, novembre 1997, p. 41-45.

      - Molho Maurice, “ Introduction à la pensée picaresque ”, Romans picaresques espagnols, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. XI-CXLII.

      - Paul Jean-Marie, “ Avant-propos ”, Images de l’homme dans le roman de formation ou Bildungsroman, Actes du colloque de Nancy - mai 1993 (dir. Jean-Marie Paul), Nancy, Centre de recherches germaniques et scandinaves de l’Université de Nancy II, Coll. Bibliothèque le texte et l’idée, 1995, p. 7-29.

      - Pernot Denis, “ Représentations sociales et romanesques du provincial et de l’étranger dans le Paris du tournant du siècle ”, Paris, de l’image à la mémoire, représentations artistiques, littéraires, socio-politiques, dir. Marie-Christine Kok-Escalle, Actes du colloque d’Utrecht, 9-10 mai 1996, Amsterdam, Rodopi, 1997, p. 174-192.

      - Rioux Rémy, Viallaneix Paul, “ Belle époque : Clio normalienne ”, Ecole normale supérieure – Le livre du bicentenaire, dir. Jean-François Sirinelli, PUF, 1994, p. 293-320.

      - Romains Jules, “ La Génération Nouvelle et son Unité ”, Nouvelle Revue française, 1er août 1909, p. 30-39.

      - Roux Louis, “ Chemins de la modernité, contribution à l’histoire des idées ”, Logique des traverses. De l’influence., dir. F. Regard, actes du séminaire “ Histoire et Diffusion des Idées et des Arts ”, Recherches en Histoire des Idées, Saint-Etienne, C.I.E.R.E.C. Travaux LXXVII, Université Jean Monnet, 1992, p. 181-211.

      - Schober Rita, “ Réception et historicité de la littérature ”, Le texte et ses réceptions, Revue des Sciences Humaines, Lille, Faculté des lettres, 1983-1, n° 189, p. 7-20.

      - Sirinelli Jean-François, “ Une institution peu à peu sacralisée ”, Ecole normale supérieure – Le livre du bicentenaire, dir. Jean-François Sirinelli, PUF, 1994, p. 115-135.

      - Suarès André, “ Le portrait d’Ibsen ”, Cahiers de la Quinzaine, 5e cahier, 10e série, 1908.

      “ Tolstoï vivant ”, Cahiers de la Quinzaine, 7e cahier, 12e série, 1911.

      “ Dostoïevski ”, Cahiers de la Quinzaine, 8e cahier, 13e série, 1911.

      “ Vues sur Beethoven ”, La Revue musicale, 1921.

      - Terramorsi Bernard, “ La fin du siècle ou le retour d’âge ”, Littérature d’une fin de siècle, Europe, n° 751-752, novembre-décembre 1991, p. 3-14.

      - Thorel Sylvie (dir.), Le Roman d’aventures, Colloque international 8-9 octobre 2004, Villeneuve d’Ascq, Université de Lille 3.

      

      

      3) Références Internet 1664  :

      

      - Actes du colloque “ Europe, une revue de culture internationale, 1923-1998 ”, présenté à la Sorbonne par Jean-Louis Leutrat et Henri Béhar, 27 mars 1998, Site web de la revue Europe présenté par Europe et Atelier Alternet, http://www.europe-revue.info/ ; voir chapitre “ Europe, une revue dans le siècle ”.

      

      - Tables d’Europe (période 1923-1939), www.cavi.univ-paris3.fr/europe/c_tables.htm ; présentation par le Centre de recherches “ Avant-garde et modernité ” de l’Université Paris III - Sorbonne Nouvelle (responsable Michel Collot) et l’Association des Amis d’Europe (responsable Henri Béhar).

