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RESUMES

      

      Au milieu du XIXe siècle, la France implante au Gabon un comptoir destiné à lutter contre la traite négrière et à développer le commerce atlantique. Attirés par une demande croissante, la volonté de supprimer les intermédiaires et les nécessités de mise en valeur de la colonie, les Fang, principaux pourvoyeurs d’ivoire, s’approchent des rivières et gagnent pas à pas la région de Libreville. Ils prennent une part de plus en plus élevée dans les échanges, au détriment des vieilles populations côtières, avec lesquelles les conflits, alimentés par les enjeux commerciaux, se multiplient. Le scénario se reproduit à l’identique dans l’Ogooué depuis son ouverture par Brazza, et dans le Nord, jusque vers 1920.

      L’aveuglement des Blancs, la faculté d’adaptation des Fang et surtout leur nombre a longtemps laissé croire à un peuple nomade, parti depuis le cœur de l’Afrique, voire des bords du Nil, à la conquête du Gabon. La réalité de leur installation observée patiemment évapore ces fantasmes.

      Mots Clés

      Afrique, Colonisation, Brazza, Fang, France, Gabon, Libreville, Migrations, Ogooué, Pahouins.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      History of the Fang, Gabonese People

      Summary

      

      In the middle of the nineteenth century, France set up a trading post in Gabon to fight against the slave trade and develop the Atlantic trade. Attracted by a growing demand, the will to remove middlemen and the necessities of the developping colony, the Fang people, the first ivory suppliers, went near the rivers and spread around Libreville. They took an ever growing part in trade, to the detriment of the old costal populations who they came more and more in conflict with, stimulated by commercial stakes. This scenario occurred again along the Ogooué River, from its opening by Brazza, and in the North, until the 1920’s.

      Because of the blindness of the White, the Fang’s adaptability and, above all their number, the Fang people were long thought to be a nomadic nation, who left the heart of Africa, or even the bank of the Nile River, to conquer the Gabon. The real facts of their settlement, patiently studied, put an end to this foolish theories.

      Key-Words

      Africa, Colonization, Brazza, Fang, France, Gaboon, Libreville, Migrations, Ogooué, Pahouins.

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      

      


REMERCIEMENTS

      

      Mes remerciements sincères s’adressent tout particulièrement à

      Monsieur Jean Martin qui m’a dirigé avec attention et bienveillance,

       Madame Josette Rivallain, pour sa gentillesse, ses conseils et ses encouragements constants,

       Abel et Olivier Nguéma, qui ont nourri ma curiosité pour la culture et l’histoire des Fang,

      Thierry Mascart, qui nous a confié ses archives de son aïeul, Albert Veistroffer,

      Ma famille et mes amis, qui m’ont aidé, accompagné et soutenu dans mon travail.

      Que tous lisent ici le témoignage de ma profonde gratitude.

      

      

      Notes liminaires

      

      

      L’orthographe des mots propres et des termes vernaculaires pose parfois de sérieux problèmes de compréhension. Aussi, convient-il de s’accorder au préalable sur les noms d’ethnies, les noms de lieux, les noms de personne et les mots en langue fang repris dans le présent travail.

      Les noms d’ethnies suivent la nomenclature établie par le département d’anthropologie de l’Université Omar Bongo de Libreville, qui donne Shiwa pour Ossyéba, Mpongwe pour Mpongoué, Seke pour Shékianis ou Bulu, Rungu pour Orungu, Galwa pour Galois, Kota pour Bakota, Pinzi pour Apinji, Kande pour Okanda, Duma pour Adouma, etc.

      Les noms de lieux sont, pour la plupart, ceux adoptés par l’Institut de la Cartographie Nationale gabonais, en collaboration avec l’Institut Géographique National français, en particulier ceux figurant sur les cartes au 1 :200 000. Par ailleurs, la plupart des noms de villages figurant dans les archives ne figurent plus sur ces cartes modernes. Ils sont néanmoins cités pour ne pas perdre une information qui pourrait être précieuse à des recherches ultérieures.

      Pour éviter les répétitions et les ambigüité, il est convenu que “ l’Estuaire ”, avec majuscule, désigne l’estuaire du Gabon, de l’Atlantique jusqu’à Kango, tel qu’il figure sur les cartes actuelles, de même que Gabon est entendu comme le pays actuel. Pour ne pas trahir les sources en interprétations abusives et rendre au mieux l’état des connaissances de l’époque, nous nous sommes refusés à produire des cartes hydrographiques ou ethniques des régions concernées, préférant insérer au propos les cartes anciennes.

      Les noms de personnes sont repris des rapports d’archives. Toutefois, dans les citations, l’orthographe des noms propres respecte celle de l’auteur, dans la mesure où la compréhension du texte n’est pas atteinte. La plupart des noms de lieux cités sont ceux de villages fang. Compte tenu de la mobilité de ces villages, il est impossible de les situer sur une carte contemporaine. De plus, certains noms apparaissent à plusieurs années d’intervales, sans qu’ils évoquent le même village.

      Les quelques termes vernaculaires sont, pour l’essentiel, empruntés au dictionnaire de S. Galley, Dictionnaire Fang-Français, Français-Fang, Neuchâtel, Editions H. Messeiller, 1964.

      Les illustrations, gravures et photographies sont numérisées à partir des documents imprimés. Les photographies signalées “ Veistroffer ” proviennent de l’album personnel d’Albert Veistroffer qui a réalisé l’ensemble des clichés avec la collaboration du Laboratoire Audema qui en a, par la suite, tirées des cartes postales. L’album nous a été très aimablement confié par Thierry Mascart, son arrière-petit-neveu, qui désirait le mettre à la disposition de la recherche. Par leur nature ces documents appuient le propos, en rendant parfaitement, souvent avec force, le contexte historique.

      Enfin, pour ne pas nuire à la fluidité du texte, certaines citations lui sont intégrées. Elles sont marquées entre guillemets et en caractères italiques. Par leur importance, d’autres citations doivent être mise en exergue. Elles forment alors un paragraphe décalé.

      


Introduction

      

      

      

      En 1904, à Paris, alors capitale des arts, Paul Guillaume découvre dans la vitrine d’une modeste blanchisserie de Montmartre, une “ idole noire ”. Il fait aussitôt part de sa découverte à Guillaume Apollinaire. Quelques mois plus tard, Vlaminck initie à l’art nègre ses pairs fauves, Matisse et Derain, son compagnon d’atelier, à qui il offre un masque fang. Avec Picasso, ils y trouvent la justification de leurs recherches picturales, la raison de rompre enfin avec l’art antique et commencent une ambitieuse collection d’art primitif, bientôt suivis par Braque, Dunoyer de Segonzac, Moreau, Lhote et Marie Laurencin, puis Max Jacob, Blaise Cendrars. Au-delà de ce cercle d’initiés, l’engouement pour l’art des contrées exotiques se diffuse rapidement auprès d’un plus large public, lançant à partir des années 1910 une véritable vague de négrophilie qui marque de manière déterminante, outre la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture et la littérature. L’école nègre est née.

      L’intérêt pour les arts “ primitifs ” dépasse les frontières hexagonales. En Allemagne, l’écrivain Carl Einstein devient, en 1915, le premier critique d’art africain en publiant une petite monographie sur la sculpture ( 1 ). Parmi les reproductions, figure une tête fang provenant de la collection personnelle de Paul Guillaume, intitulée : “ Tête, Congo Français, pays des Pahouins, Gabon ”. Einstein en conclut la notice par ces mots : “ Je signale que la mythologie des Fans est très belle et pleine d’intérêt ”.

      De toutes les populations de l’Afrique noire et particulièrement du Congo français, les “ Fans ” ou “ Pahouins ” sont alors les plus célèbres. A l’exemple des Océaniens, Maori ou Marquisiens, ils exercent une étrange fascination sur le public qui tient beaucoup au paradoxe entre, d’un côté, la haute esthétique de leur art que traduisent les audacieux partis pris stylistiques et, de l’autre, la brutalité de leurs mœurs : on les dit cruels, féroces, conquérants anthropophages, descendus des rives du Nil jusqu’au Gabon en un flux continu, exterminant ou assimilant par des mariages forcés les populations qu’ils envahissent. Certains auteurs vont jusqu’à affirmer leur supériorité sur l’ensemble de la “ race nègre ”.

      Malgré la fragilité de ses arguments, cette réputation, qui leur vaut d’être exhibés dans les expositions internationales comme des bêtes de foire, marque profondément et durablement la mémoire collective, y compris les milieux scientifiques. Elle oriente de très nombreuses recherches consacrées aux Fang, quels qu’en soient les domaines, historiques, sociologiques ou artistiques, au point qu’il est encore aujourd’hui difficile de cerner le groupe, d’en définir l’originalité, et surtout d’en retracer l’histoire.

      

      La réputation des Fang ne date pas du début du XXe siècle. Elle naît aux premières heures de leur rencontre avec les Occidentaux, notamment avec les Français, venus en 1839 installer dans l’Estuaire du Gabon un comptoir de commerce et une station navale pour lutter contre la traite négrière. De cet embryon, œuvre de la détermination d’une poignée d’hommes conçue dans un contexte de rivalité franco-britannique, naît la colonie du Gabon, dont le développement et la mise en valeur nécessitent la collaboration des populations locales. L’entreprise est difficile pour les Occidentaux, en même temps qu’elle bouleverse les équilibres sociaux et économiques entre villages côtiers et intérieurs, entre courtiers et producteurs. Tout au long de la période, les grandes ambitions, servies par les desseins les plus nobles, se heurtent aux intérêts particuliers et aux pratiques les plus contestables. De leur côté, les Fang sont désireux de prendre toutes leurs parts au commerce en abandonnant l’exploitation des forêts pour devenir courtiers à leur tour. Ils subissent autant que d’autres la politique coloniale mais, servis par une détermination et des structures sociales particulières, ils deviennent rapidement l’objet d’une attention soutenue de Libreville.

      Le Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence (C.A.O.M.) garde la mémoire de ces relations complexes entre Blancs et Fang, en particulier dans la correspondance du commandant de la station navale. Dès l’implantation française, les commandants entretiennent avec Paris et le ministère de tutelle, une correspondance régulière constituée de lettres ponctuelles et de rapports généralement mensuels. S’y ajoutent les rapports des divers officiers de la station navale, comptes-rendus de missions, notes, etc. L’intérêt premier de ces rapports réside dans le soucis militaire que les auteurs mettent à décrire avec simplicité et pragmatisme des faits. On suit ainsi, grâce à un dépouillement méthodique, près de quatre-vingts ans de l’histoire coloniale des Fang, depuis la première rencontre avec les officiers dans les villages du Komo jusqu’à l’administration du Woleu-Ntem en passant par les missions de Brazza et leurs conséquences. On y lit l’enthousiasme du commandant à apprendre la première visite d’un producteur fang chez Glass, les dispositions bienveillantes prises pour multiplier les contacts directs avec les Fang dans l’Estuaire, mais aussi les incendies de villages, les confiscations, les arrestations, les prises d’otages d’enfants, les condamnations, les déportations.

      Les rapports rendent également avec précision l’état des relations entre Fang et populations locales. Ils montrent comment se multiplient les conflits à mesure que les villages fang progressent dans l’Estuaire ou dans l’Ogooué. Ils révèlent sans ambiguïté l’origine des heurts, parfois sanglants, qui agitent les rivières, les manipulations des intermédiaires, courtiers ou traitants, le jeu des maisons de commerce et des sociétés concessionnaires qui entretiennent le feu sournois des antagonismes entre villages, entre ethnies. Ils révèlent enfin les difficultés récurrentes de l’autorité coloniale, notamment son manque de moyens humains et matériels qui la conduit, entre hésitations et reculades, à s’appuyer, au gré de ses intérêts et de l’humeur de ses responsables, sur l’un ou l’autre groupe, et à abuser de sa supériorité militaire pour favoriser, contraindre, autoriser ou interdire l’installation des villages dans l’Estuaire, la circulation des pirogues sur l’Ogooué, imposer le service obligatoire, instaurer une fiscalité, déléguer aux sociétés concessionnaires l’administration de leurs territoires, etc.

      Ainsi, avec justesse et précision, les rapports éclairent d’une lumière nouvelle un aspect méconnu de l’histoire du Gabon à travers la réalité de l’implantation des Fang pendant la période coloniale. Leur reproduction dans de larges extraits permet de mieux saisir comment s’est forgée leur réputation sous l’action des Blancs, comment à l’émerveillement des premiers contacts et les débordements affectifs succède les premières réserves, les alertes et enfin les craintes d’avoir à composer avec des populations turbulentes, comment en moins de quarante ans les Fang passent du statut de farouches porteurs d’ivoire isolés à celui d’envahisseurs “ barbares ”., de partenaires indispensables à celui de freins hostiles à l’essor colonial.

      

      La réputation des Fang trouve aussi ses racines dans le contexte scientifique et politique de l’époque qui préside aux nombreuses études sur le groupe. Elles complètent la connaissance du groupe tout en se penchant très précocement sur son histoire précoloniale. Le chantier est mis en œuvre dès le début des années 1840 mais reste ouvert encore aujourd’hui. Plus de cent-soixante ans ne sont donc pas parvenus à venir à bout d’un sujet qui nourrit tant de passions mais dont la complexité égale celle de l’histoire de l’Afrique en général.

      Les rapports administratifs qui évoquent le sujet sont fort rares, les militaires se préoccupant essentiellement des affaires contemporaines. Non qu’ils s’en désintéressent mais ils s’expriment dans des développement plus denses, rejoignant les missionnaires, les aventuriers, les commerçants et les scientifiques dans de nombreuses publications plus ou moins sérieuses, savantes ou grand public, bulletins de géographie, revues de voyages, revues missionnaires, récits d’explorations, bulletins d’anthropologie. Tous alimentent une bibliographie imposante d’articles sur le Gabon en général et sur les Fang en particulier, multipliant les descriptions sur leurs qualités physiques et intellectuelles, leurs mœurs, leurs techniques, leur religion, etc., et développent des théories sur leur histoire ancienne. A l’égal des rapports administratifs, elles sont le reflet fidèle des mentalités coloniales et des intérêts des auteurs à défendre quelques points de vue. Ce sont ces mêmes articles qui ont, au fil du temps et de la pénétration coloniale, construit les théories les plus invraisemblables, repoussant jusqu’en Egypte l’origine des Fang.

      L’histoire précoloniale des Fang est donc très encombrée d’éléments obscurs qui l’ont transformée, au fil du temps, en mythe dans lesquels certains auteurs contemporains se perdent encore. Il est donc indispensable avant même de l’aborder, d’envisager ces théories. L’analyse du contexte politique et scientifique dans lequel elles sont produites permet d’en suivre le cheminement et de les réduire définitivement. Elle ouvre sur des reconsidérations générales sur le groupe, contrepoids indispensable à cent-cinquante ans de conclusions hâtives, de descriptions grotesques, de fanfaronnade ( 2 ).

      

      Eclairée de ces nouveaux éléments, l’histoire précoloniale des Fang est encore gardée par de nombreux obstacles, au premier rang desquels se place l’embarras des auteurs devant l’absence d’écrit indigène. Les seuls écrits sont ceux des Occidentaux, dont les plus anciens remontent aux relations de voyage du XVIe siècle, pour lesquels la connaissance du Golfe de Guinée se limite à ses rivages ; les premiers renseignements sur les Fang n’apparaissent qu’au début du XIXe siècle.

      C’est, par essence, toute la spécificité de l’histoire de l’Afrique que de s’intéresser aux sources documentaires non écrites. Celles-ci ne manquent heureusement pas au travers de la culture du groupe, que ce soit dans ses structures sociales, ses croyances, ses rites, sa tradition orale et sa culture matérielle. Si l’archéologie souffre d’une chronologie encore faible pour la zone équatoriale, d’autres disciplines comme l’ethnologie, l’anthropologie ou l’histoire de l’art peuvent donc apporter une aide considérable à l’histoire pour comprendre l’évolution d’un groupe, chercher la part factuelle des légendes, analyser l’origine d’une forme et ouvrir de nouvelles voies de recherches, livrer des éléments inédits. Mais le traitement de ces sources culturelles doit lui aussi s’entourer de précautions pour éviter les interprétations abusives. Il nécessite d’abord d’embrasser ses différents aspects dans une vision la plus large possible, y compris le milieu géographique. D’où une connaissance indispensable du terrain, du sol et de la terre, du climat éprouvant, de la faune invisible et inquiétante, de la flore exubérante, des orages diluviens, de la forêt majestueuse, de l’impétuosité des rivières, de la force de la nature. Comment, sans cela, approcher, à défaut de comprendre, la place de l’homme fang dans l’univers, ses codes, ses pensées, sa “ religion ” et sa “ philosophie ” .

      Deux problèmes majeurs apparaissent ensuite de manière récurrente dans l’étude de la culture fang. La recherche des éléments culturels les plus anciens, d’abord, n’est pas chose aisée quand on mesure l’extraordinaire capacité des sociétés africaines à s’adapter au monde contemporain en suivant les voies de la modernité, à intégrer les cultures voisines, à adopter les modes de vie occidentaux. Il est donc ardu d’identifier culturellement les Fang au moment de leurs contacts avec les Blancs. Même un patient travail de terrain n’y parviendrait pas aujourd’hui, tant les traditions se sont perdues. Il est tout aussi délicat de les comparer, pour dégager d’éventuels emprunts, avec les groupes voisins, en particulier les riverains de l’Estuaire ou de l’Ogooué, tout autant dénaturés qu’ils sont par plusieurs décennies de relations occidentales. Quant à la comparaison avec des groupes plus loin dans l’intérieur, elle ne peut se faire que rétrospectivement, au fur et à mesure de la pénétration coloniale.

      La seconde difficulté ramène à la question délicate de l’interprétation des sources indirectes qui décrivent assez abondamment la culture fang, mais de manière souvent inégale. Comment, en effet, appréhender un rite quand deux observateurs en déclinent des formes absolument contradictoires ? Quelle valeur attribuer à une légende quand elle est présente chez l’un, absente chez l’autre ? Là encore, il faut lire ces documents avec les yeux d’un ethnologue pour comprendre comment les renseignements ont été récoltés, auprès de quels informateurs, quelles étaient leurs intentions, quelles étaient celles de l’auteur, et tenter de les débarasser au mieux de leur subjectivité. Là encore il s’agit de s’en tenir aux observations et d’abandonner les conclusions aventureuses.

      Une fois cernée de toutes les protections, l’étude de la culture fang peut opérer. Elle apporte une contribution essentielle qui jette un éclairage nouveau sur l’histoire ancienne d’un des groupes africains encore mystérieux.

      

      


Quelques précisions

      

      Malgré leur notoriété et une bibliographie abondante, l’étude des Fang demeure délicate encore aujourd’hui, que ce soit du point de vue historique, sociologique ou artistique. De nombreux points divisent encore les auteurs qu’il convient de traiter au préalable. 

      Le tout premier point consiste à cerner avec précision le groupe Fang. En effet, le terme “ Fang ” fait l’objet d’une discussion infinie qui ouvre la plupart des études. “ Pamouay ” est le premier terme utilisé pour désigner un groupe situé dans l’intérieur, au-delà des villages courtiers. Il apparaît en 1819 ( 3 ), avant d’être adopté par les Espagnols qui le transforment en “ Pamue ”, par les Allemands : “ Pangwe ”, et par les Français : “ Pahouin ”, trois traductions phonétiquement proches de l’origine, les Français ayant nasalisé le phonème final. Quelle qu’en soit sa traduction, “ Pamouay ” est aussi inapproprié que “ Eskimo ” pour les Inuit. En réalité, “ Pamouay ” vient de “ Mpangwe ” donné par les Mpongwe, habitants des rives de l’Estuaire de Gabon, signifiant, en langue vernaculaire, “ je ne sais pas ”, indiquant ainsi qu’ils ne savent pas comment se nomme le groupe. Pendant près de quarante ans, “ Pahouin ” est utilisé dans la plupart des écrits. Il faut attendre 1861 pour qu’il soit dénoncé pour la première fois ( 4 ).

      Avant de se désigner comme tels, les Fang se reconnaissent d’abord dans une appartenance à un clan, ayong, Nkodjeign, Efak, Yendzok, etc. Or, pour des raisons sans doute simplificatrices, les auteurs ont reconnu, entre l’ensemble “ Fang ” et les clans, un sous-groupe intermédiaire, celui des tribus qui seraient, au Gabon, les Betsi, les Okak, les Ntumu, les Nzaman, les Meke et les Mvai. Si elles reposent sur une réalité, elles ont néanmoins le redoutable désagrément de s’interpénétrer au niveau des clans, ce qui réduit leur pertinence. L’autre trouble vient de ce que les clans peuvent prendre plusieurs noms, selon la localisation géographique de ses représentants, tantôt s’écartant d’une simple prononciation, Ekodjé ou Nkodjeign, tantôt changeant radicalement : Nkodjeign, Efak, Yevo, tandis que d’autres clans quoique absolument distincts, portent des noms très similaires, Efak et Effak, ce qui multiplie les risques de confusion. Enfin le chevauchement des clans au-delà des frontières coloniales étalent parfois les liens familiaux entre Gabon, Guinée Equatoriale, Cameroun et Congo, se connectant alors aux ethnies voisines, ce qui évidemment rajoute à l’imbroglio ethnographique.

      

      Figure 1 : Répartition géographique des groupes Fang, Bulu et Beti (Perrois, 1972, p. 102).

      

      Encouragés par une apparente unité culturelle, certains auteurs se sont basés sur ces liens transfrontaliers pour consacrer leurs travaux à l’association des Fang, des Beti et des Bulu, dans un groupe dont le nom reprend le terme originel de “ Pahouin ”, comptant 814 000 individus ( 5 ), auxquels s’ajoutent parfois les Ngumba, les Djem et les Ndzimou. Bien que certains particularismes ethniques soient reconnus sans ambiguïté, la démarche tend à introduire dans les esprits une unité de fait, avec le danger, à court ou moyen terme de gommer de la mémoire ces particularismes. Or la situation se dégrade rapidement, les valeurs occidentales triomphent, la tradition orale s’éteint. Aussi, devant l’urgence, convient-il d’adopter une démarche opposée en restreignant l’étude aux seuls Fang du Gabon.

      La tâche n’en est pas plus aisée. En abaissant le regard à un groupe, elle oblige à une observation plus aiguë, en même temps qu’elle définie des limites plus étroites en posant notamment la question des clans et des tribus. A ce titre, le cas des Meke est représentatif. La liste des ethnies du Gabon, établie par le département d’anthropologie de l’Université Omar Bongo de Libreville en 1998, intègre les Meke au groupe Fang, tout en préconisant la dénomination “ Shiwa ”. Le terme est ancien puisqu’il remonte au moins aux années 1860, sous des formes diverses : Sheba, Osheba, Ossyeba, Shiibi, Shiwè, etc. Mais la parenté des Meke ou Shiwa avec les Fang, origine commune, assimilation ou métissage, fait encore l’objet de discussions entre phonologues. Ils se distinguent de l’ensemble du groupe fang, notamment par une formule propre pour commencer les phrases : ils disent “ ma ki na ”, tandis que les Fang disent “ ma zo na ”, ce qui signifie, dans les deux cas, “ je dis que ”. La formule est en usage chez d’autres groupes gabonais. Les Mpongwe par exemple, disent “ mi è nè ”, ce qui a donné le nom de leur groupe ethnique, les Myene. Quant au groupe des “ ma zo na ”, les théories ne sont pas moins contradictoires. Pour les uns, les Betsi représenteraient le groupe fang par essence, qui porterait la culture originelle, la langue la plus pure. Pour d’autres, ils s’agiraient des Ntumu. D’autres encore considèrent que les Ntumu ne sont pas Fang.

      En attendant que ces points soient éclaircis par des spécialistes, l’humilité oblige l’historien à se contenir dans une étude sur les Fang du Gabon en général, regroupant “ ma zo na ” et “ ma ki na ”, tout en versant à la discussion les éléments qui pourront se présenter.

      

      


Le cadre géographique

      

      Avant d’entamer l’étude proprement dite, il reste à introduire rapidement son cadre géographique, le Gabon. Sur la façade atlantique de l’Afrique, au sud du Golfe de Guinée, le Gabon est à cheval sur l’Equateur. Sa superficie est de 267 000 km². Au nord, ses frontières touchent la Guinée Equatoriale et le Cameroun. De l’est jusqu’à la côte, la frontière est continue avec le Congo (Brazzaville). Long de près de 800 km, le littoral offre un relief bas et monotone sur une large bande de 30 à 200 km L’intérieur est surtout couvert de plateaux au milieu desquels se distinguent des massifs importants, notamment les Monts de Cristal au nord, le Massif Du Chaillu et le Massif du Mayombe au sud. Le climat est équatorial, chaud et humide. On y repère une grande saison des pluies de mi-février à mi-juin, une grande saison sèche de mi-juin à mi-septembre, une petite saison des pluies de mi-septembre à mi-décembre, et une petite saison sèche de mi-décembre à mi-février. La pluviométrie dépasse 3 mètres par an à Libreville, elle augmente à mesure qu’on remonte vers le littoral nord, dépassant 4 mètres à Cocobeach. En bordure côtière, l’humidité constante s’associe à une chaleur très élevée, la moyenne annuelle de Libreville est de 25,9°C, rendant l’atmosphère éprouvante. Sur la côte, les variations diurnes sont à peine marquées. Seule la brise marine apporte un peu de fraîcheur. Dans l’intérieur, et à mesure que les reliefs apparaissent, les températures nocturnes sont beaucoup plus basses, elles adoucissent le climat. Enfin, l’électricité de l’air est très importante.

      

      Figure 2 : “ Carte du Gabon ” (G. de Saint-Aubin, 1963, p.5).

      

      Les contours du Gabon correspondent au bassin de l’Ogooué, son principal fleuve. Long de 1200 km, il prend sa source au Congo dans les plateaux batéké. Il remonte alors vers le nord-ouest, puis à Booué, s’oriente à l’ouest. Il longe l’équateur jusqu’à Ndjolé, puis s’incline au sud-ouest pour atteindre Lambaréné. Là, une dépression ralentit son cours en un vaste delta, formant de nombreux lacs, Azingo, Onangué, etc. et plusieurs bras qui se jettent dans l’Océan, depuis la baie de Nazaré au nord jusque dans la lagune Nkomi au sud. Ses principaux affluents de la rive gauche sont la Lolo, en amont de Booué, l’Offoué, en amont de Lopé, et la Ngounié, en amont de Lambaréné. Sur la rive droite, les affluents sont plus nombreux : la Passa, près de Franceville, puis la Lékoni et la Sébé. Entre Booué et Lolo, il est rejoint par son principal affluent, l’Ivindo, dont le cours supérieur est nommé Aïna. L’Aïna longe la frontière est avec la Cameroun, puis descend le long de la frontière congolaise. Devenu Ivindo, il coule au sud-ouest, alimenté de nombreux affluents, notamment le Mvoung sur sa droite. Après Booué, l’Ogooué reçoit l’Okano à Edibé, puis l’Abanga après Ndjolé, dont les cours sont parallèles à l’Ivindo. L’autre fleuve important du Gabon, surtout du point de vue historique, est le Komo. Il prend sa source au nord du Gabon, vers Médouneu, dans les Monts de Cristal qu’il descend, avant d’atteindre Kango, où le rejoint le Bokoué, qui coule du sud. Il se jette dans l’Estuaire du Gabon, où il reçoit une infinité de rivières, dont les plus importantes sont, sur sa gauche le Remboué, l’Igombiné, la Gongoué, et sur sa droite l’Assengo, la Rogolié, la Mouané et l’Ikoï Komo. Au nord, s’ouvre la baie de la Mondah, dont la source est sur le versant nord du mont qui donne l’Ikoï Komo. S’y jettent aussi, notamment la Mbé, et la Ntsini, dont le cours serpente jusqu’aux portes de Libreville. Au nord, l’estuaire du Mouni reçoit le Mitemboni qui marque la frontière avec la Guinée Equatoriale où il prend sa source. Le nord-ouest du Gabon alimente le bassin du Woleu et du Ntem, qui coulent vers l’ouest et la Guinée Equatoriale pour le premier, où il prend le nom de Rio Benito, et le Cameroun pour le second.

      

      La végétation du Gabon se divise en trois ensembles. Les savanes disséminées surtout au sud de l’Equateur n’occupe que 15% de la superficie. La bordure côtière est caractérisée par les forêts de mangroves à palétuvier. Le reste du pays est recouvert par la forêt dense humide, elle-même répartie en trois grandes zones. La zone centrale, la plus importante, est sempervirente. Au nord et au sud, le climat étant moins humide, la forêt est semi-décidue. Un type forestier intermédiaire apparaît au nord-est du Gabon, à partir d’une ligne reliant Okondja à la moitié de la route Oyem-Mitzic, qui se caractérise par l’absence d’Okoumé.

      

      Enfin, le Gabon moderne compte environ un million d’habitants qui, selon les auteurs, composent onze groupes ethnolinguistiques : Fang, Myene, dont les Mpongwe, Benga, dont les Seki, Vili, Punu, Kande, Nzebi, Mbama, Kota, Pygmées, et un dernier ensemble dispersé où figurent les Kele ( 6 ). Quarante-pour-cent de la population habite l’agglomération de Libreville, huit celle de Port-Gentil, et vingt-deux dans les sept autres chef-lieux de province. Le reste est principalement réparti le long des grands axes de communication. En 1970, un recensement dénombre environ 150000 Fang au Gabon ( 7 ). Ils sont installés dans les région de Libreville, Lambaréné et Ndjolé, et dans la province du Woleu Ntem où ils représentent l’essentiel de la population, fait qui constitue à lui seul, le premier élément sur leur histoire ancienne.

      

      

      

      Figure 3 : “ Carte des tribus du Gabon ” (A. Raponda-Walker, 1960, p. 7).

      

      

      

      

      

      


Première partie : histoire coloniale des Fang, 1842-1907

      

      

      

      

      

      

      


Histoire précoloniale du Gabon, 1471 - 1843

      

      Ayant entrepris depuis plusieurs années la reconnaissance des côtes occidentales de l’Afrique, les Portugais découvrent en 1471 l’île de Sao Tome dans le Golfe de Guinée. Idéalement placée en raison des courants qui rendent difficile l’approche du continent au niveau de l’équateur et à peu de distance des côtes, l’île devient la base de l’exploration du Golfe, de la Côte de l’Or jusqu’au Cap Sainte Catherine, découvert en 1475. Selon Reynard ( 8 ) mais sans qu’aucun document ne puisse l’attester, les côtes du Gabon actuel et l’estuaire du Komo seraient découverts dans cette courte période. “ Rio de Gabao ” apparaît pour la première fois, vers 1485, sur une carte de Christoforo Soligo ( 9 ). Il correspond alors au seul estuaire du Komo. Selon une étymologie contestée mais largement répandue ( 10 ), Gabon viendrait du mot caban, en portugais “ gabaô ”, en raison de la forme du vêtement marin que les premiers navigateurs auraient prêtée à l’estuaire. Il est tout aussi difficile d’attester que Diego Câo a été le “ premier navigateur portugais à avoir ancré sa caravelle dans l’estuaire du Komo ” ( 11 ). Sans doute son expédition de 1484 jusqu’à l’embouchure du Zaïre lui en a-t-il donné l’occasion. Car pour les marins, l’estuaire du Gabon est un lieu privilégié pour faire relâche. Son entrée est large et n’est pas soumise au phénomène de barre ( 12 ). Des bâtiments même à fort tirant peuvent donc y pénétrer sans risque. Ses grands fonds et son étendue vaste offrent de nombreux abris au mouillage, avec ses deux îles : Perroquet (ou Mbini) et Conniquet (ou Dambè), les criques formées par les nombreuses rivières qui s’y jettent. De plus, il occupe une position centrale entre divers points du commerce, sur la côte nord avec les îles Corisco, Petite et Grande Elobey, Banié, les estuaires de la Mondah, du Mouni, et vers le sud au Cap Lopez et l’Ogooué. L’eau douce y est facilement accessible et ses forêts luxuriantes laissent croire à un gibier abondant.

      Ardents navigateurs, conquérants et commerçants, les Portugais s’installent durablement sur l’île de Sao Tome, important des animaux d’élevages et des plants exotiques, originaires d’Amérique, dont le maïs et la canne à sucre. Ils font de l’île le centre de leurs activités dans le Golfe de Guinée et le relais de leur implantation au royaume du Congo ( 13 ). A la suite d’un décret royal de 1500, autorisant les habitants de l’île à trafiquer avec la “ terre ferme et les îles du Golfe, jusqu’au royaume du Congo ” ( 14 ), se met en place un trafic d’ivoire, de cire, de miel, d’huile de palme et surtout d’esclaves ( 15 ). En effet, la main-d’œuvre manque suite à la plantation de cannes à sucre sur l’île. Elle est donc recrutée sur le continent. Même s’il ne s’agit pas encore là d’une traite intensive, Lasserre argue de la proximité du Gabon pour expliquer les débuts de la traite négrière sur ses côtes ( 16 ). Les deux rives de l’Estuaire sont alors fortement peuplées par les Ndiwa, avant garde du grand groupe Mpongwe( 17 ), qui profitent des premières heures du commerce portugais pour asseoir une prééminence durable sur l’Estuaire.

      

      L’activité commerciale au Gabon au XVIe siècle attire, en plus des Portugais, les Français, Anglais et Hollandais qui installent de modestes comptoirs sur les rives du Gabon sans chercher à explorer l’intérieur des terres. Les produits sont directement vendus sur les plages par les populations côtières.

      

      Au XVIIe siècle, face à la supériorité maritime hollandaise, l’influence portugaise régresse, sans toutefois disparaître. En 1600, les Hollandais occupent les îles Elobey et Corisco, au nord de l’estuaire du Gabon, dans la baie que forment les estuaires de la Mondah et du Mouni. Ils s’installent aussi sur l’île de Conniquet ( 18 ) située en face de la pointe d’Owendo, face à l’embouchure de l’Ikoï-Komo. L’insularité leur garantit une meilleure défense contre les populations côtières dont les réactions sont craintes. Plus encore, elle facilite considérablement le chargement des marchandises. Car si l’accès de l’Estuaire est facile même aux bâtiments les plus gros, l’approche des rives pour le débarquement des marchandises est très délicat ( 19 ). En effet, les rivages de l’Estuaire sont parsemés de nombreux plateaux rocheux calcaires et de bancs de vase qui affleurent en maints endroits, parfois très loin de la plage. Ils obligent les navires à mouiller à distance des rives. Les marchandises sont alors transportées par de simples pirogues. Ces frêles esquifs conçus pour la navigation fluviale, sans quille ni gouvernail, à coque ronde, taillée dans un tronc d’arbre, sont d’une flottabilité hasardeuse en mer où les paquets de vagues risquent à tout moment de les faire chavirer. De plus, les eaux de l’Estuaire sont très dangereuses car elles subissent les courants que crée le flot des eaux douces conjugué aux deux marées quotidiennes dont l’amplitude parfois très forte est ressentie dans tous ses affluents, à plus d’une centaine de kilomètres en amont (Komo, Bokoué, Remboué).

      L’occupation de l’île Conniquet permet aux Hollandais d’effectuer des manœuvres de chargement plus directes mais assez délicates. Venant de la haute-mer, le navire accoste l’île pour s’y délester en déposant ancres, canons et autres lourdes pièces. Considérablement allégé, le bateau approche à marée haute la plage devant les villages marchands et s’y échoue en douceur, si bien qu’à mer basse, le navire repose sur le banc calcaire. Les marchandises sont transportées à pied sec, en toute sécurité. Le flot délivre ensuite le navire qui repart vers l’île Conniquet. Il y recharge ensuite ses lourdes pièces et reprend la haute mer.

      

      La persistance, depuis plusieurs décennies, des fréquentations des navires occidentaux installe progressivement une économie de troc dans la région. Elle inaugure aussi l’ère des méfaits et des pillages qui jalonnent l’histoire du commerce au Gabon.

      En 1600, l’établissement hollandais d’Elobey est attaqué par les Ndiwa ( 20 ). Ils pillent également deux navires hollandais, le Palmbooken et le De Morinne, et un navire espagnol. En 1698, en représailles des attaques passées, les Hollandais rasent les villages des îles Conniquet et Perroquet. La fin de siècle marque le déclin des Ndiwa ( 21 ). Le clan perd de son importance et de son autorité au profit d’autres clans mpongwe demeurés en marge des côtes : les Agulamba, les Assiga et les Aguekaza, qui vont régner sans partage sur le commerce dans toute la région de l’Estuaire jusqu’à l’arrivée des Fang au milieu du XIXe siècle ( 22 ).

      

      Au cours du XVIIIe siècle, les Portugais établissent un fortin sur l’île de Conniquet et explorent le pays à la recherche de mines d’or. En vain. Ils découvrent toutefois l’existence au fond de l’estuaire du Gabon, d’une chaîne de reliefs qu’ils baptisent Sierra del Crystal en raison des vapeurs bleutées qui l’enveloppent.

      Leur présence est liée au trafic d’esclaves qui s’intensifie avec la demande outre-Atlantique. Bien que l’essentiel du trafic de la région soit basé au sud de l’équateur, autour des ports d’Angola et de Loango, les négriers fréquentent aussi les côtes du Gabon en remontant jusqu’au Cap Lopez voire Sangatanga avant la traversée transatlantique. Cette dernière halte leur permet de débarquer les esclaves malades et d’en acheter d’autres aux Mpongwe. Le trafic s’appuie également sur les îles de Sao Tome, Principe, Corisco, et plus haut Fernando Poo dans la baie du Cameroun. Il pousse jusque dans les estuaires du Gabon, de la Mondah et du Mouni des navires français, anglais, espagnols, hollandais, danois et américains ( 23 ). Le trafic négrier y est cependant moindre qu’au sud car le climat réputé malsain rebute les marins à mouiller longtemps dans la région et les esclaves qui y sont pris sont dépréciés ( 24 ). Cependant, la rivalité qui oppose les Hollandais et les Portugais à propos de l’île de Corisco prouve l’intérêt stratégique du lieu et l’importance du commerce ( 25 ).

      

      L’estuaire du Gabon est avant tout fréquenté pour l’ivoire, l’ébène, le bois rouge (padouk), le bois de santal et la cire. L’ivoire est très recherché par les Anglais qui l’exportent vers les royaumes de la Côte de l’Or où il est préféré à l’ivoire local. Les échanges ne sont cependant pas organisés comme sur les côtes occidentales d’Afrique où règne le commerce au comptant. Au Gabon règne le système d’avances instauré dès les premiers échanges avec les Portugais. A la vue d’un navire pénétrant l’Estuaire, les villages riverains allument des feux pour l’attirer sur leur plage. Répondant à “ l’invitation ”, l’équipage débarque sur la plage des marchandises européennes, qu’il “ abandonne ” contre la promesse de recevoir des chefs locaux les produits recherchés. L’astuce des riverains est de prétendre n’avoir pas de stocks pour obtenir un délai plus ou moins long afin de rassembler les produits qui viennent depuis l’intérieur. Un lucratif système de transaction permet de diffuser lentement les marchandises européennes dans l’intérieur par le biais des intermédiaires qui relient les riverains aux producteurs. Une telle organisation du commerce permet tous les débordements et génèrent toutes les querelles. ( 26 )

      Maîtrisant suffisamment les langues des acheteurs occidentaux et les idiomes de l’intérieur, les Mpongwe sont les puissants acteurs du commerce dans la région. Par un réseau efficace d’intermédiaires ils se procurent les produits contre des pacotilles ou du sel auprès des populations chasseresses et agricoles de l’intérieur et les revendent aux Blancs contre des armes, du tabac, de l’alcool, des tissus, et souvent même des esclaves. Depuis l’établissement de relations régulières avec les Blancs, les Mpongwe se consacrent ainsi exclusivement à leur activité de courtage. Ils se refusent à tout travail manuel et délèguent à leurs femmes et à leurs esclaves la production des biens de subsistance quand ils ne se les procurent pas auprès de leurs intermédiaires. Occupant toutes les positions stratégiques dans l’Estuaire, plages, criques, embouchure des rivières, ils conservent le monopole des activités commerciales et se garantissent des revenus élevés.

      A la fin du XVIIIe siècle, sur la base d’une économie de traite hésitante, se tisse dans la région, un réseau d’échange de plus en plus dense entre les populations de l’intérieur, productrices, et les Mpongwe qui assurent la circulation et le débouché des biens.

      En 1785, un premier établissement français s’installe au Gabon qui ne survit pas à la Révolution ( 27 ).

      Le XIXe siècle ouvre une ère nouvelle pour le Gabon. La documentation plus riche et plus précise permet de mesurer les bouleversements économiques, ethniques et politiques qui s’opèrent et ont pour origine l’intensification des rapports commerciaux avec l’Occident. En 1819 paraît la première description moderne du Gabon par Bowdich, un voyageur anglais, qui marque de manière pesante les descriptions qui suivront ( 28 ). En 1818, Bowdich fait un séjour de sept semaines dans l’estuaire du Gabon, sur un navire anglais qui vient y acheter du bois ( 29 ). Le temps de la transaction, il invite à bord des marchands “ gabonnais ”, c’est-à-dire mpongwe, pour obtenir des renseignements sur la géographie du Gabon. Les connaissances occidentales à cette époque, même augmentées des renseignements mpongwe sont très limitées.

      

      

      

      Figure 4 : Carte du Gabon (d’après Bowdich, 1821).

      L’Estuaire du Gabon est nommé Empoongoua par ses habitants, ce que l’on peut traduire par la “ terre des Mpongwe ” tant il est vrai qu’ils dominent la région. Aux rivières côtières ou criques qui s’y jettent se mêlent les eaux du Komo qui descendent des Monts de Cristal dont le nom mpongwe, Ningo Mpala, “ source des eaux ”, laisse croire à un fleuve très important. Son principal affluent est le Bokoué, qui semble venir du sud. Ni le Komo supérieur, ni le Bokoué, ni l’intérieur du pays n’ont fait l’objet d’exploration ( 30 ).

      Les Mpongwe nomment les habitants de l’intérieur les “ Boulas ”, ce qui signifie hommes des bois. Bowdich distingue parmi eux les “ Shickans ” : les Seke, et plus loin les “ Djomays ”. A quatre jours de marche du confluent Komo-Bokoué en direction du Nord-Est on trouve le royaume de “ Kaylie ” ou “ Kalay ”, que l’on peut assimiler au “ pays ” Kele. A deux journées plus au nord est la ville d’“ Imbekie ”, puis les rivières “ Bisou ”, “ Aosa ” et “ Hétan ”. Viennent ensuite à un mois de marche les royaumes de “ Badayhie ” et d’ “ Oungoumo ”. De là, à six jours toujours vers le nord se trouve le “ Paamouay ” où coule la rivière “ Ouola ” ou “ Ouolé ” , “ la plus grande rivière du monde ” d’où coulent toutes les rivières du pays, dont peut-être la Mondah, le Komo et l’Ogooué ( 31 ). D’après Bowdich, les Seke servent d’intermédiaires aux Mpongwe dans le commerce avec les Kele. Ceux-ci échangent leurs objets en fer et leurs pagnes tissés contre du cuivre, des tissus de coton et des marchandises européennes, ce qui atteste de la pénétration avancée du commerce. Mais par crainte de voir leur monopole brisé, les Mpongwe, dans un processus qu’ils répéteront plus tard avec les Fang, interdisent aux Seke d’approcher les côtes.

      L’intérêt de “ l’esquisse ” de Bowdich réside dans le fait qu’elle révèle dès 1819 l’existence des Fang, connus alors sous le nom de “ Paamouay ” (qui se lit Pamoué, correspondant à “ Pamue ”, l’appellation hispanisante des Fang). S’il est impossible de situer géographiquement leur pays, il faut relever l’association de leur “ royaume ” avec la rivière “ Ouolé ” car Bowdich ajoute plus loin qu’ils sont moins cannibales que les autres peuples de l’intérieur “ parce qu’ils élèvent une race de gros chiens dont ils se nourrissent, ce qui semble un mets recherché dans plusieurs parties de l’Afrique ”, ce qui a fait naître maintes conjectures dont le débat viendra plus tard ( 32 ). Il est peu probable que les Fang soient connus directement des Mpongwe car, le cas échéant, ils commerceraient avec eux et en auraient informé Bowdich. Or, il n’en est rien. En 1818, les relations de commerce des Mpongwe s’arrêtent donc aux Kele. Partageant les deux rives de l’estuaire entre une quinzaine de villages que les Occidentaux appellent pompeusement royaumes, les Mpongwe règnent en maître sur la région et entretiennent, vers le sud, des relations claniques et commerciales avec les Rungu, les Jumba et Galwa de la région des lacs de l’Ogooué.

      

      A partir du XIXe siècle, les navires occidentaux visitent régulièrement le Gabon. Les échanges prennent de l’ampleur. Mais, réglées par le principe d’avances, les relations commerciales sont difficiles. Les Mpongwe, courtiers, n’ont aucune contrainte temporelle. Ils sont tentés d’affamer les équipages en les obligeant à acheter à prix fort de la nourriture, et d’épuiser leur patience et leur santé en allongeant les délais de livraisons. Les bateaux sont d’autant plus vite démunis matériellement qu’ils doivent répondre aux impératifs de retour. Les profits deviennent si importants qu’ils attisent chez les uns cupidité et jalousie, chez les autres, exaspération et nervosité. Ils provoquent des situations malheureuses. A la suite d’accidents de navigation, des méfaits sanglants sont commis.

      En 1805, un navire provenant de Sao Tomé, mal ancré devant le village mpongwe du chef Quaben sur la rive droite, dérade pendant la nuit et s’échoue sur les proches bancs rocheux. Le bateau est dépecé, les habitants récupèrent les clous, la cargaison est prise ( 33 ). Cette opération n’est ni délictueuse, ni préméditée. Pour les Mpongwe, toute chose abandonnée appartient à celui qui la ramasse. Quant au droit anglais, il accorde la propriété de l’épave et de sa cargaison au village devant lequel a eu lieu l’échouage. La récupération du bois et des ferrures est donc tout aussi naturelle que l’accaparement des marchandises.

      Le premier sérieux méfait est le vol par les Mpongwe d’un navire négrier en 1809 qui fait deux morts dans l’équipage. Mais le crime n’est pas neutre. Il s’agirait davantage de représailles des “ Gabonnais ” à l’encontre des courtiers insulaires (Elobey, Corisco, Sao Tomé) dans le but de les repousser du commerce au Gabon ( 34 ).

      En 1810, sur la rive gauche, Georges, important chef à l’embouchure du Remboué contrôlant la route commerciale qui achemine vers l’Estuaire esclaves et produits de la région des lacs et de l’Ogooué, attire le navire américain le Tropic Bird dans une crique pour l’échouer. L’équipage est empoisonné et la cargaison saisie. Le navire est retrouvé plus tard aux mains de Neugara, “ un marchand de Principe ayant une grande influence sur Georges ” ( 35 ). Cet élément permet de croire que Georges n’a été que l’instrument de Neugara, dans une guerre entre marchands.

      Quoiqu’il en soit, la gravité des incidents inquiète les autorités occidentales et devant la fréquence des attaques, il est conseillé aux navires de s’armer lourdement ( 36 ).

      

      

      Figure 5 : “ L’Estuaire du Gabon d’après les Occidentaux en 1839 ” (Deschamps, 1963, p. 297).

      

      

      En 1837, deux bateaux français sont attaqués. Au mois de juin, Broquant, capitaine de la Jeune Emilie de Bordeaux, est en affaire avec Kringer, chef de la rive droite au nord de Quaben. Il s’échoue malencontreusement sur les rochers qui affleurent devant le village à marée basse. Broquant est aussitôt arrêté, enfermé et sommé de décharger la cargaison d’une valeur de 32 000 francs environ ( 37 ). Il cède au bout de trois jours. Avant d’être renvoyé sur son navire, Kringer se fait remettre un certificat de bonne conduite pour se garantir la confiance des Blancs. Quelques mois plus tard, le Jeune Frédérick de Nantes, commandé par Blanchard mouille devant le cap Santa-Clara à la pointe nord de l’Estuaire. Rassuré par le certificat de Broquant que Kringer lui présente, Blanchard y débarque sa marchandise qu’il compte échanger contre du bois et de l’ivoire. La livraison tarde à venir. Inquiet, Blanchard envoie deux chaloupes qui sont attaquées. La bataille fait neuf morts dans l’équipage qui repart en abandonnant les 25 000 francs de marchandises laissées à terre.

      

      Figure 6 : “ Kringer et sa famille ” (d’après Griffon, 1865, p. 292).

      

      Directement concernée par ces affaires, la France envoie, en mars 1838, le capitaine de vaisseau Péronne avec deux navires de guerre pour garantir la sécurité du commerce au Gabon. Il jette l’ancre sur la rive gauche, devant le village du chef mpongwe Antchoue Kowe Rapontchombo, dit “ Roi Denis ”, dont les premiers contacts avec des officiers français remontent à 1825 ( 38 ). Le commerce, surtout celui des esclaves qu’il contrôle jusqu’à Sangatanga, en fait un homme très riche, très respecté, dont l’influence politique porte sur les deux rives. Par plusieurs aspects, Denis surprend son interlocuteur. Il parle très bien le français, son frère a servi dans la garde napoléonienne, et surtout il fait preuve d’une grande sagesse et comprend l’intérêt qu’il y a à ménager le commerce avec les Français, non seulement sur ses terres, mais dans tout le Gabon. Il promet d’intervenir auprès de Kringer et Quaben pour faire cesser les actes de piraterie ( 39 ). Péronne croit Denis francophile, au contraire des chefs de la rive droite, Kringer, Quaben et surtout Glass. Ce dernier, situé plus au sud, est résolument anglophile du fait des relations étroites qu’il entretient avec de nombreux marchands anglais et américains et qui font de son village le plus peuplé et le plus prospère de l’Estuaire. Quant à Georges, plus loin dans l’estuaire, il est lui aussi très proche des Anglais.

      

       Depuis 1815, la présence anglaise sur les côtes occidentales de l’Afrique est augmentée par la répression, exercée conjointement avec la France, du trafic d’esclaves, qui représente jusque vers 1840 l’essentiel du commerce au Gabon et dont les plus grands acteurs sont espagnols et portugais ( 40 ). La situation désavantage la France. L’Angleterre est mieux armée et dispose de bases d’appui sur la Côte de l’or. Elle est donc très active et poursuit les navires négriers jusqu’au fond de l’estuaire du Gabon. A l’inverse, la marine française est moribonde. Gorée, au Sénégal, est sa seule base, et elle ne dispose pas de croiseur. Le mouvement des navires britanniques est de loin le plus important, à la hauteur de la place qu’occupe le Gabon dans l’économie anglaise avec l’Afrique ( 41 ).

