Au milieu du XIXe siècle, la France implante au Gabon un comptoir destiné à lutter contre la traite négrière et à développer le commerce atlantique. Attirés par une demande croissante, la volonté de supprimer les intermédiaires et les nécessités de mise en valeur de la colonie, les Fang, principaux pourvoyeurs d’ivoire, s’approchent des rivières et gagnent pas à pas la région de Libreville. Ils prennent une part de plus en plus élevée dans les échanges, au détriment des vieilles populations côtières, avec lesquelles les conflits, alimentés par les enjeux commerciaux, se multiplient. Le scénario se reproduit à l’identique dans l’Ogooué depuis son ouverture par Brazza, et dans le Nord, jusque vers 1920.
L’aveuglement des Blancs, la faculté d’adaptation des Fang et surtout leur nombre a longtemps laissé croire à un peuple nomade, parti depuis le cœur de l’Afrique, voire des bords du Nil, à la conquête du Gabon. La réalité de leur installation observée patiemment évapore ces fantasmes.
Mots Clés
Afrique, Colonisation, Brazza, Fang, France, Gabon, Libreville, Migrations, Ogooué, Pahouins.
History of the Fang, Gabonese People
Summary
In the middle of the nineteenth century, France set up a trading post in Gabon to fight against the slave trade and develop the Atlantic trade. Attracted by a growing demand, the will to remove middlemen and the necessities of the developping colony, the Fang people, the first ivory suppliers, went near the rivers and spread around Libreville. They took an ever growing part in trade, to the detriment of the old costal populations who they came more and more in conflict with, stimulated by commercial stakes. This scenario occurred again along the Ogooué River, from its opening by Brazza, and in the North, until the 1920’s.
Because of the blindness of the White, the Fang’s adaptability and, above all their number, the Fang people were long thought to be a nomadic nation, who left the heart of Africa, or even the bank of the Nile River, to conquer the Gabon. The real facts of their settlement, patiently studied, put an end to this foolish theories.
Key-Words
Africa, Colonization, Brazza, Fang, France, Gaboon, Libreville, Migrations, Ogooué, Pahouins.
Mes remerciements sincères s’adressent tout particulièrement à
Monsieur Jean Martin qui m’a dirigé avec attention et bienveillance,
Madame Josette Rivallain, pour sa gentillesse, ses conseils et ses encouragements constants,
Abel et Olivier Nguéma, qui ont nourri ma curiosité pour la culture et l’histoire des Fang,
Thierry Mascart, qui nous a confié ses archives de son aïeul, Albert Veistroffer,
Ma famille et mes amis, qui m’ont aidé, accompagné et soutenu dans mon travail.
Que tous lisent ici le témoignage de ma profonde gratitude.
Notes liminaires
L’orthographe des mots propres et des termes vernaculaires pose parfois de sérieux problèmes de compréhension. Aussi, convient-il de s’accorder au préalable sur les noms d’ethnies, les noms de lieux, les noms de personne et les mots en langue fang repris dans le présent travail.
Les noms d’ethnies suivent la nomenclature établie par le département d’anthropologie de l’Université Omar Bongo de Libreville, qui donne Shiwa pour Ossyéba, Mpongwe pour Mpongoué, Seke pour Shékianis ou Bulu, Rungu pour Orungu, Galwa pour Galois, Kota pour Bakota, Pinzi pour Apinji, Kande pour Okanda, Duma pour Adouma, etc.
Les noms de lieux sont, pour la plupart, ceux adoptés par l’Institut de la Cartographie Nationale gabonais, en collaboration avec l’Institut Géographique National français, en particulier ceux figurant sur les cartes au 1 :200 000. Par ailleurs, la plupart des noms de villages figurant dans les archives ne figurent plus sur ces cartes modernes. Ils sont néanmoins cités pour ne pas perdre une information qui pourrait être précieuse à des recherches ultérieures.
Pour éviter les répétitions et les ambigüité, il est convenu que “ l’Estuaire ”, avec majuscule, désigne l’estuaire du Gabon, de l’Atlantique jusqu’à Kango, tel qu’il figure sur les cartes actuelles, de même que Gabon est entendu comme le pays actuel. Pour ne pas trahir les sources en interprétations abusives et rendre au mieux l’état des connaissances de l’époque, nous nous sommes refusés à produire des cartes hydrographiques ou ethniques des régions concernées, préférant insérer au propos les cartes anciennes.
Les noms de personnes sont repris des rapports d’archives. Toutefois, dans les citations, l’orthographe des noms propres respecte celle de l’auteur, dans la mesure où la compréhension du texte n’est pas atteinte. La plupart des noms de lieux cités sont ceux de villages fang. Compte tenu de la mobilité de ces villages, il est impossible de les situer sur une carte contemporaine. De plus, certains noms apparaissent à plusieurs années d’intervales, sans qu’ils évoquent le même village.
Les quelques termes vernaculaires sont, pour l’essentiel, empruntés au dictionnaire de S. Galley, Dictionnaire Fang-Français, Français-Fang, Neuchâtel, Editions H. Messeiller, 1964.
Les illustrations, gravures et photographies sont numérisées à partir des documents imprimés. Les photographies signalées “ Veistroffer ” proviennent de l’album personnel d’Albert Veistroffer qui a réalisé l’ensemble des clichés avec la collaboration du Laboratoire Audema qui en a, par la suite, tirées des cartes postales. L’album nous a été très aimablement confié par Thierry Mascart, son arrière-petit-neveu, qui désirait le mettre à la disposition de la recherche. Par leur nature ces documents appuient le propos, en rendant parfaitement, souvent avec force, le contexte historique.
Enfin, pour ne pas nuire à la fluidité du texte, certaines citations lui sont intégrées. Elles sont marquées entre guillemets et en caractères italiques. Par leur importance, d’autres citations doivent être mise en exergue. Elles forment alors un paragraphe décalé.
En 1904, à Paris, alors capitale des arts, Paul Guillaume découvre dans la vitrine d’une modeste blanchisserie de Montmartre, une “ idole noire ”. Il fait aussitôt part de sa découverte à Guillaume Apollinaire. Quelques mois plus tard, Vlaminck initie à l’art nègre ses pairs fauves, Matisse et Derain, son compagnon d’atelier, à qui il offre un masque fang. Avec Picasso, ils y trouvent la justification de leurs recherches picturales, la raison de rompre enfin avec l’art antique et commencent une ambitieuse collection d’art primitif, bientôt suivis par Braque, Dunoyer de Segonzac, Moreau, Lhote et Marie Laurencin, puis Max Jacob, Blaise Cendrars. Au-delà de ce cercle d’initiés, l’engouement pour l’art des contrées exotiques se diffuse rapidement auprès d’un plus large public, lançant à partir des années 1910 une véritable vague de négrophilie qui marque de manière déterminante, outre la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture et la littérature. L’école nègre est née.
L’intérêt pour les arts “ primitifs ” dépasse les frontières hexagonales. En Allemagne, l’écrivain Carl Einstein devient, en 1915, le premier critique d’art africain en publiant une petite monographie sur la sculpture ( 1 ). Parmi les reproductions, figure une tête fang provenant de la collection personnelle de Paul Guillaume, intitulée : “ Tête, Congo Français, pays des Pahouins, Gabon ”. Einstein en conclut la notice par ces mots : “ Je signale que la mythologie des Fans est très belle et pleine d’intérêt ”.
De toutes les populations de l’Afrique noire et particulièrement du Congo français, les “ Fans ” ou “ Pahouins ” sont alors les plus célèbres. A l’exemple des Océaniens, Maori ou Marquisiens, ils exercent une étrange fascination sur le public qui tient beaucoup au paradoxe entre, d’un côté, la haute esthétique de leur art que traduisent les audacieux partis pris stylistiques et, de l’autre, la brutalité de leurs mœurs : on les dit cruels, féroces, conquérants anthropophages, descendus des rives du Nil jusqu’au Gabon en un flux continu, exterminant ou assimilant par des mariages forcés les populations qu’ils envahissent. Certains auteurs vont jusqu’à affirmer leur supériorité sur l’ensemble de la “ race nègre ”.
Malgré la fragilité de ses arguments, cette réputation, qui leur vaut d’être exhibés dans les expositions internationales comme des bêtes de foire, marque profondément et durablement la mémoire collective, y compris les milieux scientifiques. Elle oriente de très nombreuses recherches consacrées aux Fang, quels qu’en soient les domaines, historiques, sociologiques ou artistiques, au point qu’il est encore aujourd’hui difficile de cerner le groupe, d’en définir l’originalité, et surtout d’en retracer l’histoire.
La réputation des Fang ne date pas du début du XXe siècle. Elle naît aux premières heures de leur rencontre avec les Occidentaux, notamment avec les Français, venus en 1839 installer dans l’Estuaire du Gabon un comptoir de commerce et une station navale pour lutter contre la traite négrière. De cet embryon, œuvre de la détermination d’une poignée d’hommes conçue dans un contexte de rivalité franco-britannique, naît la colonie du Gabon, dont le développement et la mise en valeur nécessitent la collaboration des populations locales. L’entreprise est difficile pour les Occidentaux, en même temps qu’elle bouleverse les équilibres sociaux et économiques entre villages côtiers et intérieurs, entre courtiers et producteurs. Tout au long de la période, les grandes ambitions, servies par les desseins les plus nobles, se heurtent aux intérêts particuliers et aux pratiques les plus contestables. De leur côté, les Fang sont désireux de prendre toutes leurs parts au commerce en abandonnant l’exploitation des forêts pour devenir courtiers à leur tour. Ils subissent autant que d’autres la politique coloniale mais, servis par une détermination et des structures sociales particulières, ils deviennent rapidement l’objet d’une attention soutenue de Libreville.
Le Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence (C.A.O.M.) garde la mémoire de ces relations complexes entre Blancs et Fang, en particulier dans la correspondance du commandant de la station navale. Dès l’implantation française, les commandants entretiennent avec Paris et le ministère de tutelle, une correspondance régulière constituée de lettres ponctuelles et de rapports généralement mensuels. S’y ajoutent les rapports des divers officiers de la station navale, comptes-rendus de missions, notes, etc. L’intérêt premier de ces rapports réside dans le soucis militaire que les auteurs mettent à décrire avec simplicité et pragmatisme des faits. On suit ainsi, grâce à un dépouillement méthodique, près de quatre-vingts ans de l’histoire coloniale des Fang, depuis la première rencontre avec les officiers dans les villages du Komo jusqu’à l’administration du Woleu-Ntem en passant par les missions de Brazza et leurs conséquences. On y lit l’enthousiasme du commandant à apprendre la première visite d’un producteur fang chez Glass, les dispositions bienveillantes prises pour multiplier les contacts directs avec les Fang dans l’Estuaire, mais aussi les incendies de villages, les confiscations, les arrestations, les prises d’otages d’enfants, les condamnations, les déportations.
Les rapports rendent également avec précision l’état des relations entre Fang et populations locales. Ils montrent comment se multiplient les conflits à mesure que les villages fang progressent dans l’Estuaire ou dans l’Ogooué. Ils révèlent sans ambiguïté l’origine des heurts, parfois sanglants, qui agitent les rivières, les manipulations des intermédiaires, courtiers ou traitants, le jeu des maisons de commerce et des sociétés concessionnaires qui entretiennent le feu sournois des antagonismes entre villages, entre ethnies. Ils révèlent enfin les difficultés récurrentes de l’autorité coloniale, notamment son manque de moyens humains et matériels qui la conduit, entre hésitations et reculades, à s’appuyer, au gré de ses intérêts et de l’humeur de ses responsables, sur l’un ou l’autre groupe, et à abuser de sa supériorité militaire pour favoriser, contraindre, autoriser ou interdire l’installation des villages dans l’Estuaire, la circulation des pirogues sur l’Ogooué, imposer le service obligatoire, instaurer une fiscalité, déléguer aux sociétés concessionnaires l’administration de leurs territoires, etc.
Ainsi, avec justesse et précision, les rapports éclairent d’une lumière nouvelle un aspect méconnu de l’histoire du Gabon à travers la réalité de l’implantation des Fang pendant la période coloniale. Leur reproduction dans de larges extraits permet de mieux saisir comment s’est forgée leur réputation sous l’action des Blancs, comment à l’émerveillement des premiers contacts et les débordements affectifs succède les premières réserves, les alertes et enfin les craintes d’avoir à composer avec des populations turbulentes, comment en moins de quarante ans les Fang passent du statut de farouches porteurs d’ivoire isolés à celui d’envahisseurs “ barbares ”., de partenaires indispensables à celui de freins hostiles à l’essor colonial.
La réputation des Fang trouve aussi ses racines dans le contexte scientifique et politique de l’époque qui préside aux nombreuses études sur le groupe. Elles complètent la connaissance du groupe tout en se penchant très précocement sur son histoire précoloniale. Le chantier est mis en œuvre dès le début des années 1840 mais reste ouvert encore aujourd’hui. Plus de cent-soixante ans ne sont donc pas parvenus à venir à bout d’un sujet qui nourrit tant de passions mais dont la complexité égale celle de l’histoire de l’Afrique en général.
Les rapports administratifs qui évoquent le sujet sont fort rares, les militaires se préoccupant essentiellement des affaires contemporaines. Non qu’ils s’en désintéressent mais ils s’expriment dans des développement plus denses, rejoignant les missionnaires, les aventuriers, les commerçants et les scientifiques dans de nombreuses publications plus ou moins sérieuses, savantes ou grand public, bulletins de géographie, revues de voyages, revues missionnaires, récits d’explorations, bulletins d’anthropologie. Tous alimentent une bibliographie imposante d’articles sur le Gabon en général et sur les Fang en particulier, multipliant les descriptions sur leurs qualités physiques et intellectuelles, leurs mœurs, leurs techniques, leur religion, etc., et développent des théories sur leur histoire ancienne. A l’égal des rapports administratifs, elles sont le reflet fidèle des mentalités coloniales et des intérêts des auteurs à défendre quelques points de vue. Ce sont ces mêmes articles qui ont, au fil du temps et de la pénétration coloniale, construit les théories les plus invraisemblables, repoussant jusqu’en Egypte l’origine des Fang.
L’histoire précoloniale des Fang est donc très encombrée d’éléments obscurs qui l’ont transformée, au fil du temps, en mythe dans lesquels certains auteurs contemporains se perdent encore. Il est donc indispensable avant même de l’aborder, d’envisager ces théories. L’analyse du contexte politique et scientifique dans lequel elles sont produites permet d’en suivre le cheminement et de les réduire définitivement. Elle ouvre sur des reconsidérations générales sur le groupe, contrepoids indispensable à cent-cinquante ans de conclusions hâtives, de descriptions grotesques, de fanfaronnade ( 2 ).
Eclairée de ces nouveaux éléments, l’histoire précoloniale des Fang est encore gardée par de nombreux obstacles, au premier rang desquels se place l’embarras des auteurs devant l’absence d’écrit indigène. Les seuls écrits sont ceux des Occidentaux, dont les plus anciens remontent aux relations de voyage du XVIe siècle, pour lesquels la connaissance du Golfe de Guinée se limite à ses rivages ; les premiers renseignements sur les Fang n’apparaissent qu’au début du XIXe siècle.
C’est, par essence, toute la spécificité de l’histoire de l’Afrique que de s’intéresser aux sources documentaires non écrites. Celles-ci ne manquent heureusement pas au travers de la culture du groupe, que ce soit dans ses structures sociales, ses croyances, ses rites, sa tradition orale et sa culture matérielle. Si l’archéologie souffre d’une chronologie encore faible pour la zone équatoriale, d’autres disciplines comme l’ethnologie, l’anthropologie ou l’histoire de l’art peuvent donc apporter une aide considérable à l’histoire pour comprendre l’évolution d’un groupe, chercher la part factuelle des légendes, analyser l’origine d’une forme et ouvrir de nouvelles voies de recherches, livrer des éléments inédits. Mais le traitement de ces sources culturelles doit lui aussi s’entourer de précautions pour éviter les interprétations abusives. Il nécessite d’abord d’embrasser ses différents aspects dans une vision la plus large possible, y compris le milieu géographique. D’où une connaissance indispensable du terrain, du sol et de la terre, du climat éprouvant, de la faune invisible et inquiétante, de la flore exubérante, des orages diluviens, de la forêt majestueuse, de l’impétuosité des rivières, de la force de la nature. Comment, sans cela, approcher, à défaut de comprendre, la place de l’homme fang dans l’univers, ses codes, ses pensées, sa “ religion ” et sa “ philosophie ” .
Deux problèmes majeurs apparaissent ensuite de manière récurrente dans l’étude de la culture fang. La recherche des éléments culturels les plus anciens, d’abord, n’est pas chose aisée quand on mesure l’extraordinaire capacité des sociétés africaines à s’adapter au monde contemporain en suivant les voies de la modernité, à intégrer les cultures voisines, à adopter les modes de vie occidentaux. Il est donc ardu d’identifier culturellement les Fang au moment de leurs contacts avec les Blancs. Même un patient travail de terrain n’y parviendrait pas aujourd’hui, tant les traditions se sont perdues. Il est tout aussi délicat de les comparer, pour dégager d’éventuels emprunts, avec les groupes voisins, en particulier les riverains de l’Estuaire ou de l’Ogooué, tout autant dénaturés qu’ils sont par plusieurs décennies de relations occidentales. Quant à la comparaison avec des groupes plus loin dans l’intérieur, elle ne peut se faire que rétrospectivement, au fur et à mesure de la pénétration coloniale.
La seconde difficulté ramène à la question délicate de l’interprétation des sources indirectes qui décrivent assez abondamment la culture fang, mais de manière souvent inégale. Comment, en effet, appréhender un rite quand deux observateurs en déclinent des formes absolument contradictoires ? Quelle valeur attribuer à une légende quand elle est présente chez l’un, absente chez l’autre ? Là encore, il faut lire ces documents avec les yeux d’un ethnologue pour comprendre comment les renseignements ont été récoltés, auprès de quels informateurs, quelles étaient leurs intentions, quelles étaient celles de l’auteur, et tenter de les débarasser au mieux de leur subjectivité. Là encore il s’agit de s’en tenir aux observations et d’abandonner les conclusions aventureuses.
Une fois cernée de toutes les protections, l’étude de la culture fang peut opérer. Elle apporte une contribution essentielle qui jette un éclairage nouveau sur l’histoire ancienne d’un des groupes africains encore mystérieux.
Malgré leur notoriété et une bibliographie abondante, l’étude des Fang demeure délicate encore aujourd’hui, que ce soit du point de vue historique, sociologique ou artistique. De nombreux points divisent encore les auteurs qu’il convient de traiter au préalable.
Le tout premier point consiste à cerner avec précision le groupe Fang. En effet, le terme “ Fang ” fait l’objet d’une discussion infinie qui ouvre la plupart des études. “ Pamouay ” est le premier terme utilisé pour désigner un groupe situé dans l’intérieur, au-delà des villages courtiers. Il apparaît en 1819 ( 3 ), avant d’être adopté par les Espagnols qui le transforment en “ Pamue ”, par les Allemands : “ Pangwe ”, et par les Français : “ Pahouin ”, trois traductions phonétiquement proches de l’origine, les Français ayant nasalisé le phonème final. Quelle qu’en soit sa traduction, “ Pamouay ” est aussi inapproprié que “ Eskimo ” pour les Inuit. En réalité, “ Pamouay ” vient de “ Mpangwe ” donné par les Mpongwe, habitants des rives de l’Estuaire de Gabon, signifiant, en langue vernaculaire, “ je ne sais pas ”, indiquant ainsi qu’ils ne savent pas comment se nomme le groupe. Pendant près de quarante ans, “ Pahouin ” est utilisé dans la plupart des écrits. Il faut attendre 1861 pour qu’il soit dénoncé pour la première fois ( 4 ).
Avant de se désigner comme tels, les Fang se reconnaissent d’abord dans une appartenance à un clan, ayong, Nkodjeign, Efak, Yendzok, etc. Or, pour des raisons sans doute simplificatrices, les auteurs ont reconnu, entre l’ensemble “ Fang ” et les clans, un sous-groupe intermédiaire, celui des tribus qui seraient, au Gabon, les Betsi, les Okak, les Ntumu, les Nzaman, les Meke et les Mvai. Si elles reposent sur une réalité, elles ont néanmoins le redoutable désagrément de s’interpénétrer au niveau des clans, ce qui réduit leur pertinence. L’autre trouble vient de ce que les clans peuvent prendre plusieurs noms, selon la localisation géographique de ses représentants, tantôt s’écartant d’une simple prononciation, Ekodjé ou Nkodjeign, tantôt changeant radicalement : Nkodjeign, Efak, Yevo, tandis que d’autres clans quoique absolument distincts, portent des noms très similaires, Efak et Effak, ce qui multiplie les risques de confusion. Enfin le chevauchement des clans au-delà des frontières coloniales étalent parfois les liens familiaux entre Gabon, Guinée Equatoriale, Cameroun et Congo, se connectant alors aux ethnies voisines, ce qui évidemment rajoute à l’imbroglio ethnographique.
Figure 1 : Répartition géographique des groupes Fang, Bulu et Beti (Perrois, 1972, p. 102).
Encouragés par une apparente unité culturelle, certains auteurs se sont basés sur ces liens transfrontaliers pour consacrer leurs travaux à l’association des Fang, des Beti et des Bulu, dans un groupe dont le nom reprend le terme originel de “ Pahouin ”, comptant 814 000 individus ( 5 ), auxquels s’ajoutent parfois les Ngumba, les Djem et les Ndzimou. Bien que certains particularismes ethniques soient reconnus sans ambiguïté, la démarche tend à introduire dans les esprits une unité de fait, avec le danger, à court ou moyen terme de gommer de la mémoire ces particularismes. Or la situation se dégrade rapidement, les valeurs occidentales triomphent, la tradition orale s’éteint. Aussi, devant l’urgence, convient-il d’adopter une démarche opposée en restreignant l’étude aux seuls Fang du Gabon.
La tâche n’en est pas plus aisée. En abaissant le regard à un groupe, elle oblige à une observation plus aiguë, en même temps qu’elle définie des limites plus étroites en posant notamment la question des clans et des tribus. A ce titre, le cas des Meke est représentatif. La liste des ethnies du Gabon, établie par le département d’anthropologie de l’Université Omar Bongo de Libreville en 1998, intègre les Meke au groupe Fang, tout en préconisant la dénomination “ Shiwa ”. Le terme est ancien puisqu’il remonte au moins aux années 1860, sous des formes diverses : Sheba, Osheba, Ossyeba, Shiibi, Shiwè, etc. Mais la parenté des Meke ou Shiwa avec les Fang, origine commune, assimilation ou métissage, fait encore l’objet de discussions entre phonologues. Ils se distinguent de l’ensemble du groupe fang, notamment par une formule propre pour commencer les phrases : ils disent “ ma ki na ”, tandis que les Fang disent “ ma zo na ”, ce qui signifie, dans les deux cas, “ je dis que ”. La formule est en usage chez d’autres groupes gabonais. Les Mpongwe par exemple, disent “ mi è nè ”, ce qui a donné le nom de leur groupe ethnique, les Myene. Quant au groupe des “ ma zo na ”, les théories ne sont pas moins contradictoires. Pour les uns, les Betsi représenteraient le groupe fang par essence, qui porterait la culture originelle, la langue la plus pure. Pour d’autres, ils s’agiraient des Ntumu. D’autres encore considèrent que les Ntumu ne sont pas Fang.
En attendant que ces points soient éclaircis par des spécialistes, l’humilité oblige l’historien à se contenir dans une étude sur les Fang du Gabon en général, regroupant “ ma zo na ” et “ ma ki na ”, tout en versant à la discussion les éléments qui pourront se présenter.
Avant d’entamer l’étude proprement dite, il reste à introduire rapidement son cadre géographique, le Gabon. Sur la façade atlantique de l’Afrique, au sud du Golfe de Guinée, le Gabon est à cheval sur l’Equateur. Sa superficie est de 267 000 km². Au nord, ses frontières touchent la Guinée Equatoriale et le Cameroun. De l’est jusqu’à la côte, la frontière est continue avec le Congo (Brazzaville). Long de près de 800 km, le littoral offre un relief bas et monotone sur une large bande de 30 à 200 km L’intérieur est surtout couvert de plateaux au milieu desquels se distinguent des massifs importants, notamment les Monts de Cristal au nord, le Massif Du Chaillu et le Massif du Mayombe au sud. Le climat est équatorial, chaud et humide. On y repère une grande saison des pluies de mi-février à mi-juin, une grande saison sèche de mi-juin à mi-septembre, une petite saison des pluies de mi-septembre à mi-décembre, et une petite saison sèche de mi-décembre à mi-février. La pluviométrie dépasse 3 mètres par an à Libreville, elle augmente à mesure qu’on remonte vers le littoral nord, dépassant 4 mètres à Cocobeach. En bordure côtière, l’humidité constante s’associe à une chaleur très élevée, la moyenne annuelle de Libreville est de 25,9°C, rendant l’atmosphère éprouvante. Sur la côte, les variations diurnes sont à peine marquées. Seule la brise marine apporte un peu de fraîcheur. Dans l’intérieur, et à mesure que les reliefs apparaissent, les températures nocturnes sont beaucoup plus basses, elles adoucissent le climat. Enfin, l’électricité de l’air est très importante.
Figure 2 : “ Carte du Gabon ” (G. de Saint-Aubin, 1963, p.5).
Les contours du Gabon correspondent au bassin de l’Ogooué, son principal fleuve. Long de 1200 km, il prend sa source au Congo dans les plateaux batéké. Il remonte alors vers le nord-ouest, puis à Booué, s’oriente à l’ouest. Il longe l’équateur jusqu’à Ndjolé, puis s’incline au sud-ouest pour atteindre Lambaréné. Là, une dépression ralentit son cours en un vaste delta, formant de nombreux lacs, Azingo, Onangué, etc. et plusieurs bras qui se jettent dans l’Océan, depuis la baie de Nazaré au nord jusque dans la lagune Nkomi au sud. Ses principaux affluents de la rive gauche sont la Lolo, en amont de Booué, l’Offoué, en amont de Lopé, et la Ngounié, en amont de Lambaréné. Sur la rive droite, les affluents sont plus nombreux : la Passa, près de Franceville, puis la Lékoni et la Sébé. Entre Booué et Lolo, il est rejoint par son principal affluent, l’Ivindo, dont le cours supérieur est nommé Aïna. L’Aïna longe la frontière est avec la Cameroun, puis descend le long de la frontière congolaise. Devenu Ivindo, il coule au sud-ouest, alimenté de nombreux affluents, notamment le Mvoung sur sa droite. Après Booué, l’Ogooué reçoit l’Okano à Edibé, puis l’Abanga après Ndjolé, dont les cours sont parallèles à l’Ivindo. L’autre fleuve important du Gabon, surtout du point de vue historique, est le Komo. Il prend sa source au nord du Gabon, vers Médouneu, dans les Monts de Cristal qu’il descend, avant d’atteindre Kango, où le rejoint le Bokoué, qui coule du sud. Il se jette dans l’Estuaire du Gabon, où il reçoit une infinité de rivières, dont les plus importantes sont, sur sa gauche le Remboué, l’Igombiné, la Gongoué, et sur sa droite l’Assengo, la Rogolié, la Mouané et l’Ikoï Komo. Au nord, s’ouvre la baie de la Mondah, dont la source est sur le versant nord du mont qui donne l’Ikoï Komo. S’y jettent aussi, notamment la Mbé, et la Ntsini, dont le cours serpente jusqu’aux portes de Libreville. Au nord, l’estuaire du Mouni reçoit le Mitemboni qui marque la frontière avec la Guinée Equatoriale où il prend sa source. Le nord-ouest du Gabon alimente le bassin du Woleu et du Ntem, qui coulent vers l’ouest et la Guinée Equatoriale pour le premier, où il prend le nom de Rio Benito, et le Cameroun pour le second.
La végétation du Gabon se divise en trois ensembles. Les savanes disséminées surtout au sud de l’Equateur n’occupe que 15% de la superficie. La bordure côtière est caractérisée par les forêts de mangroves à palétuvier. Le reste du pays est recouvert par la forêt dense humide, elle-même répartie en trois grandes zones. La zone centrale, la plus importante, est sempervirente. Au nord et au sud, le climat étant moins humide, la forêt est semi-décidue. Un type forestier intermédiaire apparaît au nord-est du Gabon, à partir d’une ligne reliant Okondja à la moitié de la route Oyem-Mitzic, qui se caractérise par l’absence d’Okoumé.
Enfin, le Gabon moderne compte environ un million d’habitants qui, selon les auteurs, composent onze groupes ethnolinguistiques : Fang, Myene, dont les Mpongwe, Benga, dont les Seki, Vili, Punu, Kande, Nzebi, Mbama, Kota, Pygmées, et un dernier ensemble dispersé où figurent les Kele ( 6 ). Quarante-pour-cent de la population habite l’agglomération de Libreville, huit celle de Port-Gentil, et vingt-deux dans les sept autres chef-lieux de province. Le reste est principalement réparti le long des grands axes de communication. En 1970, un recensement dénombre environ 150000 Fang au Gabon ( 7 ). Ils sont installés dans les région de Libreville, Lambaréné et Ndjolé, et dans la province du Woleu Ntem où ils représentent l’essentiel de la population, fait qui constitue à lui seul, le premier élément sur leur histoire ancienne.
Figure 3 : “ Carte des tribus du Gabon ” (A. Raponda-Walker, 1960, p. 7).
Ayant entrepris depuis plusieurs années la reconnaissance des côtes occidentales de l’Afrique, les Portugais découvrent en 1471 l’île de Sao Tome dans le Golfe de Guinée. Idéalement placée en raison des courants qui rendent difficile l’approche du continent au niveau de l’équateur et à peu de distance des côtes, l’île devient la base de l’exploration du Golfe, de la Côte de l’Or jusqu’au Cap Sainte Catherine, découvert en 1475. Selon Reynard ( 8 ) mais sans qu’aucun document ne puisse l’attester, les côtes du Gabon actuel et l’estuaire du Komo seraient découverts dans cette courte période. “ Rio de Gabao ” apparaît pour la première fois, vers 1485, sur une carte de Christoforo Soligo ( 9 ). Il correspond alors au seul estuaire du Komo. Selon une étymologie contestée mais largement répandue ( 10 ), Gabon viendrait du mot caban, en portugais “ gabaô ”, en raison de la forme du vêtement marin que les premiers navigateurs auraient prêtée à l’estuaire. Il est tout aussi difficile d’attester que Diego Câo a été le “ premier navigateur portugais à avoir ancré sa caravelle dans l’estuaire du Komo ” ( 11 ). Sans doute son expédition de 1484 jusqu’à l’embouchure du Zaïre lui en a-t-il donné l’occasion. Car pour les marins, l’estuaire du Gabon est un lieu privilégié pour faire relâche. Son entrée est large et n’est pas soumise au phénomène de barre ( 12 ). Des bâtiments même à fort tirant peuvent donc y pénétrer sans risque. Ses grands fonds et son étendue vaste offrent de nombreux abris au mouillage, avec ses deux îles : Perroquet (ou Mbini) et Conniquet (ou Dambè), les criques formées par les nombreuses rivières qui s’y jettent. De plus, il occupe une position centrale entre divers points du commerce, sur la côte nord avec les îles Corisco, Petite et Grande Elobey, Banié, les estuaires de la Mondah, du Mouni, et vers le sud au Cap Lopez et l’Ogooué. L’eau douce y est facilement accessible et ses forêts luxuriantes laissent croire à un gibier abondant.
Ardents navigateurs, conquérants et commerçants, les Portugais s’installent durablement sur l’île de Sao Tome, important des animaux d’élevages et des plants exotiques, originaires d’Amérique, dont le maïs et la canne à sucre. Ils font de l’île le centre de leurs activités dans le Golfe de Guinée et le relais de leur implantation au royaume du Congo ( 13 ). A la suite d’un décret royal de 1500, autorisant les habitants de l’île à trafiquer avec la “ terre ferme et les îles du Golfe, jusqu’au royaume du Congo ” ( 14 ), se met en place un trafic d’ivoire, de cire, de miel, d’huile de palme et surtout d’esclaves ( 15 ). En effet, la main-d’œuvre manque suite à la plantation de cannes à sucre sur l’île. Elle est donc recrutée sur le continent. Même s’il ne s’agit pas encore là d’une traite intensive, Lasserre argue de la proximité du Gabon pour expliquer les débuts de la traite négrière sur ses côtes ( 16 ). Les deux rives de l’Estuaire sont alors fortement peuplées par les Ndiwa, avant garde du grand groupe Mpongwe( 17 ), qui profitent des premières heures du commerce portugais pour asseoir une prééminence durable sur l’Estuaire.
L’activité commerciale au Gabon au XVIe siècle attire, en plus des Portugais, les Français, Anglais et Hollandais qui installent de modestes comptoirs sur les rives du Gabon sans chercher à explorer l’intérieur des terres. Les produits sont directement vendus sur les plages par les populations côtières.
Au XVIIe siècle, face à la supériorité maritime hollandaise, l’influence portugaise régresse, sans toutefois disparaître. En 1600, les Hollandais occupent les îles Elobey et Corisco, au nord de l’estuaire du Gabon, dans la baie que forment les estuaires de la Mondah et du Mouni. Ils s’installent aussi sur l’île de Conniquet ( 18 ) située en face de la pointe d’Owendo, face à l’embouchure de l’Ikoï-Komo. L’insularité leur garantit une meilleure défense contre les populations côtières dont les réactions sont craintes. Plus encore, elle facilite considérablement le chargement des marchandises. Car si l’accès de l’Estuaire est facile même aux bâtiments les plus gros, l’approche des rives pour le débarquement des marchandises est très délicat ( 19 ). En effet, les rivages de l’Estuaire sont parsemés de nombreux plateaux rocheux calcaires et de bancs de vase qui affleurent en maints endroits, parfois très loin de la plage. Ils obligent les navires à mouiller à distance des rives. Les marchandises sont alors transportées par de simples pirogues. Ces frêles esquifs conçus pour la navigation fluviale, sans quille ni gouvernail, à coque ronde, taillée dans un tronc d’arbre, sont d’une flottabilité hasardeuse en mer où les paquets de vagues risquent à tout moment de les faire chavirer. De plus, les eaux de l’Estuaire sont très dangereuses car elles subissent les courants que crée le flot des eaux douces conjugué aux deux marées quotidiennes dont l’amplitude parfois très forte est ressentie dans tous ses affluents, à plus d’une centaine de kilomètres en amont (Komo, Bokoué, Remboué).
L’occupation de l’île Conniquet permet aux Hollandais d’effectuer des manœuvres de chargement plus directes mais assez délicates. Venant de la haute-mer, le navire accoste l’île pour s’y délester en déposant ancres, canons et autres lourdes pièces. Considérablement allégé, le bateau approche à marée haute la plage devant les villages marchands et s’y échoue en douceur, si bien qu’à mer basse, le navire repose sur le banc calcaire. Les marchandises sont transportées à pied sec, en toute sécurité. Le flot délivre ensuite le navire qui repart vers l’île Conniquet. Il y recharge ensuite ses lourdes pièces et reprend la haute mer.
La persistance, depuis plusieurs décennies, des fréquentations des navires occidentaux installe progressivement une économie de troc dans la région. Elle inaugure aussi l’ère des méfaits et des pillages qui jalonnent l’histoire du commerce au Gabon.
En 1600, l’établissement hollandais d’Elobey est attaqué par les Ndiwa ( 20 ). Ils pillent également deux navires hollandais, le Palmbooken et le De Morinne, et un navire espagnol. En 1698, en représailles des attaques passées, les Hollandais rasent les villages des îles Conniquet et Perroquet. La fin de siècle marque le déclin des Ndiwa ( 21 ). Le clan perd de son importance et de son autorité au profit d’autres clans mpongwe demeurés en marge des côtes : les Agulamba, les Assiga et les Aguekaza, qui vont régner sans partage sur le commerce dans toute la région de l’Estuaire jusqu’à l’arrivée des Fang au milieu du XIXe siècle ( 22 ).
Au cours du XVIIIe siècle, les Portugais établissent un fortin sur l’île de Conniquet et explorent le pays à la recherche de mines d’or. En vain. Ils découvrent toutefois l’existence au fond de l’estuaire du Gabon, d’une chaîne de reliefs qu’ils baptisent Sierra del Crystal en raison des vapeurs bleutées qui l’enveloppent.
Leur présence est liée au trafic d’esclaves qui s’intensifie avec la demande outre-Atlantique. Bien que l’essentiel du trafic de la région soit basé au sud de l’équateur, autour des ports d’Angola et de Loango, les négriers fréquentent aussi les côtes du Gabon en remontant jusqu’au Cap Lopez voire Sangatanga avant la traversée transatlantique. Cette dernière halte leur permet de débarquer les esclaves malades et d’en acheter d’autres aux Mpongwe. Le trafic s’appuie également sur les îles de Sao Tome, Principe, Corisco, et plus haut Fernando Poo dans la baie du Cameroun. Il pousse jusque dans les estuaires du Gabon, de la Mondah et du Mouni des navires français, anglais, espagnols, hollandais, danois et américains ( 23 ). Le trafic négrier y est cependant moindre qu’au sud car le climat réputé malsain rebute les marins à mouiller longtemps dans la région et les esclaves qui y sont pris sont dépréciés ( 24 ). Cependant, la rivalité qui oppose les Hollandais et les Portugais à propos de l’île de Corisco prouve l’intérêt stratégique du lieu et l’importance du commerce ( 25 ).
L’estuaire du Gabon est avant tout fréquenté pour l’ivoire, l’ébène, le bois rouge (padouk), le bois de santal et la cire. L’ivoire est très recherché par les Anglais qui l’exportent vers les royaumes de la Côte de l’Or où il est préféré à l’ivoire local. Les échanges ne sont cependant pas organisés comme sur les côtes occidentales d’Afrique où règne le commerce au comptant. Au Gabon règne le système d’avances instauré dès les premiers échanges avec les Portugais. A la vue d’un navire pénétrant l’Estuaire, les villages riverains allument des feux pour l’attirer sur leur plage. Répondant à “ l’invitation ”, l’équipage débarque sur la plage des marchandises européennes, qu’il “ abandonne ” contre la promesse de recevoir des chefs locaux les produits recherchés. L’astuce des riverains est de prétendre n’avoir pas de stocks pour obtenir un délai plus ou moins long afin de rassembler les produits qui viennent depuis l’intérieur. Un lucratif système de transaction permet de diffuser lentement les marchandises européennes dans l’intérieur par le biais des intermédiaires qui relient les riverains aux producteurs. Une telle organisation du commerce permet tous les débordements et génèrent toutes les querelles. ( 26 )
Maîtrisant suffisamment les langues des acheteurs occidentaux et les idiomes de l’intérieur, les Mpongwe sont les puissants acteurs du commerce dans la région. Par un réseau efficace d’intermédiaires ils se procurent les produits contre des pacotilles ou du sel auprès des populations chasseresses et agricoles de l’intérieur et les revendent aux Blancs contre des armes, du tabac, de l’alcool, des tissus, et souvent même des esclaves. Depuis l’établissement de relations régulières avec les Blancs, les Mpongwe se consacrent ainsi exclusivement à leur activité de courtage. Ils se refusent à tout travail manuel et délèguent à leurs femmes et à leurs esclaves la production des biens de subsistance quand ils ne se les procurent pas auprès de leurs intermédiaires. Occupant toutes les positions stratégiques dans l’Estuaire, plages, criques, embouchure des rivières, ils conservent le monopole des activités commerciales et se garantissent des revenus élevés.
A la fin du XVIIIe siècle, sur la base d’une économie de traite hésitante, se tisse dans la région, un réseau d’échange de plus en plus dense entre les populations de l’intérieur, productrices, et les Mpongwe qui assurent la circulation et le débouché des biens.
En 1785, un premier établissement français s’installe au Gabon qui ne survit pas à la Révolution ( 27 ).
Le XIXe siècle ouvre une ère nouvelle pour le Gabon. La documentation plus riche et plus précise permet de mesurer les bouleversements économiques, ethniques et politiques qui s’opèrent et ont pour origine l’intensification des rapports commerciaux avec l’Occident. En 1819 paraît la première description moderne du Gabon par Bowdich, un voyageur anglais, qui marque de manière pesante les descriptions qui suivront ( 28 ). En 1818, Bowdich fait un séjour de sept semaines dans l’estuaire du Gabon, sur un navire anglais qui vient y acheter du bois ( 29 ). Le temps de la transaction, il invite à bord des marchands “ gabonnais ”, c’est-à-dire mpongwe, pour obtenir des renseignements sur la géographie du Gabon. Les connaissances occidentales à cette époque, même augmentées des renseignements mpongwe sont très limitées.
Figure 4 : Carte du Gabon (d’après Bowdich, 1821).
L’Estuaire du Gabon est nommé Empoongoua par ses habitants, ce que l’on peut traduire par la “ terre des Mpongwe ” tant il est vrai qu’ils dominent la région. Aux rivières côtières ou criques qui s’y jettent se mêlent les eaux du Komo qui descendent des Monts de Cristal dont le nom mpongwe, Ningo Mpala, “ source des eaux ”, laisse croire à un fleuve très important. Son principal affluent est le Bokoué, qui semble venir du sud. Ni le Komo supérieur, ni le Bokoué, ni l’intérieur du pays n’ont fait l’objet d’exploration ( 30 ).
Les Mpongwe nomment les habitants de l’intérieur les “ Boulas ”, ce qui signifie hommes des bois. Bowdich distingue parmi eux les “ Shickans ” : les Seke, et plus loin les “ Djomays ”. A quatre jours de marche du confluent Komo-Bokoué en direction du Nord-Est on trouve le royaume de “ Kaylie ” ou “ Kalay ”, que l’on peut assimiler au “ pays ” Kele. A deux journées plus au nord est la ville d’“ Imbekie ”, puis les rivières “ Bisou ”, “ Aosa ” et “ Hétan ”. Viennent ensuite à un mois de marche les royaumes de “ Badayhie ” et d’ “ Oungoumo ”. De là, à six jours toujours vers le nord se trouve le “ Paamouay ” où coule la rivière “ Ouola ” ou “ Ouolé ” , “ la plus grande rivière du monde ” d’où coulent toutes les rivières du pays, dont peut-être la Mondah, le Komo et l’Ogooué ( 31 ). D’après Bowdich, les Seke servent d’intermédiaires aux Mpongwe dans le commerce avec les Kele. Ceux-ci échangent leurs objets en fer et leurs pagnes tissés contre du cuivre, des tissus de coton et des marchandises européennes, ce qui atteste de la pénétration avancée du commerce. Mais par crainte de voir leur monopole brisé, les Mpongwe, dans un processus qu’ils répéteront plus tard avec les Fang, interdisent aux Seke d’approcher les côtes.
L’intérêt de “ l’esquisse ” de Bowdich réside dans le fait qu’elle révèle dès 1819 l’existence des Fang, connus alors sous le nom de “ Paamouay ” (qui se lit Pamoué, correspondant à “ Pamue ”, l’appellation hispanisante des Fang). S’il est impossible de situer géographiquement leur pays, il faut relever l’association de leur “ royaume ” avec la rivière “ Ouolé ” car Bowdich ajoute plus loin qu’ils sont moins cannibales que les autres peuples de l’intérieur “ parce qu’ils élèvent une race de gros chiens dont ils se nourrissent, ce qui semble un mets recherché dans plusieurs parties de l’Afrique ”, ce qui a fait naître maintes conjectures dont le débat viendra plus tard ( 32 ). Il est peu probable que les Fang soient connus directement des Mpongwe car, le cas échéant, ils commerceraient avec eux et en auraient informé Bowdich. Or, il n’en est rien. En 1818, les relations de commerce des Mpongwe s’arrêtent donc aux Kele. Partageant les deux rives de l’estuaire entre une quinzaine de villages que les Occidentaux appellent pompeusement royaumes, les Mpongwe règnent en maître sur la région et entretiennent, vers le sud, des relations claniques et commerciales avec les Rungu, les Jumba et Galwa de la région des lacs de l’Ogooué.