      

      - Bertrand-Sabiani Julie, “ Centenaire des Cahiers de la Quinzaine 1900-2000 ”, site du Ministère de la Culture et de la Communication, www.culture.gouv.fr, dans la section “ actualités ”, “ célébrations nationales ” :

      www.culture.gouv.fr/culture/actualites/celebrations2000/peguy.htm

      

      - Wassermann Romain, “ Les Cahiers inédits de Péguy ”, dans le site consacré à Charles Péguy (1996-2001) présenté par Romain Wassermann et le Centre Charles Péguy d’Orléans http://www.eleves.ens.fr:8080/home/vaisserm/index.html, hébergé par le serveur des élèves de l’Ecole normale supérieure, http://www.eleves.ens.fr:8080/ :

      www.eleves.ens.fr :8080/home/vaisserm/peguy/français/critique/personnel/CahiersInconnus.html


INDEX DES NOMS

      

      L’index relève les noms propres signalés dans la thèse, à l’exception de celui de Romain Rolland.

      

      About (Edmond) : 97.

      Abraham (Pierre) : 357 n., 359 n.

      Alain (Emile Chartier, dit) : 34 n., 136 n., 237 n., 263 n., 286 n., 327 n., 354, 360, 361.

      Albertini (Pierre) : 68 n.

      Andler (Charles) : 138 n.

      Arcos (René) : 339 n., 358.

      Aristophane : 372 n.

      Bachelard (Gaston) : 158 n., 176 n., 195 n., 201, 367 n.

      Balzac (Honoré de) : 78, 193, 387.

      Bancquart (Marie-Claire) : 81 n., 86 n., 100 n.

      Barbey d’Aurevilly (Jules) : 78, 386.

      Barbey-Say (Hélène) : 129 n.

      Barbusse (Henri) : 360-361.

      Baron (Philippe) : 23 n.

      Barrère (Jean-Bertrand) : 170 n., 178 n., 190 n., 262 n., 352 n.

      Barrès (Maurice) : 21 n., 86 n., 131 n., 162, 362, 380 n., 390 n., 394, 397.

      Basquin-Benslimane (Claire): 169 n., 349 n.

      Bazalgette (Léon) : 358.

      Beaumarchais (Pierre Augustin Caron de) : 372 n.

      Bédier (Joseph) : 138 n.

      Beethoven (Ludwig von) : 9, 12, 13, 37, 142-144, 146-147, 154-155, 163-164, 166-167, 170, 172, 184, 186, 192-197, 220, 238, 240, 254-257, 274-275, 278, 290, 309, 311, 319, 351, 359, 368, 388-389, 392, 395.

      Bernard (Claude) : 18, 34 n., 266, 313 n.

      Bertolini (Guerrieri-Gonzaga, Sofia) : 12, 27, 28, 52 n., 53 n., 145, 166, 173, 279, 289, 294 n., 327 n., 378 n., 394 n.

      Birûkov (Pavel) : 306 n., 377 n.

      Blaze de Bury (Henri) : 392.

      Bloch (Gustave) : 40 n.

      Bloch (Jean-Richard) : 355 n., 358.

      Blok (Alesandrovitch) : 359.

      Blum (Léon) : 99, 138 n.

      Blumenberg (Hans) : 283 n., 285 n.

      Bona (Dominique) : 288 n., 340 n.

      Bonnerot (Jean) : 178 n.

      Bonnerot (Olivier-Henri) : 52, 277.

      Bopp (Franz) : 50 n.

      Bordas (Éric) : 191 n.

      Bossuet (Jacques) : 64 n.

      Boulanger (Georges) : 44, 45

      Bourgeois (André) : 393 n.

      Bourget (Paul) : 17, 43 n., 100, 104, 130, 388-391, 394.

      Boussod (Léon) : 47.

      Brahms (Johannes) : 98 n.

      Brandes (Georg) : 394, 396.

      Bréal (Clotilde) : 50.

      Bréal (Michel) : 50, 137, 138.

      Breuilpont (Isidore de) : 87, 148, 280 n., 283 n.

      Brunetière (Ferdinand) : 40, 42-44, 59-62, 68, 76, 98, 133-134, 353.

      Buloz (François) : 42-43 n.

      Calderón de la Barca (Pedro) : 390.

      Calmann (Paul) : 97 n.

      Carnot (Sadi) : 44.

      Cervantès (Miguel de) : 361 n.

      Chamberlain (Houston Stewart) : 98 n.

      Charcot (Jean Martin): 342 n.