      La France prend alors toute la mesure de la prédominance anglaise sous l’Equateur tant du point de vue économique que politique car il semble que les Anglais ont signé un traité avec Glass ( 42 ). Il faut agir vite. Dans une lettre datée du 31 octobre 1838, le capitaine de corvette Montagniès de la Roque, commandant la Station Navale de Gorée, donne au lieutenant de Vaisseau Bouët le commandement de la canonnière La Malouine avec pour mission d’explorer la côte entre la Gambie et le Gabon afin d’étudier les possibilités du commerce, châtier les pillards gabonais, et réprimer la traite. La lettre poursuit : “ Peut-être, M. le capitaine, serez-vous conduit par vos relations avec les principaux chefs de Bony [Malabo] et du Gabon à sentir l’utilité de contracter avec eux des espèces de traités de commerce à l’instar de ceux que paraissent avoir obtenus les Anglais ”. ( 43 )

      Pour Bouët, le moment est venu d’appliquer le projet qu’il a conçu avec Victor Calvé, directeur de la compagnie de commerce de Galam, et présenté au Ministre de la Marine : favoriser l’activité économique des chambres de commerce françaises par l’installation de comptoirs sur la côte occidentale de l’Afrique. Bouët est secondé par Broquant devenu entre temps, délégué de la Chambre de Commerce de Bordeaux.

      Leur mission dure six mois. Ils relèvent les points stratégiques de la côte, s’arrêtent à Dabou, Grand Bassam, Assinie et au Gabon dont ils apprécient les possibilités de relâche. Bouët y visite Denis, “ l’allié ” de la France. Ravi d’accueillir de nouveaux partenaires potentiels, Denis signe en échange de marchandises européennes, le 9 février 1839 un traité par lequel il cède à perpétuité à la France une parcelle de deux lieues de profondeur depuis la plage sur ses terres de la rive gauche sur laquelle elle pourra bâtir ( 44 ). Malgré tous les efforts de Bouët, les chambres de commerce de Rouen, le Havre, Nantes, Bordeaux et Marseille se détournent du projet et la construction d’un comptoir au Gabon est ajournée en décembre 1840, par décision du Directeur des Colonies ( 45 ). Pourtant, dans son rapport de 1839, Broquant réclame que le comptoir soit fortifié en raison de l’insécurité grandissante qui règne du fait des Mpongwe mais également des Seke.

      

      Tandis que Bouët et Broquant œuvrent pour la création d’un comptoir, Montagniès de la Roque en personne se déplace au Gabon à la fin de février 1839 pour châtier les coupables d’un pillage survenu un mois avant la signature du traité. En janvier 1839, le Trarzas, de Bordeaux, manœuvré par un pilote de Quaben, s’échoue. Les hommes de Quaben et Kringer molestent et dépouillent l’équipage et s’emparent de la cargaison. Les marins se réfugient chez Denis. Afin d’obtenir sans délai la restitution des marchandises, Montagniès capture des otages dont Manuel, le propre fils de Kringer. Mais devant la lenteur du remboursement, il décide d’incendier le village de Kringer avant d’annuler finalement ce projet, suite à l’entremise de Denis qui, lui garantit la restitution des marchandises et le convainc de libérer les otages ( 46 ). Pour son rôle dans cette affaire, Denis est fait Chevalier de la Légion d’honneur.

      

      Figure 7 : Bouët

      Peu après, Blanchard, déjà malheureux quelques années plus tôt, commande un bâtiment nantais. Pour contourner le courtage des Mpongwe, il se risque dans la baie de la Mondah à la rencontre des Seke qui depuis quelque temps n’hésitent plus à se montrer sur ses rives. Le navire s’échoue. Selon l’habitude qu’ils partagent avec les Mpongwe, les Seke pillent le bateau, Blanchard et ses hommes sont faits prisonniers et enchaînés. L’équipage est finalement libéré contre l’abandon des marchandises. ( 47 )

      D’autres groupes seke sont installés au fond de l’estuaire du Gabon, en amont des terres de Georges. En face de l’île de Nengué-Bouénié se trouve le grand village du chef Seke Passoll qui prend une part importante du trafic d’esclaves en contrôlant les convois qui descendent du Komo. En 1839, le brick anglais Lynx poursuit un navire négrier qui s’enfonce dans l’Estuaire. Ne pouvant remonter plus loin, il envoie une chaloupe avec neuf marins. Elle est attaquée devant le village de Passoll par ses hommes qui croient à un acte d’intimidation perpétré par un traitant pour contrôler la zone. Cinq marins meurent, les quatre autres sont faits prisonniers puis finalement sont sauvés par une nouvelle intervention de Denis, ce qui lui vaut cette fois la Croix d’Honneur par la reine Victoria. ( 48 )

      

      

      Figure 8 : “ Denis et sa femme ” (d’après Griffon, 1865, p. 276).

      

      Les interventions successives de Denis dans le dénouement heureux de ces affaires montrent tout le bien fondé de Bouët d’appuyer sa politique d’implantation au Gabon sur la coopération avec ce chef. Malgré le dépit que lui cause la pusillanimité des investisseurs français, Bouët, promu chef de la station navale des côtes occidentales de l’Afrique, poursuit son entreprise. Dans un rapport daté du 14 février 1842, il confirme l’intérêt pour la France de créer sur la côte occidentale de l’Afrique trois comptoirs dont l’emplacement est à l’étude depuis quelque temps : Garroway, Grand Bassam et Gabon. Sur le terrain, Bouët consolide les positions françaises grâce à l’entremise de Denis en signant, le 18 mars 1842 un traité avec le “ roi ” Louis, de la rive droite, au sud du village de Quaben dont il est le “ vassal ”, et qui était intervenu dans l’affaire du Trarzas en accueillant les marins dans son village, avant de les emmener par pirogue chez Denis. Le traité accorde la souveraineté de la France sur les terres de Louis.

      L’Angleterre, inquiète de ces traités, montre des signes d’agitation. En août, une commission créée par le Parlement de Londres pour enquêter sur la situation des possessions anglaises sur les côtes d’Afrique et les moyens de mieux réprimer la traite des Noirs, publie son rapport ( 49 ). Celui-ci préconise de renforcer la présence anglaise en construisant des forts, de réoccuper les forts abandonnés et de signer des traités avec les chefs africains.

      La crainte de voir s’élargir la présence anglaise au Gabon et d’abandonner les échanges avec la région gagne en France les hautes sphères du pouvoir qui s’émeut un peu plus de l’arrivée le 22 juin 1842 au Gabon de missionnaires américains de l’église presbytérienne de Boston : les révérends Wilson et Griswold. Ils ont fermé récemment leur mission du Cap des Palmes (Liberia) et décident de fonder une mission sur la rive droite, près du village de Glass, sur le site de Baraka qui tire son nom de la présence d’un ancien barracon d’esclaves portugais. Dès le 16 juillet, ils ouvrent une école, accueillent les enfants des dignitaires locaux et leur enseignent l’anglais.

      En réaction à cette implantation qui augmente la prééminence des anglo-saxons, la France décide à la fin de l’année 1842, malgré l’hostilité des chambres de commerce, l’implantation d’un comptoir fortifié au Gabon placé sous l’autorité du gouvernement du Sénégal ( 50 ).

      La nouvelle influence de l’Espagne n’est pas étrangère à cette précipitation. Considérant comme historiquement sienne la côte atlantique du Niger au Cap Lopez, héritée du Portugal par le Traité du Pardo, elle autorise la France à installer un comptoir pour officiellement lutter contre le trafic d’esclaves. Dans le même temps, elle envoie un commissaire royal plénipotentiaire, Juan José de Lerena y Bary, qui reçoit, le 14 mars 1843, la soumission du roi benga de Corisco et, le 15 mars, des cinq cents chefs locaux benga et ndowe, dont les territoires s’étendent des îles Corisco et Elobey et du Rio Benito (Woleu) jusqu’au Cap Santa Clara, vallées et affluents compris.

      

      Le 16 mai 1843, une expédition française, composée de trois navires chargés de matériel pour la construction du poste, appareille de Gorée. Elle arrive au Gabon le 18 juin. Bouët, promu Gouverneur du Sénégal, décide de construire un blockhaus sur les terres de Louis, sur la rive droite, sur la butte qui sépare les rivières Awondo et Arambo ( 51 ). Les raisons de ce choix sont multiples. Tout d’abord, la rive droite, mieux exposée aux vents, est jugée plus salubre que la rive gauche. Ensuite, la proximité des rivières doit fournir l’eau potable. Mais surtout, l’emplacement, situé à quelques kilomètres de Glass et Baraka, permet de surveiller les activités des missionnaires américains et des commerçants anglais ( 52 ). Le 3 septembre 1843, le Fort d’Aumale est achevé.

      Le drapeau tricolore flotte sur le poste français du Gabon ouvrant une longue période coloniale pendant laquelle les Fang viennent s’établir au contact du commerce et de l’administration.

      

      

      Figure 9 : Rive droite de l’Estuaire (Deschamps, 1963, p. 319).

      

      

      


Le Fort d’Aumale, 1843 - 1848

      

      L’entreprise d’implantation française au Gabon voulue par Bouët est réalisée dans sa première phase. Elle est loin cependant d’être complète. Il convient maintenant de la rendre incontestable en obtenant des traités avec le maximum de chefs locaux. Mais il faut aussi dynamiser le commerce français car pour le moment, le comptoir ne se justifie que sur le plan politique dans la compétition franco-anglaise. Du point de vue économique, les négociants français rechignent toujours à se rendre au Gabon. D’abord parce que le prix des denrées auprès des courtiers Mpongwe est beaucoup trop élevé pour assurer une plus-value qui vaille la peine d’un voyage toujours éprouvant sous l’équateur. Ensuite, la traite désavantage considérablement les Français, incapables de proposer aux “ Gabonais ” des objets manufacturés de bonne qualité et d’un coût de fabrication rentable. Par exemple, les tissus anglais qui sont fabriqués à destination du Gabon sont infiniment plus appréciés que les tissus français ( 53 ).

      

      

      Figure 10 : “ Village gabonais ” (Griffon, 1865, p. 295).

      A défaut de pouvoir intervenir auprès des industriels, Bouët entreprend de contourner l’obstacle que représente le courtage mpongwe. D’un côté, il tente de convaincre les Occidentaux de s’adresser directement aux populations productrices, de l’autre, il veut attirer ces dernières à la côte. Mais la tendance générale des diverses ethnies de la région est de conserver au mieux le droit du sol pour contrôler les échanges et la circulation des marchandises sur leur territoire. Aussi, les Français, décidés à chercher les produits chez les exploitants, veulent-ils encourager les Seke à venir au comptoir pour éviter le courtage mpongwe. Pour prouver leurs bonnes dispositions à leur égard, et malgré les précédents méfaits dont le souvenir reste vivace, les officiers du poste explorent l’intérieur des terres. En 1843, Des Voisins, chef du poste, part ainsi avec des guides mpongwe. Ceux-ci l’égarent, résolus à empêcher tout contact entre les Blancs et les Seke. L’année d’après, devant l’obstination des Français, les Mpongwe diabolisent les Seke. Ils les disent cannibales, d’où aucun Blanc ne revient. Malgré les efforts déployés par les Mpongwe, l’existence d’un comptoir permanent attire irrémédiablement les groupes en marge des terres mpongwe ( 54 ). Le mouvement naturel vers la côte prend de l’ampleur, de nouveaux peuples apparaissent. La situation ethnique de l’Estuaire est en passe d’évoluer.

      

      


Situation ethnique dans l’estuaire vers 1840

      

      Depuis la première description de Bowdich en 1819, les connaissances sur le Gabon et ses habitants se sont affinées grâce, d’une part, à la fréquentation régulière de la région et, d’autre part, à l’intérêt que revêtent les informations sur les interlocuteurs dans les échanges commerciaux. De plus, l’autorité du comptoir désire évaluer au mieux le potentiel sinon guerrier du moins belliqueux de chacun des groupes en présence.

      Vers 1840, trois clans mpongwe se répartissent les deux rives de l’Estuaire. Sur la rive droite, sont implantés les villages du clan Aguekaza : au nord celui de Kringer (de son vrai nom Re-Ntchindo) et son fils Manuel (Re-Ndjombe), puis en descendant vers le sud, Quaben (Kaka-Rapono), Louis (Re-Dowe) et Glass (Re-Ndama), villages qui sont demeurés les quartiers actuels de Libreville. Plus loin sont les villages de Govern, Tom-Case et Will-Glass, sur lesquels les informations manquent. La rive gauche est occupée par deux clans : depuis la pointe Pongara (Ompomow’igala) se trouve le clan Assiga, dont le chef est Denis (Antchoue Kowe Rapontchombo), suivi plus bas de Petit Denis, neveu du précédent ( 55 ). Plus loin, sur la rivière Igombiné est implanté Tom Lawson. Enfin, à l’embouchure du Remboué se trouve Ngango, le village de Georges (Rassondji), chef du clan Agoulamba. Il contrôle la route qui relie l’estuaire à l’Ogooué par le Remboué et le Mbilagone à l’entrée duquel se dresse le village mpongwe de Chinchoua (Ntché-Ntchouwa). Les Mpongwe occupent également l’île Conniquet : François (Antchoue Re-Dembino) du clan Adoni, et celle de Perroquet.

      Le nombre d’habitants mpongwe est difficile à estimer. Il se situerait entre trois et quatre mille ( 56 ), sachant que la population mpongwe compte pour moitié d’esclaves ( 57 ). Le village de Denis compte, en 1844, sept cents habitants, tandis que son “ royaume ” en compterait sept à huit mille. Ngango compterait plus de cinq cents habitants ( 58 ), les villages de Kringer et Manuel quatre à cinq cents, selon Pigeard. Trois cents personnes vivent dans le village de Quaben qui compte au total trois mille habitants sur son territoire.( 59 )

      

      

      

      

      Figure 11 : Le Gabon, villages connus en 1847 (Deschamps, 1963, p. 339).

      

      La linguistique moderne place les Mpongwe dans le groupe B11/1( 60 ). Ils font partie du grand groupe Myene (B11), réparti sur l’ouest du territoire gabonais, de l’estuaire du Gabon (Mpongwe) jusqu’à la région des lagunes (Nkomi, B11/5), en passant par le Cap Lopez (Orungu, B11/6), avec aussi les Jumba (B11/3) et les Galwa (B11/2) dans la région des lacs au Moyen-Ogooué. Grâce aux contacts étroits qu’ils ont avec les occidentaux, leur histoire est assez bien connue. Descendus par vagues successives du Haut-Ivindo, les premiers clans mpongwe, dont les Ndiwa, se sont installés dans la région de l’Estuaire depuis le XIVe ou le XVe siècle, en tous cas avant l’arrivée des premiers Portugais. Ils auraient occupé toute la côte de Corisco au Cap Lopez avant de “ grandement diminuer ” ( 61 ).

      Les autres ethnies sont réparties à la périphérie de cette “ zone d’exclusion ” mpongwe qu’est l’estuaire du Gabon. Vers l’intérieur des terres et vers la côte nord les Seke ( 62 ), (groupe A 34/1), sont environ trois mille âmes ( 63 ). Ils se sont installés au XVIIIe siècle sur les terres laissées vacantes par l’avancée mpongwe vers la mer au fond du bassin du Gabon et dans l’intérieur des terres. Ils sont également présents dans les estuaires de la Mondah et du Muni, plus au nord. Leur qualité de navigateur les attire au bord des rivières du Haut-Komo jusqu’à hauteur de la crique Rogolié sur la rive droite et au confluent du Remboué sur la rive gauche. Les Mpongwe, qui entretiennent des relations commerciales étroites avec eux, les considèrent remuants et instables de caractère. Ils ont quelques gros villages, dont Cobangoï qui compte peut-être cinq cents habitants en 1843 ( 64 ), et un chef célèbre pour ses méfaits : Passoll, qui s’est fait connaître par l’affaire du Lynx.

      Derrière les Seke viennent les Kele (B 20/01) ( 65 ). Eux aussi semblent descendre du Haut-Ivindo ( 66 ). Ce sont les principaux fournisseurs des Mpongwe, surtout en ivoire et en esclaves. Principalement installés dans le Moyen-Ogooué, leur désir est de se rapprocher des comptoirs en tentant une percée vers la mer à travers les Seke. Décrits comme sauvages, agressifs, vivant de pillages, de razzias d’esclaves ( 67 ) et de chasse, les Kele sont pour les Occidentaux les véritables hommes de la forêt. Vers 1850, les estimations de Méquet et de Aubry-Lecomte les comptent à environ soixante mille ( 68 ).

      Au nord, les Benga (A34/2) occupent les rives de la baie de Corisco et ses îles grâce à leur grande habileté en navigation maritime. Quelques groupes sont descendus en longeant la côte pour s’installer au nord des terres de Kringer, jusqu’au Cap Estérias ( 69 ). Ils sont en relations commerciales avec les peuples de l’intérieur par le Mitemboni ( 70 ). Ils font partie du même groupe linguistique que les Seke ( 71 ).

      

      Quant aux Fang, ils restent encore à l’écart de la région, loin à l’intérieur des terres.

      

      

      Figure 12 : Guerriers kele (Griffon, 1865, p. 297).

      


L’implantation française au Gabon

      

      Dans la crainte de voir la Grande Bretagne contester les traités passés avec Denis et Louis, et pour asseoir l’implantation française au Gabon, Bouët se hâte de faire signer de nouveaux traités avec les chefs de l’Estuaire. Le 27 avril 1843, Baudin signe avec Quaben un traité assurant la souveraineté de la France sur ses terres.

      Compte tenu du climat politique de l’époque, le traité le plus important pour la France est signé le 28 mars 1844 avec le chef Glass, dans des conditions que dénoncent les missionnaires américains. Ils accusent Darricau, signataire pour la France, d’avoir saoulé son interlocuteur, qui, anglophile convaincu, rechignait à apposer sa croix au bas du document. Qu’importe ! Par ce traité, les Anglais ne peuvent plus installer de factorerie sur le territoire de Glass sans l’assentiment de la France. Fort de son succès diplomatique, Bouët rassemble le 1er avril 1844 les principaux chefs de l’Estuaire dont Kringer, Quaben, Louis, François (île Conniquet), Denis, Petit Denis (au sud de Denis), Georges et Datyngha, Quavine et Boulaben (localisations inconnues) pour la signature d’un traité général par lequel ils reconnaissent “ la souveraineté pleine et entière [de la France] sur les deux rives de toute la rivière du Gabon, ainsi que des terres, îles, presqu’îles ou caps qui baignent cette rivière ”. Darricau signe des traités analogues le 6 juillet 1844 avec Cobangoï et Buschy, chefs seke du Komo, et le lendemain, 7 juillet, avec Passoll qui signe contre l’oubli des pirateries commises sur son territoire. Les 4 et 8 septembre 1845 d’autres traités sont conclus par Baudin avec les chefs seke du Muni ( 72 ).

      

      

      Figure 13 : Glass

      

      Par le traité du 4 septembre 1845, les chefs du Gabon acceptent d’abandonner le commerce des esclaves et le 1er août 1846, ils reconnaissent officiellement la présence française ( 73 ). Enfin, le 5 novembre 1846 un traité est signé avec le roi Doukin (Dukin ou encore Lucas) sur le Remboué, à douze milles de son embouchure ( 74 ).

      Par ces traités successifs, la France étend son influence autour du comptoir et en plusieurs points stratégiques de l’Estuaire : Cap Santa Clara et Cap Estérias, pointes Pongara , Owendo et Georges, îles Conniquet et Perroquet. Le respect de ces traités est garanti par la politique des cadeaux, c’est-à-dire une distribution de marchandises faite régulièrement aux chefs signataires. L’influence française est augmentée par l’arrivée, le 28 septembre 1844 de trois missionnaires du Sacré-Cœur de Marie, dont le R. P. Bessieux ( 75 ). Ils fondent la mission Sainte Marie, derrière le Fort d’Aumale, qui dépend alors du Vicariat des deux Guinées. Trois mois plus tard, conformément à la règle de sa congrégation, Bessieux ouvre une école ( 76 ).

      

      


L’exploration du Gabon

      

      Dès l’implantation du comptoir, Bouët entreprend l’exploration méthodique du Gabon. Des reconnaissances fastidieuses permettent à Fleuriot de Langle, en 1843, de dresser la première carte marine de l’estuaire du Gabon en distinguant deux bassins : le bassin extérieur allant du Cap Santa Clara jusqu’au Remboué, et le bassin intérieur, du Remboué jusqu’au confluent Komo - Bokoué. En 1843, les connaissances occidentales s’arrêtent à ce confluent où se trouve le village seke de Cobangoï, que l’on compare aux Colonnes d’Hercule ( 77 ).

      

      

      

      Figure 14 : Carte du Gabon (d’après Wilson, 1843, p. 230).

      

      D’autres voyages complètent les connaissances, mais ils prennent plus l’allure d’excursions rapides de quelques jours, que de grandes explorations. En fait, pour les explorateurs, elles permettent d’échapper à la vie quotidienne du comptoir et surtout au climat malsain qui y règne. Les hommes ont constaté que ceux installés au comptoir sont plus sujets aux maladies (paludisme, dysenterie, …) que ceux qui restent à bord des navires au milieu de l’Estuaire. De plus, le comptoir ne dispose ni du matériel ni de navires en nombre suffisant pour réaliser de longues et fructueuses missions.

      En 1844, Gouin explore les terres au sud de chez Denis sans rapporter de renseignements intéressants. La reconnaissance du bassin intérieur de l’Estuaire est entamée par Darricau en juin de la même année. Seuls Remboué et Komo sont retenus comme affluents navigables. Les autres affluents appelés criques sont des bras de mer qui pénètrent dans les terres d’où coulent une multitude de petites rivières. Leur faible profondeur n’autorise que les petites embarcations à y pénétrer. L’intention de Darricau est de remonter le Komo, aux mains des Seke avec qui il signe des traités ( 78 ). Il s’arrête à Cobangoï “où la rivière se divise en trois branches” ( 79 ). Alors qu’auparavant, certains marins pensaient que le Gabon était l’estuaire d’un magnifique fleuve qui permettrait de remonter au cœur de l’Afrique, Darricau constate que le Gabon n’est tout au plus qu’une magnifique rade ( 80 ).

      

      


Premiers contacts avec les Fang

      

      Outre l’objet hydrographique, les missions successives se doublent d’un intérêt pour les populations de l’intérieur avec lesquelles il faut établir des contacts amicaux et signer des traités, trouver de nouveaux produits d’exportation, prévoir le recrutement d’une main-d’œuvre docile et laborieuse, et enfin ouvrir de nouveaux réseaux de commerce dans lesquels n’interviendraient plus les Mpongwe ( 81 ).

      Par sa situation au confluent du Bokoué et du Komo, Cobangoï contrôle le commerce qui vient de l’est et du nord. Il expédie les produits vers l’Estuaire pour être vendus par l’intermédiaire des Mpongwe aux Blancs contre des marchandises qui remontent ensuite les rivières et parviennent jusqu’aux premiers villages d’intermédiaires.

      

      La première description des Fang vient de l’américain Wilson, de la mission de Baraka. En août 1842 ( 82 ), il accompagne Toko, un riche commerçant mpongwe du village de Glass qui part en pirogue régler un palabre chez Passoll. Le 20 août, il arrive au village du chef Cobangoï. Pendant son court séjour, Wilson croise des Fang, “ connus sous le nom de Pangwe ” ( 83 ), venus écouler leurs marchandises. Ils affirment venir de cinq, dix, voire douze jours de marche, ne s’être jamais aventurés plus loin vers la côte et habiter des montagnes saines. Alertés de la présence d’un Blanc, ils sont venus à sa rencontre. L’impression qu’ils laissent à Wilson est ambiguë : ils sont sauvages, ne se vêtent que de pagnes d’écorce et cependant ils sont d’une allure supérieure. Wilson écrit : “ Je n’hésiterais pas à dire qu’ils sont les plus beaux Africains que j’ai jamais rencontrés ” ( 84 ). Au comble pour l’américain qui n’en oublie pas sa mission évangélisatrice, ils sont vierges de tous les vices que la côte propage : tabac, alcool, maladies, malhonnêteté, esclavage, etc. , virginité garantie, selon lui, par leur éloignement. Il croit savoir que les hommes rencontrés chez Cobangoï habitent la frange du grand pays fang qui s’étend à partir de cent cinquante miles de la côte sur des milliers de miles au sud des Montagnes de la Lune ( 85 ). A son retour, Wilson ramène à Baraka deux Fang qui découvrent ainsi les rives du Gabon.

      Deux ans après, les Fang se sont rapprochés des villages seke et de la côte. Les premiers villages sont implantés à moins d’un jour de marche de Cobangoï. Au cours de son exploration de 1844, Darricau constate que les Fang s’aventurent assez loin dans l’Estuaire.Ils sont maintenant en relation avec Passoll. Mais il ne remarque toujours aucun village fang sur les rives du Komo. Les renseignements dont il dispose restent vagues : leurs villages commenceraient à 5 ou 6 lieues de Cobangoï, ils seraient nombreux et sauvages, leurs mœurs et industries ne sont pas connues. Mais, ils sont maintenant intéressés par les armes à feu et l’alcool et surtout, pour la première fois apparaît la suspicion d’anthropophagie ( 86 ).

      En août et septembre 1846, Pigeard, qui a lui-même rédigé la carte hydrographique de l’estuaire sur la base des travaux de Darricau, tente de remonter le Komo, avec l’aide de deux guides seke. Mais la monotonie des rives couvertes de palétuviers le trompent ( 87 ). Il pénètre en fait dans le Bokoué où il mouille près de Cobangoï le 2 septembre. Le lendemain, après avoir reçu la visite de chefs kele à son bord, il visite le village kele de Noumbé, où il rencontre à son tour plusieurs Fang qui viennent y vendre de l’ivoire. Il continue à remonter la rivière mais les bancs et l’étroitesse du lit l’obligent à poursuivre en canot. Il visite encore deux villages kele et parvient enfin au village kele de Gango où la nuit tombée et le chef Diam’Gani le dissuadent d’explorer l’amont, expliquant que les Fang y sont en guerre avec lui. Pigeard renonce à son entreprise alors qu’il n’est qu’à une heure de bateau des premiers villages fang.

      De sa mission, il retient l’importance que joue le commerce dans la lente bousculade qui agite l’intérieur du pays. Autrefois chasseurs, les Seke se sont convertis en courtiers et achètent désormais l’ivoire aux Kele, qui à leur tour, délaissent la chasse pour devenir courtiers et acheter aux Fang. L’activité de courtage gagne donc l’intérieur, en même temps qu’elle presse vers les rivières les nouveaux intermédiaires tentés d’échanger directement aux Mpongwe pour augmenter leur bénéfice : les Seke pressent donc les Mpongwe de partager le courtage vers les Blancs. Les Kele s’infiltrent dans les espaces libres, poussés eux-mêmes par les Fang qui viennent en dernier ( 88 ).

       En 1847, Méquet reprend la mission avortée de Pigeard. Il pénètre réellement dans le Komo qu’il remonte, dépassant Cobangoï. Dans son rapport, il souligne l’impossibilité d’y naviguer car son cours se rétrécit très rapidement au-delà de l’île de Nengué-Nengué. Confirmant l’impression de Darricau, il écarte tout espoir de pénétration vers l’intérieur par le Komo ( 89 ). Dans le Bokoué, il visite sur la rive droite le village kele de Donguay où des Fang sont arrivés de leur village situé à trois jours de marche. Plus loin, au confluent Komo-Bokoué, il reçoit sur son bateau une délégation de Fang venu du village de Scio, situé sur la rive gauche du Komo, à douze heures de marche de l’île de Nengué-Nengué. Sans pénétrer leur pays, il tire de ses deux rencontres des renseignements très encourageants : les Fang font état de leur intention de s’établir sur la rivière et de commercer directement avec les Blancs. Ravi de ces dispositions, Méquet, très enthousiaste à leur égard, conclut à l’utilité d’une collaboration étroite avec eux. ( 90 )

      

      


Walker

      

      Jusqu’à présent, les rencontres avec les Fang ne se faisaient qu’en territoire tiers, seke ou kele. La première visite d’un Blanc dans un village fang est celle de Walker, pasteur de la mission américaine de Baraka. Le 31 août 1848, en remontant le Komo, après avoir passé dix villages kele, quinze milles au-dessus du confluent avec le Bokoué, il trouve installé sur le bord de la rivière le village fang du nom de Mkwenga. Le village est construit depuis deux ans et compte environ cinquante maisons pour trois à quatre cents habitants. La plupart des villageois n’ont jamais vu de Blanc. Le jour suivant, il remonte le Bokoué sur quinze milles, laisse douze villages kele et visite un deuxième village fang : Dumijai, dont le chef s’appelle Baduka. Les habitants et les cases sont moins nombreux. Il remonte encore sur trois milles le Bokoué pour arriver à Bisbâk, troisième village fang. Il y note que les villageois ne sont intéressés ni par l’argent ni par aucune marchandise sauf des perles blanches et des ustensiles de cuivre qu’ils refondent en ornements et surtout qu’ils restent vierges des effets de la “ civilisation ” ( 91 ).

      Les Fang s’installent donc à présent sur le bord des rivières du Komo et du Bokoué. Mais à cette époque, ce ne seraient que quelques villages déplacés de l’intérieur vers les rivières. Selon Walker, le pays fang reste entre cinq et neuf jours de marche de l’Estuaire, au-delà d’une large étendue sauvage et inhabitée qui les sépare des villages kele, dans une région montagneuse, qui semble être les Monts de Cristal qu’il aperçoit au loin. Ce ne sont donc pas les Blancs qui viennent visiter les Fang, mais c’est plutôt l’inverse. Leur pays demeure inconnu.

      La comparaison que les Blancs font avec les Mpongwe, les Seke et les Kele éveille une curiosité grandissante pour ces Fang que l’on croit sortir du cœur de l’Afrique. Ils sont décrits beaux, intelligents, farouches, guerriers, vigoureux, industrieux, habiles forgerons, honnêtes, etc., mais en réalité on ignore toujours qui ils sont vraiment, d’où ils viennent et surtout combien ils sont. Quand Darricau écrit en 1844 qu’ils sont les plus nombreux en rajoutant “ au dire de tous ” ( 92 ), il omet de préciser qu’il considère dans cette appréciation la seule population de la région du Haut-Komo. Le sujet devient plus sensible entre 1844 et 1848, quand apparaissent les premiers villages sur le bord de rivières de l’Estuaire, dont le but clairement avoué est le commerce avec la côte : “ ils ont appris que moins d’un dixième de leurs biens provenant du commerce de l’ivoire à la côte leur revenait ; et ils sont décidés à commercer directement avec les Mpongwé ” ( 93 ). L’importance du mouvement reste toutefois insondable car les explorations étant fluviales, elles ne peuvent renseigner sur les éventuels villages qui s’installent à proximité des voies terrestres du commerce.

      L’inquiétude grandit subitement quand, de son voyage, Walker rapporte les propos du chef de Mkwenga décrivant l’ampleur du mouvement : “ le village [de Mkwenga] n’est qu’une feuille dans la forêt, comparée aux multitudes qui vont bientôt arriver ” ( 94 ). La phrase est-elle réellement du chef fang ou est-elle une extrapolation de Walker, toujours est-il que dès cet instant, l’arrivée des quelques groupes fang sur le haut-Estuaire est décrit comme une invasion. Le vocabulaire est choisi : Les Fang veulent déloger Kele et Seke des bords des rivières, ce sont des envahisseurs cannibales qui assimileront ou extermineront les populations qui leur résistent ( 95 ).

      

      


Processus d’approche

      

      La réalité évapore ces violents fantasmes dont la descendance est malheureusement grande. Les propos rapportés par Walker émanent de Fang qui, installés sur les rivières depuis déjà plusieurs mois, prennent conscience du poids du courtage. Tout naturellement, ils cherchent à s’en défaire mais pas en s’imposant par la force. Plusieurs raisons leur dictent un relatif pacifisme à l’égard des populations auprès desquelles ils s’installent. En premier lieu, dans les années 1840, ils sont en infériorité matérielle. Avec leurs armes blanches traditionnelles, ils ne peuvent rivaliser avec les armes à feu de leurs voisins Seke et Kele. Ensuite, ils sont en infériorité numérique et ne pourraient soutenir une guerre. Enfin et surtout, à cette époque, ils ne s’aventurent pas sur l’eau. Ils ne savent pas nager, ne possèdent pas de pirogues, n’en construisent pas et ignorent tout de la navigation. Or, les voies terrestres étant parcourues par les rançonneurs, les pillards et les négriers, le cabotage reste encore le plus sûr moyen de transport jusqu’aux comptoirs. Aussi, les Fang ne peuvent-ils écouler eux-mêmes leurs marchandises ni se procurer directement auprès des Mpongwe ou des Blancs les pacotilles tant désirées. Ils en sont donc réduits à s’assurer les bonnes dispositions des Kele et des Seke qui se chargent des échanges avec les Mpongwe.

      

      Mais quels que soient les moyens fang, les conditions intrinsèques et le mécanisme de leur établissement parmi les populations riveraines de l’Estuaire annihilent toute agressivité envers leurs hôtes. Au point de départ sont leurs relations de commerce avec les courtiers. Or dans l’économie de troque, l’honnêteté n’est pas suffisante pour le respect d’un “ contrat ”. Souvent les courtiers prennent des filles et des femmes fang en gage le temps de la transaction ( 96 ). Parfois, la faible exigence des Fang en matière de dot, conduit les courtiers à épouser des femmes fang. De leur côté, les Fang pratiquent l’exogamie c’est-à-dire qu’ils doivent épouser des femmes étrangères à leur clan généralement jusqu’à la cinquième génération. Ils cherchent ainsi à épouser des femmes Seke ou Kele ( 97 ). Sur la base des liens ainsi créés, des Fang fréquentent en relative familiarité les villages parents. Ils participent aux activités quotidiennes et aux chasses, à l’éléphant par exemple ( 98 ). Ils épousent à leur tour des femmes du village hôte et sont, par le jeu du droit coutumier, autorisés à établir leur propre village. Le nouveau village attire des membres du clan du chef qui contribuent ainsi à l’acquisition lente mais progressive de terres et le rapprochement des rivières.

      

      L’installation des premiers villages dans la région de l’Estuaire marque la fin d’une première décennie de présence française. Attentives plus qu’inquiètes des mouvements de populations, les autorités du comptoir n’envisagent ni de nouvelles explorations ni d’établir des contacts plus fructueux avec les Fang, par méconnaissance, par manque de moyens et surtout à cause des préoccupations qui les animent : la mise en valeur de ces terres acquises sous l’Equateur dont l’avenir est incertain.

      


Arrivée des Fang au Gabon : 1848 - 1863

      

      Pour la France, le bilan de neuf ans de présence au Gabon est plus que mitigé. La possession de ce territoire ne se justifie plus sur le plan politique. Les Anglais ne disputent plus la domination française au Gabon. Que leur importe d’ailleurs puisqu’ils continuent de dominer le commerce ( 99 ). Sur le plan intérieur l’exploration est faible, l’arrière pays est méconnu. Malgré l’établissement de contacts avec les populations de l’intérieur et leur incitation à fréquenter le comptoir, les Mpongwe contrôlent encore l’économie. Quant à la répression de la traite négrière, elle manque d’efficacité, la France ne pouvant visiter les navires battant pavillon brésilien, portugais et espagnol, principaux acteurs de ce commerce. En Métropole, le gouvernement issu de la Révolution de Février impose des restrictions budgétaires. Le sort du Gabon est longtemps incertain quant à son utilité, à tel point qu’en 1856 le commandant de Gorée, Pinet-Laprade, propose d’y établir un pénitencier pour Européens, base d’une colonie en devenir ( 100 ).

      

      

      

      Figure 15 : Le comptoir du Gabon en 1856 (d’après Faidherbe, 1853, p. 347).


Dynamiser le commerce

      

      Au Gabon, les autorités du fort sont décidées à poursuivre l’œuvre de Bouët et tentent de dynamiser le commerce en suivant deux voies. Il faut d’abord encourager l’accès au comptoir des populations productrices timidement apparues au fond de l’Estuaire depuis plusieurs années et faciliter leur installation à proximité du comptoir tout en prenant garde de ménager autant que faire se peut les intérêts des Mpongwe qui, pour les bénéfices qu’ils en tirent, demeurent les plus fervents partisans de la présence française en regard des autres populations. Car une invasion massive de producteurs, notamment fang, risquerait d’effondrer l’équilibre du commerce et d’annuler tous les efforts entrepris pour faire naître des conditions de prospérité depuis la signature des premiers traités.

      L’autre voie est celle de l’agriculture. Elle prévoit l’aménagement de plantations autour du comptoir. Le projet a un intérêt multiple. Il devra permettre de diversifier les produits d’exportation : palmier à huile, arachide, riz, coton, chanvre, canne à sucre … La proximité des cultures limitera le courtage et assurera au comptoir l’autosubsistance. Enfin, ces plantations embaucheront la main d’œuvre parmi des Mpongwe qui retrouveront ainsi un niveau de vie qui a baissé depuis la réduction de la traite négrière ( 101 ).

      Des essais sont tentés en 1845 à proximité du fort pour la culture du maïs et des légumes.

      

      

      Figure 16 : Quérellé, jardin du commandant du Gabon (Griffon, 1865, p. 289).

      

      Une plantation de cacao est prévue près du village de Denis et des maisons françaises, Lamoisse du Havre et Lecour de Nantes, investissent dans cette entreprise sans grand résultat pour une raison simple : le Gabon manque de main-d’œuvre. Les Mpongwe se refusent à tout travail agricole qu’ils considèrent propre aux esclaves. Par crainte de manquer eux-mêmes de main d’œuvre, ils s’opposent au recrutement de leurs propres esclaves. ( 102 )

      Déjà pour la construction du Fort d’Aumale on avait fait venir des soldats des comptoirs d’Afrique occidentale, notamment des Kroumen ( 103 ). En 1846, pour la construction du nouveau bâtiment qui doit remplacer le fort qui tombe en ruine, on fait appel aux Seke mais ils sont trop peu nombreux ( 104 ).

      Contraindre les Mpongwe au travail devient pour le comptoir du Gabon une priorité qui nécessite le rapprochement des populations du fond du Komo encore hésitantes. Dans une lettre adressée à son supérieur de Gorée en septembre 1847, Baudin, commandant du comptoir, explique comment leur fréquentation doit supprimer l’activité de courtage, étrangler les finances des Mpongwe et les pousser à trouver de nouvelles ressources dans le travail de la terre ( 105 ).

      L’espoir est vite déçu. Baudin a cru pouvoir effacer trois siècles d’influence mpongwe. Même si lors de leurs rencontres dans le haut-Estuaire, les Seke, Kele et, en dernier lieu, les Fang ont témoigné aux Français leur intérêt à venir fréquenter le comptoir ( 106 ), la puissance politique mpongwe les dissuadent interdit de s’approcher. De leur côté, les Français reconnaissent explicitement le rôle indispensable des Mpongwe dans l’aboutissement de leur projet ( 107 ). Quant à chercher leur asphyxie économique pour obtenir d’eux un travail manuel, c’est compter sans la capacité de résistance et la force morale de ce vieux peuple côtier.

      

      La main-d’œuvre doit être recrutée ailleurs. Pendant un court moment, les quelques Seke qui se sont installés près du comptoir semblent parfaitement convenir mais, payés en marchandises d’importation, ils partent aussitôt les troquer dans l’intérieur et abandonnent les chantiers. Dans une note, Aubry-Lecomte, responsable du projet d’agriculture, découragé de faire travailler les ouvriers locaux peu efficaces, envisage d’embaucher des Sénégalais d’origine Wolof dans le but avoué de repeupler le Gabon ( 108 ).

      Tel est le sens de l’installation en octobre 1849 d’une cinquantaine d’esclaves débarqués de l’Elizia, navire négrier arraisonné par la France au large de Loango en 1846 alors qu’il faisait voile vers le Brésil. S’en suit la création à proximité immédiate du fort, d’une ville baptisée Libreville, inspirée par les modèles sierra leonais de Freetown (1797) et libérien de Monrovia (1847). Elle prend l’allure d’un phalanstère avec la construction d’un “ village chrétien et français ” organisé autour de cinq places : place des “ Mpongouès ”, place de la liberté, place des “ Bakalais ”, place des “ Pahouins ” et place des “ Boulous ” ( 109 ). Cependant, ces premiers Librevillois sont instables et peu enclins au travail. Quant à l’emploi de Kroumen ou de Wolof, certains y sont hostiles comme Vivien, chirurgien de la marine attaché à Libreville : “ Pour moi, je crois plus rationnel de donner la préférence aux indigènes tant Gabonais proprement dits que Boulous ou Bakalais ”. ( 110 )

      La place des “ Pahouins ” illustre l’intention de Parent d’associer les Fang à l’avenir de la colonie. Toutefois, à cette période, les autorités du comptoir n’envisagent nullement la possibilité de faire travailler des Fang. Ils sont encore trop mal connus et surtout loin des abords de la toute jeune Libreville. Pour les Français, les habitants du Gabon sont les Mpongwe, les Seke et les Kele.

      

      


Seconde phase d’exploration

      

      Aubry-Lecomte peut se féliciter d’assurer la subsistance des hommes grâce au jardin du fort, mais les grandes plantations restent au stade expérimental. Le manque de moyens et les hésitations sur l’avenir du comptoir, aggravés par les bouleversements politiques en métropole interrompent ou retardent la mise en œuvre des grands projets. Le commerce ne décolle pas. Créée en 1849 sur l’initiative de Bouët, la Commission d’Etudes Economiques conclut son rapport sur l’impossibilité de cultures au Gabon ( 111 ). En 1853, alors que les agents cherchent de nouveaux produits à exporter, les Seke et Kele apportent au comptoir des boules de caoutchouc. Son exploitation est rapidement envisagée.

      Cinq ans après la dernière exploration, celle du Mouni en 1848 ( 112 ), l’exploration de la région est relancée, avec toujours l’objectif de visiter les villages du fond de l’Estuaire et leur assurer la sécurité pour favoriser leur venue à Libreville, auquel s’ajoutent deux nouveaux buts : atteindre les sources du Komo et ainsi pénétrer, du moins l’espère-t-on, en pays fang, et trouver une voie d’accès vers l’intérieur de l’Afrique qui reste inconnu. En 1852, Baudin, commandant la station navale, tente de visiter les Fang, mais les Mpongwe, qui fournissent les interprètes et les guides, l’en dissuadent ( 113 ).

      L’année suivante, Bouët en personne, assisté de Baudin, remonte sur 35 lieues (soit environ 200 km), le Komo jusqu’aux pieds des Monts de Cristal. Ils visitent le village fang d’Acuengo et avant de redescendre la rivière, marquent leur passage par une inscription gravée sur les parois d’une grotte, dans le méandre situé en amont du village actuel de Mbèl ( 114 ). L’unique certitude qu’ils rapportent de leur voyage est que le Komo descend des Monts de Cristal et que sa faible profondeur rend rapidement toute navigation difficile même aux petits bâtiments. Quant au village fang d’Acuengo, il n’est qu’un village avancé. Le pays fang est plus loin dans les montagnes, voire au-delà, où s’ouvre le cœur de l’Afrique.

      Les rencontres avec les Fang se font plus fréquentes. Mais ils sont encore farouches et restent distants par crainte de tomber aux mains des négriers. Ils en ignorent d’autant moins l’existence qu’ils participent eux-mêmes au trafic d’esclaves en vendant des prisonniers ou des fauteurs de troubles ( 115 ). Ils craignent aussi les Blancs à cause de la rumeur que colportent les populations côtières qui font croire que les Blancs capturent les Noirs pour les manger et que le vin n’est autre que le sang des captifs ( 116 ). Pour les rassurer sur leurs intentions pacifiques, les Français pratiquent une politique de cadeaux, éprouvée auprès des Mpongwe, en donnant lors de visites aux villages du tabac, des perles, etc., en échange de leur promesse de venir au comptoir ( 117 ).

      Aucune suite n’est donnée à l’exploration de Baudin et Bouët. La grotte reste pour quatre ans le point ultime atteint par les Blancs en direction du “ pays ” fang.

      

      

      


Du Chaillu

      

      Le premier Occidental à visiter le “ pays ” fang est Paul Du Chaillu. Il n’est pas officier français mais travaille pour Libreville : en mars 1850, il est compté parmi le personnel du comptoir ( 118 ). Né en 1831, il travaille à partir de 1848 au Gabon avec son père commerçant français d’origine italienne. Il se lie avec les Mpongwe dont il maîtrise la langue et avec les missionnaires américains. Il part pour New-York en 1852 et revient au Gabon au début de l’année 1856, avec l’idée de consacrer plusieurs mois à l’exploration de l’intérieur ( 119 ).

      

      Figure 17 : Paul Belloni Du Chaillu (Bucher, 1979, p. 25).

      

      Ses récits trahissent un esprit d’aventure doublé d’une recherche de sensationnel, quitte à amplifier la nuance quand l’émotion est trop faible ( 120 ). Quant aux véritables motivations de son entreprise, aussi périlleuse et aussi longue, elles se comprennent dans le contexte de l’époque. Sur l’intérieur du pays, tout est à découvrir, en particulier les hommes. Du Chaillu compte intégrer le cercle des hommes de science en pénétrant le premier au cœur de l’Afrique et en rapportant des informations inédites sur les hommes et l’histoire naturelle ( 121 ). Il espère aussi ramener en Europe un gorille, espèce découverte récemment, dont une dépouille a été achetée par Franquet, médecin de la marine à Libreville, auprès de Gabonais et envoyée au Muséum de Paris en 1852 ( 122 ). Enfin, il cherche à retrouver au-delà des Monts de Cristal le fleuve Congo qui, croit-on alors, coule au nord de ces montagnes.

      

      

      Figure 18 : Carte des explorations de Du Chaillu (d’après l’auteur, 1863).

      

      

      Après avoir effectué deux courts périples au sud de l’Estuaire, il embarque à Libreville pour l’estuaire du Mouni via Corisco en juillet 1856. Avec quelques hommes, il remonte en barque le Mitemboni (N’tambounay) puis la Lona (Nooday) et arrive le 16 août, aux pieds de la première chaîne de reliefs parallèles qui constituent les Monts de Cristal, au village du chef Mbondémo (Seke) Mbène. Ses hommes doivent le mener, à pied cette fois, chez les Fang. Fin août, la troisième chaîne est atteinte à une distance qu’il estime à cent cinquante milles de la côte ( 123 ). Du Chaillu y rencontre quelques Fang isolés. Le 31 août, il parvient enfin dans un village fang, celui du chef Ndiayai. Après avoir passé environ deux semaines à observer la vie quotidienne des villageois et participé à une chasse à l’éléphant, il repart pour la côte, où il fait relâche avant d’entamer une nouvelle excursion vers le sud, au pays de Cama, en février 1857.

      

      

      Figure 19 : Du Chaillu reçu chez Ndiayai (d’après l’auteur, 1863).

      

      Les descriptions de Du Chaillu abondent dans l’esprit de celles de Walker, les Fang sont les plus beaux “ nègres ” d’Afrique équatoriale ( 124 ). Mais ils sont farouches, féroces et surtout anthropophages. Comme pour montrer son courage de s’être aventuré seul chez un tel peuple, il transforme en preuve grossière le moindre soupçon de cannibalisme, alimentant du même coup la réputation que les Mpongwe ont faite des Fang depuis leur arrivée dans l’Estuaire ( 125 ). L’observation que Du Chaillu fait dans la région des Monts de Cristal est la même que font les Occidentaux dans la région du Gabon. Les Fang cherchent à se rapprocher des rivières pour écouler plus avantageusement leurs produits et se procurer les objets d’importation : fusils, perles, plats en cuivre ou laiton qu’on nomme neptunes, miroirs, etc. Pour l’américain, l’avancée des Fang vers l’ouest et la région du Gabon, lente mais inexorable, est d’un dynamisme inquiétant ( 126 ).

      

      Figure 20 : ’Ndiayai, roi des Fans’ (Du Chaillu, 1863).

      

      Pour sa légèreté, ses exagérations et sans aucun doute ses origines modestes (ni militaire, ni aristocrate), les pairs de l’explorateur ne lui ont pas accordé la notoriété qu’il attendait ( 127 ). En revanche, ils ont rarement nié ses conclusions et ont plutôt, à leur tour, largement appuyé la réputation des Fang. Il n’en reste pas moins que ses descriptions de la culture matérielle comme le mobilier, les armes, la métallurgie, la poterie, la coiffure, etc. sont très fidèles et très utiles, et que son voyage se couronne de succès : il a ouvert la voie du pays fang que cherchaient déjà à atteindre Bouët et Baudin trois ans plus tôt.

      


Conséquences

      

       Visible depuis le fond de l’Estuaire, le massif des Monts de Cristal ou Sierra del Crystal est considéré aux premières heures du Gabon colonial comme la porte vers l’intérieur de l’Afrique. Or, parce que Du Chaillu les trouve dans ce massif dans les années 1850, les Fang sont naturellement considérés comme un peuple qui sort du cœur de l’Afrique “ neuf ” et vigoureux, ce qui renforce la préoccupation majeure des Français de les attirer à la côte.

       Pour atteindre la région quasi-mythique des Monts de Cristal, Du Chaillu a ignoré la voie du Komo entreprise par les Français. Il choisit au nord, l’autre voie, celle plus courte du Mitemboni qui l’amène aux pieds du massif. La pertinence de ce choix suscite chez les Français la vexation de s’être faits devancer par un aventurier, et la forte inquiétude de voir les Fang se détourner des comptoirs du Gabon pour préférer le commerce dans la région du Mouni où la proximité avec les îles d’Elobey, Corisco et Fernando Poo attire les anglo-saxons, les Portugais et les Espagnols, et draine à la côte nord un volume important de produits locaux. L’enjeu est tel que la France dispute à l’Espagne l’occupation de la région malgré l’existence de traités antérieurs ( 128 ).

       Touchard, au nom de la France, reprend en 1857 l’expédition avortée de Baudin et Bouët et remonte le Komo au-delà du point atteint par ses prédécesseurs. Il entend ainsi activer la descente des Fang vers le Gabon en favorisant la voie du Komo et les dissuader d’une migration vers l’ouest et la côte nord. La même année, l’enseigne de vaisseau Dumesnil dresse la carte du Komo où il note la position des différents villages et leur mouvement : les Fang pressent les Kele sur le Haut-Komo et le Haut-Bokoué, lesquels à leur tour pressent les Seke dans le Bas-Komo. Il constate avec soulagement que les Fang restent favorables à un mouvement vers les établissements de l’Estuaire.

       Depuis l’aventure de Du Chaillu, l’autorité française prend conscience de l’intérêt de lier directement les Fang au destin de la colonie. Pour l’heure, les espérances de mise en valeur sont déçues. L’agriculture ne démarre pas et la création de Libreville reste sans effet.