A partir du XIXe siècle, les navires occidentaux visitent régulièrement le Gabon. Les échanges prennent de l’ampleur. Mais, réglées par le principe d’avances, les relations commerciales sont difficiles. Les Mpongwe, courtiers, n’ont aucune contrainte temporelle. Ils sont tentés d’affamer les équipages en les obligeant à acheter à prix fort de la nourriture, et d’épuiser leur patience et leur santé en allongeant les délais de livraisons. Les bateaux sont d’autant plus vite démunis matériellement qu’ils doivent répondre aux impératifs de retour. Les profits deviennent si importants qu’ils attisent chez les uns cupidité et jalousie, chez les autres, exaspération et nervosité. Ils provoquent des situations malheureuses. A la suite d’accidents de navigation, des méfaits sanglants sont commis.
En 1805, un navire provenant de Sao Tomé, mal ancré devant le village mpongwe du chef Quaben sur la rive droite, dérade pendant la nuit et s’échoue sur les proches bancs rocheux. Le bateau est dépecé, les habitants récupèrent les clous, la cargaison est prise ( 33 ). Cette opération n’est ni délictueuse, ni préméditée. Pour les Mpongwe, toute chose abandonnée appartient à celui qui la ramasse. Quant au droit anglais, il accorde la propriété de l’épave et de sa cargaison au village devant lequel a eu lieu l’échouage. La récupération du bois et des ferrures est donc tout aussi naturelle que l’accaparement des marchandises.
Le premier sérieux méfait est le vol par les Mpongwe d’un navire négrier en 1809 qui fait deux morts dans l’équipage. Mais le crime n’est pas neutre. Il s’agirait davantage de représailles des “ Gabonnais ” à l’encontre des courtiers insulaires (Elobey, Corisco, Sao Tomé) dans le but de les repousser du commerce au Gabon ( 34 ).
En 1810, sur la rive gauche, Georges, important chef à l’embouchure du Remboué contrôlant la route commerciale qui achemine vers l’Estuaire esclaves et produits de la région des lacs et de l’Ogooué, attire le navire américain le Tropic Bird dans une crique pour l’échouer. L’équipage est empoisonné et la cargaison saisie. Le navire est retrouvé plus tard aux mains de Neugara, “ un marchand de Principe ayant une grande influence sur Georges ” ( 35 ). Cet élément permet de croire que Georges n’a été que l’instrument de Neugara, dans une guerre entre marchands.
Quoiqu’il en soit, la gravité des incidents inquiète les autorités occidentales et devant la fréquence des attaques, il est conseillé aux navires de s’armer lourdement ( 36 ).
Figure 5 : “ L’Estuaire du Gabon d’après les Occidentaux en 1839 ” (Deschamps, 1963, p. 297).
En 1837, deux bateaux français sont attaqués. Au mois de juin, Broquant, capitaine de la Jeune Emilie de Bordeaux, est en affaire avec Kringer, chef de la rive droite au nord de Quaben. Il s’échoue malencontreusement sur les rochers qui affleurent devant le village à marée basse. Broquant est aussitôt arrêté, enfermé et sommé de décharger la cargaison d’une valeur de 32 000 francs environ ( 37 ). Il cède au bout de trois jours. Avant d’être renvoyé sur son navire, Kringer se fait remettre un certificat de bonne conduite pour se garantir la confiance des Blancs. Quelques mois plus tard, le Jeune Frédérick de Nantes, commandé par Blanchard mouille devant le cap Santa-Clara à la pointe nord de l’Estuaire. Rassuré par le certificat de Broquant que Kringer lui présente, Blanchard y débarque sa marchandise qu’il compte échanger contre du bois et de l’ivoire. La livraison tarde à venir. Inquiet, Blanchard envoie deux chaloupes qui sont attaquées. La bataille fait neuf morts dans l’équipage qui repart en abandonnant les 25 000 francs de marchandises laissées à terre.
Figure 6 : “ Kringer et sa famille ” (d’après Griffon, 1865, p. 292).
Directement concernée par ces affaires, la France envoie, en mars 1838, le capitaine de vaisseau Péronne avec deux navires de guerre pour garantir la sécurité du commerce au Gabon. Il jette l’ancre sur la rive gauche, devant le village du chef mpongwe Antchoue Kowe Rapontchombo, dit “ Roi Denis ”, dont les premiers contacts avec des officiers français remontent à 1825 ( 38 ). Le commerce, surtout celui des esclaves qu’il contrôle jusqu’à Sangatanga, en fait un homme très riche, très respecté, dont l’influence politique porte sur les deux rives. Par plusieurs aspects, Denis surprend son interlocuteur. Il parle très bien le français, son frère a servi dans la garde napoléonienne, et surtout il fait preuve d’une grande sagesse et comprend l’intérêt qu’il y a à ménager le commerce avec les Français, non seulement sur ses terres, mais dans tout le Gabon. Il promet d’intervenir auprès de Kringer et Quaben pour faire cesser les actes de piraterie ( 39 ). Péronne croit Denis francophile, au contraire des chefs de la rive droite, Kringer, Quaben et surtout Glass. Ce dernier, situé plus au sud, est résolument anglophile du fait des relations étroites qu’il entretient avec de nombreux marchands anglais et américains et qui font de son village le plus peuplé et le plus prospère de l’Estuaire. Quant à Georges, plus loin dans l’estuaire, il est lui aussi très proche des Anglais.
Depuis 1815, la présence anglaise sur les côtes occidentales de l’Afrique est augmentée par la répression, exercée conjointement avec la France, du trafic d’esclaves, qui représente jusque vers 1840 l’essentiel du commerce au Gabon et dont les plus grands acteurs sont espagnols et portugais ( 40 ). La situation désavantage la France. L’Angleterre est mieux armée et dispose de bases d’appui sur la Côte de l’or. Elle est donc très active et poursuit les navires négriers jusqu’au fond de l’estuaire du Gabon. A l’inverse, la marine française est moribonde. Gorée, au Sénégal, est sa seule base, et elle ne dispose pas de croiseur. Le mouvement des navires britanniques est de loin le plus important, à la hauteur de la place qu’occupe le Gabon dans l’économie anglaise avec l’Afrique ( 41 ).
La France prend alors toute la mesure de la prédominance anglaise sous l’Equateur tant du point de vue économique que politique car il semble que les Anglais ont signé un traité avec Glass ( 42 ). Il faut agir vite. Dans une lettre datée du 31 octobre 1838, le capitaine de corvette Montagniès de la Roque, commandant la Station Navale de Gorée, donne au lieutenant de Vaisseau Bouët le commandement de la canonnière La Malouine avec pour mission d’explorer la côte entre la Gambie et le Gabon afin d’étudier les possibilités du commerce, châtier les pillards gabonais, et réprimer la traite. La lettre poursuit : “ Peut-être, M. le capitaine, serez-vous conduit par vos relations avec les principaux chefs de Bony [Malabo] et du Gabon à sentir l’utilité de contracter avec eux des espèces de traités de commerce à l’instar de ceux que paraissent avoir obtenus les Anglais ”. ( 43 )
Pour Bouët, le moment est venu d’appliquer le projet qu’il a conçu avec Victor Calvé, directeur de la compagnie de commerce de Galam, et présenté au Ministre de la Marine : favoriser l’activité économique des chambres de commerce françaises par l’installation de comptoirs sur la côte occidentale de l’Afrique. Bouët est secondé par Broquant devenu entre temps, délégué de la Chambre de Commerce de Bordeaux.
Leur mission dure six mois. Ils relèvent les points stratégiques de la côte, s’arrêtent à Dabou, Grand Bassam, Assinie et au Gabon dont ils apprécient les possibilités de relâche. Bouët y visite Denis, “ l’allié ” de la France. Ravi d’accueillir de nouveaux partenaires potentiels, Denis signe en échange de marchandises européennes, le 9 février 1839 un traité par lequel il cède à perpétuité à la France une parcelle de deux lieues de profondeur depuis la plage sur ses terres de la rive gauche sur laquelle elle pourra bâtir ( 44 ). Malgré tous les efforts de Bouët, les chambres de commerce de Rouen, le Havre, Nantes, Bordeaux et Marseille se détournent du projet et la construction d’un comptoir au Gabon est ajournée en décembre 1840, par décision du Directeur des Colonies ( 45 ). Pourtant, dans son rapport de 1839, Broquant réclame que le comptoir soit fortifié en raison de l’insécurité grandissante qui règne du fait des Mpongwe mais également des Seke.
Tandis que Bouët et Broquant œuvrent pour la création d’un comptoir, Montagniès de la Roque en personne se déplace au Gabon à la fin de février 1839 pour châtier les coupables d’un pillage survenu un mois avant la signature du traité. En janvier 1839, le Trarzas, de Bordeaux, manœuvré par un pilote de Quaben, s’échoue. Les hommes de Quaben et Kringer molestent et dépouillent l’équipage et s’emparent de la cargaison. Les marins se réfugient chez Denis. Afin d’obtenir sans délai la restitution des marchandises, Montagniès capture des otages dont Manuel, le propre fils de Kringer. Mais devant la lenteur du remboursement, il décide d’incendier le village de Kringer avant d’annuler finalement ce projet, suite à l’entremise de Denis qui, lui garantit la restitution des marchandises et le convainc de libérer les otages ( 46 ). Pour son rôle dans cette affaire, Denis est fait Chevalier de la Légion d’honneur.
Figure 7 : Bouët
Peu après, Blanchard, déjà malheureux quelques années plus tôt, commande un bâtiment nantais. Pour contourner le courtage des Mpongwe, il se risque dans la baie de la Mondah à la rencontre des Seke qui depuis quelque temps n’hésitent plus à se montrer sur ses rives. Le navire s’échoue. Selon l’habitude qu’ils partagent avec les Mpongwe, les Seke pillent le bateau, Blanchard et ses hommes sont faits prisonniers et enchaînés. L’équipage est finalement libéré contre l’abandon des marchandises. ( 47 )
D’autres groupes seke sont installés au fond de l’estuaire du Gabon, en amont des terres de Georges. En face de l’île de Nengué-Bouénié se trouve le grand village du chef Seke Passoll qui prend une part importante du trafic d’esclaves en contrôlant les convois qui descendent du Komo. En 1839, le brick anglais Lynx poursuit un navire négrier qui s’enfonce dans l’Estuaire. Ne pouvant remonter plus loin, il envoie une chaloupe avec neuf marins. Elle est attaquée devant le village de Passoll par ses hommes qui croient à un acte d’intimidation perpétré par un traitant pour contrôler la zone. Cinq marins meurent, les quatre autres sont faits prisonniers puis finalement sont sauvés par une nouvelle intervention de Denis, ce qui lui vaut cette fois la Croix d’Honneur par la reine Victoria. ( 48 )
Figure 8 : “ Denis et sa femme ” (d’après Griffon, 1865, p. 276).
Les interventions successives de Denis dans le dénouement heureux de ces affaires montrent tout le bien fondé de Bouët d’appuyer sa politique d’implantation au Gabon sur la coopération avec ce chef. Malgré le dépit que lui cause la pusillanimité des investisseurs français, Bouët, promu chef de la station navale des côtes occidentales de l’Afrique, poursuit son entreprise. Dans un rapport daté du 14 février 1842, il confirme l’intérêt pour la France de créer sur la côte occidentale de l’Afrique trois comptoirs dont l’emplacement est à l’étude depuis quelque temps : Garroway, Grand Bassam et Gabon. Sur le terrain, Bouët consolide les positions françaises grâce à l’entremise de Denis en signant, le 18 mars 1842 un traité avec le “ roi ” Louis, de la rive droite, au sud du village de Quaben dont il est le “ vassal ”, et qui était intervenu dans l’affaire du Trarzas en accueillant les marins dans son village, avant de les emmener par pirogue chez Denis. Le traité accorde la souveraineté de la France sur les terres de Louis.
L’Angleterre, inquiète de ces traités, montre des signes d’agitation. En août, une commission créée par le Parlement de Londres pour enquêter sur la situation des possessions anglaises sur les côtes d’Afrique et les moyens de mieux réprimer la traite des Noirs, publie son rapport ( 49 ). Celui-ci préconise de renforcer la présence anglaise en construisant des forts, de réoccuper les forts abandonnés et de signer des traités avec les chefs africains.
La crainte de voir s’élargir la présence anglaise au Gabon et d’abandonner les échanges avec la région gagne en France les hautes sphères du pouvoir qui s’émeut un peu plus de l’arrivée le 22 juin 1842 au Gabon de missionnaires américains de l’église presbytérienne de Boston : les révérends Wilson et Griswold. Ils ont fermé récemment leur mission du Cap des Palmes (Liberia) et décident de fonder une mission sur la rive droite, près du village de Glass, sur le site de Baraka qui tire son nom de la présence d’un ancien barracon d’esclaves portugais. Dès le 16 juillet, ils ouvrent une école, accueillent les enfants des dignitaires locaux et leur enseignent l’anglais.
En réaction à cette implantation qui augmente la prééminence des anglo-saxons, la France décide à la fin de l’année 1842, malgré l’hostilité des chambres de commerce, l’implantation d’un comptoir fortifié au Gabon placé sous l’autorité du gouvernement du Sénégal ( 50 ).
La nouvelle influence de l’Espagne n’est pas étrangère à cette précipitation. Considérant comme historiquement sienne la côte atlantique du Niger au Cap Lopez, héritée du Portugal par le Traité du Pardo, elle autorise la France à installer un comptoir pour officiellement lutter contre le trafic d’esclaves. Dans le même temps, elle envoie un commissaire royal plénipotentiaire, Juan José de Lerena y Bary, qui reçoit, le 14 mars 1843, la soumission du roi benga de Corisco et, le 15 mars, des cinq cents chefs locaux benga et ndowe, dont les territoires s’étendent des îles Corisco et Elobey et du Rio Benito (Woleu) jusqu’au Cap Santa Clara, vallées et affluents compris.
Le 16 mai 1843, une expédition française, composée de trois navires chargés de matériel pour la construction du poste, appareille de Gorée. Elle arrive au Gabon le 18 juin. Bouët, promu Gouverneur du Sénégal, décide de construire un blockhaus sur les terres de Louis, sur la rive droite, sur la butte qui sépare les rivières Awondo et Arambo ( 51 ). Les raisons de ce choix sont multiples. Tout d’abord, la rive droite, mieux exposée aux vents, est jugée plus salubre que la rive gauche. Ensuite, la proximité des rivières doit fournir l’eau potable. Mais surtout, l’emplacement, situé à quelques kilomètres de Glass et Baraka, permet de surveiller les activités des missionnaires américains et des commerçants anglais ( 52 ). Le 3 septembre 1843, le Fort d’Aumale est achevé.
Le drapeau tricolore flotte sur le poste français du Gabon ouvrant une longue période coloniale pendant laquelle les Fang viennent s’établir au contact du commerce et de l’administration.
Figure 9 : Rive droite de l’Estuaire (Deschamps, 1963, p. 319).
L’entreprise d’implantation française au Gabon voulue par Bouët est réalisée dans sa première phase. Elle est loin cependant d’être complète. Il convient maintenant de la rendre incontestable en obtenant des traités avec le maximum de chefs locaux. Mais il faut aussi dynamiser le commerce français car pour le moment, le comptoir ne se justifie que sur le plan politique dans la compétition franco-anglaise. Du point de vue économique, les négociants français rechignent toujours à se rendre au Gabon. D’abord parce que le prix des denrées auprès des courtiers Mpongwe est beaucoup trop élevé pour assurer une plus-value qui vaille la peine d’un voyage toujours éprouvant sous l’équateur. Ensuite, la traite désavantage considérablement les Français, incapables de proposer aux “ Gabonais ” des objets manufacturés de bonne qualité et d’un coût de fabrication rentable. Par exemple, les tissus anglais qui sont fabriqués à destination du Gabon sont infiniment plus appréciés que les tissus français ( 53 ).
Figure 10 : “ Village gabonais ” (Griffon, 1865, p. 295).
A défaut de pouvoir intervenir auprès des industriels, Bouët entreprend de contourner l’obstacle que représente le courtage mpongwe. D’un côté, il tente de convaincre les Occidentaux de s’adresser directement aux populations productrices, de l’autre, il veut attirer ces dernières à la côte. Mais la tendance générale des diverses ethnies de la région est de conserver au mieux le droit du sol pour contrôler les échanges et la circulation des marchandises sur leur territoire. Aussi, les Français, décidés à chercher les produits chez les exploitants, veulent-ils encourager les Seke à venir au comptoir pour éviter le courtage mpongwe. Pour prouver leurs bonnes dispositions à leur égard, et malgré les précédents méfaits dont le souvenir reste vivace, les officiers du poste explorent l’intérieur des terres. En 1843, Des Voisins, chef du poste, part ainsi avec des guides mpongwe. Ceux-ci l’égarent, résolus à empêcher tout contact entre les Blancs et les Seke. L’année d’après, devant l’obstination des Français, les Mpongwe diabolisent les Seke. Ils les disent cannibales, d’où aucun Blanc ne revient. Malgré les efforts déployés par les Mpongwe, l’existence d’un comptoir permanent attire irrémédiablement les groupes en marge des terres mpongwe ( 54 ). Le mouvement naturel vers la côte prend de l’ampleur, de nouveaux peuples apparaissent. La situation ethnique de l’Estuaire est en passe d’évoluer.
Depuis la première description de Bowdich en 1819, les connaissances sur le Gabon et ses habitants se sont affinées grâce, d’une part, à la fréquentation régulière de la région et, d’autre part, à l’intérêt que revêtent les informations sur les interlocuteurs dans les échanges commerciaux. De plus, l’autorité du comptoir désire évaluer au mieux le potentiel sinon guerrier du moins belliqueux de chacun des groupes en présence.
Vers 1840, trois clans mpongwe se répartissent les deux rives de l’Estuaire. Sur la rive droite, sont implantés les villages du clan Aguekaza : au nord celui de Kringer (de son vrai nom Re-Ntchindo) et son fils Manuel (Re-Ndjombe), puis en descendant vers le sud, Quaben (Kaka-Rapono), Louis (Re-Dowe) et Glass (Re-Ndama), villages qui sont demeurés les quartiers actuels de Libreville. Plus loin sont les villages de Govern, Tom-Case et Will-Glass, sur lesquels les informations manquent. La rive gauche est occupée par deux clans : depuis la pointe Pongara (Ompomow’igala) se trouve le clan Assiga, dont le chef est Denis (Antchoue Kowe Rapontchombo), suivi plus bas de Petit Denis, neveu du précédent ( 55 ). Plus loin, sur la rivière Igombiné est implanté Tom Lawson. Enfin, à l’embouchure du Remboué se trouve Ngango, le village de Georges (Rassondji), chef du clan Agoulamba. Il contrôle la route qui relie l’estuaire à l’Ogooué par le Remboué et le Mbilagone à l’entrée duquel se dresse le village mpongwe de Chinchoua (Ntché-Ntchouwa). Les Mpongwe occupent également l’île Conniquet : François (Antchoue Re-Dembino) du clan Adoni, et celle de Perroquet.
Le nombre d’habitants mpongwe est difficile à estimer. Il se situerait entre trois et quatre mille ( 56 ), sachant que la population mpongwe compte pour moitié d’esclaves ( 57 ). Le village de Denis compte, en 1844, sept cents habitants, tandis que son “ royaume ” en compterait sept à huit mille. Ngango compterait plus de cinq cents habitants ( 58 ), les villages de Kringer et Manuel quatre à cinq cents, selon Pigeard. Trois cents personnes vivent dans le village de Quaben qui compte au total trois mille habitants sur son territoire.( 59 )
Figure 11 : Le Gabon, villages connus en 1847 (Deschamps, 1963, p. 339).
La linguistique moderne place les Mpongwe dans le groupe B11/1( 60 ). Ils font partie du grand groupe Myene (B11), réparti sur l’ouest du territoire gabonais, de l’estuaire du Gabon (Mpongwe) jusqu’à la région des lagunes (Nkomi, B11/5), en passant par le Cap Lopez (Orungu, B11/6), avec aussi les Jumba (B11/3) et les Galwa (B11/2) dans la région des lacs au Moyen-Ogooué. Grâce aux contacts étroits qu’ils ont avec les occidentaux, leur histoire est assez bien connue. Descendus par vagues successives du Haut-Ivindo, les premiers clans mpongwe, dont les Ndiwa, se sont installés dans la région de l’Estuaire depuis le XIVe ou le XVe siècle, en tous cas avant l’arrivée des premiers Portugais. Ils auraient occupé toute la côte de Corisco au Cap Lopez avant de “ grandement diminuer ” ( 61 ).
Les autres ethnies sont réparties à la périphérie de cette “ zone d’exclusion ” mpongwe qu’est l’estuaire du Gabon. Vers l’intérieur des terres et vers la côte nord les Seke ( 62 ), (groupe A 34/1), sont environ trois mille âmes ( 63 ). Ils se sont installés au XVIIIe siècle sur les terres laissées vacantes par l’avancée mpongwe vers la mer au fond du bassin du Gabon et dans l’intérieur des terres. Ils sont également présents dans les estuaires de la Mondah et du Muni, plus au nord. Leur qualité de navigateur les attire au bord des rivières du Haut-Komo jusqu’à hauteur de la crique Rogolié sur la rive droite et au confluent du Remboué sur la rive gauche. Les Mpongwe, qui entretiennent des relations commerciales étroites avec eux, les considèrent remuants et instables de caractère. Ils ont quelques gros villages, dont Cobangoï qui compte peut-être cinq cents habitants en 1843 ( 64 ), et un chef célèbre pour ses méfaits : Passoll, qui s’est fait connaître par l’affaire du Lynx.
Derrière les Seke viennent les Kele (B 20/01) ( 65 ). Eux aussi semblent descendre du Haut-Ivindo ( 66 ). Ce sont les principaux fournisseurs des Mpongwe, surtout en ivoire et en esclaves. Principalement installés dans le Moyen-Ogooué, leur désir est de se rapprocher des comptoirs en tentant une percée vers la mer à travers les Seke. Décrits comme sauvages, agressifs, vivant de pillages, de razzias d’esclaves ( 67 ) et de chasse, les Kele sont pour les Occidentaux les véritables hommes de la forêt. Vers 1850, les estimations de Méquet et de Aubry-Lecomte les comptent à environ soixante mille ( 68 ).
Au nord, les Benga (A34/2) occupent les rives de la baie de Corisco et ses îles grâce à leur grande habileté en navigation maritime. Quelques groupes sont descendus en longeant la côte pour s’installer au nord des terres de Kringer, jusqu’au Cap Estérias ( 69 ). Ils sont en relations commerciales avec les peuples de l’intérieur par le Mitemboni ( 70 ). Ils font partie du même groupe linguistique que les Seke ( 71 ).
Quant aux Fang, ils restent encore à l’écart de la région, loin à l’intérieur des terres.
Figure 12 : Guerriers kele (Griffon, 1865, p. 297).
Dans la crainte de voir la Grande Bretagne contester les traités passés avec Denis et Louis, et pour asseoir l’implantation française au Gabon, Bouët se hâte de faire signer de nouveaux traités avec les chefs de l’Estuaire. Le 27 avril 1843, Baudin signe avec Quaben un traité assurant la souveraineté de la France sur ses terres.
Compte tenu du climat politique de l’époque, le traité le plus important pour la France est signé le 28 mars 1844 avec le chef Glass, dans des conditions que dénoncent les missionnaires américains. Ils accusent Darricau, signataire pour la France, d’avoir saoulé son interlocuteur, qui, anglophile convaincu, rechignait à apposer sa croix au bas du document. Qu’importe ! Par ce traité, les Anglais ne peuvent plus installer de factorerie sur le territoire de Glass sans l’assentiment de la France. Fort de son succès diplomatique, Bouët rassemble le 1er avril 1844 les principaux chefs de l’Estuaire dont Kringer, Quaben, Louis, François (île Conniquet), Denis, Petit Denis (au sud de Denis), Georges et Datyngha, Quavine et Boulaben (localisations inconnues) pour la signature d’un traité général par lequel ils reconnaissent “ la souveraineté pleine et entière [de la France] sur les deux rives de toute la rivière du Gabon, ainsi que des terres, îles, presqu’îles ou caps qui baignent cette rivière ”. Darricau signe des traités analogues le 6 juillet 1844 avec Cobangoï et Buschy, chefs seke du Komo, et le lendemain, 7 juillet, avec Passoll qui signe contre l’oubli des pirateries commises sur son territoire. Les 4 et 8 septembre 1845 d’autres traités sont conclus par Baudin avec les chefs seke du Muni ( 72 ).
Figure 13 : Glass
Par le traité du 4 septembre 1845, les chefs du Gabon acceptent d’abandonner le commerce des esclaves et le 1er août 1846, ils reconnaissent officiellement la présence française ( 73 ). Enfin, le 5 novembre 1846 un traité est signé avec le roi Doukin (Dukin ou encore Lucas) sur le Remboué, à douze milles de son embouchure ( 74 ).
Par ces traités successifs, la France étend son influence autour du comptoir et en plusieurs points stratégiques de l’Estuaire : Cap Santa Clara et Cap Estérias, pointes Pongara , Owendo et Georges, îles Conniquet et Perroquet. Le respect de ces traités est garanti par la politique des cadeaux, c’est-à-dire une distribution de marchandises faite régulièrement aux chefs signataires. L’influence française est augmentée par l’arrivée, le 28 septembre 1844 de trois missionnaires du Sacré-Cœur de Marie, dont le R. P. Bessieux ( 75 ). Ils fondent la mission Sainte Marie, derrière le Fort d’Aumale, qui dépend alors du Vicariat des deux Guinées. Trois mois plus tard, conformément à la règle de sa congrégation, Bessieux ouvre une école ( 76 ).
Dès l’implantation du comptoir, Bouët entreprend l’exploration méthodique du Gabon. Des reconnaissances fastidieuses permettent à Fleuriot de Langle, en 1843, de dresser la première carte marine de l’estuaire du Gabon en distinguant deux bassins : le bassin extérieur allant du Cap Santa Clara jusqu’au Remboué, et le bassin intérieur, du Remboué jusqu’au confluent Komo - Bokoué. En 1843, les connaissances occidentales s’arrêtent à ce confluent où se trouve le village seke de Cobangoï, que l’on compare aux Colonnes d’Hercule ( 77 ).
Figure 14 : Carte du Gabon (d’après Wilson, 1843, p. 230).
D’autres voyages complètent les connaissances, mais ils prennent plus l’allure d’excursions rapides de quelques jours, que de grandes explorations. En fait, pour les explorateurs, elles permettent d’échapper à la vie quotidienne du comptoir et surtout au climat malsain qui y règne. Les hommes ont constaté que ceux installés au comptoir sont plus sujets aux maladies (paludisme, dysenterie, …) que ceux qui restent à bord des navires au milieu de l’Estuaire. De plus, le comptoir ne dispose ni du matériel ni de navires en nombre suffisant pour réaliser de longues et fructueuses missions.
En 1844, Gouin explore les terres au sud de chez Denis sans rapporter de renseignements intéressants. La reconnaissance du bassin intérieur de l’Estuaire est entamée par Darricau en juin de la même année. Seuls Remboué et Komo sont retenus comme affluents navigables. Les autres affluents appelés criques sont des bras de mer qui pénètrent dans les terres d’où coulent une multitude de petites rivières. Leur faible profondeur n’autorise que les petites embarcations à y pénétrer. L’intention de Darricau est de remonter le Komo, aux mains des Seke avec qui il signe des traités ( 78 ). Il s’arrête à Cobangoï “où la rivière se divise en trois branches” ( 79 ). Alors qu’auparavant, certains marins pensaient que le Gabon était l’estuaire d’un magnifique fleuve qui permettrait de remonter au cœur de l’Afrique, Darricau constate que le Gabon n’est tout au plus qu’une magnifique rade ( 80 ).
Outre l’objet hydrographique, les missions successives se doublent d’un intérêt pour les populations de l’intérieur avec lesquelles il faut établir des contacts amicaux et signer des traités, trouver de nouveaux produits d’exportation, prévoir le recrutement d’une main-d’œuvre docile et laborieuse, et enfin ouvrir de nouveaux réseaux de commerce dans lesquels n’interviendraient plus les Mpongwe ( 81 ).
Par sa situation au confluent du Bokoué et du Komo, Cobangoï contrôle le commerce qui vient de l’est et du nord. Il expédie les produits vers l’Estuaire pour être vendus par l’intermédiaire des Mpongwe aux Blancs contre des marchandises qui remontent ensuite les rivières et parviennent jusqu’aux premiers villages d’intermédiaires.
La première description des Fang vient de l’américain Wilson, de la mission de Baraka. En août 1842 ( 82 ), il accompagne Toko, un riche commerçant mpongwe du village de Glass qui part en pirogue régler un palabre chez Passoll. Le 20 août, il arrive au village du chef Cobangoï. Pendant son court séjour, Wilson croise des Fang, “ connus sous le nom de Pangwe ” ( 83 ), venus écouler leurs marchandises. Ils affirment venir de cinq, dix, voire douze jours de marche, ne s’être jamais aventurés plus loin vers la côte et habiter des montagnes saines. Alertés de la présence d’un Blanc, ils sont venus à sa rencontre. L’impression qu’ils laissent à Wilson est ambiguë : ils sont sauvages, ne se vêtent que de pagnes d’écorce et cependant ils sont d’une allure supérieure. Wilson écrit : “ Je n’hésiterais pas à dire qu’ils sont les plus beaux Africains que j’ai jamais rencontrés ” ( 84 ). Au comble pour l’américain qui n’en oublie pas sa mission évangélisatrice, ils sont vierges de tous les vices que la côte propage : tabac, alcool, maladies, malhonnêteté, esclavage, etc. , virginité garantie, selon lui, par leur éloignement. Il croit savoir que les hommes rencontrés chez Cobangoï habitent la frange du grand pays fang qui s’étend à partir de cent cinquante miles de la côte sur des milliers de miles au sud des Montagnes de la Lune ( 85 ). A son retour, Wilson ramène à Baraka deux Fang qui découvrent ainsi les rives du Gabon.
Deux ans après, les Fang se sont rapprochés des villages seke et de la côte. Les premiers villages sont implantés à moins d’un jour de marche de Cobangoï. Au cours de son exploration de 1844, Darricau constate que les Fang s’aventurent assez loin dans l’Estuaire.Ils sont maintenant en relation avec Passoll. Mais il ne remarque toujours aucun village fang sur les rives du Komo. Les renseignements dont il dispose restent vagues : leurs villages commenceraient à 5 ou 6 lieues de Cobangoï, ils seraient nombreux et sauvages, leurs mœurs et industries ne sont pas connues. Mais, ils sont maintenant intéressés par les armes à feu et l’alcool et surtout, pour la première fois apparaît la suspicion d’anthropophagie ( 86 ).
En août et septembre 1846, Pigeard, qui a lui-même rédigé la carte hydrographique de l’estuaire sur la base des travaux de Darricau, tente de remonter le Komo, avec l’aide de deux guides seke. Mais la monotonie des rives couvertes de palétuviers le trompent ( 87 ). Il pénètre en fait dans le Bokoué où il mouille près de Cobangoï le 2 septembre. Le lendemain, après avoir reçu la visite de chefs kele à son bord, il visite le village kele de Noumbé, où il rencontre à son tour plusieurs Fang qui viennent y vendre de l’ivoire. Il continue à remonter la rivière mais les bancs et l’étroitesse du lit l’obligent à poursuivre en canot. Il visite encore deux villages kele et parvient enfin au village kele de Gango où la nuit tombée et le chef Diam’Gani le dissuadent d’explorer l’amont, expliquant que les Fang y sont en guerre avec lui. Pigeard renonce à son entreprise alors qu’il n’est qu’à une heure de bateau des premiers villages fang.
De sa mission, il retient l’importance que joue le commerce dans la lente bousculade qui agite l’intérieur du pays. Autrefois chasseurs, les Seke se sont convertis en courtiers et achètent désormais l’ivoire aux Kele, qui à leur tour, délaissent la chasse pour devenir courtiers et acheter aux Fang. L’activité de courtage gagne donc l’intérieur, en même temps qu’elle presse vers les rivières les nouveaux intermédiaires tentés d’échanger directement aux Mpongwe pour augmenter leur bénéfice : les Seke pressent donc les Mpongwe de partager le courtage vers les Blancs. Les Kele s’infiltrent dans les espaces libres, poussés eux-mêmes par les Fang qui viennent en dernier ( 88 ).
En 1847, Méquet reprend la mission avortée de Pigeard. Il pénètre réellement dans le Komo qu’il remonte, dépassant Cobangoï. Dans son rapport, il souligne l’impossibilité d’y naviguer car son cours se rétrécit très rapidement au-delà de l’île de Nengué-Nengué. Confirmant l’impression de Darricau, il écarte tout espoir de pénétration vers l’intérieur par le Komo ( 89 ). Dans le Bokoué, il visite sur la rive droite le village kele de Donguay où des Fang sont arrivés de leur village situé à trois jours de marche. Plus loin, au confluent Komo-Bokoué, il reçoit sur son bateau une délégation de Fang venu du village de Scio, situé sur la rive gauche du Komo, à douze heures de marche de l’île de Nengué-Nengué. Sans pénétrer leur pays, il tire de ses deux rencontres des renseignements très encourageants : les Fang font état de leur intention de s’établir sur la rivière et de commercer directement avec les Blancs. Ravi de ces dispositions, Méquet, très enthousiaste à leur égard, conclut à l’utilité d’une collaboration étroite avec eux. ( 90 )
Jusqu’à présent, les rencontres avec les Fang ne se faisaient qu’en territoire tiers, seke ou kele. La première visite d’un Blanc dans un village fang est celle de Walker, pasteur de la mission américaine de Baraka. Le 31 août 1848, en remontant le Komo, après avoir passé dix villages kele, quinze milles au-dessus du confluent avec le Bokoué, il trouve installé sur le bord de la rivière le village fang du nom de Mkwenga. Le village est construit depuis deux ans et compte environ cinquante maisons pour trois à quatre cents habitants. La plupart des villageois n’ont jamais vu de Blanc. Le jour suivant, il remonte le Bokoué sur quinze milles, laisse douze villages kele et visite un deuxième village fang : Dumijai, dont le chef s’appelle Baduka. Les habitants et les cases sont moins nombreux. Il remonte encore sur trois milles le Bokoué pour arriver à Bisbâk, troisième village fang. Il y note que les villageois ne sont intéressés ni par l’argent ni par aucune marchandise sauf des perles blanches et des ustensiles de cuivre qu’ils refondent en ornements et surtout qu’ils restent vierges des effets de la “ civilisation ” ( 91 ).
Les Fang s’installent donc à présent sur le bord des rivières du Komo et du Bokoué. Mais à cette époque, ce ne seraient que quelques villages déplacés de l’intérieur vers les rivières. Selon Walker, le pays fang reste entre cinq et neuf jours de marche de l’Estuaire, au-delà d’une large étendue sauvage et inhabitée qui les sépare des villages kele, dans une région montagneuse, qui semble être les Monts de Cristal qu’il aperçoit au loin. Ce ne sont donc pas les Blancs qui viennent visiter les Fang, mais c’est plutôt l’inverse. Leur pays demeure inconnu.
La comparaison que les Blancs font avec les Mpongwe, les Seke et les Kele éveille une curiosité grandissante pour ces Fang que l’on croit sortir du cœur de l’Afrique. Ils sont décrits beaux, intelligents, farouches, guerriers, vigoureux, industrieux, habiles forgerons, honnêtes, etc., mais en réalité on ignore toujours qui ils sont vraiment, d’où ils viennent et surtout combien ils sont. Quand Darricau écrit en 1844 qu’ils sont les plus nombreux en rajoutant “ au dire de tous ” ( 92 ), il omet de préciser qu’il considère dans cette appréciation la seule population de la région du Haut-Komo. Le sujet devient plus sensible entre 1844 et 1848, quand apparaissent les premiers villages sur le bord de rivières de l’Estuaire, dont le but clairement avoué est le commerce avec la côte : “ ils ont appris que moins d’un dixième de leurs biens provenant du commerce de l’ivoire à la côte leur revenait ; et ils sont décidés à commercer directement avec les Mpongwé ” ( 93 ). L’importance du mouvement reste toutefois insondable car les explorations étant fluviales, elles ne peuvent renseigner sur les éventuels villages qui s’installent à proximité des voies terrestres du commerce.
L’inquiétude grandit subitement quand, de son voyage, Walker rapporte les propos du chef de Mkwenga décrivant l’ampleur du mouvement : “ le village [de Mkwenga] n’est qu’une feuille dans la forêt, comparée aux multitudes qui vont bientôt arriver ” ( 94 ). La phrase est-elle réellement du chef fang ou est-elle une extrapolation de Walker, toujours est-il que dès cet instant, l’arrivée des quelques groupes fang sur le haut-Estuaire est décrit comme une invasion. Le vocabulaire est choisi : Les Fang veulent déloger Kele et Seke des bords des rivières, ce sont des envahisseurs cannibales qui assimileront ou extermineront les populations qui leur résistent ( 95 ).
La réalité évapore ces violents fantasmes dont la descendance est malheureusement grande. Les propos rapportés par Walker émanent de Fang qui, installés sur les rivières depuis déjà plusieurs mois, prennent conscience du poids du courtage. Tout naturellement, ils cherchent à s’en défaire mais pas en s’imposant par la force. Plusieurs raisons leur dictent un relatif pacifisme à l’égard des populations auprès desquelles ils s’installent. En premier lieu, dans les années 1840, ils sont en infériorité matérielle. Avec leurs armes blanches traditionnelles, ils ne peuvent rivaliser avec les armes à feu de leurs voisins Seke et Kele. Ensuite, ils sont en infériorité numérique et ne pourraient soutenir une guerre. Enfin et surtout, à cette époque, ils ne s’aventurent pas sur l’eau. Ils ne savent pas nager, ne possèdent pas de pirogues, n’en construisent pas et ignorent tout de la navigation. Or, les voies terrestres étant parcourues par les rançonneurs, les pillards et les négriers, le cabotage reste encore le plus sûr moyen de transport jusqu’aux comptoirs. Aussi, les Fang ne peuvent-ils écouler eux-mêmes leurs marchandises ni se procurer directement auprès des Mpongwe ou des Blancs les pacotilles tant désirées. Ils en sont donc réduits à s’assurer les bonnes dispositions des Kele et des Seke qui se chargent des échanges avec les Mpongwe.
Mais quels que soient les moyens fang, les conditions intrinsèques et le mécanisme de leur établissement parmi les populations riveraines de l’Estuaire annihilent toute agressivité envers leurs hôtes. Au point de départ sont leurs relations de commerce avec les courtiers. Or dans l’économie de troque, l’honnêteté n’est pas suffisante pour le respect d’un “ contrat ”. Souvent les courtiers prennent des filles et des femmes fang en gage le temps de la transaction ( 96 ). Parfois, la faible exigence des Fang en matière de dot, conduit les courtiers à épouser des femmes fang. De leur côté, les Fang pratiquent l’exogamie c’est-à-dire qu’ils doivent épouser des femmes étrangères à leur clan généralement jusqu’à la cinquième génération. Ils cherchent ainsi à épouser des femmes Seke ou Kele ( 97 ). Sur la base des liens ainsi créés, des Fang fréquentent en relative familiarité les villages parents. Ils participent aux activités quotidiennes et aux chasses, à l’éléphant par exemple ( 98 ). Ils épousent à leur tour des femmes du village hôte et sont, par le jeu du droit coutumier, autorisés à établir leur propre village. Le nouveau village attire des membres du clan du chef qui contribuent ainsi à l’acquisition lente mais progressive de terres et le rapprochement des rivières.
L’installation des premiers villages dans la région de l’Estuaire marque la fin d’une première décennie de présence française. Attentives plus qu’inquiètes des mouvements de populations, les autorités du comptoir n’envisagent ni de nouvelles explorations ni d’établir des contacts plus fructueux avec les Fang, par méconnaissance, par manque de moyens et surtout à cause des préoccupations qui les animent : la mise en valeur de ces terres acquises sous l’Equateur dont l’avenir est incertain.
Pour la France, le bilan de neuf ans de présence au Gabon est plus que mitigé. La possession de ce territoire ne se justifie plus sur le plan politique. Les Anglais ne disputent plus la domination française au Gabon. Que leur importe d’ailleurs puisqu’ils continuent de dominer le commerce ( 99 ). Sur le plan intérieur l’exploration est faible, l’arrière pays est méconnu. Malgré l’établissement de contacts avec les populations de l’intérieur et leur incitation à fréquenter le comptoir, les Mpongwe contrôlent encore l’économie. Quant à la répression de la traite négrière, elle manque d’efficacité, la France ne pouvant visiter les navires battant pavillon brésilien, portugais et espagnol, principaux acteurs de ce commerce. En Métropole, le gouvernement issu de la Révolution de Février impose des restrictions budgétaires. Le sort du Gabon est longtemps incertain quant à son utilité, à tel point qu’en 1856 le commandant de Gorée, Pinet-Laprade, propose d’y établir un pénitencier pour Européens, base d’une colonie en devenir ( 100 ).
Figure 15 : Le comptoir du Gabon en 1856 (d’après Faidherbe, 1853, p. 347).
Au Gabon, les autorités du fort sont décidées à poursuivre l’œuvre de Bouët et tentent de dynamiser le commerce en suivant deux voies. Il faut d’abord encourager l’accès au comptoir des populations productrices timidement apparues au fond de l’Estuaire depuis plusieurs années et faciliter leur installation à proximité du comptoir tout en prenant garde de ménager autant que faire se peut les intérêts des Mpongwe qui, pour les bénéfices qu’ils en tirent, demeurent les plus fervents partisans de la présence française en regard des autres populations. Car une invasion massive de producteurs, notamment fang, risquerait d’effondrer l’équilibre du commerce et d’annuler tous les efforts entrepris pour faire naître des conditions de prospérité depuis la signature des premiers traités.
L’autre voie est celle de l’agriculture. Elle prévoit l’aménagement de plantations autour du comptoir. Le projet a un intérêt multiple. Il devra permettre de diversifier les produits d’exportation : palmier à huile, arachide, riz, coton, chanvre, canne à sucre … La proximité des cultures limitera le courtage et assurera au comptoir l’autosubsistance. Enfin, ces plantations embaucheront la main d’œuvre parmi des Mpongwe qui retrouveront ainsi un niveau de vie qui a baissé depuis la réduction de la traite négrière ( 101 ).
Des essais sont tentés en 1845 à proximité du fort pour la culture du maïs et des légumes.
Figure 16 : Quérellé, jardin du commandant du Gabon (Griffon, 1865, p. 289).
Une plantation de cacao est prévue près du village de Denis et des maisons françaises, Lamoisse du Havre et Lecour de Nantes, investissent dans cette entreprise sans grand résultat pour une raison simple : le Gabon manque de main-d’œuvre. Les Mpongwe se refusent à tout travail agricole qu’ils considèrent propre aux esclaves. Par crainte de manquer eux-mêmes de main d’œuvre, ils s’opposent au recrutement de leurs propres esclaves. ( 102 )
Déjà pour la construction du Fort d’Aumale on avait fait venir des soldats des comptoirs d’Afrique occidentale, notamment des Kroumen ( 103 ). En 1846, pour la construction du nouveau bâtiment qui doit remplacer le fort qui tombe en ruine, on fait appel aux Seke mais ils sont trop peu nombreux ( 104 ).
Contraindre les Mpongwe au travail devient pour le comptoir du Gabon une priorité qui nécessite le rapprochement des populations du fond du Komo encore hésitantes. Dans une lettre adressée à son supérieur de Gorée en septembre 1847, Baudin, commandant du comptoir, explique comment leur fréquentation doit supprimer l’activité de courtage, étrangler les finances des Mpongwe et les pousser à trouver de nouvelles ressources dans le travail de la terre ( 105 ).
L’espoir est vite déçu. Baudin a cru pouvoir effacer trois siècles d’influence mpongwe. Même si lors de leurs rencontres dans le haut-Estuaire, les Seke, Kele et, en dernier lieu, les Fang ont témoigné aux Français leur intérêt à venir fréquenter le comptoir ( 106 ), la puissance politique mpongwe les dissuadent interdit de s’approcher. De leur côté, les Français reconnaissent explicitement le rôle indispensable des Mpongwe dans l’aboutissement de leur projet ( 107 ). Quant à chercher leur asphyxie économique pour obtenir d’eux un travail manuel, c’est compter sans la capacité de résistance et la force morale de ce vieux peuple côtier.