      Charles (Joseph Numa) : 374 n.

      Chrétien de Troyes : 182.

      Chuzeville (Jean) : 119 n., 374 n.

      Cicéron : 58 n., 81-82.

      Citti (Pierre) : 162 n. , 177 n., 291, 306 n., 327 n.

      Claretie (Arsène Arnaud, dit Jules) : 353.

      Claudel (Paul) : 362 n., 372, 386

      Clemenceau (Georges) : 19.

      Colonne (Edouard) : 33, 46.

      Compagnon (Antoine) : 43 n., 68 n., 185 n.

      Comte (Auguste) : 18, 266.

      Cornilliat (François) : 127 n.

      Crémieux (Albert) : 358 n.

      Crubellier (Maurice) : 56, 240 n.

      D’Annunzio (Gabriele) : 393-394, 397.

      Dante : 154, 319, 396.

      Daudet (Léon) : 42 n. , 47 n.

      Dauriac (Lionel) : 189 n.

      De Solliers (Jean) : 197 n.

      Debu-Bridel (Jacques) : 168 n.

      Debussy (Claude) : 33, 99.

      Decaudin (Michel) : 97 n.

      Delaporte (Jean) : 168 n.

      Délerot (Emile) : 113 n., 126 n.

      Dickens (Charles) : 54, 78, 220, 269, 384-385.

      Diderot (Denis) : 166, 243, 270-272, 393, 397.

      Domenach (Jean-Marie) : 167.

      Dostoïevski (Fiodor Mickaïlovitch) : 100, 264-265, 298, 301, 382, 384.

      Doumic (René) : 43 n.

      Dreyfus (Alfred) : 19, 136 n., 138 n., 169.

      Du Camp (Maxime) : 97 n.

      Duchatelet (Bernard) : 4, 30 n., 53 n., 87 n., 90 n., 164 n., 180 n., 219 n., 241 n., 283 n., 286 n., 363 n., 373 n., 385 n., 387 n., 392 n.

      Dufief (Pierre-Jean) : 30 n.

      Duhamel (Georges) : 339 n., 358 n.

      Dujardin (Edouard) : 98 n.

      Dumas (Georges) : 45, 47 n.

      Duret (Serge) : 141 n.

      Eckermann (Johann Peter) : 110-114, 116-126, 143-145, 150, 272-274, 315, 325 n., 327 n., 374.

      Eliot (Georges) : 60 n., 384.

      Escal (Françoise) : 190-191, 192-193 n., 256 n.

      Eschenbach (Wolfram von) : 182.

      Eschyle : 52, 372 n., 382.

      Euripide : 372 n., 389.

      Fabre (Jean-Henri) : 53.

      Fantin-Latour (Henri) : 98 n.

      Fauré (Gabriel) : 33.

      Ferry (Jules) : 37, 38, 44 n., 56.

      Fichte (Johann Gottlieb) : 319 n.

      Fraisse (Simone) : 85 n., 168 n.

      France (Anatole) : 98, 100 n., 391, 397.

      Franck (César) : 33, 46, 305.

      Freud (Sigmund) : 175 n., 342-344.

      Fromentin (Eugène) : 55, 383, 385-386.

      Fustel de Coulanges (Numa Denis) : 34-35.

      Ganderax (Louis) : 135 n.

      Gandhi : 140 n., 351.

      Gard (Roger Martin du) : 355, 356 n.

      Garibaldi (Giuseppe) : 88.

      Gary (Kacew Romain, dit Romain) : 348.

      Gautier (Théophile) : 102 n., 384 n., 387.

      Genette (Gérard) : 187 n.

      Gessner (Salomon) : 59.

      Gide (André) : 314 n., 354, 362 n.

      Gillet (Louis) : 167, 290 n., 348, 385 n., 394 n.

      Giraud (Victor) : 17 n.

      Gobineau (Arthur de) : 392.

      Goethe (Wolfgang von) : 9, 13, 21, 52, 55, 59, 61, 77-78, 81, 85, 89, 92, 104, 110-128, 143-148, 150, 156-157, 166, 263, 267-279, 294-305, 308, 312, 315, 319-322, 326-327, 330, 348, 351, 359, 360, 366, 372-376, 380, 384, 389-393, 395-396.