      

      


Evolution du commerce

      

      A partir de 1848, une relative prospérité gagne le Gabon. Chez les Occidentaux, la présence rassurante du fort permet l’implantation de nouvelles maisons et l’apparition en 1853 du caoutchouc stimule le marché. Les contacts réguliers établis lors des différentes missions dans le haut-Estuaire attire la confiance des populations riveraines. Mais le courtage freine toujours les échanges. Les prix exorbitants pratiqués par les courtiers sur les matières les plus exportées comme l’ivoire, l’ébène et le bois rouge, dissuadent les chambres de commerce d’affréter des navires pour l’équateur. A la fin de la décennie, la situation qui semble pourtant totalement bloquée, évolue enfin.

      L’âpre concurrence qui s’installe et durcit considérablement les rapports entre les différents acteurs du commerce est le principal levier de cette évolution. Pour réduire les prix d’achats, les factoreries se débarrassent du courtage en visitant elles-mêmes régulièrement les producteurs du fond de l’Estuaire. Elles envoient des cotres, voiliers légers à faible tirant, stationner le temps des échanges devant les villages pour servir d’entrepôts flottants. Les deux parties ne peuvent qu’être satisfaites de cette méthode de vente directe qui accélère les transactions et limite les entorses aux contrats. Les vendeurs sont ravis d’accéder ainsi directement aux produits d’importations. Les acheteurs s’assurent de plus forts bénéfices. Les courtiers sont évidemment moins heureux de la mise en place de ces factoreries ambulantes, qui réduit considérablement leur activité. Ainsi, les Seke, convertis à leur tour au courtage, sont terriblement affectés par cette évolution du commerce ( 129 ). Ils ne peuvent juguler la poussée fang.

      A l’embouchure du fleuve, la situation des Mpongwe, spectateurs de la crise seke, augure également d’un avenir sombre. Leur puissance foncière et politique est ébranlée par la baisse de leurs revenus. Diminuée par les maladies : variole, syphilis, alcoolisme, endormie par des décennies d’enrichissement facile, affaiblie par des structures familiales désagrégées, la société mpongwe, dont l’influence portait autrefois jusqu’aux côtes du Cameroun actuel, traverse une crise financière depuis l’interdiction du commerce des esclaves en 1848. Les heures glorieuses de la traite négrière sont passées même si le passage de navires brésiliens, portugais et espagnols qui se risquent parfois dans la région alimente encore le trafic, attirés par les effets pervers du dispositif que met en place l’administration française : elle rachète aux Mpongwe les captifs destinés au voyage outre-Atlantique, ce qui encourage la capture. A cela s’ajoute l’esclavage domestique qui n’est pas interdit. Un trafic résiduel s’organise à partir de l’Estuaire où sont implantées des factoreries interlopes. Elles reçoivent par l’intermédiaire des Mpongwe, des hommes, des femmes et des enfants capturés à l’occasion de guerres, ou en règlements de conflits et vendus contre des marchandises, très souvent des fusils. Les esclaves sont ensuite évacués au plus vite, soit vers les îles au large du Gabon, soit vers le Cap Lopez ou Sangatanga où l’autorité française effectue de trop rares voyages pour assurer un quelconque contrôle répressif ( 130 ). Les vieilles routes négrières un temps abandonnées, Remboué, Mbilagone et rive gauche du Komo, reprennent ponctuellement du service, assurant un complément de revenus encore substantiel, surtout aux villages idéalement placés : Georges et Denis, dont le fils installé plus au sud exerce ce commerce au moins jusqu’en 1863. Cependant, les bâtiments négriers préfèrent commercer avec le sud et ne tentent que des coups isolés dans la région du Gabon où la répression française, même faible, s’exerce avec quelques succès : parmi les affaires les plus marquantes, celle de Fontan, un trafiquant espagnol, arrêté en 1851 au village de Glass alors qu’il embarque à destination de Sangatanga des esclaves, dont cinq sont d’origine fang.

      

      Figure 21 : Gabon, Peuples et lieux de traite vers 1850 (Deschamps, 1963, p. 107).

      Ainsi entamée par la perte du commerce d’esclaves et l’érosion de l’activité de courtage, la situation financière des Mpongwe devient exsangue. Espérant retrouver la prospérité d’antan, ils augmentent le prix des produits à la vente, ignorant à quel point cette décision joue en faveur des Fang : certains Mpongwe, pour accentuer leurs bénéfices, décident de se passer du courtage des Seke, qui s’en trouvent un peu plus désemparés. Ils traitent directement avec les producteurs fang. Par le mécanisme observé dans les années 1840, les négociations, par le jeu des filles laissées en gage aux courtiers mpongwe contre des avances, nouent entre les deux parties des relations matrimoniales. Elles offrent aux Fang soupçonneux l’exemple rassurant de Mpongwe dégagés en apparence du commerce des esclaves. Ainsi les premiers chefs fang arrivent jusqu’à Glass dans les premiers mois de 1857. Alerté par ces venues, le Commandant du Gabon en profite pour les assurer une fois de plus des bonnes dispositions de la France à leur égard en distribuant des cadeaux. Il promet de les visiter à son tour prochainement ( 131 ).

      Dans le même temps, les Fang se lancent dans la navigation fluviale. Les Occidentaux constatent qu’ils possèdent désormais des pirogues, sans pouvoir dire si elles sont de leur fabrication ou si elles ont été acquises par achat ou dot. Grâce au cabotage, la multiplication des contacts accroît la confiance des Fang envers les Mpongwe et les Blancs. Le 29 août 1857, un chef fang vient vendre son ivoire directement dans une factorerie du comptoir ( 132 ).

      

      Les autorités se réjouissent de la vitalité du commerce local, de la multiplication des échanges et de la concurrence qui ne peut, selon Libreville, que tirer les prix à la baisse et attirer les Occidentaux au Gabon. A l’inverse, la rivalité durcit les rapports entre les acteurs économiques et se heurte aux règles traditionnelles du commerce. La situation politique se tend à la fin des années 1850. Les délits observés au début du siècle et qui avaient, pour partie, conduit à l’occupation française reviennent d’actualité. Tout comme autrefois, il ne s’agit pour l’essentiel que de règlements de compte des parties lésées qui, pour se rendre justice, détournent les marchandises, séquestrent les agents, coulent les pirogues, etc., en attendant le rétablissement des droits. Parfois, les affaires prennent des proportions critiques quand les plaignants attaquent des convois étrangers aux affaires sous le prétexte d’un lien plus ou moins étroit avec les auteurs de délits. Le principe de la territorialité du commerce étant toujours en vigueur, dans certains cas, les conflits vont jusqu’au blocage des rivières. Le commerce en amont est alors asphyxié, tout convoi se risquant sur les eaux est immédiatement attaqué.

      

      

      Figure 22 : Le Gabon en 1861 (Serval, 1861).

      

      Pour asseoir davantage son autorité et répondre aux plaintes répétées des facteurs lésés dans les affaires, l’administration du comptoir veut faire cesser ces dérives en s’ingérant dans le droit coutumier pour arbitrer les conflits. Mais elle n’a pas les moyens d’une action efficace. Elle n’a de cesse de réclamer, tout au long du XIXe siècle, des renforts en hommes et en matériel. Elle reste donc contrainte à ne réprimer que les cas extrêmes où son autorité est remise en cause, quand ses propres bâtiments sont attaqués, ce qui n’est pas encore le cas.

      

      


L’Oise

      

      Sans aucun doute, la multiplication des contacts avec les Fang fait évoluer le point de vue des Blancs à leur égard. Depuis les nombreuses années de contact avec les populations de l’intérieur, aucun incident ne vient vérifier la réputation que les Mpongwe et Du Chaillu font courir sur les Fang : pas un Blanc n’a fini en ragoût ( 133 ) ! Un climat de confiance relative s’installe.

      Les évolutions favorables tant du point de vue économique que politique encouragent l’administration à soutenir le développement du commerce avec les populations du fond de l’Estuaire. En janvier 1858, soit quelques mois après l’expédition de Touchard dans le Haut-Komo, Braouezec, commandant du comptoir décide de désarmer l’Oise, une corvette de charge hors d’usage pour servir de ponton ( 134 ). Il la fait remorquer jusqu’en face de l’île de Nengué-Nengué en face de Cobangoï dont la position géographique, au confluent du Bokoué et du Komo, en fait une place de première importance dans le commerce. Déjà, la mission américaine de Baraka y dirige une maison dont les activités sont autant évangéliques que commerciales. Outre contrecarrer cette fâcheuse présence, Braouezec entend, par la présence de l’Oise, rassurer les négociants en dissuadant les délits, et attirer les producteurs dans l’estuaire. Pour signifier les bonnes dispositions de la France et encourager les fréquentations au ponton, il fait distribuer des cadeaux aux villageois. A un chef fang venu visiter l’Oise, il fait remettre un fusil, un baril de poudre, deux kilogrammes de tabac, des perles blanches et de l’eau de vie, pour une valeur totale de cinquante francs ( 135 ).

      Au bout d’un an, les autorités sont déçues. Les Fang ne semblent pas attirés par le dispositif ( 136 ). Libreville rejette la responsabilité de l’échec sur les négociants ( 137 ). Seul l’objectif de sécuriser le commerce est atteint, les factoreries continuent de visiter les rivières par leurs propres moyens. En réalité, la période est trop courte pour évaluer l’impact de l’installation de l’Oise dans la région.

      

      

      

      

      Figure 23 : Le Haut-Komo (d’après Braouezec, 1861).

      

      En attendant, grâce à ce poste avancé, les officiers français Braouezec et Dumesnil achèvent en 1860 la reconnaissance de l’Estuaire, de ses nombreuses rivières et des nombreux villages qui les peuplent. Ils relèvent une forte présence des villages fang sur les petits affluents de la rive droite du Komo et constatent comment les villages d’abords installés dans les terres se déplacent vers le bord des rivières. Les Kele sont rassemblés autour du confluent Komo-Bokoué. Quant aux Seke, du Remboué au Bokoué, ils n’occupent pas plus de six villages dont deux en cohabitation avec les Kele. ( 138 )

      

      En avril 1861, Touchard achève l’exploration du Haut-Komo. Il en tire la conclusion que les Monts de Cristal sont la source des grosses rivières du Gabon actuel : Komo, Mbini, Mouni, Mondah et même Ogooué ( 139 ). Une telle conclusion traduit une fois de plus l’importance qu’accordent les Français à ce massif qu’ils veulent dépasser pour atteindre le cœur de l’Afrique. Elle montre aussi le crédit qu’ils portent aux Fang, encore vierges de tout comportement séditieux, seule main-d’œuvre envisageable. Une fois encore, dans la perspective de mise en valeur de la colonie, tout porte l’autorité française à s’attirer leur collaboration.

      

      


Premiers mouvements dans le Komo

      

      A la fin de la décennie, quelques changements interviennent dans l’administration du Gabon. A partir de mars 1859, la colonie évolue sous un nouveau régime qui l’émancipe de la tutelle du Sénégal. Le Gabon devient le centre de la Division Navale des établissements français de la Côte d’Or et du Gabon, concentrant l’administration des comptoirs de Grand-Bassam, Assinie et Dabou ( 140 ). En plus d’une autonomie politique, cette nouvelle situation gonfle les effectifs et assure au Gabon des finances confortables ainsi que de meilleures conditions de vie pour ses hommes.

      La mise en place de cette organisation détourne pendant quelque temps le regard des Français des mouvements de populations dans le fond de l’Estuaire. Puis, le pessimisme des rapports précédents s’efface progressivement devant l’apparition de villages fang, dont quelques-uns à proximité même de l’Oise. Serval, qui explore le Remboué et ses affluents en 1860, puis Braouezec, Touchard, et Didelot l’année suivante, constatent que l’avancée fang atteint maintenant la rivière Ikoï - Komo ( 141 ). Sur le Remboué, tandis que l’embouchure demeure sous le contrôle des Mpongwe de Chinchoua, en amont, les Fang percent sur la rive droite, et s’installent déjà sur la rive gauche parmi les Kele ( 142 ). Mais l’impression de vigueur soudaine de la poussée fang ne masque pas la réalité du mouvement qu’illustre plus à l’ouest l’établissement de villages fang sur les bords du Mbilagone. Serval y note qu’il ne s’agit pour le moment que d’un campement de huttes provisoires et que les habitants n’ont pas de pirogue ( 143 ).

      En réalité, le mouvement vers le comptoir et l’attrait pour les marchandises européennes, véritable motivation qui lance les Fang sur les rives de l’Estuaire, sont freinés par deux puissants facteurs. Hormis ceux déjà installés, ils restent d’une infinie méfiance à l’égard des Blancs. Ils redoutent les trafiquants d’esclaves. En effet, ils continuent d’être victimes de rapts. Ainsi leur crainte des Benga, qu’ils savent négriers, leur interdit de s’aventurer au nord de la région, sur les rives de la Mondah. En second lieu, les liens claniques très forts, sans atteindre l’unité politique des Mpongwe, les dissuadent de se couper définitivement et totalement de leur famille et de s’aventurer en terre étrangère sans se garantir l’assurance d’un soutien militaire, économique, alimentaire moral ou “ religieux ”. Dans les années 1840, la réussite des premières installations de villages fang sur les affluents du Haut-Komo a permis l’arrivée de membres du clan restés en retrait. Ces derniers, par le jeu des relations commerciales et surtout des mariages contractés avec les villages étrangers, se sont rapprochés un peu plus vers l’aval en s’installant dans les villages parents ou alentour. Et ainsi, par un mouvement que les ethnologues appellent “ saut de puce ”, les Fang s’avancent vers le comptoir. Il ne s’agit donc pas d’une migration massive, d’une descente directe de villages entiers, depuis les Monts de Cristal, qui viendraient s’installer après plusieurs jours consécutifs de marche sur les rives de l’Estuaire en terre étrangère. D’ailleurs, c’est bien à cause de l’existence de relations matrimoniales que les guerres sont empêchées entre les nouveaux venus et leurs hôtes, et que les Seke, en outre de moins en moins actifs, subissent l’arrivée des Fang ( 144 ). Au contraire, auprès des Mpongwe, l’existence de telles relations d’ailleurs bien rares ne suffit pas. Les Mpongwe conservent une autorité politique et foncière que les Fang ne leur disputent pas encore.

      Les Français se réjouissent du mouvement. Ils reconnaissent la courtoisie des Fang, affirmant qu’on peut les visiter sans danger ( 145 ). Plus encourageante est leur participation grandissante au commerce ( 146 ) et par leur fréquentation de l’Oise, régulière à partir de 1861. Elle traduit la confiance qui gagne peu à peu les Fang. Certains chefs vont jusqu’à confier leurs enfants au capitaine du ponton pour les envoyer à la mission catholique de Libreville. En échange, ils reçoivent “ tous les deux mois et pour chaque enfant une pièce d’étoffe de la valeur de quatre à cinq francs ” ( 147 ).

      

      

      Figure 24 : Enfants de la mission catholique (Fleuriot, 1876, p. 265).

      

      Pour les Fang, les Blancs sont la garantie de la sécurité et de bénéfices supérieurs. Pour l’administration, les Fang sont l’antithèse des courtiers. Ils sont la base nouvelle, saine, laborieuse et courageuse sur laquelle elle fonde l’espoir d’une colonie enfin prospère, grâce à des produits moins chers et une agriculture développée. Il semble donc qu’une nouvelle ère s’annonce ( 148 ).

      

      


L’Ogooué

      

       L’histoire coloniale du Gabon est marquée de cycles plus ou moins longs dans lesquels les moments d’espoir alternent avec les temps de résignation, les grandes explorations avec les replis sur les bases anciennes. Les bouleversements politiques en métropole, les mouvements de populations dans l’Estuaire, les incidents plus ou moins graves, etc. , sont autant de vicissitudes qui orientent son évolution.

      L’année 1862, comme les années 1839 et 1848, marque le début d’un cycle nouveau. Il s’accompagne d’une nouvelle phase d’exploration. Mais cette fois, l’estuaire du Gabon qui est parfaitement connu depuis les relevés de Dumesnil, n’est plus l’objet de l’intérêt des officiers ( 149 ).

      Le 1er juin 1862, grâce à l’entremise de Denis dont l’influence politique atteint le sud, ( 150 ) les autorités françaises et les principaux chefs du Cap Lopez signent un traité analogue à ceux qui avaient été passés avec les chefs du Gabon vingt ans plus tôt. Le traité réjouit Libreville à plus d’un titre. Elle étend sa souveraineté depuis le Gabon jusqu’au Cap Lopez, scellant ainsi définitivement sa présence sous l’Equateur. Elle garantit une meilleure répression de la traite dans cette région où les négriers s’arrêtent encore ; mais le plus important est l’intérêt économique que représente la région qui ouvre sur l’Ogooué au moment où les forêts de l’Estuaire subissent une exploitation incontrôlée. Ivoire, ébène, bois rouge, caoutchouc, cire, etc., sont recherchés plus loin vers l’intérieur. La nouvelle voie de communication qui s’ouvre est susceptible de drainer des quantités inépuisables de produits les plus variés, voire encore inconnus.

      L’immensité du delta, la force du débit et la majesté du fleuve invitent les explorateurs à comparer l’Ogooué au Congo. Ils croient, depuis les premiers marins, qu’il conduit au cœur de l’Afrique, comme ils l’espérèrent un temps à propos du Komo. Dès lors, les missions d’explorations se concentrent sur le grand fleuve. Un mois après la signature du traité avec les riverains du Cap Lopez, Serval et Griffon du Bellay entreprennent la reconnaissance de son cours inférieur (juillet - août 1862). A la recherche de nouveaux produits et de nouveaux partenaires, ils remontent jusqu’au lac Onangué. Tandis que Serval relève les points visités, Griffon glane auprès des populations locales des renseignements précieux. Il retient d’abord que l’Ogooué résulte de la réunion de deux grands cours : la Ngounié venant du sud, et l’Okanda descendant par le nord-est des montagnes qui, selon ses conclusions, donnent sur le versant nord, le Chari ( 151 ). Plus haut, coulerait une rivière appelée Lolo, que Griffon tente de rapprocher de Lullac ou Kullac ( 152 ). Les tribus de l’Okanda sont appelées Osheba (Shiwa) comme le sont quelquefois les Fang par les tribus du Gabon. Il en conclut donc que les rives de l’Okanda sont le point de départ de la migration fang ( 153 ). Après les Osheba viennent les Shakis puis les Ombétés. Sur la Ngounié vivent surtout les Eshira au milieu desquels cohabitent quelques Osheba puis viennent les Chimbas ( 154 ). Enfin, Griffon rapporte l’existence d’hommes sauvages vivant dans les montagnes, les Pahdis, aux pieds d’antilope et portant des ailes ( 155 ). Plus bas, l’aval du confluent Okanda-Ngounié est habité par les Enenga, par les Galwa, parmi lesquels sont présents quelques villages kele, puis les Rungou et les Nkomi. Ils vivent du commerce des esclaves et de l’ivoire qui leur arrive de l’Okanda et de la Ngounié. Sur le plan botanique, Griffon note la présence d’un bel arbre au fût rectiligne, au bois mi-dur et aux veines rosâtres dont les riverains font les pirogues et recueillent la sève pour leurs torches, l’Okoumé ( 156 ).

      En décembre 1862, ayant noté l’existence de relations commerciales entre les Kele du haut-Remboué et les riverains de l’Ogooué, Serval et Griffon entreprennent de relier le Gabon à l’Ogooué en remontant le chemin qui part de Chinchoua avec l’aide de son chef, le traitant Ouassengo. Le 17 décembre, Serval atteint le village kele d’Orongo, à un quart de lieue de l’Ogooué.

      

      Tandis que l’Ogooué ouvre de nouvelles perspectives à la colonie et détourne l’attention des Français de la région du Komo, les Fang continuent de s’installer sur les bords de l’Estuaire. Ils reçoivent dans le Bokoué une nouvelle visite d’un Blanc en la personne de Burton, le célèbre explorateur du Haut-Nil, consul britannique pour le Golfe de Biafra, résident sur l’île espagnole de Fernando Poo, de passage au Gabon au début de 1862. Grâce à ses relations avec Walker, représentant de la maison Hatton et Cookson ( 157 ), il remonte le Bokoué et le Komo du 12 au 17 avril 1862 et s’arrête au village de Mayyan. Les notes qu’il prend pendant son séjour sont précieuses ( 158 ), car empruntes d’un sens ethnographique qui caractérise les Anglo-Saxons, à l’inverse des Français qui ne se dégagent pas d’une observation strictement politique des populations du Gabon ( 159 ).

      En réalité, depuis une vingtaine d’années que les Fang sont apparus dans la région de l’Estuaire, les connaissances à leur sujet restent très vagues, hormis quelques poncifs sur leurs parures, la métallurgie et bien entendu, l’idée qu’ils sont des cannibales invétérés. Les seuls traits de caractère que décrivent les Occidentaux sont établis par comparaison avec les ethnies voisines : courageux, farouches, féroces… L’organisation sociale, et plus encore les modes de pensée sont encore très obscurs. Une telle méconnaissance est certes le fait de contacts trop rares et trop irréguliers. Elle trahit surtout le manque de curiosité des Blancs pour la culture et la philosophie de ces “ Noirs ” qu’ils considèrent à peine descendus des Montagnes de la Lune.

      

      


Premier incident

      

      Malheureusement la méconnaissance des Blancs à l’égard des Fang a pour corollaire une incompréhension des comportements des populations locales et engendre parfois chez l’autorité des réactions démesurées, fâcheuses.

      L’affaire de l’Oise rappelle celle du navire de Sao Tomé, échoué dans l’Estuaire en 1805 ( 160 ). Au début de l’année 1863 (février ou mars), l’Oise, toujours utilisée comme ponton en face de l’île de Nengué-Nengué, devenue vétuste et dangereuse, est remplacée par un nouveau bâtiment. Ancrée non loin de l’île, elle chasse de son mouillage, dérive et s’échoue sur un banc de sable proche d’un village fang. Considérant, comme le firent les gens de Quaben en 1805, que tout ce qui est abandonné est la propriété de celui qui le ramasse, les villageois entreprennent de dépecer le bateau pour récupérer ses pièces de métal. En effet, bien qu’ils soient reconnus pour leur haute maîtrise de la métallurgie, la fonte du minerai est à ce point contraignante, qu’ils recyclent à la forge d’anciennes ferrailles aussi souvent qu’ils le peuvent. Pour faciliter la tâche, ils mettent le feu à l’épave, mais les flammes se propagent et atteignent une pirogue qui chavire dans la panique. Six hommes se noient. L’agitation créée par l’accident parvient jusqu’à Libreville où Didelot, Commandant la Station Navale depuis décembre 1861, agacé par des affaires précédentes ( 161 ), et considérant le dépeçage d’un bâtiment de la Marine comme une atteinte à l’autorité de la France, entend soumettre les “ pilleurs ”. A bord du Pionnier, aviso à vapeur de faible tirant d’eau ( 162 ), il dirige personnellement l’expédition qui arrive en face du village en question, lequel, entre-temps, s’est vidé de toutes ses âmes. Furieux, Didelot choisit d’incendier le village en faisant tirer canons et fusées qui ne font que transpercer les maigres parois végétales des habitations sans parvenir à les enflammer. Pris par la nuit, un orage qui s’annonce, et la marée descendante qui menace les navires de s’échouer dans les bancs vaseux, l’expédition doit repartir sur Libreville. Elle revient le lendemain matin pour achever la besogne. A la grande surprise de Didelot, les responsables du village se présentent spontanément à lui, terrorisés, car convaincus d’y perdre la vie. Ils se soumettent, évitant ainsi toute nouvelle manifestation de force.

      

      

      

      Figure 25 : Chasseurs fang (Griffon, 1865, p. 311).

      

      Au-delà du sentiment de la supériorité “ blanche ”, le rapport de Didelot exprime son trouble né de l’incompréhension de la réaction fang. Il n’avait, semble-t-il, pas envisagé que les Fang fissent mentir leur réputation d’envahisseurs féroces en se soumettant sans combattre :

      

      “... Quand on a vu de près ces misérables noirs les plus sauvages et les plus primitifs de toutes les populations, on ne peut s’empêcher de ressentir pour eux un profond sentiment de pitié et de se féliciter de pouvoir les réduire à l’obéissance sans avoir à les massacrer.

      “ … Je ne regrette donc pas Monsieur le Ministre de n’avoir pas poussé les choses aussi loin que je l’aurais pu et d’avoir retenu l’ardeur de mes hommes, pour qui un engagement avec ces pahouins si redoutés dans toutes les rivières semblait une distraction dont je les ai privés. ” ( 163 )

      

      

      La réaction des Fang s’appréhende dans leur conception des rapports qu’ils désirent entretenir avec les Blancs. Bien qu’ils considèrent avoir été dans leur droit en récupérant le fer de l’Oise, ils acceptent la soumission à l’autorité espérant pouvoir continuer à commercer avec les Occidentaux. Quant à la destruction de leur village, pour peu qu’il s’agisse d’un campement provisoire comme il s’en dresse à cette époque, elle a été d’un impact mineur dans leur décision. D’ailleurs, ils n’accordent pas à leur soumission tout le sens que lui donne Didelot. Il pense que la répression qu’il a exercée, la première envers les Fang, est pour l’autorité un succès, garantissant par un impact auprès de l’ensemble des villages de l’Estuaire la tranquillité des rivières et du commerce. Il n’en est rien. Encore une fois, la méconnaissance qu’il a des populations de la région l’aveugle d’optimisme. Par le caractère autonome des groupes fang, la soumission d’un village n’a aucun effet sur les autres villages. D’autres incidents éclatent tout au long de l’installation des Fang au Gabon.

      

      

      

      


Installation des Fang au Gabon 1863-1872

      

      

      Une vingtaine d’années se sont écoulées depuis les premiers contacts entre les Blancs et les Fang. Timidement apparus dans le Haut-Komo dans la décennie 1840, les villages fang s’installent maintenant dans l’Estuaire, disputant aux Seke et Kele les échanges vers le comptoir du Gabon.

      Les autorités françaises se réjouissent de leur rapprochement espérant leur contribution dans le développement de la colonie. En septembre 1863, le Ministre de la Marine en personne, en charge des colonies, envoie des instructions à Laffon de Ladébat, successeur de Didelot au commandement de la station navale du Gabon, pour “ encourager ces bonnes dispositions d’une tribu dont les habitudes agricoles et les dispositions laborieuses pourraient être d’un grand secours pour la colonisation de ce pays ” ( 164 ). Il réveille ainsi le projet d’une agriculture intensive au Gabon au moment où les produits de cueillette commencent à se raréfier dans l’estuaire du fait de l’exploitation intensive de ses forêts ( 165 ). La signature en 1862 de traités avec les chefs du Cap Lopez a bien ouvert l’Ogooué mais en attendant son exploitation, les prix des principaux produits d’exportation (ivoire, ébène, santal, gomme, cire et caoutchouc) augmentent fortement. Or cette inflation menace principalement les intérêts des maisons françaises dont l’activité est toujours largement inférieure à celle des maisons anglaises. Basées à Glass, le plus riche village et le plus peuplé de la région, elles continuent de dominer le commerce au Gabon, réalisant quatre fois plus d’exportations que les Français, pour des importations seulement deux fois plus importantes ( 166 ).

      

      Figure 26 : Factorerie anglaise de Glass (Griffon, 1865, p. 280).

      

      La nouvelle inflation des produits d’exportation décide les maisons de commerce à renforcer leurs succursales dans les rivières afin d’échapper définitivement aux courtiers et d’acheter directement aux Fang qui les visitent régulièrement malgré une pratique encore hésitante de la navigation. Simples barques-pontons ou solides hangars, ces factorerires secondaires sont désormais gardées par des traitants d’origine ouest-africaine ou mpongwe.

      Ce système nouveau, qui facilite certes les échanges, est à l’origine de graves complications dans l’équilibre politique des rivières. D’abord le principe même du commerce crée une méfiance réciproque entre les traitants et les vendeurs. L’oralité des contrats rend ceux-ci souvent caduques au terme des échanges, chaque partie essayant de se soustraire aux obligations contractuelles. Le fournisseur exige souvent un acompte sur les ventes arguant du motif parfois fondé qu’il n’a pas de stock et que les marchandises sont à plusieurs jours de marche. Les livraisons tardent, les délais s’allongent, le vendeur en profite pour disparaître dans la nature avec l’acompte. De son côté, l’acheteur discute la qualité des produits pour en faire baisser les prix ou paie avec des biens de moindre valeur à ceux promis.

       Pour les Fang, la difficulté réside dans le fait que les relations matrimoniales nouées lors des échanges avec les intermédiaires seke ou kele assuraient autrefois la résolution des palabres. Or les factoreries secondaires suppriment la plupart des intermédiaires. Les Fang sont donc maintenant directement confrontés aux fourberies des traitants qui passent à leurs yeux pour des lieutenants des Blancs et qui s’autorisent quelques prélèvements pour leur propre compte ( 167 ). Plus aguerris au commerce que quiconque, les Mpongwe tentent de prévenir les anicroches en exigeant des gages des vendeurs, le plus souvent un membre de leur famille, plutôt une fille. Mais parfois, ils commettent de véritables enlèvements s’attirant la vindicte du clan victime. De leur côté, les vendeurs n’ont guère de moyens d’exiger les paiements si ce n’est par la force, en pillant, indistinctement d’ailleurs, les premiers convois de pirogues qui passent à leur portée, entraînant alors un parti tiers dans les palabres. Une insécurité latente s’installe donc dans les rivières où des coups de force peuvent éclater spontanément.

      

      


Emancipation

      

       Echappant, grâce aux factoreries, à la lourde charge des intermédiaires seke ou kele, les Fang peuvent enfin se procurer directement et à moindre coût les produits occidentaux. Leur intérêt va vers les objets de parure, perles et cauris, ou d’ornementation des armes et statuettes, clous de laitons, miroirs, et les neptunes, plats en cuivre qu’ils débitent en lamelles ou en fils pour habiller leurs objets précieux, ou bien transforment en bracelets. Les fusils de traite, à silex ou à pierre, et la poudre sont fortement recherchés. Depuis leur apparition dans la société fang, chaque grand guerrier cherche à en posséder, pour le symbole d’autorité qu’il représente et pour l’efficacité qu’il apporte à la chasse. Enfin, ils achètent à présent les produits qu’ils dédaignaient il y a encore dix ans : tissus, tabac et surtout alcool qu’ils ont intégré dans leurs habitudes quotidiennes.

      La recherche de produits autrefois méprisés, les conflits commerciaux et leur audace chaque jour plus affirmée sont autant de signes que les Fang s’affranchissent de la tutelle des premiers villages seke ou kele auprès desquels ils s’étaient d’abord installés.

      

      

      Figure 27 : Guerriers fang (Griffon, 1865, p. 308).

      

      

      L’évolution de la situation ethnique dans le bassin supérieur de l’Estuaire favorise cette émancipation. En 1863, une estimation démographique dénombre en effet 120 000 Fang, 60 000 Kele, 3 000 Seke et moins de 3 000 Mpongwe. Pour peu fiable qu’elle soit, l’estimation n’en révèle pas moins l’idée que se font les Occidentaux de la supériorité numérique des Fang sur les autres ethnies. L’impression d’une invasion est donc tout à fait compréhensible pour les Kele et les Seke, dont la baisse des revenus affaiblit leur autorité politique déjà entamée par la dégradation de leurs structures sociales, causée par plusieurs années d’enrichissement facile. Ils ne peuvent désormais plus compter ni sur leur supériorité matérielle, ni sur leur position d’intermédiaires pour contrer toute manifestation d’arrogance des nouveaux venus, et résister à leur assimilation qui paraît inéluctable ( 168 ).

      Le sort des populations du fond de l’Estuaire n’inquiète pas les Français. Ils espèrent uniquement que la vigueur des Fang pourra servir l’avenir de la colonie sans qu’ils en usent pour leur propre compte. Des agitations dans les rivières nuiraient au commerce.

      

      


Première réserve

      

      Or, de nouveaux troubles éclatent dans le Komo à la suite du pillage en octobre 1864 d’une goélette anglaise de Glass dont l’équipage est fait prisonnier, et de l’attaque de la Rosée, navire citerne du fort, par les hommes du village Fang de Bokoué. Laffon de Ladébat applique la même sanction que son prédécesseur. Il monte une expédition de cent hommes et deux bâtiments, le Phaéton et le Pionnier et investit le 8 novembre le village qu’il brûle ainsi que les plantations autour. De plus, il impose une forte amende en réparation à ses villageois ( 169 ).

      Les déprédations commises par les Fang laissent le commandant du Gabon dans une situation particulièrement inconfortable. Il s’inquiète de l’impact d’une répression trop vive qui, d’après lui, risquerait de compromettre leur participation tant espérée au développement de la colonie. Or, habiles chasseurs d’éléphants, ce sont les principaux fournisseurs d’ivoire, un des rares produits à garantir un bénéfice substantiel. A l’inverse, ignorer les attaques laisserait le champ libre aux pires forfaits et bloquerait pour longtemps les relations dans les rivières. L’impunité des coupables ruinerait l’autorité française en diminuant son crédit auprès des victimes et des autres acteurs économiques de la région. Considérant le rôle de chaque ethnie dans le commerce, le chef du comptoir ne veut défavoriser aucune d’entre elles, les Seke sont encore les principaux fournisseurs de bois rouge et les Kele, par leur position géographique entre Remboué et Bokoué, ouvrent le commerce vers l’Ogooué ( 170 ). Enfin, Laffon de Labébat se garde de s’attirer les rancœurs des Mpongwe, vieux alliés de la présence française au Gabon, dont l’influence dans le règlement des affaires politiques et économiques de l’Estuaire reste précieux.

      Il tente donc de prévenir les conflits et garantir la sécurité du commerce réclamée par les établissements, en faisant patrouiller autant qu’il le peut les bâtiments dans les rivières de l’Estuaire ( 171 ).

      Pour le comptoir, la difficulté née de ces incidents a pour origine une erreur d’appréciation et une méconnaissance, une fois encore, des populations qu’il est censé contrôler. En effet, les Français, ignorant des diversités sociologiques africaines, considèrent les Fang à l’exemple des Mpongwe ils imaginent qu’ils forment une “ nation ”, véritable entité politique, au sein de laquelle les différents chefs se concertent et prennent des décisions collectives, respectées par tous. La réalité est toute autre. Les villages fang sont autonomes et même si des liens claniques et inter-claniques structurent une partie des relations fang, ils n’entendent pas subir l’influence d’un village voisin, en particulier pour les affaires commerciales. La répression qu’exerce l’autorité du comptoir sur un village, si elle peut émouvoir les villages alentour, n’entame pas la détermination des Fang à régler eux-mêmes et par tous les moyens leurs querelles. Devant ce qu’ils prennent hâtivement pour de l’anarchie, les officiers font donc l’amer constat que la démonstration de force, à la suite du pillage de l’Oise, n’a pas l’effet désiré sur les Fang. Liant leur avenir à celui du Gabon, Griffon du Bellay émet une réserve quant à leur caractère ombrageux qui, servi par leur énergie, pourrait les rendre difficilement maîtrisables ( 172 ).

      La réserve est d’autant plus justifiée qu’à partir de 1865, le mouvement des Fang vers la région de l’Estuaire semble s’étendre. L’installation des premiers groupes n’ayant pas provoqué de difficultés particulières, les villages restés en marge se risquent à leur tour vers l’aval des rivières, rassurés par la présence des villages déjà installés. Certains poussent même l’audace à s’installer au-delà des premiers arrivés.

      L’impression est amplifiée par le recul des populations anciennes. Une note du 22 juin 1865 compte maintenant 10 000 Kele, contre 60 000 deux ans plus tôt; quant aux Mpongwe ils seraient environ 6 500, y compris les esclaves, contre 9 000 en 1863 ( 173 ). Laffon de Ladébat explique ce déclin par “ la démoralisation profonde qui a été le résultat de leur contact avec les Européens ” ( 174 ). En réalité, la chute démographique des Mpongwe s’explique surtout par une épidémie de variole qui frappe toute la région à partir de juin 1864 et sévit jusqu’en 1865 ( 175 ). Devant cette maladie inconnue chez les Gabonais, extrêmement contagieuse et difficilement soignée même en Europe, la mortalité est très importante et les villages se dépeuplent. Mpongwe et Seke, déjà affaiblis par la syphilis et une natalité faible subissent de plein fouet la maladie.

       Plus en retrait des voies d’échanges les Fang sont beaucoup moins touchés. Aussi, au sortir de l’épidémie, les Fang apparaissent-ils plus vigoureux encore qu’auparavant. Ils s’enhardissent sur l’eau, faisant maintenant une concurrence âpre aux courtiers mpongwe. Leur témérité pousse le grand village de Sandjika à attaquer en 1865 une pirogue au confluent du Komo-Bokoué alors même que la Recherche, navire ponton du comptoir, mouille dans les parages. Faute de moyen, la Recherche ne peut intervenir. Libreville envoie d’abord le capitaine de frégate Desvaux sur le Protée pour tenter de soumettre pacifiquement Sandjika mais sa mission échoue. Craignant d’encourager les pillages en laissant Sandjika dans l’impunité, Libreville organise en août une expédition punitive armée de trois bâtiments et d’un équipage de tirailleurs aguerris qui détruisent puis obtiennent la soumission du village coupable ( 176 ).

      

      

      


Nouvelle politique

      

      A partir de 1866, Libreville change de politique dans la réponse donnée aux attaques, qu’elles soient ou non le fait ou non de Fang. Le remplacement en mars 1866 de Laffon de Ladébat par Fleuriot de Langle au commandement de la Division Navale des Côtes Occidentales d’Afrique explique ce changement d’attitude. Il est parfait connaisseur du Gabon dont il a dressé la carte du bassin de l’Estuaire en 1843 sous l’autorité de Bouët. Il connaît aussi bien ses populations dont il donne des descriptions marquées par un intérêt ethnologique. Enfin il a éprouvé la diplomatie des palabres en réglant la réparation de l’attaque de Blanchard par les Seke de la Mondah en 1841. A ce propos, Fleuriot constate que la répression violente ne produit aucun effet durable sur les villages. Plus habilement que ses prédécesseurs, il préconise de prendre des otages et de réclamer la restitution des marchandises pillées augmentée du versement en marchandises d’une amende. Ce sont principalement des enfants qui sont pris en otage lors des expéditions punitives. Ils sont confiés aux pères de la mission de Libreville pour y recevoir une instruction occidentale, dans le but d’en faire des auxiliaires de l’administration ( 177 ). En février 1866, il règle ainsi sans heurt deux affaires qui mettent en cause des Fang, d’abord dans le Remboué où ils ont arrêté un traitant, puis dans le Komo où ils ont pillé un cotre de la factorerie Pilastre de Libreville ( 178 ). D’un autre côté, il pense pouvoir prévenir les pillages dans les rivières et donc sécuriser le commerce en faisant patrouiller et mouiller régulièrement dans les rivières des bateaux battant pavillon tricolore.

      

      Par cette politique nouvelle, Fleuriot entend faire reconnaître de manière durable l’autorité et la souveraineté de la France dans la région ainsi que la prééminence de sa justice dans le règlement des conflits qui opposent sans cesse les villages se disputant le commerce dans le Komo et ses affluents.

      

      

      


Chinchoua

      

      Les enjeux du commerce attisent les tensions dans les rivières. Occuper une rive autorise à intervenir sur le passage des convois de marchandises en prélevant une “ taxe ”. Il convient donc pour les villages riverains de résister à l’arrivée des Fang. Or, ceux-ci, par le jeu des alliances décrit plus haut, sont parvenus à investir la rivière Bokoué et quelques groupes ont franchi les rivières Lobé et Maga. En aval, les Mpongwe qui contrôlent le Remboué et le Mbilagone grâce au village de Chinchoua sont en proie aux plus vives inquiétudes car les Fang menacent à présent leurs terres.

      

      

      

      Figure 28 : Le village de Chinchoua (Griffon, 1865, p. 293).

      

      Le Remboué et son affluent le Mbilagone sont les voies naturelles de communication entre l’estuaire du Gabon, l’Ogooué et la région des lacs, longtemps empruntées par les convois d’esclaves aux heures sombres de la traite, débouchant à Ngango, assurant la prospérité de ses habitants, la richesse et l’influence politique de son chef, le “ roi ” mpongwe Georges. La chute du trafic d’esclaves n’a pas fermé ces routes. Avec l’épuisement progressif des forêts de l’Estuaire, elles transportent par l’intermédiaire des Kele vers les factoreries de Libreville les deux tiers des produits exploités maintenant dans les forêts de la région des lacs, comme le caoutchouc et l’ivoire. Situé sur le confluent du Remboué et du Mbilagone, le village de Chinchoua contrôle cette route stratégique du commerce au Gabon ( 179 ). Or, l’épidémie de variole a réduit Ngango à deux cents hommes et ses habitants n’exercent plus guère d’influence dans la région. Au plus tentent-ils de s’opposer à la présence toute récente du village fang voisin de Visoué. A quatre milles de Ngango, Chinchoua, le village du traitant mpongwe Ouassango (Onwosango) contrôle le Mbilagone. Devant l’obstination des Fang à profiter du commerce sur la rivière et dans la crainte de leur établissement durable, Ouassango fait appel à l’autorité française pour contenir le mouvement fang et protéger les villages mpongwe. Il demande la construction à Chinchoua d’un poste avancé : une tour en pierre qui garantirait l’intégrité des terres mpongwe. ( 180 )

      

      

      

      Figure 29 : Le traitant Ouassengo (Griffon, 1865, p. 296).

      

      Tout en estimant le rapprochement des Fang profitable au développement du Gabon, Fleuriot tient à ménager les intérêts des Mpongwe qui restent des partenaires indispensables du commerce ( 181 ). Mais par manque d’hommes et de matériel, une telle construction est impossible. Alors, pour assurer les Mpongwe du soutien de la France, Fleuriot de Langle dépêche Dutaillis sur le Curieux pour organiser une médiation entre Ouassango et les Fang, laquelle aboutit au mois d’août au retrait des prétentions fang ( 182 ). Ils promettent de ne plus harceler les villages mpongwe et de s’établir plus loin, en marge des terres mpongwe ( 183 ). Fleuriot de Langle menace de destruction les villages qui ne respecteraient pas cet engagement.

      

      


Goths ou Vandales

      

      Les mises en garde de Griffon du Bellay, les craintes exprimées par les Mpongwe et l’évolution ethnique de la région, incitent Fleuriot de Langle à la prudence quant à la politique à mener envers les Fang. Sa connaissance de l’Estuaire lui permet de mesurer l’ampleur du mouvement fang, qui n’avait pas même atteint Cobangoï en 1843. A présent, toutes les rivières à l’est du Remboué sont peuplées de Fang. Ils représentent la population la plus nombreuse de la région que Fleuriot estime à 120 000 dont 6 000 Mpongwe, 10 000 Seke, 10 000 Kele et 60 à 80000 Fang ( 184 ). Et le flux de migrants ne semble pas tarir, vérifiant les propos rapportés par Walker en 1848 ( 185 ). Une vive émotion frappe les Occidentaux qui se laissent gagner par une fascination aveugle. Fleuriot compare l’arrivée des Fang à un “ déluge de Goths ou de Vandales ”, parallèle, dont la fâcheuse postérité sera discutée plus tard ( 186 ). Les Blancs louent leur beauté physique et leur vitalité : “ ils ont du sang plus frais dans les veines ” et notent qu’ils conservent certains caractères originaux : polygamie moins fréquente qu’à la côte, mariages tardifs, structures sociales plus affirmées sans oublier leur réputée anthropophagie sur laquelle la plupart des observateurs sont irréductibles, encouragés par des récits spectaculaires ( 187 ). Cette vision déformée les conduit aussi à craindre l’établissement de contacts réguliers à la côte avec les Occidentaux dont ils épousent les vices sans en retenir les vertus ( 188 ) ; ainsi qu’avec les populations côtières dont les alliances affaiblissent leur authenticité et pervertissent leurs traditions ( 189 ).

      La bonne intelligence avec les Fang pour l’avenir du Gabon est plus que jamais indispensable. Aussi Fleuriot s’attache-t-il à visiter personnellement les villages où il vainc petit à petit la défiance des Fang que leur cause l’ancienneté des liens qui unissent les Français aux Mpongwe ( 190 ). Il reçoit l’assurance de leur volonté de participer pacifiquement au commerce et leur soumission spontanée, les Fang ne nourrissant aucune rancœur à l’égard de l’autorité française, qui n’est pas la cible des manifestations violentes dont ils se rendent coupables. A propos de ces règlements de compte, il obtient des chefs la promesse qu’en matière de justice ils s’en remettent à l’officier de la Recherche qui stationne dans le Haut-Komo ( 191 ). Enfin, il engage des enfants fang sur un navire de la station espérant en faire les auxiliaires de la politique française au Gabon.

      

      


L’Okanda

      

       L’habileté politique de Fleuriot est récompensée par l’absence pendant plusieurs mois de conflits graves dans l’Estuaire. Il répond ainsi aux attentes des factoreries qui peuvent faire circuler les produits dans une relative sécurité. Mais cette tranquillité tempère mal les difficultés du commerce qui augmentent au milieu des années 1860, avec la nécessité de s’approvisionner de plus en plus loin. Les factoreries envisagent dès lors d’installer de nouvelles succursales au plus près des zones de production. Encore mal connu, l’Ogooué attire les convoitises. Son bassin inférieur avec la région des lacs fournit déjà une grande part des produits exportés.

       Après les reconnaissances de Serval en 1862 et de Genoyer en 1864 qui cherchent à relier par la meilleure route l’estuaire du Gabon à l’Ogooué, Robert Bruce Walker, représentant de la très active maison Hatton et Cookson de Liverpool installée à Glass, tente à son tour l’exploration du fleuve depuis le Gabon. Il veut ainsi atteindre directement les populations du moyen fleuve, notamment les Jumba, en dépassant les traditionnels intermédiaires ruineux qui jalonnent les rives, Nkomi, Rungu, Galwa et Enenga. Il veut aussi remonter le fleuve le plus loin possible et peut-être atteindre, par une voie terrestre vers l’est, le Congo dont le cours moyen reste mystérieux ( 192 ).

       Après avoir subi la mauvaise volonté de Denis et la duperie d’Ouassengo dans la constitution de sa caravane, Walker quitte finalement Chinchoua le 6 février 1866. Il remonte le Remboué, guidé par un Mpongwe (Rabiénlo) jusqu’au village kele d’Allonia où il embauche quarante porteurs ( 193 ). Pendant quatre jours il emprunte un chemin reliant le Remboué à l’Ogooué, parcouru ordinairement par les Kele pour le commerce du caoutchouc et de l’ivoire, ponctué de hangars servant de dépôts de marchandises. Abandonné et pillé par ses porteurs le soir du cinquième jour, il réussit à atteindre l’Ogooué six milles au-dessus du confluent du Ngounié le 13 février ( 194 ). Redescendant le fleuve, il visite le chef des Enenga Rempolé (Ra-nya-nyuml’inlongâ) à Alégouma, entre la rive gauche et le lac Zilé. Confiant son projet de remonter l’Okanda, Rempolé promet de l’aider contre la promesse de “ fonder un comptoir ” à Alégouma.

      

      

      Figure 30 : Itinéraire de Walker, de Chinchoua à l’Ogooué (1870).

      

      Figure 31 : Rempolé (Fleuriot de Langle, p.274).

      

      Mais il faut avant tout à Walker obtenir l’accord de Rénoqué, puissant chef enenga d’Ilemba Réni, en dessous d’Alégouma ( 195 ), dont la famille contrôle l’accès à l’Okanda ( 196 ). Or, Rénoqué est absent ; depuis quatre mois il est en affaire dans l’Okanda ( 197 ). Walker doit donc patienter, attendant que Rempolé s’entremette auprès de Rénoqué ( 198 ).

      

      

      Figure 32 : Rénoqué (Fleuriot de Langle, p. 274).

      

      Il en profite alors pour visiter Adanlinanlongo, où réside Ncombé, dit le roi-soleil, chef des Galwa, et remonter la Ngounié. Il y note que les Kele ont délogé les Vili puis les Veya et Isyaga ( 199 ). Il doit finalement attendre le 21 juillet pour s’élancer vers l’Okanda, accompagné de Rempolé. Atteignant le confluent de l’Abanga le 25 juillet, il y note la présence de villages kele, tandis que la partie supérieure de la rivière est occupée par des Fang ( 200 ). Plus haut, il apprend que les Fang occupent les deux tiers du pays depuis le Bokoué et le fleuve, tandis que les rives sont tenues par les Kele. Il parvient le 1er août à Edibé, grand village kota, près du confluent de l’Okano.

      

      

      Figure 33 : N’Combé (Fleuriot de Langle, p. 274).

      

      Walker rapporte de son voyage une quantité impressionnante d’informations qui sont à la base des expéditions futures. Il retient la situation ethnique du haut fleuve : après Edibé, la rive droite du fleuve est gardée par les Kota. En arrière poussent les Shiwa. En face sont installés les Kele. Viennent ensuite sur les deux rives les Pinzi dont le pays est couvert de prairies. La pression des Shiwa qui descendent depuis le nord y est si forte que les Pinzi songent à abandonner leurs terres et à partir vers la Ngounié. L’attrait du commerce, notamment de l’ivoire, est la cause de cette descente shiwa vers le fleuve ( 201 ). Les Kande succèdent aux Pinzi sur les deux rives. Ils achètent aux Shiwa l’ivoire qu’ils écoulent vers la côte par l’intermédiaire des Fang, puis des tribus côtières. La rive droite est ensuite occupée par les Osyebo, tandis que les Duma sont établis sur la rive gauche. A partir du pays duma, le fleuve devient libre de tout obstacle. Il y reçoit deux affluents majeurs, l’Ivindo et la Sébé. Plus loin encore, “ une grande cataracte, appelée Pûlûna [Poubara], se trouve dans le fleuve au territoire des Osyéba ” ( 202 ). Au-delà enfin, les rives sont tenues par les Mbama. Quant à la source de l’Okanda encore inconnue, il doit s’agir d’un des grands lacs d’Afrique Centrale ( 203 ) .

      

       Bien qu’il n’ait pu remonter l’Okanda aussi loin qu’il le désirait, l’expédition de Walker est un succès qui ouvre une ère nouvelle pour la colonie du Gabon. Elle comprend son intérêt à poursuivre l’entreprise de l’anglais. Dès 1867, Fleuriot de Langle envoie vers l’Okanda Aymès, lieutenant de vaisseau, avec pour mission d’étudier les meilleures positions en vue de l’installation de comptoirs. Aymès s’embarque sur le Pionnier le 25 avril 1867 accompagné de Walker. Bien qu’il remonte l’Ogooué depuis l’Océan, il retient l’avantage d’une route par le Remboué ( 204 ).

       Visités pour la seconde fois en moins d’un an, Rempolé et Rénoqué, vantant les quantités inépuisables dans l’Ogooué des produits tels que le caoutchouc, les bois, la cire ou l’ivoire, réclament la visite régulière des Blancs qu’ils sont désireux de voir s’installer durablement sur leurs terres. Ce qui leur permettrait d’accéder directement, donc à moindre prix, aux biens européens. Une fois assuré de leur soumission à l’autorité française, Aymès prend possession le 17 mai 1867 de la Pointe Oïndo et des quatre îles N’Condjou qui gardent l’entrée de la Ngounié ( 205 ). Mais, une fois de plus, Rempolé et Rénoqué sont résolument hostiles à la pénétration des Blancs dans l’Okanda. Par des stratagèmes aussi fallacieux qu’inefficaces, ils tentent de ralentir la marche d’Aymès qui parvient toutefois le 18 mai jusqu’aux îles Zora Cotcho, ultime point de cette expédition.