La main-d’œuvre doit être recrutée ailleurs. Pendant un court moment, les quelques Seke qui se sont installés près du comptoir semblent parfaitement convenir mais, payés en marchandises d’importation, ils partent aussitôt les troquer dans l’intérieur et abandonnent les chantiers. Dans une note, Aubry-Lecomte, responsable du projet d’agriculture, découragé de faire travailler les ouvriers locaux peu efficaces, envisage d’embaucher des Sénégalais d’origine Wolof dans le but avoué de repeupler le Gabon ( 108 ).
Tel est le sens de l’installation en octobre 1849 d’une cinquantaine d’esclaves débarqués de l’Elizia, navire négrier arraisonné par la France au large de Loango en 1846 alors qu’il faisait voile vers le Brésil. S’en suit la création à proximité immédiate du fort, d’une ville baptisée Libreville, inspirée par les modèles sierra leonais de Freetown (1797) et libérien de Monrovia (1847). Elle prend l’allure d’un phalanstère avec la construction d’un “ village chrétien et français ” organisé autour de cinq places : place des “ Mpongouès ”, place de la liberté, place des “ Bakalais ”, place des “ Pahouins ” et place des “ Boulous ” ( 109 ). Cependant, ces premiers Librevillois sont instables et peu enclins au travail. Quant à l’emploi de Kroumen ou de Wolof, certains y sont hostiles comme Vivien, chirurgien de la marine attaché à Libreville : “ Pour moi, je crois plus rationnel de donner la préférence aux indigènes tant Gabonais proprement dits que Boulous ou Bakalais ”. ( 110 )
La place des “ Pahouins ” illustre l’intention de Parent d’associer les Fang à l’avenir de la colonie. Toutefois, à cette période, les autorités du comptoir n’envisagent nullement la possibilité de faire travailler des Fang. Ils sont encore trop mal connus et surtout loin des abords de la toute jeune Libreville. Pour les Français, les habitants du Gabon sont les Mpongwe, les Seke et les Kele.
Aubry-Lecomte peut se féliciter d’assurer la subsistance des hommes grâce au jardin du fort, mais les grandes plantations restent au stade expérimental. Le manque de moyens et les hésitations sur l’avenir du comptoir, aggravés par les bouleversements politiques en métropole interrompent ou retardent la mise en œuvre des grands projets. Le commerce ne décolle pas. Créée en 1849 sur l’initiative de Bouët, la Commission d’Etudes Economiques conclut son rapport sur l’impossibilité de cultures au Gabon ( 111 ). En 1853, alors que les agents cherchent de nouveaux produits à exporter, les Seke et Kele apportent au comptoir des boules de caoutchouc. Son exploitation est rapidement envisagée.
Cinq ans après la dernière exploration, celle du Mouni en 1848 ( 112 ), l’exploration de la région est relancée, avec toujours l’objectif de visiter les villages du fond de l’Estuaire et leur assurer la sécurité pour favoriser leur venue à Libreville, auquel s’ajoutent deux nouveaux buts : atteindre les sources du Komo et ainsi pénétrer, du moins l’espère-t-on, en pays fang, et trouver une voie d’accès vers l’intérieur de l’Afrique qui reste inconnu. En 1852, Baudin, commandant la station navale, tente de visiter les Fang, mais les Mpongwe, qui fournissent les interprètes et les guides, l’en dissuadent ( 113 ).
L’année suivante, Bouët en personne, assisté de Baudin, remonte sur 35 lieues (soit environ 200 km), le Komo jusqu’aux pieds des Monts de Cristal. Ils visitent le village fang d’Acuengo et avant de redescendre la rivière, marquent leur passage par une inscription gravée sur les parois d’une grotte, dans le méandre situé en amont du village actuel de Mbèl ( 114 ). L’unique certitude qu’ils rapportent de leur voyage est que le Komo descend des Monts de Cristal et que sa faible profondeur rend rapidement toute navigation difficile même aux petits bâtiments. Quant au village fang d’Acuengo, il n’est qu’un village avancé. Le pays fang est plus loin dans les montagnes, voire au-delà, où s’ouvre le cœur de l’Afrique.
Les rencontres avec les Fang se font plus fréquentes. Mais ils sont encore farouches et restent distants par crainte de tomber aux mains des négriers. Ils en ignorent d’autant moins l’existence qu’ils participent eux-mêmes au trafic d’esclaves en vendant des prisonniers ou des fauteurs de troubles ( 115 ). Ils craignent aussi les Blancs à cause de la rumeur que colportent les populations côtières qui font croire que les Blancs capturent les Noirs pour les manger et que le vin n’est autre que le sang des captifs ( 116 ). Pour les rassurer sur leurs intentions pacifiques, les Français pratiquent une politique de cadeaux, éprouvée auprès des Mpongwe, en donnant lors de visites aux villages du tabac, des perles, etc., en échange de leur promesse de venir au comptoir ( 117 ).
Aucune suite n’est donnée à l’exploration de Baudin et Bouët. La grotte reste pour quatre ans le point ultime atteint par les Blancs en direction du “ pays ” fang.
Le premier Occidental à visiter le “ pays ” fang est Paul Du Chaillu. Il n’est pas officier français mais travaille pour Libreville : en mars 1850, il est compté parmi le personnel du comptoir ( 118 ). Né en 1831, il travaille à partir de 1848 au Gabon avec son père commerçant français d’origine italienne. Il se lie avec les Mpongwe dont il maîtrise la langue et avec les missionnaires américains. Il part pour New-York en 1852 et revient au Gabon au début de l’année 1856, avec l’idée de consacrer plusieurs mois à l’exploration de l’intérieur ( 119 ).
Figure 17 : Paul Belloni Du Chaillu (Bucher, 1979, p. 25).
Ses récits trahissent un esprit d’aventure doublé d’une recherche de sensationnel, quitte à amplifier la nuance quand l’émotion est trop faible ( 120 ). Quant aux véritables motivations de son entreprise, aussi périlleuse et aussi longue, elles se comprennent dans le contexte de l’époque. Sur l’intérieur du pays, tout est à découvrir, en particulier les hommes. Du Chaillu compte intégrer le cercle des hommes de science en pénétrant le premier au cœur de l’Afrique et en rapportant des informations inédites sur les hommes et l’histoire naturelle ( 121 ). Il espère aussi ramener en Europe un gorille, espèce découverte récemment, dont une dépouille a été achetée par Franquet, médecin de la marine à Libreville, auprès de Gabonais et envoyée au Muséum de Paris en 1852 ( 122 ). Enfin, il cherche à retrouver au-delà des Monts de Cristal le fleuve Congo qui, croit-on alors, coule au nord de ces montagnes.
Figure 18 : Carte des explorations de Du Chaillu (d’après l’auteur, 1863).
Après avoir effectué deux courts périples au sud de l’Estuaire, il embarque à Libreville pour l’estuaire du Mouni via Corisco en juillet 1856. Avec quelques hommes, il remonte en barque le Mitemboni (N’tambounay) puis la Lona (Nooday) et arrive le 16 août, aux pieds de la première chaîne de reliefs parallèles qui constituent les Monts de Cristal, au village du chef Mbondémo (Seke) Mbène. Ses hommes doivent le mener, à pied cette fois, chez les Fang. Fin août, la troisième chaîne est atteinte à une distance qu’il estime à cent cinquante milles de la côte ( 123 ). Du Chaillu y rencontre quelques Fang isolés. Le 31 août, il parvient enfin dans un village fang, celui du chef Ndiayai. Après avoir passé environ deux semaines à observer la vie quotidienne des villageois et participé à une chasse à l’éléphant, il repart pour la côte, où il fait relâche avant d’entamer une nouvelle excursion vers le sud, au pays de Cama, en février 1857.
Figure 19 : Du Chaillu reçu chez Ndiayai (d’après l’auteur, 1863).
Les descriptions de Du Chaillu abondent dans l’esprit de celles de Walker, les Fang sont les plus beaux “ nègres ” d’Afrique équatoriale ( 124 ). Mais ils sont farouches, féroces et surtout anthropophages. Comme pour montrer son courage de s’être aventuré seul chez un tel peuple, il transforme en preuve grossière le moindre soupçon de cannibalisme, alimentant du même coup la réputation que les Mpongwe ont faite des Fang depuis leur arrivée dans l’Estuaire ( 125 ). L’observation que Du Chaillu fait dans la région des Monts de Cristal est la même que font les Occidentaux dans la région du Gabon. Les Fang cherchent à se rapprocher des rivières pour écouler plus avantageusement leurs produits et se procurer les objets d’importation : fusils, perles, plats en cuivre ou laiton qu’on nomme neptunes, miroirs, etc. Pour l’américain, l’avancée des Fang vers l’ouest et la région du Gabon, lente mais inexorable, est d’un dynamisme inquiétant ( 126 ).
Figure 20 : ’Ndiayai, roi des Fans’ (Du Chaillu, 1863).
Pour sa légèreté, ses exagérations et sans aucun doute ses origines modestes (ni militaire, ni aristocrate), les pairs de l’explorateur ne lui ont pas accordé la notoriété qu’il attendait ( 127 ). En revanche, ils ont rarement nié ses conclusions et ont plutôt, à leur tour, largement appuyé la réputation des Fang. Il n’en reste pas moins que ses descriptions de la culture matérielle comme le mobilier, les armes, la métallurgie, la poterie, la coiffure, etc. sont très fidèles et très utiles, et que son voyage se couronne de succès : il a ouvert la voie du pays fang que cherchaient déjà à atteindre Bouët et Baudin trois ans plus tôt.
Visible depuis le fond de l’Estuaire, le massif des Monts de Cristal ou Sierra del Crystal est considéré aux premières heures du Gabon colonial comme la porte vers l’intérieur de l’Afrique. Or, parce que Du Chaillu les trouve dans ce massif dans les années 1850, les Fang sont naturellement considérés comme un peuple qui sort du cœur de l’Afrique “ neuf ” et vigoureux, ce qui renforce la préoccupation majeure des Français de les attirer à la côte.
Pour atteindre la région quasi-mythique des Monts de Cristal, Du Chaillu a ignoré la voie du Komo entreprise par les Français. Il choisit au nord, l’autre voie, celle plus courte du Mitemboni qui l’amène aux pieds du massif. La pertinence de ce choix suscite chez les Français la vexation de s’être faits devancer par un aventurier, et la forte inquiétude de voir les Fang se détourner des comptoirs du Gabon pour préférer le commerce dans la région du Mouni où la proximité avec les îles d’Elobey, Corisco et Fernando Poo attire les anglo-saxons, les Portugais et les Espagnols, et draine à la côte nord un volume important de produits locaux. L’enjeu est tel que la France dispute à l’Espagne l’occupation de la région malgré l’existence de traités antérieurs ( 128 ).
Touchard, au nom de la France, reprend en 1857 l’expédition avortée de Baudin et Bouët et remonte le Komo au-delà du point atteint par ses prédécesseurs. Il entend ainsi activer la descente des Fang vers le Gabon en favorisant la voie du Komo et les dissuader d’une migration vers l’ouest et la côte nord. La même année, l’enseigne de vaisseau Dumesnil dresse la carte du Komo où il note la position des différents villages et leur mouvement : les Fang pressent les Kele sur le Haut-Komo et le Haut-Bokoué, lesquels à leur tour pressent les Seke dans le Bas-Komo. Il constate avec soulagement que les Fang restent favorables à un mouvement vers les établissements de l’Estuaire.
Depuis l’aventure de Du Chaillu, l’autorité française prend conscience de l’intérêt de lier directement les Fang au destin de la colonie. Pour l’heure, les espérances de mise en valeur sont déçues. L’agriculture ne démarre pas et la création de Libreville reste sans effet.
A partir de 1848, une relative prospérité gagne le Gabon. Chez les Occidentaux, la présence rassurante du fort permet l’implantation de nouvelles maisons et l’apparition en 1853 du caoutchouc stimule le marché. Les contacts réguliers établis lors des différentes missions dans le haut-Estuaire attire la confiance des populations riveraines. Mais le courtage freine toujours les échanges. Les prix exorbitants pratiqués par les courtiers sur les matières les plus exportées comme l’ivoire, l’ébène et le bois rouge, dissuadent les chambres de commerce d’affréter des navires pour l’équateur. A la fin de la décennie, la situation qui semble pourtant totalement bloquée, évolue enfin.
L’âpre concurrence qui s’installe et durcit considérablement les rapports entre les différents acteurs du commerce est le principal levier de cette évolution. Pour réduire les prix d’achats, les factoreries se débarrassent du courtage en visitant elles-mêmes régulièrement les producteurs du fond de l’Estuaire. Elles envoient des cotres, voiliers légers à faible tirant, stationner le temps des échanges devant les villages pour servir d’entrepôts flottants. Les deux parties ne peuvent qu’être satisfaites de cette méthode de vente directe qui accélère les transactions et limite les entorses aux contrats. Les vendeurs sont ravis d’accéder ainsi directement aux produits d’importations. Les acheteurs s’assurent de plus forts bénéfices. Les courtiers sont évidemment moins heureux de la mise en place de ces factoreries ambulantes, qui réduit considérablement leur activité. Ainsi, les Seke, convertis à leur tour au courtage, sont terriblement affectés par cette évolution du commerce ( 129 ). Ils ne peuvent juguler la poussée fang.
A l’embouchure du fleuve, la situation des Mpongwe, spectateurs de la crise seke, augure également d’un avenir sombre. Leur puissance foncière et politique est ébranlée par la baisse de leurs revenus. Diminuée par les maladies : variole, syphilis, alcoolisme, endormie par des décennies d’enrichissement facile, affaiblie par des structures familiales désagrégées, la société mpongwe, dont l’influence portait autrefois jusqu’aux côtes du Cameroun actuel, traverse une crise financière depuis l’interdiction du commerce des esclaves en 1848. Les heures glorieuses de la traite négrière sont passées même si le passage de navires brésiliens, portugais et espagnols qui se risquent parfois dans la région alimente encore le trafic, attirés par les effets pervers du dispositif que met en place l’administration française : elle rachète aux Mpongwe les captifs destinés au voyage outre-Atlantique, ce qui encourage la capture. A cela s’ajoute l’esclavage domestique qui n’est pas interdit. Un trafic résiduel s’organise à partir de l’Estuaire où sont implantées des factoreries interlopes. Elles reçoivent par l’intermédiaire des Mpongwe, des hommes, des femmes et des enfants capturés à l’occasion de guerres, ou en règlements de conflits et vendus contre des marchandises, très souvent des fusils. Les esclaves sont ensuite évacués au plus vite, soit vers les îles au large du Gabon, soit vers le Cap Lopez ou Sangatanga où l’autorité française effectue de trop rares voyages pour assurer un quelconque contrôle répressif ( 130 ). Les vieilles routes négrières un temps abandonnées, Remboué, Mbilagone et rive gauche du Komo, reprennent ponctuellement du service, assurant un complément de revenus encore substantiel, surtout aux villages idéalement placés : Georges et Denis, dont le fils installé plus au sud exerce ce commerce au moins jusqu’en 1863. Cependant, les bâtiments négriers préfèrent commercer avec le sud et ne tentent que des coups isolés dans la région du Gabon où la répression française, même faible, s’exerce avec quelques succès : parmi les affaires les plus marquantes, celle de Fontan, un trafiquant espagnol, arrêté en 1851 au village de Glass alors qu’il embarque à destination de Sangatanga des esclaves, dont cinq sont d’origine fang.
Figure 21 : Gabon, Peuples et lieux de traite vers 1850 (Deschamps, 1963, p. 107).
Ainsi entamée par la perte du commerce d’esclaves et l’érosion de l’activité de courtage, la situation financière des Mpongwe devient exsangue. Espérant retrouver la prospérité d’antan, ils augmentent le prix des produits à la vente, ignorant à quel point cette décision joue en faveur des Fang : certains Mpongwe, pour accentuer leurs bénéfices, décident de se passer du courtage des Seke, qui s’en trouvent un peu plus désemparés. Ils traitent directement avec les producteurs fang. Par le mécanisme observé dans les années 1840, les négociations, par le jeu des filles laissées en gage aux courtiers mpongwe contre des avances, nouent entre les deux parties des relations matrimoniales. Elles offrent aux Fang soupçonneux l’exemple rassurant de Mpongwe dégagés en apparence du commerce des esclaves. Ainsi les premiers chefs fang arrivent jusqu’à Glass dans les premiers mois de 1857. Alerté par ces venues, le Commandant du Gabon en profite pour les assurer une fois de plus des bonnes dispositions de la France à leur égard en distribuant des cadeaux. Il promet de les visiter à son tour prochainement ( 131 ).
Dans le même temps, les Fang se lancent dans la navigation fluviale. Les Occidentaux constatent qu’ils possèdent désormais des pirogues, sans pouvoir dire si elles sont de leur fabrication ou si elles ont été acquises par achat ou dot. Grâce au cabotage, la multiplication des contacts accroît la confiance des Fang envers les Mpongwe et les Blancs. Le 29 août 1857, un chef fang vient vendre son ivoire directement dans une factorerie du comptoir ( 132 ).
Les autorités se réjouissent de la vitalité du commerce local, de la multiplication des échanges et de la concurrence qui ne peut, selon Libreville, que tirer les prix à la baisse et attirer les Occidentaux au Gabon. A l’inverse, la rivalité durcit les rapports entre les acteurs économiques et se heurte aux règles traditionnelles du commerce. La situation politique se tend à la fin des années 1850. Les délits observés au début du siècle et qui avaient, pour partie, conduit à l’occupation française reviennent d’actualité. Tout comme autrefois, il ne s’agit pour l’essentiel que de règlements de compte des parties lésées qui, pour se rendre justice, détournent les marchandises, séquestrent les agents, coulent les pirogues, etc., en attendant le rétablissement des droits. Parfois, les affaires prennent des proportions critiques quand les plaignants attaquent des convois étrangers aux affaires sous le prétexte d’un lien plus ou moins étroit avec les auteurs de délits. Le principe de la territorialité du commerce étant toujours en vigueur, dans certains cas, les conflits vont jusqu’au blocage des rivières. Le commerce en amont est alors asphyxié, tout convoi se risquant sur les eaux est immédiatement attaqué.
Figure 22 : Le Gabon en 1861 (Serval, 1861).
Pour asseoir davantage son autorité et répondre aux plaintes répétées des facteurs lésés dans les affaires, l’administration du comptoir veut faire cesser ces dérives en s’ingérant dans le droit coutumier pour arbitrer les conflits. Mais elle n’a pas les moyens d’une action efficace. Elle n’a de cesse de réclamer, tout au long du XIXe siècle, des renforts en hommes et en matériel. Elle reste donc contrainte à ne réprimer que les cas extrêmes où son autorité est remise en cause, quand ses propres bâtiments sont attaqués, ce qui n’est pas encore le cas.
Sans aucun doute, la multiplication des contacts avec les Fang fait évoluer le point de vue des Blancs à leur égard. Depuis les nombreuses années de contact avec les populations de l’intérieur, aucun incident ne vient vérifier la réputation que les Mpongwe et Du Chaillu font courir sur les Fang : pas un Blanc n’a fini en ragoût ( 133 ) ! Un climat de confiance relative s’installe.
Les évolutions favorables tant du point de vue économique que politique encouragent l’administration à soutenir le développement du commerce avec les populations du fond de l’Estuaire. En janvier 1858, soit quelques mois après l’expédition de Touchard dans le Haut-Komo, Braouezec, commandant du comptoir décide de désarmer l’Oise, une corvette de charge hors d’usage pour servir de ponton ( 134 ). Il la fait remorquer jusqu’en face de l’île de Nengué-Nengué en face de Cobangoï dont la position géographique, au confluent du Bokoué et du Komo, en fait une place de première importance dans le commerce. Déjà, la mission américaine de Baraka y dirige une maison dont les activités sont autant évangéliques que commerciales. Outre contrecarrer cette fâcheuse présence, Braouezec entend, par la présence de l’Oise, rassurer les négociants en dissuadant les délits, et attirer les producteurs dans l’estuaire. Pour signifier les bonnes dispositions de la France et encourager les fréquentations au ponton, il fait distribuer des cadeaux aux villageois. A un chef fang venu visiter l’Oise, il fait remettre un fusil, un baril de poudre, deux kilogrammes de tabac, des perles blanches et de l’eau de vie, pour une valeur totale de cinquante francs ( 135 ).
Au bout d’un an, les autorités sont déçues. Les Fang ne semblent pas attirés par le dispositif ( 136 ). Libreville rejette la responsabilité de l’échec sur les négociants ( 137 ). Seul l’objectif de sécuriser le commerce est atteint, les factoreries continuent de visiter les rivières par leurs propres moyens. En réalité, la période est trop courte pour évaluer l’impact de l’installation de l’Oise dans la région.
Figure 23 : Le Haut-Komo (d’après Braouezec, 1861).
En attendant, grâce à ce poste avancé, les officiers français Braouezec et Dumesnil achèvent en 1860 la reconnaissance de l’Estuaire, de ses nombreuses rivières et des nombreux villages qui les peuplent. Ils relèvent une forte présence des villages fang sur les petits affluents de la rive droite du Komo et constatent comment les villages d’abords installés dans les terres se déplacent vers le bord des rivières. Les Kele sont rassemblés autour du confluent Komo-Bokoué. Quant aux Seke, du Remboué au Bokoué, ils n’occupent pas plus de six villages dont deux en cohabitation avec les Kele. ( 138 )
En avril 1861, Touchard achève l’exploration du Haut-Komo. Il en tire la conclusion que les Monts de Cristal sont la source des grosses rivières du Gabon actuel : Komo, Mbini, Mouni, Mondah et même Ogooué ( 139 ). Une telle conclusion traduit une fois de plus l’importance qu’accordent les Français à ce massif qu’ils veulent dépasser pour atteindre le cœur de l’Afrique. Elle montre aussi le crédit qu’ils portent aux Fang, encore vierges de tout comportement séditieux, seule main-d’œuvre envisageable. Une fois encore, dans la perspective de mise en valeur de la colonie, tout porte l’autorité française à s’attirer leur collaboration.
A la fin de la décennie, quelques changements interviennent dans l’administration du Gabon. A partir de mars 1859, la colonie évolue sous un nouveau régime qui l’émancipe de la tutelle du Sénégal. Le Gabon devient le centre de la Division Navale des établissements français de la Côte d’Or et du Gabon, concentrant l’administration des comptoirs de Grand-Bassam, Assinie et Dabou ( 140 ). En plus d’une autonomie politique, cette nouvelle situation gonfle les effectifs et assure au Gabon des finances confortables ainsi que de meilleures conditions de vie pour ses hommes.
La mise en place de cette organisation détourne pendant quelque temps le regard des Français des mouvements de populations dans le fond de l’Estuaire. Puis, le pessimisme des rapports précédents s’efface progressivement devant l’apparition de villages fang, dont quelques-uns à proximité même de l’Oise. Serval, qui explore le Remboué et ses affluents en 1860, puis Braouezec, Touchard, et Didelot l’année suivante, constatent que l’avancée fang atteint maintenant la rivière Ikoï - Komo ( 141 ). Sur le Remboué, tandis que l’embouchure demeure sous le contrôle des Mpongwe de Chinchoua, en amont, les Fang percent sur la rive droite, et s’installent déjà sur la rive gauche parmi les Kele ( 142 ). Mais l’impression de vigueur soudaine de la poussée fang ne masque pas la réalité du mouvement qu’illustre plus à l’ouest l’établissement de villages fang sur les bords du Mbilagone. Serval y note qu’il ne s’agit pour le moment que d’un campement de huttes provisoires et que les habitants n’ont pas de pirogue ( 143 ).
En réalité, le mouvement vers le comptoir et l’attrait pour les marchandises européennes, véritable motivation qui lance les Fang sur les rives de l’Estuaire, sont freinés par deux puissants facteurs. Hormis ceux déjà installés, ils restent d’une infinie méfiance à l’égard des Blancs. Ils redoutent les trafiquants d’esclaves. En effet, ils continuent d’être victimes de rapts. Ainsi leur crainte des Benga, qu’ils savent négriers, leur interdit de s’aventurer au nord de la région, sur les rives de la Mondah. En second lieu, les liens claniques très forts, sans atteindre l’unité politique des Mpongwe, les dissuadent de se couper définitivement et totalement de leur famille et de s’aventurer en terre étrangère sans se garantir l’assurance d’un soutien militaire, économique, alimentaire moral ou “ religieux ”. Dans les années 1840, la réussite des premières installations de villages fang sur les affluents du Haut-Komo a permis l’arrivée de membres du clan restés en retrait. Ces derniers, par le jeu des relations commerciales et surtout des mariages contractés avec les villages étrangers, se sont rapprochés un peu plus vers l’aval en s’installant dans les villages parents ou alentour. Et ainsi, par un mouvement que les ethnologues appellent “ saut de puce ”, les Fang s’avancent vers le comptoir. Il ne s’agit donc pas d’une migration massive, d’une descente directe de villages entiers, depuis les Monts de Cristal, qui viendraient s’installer après plusieurs jours consécutifs de marche sur les rives de l’Estuaire en terre étrangère. D’ailleurs, c’est bien à cause de l’existence de relations matrimoniales que les guerres sont empêchées entre les nouveaux venus et leurs hôtes, et que les Seke, en outre de moins en moins actifs, subissent l’arrivée des Fang ( 144 ). Au contraire, auprès des Mpongwe, l’existence de telles relations d’ailleurs bien rares ne suffit pas. Les Mpongwe conservent une autorité politique et foncière que les Fang ne leur disputent pas encore.
Les Français se réjouissent du mouvement. Ils reconnaissent la courtoisie des Fang, affirmant qu’on peut les visiter sans danger ( 145 ). Plus encourageante est leur participation grandissante au commerce ( 146 ) et par leur fréquentation de l’Oise, régulière à partir de 1861. Elle traduit la confiance qui gagne peu à peu les Fang. Certains chefs vont jusqu’à confier leurs enfants au capitaine du ponton pour les envoyer à la mission catholique de Libreville. En échange, ils reçoivent “ tous les deux mois et pour chaque enfant une pièce d’étoffe de la valeur de quatre à cinq francs ” ( 147 ).
Figure 24 : Enfants de la mission catholique (Fleuriot, 1876, p. 265).
Pour les Fang, les Blancs sont la garantie de la sécurité et de bénéfices supérieurs. Pour l’administration, les Fang sont l’antithèse des courtiers. Ils sont la base nouvelle, saine, laborieuse et courageuse sur laquelle elle fonde l’espoir d’une colonie enfin prospère, grâce à des produits moins chers et une agriculture développée. Il semble donc qu’une nouvelle ère s’annonce ( 148 ).
L’histoire coloniale du Gabon est marquée de cycles plus ou moins longs dans lesquels les moments d’espoir alternent avec les temps de résignation, les grandes explorations avec les replis sur les bases anciennes. Les bouleversements politiques en métropole, les mouvements de populations dans l’Estuaire, les incidents plus ou moins graves, etc. , sont autant de vicissitudes qui orientent son évolution.
L’année 1862, comme les années 1839 et 1848, marque le début d’un cycle nouveau. Il s’accompagne d’une nouvelle phase d’exploration. Mais cette fois, l’estuaire du Gabon qui est parfaitement connu depuis les relevés de Dumesnil, n’est plus l’objet de l’intérêt des officiers ( 149 ).
Le 1er juin 1862, grâce à l’entremise de Denis dont l’influence politique atteint le sud, ( 150 ) les autorités françaises et les principaux chefs du Cap Lopez signent un traité analogue à ceux qui avaient été passés avec les chefs du Gabon vingt ans plus tôt. Le traité réjouit Libreville à plus d’un titre. Elle étend sa souveraineté depuis le Gabon jusqu’au Cap Lopez, scellant ainsi définitivement sa présence sous l’Equateur. Elle garantit une meilleure répression de la traite dans cette région où les négriers s’arrêtent encore ; mais le plus important est l’intérêt économique que représente la région qui ouvre sur l’Ogooué au moment où les forêts de l’Estuaire subissent une exploitation incontrôlée. Ivoire, ébène, bois rouge, caoutchouc, cire, etc., sont recherchés plus loin vers l’intérieur. La nouvelle voie de communication qui s’ouvre est susceptible de drainer des quantités inépuisables de produits les plus variés, voire encore inconnus.
L’immensité du delta, la force du débit et la majesté du fleuve invitent les explorateurs à comparer l’Ogooué au Congo. Ils croient, depuis les premiers marins, qu’il conduit au cœur de l’Afrique, comme ils l’espérèrent un temps à propos du Komo. Dès lors, les missions d’explorations se concentrent sur le grand fleuve. Un mois après la signature du traité avec les riverains du Cap Lopez, Serval et Griffon du Bellay entreprennent la reconnaissance de son cours inférieur (juillet - août 1862). A la recherche de nouveaux produits et de nouveaux partenaires, ils remontent jusqu’au lac Onangué. Tandis que Serval relève les points visités, Griffon glane auprès des populations locales des renseignements précieux. Il retient d’abord que l’Ogooué résulte de la réunion de deux grands cours : la Ngounié venant du sud, et l’Okanda descendant par le nord-est des montagnes qui, selon ses conclusions, donnent sur le versant nord, le Chari ( 151 ). Plus haut, coulerait une rivière appelée Lolo, que Griffon tente de rapprocher de Lullac ou Kullac ( 152 ). Les tribus de l’Okanda sont appelées Osheba (Shiwa) comme le sont quelquefois les Fang par les tribus du Gabon. Il en conclut donc que les rives de l’Okanda sont le point de départ de la migration fang ( 153 ). Après les Osheba viennent les Shakis puis les Ombétés. Sur la Ngounié vivent surtout les Eshira au milieu desquels cohabitent quelques Osheba puis viennent les Chimbas ( 154 ). Enfin, Griffon rapporte l’existence d’hommes sauvages vivant dans les montagnes, les Pahdis, aux pieds d’antilope et portant des ailes ( 155 ). Plus bas, l’aval du confluent Okanda-Ngounié est habité par les Enenga, par les Galwa, parmi lesquels sont présents quelques villages kele, puis les Rungou et les Nkomi. Ils vivent du commerce des esclaves et de l’ivoire qui leur arrive de l’Okanda et de la Ngounié. Sur le plan botanique, Griffon note la présence d’un bel arbre au fût rectiligne, au bois mi-dur et aux veines rosâtres dont les riverains font les pirogues et recueillent la sève pour leurs torches, l’Okoumé ( 156 ).
En décembre 1862, ayant noté l’existence de relations commerciales entre les Kele du haut-Remboué et les riverains de l’Ogooué, Serval et Griffon entreprennent de relier le Gabon à l’Ogooué en remontant le chemin qui part de Chinchoua avec l’aide de son chef, le traitant Ouassengo. Le 17 décembre, Serval atteint le village kele d’Orongo, à un quart de lieue de l’Ogooué.
Tandis que l’Ogooué ouvre de nouvelles perspectives à la colonie et détourne l’attention des Français de la région du Komo, les Fang continuent de s’installer sur les bords de l’Estuaire. Ils reçoivent dans le Bokoué une nouvelle visite d’un Blanc en la personne de Burton, le célèbre explorateur du Haut-Nil, consul britannique pour le Golfe de Biafra, résident sur l’île espagnole de Fernando Poo, de passage au Gabon au début de 1862. Grâce à ses relations avec Walker, représentant de la maison Hatton et Cookson ( 157 ), il remonte le Bokoué et le Komo du 12 au 17 avril 1862 et s’arrête au village de Mayyan. Les notes qu’il prend pendant son séjour sont précieuses ( 158 ), car empruntes d’un sens ethnographique qui caractérise les Anglo-Saxons, à l’inverse des Français qui ne se dégagent pas d’une observation strictement politique des populations du Gabon ( 159 ).
En réalité, depuis une vingtaine d’années que les Fang sont apparus dans la région de l’Estuaire, les connaissances à leur sujet restent très vagues, hormis quelques poncifs sur leurs parures, la métallurgie et bien entendu, l’idée qu’ils sont des cannibales invétérés. Les seuls traits de caractère que décrivent les Occidentaux sont établis par comparaison avec les ethnies voisines : courageux, farouches, féroces… L’organisation sociale, et plus encore les modes de pensée sont encore très obscurs. Une telle méconnaissance est certes le fait de contacts trop rares et trop irréguliers. Elle trahit surtout le manque de curiosité des Blancs pour la culture et la philosophie de ces “ Noirs ” qu’ils considèrent à peine descendus des Montagnes de la Lune.
Malheureusement la méconnaissance des Blancs à l’égard des Fang a pour corollaire une incompréhension des comportements des populations locales et engendre parfois chez l’autorité des réactions démesurées, fâcheuses.
L’affaire de l’Oise rappelle celle du navire de Sao Tomé, échoué dans l’Estuaire en 1805 ( 160 ). Au début de l’année 1863 (février ou mars), l’Oise, toujours utilisée comme ponton en face de l’île de Nengué-Nengué, devenue vétuste et dangereuse, est remplacée par un nouveau bâtiment. Ancrée non loin de l’île, elle chasse de son mouillage, dérive et s’échoue sur un banc de sable proche d’un village fang. Considérant, comme le firent les gens de Quaben en 1805, que tout ce qui est abandonné est la propriété de celui qui le ramasse, les villageois entreprennent de dépecer le bateau pour récupérer ses pièces de métal. En effet, bien qu’ils soient reconnus pour leur haute maîtrise de la métallurgie, la fonte du minerai est à ce point contraignante, qu’ils recyclent à la forge d’anciennes ferrailles aussi souvent qu’ils le peuvent. Pour faciliter la tâche, ils mettent le feu à l’épave, mais les flammes se propagent et atteignent une pirogue qui chavire dans la panique. Six hommes se noient. L’agitation créée par l’accident parvient jusqu’à Libreville où Didelot, Commandant la Station Navale depuis décembre 1861, agacé par des affaires précédentes ( 161 ), et considérant le dépeçage d’un bâtiment de la Marine comme une atteinte à l’autorité de la France, entend soumettre les “ pilleurs ”. A bord du Pionnier, aviso à vapeur de faible tirant d’eau ( 162 ), il dirige personnellement l’expédition qui arrive en face du village en question, lequel, entre-temps, s’est vidé de toutes ses âmes. Furieux, Didelot choisit d’incendier le village en faisant tirer canons et fusées qui ne font que transpercer les maigres parois végétales des habitations sans parvenir à les enflammer. Pris par la nuit, un orage qui s’annonce, et la marée descendante qui menace les navires de s’échouer dans les bancs vaseux, l’expédition doit repartir sur Libreville. Elle revient le lendemain matin pour achever la besogne. A la grande surprise de Didelot, les responsables du village se présentent spontanément à lui, terrorisés, car convaincus d’y perdre la vie. Ils se soumettent, évitant ainsi toute nouvelle manifestation de force.
Figure 25 : Chasseurs fang (Griffon, 1865, p. 311).
Au-delà du sentiment de la supériorité “ blanche ”, le rapport de Didelot exprime son trouble né de l’incompréhension de la réaction fang. Il n’avait, semble-t-il, pas envisagé que les Fang fissent mentir leur réputation d’envahisseurs féroces en se soumettant sans combattre :
“... Quand on a vu de près ces misérables noirs les plus sauvages et les plus primitifs de toutes les populations, on ne peut s’empêcher de ressentir pour eux un profond sentiment de pitié et de se féliciter de pouvoir les réduire à l’obéissance sans avoir à les massacrer.
“ … Je ne regrette donc pas Monsieur le Ministre de n’avoir pas poussé les choses aussi loin que je l’aurais pu et d’avoir retenu l’ardeur de mes hommes, pour qui un engagement avec ces pahouins si redoutés dans toutes les rivières semblait une distraction dont je les ai privés. ” ( 163 )
La réaction des Fang s’appréhende dans leur conception des rapports qu’ils désirent entretenir avec les Blancs. Bien qu’ils considèrent avoir été dans leur droit en récupérant le fer de l’Oise, ils acceptent la soumission à l’autorité espérant pouvoir continuer à commercer avec les Occidentaux. Quant à la destruction de leur village, pour peu qu’il s’agisse d’un campement provisoire comme il s’en dresse à cette époque, elle a été d’un impact mineur dans leur décision. D’ailleurs, ils n’accordent pas à leur soumission tout le sens que lui donne Didelot. Il pense que la répression qu’il a exercée, la première envers les Fang, est pour l’autorité un succès, garantissant par un impact auprès de l’ensemble des villages de l’Estuaire la tranquillité des rivières et du commerce. Il n’en est rien. Encore une fois, la méconnaissance qu’il a des populations de la région l’aveugle d’optimisme. Par le caractère autonome des groupes fang, la soumission d’un village n’a aucun effet sur les autres villages. D’autres incidents éclatent tout au long de l’installation des Fang au Gabon.
Une vingtaine d’années se sont écoulées depuis les premiers contacts entre les Blancs et les Fang. Timidement apparus dans le Haut-Komo dans la décennie 1840, les villages fang s’installent maintenant dans l’Estuaire, disputant aux Seke et Kele les échanges vers le comptoir du Gabon.
Les autorités françaises se réjouissent de leur rapprochement espérant leur contribution dans le développement de la colonie. En septembre 1863, le Ministre de la Marine en personne, en charge des colonies, envoie des instructions à Laffon de Ladébat, successeur de Didelot au commandement de la station navale du Gabon, pour “ encourager ces bonnes dispositions d’une tribu dont les habitudes agricoles et les dispositions laborieuses pourraient être d’un grand secours pour la colonisation de ce pays ” ( 164 ). Il réveille ainsi le projet d’une agriculture intensive au Gabon au moment où les produits de cueillette commencent à se raréfier dans l’estuaire du fait de l’exploitation intensive de ses forêts ( 165 ). La signature en 1862 de traités avec les chefs du Cap Lopez a bien ouvert l’Ogooué mais en attendant son exploitation, les prix des principaux produits d’exportation (ivoire, ébène, santal, gomme, cire et caoutchouc) augmentent fortement. Or cette inflation menace principalement les intérêts des maisons françaises dont l’activité est toujours largement inférieure à celle des maisons anglaises. Basées à Glass, le plus riche village et le plus peuplé de la région, elles continuent de dominer le commerce au Gabon, réalisant quatre fois plus d’exportations que les Français, pour des importations seulement deux fois plus importantes ( 166 ).
Figure 26 : Factorerie anglaise de Glass (Griffon, 1865, p. 280).
La nouvelle inflation des produits d’exportation décide les maisons de commerce à renforcer leurs succursales dans les rivières afin d’échapper définitivement aux courtiers et d’acheter directement aux Fang qui les visitent régulièrement malgré une pratique encore hésitante de la navigation. Simples barques-pontons ou solides hangars, ces factorerires secondaires sont désormais gardées par des traitants d’origine ouest-africaine ou mpongwe.
Ce système nouveau, qui facilite certes les échanges, est à l’origine de graves complications dans l’équilibre politique des rivières. D’abord le principe même du commerce crée une méfiance réciproque entre les traitants et les vendeurs. L’oralité des contrats rend ceux-ci souvent caduques au terme des échanges, chaque partie essayant de se soustraire aux obligations contractuelles. Le fournisseur exige souvent un acompte sur les ventes arguant du motif parfois fondé qu’il n’a pas de stock et que les marchandises sont à plusieurs jours de marche. Les livraisons tardent, les délais s’allongent, le vendeur en profite pour disparaître dans la nature avec l’acompte. De son côté, l’acheteur discute la qualité des produits pour en faire baisser les prix ou paie avec des biens de moindre valeur à ceux promis.
Pour les Fang, la difficulté réside dans le fait que les relations matrimoniales nouées lors des échanges avec les intermédiaires seke ou kele assuraient autrefois la résolution des palabres. Or les factoreries secondaires suppriment la plupart des intermédiaires. Les Fang sont donc maintenant directement confrontés aux fourberies des traitants qui passent à leurs yeux pour des lieutenants des Blancs et qui s’autorisent quelques prélèvements pour leur propre compte ( 167 ). Plus aguerris au commerce que quiconque, les Mpongwe tentent de prévenir les anicroches en exigeant des gages des vendeurs, le plus souvent un membre de leur famille, plutôt une fille. Mais parfois, ils commettent de véritables enlèvements s’attirant la vindicte du clan victime. De leur côté, les vendeurs n’ont guère de moyens d’exiger les paiements si ce n’est par la force, en pillant, indistinctement d’ailleurs, les premiers convois de pirogues qui passent à leur portée, entraînant alors un parti tiers dans les palabres. Une insécurité latente s’installe donc dans les rivières où des coups de force peuvent éclater spontanément.
Echappant, grâce aux factoreries, à la lourde charge des intermédiaires seke ou kele, les Fang peuvent enfin se procurer directement et à moindre coût les produits occidentaux. Leur intérêt va vers les objets de parure, perles et cauris, ou d’ornementation des armes et statuettes, clous de laitons, miroirs, et les neptunes, plats en cuivre qu’ils débitent en lamelles ou en fils pour habiller leurs objets précieux, ou bien transforment en bracelets. Les fusils de traite, à silex ou à pierre, et la poudre sont fortement recherchés. Depuis leur apparition dans la société fang, chaque grand guerrier cherche à en posséder, pour le symbole d’autorité qu’il représente et pour l’efficacité qu’il apporte à la chasse. Enfin, ils achètent à présent les produits qu’ils dédaignaient il y a encore dix ans : tissus, tabac et surtout alcool qu’ils ont intégré dans leurs habitudes quotidiennes.
La recherche de produits autrefois méprisés, les conflits commerciaux et leur audace chaque jour plus affirmée sont autant de signes que les Fang s’affranchissent de la tutelle des premiers villages seke ou kele auprès desquels ils s’étaient d’abord installés.
Figure 27 : Guerriers fang (Griffon, 1865, p. 308).
L’évolution de la situation ethnique dans le bassin supérieur de l’Estuaire favorise cette émancipation. En 1863, une estimation démographique dénombre en effet 120 000 Fang, 60 000 Kele, 3 000 Seke et moins de 3 000 Mpongwe. Pour peu fiable qu’elle soit, l’estimation n’en révèle pas moins l’idée que se font les Occidentaux de la supériorité numérique des Fang sur les autres ethnies. L’impression d’une invasion est donc tout à fait compréhensible pour les Kele et les Seke, dont la baisse des revenus affaiblit leur autorité politique déjà entamée par la dégradation de leurs structures sociales, causée par plusieurs années d’enrichissement facile. Ils ne peuvent désormais plus compter ni sur leur supériorité matérielle, ni sur leur position d’intermédiaires pour contrer toute manifestation d’arrogance des nouveaux venus, et résister à leur assimilation qui paraît inéluctable ( 168 ).
Le sort des populations du fond de l’Estuaire n’inquiète pas les Français. Ils espèrent uniquement que la vigueur des Fang pourra servir l’avenir de la colonie sans qu’ils en usent pour leur propre compte. Des agitations dans les rivières nuiraient au commerce.
Or, de nouveaux troubles éclatent dans le Komo à la suite du pillage en octobre 1864 d’une goélette anglaise de Glass dont l’équipage est fait prisonnier, et de l’attaque de la Rosée, navire citerne du fort, par les hommes du village Fang de Bokoué. Laffon de Ladébat applique la même sanction que son prédécesseur. Il monte une expédition de cent hommes et deux bâtiments, le Phaéton et le Pionnier et investit le 8 novembre le village qu’il brûle ainsi que les plantations autour. De plus, il impose une forte amende en réparation à ses villageois ( 169 ).
Les déprédations commises par les Fang laissent le commandant du Gabon dans une situation particulièrement inconfortable. Il s’inquiète de l’impact d’une répression trop vive qui, d’après lui, risquerait de compromettre leur participation tant espérée au développement de la colonie. Or, habiles chasseurs d’éléphants, ce sont les principaux fournisseurs d’ivoire, un des rares produits à garantir un bénéfice substantiel. A l’inverse, ignorer les attaques laisserait le champ libre aux pires forfaits et bloquerait pour longtemps les relations dans les rivières. L’impunité des coupables ruinerait l’autorité française en diminuant son crédit auprès des victimes et des autres acteurs économiques de la région. Considérant le rôle de chaque ethnie dans le commerce, le chef du comptoir ne veut défavoriser aucune d’entre elles, les Seke sont encore les principaux fournisseurs de bois rouge et les Kele, par leur position géographique entre Remboué et Bokoué, ouvrent le commerce vers l’Ogooué ( 170 ). Enfin, Laffon de Labébat se garde de s’attirer les rancœurs des Mpongwe, vieux alliés de la présence française au Gabon, dont l’influence dans le règlement des affaires politiques et économiques de l’Estuaire reste précieux.