      Gogol (Nikolai Vassilievitch) : 100, 384-385.

      Goncourt (Edmond de) : 46 n., 47, 384.

      Gontcharov (Ivan Aleksandrovitch) : 65, 384.

      Gorki (Maxime) : 359.

      Gourmont (Remy de) : 99.

      Guimet (Emile) : 47.

      Guiraud (Paul) : 38-40, 62, 133.

      Haendel (Georg Friedrich) : 255.

      Haton (Claude) : 41.

      Haydn (Joseph) : 98 n.

      Hegel (Georg Wilhelm Friedrich) : 271-274.

      Hélier-Malaurie (Marguerite) : 345-348.

      Herder (Johann Gottfried von) : 119, 120 n., 271, 274, 312, 380, 385.

      Herr (Lucien) : 138 n., 167.

      Herzen (Alexander) : 87-88, 91 n.

      Hobbes (Thomas) : 240.

      Hugo (Victor) : 278 n.

      Huret (Jules) : 17, 100.

      Huysmans (Joris-Karl) : 98-99, 104, 383, 386.

      Ibsen (Henrik) : 79, 108, 138, 319 n., 355, 361 n., 390 n., 396 n.

      Indy (Vincent d’) : 33, 188 n., 305.

      Istrati (Panaït) : 359.

      Jacquet-Pfau (Christine) : 353 n., 356 n.

      Jaurès (Jean) : 129, 138 n., 167.

      Jeanneret (Yves) : 4, 34.

      Jouve (Pierre Jean) : 357.

      Jouve (Vincent) : 103 n., 204, 231, 219 n., 231, 331.

      Kant (Emmanuel) : 271.

      Kleist (Heinrich von) : 391, 396.

      Kristeva (Julia) : 116 n.

      Kuhnau (Johann) : 393.

      Kundera (Milan) : 192 n.

      La Boétie (Etienne, de) : 253.

      Lamoureux (Charles) : 33, 46, 296 n.

      Lanson (Gustave) : 34 n., 52 n.

      Laubriet (Pierre) : 183 n., 303 n.

      Lautréamont (Isidore Ducasse, dit) : 98.

      Laville (Béatrice) : 169-170 n.

      Lavisse (Ernest) : 35, 40 n., 138 n.

      Le Rider (Jacques) : 90 n.

      Leconte de Lisle (Charles Marie Leconte, dit) : 385.

      Lejeune (Philippe) : 22, 26, 28 n., 31 n.

      Lemaitre (Jules) : 97, 130, 134, 389.

      Liszt (Franz) : 87 n., 188 n., 387.

      Livio (Antoine) : 98 n.

      Loti (Julien Viaud, dit Pierre) : 383, 385.

      Machiavel (Nicolas) : 388.

      Maeterlinck (Maurice) : 33 n.

      Mallarmé (Stéphane) : 33 n., 98-99, 386.

      Mann (Heinrich) : 359.

      Marivaux (Pierre Carlet de Chamblain de) : 372, 387.

      Martin du Gard (Roger) : 355, 356 n.

      Martin-Chauffier (Louis) : 337 n.

      Masereel (Frans) : 357, 358 n.

      Mathieu-Castellani (Gisèle) : 127 n.

      Maupassant (Guy de) : 104, 383.

      Mazzini (Giuseppe) : 88, 193, 392, 394 n.

      Mendelssohn-Bartholdy (Felix) : 98 n.

      Meyer-Plantureux (Chantal) : 354 n.

      Meysenbug (Malwida von) : 9, 12, 25, 27-28, 67, 80 n., 87-95, 113 n., 148-150, 166, 172-173, 218, 263, 269-275, 279-280, 289, 296, 299, 304, 305 n., 334, 363, 366, 374-375, 387-390.

      Michelet (Jules) : 17 n., 34 n., 48, 378-379.

      Molho (Maurice) : 181 n.

      Monet (Claude) : 47, 70 n.