       Aymès retient de sa mission l’intérêt d’installer des comptoirs aux portes de l’Okanda en se gardant de heurter les populations en place et en gagnant leur confiance ( 206 ). Ces comptoirs doivent sécuriser le commerce et favoriser un développement à une échelle beaucoup plus importante que ne le permet la région de l’Estuaire, en donnant huile de palme, cire, ébène, caoutchouc et ivoire. En outre, il attirera à la civilisation les populations mystérieuses, comme il a déjà attiré les Fang vers l’estuaire du Gabon ( 207 ).

      

      Figure 34 : Carte des possessions françaises de l’Afrique Equatoriale (Fleuriot, 1969).

       Quelque temps après l’expédition d’Aymès, le vœu des Enenga est exaucé. La maison de Hambourg Woermann, déjà présente à Glass, ouvre une factorerie à Adanlinanlongo, en face d’Alégouma, bientôt suivie par Hatton et Cookson. La maison anglaise John Holt ouvre ensuite une autre factorerie près d’Ilemba Réni.

      

      

      Figure 35 : Adanlinanlongo (Marche, 1878, p. 369).

      


Vers un calme précaire

      

       Les conséquences de ces implantations sur les déplacements des Fang ne sont pas immédiates. Certes, quelques villages fang sont localisés aux abords de l’Ogooué, mais leur installation est récente ( 208 ). Leur présence, signalée pour la première fois par Fleuriot de Langle en décembre 1866, provient de la volonté de quelques groupes installés entre l’estuaire du Gabon et l’Ogooué, de remonter les routes commerciales via le Remboué ou le Bokoué pour rejoindre la région de Lambaréné ( 209 ). Mais les coups de traites qui s’opèrent encore dans la région des lacs et vers l’océan, tempèrent l’ardeur des migrants autant que l’éloignement de leurs clans d’origine. Le mouvement est donc trop faible et n’inquiète pas les populations en place, notamment kele.

       Dans le Komo, la présence française, qui sécurise à la fois le commerce et les déplacements, augmente la confiance des Fang envers l’autorité du comptoir à laquelle ils continuent de se soumettre sans préalable ni condition. La poussée fang y est constante, encouragée par le trafic avantageux d’ivoire qui reste le produit le plus cher à l’exportation ( 210 ) et l’un des rares à n’être pas épuisé ; la région comptant encore de nombreux troupeaux, au moins jusqu’en 1876 ( 211 ). De très nombreux villages seke et kele ont ainsi été assimilés ( 212 ). Tout le Haut-Komo, que reconnaît Roullet en 1866, est habité par des Fang. Ils font de pénibles voyages qui peuvent durer plusieurs mois pour gagner ses sources où abonde le minerai de fer ( 213 ). Dans le bas-Komo, seuls trois villages seke et cinq villages kele dans le Remboué résistent ( 214 ). Quant au bassin inférieur, à partir du confluent du Remboué, l’affaire de Chinchoua a révélé que les Mpongwe ne sont plus en capacité d’empêcher l’installation fang sans l’aide des Français. A vrai dire, les Occidentaux sont convaincus de leur disparition prochaine ( 215 ).

      

      Figure 36 : Chasseurs Fang (Compiègne, 1874).

      

      Au début de 1867, Fleuriot de Langle convoque les différents chefs mpongwe ( 216 ). Il les engage à des rapports plus coopératifs tant envers l’administration qu’envers les Fang, afin que cessent toutes les entraves au commerce dont ils se rendent coupables, notamment la mauvaise foi des négociants et surtout les enlèvements d’otages qui alimentent fréquemment les marchés d’esclaves vers le Cap Lopez et provoquent chaque fois des agitations et des coups de force ( 217 ).

       L’intervention de Fleuriot de Langle est sans effet. La tension reste forte dans le Remboué, principale zone de contact entre Fang et Mpongwe. Les conflits se traduisent par la fermeture de la rivière que gardent des hommes armés, interdisant tout mouvement. Ils bloquent ainsi les échanges et tirent sur les pirogues contrevenantes. En août 1867, Fleuriot envoie le Protée dans le Remboué pour y rétablir les relations. Il est attaqué devant Cocojé, le plus grand village fang de la région. Le lieutenant de vaisseau Poudra, commandant le navire, est blessé à la cuisse par un lingot de fer. L’affaire est aussitôt réglée par une démonstration de force et Bitta, le chef de Cocojé, devient aussitôt l’allié fidèle des Français. ( 218 )

       Les conflits ne s’arrêtent pas pour autant mais leur gravité s’estompe. Les alertes sont passagères. Fang et Mpongwe acceptent la médiation de l’autorité française pour rendre la justice ( 219 ). Un calme précaire semble s’installer pour quelques mois dans l’Estuaire.

      

      


Le Mouni

      

       Le souci constant des commandants du Gabon est d’éviter les conflits menaçant les rivières de l’Estuaire qui draine la quasi-totalité des marchandises vers les comptoirs de Libreville et Glass. Il faut montrer régulièrement le pavillon français auquel se soumettent en général les riverains. Mais l’effectif de la division navale ne permet pas de manière permanente le détachement d’un navire dans les rivières, ce qui permettrait pourtant de régler sans tarder les querelles. Dauriac, qui succède à Fleuriot en avril 1868, fait à son tour l’amer constat du manque de moyens en matériel et en hommes pour garantir le calme dans les territoires que contrôle la France ( 220 ).

       Aussi, malgré les efforts accomplis pour réduire l’insécurité dans les relations commerciales, les factoreries prennent-elles conscience de l’incapacité de l’autorité à établir la tranquillité totale dans la région. Elles décident, à l’exemple de Walker à Lambaréné, d’ouvrir des factoreries secondaires au plus près des zones à fort potentiel d’exploitation et ainsi d’assurer elles-mêmes le convoyage vers l’Estuaire ( 221 ). Cinq factoreries anglaises, dont Hatton et Cookson, implantent ainsi des “ succursales ” dans le Fernan Vaz, au sud du delta de l’Ogooué. D’autres dirigent leurs activités vers le nord, dans l’estuaire du Mouni et sur les îles Elobey alimentant une longue querelle diplomatique entre la France et l’Espagne ( 222 ).

       En plus du motif sécuritaire, l’éloignement de l’Estuaire de certaines factoreries s’explique par l’obligation de l’administration locale de trouver des ressources propres suite à la diminution des subventions de la Métropole ( 223 ). Le système de franchise mis en place aux premières heures de la colonie pour attirer les navires est aboli. Depuis le 1er janvier 1867, les négociants et les détaillants doivent acquitter annuellement une patente et les cabaretiers payer une licence . Les revenus de la colonie passent ainsi de 6 000 francs en 1866 à 16 800 francs en 1867. D’autre part, l’activité des factoreries françaises étant toujours aussi faible par rapport aux maisons étrangères, le ministère de la Marine décide de taxer de 4% à partir de 1868 les produits d’exportation au Gabon ( 224 ). Les factoreries réagissent en demandant de payer plutôt un droit d’ancrage mais l’administration refuse la substitution. Elles dirigent donc les produits, via la rive droite du Komo et la Mondah, vers la côte nord où l’Espagne laisse le commerce libre. En réponse, l’administration décide d’implanter un poste de douane dans la Mondah pour contrôler et taxer les convois qui évitent l’Estuaire.

       Depuis les premiers temps de l’installation occidentale sur les îles Corisco et Elobey, l’estuaire du Mouni draine une activité commerciale croissante qui attire à la côte les producteurs, désireux d’échapper aux courtiers en se rapprochant des factoreries et obtenir à moindre prix les produits d’importation. La situation dans l’estuaire du Mouni est alors analogue à celle qui a été décrite plus tôt au Gabon. Les courtiers, qui appartiennent à l’ethnie Seke, oeuvrent pour conserver le monopole de leur activité et empêcher l’installation des producteurs, qui sont Fang. Déjà en 1856, remontant le Mitemboni lors de son excursion vers les villages fang, Du Chaillu s’était heurté à l’hostilité des chefs seke riverains qui invoquèrent les prétextes les plus fourbes pour l’en dissuader. ( 225 )

       En dix ans, la migration de saut de puce a conduit les premiers villages fang à s’établir dans l’estuaire du Mouni, puisque dès 1866, Fleuriot note que les Fang apparaissent à la côte depuis “ Banocko [village du Mouni en face du cap Saint-Jean] jusqu’à l’Ogoway ” ( 226 ).

       Moins de trente ans après leur apparition dans le bassin de l’estuaire du Gabon, l’implantation récente des factoreries au Mouni renforce l’autre voie de migration fang qui les amène vers l’ouest, directement à la côte atlantique.

      

      


Echec politique

      

       L’apparition des premiers groupes fang sur l’estuaire du Mouni ne perturbe pas l’autorité française. Elle est pour l’heure beaucoup plus préoccupée par la situation au Gabon qui entrave sérieusement l’avenir de la colonie. La politique élaborée à la suite de l’affaire de Chinchoua, qui consiste à faire respecter la “ zone d’exclusion ” des terres mpongwe en empêchant les Fang de s’y installer, est un échec. Le calme dans les rivières n’est qu’apparent. En fait, les querelles surgissent constamment ( 227 ). Prudents, les Mpongwe qui traitent pour les maisons de Glass et Libreville ont suspendu depuis plusieurs mois leurs relations avec l’intérieur et attendent le retour du Pionnier en septembre 1868 pour repartir dans les rivières ( 228 ).

       Dans les premières semaines de 1869, les pillages reprennent. Dauriac, Commandant de la Station Navale, doit envoyer la Lance dans le Remboué pour punir le village fang de Diakoulé, non sans peine ni violence puisqu’elle est attaquée. Elle doit se dégager en ouvrant le feu pendant une heure, puis revenir pour, finalement, obtenir réparation et soumission ( 229 ). Puis en mai 1869, Dauriac doit dépêcher les quatre petits bâtiments de la division dans les rivières pour y ramener le calme ( 230 ).

       L’attaque de la Lance et les affaires précédentes qui mettent en cause les Fang sont clairement analysées par Duperré, successeur de Dauriac en décembre 1869, dans un long rapport au Ministre de la Marine daté du 19 février 1870, soit quelques semaines à peine après sa prise de fonction. Après avoir noté combien les Fang sont soucieux de se placer sous l’autorité de la France et désireux de commercer avec les différents partenaires de l’Estuaire, il dénonce les traitants qui agissent pour le compte des factoreries. Les fourberies dont ils se rendent coupables à l’encontre des Fang sont toujours à l’origine des désordres qui agitent les rivières. Malheureusement l’identité des coupables n’est pas toujours recherchée et parfois les représailles fang s’abattent sur des tiers. Ainsi s’explique l’attaque de la Lance ( 231 ).

       Conscient des difficultés économiques de la colonie, Duperré invite le Ministre à reconsidérer la politique de la France au Gabon, à se départir du clan mpongwe et à permettre enfin aux Fang de s’installer au plus près des comptoirs ( 232 ). Son propos est nourri des mêmes arguments avancés vingt ans auparavant : la fin du courtage réduirait les prix et obligerait les Mpongwe à se convertir à l’agriculture. Quant aux factoreries, il les invite à prendre leurs responsabilités dans les affaires de pillages et à mieux armer les convois qu’elles envoient dans les rivières ( 233 ).

       La justesse de l’analyse de Duperré est confirmée par le fait que les tensions éclatent toujours dans les zones d’échange. Ainsi, en avril 1870, Duperré envoie l’Obus dans le Fernan Vaz pour mater une agitation dont l’origine est sans doute ici encore le contrôle du commerce avec les factoreries récemment implantées ( 234 ).

       L’intervention met la colonie devant ses responsabilités. La station navale du Gabon doit maintenant assurer la sécurité du vaste territoire qu’elle entend contrôler : estuaire du Gabon, Ogooué, Cama, Cap Lopez et Fernan Vaz, où se heurtent les intérêts des courtiers, producteurs et négociants qui tous cherchent farouchement à tirer meilleur profit de leur activité et n’hésitent pas à régler les litiges par la force, l’enlèvement, le vol et le pillage. Pour asseoir son autorité, la station navale réclame sempiternellement des moyens supplémentaires.

      

      


Difficultés de la station navale

      

      La défaite française de 1870 et la crise qui s’en suit dissipent tout espoir de recevoir les moyens humains et matériels qui permettraient le développement à long terme du Gabon. La première mesure prise en Métropole par le nouveau régime, concernant ses colonies, est d’en diminuer considérablement les crédits ( 235 ). Le budget local de la Côte d’Or et du Gabon passe de 458 900 à 62 000 francs ( 236 ). Libreville doit compter sur les recettes fiscales pour survivre. Les comptoirs de Grand-Bassam dépendant du Gabon, Assinie et Dabou sont évacués sans toutefois que la souveraineté française y soit abandonnée ( 237 ). Une nouvelle organisation administrative oblige le Commandant particulier du Gabon, un capitaine de frégate, à remplacer le Commandant Supérieur de la Division, absent la plus grande partie de l’année ( 238 ). A Libreville, l’économie est d’abord réalisée en réduisant sérieusement le personnel. La garnison ne se compose plus que de trente laptots, en plus de la compagnie de débarquement de la Cordelière, dont certains sont détachés pour assurer autant qu’ils le peuvent les fonctions de police, de douanes et d’impôts ( 239 ). Les fonctions de justice échoient au Commandant Particulier. La première conséquence est que la station navale ne peut envoyer régulièrement de patrouilles dans les rivières. Son autorité s’en trouve considérablement réduite, d’autant que les postes de douane installés depuis peu à Nazaré, près du Cap Lopez, et dans la Mondah sont fermés à la fin de 1870. Seuls restent actifs les postes de Libreville et du Fernan Vaz ( 240 ).

       Les difficultés de la station navale encouragent, parmi les populations de l’Estuaire, une agitation à laquelle n’est pas étrangère l’action des négociants qui, sachant les limites de la répression française et en l’absence du passage des bâtiments français, tentent par courtiers interposés quelques mauvais coups dont les victimes peuvent facilement se rendre justice ( 241 ).

       Les factoreries se passent de l’escorte française. Elles maintiennent malgré tout leur activité grâce à l’efficace réseau dans l’Ogooué et le Fernan Vaz de factoreries secondaires. Les marchandises qu’y déposent les producteurs sont relevées tous les trois ou six mois par des vapeurs qu’ils prennent soin d’armer puissamment pour répondre à d’éventuelles attaques. Au nord, cinq factoreries anglaises désireuses d’échapper aux droits d’exportation se sont établies sur l’île d’Elobey. Elles augmentent l’intensité du commerce dans l’estuaire du Mouni qui du même coup baisse dans l’estuaire du Gabon. A ce titre, le contentieux franco-espagnol embarrasse Duperré qui y voit un danger pour l’avenir déjà fort compromis du Gabon ( 242 ). Mais la Métropole reste sourde à ses demandes. Elle envisage, à partir de 1871, l’évacuation du Gabon où trente ans d’occupation n’ont pas permis la mise en exploitation des richesses naturelles du pays. Le manque de main-d’œuvre est un frein insurmontable au développement. Enfin, l’économie reste dominée par les Anglais ( 243 ). Seule l’excellence du mouillage diffère l’évacuation.

       Les crédits de la colonie consacrés à l’entretien du matériel sont également diminués. Au mois de janvier 1872, la station navale ne dispose plus que d’un seul bâtiment sur cinq : l’Obus, la Lance et la Rosée sont condamnés, le Pionnier est en réparation ( 244 ). Libreville doit limiter son autorité aux rivières de l’Estuaire où la présence d’Aymès, chargé d’une reconnaissance hydrographique, maintient une relative tranquillité ( 245 ). De son périple, Aymès produit un rapport très circonstancié sur les différents clans fang qui se sont installés dans la région. Il y note leur suspicion à l’égard des Français qu’ils croient favorables aux Mpongwe ( 246 ). Conscient des faibles moyens dont dispose la station, il préconise prudemment de n’intervenir dans les conflits entre Fang et Mpongwe qu’en cas de menace sur Libreville ou sur les maisons de commerce ( 247 ). Or, en novembre 1872, des Fang attaquent quatre embarcations de négociants dans le Komo, entraînant la cessation des échanges ( 248 ). Remis en état sur les entre faits, le Pionnier rétablit le calme et saisit plusieurs fusils dans le village fang de Bumba sur le Komo ( 249 ).

       Dans le même mois, le Pygmée est désarmé, ne laissant à nouveau à la Station qu’un seul bâtiment en service.

      

      


Evolution de l’estuaire

      

      A la suite de l’intervention du Pionnier, les rivières connaissent une nouvelle période de calme pendant laquelle l’installation des Fang se poursuit en direction du littoral gabonais ( 250 ). Au début de 1873, Du Quilio nouveau commandant de la station navale, envoie le lieutenant de vaisseau Guisolfe pour un voyage de reconnaissance dans le Fernan Vaz sur le Marabout. A bord prennent place deux naturalistes, Alfred Marche et Victor de Compiègne, qui ont monté une expédition, avec l’aide du naturaliste Bouvier et de la Société de Géographie, pour remonter l’Okanda qu’ils croient couler des grands lacs d’Afrique centrale ( 251 ). Le Marabout visite les différentes factoreries tenues par des Occidentaux et constate qu’à proximité se sont implantés quelques villages fang qui alimentent le commerce en ivoire ( 252 ). Plus haut, apparaissent sur la rive droite les premiers villages fang ( 253 ). Au nord du Gabon, les factoreries établies en territoire espagnol attirent les Fang sur la Haute-Mondah qui produit le bois rouge, et dans l’estuaire du Mouni au milieu des villages seke ( 254 ). Dans le Haut-Komo, l’équilibre politique instauré depuis les premières installations fang au milieu des villages kele et seke est remis en question avec l’arrivée de nouveaux migrants fang qui disputent aux villages en place les points de contrôle du commerce, comme l’île de Ningué-Ningué. Des troubles surgissent entre Fang et Kele et entre les Fang eux-mêmes, vite réglés par la médiation pacifique de Libreville ( 255 ). Dans l’estuaire du Gabon, les terres mpongwe de la rive gauche sont grignotées. Chinchoua est à présent sous domination fang ( 256 ). Les Fang progressent jusqu’au sud de Denis où cinq villages se sont implantés ( 257 ). Leur avance se fait au gré d’alliances matrimoniales contractées auprès des chefs mpongwe ( 258 ). La situation sur la rive gauche est donc particulièrement délicate puisque aux tensions entre Fang et Mpongwe, se mêlent des vieilles rancœurs de quatre ou cinq ans ( 259 ). S’ajoutent enfin les conflits entre clans fang qui se traduisent ordinairement par des pillages, des enlèvements de femmes, etc. ( 260 ).

       Outre ces conflits insolubles, l’autorité coloniale s’inquiète de l’évolution économique de l’Estuaire où l’implantation des factoreries secondaires est en passe d’éliminer définitivement le courtage, supprimant du même coup l’activité essentielle de beaucoup de villages riverains. Certains ex-courtiers convainquent les facteurs de leur confier une charge de traitant et obtiennent des crédits importants ( 261 ). Les éconduits sont tentés de combler par la force la perte de leurs revenus, poussés parfois par les traitants eux-mêmes ( 262 ). Déjà affaiblie, Libreville craint sérieusement une détérioration de la situation qui ralentirait le commerce et compromettrait la perception des droits de douanes. Et ce, au moment où les officiers de la station navale préparent dans le plus grand secret l’évacuation du Gabon que, dès septembre 1873, le Ministre de la Marine a fixé au 1er janvier suivant ( 263 ).

       Pendant ces préparatifs, plusieurs facteurs décident la Métropole à surseoir à l’évacuation du Gabon. En premier lieu, même si elle est essentiellement tenue par les Anglais, l’activité économique du Gabon génère des taxes et des revenus de douanes non négligeables, ne serait ce que par les droits d’importation et d’exportation. Ensuite, Mgr Bessieux, Vicaire apostolique des deux Guinée, en tête des missionnaires français, est résolu à poursuivre leur œuvre évangélisatrice. Il refuse le projet que lui soumet la station qui veut évacuer le personnel mais conserver sa souveraineté sur le Gabon : elle voudrait que la mission se substitue à l’administration coloniale pour recouvrer les impôts et les droits de douanes tout en maintenant l’occupation française ( 264 ). Enfin, le milieu scientifique s’émeut de l’abandon possible du Gabon au moment où Marche et Compiègne s’apprêtent à remonter l’Okanda qui doit les mener jusqu’au cœur de l’Afrique ( 265 ).

      

      Figure 37 : R. P. Bessieux.

       Pendant plus de trente ans d’occupation française, l’activité économique dans le bassin du Komo a drainé vers la côte les populations de l’intérieur, attirées par la perspective d’un commerce plus lucratif, désireuses de passer outre la foule d’intermédiaires qui inexorablement n’a cessé de se réduire au fur et à mesure de l’avancée des producteurs vers les comptoirs. Derniers vestiges d’un commerce séculaire, le courtage disparaît au début de la décennie 1870 et avec lui la suprématie des Mpongwe, vieux partenaires de l’installation française sous l’équateur. Seul l’ancienneté des rapports leur permet de conserver les quelques terres que les Fang sont empêchés d’occuper par l’autorité coloniale. Continuant d’affluer dans la région, les Fang doivent maintenant renoncer à bousculer l’échiquier ethnique figé dès cette époque, et s’arrêter dans l’interstice des terres déjà prises, acculant les Seke au nord de Libreville et achevant d’assimiler les Kele de l’Estuaire.

       Dans le même temps, le commerce a vidé les forêts avoisinantes et favorisé le déplacement de l’activité au plus près des producteurs, plus loin dans les terres. L’ouverture de l’Ogooué, d’abord par le Remboué et le Bokoué puis par l’Atlantique, a permis aux maisons de commerce d’implanter des factoreries jusqu’aux portes de l’Okanda, à Adanlinanlongo, dernier centre avant les terres inconnues. Déjà, des villages fang s’installent alentour.

       L’expédition de Marche et Compiègne et son impact, tant sur les populations locales et occidentales que sur le développement du commerce, va accélérer l’implantation fang sur le cours moyen du fleuve, imprimant une direction méridionale à la migration fang.

      

      


Vers l’Ogooué 1873 -1878

      

      

      Figure 38 : Cours approximatif de l’Ogooué (Compiègne, 1874).

      

       Depuis fort longtemps, et bien avant l’implantation des factoreries, l’Ogooué est une artère essentielle du commerce dans la région de l’équateur. Le fleuve draine vers l’Atlantique, depuis les plateaux Batéké, les produits exploités dans ses forêts : l’ivoire, l’ébène, la cire… et surtout les esclaves, par un réseau d’intermédiaires identique dans le principe à celui observé dans le Komo : la possession d’une rive permet au village d’exiger une “ taxe ” pour le passage des convois et de garantir sans labeur la richesse aux chefs locaux qui s’assurent du même coup une puissance politico-religieuse infaillible. Les querelles sont donc tout aussi nombreuses que le blocage des convois ou les pillages.

       Cependant, les conditions du commerce y sont différentes, d’abord du fait de la navigabilité du fleuve, qui subit une amplitude de la hauteur de ses eaux en fonction des saisons. Alors que dans le Komo et l’Estuaire le commerce est régulier tout au long de l’année, dans l’Ogooué, en amont de la Pointe Fétiche, seule la saison des hautes eaux permet de franchir les rapides. Ensuite le réseau des intermédiaires n’est pas aussi dense que dans le Komo et ses affluents. Le courtage le plus pesant concerne essentiellement le cours inférieur de l’Ogooué depuis le delta et les lacs jusqu’au confluent avec le Ngounié et la Pointe Fétiche. Au bout de la chaîne se trouvent les négociants qui depuis une dizaine d’années ont installé des factoreries dans le Fernan Vaz et ont considérablement augmenté le volume des échanges dans la région ( 266 ). Les courtiers cama, rungu, nkomi, leur acheminent les produits qu’ils échangent contre des marchandises occidentales avec les Galwa et Enenga, lesquels traitent ordinairement avec les Kele de Sam Kita ( 267 ). Galwa et Enenga sont également en relation avec les Kande qu’ils visitent au mois de novembre, à l’occasion d’un “ marché ” annuel à Lopé, où l’on troque l’ivoire, le caoutchouc et surtout les esclaves ( 268 ).

      

       Dans les premières années de la décennie 1870, les connaissances occidentales sur le principal fleuve du Gabon sont encore limitées. L’immensité de son embouchure et l’éparpillement de ses eaux dans la région des lacs arpentés par Serval et Griffon du Bellay (1862) laissent croire à un fleuve descendant directement d’Afrique centrale. Pendant longtemps, la Pointe Fétiche et le confluent avec le Ngounié est l’obstacle infranchissable que gardent jalousement les courtiers enenga et galwa, jusqu’à ce qu’en 1866, poussé par son esprit d’entreprise, Walker les dépasse de quelques milles ( 269 ), suivi l’année d’après par Aymès, ouvrant ainsi de nouvelles relations vers “ l’Okanda ”. Aussitôt, les grandes maisons de commerce se succèdent dans la région pour y implanter des factoreries et échapper au courtage jusqu’au Fernan Vaz. La maison John Holt implante une factorerie sur la rive opposée du fleuve, tenue par l’anglais Hills ( 270 ). Puis Walker ouvre une nouvelle factorerie à Lombaréni (Lambaréné) pour satisfaire les voisins Enenga et leur chef Rénoqué ( 271 ). Les marchandises récoltées sont expédiées régulièrement vers l’Atlantique, via le Fernan Vaz où les factoreries se transforment en simples entrepôts au grand désarroi des populations côtières qui perdent peu à peu leur rôle d’intermédiaires dans le commerce vers l’Ogooué. L’activité y dépasse rapidement celle des Komo, Mondah et le Fernan Vaz réunis ( 272 ). En 1873, l’infatigable facteur anglais accompagné de Schültz, représentant de la maison Woermann, atteint Lopé, aux “ Portes de l’Okanda ”. Il laisse néanmoins en suspens l’énigme des sources de l’Ogooué.

      Les renseignements sur les populations riveraines sont peu crédibles car recueillis dans le cadre des relations de commerce auprès des courtiers fort jaloux de conserver leur monopole d’intermédiaires avec les producteurs. Ils permettent cependant de distinguer les ethnies : au-delà de Samkita la rive gauche est habitée par les Kele, puis sont les Kota et les “ Okanda ” (Kande). Plus loin les rives sont gardées par les affreux “ cannibales Ossyéba ” (Shiwa), au-delà desquels vivent les Duma, réputés pour leur connaissance du fleuve et leur talent de pagayeurs, enfin le Haut-Ogooué est teke. Les Fang occupent la région comprise entre la rive droite du bassin inférieur de l’Ogooué et l’Estuaire, ils poussent également vers le sud, attiré par le commerce au Fernan Vaz ( 273 ). En amont, ils habitent le pays au nord de la rive droite de l’Okanda.

      

      


L’expédition de Compiègne et Marche

      

       Quand Compiègne et Marche débarquent au Gabon le 16 janvier 1873, la colonie traverse de sombres heures de doute pendant lesquelles la Métropole ne lui accorde aucun d’appui. Consciente de la faiblesse des moyens dont dispose la station navale, le ministre engage le commandant à ne pas poursuivre l’expansion du territoire ni la soumission des populations. Aussi refuse-t-il de reconnaître le traité passé en août 1872 entre Du Quilio et Ncombé, d’ Adanlinanlongo. Il est encore moins question pour le gouvernement d’accorder une subvention à Marche et Compiègne pour leur projet d’exploration de l’Ogooué. Ils ne peuvent compter que sur les financements privés, notamment la vente des dépouilles d’animaux chassés au cours de l’expédition.

      

      

      Figure 39 : Victor Compiègne (Marche, 1878, p. 408)

      

      Les officiers de la station de Libreville n’en accueillent pas moins avec hospitalité les deux explorateurs et mettent à leur disposition les moyens matériels, en particulier sanitaires. Près d’un an est nécessaire à la préparation de l’expédition au cours duquel Marche et Compiègne accompagnent Guisolfe au Fernan Vaz, sillonnent la presqu’île Denis, parcourent les grands lacs de l’Ogooué et visitent les îles Elobey où Walker tient sa factorerie principale. Finalement, le 1er novembre 1873, ils rejoignent Adanlinanlongo, point de départ de leur voyage, où ils consacrent de longues semaines à regrouper le matériel et recruter des porteurs, des pagayeurs et des guides parmi les Enenga et les Galwa. Le 10 janvier 1874, l’expédition composée de cinq grandes pirogues s’élance et dépasse la Pointe Fétiche.

      

      

      Figure 40 : Grandes pirogues de Marche et Compiègne sur l’Ogooué (Compiègne, 1874).

      

      Après trois semaines de navigation difficile alourdie par les contrariétés nées de l’équipage, elle arrive à Lopé, le 27 janvier, où elle doit stationner pendant un mois afin de recomposer la caravane. Compiègne et Marche doivent en effet convaincre les Kande de leur fournir un équipage pour relever les Galwa et Enenga qui ne veulent pas remonter plus loin. Or, les Kande hésitent à accéder à leur demande car s’ils craignent la perte de leur monopole par l’arrivée des Blancs dans le haut-fleuve, l’expédition leur donne l’occasion d’un voyage lucratif vers les Duma. Elle leur permet de reprendre les échanges avec l’amont, ralentis par la présence hostile des Shiwa qui attaquent les convois depuis quelques mois.

       Pendant ces préparatifs, Compiègne, accompagné d’un guide kande, entreprend de visiter un village shiwa, situé à douze heures de marche de Lopé. La venue d’un Blanc provoque l’étonnement du chef de village et pour le rassurer sur ses intentions, Compiègne explique qu’il est venu pour acheter de l’ivoire. Pendant la nuit, le village exécute des danses en son honneur. Mais au matin, l’exigence des vendeurs fait échouer la transaction ( 274 ). Impatient, Compiègne décide aussitôt de quitter les lieux quand les villageois armés de lances et de fusils l’encerclent. Ils ne se résolvent pas à voir partir un Blanc fâché de chez eux et lui offrent une poule et des bananes pour le ramener à un meilleur souvenir.

      Le 28 février 1874, le convoi s’élance vers les contrées inconnues des Blancs. Le 3 mars, il atteint l’Offoué qui marque la limite des terres kande au-delà desquelles commence sur les deux rives le pays des Shiwa. Le 7 mars, au pied des chutes Paré (Booué) où ils s’arrêtent, les hommes de l’équipage maraudent les poissons piégés dans les nasses tendues là par les riverains ( 275 ).

      Le lendemain 8 mars, les Shiwa se montrent sur les rives du fleuve faisant naître d’autant plus de crainte parmi les hommes que le passage est souvent difficile et oblige à tirer les pirogues depuis la rive. La tension retombe quand le 9 mars, Compiègne et Marche s’arrêtent à l’invitation de Shiwa pour leur acheter des vivres et leur offrir des cadeaux et quand après avoir dépassé les rapides de Bangania, les Kande leur donnent la certitude de ne trouver en amont plus aucun passage difficile jusqu’au pays des Duma qu’ils estiment atteindre avant trois ou quatre jours. Le 10 mars au matin, dans une passe difficile, les pirogues longent la rive gauche. Les hommes sont obligés de se haler en s’agrippant aux branches qui pendent au-dessus de l’eau. Subitement deux décharges tirées à bout portant depuis la rive frappent le convoi. Dans la panique, des hommes se jettent à l’eau et la pirogue de Compiègne s’échoue. Le convoi se réorganise précipitamment pour rebrousser chemin et revenir au point de départ du matin, où l’on soigne les blessés. Les hommes tiennent conseil.

       Résolus à remonter au plus loin l’Ogooué et à affronter l’ennemi, Marche, Compiègne et leurs hommes remettent à flot leurs pirogues. Ils dépassent finalement le confluent de l’Ivindo et font halte pour déjeuner sur l’île rocheuse qui lui fait face. Ils sont alors attaqués une seconde fois, mais ici, la situation est plus délicate. Les guerriers shiwa sont postés sur les deux rives de l’Ivindo et sur la rive gauche de l’Ogooué, encerclant de leurs tirs l’expédition. Marche est blessé. Les circonstances et l’équipage convainquent les explorateurs d’abandonner définitivement leur entreprise, non sans rancœur. La retraite s’opère rapidement sous les coups de feu qui claquent des bords du fleuve jusqu’à Booué, obligeant les pirogues à poursuivre leur descente jusqu’à l’Offoué et ainsi sortir de la zone d’influence shiwa ( 276 ).

       Le lendemain, 11 mars, l’équipage fait étape à Lopé, avant de rejoindre une semaine plus tard Adanlinanlongo où ils attendent le passage d’un vapeur. De retour à Libreville le 19 mai 1874, Marche et Compiègne quittent le Gabon deux jours plus tard, amers, mais avec l’espoir de revenir prochainement.

       Les résultats de leur exploration de l’Ogooué jusqu’à l’Ivindo ont des conséquences immédiates et déterminantes pour l’avenir de la colonie.

      

      


Observations

      

       Hormis leurs séjours à Adanlinanlongo et Lopé, ni Compiègne, ni Marche n’ont longtemps séjourné dans les villages des rives de l’Ogooué, pas plus qu’ils n’ont exploré les régions traversées. Néanmoins, leurs observations sont précieuses car elles transcrivent la réalité politique du fleuve et les tensions qui l’animent du fait notamment de l’arrivée de groupes fang ( 277 ).

       Dans l’Estuaire, la visite faite au village de Bohuin, sur la rive gauche, confirme l’implantation des Fang à l’immédiate proximité des derniers villages mpongwe de la presqu’île Denis. Au sud, les Fang dominent la région qui s’étend du Komo jusqu’aux grands lacs de la rive droite de l’Ogooué ( 278 ). Récemment ils se sont installés sur les bords du lac Azingo, au milieu des Jumba, où Walker tient une factorerie secondaire à laquelle ils vendent des bûches d’ébène ( 279 ). Attirés par le commerce sur l’Ogooué, ils poursuivent la poussée vers le sud et la rive droite du fleuve. L’activité des courtiers enenga et galwa et leur force politique gardent pour un temps encore la région autour d’Adanlinanlongo à l’abri des incursions. Mais en amont, les Fang sont aux portes du grand village kele de Sam Kita où est implantée la dernière factorerie de l’Ogooué, conférant toute l’importance au village ( 280 ). A l’est, les bords du Ngounié sont habités par les Kele puis par des Vili. ( 281 )

      

      

      Figure 41 : Factorerie sur l’Ogooué (Compiègne, 1874).

       Au-delà de Sam Kita, la rive droite est déserte jusqu’à l’Okano mais le commerce du caoutchouc et de l’ivoire qu’écoulent vers l’aval les grands villages kele attire irrésistiblement sur le fleuve les producteurs qui veulent s’émanciper du courtage. Les Fang y font de fréquentes incursions non sans inquiéter les Kele qui se sont repliés sur la rive gauche ( 282 ). Ils y sont à l’abri tant que les nouveaux arrivants, ne possédant pour l’heure ni pirogue ni connaissance de la navigation fluviale, ne se hasardent sur le fleuve ( 283 ). A partir de l’Okano, la région au nord du fleuve est occupée par les Shiwa, bien que Compiègne ne note aucun village jusqu’à l’Offoué. Au sud, après les Kele, viennent les Kota (île Kamba et village Edibé) qui, fuyant la poussée shiwa, se sont installés sur la rive gauche ( 284 ). Les Kande ont connu le même sort, ils sont maintenant sur la rive gauche ( 285 ). Après l’Offoué, les Shiwa occupent en maître les deux rives de l’Ogooué, jusqu’à l’Ivindo ( 286 ). Leur descente récente sur le fleuve interrompt les relations qu’entretenaient les Kande avec les Jumba, situés en amont ( 287 ).

      

      Figure 42 : Shiwa (Compiègne, 1874, t.2, p. 153).

      

       Ainsi la situation qu’a connu le bassin du Komo pendant près de quarante ans se reproduit dans le cours moyen et supérieur de l’Ogooué au moment où Compiègne et Marche entreprennent son exploration. Les mouvements de populations provoqués par l’intérêt du commerce et le désir des producteurs de se rapprocher des lieux d’échange expliquent la vive tension qui règne dans la région. Les mêmes procédés de diabolisation employés par les courtiers du bas-Ogooué n’ont pas dissuadé les explorateurs de leur entreprise qui n’en restent pas moins sensibles à la question de l’anthropophagie ( 288 ). Au reste, l’attaque devant l’Ivindo s’inscrit clairement dans le contexte politique du fleuve. Il est dans l’intérêt des Shiwa de contrôler, à partir de leurs positions récemment conquises, les relations dans le fleuve entre les Kande et les Jumba. Or, l’expédition comportait six pirogues, essentiellement montées par des Kande. Seule la présence de deux Blancs à bords pouvait retarder, sans l’empêcher, une intervention armée.

      

      


Conséquences

      

       Le but premier de l’expédition de Compiègne et Marche n’est pas atteint : le Haut-Ogooué, si proche de Booué, reste inconnu des Blancs. Les résultats sont pourtant satisfaisants à bien des égards. Grâce à leurs chasses, ils enrichissent la connaissance de la faune du Gabon dont le gorille encore fort recherché, même vingt ans après Du Chaillu. Ils améliorent la carte du fleuve en faisant de nombreux relevés astronomiques et fixent plus précisément les ethnies riveraines. Enfin et surtout, le centre d’intérêt de la colonie se déplace vers le sud, de l’Estuaire vers l’Ogooué. La déception de l’Estuaire comme voie d’accès vers l’intérieur est désormais effacée. Les hydrographes les plus enthousiastes estiment que l’Ogooué est alimenté par les eaux des grands lacs d’Afrique centrale. Aussi, dans la course que se livrent les nations d’Europe pour explorer le sous-continent, la France croit posséder avec l’Ogooué une voie d’accès au moins égale au Congo, qui va soumettre et exploiter les pays qu’il baigne ( 289 ). En effet, le Congo qui ouvre sur d’immenses territoires n’est pas navigable depuis l’Atlantique, barré par trente-deux rapides tous plus effroyables les uns que les autres ( 290 ). Au contraire, l’Ogooué n’a que des petits rapides parfaitement surmontables par des pagayeurs habitués. Sa chute la plus importante, à Booué, se franchit par portage et au-delà les Kande affirment ne plus rencontrer d’obstacle.

       Un mois après le départ pour la France des deux naturalistes, un jeune officier de 22 ans, enseigne de vaisseau auxiliaire, attaché à la division de l’Atlantique Sud, connaisseur du Gabon qu’il arpente depuis 1872, Pierre Savorgnan de Brazza, rédige un projet d’exploration vers le Haut-Ogooué et l’intérieur de l’Afrique. Le 23 juin 1874, il l’adresse au ministre de la Marine ( 291 ).

      

      


Situation politique au Gabon

      

       Pendant que Marche et Compiègne préparent leur expédition, l’estuaire du Gabon connaît des problèmes liés à l’installation des Fang au Gabon qui durcit les relations entre les villages en place et les nouveaux arrivants ( 292 ). Déjà difficile, la situation politique se dégrade à partir de la fin 1873. Les Fang de Chinchoua inaugurent une nouvelle période d’agitation en attaquant le cotre de Rochangui, un traitant de Glass. Pour soumettre le village, le Commandant Garraud envoie le 24 novembre une escadre, faisant un mort et trois blessés ( 293 ). En décembre, Botrick, agent de la maison John Holt est attaqué dans la factorerie qu’il tient dans le Haut-Komo. Les marchandises sont pillées. L’action aurait été montée par des Kele et des Seke avec l’appui des Fang du village d’Assem ( 294 ). Envoyé le 7 décembre sur le Marabout, Guisolfe se heurte à la détermination de ses habitants et renonce à l’emploi de la force ( 295 ). Au cours de l’année 1874, d’autres foyers s’allument dans les territoires soumis à l’autorité de Libreville, dans la Mondah d’abord, où en répression un village est brûlé, puis, beaucoup plus sérieusement dans le bas-Ogooué, où les Cama attaquent le Delta de Walker et Amoral, son traitant. S’alliant avec les Rungu, les Cama réunissent quatre ou cinq cents guerriers ( 296 ). Ils veulent remonter le fleuve pour tuer Walker, chasser les Français de l’Ogooué, “ sur les eaux duquel ils ne veulent plus un Blanc ” ( 297 ).

       Les raisons commerciales sont évidemment à l’origine de ces troubles ( 298 ). Toutefois, la détermination toute nouvelle qui caractérise les protagonistes inquiète l’autorité. Elle entend donc fermement les reprendre. En août, quatre villages fang du Komo pillent une goélette appartenant à Gilliès, un traitant de Glass, et s’emparent du fret constitué de 3 000 boules de caoutchouc et 500 bûches de bois rouge. En réponse, le commandant du Gabon Panon du Hazier fait bombarder de nuit les quatre villages, faisant trois morts ( 299 ). En septembre, il monte une autre expédition et met le feu à trois villages dépendants du chef Bumba qui a déjà connu les foudres de Libreville, deux ans plus tôt ( 300 ). Puis, en décembre, trois autres villages fang sont bombardés ( 301 ).

       Conscient de l’implication des traitants dans ces incidents et de l’inutilité de ces formes de répression qui prennent plutôt l’allure de démonstration de force, et soucieux d’apaiser une situation qui risque de compromettre le commerce en bloquant les rivières et l’avenir de la colonie en détournant les Fang, le ministre de la Marine intervient personnellement à la fin de janvier 1875 auprès du Contre Amiral Ribout, Commandant en chef de la Division Navale de l’Atlantique sud, pour que Panon du Hazier cesse les actions guerrières qu’il s’obstine à poursuivre malgré les recommandations qui lui ont déjà été adressées ( 302 ). Finalement, Panon du Hazier quitte ses fonctions en avril 1875, tandis que la situation s’apaise dans le Komo, hormis des heurts inter claniques sur le Remboué et le Maga opposant des groupes fang arrivants aux villages déjà installés.

      

      


Clément

      

       A son tour convaincu que leur nombre et leur vitalité font des Fang les partenaires indispensables du développement de la colonie ( 303 ), Clément, capitaine de frégate, promu commandant du Gabon en juin 1875, inaugure une politique beaucoup plus favorable à leur égard ( 304 ). D’une part, il poursuit l’incitation aux chefs à fréquenter le comptoir en leur offrant des cadeaux pour visite au commandant ( 305 ). D’autre part, espérant réduire les tensions entre les villages fang et les arrivants, il accède à la demande de quelques chefs de s’installer aux abords du comptoir en leur attribuant des terres françaises, au grand déplaisir des Mpongwe qui voient la rive droite à son tour menacée ( 306 ). Quant aux Fang, ils manifestent leur désir de coopération en confiant leurs fils à la mission catholique de Libreville ( 307 ).

      

       Clément réagit avec la même intelligence dans le règlement des conflits qui ne manquent pas de surgir dans le Komo. N’ignorant rien de l’implication des maisons de commerce dans ces affaires, il ne juge pas les faits sans tenir compte des raisons qui en sont à l’origine. A la fin octobre 1875, il envoie le commandant du Marabout dans le Komo arbitrer une affaire de meurtre et de pillage opposant des Fang et un traitant sénégalais ( 308 ). Aux auteurs du pillage d’un cotre appartenant à la maison française Dubarry, il adresse une admonestation ( 309 ). Dans l’affaire de meurtre par des Fang d’un homme de la maison anglaise Gillis, le commandant du Marabout établit la responsabilité initiale de Crow, commis de Gillis, lequel est finalement emprisonné pour menace proférée à l’autorité coloniale ( 310 ). Quelque temps plus tard, la maison Holt est déboutée de sa plainte d’avoir été pillée par les Fang du village Mangi dans le Remboué. En fait, Tompson, l’agent de Holt attaqué, détenait une dent d’ivoire volée au village par un tiers. Rangés sous l’autorité de Libreville, les villageois obtiennent que Tompson soit reconnu receleur ( 311 ).

      

      

      

      Figure 43 : Mission catholique de Libreville (Griffon, 1865, p. 284).

      

      Clément est d’autant plus intransigeant avec les maisons étrangères, notamment Holt et Woermann, qu’il les estime responsables de la violence des conflits qui frappent le Gabon, soit directement en incitant les villages à piller les pirogues des maisons concurrentes, soit indirectement en important des marchandises dont l’attrait est tel qu’il jette furieusement les hommes à leur recherche. En janvier 1876, Ribourt, Commandant la Division Navale de l’Atlantique Sud en escale à Libreville, écrit au Ministre son inquiétude de voir les factoreries de Glass importer une “ quantité considérable d’alcools, d’armes et de poudre ” ( 312 ). Parmi ces armes, celles qui inquiètent particulièrement Clément sont les fusils rayés, importés des Etats-Unis ( 313 ). Inquiet des conséquences graves de la présence d’armes aussi puissantes dans la région, Clément lance un arrêté prohibant la vente d’armes et de munitions autres que de traite ( 314 ). Aussitôt, les factoreries ajoutent à leurs activités la contrebande d’armes.

      

      


Nouvelles réserves

      

       Dans ce contexte peu propice à la sérénité, la politique magnanime que conduit Clément à l’égard des Fang ne parvient pas à contenir les agitations au Gabon. Elle trouve définitivement ses limites quand, en juin 1876, le Komo et le Remboué sont le théâtre de nouveaux méfaits. Dans le Komo, le village de Timbé pille le cotre d’un facteur français, M. Pène ( 315 ). Les hommes de Jamanéné avec la complicité de ceux d’Okola attaquent deux grandes pirogues appartenant aux factoreries Cooper Scott et Mac Farlane de Glass ( 316 ). Ils pillent la cargaison et font un prisonnier. Les embarcations pillées contiennent “ parfois jusqu’à 160 fusils et 160 barils de poudre ” ( 317 ). Envoyé sur place, le Marabout fait cinq otages mais n’obtient ni la restitution des marchandises, ni la libération du prisonnier ( 318 ). Puis, le bateau citerne de la station navale est assailli. Libreville doit envoyer une embarcation armée pour le dégager ( 319 ). Dans le Remboué, la maison Cooper-Scott subit une autre attaque. Cette fois, son cotre est arraisonné par les hommes du village Diakoulé emmenés par leur chef Boca. Trois hommes du cotre sur cinq sont tués. Un quatrième est fait prisonnier. Le cotre de la maison Wolber est à son tour poursuivi par des hommes du village de Leuvé qui avaient déjà pillé celui de Dubarry quelque temps auparavant. Wolber, également consul d’Allemagne au Gabon, en réfère aussitôt à Clément, signalant que, dans le Remboué, les “ Pahouins sont décidés d’attaquer toutes les embarcations passant leur village ” ( 320 ).

       Les Occidentaux expriment de nouvelles réserves à l’égard des Fang, notamment Compiègne qui tient les propos les plus sévères ( 321 ). La gravité de la situation entrave très sérieusement le commerce. Pour répondre à l’interpellation des factoreries, Clément demande l’autorisation à Ribourt de châtier sévèrement les auteurs d’autant que “ le nombre de Pahouins augmente chaque jour d’une manière sensible on pourrait même dire inquiétante vu le peu de moyens défensifs dont [dispose la station navale] ” ( 322 ). Une expédition est montée au début de juillet 1876, destinée à obtenir réparation de tous les méfaits commis depuis plusieurs semaines, soumission des villages et sécurité des échanges dans les rivières. Le Marabout, secondé de la Tirailleuse et du canot à vapeur la Cordelière, emmenant 123 hommes, atteint d’abord Diakoulé dans le Remboué le 14 juillet 1876. Après leur débarquement, les hommes brûlent le village et deux villages voisins. Puis ils font route vers le Komo. Le 15, stationnant devant l’île de Ningué-Ningué, Clément se heurte au refus du chef des villages de “ l’agglomération ” de Kango, de régler les affaires de pillages dans lesquels il affirme n’être pas impliqué. Le 16, Clément fait brûler trois villages de Kango. Il vient ensuite mouiller plus haut, devant Jamanéné, qu’il incendie également. Le lendemain matin, il obtient à Okola la libération du traitant déposé par le Marabout quelques jours plus tôt avant de repartir pour Timbé où le village est brûlé. Le village de Leuvé connaît le même sort le 18 juillet. En moyenne, les opérations durent une heure et demie, le temps nécessaire au débarquement des hommes et à l’incendie du village. Sans engager de véritables combats, les villageois, cachés aux alentours, ripostent par des coups de fusils hasardeux. Au total, l’expédition se solde par sept blessés dans les troupes et deux morts chez les Fang ( 323 ).

       Clément poursuit son action au-delà de la répression en envoyant dès la fin de juillet 1876 le Marabout et la Tirailleuse patrouiller dans le Komo. Ils doivent protéger le commerce qui reprend peu à peu, et rétablir les liens avec les villages châtiés ( 324 ). Ils obtiennent des principaux chefs l’engagement de se soumettre à la justice coloniale pour le règlement de leurs conflits ( 325 ). Au mois d’août, les deux bâtiments se postent à l’entrée du Remboué et de la rivière Maga pour en faire le blocus. L’asphyxie économique des deux rivières paie rapidement. Boca, le chef de Diakoulé, se rend le 23 août. Il est emmené prisonnier à Libreville. Le blocus des rivières est levé le 26 suivant ( 326 ). Dans son rapport, Clément assure avec enthousiasme son ministre des effets à long terme de son action sur la tranquillité des rivières et la sécurité du commerce ( 327 ). Il quitte aussitôt Libreville pour mener une autre expédition punitive, contre les “ Cap Lopez ” qui, depuis la chute du commerce des esclaves avec les îles portugaises en 1875 et la baisse de leurs revenus, se livrent au brigandage. Ils ont pillé un bâtiment de la factorerie Woermann ( 328 ).

      

      


Nouvelle expédition dans l’Ogooué

      

       Tandis que Clément tente d’apaiser les tensions dans l’Estuaire, Brazza obtient l’appui du ministre de la Marine, l’Amiral de Montaignac pour reprendre l’exploration de l’Ogooué avortée en 1874 de Compiègne et Marche, et s’enfoncer vers l’est à la recherche des grands lacs d’Afrique Centrale ( 329 ). Grâce au concours de plusieurs ministères il rassemble les fonds nécessaires à l’expédition ( 330 ). Le jeune enseigne de vaisseau débarque au Gabon le 20 octobre 1875, accompagné du même Alfred Marche, du docteur en médecine Noël Ballay, rencontré à Paris, du quartier-maître Hamon qu’il connaît depuis son précédent séjour au Gabon et de treize laptots embarqués au Sénégal.

      

      

      Figure 44 : Alfred Marche (Marche, 1878, 409).