Il tente donc de prévenir les conflits et garantir la sécurité du commerce réclamée par les établissements, en faisant patrouiller autant qu’il le peut les bâtiments dans les rivières de l’Estuaire ( 171 ).
Pour le comptoir, la difficulté née de ces incidents a pour origine une erreur d’appréciation et une méconnaissance, une fois encore, des populations qu’il est censé contrôler. En effet, les Français, ignorant des diversités sociologiques africaines, considèrent les Fang à l’exemple des Mpongwe ils imaginent qu’ils forment une “ nation ”, véritable entité politique, au sein de laquelle les différents chefs se concertent et prennent des décisions collectives, respectées par tous. La réalité est toute autre. Les villages fang sont autonomes et même si des liens claniques et inter-claniques structurent une partie des relations fang, ils n’entendent pas subir l’influence d’un village voisin, en particulier pour les affaires commerciales. La répression qu’exerce l’autorité du comptoir sur un village, si elle peut émouvoir les villages alentour, n’entame pas la détermination des Fang à régler eux-mêmes et par tous les moyens leurs querelles. Devant ce qu’ils prennent hâtivement pour de l’anarchie, les officiers font donc l’amer constat que la démonstration de force, à la suite du pillage de l’Oise, n’a pas l’effet désiré sur les Fang. Liant leur avenir à celui du Gabon, Griffon du Bellay émet une réserve quant à leur caractère ombrageux qui, servi par leur énergie, pourrait les rendre difficilement maîtrisables ( 172 ).
La réserve est d’autant plus justifiée qu’à partir de 1865, le mouvement des Fang vers la région de l’Estuaire semble s’étendre. L’installation des premiers groupes n’ayant pas provoqué de difficultés particulières, les villages restés en marge se risquent à leur tour vers l’aval des rivières, rassurés par la présence des villages déjà installés. Certains poussent même l’audace à s’installer au-delà des premiers arrivés.
L’impression est amplifiée par le recul des populations anciennes. Une note du 22 juin 1865 compte maintenant 10 000 Kele, contre 60 000 deux ans plus tôt; quant aux Mpongwe ils seraient environ 6 500, y compris les esclaves, contre 9 000 en 1863 ( 173 ). Laffon de Ladébat explique ce déclin par “ la démoralisation profonde qui a été le résultat de leur contact avec les Européens ” ( 174 ). En réalité, la chute démographique des Mpongwe s’explique surtout par une épidémie de variole qui frappe toute la région à partir de juin 1864 et sévit jusqu’en 1865 ( 175 ). Devant cette maladie inconnue chez les Gabonais, extrêmement contagieuse et difficilement soignée même en Europe, la mortalité est très importante et les villages se dépeuplent. Mpongwe et Seke, déjà affaiblis par la syphilis et une natalité faible subissent de plein fouet la maladie.
Plus en retrait des voies d’échanges les Fang sont beaucoup moins touchés. Aussi, au sortir de l’épidémie, les Fang apparaissent-ils plus vigoureux encore qu’auparavant. Ils s’enhardissent sur l’eau, faisant maintenant une concurrence âpre aux courtiers mpongwe. Leur témérité pousse le grand village de Sandjika à attaquer en 1865 une pirogue au confluent du Komo-Bokoué alors même que la Recherche, navire ponton du comptoir, mouille dans les parages. Faute de moyen, la Recherche ne peut intervenir. Libreville envoie d’abord le capitaine de frégate Desvaux sur le Protée pour tenter de soumettre pacifiquement Sandjika mais sa mission échoue. Craignant d’encourager les pillages en laissant Sandjika dans l’impunité, Libreville organise en août une expédition punitive armée de trois bâtiments et d’un équipage de tirailleurs aguerris qui détruisent puis obtiennent la soumission du village coupable ( 176 ).
A partir de 1866, Libreville change de politique dans la réponse donnée aux attaques, qu’elles soient ou non le fait ou non de Fang. Le remplacement en mars 1866 de Laffon de Ladébat par Fleuriot de Langle au commandement de la Division Navale des Côtes Occidentales d’Afrique explique ce changement d’attitude. Il est parfait connaisseur du Gabon dont il a dressé la carte du bassin de l’Estuaire en 1843 sous l’autorité de Bouët. Il connaît aussi bien ses populations dont il donne des descriptions marquées par un intérêt ethnologique. Enfin il a éprouvé la diplomatie des palabres en réglant la réparation de l’attaque de Blanchard par les Seke de la Mondah en 1841. A ce propos, Fleuriot constate que la répression violente ne produit aucun effet durable sur les villages. Plus habilement que ses prédécesseurs, il préconise de prendre des otages et de réclamer la restitution des marchandises pillées augmentée du versement en marchandises d’une amende. Ce sont principalement des enfants qui sont pris en otage lors des expéditions punitives. Ils sont confiés aux pères de la mission de Libreville pour y recevoir une instruction occidentale, dans le but d’en faire des auxiliaires de l’administration ( 177 ). En février 1866, il règle ainsi sans heurt deux affaires qui mettent en cause des Fang, d’abord dans le Remboué où ils ont arrêté un traitant, puis dans le Komo où ils ont pillé un cotre de la factorerie Pilastre de Libreville ( 178 ). D’un autre côté, il pense pouvoir prévenir les pillages dans les rivières et donc sécuriser le commerce en faisant patrouiller et mouiller régulièrement dans les rivières des bateaux battant pavillon tricolore.
Par cette politique nouvelle, Fleuriot entend faire reconnaître de manière durable l’autorité et la souveraineté de la France dans la région ainsi que la prééminence de sa justice dans le règlement des conflits qui opposent sans cesse les villages se disputant le commerce dans le Komo et ses affluents.
Les enjeux du commerce attisent les tensions dans les rivières. Occuper une rive autorise à intervenir sur le passage des convois de marchandises en prélevant une “ taxe ”. Il convient donc pour les villages riverains de résister à l’arrivée des Fang. Or, ceux-ci, par le jeu des alliances décrit plus haut, sont parvenus à investir la rivière Bokoué et quelques groupes ont franchi les rivières Lobé et Maga. En aval, les Mpongwe qui contrôlent le Remboué et le Mbilagone grâce au village de Chinchoua sont en proie aux plus vives inquiétudes car les Fang menacent à présent leurs terres.
Figure 28 : Le village de Chinchoua (Griffon, 1865, p. 293).
Le Remboué et son affluent le Mbilagone sont les voies naturelles de communication entre l’estuaire du Gabon, l’Ogooué et la région des lacs, longtemps empruntées par les convois d’esclaves aux heures sombres de la traite, débouchant à Ngango, assurant la prospérité de ses habitants, la richesse et l’influence politique de son chef, le “ roi ” mpongwe Georges. La chute du trafic d’esclaves n’a pas fermé ces routes. Avec l’épuisement progressif des forêts de l’Estuaire, elles transportent par l’intermédiaire des Kele vers les factoreries de Libreville les deux tiers des produits exploités maintenant dans les forêts de la région des lacs, comme le caoutchouc et l’ivoire. Situé sur le confluent du Remboué et du Mbilagone, le village de Chinchoua contrôle cette route stratégique du commerce au Gabon ( 179 ). Or, l’épidémie de variole a réduit Ngango à deux cents hommes et ses habitants n’exercent plus guère d’influence dans la région. Au plus tentent-ils de s’opposer à la présence toute récente du village fang voisin de Visoué. A quatre milles de Ngango, Chinchoua, le village du traitant mpongwe Ouassango (Onwosango) contrôle le Mbilagone. Devant l’obstination des Fang à profiter du commerce sur la rivière et dans la crainte de leur établissement durable, Ouassango fait appel à l’autorité française pour contenir le mouvement fang et protéger les villages mpongwe. Il demande la construction à Chinchoua d’un poste avancé : une tour en pierre qui garantirait l’intégrité des terres mpongwe. ( 180 )
Figure 29 : Le traitant Ouassengo (Griffon, 1865, p. 296).
Tout en estimant le rapprochement des Fang profitable au développement du Gabon, Fleuriot tient à ménager les intérêts des Mpongwe qui restent des partenaires indispensables du commerce ( 181 ). Mais par manque d’hommes et de matériel, une telle construction est impossible. Alors, pour assurer les Mpongwe du soutien de la France, Fleuriot de Langle dépêche Dutaillis sur le Curieux pour organiser une médiation entre Ouassango et les Fang, laquelle aboutit au mois d’août au retrait des prétentions fang ( 182 ). Ils promettent de ne plus harceler les villages mpongwe et de s’établir plus loin, en marge des terres mpongwe ( 183 ). Fleuriot de Langle menace de destruction les villages qui ne respecteraient pas cet engagement.
Les mises en garde de Griffon du Bellay, les craintes exprimées par les Mpongwe et l’évolution ethnique de la région, incitent Fleuriot de Langle à la prudence quant à la politique à mener envers les Fang. Sa connaissance de l’Estuaire lui permet de mesurer l’ampleur du mouvement fang, qui n’avait pas même atteint Cobangoï en 1843. A présent, toutes les rivières à l’est du Remboué sont peuplées de Fang. Ils représentent la population la plus nombreuse de la région que Fleuriot estime à 120 000 dont 6 000 Mpongwe, 10 000 Seke, 10 000 Kele et 60 à 80000 Fang ( 184 ). Et le flux de migrants ne semble pas tarir, vérifiant les propos rapportés par Walker en 1848 ( 185 ). Une vive émotion frappe les Occidentaux qui se laissent gagner par une fascination aveugle. Fleuriot compare l’arrivée des Fang à un “ déluge de Goths ou de Vandales ”, parallèle, dont la fâcheuse postérité sera discutée plus tard ( 186 ). Les Blancs louent leur beauté physique et leur vitalité : “ ils ont du sang plus frais dans les veines ” et notent qu’ils conservent certains caractères originaux : polygamie moins fréquente qu’à la côte, mariages tardifs, structures sociales plus affirmées sans oublier leur réputée anthropophagie sur laquelle la plupart des observateurs sont irréductibles, encouragés par des récits spectaculaires ( 187 ). Cette vision déformée les conduit aussi à craindre l’établissement de contacts réguliers à la côte avec les Occidentaux dont ils épousent les vices sans en retenir les vertus ( 188 ) ; ainsi qu’avec les populations côtières dont les alliances affaiblissent leur authenticité et pervertissent leurs traditions ( 189 ).
La bonne intelligence avec les Fang pour l’avenir du Gabon est plus que jamais indispensable. Aussi Fleuriot s’attache-t-il à visiter personnellement les villages où il vainc petit à petit la défiance des Fang que leur cause l’ancienneté des liens qui unissent les Français aux Mpongwe ( 190 ). Il reçoit l’assurance de leur volonté de participer pacifiquement au commerce et leur soumission spontanée, les Fang ne nourrissant aucune rancœur à l’égard de l’autorité française, qui n’est pas la cible des manifestations violentes dont ils se rendent coupables. A propos de ces règlements de compte, il obtient des chefs la promesse qu’en matière de justice ils s’en remettent à l’officier de la Recherche qui stationne dans le Haut-Komo ( 191 ). Enfin, il engage des enfants fang sur un navire de la station espérant en faire les auxiliaires de la politique française au Gabon.
L’habileté politique de Fleuriot est récompensée par l’absence pendant plusieurs mois de conflits graves dans l’Estuaire. Il répond ainsi aux attentes des factoreries qui peuvent faire circuler les produits dans une relative sécurité. Mais cette tranquillité tempère mal les difficultés du commerce qui augmentent au milieu des années 1860, avec la nécessité de s’approvisionner de plus en plus loin. Les factoreries envisagent dès lors d’installer de nouvelles succursales au plus près des zones de production. Encore mal connu, l’Ogooué attire les convoitises. Son bassin inférieur avec la région des lacs fournit déjà une grande part des produits exportés.
Après les reconnaissances de Serval en 1862 et de Genoyer en 1864 qui cherchent à relier par la meilleure route l’estuaire du Gabon à l’Ogooué, Robert Bruce Walker, représentant de la très active maison Hatton et Cookson de Liverpool installée à Glass, tente à son tour l’exploration du fleuve depuis le Gabon. Il veut ainsi atteindre directement les populations du moyen fleuve, notamment les Jumba, en dépassant les traditionnels intermédiaires ruineux qui jalonnent les rives, Nkomi, Rungu, Galwa et Enenga. Il veut aussi remonter le fleuve le plus loin possible et peut-être atteindre, par une voie terrestre vers l’est, le Congo dont le cours moyen reste mystérieux ( 192 ).
Après avoir subi la mauvaise volonté de Denis et la duperie d’Ouassengo dans la constitution de sa caravane, Walker quitte finalement Chinchoua le 6 février 1866. Il remonte le Remboué, guidé par un Mpongwe (Rabiénlo) jusqu’au village kele d’Allonia où il embauche quarante porteurs ( 193 ). Pendant quatre jours il emprunte un chemin reliant le Remboué à l’Ogooué, parcouru ordinairement par les Kele pour le commerce du caoutchouc et de l’ivoire, ponctué de hangars servant de dépôts de marchandises. Abandonné et pillé par ses porteurs le soir du cinquième jour, il réussit à atteindre l’Ogooué six milles au-dessus du confluent du Ngounié le 13 février ( 194 ). Redescendant le fleuve, il visite le chef des Enenga Rempolé (Ra-nya-nyuml’inlongâ) à Alégouma, entre la rive gauche et le lac Zilé. Confiant son projet de remonter l’Okanda, Rempolé promet de l’aider contre la promesse de “ fonder un comptoir ” à Alégouma.
Figure 30 : Itinéraire de Walker, de Chinchoua à l’Ogooué (1870).
Figure 31 : Rempolé (Fleuriot de Langle, p.274).
Mais il faut avant tout à Walker obtenir l’accord de Rénoqué, puissant chef enenga d’Ilemba Réni, en dessous d’Alégouma ( 195 ), dont la famille contrôle l’accès à l’Okanda ( 196 ). Or, Rénoqué est absent ; depuis quatre mois il est en affaire dans l’Okanda ( 197 ). Walker doit donc patienter, attendant que Rempolé s’entremette auprès de Rénoqué ( 198 ).
Figure 32 : Rénoqué (Fleuriot de Langle, p. 274).
Il en profite alors pour visiter Adanlinanlongo, où réside Ncombé, dit le roi-soleil, chef des Galwa, et remonter la Ngounié. Il y note que les Kele ont délogé les Vili puis les Veya et Isyaga ( 199 ). Il doit finalement attendre le 21 juillet pour s’élancer vers l’Okanda, accompagné de Rempolé. Atteignant le confluent de l’Abanga le 25 juillet, il y note la présence de villages kele, tandis que la partie supérieure de la rivière est occupée par des Fang ( 200 ). Plus haut, il apprend que les Fang occupent les deux tiers du pays depuis le Bokoué et le fleuve, tandis que les rives sont tenues par les Kele. Il parvient le 1er août à Edibé, grand village kota, près du confluent de l’Okano.
Figure 33 : N’Combé (Fleuriot de Langle, p. 274).
Walker rapporte de son voyage une quantité impressionnante d’informations qui sont à la base des expéditions futures. Il retient la situation ethnique du haut fleuve : après Edibé, la rive droite du fleuve est gardée par les Kota. En arrière poussent les Shiwa. En face sont installés les Kele. Viennent ensuite sur les deux rives les Pinzi dont le pays est couvert de prairies. La pression des Shiwa qui descendent depuis le nord y est si forte que les Pinzi songent à abandonner leurs terres et à partir vers la Ngounié. L’attrait du commerce, notamment de l’ivoire, est la cause de cette descente shiwa vers le fleuve ( 201 ). Les Kande succèdent aux Pinzi sur les deux rives. Ils achètent aux Shiwa l’ivoire qu’ils écoulent vers la côte par l’intermédiaire des Fang, puis des tribus côtières. La rive droite est ensuite occupée par les Osyebo, tandis que les Duma sont établis sur la rive gauche. A partir du pays duma, le fleuve devient libre de tout obstacle. Il y reçoit deux affluents majeurs, l’Ivindo et la Sébé. Plus loin encore, “ une grande cataracte, appelée Pûlûna [Poubara], se trouve dans le fleuve au territoire des Osyéba ” ( 202 ). Au-delà enfin, les rives sont tenues par les Mbama. Quant à la source de l’Okanda encore inconnue, il doit s’agir d’un des grands lacs d’Afrique Centrale ( 203 ) .
Bien qu’il n’ait pu remonter l’Okanda aussi loin qu’il le désirait, l’expédition de Walker est un succès qui ouvre une ère nouvelle pour la colonie du Gabon. Elle comprend son intérêt à poursuivre l’entreprise de l’anglais. Dès 1867, Fleuriot de Langle envoie vers l’Okanda Aymès, lieutenant de vaisseau, avec pour mission d’étudier les meilleures positions en vue de l’installation de comptoirs. Aymès s’embarque sur le Pionnier le 25 avril 1867 accompagné de Walker. Bien qu’il remonte l’Ogooué depuis l’Océan, il retient l’avantage d’une route par le Remboué ( 204 ).
Visités pour la seconde fois en moins d’un an, Rempolé et Rénoqué, vantant les quantités inépuisables dans l’Ogooué des produits tels que le caoutchouc, les bois, la cire ou l’ivoire, réclament la visite régulière des Blancs qu’ils sont désireux de voir s’installer durablement sur leurs terres. Ce qui leur permettrait d’accéder directement, donc à moindre prix, aux biens européens. Une fois assuré de leur soumission à l’autorité française, Aymès prend possession le 17 mai 1867 de la Pointe Oïndo et des quatre îles N’Condjou qui gardent l’entrée de la Ngounié ( 205 ). Mais, une fois de plus, Rempolé et Rénoqué sont résolument hostiles à la pénétration des Blancs dans l’Okanda. Par des stratagèmes aussi fallacieux qu’inefficaces, ils tentent de ralentir la marche d’Aymès qui parvient toutefois le 18 mai jusqu’aux îles Zora Cotcho, ultime point de cette expédition.
Aymès retient de sa mission l’intérêt d’installer des comptoirs aux portes de l’Okanda en se gardant de heurter les populations en place et en gagnant leur confiance ( 206 ). Ces comptoirs doivent sécuriser le commerce et favoriser un développement à une échelle beaucoup plus importante que ne le permet la région de l’Estuaire, en donnant huile de palme, cire, ébène, caoutchouc et ivoire. En outre, il attirera à la civilisation les populations mystérieuses, comme il a déjà attiré les Fang vers l’estuaire du Gabon ( 207 ).
Figure 34 : Carte des possessions françaises de l’Afrique Equatoriale (Fleuriot, 1969).
Quelque temps après l’expédition d’Aymès, le vœu des Enenga est exaucé. La maison de Hambourg Woermann, déjà présente à Glass, ouvre une factorerie à Adanlinanlongo, en face d’Alégouma, bientôt suivie par Hatton et Cookson. La maison anglaise John Holt ouvre ensuite une autre factorerie près d’Ilemba Réni.
Figure 35 : Adanlinanlongo (Marche, 1878, p. 369).
Les conséquences de ces implantations sur les déplacements des Fang ne sont pas immédiates. Certes, quelques villages fang sont localisés aux abords de l’Ogooué, mais leur installation est récente ( 208 ). Leur présence, signalée pour la première fois par Fleuriot de Langle en décembre 1866, provient de la volonté de quelques groupes installés entre l’estuaire du Gabon et l’Ogooué, de remonter les routes commerciales via le Remboué ou le Bokoué pour rejoindre la région de Lambaréné ( 209 ). Mais les coups de traites qui s’opèrent encore dans la région des lacs et vers l’océan, tempèrent l’ardeur des migrants autant que l’éloignement de leurs clans d’origine. Le mouvement est donc trop faible et n’inquiète pas les populations en place, notamment kele.
Dans le Komo, la présence française, qui sécurise à la fois le commerce et les déplacements, augmente la confiance des Fang envers l’autorité du comptoir à laquelle ils continuent de se soumettre sans préalable ni condition. La poussée fang y est constante, encouragée par le trafic avantageux d’ivoire qui reste le produit le plus cher à l’exportation ( 210 ) et l’un des rares à n’être pas épuisé ; la région comptant encore de nombreux troupeaux, au moins jusqu’en 1876 ( 211 ). De très nombreux villages seke et kele ont ainsi été assimilés ( 212 ). Tout le Haut-Komo, que reconnaît Roullet en 1866, est habité par des Fang. Ils font de pénibles voyages qui peuvent durer plusieurs mois pour gagner ses sources où abonde le minerai de fer ( 213 ). Dans le bas-Komo, seuls trois villages seke et cinq villages kele dans le Remboué résistent ( 214 ). Quant au bassin inférieur, à partir du confluent du Remboué, l’affaire de Chinchoua a révélé que les Mpongwe ne sont plus en capacité d’empêcher l’installation fang sans l’aide des Français. A vrai dire, les Occidentaux sont convaincus de leur disparition prochaine ( 215 ).
Figure 36 : Chasseurs Fang (Compiègne, 1874).
Au début de 1867, Fleuriot de Langle convoque les différents chefs mpongwe ( 216 ). Il les engage à des rapports plus coopératifs tant envers l’administration qu’envers les Fang, afin que cessent toutes les entraves au commerce dont ils se rendent coupables, notamment la mauvaise foi des négociants et surtout les enlèvements d’otages qui alimentent fréquemment les marchés d’esclaves vers le Cap Lopez et provoquent chaque fois des agitations et des coups de force ( 217 ).
L’intervention de Fleuriot de Langle est sans effet. La tension reste forte dans le Remboué, principale zone de contact entre Fang et Mpongwe. Les conflits se traduisent par la fermeture de la rivière que gardent des hommes armés, interdisant tout mouvement. Ils bloquent ainsi les échanges et tirent sur les pirogues contrevenantes. En août 1867, Fleuriot envoie le Protée dans le Remboué pour y rétablir les relations. Il est attaqué devant Cocojé, le plus grand village fang de la région. Le lieutenant de vaisseau Poudra, commandant le navire, est blessé à la cuisse par un lingot de fer. L’affaire est aussitôt réglée par une démonstration de force et Bitta, le chef de Cocojé, devient aussitôt l’allié fidèle des Français. ( 218 )
Les conflits ne s’arrêtent pas pour autant mais leur gravité s’estompe. Les alertes sont passagères. Fang et Mpongwe acceptent la médiation de l’autorité française pour rendre la justice ( 219 ). Un calme précaire semble s’installer pour quelques mois dans l’Estuaire.
Le souci constant des commandants du Gabon est d’éviter les conflits menaçant les rivières de l’Estuaire qui draine la quasi-totalité des marchandises vers les comptoirs de Libreville et Glass. Il faut montrer régulièrement le pavillon français auquel se soumettent en général les riverains. Mais l’effectif de la division navale ne permet pas de manière permanente le détachement d’un navire dans les rivières, ce qui permettrait pourtant de régler sans tarder les querelles. Dauriac, qui succède à Fleuriot en avril 1868, fait à son tour l’amer constat du manque de moyens en matériel et en hommes pour garantir le calme dans les territoires que contrôle la France ( 220 ).
Aussi, malgré les efforts accomplis pour réduire l’insécurité dans les relations commerciales, les factoreries prennent-elles conscience de l’incapacité de l’autorité à établir la tranquillité totale dans la région. Elles décident, à l’exemple de Walker à Lambaréné, d’ouvrir des factoreries secondaires au plus près des zones à fort potentiel d’exploitation et ainsi d’assurer elles-mêmes le convoyage vers l’Estuaire ( 221 ). Cinq factoreries anglaises, dont Hatton et Cookson, implantent ainsi des “ succursales ” dans le Fernan Vaz, au sud du delta de l’Ogooué. D’autres dirigent leurs activités vers le nord, dans l’estuaire du Mouni et sur les îles Elobey alimentant une longue querelle diplomatique entre la France et l’Espagne ( 222 ).
En plus du motif sécuritaire, l’éloignement de l’Estuaire de certaines factoreries s’explique par l’obligation de l’administration locale de trouver des ressources propres suite à la diminution des subventions de la Métropole ( 223 ). Le système de franchise mis en place aux premières heures de la colonie pour attirer les navires est aboli. Depuis le 1er janvier 1867, les négociants et les détaillants doivent acquitter annuellement une patente et les cabaretiers payer une licence . Les revenus de la colonie passent ainsi de 6 000 francs en 1866 à 16 800 francs en 1867. D’autre part, l’activité des factoreries françaises étant toujours aussi faible par rapport aux maisons étrangères, le ministère de la Marine décide de taxer de 4% à partir de 1868 les produits d’exportation au Gabon ( 224 ). Les factoreries réagissent en demandant de payer plutôt un droit d’ancrage mais l’administration refuse la substitution. Elles dirigent donc les produits, via la rive droite du Komo et la Mondah, vers la côte nord où l’Espagne laisse le commerce libre. En réponse, l’administration décide d’implanter un poste de douane dans la Mondah pour contrôler et taxer les convois qui évitent l’Estuaire.
Depuis les premiers temps de l’installation occidentale sur les îles Corisco et Elobey, l’estuaire du Mouni draine une activité commerciale croissante qui attire à la côte les producteurs, désireux d’échapper aux courtiers en se rapprochant des factoreries et obtenir à moindre prix les produits d’importation. La situation dans l’estuaire du Mouni est alors analogue à celle qui a été décrite plus tôt au Gabon. Les courtiers, qui appartiennent à l’ethnie Seke, oeuvrent pour conserver le monopole de leur activité et empêcher l’installation des producteurs, qui sont Fang. Déjà en 1856, remontant le Mitemboni lors de son excursion vers les villages fang, Du Chaillu s’était heurté à l’hostilité des chefs seke riverains qui invoquèrent les prétextes les plus fourbes pour l’en dissuader. ( 225 )
En dix ans, la migration de saut de puce a conduit les premiers villages fang à s’établir dans l’estuaire du Mouni, puisque dès 1866, Fleuriot note que les Fang apparaissent à la côte depuis “ Banocko [village du Mouni en face du cap Saint-Jean] jusqu’à l’Ogoway ” ( 226 ).
Moins de trente ans après leur apparition dans le bassin de l’estuaire du Gabon, l’implantation récente des factoreries au Mouni renforce l’autre voie de migration fang qui les amène vers l’ouest, directement à la côte atlantique.
L’apparition des premiers groupes fang sur l’estuaire du Mouni ne perturbe pas l’autorité française. Elle est pour l’heure beaucoup plus préoccupée par la situation au Gabon qui entrave sérieusement l’avenir de la colonie. La politique élaborée à la suite de l’affaire de Chinchoua, qui consiste à faire respecter la “ zone d’exclusion ” des terres mpongwe en empêchant les Fang de s’y installer, est un échec. Le calme dans les rivières n’est qu’apparent. En fait, les querelles surgissent constamment ( 227 ). Prudents, les Mpongwe qui traitent pour les maisons de Glass et Libreville ont suspendu depuis plusieurs mois leurs relations avec l’intérieur et attendent le retour du Pionnier en septembre 1868 pour repartir dans les rivières ( 228 ).
Dans les premières semaines de 1869, les pillages reprennent. Dauriac, Commandant de la Station Navale, doit envoyer la Lance dans le Remboué pour punir le village fang de Diakoulé, non sans peine ni violence puisqu’elle est attaquée. Elle doit se dégager en ouvrant le feu pendant une heure, puis revenir pour, finalement, obtenir réparation et soumission ( 229 ). Puis en mai 1869, Dauriac doit dépêcher les quatre petits bâtiments de la division dans les rivières pour y ramener le calme ( 230 ).
L’attaque de la Lance et les affaires précédentes qui mettent en cause les Fang sont clairement analysées par Duperré, successeur de Dauriac en décembre 1869, dans un long rapport au Ministre de la Marine daté du 19 février 1870, soit quelques semaines à peine après sa prise de fonction. Après avoir noté combien les Fang sont soucieux de se placer sous l’autorité de la France et désireux de commercer avec les différents partenaires de l’Estuaire, il dénonce les traitants qui agissent pour le compte des factoreries. Les fourberies dont ils se rendent coupables à l’encontre des Fang sont toujours à l’origine des désordres qui agitent les rivières. Malheureusement l’identité des coupables n’est pas toujours recherchée et parfois les représailles fang s’abattent sur des tiers. Ainsi s’explique l’attaque de la Lance ( 231 ).
Conscient des difficultés économiques de la colonie, Duperré invite le Ministre à reconsidérer la politique de la France au Gabon, à se départir du clan mpongwe et à permettre enfin aux Fang de s’installer au plus près des comptoirs ( 232 ). Son propos est nourri des mêmes arguments avancés vingt ans auparavant : la fin du courtage réduirait les prix et obligerait les Mpongwe à se convertir à l’agriculture. Quant aux factoreries, il les invite à prendre leurs responsabilités dans les affaires de pillages et à mieux armer les convois qu’elles envoient dans les rivières ( 233 ).
La justesse de l’analyse de Duperré est confirmée par le fait que les tensions éclatent toujours dans les zones d’échange. Ainsi, en avril 1870, Duperré envoie l’Obus dans le Fernan Vaz pour mater une agitation dont l’origine est sans doute ici encore le contrôle du commerce avec les factoreries récemment implantées ( 234 ).
L’intervention met la colonie devant ses responsabilités. La station navale du Gabon doit maintenant assurer la sécurité du vaste territoire qu’elle entend contrôler : estuaire du Gabon, Ogooué, Cama, Cap Lopez et Fernan Vaz, où se heurtent les intérêts des courtiers, producteurs et négociants qui tous cherchent farouchement à tirer meilleur profit de leur activité et n’hésitent pas à régler les litiges par la force, l’enlèvement, le vol et le pillage. Pour asseoir son autorité, la station navale réclame sempiternellement des moyens supplémentaires.
La défaite française de 1870 et la crise qui s’en suit dissipent tout espoir de recevoir les moyens humains et matériels qui permettraient le développement à long terme du Gabon. La première mesure prise en Métropole par le nouveau régime, concernant ses colonies, est d’en diminuer considérablement les crédits ( 235 ). Le budget local de la Côte d’Or et du Gabon passe de 458 900 à 62 000 francs ( 236 ). Libreville doit compter sur les recettes fiscales pour survivre. Les comptoirs de Grand-Bassam dépendant du Gabon, Assinie et Dabou sont évacués sans toutefois que la souveraineté française y soit abandonnée ( 237 ). Une nouvelle organisation administrative oblige le Commandant particulier du Gabon, un capitaine de frégate, à remplacer le Commandant Supérieur de la Division, absent la plus grande partie de l’année ( 238 ). A Libreville, l’économie est d’abord réalisée en réduisant sérieusement le personnel. La garnison ne se compose plus que de trente laptots, en plus de la compagnie de débarquement de la Cordelière, dont certains sont détachés pour assurer autant qu’ils le peuvent les fonctions de police, de douanes et d’impôts ( 239 ). Les fonctions de justice échoient au Commandant Particulier. La première conséquence est que la station navale ne peut envoyer régulièrement de patrouilles dans les rivières. Son autorité s’en trouve considérablement réduite, d’autant que les postes de douane installés depuis peu à Nazaré, près du Cap Lopez, et dans la Mondah sont fermés à la fin de 1870. Seuls restent actifs les postes de Libreville et du Fernan Vaz ( 240 ).
Les difficultés de la station navale encouragent, parmi les populations de l’Estuaire, une agitation à laquelle n’est pas étrangère l’action des négociants qui, sachant les limites de la répression française et en l’absence du passage des bâtiments français, tentent par courtiers interposés quelques mauvais coups dont les victimes peuvent facilement se rendre justice ( 241 ).
Les factoreries se passent de l’escorte française. Elles maintiennent malgré tout leur activité grâce à l’efficace réseau dans l’Ogooué et le Fernan Vaz de factoreries secondaires. Les marchandises qu’y déposent les producteurs sont relevées tous les trois ou six mois par des vapeurs qu’ils prennent soin d’armer puissamment pour répondre à d’éventuelles attaques. Au nord, cinq factoreries anglaises désireuses d’échapper aux droits d’exportation se sont établies sur l’île d’Elobey. Elles augmentent l’intensité du commerce dans l’estuaire du Mouni qui du même coup baisse dans l’estuaire du Gabon. A ce titre, le contentieux franco-espagnol embarrasse Duperré qui y voit un danger pour l’avenir déjà fort compromis du Gabon ( 242 ). Mais la Métropole reste sourde à ses demandes. Elle envisage, à partir de 1871, l’évacuation du Gabon où trente ans d’occupation n’ont pas permis la mise en exploitation des richesses naturelles du pays. Le manque de main-d’œuvre est un frein insurmontable au développement. Enfin, l’économie reste dominée par les Anglais ( 243 ). Seule l’excellence du mouillage diffère l’évacuation.
Les crédits de la colonie consacrés à l’entretien du matériel sont également diminués. Au mois de janvier 1872, la station navale ne dispose plus que d’un seul bâtiment sur cinq : l’Obus, la Lance et la Rosée sont condamnés, le Pionnier est en réparation ( 244 ). Libreville doit limiter son autorité aux rivières de l’Estuaire où la présence d’Aymès, chargé d’une reconnaissance hydrographique, maintient une relative tranquillité ( 245 ). De son périple, Aymès produit un rapport très circonstancié sur les différents clans fang qui se sont installés dans la région. Il y note leur suspicion à l’égard des Français qu’ils croient favorables aux Mpongwe ( 246 ). Conscient des faibles moyens dont dispose la station, il préconise prudemment de n’intervenir dans les conflits entre Fang et Mpongwe qu’en cas de menace sur Libreville ou sur les maisons de commerce ( 247 ). Or, en novembre 1872, des Fang attaquent quatre embarcations de négociants dans le Komo, entraînant la cessation des échanges ( 248 ). Remis en état sur les entre faits, le Pionnier rétablit le calme et saisit plusieurs fusils dans le village fang de Bumba sur le Komo ( 249 ).
Dans le même mois, le Pygmée est désarmé, ne laissant à nouveau à la Station qu’un seul bâtiment en service.
A la suite de l’intervention du Pionnier, les rivières connaissent une nouvelle période de calme pendant laquelle l’installation des Fang se poursuit en direction du littoral gabonais ( 250 ). Au début de 1873, Du Quilio nouveau commandant de la station navale, envoie le lieutenant de vaisseau Guisolfe pour un voyage de reconnaissance dans le Fernan Vaz sur le Marabout. A bord prennent place deux naturalistes, Alfred Marche et Victor de Compiègne, qui ont monté une expédition, avec l’aide du naturaliste Bouvier et de la Société de Géographie, pour remonter l’Okanda qu’ils croient couler des grands lacs d’Afrique centrale ( 251 ). Le Marabout visite les différentes factoreries tenues par des Occidentaux et constate qu’à proximité se sont implantés quelques villages fang qui alimentent le commerce en ivoire ( 252 ). Plus haut, apparaissent sur la rive droite les premiers villages fang ( 253 ). Au nord du Gabon, les factoreries établies en territoire espagnol attirent les Fang sur la Haute-Mondah qui produit le bois rouge, et dans l’estuaire du Mouni au milieu des villages seke ( 254 ). Dans le Haut-Komo, l’équilibre politique instauré depuis les premières installations fang au milieu des villages kele et seke est remis en question avec l’arrivée de nouveaux migrants fang qui disputent aux villages en place les points de contrôle du commerce, comme l’île de Ningué-Ningué. Des troubles surgissent entre Fang et Kele et entre les Fang eux-mêmes, vite réglés par la médiation pacifique de Libreville ( 255 ). Dans l’estuaire du Gabon, les terres mpongwe de la rive gauche sont grignotées. Chinchoua est à présent sous domination fang ( 256 ). Les Fang progressent jusqu’au sud de Denis où cinq villages se sont implantés ( 257 ). Leur avance se fait au gré d’alliances matrimoniales contractées auprès des chefs mpongwe ( 258 ). La situation sur la rive gauche est donc particulièrement délicate puisque aux tensions entre Fang et Mpongwe, se mêlent des vieilles rancœurs de quatre ou cinq ans ( 259 ). S’ajoutent enfin les conflits entre clans fang qui se traduisent ordinairement par des pillages, des enlèvements de femmes, etc. ( 260 ).
Outre ces conflits insolubles, l’autorité coloniale s’inquiète de l’évolution économique de l’Estuaire où l’implantation des factoreries secondaires est en passe d’éliminer définitivement le courtage, supprimant du même coup l’activité essentielle de beaucoup de villages riverains. Certains ex-courtiers convainquent les facteurs de leur confier une charge de traitant et obtiennent des crédits importants ( 261 ). Les éconduits sont tentés de combler par la force la perte de leurs revenus, poussés parfois par les traitants eux-mêmes ( 262 ). Déjà affaiblie, Libreville craint sérieusement une détérioration de la situation qui ralentirait le commerce et compromettrait la perception des droits de douanes. Et ce, au moment où les officiers de la station navale préparent dans le plus grand secret l’évacuation du Gabon que, dès septembre 1873, le Ministre de la Marine a fixé au 1er janvier suivant ( 263 ).
Pendant ces préparatifs, plusieurs facteurs décident la Métropole à surseoir à l’évacuation du Gabon. En premier lieu, même si elle est essentiellement tenue par les Anglais, l’activité économique du Gabon génère des taxes et des revenus de douanes non négligeables, ne serait ce que par les droits d’importation et d’exportation. Ensuite, Mgr Bessieux, Vicaire apostolique des deux Guinée, en tête des missionnaires français, est résolu à poursuivre leur œuvre évangélisatrice. Il refuse le projet que lui soumet la station qui veut évacuer le personnel mais conserver sa souveraineté sur le Gabon : elle voudrait que la mission se substitue à l’administration coloniale pour recouvrer les impôts et les droits de douanes tout en maintenant l’occupation française ( 264 ). Enfin, le milieu scientifique s’émeut de l’abandon possible du Gabon au moment où Marche et Compiègne s’apprêtent à remonter l’Okanda qui doit les mener jusqu’au cœur de l’Afrique ( 265 ).
Figure 37 : R. P. Bessieux.
Pendant plus de trente ans d’occupation française, l’activité économique dans le bassin du Komo a drainé vers la côte les populations de l’intérieur, attirées par la perspective d’un commerce plus lucratif, désireuses de passer outre la foule d’intermédiaires qui inexorablement n’a cessé de se réduire au fur et à mesure de l’avancée des producteurs vers les comptoirs. Derniers vestiges d’un commerce séculaire, le courtage disparaît au début de la décennie 1870 et avec lui la suprématie des Mpongwe, vieux partenaires de l’installation française sous l’équateur. Seul l’ancienneté des rapports leur permet de conserver les quelques terres que les Fang sont empêchés d’occuper par l’autorité coloniale. Continuant d’affluer dans la région, les Fang doivent maintenant renoncer à bousculer l’échiquier ethnique figé dès cette époque, et s’arrêter dans l’interstice des terres déjà prises, acculant les Seke au nord de Libreville et achevant d’assimiler les Kele de l’Estuaire.
Dans le même temps, le commerce a vidé les forêts avoisinantes et favorisé le déplacement de l’activité au plus près des producteurs, plus loin dans les terres. L’ouverture de l’Ogooué, d’abord par le Remboué et le Bokoué puis par l’Atlantique, a permis aux maisons de commerce d’implanter des factoreries jusqu’aux portes de l’Okanda, à Adanlinanlongo, dernier centre avant les terres inconnues. Déjà, des villages fang s’installent alentour.
L’expédition de Marche et Compiègne et son impact, tant sur les populations locales et occidentales que sur le développement du commerce, va accélérer l’implantation fang sur le cours moyen du fleuve, imprimant une direction méridionale à la migration fang.
Figure 38 : Cours approximatif de l’Ogooué (Compiègne, 1874).
Depuis fort longtemps, et bien avant l’implantation des factoreries, l’Ogooué est une artère essentielle du commerce dans la région de l’équateur. Le fleuve draine vers l’Atlantique, depuis les plateaux Batéké, les produits exploités dans ses forêts : l’ivoire, l’ébène, la cire… et surtout les esclaves, par un réseau d’intermédiaires identique dans le principe à celui observé dans le Komo : la possession d’une rive permet au village d’exiger une “ taxe ” pour le passage des convois et de garantir sans labeur la richesse aux chefs locaux qui s’assurent du même coup une puissance politico-religieuse infaillible. Les querelles sont donc tout aussi nombreuses que le blocage des convois ou les pillages.
Cependant, les conditions du commerce y sont différentes, d’abord du fait de la navigabilité du fleuve, qui subit une amplitude de la hauteur de ses eaux en fonction des saisons. Alors que dans le Komo et l’Estuaire le commerce est régulier tout au long de l’année, dans l’Ogooué, en amont de la Pointe Fétiche, seule la saison des hautes eaux permet de franchir les rapides. Ensuite le réseau des intermédiaires n’est pas aussi dense que dans le Komo et ses affluents. Le courtage le plus pesant concerne essentiellement le cours inférieur de l’Ogooué depuis le delta et les lacs jusqu’au confluent avec le Ngounié et la Pointe Fétiche. Au bout de la chaîne se trouvent les négociants qui depuis une dizaine d’années ont installé des factoreries dans le Fernan Vaz et ont considérablement augmenté le volume des échanges dans la région ( 266 ). Les courtiers cama, rungu, nkomi, leur acheminent les produits qu’ils échangent contre des marchandises occidentales avec les Galwa et Enenga, lesquels traitent ordinairement avec les Kele de Sam Kita ( 267 ). Galwa et Enenga sont également en relation avec les Kande qu’ils visitent au mois de novembre, à l’occasion d’un “ marché ” annuel à Lopé, où l’on troque l’ivoire, le caoutchouc et surtout les esclaves ( 268 ).
Dans les premières années de la décennie 1870, les connaissances occidentales sur le principal fleuve du Gabon sont encore limitées. L’immensité de son embouchure et l’éparpillement de ses eaux dans la région des lacs arpentés par Serval et Griffon du Bellay (1862) laissent croire à un fleuve descendant directement d’Afrique centrale. Pendant longtemps, la Pointe Fétiche et le confluent avec le Ngounié est l’obstacle infranchissable que gardent jalousement les courtiers enenga et galwa, jusqu’à ce qu’en 1866, poussé par son esprit d’entreprise, Walker les dépasse de quelques milles ( 269 ), suivi l’année d’après par Aymès, ouvrant ainsi de nouvelles relations vers “ l’Okanda ”. Aussitôt, les grandes maisons de commerce se succèdent dans la région pour y implanter des factoreries et échapper au courtage jusqu’au Fernan Vaz. La maison John Holt implante une factorerie sur la rive opposée du fleuve, tenue par l’anglais Hills ( 270 ). Puis Walker ouvre une nouvelle factorerie à Lombaréni (Lambaréné) pour satisfaire les voisins Enenga et leur chef Rénoqué ( 271 ). Les marchandises récoltées sont expédiées régulièrement vers l’Atlantique, via le Fernan Vaz où les factoreries se transforment en simples entrepôts au grand désarroi des populations côtières qui perdent peu à peu leur rôle d’intermédiaires dans le commerce vers l’Ogooué. L’activité y dépasse rapidement celle des Komo, Mondah et le Fernan Vaz réunis ( 272 ). En 1873, l’infatigable facteur anglais accompagné de Schültz, représentant de la maison Woermann, atteint Lopé, aux “ Portes de l’Okanda ”. Il laisse néanmoins en suspens l’énigme des sources de l’Ogooué.
Les renseignements sur les populations riveraines sont peu crédibles car recueillis dans le cadre des relations de commerce auprès des courtiers fort jaloux de conserver leur monopole d’intermédiaires avec les producteurs. Ils permettent cependant de distinguer les ethnies : au-delà de Samkita la rive gauche est habitée par les Kele, puis sont les Kota et les “ Okanda ” (Kande). Plus loin les rives sont gardées par les affreux “ cannibales Ossyéba ” (Shiwa), au-delà desquels vivent les Duma, réputés pour leur connaissance du fleuve et leur talent de pagayeurs, enfin le Haut-Ogooué est teke. Les Fang occupent la région comprise entre la rive droite du bassin inférieur de l’Ogooué et l’Estuaire, ils poussent également vers le sud, attiré par le commerce au Fernan Vaz ( 273 ). En amont, ils habitent le pays au nord de la rive droite de l’Okanda.