      Monod (Gabriel) : 17 n., 35-36, 40-41, 45, 62, 67, 87-88, 92-93 n., 133, 136, 188 n.

      Montaigne (Michel de) : 127, 240 n., 244, 249, 252-253, 265, 267, 290, 297, 312, 314, 319 n., 336 n., 355, 396.

      Montherlant (Henry de) : 360.

      Moréas (Jean) : 99.

      Nadeau (Maurice) : 174 n.

      Nehru (Jawaharlal) : 140 n.

      Neruda (Pablo) : 359.

      Nietzsche (Friedrich) : 88-89, 285, 390, 392, 395-397.

      Nordmann (Jean-Thomas) : 99 n., 135 n.

      Ollé-Laprune (Léon) : 38-39,47 n., 58-59, 133.

      Opitz (Martin) : 59.

      Orsini (Felice) : 88.

      Parienté (Robert) : 362 n.

      Paris (Gaston) : 34 n. , 135 n.-136 n., 138 n.

      Paul (Jean-Marie) : 181-182 n., 308 n.

      Paulhan (Jean) : 368 n.

      Péguy (Charles) : 69 n., 85 n., 129, 138 n.-139 n., 167-172, 185 n., 193, 279, 307, 326, 351.

      Pernot (Denis) : 182-183 n., 243, 309 n.

      Perrot (Georges) : 35 , 49, 71 n., 138 n.

      Petit (Henri) : 354 n.

      Petitbon (Pierre-Henri) : 21 n., 82 n., 86 n.

      Peyre (Henri) : 96-97, 185-186.

      Peyrefitte (Alain) : 34 n., 136 n.

      Pierné (Gabriel) : 33.

      Pissarro (Camille) : 47.

      Pottecher (Maurice) : 354.

      Prochasson (Christophe) : 19-20, 33, 42 n.-43 n., 81 n., 167 n., 187 n., 357 n.

      Prost (Antoine) : 56.

      Proust (Marcel) : 177, 185 n.

      Quinet (Edgar) : 34 n., 385 n.

      Racine (Jean) : 52, 61, 89.

      Raimond (Michel) : 99 n., 162.

      Raphaël : 79.

      Redon (Odile) : 98 n.

      Renan (Ernest) : 9, 17-22, 34 n.,42, 51, 55, 72, 81-86, 130-131, 136 n., 138-142, 168, 172 n., 238, 267, 366, 372, 379-384.

      Renoir (Auguste) : 47.

      Ribot (Théodule) : 34 n., 35.

      Rimbaud (Arthur) : 98.

      Rioux (Rémy) : 35-36 n., 38 n., 68 n.

      Robert (Marthe) : 183 n., 286 n., 348 n.

      Robespierre (Maximilien) : 294, 392.

      Robichez (Jacques) : 101 n.

      Rodin (Auguste) : 47.

      Roëls (Claude) : 111 n., 374 n.

      Rolland (Antoinette- Marie) : 11.

      Romains (Louis Farigoule, dit Jules) : 100, 101 n., 339, 347 n.

      Roos (Jacques) : 113 n.

      Rousseau (Jean-Jacques) : 21, 203 n., 241, 243, 245-246, 263-264, 268-272, 280, 293-295, 298 n., 300-304, 308, 313-315, 320, 322, 326-327, 336-337, 355, 363, 368.

      Roux (Louis) : 337 n.

      Sainte-Beuve (Charles Augustin) : 34 n., 118 n., 374.

      Saint-Saëns (Camille) : 33, 295.

      Saint-Victor (Paul de) : 372 n.

      Samoyault (Tiphaine) : 174, 178 n., 183, 184 n.

      Sand (Aurore Dupin, dit George) : 190, 193

      Sarcey (Francisque) : 135 n., 389.

      Satie (Alfred Eric Leslie) : 33.

      Schiller (Friedrich) : 59, 89 n., 91-92, 124, 166, 268, 271, 305, 312, 319 n., 373, 375, 388-389, 395-398.

      Schindler (Anton) : 309 n.

      Schumann (Robert) : 98 n.

      Secrétan (Charles) : 47.