      

       Dès son arrivée, Brazza suit avec grande attention l’expédition concurrente que mèner l’Autrichien Oscar Lenz pour le compte de la Société Allemande de Géographie ( 331 ). Entamée en avril 1875 il est bloqué depuis juin sur l’Offoué, aux portes du pays shiwa, attendant que les Kande soient disposés à l’accompagner vers l’amont ( 332 ). Bien qu’il n’ignore rien des tensions qui règnent sur le haut-fleuve depuis l’apparition des Fang et leurs conséquences sur la sécurité de l’Ogooué, Brazza demeure optimiste. Il s’appuie sur une préparation minutieuse. Il a notamment fait passer des accords par l’intermédiaire de la station navale, en mai 1875, avec Rénoqué, pour recruter des pagayeurs et acheter des pirogues avant son arrivée à Ilemba-Réni, le village de Rénoqué. Il entend également convaincre les populations riveraines pour utiliser les services des hommes, disposer de matériels et de nourritures sur son parcours. Les Galwa et Enenga, les Kele, les Kande et les Duma doivent ainsi successivement participer à l’expédition. Ainsi, Brazza espère rejoindre Lenz au plus tard au début de janvier 1876 ( 333 ).

      

      Figure 45 : Brazza chez Rénoqué (Brazza, 1887).

      

      Après un court séjour dans le Komo qui leur permet de recruter des interprètes parlant Mpongwe, Kele et Fang, Brazza, Ballay et les hommes embarquent sur le Marabout le 3 novembre 1875. Le 13, ils rejoignent Marche à Ilemba Réni, arrivé trois semaines plus tôt afin d’y rassembler les pagayeurs et les pirogues. Les premières difficultés matérielles, financières et sanitaires les y attendent. Hostiles à l’entreprise de Brazza qui réduirait leur monopole commercial et soucieux d’épuiser ses marchandises destinées au haut-fleuve en retenant sur place l’expédition, Galwa et Enenga, emmenés par Rénoqué, entravent la livraison des pirogues et le recrutement des pagayeurs, qui subit par ailleurs le passage de Lenz : il a payé 50 francs chaque homme, contre 25 par Marche et Compiègne. Brazza trouve un accord à 35 francs ( 334 ). Pour compléter la maigre flottille rassemblée par Rénoqué, Marche parcourt le lac Azingo. Il achète des pirogues aux Jumba et aux Fang ( 335 ). Les premiers accès de fièvre s’abattent sur Brazza, condamnent Ballay au repos pendant quelques jours et renvoient au Gabon deux laptots. Finalement, l’expédition réunissant dix pirogues et cent vingt hommes quitte Ilemba-Réni le 13 janvier 1876. Elle s’arrête à Samkita où Hamon et Ballay débarquent pour se rétablir. Brazza et Marche parviennent à Lopé le 10 février. Ils y installent le quartier général, en attendant de le transférer à Doumé, chez les Duma.

      

      

      


Nouvelle situation dans l’Ogooué

      

       Attentif aux relations qu’entretiennent les différentes populations riveraines de l’Ogooué, Brazza note scrupuleusement leur localisation au cours de sa remontée vers Lopé. Ses observations permettent de mesurer la progression des Fang vers les points de commerce.

      

       Tout en conservant avec les Enenga le contrôle du commerce dans le Bas-Ogooué, les Galwa cèdent devant les Fang qui s’installent sur d’anciennes plantations ( 336 ). Probablement ces villages descendent-ils de la région entre Bokoué et Remboué sur laquelle les Fang assoient leur prééminence au détriment des Kele qui ne tiennent plus que Samkita et la rive gauche de l’Ogooué depuis la Ngounié ( 337 ). Plus haut, les Kele restent présents dans les terres de la rive droite. Ils continuent d’alimenter le commerce de l’ivoire et du caoutchouc qu’ils troquent avec les Fang de l’intérieur, lesquels s’aventurent timidement depuis le bassin de l’Abanga ( 338 ). Plus haut encore, les rives de l’Okano sont habitées par les Fang jusqu’à son confluent avec l’Ogooué ( 339 ). Depuis leur installation, les Kota sont repliés sur la rive gauche et dans les îles proches, mais conservent leurs revenus en taxant les convois de marchandises et en écoulant par le fleuve, jusqu’à Lambaréné, esclaves et cabris ( 340 ). Ils troquent aussi avec les Fang. Après les rapides de Bangania, les Pinzi, petit groupe d’une dizaine de villages autrefois installés près du Mont Otombi, sont installés sur la rive gauche ( 341 ). Ils entretiennent néanmoins des plantations sur la rive droite ( 342 ). Ils craignent les Fang qui commencent à y descendre depuis le nord où s’étendrait, d’après les Pinzi, le grand pays fang. A quelques milles de la rive se situerait le village de Bissein, très important centre de commerce où se réunissent les Fang du haut-fleuve, sans jamais le dépasser ( 343 ). Enfin, depuis le pays des Pinzi jusqu’à l’Ivindo, la rive droite est habitée par les Fang. Ils en ont délogé les Kande qui ont préféré se regrouper sur la rive gauche et se protéger de tout mouvement fang en se repliant à l’ouest de l’Offoué ( 344 ).

      

      


Blocus fang

      

       Installé à Lopé, Brazza doit patienter avant de poursuivre sa route. Il lui faut d’abord recruter de nouveaux pagayeurs pour relever les Galwa et les Enenga qui l’accompagnent depuis Adanlinanlongo et Ilemba-Réni. Il compte sur la participation des Kande. Mais ceux-ci refusent de remonter le fleuve en cette période. Ils veulent attendre la baisse des eaux. En réalité, les Kande espèrent tous garder chez eux Brazza le plus longtemps possible car l’expédition représente pour eux une occasion inespérée de reprendre le commerce.

      

       Depuis plusieurs mois en effet, les relations qu’entretenaient les Kande et les Duma, notamment par le commerce des esclaves, sont interrompues ( 345 ). Les Fang, qui sont venus s’installer sur les rives entre Kande et Duma, contrôlent la circulation du fleuve et attaquent les convois. Seules quelques pirogues téméraires s’aventurent de nuit et parviennent à franchir la zone dangereuse ( 346 ). Mais les grandes caravanes n’existent plus, l’économie du haut-fleuve est exsangue, aussi les Kande se satisfont-ils de la présence des Blancs ( 347 ).

      

      Figure 46 : Lopé (Marche, 1878, p. 386).

      

       Pour les Kande, à l’exemple du sort que subit Lenz depuis plusieurs semaines, retarder Brazza à Lopé leur permet de lui soutirer un maximum de marchandises européennes en échange de la nourriture qui ne tarde pas à manquer à l’expédition et ainsi alimenter un commerce moribond. Dans la perspective de remonter le fleuve sous la protection des Blancs, ils veulent également gagner du temps pour permettre aux Duma de préparer leur arrivée et rassembler l’ivoire et les esclaves qui seront ensuite expédiés vers les Galwa et les Enenga. ( 348 )

      

      Le blocus qu’imposent les Fang sur le haut-fleuve est la conséquence des sévères vexations qu’ils ont subi aux premiers temps de leur rapprochement sur le fleuve dans les années 1860. Il rappelle la situation de l’Estuaire vingt ans plus tôt. Attirés dans un premier temps par les courtiers auxquels ils livraient l’ivoire et vendaient de la viande, certains chefs fang, gageant leur femmes ou mariant leurs filles, sont venus s’installer dans les villages kande ( 349 ). D’abord minoritaires, ces premières familles ont connu les fourberies des Kande qui les ont abusés en les trompant sur la valeur des marchandises, et ne leur ont épargné ni la soumission par l’infériorité matérielle et militaire, ni les rapts alimentant le trafic d’esclaves, ni les railleries sur leurs habitudes et leur aspect physique, en particulier sur leurs coiffures rudimentaires comparées aux constructions des élégantes kande ( 350 ). Puis, inexorablement, les Fang restés en arrière se sont avancés à leur tour et se sont installés à proximité des villages kande. Leur nombre grandissant, ils se sont répartis sur la rive droite, déployant un réseau d’intermédiaires jusqu’au Gabon où ils écoulent de l’ivoire et reçoivent en échange des fusils de traite ( 351 ). En moins de vingt ans, les rapports se sont ainsi inversés. Laissant en souffrance les palabres, les Kande ont abandonné leurs villages pour traverser le fleuve et s’établir sur la rive gauche. Ils n’y ont été à l’abri que le temps nécessaire aux Fang pour s’aventurer sur le fleuve, d’abord sur des radeaux de fortune, les “ Combo-Combo ”, puis sur des pirogues qu’ils ont achetées puis qu’ils ont enfin appris à construire ( 352 ).

      

      

      Figure 47 : Femmes kande (Compiègne, 1874, t.2, p. 131).

      


Le Haut-Ogooué

      

       Inquiet de l’échec de ses prédécesseurs et de l’insécurité sur le fleuve, Brazza s’interroge sur la pertinence d’une traversée en force du pays contrôlé par les Fang. Il veut plutôt établir des relations cordiales avec eux pour les dissuader d’attaquer l’expédition et les pirogues kande et duma. Pour y parvenir, il entend les convaincre de participer activement au commerce sur le fleuve, plutôt que de chercher à l’empêcher. Dans cette délicate entreprise, il reçoit le concours de N’doundou, le chef kande d’Achouka, sur le confluent de l’Offoué qui lui présente son beau-fils, Mamiaca, chef fang dont le village est situé à un jour de marche de l’Offoué. Mamiaca accepte de le conduire dans son village.

       Brazza arrive le 5 avril 1876 chez Mamiaca où il séjourne deux jours, durant lesquels il visite les villages alentour et reçoit un accueil très hospitalier ( 353 ). Evoquant les marchandises qu’il transporte et l’intérêt qu’ont les Fang à le laisser passer sur leur territoire, il gagne peu à peu la confiance des villageois. Puis il retourne à Lopé, accompagné de Mamiaca et de trente hommes sans arme qui se mettent entièrement sous sa protection. Le 29 avril, impatient de revoir Brazza dans son village, Mamiaca revient le chercher à Lopé. Brazza explique qu’il veut aller plus loin vers l’est et atteindre Booué pour se garantir l’amitié des Shiwa riverains, mais il se heurte au refus de son hôte. Mamiaca lui présente cependant Naaman dont le village, Bingimili, est situé un peu en amont des chutes de Booué. D’âpres pourparlers ne viennent pas à bout des réticences de Naaman et Mamiaca à qui il annonce son intention de remonter le fleuve. Grâce à un discours ferme et dissuasif, Brazza finit par convaincre ses interlocuteurs ( 354 ). Naaman le conduit à Bingimili où il reçoit les égards des villageois et des riverains alentours. Il rentre à Lopé le 20 mai, confiant des bonnes dispositions des Fang envers les Blancs. Il peut maintenant envisager une traversée pacifique du pays tenu par les Shiwa. Lenz profite de ce succès pour s’élancer à son tour vers l’amont. Avec l’appui de chef shiwa, il parvient au-delà de l’embouchure du Lolo où il est de nouveau bloqué par les Shiwa et les Duma ( 355 ).

       Fort de son succès, Brazza attend maintenant la collaboration des Duma pour le transport de l’expédition jusqu’à Doumé, dont il veut faire le quartier général des prochaines explorations vers l’est. Le convoi étant toujours bloqué à Lopé, Brazza veut parcourir en éclaireur le pays au plus loin et s’assurer la collaboration des riverains afin d’éviter tous déboires. Mamiaca lui offre alors les services de son neveu Zabouré (Nze Aboghe) dont le village, Coumba-Magilo, situé à une journée de marche (trois kilomètres) en amont du confluent de la Lolo, est le dernier village shiwa sur la rive droite. En amont, la rive est occupée par des villages saké, puis par des villages duma. Le 24 mai, Brazza quitte Lopé, laissant à Marche le commandement du poste de Lopé.

       A son tour, Marche qui connaît bien la région de Lopé pour l’avoir parcourue deux ans auparavant, décide d’une excursion de la rive sud, en direction de l’est. Il traverse l’Offoué et visite des villages shiwa où il fait démonstration de son habileté au tir, mais n’obtient pas de guide pour remonter plus loin. Il retourne finalement à Lopé.

      

      Figure 48 : Marche dans un village shiwa (Marche, 1878, p. 388).

      

      Brazza parvient péniblement à Doumé le 29 juin 1876, sillonne pendant près d’un mois le pays duma pour y trouver de nouveaux pagayeurs et des pirogues, Marche quitte Lopé le 28 juillet pour Doumé. Le 1er août, il est rejoint par Ballay qui remonte une partie des bagages. Le 10 août, au délicat passage de la chute de Booué ils obtiennent l’aide des Shiwa qui halent les pirogues au-dessus des rapides.

      

      

      

      Figure 49 : Marche à la chute de Booué (Marche, 1878, p. 387).

      

      Ballay et Marche visitent ensuite quelques villages, dont celui qui a tiré sur le docteur Lenz, quelques jours plus tôt, alors que celui-ci, épuisé et abandonné par ses pagayeurs sur la rivière Sébé, décidait de redescendre vers le Gabon ( 356 ). Le 14 août, arrivée au confluent de l’Ivindo, la flottille est hélée par les villageois sur la rive droite. Marche fait alors armer les embarcations et longer la rive gauche par crainte d’une attaque ; il poursuit sa route sans répondre aux désirs des riverains de recevoir sa visite. Le soir même, Marche fait appeler le chef du village en face de l’île où campe le convoi et le convainc d’entrer en bonnes relations avec les Blancs. Le lendemain, peu après leur départ, Marche et Ballay aperçoivent sur la rive cent cinquante guerriers en armes. Leur village est en guerre avec ses voisins et n’a pas connaissance du passage des Blancs, aussi s’attendent-ils à une attaque ( 357 ). Avec sang-froid, les deux Blancs s’isolent du convoi et viennent pacifiquement saluer les villageois, gagnant aussitôt leur confiance ( 358 ). Ils poursuivent leur route sans être inquiétés.

       Marche et Ballay arrivent le 17 août devant le village de Zabouré, où ils croisent Brazza qui, n’obtenant pas les pirogues promises par Djoumba, chef shiwa très influent dans la région, et malgré un état de santé précaire, redescend le fleuve. L’expédition parvient finalement en pays duma le 23 août 1876 et installe dès le lendemain son quartier général à Nghémé, à deux jours de pirogue de Doumé. Brazza reste alité pendant deux mois tandis que Ballay prend la tête de l’expédition. Marche explore alors le fleuve pendant près d’un mois à la rencontre des villages mbama et shiwa dont il gagne la confiance, ce qui lui permet de trouver des victuailles pour le ravitaillement de Nghémé. Il s’aventure un peu au-delà du confluent de la Lékey (L’Kailei), dépassant ainsi de 75 km le point atteint par Lenz. Les riverains lui apprennent l’existence des chutes de Poubara, ultime point de navigabilité du fleuve, en aval desquelles débouche du sud-sud-ouest la rivière Lebombi d’où trois jours de marche suffisent pour atteindre le fleuve Congo ( 359 ).

      

      


Reprise du commerce

      

       Rétabli de ses fièvres, Brazza quitte Nghémé le 27 octobre 1876 et redescend vers Lopé. Il est à la tête d’un riche convoi de trente-quatre pirogues chargées de produits locaux, sur lesquelles Duma et Kande font embarquer 182 esclaves. Le 2 novembre ils parviennent à Lopé acclamés par les riverains qui comprennent que les relations de commerce peuvent reprendre ( 360 ). Aussitôt les Kande organisent le départ des marchandises vers les Galwa et les Enenga ( 361 ). Quant aux Duma descendus avec Brazza, ils espèrent bientôt remonter les produits occidentaux qu’ils échangent à Lopé.

       L’effort opiniâtre de Brazza pour rallier, parfois fermement, les riverains à son projet et réduire l’insécurité sur le fleuve porte donc enfin ses fruits. Les pirogues de l’expédition passent sans être inquiétées et les Fang se montrent désireux d’établir de bonnes relations avec les Blancs. Seuls, quelques chefs regroupés vers le confluent de l’Ivindo, restent irréductibles aux arguments de Brazza et manifestent une méfiance plus ou moins hostile à la présence des Blancs, estimant qu’ils sont les alliés des Kande avec lesquels ils commercent les esclaves ( 362 ). Pour les Fang demeurant entre Lopé jusqu’à l’Offoué, la présence régulière des Blancs, Schültz en 1873, Compiègne et Marche en 1874, jusqu’à Lenz en 1875 et enfin Brazza dès 1876, est la garantie d’un approvisionnement en marchandises européennes pour lesquelles leur attrait grandit. Ils conçoivent aussi parfaitement l’intérêt de participer au commerce en écoulant par l’Ogooué les produits exploitables, notamment le caoutchouc ( 363 ). Enfin, ils se rangent sous l’autorité de Brazza auquel ils demandent le règlement de palabres qui les opposent aux Kande ( 364 ).

       Malheureusement, la relative tranquillité ne tient qu’à cette seule présence des Blancs. Kande et Duma savent parfaitement qu’une fois les Blancs partis, les hostilités reprendront avec les Shiwa qui imposeront un nouveau blocus sur le fleuve ( 365 ). En attendant, la reprise des relations avec l’amont permet d’écouler jusqu’au Gabon des “ stocks ” accumulés depuis longtemps. Du coup, les traitants envisagent de s’installer dans la région de Lopé afin de développer le commerce de l’ivoire et du caoutchouc et d’éviter les intermédiaires coûteux ( 366 ). Les Fang en sont déjà les fournisseurs mais les difficultés du transport par les chemins forestiers en limitent la production. Or, les Kande commencent à leur acheter ces produits et à les écouler par le fleuve jusqu’aux courtiers de l’aval ( 367 ).

      

      


Fin de l’expédition

      

      En mars 1877, les riverains voient remonter de Lopé, Brazza, à la tête de trente-trois pirogues dont vingt-sept sont montées par des Duma. Ils font route pour Doumé où Ballay a transféré en janvier le quartier général. Inquiets de traverser le pays shiwa, les pagayeurs duma se rangent prudemment derrière le “ leader ” et chantent bruyamment qu’ils accompagnent le Blanc ( 368 ). Aucun incident ne vient perturber le voyage. Les Shiwa fournissent des vivres et Brazza règle les différends qu’ils viennent lui exposer. Doumé est atteint le 31 mars. Le projet de Brazza est à présent de visiter la chute de Poubara et d’explorer le pays teke vers l’est, qui communique avec le bassin du Congo d’après les renseignements recueillis par Marche. Ce dernier, fort affaibli, quitte l’expédition le 15 juin, accompagné de pagayeurs kande qui redescendent chez eux. Il repart pour l’Europe, emportant une somme considérable d’objets ethnographiques collectés tout au long de son périple ( 369 ). Sur son parcours il note le déplacement et l’apparition sur les rives de nouveaux villages shiwa ( 370 ).

      

      Figure 50 : ’Armes et ustensiles’ rapportés par Marche (Marche, 1878, p. 414).

      

       Le 1er juillet 1877, tandis que Brazza reste à Doumé, Ballay part pour Machogo (Massoukou) installer un nouveau campement. Le 22 juillet, Brazza et ses laptots s’élancent à leur tour et parviennent à Machogo le 6 août. Après avoir visité les chutes de Poubara, hautes d’une vingtaine de mètres, il constate l’impossibilité de les franchir ( 371 ).

      

      

      Figure 51 : Chutes de Poubara

      

      Ballay affirme que Masuku est la limite de la navigabilité de l’Ogooué ( 372 ). Brazza constate que “ ce fleuve n’était pas, comme on l’avait pensé, une grande route permettant de pénétrer par eau au cœur même du continent noir ” ( 373 ). Fidèle à son projet initial, il décide donc de poursuivre vers l’Est à pied, vers le bassin du Congo qui, d’après les observations, coule à quelques jours de marche. Le 11 août, il remonte la Passa. Le 20 août, il arrive au village teke de N’Jabikile qu’il quitte deux jours plus tard, avec l’intention de revenir y installer son nouveau quartier général. Mais le village est attaqué. Le plan est repoussé. L’expédition doit maintenant attendre la fin de la saison des pluies. Elle s’installe pour six longs mois à N’ghemé. En mars 1878, Brazza repart pour le pays teke. Il poursuit en longeant l’Alima jusqu’en pays Apfourou. De là il se procure huit pirogues et descend l’Alima. Il y essuie les tirs des riverains hostiles et pour la première fois doit faire feu pour se dégager ( 374 ). Séparé de Hamon et Ballay qui rentrent à Masuku, Brazza atteint la Licona (Likouaka-Mossaka) le 31 juillet 1878. Mais toutes ses ressources, tant matérielles que physiques, sont épuisées et la saison des pluies approche. Le 11 août, il décide d’abandonner sa route ( 375 ). Le 9 septembre 1878, Brazza retrouve Hamon et Ballay à Masuku. Pressés par une santé éprouvée et les fortes pluies, ils choisissent de rentrer au plus vite en redescendant l’Ogooué. Sur le chemin du retour, malgré l’apparente prospérité de Doumé et la présence de Kande chez les Duma, Brazza doit constater que la tranquillité du fleuve n’est pas garantie. Kande et Shiwa sont toujours ennemis et les convois sont attaqués ( 376 ). En revanche, les Fang se montrent toujours parfaitement amicaux et coopératifs avec les Blancs ( 377 ). Le 6 novembre 1878, les explorateurs sont de retour au Gabon avec une seule intention : reprendre la course vers le Congo ( 378 ).

      

      


Situation de la Colonie

      

       La situation de l’Ogooué que Brazza relève dans ses notes est identique à celle décrite une vingtaine d’années plus tôt dans l’Estuaire. Attirés vers les courtiers qu’ils approvisionnent en ivoire, bois, caoutchouc et produits de chasses et de cueillettes, les Fang disputent les points de contrôle du fleuve et menacent les échanges. Les incidents qui s’y produisent, analogues à ceux connus dans le Komo : vols, rapts et non-respect des échanges, envenimés par le maintien dans la région de la traite des esclaves, ne tardent pas à inquiéter le Commandant du Gabon qui doit maintenant assurer la sécurité d’un territoire trop vaste pour les moyens matériels et humains dont il dispose. Déjà en novembre 1876, les Fang du village de Yonié dans l’Ogooué pillent un canot pour le dépecer de son cuivre ( 379 ). Boitard, qui succède à Clément, ordonne le blocus du fleuve en démonstration de son autorité ( 380 ).

      

      

      Figure 52 : Vue du Comptoir du Gabon (Griffon, p. 273).

      

      Dans l’Estuaire, la situation n’est pas moins difficile. Durant les trois années que durent l’expédition, les tensions restent vives. Les intérêts du commerce opposent toujours les Fang aux Mpongwe et divisent les clans fang dont les villages plus ou moins récemment installés se chevauchent. Les maisons de commerce, souvent impliquées par leurs négociants dans ces affaires, attendent des réactions fermes de l’autorité du comptoir. En février 1877, des Fang tentent de piller un bâtiment français dans le Komo ( 381 ).

       D’une manière générale, Boitard tient les Fang pour responsables des troubles qui apparaissent régulièrement dans l’Estuaire ( 382 ). Mais ayant compris le peu d’effet des expéditions punitives de son prédécesseur, il entend plutôt dissuader les meneurs en les capturant et en les expulsant du territoire ( 383 ). Il demande ainsi l’expulsion pour cinq ans de Boca, chef de Diakoulé pour les délits commis l’an passé ( 384 ). Dans le même temps, il répond favorablement à la nervosité des commerçants en déclarant vouloir “ user de temps en temps d’une mesure de répression énergique ” ( 385 ). Malgré ces résolutions, une goélette de la maison Dubarry est pillée dans le Komo, toujours par des Fang ( 386 ). Les pilleurs se retirent dans des criques uniquement accessibles à marée haute où les bâtiments français ne peuvent les poursuivre. Boitard craint qu’ils en conçoivent un sentiment d’impunité et demande à son ministre davantage de moyens afin que, par la répression et des démonstrations d’autorité, ne se propage ce sentiment criminogène ( 387 ).

       Dans cet esprit, Boitard en personne part pour le Moyen-Ogooué au début d’août 1877. Il entend manifester l’autorité de la France auprès des Galwa et Enenga qui au moment de la saison sèche profitent de ce que les vapeurs de la station navale ne peuvent remonter le fleuve pendant les basses-eaux pour attaquer les factoreries et leurs transports. La troupe de Boitard remonte donc le Remboué pour rejoindre ensuite par terre le lac Azingo et de là parvient en pirogue jusqu’au fleuve ( 388 ). L’effet recherché est atteint dans l’Estuaire et dans l’Ogooué. Le deuxième semestre se passe sans heurt. L’inquiétude du commandant s’apaise pour quelques mois ( 389 ).

      

       Le déplacement de Boitard dans l’Ogooué et la politique qu’il mène à l’égard des Fang dans l’Estuaire montrent son souci d’exprimer l’autorité de la France dans ce territoire dont la possession, depuis l’expédition de Brazza, revêt à présent un intérêt stratégique dans la compétition que mènent les puissances européennes en Afrique. Il aura en effet fallu toute l’obstination dans la conduite de son expédition pour que ce jeune explorateur, par l’établissement patient de rapports intelligents avec l’ensemble des populations riveraines, gagnant la confiance des Shiwa, “ ouvre ” enfin le Haut-Ogooué et transcende l’avenir de la colonie quelques mois plus tôt très incertain. Dès août 1877, Marche apporte la certitude de la proximité des bassins de l’Ogooué et du Congo et fait naître des perspectives économiques considérables ( 390 ). Quelques mois plus tard, Brazza confirme la faible distance entre le point extrême de navigabilité de l’Ogooué, vers Nghémé, et les rives de l’Alima, une cinquantaine de milles, franchissables par une route très praticable. Le fleuve gabonais est la voie idéale pour atteindre le Congo, la France possède avec sa colonie du Gabon la clé qui ouvre vers les richesses de l’Afrique centrale ( 391 ).

      

       Ni les désordres qui agitent les rivières, ni les difficultés de la station navale ne sauraient compromettre le nouvel élan qui s’empare de la colonie, dont les conséquences sur l’histoire des Fang sont déterminantes.

      

      

      

      


Vers un nouvel équilibre 1878 - 1885

      

      

       Le première conséquence de la mission effectuée par Brazza s’observe à Paris, où, sans partager totalement l’enthousiasme des explorateurs, les cabinets ministériels témoignent d’une certaine effervescence et réfléchissent aux moyens d’une mise en valeur des richesses qui soit plus rationnelle, plus intensive, dépourvue d’obstacle et avec le concours d’une main-d’œuvre bon marché. Les projets d’agriculture, d’élevage et d’exploitation forestière sont à nouveau à l’honneur ( 392 ).

      

      


Deux canaux

      

       Le projet le plus ambitieux émane du Directeur des Colonies. Il fait étudier la question d’un canal du Remboué à l’Ogooué et d’un canal de la baie de Corisco à l’Estuaire du Gabon ( 393 ).

       Inscrit dans le projet d’une route directe vers le Congo, l’avantage d’un canal entre l’Estuaire et l’Ogooué est évident. L’économie locale profiterait en premier de cette réalisation. Les maisons de commerce, dont les bases restent à Libreville et à Glass, n’auraient en effet plus à prendre la mer pour rejoindre les points d’approvisionnement situés dans l’Ogooué et au Fernan Vaz. Elles limiteraient les risques de pillages et autres tourments qui ponctuent les voyages et allègeraient considérablement la charge de la station navale pour la sécurité des rivières ( 394 ). A court terme, les canaux éviteraient donc le départ des maisons de l’Estuaire, qui serait désastreux pour l’économie de la colonie, car ces maisons, principalement Hatton et Cookson et Woermann, contrôlent encore dans des proportions écrasantes le commerce et, grâce à une activité soutenue depuis plusieurs années, elles contribuent largement par les impôts et taxes au produit financier du Gabon ( 395 ). Or, en cette fin de décennie 1870, elles sont déjà tentées de quitter l’Estuaire pour installer leurs comptoirs sur la côte au nord du Gabon, au Cameroun et dans les îles Corisco et Elobey, où la fiscalité est moindre voire inexistante ( 396 ). Déjà le plus célèbre et le plus actif des négociants, Robert Bruce Walker s’est installé à Elobey voici plusieurs années, après avoir quitté le Gabon dans des conditions particulièrement délicates ( 397 ). Il continue néanmoins de parcourir le pays pour relever les marchandises acheminées dans ses factoreries secondaires, dans la Mondah, le Mouni, le Fernan Vaz et l’Ogooué, régions qui ont largement supplanté l’Estuaire du Gabon dans la production d’ivoire, de bois et de caoutchouc.

      

      


Situation de la côte nord

      

       Depuis les premières heures de la présence occidentale au Gabon, le Mouni écoule les produits exploités dans son bassin intérieur. Les Benga et les Seke tiennent la côte et les rivières, jouant le rôle de courtiers, à l’égal des Mpongwe dans l’Estuaire. Leurs principaux fournisseurs sont alors les Fang que Du Chaillu visite en 1856 à une centaine de kilomètres de la côte. Mais la politique menée par la station navale pour attirer dans l’Estuaire les producteurs Fang empêche le développement du commerce dans le Mouni jusqu’en 1868. Libreville instaure alors une taxe de 4% sur les produits à l’exportation qui décide les maisons de commerce à implanter des factoreries sur la côte nord. Dans un premier temps, les produits qui y parviennent sont exploités dans le bassin de l’Estuaire (Komo, Bokoué, Remboué) mais au lieu d’aboutir à Glass et Libreville, ils remontent la Mondah. Pour parer à cette “ fuite ” de marchandises, Libreville envisage de placer à nouveau sur la Mondah un poste de douane, mais la décision finale appartient à la Métropole ( 398 ).

       Pour les villages, l’augmentation du volume des échanges dans la Mondah à destination de la côte nord créé une économie complémentaire à l’approvisionnement des factoreries nouvellement implantées. Pendant une dizaine d’années, le commerce à la côte nord prend de l’ampleur. Au milieu des années 1870, l’épuisement des forêts de l’Estuaire favorise la descente des produits exploités par les Fang dans les forêts du nord.Ils y trouvent “ de vastes régions où l’exploitation du caoutchouc et de l’ébène avait été négligée ” ( 399 ). Les producteurs fang marchent donc vers l’ouest et la mer et s’allient avec les populations locales. D’autres villages s’implantent à proximité. A vingt ans d’intervalle, la migration fang vers la côte nord suit le même processus que celui observé dans l’Estuaire ( 400 ).

      

      


Situation dans l’Ogooué

      

       Jusqu’aux premières heures de la période coloniale, l’Ogooué est resté le principal pourvoyeur d’esclaves de la région. Les produits exploités pour l’exportation ne sont sortis de ses forêts en quantité croissante qu’à la faveur de l’installation de factoreries dans la région d’Adanlinanlongo dans les années 1860. Sous exploitées, les forêts regorgent des richesses qui garantissent les meilleurs bénéfices, au premier rang desquels le caoutchouc ( 401 ). Par la fréquentation régulière de ses rives et de ses populations pendant près de quatre ans, par ses besoins en matériels, en nourriture et en hommes, par la relative sécurité qu’elle apporte sur le fleuve, du moins le temps de sa présence, et par l’encouragement à la reprise des échanges entre le moyen et le haut-fleuve, la première expédition de Brazza est à l’origine d’une vitalité économique que l’Ogooué n’avait pas connu depuis les “ grandes heures ” de la traite négrière.

       Producteurs de caoutchouc, les Fang écoulent les boules de sève vers l’Océan par l’intermédiaire des riverains. Ils reçoivent en échange des fusils et des “ pacotilles ” et cherchent à s’installer au plus près des courtiers à qui ils fournissent également de la viande, entre autres produits de subsistance. Déjà observée par Marche entre 1875 et 1877, l’apparition de nombreux villages fang sur les rives du fleuve se confirme dès 1878 ( 402 ).

      

      

      Figure 53 : Village fang (Marche, 1878, p. 413).

      

      En décembre 1878, un traitant sénégalais fait un séjour d’un mois chez les Kande. En avril 1879, deux anciens laptots de Brazza démobilisés se mettent au service d’un traitant sénégalais, Boubou Ndiaye qui installe à Lopé une factorerie pour le compte de la maison Woermann. Il s’approprie les cases construites par la première mission Brazza et y fait un commerce important de caoutchouc et d’ivoire ( 403 ).

       Le commerce des esclaves n’a pas complètement cessé. Les populations de l’Ogooué, notamment les Fang, sont encore victimes de rafles. Mais la présence française interdit de les vendre par le fleuve. Les convois les expédient vers la côte congolaise où les Portugais poursuivent la traite à destination de Sao Tomé et du Brésil ( 404 ) .

      

      

      Figure 54 : Factorerie (Marche, 1878, p. 411).

      


Stabilisation dans l’Estuaire

      

       Dans l’Estuaire, quarante ans d’exploitation intensive ont épuisé les forêts du Komo jusqu’au lac Azingo, ainsi que du Remboué au Bokoué. L’ivoire est maintenant très rare ( 405 ). L’essor apporté par le caoutchouc dans les années 1850 s’éteint. Les lianes dont est tirée la sève ont été coupées plutôt que saignées. La conséquence est immédiate : mal exploité, le caoutchouc s’épuise à son tour ( 406 ). Les producteurs tentent de conserver leurs revenus en trompant les négociants sur le poids des boules de caoutchouc en y introduisant des pierres, ou sur leur qualité en mélangeant d’autres sèves ( 407 ).

       Toute l’économie de la région s’en trouve affectée. Les marchandises qui parviennent dans l’Estuaire proviennent de secteurs de moins en moins accessibles et de plus en plus éloignés, Ogooué, Abanga et Okano. Mais les quantités sont moindres. Les exploitants cessent de s’avancer vers les rivières de l’Estuaire et s’orientent maintenant vers la côte nord et l’Ogooué pour vendre directement leurs produits aux villages qui traitent avec les factoreries locales. Du coup, la pression fang dans l’Estuaire diminue. Les villages fang n’y ont pas progressé depuis une dizaine d’années ( 408 ). L’évolution ethnique que connaît l’Estuaire depuis plus de trente ans est en passe de se stabiliser.

       La plupart des grands villages sont implantés de manière durable ( 409 ). Les Fang sont maintenant établis dans l’ensemble des rivières du bassin : Komo, Bokoué, Remboué, Mbilagone sur la rive gauche et Assengo, Rogolié et Ikoy sur la rive droite. En une vingtaine d’années, ils semblent avoir totalement assimilé les populations autochtones ( 410 ). De leur côté, les Mpongwe, bien qu’ayant perdu une part très importante de leur territoire initial et leur figure la plus illustre (le Roi Denis meurt le 9 mai 1876), continuent de régner sur les villages les plus proches de Libreville. Les anciens villages de Denis, Quaben, Louis et surtout Glass, peuvent encore compter sur les liens étroits, historiques, politiques et économiques qui les unissent à la Colonie. En revanche, dans l’intérieur des terres, à quelques kilomètres à peine de Libreville, les villages fang sont solidement implantés.

       La domination ethnique des Fang dans l’Estuaire ne garantit pas pour autant la sécurité des rivières. Même restreinte, l’activité commerciale génère autant d’insécurité qu’auparavant. Certes les Fang se sont substitués aux Mpongwe pour le courtage des marchandises mais l’absence de lien entre les différents clans favorise les conflits entre villages, lesquels continuent de s’opposer aux Mpongwe qui, pour beaucoup, ont troqué leur activité de courtage pour se retrouver, aux côtés des Sénégalais et autres Ouest Africains, négociants attitrés des maisons de commerce ( 411 ). Les mêmes vols, rapts, pillages, attaques et autres blocus continuent d’agrémenter dans les rivières de l’Estuaire ( 412 ).

      

       L’hypothèque de l’insécurité pèse lourdement sur l’avenir de la colonie ( 413 ). Le nombre des Fang et leur vigueur inquiètent ( 414 ). Or, le développement économique demande une main-d’œuvre docile et robuste. Devant l’incapacité des populations côtières à travailler ( 415 ), et depuis les premières réserves de Braouezec et Griffon du Bellay, Libreville reste parfaitement consciente des difficultés à utiliser la vitalité et l’aptitude physique d’un “ peuple ” si remuant ( 416 ).

       Après avoir envisagé trente ans plus tôt l’installation d’esclaves libérés pour constituer le noyau d’une population dynamique et entreprenante, la solution est une nouvelle fois recherchée hors de la Colonie. Quatre mois après sa nomination à la tête de la station navale, le Commandant Mottez rend au Ministre son rapport d’inspection générale. Son point de vue est définitif : l’exploitation des ressources naturelles ne peut se faire avec les populations locales inaptes et insoumises ( 417 ). Il soumet l’idée “ d’attirer une émigration volontaire de Chinois […] au Gabon qui changerait la face de ce pays-ci et en ferait un des plus riches marchés du monde […]. Les Chinois [qui] sont plus résistants pourraient fort bien exploiter les richesses du sol de cet immense pays…” ( 418 ).

      

      


Donguila

      

       Si l’apparition dans les rivières de bâtiments de la station navale est trop souvent synonyme de châtiments et d’incendies de village, à l’inverse, les déplacements à Libreville de chefs fang, de plus en plus réguliers, rassurent les autorités. Ils viennent vendre leurs produits ou réclamer la justice de la Colonie. Lors de ces visites, ils continuent de recevoir des cadeaux, pratique séculaire destinée à encourager leurs pairs récalcitrants à les imiter. Ainsi l’administration se réjouit tout autant de la bonne confiance entretenue que de les voir contracter des habitudes occidentales ( 419 ). Au cours de ces contacts, les Fang ne manquent pas, à leur tour, de demander la présence plus régulière des Blancs dans les rivières, mais les faibles moyens dont elle dispose empêchent la station navale d’accéder à cette demande.

       Les Fang trouvent auprès des missionnaires une oreille attentive à leur demande. Shoké, chef de Donguila, situé sur la rive droite de l’Estuaire, face à l’embouchure du Remboué, rend visite à la mission catholique Sainte-Marie de Libreville le 25 mars 1878 et obtient de Mgr le Berre la création d’une mission sur ses terres. La construction de la mission Saint-Paul de Donguila démarre en juin 1879 sous la direction du père missionnaire Delorme. Une maison, une église, puis une école et des ateliers sont construits. Le Père Delorme n’y est présent que quinze jours par mois, laissant la responsabilité de la mission à un catéchiste.

       La mission entretient de bons rapports avec les villages alentour. Ils acceptent de participer aux travaux de construction et aux travaux agricoles et s’organisent pour lui livrer à tour de rôle la nourriture (manioc, bananes et viande). Les Fang paraissent ouverts aux idées religieuses des Blancs et envoient volontiers leurs enfants à l’école ( 420 ). En six mois, l’implantation de la mission de Donguila est une réussite. A la fin de 1879, soixante-cinq enfants fréquentent l’école et le 10 novembre, le premier mariage chrétien est célébré ( 421 ).

       L’administration de Libreville ne peut que se réjouir de l’évangélisation des Fang et de ses résultats encourageants pour l’avenir de la Colonie ( 422 ). La mission de Donguila est un relais idéal pour sa politique auprès des Fang ( 423 ). Il s’agit d’inculquer, en particulier par l’éducation des enfants, les valeurs occidentales aux futurs partenaires de la colonie ( 424 ).

       L’expérience positive de Donguila amène les missionnaires du Saint Esprit à fonder en 1880 une nouvelle mission, cette fois dans l’intérieur du Gabon. L’endroit n’est pas choisi par hasard. La mission, tenue par le RP Bichet s’implante sur l’île de Lambaréné, en territoire enenga. Elle se trouve au milieu du cercle d’échange Alégouma, Ilemba-Réni, Adanlinanlongo, où Hatton et Cookson et Woermann dominent le commerce ( 425 ). Les maisons ne tardent d’ailleurs pas à déménager leurs factoreries sur l’île ( 426 ). Peu de temps après, une mission protestante vient également s’y implanter ( 427 ). La région du Moyen-Ogooué devient un centre important pour la Colonie. Depuis la première expédition de Brazza, elle est la porte qui ouvre sur l’Afrique Centrale et sur le plan économique elle devient la première région d’exploitation des produits pour l’exportation. Le fleuve Ogooué devient l’artère vitale du Gabon vers laquelle les Fang continuent de progresser. La seconde mission de Brazza contribue à encourager ce mouvement en même temps qu’elle modifie les équilibres régionaux.

      

      


Seconde Mission Brazza

      

       Quittant Liverpool le 27 décembre 1879, Brazza revient au Gabon en février 1880 pour une seconde mission. Officiellement il est chargé par le Comité français de l’Association Internationale Africaine de fonder en Afrique équatoriale deux stations “ hospitalières et scientifiques ”, l’une occidentale, l’autre orientale ( 428 ). Son choix est libre mais il compte bien reprendre sa route abandonnée quelques mois auparavant. Il veut remonter l’Ogooué, marcher depuis la Passa à travers les plateaux teke, descendre l’Alima, dont le cours lui fut barré par les Apfourou lors de sa première expédition, et atteindre en moins de huit mois le Congo dans la région du Pool, vaste étendue d’eau en amont des rapides que Stanley a découvert lors de sa récente expédition alors qu’il descendait le fleuve ( 429 ).

       Brazza doit faire très vite, car, bien qu’il n’en ait pas reçu le mandat officiel ni l’assurance d’être suivi par ses supérieurs qui ne lui offrent aucune garantie, il double sa mission d’une entreprise beaucoup plus stratégique : il veut, au nom de la France, prendre possession des rives du Congo avant Stanley ( 430 ). Le Gallois, qui agit pour le compte du roi des Belges, Léopold II, est parti depuis plusieurs mois. Arrivé à Banane, à l’embouchure du Congo, le 31 août 1879, il a choisi de remonter le fleuve en affrontant les rapides. Il est officiellement mandaté par le Comité d’études du Congo de l’Association Internationale Africaine pour étudier les moyens d’établir une voie ferrée depuis l’Océan jusqu’à la région du Pool. Au-delà s’ouvre le cœur du continent grâce au bassin du Congo qui compte plus de 5 000 kilomètres de voies navigables. Le Pool est donc le but ultime après lequel les explorateurs doivent lancer des petits vapeurs qu’ils auront acheminés depuis l’Atlantique en pièces détachées, offrant ainsi à leur nation les richesses considérables de l’Afrique centrale. L’enjeu colonial est immense ( 431 ).

       En plus du choix de la route, les deux missions s’opposent en de nombreux points. Brutal et autoritaire, Stanley dispose de crédits illimités. Il emporte avec lui cinq vapeurs en pièces détachées, imposant une caravane à la mesure de son tempérament ( 432 ). Brazza n’a que peu de moyens. Il s’en remet aux bons rapports qu’il a établis avec les populations de l’Ogooué lors de sa première exploration pour les amener à participer à sa mission et conduire dans un premier temps une équipe aussi légère que rapide vers le Congo. Il compte payer les pagayeurs et les porteurs en bons contre des marchandises qu’ils devront retirer dans les factoreries de l’Ogooué. Il lui faut emporter le strict nécessaire en hommes, marchandises, appareils de physiques et armes. Brazza prévoit que, pendant qu’il court jusqu’au Pool, le médecin Ballay, camarade de sa première mission, fait construire les canots en France et prépare le reste de la mission. Il doit arriver en juin 1880 à Lambaréné avec l’enseigne de vaisseau Mizon qui devra occuper la première station fondée. Les enjeux politiques ne s’inscrivant pas dans la mission qu’il a reçu du Comité, il ne dispose pas des moyens suffisants. Aussi, la station navale de Libreville est-elle mise à contribution pour lui fournir l’assistance humaine et matérielle. Cependant, manquant cruellement de moyens humains et les soldats du fort n’étant pas relevés à temps, le commandant du Gabon demande à Brazza de ne pas choisir parmi ses laptots de la garnison, mais plutôt de choisir des soldats libérés, qui ont achevé leur service.

       Dans ce climat très tendu, Brazza constitue en dix-neuf jours une petite troupe composée de Hamon, entre-temps passé second maître de manœuvre, de l’élève mécanicien Michaud, du gabier-matelot de première classe Noguez, de cinq interprètes gabonais et dix laptots en fin de service. Il quitte Libreville le 9 mars pour rejoindre Lambaréné le 14 mars 1880. Remontant le fleuve, il note la présence de factoreries nouvelles. Schultze en contrôle deux, l’une devant l’île de Ningué Saka après Zora Cotcho, l’autre à Angolaké, après Samkita en face de laquelle se trouve l’important village fang de Issemé, avec ses grandes plantations de tabac et pistache (arachide ?). Après Samkita, à Bolanda, une mission protestante a été tentée. Elle semble abandonnée. D’une manière générale, la rive droite est occupée par les Fang, la rive gauche par les Kele ( 433 ).

      

      


Contrariétés

      

       Elaboré dans l’urgence, le plan de Brazza est vite contrarié par des difficultés nombreuses. La mission prend alors une dimension fâcheuse pour la tranquillité du fleuve.

       Arrivé à Lopé le 7 avril 1880, Brazza doit régler un premier problème. Le commerce de Boubou Ndiaye est florissant. Il écoule une production considérable de caoutchouc que lui vendent les Shiwa. Il a ouvert une seconde factorerie à Achouka et a à présent sous ses ordres quatre sous-traitants et un charpentier sénégalais, huit sous traitants et quatre interprètes gabonais. Mais les querelles n’ont pas tardé à surgir et les pires méfaits sont commis à l’encontre des Shiwa ( 434 ). En représailles, les Shiwa n’ont pas tardé à fermer le passage aux pirogues, entravant ainsi le commerce à peine réouvert. Brazza doit convaincre les Shiwa de permettre le passage aux Galwa et Enenga qui composent sa troupe, en qui ils voient les alliés des traitants. Il organise le 15 avril un grand palabre réunissant plusieurs grands chefs riverains, kande, enenga et shiwa, à qui il fait promettre solennellement de garantir la sécurité des pirogues que la mission envoie sur le fleuve depuis Lambaréné jusqu’à la Passa. Pour s’assurer de leur parole, il scelle l’accord en offrant des bons à retirer en marchandises aux factoreries de Boubou Ndiaye ( 435 ).

       Brazza ne rétablit pas pour autant la totale liberté de circulation sur le haut fleuve. Il a un autre souci. Il cherche à éviter le lent et pénible recrutement de pagayeurs dans chaque ethnie traversée. Pour cela il veut s’assurer le monopole des pirogues et organiser un transport rapide sur le fleuve mené d’un bout à l’autre par les Kande et les Duma depuis Lambaréné jusqu’à Nghémé. Il lui faut d’ailleurs très rapidement rassembler un convoi en vue de ramener Ballay et le premier canot à vapeur jusqu’à Poubara. Or, depuis le nouveau blocus des Shiwa, les Duma n’entendent pas descendre aussi loin que Lambaréné. Ils veulent profiter des voyages de la mission pour reprendre les échanges avec les Kande, leurs traditionnels interlocuteurs. Brazza s’y oppose. Il veut de son côté réorganiser le commerce en supprimant les intermédiaires et faire des factoreries les seules dépositaires des marchandises d’importation. Contrarié dans ses projets, Brazza fait appel au shiwa Zaboure, connu depuis la première mission, pour que les Shiwa poursuivent le blocus du fleuve et interdisent les relations entre Kande et Duma ( 436 ). Au prix d’une fermeté que n’aurait pas condamnée Stanley, Brazza obtient finalement des Duma des pirogues et des pagayeurs pour poursuivre son projet ( 437 ).

       Détruisant ainsi les privilèges d’intermédiaires des Kande et réorganisant le recrutement des pagayeurs, Brazza déstabilise profondément l’économie de la région. Il laisse un fort ressentiment tant auprès des riverains qu’auprès des agents de Boubou Ndiaye qui comptaient sur une réouverture du fleuve pour amplifier leurs activités. Quant aux villages situés entre Lopé et Lambaréné, ils verront passer les pirogues sans plus vendre occasionnellement que des vivres. Ils ne fourniront plus de pagayeurs. Leurs revenus d’intermédiaires en seront affectés.

       Le 29 avril, Brazza quitte Achouka pour le haut-fleuve à la tête d’une flottille armée de Kande et d’Enenga. Traversant le pays shiwa, il constate l’extrême fébrilité des riverains : ils sont prêts à attaquer les convois mais se ravisent devant la présence d’européens ou de sénégalais ( 438 ). Aussi indique-t-il les mesures à prendre pour s’attirer la bienveillance des Shiwa ( 439 ).

       Le 10 juin, la troupe atteint Nghémé “ point [sur l’Ogooué] le plus voisin du Congo qui peut être mis en communication par eau avec l’Atlantique ” ( 440 ). Le 13, Brazza y achète trois villages et fonde la première station. Elle doit servir de relais à l’expédition où les canots seront remontés. Le commandement de la station est confié à Noguez. Grâce à la collaboration des Duma, Brazza rassemble une flottille pour que Michaud descende chercher à Lambaréné le reste de la mission qu’il attend courant juin. Mais ni Ballay et ses vapeurs, ni Mizon qui doit relever Noguez, ne sont arrivés.

      

      


Deuxième station

      

       Le 25 juin, malgré une santé sérieusement entamée et un moral atteint par le retard que prend en Europe la construction des vapeurs, Brazza quitte Ngheme pour le Congo avec seulement treize hommes dont cinq laptots. Il devance ainsi la saison des pluies. Traversant les quelque sept cents kilomètres qui séparent les deux fleuves, l’expédition arrive à la fin août sur les rives du Congo en amont du Pool. Le 28 août, Brazza se rend à Mbé chez le roi Makoko, dont la puissance politique s’étend sur toute la région teke. En signe d’amitié, Makoko accorde à Brazza l’installation d’une station française sur ses terres. Brazza choisit d’établir cette possession sur la rive droite du Pool. Après avoir séjourné longuement chez le roi, Brazza descend le Congo et atteint le lac Ntamo (Pool). Au nom de la France, il y signe le 3 octobre 1880 avec les vassaux de Makoko un traité d’amitié et de protectorat et fonde la seconde station française à Ntambo ( 441 ). Il distribue ensuite aux villages des deux rives quantité de drapeaux tricolores en signe de protection. Sa mission est pleinement accomplie ( 442 ). Brazza confie la station au sergent sénégalais Malamine, secondé de deux matelots, jusqu’au retour de l’expédition et la relève, prévus dans les semaines qui suivent.

       Devant regagner le Gabon, Brazza choisit d’explorer une voie parallèle au Congo qui traverse la région de plateaux et permettrait de ravitailler directement la station de Ntamo depuis l’océan. Mais il se heurte à l’hostilité des populations qui l’empêchent de mener à bien son étude ( 443 ). Il quitte alors la région et repart pour le Congo. Le 10 novembre, Brazza atteint Dambi Mbongo où il est reçu par Stanley qui a installé un poste avancé ( 444 ). Poursuivant sa descente, Brazza atteint Vivi, premier poste de Stanley sur la première cataracte. Il y embarque sur un vapeur qui l’emmène finalement à Libreville le 16 décembre 1880. Il retient de son périple que la route la plus rapide vers le Stanley Pool reste la voie de l’Ogooué, en attendant qu’une voie de chemin de fer soit construite depuis la côte ( 445 ).