Quand Compiègne et Marche débarquent au Gabon le 16 janvier 1873, la colonie traverse de sombres heures de doute pendant lesquelles la Métropole ne lui accorde aucun d’appui. Consciente de la faiblesse des moyens dont dispose la station navale, le ministre engage le commandant à ne pas poursuivre l’expansion du territoire ni la soumission des populations. Aussi refuse-t-il de reconnaître le traité passé en août 1872 entre Du Quilio et Ncombé, d’ Adanlinanlongo. Il est encore moins question pour le gouvernement d’accorder une subvention à Marche et Compiègne pour leur projet d’exploration de l’Ogooué. Ils ne peuvent compter que sur les financements privés, notamment la vente des dépouilles d’animaux chassés au cours de l’expédition.
Figure 39 : Victor Compiègne (Marche, 1878, p. 408)
Les officiers de la station de Libreville n’en accueillent pas moins avec hospitalité les deux explorateurs et mettent à leur disposition les moyens matériels, en particulier sanitaires. Près d’un an est nécessaire à la préparation de l’expédition au cours duquel Marche et Compiègne accompagnent Guisolfe au Fernan Vaz, sillonnent la presqu’île Denis, parcourent les grands lacs de l’Ogooué et visitent les îles Elobey où Walker tient sa factorerie principale. Finalement, le 1er novembre 1873, ils rejoignent Adanlinanlongo, point de départ de leur voyage, où ils consacrent de longues semaines à regrouper le matériel et recruter des porteurs, des pagayeurs et des guides parmi les Enenga et les Galwa. Le 10 janvier 1874, l’expédition composée de cinq grandes pirogues s’élance et dépasse la Pointe Fétiche.
Figure 40 : Grandes pirogues de Marche et Compiègne sur l’Ogooué (Compiègne, 1874).
Après trois semaines de navigation difficile alourdie par les contrariétés nées de l’équipage, elle arrive à Lopé, le 27 janvier, où elle doit stationner pendant un mois afin de recomposer la caravane. Compiègne et Marche doivent en effet convaincre les Kande de leur fournir un équipage pour relever les Galwa et Enenga qui ne veulent pas remonter plus loin. Or, les Kande hésitent à accéder à leur demande car s’ils craignent la perte de leur monopole par l’arrivée des Blancs dans le haut-fleuve, l’expédition leur donne l’occasion d’un voyage lucratif vers les Duma. Elle leur permet de reprendre les échanges avec l’amont, ralentis par la présence hostile des Shiwa qui attaquent les convois depuis quelques mois.
Pendant ces préparatifs, Compiègne, accompagné d’un guide kande, entreprend de visiter un village shiwa, situé à douze heures de marche de Lopé. La venue d’un Blanc provoque l’étonnement du chef de village et pour le rassurer sur ses intentions, Compiègne explique qu’il est venu pour acheter de l’ivoire. Pendant la nuit, le village exécute des danses en son honneur. Mais au matin, l’exigence des vendeurs fait échouer la transaction ( 274 ). Impatient, Compiègne décide aussitôt de quitter les lieux quand les villageois armés de lances et de fusils l’encerclent. Ils ne se résolvent pas à voir partir un Blanc fâché de chez eux et lui offrent une poule et des bananes pour le ramener à un meilleur souvenir.
Le 28 février 1874, le convoi s’élance vers les contrées inconnues des Blancs. Le 3 mars, il atteint l’Offoué qui marque la limite des terres kande au-delà desquelles commence sur les deux rives le pays des Shiwa. Le 7 mars, au pied des chutes Paré (Booué) où ils s’arrêtent, les hommes de l’équipage maraudent les poissons piégés dans les nasses tendues là par les riverains ( 275 ).
Le lendemain 8 mars, les Shiwa se montrent sur les rives du fleuve faisant naître d’autant plus de crainte parmi les hommes que le passage est souvent difficile et oblige à tirer les pirogues depuis la rive. La tension retombe quand le 9 mars, Compiègne et Marche s’arrêtent à l’invitation de Shiwa pour leur acheter des vivres et leur offrir des cadeaux et quand après avoir dépassé les rapides de Bangania, les Kande leur donnent la certitude de ne trouver en amont plus aucun passage difficile jusqu’au pays des Duma qu’ils estiment atteindre avant trois ou quatre jours. Le 10 mars au matin, dans une passe difficile, les pirogues longent la rive gauche. Les hommes sont obligés de se haler en s’agrippant aux branches qui pendent au-dessus de l’eau. Subitement deux décharges tirées à bout portant depuis la rive frappent le convoi. Dans la panique, des hommes se jettent à l’eau et la pirogue de Compiègne s’échoue. Le convoi se réorganise précipitamment pour rebrousser chemin et revenir au point de départ du matin, où l’on soigne les blessés. Les hommes tiennent conseil.
Résolus à remonter au plus loin l’Ogooué et à affronter l’ennemi, Marche, Compiègne et leurs hommes remettent à flot leurs pirogues. Ils dépassent finalement le confluent de l’Ivindo et font halte pour déjeuner sur l’île rocheuse qui lui fait face. Ils sont alors attaqués une seconde fois, mais ici, la situation est plus délicate. Les guerriers shiwa sont postés sur les deux rives de l’Ivindo et sur la rive gauche de l’Ogooué, encerclant de leurs tirs l’expédition. Marche est blessé. Les circonstances et l’équipage convainquent les explorateurs d’abandonner définitivement leur entreprise, non sans rancœur. La retraite s’opère rapidement sous les coups de feu qui claquent des bords du fleuve jusqu’à Booué, obligeant les pirogues à poursuivre leur descente jusqu’à l’Offoué et ainsi sortir de la zone d’influence shiwa ( 276 ).
Le lendemain, 11 mars, l’équipage fait étape à Lopé, avant de rejoindre une semaine plus tard Adanlinanlongo où ils attendent le passage d’un vapeur. De retour à Libreville le 19 mai 1874, Marche et Compiègne quittent le Gabon deux jours plus tard, amers, mais avec l’espoir de revenir prochainement.
Les résultats de leur exploration de l’Ogooué jusqu’à l’Ivindo ont des conséquences immédiates et déterminantes pour l’avenir de la colonie.
Hormis leurs séjours à Adanlinanlongo et Lopé, ni Compiègne, ni Marche n’ont longtemps séjourné dans les villages des rives de l’Ogooué, pas plus qu’ils n’ont exploré les régions traversées. Néanmoins, leurs observations sont précieuses car elles transcrivent la réalité politique du fleuve et les tensions qui l’animent du fait notamment de l’arrivée de groupes fang ( 277 ).
Dans l’Estuaire, la visite faite au village de Bohuin, sur la rive gauche, confirme l’implantation des Fang à l’immédiate proximité des derniers villages mpongwe de la presqu’île Denis. Au sud, les Fang dominent la région qui s’étend du Komo jusqu’aux grands lacs de la rive droite de l’Ogooué ( 278 ). Récemment ils se sont installés sur les bords du lac Azingo, au milieu des Jumba, où Walker tient une factorerie secondaire à laquelle ils vendent des bûches d’ébène ( 279 ). Attirés par le commerce sur l’Ogooué, ils poursuivent la poussée vers le sud et la rive droite du fleuve. L’activité des courtiers enenga et galwa et leur force politique gardent pour un temps encore la région autour d’Adanlinanlongo à l’abri des incursions. Mais en amont, les Fang sont aux portes du grand village kele de Sam Kita où est implantée la dernière factorerie de l’Ogooué, conférant toute l’importance au village ( 280 ). A l’est, les bords du Ngounié sont habités par les Kele puis par des Vili. ( 281 )
Figure 41 : Factorerie sur l’Ogooué (Compiègne, 1874).
Au-delà de Sam Kita, la rive droite est déserte jusqu’à l’Okano mais le commerce du caoutchouc et de l’ivoire qu’écoulent vers l’aval les grands villages kele attire irrésistiblement sur le fleuve les producteurs qui veulent s’émanciper du courtage. Les Fang y font de fréquentes incursions non sans inquiéter les Kele qui se sont repliés sur la rive gauche ( 282 ). Ils y sont à l’abri tant que les nouveaux arrivants, ne possédant pour l’heure ni pirogue ni connaissance de la navigation fluviale, ne se hasardent sur le fleuve ( 283 ). A partir de l’Okano, la région au nord du fleuve est occupée par les Shiwa, bien que Compiègne ne note aucun village jusqu’à l’Offoué. Au sud, après les Kele, viennent les Kota (île Kamba et village Edibé) qui, fuyant la poussée shiwa, se sont installés sur la rive gauche ( 284 ). Les Kande ont connu le même sort, ils sont maintenant sur la rive gauche ( 285 ). Après l’Offoué, les Shiwa occupent en maître les deux rives de l’Ogooué, jusqu’à l’Ivindo ( 286 ). Leur descente récente sur le fleuve interrompt les relations qu’entretenaient les Kande avec les Jumba, situés en amont ( 287 ).
Figure 42 : Shiwa (Compiègne, 1874, t.2, p. 153).
Ainsi la situation qu’a connu le bassin du Komo pendant près de quarante ans se reproduit dans le cours moyen et supérieur de l’Ogooué au moment où Compiègne et Marche entreprennent son exploration. Les mouvements de populations provoqués par l’intérêt du commerce et le désir des producteurs de se rapprocher des lieux d’échange expliquent la vive tension qui règne dans la région. Les mêmes procédés de diabolisation employés par les courtiers du bas-Ogooué n’ont pas dissuadé les explorateurs de leur entreprise qui n’en restent pas moins sensibles à la question de l’anthropophagie ( 288 ). Au reste, l’attaque devant l’Ivindo s’inscrit clairement dans le contexte politique du fleuve. Il est dans l’intérêt des Shiwa de contrôler, à partir de leurs positions récemment conquises, les relations dans le fleuve entre les Kande et les Jumba. Or, l’expédition comportait six pirogues, essentiellement montées par des Kande. Seule la présence de deux Blancs à bords pouvait retarder, sans l’empêcher, une intervention armée.
Le but premier de l’expédition de Compiègne et Marche n’est pas atteint : le Haut-Ogooué, si proche de Booué, reste inconnu des Blancs. Les résultats sont pourtant satisfaisants à bien des égards. Grâce à leurs chasses, ils enrichissent la connaissance de la faune du Gabon dont le gorille encore fort recherché, même vingt ans après Du Chaillu. Ils améliorent la carte du fleuve en faisant de nombreux relevés astronomiques et fixent plus précisément les ethnies riveraines. Enfin et surtout, le centre d’intérêt de la colonie se déplace vers le sud, de l’Estuaire vers l’Ogooué. La déception de l’Estuaire comme voie d’accès vers l’intérieur est désormais effacée. Les hydrographes les plus enthousiastes estiment que l’Ogooué est alimenté par les eaux des grands lacs d’Afrique centrale. Aussi, dans la course que se livrent les nations d’Europe pour explorer le sous-continent, la France croit posséder avec l’Ogooué une voie d’accès au moins égale au Congo, qui va soumettre et exploiter les pays qu’il baigne ( 289 ). En effet, le Congo qui ouvre sur d’immenses territoires n’est pas navigable depuis l’Atlantique, barré par trente-deux rapides tous plus effroyables les uns que les autres ( 290 ). Au contraire, l’Ogooué n’a que des petits rapides parfaitement surmontables par des pagayeurs habitués. Sa chute la plus importante, à Booué, se franchit par portage et au-delà les Kande affirment ne plus rencontrer d’obstacle.
Un mois après le départ pour la France des deux naturalistes, un jeune officier de 22 ans, enseigne de vaisseau auxiliaire, attaché à la division de l’Atlantique Sud, connaisseur du Gabon qu’il arpente depuis 1872, Pierre Savorgnan de Brazza, rédige un projet d’exploration vers le Haut-Ogooué et l’intérieur de l’Afrique. Le 23 juin 1874, il l’adresse au ministre de la Marine ( 291 ).
Pendant que Marche et Compiègne préparent leur expédition, l’estuaire du Gabon connaît des problèmes liés à l’installation des Fang au Gabon qui durcit les relations entre les villages en place et les nouveaux arrivants ( 292 ). Déjà difficile, la situation politique se dégrade à partir de la fin 1873. Les Fang de Chinchoua inaugurent une nouvelle période d’agitation en attaquant le cotre de Rochangui, un traitant de Glass. Pour soumettre le village, le Commandant Garraud envoie le 24 novembre une escadre, faisant un mort et trois blessés ( 293 ). En décembre, Botrick, agent de la maison John Holt est attaqué dans la factorerie qu’il tient dans le Haut-Komo. Les marchandises sont pillées. L’action aurait été montée par des Kele et des Seke avec l’appui des Fang du village d’Assem ( 294 ). Envoyé le 7 décembre sur le Marabout, Guisolfe se heurte à la détermination de ses habitants et renonce à l’emploi de la force ( 295 ). Au cours de l’année 1874, d’autres foyers s’allument dans les territoires soumis à l’autorité de Libreville, dans la Mondah d’abord, où en répression un village est brûlé, puis, beaucoup plus sérieusement dans le bas-Ogooué, où les Cama attaquent le Delta de Walker et Amoral, son traitant. S’alliant avec les Rungu, les Cama réunissent quatre ou cinq cents guerriers ( 296 ). Ils veulent remonter le fleuve pour tuer Walker, chasser les Français de l’Ogooué, “ sur les eaux duquel ils ne veulent plus un Blanc ” ( 297 ).
Les raisons commerciales sont évidemment à l’origine de ces troubles ( 298 ). Toutefois, la détermination toute nouvelle qui caractérise les protagonistes inquiète l’autorité. Elle entend donc fermement les reprendre. En août, quatre villages fang du Komo pillent une goélette appartenant à Gilliès, un traitant de Glass, et s’emparent du fret constitué de 3 000 boules de caoutchouc et 500 bûches de bois rouge. En réponse, le commandant du Gabon Panon du Hazier fait bombarder de nuit les quatre villages, faisant trois morts ( 299 ). En septembre, il monte une autre expédition et met le feu à trois villages dépendants du chef Bumba qui a déjà connu les foudres de Libreville, deux ans plus tôt ( 300 ). Puis, en décembre, trois autres villages fang sont bombardés ( 301 ).
Conscient de l’implication des traitants dans ces incidents et de l’inutilité de ces formes de répression qui prennent plutôt l’allure de démonstration de force, et soucieux d’apaiser une situation qui risque de compromettre le commerce en bloquant les rivières et l’avenir de la colonie en détournant les Fang, le ministre de la Marine intervient personnellement à la fin de janvier 1875 auprès du Contre Amiral Ribout, Commandant en chef de la Division Navale de l’Atlantique sud, pour que Panon du Hazier cesse les actions guerrières qu’il s’obstine à poursuivre malgré les recommandations qui lui ont déjà été adressées ( 302 ). Finalement, Panon du Hazier quitte ses fonctions en avril 1875, tandis que la situation s’apaise dans le Komo, hormis des heurts inter claniques sur le Remboué et le Maga opposant des groupes fang arrivants aux villages déjà installés.
A son tour convaincu que leur nombre et leur vitalité font des Fang les partenaires indispensables du développement de la colonie ( 303 ), Clément, capitaine de frégate, promu commandant du Gabon en juin 1875, inaugure une politique beaucoup plus favorable à leur égard ( 304 ). D’une part, il poursuit l’incitation aux chefs à fréquenter le comptoir en leur offrant des cadeaux pour visite au commandant ( 305 ). D’autre part, espérant réduire les tensions entre les villages fang et les arrivants, il accède à la demande de quelques chefs de s’installer aux abords du comptoir en leur attribuant des terres françaises, au grand déplaisir des Mpongwe qui voient la rive droite à son tour menacée ( 306 ). Quant aux Fang, ils manifestent leur désir de coopération en confiant leurs fils à la mission catholique de Libreville ( 307 ).
Clément réagit avec la même intelligence dans le règlement des conflits qui ne manquent pas de surgir dans le Komo. N’ignorant rien de l’implication des maisons de commerce dans ces affaires, il ne juge pas les faits sans tenir compte des raisons qui en sont à l’origine. A la fin octobre 1875, il envoie le commandant du Marabout dans le Komo arbitrer une affaire de meurtre et de pillage opposant des Fang et un traitant sénégalais ( 308 ). Aux auteurs du pillage d’un cotre appartenant à la maison française Dubarry, il adresse une admonestation ( 309 ). Dans l’affaire de meurtre par des Fang d’un homme de la maison anglaise Gillis, le commandant du Marabout établit la responsabilité initiale de Crow, commis de Gillis, lequel est finalement emprisonné pour menace proférée à l’autorité coloniale ( 310 ). Quelque temps plus tard, la maison Holt est déboutée de sa plainte d’avoir été pillée par les Fang du village Mangi dans le Remboué. En fait, Tompson, l’agent de Holt attaqué, détenait une dent d’ivoire volée au village par un tiers. Rangés sous l’autorité de Libreville, les villageois obtiennent que Tompson soit reconnu receleur ( 311 ).
Figure 43 : Mission catholique de Libreville (Griffon, 1865, p. 284).
Clément est d’autant plus intransigeant avec les maisons étrangères, notamment Holt et Woermann, qu’il les estime responsables de la violence des conflits qui frappent le Gabon, soit directement en incitant les villages à piller les pirogues des maisons concurrentes, soit indirectement en important des marchandises dont l’attrait est tel qu’il jette furieusement les hommes à leur recherche. En janvier 1876, Ribourt, Commandant la Division Navale de l’Atlantique Sud en escale à Libreville, écrit au Ministre son inquiétude de voir les factoreries de Glass importer une “ quantité considérable d’alcools, d’armes et de poudre ” ( 312 ). Parmi ces armes, celles qui inquiètent particulièrement Clément sont les fusils rayés, importés des Etats-Unis ( 313 ). Inquiet des conséquences graves de la présence d’armes aussi puissantes dans la région, Clément lance un arrêté prohibant la vente d’armes et de munitions autres que de traite ( 314 ). Aussitôt, les factoreries ajoutent à leurs activités la contrebande d’armes.
Dans ce contexte peu propice à la sérénité, la politique magnanime que conduit Clément à l’égard des Fang ne parvient pas à contenir les agitations au Gabon. Elle trouve définitivement ses limites quand, en juin 1876, le Komo et le Remboué sont le théâtre de nouveaux méfaits. Dans le Komo, le village de Timbé pille le cotre d’un facteur français, M. Pène ( 315 ). Les hommes de Jamanéné avec la complicité de ceux d’Okola attaquent deux grandes pirogues appartenant aux factoreries Cooper Scott et Mac Farlane de Glass ( 316 ). Ils pillent la cargaison et font un prisonnier. Les embarcations pillées contiennent “ parfois jusqu’à 160 fusils et 160 barils de poudre ” ( 317 ). Envoyé sur place, le Marabout fait cinq otages mais n’obtient ni la restitution des marchandises, ni la libération du prisonnier ( 318 ). Puis, le bateau citerne de la station navale est assailli. Libreville doit envoyer une embarcation armée pour le dégager ( 319 ). Dans le Remboué, la maison Cooper-Scott subit une autre attaque. Cette fois, son cotre est arraisonné par les hommes du village Diakoulé emmenés par leur chef Boca. Trois hommes du cotre sur cinq sont tués. Un quatrième est fait prisonnier. Le cotre de la maison Wolber est à son tour poursuivi par des hommes du village de Leuvé qui avaient déjà pillé celui de Dubarry quelque temps auparavant. Wolber, également consul d’Allemagne au Gabon, en réfère aussitôt à Clément, signalant que, dans le Remboué, les “ Pahouins sont décidés d’attaquer toutes les embarcations passant leur village ” ( 320 ).
Les Occidentaux expriment de nouvelles réserves à l’égard des Fang, notamment Compiègne qui tient les propos les plus sévères ( 321 ). La gravité de la situation entrave très sérieusement le commerce. Pour répondre à l’interpellation des factoreries, Clément demande l’autorisation à Ribourt de châtier sévèrement les auteurs d’autant que “ le nombre de Pahouins augmente chaque jour d’une manière sensible on pourrait même dire inquiétante vu le peu de moyens défensifs dont [dispose la station navale] ” ( 322 ). Une expédition est montée au début de juillet 1876, destinée à obtenir réparation de tous les méfaits commis depuis plusieurs semaines, soumission des villages et sécurité des échanges dans les rivières. Le Marabout, secondé de la Tirailleuse et du canot à vapeur la Cordelière, emmenant 123 hommes, atteint d’abord Diakoulé dans le Remboué le 14 juillet 1876. Après leur débarquement, les hommes brûlent le village et deux villages voisins. Puis ils font route vers le Komo. Le 15, stationnant devant l’île de Ningué-Ningué, Clément se heurte au refus du chef des villages de “ l’agglomération ” de Kango, de régler les affaires de pillages dans lesquels il affirme n’être pas impliqué. Le 16, Clément fait brûler trois villages de Kango. Il vient ensuite mouiller plus haut, devant Jamanéné, qu’il incendie également. Le lendemain matin, il obtient à Okola la libération du traitant déposé par le Marabout quelques jours plus tôt avant de repartir pour Timbé où le village est brûlé. Le village de Leuvé connaît le même sort le 18 juillet. En moyenne, les opérations durent une heure et demie, le temps nécessaire au débarquement des hommes et à l’incendie du village. Sans engager de véritables combats, les villageois, cachés aux alentours, ripostent par des coups de fusils hasardeux. Au total, l’expédition se solde par sept blessés dans les troupes et deux morts chez les Fang ( 323 ).
Clément poursuit son action au-delà de la répression en envoyant dès la fin de juillet 1876 le Marabout et la Tirailleuse patrouiller dans le Komo. Ils doivent protéger le commerce qui reprend peu à peu, et rétablir les liens avec les villages châtiés ( 324 ). Ils obtiennent des principaux chefs l’engagement de se soumettre à la justice coloniale pour le règlement de leurs conflits ( 325 ). Au mois d’août, les deux bâtiments se postent à l’entrée du Remboué et de la rivière Maga pour en faire le blocus. L’asphyxie économique des deux rivières paie rapidement. Boca, le chef de Diakoulé, se rend le 23 août. Il est emmené prisonnier à Libreville. Le blocus des rivières est levé le 26 suivant ( 326 ). Dans son rapport, Clément assure avec enthousiasme son ministre des effets à long terme de son action sur la tranquillité des rivières et la sécurité du commerce ( 327 ). Il quitte aussitôt Libreville pour mener une autre expédition punitive, contre les “ Cap Lopez ” qui, depuis la chute du commerce des esclaves avec les îles portugaises en 1875 et la baisse de leurs revenus, se livrent au brigandage. Ils ont pillé un bâtiment de la factorerie Woermann ( 328 ).
Tandis que Clément tente d’apaiser les tensions dans l’Estuaire, Brazza obtient l’appui du ministre de la Marine, l’Amiral de Montaignac pour reprendre l’exploration de l’Ogooué avortée en 1874 de Compiègne et Marche, et s’enfoncer vers l’est à la recherche des grands lacs d’Afrique Centrale ( 329 ). Grâce au concours de plusieurs ministères il rassemble les fonds nécessaires à l’expédition ( 330 ). Le jeune enseigne de vaisseau débarque au Gabon le 20 octobre 1875, accompagné du même Alfred Marche, du docteur en médecine Noël Ballay, rencontré à Paris, du quartier-maître Hamon qu’il connaît depuis son précédent séjour au Gabon et de treize laptots embarqués au Sénégal.
Figure 44 : Alfred Marche (Marche, 1878, 409).
Dès son arrivée, Brazza suit avec grande attention l’expédition concurrente que mèner l’Autrichien Oscar Lenz pour le compte de la Société Allemande de Géographie ( 331 ). Entamée en avril 1875 il est bloqué depuis juin sur l’Offoué, aux portes du pays shiwa, attendant que les Kande soient disposés à l’accompagner vers l’amont ( 332 ). Bien qu’il n’ignore rien des tensions qui règnent sur le haut-fleuve depuis l’apparition des Fang et leurs conséquences sur la sécurité de l’Ogooué, Brazza demeure optimiste. Il s’appuie sur une préparation minutieuse. Il a notamment fait passer des accords par l’intermédiaire de la station navale, en mai 1875, avec Rénoqué, pour recruter des pagayeurs et acheter des pirogues avant son arrivée à Ilemba-Réni, le village de Rénoqué. Il entend également convaincre les populations riveraines pour utiliser les services des hommes, disposer de matériels et de nourritures sur son parcours. Les Galwa et Enenga, les Kele, les Kande et les Duma doivent ainsi successivement participer à l’expédition. Ainsi, Brazza espère rejoindre Lenz au plus tard au début de janvier 1876 ( 333 ).
Figure 45 : Brazza chez Rénoqué (Brazza, 1887).
Après un court séjour dans le Komo qui leur permet de recruter des interprètes parlant Mpongwe, Kele et Fang, Brazza, Ballay et les hommes embarquent sur le Marabout le 3 novembre 1875. Le 13, ils rejoignent Marche à Ilemba Réni, arrivé trois semaines plus tôt afin d’y rassembler les pagayeurs et les pirogues. Les premières difficultés matérielles, financières et sanitaires les y attendent. Hostiles à l’entreprise de Brazza qui réduirait leur monopole commercial et soucieux d’épuiser ses marchandises destinées au haut-fleuve en retenant sur place l’expédition, Galwa et Enenga, emmenés par Rénoqué, entravent la livraison des pirogues et le recrutement des pagayeurs, qui subit par ailleurs le passage de Lenz : il a payé 50 francs chaque homme, contre 25 par Marche et Compiègne. Brazza trouve un accord à 35 francs ( 334 ). Pour compléter la maigre flottille rassemblée par Rénoqué, Marche parcourt le lac Azingo. Il achète des pirogues aux Jumba et aux Fang ( 335 ). Les premiers accès de fièvre s’abattent sur Brazza, condamnent Ballay au repos pendant quelques jours et renvoient au Gabon deux laptots. Finalement, l’expédition réunissant dix pirogues et cent vingt hommes quitte Ilemba-Réni le 13 janvier 1876. Elle s’arrête à Samkita où Hamon et Ballay débarquent pour se rétablir. Brazza et Marche parviennent à Lopé le 10 février. Ils y installent le quartier général, en attendant de le transférer à Doumé, chez les Duma.
Attentif aux relations qu’entretiennent les différentes populations riveraines de l’Ogooué, Brazza note scrupuleusement leur localisation au cours de sa remontée vers Lopé. Ses observations permettent de mesurer la progression des Fang vers les points de commerce.
Tout en conservant avec les Enenga le contrôle du commerce dans le Bas-Ogooué, les Galwa cèdent devant les Fang qui s’installent sur d’anciennes plantations ( 336 ). Probablement ces villages descendent-ils de la région entre Bokoué et Remboué sur laquelle les Fang assoient leur prééminence au détriment des Kele qui ne tiennent plus que Samkita et la rive gauche de l’Ogooué depuis la Ngounié ( 337 ). Plus haut, les Kele restent présents dans les terres de la rive droite. Ils continuent d’alimenter le commerce de l’ivoire et du caoutchouc qu’ils troquent avec les Fang de l’intérieur, lesquels s’aventurent timidement depuis le bassin de l’Abanga ( 338 ). Plus haut encore, les rives de l’Okano sont habitées par les Fang jusqu’à son confluent avec l’Ogooué ( 339 ). Depuis leur installation, les Kota sont repliés sur la rive gauche et dans les îles proches, mais conservent leurs revenus en taxant les convois de marchandises et en écoulant par le fleuve, jusqu’à Lambaréné, esclaves et cabris ( 340 ). Ils troquent aussi avec les Fang. Après les rapides de Bangania, les Pinzi, petit groupe d’une dizaine de villages autrefois installés près du Mont Otombi, sont installés sur la rive gauche ( 341 ). Ils entretiennent néanmoins des plantations sur la rive droite ( 342 ). Ils craignent les Fang qui commencent à y descendre depuis le nord où s’étendrait, d’après les Pinzi, le grand pays fang. A quelques milles de la rive se situerait le village de Bissein, très important centre de commerce où se réunissent les Fang du haut-fleuve, sans jamais le dépasser ( 343 ). Enfin, depuis le pays des Pinzi jusqu’à l’Ivindo, la rive droite est habitée par les Fang. Ils en ont délogé les Kande qui ont préféré se regrouper sur la rive gauche et se protéger de tout mouvement fang en se repliant à l’ouest de l’Offoué ( 344 ).
Installé à Lopé, Brazza doit patienter avant de poursuivre sa route. Il lui faut d’abord recruter de nouveaux pagayeurs pour relever les Galwa et les Enenga qui l’accompagnent depuis Adanlinanlongo et Ilemba-Réni. Il compte sur la participation des Kande. Mais ceux-ci refusent de remonter le fleuve en cette période. Ils veulent attendre la baisse des eaux. En réalité, les Kande espèrent tous garder chez eux Brazza le plus longtemps possible car l’expédition représente pour eux une occasion inespérée de reprendre le commerce.
Depuis plusieurs mois en effet, les relations qu’entretenaient les Kande et les Duma, notamment par le commerce des esclaves, sont interrompues ( 345 ). Les Fang, qui sont venus s’installer sur les rives entre Kande et Duma, contrôlent la circulation du fleuve et attaquent les convois. Seules quelques pirogues téméraires s’aventurent de nuit et parviennent à franchir la zone dangereuse ( 346 ). Mais les grandes caravanes n’existent plus, l’économie du haut-fleuve est exsangue, aussi les Kande se satisfont-ils de la présence des Blancs ( 347 ).
Figure 46 : Lopé (Marche, 1878, p. 386).
Pour les Kande, à l’exemple du sort que subit Lenz depuis plusieurs semaines, retarder Brazza à Lopé leur permet de lui soutirer un maximum de marchandises européennes en échange de la nourriture qui ne tarde pas à manquer à l’expédition et ainsi alimenter un commerce moribond. Dans la perspective de remonter le fleuve sous la protection des Blancs, ils veulent également gagner du temps pour permettre aux Duma de préparer leur arrivée et rassembler l’ivoire et les esclaves qui seront ensuite expédiés vers les Galwa et les Enenga. ( 348 )
Le blocus qu’imposent les Fang sur le haut-fleuve est la conséquence des sévères vexations qu’ils ont subi aux premiers temps de leur rapprochement sur le fleuve dans les années 1860. Il rappelle la situation de l’Estuaire vingt ans plus tôt. Attirés dans un premier temps par les courtiers auxquels ils livraient l’ivoire et vendaient de la viande, certains chefs fang, gageant leur femmes ou mariant leurs filles, sont venus s’installer dans les villages kande ( 349 ). D’abord minoritaires, ces premières familles ont connu les fourberies des Kande qui les ont abusés en les trompant sur la valeur des marchandises, et ne leur ont épargné ni la soumission par l’infériorité matérielle et militaire, ni les rapts alimentant le trafic d’esclaves, ni les railleries sur leurs habitudes et leur aspect physique, en particulier sur leurs coiffures rudimentaires comparées aux constructions des élégantes kande ( 350 ). Puis, inexorablement, les Fang restés en arrière se sont avancés à leur tour et se sont installés à proximité des villages kande. Leur nombre grandissant, ils se sont répartis sur la rive droite, déployant un réseau d’intermédiaires jusqu’au Gabon où ils écoulent de l’ivoire et reçoivent en échange des fusils de traite ( 351 ). En moins de vingt ans, les rapports se sont ainsi inversés. Laissant en souffrance les palabres, les Kande ont abandonné leurs villages pour traverser le fleuve et s’établir sur la rive gauche. Ils n’y ont été à l’abri que le temps nécessaire aux Fang pour s’aventurer sur le fleuve, d’abord sur des radeaux de fortune, les “ Combo-Combo ”, puis sur des pirogues qu’ils ont achetées puis qu’ils ont enfin appris à construire ( 352 ).
Figure 47 : Femmes kande (Compiègne, 1874, t.2, p. 131).
Inquiet de l’échec de ses prédécesseurs et de l’insécurité sur le fleuve, Brazza s’interroge sur la pertinence d’une traversée en force du pays contrôlé par les Fang. Il veut plutôt établir des relations cordiales avec eux pour les dissuader d’attaquer l’expédition et les pirogues kande et duma. Pour y parvenir, il entend les convaincre de participer activement au commerce sur le fleuve, plutôt que de chercher à l’empêcher. Dans cette délicate entreprise, il reçoit le concours de N’doundou, le chef kande d’Achouka, sur le confluent de l’Offoué qui lui présente son beau-fils, Mamiaca, chef fang dont le village est situé à un jour de marche de l’Offoué. Mamiaca accepte de le conduire dans son village.
Brazza arrive le 5 avril 1876 chez Mamiaca où il séjourne deux jours, durant lesquels il visite les villages alentour et reçoit un accueil très hospitalier ( 353 ). Evoquant les marchandises qu’il transporte et l’intérêt qu’ont les Fang à le laisser passer sur leur territoire, il gagne peu à peu la confiance des villageois. Puis il retourne à Lopé, accompagné de Mamiaca et de trente hommes sans arme qui se mettent entièrement sous sa protection. Le 29 avril, impatient de revoir Brazza dans son village, Mamiaca revient le chercher à Lopé. Brazza explique qu’il veut aller plus loin vers l’est et atteindre Booué pour se garantir l’amitié des Shiwa riverains, mais il se heurte au refus de son hôte. Mamiaca lui présente cependant Naaman dont le village, Bingimili, est situé un peu en amont des chutes de Booué. D’âpres pourparlers ne viennent pas à bout des réticences de Naaman et Mamiaca à qui il annonce son intention de remonter le fleuve. Grâce à un discours ferme et dissuasif, Brazza finit par convaincre ses interlocuteurs ( 354 ). Naaman le conduit à Bingimili où il reçoit les égards des villageois et des riverains alentours. Il rentre à Lopé le 20 mai, confiant des bonnes dispositions des Fang envers les Blancs. Il peut maintenant envisager une traversée pacifique du pays tenu par les Shiwa. Lenz profite de ce succès pour s’élancer à son tour vers l’amont. Avec l’appui de chef shiwa, il parvient au-delà de l’embouchure du Lolo où il est de nouveau bloqué par les Shiwa et les Duma ( 355 ).
Fort de son succès, Brazza attend maintenant la collaboration des Duma pour le transport de l’expédition jusqu’à Doumé, dont il veut faire le quartier général des prochaines explorations vers l’est. Le convoi étant toujours bloqué à Lopé, Brazza veut parcourir en éclaireur le pays au plus loin et s’assurer la collaboration des riverains afin d’éviter tous déboires. Mamiaca lui offre alors les services de son neveu Zabouré (Nze Aboghe) dont le village, Coumba-Magilo, situé à une journée de marche (trois kilomètres) en amont du confluent de la Lolo, est le dernier village shiwa sur la rive droite. En amont, la rive est occupée par des villages saké, puis par des villages duma. Le 24 mai, Brazza quitte Lopé, laissant à Marche le commandement du poste de Lopé.
A son tour, Marche qui connaît bien la région de Lopé pour l’avoir parcourue deux ans auparavant, décide d’une excursion de la rive sud, en direction de l’est. Il traverse l’Offoué et visite des villages shiwa où il fait démonstration de son habileté au tir, mais n’obtient pas de guide pour remonter plus loin. Il retourne finalement à Lopé.
Figure 48 : Marche dans un village shiwa (Marche, 1878, p. 388).
Brazza parvient péniblement à Doumé le 29 juin 1876, sillonne pendant près d’un mois le pays duma pour y trouver de nouveaux pagayeurs et des pirogues, Marche quitte Lopé le 28 juillet pour Doumé. Le 1er août, il est rejoint par Ballay qui remonte une partie des bagages. Le 10 août, au délicat passage de la chute de Booué ils obtiennent l’aide des Shiwa qui halent les pirogues au-dessus des rapides.
Figure 49 : Marche à la chute de Booué (Marche, 1878, p. 387).
Ballay et Marche visitent ensuite quelques villages, dont celui qui a tiré sur le docteur Lenz, quelques jours plus tôt, alors que celui-ci, épuisé et abandonné par ses pagayeurs sur la rivière Sébé, décidait de redescendre vers le Gabon ( 356 ). Le 14 août, arrivée au confluent de l’Ivindo, la flottille est hélée par les villageois sur la rive droite. Marche fait alors armer les embarcations et longer la rive gauche par crainte d’une attaque ; il poursuit sa route sans répondre aux désirs des riverains de recevoir sa visite. Le soir même, Marche fait appeler le chef du village en face de l’île où campe le convoi et le convainc d’entrer en bonnes relations avec les Blancs. Le lendemain, peu après leur départ, Marche et Ballay aperçoivent sur la rive cent cinquante guerriers en armes. Leur village est en guerre avec ses voisins et n’a pas connaissance du passage des Blancs, aussi s’attendent-ils à une attaque ( 357 ). Avec sang-froid, les deux Blancs s’isolent du convoi et viennent pacifiquement saluer les villageois, gagnant aussitôt leur confiance ( 358 ). Ils poursuivent leur route sans être inquiétés.
Marche et Ballay arrivent le 17 août devant le village de Zabouré, où ils croisent Brazza qui, n’obtenant pas les pirogues promises par Djoumba, chef shiwa très influent dans la région, et malgré un état de santé précaire, redescend le fleuve. L’expédition parvient finalement en pays duma le 23 août 1876 et installe dès le lendemain son quartier général à Nghémé, à deux jours de pirogue de Doumé. Brazza reste alité pendant deux mois tandis que Ballay prend la tête de l’expédition. Marche explore alors le fleuve pendant près d’un mois à la rencontre des villages mbama et shiwa dont il gagne la confiance, ce qui lui permet de trouver des victuailles pour le ravitaillement de Nghémé. Il s’aventure un peu au-delà du confluent de la Lékey (L’Kailei), dépassant ainsi de 75 km le point atteint par Lenz. Les riverains lui apprennent l’existence des chutes de Poubara, ultime point de navigabilité du fleuve, en aval desquelles débouche du sud-sud-ouest la rivière Lebombi d’où trois jours de marche suffisent pour atteindre le fleuve Congo ( 359 ).
Rétabli de ses fièvres, Brazza quitte Nghémé le 27 octobre 1876 et redescend vers Lopé. Il est à la tête d’un riche convoi de trente-quatre pirogues chargées de produits locaux, sur lesquelles Duma et Kande font embarquer 182 esclaves. Le 2 novembre ils parviennent à Lopé acclamés par les riverains qui comprennent que les relations de commerce peuvent reprendre ( 360 ). Aussitôt les Kande organisent le départ des marchandises vers les Galwa et les Enenga ( 361 ). Quant aux Duma descendus avec Brazza, ils espèrent bientôt remonter les produits occidentaux qu’ils échangent à Lopé.
L’effort opiniâtre de Brazza pour rallier, parfois fermement, les riverains à son projet et réduire l’insécurité sur le fleuve porte donc enfin ses fruits. Les pirogues de l’expédition passent sans être inquiétées et les Fang se montrent désireux d’établir de bonnes relations avec les Blancs. Seuls, quelques chefs regroupés vers le confluent de l’Ivindo, restent irréductibles aux arguments de Brazza et manifestent une méfiance plus ou moins hostile à la présence des Blancs, estimant qu’ils sont les alliés des Kande avec lesquels ils commercent les esclaves ( 362 ). Pour les Fang demeurant entre Lopé jusqu’à l’Offoué, la présence régulière des Blancs, Schültz en 1873, Compiègne et Marche en 1874, jusqu’à Lenz en 1875 et enfin Brazza dès 1876, est la garantie d’un approvisionnement en marchandises européennes pour lesquelles leur attrait grandit. Ils conçoivent aussi parfaitement l’intérêt de participer au commerce en écoulant par l’Ogooué les produits exploitables, notamment le caoutchouc ( 363 ). Enfin, ils se rangent sous l’autorité de Brazza auquel ils demandent le règlement de palabres qui les opposent aux Kande ( 364 ).
Malheureusement, la relative tranquillité ne tient qu’à cette seule présence des Blancs. Kande et Duma savent parfaitement qu’une fois les Blancs partis, les hostilités reprendront avec les Shiwa qui imposeront un nouveau blocus sur le fleuve ( 365 ). En attendant, la reprise des relations avec l’amont permet d’écouler jusqu’au Gabon des “ stocks ” accumulés depuis longtemps. Du coup, les traitants envisagent de s’installer dans la région de Lopé afin de développer le commerce de l’ivoire et du caoutchouc et d’éviter les intermédiaires coûteux ( 366 ). Les Fang en sont déjà les fournisseurs mais les difficultés du transport par les chemins forestiers en limitent la production. Or, les Kande commencent à leur acheter ces produits et à les écouler par le fleuve jusqu’aux courtiers de l’aval ( 367 ).
En mars 1877, les riverains voient remonter de Lopé, Brazza, à la tête de trente-trois pirogues dont vingt-sept sont montées par des Duma. Ils font route pour Doumé où Ballay a transféré en janvier le quartier général. Inquiets de traverser le pays shiwa, les pagayeurs duma se rangent prudemment derrière le “ leader ” et chantent bruyamment qu’ils accompagnent le Blanc ( 368 ). Aucun incident ne vient perturber le voyage. Les Shiwa fournissent des vivres et Brazza règle les différends qu’ils viennent lui exposer. Doumé est atteint le 31 mars. Le projet de Brazza est à présent de visiter la chute de Poubara et d’explorer le pays teke vers l’est, qui communique avec le bassin du Congo d’après les renseignements recueillis par Marche. Ce dernier, fort affaibli, quitte l’expédition le 15 juin, accompagné de pagayeurs kande qui redescendent chez eux. Il repart pour l’Europe, emportant une somme considérable d’objets ethnographiques collectés tout au long de son périple ( 369 ). Sur son parcours il note le déplacement et l’apparition sur les rives de nouveaux villages shiwa ( 370 ).
Figure 50 : ’Armes et ustensiles’ rapportés par Marche (Marche, 1878, p. 414).
Le 1er juillet 1877, tandis que Brazza reste à Doumé, Ballay part pour Machogo (Massoukou) installer un nouveau campement. Le 22 juillet, Brazza et ses laptots s’élancent à leur tour et parviennent à Machogo le 6 août. Après avoir visité les chutes de Poubara, hautes d’une vingtaine de mètres, il constate l’impossibilité de les franchir ( 371 ).
Figure 51 : Chutes de Poubara
Ballay affirme que Masuku est la limite de la navigabilité de l’Ogooué ( 372 ). Brazza constate que “ ce fleuve n’était pas, comme on l’avait pensé, une grande route permettant de pénétrer par eau au cœur même du continent noir ” ( 373 ). Fidèle à son projet initial, il décide donc de poursuivre vers l’Est à pied, vers le bassin du Congo qui, d’après les observations, coule à quelques jours de marche. Le 11 août, il remonte la Passa. Le 20 août, il arrive au village teke de N’Jabikile qu’il quitte deux jours plus tard, avec l’intention de revenir y installer son nouveau quartier général. Mais le village est attaqué. Le plan est repoussé. L’expédition doit maintenant attendre la fin de la saison des pluies. Elle s’installe pour six longs mois à N’ghemé. En mars 1878, Brazza repart pour le pays teke. Il poursuit en longeant l’Alima jusqu’en pays Apfourou. De là il se procure huit pirogues et descend l’Alima. Il y essuie les tirs des riverains hostiles et pour la première fois doit faire feu pour se dégager ( 374 ). Séparé de Hamon et Ballay qui rentrent à Masuku, Brazza atteint la Licona (Likouaka-Mossaka) le 31 juillet 1878. Mais toutes ses ressources, tant matérielles que physiques, sont épuisées et la saison des pluies approche. Le 11 août, il décide d’abandonner sa route ( 375 ). Le 9 septembre 1878, Brazza retrouve Hamon et Ballay à Masuku. Pressés par une santé éprouvée et les fortes pluies, ils choisissent de rentrer au plus vite en redescendant l’Ogooué. Sur le chemin du retour, malgré l’apparente prospérité de Doumé et la présence de Kande chez les Duma, Brazza doit constater que la tranquillité du fleuve n’est pas garantie. Kande et Shiwa sont toujours ennemis et les convois sont attaqués ( 376 ). En revanche, les Fang se montrent toujours parfaitement amicaux et coopératifs avec les Blancs ( 377 ). Le 6 novembre 1878, les explorateurs sont de retour au Gabon avec une seule intention : reprendre la course vers le Congo ( 378 ).