      Seippel (Paul) : 378 n.

      Sénéchal (Christian) : 129 n., 130.

      Seurat (George) : 99.

      Shakespeare (William) : 42 n., 52-53, 66 n., 75, 78-79, 87, 137 n., 186, 194 n., 265, 275, 315, 319, 372, 391, 395-396.

      Sipriot (Pierre) : 183 n.

      Sirinelli (Jean-François) : 34 n., 43 n.

      Sorel (Albert) : 48.

      Souday (Paul) : 98, 135 n.

      Soupault (Philippe) : 360, 361 n.

      Spinoza (Baruch de) : 21, 75, 78, 120-121, 143, 382.

      Stelling-Michaud (Sven) : 136 n., 378 n.

      Stendhal (Beyle Henri, dit) : 21, 55, 60,78, 295, 382-383.

      Strauss (David Friedrich) : 381 n.

      Suarès (Isaac-Félix, dit André) : 9,12, 23-25, 30 , 40-41, 44-46, 49, 58, 63, 72, 74-80, 85-86, 94 n., 102-103, 106-107 , 113-114, 129, 150, 164, 185 n.

      Sudermann (Hermann) : 391.

      Tagore (Rabindranath) : 140 n., 359.

      Taine (Hippolyte) : 18-20, 42, 48 , 86 n., 97, 266, 378-379.

      Terramorsi (Bernard) : 19 n., 97 n.

      Thackeray (William Makepeace) : 54, 78, 385.

      Thibaudet (Albert) : 186 n.

      Thiers (Adolphe) : 48.

      Thoreau (Henry David) : 358 n.

      Thorel (Sylvie) : 4, 181 n.

      Thucydide : 381, 389.

      Tillier (Claude) : 384.

      Todorov (Tzvetan) : 18, 20, 264 n., 266-267 n., 337-339 n.

      Tolstoï (Léon) : 21, 54, 60, 65, 78-79, 81, 100, 118, 138, 142, 162, 178, 194, 237, 263-265, 268-269, 293-295, 300-301, 304, 306, 309-310, 322-324, 327, 334, 351, 354-355, 359, 363, 366, 368, 376-377, 382, 384-389, 393, 395.

      Toulouse-Lautrec (Henri de) : 99.

      Tourgueniev (Ivan) : 100, 384-385, 391.

      Valadon (René) : 47.

      Vallette (Alfred) : 99 n.

      Verlaine (Paul) : 98, 385.

      Vermorel (Henri et Madeleine) : 270 n., 292 n., 344 n.

      Viallaneix (Paul) : 35 n.-36 n., 38 n., 68 n.

      Vidal de La Blache (Paul) : 35, 40-41, 46 n., 62, 115, 133 n.

      Vigny (Alfred, de) : 53 n., 384-385.

      Villiers de l’Isle Adam (Philippe de) : 79, 386-387.

      Virgile : 382.

      Vogüé (Eugène-Melchior de) : 42 n., 54, 376.

      Voltaire : 241, 243, 390.

      Wagner (Richard) : 21, 32-33, 81, 87-89, 98-99, 101, 109, 111, 182, 185-189, 192-193, 278, 284, 299, 383, 387, 390, 392 n., 395.

      Wells (Herbert George) : 351, 352 n.

      Whistler (James Abbott) : 47.

      Whitman (Walt) : 358 n.

      Wyzewa (Teodor de) : 17 n., 98, 100, 276 n., 319 n.

      Zola (Emile) : 17, 100, 104, 169, 202, 379, 387.

      Zweig (Stefan) : 4, 58 n., 103, 137 n., 182-183, 339-340, 296 n., 310 n., 351 n., 354 n., 378 n.

      


INDEX DES ŒUVRES

      

      L’index relève les œuvres de Romain Rolland signalées dans la thèse.

      

      Adolescent (L’) : 201, 207-210, 213, 232, 316, 346.

      Ame enchantée (L’) [AE] : 40, 63, 77, 127, 188-198, 203, 261, 286-287, 291, 317-319, 332, 334, 338, 367, 380.