       A Libreville une cruelle désillusion attend Brazza : ni les hommes ni le matériel ne sont arrivés. Dépité, il craint l’abandon du poste de Ntamo, mais assumant pleinement ses responsabilités, il décide donc, dès le lendemain de repartir soutenir Noguez et Malamine. Après avoir rassemblé le matériel prochainement nécessaire à Mizon, il part en compagnie du quartier maître Guiral et d’Amiel et rejoint à Lambaréné Michaud qui est descendu pour la troisième fois de Ngheme. Brazza entrepose le matériel dans la factorerie d’Hatton et Cookson, tenue par Jobert, et remonte le fleuve. Puis il installe sur l’île de Ndjolé un camp provisoire construit par les riverains fang et kele, qui doit servir au dépôt des marchandises de Ballay ( 446 ). Il arrive finalement le 8 avril 1881 à Franceville, où il doit se remettre d’une affreuse blessure au pied ( 447 ).


Trois convois inutiles

      

       La première caravane que conduit Michaud vers Lambaréné en juillet 1880 ne compte pas moins de quarante-quatre pirogues montées par sept-cent-soixante-neuf porteurs et pagayeurs du Haut-Ogooué, Kande, Duma, Shébo et Aouangi accompagnés par les principaux chefs shiwa et duma. Ainsi, pour la première fois et conformément aux vœux de Brazza, les populations du haut-fleuve visitent les factoreries du Moyen-Ogooué ( 448 ). Les nécessités matérielles d’un tel convoi favorisent l’économie du fleuve ne serait-ce que pour nourrir l’équipage. Les différentes haltes permettent par ailleurs de commercer avec les villages. Mais les principaux bénéficiaires de cette effervescence sont sans conteste les factoreries, largement sollicitées par la seconde mission Brazza. Comme prévus, les pagayeurs et les porteurs sont payés en bons à échanger contre des marchandises auprès des traitants de Lambaréné. Tout aussi encouragés par la présence permanente des Blancs sur le fleuve depuis les missionnaires de Lambaréné jusqu’à la station de Franceville, les traitants poussent l’implantation de nouvelles factoreries en amont, pour atteindre finalement Booué. La seconde mission Brazza bouleverse l’équilibre traditionnel du fleuve.

       Or, quand Michaud parvient à Lambaréné, ni Ballay, ni Mizon, ni les canots, ni les marchandises ne sont arrivés. Le déplacement est donc totalement vain et très coûteux puisque avant de remonter, Michaud doit patienter plusieurs jours jusqu’au retour du courrier du Gabon. Les jours d’astreinte et d’inactivité se multiplient, L’incompréhension gagne l’équipage. L’autre difficulté est que Michaud se trouve sans aucune marchandise pour payer les hommes. Il est donc contraint d’engager des dettes au nom de Brazza auprès des factoreries pour payer une partie du salaire ( 449 ). Les factoreries se réjouissent de la forte demande qui les autorise à faire grimper les prix. L’équipage est mécontent de n’avoir pas été payé intégralement ( 450 ). Le problème le plus sérieux réside dans le fait que les Enenga et les Galwa ont accordé aux hommes de Michaud des avances considérables pour l’achat d’esclaves. Or, Brazza n’entend pas permettre la reprise de la traite dans l’Ogooué. Shiwa, Kande et Duma ont donc contracté des dettes qu’ils ne pourront pas honorer ( 451 ). Pour comble, fin juillet, la flottille remonte sur Franceville à vide.

       En décembre 1880, Michaud descend pour la seconde fois l’Ogooué avec les mêmes chefs et douze pirogues, toujours en vain. Le même mois, Michaud conduit pour un troisième convoi à Lambaréné. Il y croise Brazza qui remonte vers Franceville. Michaud et les chefs de l’Ogooué s’embarquent à bord du vapeur de la maison Schulze pour le Gabon qu’ils atteignent le 30 décembre 1880. Pendant la dizaine de jours que dure leur visite au Gabon, les chefs reçoivent les encouragements du Commandant du Gabon à s’engager dans la collaboration avec les Français, en vue de développer la station du Haut-Ogooué à l’identique de Libreville ( 452 ).

       A Franceville cependant, les chefs loccaux commencent à perdre patience et s’interrogent quant à leur collaboration avec les Blancs ( 453 ). Vers Booué, les producteurs de caoutchouc attendent que leur production soit achetée par des commerçants dont Brazza avait annoncé l’arrivée mais qui tardent ( 454 ). Quant aux nécessités du transport, Brazza les mobilise des hommes contre leur gré ( 455 ).


Dégradation de la situation

      

       Mettant à profit les avantages que leur confère la mission de Brazza, bien malgré lui, les traitants engagent des actions de force envers les riverains. Pour la plupart, ces traitants sont des laptots sénégalais libérés de leur service dans l’Ogooué et ont choisi de rester au Gabon plutôt que de rentrer chez eux. En gage des avances concédées aux producteurs, ces marchands, au premier rang desquels Boubou Ndiaye, font des prisonniers lesquels redoutent d’être réduits en esclavage ( 456 ). Brazza tente de s’opposer à cette pratique qui génère au plus haut point l’insécurité dans le fleuve, en vain ( 457 ). Le commandant particulier du Gabon manifeste également son inquiétude à sa hiérarchie et dénonce les pratiques violentes des anciens laptots. Commandant en chef de la division navale de l’Atlantique sud, Grivel interdit l’installation des laptots libérés en ordonnant leur rapatriement vers le Sénégal ( 458 ).

       De son côté, Michaud doit régler une affaire où les Fang, en représailles, ont capturé à leur tour un homme de Boubou Ndiaye. Ils promettent de le garder autant de temps que leur camarade a été détenu chez le traitant ( 459 ). Le règlement de cette affaire passe par une démonstration de force de la part de Brazza ( 460 ).

       Cet usage de la force, pourtant parcimonieux chez Brazza, de la force montre combien la situation a évolué depuis son premier voyage sur l’Ogooué. La hausse des prix, les enjeux économiques radicalisent les positions des différents protagonistes, en même temps que les conditions de circulation et d’échanges imposées par la seconde mission, ainsi que son absence de coordination portent les germes d’une dégradation de l’état du fleuve. L’inquiétude est d’autant plus forte que les difficultés s’accumulent : Brazza ne parvient pas à obtenir rapidement la relève de Noguez à Franceville pour y asseoir définitivement la présence française et l’autorité coloniale. Il n’obtient nulle aide de Libreville qui n’a d’ailleurs pas les moyens de l’assister dans une entreprise que beaucoup estime insensée et égocentrique ( 461 ). La station navale craint à juste titre un embrasement dans cette nouvelle région qu’elle domine théoriquement mais qui reste dans la pratique hors d’atteinte de toute répression. D’autant plus qu’autour de Libreville, la situation politique des rivières est également tendue.

       Dans l’Estuaire, la visite régulière des bâtiments de la station permet généralement de régler les conflits ( 462 ). Mais parfois les difficultés matérielles espacent ces visites et les plaignants cherchent à se rendre justice. Par crainte d’une contamination des rivières, le Commandant dépêche alors un navire afin d’obtenir la soumission du village coupable. En cas de refus, le village est brûlé. Ainsi en juillet 1880, Boistet part dans le Remboué soumettre trois villages fang pillards, Diaboura, Afo et Diakoulé, déjà brûlé quatre ans auparavant et reconstruit malgré l’interdiction qui lui en fut faite. Diakoulé est de nouveau brûlé, de même que Diaboura. Seul Afo, s’est soumis. “ Il ne lui a été fait aucun mal ”. Consciente de ses lacunes et de ses conséquences dramatiques, Libreville instaure une tournée mensuelle du Marabout pour recevoir les plaintes des villages et apaiser au plus vite les tensions ( 463 ). Les affaires sont ainsi réglées rapidement. Elles mettent souvent en lumière les pratiques les plus douteuses des agents de commerce, contre lesquels Libreville n’hésite pas à se montrer ferme ( 464 ). La situation s’apaise et aucune affaire sérieuse n’est à déplorer pendant le premier semestre de 1881 ( 465 ).

       La mise en place d’une justice efficace est d’autant plus importante dans l’Estuaire que le nombre de Fang ne cesse de s’accroître. Ils sont 5 000 dans le Remboué ( 466 ), et leurs villages ne sont plus qu’à 8 ou 9 milles de Libreville ( 467 ). Or malgré plusieurs décennies de contacts réguliers, les Fang sont toujours considérés comme des hommes sortant de la forêts ( 468 ). La fréquentation de la mission de Donguila ne parvient pas à libérer la vision des occidentaux du prisme des préjugés anciens ( 469 ). Aussi, bien qu’ils ne craignent pas leur arrivée au Gabon, ils ne voient en eux que l’indispensable main-d’œuvre à la mise en valeur de la colonie ( 470 ). Ils ne sont plus les partenaires privilégiés de l’avenir du Gabon ( 471 ).


Le Niari

      

      Quand Brazza rejoint Franceville en avril 1881, il trouve la station agrandie, confortée et améliorée par les travaux et l’énergie de Noguez qui l’a transformée en relais hospitalier, apte à recevoir les convois vers le Congo, conformément aux projets initiaux. Hangars, jardins et élevages sont réalisés. Sa blessure au pied lui impose un repos total. Déjà contrarié par le sort, Brazza voit Noguez mourir d’un accès “ bilieux ” dans la nuit du 8 au 9 mai 1881. Il s’en trouve encore plus démuni ( 472 ). Après deux mois d’inactivité, Brazza travaille à l’ouverture d’une route entre Franceville et l’Alima, d’une longueur de cent vingt kilomètres et à l’organisation du transport des marchandises. Il fonde un poste à Diélé sur l’Alima.

       L’activité qu’il déploie pour contrer les soucis le détourne des rapports avec Libreville qui reste sans nouvelle de lui depuis janvier 1881 ( 473 ). Elle s’inquiète du sort du poste de N’Tamo et de la représentation de la France sur le Congo. Or le 27 juillet 1881, Stanley, remontant le Congo, atteint N’Tamo qu’il veut soumettre au drapeau belge. Malamine l’en dissuade fermement avec l’appui des populations locales. Stanley traverse le fleuve et s’installe dans le village de Kinshasa où il fonde Léopoldville en décembre 1881 ( 474 ). Avant de quitter la région, Stanley retrouve une certaine influence auprès des chefs locaux en distribuant de maigres cadeaux ( 475 ). Il promet de rétablir sa prééminence sur Ntamo si Brazza n’intervient pas rapidement. Libreville s’inquiète du contrôle du commerce par les Anglais sur toute la côte occidentale de l’Afrique et au Gabon en particulier, et devant les agitations anglaises et portugaises autour du Congo ( 476 ). Elle encourage l’entreprise du Père Carie, préfet apostolique du Congo qui a envoyé en août 1881 l’audacieux R. P. Augouard de Landana, fonder une mission catholique à Ntamo. Il serait alors le résident et représentant officiel de la France ( 477 ). Augouard revient à Landana en septembre et donne enfin des nouvelles de Brazza.

       En juin 1881, Mizon et Ballay débarquent enfin au Gabon ( 478 ). Mais les chaloupes à vapeur sont pour le moment hors d’usage, leur chaudière est défectueuse. Ballay attend des pièces d’Europe pour les réparer. Quant à Mizon, après une mission dans le moyen-Ogooué, il arrive le 27 septembre 1881 à Franceville. Malade, miné par la tournure qu’a pris sa mission, Brazza est occupé à l’aménagement de la route vers l’Alima. Il ne rejoint Mizon que le 19 octobre suivant. Soulagé de la relève de Mizon à la station de Franceville, et considérant sa responsabilité entière dans la fondation de Ntamo, Brazza veut au plus vite ravitailler Malamine à Ntamo. Mizon s’y oppose et refuse de lui confier des marchandises ( 479 ). Il n’entend pas dépasser le cadre strict de sa mission qui l’affecte au commandement de Franceville et au maintien de Ntamo en annexe de la première ( 480 ). Aux inquiétudes, aux souffrances, aux hésitations du Comité s’ajoute l’amertume d’être placé sous l’autorité de Ballay et Mizon ( 481 ). Brazza quitte fin janvier 1882 Franceville avec l’idée de reprendre l’exploration du bassin du Niari à la recherche d’une route directe vers l’Atlantique. Le 17 avril 1882, il atteint la mission catholique française de Landana sur la côte ( 482 ). Il est alors convaincu que la voie la plus sûre pour atteindre N’Tamo est bien la vallée du Niari où il faut construire une voie ferrée. En attendant, l’Ogooué reste la voie qui conduit vers le centre de l’Afrique.

       Brazza rentre en France le 7 juin 1882. Il est accueilli en héros national. Il remet son rapport en août 1882 ( 483 ). Le Parlement ratifie le Traité Makoko le 30 novembre 1882.

      

      


Fermeture de l’Ogooué

      

       A son arrivée à Franceville en octobre 1881, Mizon rapporte des informations inquiétantes de l’Ogooué où la sécurité est sérieusement menacée par des affaires qui risquent de compromettre cinq années d’efforts et de pacification. En attendant que Ballay rassemble le matériel pour Franceville, ses hommes stationnent en novembre-décembre 1881 dans une ancienne factorerie à proximité de Lambaréné. L’inaction les conduit à de nouveaux actes de brigandage, des pillages, des destructions et des menaces de mort contre leurs propres supérieurs. En octobre, Sulima, le traitant sénégalais de la factorerie de Samkita est assassiné par des Cama. Ses magasins sont pillés par des Kele ( 484 ). Consciente de l’intérêt d’y maintenir l’ordre, Libreville envoie Mizon rétablir le calme. Arrivé sur le Marabout le 13 décembre 1881 à Lambaréné, il visite les deux missionnaires catholiques et entend les palabres relatifs à ces actes. Cinq laptots de Ballay sont fait prisonniers ( 485 ).

       Dans le même temps, les agissements des traitants dans l’Okanda ne cessent pas. Excédés, les Shiwa ont fermé la chute de Booué. Les traitants réclament l’aide de la station de Franceville pour forcer le barrage et ouvrir le haut-fleuve. Brazza et Mizon refusent et donnent ordre aux Shiwa de maintenir la fermeture et d’arrêter les pirogues qui s’y risqueraient, et ce jusqu’aux nouvelles instructions du Commandant de Libreville. L’enjeu est d’asseoir la situation de Franceville sans déstabiliser l’équilibre du haut-fleuve ( 486 ).

       L’autre aspect de la mission de Mizon est de remonter l’Ogooué aussi haut que le permet le tirant d’eau du Marabout. Le 19 décembre, il plante le drapeau français sur l’île de Ndjolé à l’emplacement des cases construites par Brazza quelques mois plus tôt et depuis tombées en ruine. De sa remontée, Mizon confirme le rapport de Mottez d’avril 1881. “ Les Fang y affluent pour commercer ” avec les Blancs ( 487 ). Ils s’installent au milieu des Kele dont le nombre diminue et possèdent de grands villages, dont celui de Beloubo, devant Zora Cotcho, qui “ est certainement une des plus grandes agglomérations d’habitants de ce pays. Le village, composé de 3 groupes d’habitations, a plus de 2 kilomètres de longueur ”. D’autres dominent stratégiquement les rives (village sur une butte, près du lac Menguègn, en face de Dolisie). Mizon note surtout qu’après Samkita, les rives appartiennent désormais aux Fang ( 488 ).

      

      


Pratiques peu orthodoxes

      

       Incontestablement l’ouverture du haut-fleuve bénéficie aux maisons de commerce, principalement Hatton et Cookson, Woermann et John Holt, dont l’audace et les moyens, à la hauteur des ambitions, permettent d’augmenter leur chiffre d’affaires en suivant la mission à mesure qu’elle s’avance dans le fleuve. Par l’importance que leur accorde Brazza avec le paiement de ses hommes et les mouvements de pirogues vers Lambaréné, elles réalisent des profits considérables et assoient leur prééminence sur l’économie de la Colonie.

       Dans l’Ogooué, la puissance des factoreries, la cherté des produits et la nouvelle organisation du commerce voulue par Brazza conduisent à un durcissement des conflits entre producteurs et traitants, du fait notamment des intérêts commerciaux et des rivalités entre les maisons. Pour s’attirer leurs bonnes dispositions, les facteurs s’aliènent les populations locales par les pratiques les plus diverses qui vont des cadeaux aux mariages avec les familles de plusieurs chefs de clans ( 489 ). Grâce à ces liens très troubles qui n’évitent pas totalement les “ palabres ”, les maisons n’hésitent pas, afin de conserver le contrôle d’un produit ou conquérir de nouveaux marchés, à manipuler les villages pour qu’ils s’en prennent aux convois et aux villages concurrents. Or depuis plusieurs mois, les représailles prennent une tournure guerrière qui augmente avec l’évolution du potentiel militaire des protagonistes.

       Quelques laptots libérés du service sont à présent traitants au service des maisons de commerce ( 490 ). Les riverains sont troublés par leur présence et les craignent, surtout les Fang qui les affrontent régulièrement. Certains d’entre eux, excellents soldats, entraînés au tir avec des armes puissantes, possèdent des armes de hautes précisions, armes à tir rapide et à répétition de type Winchester et Remington, fournies par les maisons en même temps qu’une quantité de munitions ( 491 ). Leurs pratiques sont brutales et ils méprisent les riverains. Or ces derniers continuent, malgré la démobilisation des laptots, de les assimiler à l’action de la mission. Conscient de la méfiance grandissante des riverains à l’égard des explorateurs, Brazza, Mizon et Ballay demandent à Masson le rapatriement au Sénégal des laptots démobilisés. Masson y semble impuissant ( 492 ).

       Les affaires se multiplient dans l’Ogooué du fait de la désorganisation du commerce par le contrôle strict de la circulation voulu par Brazza. En octobre 1881, les Kande attaquent un convoi de pirogues qui remonte à Franceville pour la mission. Ils pillent les marchandises des pagayeurs duma et s’emparent de leurs pirogues. Les traitants les moins scrupuleux en profitent pour descendre leurs produits vers Lambaréné. Les Kande organisent ensuite un raid chez les Duma pour reprendre les pirogues confisquées par la mission et les vendent aux traitants ( 493 ). La situation est à ce point compromise que Mizon est envoyé dans la région pour rétablir le calme ( 494 ).

       L’apparition de la production de caoutchouc en amont de Booué alimente les tensions dans la région. A l’invitation de Brazza et de ses agents, les villages apprennent à fabriquer des boules et constituent des stocks considérables que les traitants tardent à leur acheter en raison d’un règlement édicté par Brazza qui leur fait défense de dépasser le poste de Booué. En dernier recours, la station est obligée d’escorter les traitants jusqu’aux villages pour qu’ils écoulent enfin la production et, en introduisant des marchandises nouvelles, ramènent le calme ( 495 ).

       La Ngounié n’échappe pas non plus aux tensions. Les Fang qui viennent y commercer doivent affronter les facteurs et leurs traitants dont les pratiques infâmes engendrent les conflits les plus graves ( 496 ).

       De leur côté, les villages ne sont pas en reste. Bien imprudemment, les factoreries accèdent aux exigences des familles qui incluent systématiquement dans les dots les fusils de plus en plus perfectionnés. L’introduction d’armes et de munitions connaît un développement alarmant pour l’autorité coloniale. En 1881 et 1882, près de cent mille fusils sont ainsi introduits au Gabon par les maisons de commerce, et se répandent largement auprès des Fang, Galwa et Enenga qui ont tôt fait d’apprendre à s’en servir efficacement. Les batailles sont donc beaucoup plus meurtrières qu’auparavant.

       Devant la dégradation générale de la situation politique et craignant que toute répression soit plus dommageable que salutaire, en particulier pour le commerce, Masson prévoit d’interdire prochainement l’importation de “ toute munition de guerre, poudre, fusils et accessoires quelconques ” ( 497 ).

       Enfin, quoique contribuant pour une grande part aux évènements récents, les maisons de commerce se plaignent de l’insécurité des rivières. Au comble, elles bravent un arrêté pris par Baudin qui interdit aux traitants de pénétrer au-delà de la zone d’action de la station navale. Schulze déplore ainsi la capture de Bohn, agent de Woermann par un village fang du Haut-Ogooué qui exige une rançon de 12.000 francs pour le libérer. Schulze réclame l’intervention de Libreville. Masson l’en déboute en le renvoyant à ses responsabilités ( 498 ). Arguant de l’irrégularité des visites des bâtiments de la station, qui ne peuvent atteindre le Moyen-Ogooué qu’à l’époque des hautes eaux, les principales maisons de commerce réclament l’implantation d’un poste militaire à proximité de leurs factoreries ( 499 ). A la fin de 1882, Masson part en mission dans l’Ogooué pour installer un poste à la pointe Nord-Est de l’île d’Assingué Ningué ( 500 ).

       Ainsi, les pratiques peu orthodoxes des maisons de commerce et l’incapacité de la station navale favorisent les conditions d’une insécurité jusqu’alors inconnue au Gabon. Son expression la plus flagrante apparaît avec le refus de quelques villages de se soumettre au drapeau français. Fédérés et refusant de dénoncer les villages coupables, ils offrent une certaine forme de résistance à l’autorité. L’affaire d’Akin Moin, chef kele dans le Como, en février 1882, en est la parfaite illustration ( 501 ).

      

      


Inconfort de la station navale

      

       Plus que jamais, la station navale se trouve dans une situation inconfortable. Avec des moyens matériels toujours dérisoires, le commandant du Gabon doit engranger les revenus fiscaux indispensables au budget de la colonie en garantissant la liberté du commerce par la sécurité des rivières. Dans le même temps, il doit refréner l’ardeur des maisons de commerce qui cherchent à s’affranchir de la tutelle de Libreville ( 502 ). Il doit ensuite composer sa politique en fonction des instructions qui lui viennent de Paris, au moment où les rapports qui sont parvenus de Brazza laissent présager d’un avenir florissant pour le Gabon. Libreville doit aussi poursuivre sa politique de cadeaux vis à vis des Fang qui continuent d’arriver dans la région ( 503 ). En cas de répression, elle ne doit pas engager la vie des soldats. Les débarquements sont donc proscrits. Seuls bombardements, incendies de villages, et tirs depuis le bateau sont autorisés dans les cas extrêmes. ( 504 )

       Pour terminer de rassembler les circonstances défavorables à la tranquillité, il se trouve des officiers dans les rivières qui, loin d’apaiser les tensions, laissent libre court à leur ardeur guerrière, faisant naître des rancœurs chez les populations et chez les militaires français. Ainsi, le quartier-maître Léon Guiral, parti de Franceville le 22 mars 1882 pour relever Malamine, dénonce les pratiques autoritaires et incendiaires de Mizon ( 505 ). L’esprit humanitaire est absent chez lui. Son manque de perspicacité inquiète. Guiral en conçoit un fort ressentiment ( 506 ). La rivalité entre officiers finit par éclater au grand jour. Mizon se heurte à Ballay auprès duquel il affiche ses prétentions : il veut les pleins pouvoirs dans l’Ogooué ( 507 ). Contre les projets de Brazza, Mizon ordonne l’évacuation de Brazzaville. Malamine est rapatrié au Sénégal. La mission se poursuit néanmoins, Ballay remonte à Franceville en juillet 1882.

      

       En attendant d’obtenir les vapeurs qui puissent remonter le fleuve quelle que soit la hauteur des eaux, Libreville veut pallier l’irrégularité de ses visites dans le moyen-Ogooué et dépêche en septembre 1882 Tenaille d’Estais, enseigne de vaisseau, Thollon, envoyé du Muséum, Espinassy enseigne de vaisseau auxiliaire et Lota, aide médecin, pour étudier la route la plus rapide depuis l’Estuaire jusqu’à Lambaréné, en remontant le Remboué ( 508 ). Tenaille dispose de douze jours. Un autre aspect de sa mission est de faire des relevés altimétriques afin de compléter les connaissances du terrain et reprendre l’étude avortée du canal Remboué-Ogooué ( 509 ). Le dimanche 17 septembre à 20 heures, la chaloupe à vapeur atteint Donguila ( 510 ). Le 18, elle y embarque le R.P. Bichet puis part pour Chinchoua. Ils remontent le Remboué, passent devant le village fang de Diakoulé et atteint Akondjo point ultime de la navigation, où est aménagé un débarcadère et où Dubarry possède un comptoir tenu par le traitant Cassegrain. Plus loin est la factorerie de Schulze, tenue par Luembé, un chef fang qui promet de les mener jusqu’au clan Ebenvoul, sur l’Ogooué ( 511 ). L’expédition suit un chemin de commerce ponctué de haltes aménagées en cabanes sommaires. Après une révolte de porteurs, Tenaille accepte de faire route vers le lac Azingo qu’ils atteignent le 21 au matin. Ses rives sont tenues par les Fang. Le village de Joromafam sur la rive est tenu par le chef Nguema qui possèderait 80 fusils. Tenaille traverse le lac en pirogue pour rejoindre l’autre rive. Il entreprend ensuite d’atteindre Lambaréné par les chemins plutôt qu’en pirogue. Le 23 septembre, ils arrivent à la mission catholique de Lambaréné, tenue par le R.P. Heintz ( 512 ). Ils repartent en remontant le Rembo Azingo habité par les Galwa et les Jumba. Les Fang n’y ont que des campements et un seul village, Otanda, sur la rive droite. Ils visitent le village de Ndoum sur la rive ouest, le 28, le village des ebingoumba puis arrivent à Akondjo quelques heures plus tard. Ils sont de retour le 29 septembre à Libreville. Ils concluent qu’il faut compter six jours pour aller d’Akondjo à Lambaréné par le lac Azingo puis en pirogue.

       Lota note combien les Fang ont progressé et dominent à présent le pays traversé y compris le lac Azingo, au détriment des Galwa et des Kele ( 513 ). Ils sont en relations régulières avec la mission de Lambaréné qui, à l’exemple de Donguila, tente de les “ civiliser ” ( 514 ). Seuls les rivages de l’Ogooué et des alentours de Lambaréné restent aux mains des Galwa et des Enenga ( 515 ). Mais la situation économique a bien évolué. Les forêts sont épuisées et les villages s’éteignent à mesure que les factoreries se retirent ( 516 ). La seule activité reste la pêche dont le produit important est vendu très loin ( 517 ). L’économie de subsistance permet d’ailleurs d’asseoir la place des Fang dans l’économie traditionnelle du pays autant que leurs relations avec les anciennes populations courtières qui se refusent à tout travail de la terre ( 518 ).

      

      


Masson

      

       Les pratiques des traitants et des maisons de commerce conduisent à des débordements extrêmes qui mettent en cause Galwa, Enenga, Kele et Fang ( 519 ). Excédé, Masson prend une mesure significative destinée à rétablir l’ordre dans les rivières : dès janvier 1883, il interdit le commerce des armes à feu et de toute munition. Les Européens eux-mêmes ne peuvent plus posséder qu’un seul fusil de chasse. La mesure est vertement critiquée par les maisons étrangères, surtout anglaises qui y voient un frein à leurs activités, alors que la France avait signé le 28 juin 1882 avec l’Angleterre une convention garantissant réciproquement les droits égaux à leurs commerçants dans leurs possessions africaines ( 520 ). Car dans le même temps, le gouvernement français autorise, avec l’appui du ministre Ferry, l’envoi de 100 000 vieux fusils à destination des villages. La chambre de commerce de Hambourg présidée par Adolf Woermann dénonce la situation dans un rapport adressé à Bismarck le 6 juillet 1883 et réclame la liberté du commerce des armes et poudre ( 521 ).

       Le climat politique entre les différents acteurs du commerce est à ce point détestable que la mesure est sans effet. Loin de s’atténuer, les tensions s’accentuent partout au Gabon, notamment dans le Komo où les Fang se montrent particulièrement nerveux. Six mois plus tard, Masson exprime au ministre sa volonté de ne plus engager d’expédition dans les rivières et de mettre les traitants face à leurs responsabilités en les invitant à ne plus se rendre dans les rivières sinon qu’à leurs risques et périls ( 522 ).

       Rien n’y fait. Les traitants continuent de sillonner les rivières et stationnent toujours devant les villages grâce à leurs navires pontons. En tout, une quinzaine de pontons parcourent les rivières du Komo. Isolées, ces véritables factoreries flottantes sont des proies faciles pour les riverains. Ils représentent un véritable tourment pour l’autorité qui, incapable d’en assurer la sécurité, demande leur suppression et propose en lieu et place, l’implantation définitive des factoreries sur l’île de Ningué-Ningué où la création d’un poste militaire exercerait une surveillance suffisante ( 523 ). Elle favoriserait en outre l’implantation définitive des villages qui, pour le moment, changent d’emplacement tous les deux ou trois ans, au grand dépit des officiers ( 524 ).

       Le passage mensuel de la citerne devant l’île de Ningué-Ningué ne parvient pas à freiner les ardeurs des villages ( 525 ). Déjà entamée par l’affaire d’Akin Moin quelques mois plus tôt, l’autorité du drapeau français n’est plus crainte. L’agitation prend de l’ampleur. Pour contrer les opérations militaires, les Fang fortifient leurs villages et bloquent l’entrée des rivières en abattant des arbres. En juillet 1883, Masson doit envoyer le Basilic après le pillage d’un cotre français ( 526 ). Un mois plus tard deux autres cotres, toujours français, sont attaqués par des Fang dans le Komo. Les marchandises sont pillées, les équipages sont complètement déshabillés et relâchés en tenue d’Adam. Dans le même temps, quarante pirogues fang attaquent dans le Bokoué la goélette de Schultze, représentant de la maison Woermann et Consul d’Allemagne qui se plaint de l’absence de police. Masson s’empresse de réclamer à son ministre l’autorisation de bombarder les villages coupables ( 527 ). Chaque semaine, les traitants se plaignent d’avoir été attaqués. Fin 1883, les villages de Donguila et Boumba dans le Komo sont reconnus coupables de pillages. Masson décide de les réprimer sévèrement. Envoyé début décembre sur le Basilic, Guibert déploie une férocité rare. Deux chefs sont pendus et douze villageois sont fusillés ( 528 ). Les deux chefs et Boumba et Donguila signent le 11 décembre leur acte de soumission. La brutalité de la répression oblige Cornut Gentille, nouveau commandant, à rendre compte à Paris des difficultés que rencontre la station navale avec ces populations agitées, incontrôlables et “ hautaines ” que sont les Fang ( 529 ).

      

       Enfin, la station navale se préoccupe de la situation sur la côte nord où les factoreries étrangères liés à Elobey et à Glass règnent en maître sur le commerce. Pourtant les populations de San Benito expriment le désir de se mettre sous l’autorité de la France ( 530 ). Au début de novembre 1883, Libreville dépêche le lieutenant de vaisseau Félix pour une mission de huit jours dans la baie de Corisco, au poste de Dambo, au Bénito et à Banoko afin d’exprimer l’influence française contre les ambitions émancipatrices des maisons anglaises et allemandes au moment où les regards se portent vers l’Afrique Equatoriale ( 531 ).

      

      


Mission de l’Ouest Africain

      

       Conquise par l’enthousiasme de Brazza et reconnaissante de la tâche accomplie lors de sa seconde mission, la France renvoie l’explorateur au Gabon en mars 1883 avec la mission de sécuriser les voies vers Brazzaville et fonder de nouvelles stations ( 532 ). Les crédits attribués sont beaucoup plus ambitieux que précédemment ( 533 ). Ils lui permettent de s’entourer de moyens matériel importants. Un vapeur est mis à sa disposition. Il consacre plus de la moitié de son budget à l’achat de marchandises destinées à la traite. Des navires de commerce sont spécialement affrétés pour transporter son matériel. Il élargit considérablement son équipe. Il s’entoure d’un détachement de tirailleurs algériens, de trente tirailleurs sénégalais. Recrutant à la hâte, il compose son état major de cinq militaires et d’une quinzaine d’agents auxiliaires ( 534 ), auxquels s’ajoutent d’autres agents, pour former une équipe d’environ quarante européens ( 535 ). Enfin ses attributions sont élargies. Il accède au grade de lieutenant de vaisseau et est nommé Commissaire du Gouvernement, mandat qui lui confère les pleins pouvoirs.

       Comme à son habitude, Brazza envoie rapidement un premier contingent sur le terrain pour préparer l’arrivée de la mission qu’il achève de compléter en France. Son frère Jacques et Attilio Pecile, naturalistes, arrivent au Gabon le 22 janvier 1883. Rigail de Lastours arrive le 2 février 1883. Le 4 mars ils sont à Lambaréné où Pecile reste, tandis que Lastours et Jacques de Brazza remontent pour Franceville le 8 mars avec quatorze pirogues duma que Mizon vient de ramener du haut fleuve ( 536 ). Decazes part également en avant garde en février 1883 pour le Sénégal où il doit recruter une centaine de laptots. Il est accompagné de Veistroffer, Roche et Meurville ( 537 ). Des Kroumen sont recrutés pour les travaux de manutentions de la mission. Enfin Pierron et Eckmann quittent la France fin février 1883 avec pour mission de préparer, en secret des factoreries, l’installation du poste de Ndjolé ( 538 ).

       Brazza débarque au Gabon le 21 avril avec les agents, les recrues et le matériel. Il se heurte aussitôt à l’hostilité de Masson, commandant de la station, qui n’entend pas mettre à disposition ses moyens matériels et humains, d’ailleurs fort restreints, à son service. Les marchandises sont entreposées sur les quais ouverts aux intempéries ( 539 ), tandis que les hangars de la Marine sont vides ( 540 ). Sans la surveillance nécessaire, elles sont allègrement pillées ( 541 ). Outre l’agacement qu’éprouve la station à devoir servir la mission par ailleurs indépendante de l’autorité de Libreville ( 542 ), l’affaire révèle les craintes de Libreville de voir son autorité disputée auprès des populations locales ( 543 ).

      

      

      

      Figure 55 : Débarcadère de la Station Navale de Libreville (Compiègne, 1874).

      

       Le 30 avril 1883, Brazza part pour Lambaréné avec une quinzaine de ses agents. Il y retrouve Pecile ainsi que des anciens pagayeurs duma, descendus pour le transport du caoutchouc, qui lui réservent le meilleur accueil. Au total, près de trois cents personnes, parmi lesquelles une vingtaine de Blancs, sont réunis pour la mission, attendant depuis quinze ou vingt jours les pirogues de Franceville ( 544 ).

       La chaleur des Duma ne réussit pas à masquer les difficultés du commerce dans le fleuve et les hostilités entre traitants et riverains. Brazza prend alors trois mesures inspirées de la mission précédente, destinées à pacifier le fleuve, préalable indispensable à la réussite de la mission, et à s’assurer son transport par le recrutement des riverains. Trois postes doivent être créés sur le cours inférieur, au Cap Lopez (en janvier 1884 par Dufourcq, délégué du Ministère de l’Instruction Publique), à Lambaréné, et à Ndjolé dont le commandement est confié à un de ses agents, Vittu de Kerraoul, ancien agent commercial au Niger ( 545 ). Ultime point de navigation pour les vapeurs, Ndjolé doit servir de base pour les expéditions vers l’amont. Sa gestion demande une rigueur extrême qui ne peut faillir sans mettre en danger la réussite de la mission. La charge est souvent lourde et ingrate pour des agents mal préparés ( 546 ). La seconde mesure est à la hauteur des moyens colossaux de la troisième mission. Brazza institue un service obligatoire qui lie les riverains pendant plusieurs mois à la mission. Kota, Pinzi, Kande et Duma, puis Fang, sont recrutés dans les villages comme porteurs, pagayeurs et soldats. Ils parcourent le pays de Libreville au Congo et garantissent l’indispensable main-d’œuvre au transport du matériel et des hommes ( 547 ). En contrepartie, les villages reçoivent la protection de la France et les hommes reçoivent un salaire en marchandises à retirer en partie à Ndjolé. L’autre partie est payée dans les postes secondaires, installés au plus près des villages où retournent les hommes libérés de leur service (Pinzi, Achouka, etc. ). En les forçant à descendre l’Ogooué, Brazza s’assure ainsi que les hommes fournissent un transport supplémentaire aux convois qui doivent remonter vers le haut fleuve. Enfin, pour garantir l’efficacité des mesures prises et éviter les troubles entre marchands, Brazza ordonne, le 3 mai 1883, la fermeture du commerce dans l’Ogooué, en amont de Ndjolé. Seules les marchandises de la mission doivent pénétrer dans le haut-fleuve ( 548 ).

      

      

      Figure 56 : Le poste de Lambaréné (Veistroffer).

      

       Les prétentions de l’Association Internationale Africaine l’oblige à se rendre immédiatement à Loango afin d’y établir un poste et affirmer la présence française dans la vallée du Niari-Kouilou. Il confie le poste avancé de Ngotchou à Veistroffer ( 549 ).

       Brazza revient ensuite à Lambaréné, où il retrouve Rigail de Lastours, descendu de Franceville avec cinquante-huit pirogues et huit cents pagayeurs. Remontant aussitôt vers Franceville, Brazza et Lastours visitent Kerraoul à Ndjolé puis fondent un poste à Achouka, Madiville et Booué où ils s’accrochent aux Shiwa ( 550 ). Le 22 juillet 1883, ils parviennent à Franceville où s’organise l’expédition vers le Congo. Au cours de sa remontée, Pecile prend quelques notes sur les pays traversés, notamment la région de Booué où les Fang sont à présent solidement installés. Quoique naturaliste, ses notes sont empruntes d’une légèreté coupable ( 551 ). Pour recruter ses hommes, Brazza doit passer outre le décret de Masson et distribue des fusils rayés aux riverains ( 552 ). Le 13 novembre 1883, la station de Booué est créée. Il reçoit par l’intermédiaire de rapports particuliers des agents envoyés dans le fleuve des informations sur l’occupation fang des rives. L’avancée fang s’y poursuit, poussant jusqu’en pays duma, entre Booué et Madiville ( 553 ).

      

       Plus bas, les premiers signes d’agitation apparaissent. Contre la fermeture du fleuve au-dessus de Ndjolé, les négociants protestent et interpellent Libreville qui doit avouer son impuissance. Brazza est omnipotent. La mesure est d’autant moins comprise que Kerraoul autorise le négociant Galibert, agent de Woermann, à s’établir à Ndjolé et à commercer avec l’amont ( 554 ). Or Galibert n’a ni permis de séjour ni patente. Successeur de Masson en janvier 1884, Cornut-Gentille fait arrêter Galibert et en réfère au Ministre dans une note où il dénonce l’arrogance de la troisième mission Brazza ( 555 ).

       Auprès des riverains, la fermeture provoque des réactions de plus en plus vives. Les Fang, en aval de Ndjolé s’estiment lésés. Ils n’admettent pas d’être interdits de commerce. Ils sont d’autant plus nerveux que, Ndjolé n’étant pas correctement ravitaillé en marchandises pour payer les convois qui y descendent chargés de caoutchouc et d’ivoire, Vittu de Kerraoul, chef de poste, autorise ces derniers à se rendre à Lambaréné pour compléter leur paye ( 556 ). Kerraoul doit également renforcer l’interdiction jusqu’ici quelque peu perméable au commerce local, car les factoreries, s’appuyant sur ces échanges entre villages fang situés de part et d’autre de Ndjolé, multiplient les tentatives de fraudes. Aussi envisagent-ils de bloquer la circulation aux agents de Brazza ( 557 ). En décembre 1883, Michaud, descendu au Gabon, est la cible de coups de fusils tirés par des Fang. Pour réprimer cet acte, Lastours descend de Franceville, en vain ( 558 ). D’autre part, les populations de l’amont sont interdites de descendre après Ndjolé où s’exerce un contrôle féroce. Les contrevenants risquent la confiscation des marchandises et de la pirogue. Tout le commerce passe donc sous le contrôle de la Mission. De surcroît, Brazza n’entend plus s’appuyer sur les factoreries de Lambaréné, aux capitaux étrangers, pour s’approvisionner en marchandises. Il fait désormais appel à la maison française Daumas Béraud implanté dans le bas Congo, qui vend dès 1883 pour 29 000 francs de marchandises importées d’Angleterre ou d’Allemagne ( 559 ).

       Toute l’économie de la région est donc menacée. Pour contourner le passage de Ndjolé, les marchandises sont acheminées par la terre. Elles sont achetées par les Fang dans l’intérieur et revendues aux factoreries implantées en aval. Cette nouvelle organisation provoque l’installation d’une centaine de villages fang en aval de Ndjolé ( 560 ).

      

      


Nzoum

      

       L’événement le plus grave de la période concerne l’attaque de la mission Brazza par le village de Nzoum, très gros village fang situé entre Lambaréné et Ndjolé. Le 17 février 1884, deux pirogues descendant de Ndjolé à Lambaréné les Pères Bichet et Davezac et des laptots de la mission sont attaquées devant Nzoum au prétexte du vol d’un pagne par un équipage duma. Deux pagayeurs duma sont tués, trois autres sont blessés, un laptot est grièvement touché à la cuisse. Davezac est atteint sans gravité par un projectile mort mais sa pirogue ne peut forcer le passage et doit remonter sur Ndjolé où les missionnaires se plaignent aussitôt à Kerraoul. Sans attendre ni en référer à Libreville dont Nzoum dépend, Kerraoul descend avec Dufourcq à Nzoum. Il se fait livrer deux prisonniers, dont un villageois désigné comme le premier coupable, qu’il ramène sans heurt à Ndjolé avant de les envoyer à Libreville. Sur un banc de sable Dufourcq retrouve le corps atrocement mutilé d’un pagayeur duma. Il n’en reste que le tronc. Les membres ont été coupés, la tête tranchée, des lambeaux de chair arrachée. Dufourcq conclut à un festin cannibale. Cornut Gentille est interpellé. Il réclame à son Ministre le droit de sévir avec vigueur rappelant l’effet bénéfique de l’intervention de Guibert dans le Komo quelque temps plus tôt ( 561 ). Mais Paris tarde à lui donner une réponse favorable.

       De son côté, Kerraoul impose la fermeture totale du haut fleuve et arraisonne, parfois avec violence, les pirogues qui tentent de franchir le poste de Ndjolé. Huit Fang meurent ainsi devant Ndjolé à la fin de février. En fait l’intendance de la mission est très difficile à assurer tant le besoin en vivres et en marchandises est immense. La tâche confiée par Brazza s’avère très lourde pour Kerraoul, d’autant qu’il se retrouve, à l’exemple de Fourneau à Booué, seul, sans contact avec Brazza sinon que par l’intermédiaire des convois qui lui apportent quelques nouvelles sur l’évolution de la mission. Qu’il faillisse à ses responsabilités et la mission est compromise. Aussi, appliquant les instructions à la lettre, il se montre d’une intransigeance totale à l’égard des pirogues qui tentent de passer des vivres et des marchandises. Tous les moyens sont bons pour s’en procurer ( 562 ). Les facteurs finissent par se plaindre à Cornut Gentille des pratiques de la mission Brazza qui sont autant d’entraves à leur activité. Elle a envahi le Gabon, pris possession du Cap Lopez et intercepterait et saisirait des marchandises prises à terre ( 563 ). Les rapports se durcissent entre les agents de la mission de l’Ouest Africain qui régit les échanges sur le haut fleuve et l’administration coloniale qui défend le commerce local, seul pourvoyeur de rentrées fiscales. Cornut Gentille se plaint à son tour à son ministre des mesures prises par Brazza et demande à son ministre d’intervenir pour rouvrir le fleuve au commerce ( 564 ).

       Alors que Kerraoul autorise un traitant mpongwe à venir s’installer devant Ndjolé, les Fang de Nzoum réclament réparation pour le sang versé lors de l’intervention de Kerraoul. Ils organisent le 4 mars le siège du poste de Ndjolé. Conscient des limites d’une réponse armée, Kerraoul parlemente. Le siège se termine le 14 mars sans violence. Kerraoul rejette la responsabilité de ce coup d’audace sur Libreville qui, selon lui, n’a pas conduit de répression efficace contre Nzoum, tandis que Cornut-Gentille réclame toujours une plus grande liberté d’action ( 565 ).

       En aval de Ndjolé, les traitants sont également victimes des attaques fang. Les pirogues sont attaquées, les marchandises saisies. Les négociants en profitent pour demander, avec Cornut Gentille la réouverture du haut fleuve, “ seule mesure de pacification sur laquelle il faille compter, en dehors de l’emploi de la force ” ( 566 ).

       En attendant de recevoir l’autorisation de punir le village de Nzoum, Cornut Gentille affronte dans le Komo plusieurs affaires dans lesquelles les Fang d’Akondjo et surtout de Ngata font preuve d’une insolence rare, défiant l’autorité, refusant de livrer les coupables. Il n’hésite pas à employer la force pour tenter de rétablir l’ordre et rassurer les traitants ( 567 ).

       Finalement, le Ministre donne son accord à une intervention militaire contre le village “ rebelle ” de Nzoum. Le 11 juin 1884, Cornut Gentille donne des instructions très libres au lieutenant de vaisseau Félix, pour qu’il mène sans perte dans ses rangs, la répression la plus énergique contre le village ( 568 ).

       La baisse des eaux contraint Félix à lancer son attaque depuis la chaloupe à vapeur le Pygmée escortée de deux pirogues, armées d’une quarantaine de laptots. Le 22 juin, soit trois mois après l’attaque des pirogues, Nzoum est bombardé sans sommations ni pourparlers, mitraillé. La troupe descend ensuite à terre pour incendier le village. Les pertes matérielles sont considérables. Les villageois comptent plusieurs tués. Ils manifestent aussitôt leur soumission au drapeau français. La mission catholique voisine et certaines maisons de commerce françaises et étrangères expriment leur soulagement quant à la soumission de ce village redouté. Quoique heureux d’avoir mené à bien cette action, Cornut Gentille n’en est pas moins circonspect sur l’attitude des factoreries dans cet épisode : le représentant de la maison Hatton et Cookson tente d’empêcher l’intervention française, et malgré les avertissements répétés de Cornut Gentille sur l’imminence de la répression, le traitant de la maison Schultze ne quitte pas Nzoum. De surcroît, il s’offre comme intermédiaire pour rétablir les liens entre Libreville et le village révélant son importance économique ( 569 ).

       L’attitude des factoreries souligne leur position ambiguë voire séditieux vis à vis de la présence française dans l’Ogooué. Pour autant, plus que les précédentes, la troisième mission Brazza, si elle garantit de confortables bénéfices aux factoreries de Lambaréné, constitue bel et bien un obstacle à la libre circulation des marchandises. Pire, Brazza et ses agents, n’hésitent pas à ôter aux facteurs tout moyen de circulation et les enferment dans une fonction de gardiens d’entrepôts ( 570 ).

       La station navale tempête contre Brazza et ses hommes. Cornut Gentille en garde d’autant plus de ressentiment qu’il essuie les critiques acerbes à propos de la répression contre Nzoum dont Dufourcq, délégué de l’Instruction Publique, dénonce l’inefficacité et la brutalité ( 571 ). Dans l’Ogooué, la tension ne retombe pas.

       Le village de Nzoum est reconstruit. A la saison sèche, la baisse des eaux oblige les pirogues à passer près de la rive. Les Fang en profitent pour attaquer les pirogues des traitants. Ils veulent ainsi, bien maladroitement, les obliger à installer des factoreries dans leurs villages ( 572 ). Les convois de la mission essuient des tirs, contraignant le chef de poste de Lambaréné à patrouiller sur le fleuve avec de petites chaloupes à vapeur. Il est, lui aussi, la cible d’attaque. Les Fang n’hésitent donc plus à s’en prendre directement au drapeau français et à ses représentants ( 573 ).

       La répétition et la témérité nouvelles des attaques marquent une étape dans l’histoire des Fang. Certes leur volonté de participer à l’économie du fleuve, en vendant à la mission les produits de cueillette, et les victuailles, explique-t-elle les évènements récents, mais plus encore, les attaques sont l’expression d’une situation dégradée depuis les mesures prises par Brazza pour mener à bien sa mission. Certains villages sont ainsi tentés d’user de la force pour mettre en déroute les convois et récupérer par le pillage quelques marchandises ( 574 ).

      

      


Atakama

      

       Les récents évènements de l’Estuaire et les difficultés de l’Ogooué entament largement la “ patience ” du commandant de la station navale. Après avoir sévèrement réprimé Donguila, Ningué-Ningué et Ngata, Libreville doit faire face à de nouvelles difficultés dans le Komo. Au début de septembre 1884, un traitant mpongwe, agent du français Bidégaray, habitant le village de Dembè dans le Bokoué, enlève une femme du village d’Atakama, dans le haut-Komo. Or, Atakama est considéré comme le village le plus puissant de la région, comptant près de deux mille guerriers. En représailles les villageois pillent une embarcation de Bidégaray et capturent une femme Krewman ( 575 ). Envoyé dans le Komo, le même Félix réussit, à force de palabres et de persuasion, à rétablir le droit en raccompagnant la femme fang à Atakama ; la krewman, s’étant, quant à elle, échappée et réfugiée chez le traitant Demba à Ewole Mekok, cinq ou six milles au-dessus d’Atakama ( 576 ).

       L’agitation grandit quand Ehrmann, négociant français, installe une plantation de palmiers après Donguila. Il se plaint de vols par les hommes de Ndjeko, chef du village de Bolendjo. Son employé est mis en joue par Ndjeko. Ehrmann demande l’intervention du Basilic. Conscient des risques d’embrasement en cas d’expédition punitive, Félix réussit à capturer Ndjeko sans dommage ( 577 ). Peu après, le même Demba, lésé dans un pillage des villageois de Sakouma, se rend justice en tuant trois Fang venus lui vendre des bananes. Puis le négociant portugais Viegas est à son tour pris à partie ( 578 ). Dix-huit pirogues du village de Mboma en aval d’Atakama attaquent son embarcation et pillent son caoutchouc. A son bord Quememba, du village Lembé, est capturé et assassiné ( 579 ).

       Poursuivant son inspection des rivières, Félix reçoit à Ningué-Ningué diverses plaintes. Le village d’Ewole-Mekok a volé 100 francs de marchandises au sous traitant Animbba de la maison Woermann, dont un surf boat aurait été pillé par les gens d’Atakama. Ces derniers auraient en outre pillé les embarcations de la maison Holt, les faits remontant au mois de janvier.

       Alors que la situation semble s’apaiser dans l’Estuaire et dans le Remboué, Félix peste contre les faiblesses de la station et son incapacité à maintenir la tranquillité dans le haut-Komo. Il est exaspéré par l’attitude des traitants qui n’hésitent pas, malgré les recommandations du gouvernement, à dépasser Ningué-Ningué et par les villages fang dont l’audace et l’insolence grandit et pour qui le règlement des affaires par la justice de Libreville n’empêche pas les représailles.