La situation de l’Ogooué que Brazza relève dans ses notes est identique à celle décrite une vingtaine d’années plus tôt dans l’Estuaire. Attirés vers les courtiers qu’ils approvisionnent en ivoire, bois, caoutchouc et produits de chasses et de cueillettes, les Fang disputent les points de contrôle du fleuve et menacent les échanges. Les incidents qui s’y produisent, analogues à ceux connus dans le Komo : vols, rapts et non-respect des échanges, envenimés par le maintien dans la région de la traite des esclaves, ne tardent pas à inquiéter le Commandant du Gabon qui doit maintenant assurer la sécurité d’un territoire trop vaste pour les moyens matériels et humains dont il dispose. Déjà en novembre 1876, les Fang du village de Yonié dans l’Ogooué pillent un canot pour le dépecer de son cuivre ( 379 ). Boitard, qui succède à Clément, ordonne le blocus du fleuve en démonstration de son autorité ( 380 ).
Figure 52 : Vue du Comptoir du Gabon (Griffon, p. 273).
Dans l’Estuaire, la situation n’est pas moins difficile. Durant les trois années que durent l’expédition, les tensions restent vives. Les intérêts du commerce opposent toujours les Fang aux Mpongwe et divisent les clans fang dont les villages plus ou moins récemment installés se chevauchent. Les maisons de commerce, souvent impliquées par leurs négociants dans ces affaires, attendent des réactions fermes de l’autorité du comptoir. En février 1877, des Fang tentent de piller un bâtiment français dans le Komo ( 381 ).
D’une manière générale, Boitard tient les Fang pour responsables des troubles qui apparaissent régulièrement dans l’Estuaire ( 382 ). Mais ayant compris le peu d’effet des expéditions punitives de son prédécesseur, il entend plutôt dissuader les meneurs en les capturant et en les expulsant du territoire ( 383 ). Il demande ainsi l’expulsion pour cinq ans de Boca, chef de Diakoulé pour les délits commis l’an passé ( 384 ). Dans le même temps, il répond favorablement à la nervosité des commerçants en déclarant vouloir “ user de temps en temps d’une mesure de répression énergique ” ( 385 ). Malgré ces résolutions, une goélette de la maison Dubarry est pillée dans le Komo, toujours par des Fang ( 386 ). Les pilleurs se retirent dans des criques uniquement accessibles à marée haute où les bâtiments français ne peuvent les poursuivre. Boitard craint qu’ils en conçoivent un sentiment d’impunité et demande à son ministre davantage de moyens afin que, par la répression et des démonstrations d’autorité, ne se propage ce sentiment criminogène ( 387 ).
Dans cet esprit, Boitard en personne part pour le Moyen-Ogooué au début d’août 1877. Il entend manifester l’autorité de la France auprès des Galwa et Enenga qui au moment de la saison sèche profitent de ce que les vapeurs de la station navale ne peuvent remonter le fleuve pendant les basses-eaux pour attaquer les factoreries et leurs transports. La troupe de Boitard remonte donc le Remboué pour rejoindre ensuite par terre le lac Azingo et de là parvient en pirogue jusqu’au fleuve ( 388 ). L’effet recherché est atteint dans l’Estuaire et dans l’Ogooué. Le deuxième semestre se passe sans heurt. L’inquiétude du commandant s’apaise pour quelques mois ( 389 ).
Le déplacement de Boitard dans l’Ogooué et la politique qu’il mène à l’égard des Fang dans l’Estuaire montrent son souci d’exprimer l’autorité de la France dans ce territoire dont la possession, depuis l’expédition de Brazza, revêt à présent un intérêt stratégique dans la compétition que mènent les puissances européennes en Afrique. Il aura en effet fallu toute l’obstination dans la conduite de son expédition pour que ce jeune explorateur, par l’établissement patient de rapports intelligents avec l’ensemble des populations riveraines, gagnant la confiance des Shiwa, “ ouvre ” enfin le Haut-Ogooué et transcende l’avenir de la colonie quelques mois plus tôt très incertain. Dès août 1877, Marche apporte la certitude de la proximité des bassins de l’Ogooué et du Congo et fait naître des perspectives économiques considérables ( 390 ). Quelques mois plus tard, Brazza confirme la faible distance entre le point extrême de navigabilité de l’Ogooué, vers Nghémé, et les rives de l’Alima, une cinquantaine de milles, franchissables par une route très praticable. Le fleuve gabonais est la voie idéale pour atteindre le Congo, la France possède avec sa colonie du Gabon la clé qui ouvre vers les richesses de l’Afrique centrale ( 391 ).
Ni les désordres qui agitent les rivières, ni les difficultés de la station navale ne sauraient compromettre le nouvel élan qui s’empare de la colonie, dont les conséquences sur l’histoire des Fang sont déterminantes.
Le première conséquence de la mission effectuée par Brazza s’observe à Paris, où, sans partager totalement l’enthousiasme des explorateurs, les cabinets ministériels témoignent d’une certaine effervescence et réfléchissent aux moyens d’une mise en valeur des richesses qui soit plus rationnelle, plus intensive, dépourvue d’obstacle et avec le concours d’une main-d’œuvre bon marché. Les projets d’agriculture, d’élevage et d’exploitation forestière sont à nouveau à l’honneur ( 392 ).
Le projet le plus ambitieux émane du Directeur des Colonies. Il fait étudier la question d’un canal du Remboué à l’Ogooué et d’un canal de la baie de Corisco à l’Estuaire du Gabon ( 393 ).
Inscrit dans le projet d’une route directe vers le Congo, l’avantage d’un canal entre l’Estuaire et l’Ogooué est évident. L’économie locale profiterait en premier de cette réalisation. Les maisons de commerce, dont les bases restent à Libreville et à Glass, n’auraient en effet plus à prendre la mer pour rejoindre les points d’approvisionnement situés dans l’Ogooué et au Fernan Vaz. Elles limiteraient les risques de pillages et autres tourments qui ponctuent les voyages et allègeraient considérablement la charge de la station navale pour la sécurité des rivières ( 394 ). A court terme, les canaux éviteraient donc le départ des maisons de l’Estuaire, qui serait désastreux pour l’économie de la colonie, car ces maisons, principalement Hatton et Cookson et Woermann, contrôlent encore dans des proportions écrasantes le commerce et, grâce à une activité soutenue depuis plusieurs années, elles contribuent largement par les impôts et taxes au produit financier du Gabon ( 395 ). Or, en cette fin de décennie 1870, elles sont déjà tentées de quitter l’Estuaire pour installer leurs comptoirs sur la côte au nord du Gabon, au Cameroun et dans les îles Corisco et Elobey, où la fiscalité est moindre voire inexistante ( 396 ). Déjà le plus célèbre et le plus actif des négociants, Robert Bruce Walker s’est installé à Elobey voici plusieurs années, après avoir quitté le Gabon dans des conditions particulièrement délicates ( 397 ). Il continue néanmoins de parcourir le pays pour relever les marchandises acheminées dans ses factoreries secondaires, dans la Mondah, le Mouni, le Fernan Vaz et l’Ogooué, régions qui ont largement supplanté l’Estuaire du Gabon dans la production d’ivoire, de bois et de caoutchouc.
Depuis les premières heures de la présence occidentale au Gabon, le Mouni écoule les produits exploités dans son bassin intérieur. Les Benga et les Seke tiennent la côte et les rivières, jouant le rôle de courtiers, à l’égal des Mpongwe dans l’Estuaire. Leurs principaux fournisseurs sont alors les Fang que Du Chaillu visite en 1856 à une centaine de kilomètres de la côte. Mais la politique menée par la station navale pour attirer dans l’Estuaire les producteurs Fang empêche le développement du commerce dans le Mouni jusqu’en 1868. Libreville instaure alors une taxe de 4% sur les produits à l’exportation qui décide les maisons de commerce à implanter des factoreries sur la côte nord. Dans un premier temps, les produits qui y parviennent sont exploités dans le bassin de l’Estuaire (Komo, Bokoué, Remboué) mais au lieu d’aboutir à Glass et Libreville, ils remontent la Mondah. Pour parer à cette “ fuite ” de marchandises, Libreville envisage de placer à nouveau sur la Mondah un poste de douane, mais la décision finale appartient à la Métropole ( 398 ).
Pour les villages, l’augmentation du volume des échanges dans la Mondah à destination de la côte nord créé une économie complémentaire à l’approvisionnement des factoreries nouvellement implantées. Pendant une dizaine d’années, le commerce à la côte nord prend de l’ampleur. Au milieu des années 1870, l’épuisement des forêts de l’Estuaire favorise la descente des produits exploités par les Fang dans les forêts du nord.Ils y trouvent “ de vastes régions où l’exploitation du caoutchouc et de l’ébène avait été négligée ” ( 399 ). Les producteurs fang marchent donc vers l’ouest et la mer et s’allient avec les populations locales. D’autres villages s’implantent à proximité. A vingt ans d’intervalle, la migration fang vers la côte nord suit le même processus que celui observé dans l’Estuaire ( 400 ).
Jusqu’aux premières heures de la période coloniale, l’Ogooué est resté le principal pourvoyeur d’esclaves de la région. Les produits exploités pour l’exportation ne sont sortis de ses forêts en quantité croissante qu’à la faveur de l’installation de factoreries dans la région d’Adanlinanlongo dans les années 1860. Sous exploitées, les forêts regorgent des richesses qui garantissent les meilleurs bénéfices, au premier rang desquels le caoutchouc ( 401 ). Par la fréquentation régulière de ses rives et de ses populations pendant près de quatre ans, par ses besoins en matériels, en nourriture et en hommes, par la relative sécurité qu’elle apporte sur le fleuve, du moins le temps de sa présence, et par l’encouragement à la reprise des échanges entre le moyen et le haut-fleuve, la première expédition de Brazza est à l’origine d’une vitalité économique que l’Ogooué n’avait pas connu depuis les “ grandes heures ” de la traite négrière.
Producteurs de caoutchouc, les Fang écoulent les boules de sève vers l’Océan par l’intermédiaire des riverains. Ils reçoivent en échange des fusils et des “ pacotilles ” et cherchent à s’installer au plus près des courtiers à qui ils fournissent également de la viande, entre autres produits de subsistance. Déjà observée par Marche entre 1875 et 1877, l’apparition de nombreux villages fang sur les rives du fleuve se confirme dès 1878 ( 402 ).
Figure 53 : Village fang (Marche, 1878, p. 413).
En décembre 1878, un traitant sénégalais fait un séjour d’un mois chez les Kande. En avril 1879, deux anciens laptots de Brazza démobilisés se mettent au service d’un traitant sénégalais, Boubou Ndiaye qui installe à Lopé une factorerie pour le compte de la maison Woermann. Il s’approprie les cases construites par la première mission Brazza et y fait un commerce important de caoutchouc et d’ivoire ( 403 ).
Le commerce des esclaves n’a pas complètement cessé. Les populations de l’Ogooué, notamment les Fang, sont encore victimes de rafles. Mais la présence française interdit de les vendre par le fleuve. Les convois les expédient vers la côte congolaise où les Portugais poursuivent la traite à destination de Sao Tomé et du Brésil ( 404 ) .
Figure 54 : Factorerie (Marche, 1878, p. 411).
Dans l’Estuaire, quarante ans d’exploitation intensive ont épuisé les forêts du Komo jusqu’au lac Azingo, ainsi que du Remboué au Bokoué. L’ivoire est maintenant très rare ( 405 ). L’essor apporté par le caoutchouc dans les années 1850 s’éteint. Les lianes dont est tirée la sève ont été coupées plutôt que saignées. La conséquence est immédiate : mal exploité, le caoutchouc s’épuise à son tour ( 406 ). Les producteurs tentent de conserver leurs revenus en trompant les négociants sur le poids des boules de caoutchouc en y introduisant des pierres, ou sur leur qualité en mélangeant d’autres sèves ( 407 ).
Toute l’économie de la région s’en trouve affectée. Les marchandises qui parviennent dans l’Estuaire proviennent de secteurs de moins en moins accessibles et de plus en plus éloignés, Ogooué, Abanga et Okano. Mais les quantités sont moindres. Les exploitants cessent de s’avancer vers les rivières de l’Estuaire et s’orientent maintenant vers la côte nord et l’Ogooué pour vendre directement leurs produits aux villages qui traitent avec les factoreries locales. Du coup, la pression fang dans l’Estuaire diminue. Les villages fang n’y ont pas progressé depuis une dizaine d’années ( 408 ). L’évolution ethnique que connaît l’Estuaire depuis plus de trente ans est en passe de se stabiliser.
La plupart des grands villages sont implantés de manière durable ( 409 ). Les Fang sont maintenant établis dans l’ensemble des rivières du bassin : Komo, Bokoué, Remboué, Mbilagone sur la rive gauche et Assengo, Rogolié et Ikoy sur la rive droite. En une vingtaine d’années, ils semblent avoir totalement assimilé les populations autochtones ( 410 ). De leur côté, les Mpongwe, bien qu’ayant perdu une part très importante de leur territoire initial et leur figure la plus illustre (le Roi Denis meurt le 9 mai 1876), continuent de régner sur les villages les plus proches de Libreville. Les anciens villages de Denis, Quaben, Louis et surtout Glass, peuvent encore compter sur les liens étroits, historiques, politiques et économiques qui les unissent à la Colonie. En revanche, dans l’intérieur des terres, à quelques kilomètres à peine de Libreville, les villages fang sont solidement implantés.
La domination ethnique des Fang dans l’Estuaire ne garantit pas pour autant la sécurité des rivières. Même restreinte, l’activité commerciale génère autant d’insécurité qu’auparavant. Certes les Fang se sont substitués aux Mpongwe pour le courtage des marchandises mais l’absence de lien entre les différents clans favorise les conflits entre villages, lesquels continuent de s’opposer aux Mpongwe qui, pour beaucoup, ont troqué leur activité de courtage pour se retrouver, aux côtés des Sénégalais et autres Ouest Africains, négociants attitrés des maisons de commerce ( 411 ). Les mêmes vols, rapts, pillages, attaques et autres blocus continuent d’agrémenter dans les rivières de l’Estuaire ( 412 ).
L’hypothèque de l’insécurité pèse lourdement sur l’avenir de la colonie ( 413 ). Le nombre des Fang et leur vigueur inquiètent ( 414 ). Or, le développement économique demande une main-d’œuvre docile et robuste. Devant l’incapacité des populations côtières à travailler ( 415 ), et depuis les premières réserves de Braouezec et Griffon du Bellay, Libreville reste parfaitement consciente des difficultés à utiliser la vitalité et l’aptitude physique d’un “ peuple ” si remuant ( 416 ).
Après avoir envisagé trente ans plus tôt l’installation d’esclaves libérés pour constituer le noyau d’une population dynamique et entreprenante, la solution est une nouvelle fois recherchée hors de la Colonie. Quatre mois après sa nomination à la tête de la station navale, le Commandant Mottez rend au Ministre son rapport d’inspection générale. Son point de vue est définitif : l’exploitation des ressources naturelles ne peut se faire avec les populations locales inaptes et insoumises ( 417 ). Il soumet l’idée “ d’attirer une émigration volontaire de Chinois […] au Gabon qui changerait la face de ce pays-ci et en ferait un des plus riches marchés du monde […]. Les Chinois [qui] sont plus résistants pourraient fort bien exploiter les richesses du sol de cet immense pays…” ( 418 ).
Si l’apparition dans les rivières de bâtiments de la station navale est trop souvent synonyme de châtiments et d’incendies de village, à l’inverse, les déplacements à Libreville de chefs fang, de plus en plus réguliers, rassurent les autorités. Ils viennent vendre leurs produits ou réclamer la justice de la Colonie. Lors de ces visites, ils continuent de recevoir des cadeaux, pratique séculaire destinée à encourager leurs pairs récalcitrants à les imiter. Ainsi l’administration se réjouit tout autant de la bonne confiance entretenue que de les voir contracter des habitudes occidentales ( 419 ). Au cours de ces contacts, les Fang ne manquent pas, à leur tour, de demander la présence plus régulière des Blancs dans les rivières, mais les faibles moyens dont elle dispose empêchent la station navale d’accéder à cette demande.
Les Fang trouvent auprès des missionnaires une oreille attentive à leur demande. Shoké, chef de Donguila, situé sur la rive droite de l’Estuaire, face à l’embouchure du Remboué, rend visite à la mission catholique Sainte-Marie de Libreville le 25 mars 1878 et obtient de Mgr le Berre la création d’une mission sur ses terres. La construction de la mission Saint-Paul de Donguila démarre en juin 1879 sous la direction du père missionnaire Delorme. Une maison, une église, puis une école et des ateliers sont construits. Le Père Delorme n’y est présent que quinze jours par mois, laissant la responsabilité de la mission à un catéchiste.
La mission entretient de bons rapports avec les villages alentour. Ils acceptent de participer aux travaux de construction et aux travaux agricoles et s’organisent pour lui livrer à tour de rôle la nourriture (manioc, bananes et viande). Les Fang paraissent ouverts aux idées religieuses des Blancs et envoient volontiers leurs enfants à l’école ( 420 ). En six mois, l’implantation de la mission de Donguila est une réussite. A la fin de 1879, soixante-cinq enfants fréquentent l’école et le 10 novembre, le premier mariage chrétien est célébré ( 421 ).
L’administration de Libreville ne peut que se réjouir de l’évangélisation des Fang et de ses résultats encourageants pour l’avenir de la Colonie ( 422 ). La mission de Donguila est un relais idéal pour sa politique auprès des Fang ( 423 ). Il s’agit d’inculquer, en particulier par l’éducation des enfants, les valeurs occidentales aux futurs partenaires de la colonie ( 424 ).
L’expérience positive de Donguila amène les missionnaires du Saint Esprit à fonder en 1880 une nouvelle mission, cette fois dans l’intérieur du Gabon. L’endroit n’est pas choisi par hasard. La mission, tenue par le RP Bichet s’implante sur l’île de Lambaréné, en territoire enenga. Elle se trouve au milieu du cercle d’échange Alégouma, Ilemba-Réni, Adanlinanlongo, où Hatton et Cookson et Woermann dominent le commerce ( 425 ). Les maisons ne tardent d’ailleurs pas à déménager leurs factoreries sur l’île ( 426 ). Peu de temps après, une mission protestante vient également s’y implanter ( 427 ). La région du Moyen-Ogooué devient un centre important pour la Colonie. Depuis la première expédition de Brazza, elle est la porte qui ouvre sur l’Afrique Centrale et sur le plan économique elle devient la première région d’exploitation des produits pour l’exportation. Le fleuve Ogooué devient l’artère vitale du Gabon vers laquelle les Fang continuent de progresser. La seconde mission de Brazza contribue à encourager ce mouvement en même temps qu’elle modifie les équilibres régionaux.
Quittant Liverpool le 27 décembre 1879, Brazza revient au Gabon en février 1880 pour une seconde mission. Officiellement il est chargé par le Comité français de l’Association Internationale Africaine de fonder en Afrique équatoriale deux stations “ hospitalières et scientifiques ”, l’une occidentale, l’autre orientale ( 428 ). Son choix est libre mais il compte bien reprendre sa route abandonnée quelques mois auparavant. Il veut remonter l’Ogooué, marcher depuis la Passa à travers les plateaux teke, descendre l’Alima, dont le cours lui fut barré par les Apfourou lors de sa première expédition, et atteindre en moins de huit mois le Congo dans la région du Pool, vaste étendue d’eau en amont des rapides que Stanley a découvert lors de sa récente expédition alors qu’il descendait le fleuve ( 429 ).
Brazza doit faire très vite, car, bien qu’il n’en ait pas reçu le mandat officiel ni l’assurance d’être suivi par ses supérieurs qui ne lui offrent aucune garantie, il double sa mission d’une entreprise beaucoup plus stratégique : il veut, au nom de la France, prendre possession des rives du Congo avant Stanley ( 430 ). Le Gallois, qui agit pour le compte du roi des Belges, Léopold II, est parti depuis plusieurs mois. Arrivé à Banane, à l’embouchure du Congo, le 31 août 1879, il a choisi de remonter le fleuve en affrontant les rapides. Il est officiellement mandaté par le Comité d’études du Congo de l’Association Internationale Africaine pour étudier les moyens d’établir une voie ferrée depuis l’Océan jusqu’à la région du Pool. Au-delà s’ouvre le cœur du continent grâce au bassin du Congo qui compte plus de 5 000 kilomètres de voies navigables. Le Pool est donc le but ultime après lequel les explorateurs doivent lancer des petits vapeurs qu’ils auront acheminés depuis l’Atlantique en pièces détachées, offrant ainsi à leur nation les richesses considérables de l’Afrique centrale. L’enjeu colonial est immense ( 431 ).
En plus du choix de la route, les deux missions s’opposent en de nombreux points. Brutal et autoritaire, Stanley dispose de crédits illimités. Il emporte avec lui cinq vapeurs en pièces détachées, imposant une caravane à la mesure de son tempérament ( 432 ). Brazza n’a que peu de moyens. Il s’en remet aux bons rapports qu’il a établis avec les populations de l’Ogooué lors de sa première exploration pour les amener à participer à sa mission et conduire dans un premier temps une équipe aussi légère que rapide vers le Congo. Il compte payer les pagayeurs et les porteurs en bons contre des marchandises qu’ils devront retirer dans les factoreries de l’Ogooué. Il lui faut emporter le strict nécessaire en hommes, marchandises, appareils de physiques et armes. Brazza prévoit que, pendant qu’il court jusqu’au Pool, le médecin Ballay, camarade de sa première mission, fait construire les canots en France et prépare le reste de la mission. Il doit arriver en juin 1880 à Lambaréné avec l’enseigne de vaisseau Mizon qui devra occuper la première station fondée. Les enjeux politiques ne s’inscrivant pas dans la mission qu’il a reçu du Comité, il ne dispose pas des moyens suffisants. Aussi, la station navale de Libreville est-elle mise à contribution pour lui fournir l’assistance humaine et matérielle. Cependant, manquant cruellement de moyens humains et les soldats du fort n’étant pas relevés à temps, le commandant du Gabon demande à Brazza de ne pas choisir parmi ses laptots de la garnison, mais plutôt de choisir des soldats libérés, qui ont achevé leur service.
Dans ce climat très tendu, Brazza constitue en dix-neuf jours une petite troupe composée de Hamon, entre-temps passé second maître de manœuvre, de l’élève mécanicien Michaud, du gabier-matelot de première classe Noguez, de cinq interprètes gabonais et dix laptots en fin de service. Il quitte Libreville le 9 mars pour rejoindre Lambaréné le 14 mars 1880. Remontant le fleuve, il note la présence de factoreries nouvelles. Schultze en contrôle deux, l’une devant l’île de Ningué Saka après Zora Cotcho, l’autre à Angolaké, après Samkita en face de laquelle se trouve l’important village fang de Issemé, avec ses grandes plantations de tabac et pistache (arachide ?). Après Samkita, à Bolanda, une mission protestante a été tentée. Elle semble abandonnée. D’une manière générale, la rive droite est occupée par les Fang, la rive gauche par les Kele ( 433 ).
Elaboré dans l’urgence, le plan de Brazza est vite contrarié par des difficultés nombreuses. La mission prend alors une dimension fâcheuse pour la tranquillité du fleuve.
Arrivé à Lopé le 7 avril 1880, Brazza doit régler un premier problème. Le commerce de Boubou Ndiaye est florissant. Il écoule une production considérable de caoutchouc que lui vendent les Shiwa. Il a ouvert une seconde factorerie à Achouka et a à présent sous ses ordres quatre sous-traitants et un charpentier sénégalais, huit sous traitants et quatre interprètes gabonais. Mais les querelles n’ont pas tardé à surgir et les pires méfaits sont commis à l’encontre des Shiwa ( 434 ). En représailles, les Shiwa n’ont pas tardé à fermer le passage aux pirogues, entravant ainsi le commerce à peine réouvert. Brazza doit convaincre les Shiwa de permettre le passage aux Galwa et Enenga qui composent sa troupe, en qui ils voient les alliés des traitants. Il organise le 15 avril un grand palabre réunissant plusieurs grands chefs riverains, kande, enenga et shiwa, à qui il fait promettre solennellement de garantir la sécurité des pirogues que la mission envoie sur le fleuve depuis Lambaréné jusqu’à la Passa. Pour s’assurer de leur parole, il scelle l’accord en offrant des bons à retirer en marchandises aux factoreries de Boubou Ndiaye ( 435 ).
Brazza ne rétablit pas pour autant la totale liberté de circulation sur le haut fleuve. Il a un autre souci. Il cherche à éviter le lent et pénible recrutement de pagayeurs dans chaque ethnie traversée. Pour cela il veut s’assurer le monopole des pirogues et organiser un transport rapide sur le fleuve mené d’un bout à l’autre par les Kande et les Duma depuis Lambaréné jusqu’à Nghémé. Il lui faut d’ailleurs très rapidement rassembler un convoi en vue de ramener Ballay et le premier canot à vapeur jusqu’à Poubara. Or, depuis le nouveau blocus des Shiwa, les Duma n’entendent pas descendre aussi loin que Lambaréné. Ils veulent profiter des voyages de la mission pour reprendre les échanges avec les Kande, leurs traditionnels interlocuteurs. Brazza s’y oppose. Il veut de son côté réorganiser le commerce en supprimant les intermédiaires et faire des factoreries les seules dépositaires des marchandises d’importation. Contrarié dans ses projets, Brazza fait appel au shiwa Zaboure, connu depuis la première mission, pour que les Shiwa poursuivent le blocus du fleuve et interdisent les relations entre Kande et Duma ( 436 ). Au prix d’une fermeté que n’aurait pas condamnée Stanley, Brazza obtient finalement des Duma des pirogues et des pagayeurs pour poursuivre son projet ( 437 ).
Détruisant ainsi les privilèges d’intermédiaires des Kande et réorganisant le recrutement des pagayeurs, Brazza déstabilise profondément l’économie de la région. Il laisse un fort ressentiment tant auprès des riverains qu’auprès des agents de Boubou Ndiaye qui comptaient sur une réouverture du fleuve pour amplifier leurs activités. Quant aux villages situés entre Lopé et Lambaréné, ils verront passer les pirogues sans plus vendre occasionnellement que des vivres. Ils ne fourniront plus de pagayeurs. Leurs revenus d’intermédiaires en seront affectés.
Le 29 avril, Brazza quitte Achouka pour le haut-fleuve à la tête d’une flottille armée de Kande et d’Enenga. Traversant le pays shiwa, il constate l’extrême fébrilité des riverains : ils sont prêts à attaquer les convois mais se ravisent devant la présence d’européens ou de sénégalais ( 438 ). Aussi indique-t-il les mesures à prendre pour s’attirer la bienveillance des Shiwa ( 439 ).
Le 10 juin, la troupe atteint Nghémé “ point [sur l’Ogooué] le plus voisin du Congo qui peut être mis en communication par eau avec l’Atlantique ” ( 440 ). Le 13, Brazza y achète trois villages et fonde la première station. Elle doit servir de relais à l’expédition où les canots seront remontés. Le commandement de la station est confié à Noguez. Grâce à la collaboration des Duma, Brazza rassemble une flottille pour que Michaud descende chercher à Lambaréné le reste de la mission qu’il attend courant juin. Mais ni Ballay et ses vapeurs, ni Mizon qui doit relever Noguez, ne sont arrivés.
Le 25 juin, malgré une santé sérieusement entamée et un moral atteint par le retard que prend en Europe la construction des vapeurs, Brazza quitte Ngheme pour le Congo avec seulement treize hommes dont cinq laptots. Il devance ainsi la saison des pluies. Traversant les quelque sept cents kilomètres qui séparent les deux fleuves, l’expédition arrive à la fin août sur les rives du Congo en amont du Pool. Le 28 août, Brazza se rend à Mbé chez le roi Makoko, dont la puissance politique s’étend sur toute la région teke. En signe d’amitié, Makoko accorde à Brazza l’installation d’une station française sur ses terres. Brazza choisit d’établir cette possession sur la rive droite du Pool. Après avoir séjourné longuement chez le roi, Brazza descend le Congo et atteint le lac Ntamo (Pool). Au nom de la France, il y signe le 3 octobre 1880 avec les vassaux de Makoko un traité d’amitié et de protectorat et fonde la seconde station française à Ntambo ( 441 ). Il distribue ensuite aux villages des deux rives quantité de drapeaux tricolores en signe de protection. Sa mission est pleinement accomplie ( 442 ). Brazza confie la station au sergent sénégalais Malamine, secondé de deux matelots, jusqu’au retour de l’expédition et la relève, prévus dans les semaines qui suivent.
Devant regagner le Gabon, Brazza choisit d’explorer une voie parallèle au Congo qui traverse la région de plateaux et permettrait de ravitailler directement la station de Ntamo depuis l’océan. Mais il se heurte à l’hostilité des populations qui l’empêchent de mener à bien son étude ( 443 ). Il quitte alors la région et repart pour le Congo. Le 10 novembre, Brazza atteint Dambi Mbongo où il est reçu par Stanley qui a installé un poste avancé ( 444 ). Poursuivant sa descente, Brazza atteint Vivi, premier poste de Stanley sur la première cataracte. Il y embarque sur un vapeur qui l’emmène finalement à Libreville le 16 décembre 1880. Il retient de son périple que la route la plus rapide vers le Stanley Pool reste la voie de l’Ogooué, en attendant qu’une voie de chemin de fer soit construite depuis la côte ( 445 ).
A Libreville une cruelle désillusion attend Brazza : ni les hommes ni le matériel ne sont arrivés. Dépité, il craint l’abandon du poste de Ntamo, mais assumant pleinement ses responsabilités, il décide donc, dès le lendemain de repartir soutenir Noguez et Malamine. Après avoir rassemblé le matériel prochainement nécessaire à Mizon, il part en compagnie du quartier maître Guiral et d’Amiel et rejoint à Lambaréné Michaud qui est descendu pour la troisième fois de Ngheme. Brazza entrepose le matériel dans la factorerie d’Hatton et Cookson, tenue par Jobert, et remonte le fleuve. Puis il installe sur l’île de Ndjolé un camp provisoire construit par les riverains fang et kele, qui doit servir au dépôt des marchandises de Ballay ( 446 ). Il arrive finalement le 8 avril 1881 à Franceville, où il doit se remettre d’une affreuse blessure au pied ( 447 ).
La première caravane que conduit Michaud vers Lambaréné en juillet 1880 ne compte pas moins de quarante-quatre pirogues montées par sept-cent-soixante-neuf porteurs et pagayeurs du Haut-Ogooué, Kande, Duma, Shébo et Aouangi accompagnés par les principaux chefs shiwa et duma. Ainsi, pour la première fois et conformément aux vœux de Brazza, les populations du haut-fleuve visitent les factoreries du Moyen-Ogooué ( 448 ). Les nécessités matérielles d’un tel convoi favorisent l’économie du fleuve ne serait-ce que pour nourrir l’équipage. Les différentes haltes permettent par ailleurs de commercer avec les villages. Mais les principaux bénéficiaires de cette effervescence sont sans conteste les factoreries, largement sollicitées par la seconde mission Brazza. Comme prévus, les pagayeurs et les porteurs sont payés en bons à échanger contre des marchandises auprès des traitants de Lambaréné. Tout aussi encouragés par la présence permanente des Blancs sur le fleuve depuis les missionnaires de Lambaréné jusqu’à la station de Franceville, les traitants poussent l’implantation de nouvelles factoreries en amont, pour atteindre finalement Booué. La seconde mission Brazza bouleverse l’équilibre traditionnel du fleuve.
Or, quand Michaud parvient à Lambaréné, ni Ballay, ni Mizon, ni les canots, ni les marchandises ne sont arrivés. Le déplacement est donc totalement vain et très coûteux puisque avant de remonter, Michaud doit patienter plusieurs jours jusqu’au retour du courrier du Gabon. Les jours d’astreinte et d’inactivité se multiplient, L’incompréhension gagne l’équipage. L’autre difficulté est que Michaud se trouve sans aucune marchandise pour payer les hommes. Il est donc contraint d’engager des dettes au nom de Brazza auprès des factoreries pour payer une partie du salaire ( 449 ). Les factoreries se réjouissent de la forte demande qui les autorise à faire grimper les prix. L’équipage est mécontent de n’avoir pas été payé intégralement ( 450 ). Le problème le plus sérieux réside dans le fait que les Enenga et les Galwa ont accordé aux hommes de Michaud des avances considérables pour l’achat d’esclaves. Or, Brazza n’entend pas permettre la reprise de la traite dans l’Ogooué. Shiwa, Kande et Duma ont donc contracté des dettes qu’ils ne pourront pas honorer ( 451 ). Pour comble, fin juillet, la flottille remonte sur Franceville à vide.
En décembre 1880, Michaud descend pour la seconde fois l’Ogooué avec les mêmes chefs et douze pirogues, toujours en vain. Le même mois, Michaud conduit pour un troisième convoi à Lambaréné. Il y croise Brazza qui remonte vers Franceville. Michaud et les chefs de l’Ogooué s’embarquent à bord du vapeur de la maison Schulze pour le Gabon qu’ils atteignent le 30 décembre 1880. Pendant la dizaine de jours que dure leur visite au Gabon, les chefs reçoivent les encouragements du Commandant du Gabon à s’engager dans la collaboration avec les Français, en vue de développer la station du Haut-Ogooué à l’identique de Libreville ( 452 ).
A Franceville cependant, les chefs loccaux commencent à perdre patience et s’interrogent quant à leur collaboration avec les Blancs ( 453 ). Vers Booué, les producteurs de caoutchouc attendent que leur production soit achetée par des commerçants dont Brazza avait annoncé l’arrivée mais qui tardent ( 454 ). Quant aux nécessités du transport, Brazza les mobilise des hommes contre leur gré ( 455 ).
Mettant à profit les avantages que leur confère la mission de Brazza, bien malgré lui, les traitants engagent des actions de force envers les riverains. Pour la plupart, ces traitants sont des laptots sénégalais libérés de leur service dans l’Ogooué et ont choisi de rester au Gabon plutôt que de rentrer chez eux. En gage des avances concédées aux producteurs, ces marchands, au premier rang desquels Boubou Ndiaye, font des prisonniers lesquels redoutent d’être réduits en esclavage ( 456 ). Brazza tente de s’opposer à cette pratique qui génère au plus haut point l’insécurité dans le fleuve, en vain ( 457 ). Le commandant particulier du Gabon manifeste également son inquiétude à sa hiérarchie et dénonce les pratiques violentes des anciens laptots. Commandant en chef de la division navale de l’Atlantique sud, Grivel interdit l’installation des laptots libérés en ordonnant leur rapatriement vers le Sénégal ( 458 ).
De son côté, Michaud doit régler une affaire où les Fang, en représailles, ont capturé à leur tour un homme de Boubou Ndiaye. Ils promettent de le garder autant de temps que leur camarade a été détenu chez le traitant ( 459 ). Le règlement de cette affaire passe par une démonstration de force de la part de Brazza ( 460 ).
Cet usage de la force, pourtant parcimonieux chez Brazza, de la force montre combien la situation a évolué depuis son premier voyage sur l’Ogooué. La hausse des prix, les enjeux économiques radicalisent les positions des différents protagonistes, en même temps que les conditions de circulation et d’échanges imposées par la seconde mission, ainsi que son absence de coordination portent les germes d’une dégradation de l’état du fleuve. L’inquiétude est d’autant plus forte que les difficultés s’accumulent : Brazza ne parvient pas à obtenir rapidement la relève de Noguez à Franceville pour y asseoir définitivement la présence française et l’autorité coloniale. Il n’obtient nulle aide de Libreville qui n’a d’ailleurs pas les moyens de l’assister dans une entreprise que beaucoup estime insensée et égocentrique ( 461 ). La station navale craint à juste titre un embrasement dans cette nouvelle région qu’elle domine théoriquement mais qui reste dans la pratique hors d’atteinte de toute répression. D’autant plus qu’autour de Libreville, la situation politique des rivières est également tendue.
Dans l’Estuaire, la visite régulière des bâtiments de la station permet généralement de régler les conflits ( 462 ). Mais parfois les difficultés matérielles espacent ces visites et les plaignants cherchent à se rendre justice. Par crainte d’une contamination des rivières, le Commandant dépêche alors un navire afin d’obtenir la soumission du village coupable. En cas de refus, le village est brûlé. Ainsi en juillet 1880, Boistet part dans le Remboué soumettre trois villages fang pillards, Diaboura, Afo et Diakoulé, déjà brûlé quatre ans auparavant et reconstruit malgré l’interdiction qui lui en fut faite. Diakoulé est de nouveau brûlé, de même que Diaboura. Seul Afo, s’est soumis. “ Il ne lui a été fait aucun mal ”. Consciente de ses lacunes et de ses conséquences dramatiques, Libreville instaure une tournée mensuelle du Marabout pour recevoir les plaintes des villages et apaiser au plus vite les tensions ( 463 ). Les affaires sont ainsi réglées rapidement. Elles mettent souvent en lumière les pratiques les plus douteuses des agents de commerce, contre lesquels Libreville n’hésite pas à se montrer ferme ( 464 ). La situation s’apaise et aucune affaire sérieuse n’est à déplorer pendant le premier semestre de 1881 ( 465 ).
La mise en place d’une justice efficace est d’autant plus importante dans l’Estuaire que le nombre de Fang ne cesse de s’accroître. Ils sont 5 000 dans le Remboué ( 466 ), et leurs villages ne sont plus qu’à 8 ou 9 milles de Libreville ( 467 ). Or malgré plusieurs décennies de contacts réguliers, les Fang sont toujours considérés comme des hommes sortant de la forêts ( 468 ). La fréquentation de la mission de Donguila ne parvient pas à libérer la vision des occidentaux du prisme des préjugés anciens ( 469 ). Aussi, bien qu’ils ne craignent pas leur arrivée au Gabon, ils ne voient en eux que l’indispensable main-d’œuvre à la mise en valeur de la colonie ( 470 ). Ils ne sont plus les partenaires privilégiés de l’avenir du Gabon ( 471 ).
Quand Brazza rejoint Franceville en avril 1881, il trouve la station agrandie, confortée et améliorée par les travaux et l’énergie de Noguez qui l’a transformée en relais hospitalier, apte à recevoir les convois vers le Congo, conformément aux projets initiaux. Hangars, jardins et élevages sont réalisés. Sa blessure au pied lui impose un repos total. Déjà contrarié par le sort, Brazza voit Noguez mourir d’un accès “ bilieux ” dans la nuit du 8 au 9 mai 1881. Il s’en trouve encore plus démuni ( 472 ). Après deux mois d’inactivité, Brazza travaille à l’ouverture d’une route entre Franceville et l’Alima, d’une longueur de cent vingt kilomètres et à l’organisation du transport des marchandises. Il fonde un poste à Diélé sur l’Alima.
L’activité qu’il déploie pour contrer les soucis le détourne des rapports avec Libreville qui reste sans nouvelle de lui depuis janvier 1881 ( 473 ). Elle s’inquiète du sort du poste de N’Tamo et de la représentation de la France sur le Congo. Or le 27 juillet 1881, Stanley, remontant le Congo, atteint N’Tamo qu’il veut soumettre au drapeau belge. Malamine l’en dissuade fermement avec l’appui des populations locales. Stanley traverse le fleuve et s’installe dans le village de Kinshasa où il fonde Léopoldville en décembre 1881 ( 474 ). Avant de quitter la région, Stanley retrouve une certaine influence auprès des chefs locaux en distribuant de maigres cadeaux ( 475 ). Il promet de rétablir sa prééminence sur Ntamo si Brazza n’intervient pas rapidement. Libreville s’inquiète du contrôle du commerce par les Anglais sur toute la côte occidentale de l’Afrique et au Gabon en particulier, et devant les agitations anglaises et portugaises autour du Congo ( 476 ). Elle encourage l’entreprise du Père Carie, préfet apostolique du Congo qui a envoyé en août 1881 l’audacieux R. P. Augouard de Landana, fonder une mission catholique à Ntamo. Il serait alors le résident et représentant officiel de la France ( 477 ). Augouard revient à Landana en septembre et donne enfin des nouvelles de Brazza.
En juin 1881, Mizon et Ballay débarquent enfin au Gabon ( 478 ). Mais les chaloupes à vapeur sont pour le moment hors d’usage, leur chaudière est défectueuse. Ballay attend des pièces d’Europe pour les réparer. Quant à Mizon, après une mission dans le moyen-Ogooué, il arrive le 27 septembre 1881 à Franceville. Malade, miné par la tournure qu’a pris sa mission, Brazza est occupé à l’aménagement de la route vers l’Alima. Il ne rejoint Mizon que le 19 octobre suivant. Soulagé de la relève de Mizon à la station de Franceville, et considérant sa responsabilité entière dans la fondation de Ntamo, Brazza veut au plus vite ravitailler Malamine à Ntamo. Mizon s’y oppose et refuse de lui confier des marchandises ( 479 ). Il n’entend pas dépasser le cadre strict de sa mission qui l’affecte au commandement de Franceville et au maintien de Ntamo en annexe de la première ( 480 ). Aux inquiétudes, aux souffrances, aux hésitations du Comité s’ajoute l’amertume d’être placé sous l’autorité de Ballay et Mizon ( 481 ). Brazza quitte fin janvier 1882 Franceville avec l’idée de reprendre l’exploration du bassin du Niari à la recherche d’une route directe vers l’Atlantique. Le 17 avril 1882, il atteint la mission catholique française de Landana sur la côte ( 482 ). Il est alors convaincu que la voie la plus sûre pour atteindre N’Tamo est bien la vallée du Niari où il faut construire une voie ferrée. En attendant, l’Ogooué reste la voie qui conduit vers le centre de l’Afrique.
Brazza rentre en France le 7 juin 1882. Il est accueilli en héros national. Il remet son rapport en août 1882 ( 483 ). Le Parlement ratifie le Traité Makoko le 30 novembre 1882.
A son arrivée à Franceville en octobre 1881, Mizon rapporte des informations inquiétantes de l’Ogooué où la sécurité est sérieusement menacée par des affaires qui risquent de compromettre cinq années d’efforts et de pacification. En attendant que Ballay rassemble le matériel pour Franceville, ses hommes stationnent en novembre-décembre 1881 dans une ancienne factorerie à proximité de Lambaréné. L’inaction les conduit à de nouveaux actes de brigandage, des pillages, des destructions et des menaces de mort contre leurs propres supérieurs. En octobre, Sulima, le traitant sénégalais de la factorerie de Samkita est assassiné par des Cama. Ses magasins sont pillés par des Kele ( 484 ). Consciente de l’intérêt d’y maintenir l’ordre, Libreville envoie Mizon rétablir le calme. Arrivé sur le Marabout le 13 décembre 1881 à Lambaréné, il visite les deux missionnaires catholiques et entend les palabres relatifs à ces actes. Cinq laptots de Ballay sont fait prisonniers ( 485 ).
Dans le même temps, les agissements des traitants dans l’Okanda ne cessent pas. Excédés, les Shiwa ont fermé la chute de Booué. Les traitants réclament l’aide de la station de Franceville pour forcer le barrage et ouvrir le haut-fleuve. Brazza et Mizon refusent et donnent ordre aux Shiwa de maintenir la fermeture et d’arrêter les pirogues qui s’y risqueraient, et ce jusqu’aux nouvelles instructions du Commandant de Libreville. L’enjeu est d’asseoir la situation de Franceville sans déstabiliser l’équilibre du haut-fleuve ( 486 ).
L’autre aspect de la mission de Mizon est de remonter l’Ogooué aussi haut que le permet le tirant d’eau du Marabout. Le 19 décembre, il plante le drapeau français sur l’île de Ndjolé à l’emplacement des cases construites par Brazza quelques mois plus tôt et depuis tombées en ruine. De sa remontée, Mizon confirme le rapport de Mottez d’avril 1881. “ Les Fang y affluent pour commercer ” avec les Blancs ( 487 ). Ils s’installent au milieu des Kele dont le nombre diminue et possèdent de grands villages, dont celui de Beloubo, devant Zora Cotcho, qui “ est certainement une des plus grandes agglomérations d’habitants de ce pays. Le village, composé de 3 groupes d’habitations, a plus de 2 kilomètres de longueur ”. D’autres dominent stratégiquement les rives (village sur une butte, près du lac Menguègn, en face de Dolisie). Mizon note surtout qu’après Samkita, les rives appartiennent désormais aux Fang ( 488 ).