      Amies (Les) : 150, 169, 194, 233, 240, 251, 311, 334, 395, 397.

      Antoinette : 278-281, 283, 333, 346.

      Aube (L’) : 163, 173-177, 195, 199-201, 203-207, 213, 220-229, 233-235, 240, 246-247, 249.

      Au-dessus de la mêlée : 6, 321, 340, 349, 351.

      Buisson ardent (Le) : 176-177, 256-257, 286, 395.

      Chère Sofia [C10, C11] : 12, 28, 52-53, 68-69, 118, 135, 145-146, 155, 166, 172-174, 180, 197, 201, 243, 248, 268, 279-280, 285, 287-289, 291, 295, 301, 308, 311, 323, 326-327, 329-330, 332-333, 335-336, 351-353, 363, 378, 380, 390, 393-397.

      Choix de lettres à Malwida von Meysenbug [C1] : 12, 51, 67-68, 74, 79-80, 90-92, 94-95, 107-109, 157, 161, 167, 190, 218, 262, 277, 298, 299, 315, 335, 340, 348, 373, 375-376, 380, 387, 394.

      Clerambault : 127, 213, 257, 296-297, 317, 339, 356.

      Colas Breugnon : 288, 371.

      Compagnons de route [CR] : 52, 66, 129, 137, 139-140, 147, 171, 185-186, 256, 264-265, 273, 275, 286, 296, 317, 322-323, 340, 372.

      Correspondance entre Louis Gillet et Romain Rolland [C2] : 348, 385, 394.

      Credo quia verum [CQV] : 11, 85, 103-105, 115-125, 128, 157, 185, 265, 373.

      Dans la maison : 156, 171, 197, 244, 253, 280, 282-283, 296, 306, 311, 312-322, 325, 336, 369, 395-396.

      De l’Héroïque à l’Appassionata : 196-197, 240, 368.

      Dialogue de l’auteur avec son ombre : 131, 171, 217, 243, 278, 333.

      Foire sur la place (La) : 6, 134, 159, 171, 177, 243-247, 250-251, 255-256, 268, 281-282, 305, 310, 312, 321, 335, 380, 395-397.

      Goethe et Beethoven : 13, 141, 144, 147-148, 150, 157, 161, 184, 257, 326, 360.

      Journal des années de guerre [JAG] : 150, 167, 337, 362, 380-381.

      Journal de l’Ecole Normale [JEN] : 11, 21, 24-25, 33-37, 39-49, 51-55, 57-60, 70-72, 75-79, 81-86, 96, 101-103, 113-115, 123, 126-127, 141, 179, 184-185, 187-188, 265, 278, 284, 288, 296-297, 376, 379, 383-387.

      Matin (Le) : 176, 201, 207-209, 212, 218, 230-232, 238, 240-242, 249-251, 311, 316, 322, 346.

      Mémoires et Fragments du Journal [MFJ] : 13-14, 31-32, 37, 51, 53, 67, 113, 129-138, 142, 148-149, 163, 178, 193, 278-280, 282-284, 300, 323, 330-332 343, 350, 356, 363-364, 372, 376, 381-383, 391.

      Monsieur le Comte [C24] : 129, 138, 281, 303, 319, 337, 355, 377-378.

      Musiciens d’aujourd’hui : 186.

      Musiciens d’autrefois [MA] : 32, 98, 186-188, 192, 305.

      Nouvelle Journée (La) : 159, 175, 177, 196, 198, 251, 256-259, 290, 301, 312, 320, 328, 396-397.

      Pages immortelles de Jean-Jacques Rousseau (Les) [JJR] : 21, 245-246, 268, 293-294, 300, 312.

      Précurseurs (Les) : 140, 149, 320, 341.

      Quelques lettres à sa mère : 11, 29, 60, 62-66.

      Révolte (La) : 163, 176, 195, 197, 199, 210-212, 214-217, 229, 234, 238-240, 242-243, 247, 250-255, 258, 311-312, 316, 320, 322, 324, 375.

      Péguy : 139, 168-169, 171.

      Pour l’honneur de l’esprit [C22] : 80, 168-170, 193, 307, 332, 393-394.