       Aussi, déçu de l’échec de la politique “ diplomatique ” menée lors de l’affaire précédente, Félix décide-t-il de châtier le village d’Atakama qu’il tient pour responsable des récents désordres, véritables défis à l’autorité de Libreville. Le 22 octobre 1884, il poste le Basilic devant le village et demande la restitution des marchandises. L’attente dure un jour et demi. Comprenant les intentions de Félix, les villageois prétendent se méfier de celui qui a pendu les chefs de Donguila un an plus tôt et refusent de se soumettre aux ordres. Ils coupent alors des arbres et les jettent à l’eau pour qu’ils barrent la route du Basilic. Mais Félix réussit faire à cesser la tactique en menaçant d’exécuter un otage qu’il a pris la veille au soir. Après une dernière sommation, Félix fait lever l’ancre pour simuler une retraite. Observant la manœuvre, les villageois sont intrigués et sortent des maisons. Félix déclenche alors le feu à volonté sur les habitants qui se cachent dans l’épaisseur des rives et ripostent à la mitraille ( 580 ). Au bout de vingt minutes, Félix dégage le Basilic et repart pour l’Estuaire. Pendant une demi-heure, le feu continue d’arroser les rives traversées ( 581 ).

       L’année 1884 est donc marquée par la répression brutale et sanglante exercée contre deux villages fang, Nzoum et Atakama, symboles d’une situation économique et politique bouleversée par les trois missions de Brazza. La colonie en vient même, par la voie de Largent qui livre un rapport au Ministre, à s’interroger sur les bienfaits d’une politique incitative auprès de ces Fang si turbulents et à présent si dangereux ( 582 ). Mais il est trop tard. L’attrait du commerce reste encore trop fort pour stopper les groupes de l’intérieur et les empêcher de bousculer les villages qui les séparent des factoreries, de la côte nord, de l’Estuaire ou de l’Ogooué.

      

      


Fin de mission

      

      A la fin 1884, la plupart des postes sont créés sur l’Ogooué et le Congo. La première partie de la mission de l’Ouest Africain est donc accomplie. Brazza veut maintenant ouvrir le Haut-Congo vers l’Oubangui. Il lui faut des hommes et du matériel pour explorer ces régions nouvelles. Lastours amène d’abord cinquante Duma ou Kande dans le Congo. Le 19 mars 1885, cent cinquante porteurs loango quittent Ndjolé et longent l’Ogooué sous la conduite de Veistroffer pour atteindre Franceville, devancés par Brazza qui veut ouvrir un sentier sur la rive. Brazza signe avec les chefs pinzi le 3 avril et kande le 15 un traité où ils s’engagent à fournir à la mission des hommes valides astreints à cinq voyages par an ( 583 ). A Madiville, Lastours met sur pied à partir de mai une expédition qui doit gagner le nord et les rives de la Bénoué ( 584 ). Dans le même temps, Decazes reconnaît la Sangha, le Mossaka et l’Oubangui Nkundja où il fonde des postes. Rhins et Dufourcq complètent les travaux sur l’Ogooué où sont implantés huit stations ou postes. Le fleuve est parcouru par un ballet incessant de convois remontant ou descendant, obligeant principalement les postes de Ndjolé et Booué, respectivement tenus par Vittu de Kerraoul et Fourneau, à organiser les vivres, ravitaillements, paies, etc. pour assurer la réussite de la mission. Malheureusement, le bilan humain est cruel. L’épuisement gagne les hommes. Rien que pour l’année 1885, beaucoup d’agents succombent aux fièvres : Taburet et Desseaux à la côte, puis Lastours à Madiville, Malamine, Beauguillaume, Camuset, Chevin. De très nombreux convois se perdent dans les rapides, multipliant les noyades. Les pertes matérielles sont très importantes.

       Pendant ce temps, en Métropole, le 5 février 1885 la France signe avec l’Association Internationale Africaine une convention, résultat de la Conférence de Berlin, qui confirme ses possessions sur la rive droite du Congo ( 585 ). La Mission de l’Ouest Africain est donc terminée. Le gouvernement désengage le ministère de l’Instruction Publique de la mission et en confie la suite au ministère de la Marine. Officiellement, Brazza, les chefs de postes et ses agents sont démobilisés. Mais, daté de mars, l’ordre est long à parvenir au Gabon.

       En attendant, dans l’Estuaire, la situation n’est plus aussi tendue qu’auparavant. Quelques affaires surgissent, vite rétablies. Plus que le souvenir des répressions passées, le traitement “ amiable ” des affaires semble garantir une relative tranquillité ( 586 ). Dans l’Ogooué, quelques heurts se produisent ponctuellement, là aussi sans grandes conséquences. A partir de Ndjolé, les agents de Brazza, qui font encore autorité, ont pour instructions de tempérer leurs ardeurs répressives ( 587 ). La tension retombe en quelques mois, depuis que les Fang sont recrutés comme porteurs vers le Congo. Envoyés loin de leur village, leurs familles les considèrent comme otages de la Mission et n’osent entreprendre des actions d’envergure. Le calme revient enfin quand l’interdiction de circulation au-delà de Ndjolé est partiellement levée, sous réserve d’abord, d’autorisation du chef de poste. Puis en avril 1885, un décret permet aux riverains de descendre leurs produits en aval de Ndjolé. Par une circulaire du 19 avril 1885, Dufourcq rétablit la circulation jusqu’à Booué inclusivement où Fourneau s’inquiète du climat de tension qui règne ( 588 ). Le 2 juillet 1885, Pradier remplace Cornut Gentille au commandement du Gabon. Le 28 septembre 1885, il signe un arrêté qui rétablit le système du commerce d’avances dans l’Ogooué et les traitants. Ces derniers envisagent déjà l’installation de comptoirs jusqu’à Booué.

       Coupé du monde et de ses propres agents, Brazza se trouve à Diélé, au Congo, au début de juillet 1885 quand il apprend la fin de la Mission. Après une brève visite de l’Oubangui, il rentre par l’Alima et atteint Libreville le 18 octobre 1885. Le 19, inquiet des difficultés que provoquent la réouverture du commerce, il confie à Veistroffer le commandement de la région du haut-Ogooué avec résidence à Booué ( 589 ). Il remet ensuite ses pouvoirs à Pradier. Il rentre en France en novembre 1885. Malgré le ressentiment qu’il nourrit à l’égard des décisions prises en Métropole, notamment, il reste enthousiaste sur l’avenir de la colonie ( 590 ). Il n’en reste pas moins critique sur les positions prises en faveur des traitants dans l’Ogooué, qui risquent d’anéantir dix ans d’une politique de diplomatie, de patience et de fermeté à l’égard des riverains pour leur donner la liberté de commercer en sécurité sur le fleuve ( 591 ). Enfin, les difficultés de transport par l’Ogooué le dissuadent définitivement d’en faire la voie de pénétration vers le Congo.

      

       La fin de la Mission de l’Ouest Africain marque le terme d’une période révolue pour la colonie du Gabon. Les mesures prises entre 1880 et 1885, organisation d’un service obligatoire, création de postes sur les rivières, circulations sur l’Ogooué, posent les cadres d’une administration moderne des vastes territoires courant de l’Atlantique à l’Oubangui qu’il s’agit d’étendre encore. L’intermède du commandement de Pradier ne peut inverser le cours nouveau. Pour les populations gabonaises, quelles que soient les orientations politiques prises par les responsables du Gabon ou du Gabon-Congo, l’intérêt du commerce prévaut. Alliées, rivales ou instruments des négociants et des maisons de commerce, les relations que leur impose Brazza ne parviennent pas à effacer plusieurs siècles de rapports traditionnels.

       Pour les Fang, la mise en place pendant cinq ans d’une nouvelle organisation de l’Ogooué, ne ralentit pas le processus d’approche des rives déjà observé depuis Marche et Compiègne. Les grands axes de progression débouchant sur les principaux points d’échanges : Lambaréné, Ndjolé, Booué se confirment, poursuivant vers le sud, la Ngounié et le Fernan Vaz. Dans l’Estuaire, la situation évolue très peu, si ce n’est la multiplication des conflits entre Fang de clans différents qui rajoutent à l’insécurité habituelle. La progression ne s’y mesure pas en territoire conquis sur les populations locales ; depuis longtemps, les villages fang occupent, hormis quelques terres mpongwe, l’ensemble du bassin de l’Estuaire, du Remboué jusqu’au lac Azingo et de l’Ikoy jusqu’au Bokoué. En revanche, le mouvement migratoire y est continu, alourdissant la domination fang.

       Le mouvement le plus remarquable est celui qui conduit à présent au Nord les Fang à se rapprocher du littoral où ils disputent les points de commerce aux riverains.

      

      

      


Vers le Nord 1886 - 1891

      

      

       Les dernières mesures prises par Pradier et Dufourq pour rétablir la liberté de circulation dans le fleuve ne parviennent pas à arrêter le mouvement que le commerce prend depuis trois ans et que Brazza, loin de le vouloir, a contribué à intensifier en supprimant les traitants, en instituant le service obligatoire et le paiement aux factoreries de Lambaréné.

       Les chefs de postes achètent l’ivoire, l’ébène et surtout le caoutchouc directement aux villages, remplaçant ainsi les traitants mais supprimant du même coup les intermédiaires, fondement même du commerce dans le fleuve. De nombreux villages perdent ainsi une activité très lucrative. Le service obligatoire déstabilise l’équilibre social et politique du fleuve. Les hommes qui partent pour de longs mois dégarnissent les villages de leur défense tandis que certaines populations trouvent un intérêt matériel et politique à participer aux convois vers le Congo. Enfin, le système de paiement retarde la réception des marchandises reçues en salaires et reste subordonné à la navigation sur le fleuve, souvent difficile en saison sèche. La redistribution des marchandises dans les villages s’en ressent.

       A cette situation difficile s’ajoute le départ de Brazza à la fin de 1885, qui démoralise les agents. La plupart d’entre eux, en poste dans l’Ogooué et le Congo veulent à leur tour être rapatriés. L’épuisement, les maladies, l’ennui ont raison de l’enthousiasme primordial. Installé à Booué le 25 février 1886, Veistroffer constate que les convois sont nettement ralentis. L’activité du fleuve semble suspendue pendant l’absence de Brazza ( 592 ).

       Obstacle au commerce traditionnel, l’organisation voulue par Brazza détourne les échanges vers la côte Nord, depuis l’estuaire du Mouni et les ports francs des îles Elobey et Corisco jusqu’aux comptoirs au nord du Ntem. Ils remettent donc en service des anciens chemins, que Brazza connaît pour les avoir fréquentés lors de sa première mission, qui traversent le pays fang pour déboucher au nord de la Mondah ( 593 ). Libreville est soucieuse de contrôler ce commerce qu’elle qualifie de contrebande à laquelle participe activement les Fang de l’arrière-pays ( 594 ). L’Espagne est historiquement souveraine de la côte nord mais son influence faiblit depuis 1875, quand elle décide de retirer sa garnison des îles Elobey et Corisco, laissant sans garde les factoreries. Aussi, profitant d’un statu quo Libreville a-t-elle installé depuis 1880 plusieurs postes douaniers, à Dambo dans l’estuaire du Mouni, à Benito sur l’embouchure du Woleu, à Campo à l’embouchure du Ntem et dernièrement à Bata ( 595 ). En réponse, l’Espagne envoie les expéditions d’Iradier - Ossorio - Montes de Oca (1884-1886) dans le Mouni, qui rappellent son influence auprès des chefs locaux, en particulier le Mitemboni, et freine les prétentions d’annexion de la France.

      

      


Influence allemande

      

       En plus des possessions espagnoles d’Elobey et Corisco, Libreville s’inquiète de la présence allemande au Cameroun. Remontant aux premières années du commerce dans le Golfe de Guinée, elle augmente en 1866 quand Thormahlen, agent de la maison hambourgeoise Woermann, bien connue au Gabon, fonde une maison de commerce à Douala. Les Anglais y sont actifs depuis 1840 pour le commerce de l’ivoire et par l’activité missionnaire (1845). Deux ans plus tard Woermann commence les premières récoltes d’huile de palme, suivi en 1869 par John Holt qui installe une factorerie à Bimbia, au pied du Mont Cameroun. Comme au Gabon, l’importance du commerce crée des conflits entre les intermédiaires et poussent les chefs de la côte à réclamer à plusieurs reprises l’aide de l’Angleterre pour mettre fin à leurs rivalités (7 août 1879, 6 novembre 1881 ; puis 23 avril 1883). Mais le gouvernement anglais retarde la réponse (1er mars 1882). De dépit, les chefs locaux se tournent vers les Allemands et le 20 janvier 1883, Woermann signe un premier accord avec les Akwa de Douala. Entre temps, brusquement gagné par les ambitions coloniales, le chancelier allemand Bismarck dépêche le 19 mai 1884 Gustav Nachtigal, explorateur du Sahara et du Soudan dans les années 1870, dans le Golfe de Guinée pour signer, en qualité de Commissaire Impérial pour l’Afrique Occidentale, des traités avec des chefs locaux. Le 5 juillet 1884, Nachtigal prend ainsi possession, au nom de l’Allemagne, du Togo. L’annonce de son arrivée au Cameroun précipite les Anglais, basés à Fernando Poo, à proposer en toute hâte un traité aux chefs douala. Devant leur refus, les Anglais vexés menacent d’incendier les villages. Les Douala sollicitent à nouveau la protection des allemands et signent le 11 juillet avec Woermann un traité dans lequel ils renoncent à leurs droits de souveraineté, de législation et d’administration. Le soir même, Nachtigal accoste dans le Wouri. Le 12 juillet 1884, les Douala se rallient aux Allemands et signent un nouvel accord. Le 13, Woermann rétrocède ses droits au Cameroun à l’Empire et le 14 juillet, Nachtigal prend officiellement possession du Cameroun (Douala) au nom de l’Allemagne. Quelques jours plus tard, les chefs de Bimbia, au pied du Mont Cameroun (21 juillet), Malimba, à l’embouchure de la Sanaga (22 juillet), de Petit Batanga, à l’embouchure du Nyong (23 juillet) et Kribi, 24 juillet, signent à leur tour un traité avec Nachtigal. Plus bas, malgré l’influence française, Nachtigal signe des traités analogues à Bata le 27 juillet, Campo le 30 juillet, Benito le 2 août, Awouni le 6 août et Bapouko le 7 août. Le 10 août, Nachtigal rend visite à Cornut Gentille à Libreville. Fin août, Nachtigal se ravise et enlève le drapeau allemand de la côte au sud du Woleu. Enfin, le 15 octobre 1884, par une note officielle, le dernier poste au sud des possessions allemandes au Cameroun remonte à Kribi. La Conférence de Berlin entérine la frontière franco-allemande mais laisse le champ ouvert aux possessions dans l’intérieur.

       L’Espagne s’inquiète à son tour de la présence des Allemands car ces derniers affichent aussitôt des prétentions sur l’intérieur du pays. Résolument hostiles à ce voisinage, les commandants du Gabon arguent des traités passés avec les riverains et du désir qu’ils expriment de se ranger sous l’autorité française pour réclamer le règlement rapide et définitif avec l’Espagne et asseoir leurs postes sur la côte. Brazza suggère même que l’enclave espagnole sise en face d’Elobey soit déplacée au nord, créant ainsi une zone tampon contre les prétentions allemandes ( 596 ).

      

       L’inquiétude française est d’autant plus fondée que le commerce au Cameroun est prospère. Autrefois basé sur l’île de Fernando Poo (Malabo), il bénéficie depuis quelque temps de l’aménagement au sud de Kribi, d’un port, à Grand Batanga, à une soixantaine de kilomètres à peine au nord de Campo. Il est tenu par les maisons anglaises et allemandes dont la plupart sont déjà implantées au Gabon. Pour comble, des essais de plantations à partir de 1884 de cacaoyers, caféiers et plants de tabac au pied du Mont Cameroun donnent des résultats encourageants ( 597 ). Pour preuve, en juillet 1885, les maisons Woermann et Jantzen-Thormälen créent la Kamerun Land und Plantagen Gesellschaft. L’agriculture sous l’Equateur n’est donc pas un vain mot.

       Par l’attrait du commerce pour les îles espagnoles et la présence allemande au Cameroun, la vitalité économique de la côte nord risque de compromettre le commerce au Gabon. En détournant les produits exploités sur son sol, elle priverait Libreville des taxes à l’exportation tout en épuisant ses forêts. A l’heure où la Mission de l’Ouest Africain laisse en chantier les structures économiques, sociales et administratives du Gabon, où la rivalité avec l’Association Internationale Africaine détourne l’attention vers le sud et les rives du Congo, les officiers de la station de Libreville ouvre une campagne d’exploration vers le Nord.

      

       Dans le même temps, les récentes découvertes dans le bassin du Congo et la médiocrité de l’accès par l’Ogooué encourage Mizon à rechercher une voie d’accès au Nord ( 598 ). Selon les informations qu’il tient des riverains du haut-Ogooué, au nord de Booué coule une grande rivière appelée Liba. Sa reconnaissance est capitale car la Liba écoule l’ivoire et le caoutchouc vers l’Atlantique via le bassin du Woleu et vers l’Ogooué via l’Ivindo et Booué. Mizon suppose que la Liba est un affluent de cette mer intérieure que mentionnent les premiers rapports d’expédition, ou un affluent du Congo ( 599 ). Elle ouvrirait vers l’intérieur de l’Afrique difficilement accessible par le Congo et offrirait à la France un atout dans la course expansionniste contre l’Allemagne ( 600 ). Au début de 1885, Mizon envoie Guiral, son second, à Benito avec pour mission de remonter le San Benito (actuel Woleu) et reconnaître la Liba. Guiral est arrêté au village de Balaniguy de Njela, à près de 140 kilomètres de la côte. Il apprend l’existence, après Njela, du lac Ediba. A une journée de marche de Njela, se trouvent les premiers villages fang avec lesquels les Balaniguy sont entrés récemment en guerre. Il renonce à poursuivre son exploration et fait demi-tour en juillet ( 601 ). Puis c’est au tour de Froment de constituer une expédition pour tenter d’explorer le nord ( 602 ).

       Afin de marquer les limites de leur expansion respective dans la région, la France et l’Allemagne signent un Protocole le 24 décembre 1885 dans lequel elles fixent le Ntem (Campo) comme frontière de leurs possessions, renoncent à leur souveraineté sur l’autre rive et s’engagent à ne pas y mener d’action politique ( 603 ). La frontière court jusqu’au 15° est de Greenwich, au-delà duquel rien n’est arrêté. La course à l’occupation reprend donc aussitôt en direction du bassin nord du Congo ( 604 ). L’Espagne manifeste son mécontentement contre ce protocole qui nie sa souveraineté sur le Mouni et les terres qu’il baigne. Le 22 mars 1886 la France et l’Espagne se retrouvent pour une conférence à Paris. Au nom du Traité de Pardo et des traités signés avec les chefs locaux, et en réaction aux entreprises allemande et française, l’Espagne revendique la côte de Campo au Cap Santa Clara et l’intérieur du pays jusqu’au 17° est de Greenwich. La France, niant les droits de territorialité du Traité de Pardo, ne se résout qu’à abandonner ses prétentions sur Corisco et les terres autour du Cap Saint Jean. Un incident sérieux éclate le 30 juillet 1886 quand le Gouverneur d’Elobey en visite dans le Mouni fait amener avec force et violence le drapeau français qui flotte sur la factorerie de la maison Sajoux installée à Boutika dans le Mouni ( 605 ). Le drapeau est finalement rétabli malgré les protestations du gouverneur de Fernando Poo. Pradier puis Ballay préconisent l’échange avec l’Espagne des territoires français au nord du Cap Saint Jean contre les îles Corisco, Elobey et le Mouni ( 606 ).

      

      


Transition

      

       Au Gabon, plusieurs mois sont nécessaires pour mettre en place la nouvelle administration qui doit gérer un territoire nettement agrandi depuis la dernière mission de Brazza. Le décret du 27 avril 1886 nomme Brazza Commissaire du Gouvernement du Congo français, placé cette fois sous la tutelle du ministère de la Marine, contrairement au souhait de l’explorateur. Il doit organiser dans une même unité l’ensemble des territoires conquis ( 607 ). Chavannes et Ballay le secondent. Le premier est nommé Délégué du Commissaire du Gouvernement au Congo. Brazza perd ainsi son fidèle secrétaire qu’il remplace aussitôt par le jeune Paul Crampel, attaché au Ministère de l’Instruction Publique. Ballay est nommé Lieutenant-Gouverneur du Gabon (décret des 27 avril et 29 juin 1886). Il prend ses fonctions, succédant à Pradier, en octobre 1886.

      

      

      Figure 57 : Paul Crampel (Alis, 1888, p. 336).

       L’arrivée de Ballay marque la fin de plusieurs mois de difficultés pour la station navale ( 608 ). La politique à l’égard des Fang change sensiblement. Malgré la querelle qui l’oppose à Brazza, Ballay travaille dans l’optique de Brazza qui “ considère l’ouest africain et le bassin du Congo comme un pays dont l’avenir dépend du commerce et de la culture des indigènes, non de la colonisation par l’émigration ” ( 609 ). Ballay cherche l’intelligence avec les populations locales et comprend le désir des Fang de commercer avec les Blancs. Maladroitement ils tentent de forcer les négociants à implanter une factorerie sur leur village en menaçant les traitants, parfois en les enlevant. Ballay reste avant tout soucieux de faire respecter le drapeau national et la liberté de circulation dans les rivières ( 610 ). Parfois, il doit affronter certains chefs fang dont l’arrogance, qui outrepasse le raisonnable, est le signe d’une disposition hostile à l’autorité ( 611 ). Mais, conscient des pratiques des traitants, Ballay ramène les évènements à leur juste valeur et se garde de toute expédition punitive. Sa politique sage et clairvoyante permet de ramener pour plusieurs mois le calme dans l’Estuaire, que quelques affaires sans conséquence viennent troubler ( 612 ).

       En revanche dans l’Ogooué, la réouverture du commerce depuis un an ne rétablit pas la tranquillité du fleuve. Les antagonismes traditionnels couvent et sont souvent la cause d’affrontements plus sérieux. D’autres affrontements résultent de l’hostilité de certains riverains à l’installation des Blancs près de leurs villages. En avril 1886, les Wanji se heurtent aux missionnaires de Madiville dont l’activité outrepasse leur tâche d’évangélisation en débordant sur les recrutements et l’immixtion dans les affaires locales. Arrêté et mis aux fers, Bamba, le chef des Wanji est abattu alors qu’il tente de s’enfuir. La crise bloque le recrutement des pagayeurs. Fourneau se résout à une expédition punitive. Le village est brûlé, de nombreux villageois sont tués. Quant à l’expédition, elle est attaquée, laissant un mort et trois blessés. ( 613 ).

       Plus bas, le retour des traitants s’oppose aux Kota et Pinzi. Alors qu’il campe de nuit sur une île proche du village kota de Djambala, dans les rapides de Kondo-Kondo, à une journée de pirogue en amont de Ndjolé, la troupe que conduit Fourneau est attaquée par les riverains. Un soldat a le pied arraché par un tir. Fourneau apprend que les Kota sont victimes de Justin, traitant gabonais, qui se dit l’homme du commandant de Lambaréné et profite de ses “ relations ” pour voler les courtiers kota. Ces derniers sont donc hostiles à la présence française qu’ils croient alliés des traitants ( 614 ).

       Quant aux Fang, ils continuent leur descente vers Lambaréné, la Ngounié et le Fernan Vaz où les pères Bichet et Buléon fonde la mission Sainte Anne à Odimba. Ils installent des cases en bambou que remplace un an plus tard deux maisons en préfabriqués conçue par Eiffel (23 juillet 1888). Plus haut, les Fang deviennent les intermédiaires indispensables du commerce en contrôlant la région stratégique de Ndjolé où certains villages se distinguent par l’activisme de leur chef. Ainsi, apparaît pour la première fois vers 1886 le nom d’Emane Tole, chef du village de Nseghe en amont de Ndjolé. A l’origine, semble-t-il, un accident de chasse dégénère en conflit mortel entre les villageois et les Kota du village de Djambala déjà connu. Le chef de poste de Ndjolé se décide à intervenir pour rétablir l’ordre et incendie le village de Nseghe ( 615 ). Loin de retomber, l’agitation gonfle au point d’obliger les agents du Congo Français à une seconde intervention que mène Nicolas sur le Basilic entre le 2 février et le 2 mars 1887 ( 616 ). Un mois plus tard le poste de Ndjolé est de nouveau le centre d’une tension extrême. Labastic, commandant de Lambaréné reçoit au début d’avril des lettres alarmantes de Ndjolé qui font état “ d’actes d’une audace inouïe de la part des Pahouins ” et le prient d’envoyer en urgence une canonnière sur place. La sécurité des agents et des traitants y est directement menacée. Labastic engage une expédition mal préparée. Une descente à terre est improvisée contre un village fang de la rive droite. Decaux, agent du Congo détaché en mission spéciale, reçoit une balle qui lui fracasse la mâchoire. La troupe repart sans parvenir à soumettre le village. Brazza qui remonte à cette période sur Ndjolé se déplace et parvient à régler le palabre et ramener le village à des dispositions favorables ( 617 ).

       Sur la côte Nord, la situation est d’une gravité jamais atteinte. En avril 1887, trois Fang enrôlés comme tirailleurs gabonais au poste de Campo assassinent leur chef, le caporal d’infanterie de Marine Fonteneau ( 618 ). Les meurtriers sont mis aux arrêts et traduits devant un conseil de guerre ( 619 ). Par ailleurs, la présence de nombreuses succursales que les maisons de commerce d’Elobey ont établies dans tous les affluents du Mouni augmente chaque jour l’importance commerciale de la côte nord. Elle provoque l’arrivée massive de Fang qui y vendent par l’intermédiaire de leurs nombreux traitants une grande quantité de marchandises ( 620 ). Ils bousculent les villages en place. Ballay craint pour la sécurité des factoreries. Dans son rapport mensuel du 18 juin 1887, il demande à Paris le renforcement du poste de Bata en y stationnant une compagnie complète de tirailleurs pour surveiller toute la côte ( 621 ). Les premiers villages s’installent également à présent à proximité de Campo où les chefs locaux manifestent leur inquiétude auprès de Mouzin, commandant le poste de Bata. Il se déplace à Campo à la mi-août pour rassurer ces chefs sur leur autorité politique en même temps qu’il les engage à composer avec les nouveaux venus. Au terme d’un palabre, il obtient la réconciliation entre “ les envahis et les envahisseurs… par une distribution d’étoffe et d’eau de vie ” ( 622 ).

      

      

      

      


Retour de Brazza

      

       Brazza est de retour au Gabon en mars 1887. Il entreprend aussitôt de parcourir la colonie pour mettre en place la nouvelle administration et prévoir l’organisation des missions vers le nord du Congo et l’Oubangui. Personnalité complexe, au caractère indépendant, Brazza ne fait plus l’unanimité des années précédentes. Critiqué pour ses absences et ses instructions évasives qui laissent ses agents dans le désarroi, il voit s’éloigner ses collaborateurs de la première heure, dont Ballay, le plus proche ( 623 ).

       Auprès des populations locales, il dispose d’une notoriété encore très favorable dont il use rapidement en renouant avec une politique de dialogue et de patience pour ramener à de meilleures dispositions les riverains de l’Ogooué et y attirer à nouveau les villages fang. Partout en effet, plusieurs mois d’absence ont ébranlé l’entreprise menée depuis 1878. L’incurie de ses agents en est grandement responsable ( 624 ). Il faut lui ajouter les décisions contraires à ses projets prises à l’issue de sa mission. Ainsi, constate-t-il que l’organisation des convois vers le Congo, qu’il avait si difficilement mis en œuvre du fait des populations réfractaires, est minée par une politique négligente envers les Fang, les Saké et les Kota, qui n’ont “ été ni traitées avec une attention spéciale, ni suffisamment récompensés […] même maltraitées corporellement ” ( 625 ). Au lieu donc de disposer d’auxiliaires dévoués, Brazza doit se résoudre à employer les hommes comme pagayeurs ou commerçants. Il apprend également que les Fang récemment installés sur le fleuve sont victimes des Duma, qui doivent leur puissance à la présence française, et des convois des Européens et des Sénégalais. De dépit, certains villages sont retournés dans la forêt se mettre à l’abri de la mission. Plus haut encore, le pays teke est en effervescence ( 626 ). D’une manière générale, l’encouragement des populations riveraines à participer à l’économie du fleuve n’a pas suivi son départ prématuré, l’économie du caoutchouc est tombée très bas ( 627 ).

       Mais Brazza est un homme de ressources. Ses projets sont à la mesure de son énergie. Il ramène dans ses bagages des graines de cacao qu’il confie au jardin d’essai de Libreville. Accompagné de Crampel, il remet au pas les chefs de postes de l’Ogooué, rappelant leur mission d’autorité et d’organisation des convois ( 628 ). Il rétablit l’organisation de la paie des riverains qui participent aux convois, appliquant ainsi les premières mesures du projet qu’il défend depuis longtemps : “ L’armement de chaque convoi étant engagé pour plusieurs voyages aller et retour, un des pagayeurs reste à la station terme où on lui délivre une quantité de marchandises représentant la solde de tous ses compagnons. Avec ces marchandises il achète des produits du pays qu’il garde et partage entre l’armement après travail accompli. Les pagayeurs descendent alors et vendent eux-mêmes ces produits aux factoreries du bas fleuve ” ( 629 ). Pour Brazza, l’avantage de ce système de paie est triple. D’abord les pirogues disponibles sont exploitées au mieux, elles ne redescendent plus à vide. Ensuite les riverains s’offrent comme pagayeurs, notamment les Fang du bas-fleuve qui, autrefois réticents par crainte superstitieuse des rapides, se proposent en nombre si important que Brazza ne peut satisfaire toutes les demandes. Enfin, les traitants disparaissent et leur influence s’efface pour laisser place à un commerce direct entre les producteurs et les factoreries. Plein d’espoir dans la disparition du commerce d’avances au Gabon, Brazza n’attend plus que les pouvoirs pour réorganiser le système douanier et favoriser les maisons françaises ( 630 ). Il poursuit son œuvre réformatrice en signant le 5 juin 1887, un arrêté qui règle l’organisation du service des “ auxiliaires indigènes ” et assure la mise à disposition totale des auxiliaires pour le service du Congo ( 631 ). Il crée le service de tirailleurs gabonais ( 632 ).

       Il rétablit la confiance auprès des villages fang de l’Ogooué qui ont récemment participé au recrutement et dont les hommes ont été maltraités. Il convainc les chefs de confier leurs enfants pour les envoyer dans les missions. Il signe un nouvel arrêté le 5 septembre 1887 qui interdit la pratique de prendre en otage des femmes en garantie des dettes contractées ( 633 ). Le calme revient alors dans l’Ogooué. Brazza et Crampel remontent ensuite à Booué avant de partir en août pour le pays teke secoué de guerres fratricides et où les convois sont complètement désorganisés ( 634 ).

       Les guerres teke, les tensions dans le Haut-Ogooué opposant Fang, Duma et Kande et les difficultés de transports poussent Brazza à organiser progressivement les convois pour le Congo depuis Loango. Par l’arrêté du 7 octobre 1887, il supprime le poste de Lékiti sur l’Alima. La voie du Mayombe devient prioritaire, mais Brazza n’en demeure pas moins attentif au maintien d’une relative stabilité dans l’Ogooué.

       Assuré du retour au calme, Brazza autorise Crampel à retourner sur Libreville à la fin de novembre, en attendant de lui confier une mission d’exploration vers le nord, dans le bassin de l’Ivindo, mal connu, qui suscite tous les fantasmes ( 635 ). Dans un long rapport qu’il adresse à son Ministre, Brazza mesure avec satisfaction l’évolution politique et commerciale du Gabon depuis 1875 ( 636 ).

       Reste que deux facteurs récurrents ralentissent le développement du Gabon : le déficit chronique de main-d’œuvre et les difficultés de subsistance. Pour y remédier, le projet de Pinet Laprade et Mottez est relancé par le décret du 1er décembre 1887 qui crée un bagne pour prisonniers annamites. Il est prévu de les employer aux travaux d’utilité publique et aux cultures potagères ( 637 ). Cent premiers condamnés aux travaux forcés sont envoyés en mars 1888 à Libreville ( 638 ). Le bagne doit également être un réservoir pour le service au Congo ( 639 ).

      

       D’une santé défaillante, Brazza est obligé d’abandonner une nouvelle fois la colonie. Inquiet des effets de son absence, il donne des instructions très précises à Ballay, nommé commissaire général par intérim, concernant les territoires à administrer, notamment l’Ogooué où la clé de la stabilité réside dans l’état politique des Fang. Ballay doit parvenir à les faire participer aux convois avec les Kota, Pinzi et Kande, afin qu’ils soient associés aux bénéfices commerciaux en redescendant à la côte les produits achetés dans l’intérieur. Ils sont également appelés à servir dans l’Oubangui ( 640 ).

      

       Avant de partir, Brazza envoie Crampel explorer les terres inconnues au nord de l’Ogooué, depuis l’Ivindo jusqu’au Ntem. Au-delà de l’exploration hydrographique, le but de sa mission est de prévenir la pénétration allemande vers la Sangha et l’Oubangui ( 641 ). Il doit contrer l’expédition que mènent vers le nord-est Kund, Tappenbeck et Weissenborn, partis de Kribi le 7 novembre 1887. Crampel entame les préparatifs de sa mission en février 1888 en partant à Loango pour y recruter des porteurs.

       Au nord, l’Espagne proteste officiellement contre la prise du Cameroun et affiche ces prétentions qui pourraient s’étendre jusqu’à la Sangha voire l’Oubangui. Elle provoque un nouvel incident diplomatique en envoyant une canonnière dans le Ntem et s’oppose officiellement à un établissement commercial français, violant ainsi le statu quo ( 642 ).

      


Ndjolé

      

       Les recommandations que donne Brazza à Ballay avant de quitter le Gabon ne sont pas inutiles puisque de nombreuses affaires opposent des riverains dans l’Estuaire, le Komo et l’Ogooué, où les Fang sont toujours mêlés. Les mesures prises à propos du service obligatoire ne sont pas étrangères aux attaques fang. L’engagement de pagayeurs et de porteurs dépeuplent en effet les villages enenga, galwa, kota, pinzi et au-delà, des hommes qui partent pour de longs mois jusqu’au Congo, voire l’Oubangui et réduit leur capacité de résistance. Or les Fang, navigateurs malhabiles et reculés dans l’intérieur sont moins concernés par le service. Leur approche des rives est donc grandement facilitée par les besoins du service.

      

      Dans un premier temps, la sagesse et le tact de certains agents permettent de réduire les affaires à une échelle locale, sans que soit compromise la relative tranquillité et la libre circulation des rivières. Dans la région de Lambaréné d’abord, Mordrelle, Commandant particulier par intérim du Gabon, s’abstient d’intervenir dans un conflit opposant deux villages fang ( 643 ). L’affaire s’éteint rapidement ( 644 ). Plus haut, il faut toute l’attention de Ballay pour éviter la propagation des foyers de tensions. La région de Ndjolé est particulièrement en effervescence depuis que son importance grandit avec la décision prise à Libreville d’y remonter le matériel de la Mission de l’Ouest Africain auparavant stocké au Cap Lopez, lequel perd son poste pour ne garder qu’un brigadier des douanes ( 645 ).

       A Ndjolé précisément, depuis les dernières directives de Brazza, la situation est plus que confuse tant du point de vue administratif que politique et commercial. Pour les commerçants, le service obligatoire correspond à une nouvelle fermeture du Haut-Ogooué. A l’exemple de Cornut Gentille en 1884, Ballay s’en inquiète et fait part fin février 1888 des premières protestations de négociants à son ministre ( 646 ). Il craint une recrudescence des attaques avec l’approche de la saison sèche ( 647 ). Ballay réitère ses craintes en cherchant à passer outre les ordres de Brazza qu’il désapprouve ouvertement ( 648 ). Il se fait l’écho des négociants qui demandent à réoccuper leurs factoreries abandonnées dans l’urgence, dont quelques-unes gardent un stock important de marchandises ( 649 ). Puis, devant la dégradation de la situation économique, il prend fait et cause pour les commerçants ( 650 ). De son côté, le Conseil d’Administration du Gabon, par l’intermédiaire de son Conseil d’Agriculture et du Commerce demande officiellement le 14 février 1888 que “ l’Ogowé soit rendu à la libre circulation et au libre commerce par un acte hautement constitué qui mette fin à une série de mesures arbitraires et de changements perpétuels, et qui soit de nature à [leur] assurer enfin la stabilité et la sécurité nécessaires à [leurs]nos opérations commerciales ” ( 651 ). Brazza doit finalement en répondre au chef des Affaires Economiques au Ministère des Colonies. Dans un exposé clair et méthodique, il affronte les attaques en assumant ses responsabilités. Il estime n’avoir pris aucune mesure de fermeture du fleuve, les seules mesures prises ayant pour but de maintenir la sécurité du commerce et la tranquillité du fleuve, tout en garantissant le rôle des maisons françaises dans le haut-fleuve et l’organisation des convois vers le Congo ( 652 ). Devant cette réponse, la maison française Sajoux fait une demande à Ballay en vue de s’implanter en amont de Ndjolé. Ballay la transmet aussitôt (13 août) au ministère de la marine ( 653 ), qui la renvoie à Brazza. Le 30 août, Brazza répond par la négative. Il refuse de transiger sur les principes qui conduisent sa politique coloniale. Pour garantir la sécurité du fleuve, l’installation des factoreries dans l’Ogooué ne peut se faire qu’à proximité immédiate des postes français. Il rappelle que les négociants doivent s’interdire de détourner de leur service obligatoire les auxiliaires indigènes ( 654 ). Dans ces conditions, le 11 octobre 1888, le Conseil d’Administration du Gabon, par la voix de son directeur de l’intérieur, informe Ballay de son accord donné à la maison John Holt pour qu’elle installe une factorerie sur la troisième île de Ndjolé ( 655 ).

      La confusion touche également les autorités dans l’administration du fleuve. En principe, le chef du poste de Ndjolé doit régler les affaires qui concernent l’amont, en accord toutefois avec les instructions de Ballay. Reste que les compétences et les ordres se croisent parfois, laissant le champs libre à tous les débordements. En décembre 1887, les deux villages fang de l’île Talagouga près de Ndjolé sont en conflit avec le traitant Emmanuel, établi à Ndjolé. Ils veulent lui soustraire son rôle d’intermédiaire et menacent de le piller. Saury, ancien responsable d’une scierie sur la première île de Ndjolé désormais responsable de la zone en aval de Ndjolé, intervient et se rend à la factorerie d’Emmanuel où l’attendent cent cinquante guerriers en armes. Il réussit habilement à parlementer et à raisonner les deux chefs de village, bien que le second, dénommé Emane Tole, se montre moins satisfait de l’issue trouvée ( 656 ). Vittu de Kerraoul administrateur du haut-Ogooué proteste contre cette intervention qu’il prétend être de son ressort et admoneste Saury avec des propos très libres ( 657 ). Ce dernier s’en plaint à Ballay, qui rend compte au ministre ( 658 ).

       Au début de 1888, un peu au-dessus de Ndjolé, les villages fang-shiwa d’Ombala et Boyabé sont en guerre avec les villages kota de Yassa et Sangalodi. A la suite d’une attaque fang et pour rétablir l’ordre qui menace les convois pour le Congo, Froment qui en a la responsabilité, décide avec Veistroffer et Latouche, sans en référer à Vittu de Kerraoul, d’une action répressive sans tenter de régler l’affaire en “ palabres ”. Ils partent avec sept Kota et un tirailleur sénégalais. Après deux heures de marche à travers la forêt, la petite troupe parvient vers six heures du matin devant le village coupable. Surpris dans leur sommeil, les villageois se mettent à fuir tandis que Veistroffer fait ouvrir le feu puis incendier le village coupable. Heureux vainqueur d’une bataille déséquilibrée, les Kota fêtent leur victoire par de “ coutumières manifestations de cruauté ” qui déplaisent à Veistroffer. Celui-ci perd patience et tire sur l’un d’eux ( 659 ).

      

      Figure 58 : Albert Veistroffer (1931, p. 48)

      

       Loin de calmer l’antagonisme entre Fang et Kota, l’intervention de Froment, Veistroffer et Latouche exaspère les villages. Les Fang harcèlent les Kota dont certains villages doivent se réfugier sur les îles au milieu des rapides. Vittu de Kerraoul, le chef du poste, doit se transporter en personne sur place pour tenter une médiation ( 660 ). Il réussit à conclure une paix qu’il garantit par l’échange de sang entre les chefs fang et kota et en prenant en otage à Ndjolé le fils de Ngumba, chef d’Ombala ( 661 ). Pendant ce temps, Veistroffer atteint Booué où il annonce à Delaroche, sa mission d’explorer le pays ( 662 ). Il part avec deux chefs Fang, six porteurs, deux laptots, son second Samba Coumba, un interprète, un cuisinier et son boy. Après avoir marché pendant sept jours dans la forêt et traversé plusieurs villages où il reçoit toujours le meilleur accueil, Veistroffer atteint l’Ivindo sur laquelle il jette une pirogue mal construite appartenant à un chef fang qui lui “ prête ” ses pagayeurs. Ils remontent à grand peine la rivière pendant cinq jours, puis découragé par l’équipage, il choisit de faire demi-tour promettant de revenir avec un équipage kande et duma. Veistroffer ne peut mener à bien l’exploration de l’Ivindo, Brazza l’envoie sur le Congo.

      

      

      Figure 59 : Village pahouin près de Booué (Veistroffer).

       Peu après, Kerraoul n’hésite pas à tirer sur une pirogue fang qui passe devant Ndjolé. Il est convoqué à Libreville par Ballay qui s’inquiète des méthodes appliquées à Ndjolé. Kerraoul invoque la stricte application des consignes qui lui ont été données verbalement, “ entre autres d’avoir à tirer sur les embarcations du commerce qui tenteraient de forcer le passage ” ( 663 ). Pour conforter la tranquillité et éviter les attaques des convois, Froment et Veistroffer recrutent des Fang pour les transporter dans l’Oubangui ( 664 ). Mais les effets de ces recrutements sont parfois contraires à ceux recherchés car les convois subissent de lourdes pertes humaines ( 665 ). Une épidémie de variole frappe la région de Brazzaville, les convois propagent la maladie. Les familles cherchent en réparation des compensations financières ou humaines. Les chefs de postes y voient, non sans une certaine lucidité, une vengeance.

       La paix entre Kota et Fang est de courte durée. Courant juin, quatorze charpentiers akra travaillant pour le poste de Ndjolé s’arrêtent au village fang de Bitoga pour y acheter de la nourriture. Ils y sont reçus à coups de fusils. Un des leurs est grièvement blessé et doit être transporté à l’hôpital de Libreville. Dépêché sur place, Gazenguel, qui assure l’intérim de Kerraoul, se rend pour tenter de ramener le calme. Il apprend que l’attaque de Bitoga est une représaille du meurtre d’un des leurs par les Kota. En effet, les Fang considèrent que les Blancs sont complices des Kota. Aussi, tirent-ils sur les hommes travaillant pour le poste ( 666 ).

       La rancune des Fang est aussi mal placée que tenace. Une pirogue de la station circulant devant Ndjolé chavire. A son bord, deux hommes du village fang de Biban tombent à l’eau et se noient. Considérant la station responsable des noyades, Biban attaque à coups de fusils une pirogue de la station qui remonte le fleuve. Kerraoul tente de ramener le calme en indemnisant la famille des noyés mais demande que Biban soit châtié pour son attaque. En attendant que s’organise une colonne pour incendier Biban, ses villageois, ayant échoué dans leur première attaque, s’en prennent par dépit aux hommes de la factorerie Hatton et Cookson. Trois agents s’arrêtent à Biban pour acheter de la nourriture. Ils sont aussitôt pris en otage. Kerraoul doit envoyer un sergent pour obtenir leur libération ( 667 ).

       L’attitude de Kerraoul oscillant entre règlement pacifique et répression illustre à quel point l’administration coloniale reste incapable d’accéder à l’idée de justice que conçoivent les Fang malgré plusieurs décennies de contacts. Tranchant singulièrement avec la politique qu’il défend, l’administration que Brazza met en place pêche particulièrement par l’insouciance et l’incapacité de certains responsables qui confinent parfois à une absurdité coupable. Delaroche vient grossir la cohorte des agents cruels, à côté de Félix, Froment et Kerraoul. Succédant à Veistroffer le 25 janvier 1887 au poste de Booué, il est remarqué une première fois en avril 1888 par Ballay qui note à quelle hauteur se situe son incompétence. Craignant absolument tout mouvement de la part des Fang, il croit pouvoir acheter leur paix en distribuant sans compter des cadeaux ( 668 ). Le 18 octobre 1888 dans son rapport mensuel sur la situation de la colonie, Ballay doit revenir sur son cas auprès du ministère de la Marine : en septembre 1888, “ Un fait grave vient de se passer à la station de Booué. M. Delaroche, agent du cadre définitif, chef de cette station a fait fusiller de sa propre autorité et après instruction et jugement sommaires, un Pahouin qui, aidé d’un de ses camarades, avait volé dans un hangar ouvert cinq petits barils de sel ! ” ( 669 ). Le 20 suivant, Ballay demande à sa hiérarchie de prendre rapidement des mesures disciplinaires contre Delaroche ( 670 ).

      

      

      Figure 60 : Le poste de Ndjolé en 1888 (Veistroffer).

      Alertée, la presse se fait l’écho de cette affaire qui risque de nuire aux intérêts français ( 671 ). Delaroche est remplacé au poste de Booué par Terrier, agent de 2e classe. Vittu de Kerraoul écrit ensuite le 28 octobre au Lieutenant Gouverneur pour apporter son soutien à Delaroche en minimisant la portée du crime ( 672 ). Le 12 novembre, Paris télégraphie à Ballay et l’engage à prescrire en urgence une “ enquête sévère sur mesure prise par chef poste Booué et rendez compte ” ( 673 ).

      

       Ballay rend compte dans son rapport mensuel de novembre. La culpabilité de Delaroche ne fait aucun doute ( 674 ). Ballay joint à charge la lettre de Vittu de Kerraoul. Ce dernier reçoit à Ndjolé la visite du lieutenant inspecteur Boffard-Coquat. Il lui reproche de ne pas tenir les comptes à jour, de dépenser trop, de n’avoir aucune autorité sur le personnel ( 675 ). Boffard-Coquat poursuit son inspection à Booué. La situation y est déplorable ( 676 ). Montrant quelque hésitation à sanctionner un agent du Congo, le 19 novembre, Paris réitère sa demande d’enquête ( 677 ). Finalement Delaroche est congédié pour actes d’immoralité et mauvaise gestion du poste de Booué ( 678 ).

      

      


Cinquante ans de présence française

      

       L’indignité des comportements coloniaux évoqués n’est pas l’apanage de la France. En mars 1888, à Elobey, deux Fang sont tués par quatre Espagnols en présence du sous gouverneur de l’île, “ sous le prétexte le plus futile ” ( 679 ). Malgré la présence française, la côte nord apparaît comme une zone de non droit où la persistance d’un trafic négrier à destination de Sao Tomé réfrène l’arrivée des Fang sur la côte ( 680 ). La situation observée dans l’Estuaire, dans les années 1840 se renouvelle ainsi : bien que disputant le commerce aux intermédiaires côtiers, les Fang craignent les négriers et s’en remettent à l’autorité des chefs de postes pour régler leurs différends ( 681 ).

      

       Dans l’Estuaire, en revanche, cinquante ans de présence française ne parviennent toujours pas à pacifier les rivières qu’occupent les Fang à quelques villages près. Les Mpongwe conservent leurs villages des pointes Denis et Pongara sur la rive gauche, tandis qu’autour des vieux villages de la rive droite, de Glass à Quaben, le cercle des villages fang se rapproche.

       Les tentations sont trop fortes pour les villages de ne pas faire quelques bénéfices en attaquant les pirogues, inspirés le plus souvent par les traitants eux-mêmes ( 682 ). Pour réprimer ces actes, la destruction des villages reste une méthode pratiquée, bien qu’elle soit reconnue sans effet ( 683 ). Ballay ne peut que regretter la crainte qu’inspire dans les rivières la présence d’un navire, trop souvent synonyme pour les villages de répressions mal comprises ( 684 ). A la suite de nouveaux pillages, il décide en juin 1888 de mettre fin à l’incendie des villages pillards, et propose d’établir un poste dans l’Estuaire, en face de Donguila, à la hauteur du Remboué qui draine une grande partie du commerce de l’Ogooué et de ses affluents, et un autre dans le Komo, sur l’île de Ningué-Ningué, où convergent les produits du haut-Komo ( 685 ). Malgré tout, il doit agir sévèrement en octobre contre des Fang qui viennent d’attaquer des convois à la Pointe Owendo, à quelques kilomètres à peine au sud de Libreville.

      

      


Crampel

      

       Tandis que Crampel recrute ses porteurs en février 1888, la mission d’exploration menée par Kund, Tappenbeck et Weissenborn au Cameroun, partie de Kribi et remontant vers le nord-est, et après de nombreuses péripéties, atteint la Sanaga aux chutes qu’ils baptisent “ Nachtigal ”. Le 8 février, retournant vers la côte, la colonne essuie un sérieux revers au nord de Bot Makak. Elle est attaquée par les Bassa, intermédiaires vers la côte qui, par crainte de voir leurs privilèges atteints, s’opposent à la pénétration blanche. Kund est blessé aux bras, Tappenbeck reçoit une balle à la tempe, dix hommes sont tués, vingt-six sont blessés, cent désertent. En toute hâte, la colonne bat en retraite et regagne la côte, abandonnant ses armes rayées, les instruments et le matériel. Le choc est rude pour l’Allemagne qui, n’envisageant pas en 1884 une occupation militaire du Cameroun, doit revenir sur son engagement colonial. Touchés dans leur orgueil, les trois officiers gardent un fort ressentiment de l’attaque et décident aussitôt de recomposer une expédition.

      

      

      Figure 61 : L’expédition de Crampel (Alis, 1888, p. 321).

      

       A Libreville, Ballay est informé de la déroute allemande au début mars ( 686 ). Un mois plus tard, le 25 avril 1888, Crampel rassemble ses marchandises à Ndjolé. Il reçoit une lettre de Ballay l’informant de la situation dangereuse dans la région nord ( 687 ). Inspiré des méthodes de Brazza qu’il a suivi pendant près d’un an, Crampel ne s’en inquiète pas et reste déterminé quant à l’engagement de sa mission ( 688 ). Le 12 août 1888, Crampel quitte Lastourville (Madiville) avec deux laptots, trente-trois porteurs et deux domestiques. Son intention est de remonter droit au nord, à la recherche de la Liba ( 689 ). S’orientant vers l’est puis le nord est, Crampel traverse pendant quatre jours une zone inhabitée, ne trouvant ni village, ni nourriture. Il explique ce désert humain par la présence française dans l’Ogooué qui a dépeuplé les habitants. Certains, se sont avancés vers les rives tandis que d’autres s’en sont éloignés suffisamment pour échapper au service obligatoire et à l’organisation du commerce.