Incontestablement l’ouverture du haut-fleuve bénéficie aux maisons de commerce, principalement Hatton et Cookson, Woermann et John Holt, dont l’audace et les moyens, à la hauteur des ambitions, permettent d’augmenter leur chiffre d’affaires en suivant la mission à mesure qu’elle s’avance dans le fleuve. Par l’importance que leur accorde Brazza avec le paiement de ses hommes et les mouvements de pirogues vers Lambaréné, elles réalisent des profits considérables et assoient leur prééminence sur l’économie de la Colonie.
Dans l’Ogooué, la puissance des factoreries, la cherté des produits et la nouvelle organisation du commerce voulue par Brazza conduisent à un durcissement des conflits entre producteurs et traitants, du fait notamment des intérêts commerciaux et des rivalités entre les maisons. Pour s’attirer leurs bonnes dispositions, les facteurs s’aliènent les populations locales par les pratiques les plus diverses qui vont des cadeaux aux mariages avec les familles de plusieurs chefs de clans ( 489 ). Grâce à ces liens très troubles qui n’évitent pas totalement les “ palabres ”, les maisons n’hésitent pas, afin de conserver le contrôle d’un produit ou conquérir de nouveaux marchés, à manipuler les villages pour qu’ils s’en prennent aux convois et aux villages concurrents. Or depuis plusieurs mois, les représailles prennent une tournure guerrière qui augmente avec l’évolution du potentiel militaire des protagonistes.
Quelques laptots libérés du service sont à présent traitants au service des maisons de commerce ( 490 ). Les riverains sont troublés par leur présence et les craignent, surtout les Fang qui les affrontent régulièrement. Certains d’entre eux, excellents soldats, entraînés au tir avec des armes puissantes, possèdent des armes de hautes précisions, armes à tir rapide et à répétition de type Winchester et Remington, fournies par les maisons en même temps qu’une quantité de munitions ( 491 ). Leurs pratiques sont brutales et ils méprisent les riverains. Or ces derniers continuent, malgré la démobilisation des laptots, de les assimiler à l’action de la mission. Conscient de la méfiance grandissante des riverains à l’égard des explorateurs, Brazza, Mizon et Ballay demandent à Masson le rapatriement au Sénégal des laptots démobilisés. Masson y semble impuissant ( 492 ).
Les affaires se multiplient dans l’Ogooué du fait de la désorganisation du commerce par le contrôle strict de la circulation voulu par Brazza. En octobre 1881, les Kande attaquent un convoi de pirogues qui remonte à Franceville pour la mission. Ils pillent les marchandises des pagayeurs duma et s’emparent de leurs pirogues. Les traitants les moins scrupuleux en profitent pour descendre leurs produits vers Lambaréné. Les Kande organisent ensuite un raid chez les Duma pour reprendre les pirogues confisquées par la mission et les vendent aux traitants ( 493 ). La situation est à ce point compromise que Mizon est envoyé dans la région pour rétablir le calme ( 494 ).
L’apparition de la production de caoutchouc en amont de Booué alimente les tensions dans la région. A l’invitation de Brazza et de ses agents, les villages apprennent à fabriquer des boules et constituent des stocks considérables que les traitants tardent à leur acheter en raison d’un règlement édicté par Brazza qui leur fait défense de dépasser le poste de Booué. En dernier recours, la station est obligée d’escorter les traitants jusqu’aux villages pour qu’ils écoulent enfin la production et, en introduisant des marchandises nouvelles, ramènent le calme ( 495 ).
La Ngounié n’échappe pas non plus aux tensions. Les Fang qui viennent y commercer doivent affronter les facteurs et leurs traitants dont les pratiques infâmes engendrent les conflits les plus graves ( 496 ).
De leur côté, les villages ne sont pas en reste. Bien imprudemment, les factoreries accèdent aux exigences des familles qui incluent systématiquement dans les dots les fusils de plus en plus perfectionnés. L’introduction d’armes et de munitions connaît un développement alarmant pour l’autorité coloniale. En 1881 et 1882, près de cent mille fusils sont ainsi introduits au Gabon par les maisons de commerce, et se répandent largement auprès des Fang, Galwa et Enenga qui ont tôt fait d’apprendre à s’en servir efficacement. Les batailles sont donc beaucoup plus meurtrières qu’auparavant.
Devant la dégradation générale de la situation politique et craignant que toute répression soit plus dommageable que salutaire, en particulier pour le commerce, Masson prévoit d’interdire prochainement l’importation de “ toute munition de guerre, poudre, fusils et accessoires quelconques ” ( 497 ).
Enfin, quoique contribuant pour une grande part aux évènements récents, les maisons de commerce se plaignent de l’insécurité des rivières. Au comble, elles bravent un arrêté pris par Baudin qui interdit aux traitants de pénétrer au-delà de la zone d’action de la station navale. Schulze déplore ainsi la capture de Bohn, agent de Woermann par un village fang du Haut-Ogooué qui exige une rançon de 12.000 francs pour le libérer. Schulze réclame l’intervention de Libreville. Masson l’en déboute en le renvoyant à ses responsabilités ( 498 ). Arguant de l’irrégularité des visites des bâtiments de la station, qui ne peuvent atteindre le Moyen-Ogooué qu’à l’époque des hautes eaux, les principales maisons de commerce réclament l’implantation d’un poste militaire à proximité de leurs factoreries ( 499 ). A la fin de 1882, Masson part en mission dans l’Ogooué pour installer un poste à la pointe Nord-Est de l’île d’Assingué Ningué ( 500 ).
Ainsi, les pratiques peu orthodoxes des maisons de commerce et l’incapacité de la station navale favorisent les conditions d’une insécurité jusqu’alors inconnue au Gabon. Son expression la plus flagrante apparaît avec le refus de quelques villages de se soumettre au drapeau français. Fédérés et refusant de dénoncer les villages coupables, ils offrent une certaine forme de résistance à l’autorité. L’affaire d’Akin Moin, chef kele dans le Como, en février 1882, en est la parfaite illustration ( 501 ).
Plus que jamais, la station navale se trouve dans une situation inconfortable. Avec des moyens matériels toujours dérisoires, le commandant du Gabon doit engranger les revenus fiscaux indispensables au budget de la colonie en garantissant la liberté du commerce par la sécurité des rivières. Dans le même temps, il doit refréner l’ardeur des maisons de commerce qui cherchent à s’affranchir de la tutelle de Libreville ( 502 ). Il doit ensuite composer sa politique en fonction des instructions qui lui viennent de Paris, au moment où les rapports qui sont parvenus de Brazza laissent présager d’un avenir florissant pour le Gabon. Libreville doit aussi poursuivre sa politique de cadeaux vis à vis des Fang qui continuent d’arriver dans la région ( 503 ). En cas de répression, elle ne doit pas engager la vie des soldats. Les débarquements sont donc proscrits. Seuls bombardements, incendies de villages, et tirs depuis le bateau sont autorisés dans les cas extrêmes. ( 504 )
Pour terminer de rassembler les circonstances défavorables à la tranquillité, il se trouve des officiers dans les rivières qui, loin d’apaiser les tensions, laissent libre court à leur ardeur guerrière, faisant naître des rancœurs chez les populations et chez les militaires français. Ainsi, le quartier-maître Léon Guiral, parti de Franceville le 22 mars 1882 pour relever Malamine, dénonce les pratiques autoritaires et incendiaires de Mizon ( 505 ). L’esprit humanitaire est absent chez lui. Son manque de perspicacité inquiète. Guiral en conçoit un fort ressentiment ( 506 ). La rivalité entre officiers finit par éclater au grand jour. Mizon se heurte à Ballay auprès duquel il affiche ses prétentions : il veut les pleins pouvoirs dans l’Ogooué ( 507 ). Contre les projets de Brazza, Mizon ordonne l’évacuation de Brazzaville. Malamine est rapatrié au Sénégal. La mission se poursuit néanmoins, Ballay remonte à Franceville en juillet 1882.
En attendant d’obtenir les vapeurs qui puissent remonter le fleuve quelle que soit la hauteur des eaux, Libreville veut pallier l’irrégularité de ses visites dans le moyen-Ogooué et dépêche en septembre 1882 Tenaille d’Estais, enseigne de vaisseau, Thollon, envoyé du Muséum, Espinassy enseigne de vaisseau auxiliaire et Lota, aide médecin, pour étudier la route la plus rapide depuis l’Estuaire jusqu’à Lambaréné, en remontant le Remboué ( 508 ). Tenaille dispose de douze jours. Un autre aspect de sa mission est de faire des relevés altimétriques afin de compléter les connaissances du terrain et reprendre l’étude avortée du canal Remboué-Ogooué ( 509 ). Le dimanche 17 septembre à 20 heures, la chaloupe à vapeur atteint Donguila ( 510 ). Le 18, elle y embarque le R.P. Bichet puis part pour Chinchoua. Ils remontent le Remboué, passent devant le village fang de Diakoulé et atteint Akondjo point ultime de la navigation, où est aménagé un débarcadère et où Dubarry possède un comptoir tenu par le traitant Cassegrain. Plus loin est la factorerie de Schulze, tenue par Luembé, un chef fang qui promet de les mener jusqu’au clan Ebenvoul, sur l’Ogooué ( 511 ). L’expédition suit un chemin de commerce ponctué de haltes aménagées en cabanes sommaires. Après une révolte de porteurs, Tenaille accepte de faire route vers le lac Azingo qu’ils atteignent le 21 au matin. Ses rives sont tenues par les Fang. Le village de Joromafam sur la rive est tenu par le chef Nguema qui possèderait 80 fusils. Tenaille traverse le lac en pirogue pour rejoindre l’autre rive. Il entreprend ensuite d’atteindre Lambaréné par les chemins plutôt qu’en pirogue. Le 23 septembre, ils arrivent à la mission catholique de Lambaréné, tenue par le R.P. Heintz ( 512 ). Ils repartent en remontant le Rembo Azingo habité par les Galwa et les Jumba. Les Fang n’y ont que des campements et un seul village, Otanda, sur la rive droite. Ils visitent le village de Ndoum sur la rive ouest, le 28, le village des ebingoumba puis arrivent à Akondjo quelques heures plus tard. Ils sont de retour le 29 septembre à Libreville. Ils concluent qu’il faut compter six jours pour aller d’Akondjo à Lambaréné par le lac Azingo puis en pirogue.
Lota note combien les Fang ont progressé et dominent à présent le pays traversé y compris le lac Azingo, au détriment des Galwa et des Kele ( 513 ). Ils sont en relations régulières avec la mission de Lambaréné qui, à l’exemple de Donguila, tente de les “ civiliser ” ( 514 ). Seuls les rivages de l’Ogooué et des alentours de Lambaréné restent aux mains des Galwa et des Enenga ( 515 ). Mais la situation économique a bien évolué. Les forêts sont épuisées et les villages s’éteignent à mesure que les factoreries se retirent ( 516 ). La seule activité reste la pêche dont le produit important est vendu très loin ( 517 ). L’économie de subsistance permet d’ailleurs d’asseoir la place des Fang dans l’économie traditionnelle du pays autant que leurs relations avec les anciennes populations courtières qui se refusent à tout travail de la terre ( 518 ).
Les pratiques des traitants et des maisons de commerce conduisent à des débordements extrêmes qui mettent en cause Galwa, Enenga, Kele et Fang ( 519 ). Excédé, Masson prend une mesure significative destinée à rétablir l’ordre dans les rivières : dès janvier 1883, il interdit le commerce des armes à feu et de toute munition. Les Européens eux-mêmes ne peuvent plus posséder qu’un seul fusil de chasse. La mesure est vertement critiquée par les maisons étrangères, surtout anglaises qui y voient un frein à leurs activités, alors que la France avait signé le 28 juin 1882 avec l’Angleterre une convention garantissant réciproquement les droits égaux à leurs commerçants dans leurs possessions africaines ( 520 ). Car dans le même temps, le gouvernement français autorise, avec l’appui du ministre Ferry, l’envoi de 100 000 vieux fusils à destination des villages. La chambre de commerce de Hambourg présidée par Adolf Woermann dénonce la situation dans un rapport adressé à Bismarck le 6 juillet 1883 et réclame la liberté du commerce des armes et poudre ( 521 ).
Le climat politique entre les différents acteurs du commerce est à ce point détestable que la mesure est sans effet. Loin de s’atténuer, les tensions s’accentuent partout au Gabon, notamment dans le Komo où les Fang se montrent particulièrement nerveux. Six mois plus tard, Masson exprime au ministre sa volonté de ne plus engager d’expédition dans les rivières et de mettre les traitants face à leurs responsabilités en les invitant à ne plus se rendre dans les rivières sinon qu’à leurs risques et périls ( 522 ).
Rien n’y fait. Les traitants continuent de sillonner les rivières et stationnent toujours devant les villages grâce à leurs navires pontons. En tout, une quinzaine de pontons parcourent les rivières du Komo. Isolées, ces véritables factoreries flottantes sont des proies faciles pour les riverains. Ils représentent un véritable tourment pour l’autorité qui, incapable d’en assurer la sécurité, demande leur suppression et propose en lieu et place, l’implantation définitive des factoreries sur l’île de Ningué-Ningué où la création d’un poste militaire exercerait une surveillance suffisante ( 523 ). Elle favoriserait en outre l’implantation définitive des villages qui, pour le moment, changent d’emplacement tous les deux ou trois ans, au grand dépit des officiers ( 524 ).
Le passage mensuel de la citerne devant l’île de Ningué-Ningué ne parvient pas à freiner les ardeurs des villages ( 525 ). Déjà entamée par l’affaire d’Akin Moin quelques mois plus tôt, l’autorité du drapeau français n’est plus crainte. L’agitation prend de l’ampleur. Pour contrer les opérations militaires, les Fang fortifient leurs villages et bloquent l’entrée des rivières en abattant des arbres. En juillet 1883, Masson doit envoyer le Basilic après le pillage d’un cotre français ( 526 ). Un mois plus tard deux autres cotres, toujours français, sont attaqués par des Fang dans le Komo. Les marchandises sont pillées, les équipages sont complètement déshabillés et relâchés en tenue d’Adam. Dans le même temps, quarante pirogues fang attaquent dans le Bokoué la goélette de Schultze, représentant de la maison Woermann et Consul d’Allemagne qui se plaint de l’absence de police. Masson s’empresse de réclamer à son ministre l’autorisation de bombarder les villages coupables ( 527 ). Chaque semaine, les traitants se plaignent d’avoir été attaqués. Fin 1883, les villages de Donguila et Boumba dans le Komo sont reconnus coupables de pillages. Masson décide de les réprimer sévèrement. Envoyé début décembre sur le Basilic, Guibert déploie une férocité rare. Deux chefs sont pendus et douze villageois sont fusillés ( 528 ). Les deux chefs et Boumba et Donguila signent le 11 décembre leur acte de soumission. La brutalité de la répression oblige Cornut Gentille, nouveau commandant, à rendre compte à Paris des difficultés que rencontre la station navale avec ces populations agitées, incontrôlables et “ hautaines ” que sont les Fang ( 529 ).
Enfin, la station navale se préoccupe de la situation sur la côte nord où les factoreries étrangères liés à Elobey et à Glass règnent en maître sur le commerce. Pourtant les populations de San Benito expriment le désir de se mettre sous l’autorité de la France ( 530 ). Au début de novembre 1883, Libreville dépêche le lieutenant de vaisseau Félix pour une mission de huit jours dans la baie de Corisco, au poste de Dambo, au Bénito et à Banoko afin d’exprimer l’influence française contre les ambitions émancipatrices des maisons anglaises et allemandes au moment où les regards se portent vers l’Afrique Equatoriale ( 531 ).
Conquise par l’enthousiasme de Brazza et reconnaissante de la tâche accomplie lors de sa seconde mission, la France renvoie l’explorateur au Gabon en mars 1883 avec la mission de sécuriser les voies vers Brazzaville et fonder de nouvelles stations ( 532 ). Les crédits attribués sont beaucoup plus ambitieux que précédemment ( 533 ). Ils lui permettent de s’entourer de moyens matériel importants. Un vapeur est mis à sa disposition. Il consacre plus de la moitié de son budget à l’achat de marchandises destinées à la traite. Des navires de commerce sont spécialement affrétés pour transporter son matériel. Il élargit considérablement son équipe. Il s’entoure d’un détachement de tirailleurs algériens, de trente tirailleurs sénégalais. Recrutant à la hâte, il compose son état major de cinq militaires et d’une quinzaine d’agents auxiliaires ( 534 ), auxquels s’ajoutent d’autres agents, pour former une équipe d’environ quarante européens ( 535 ). Enfin ses attributions sont élargies. Il accède au grade de lieutenant de vaisseau et est nommé Commissaire du Gouvernement, mandat qui lui confère les pleins pouvoirs.
Comme à son habitude, Brazza envoie rapidement un premier contingent sur le terrain pour préparer l’arrivée de la mission qu’il achève de compléter en France. Son frère Jacques et Attilio Pecile, naturalistes, arrivent au Gabon le 22 janvier 1883. Rigail de Lastours arrive le 2 février 1883. Le 4 mars ils sont à Lambaréné où Pecile reste, tandis que Lastours et Jacques de Brazza remontent pour Franceville le 8 mars avec quatorze pirogues duma que Mizon vient de ramener du haut fleuve ( 536 ). Decazes part également en avant garde en février 1883 pour le Sénégal où il doit recruter une centaine de laptots. Il est accompagné de Veistroffer, Roche et Meurville ( 537 ). Des Kroumen sont recrutés pour les travaux de manutentions de la mission. Enfin Pierron et Eckmann quittent la France fin février 1883 avec pour mission de préparer, en secret des factoreries, l’installation du poste de Ndjolé ( 538 ).
Brazza débarque au Gabon le 21 avril avec les agents, les recrues et le matériel. Il se heurte aussitôt à l’hostilité de Masson, commandant de la station, qui n’entend pas mettre à disposition ses moyens matériels et humains, d’ailleurs fort restreints, à son service. Les marchandises sont entreposées sur les quais ouverts aux intempéries ( 539 ), tandis que les hangars de la Marine sont vides ( 540 ). Sans la surveillance nécessaire, elles sont allègrement pillées ( 541 ). Outre l’agacement qu’éprouve la station à devoir servir la mission par ailleurs indépendante de l’autorité de Libreville ( 542 ), l’affaire révèle les craintes de Libreville de voir son autorité disputée auprès des populations locales ( 543 ).
Figure 55 : Débarcadère de la Station Navale de Libreville (Compiègne, 1874).
Le 30 avril 1883, Brazza part pour Lambaréné avec une quinzaine de ses agents. Il y retrouve Pecile ainsi que des anciens pagayeurs duma, descendus pour le transport du caoutchouc, qui lui réservent le meilleur accueil. Au total, près de trois cents personnes, parmi lesquelles une vingtaine de Blancs, sont réunis pour la mission, attendant depuis quinze ou vingt jours les pirogues de Franceville ( 544 ).
La chaleur des Duma ne réussit pas à masquer les difficultés du commerce dans le fleuve et les hostilités entre traitants et riverains. Brazza prend alors trois mesures inspirées de la mission précédente, destinées à pacifier le fleuve, préalable indispensable à la réussite de la mission, et à s’assurer son transport par le recrutement des riverains. Trois postes doivent être créés sur le cours inférieur, au Cap Lopez (en janvier 1884 par Dufourcq, délégué du Ministère de l’Instruction Publique), à Lambaréné, et à Ndjolé dont le commandement est confié à un de ses agents, Vittu de Kerraoul, ancien agent commercial au Niger ( 545 ). Ultime point de navigation pour les vapeurs, Ndjolé doit servir de base pour les expéditions vers l’amont. Sa gestion demande une rigueur extrême qui ne peut faillir sans mettre en danger la réussite de la mission. La charge est souvent lourde et ingrate pour des agents mal préparés ( 546 ). La seconde mesure est à la hauteur des moyens colossaux de la troisième mission. Brazza institue un service obligatoire qui lie les riverains pendant plusieurs mois à la mission. Kota, Pinzi, Kande et Duma, puis Fang, sont recrutés dans les villages comme porteurs, pagayeurs et soldats. Ils parcourent le pays de Libreville au Congo et garantissent l’indispensable main-d’œuvre au transport du matériel et des hommes ( 547 ). En contrepartie, les villages reçoivent la protection de la France et les hommes reçoivent un salaire en marchandises à retirer en partie à Ndjolé. L’autre partie est payée dans les postes secondaires, installés au plus près des villages où retournent les hommes libérés de leur service (Pinzi, Achouka, etc. ). En les forçant à descendre l’Ogooué, Brazza s’assure ainsi que les hommes fournissent un transport supplémentaire aux convois qui doivent remonter vers le haut fleuve. Enfin, pour garantir l’efficacité des mesures prises et éviter les troubles entre marchands, Brazza ordonne, le 3 mai 1883, la fermeture du commerce dans l’Ogooué, en amont de Ndjolé. Seules les marchandises de la mission doivent pénétrer dans le haut-fleuve ( 548 ).
Figure 56 : Le poste de Lambaréné (Veistroffer).
Les prétentions de l’Association Internationale Africaine l’oblige à se rendre immédiatement à Loango afin d’y établir un poste et affirmer la présence française dans la vallée du Niari-Kouilou. Il confie le poste avancé de Ngotchou à Veistroffer ( 549 ).
Brazza revient ensuite à Lambaréné, où il retrouve Rigail de Lastours, descendu de Franceville avec cinquante-huit pirogues et huit cents pagayeurs. Remontant aussitôt vers Franceville, Brazza et Lastours visitent Kerraoul à Ndjolé puis fondent un poste à Achouka, Madiville et Booué où ils s’accrochent aux Shiwa ( 550 ). Le 22 juillet 1883, ils parviennent à Franceville où s’organise l’expédition vers le Congo. Au cours de sa remontée, Pecile prend quelques notes sur les pays traversés, notamment la région de Booué où les Fang sont à présent solidement installés. Quoique naturaliste, ses notes sont empruntes d’une légèreté coupable ( 551 ). Pour recruter ses hommes, Brazza doit passer outre le décret de Masson et distribue des fusils rayés aux riverains ( 552 ). Le 13 novembre 1883, la station de Booué est créée. Il reçoit par l’intermédiaire de rapports particuliers des agents envoyés dans le fleuve des informations sur l’occupation fang des rives. L’avancée fang s’y poursuit, poussant jusqu’en pays duma, entre Booué et Madiville ( 553 ).
Plus bas, les premiers signes d’agitation apparaissent. Contre la fermeture du fleuve au-dessus de Ndjolé, les négociants protestent et interpellent Libreville qui doit avouer son impuissance. Brazza est omnipotent. La mesure est d’autant moins comprise que Kerraoul autorise le négociant Galibert, agent de Woermann, à s’établir à Ndjolé et à commercer avec l’amont ( 554 ). Or Galibert n’a ni permis de séjour ni patente. Successeur de Masson en janvier 1884, Cornut-Gentille fait arrêter Galibert et en réfère au Ministre dans une note où il dénonce l’arrogance de la troisième mission Brazza ( 555 ).
Auprès des riverains, la fermeture provoque des réactions de plus en plus vives. Les Fang, en aval de Ndjolé s’estiment lésés. Ils n’admettent pas d’être interdits de commerce. Ils sont d’autant plus nerveux que, Ndjolé n’étant pas correctement ravitaillé en marchandises pour payer les convois qui y descendent chargés de caoutchouc et d’ivoire, Vittu de Kerraoul, chef de poste, autorise ces derniers à se rendre à Lambaréné pour compléter leur paye ( 556 ). Kerraoul doit également renforcer l’interdiction jusqu’ici quelque peu perméable au commerce local, car les factoreries, s’appuyant sur ces échanges entre villages fang situés de part et d’autre de Ndjolé, multiplient les tentatives de fraudes. Aussi envisagent-ils de bloquer la circulation aux agents de Brazza ( 557 ). En décembre 1883, Michaud, descendu au Gabon, est la cible de coups de fusils tirés par des Fang. Pour réprimer cet acte, Lastours descend de Franceville, en vain ( 558 ). D’autre part, les populations de l’amont sont interdites de descendre après Ndjolé où s’exerce un contrôle féroce. Les contrevenants risquent la confiscation des marchandises et de la pirogue. Tout le commerce passe donc sous le contrôle de la Mission. De surcroît, Brazza n’entend plus s’appuyer sur les factoreries de Lambaréné, aux capitaux étrangers, pour s’approvisionner en marchandises. Il fait désormais appel à la maison française Daumas Béraud implanté dans le bas Congo, qui vend dès 1883 pour 29 000 francs de marchandises importées d’Angleterre ou d’Allemagne ( 559 ).
Toute l’économie de la région est donc menacée. Pour contourner le passage de Ndjolé, les marchandises sont acheminées par la terre. Elles sont achetées par les Fang dans l’intérieur et revendues aux factoreries implantées en aval. Cette nouvelle organisation provoque l’installation d’une centaine de villages fang en aval de Ndjolé ( 560 ).
L’événement le plus grave de la période concerne l’attaque de la mission Brazza par le village de Nzoum, très gros village fang situé entre Lambaréné et Ndjolé. Le 17 février 1884, deux pirogues descendant de Ndjolé à Lambaréné les Pères Bichet et Davezac et des laptots de la mission sont attaquées devant Nzoum au prétexte du vol d’un pagne par un équipage duma. Deux pagayeurs duma sont tués, trois autres sont blessés, un laptot est grièvement touché à la cuisse. Davezac est atteint sans gravité par un projectile mort mais sa pirogue ne peut forcer le passage et doit remonter sur Ndjolé où les missionnaires se plaignent aussitôt à Kerraoul. Sans attendre ni en référer à Libreville dont Nzoum dépend, Kerraoul descend avec Dufourcq à Nzoum. Il se fait livrer deux prisonniers, dont un villageois désigné comme le premier coupable, qu’il ramène sans heurt à Ndjolé avant de les envoyer à Libreville. Sur un banc de sable Dufourcq retrouve le corps atrocement mutilé d’un pagayeur duma. Il n’en reste que le tronc. Les membres ont été coupés, la tête tranchée, des lambeaux de chair arrachée. Dufourcq conclut à un festin cannibale. Cornut Gentille est interpellé. Il réclame à son Ministre le droit de sévir avec vigueur rappelant l’effet bénéfique de l’intervention de Guibert dans le Komo quelque temps plus tôt ( 561 ). Mais Paris tarde à lui donner une réponse favorable.
De son côté, Kerraoul impose la fermeture totale du haut fleuve et arraisonne, parfois avec violence, les pirogues qui tentent de franchir le poste de Ndjolé. Huit Fang meurent ainsi devant Ndjolé à la fin de février. En fait l’intendance de la mission est très difficile à assurer tant le besoin en vivres et en marchandises est immense. La tâche confiée par Brazza s’avère très lourde pour Kerraoul, d’autant qu’il se retrouve, à l’exemple de Fourneau à Booué, seul, sans contact avec Brazza sinon que par l’intermédiaire des convois qui lui apportent quelques nouvelles sur l’évolution de la mission. Qu’il faillisse à ses responsabilités et la mission est compromise. Aussi, appliquant les instructions à la lettre, il se montre d’une intransigeance totale à l’égard des pirogues qui tentent de passer des vivres et des marchandises. Tous les moyens sont bons pour s’en procurer ( 562 ). Les facteurs finissent par se plaindre à Cornut Gentille des pratiques de la mission Brazza qui sont autant d’entraves à leur activité. Elle a envahi le Gabon, pris possession du Cap Lopez et intercepterait et saisirait des marchandises prises à terre ( 563 ). Les rapports se durcissent entre les agents de la mission de l’Ouest Africain qui régit les échanges sur le haut fleuve et l’administration coloniale qui défend le commerce local, seul pourvoyeur de rentrées fiscales. Cornut Gentille se plaint à son tour à son ministre des mesures prises par Brazza et demande à son ministre d’intervenir pour rouvrir le fleuve au commerce ( 564 ).
Alors que Kerraoul autorise un traitant mpongwe à venir s’installer devant Ndjolé, les Fang de Nzoum réclament réparation pour le sang versé lors de l’intervention de Kerraoul. Ils organisent le 4 mars le siège du poste de Ndjolé. Conscient des limites d’une réponse armée, Kerraoul parlemente. Le siège se termine le 14 mars sans violence. Kerraoul rejette la responsabilité de ce coup d’audace sur Libreville qui, selon lui, n’a pas conduit de répression efficace contre Nzoum, tandis que Cornut-Gentille réclame toujours une plus grande liberté d’action ( 565 ).
En aval de Ndjolé, les traitants sont également victimes des attaques fang. Les pirogues sont attaquées, les marchandises saisies. Les négociants en profitent pour demander, avec Cornut Gentille la réouverture du haut fleuve, “ seule mesure de pacification sur laquelle il faille compter, en dehors de l’emploi de la force ” ( 566 ).
En attendant de recevoir l’autorisation de punir le village de Nzoum, Cornut Gentille affronte dans le Komo plusieurs affaires dans lesquelles les Fang d’Akondjo et surtout de Ngata font preuve d’une insolence rare, défiant l’autorité, refusant de livrer les coupables. Il n’hésite pas à employer la force pour tenter de rétablir l’ordre et rassurer les traitants ( 567 ).
Finalement, le Ministre donne son accord à une intervention militaire contre le village “ rebelle ” de Nzoum. Le 11 juin 1884, Cornut Gentille donne des instructions très libres au lieutenant de vaisseau Félix, pour qu’il mène sans perte dans ses rangs, la répression la plus énergique contre le village ( 568 ).
La baisse des eaux contraint Félix à lancer son attaque depuis la chaloupe à vapeur le Pygmée escortée de deux pirogues, armées d’une quarantaine de laptots. Le 22 juin, soit trois mois après l’attaque des pirogues, Nzoum est bombardé sans sommations ni pourparlers, mitraillé. La troupe descend ensuite à terre pour incendier le village. Les pertes matérielles sont considérables. Les villageois comptent plusieurs tués. Ils manifestent aussitôt leur soumission au drapeau français. La mission catholique voisine et certaines maisons de commerce françaises et étrangères expriment leur soulagement quant à la soumission de ce village redouté. Quoique heureux d’avoir mené à bien cette action, Cornut Gentille n’en est pas moins circonspect sur l’attitude des factoreries dans cet épisode : le représentant de la maison Hatton et Cookson tente d’empêcher l’intervention française, et malgré les avertissements répétés de Cornut Gentille sur l’imminence de la répression, le traitant de la maison Schultze ne quitte pas Nzoum. De surcroît, il s’offre comme intermédiaire pour rétablir les liens entre Libreville et le village révélant son importance économique ( 569 ).
L’attitude des factoreries souligne leur position ambiguë voire séditieux vis à vis de la présence française dans l’Ogooué. Pour autant, plus que les précédentes, la troisième mission Brazza, si elle garantit de confortables bénéfices aux factoreries de Lambaréné, constitue bel et bien un obstacle à la libre circulation des marchandises. Pire, Brazza et ses agents, n’hésitent pas à ôter aux facteurs tout moyen de circulation et les enferment dans une fonction de gardiens d’entrepôts ( 570 ).
La station navale tempête contre Brazza et ses hommes. Cornut Gentille en garde d’autant plus de ressentiment qu’il essuie les critiques acerbes à propos de la répression contre Nzoum dont Dufourcq, délégué de l’Instruction Publique, dénonce l’inefficacité et la brutalité ( 571 ). Dans l’Ogooué, la tension ne retombe pas.
Le village de Nzoum est reconstruit. A la saison sèche, la baisse des eaux oblige les pirogues à passer près de la rive. Les Fang en profitent pour attaquer les pirogues des traitants. Ils veulent ainsi, bien maladroitement, les obliger à installer des factoreries dans leurs villages ( 572 ). Les convois de la mission essuient des tirs, contraignant le chef de poste de Lambaréné à patrouiller sur le fleuve avec de petites chaloupes à vapeur. Il est, lui aussi, la cible d’attaque. Les Fang n’hésitent donc plus à s’en prendre directement au drapeau français et à ses représentants ( 573 ).
La répétition et la témérité nouvelles des attaques marquent une étape dans l’histoire des Fang. Certes leur volonté de participer à l’économie du fleuve, en vendant à la mission les produits de cueillette, et les victuailles, explique-t-elle les évènements récents, mais plus encore, les attaques sont l’expression d’une situation dégradée depuis les mesures prises par Brazza pour mener à bien sa mission. Certains villages sont ainsi tentés d’user de la force pour mettre en déroute les convois et récupérer par le pillage quelques marchandises ( 574 ).
Les récents évènements de l’Estuaire et les difficultés de l’Ogooué entament largement la “ patience ” du commandant de la station navale. Après avoir sévèrement réprimé Donguila, Ningué-Ningué et Ngata, Libreville doit faire face à de nouvelles difficultés dans le Komo. Au début de septembre 1884, un traitant mpongwe, agent du français Bidégaray, habitant le village de Dembè dans le Bokoué, enlève une femme du village d’Atakama, dans le haut-Komo. Or, Atakama est considéré comme le village le plus puissant de la région, comptant près de deux mille guerriers. En représailles les villageois pillent une embarcation de Bidégaray et capturent une femme Krewman ( 575 ). Envoyé dans le Komo, le même Félix réussit, à force de palabres et de persuasion, à rétablir le droit en raccompagnant la femme fang à Atakama ; la krewman, s’étant, quant à elle, échappée et réfugiée chez le traitant Demba à Ewole Mekok, cinq ou six milles au-dessus d’Atakama ( 576 ).
L’agitation grandit quand Ehrmann, négociant français, installe une plantation de palmiers après Donguila. Il se plaint de vols par les hommes de Ndjeko, chef du village de Bolendjo. Son employé est mis en joue par Ndjeko. Ehrmann demande l’intervention du Basilic. Conscient des risques d’embrasement en cas d’expédition punitive, Félix réussit à capturer Ndjeko sans dommage ( 577 ). Peu après, le même Demba, lésé dans un pillage des villageois de Sakouma, se rend justice en tuant trois Fang venus lui vendre des bananes. Puis le négociant portugais Viegas est à son tour pris à partie ( 578 ). Dix-huit pirogues du village de Mboma en aval d’Atakama attaquent son embarcation et pillent son caoutchouc. A son bord Quememba, du village Lembé, est capturé et assassiné ( 579 ).
Poursuivant son inspection des rivières, Félix reçoit à Ningué-Ningué diverses plaintes. Le village d’Ewole-Mekok a volé 100 francs de marchandises au sous traitant Animbba de la maison Woermann, dont un surf boat aurait été pillé par les gens d’Atakama. Ces derniers auraient en outre pillé les embarcations de la maison Holt, les faits remontant au mois de janvier.
Alors que la situation semble s’apaiser dans l’Estuaire et dans le Remboué, Félix peste contre les faiblesses de la station et son incapacité à maintenir la tranquillité dans le haut-Komo. Il est exaspéré par l’attitude des traitants qui n’hésitent pas, malgré les recommandations du gouvernement, à dépasser Ningué-Ningué et par les villages fang dont l’audace et l’insolence grandit et pour qui le règlement des affaires par la justice de Libreville n’empêche pas les représailles.
Aussi, déçu de l’échec de la politique “ diplomatique ” menée lors de l’affaire précédente, Félix décide-t-il de châtier le village d’Atakama qu’il tient pour responsable des récents désordres, véritables défis à l’autorité de Libreville. Le 22 octobre 1884, il poste le Basilic devant le village et demande la restitution des marchandises. L’attente dure un jour et demi. Comprenant les intentions de Félix, les villageois prétendent se méfier de celui qui a pendu les chefs de Donguila un an plus tôt et refusent de se soumettre aux ordres. Ils coupent alors des arbres et les jettent à l’eau pour qu’ils barrent la route du Basilic. Mais Félix réussit faire à cesser la tactique en menaçant d’exécuter un otage qu’il a pris la veille au soir. Après une dernière sommation, Félix fait lever l’ancre pour simuler une retraite. Observant la manœuvre, les villageois sont intrigués et sortent des maisons. Félix déclenche alors le feu à volonté sur les habitants qui se cachent dans l’épaisseur des rives et ripostent à la mitraille ( 580 ). Au bout de vingt minutes, Félix dégage le Basilic et repart pour l’Estuaire. Pendant une demi-heure, le feu continue d’arroser les rives traversées ( 581 ).
L’année 1884 est donc marquée par la répression brutale et sanglante exercée contre deux villages fang, Nzoum et Atakama, symboles d’une situation économique et politique bouleversée par les trois missions de Brazza. La colonie en vient même, par la voie de Largent qui livre un rapport au Ministre, à s’interroger sur les bienfaits d’une politique incitative auprès de ces Fang si turbulents et à présent si dangereux ( 582 ). Mais il est trop tard. L’attrait du commerce reste encore trop fort pour stopper les groupes de l’intérieur et les empêcher de bousculer les villages qui les séparent des factoreries, de la côte nord, de l’Estuaire ou de l’Ogooué.
A la fin 1884, la plupart des postes sont créés sur l’Ogooué et le Congo. La première partie de la mission de l’Ouest Africain est donc accomplie. Brazza veut maintenant ouvrir le Haut-Congo vers l’Oubangui. Il lui faut des hommes et du matériel pour explorer ces régions nouvelles. Lastours amène d’abord cinquante Duma ou Kande dans le Congo. Le 19 mars 1885, cent cinquante porteurs loango quittent Ndjolé et longent l’Ogooué sous la conduite de Veistroffer pour atteindre Franceville, devancés par Brazza qui veut ouvrir un sentier sur la rive. Brazza signe avec les chefs pinzi le 3 avril et kande le 15 un traité où ils s’engagent à fournir à la mission des hommes valides astreints à cinq voyages par an ( 583 ). A Madiville, Lastours met sur pied à partir de mai une expédition qui doit gagner le nord et les rives de la Bénoué ( 584 ). Dans le même temps, Decazes reconnaît la Sangha, le Mossaka et l’Oubangui Nkundja où il fonde des postes. Rhins et Dufourcq complètent les travaux sur l’Ogooué où sont implantés huit stations ou postes. Le fleuve est parcouru par un ballet incessant de convois remontant ou descendant, obligeant principalement les postes de Ndjolé et Booué, respectivement tenus par Vittu de Kerraoul et Fourneau, à organiser les vivres, ravitaillements, paies, etc. pour assurer la réussite de la mission. Malheureusement, le bilan humain est cruel. L’épuisement gagne les hommes. Rien que pour l’année 1885, beaucoup d’agents succombent aux fièvres : Taburet et Desseaux à la côte, puis Lastours à Madiville, Malamine, Beauguillaume, Camuset, Chevin. De très nombreux convois se perdent dans les rapides, multipliant les noyades. Les pertes matérielles sont très importantes.
Pendant ce temps, en Métropole, le 5 février 1885 la France signe avec l’Association Internationale Africaine une convention, résultat de la Conférence de Berlin, qui confirme ses possessions sur la rive droite du Congo ( 585 ). La Mission de l’Ouest Africain est donc terminée. Le gouvernement désengage le ministère de l’Instruction Publique de la mission et en confie la suite au ministère de la Marine. Officiellement, Brazza, les chefs de postes et ses agents sont démobilisés. Mais, daté de mars, l’ordre est long à parvenir au Gabon.
En attendant, dans l’Estuaire, la situation n’est plus aussi tendue qu’auparavant. Quelques affaires surgissent, vite rétablies. Plus que le souvenir des répressions passées, le traitement “ amiable ” des affaires semble garantir une relative tranquillité ( 586 ). Dans l’Ogooué, quelques heurts se produisent ponctuellement, là aussi sans grandes conséquences. A partir de Ndjolé, les agents de Brazza, qui font encore autorité, ont pour instructions de tempérer leurs ardeurs répressives ( 587 ). La tension retombe en quelques mois, depuis que les Fang sont recrutés comme porteurs vers le Congo. Envoyés loin de leur village, leurs familles les considèrent comme otages de la Mission et n’osent entreprendre des actions d’envergure. Le calme revient enfin quand l’interdiction de circulation au-delà de Ndjolé est partiellement levée, sous réserve d’abord, d’autorisation du chef de poste. Puis en avril 1885, un décret permet aux riverains de descendre leurs produits en aval de Ndjolé. Par une circulaire du 19 avril 1885, Dufourcq rétablit la circulation jusqu’à Booué inclusivement où Fourneau s’inquiète du climat de tension qui règne ( 588 ). Le 2 juillet 1885, Pradier remplace Cornut Gentille au commandement du Gabon. Le 28 septembre 1885, il signe un arrêté qui rétablit le système du commerce d’avances dans l’Ogooué et les traitants. Ces derniers envisagent déjà l’installation de comptoirs jusqu’à Booué.
Coupé du monde et de ses propres agents, Brazza se trouve à Diélé, au Congo, au début de juillet 1885 quand il apprend la fin de la Mission. Après une brève visite de l’Oubangui, il rentre par l’Alima et atteint Libreville le 18 octobre 1885. Le 19, inquiet des difficultés que provoquent la réouverture du commerce, il confie à Veistroffer le commandement de la région du haut-Ogooué avec résidence à Booué ( 589 ). Il remet ensuite ses pouvoirs à Pradier. Il rentre en France en novembre 1885. Malgré le ressentiment qu’il nourrit à l’égard des décisions prises en Métropole, notamment, il reste enthousiaste sur l’avenir de la colonie ( 590 ). Il n’en reste pas moins critique sur les positions prises en faveur des traitants dans l’Ogooué, qui risquent d’anéantir dix ans d’une politique de diplomatie, de patience et de fermeté à l’égard des riverains pour leur donner la liberté de commercer en sécurité sur le fleuve ( 591 ). Enfin, les difficultés de transport par l’Ogooué le dissuadent définitivement d’en faire la voie de pénétration vers le Congo.
La fin de la Mission de l’Ouest Africain marque le terme d’une période révolue pour la colonie du Gabon. Les mesures prises entre 1880 et 1885, organisation d’un service obligatoire, création de postes sur les rivières, circulations sur l’Ogooué, posent les cadres d’une administration moderne des vastes territoires courant de l’Atlantique à l’Oubangui qu’il s’agit d’étendre encore. L’intermède du commandement de Pradier ne peut inverser le cours nouveau. Pour les populations gabonaises, quelles que soient les orientations politiques prises par les responsables du Gabon ou du Gabon-Congo, l’intérêt du commerce prévaut. Alliées, rivales ou instruments des négociants et des maisons de commerce, les relations que leur impose Brazza ne parviennent pas à effacer plusieurs siècles de rapports traditionnels.
Pour les Fang, la mise en place pendant cinq ans d’une nouvelle organisation de l’Ogooué, ne ralentit pas le processus d’approche des rives déjà observé depuis Marche et Compiègne. Les grands axes de progression débouchant sur les principaux points d’échanges : Lambaréné, Ndjolé, Booué se confirment, poursuivant vers le sud, la Ngounié et le Fernan Vaz. Dans l’Estuaire, la situation évolue très peu, si ce n’est la multiplication des conflits entre Fang de clans différents qui rajoutent à l’insécurité habituelle. La progression ne s’y mesure pas en territoire conquis sur les populations locales ; depuis longtemps, les villages fang occupent, hormis quelques terres mpongwe, l’ensemble du bassin de l’Estuaire, du Remboué jusqu’au lac Azingo et de l’Ikoy jusqu’au Bokoué. En revanche, le mouvement migratoire y est continu, alourdissant la domination fang.
Le mouvement le plus remarquable est celui qui conduit à présent au Nord les Fang à se rapprocher du littoral où ils disputent les points de commerce aux riverains.
Les dernières mesures prises par Pradier et Dufourq pour rétablir la liberté de circulation dans le fleuve ne parviennent pas à arrêter le mouvement que le commerce prend depuis trois ans et que Brazza, loin de le vouloir, a contribué à intensifier en supprimant les traitants, en instituant le service obligatoire et le paiement aux factoreries de Lambaréné.
Les chefs de postes achètent l’ivoire, l’ébène et surtout le caoutchouc directement aux villages, remplaçant ainsi les traitants mais supprimant du même coup les intermédiaires, fondement même du commerce dans le fleuve. De nombreux villages perdent ainsi une activité très lucrative. Le service obligatoire déstabilise l’équilibre social et politique du fleuve. Les hommes qui partent pour de longs mois dégarnissent les villages de leur défense tandis que certaines populations trouvent un intérêt matériel et politique à participer aux convois vers le Congo. Enfin, le système de paiement retarde la réception des marchandises reçues en salaires et reste subordonné à la navigation sur le fleuve, souvent difficile en saison sèche. La redistribution des marchandises dans les villages s’en ressent.