      Printemps romain [C6] : 11, 25-28, 49-50, 66, 78-80, 88-91, 93-94, 106-107, 122, 284-285, 293, 299, 376, 378-379, 382, 387-388.

      Retour au Palais Farnèse [C8] : 12, 28-29, 50, 89, 92, 107-108, 155, 375, 388-390.

      Romain Rolland et la “ N.R.F. ” [C27] : 354-355, 357, 368.

      Salut et fraternité [C18] : 354, 361.

      Un Beau visage à tous sens [C17] : 156, 276, 349, 360.

      Vie de Beethoven [VB] : 155, 177, 212, 220, 225, 227, 254, 256, 274-275, 309, 311, 322, 329, 332.

      Voyage intérieur (Le) [VI] : 13, 131-132, 135, 137, 306, 308, 312-313, 316, 328, 337-338, 342-343, 349-350, 352, 363-364.

      Vie de Tolstoy [VT] : 194, 323, 376-377, 382, 385, 388-389.

      


ILLUSTRATIONS

      

      

      

      Illustration 1 [sans titre] : p. 1.

      

      Illustration 2 [sans titre] : p. 15.

      

      Illustration 3 [sans titre] : p. 152.

      

      Illustration 4 [sans titre] : p. 260.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      Illustrations de Jérémy Moncheaux. Reproduction autorisée à l’ANRT (Atelier National de Reproduction des Thèses) : 9, rue Auguste Angellier 59046 LILLE CEDEX.

      Toute reproduction ou ré-édition est soumise à la perception de droits d’auteur (loi du 11 mars 1957).

      


Table

      

      

      SOMMAIRE p. 2.

      

      REMERCIEMENTS p. 4.

      

      TABLE DES ABREVIATIONS p. 5.

      

      INTRODUCTION p. 6.

      

      Partie I. Romain Rolland et la formation p. 16.

      

      A) Parcours scolaire de Romain Rolland p. 32.

      

      1) Romain Rolland jeune : école et lectures p. 37.

      2) Romain Rolland et l’institution scolaire p. 56.

      

      B) Un jeune homme en formation p. 70.

      

      1) À la recherche d’un maître p. 73.

      2) État d’esprit de la génération de Romain Rolland p. 95.

      

      C) Constitution de valeurs autour du développement de l’homme p. 110.

      

      1) Valeurs nourricières pour Romain Rolland : l’exemple de Goethe p. 112.

      2) Romain Rolland au sujet de sa propre formation p. 128.

      

      Partie II. Itinéraire du fleuve Jean-Christophe :

      aspects de la formation p. 153.

      

      A) Présentation générale de Jean-Christophe p. 160.

      

      1) De la source “ Jean-Christophe ” au roman-fleuve p. 163.

      2) Roman symphonique et nouveau Beethoven p. 184.

      

      B) Formation de Jean-Christophe Krafft : l’enfance annonciatrice p. 200.

      

      1) Naïveté du héros p. 203.

      2) Les premiers maîtres : la famille de Jean-Christophe p. 218.

      

      C) Les maîtres à l’épreuve p. 236.

      

      1) Le héros face aux contre-modèles p. 238.

      2) L’accomplissement de la formation grâce aux sentiments p. 247.

      

      Partie III. Jean-Christophe : le Fleuve en mouvement p. 261.

      

      A) Philosophie de vie humaniste qui s’en dégage p. 270.

      

      1) Incarnation de Romain Rolland dans le roman p. 276.

      2) Transmission rollandienne d’une idée de la formation p. 293.

      

      B) Jean-Christophe : roman du fleuve nourricier p. 329.

      

      1) Incidence du roman sur son auteur p. 330.

      2) Romain Rolland maître à son tour p. 345.

      

      CONCLUSION p. 365.

      

      ANNEXES p. 371.

      

      BIBLIOGRAPHIE p. 398.

      

      INDEX DES NOMS p. 415.

      

      INDEX DES ŒUVRES DE ROMAIN ROLLAND p. 425.

      

      TABLE DES ILLUSTRATIONS p. 428.

      

      

      


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