A cette situation difficile s’ajoute le départ de Brazza à la fin de 1885, qui démoralise les agents. La plupart d’entre eux, en poste dans l’Ogooué et le Congo veulent à leur tour être rapatriés. L’épuisement, les maladies, l’ennui ont raison de l’enthousiasme primordial. Installé à Booué le 25 février 1886, Veistroffer constate que les convois sont nettement ralentis. L’activité du fleuve semble suspendue pendant l’absence de Brazza ( 592 ).
Obstacle au commerce traditionnel, l’organisation voulue par Brazza détourne les échanges vers la côte Nord, depuis l’estuaire du Mouni et les ports francs des îles Elobey et Corisco jusqu’aux comptoirs au nord du Ntem. Ils remettent donc en service des anciens chemins, que Brazza connaît pour les avoir fréquentés lors de sa première mission, qui traversent le pays fang pour déboucher au nord de la Mondah ( 593 ). Libreville est soucieuse de contrôler ce commerce qu’elle qualifie de contrebande à laquelle participe activement les Fang de l’arrière-pays ( 594 ). L’Espagne est historiquement souveraine de la côte nord mais son influence faiblit depuis 1875, quand elle décide de retirer sa garnison des îles Elobey et Corisco, laissant sans garde les factoreries. Aussi, profitant d’un statu quo Libreville a-t-elle installé depuis 1880 plusieurs postes douaniers, à Dambo dans l’estuaire du Mouni, à Benito sur l’embouchure du Woleu, à Campo à l’embouchure du Ntem et dernièrement à Bata ( 595 ). En réponse, l’Espagne envoie les expéditions d’Iradier - Ossorio - Montes de Oca (1884-1886) dans le Mouni, qui rappellent son influence auprès des chefs locaux, en particulier le Mitemboni, et freine les prétentions d’annexion de la France.
En plus des possessions espagnoles d’Elobey et Corisco, Libreville s’inquiète de la présence allemande au Cameroun. Remontant aux premières années du commerce dans le Golfe de Guinée, elle augmente en 1866 quand Thormahlen, agent de la maison hambourgeoise Woermann, bien connue au Gabon, fonde une maison de commerce à Douala. Les Anglais y sont actifs depuis 1840 pour le commerce de l’ivoire et par l’activité missionnaire (1845). Deux ans plus tard Woermann commence les premières récoltes d’huile de palme, suivi en 1869 par John Holt qui installe une factorerie à Bimbia, au pied du Mont Cameroun. Comme au Gabon, l’importance du commerce crée des conflits entre les intermédiaires et poussent les chefs de la côte à réclamer à plusieurs reprises l’aide de l’Angleterre pour mettre fin à leurs rivalités (7 août 1879, 6 novembre 1881 ; puis 23 avril 1883). Mais le gouvernement anglais retarde la réponse (1er mars 1882). De dépit, les chefs locaux se tournent vers les Allemands et le 20 janvier 1883, Woermann signe un premier accord avec les Akwa de Douala. Entre temps, brusquement gagné par les ambitions coloniales, le chancelier allemand Bismarck dépêche le 19 mai 1884 Gustav Nachtigal, explorateur du Sahara et du Soudan dans les années 1870, dans le Golfe de Guinée pour signer, en qualité de Commissaire Impérial pour l’Afrique Occidentale, des traités avec des chefs locaux. Le 5 juillet 1884, Nachtigal prend ainsi possession, au nom de l’Allemagne, du Togo. L’annonce de son arrivée au Cameroun précipite les Anglais, basés à Fernando Poo, à proposer en toute hâte un traité aux chefs douala. Devant leur refus, les Anglais vexés menacent d’incendier les villages. Les Douala sollicitent à nouveau la protection des allemands et signent le 11 juillet avec Woermann un traité dans lequel ils renoncent à leurs droits de souveraineté, de législation et d’administration. Le soir même, Nachtigal accoste dans le Wouri. Le 12 juillet 1884, les Douala se rallient aux Allemands et signent un nouvel accord. Le 13, Woermann rétrocède ses droits au Cameroun à l’Empire et le 14 juillet, Nachtigal prend officiellement possession du Cameroun (Douala) au nom de l’Allemagne. Quelques jours plus tard, les chefs de Bimbia, au pied du Mont Cameroun (21 juillet), Malimba, à l’embouchure de la Sanaga (22 juillet), de Petit Batanga, à l’embouchure du Nyong (23 juillet) et Kribi, 24 juillet, signent à leur tour un traité avec Nachtigal. Plus bas, malgré l’influence française, Nachtigal signe des traités analogues à Bata le 27 juillet, Campo le 30 juillet, Benito le 2 août, Awouni le 6 août et Bapouko le 7 août. Le 10 août, Nachtigal rend visite à Cornut Gentille à Libreville. Fin août, Nachtigal se ravise et enlève le drapeau allemand de la côte au sud du Woleu. Enfin, le 15 octobre 1884, par une note officielle, le dernier poste au sud des possessions allemandes au Cameroun remonte à Kribi. La Conférence de Berlin entérine la frontière franco-allemande mais laisse le champ ouvert aux possessions dans l’intérieur.
L’Espagne s’inquiète à son tour de la présence des Allemands car ces derniers affichent aussitôt des prétentions sur l’intérieur du pays. Résolument hostiles à ce voisinage, les commandants du Gabon arguent des traités passés avec les riverains et du désir qu’ils expriment de se ranger sous l’autorité française pour réclamer le règlement rapide et définitif avec l’Espagne et asseoir leurs postes sur la côte. Brazza suggère même que l’enclave espagnole sise en face d’Elobey soit déplacée au nord, créant ainsi une zone tampon contre les prétentions allemandes ( 596 ).
L’inquiétude française est d’autant plus fondée que le commerce au Cameroun est prospère. Autrefois basé sur l’île de Fernando Poo (Malabo), il bénéficie depuis quelque temps de l’aménagement au sud de Kribi, d’un port, à Grand Batanga, à une soixantaine de kilomètres à peine au nord de Campo. Il est tenu par les maisons anglaises et allemandes dont la plupart sont déjà implantées au Gabon. Pour comble, des essais de plantations à partir de 1884 de cacaoyers, caféiers et plants de tabac au pied du Mont Cameroun donnent des résultats encourageants ( 597 ). Pour preuve, en juillet 1885, les maisons Woermann et Jantzen-Thormälen créent la Kamerun Land und Plantagen Gesellschaft. L’agriculture sous l’Equateur n’est donc pas un vain mot.
Par l’attrait du commerce pour les îles espagnoles et la présence allemande au Cameroun, la vitalité économique de la côte nord risque de compromettre le commerce au Gabon. En détournant les produits exploités sur son sol, elle priverait Libreville des taxes à l’exportation tout en épuisant ses forêts. A l’heure où la Mission de l’Ouest Africain laisse en chantier les structures économiques, sociales et administratives du Gabon, où la rivalité avec l’Association Internationale Africaine détourne l’attention vers le sud et les rives du Congo, les officiers de la station de Libreville ouvre une campagne d’exploration vers le Nord.
Dans le même temps, les récentes découvertes dans le bassin du Congo et la médiocrité de l’accès par l’Ogooué encourage Mizon à rechercher une voie d’accès au Nord ( 598 ). Selon les informations qu’il tient des riverains du haut-Ogooué, au nord de Booué coule une grande rivière appelée Liba. Sa reconnaissance est capitale car la Liba écoule l’ivoire et le caoutchouc vers l’Atlantique via le bassin du Woleu et vers l’Ogooué via l’Ivindo et Booué. Mizon suppose que la Liba est un affluent de cette mer intérieure que mentionnent les premiers rapports d’expédition, ou un affluent du Congo ( 599 ). Elle ouvrirait vers l’intérieur de l’Afrique difficilement accessible par le Congo et offrirait à la France un atout dans la course expansionniste contre l’Allemagne ( 600 ). Au début de 1885, Mizon envoie Guiral, son second, à Benito avec pour mission de remonter le San Benito (actuel Woleu) et reconnaître la Liba. Guiral est arrêté au village de Balaniguy de Njela, à près de 140 kilomètres de la côte. Il apprend l’existence, après Njela, du lac Ediba. A une journée de marche de Njela, se trouvent les premiers villages fang avec lesquels les Balaniguy sont entrés récemment en guerre. Il renonce à poursuivre son exploration et fait demi-tour en juillet ( 601 ). Puis c’est au tour de Froment de constituer une expédition pour tenter d’explorer le nord ( 602 ).
Afin de marquer les limites de leur expansion respective dans la région, la France et l’Allemagne signent un Protocole le 24 décembre 1885 dans lequel elles fixent le Ntem (Campo) comme frontière de leurs possessions, renoncent à leur souveraineté sur l’autre rive et s’engagent à ne pas y mener d’action politique ( 603 ). La frontière court jusqu’au 15° est de Greenwich, au-delà duquel rien n’est arrêté. La course à l’occupation reprend donc aussitôt en direction du bassin nord du Congo ( 604 ). L’Espagne manifeste son mécontentement contre ce protocole qui nie sa souveraineté sur le Mouni et les terres qu’il baigne. Le 22 mars 1886 la France et l’Espagne se retrouvent pour une conférence à Paris. Au nom du Traité de Pardo et des traités signés avec les chefs locaux, et en réaction aux entreprises allemande et française, l’Espagne revendique la côte de Campo au Cap Santa Clara et l’intérieur du pays jusqu’au 17° est de Greenwich. La France, niant les droits de territorialité du Traité de Pardo, ne se résout qu’à abandonner ses prétentions sur Corisco et les terres autour du Cap Saint Jean. Un incident sérieux éclate le 30 juillet 1886 quand le Gouverneur d’Elobey en visite dans le Mouni fait amener avec force et violence le drapeau français qui flotte sur la factorerie de la maison Sajoux installée à Boutika dans le Mouni ( 605 ). Le drapeau est finalement rétabli malgré les protestations du gouverneur de Fernando Poo. Pradier puis Ballay préconisent l’échange avec l’Espagne des territoires français au nord du Cap Saint Jean contre les îles Corisco, Elobey et le Mouni ( 606 ).
Au Gabon, plusieurs mois sont nécessaires pour mettre en place la nouvelle administration qui doit gérer un territoire nettement agrandi depuis la dernière mission de Brazza. Le décret du 27 avril 1886 nomme Brazza Commissaire du Gouvernement du Congo français, placé cette fois sous la tutelle du ministère de la Marine, contrairement au souhait de l’explorateur. Il doit organiser dans une même unité l’ensemble des territoires conquis ( 607 ). Chavannes et Ballay le secondent. Le premier est nommé Délégué du Commissaire du Gouvernement au Congo. Brazza perd ainsi son fidèle secrétaire qu’il remplace aussitôt par le jeune Paul Crampel, attaché au Ministère de l’Instruction Publique. Ballay est nommé Lieutenant-Gouverneur du Gabon (décret des 27 avril et 29 juin 1886). Il prend ses fonctions, succédant à Pradier, en octobre 1886.
Figure 57 : Paul Crampel (Alis, 1888, p. 336).
L’arrivée de Ballay marque la fin de plusieurs mois de difficultés pour la station navale ( 608 ). La politique à l’égard des Fang change sensiblement. Malgré la querelle qui l’oppose à Brazza, Ballay travaille dans l’optique de Brazza qui “ considère l’ouest africain et le bassin du Congo comme un pays dont l’avenir dépend du commerce et de la culture des indigènes, non de la colonisation par l’émigration ” ( 609 ). Ballay cherche l’intelligence avec les populations locales et comprend le désir des Fang de commercer avec les Blancs. Maladroitement ils tentent de forcer les négociants à implanter une factorerie sur leur village en menaçant les traitants, parfois en les enlevant. Ballay reste avant tout soucieux de faire respecter le drapeau national et la liberté de circulation dans les rivières ( 610 ). Parfois, il doit affronter certains chefs fang dont l’arrogance, qui outrepasse le raisonnable, est le signe d’une disposition hostile à l’autorité ( 611 ). Mais, conscient des pratiques des traitants, Ballay ramène les évènements à leur juste valeur et se garde de toute expédition punitive. Sa politique sage et clairvoyante permet de ramener pour plusieurs mois le calme dans l’Estuaire, que quelques affaires sans conséquence viennent troubler ( 612 ).
En revanche dans l’Ogooué, la réouverture du commerce depuis un an ne rétablit pas la tranquillité du fleuve. Les antagonismes traditionnels couvent et sont souvent la cause d’affrontements plus sérieux. D’autres affrontements résultent de l’hostilité de certains riverains à l’installation des Blancs près de leurs villages. En avril 1886, les Wanji se heurtent aux missionnaires de Madiville dont l’activité outrepasse leur tâche d’évangélisation en débordant sur les recrutements et l’immixtion dans les affaires locales. Arrêté et mis aux fers, Bamba, le chef des Wanji est abattu alors qu’il tente de s’enfuir. La crise bloque le recrutement des pagayeurs. Fourneau se résout à une expédition punitive. Le village est brûlé, de nombreux villageois sont tués. Quant à l’expédition, elle est attaquée, laissant un mort et trois blessés. ( 613 ).
Plus bas, le retour des traitants s’oppose aux Kota et Pinzi. Alors qu’il campe de nuit sur une île proche du village kota de Djambala, dans les rapides de Kondo-Kondo, à une journée de pirogue en amont de Ndjolé, la troupe que conduit Fourneau est attaquée par les riverains. Un soldat a le pied arraché par un tir. Fourneau apprend que les Kota sont victimes de Justin, traitant gabonais, qui se dit l’homme du commandant de Lambaréné et profite de ses “ relations ” pour voler les courtiers kota. Ces derniers sont donc hostiles à la présence française qu’ils croient alliés des traitants ( 614 ).
Quant aux Fang, ils continuent leur descente vers Lambaréné, la Ngounié et le Fernan Vaz où les pères Bichet et Buléon fonde la mission Sainte Anne à Odimba. Ils installent des cases en bambou que remplace un an plus tard deux maisons en préfabriqués conçue par Eiffel (23 juillet 1888). Plus haut, les Fang deviennent les intermédiaires indispensables du commerce en contrôlant la région stratégique de Ndjolé où certains villages se distinguent par l’activisme de leur chef. Ainsi, apparaît pour la première fois vers 1886 le nom d’Emane Tole, chef du village de Nseghe en amont de Ndjolé. A l’origine, semble-t-il, un accident de chasse dégénère en conflit mortel entre les villageois et les Kota du village de Djambala déjà connu. Le chef de poste de Ndjolé se décide à intervenir pour rétablir l’ordre et incendie le village de Nseghe ( 615 ). Loin de retomber, l’agitation gonfle au point d’obliger les agents du Congo Français à une seconde intervention que mène Nicolas sur le Basilic entre le 2 février et le 2 mars 1887 ( 616 ). Un mois plus tard le poste de Ndjolé est de nouveau le centre d’une tension extrême. Labastic, commandant de Lambaréné reçoit au début d’avril des lettres alarmantes de Ndjolé qui font état “ d’actes d’une audace inouïe de la part des Pahouins ” et le prient d’envoyer en urgence une canonnière sur place. La sécurité des agents et des traitants y est directement menacée. Labastic engage une expédition mal préparée. Une descente à terre est improvisée contre un village fang de la rive droite. Decaux, agent du Congo détaché en mission spéciale, reçoit une balle qui lui fracasse la mâchoire. La troupe repart sans parvenir à soumettre le village. Brazza qui remonte à cette période sur Ndjolé se déplace et parvient à régler le palabre et ramener le village à des dispositions favorables ( 617 ).
Sur la côte Nord, la situation est d’une gravité jamais atteinte. En avril 1887, trois Fang enrôlés comme tirailleurs gabonais au poste de Campo assassinent leur chef, le caporal d’infanterie de Marine Fonteneau ( 618 ). Les meurtriers sont mis aux arrêts et traduits devant un conseil de guerre ( 619 ). Par ailleurs, la présence de nombreuses succursales que les maisons de commerce d’Elobey ont établies dans tous les affluents du Mouni augmente chaque jour l’importance commerciale de la côte nord. Elle provoque l’arrivée massive de Fang qui y vendent par l’intermédiaire de leurs nombreux traitants une grande quantité de marchandises ( 620 ). Ils bousculent les villages en place. Ballay craint pour la sécurité des factoreries. Dans son rapport mensuel du 18 juin 1887, il demande à Paris le renforcement du poste de Bata en y stationnant une compagnie complète de tirailleurs pour surveiller toute la côte ( 621 ). Les premiers villages s’installent également à présent à proximité de Campo où les chefs locaux manifestent leur inquiétude auprès de Mouzin, commandant le poste de Bata. Il se déplace à Campo à la mi-août pour rassurer ces chefs sur leur autorité politique en même temps qu’il les engage à composer avec les nouveaux venus. Au terme d’un palabre, il obtient la réconciliation entre “ les envahis et les envahisseurs… par une distribution d’étoffe et d’eau de vie ” ( 622 ).
Brazza est de retour au Gabon en mars 1887. Il entreprend aussitôt de parcourir la colonie pour mettre en place la nouvelle administration et prévoir l’organisation des missions vers le nord du Congo et l’Oubangui. Personnalité complexe, au caractère indépendant, Brazza ne fait plus l’unanimité des années précédentes. Critiqué pour ses absences et ses instructions évasives qui laissent ses agents dans le désarroi, il voit s’éloigner ses collaborateurs de la première heure, dont Ballay, le plus proche ( 623 ).
Auprès des populations locales, il dispose d’une notoriété encore très favorable dont il use rapidement en renouant avec une politique de dialogue et de patience pour ramener à de meilleures dispositions les riverains de l’Ogooué et y attirer à nouveau les villages fang. Partout en effet, plusieurs mois d’absence ont ébranlé l’entreprise menée depuis 1878. L’incurie de ses agents en est grandement responsable ( 624 ). Il faut lui ajouter les décisions contraires à ses projets prises à l’issue de sa mission. Ainsi, constate-t-il que l’organisation des convois vers le Congo, qu’il avait si difficilement mis en œuvre du fait des populations réfractaires, est minée par une politique négligente envers les Fang, les Saké et les Kota, qui n’ont “ été ni traitées avec une attention spéciale, ni suffisamment récompensés […] même maltraitées corporellement ” ( 625 ). Au lieu donc de disposer d’auxiliaires dévoués, Brazza doit se résoudre à employer les hommes comme pagayeurs ou commerçants. Il apprend également que les Fang récemment installés sur le fleuve sont victimes des Duma, qui doivent leur puissance à la présence française, et des convois des Européens et des Sénégalais. De dépit, certains villages sont retournés dans la forêt se mettre à l’abri de la mission. Plus haut encore, le pays teke est en effervescence ( 626 ). D’une manière générale, l’encouragement des populations riveraines à participer à l’économie du fleuve n’a pas suivi son départ prématuré, l’économie du caoutchouc est tombée très bas ( 627 ).
Mais Brazza est un homme de ressources. Ses projets sont à la mesure de son énergie. Il ramène dans ses bagages des graines de cacao qu’il confie au jardin d’essai de Libreville. Accompagné de Crampel, il remet au pas les chefs de postes de l’Ogooué, rappelant leur mission d’autorité et d’organisation des convois ( 628 ). Il rétablit l’organisation de la paie des riverains qui participent aux convois, appliquant ainsi les premières mesures du projet qu’il défend depuis longtemps : “ L’armement de chaque convoi étant engagé pour plusieurs voyages aller et retour, un des pagayeurs reste à la station terme où on lui délivre une quantité de marchandises représentant la solde de tous ses compagnons. Avec ces marchandises il achète des produits du pays qu’il garde et partage entre l’armement après travail accompli. Les pagayeurs descendent alors et vendent eux-mêmes ces produits aux factoreries du bas fleuve ” ( 629 ). Pour Brazza, l’avantage de ce système de paie est triple. D’abord les pirogues disponibles sont exploitées au mieux, elles ne redescendent plus à vide. Ensuite les riverains s’offrent comme pagayeurs, notamment les Fang du bas-fleuve qui, autrefois réticents par crainte superstitieuse des rapides, se proposent en nombre si important que Brazza ne peut satisfaire toutes les demandes. Enfin, les traitants disparaissent et leur influence s’efface pour laisser place à un commerce direct entre les producteurs et les factoreries. Plein d’espoir dans la disparition du commerce d’avances au Gabon, Brazza n’attend plus que les pouvoirs pour réorganiser le système douanier et favoriser les maisons françaises ( 630 ). Il poursuit son œuvre réformatrice en signant le 5 juin 1887, un arrêté qui règle l’organisation du service des “ auxiliaires indigènes ” et assure la mise à disposition totale des auxiliaires pour le service du Congo ( 631 ). Il crée le service de tirailleurs gabonais ( 632 ).
Il rétablit la confiance auprès des villages fang de l’Ogooué qui ont récemment participé au recrutement et dont les hommes ont été maltraités. Il convainc les chefs de confier leurs enfants pour les envoyer dans les missions. Il signe un nouvel arrêté le 5 septembre 1887 qui interdit la pratique de prendre en otage des femmes en garantie des dettes contractées ( 633 ). Le calme revient alors dans l’Ogooué. Brazza et Crampel remontent ensuite à Booué avant de partir en août pour le pays teke secoué de guerres fratricides et où les convois sont complètement désorganisés ( 634 ).
Les guerres teke, les tensions dans le Haut-Ogooué opposant Fang, Duma et Kande et les difficultés de transports poussent Brazza à organiser progressivement les convois pour le Congo depuis Loango. Par l’arrêté du 7 octobre 1887, il supprime le poste de Lékiti sur l’Alima. La voie du Mayombe devient prioritaire, mais Brazza n’en demeure pas moins attentif au maintien d’une relative stabilité dans l’Ogooué.
Assuré du retour au calme, Brazza autorise Crampel à retourner sur Libreville à la fin de novembre, en attendant de lui confier une mission d’exploration vers le nord, dans le bassin de l’Ivindo, mal connu, qui suscite tous les fantasmes ( 635 ). Dans un long rapport qu’il adresse à son Ministre, Brazza mesure avec satisfaction l’évolution politique et commerciale du Gabon depuis 1875 ( 636 ).
Reste que deux facteurs récurrents ralentissent le développement du Gabon : le déficit chronique de main-d’œuvre et les difficultés de subsistance. Pour y remédier, le projet de Pinet Laprade et Mottez est relancé par le décret du 1er décembre 1887 qui crée un bagne pour prisonniers annamites. Il est prévu de les employer aux travaux d’utilité publique et aux cultures potagères ( 637 ). Cent premiers condamnés aux travaux forcés sont envoyés en mars 1888 à Libreville ( 638 ). Le bagne doit également être un réservoir pour le service au Congo ( 639 ).
D’une santé défaillante, Brazza est obligé d’abandonner une nouvelle fois la colonie. Inquiet des effets de son absence, il donne des instructions très précises à Ballay, nommé commissaire général par intérim, concernant les territoires à administrer, notamment l’Ogooué où la clé de la stabilité réside dans l’état politique des Fang. Ballay doit parvenir à les faire participer aux convois avec les Kota, Pinzi et Kande, afin qu’ils soient associés aux bénéfices commerciaux en redescendant à la côte les produits achetés dans l’intérieur. Ils sont également appelés à servir dans l’Oubangui ( 640 ).
Avant de partir, Brazza envoie Crampel explorer les terres inconnues au nord de l’Ogooué, depuis l’Ivindo jusqu’au Ntem. Au-delà de l’exploration hydrographique, le but de sa mission est de prévenir la pénétration allemande vers la Sangha et l’Oubangui ( 641 ). Il doit contrer l’expédition que mènent vers le nord-est Kund, Tappenbeck et Weissenborn, partis de Kribi le 7 novembre 1887. Crampel entame les préparatifs de sa mission en février 1888 en partant à Loango pour y recruter des porteurs.
Au nord, l’Espagne proteste officiellement contre la prise du Cameroun et affiche ces prétentions qui pourraient s’étendre jusqu’à la Sangha voire l’Oubangui. Elle provoque un nouvel incident diplomatique en envoyant une canonnière dans le Ntem et s’oppose officiellement à un établissement commercial français, violant ainsi le statu quo ( 642 ).
Les recommandations que donne Brazza à Ballay avant de quitter le Gabon ne sont pas inutiles puisque de nombreuses affaires opposent des riverains dans l’Estuaire, le Komo et l’Ogooué, où les Fang sont toujours mêlés. Les mesures prises à propos du service obligatoire ne sont pas étrangères aux attaques fang. L’engagement de pagayeurs et de porteurs dépeuplent en effet les villages enenga, galwa, kota, pinzi et au-delà, des hommes qui partent pour de longs mois jusqu’au Congo, voire l’Oubangui et réduit leur capacité de résistance. Or les Fang, navigateurs malhabiles et reculés dans l’intérieur sont moins concernés par le service. Leur approche des rives est donc grandement facilitée par les besoins du service.
Dans un premier temps, la sagesse et le tact de certains agents permettent de réduire les affaires à une échelle locale, sans que soit compromise la relative tranquillité et la libre circulation des rivières. Dans la région de Lambaréné d’abord, Mordrelle, Commandant particulier par intérim du Gabon, s’abstient d’intervenir dans un conflit opposant deux villages fang ( 643 ). L’affaire s’éteint rapidement ( 644 ). Plus haut, il faut toute l’attention de Ballay pour éviter la propagation des foyers de tensions. La région de Ndjolé est particulièrement en effervescence depuis que son importance grandit avec la décision prise à Libreville d’y remonter le matériel de la Mission de l’Ouest Africain auparavant stocké au Cap Lopez, lequel perd son poste pour ne garder qu’un brigadier des douanes ( 645 ).
A Ndjolé précisément, depuis les dernières directives de Brazza, la situation est plus que confuse tant du point de vue administratif que politique et commercial. Pour les commerçants, le service obligatoire correspond à une nouvelle fermeture du Haut-Ogooué. A l’exemple de Cornut Gentille en 1884, Ballay s’en inquiète et fait part fin février 1888 des premières protestations de négociants à son ministre ( 646 ). Il craint une recrudescence des attaques avec l’approche de la saison sèche ( 647 ). Ballay réitère ses craintes en cherchant à passer outre les ordres de Brazza qu’il désapprouve ouvertement ( 648 ). Il se fait l’écho des négociants qui demandent à réoccuper leurs factoreries abandonnées dans l’urgence, dont quelques-unes gardent un stock important de marchandises ( 649 ). Puis, devant la dégradation de la situation économique, il prend fait et cause pour les commerçants ( 650 ). De son côté, le Conseil d’Administration du Gabon, par l’intermédiaire de son Conseil d’Agriculture et du Commerce demande officiellement le 14 février 1888 que “ l’Ogowé soit rendu à la libre circulation et au libre commerce par un acte hautement constitué qui mette fin à une série de mesures arbitraires et de changements perpétuels, et qui soit de nature à [leur] assurer enfin la stabilité et la sécurité nécessaires à [leurs]nos opérations commerciales ” ( 651 ). Brazza doit finalement en répondre au chef des Affaires Economiques au Ministère des Colonies. Dans un exposé clair et méthodique, il affronte les attaques en assumant ses responsabilités. Il estime n’avoir pris aucune mesure de fermeture du fleuve, les seules mesures prises ayant pour but de maintenir la sécurité du commerce et la tranquillité du fleuve, tout en garantissant le rôle des maisons françaises dans le haut-fleuve et l’organisation des convois vers le Congo ( 652 ). Devant cette réponse, la maison française Sajoux fait une demande à Ballay en vue de s’implanter en amont de Ndjolé. Ballay la transmet aussitôt (13 août) au ministère de la marine ( 653 ), qui la renvoie à Brazza. Le 30 août, Brazza répond par la négative. Il refuse de transiger sur les principes qui conduisent sa politique coloniale. Pour garantir la sécurité du fleuve, l’installation des factoreries dans l’Ogooué ne peut se faire qu’à proximité immédiate des postes français. Il rappelle que les négociants doivent s’interdire de détourner de leur service obligatoire les auxiliaires indigènes ( 654 ). Dans ces conditions, le 11 octobre 1888, le Conseil d’Administration du Gabon, par la voix de son directeur de l’intérieur, informe Ballay de son accord donné à la maison John Holt pour qu’elle installe une factorerie sur la troisième île de Ndjolé ( 655 ).
La confusion touche également les autorités dans l’administration du fleuve. En principe, le chef du poste de Ndjolé doit régler les affaires qui concernent l’amont, en accord toutefois avec les instructions de Ballay. Reste que les compétences et les ordres se croisent parfois, laissant le champs libre à tous les débordements. En décembre 1887, les deux villages fang de l’île Talagouga près de Ndjolé sont en conflit avec le traitant Emmanuel, établi à Ndjolé. Ils veulent lui soustraire son rôle d’intermédiaire et menacent de le piller. Saury, ancien responsable d’une scierie sur la première île de Ndjolé désormais responsable de la zone en aval de Ndjolé, intervient et se rend à la factorerie d’Emmanuel où l’attendent cent cinquante guerriers en armes. Il réussit habilement à parlementer et à raisonner les deux chefs de village, bien que le second, dénommé Emane Tole, se montre moins satisfait de l’issue trouvée ( 656 ). Vittu de Kerraoul administrateur du haut-Ogooué proteste contre cette intervention qu’il prétend être de son ressort et admoneste Saury avec des propos très libres ( 657 ). Ce dernier s’en plaint à Ballay, qui rend compte au ministre ( 658 ).
Au début de 1888, un peu au-dessus de Ndjolé, les villages fang-shiwa d’Ombala et Boyabé sont en guerre avec les villages kota de Yassa et Sangalodi. A la suite d’une attaque fang et pour rétablir l’ordre qui menace les convois pour le Congo, Froment qui en a la responsabilité, décide avec Veistroffer et Latouche, sans en référer à Vittu de Kerraoul, d’une action répressive sans tenter de régler l’affaire en “ palabres ”. Ils partent avec sept Kota et un tirailleur sénégalais. Après deux heures de marche à travers la forêt, la petite troupe parvient vers six heures du matin devant le village coupable. Surpris dans leur sommeil, les villageois se mettent à fuir tandis que Veistroffer fait ouvrir le feu puis incendier le village coupable. Heureux vainqueur d’une bataille déséquilibrée, les Kota fêtent leur victoire par de “ coutumières manifestations de cruauté ” qui déplaisent à Veistroffer. Celui-ci perd patience et tire sur l’un d’eux ( 659 ).
Figure 58 : Albert Veistroffer (1931, p. 48)
Loin de calmer l’antagonisme entre Fang et Kota, l’intervention de Froment, Veistroffer et Latouche exaspère les villages. Les Fang harcèlent les Kota dont certains villages doivent se réfugier sur les îles au milieu des rapides. Vittu de Kerraoul, le chef du poste, doit se transporter en personne sur place pour tenter une médiation ( 660 ). Il réussit à conclure une paix qu’il garantit par l’échange de sang entre les chefs fang et kota et en prenant en otage à Ndjolé le fils de Ngumba, chef d’Ombala ( 661 ). Pendant ce temps, Veistroffer atteint Booué où il annonce à Delaroche, sa mission d’explorer le pays ( 662 ). Il part avec deux chefs Fang, six porteurs, deux laptots, son second Samba Coumba, un interprète, un cuisinier et son boy. Après avoir marché pendant sept jours dans la forêt et traversé plusieurs villages où il reçoit toujours le meilleur accueil, Veistroffer atteint l’Ivindo sur laquelle il jette une pirogue mal construite appartenant à un chef fang qui lui “ prête ” ses pagayeurs. Ils remontent à grand peine la rivière pendant cinq jours, puis découragé par l’équipage, il choisit de faire demi-tour promettant de revenir avec un équipage kande et duma. Veistroffer ne peut mener à bien l’exploration de l’Ivindo, Brazza l’envoie sur le Congo.
Figure 59 : Village pahouin près de Booué (Veistroffer).
Peu après, Kerraoul n’hésite pas à tirer sur une pirogue fang qui passe devant Ndjolé. Il est convoqué à Libreville par Ballay qui s’inquiète des méthodes appliquées à Ndjolé. Kerraoul invoque la stricte application des consignes qui lui ont été données verbalement, “ entre autres d’avoir à tirer sur les embarcations du commerce qui tenteraient de forcer le passage ” ( 663 ). Pour conforter la tranquillité et éviter les attaques des convois, Froment et Veistroffer recrutent des Fang pour les transporter dans l’Oubangui ( 664 ). Mais les effets de ces recrutements sont parfois contraires à ceux recherchés car les convois subissent de lourdes pertes humaines ( 665 ). Une épidémie de variole frappe la région de Brazzaville, les convois propagent la maladie. Les familles cherchent en réparation des compensations financières ou humaines. Les chefs de postes y voient, non sans une certaine lucidité, une vengeance.
La paix entre Kota et Fang est de courte durée. Courant juin, quatorze charpentiers akra travaillant pour le poste de Ndjolé s’arrêtent au village fang de Bitoga pour y acheter de la nourriture. Ils y sont reçus à coups de fusils. Un des leurs est grièvement blessé et doit être transporté à l’hôpital de Libreville. Dépêché sur place, Gazenguel, qui assure l’intérim de Kerraoul, se rend pour tenter de ramener le calme. Il apprend que l’attaque de Bitoga est une représaille du meurtre d’un des leurs par les Kota. En effet, les Fang considèrent que les Blancs sont complices des Kota. Aussi, tirent-ils sur les hommes travaillant pour le poste ( 666 ).
La rancune des Fang est aussi mal placée que tenace. Une pirogue de la station circulant devant Ndjolé chavire. A son bord, deux hommes du village fang de Biban tombent à l’eau et se noient. Considérant la station responsable des noyades, Biban attaque à coups de fusils une pirogue de la station qui remonte le fleuve. Kerraoul tente de ramener le calme en indemnisant la famille des noyés mais demande que Biban soit châtié pour son attaque. En attendant que s’organise une colonne pour incendier Biban, ses villageois, ayant échoué dans leur première attaque, s’en prennent par dépit aux hommes de la factorerie Hatton et Cookson. Trois agents s’arrêtent à Biban pour acheter de la nourriture. Ils sont aussitôt pris en otage. Kerraoul doit envoyer un sergent pour obtenir leur libération ( 667 ).
L’attitude de Kerraoul oscillant entre règlement pacifique et répression illustre à quel point l’administration coloniale reste incapable d’accéder à l’idée de justice que conçoivent les Fang malgré plusieurs décennies de contacts. Tranchant singulièrement avec la politique qu’il défend, l’administration que Brazza met en place pêche particulièrement par l’insouciance et l’incapacité de certains responsables qui confinent parfois à une absurdité coupable. Delaroche vient grossir la cohorte des agents cruels, à côté de Félix, Froment et Kerraoul. Succédant à Veistroffer le 25 janvier 1887 au poste de Booué, il est remarqué une première fois en avril 1888 par Ballay qui note à quelle hauteur se situe son incompétence. Craignant absolument tout mouvement de la part des Fang, il croit pouvoir acheter leur paix en distribuant sans compter des cadeaux ( 668 ). Le 18 octobre 1888 dans son rapport mensuel sur la situation de la colonie, Ballay doit revenir sur son cas auprès du ministère de la Marine : en septembre 1888, “ Un fait grave vient de se passer à la station de Booué. M. Delaroche, agent du cadre définitif, chef de cette station a fait fusiller de sa propre autorité et après instruction et jugement sommaires, un Pahouin qui, aidé d’un de ses camarades, avait volé dans un hangar ouvert cinq petits barils de sel ! ” ( 669 ). Le 20 suivant, Ballay demande à sa hiérarchie de prendre rapidement des mesures disciplinaires contre Delaroche ( 670 ).
Figure 60 : Le poste de Ndjolé en 1888 (Veistroffer).
Alertée, la presse se fait l’écho de cette affaire qui risque de nuire aux intérêts français ( 671 ). Delaroche est remplacé au poste de Booué par Terrier, agent de 2e classe. Vittu de Kerraoul écrit ensuite le 28 octobre au Lieutenant Gouverneur pour apporter son soutien à Delaroche en minimisant la portée du crime ( 672 ). Le 12 novembre, Paris télégraphie à Ballay et l’engage à prescrire en urgence une “ enquête sévère sur mesure prise par chef poste Booué et rendez compte ” ( 673 ).
Ballay rend compte dans son rapport mensuel de novembre. La culpabilité de Delaroche ne fait aucun doute ( 674 ). Ballay joint à charge la lettre de Vittu de Kerraoul. Ce dernier reçoit à Ndjolé la visite du lieutenant inspecteur Boffard-Coquat. Il lui reproche de ne pas tenir les comptes à jour, de dépenser trop, de n’avoir aucune autorité sur le personnel ( 675 ). Boffard-Coquat poursuit son inspection à Booué. La situation y est déplorable ( 676 ). Montrant quelque hésitation à sanctionner un agent du Congo, le 19 novembre, Paris réitère sa demande d’enquête ( 677 ). Finalement Delaroche est congédié pour actes d’immoralité et mauvaise gestion du poste de Booué ( 678 ).
L’indignité des comportements coloniaux évoqués n’est pas l’apanage de la France. En mars 1888, à Elobey, deux Fang sont tués par quatre Espagnols en présence du sous gouverneur de l’île, “ sous le prétexte le plus futile ” ( 679 ). Malgré la présence française, la côte nord apparaît comme une zone de non droit où la persistance d’un trafic négrier à destination de Sao Tomé réfrène l’arrivée des Fang sur la côte ( 680 ). La situation observée dans l’Estuaire, dans les années 1840 se renouvelle ainsi : bien que disputant le commerce aux intermédiaires côtiers, les Fang craignent les négriers et s’en remettent à l’autorité des chefs de postes pour régler leurs différends ( 681 ).
Dans l’Estuaire, en revanche, cinquante ans de présence française ne parviennent toujours pas à pacifier les rivières qu’occupent les Fang à quelques villages près. Les Mpongwe conservent leurs villages des pointes Denis et Pongara sur la rive gauche, tandis qu’autour des vieux villages de la rive droite, de Glass à Quaben, le cercle des villages fang se rapproche.
Les tentations sont trop fortes pour les villages de ne pas faire quelques bénéfices en attaquant les pirogues, inspirés le plus souvent par les traitants eux-mêmes ( 682 ). Pour réprimer ces actes, la destruction des villages reste une méthode pratiquée, bien qu’elle soit reconnue sans effet ( 683 ). Ballay ne peut que regretter la crainte qu’inspire dans les rivières la présence d’un navire, trop souvent synonyme pour les villages de répressions mal comprises ( 684 ). A la suite de nouveaux pillages, il décide en juin 1888 de mettre fin à l’incendie des villages pillards, et propose d’établir un poste dans l’Estuaire, en face de Donguila, à la hauteur du Remboué qui draine une grande partie du commerce de l’Ogooué et de ses affluents, et un autre dans le Komo, sur l’île de Ningué-Ningué, où convergent les produits du haut-Komo ( 685 ). Malgré tout, il doit agir sévèrement en octobre contre des Fang qui viennent d’attaquer des convois à la Pointe Owendo, à quelques kilomètres à peine au sud de Libreville.
Tandis que Crampel recrute ses porteurs en février 1888, la mission d’exploration menée par Kund, Tappenbeck et Weissenborn au Cameroun, partie de Kribi et remontant vers le nord-est, et après de nombreuses péripéties, atteint la Sanaga aux chutes qu’ils baptisent “ Nachtigal ”. Le 8 février, retournant vers la côte, la colonne essuie un sérieux revers au nord de Bot Makak. Elle est attaquée par les Bassa, intermédiaires vers la côte qui, par crainte de voir leurs privilèges atteints, s’opposent à la pénétration blanche. Kund est blessé aux bras, Tappenbeck reçoit une balle à la tempe, dix hommes sont tués, vingt-six sont blessés, cent désertent. En toute hâte, la colonne bat en retraite et regagne la côte, abandonnant ses armes rayées, les instruments et le matériel. Le choc est rude pour l’Allemagne qui, n’envisageant pas en 1884 une occupation militaire du Cameroun, doit revenir sur son engagement colonial. Touchés dans leur orgueil, les trois officiers gardent un fort ressentiment de l’attaque et décident aussitôt de recomposer une expédition.
Figure 61 : L’expédition de Crampel (Alis, 1888, p. 321).
A Libreville, Ballay est informé de la déroute allemande au début mars ( 686 ). Un mois plus tard, le 25 avril 1888, Crampel rassemble ses marchandises à Ndjolé. Il reçoit une lettre de Ballay l’informant de la situation dangereuse dans la région nord ( 687 ). Inspiré des méthodes de Brazza qu’il a suivi pendant près d’un an, Crampel ne s’en inquiète pas et reste déterminé quant à l’engagement de sa mission ( 688 ). Le 12 août 1888, Crampel quitte Lastourville (Madiville) avec deux laptots, trente-trois porteurs et deux domestiques. Son intention est de remonter droit au nord, à la recherche de la Liba ( 689 ). S’orientant vers l’est puis le nord est, Crampel traverse pendant quatre jours une zone inhabitée, ne trouvant ni village, ni nourriture. Il explique ce désert humain par la présence française dans l’Ogooué qui a dépeuplé les habitants. Certains, se sont avancés vers les rives tandis que d’autres s’en sont éloignés suffisamment pour échapper au service obligatoire et à l’organisation du commerce.
Figure 62 : Itinéraire de Crampel (Alis, 1888, p. 334).
Le 17 août, la colonne parcourt le haut-bassin de la rivière Mchiguidina et gagne le pays kota qu’elle explore pendant un mois. Au-delà de la rivière Bouniandjé, Crampel apprend de Tsilo, chef kota de Mpoumba, que les Kota sont en relations avec les Moutendié, voisins de la rivière Woleu. Tsilo connaît l’existence d’une mission américaine sur cette rivière. Le 27 septembre, Crampel atteint la rivière Liboumba. Jusqu’au 8 octobre, il parcourt les environs du confluent Liboumba-Ivindo, signe des traités avec les Kota de qui il recueille des informations sur les Shiwa qui habitent la rive droite de l’Ivindo, qu’ils nomment Aïna. Les Shiwa achètent l’ivoire aux Kota et l’apportent vers la côte. Leur mouvement vers la côte est continu jusqu’au Komo et au delta de l’Ogooué ( 690 ).
Le 9 octobre, Crampel remonte vers le nord par la rive droite de l’Ivindo. Il se trouve alors dans le pays habité par les Fang. Ils sont plus méfiants que les Kota devant la présence d’un Blanc qu’ils soupçonnent de vouloir les déposséder de leur courtage. Le 1er novembre, Crampel arrive à Essénekam, village d’un autre groupe fang arrivé depuis peu dans la région, qui a repoussé les populations vers l’ouest. Il note combien les Fang de l’intérieur sont peu enclins au travail ( 691 ). Le 25 novembre, il atteint la boucle que décrit l’Ivindo depuis l’ouest près du village de Kogennyemm. Annundjoko, son chef, lui indique la présence à l’est d’un grand rocher, de petits hommes, les Bayaga, et l’existence d’un vaste lac aux eaux noires. Au lieu de se rabattre vers la côte comme lui prescrivent ses instructions, Crampel décide alors de poursuivre son excursion vers l’hypothétique Liba. Sans nouvelle, Libreville le croît en face de grandes difficultés ( 692 ). Parti avec seulement dix porteurs duma, Crampel arrive devant le mont Akoafen. Il visite trois jours durant un campement de Pygmées dont il note avec précision le système de dépendance qu’ils entretiennent avec les Fang. Le 24 décembre, Crampel atteint le Dja, cours supérieur du Ngoko, principal affluent de la Sangha. Il atteint là la limite des possessions françaises telle qu’elle a été définie à Berlin. Il doit faire demi-tour. Le 30 décembre 1888 (ou le 6 janvier 1889), il s’arrête au village fang Binvolo du chef Eyegueh qui lui donne en mariage une fille de huit ans, manifestant ainsi leur disposition à l’égard des Blancs et leur volonté de commercer avec eux.
Figure 63 : Le village Eyegeh (Alis, 1888, p. 331).
Crampel entreprend de repartir vers la côte. Le 14 janvier 1889, il découvre les sources de l’Ivindo, puis traverse une vaste région de marais a