      

      

      Figure 62 : Itinéraire de Crampel (Alis, 1888, p. 334).

      

       Le 17 août, la colonne parcourt le haut-bassin de la rivière Mchiguidina et gagne le pays kota qu’elle explore pendant un mois. Au-delà de la rivière Bouniandjé, Crampel apprend de Tsilo, chef kota de Mpoumba, que les Kota sont en relations avec les Moutendié, voisins de la rivière Woleu. Tsilo connaît l’existence d’une mission américaine sur cette rivière. Le 27 septembre, Crampel atteint la rivière Liboumba. Jusqu’au 8 octobre, il parcourt les environs du confluent Liboumba-Ivindo, signe des traités avec les Kota de qui il recueille des informations sur les Shiwa qui habitent la rive droite de l’Ivindo, qu’ils nomment Aïna. Les Shiwa achètent l’ivoire aux Kota et l’apportent vers la côte. Leur mouvement vers la côte est continu jusqu’au Komo et au delta de l’Ogooué ( 690 ).

       Le 9 octobre, Crampel remonte vers le nord par la rive droite de l’Ivindo. Il se trouve alors dans le pays habité par les Fang. Ils sont plus méfiants que les Kota devant la présence d’un Blanc qu’ils soupçonnent de vouloir les déposséder de leur courtage. Le 1er novembre, Crampel arrive à Essénekam, village d’un autre groupe fang arrivé depuis peu dans la région, qui a repoussé les populations vers l’ouest. Il note combien les Fang de l’intérieur sont peu enclins au travail ( 691 ). Le 25 novembre, il atteint la boucle que décrit l’Ivindo depuis l’ouest près du village de Kogennyemm. Annundjoko, son chef, lui indique la présence à l’est d’un grand rocher, de petits hommes, les Bayaga, et l’existence d’un vaste lac aux eaux noires. Au lieu de se rabattre vers la côte comme lui prescrivent ses instructions, Crampel décide alors de poursuivre son excursion vers l’hypothétique Liba. Sans nouvelle, Libreville le croît en face de grandes difficultés ( 692 ). Parti avec seulement dix porteurs duma, Crampel arrive devant le mont Akoafen. Il visite trois jours durant un campement de Pygmées dont il note avec précision le système de dépendance qu’ils entretiennent avec les Fang. Le 24 décembre, Crampel atteint le Dja, cours supérieur du Ngoko, principal affluent de la Sangha. Il atteint là la limite des possessions françaises telle qu’elle a été définie à Berlin. Il doit faire demi-tour. Le 30 décembre 1888 (ou le 6 janvier 1889), il s’arrête au village fang Binvolo du chef Eyegueh qui lui donne en mariage une fille de huit ans, manifestant ainsi leur disposition à l’égard des Blancs et leur volonté de commercer avec eux.

      

      

      Figure 63 : Le village Eyegeh (Alis, 1888, p. 331).

      

      Crampel entreprend de repartir vers la côte. Le 14 janvier 1889, il découvre les sources de l’Ivindo, puis traverse une vaste région de marais avant d’atteindre le Kom (16 janvier), affluent du Ntem. Pour soulager ses porteurs exténués, il confectionne des radeaux de combo-combo et descend la rivière à partir du 20 janvier. Sur les berges apparaissent des villageois en armes, signe évident d’une tension. Le cinquième jour, un villageois hèle Crampel et l’interroge sur sa nationalité. Crampel s’attend à une attaque.

       Le lendemain, à midi, un coup de feu claque de la rive où est posté un Fang. Les hommes de Crampel ripostent, engageant une fusillade au cours de laquelle le cuisinier de l’expédition est atteint, tandis que les porteurs plongent pour se réfugier sur la berge opposée que Crampel rejoint à son tour. Il entame alors une discussion avec un vieux chef qui l’invite à venir au village guérir deux blessés contre une escorte pour poursuivre la descente de la rivière. Acceptant l’offre, Crampel soigne les blessés au village. Le projectile qu’il extrait de son cuisinier est une véritable balle de revolver en plomb, ce qui l’étonne puisque d’ordinaire, les projectiles sont des petits lingots de fer fabriqués artisanalement par les populations locales. Sans qu’il s’en doute, la balle de plomb provient des munitions prises à l’expédition allemande en février 1888 ( 693 ).

       Le convoi reprend la rivière. Plus loin, il subit une nouvelle attaque. Crampel et ses hommes doivent se réfugier sur un îlot. A nouveau, il parlemente avec le village assaillant pour parvenir à un accord aux termes duquel il abandonne ses marchandises contre une escorte des villageois par les routes terrestres. Mais pour gagner le chemin prévu il faut descendre encore la rivière.

       Le lendemain, le convoi se risque à nouveau sur l’eau. Soudain une foule de guerriers en armes se postent sur les berges et tirent à l’approche des radeaux. Les porteurs nagent jusqu’à la berge. Crampel ferme leur retraite. Les radeaux sont perdus. Crampel ne se résout pas à perdre la caisse qui contient ses notes. Risquant la noyade et s’exposant au tir, il fait demi-tour. Il est touché d’une balle à la cuisse mais parvient jusqu’au radeau. Arrivé près du rivage une deuxième balle l’atteint. Il est repêché par ses hommes et sauve ses notes. L’expédition doit fuir ses poursuivants en quittant la rive pour pénétrer au plus vite dans la forêt marécageuse et inextricable. La progression est insupportable, n’effectuant qu’à grand’peine cinq à six kilomètres par jour. La blessure de Crampel s’infecte. Pour éviter la gangrène, il pratique régulièrement d’intenses saignées sur sa cuisse.

       Au prix d’un effort surhumain, Crampel conduit ses hommes jusqu’au Ntem ( 694 ). Puis il décide de descendre vers Bata pour éviter de passer devant les villages fang qui contrôlent l’entrée du fleuve. Le 3 mars 1889 il arrive enfin à Bata où il apprend que plusieurs factoreries espagnoles ont été récemment pillées et que plusieurs Blancs ont été tués. Epuisé, il rentre en France le 26 mars avec sa jeune épouse fang. Le temps de sa guérison, il ambitionne déjà d’entreprendre l’unification de l’Ouest Africain, du Congo à la Méditerranée. De son expédition, Crampel rapporte à la France plusieurs traités signés avec les villages traversés qui assoient un peu plus la prééminence française sur les terres à l’intérieur de la côte nord, au détriment des prétentions allemandes et espagnoles.

      

      


1889

      

       Les difficultés rencontrées par Crampel lors de son expédition dans le nord du Gabon rappellent celles de Marche et Compiègne seize ans plus tôt dans l’Ogooué. Elles sont la conséquence de la progression du commerce dans l’intérieur du continent. Aux portes de l’Ivindo comme sur le haut Ntem, les intérêts économiques attirent les producteurs au détriment des populations courtières. Le mouvement met à bas les rapports politiques autrefois favorables aux courtiers, déstabilise les fragiles équilibres traditionnels et provoque une agitation intense ( 695 ). Pris à parti dans les rivalités interclaniques dans le bassin du Ntem, l’aventure de Crampel illustre l’intérêt économique que revêt depuis quelques années la région nord du Gabon.

       Moins d’un an après leur première expédition, Kund, Tappenbeck et Weissenborn repartent à l’assaut de l’intérieur camerounais le 6 janvier 1889 depuis Kribi, avec cent quatre-vingts hommes. Cette deuxième expédition n’est pas moins fatale. Cinq jours après leur départ, Weissenborn abandonne la troupe. Il meurt à Douala le 21 février 1889, à 32 ans. Le 12 mars, Kund doit repartir vers la côte laissant Tappenbeck guidé par Hörold, dernier allemand valide pour avancer vers le nord-est. Ils fondent le poste de Yaoundé. Malade, Kund rentre en Allemagne fin mai. Le 17 juin 1889, Tappenbeck abandonne Hörhold et quitte Yaoundé pour rejoindre Kribi le 4 juillet. Il meurt de la malaria le 26 juillet 1889, à 28 ans. Fin juillet, Kund décide malgré son état de repartir pour le Cameroun. On lui choisit pour second Curt von Morgen qui s’embarque pour Douala. En le rejoignant en octobre 1889, Kund, âgé de 37 ans, est frappé d’une attaque qui le paralyse et l’oblige à rentrer en Europe. Il reste handicapé.

       Malgré l’hécatombe, les Allemands possèdent à présent avec Yaoundé une base avancée au Cameroun et menacent sérieusement les intérêts français en Afrique. Ils ambitionnent d’étendre leur influence vers le nord, jusqu’aux rives du lac Tchad, le Niger, et vers le sud-est, jusqu’au Congo. En même temps, leur présence sur la côte nord est une source d’insécurité et un danger pour l’économie du Gabon. Chavannes, qui remplace Ballay le 26 avril 1889 (décret du 12 mars 1889), s’inquiète dès ses premiers rapports du ralentissement du commerce ( 696 ). Il se montre favorable à l’établissement de contacts avec les Fang par l’ouverture de route et l’exploration autour de Libreville qui reste encore très mal connu ( 697 ). Il abandonne cependant le projet de Ballay concernant la création des deux postes dans le Komo pour leur préférer l’envoi d’une canonnière ; les difficultés budgétaires ont eu raison du plan de Ballay. Le Komo reste calme pour quelques mois ( 698 ). Le détournement du commerce vers la côte nord reste un sujet de préoccupation important pour Libreville ( 699 ). L’inquiétude est d’autant plus soutenue que le commerce se dirige vers des points que la France ne contrôle pas : les îles Corisco et Elobey et la côte allemande. Le poste de Bénito à l’embouchure du Woleu reste sans intérêt. Chavannes décide de sa suppression en août 1889 ( 700 ). Il conserve Campo et Bata ( 701 ). A Bata, les tensions sont continues entre les populations côtières et les Fang qui poursuivent leur progression vers la mer ( 702 ).

       Dans l’Ogooué, les Fang reviennent à de meilleures dispositions. Ils acceptent le recrutement de leurs hommes. En une journée, entre Lambaréné et Ndjolé, soixante-dix-sept Fang sont recrutés pour le Congo ( 703 ). Plus haut, la situation se dégrade. Les pagayeurs travaillant pour la mission s’attirent l’hostilité des riverains. Ils sont payés en marchandises à Ndjolé et chargés de descendre les produits des riverains. Nul doute que dans les transactions, les pagayeurs, se sentant soutenus par les agents de Brazza, se conduisent à la manière des traitants. Des incidents éclatent, sans plus de conséquences. A Booué, le poste est tenu par Sâr. Inspirées des méthodes de Brazza, les relations qu’il entretient avec les Fang contiennent les débordements ( 704 ). Cependant, le 3 juillet 1889, à Retjégo, entre Ndjolé et Booué, un pagayeur pinzi est blessé par un Fang. Lafforest, responsable du convoi, décide d’une attaque. Ils sont reçus par les tirs de villageois ( 705 ).

       Enfin, en juillet 1889, une première bille d’okoumé est remorquée par une pirogue fang jusqu’à Glass.

      


Fourneau

      

       De retour d’Europe après un premier séjour au Gabon en 1884-1885, Alfred Fourneau débarque à Libreville le 24 avril 1889. Le 10 mai 1889, Chavannes lui confie la mission de remonter depuis le pays kande vers le Campo (Ntem), puis de descendre le fleuve jusqu’à la côte. Paul Dolisie, frère d’Albert, administrateur de Brazzaville, lui est adjoint. Après quelques difficultés pour recruter les porteurs, notamment en pays douma ( 706 ), Fourneau part le 4 août 1889 d’Achouka avec quarante-quatre porteurs. Le 10 août, la colonne atteint le grand village de Zouameyong, situé à 120 kilomètres au nord de Lopé. Il est long de 1500 mètres, très peuplé, cerné d’immenses plantations. Fourneau signe avec Bekale, son chef, un traité qui l’engage à implanter rapidement une factorerie sur ses terres. Les jours suivant Fourneau et Dolisie signent des traités analogues avec les villages traversés ( 707 ). Le 24 août, il parvient au pied de Ndoméko, et du 24 août au 4 septembre l’expédition séjourne à Honduré, avant de traverser le Ntem puis le Kom le 19 septembre. Fourneau se trouve alors en zone allemande, au milieu des Fang Mekuk dans un pays montagneux. Il traverse la Vila, puis le Mehoum. Le 7 octobre, il signe un traité avec Linassé, chef de Ntola. Le 8 octobre il arrive au village d’Ebiameyong qui touche le commerce à la côte. Enfin le 11 octobre, tous arrivent sains et saufs à Campo sans avoir tiré un seul coup de fusil, après 68 jours d’expédition. Les traités signés par Fourneau veulent garantir l’occupation française sur la côte nord et les terres intérieures.

       Au début de mars 1890, Fourneau repart pour une nouvelle mission : l’exploration des terres voisines de Libreville, depuis l’Ikoy jusqu’à la Mondah. Il débarque le 4 mars dans le petit village seke de Mandjy, à la pointe Péni, en face de l’île Conniquet. La région est habitée par des Fang du clan Samékasse, parent des villages visités par Fourneau dans la haute vallée du Ntemboni. Leur principale activité consiste à se rendre à Libreville pour vendre de la nourriture, banane et manioc essentiellement. Le 13 mars il remonte la crique Mekouma et visite les villages de Mekoma et Kalétoune, habités par des Fang du clan Ossouma. Ils sont en guerre, pour des questions de femmes, avec les Samékasse qui habitent près des plantations de café qu’entretient la maison Woermann à Siebang. Ils s’en remettent à Fourneau pour régler les palabres. Fourneau remonte ensuite l’Ikoy jusqu’à sa source, la crique Youkabikoungé. Autrefois habitée et fréquentée par les missionnaires anglicans, la crique est aujourd’hui désertée. Sa source est séparée de la source de la Mondah par un simple dos de terrain de 30 mètres de haut sur 2000m de base. Dans ce village, (actuel village de Nkok) un traitant noir est installé pour le compte de la maison Daumas. Poursuivant par la Mondah, Fourneau et Dolisie sont de retour à Libreville le 14 mai ( 708 ).

      

      


Kerraoul

      

       Parce qu’il en apprécie les méthodes, Brazza donne, le 17 juin 1890, de nouvelles instructions à Fourneau pour qu’il se rende dans le haut Ogooué rétablir l’ordre. Il doit ensuite visiter à nouveau le grand village fang de Zouameyong et se diriger vers le nord pour contrer l’action allemande ( 709 ).

       La situation dans l’Ogooué est en effet à ce point dégradé que Brazza doit envoyer un collaborateur de confiance. Au début de 1890, les riverains en amont de Booué font savoir qu’ils refusent de se soumettre au service obligatoire ( 710 ). Responsable de la zone, Kerraoul décide d’inspecter les villages réfractaires. Descendant de Lastourville, il s’arrête au village sake de Mongoda pour recruter des villageois. Il se heurte au refus du village. Furieux de son échec, Kerraoul incendie le village et le pille, s’emparant “ de toutes les marchandises, de cabris et volailles qui [tombent] sous sa main ” ( 711 ). Reprenant sa route vers l’aval, Kerraoul s’arrête maintenant au village fang de Belatchakina ( 712 ). Les villageois s’étonnent de la présence d’un homme du “ Commandant ”, qu’ils connaissent bien pour l’avoir accueilli à plusieurs reprises et qui l’ont déjà assuré de leurs bonnes dispositions en lui envoyant des auxiliaires. Fourneau donne le récit de la rencontre :

      

      “ A peine sa pirogue avait-elle accosté […] que les chefs du village vinrent à la rencontre de Kerraoul avec des cabris et des femmes chargées de bananes. De Kerraoul les reçut alors brutalement disant qu’il ne [se soucie] fort peu de leurs vivres et de leurs cadeaux [,] que ce qu’il exigeait pour le moment c’était des hommes et des enfants qu’il fallait donner pour qu’ils travaillassent à notre service et que pour l’instant il entendait qu’il ne lui fit pas de conditions.

      “ Les Pahouins répondirent qu’ils voulaient lui envoyer des hommes et des enfants à notre service, mais qu’il fallait au moins laisser des [gages] aux parents et aux chefs, dire à quelles conditions on prenait ces hommes et ce qu’ils allaient faire, etc. De Kerraoul ne voulut rien entendre, alors les Pahouins lui dirent de prendre qui il voudrait mais de force, mais qu’eux ne livreraient rien puisqu’il en était ainsi. De Kerraoul se rendit alors à sa pirogue y pris son fusil (Winchester) et prévint M’Joulia qu’il allait tirer sur les indigènes et brûler leur village. Malgré les représentations de ce dernier qui s’opposait à cet acte de folie, De Kerraoul passa outre, tira trois coups de feu, etc., etc. d’où et depuis les hostilités ”.( 713 ).

      

       Kerraoul n’en reste pas là. Après son coup de sang à Belatchakina, il poursuit sa route et parvient au village fang de Madaboga. Nouvelle tentative de recrutement, nouvel échec. Ils ont récemment perdu des hommes dans l’épidémie de variole qui a frappé les convois au Congo. Kerraoul réfute leurs arguments. Pris d’un nouvel accès de colère, il tire sur les villageois et fait huit morts ( 714 ).

      

       Les conséquences de ses actes prennent une tournure alarmante. Les villageois de Belatchakina tirent sur les convois de pirogues ( 715 ). Le commerce en est profondément affecté. La compagnie Daumas écrit au sous-secrétaire d’Etat aux colonies pour dénoncer la situation et réclamer l’ouverture rapide du haut-fleuve au commerce ( 716 ). Brazza est alerté pendant son séjour en France par les rapports que lui fait Chavannes. De retour au Gabon, il écrit en mai 1890 à Vittu de Kerraoul pour lui signifier qu’il désapprouve ses méthodes énergiques pour rétablir l’autorité auprès des Fang, notamment le recours aux otages ( 717 ). Il laisse le soin à deux de ses interprètes, Casimir et Etouké, de rétablir les relations amicales avec les villages en question, prescrivant des instructions à Kerraoul pour “ qu’il favorise par tous les moyens [leur] entreprise pacifique ” ( 718 ). Dans le même temps, Brazza reçoit au début de mai un rapport spécial de Duval, chef de la station de Ndjolé. Il signale que les factoreries vendent aux riverains depuis plusieurs mois “ quantité de grosses chevrotines ” et demande à Brazza d’intervenir ( 719 ). Devant la situation et malgré bien des réticences, Brazza envisage de recourir à une action militaire ( 720 ).

       Les évènements interviennent au moment où Brazza envisage la réouverture du fleuve aux factoreries mais la situation retarde l’exécution du projet ( 721 ). Brazza doit reconnaître qu’aux conflits entre riverains, aux intérêts des négociants, s’ajoutent l’incurie de certains de ses agents. Les efforts pour amener les Fang du haut-fleuve à commercer avec la côte se heurtent à la mauvaise volonté des Kande et des Duma. Quant aux mauvais traitements commis par les agents, ils compromettent la participation des Fang aux convois ( 722 ).

      

       En juillet 1890, Fourneau entame sa visite de la région du Haut-Ogooué. Dans l’intérieur, les villages qu’il a visités l’année précédente commencent à ouvrir une route vers Ndjolé pour y écouler leurs marchandises ( 723 ). En août 1890 il remonte la région entre Booué et les premiers villages saké. Le 19 août, il assiste à un palabre au village fang de Ngoa. Les riverains du clan fang Binello sont en guerre avec les villages fang de l’intérieur, du clan Biko. La présence de la station de Booué n’est pas étrangère à ce conflit, Brazza favorisant les premiers, Kerraoul favorisant les seconds. Le commerce s’en trouve réduit à néant pour ces villages. Tous réclament le rétablissement des factoreries à Booué. Le 22 août, poursuivant sa remontée, Fourneau se trouve à Mécho-Mécho. Les villageois tiennent grief aux Français de ne pas tenir leur promesse pourtant renouvelée d’ouvrir le commerce avec l’installation d’un poste car leur inexpérience de la navigation leur interdit de conduire des convois pour écouler leurs produits. D’autre part, ils sont parfaitement disposés à envoyer à Libreville des enfants et réclament l’intervention française dans leurs différends qui les oppose aux Fang du clan Biko. Depuis deux ans, le conflit les tient dans un état d’alerte continuel et les empêche de s’établir sur les rives. Les mêmes reproches lui sont fait au village de Madaboga le 29 août. Le village est récemment installé sur la rive. Les hommes sont venus de l’intérieur attiré par le commerce. Mais, regrettant de ne voir que trop rarement les convois s’arrêter pour échanger des produits, les villageois déclarent vouloir intimider les convois en tirant sur eux . Fourneau rappelle que l’engagement des hommes aux convois et l’envoi des enfants dans les missions françaises sont le préalable à l’implantation d’une factorerie sur leurs terres. Le 31 août, après avoir reconnu cinq villages fang depuis Madaboga, il parvient au confluent de la Dilo. Le village est d’une installation toute récente, attiré ici encore par l’espoir d’écouler les produits et accéder aux richesses en évitant les intermédiaires. Il y reçoit également l’assurance des bonnes dispositions des Fang riverains. Plus haut encore, sur la barre de sable de la Lolo, les mêmes témoignages lui sont faits le 2 septembre ( 724 ). Il se rend ensuite à Belatchakina .

       Habile, Fourneau reçoit les doléances des villageois et obtient la restitution des armes prises sur les tirailleurs tués lors des récentes échauffourées. Il rétablit la confiance sans violence ni démonstration de force et signe un traité avec le village ( 725 ). De retour à Booué, il rédige un rapport confidentiel qu’il adresse à un administrateur du Gabon Congo, dans lequel il met en évidence toutes les lacunes dont souffrent l’organisation de la colonie, de l’incompétence et l’inexpérience de ses agents en passant par les méfaits commis par les recrues sénégalaises ( 726 ).

       Une fois la situation rétablie, Fourneau entreprend la deuxième partie de ses instructions : gagner le nord de l’Ogooué, et contrer la poussée allemande. Le 21 septembre 1890, Fourneau reprend l’itinéraire tracé l’année précédente. Le 26, il arrive à Zouameyong où la promesse faite l’année précédente de création d’un poste a favorisé l’accumulation des produits. Il gagne ensuite l’ouest cherchant à atteindre le Bokoué en créant une route directe à travers la forêt. Après un arrêt à Azombé, Fourneau atteint l’Okano le 3 octobre. Le 6, laissant l’Okano à sa gauche, Fourneau arrive à Akembe, grand village courtier, qui reçoit les marchandises de l’Ivindo et de Zouameyong, et les écoule vers l’Estuaire et l’Ogooué. Le 16, il franchit l’Abanga et parvient au pied des Monts de Cristal. Le 18, Fourneau atteint Djokbefame, sur le Bokoué ( 727 ). Il rentre alors à Libreville où Brazza lui confie une mission parallèle à celle que suit Crampel. Pour barrer la route aux expéditions allemandes, l’urgence est à l’occupation des régions qui s’étendent à l’est du 12°40 longitude est de Paris ( 728 ). En novembre, il quitte Libreville pour Loango qui devient tête de pont vers le Congo, remplaçant le Cap Lopez, Lambaréné et Ndjolé ( 729 ).

      

      


Bata, Campo

      

       Huit ans après l’avoir parcouru, Brazza privilégie enfin la route vers le Congo par la vallée du Niari-Kouilou. Dès lors, le haut-Ogooué devient une zone d’une importance stratégique moindre. Elle reste cependant une artère commerciale active servant toujours de réservoir humain pour le recrutement. Les porteurs et les pagayeurs, qui retournent dans leur village, remontent les marchandises, favorisent les échanges et écoulent ivoire, ébène, caoutchouc, etc. En revanche, n’étant plus la voie de communication principale pour remonter les marchandises et le matériel vers le Congo, le règlement des conflits entre villages, les éternelles difficultés du fleuve, le rétablissement de la sécurité, revêtent un caractère relatif.

       Dans le bas-Ogooué, en aval de Ndjolé, la situation est plus contrastée. La présence de factoreries oblige à une certaine vigilance de la part de Libreville qui peut intervenir directement, pour peu qu’elle dispose d’un vapeur en état. La situation politique est tendue, alimentée par des erreurs déplorables commises par les postes eux-mêmes. Quelque temps avant juillet 1890, à Lambaréné, les hommes du poste tuent par méprise un enfant Fang. En réponse, les hommes du village de Mikoua Ndjolé tirent sur les hommes du poste de Ndjolé. Responsable du poste, Gazanguel réclame que le village livre les auteurs. Il essuie un refus ; l’affaire semble en rester là ( 730 ). L’une des causes de tension est toujours l’éloignement des Fang recrutés pour le Congo et l’Oubangui d’où parviennent des bruits inquiétants, concernant l’épidémie de variole et la disparition de nombreux hommes ( 731 ). Brazza reste très attentif à l’évolution de la situation qu’il espère toutefois s’améliorer avec le retour en permission des porteurs mais reste circonspect sur l’état “ d’excitation ” des rivières ( 732 ). Malheureusement, les nouvelles qu’il reçoit de l’Oubangui ne sont pas bonnes. Entre novembre et décembre 1889, dix hommes auraient ainsi disparu, morts d’accidents ou maladies, ou déserteurs ( 733 ). Il craint un embrasement général de la région de Lambaréné ( 734 ).

       L’attention de Libreville se porte à aussi vers le nord où la conquête de nouvelles possessions se heurte aux ambitions allemandes. L’enjeu est l’occupation des zones inexplorées du triangle Oubangui - Lac Tchad - Nil. Pour concurrencer l’expédition de Zintgraff qui part de Yaoundé vers l’Adamaoua et la Benoué, Crampel s’est récemment élancé par une route trop orientale, d’où l’intérêt de la mission confiée à Fourneau qui doit suivre par la Sangha, plus à l’ouest, une route vers le Tchad. La proximité du bassin de l’Ivindo avec celui du Congo par le Dja-Ngoko-Sangha, mis en évidence par les expéditions précédentes de Crampel puis Fourneau augmente fortement la rivalité entre la France et l’Allemagne, sans négliger l’Espagne, pour le contrôle du littoral et les fleuves qui s’y jettent comme autant de voies de pénétration.

       La stratégie coloniale force donc Libreville au maintien des postes de Bata et Campo comme remparts contre l’influence allemande qui se fait plus sensible vers le sud et l’est, au-delà du Ntem. Elle l’oblige également à stationner en permanence le Pygmée, petite canonnière, pour prévenir tout incident avec l’Espagne ( 735 ). L’activité des factoreries allemandes amplifie un mouvement déjà ancien. A l’exploitation des forêts s’ajoutent les productions agricoles, notamment plantation de cacao dont la réussite encourage des entreprises similaires ( 736 ). L’autre aspect de l’activité allemande, beaucoup plus néfaste aux intérêts français, est la vente d’armes et de munitions qui reste interdite sur le territoire gabonais. Une part importante du commerce est ainsi détournée vers Batanga et les factoreries au nord de Campo. Mais les produits étant exploités dans une zone dont les limites dépassent largement les frontières arrêtées en 1885, le mouvement migratoire des producteurs se détourne également vers le Cameroun. Le souci est grand pour Libreville car outre son influence qui diminue, elle perd de l’argent en ne pouvant taxer de droits de douanes ses produits exploités dans ses forêts, et vendus au Cameroun ( 737 ).

       Entre Bata et Bénito, les courtiers Seke et Molengui sont bousculés par les Fang de l’intérieur vers la côte ( 738 ). Au nord, entre Bata et Campo, le mouvement s’accentue, les premiers villages fang apparaissent sur la côte. Les populations littorales tentent de diaboliser les nouveaux arrivants mais, lucides, les Français ne font pas cas du procédé connu et prédisent déjà la disparition des courtiers au profit des Fang dont la densité et la vigueur ont été révélées récemment par Crampel et Fourneau ( 739 ).

       Les tensions sont parfois très vives, à la hauteur des enjeux commerciaux défendus par les factoreries concurrentes et les occupants. Elles se traduisent par une oscillation entre manifestations d’hostilité et bienveillante volonté de coopération. Ainsi, en septembre 1890, dans le Mouni, les Fang refusent de vendre du manioc à Durou, missionnaire envoyé par Mgr Le Berre ; il soupçonne des manipulations espagnoles ( 740 ). Plus haut, à Bata, les Fang de l’intérieur commencent à fréquenter régulièrement la côte. Le volume des échanges s’accroît sensiblement, et la qualité des produits, caoutchouc en tête, est très bonne ( 741 ). Sur le Benito, les Molengui jouissent d’une relative tranquillité depuis l’abandon du poste français. Dépendants des Molengui pour écouler leurs produits, les Fang font les frais de la supériorité navale et militaire de ces courtiers ( 742 ). Soucieux d’amener pacifiquement et durablement les Fang à s’installer à la côte et commercer avec la colonie, Brazza plaide pour leur protection ( 743 ).

      

      


Libreville

      

       Autour de Libreville la situation reste calme, malgré quelques alertes. Brazza veille à ce que ni le commerce, ni l’autorité de la France n’y soient menacés. Dans le Remboué, les troubles renaissent, bloquant la rivière. Craignant les pillages, Brazza envoie Chevallier sur le Basilic pour faire acte d’autorité et obtenir des chefs la promesse de “ s’abstenir de tout acte qui pourrait motiver une répression ” ( 744 ).

       Le mouvement migratoire des Fang se poursuit. Quelques rives sont encore disputées aux villages en place. Dans la rivière Ikoy, les villages seke cèdent la place aux plantations fang qui annoncent l’implantation prochaine de villages ( 745 ). D’autres villages quittent le Komo pour se rapprocher des factoreries et s’établissent vers la pointe Owendo, comme le village de Mfula Befun. D’autres enfin qui se trouvent dans la Mondah investissent les terres derrière Libreville ( 746 ).

       Plus à l’écart des considérations commerciales que les villages des rivières de l’Estuaire, les villages de l’intérieur se montrent dans des dispositions favorables à l’égard de l’autorité ( 747 ). Ils lui gardent leur confiance et lui font appel pour régler leurs conflits ( 748 ). Ils participent volontiers à la politique indigène de la colonie. Au début de 1891, deux femmes meurent au cours d’une cérémonie rituelle dans un village près de Sibang, récemment visité par Fourneau ( 749 ). Les villageois signalent à la police de Libreville les faits. Chargé de la milice, Veistroffer est dépêché par Brazza pour arrêter les coupables et châtier le village ( 750 ). Non sans brutalité, il fait attacher le chef de village et les vieillards, Veistroffer s’empare du “ féticheur ” et de ses acolytes, vingt hommes en tout, qu’il embarque à Libreville pour les livrer à la justice, convaincu de la barbarie des Fang ( 751 ).

       Avec l’affaire de Sibang s’ouvre une longue période de tranquillité et de stabilité dans les villages proches de Libreville, marquée par leur soumission à l’autorité coloniale. Seules de petites affaires ponctuelles où les intérêts commerciaux tiennent toujours une part importante viennent troubler cette période. Les déplacements des factoreries au gré des intérêts des traitants restent une décision très difficilement applicable du fait de l’attachement des villages hôtes à la présence des marchandises sur leur terre. Soucieuses de s’approvisionner au plus près des producteurs, les factoreries quittent le bord des rivières pour s’établir en amont. Les villages de l’aval s’en trouvent lésés. Ils bloquent les rivières ou menacent les pirogues, réclamant le retour des traitants ( 752 ).

      

      


Nouvelle administration de l’Ogooué

      

       Dans l’Ogooué, l’activité économique continue d’attirer les Fang. Certains villages quittent l’estuaire du Gabon et parviennent par le Remboué sur les terres qu’ils disputent aux Galwa ( 753 ). Plus au sud, les Fang touchent le Fernan Vaz, où ils s’opposent à la prééminence Nkomi sur le commerce ( 754 ). Chef de poste au Fernan Vaz, Delaroche prévoit que l’arrivée des Fang au détriment des Nkomi favorisera le commerce ( 755 ). A Lambaréné, le retour des recrues de l’Oubangui ne provoque heureusement aucun trouble particulier. Dans le haut-fleuve, Brazza veille à ce que les conflits ne prennent pas une ampleur trop grande et reste soucieux de faire respecter l’autorité de la France. En février 1891, un village fang entre Booué et Lopé, en palabre avec un village voisin, tire sur une pirogue où se trouve un homme du village ennemi. Mais la pirogue transporte également le chef du poste de Booué. Brazza prend alors des dispositions pour qu’un châtiment sévère soit pris à l’encontre du village indélicat ( 756 ).

       Le recrutement des Fang pour le service au Congo est critiqué par Dolisie, responsable de Brazzaville. Il déplore leur participation et réclame à Brazza qu’ils ne lui soient plus envoyés, malgré la pénurie de main-d’œuvre qu’il connaît ( 757 ). De fait, Dolisie va à l’encontre de la politique que mène Brazza pour s’aliéner les Fang au Gabon.

       Conséquence logique du détournement des convois par le Mayombe, Brazza veut modifier l’organisation administrative de l’Ogooué ( 758 ). Ndjolé étant devenu une place plus importante que Lambaréné, il y regroupe l’administration du bas-Ogooué et du Fernan Vaz. Le 26 mai 1891, il en confie la direction à Vittu de Kerraoul ( 759 ). Une prison doit être aménagée sur une des îles de Ndjolé. En effet, la prison de Libreville est peu sûre. Le 28 mai, vingt-deux prisonniers doivent être transférés. Le 27 juin 1891, un arrêté redéfini les territoires du fleuve en fixant la frontière entre bas et haut-Ogooué à la limite entre Fang et Duma. Dans le haut-Ogooué, Lastourville dépend à présent de Franceville. L’application de ces mesures intervient en juillet 1891( 760 ). Elle permet à Brazza d’envisager la réouverture du commerce au haut-fleuve et le retour des factoreries, sous réserve d’une réglementation à déterminer ( 761 ). Brazza charge Kerraoul d’étudier la mise en application de mesures qui consistent essentiellement à libérer les pirogues au commerce sous réserve qu’elles aient participé à l’effort de convois.

       Brazza suspend très vite son projet. Il apprend en effet que la Métropole adopte le principe des compagnies de colonisation. Encouragée par la réussite de l’agriculture au Cameroun, l’Allemagne étudie un tel système depuis plusieurs mois ( 762 ). Brazza se montre particulièrement favorable au projet. Le 20 août 1891, Brazza écrit au sous-secrétaire d’Etat aux Colonies pour lui faire-part de tous les avantages que représentent cette mesure rapidement applicable au haut-Ogooué. Laissant à la compagnie la responsabilité de l’administration, du commerce et de la sécurité, le système doit permettret une mise en valeur de la région à moindre coût puisqu’il supprimerait la gestion et l’entretien des postes de Lopé, Booué, Lastourville et Franceville et permettrait une meilleure gestion des autres régions en y reportant l’économie faite sur le haut-Ogooué. Enfin, le principe d’une seule compagnie supprimerait la concurrence commerciale, trop souvent à l’origine des troubles qui surviennent ( 763 ).

       Ignorant les nouvelles intentions de Brazza, Kerraoul envoie ses agents auprès des riverains pour les préparer au retour du commerce. Il n’apprend que plus tard la suspension du projet initial et fait part de son inquiétude à Chavannes qui assure l’intérim à Libreville. Chavannes en informe aussitôt Paris et rappelle que les riverains attendent la réalisation de promesses régulièrement faites depuis Fourneau sur l’installation prochaine de factoreries. De plus, Brazza est parti directement au Congo alors qu’il leur avait promis de les visiter. Chavannes craint que leur impatience conduise à de nouveaux troubles. Il va même jusqu’à dénoncer l’angélisme de Brazza sur la tranquillité du fleuve ( 764 ).

      

      


Influence à la côte nord

      

       Brazza ne quitte pas le Gabon sans avoir reçu des nouvelles rassurantes de la côte nord. Il reste très attentif à l’activité allemande au Cameroun. Il suit avec intérêt l’avancée des expéditions concurrentes de Crampel et Fourneau. Il apprend en avril 1891 que Zintgraff est défait à Tibati et ne parvient pas à pénétrer l’Adamaoua. Zintgraff perd quatre européens et soixante porteurs ainsi que tout son matériel lors de sa retraite vers l’ouest. Mais Brazza reste sans nouvelle de Morgen qui poursuit son exploration ( 765 ).

       De leur côté, les Allemands projettent de fonder un poste sur la rive droite du Ntem, en face de Campo ( 766 ). Le projet répond aux intérêts commerciaux des maisons de Batanga dont l’activité est en baisse au profit du sud ( 767 ). Servi par les producteurs fang qui ne cessent de se rapprocher de la côte, le commerce s’y développe et la concurrence devient rude. La présence des postes de Campo et Bata, et la politique menée par les chefs de postes, dont Pobéguin et Delaroche à l’égard des Fang pour favoriser leur installation près de la côte augmente l’influence française. Les rapports se succèdent, relatant les uns après les autres l’arrivée à la côte de nouveaux villages et le déplacement depuis l’intérieur d’une population importante, annonçant d’autres installations. Près de Bata, cent cinquante hommes, femmes et enfants s’établissent à la côte ( 768 ). A Bérindjé, dans un affluent du Benito, Ravaud qui parcourt la rivière découvre qu’un grand village fang d’environ cent-cinquante à cent-quatre-vingts cases qui vient de s’établir, tandis que plus loin dans l’intérieur un autre grand village ne compte pas moins de cent-sept cases ( 769 ). Le chef de poste de Bata reçoit une délégation de Fang venus de la rive gauche du Benito, à trois jours de marche, pour demander sa protection afin de pouvoir commencer des plantations et préparer l’arrivée prochaine de nouveaux villages ( 770 ). Le mouvement provoque évidemment des tensions entre populations locales et nouveaux arrivants, notamment pour le contrôle des routes commerciales. Mais pour le moment, les Fang ne sont pas en capacité de s’imposer et les agents et les visites régulières des bâtiments de la station navale dans les rivières parviennent à régler les problèmes ( 771 ). Les Fang se montrent particulièrement dans de bonnes dispositions envers l’occupation française ( 772 ).

       L’évolution du commerce à la côte nord, sous l’impulsion du mouvement fang vers les factoreries est telle que les Allemands de Batanga implantent des succursales à Bata et Campo. Habituellement dirigé vers Batanga, l’ivoire est expédié pour la première fois à Bata en avril 1891 ( 773 ). Reste que la liberté de vente d’armes au Cameroun est un obstacle pour accélérer ce mouvement, qui doit disparaître bientôt quand entreront en application les mesures concernant l’interdiction de vente d’armes adoptées à la Conférence de Bruxelles ( 774 ).

       Ainsi, plus que jamais, Brazza engage la colonie dans une politique favorable à l’établissement des Fang autour de Libreville, sur la côte nord et dans l’Ogooué. Il justifie son action auprès du Ministre en lui présentant son projet d’ouvrir le pays à l’exploitation agricole, cacao, café, et caoutchouc ( 775 ). Son œuvre est en adéquation avec le principe des compagnies de colonisation qui ouvrent de nouvelles perspectives en même temps qu’elles annoncent de nouveaux enjeux auxquels les Fang prennent part.

      


Nouvelles perspectives 1892 - 1900

      

       Arrivé à Loango, Brazza reçoit la nouvelle de la mort le 9 avril 1891 de Crampel par le sultan de Djambala, au nord de l’Oubangui, à El Kouti. Il en porte aussitôt la connaissance à Paris par une lettre confidentielle. Les prétentions françaises vers le nord s’en trouvent grandement compromises, au moment où ses efforts portent dans la réalisation du projet de Crampel de réunir l’Afrique française du Congo à la Méditerranée en organisant plusieurs expéditions.

       Les nouvelles préoccupations de Brazza n’éloignent cependant pas son attention du Gabon où il demeure inquiet quant à la situation politique, notamment dans l’Ogooué où la tranquillité est indispensable pour permettre la mise en concession du haut-fleuve. Or, Brazza s’inquiète du sort des Fang qui accompagnaient Crampel et de ses conséquences auprès des villages dans l’Ogooué ( 776 ).

       Jusqu’à Ndjolé, la tranquillité du fleuve n’est en effet garantie que par le passage des bâtiments de la station navale. Mais les difficultés matérielles ne permettent pas des visites régulières et ne peuvent empêcher une certaine dégradation de l’état politique à la fin de l’année 1891 ( 777 ). L’émotion gagne en particulier le bas-Ogooué quand le second de l’Eclaireur, vapeur de la compagnie des Chargeurs Réunis, s’amuse à coucher en joue les pirogues qui passent près du bord. Effrayées, des femmes se jettent à l’eau et trois sont noyées ( 778 ). Conséquence de l’irresponsabilité de son équipage et de l’importance secondaire de l’Ogooué dans la course au Congo, l’Eclaireur est envoyé en juin 1892 dans le Golfe de Guinée, malgré les protestations de Chavannes, car c’est le seul bâtiment de faible tirant d’eau dont dispose la station, qui lui permet de sillonner le fleuve même en période de basses eaux. Epuisé par plusieurs années de service, le Basilic est retenu pour des inspections au nord. La région de Booué, Ndjolé, Lambaréné n’est donc plus visitée ( 779 ).

       L’autre sujet d’inquiétude de Brazza reste la côte nord où, aux intérêts commerciaux, s’ajoutent des difficultés diplomatiques. Les Fang y poursuivent leur mouvement qu’accompagnent les habituelles dérives du commerce, pillages et prises d’otages, intimidation des traitants pour qu’ils installent près des villages des factoreries, sans oublier la contrebande d’armes. Les tensions animent la région à partir de 1892. La période est surtout marquée par l’effronterie des villages qui frappe les trois principales maisons de commerce. A Mbini, la maison Woermann installe une factorerie. Mais elle y envoie un traitant benga avec si peu de marchandises pour la représenter que les “ Les Pahouins se croyant trompés, forcèrent la porte de la factorerie et dispersèrent les marchandises. Le nouvel agent Woermann ne voulut plus envoyer d’autre traitant à M’Bini. [Le 1er avril 1892] les Pahouins s’emparèrent alors du cotre Alice et prirent 10 000 francs de marchandises ”. Woermann s’en plaint à Reira, sous gouverneur d’Elobey. Latorre à bord du cotre de Janessen et Thormalen reçoit à son tour des menaces ouvertement dirigées contre Reira. La maison Hatton et Cookson se plaint enfin du pillage d’un surf boat pour une valeur de 1000 francs par les Fang de Massaï, village du Mouni. Reira engage le Pelicano dans une répression contre Massaï d’abord, qu’il tente de brûler sans succès, puis contre Mbini. En gage de leur bonne volonté, Mbini porte au traitant de Woermann 125 francs de piassava et de caoutchouc mais réclame, contre la restitution des marchandises pillées, l’installation d’une grande factorerie sur son village. Plus haut dans le Mitemboni, les Fang se heurtent aux Seke dans des guerres meurtrières ( 780 ). Les mêmes vieux procédés sont employés par les intermédiaires côtiers pour diaboliser les arrivants mais rien n’y fait ( 781 ). Le mouvement migratoire est continu. Il semble d’ailleurs alimenté par la position ambiguë de la côte où les droits de douanes ne règnent que dans l’enclave espagnole de l’estuaire du Mouni et, au nord du Campo, en territoire camerounais. La rigueur du service allemand fait également fuir les villageois. L’avancée fang est plus marquée à Bata qui retrouve une activité économique ( 782 ).

       D’une manière générale, la situation politique semble calme au Gabon, de la côte nord à l’Ogooué pendant l’année 1892. Libreville est devenue une station pénitentiaire qui compte deux cents Annamites ( 783 ). La culture du cacao débute sur l’île aux Perroquets où est installé H. Janselme. Dans l’Estuaire, Chavannes s’inquiète de la réaction des riverains en apprenant que les maisons de commerce s’accordent pour faire cesser la concurrence et décident d’une baisse concertée des prix ( 784 ). Veistroffer règle pacifiquement quelques affaires. Les Fang lui expriment leurs bonnes dispositions et souhaitent l’installation d’une factorerie ( 785 ). Les semaines se succèdent sans troubles significatifs ( 786 ). Chavannes se préoccupe également de la baisse des prix en Europe qui annonce dans l’Estuaire un ralentissement marqué du commerce et quelques tensions dans les rivières ( 787 ). Dans l’Ogooué, les quelques affaires n’entament pas la sérénité que Chavannes affiche dans ses rapports ( 788 ). Pourtant, dans l’Ogooué aussi, le commerce est ralenti depuis la mise en route des convois par le Mayombe. Certaines factoreries ferment des petits établissements, provoquant des heurts de la part des villages qui refusent l’éloignement de ce fructueux voisinage ( 789 ).

      

      


S.H.O.

      

       L’accalmie est de courte durée. Le fort ralentissement des convois dans l’Ogooué et la baisse du commerce dans l’Estuaire sont à l’origine d’affaires plus sérieuses qui surgissent dans toute la colonie. Principale zone d’activités, Ndjolé concentre les affaires. En février 1893, des hommes du village de Nzoum fracturent le magasin du traitant de la maison Hatton et Cookson ( 790 ). Le 9 mars 1893, un convoi de vingt pirogues duma chargées pour ravitailler les postes du Haut-Ogooué part de Ndjolé sous la conduite de trois miliciens sénégalais. Deux kilomètres plus haut, les villages fang installés sur les deux rives ouvrent le feu sur le convoi. De nombreux pagayeurs sont blessés. Alerté, Gaston Gaillard, administrateur de Ndjolé, organise immédiatement la répression. Il réunit douze miliciens et deux européens. Après avoir bombardé les villages, la troupe débarque et incendie les huit villages coupables, dont le premier n’est situé qu’à huit cents mètres de la résidence de Gaillard ( 791 ). Gaillard soumet la région en arrêtant les coupables grâce à la collaboration de certains villageois ( 792 ).

       Dans le Komo, la succursale de la maison Hatton et Cookson à Bundania, village fang, entre M’Fula Bifun et Vormakok est envahie et son agent menacé parce qu’il avait refusé au chef une avance de 100 dollars de marchandises ( 793 ). A Libreville, un groupe d’hommes venus pour affaires dévalisent le temple de Baraka emportant quelques mobiliers avant de se cacher en forêt. Les villageois les dénoncent en signalant le lieu où le butin est caché ( 794 ). C’est ensuite la mission de Donguila qui est prise à partie dans une affaire opposant deux clans fang. Le nommé Bésié s’est établi sans autorisation sur les terres de la mission et pille une pirogue ennemie ancrée au débarcadère de la mission. Adam, vicaire apostolique des Deux Guinées écrit alors à Lippmann, Lieutenant Gouverneur du Gabon en poste entre mars et septembre 1893, pour que son insolence soit réprimée ( 795 ). D’une manière générale, les incidents se multiplient, plus fréquents et plus intenses. Pas un seul rapport périodique de l’année 1893 sans le compte rendu de méfaits fang commis à la côte nord, au Mouny, dans l’Estuaire ou dans l’Ogooué.

       Brazza, Chavannes et Lippmann espèrent une accalmie, au moins dans l’Ogooué avec l’application de la convention signée le 30 octobre 1893 avec la Maison Daumas et Compagnie. Delcassé, Sous Secrétaire d’Etat aux Colonies lui accorde pour trente ans l’exploitation exclusive du bassin supérieur du fleuve, correspondant à un trapèze de 11 millions d’hectares et 700 kilomètres de fleuve. La convention, ratifiée par le décret du 17 novembre 1893, lui accorde une relative autonomie dans la gestion du fleuve, et lui délègue les droits régaliens de police et de protections ( 796 ). Pour autant, elle ne prévoit pas la suppression des postes de Lopé, Booué, Lastourville et Franceville. Pour gérer la concession, Daumas fonde en décembre 1894 la Société commerciale, industrielle et agricole du Haut-Ogooué, S.H.O., au capital de deux millions de francs, première grande société concessionnaire du Congo français.

       Chez les commerçants, les vieilles maisons installées au Gabon, l’inquiétude et les protestations ne tardent pas à surgir. Ils engagent aussitôt une action pour dénoncer la convention signée avec Daumas. L’arrivée des premiers agents de la S.H.O. n’amène pas la tranquillité dans le fleuve, au contraire. Inquiet des mouvements du fleuve, Gaillard recueille auprès des villages fang des témoignages qui soulignent la dimension commerciale des conflits. La plupart des attaques de convois par des Fang ne sont que des tentatives de règlement de compte qui les opposent aux courtiers kota ou kande qui leur ont volé de l’ivoire ou du caoutchouc, transporté ensuite par des pirogues du gouvernement. Habile, Gaillard amène à composition les Kota, à la satisfaction des Fang. Pour éviter d’autres conflits entre riverains et malgré leur inaptitude à la navigation, Gaillard autorise les Fang à prendre place dans les convois vers Ndjolé pour accompagner leurs produits, soutenant ainsi l’économie du fleuve. Au début de février, vingt-huit Fang descendent à Ndjolé douze pointes d’ivoire et mille cinq cents boules de caoutchouc, suivis quelques jours plus tard d’une seconde caravane, partie elle depuis neuf mois de la région du Ngoko ( 797 ).

       Malgré l’action intelligente de Gaillard, certains conflits dégénèrent, à la faveur des alliances contractées par les villages concernés. En juillet 1894, à la suite d’un palabre anodin, un Fang Biniambi tue une Kande d’Agouma, dans le Haut-Ogooué. En représailles, les Kande attaquent les Fang Bandjibili absolument étrangers à cette affaire. Ils blessent cinq hommes et une femme. Les Bandjibili s’allient alors aux Biniambi pour attaquer les pirogues kande à leur descente de Lastourville. Il en résulte un état de guerre général entre Achouka et Booué. Inspiré des méthodes de Brazza, Gaillard s’oblige à une complète neutralité et mène une politique pacifique de médiation auprès des riverains ( 798 ). Les Fang l’assurent de respecter les convois de l’administration. Ses efforts sont malheureusement anéantis par l’inexpérience des agents de Daumas. L’un d’eux, Baron, remontant depuis Ndjolé vers Lopé, se mêle au conflit. Il prend fait et cause pour les Kande et tue deux Bandjibili dans des circonstances non élucidées. Décrédibilisé, Gaillard doit immédiatement informer les Fang qu’il récuse l’action de Baron et assure de lui faire payer le prix des deux victimes ( 799 ). Gaillard parvient à regagner la confiance des Fang en promettant qu’aucun Blanc ne tirerait sur eux. Mais les communications avec le haut-fleuve sont compromises ( 800 ). Les troubles se poursuivent jusqu’en octobre-novembre 1894, retardant la mise en valeur du fleuve et la reprise d’une activité économique florissante.

      

      


Contrebande

      

       A défaut d’écouler leurs produits par l’Ogooué, les riverains continuent de les diriger par l’Ivindo et les Monts de Cristal vers la côte nord, alimentant non seulement les convoitises et les tensions entre courtiers et producteurs mais également le mouvement vers la côte des Fang ( 801 ). Celui-ci semble se concentrer essentiellement vers Bata où le chef de poste observe régulièrement l’arrivée de nouveaux villages, provoquant inéluctablement les conflits que la France, par le fait du statu quo avec l’Espagne, ne peut prévenir. Elle ne peut étendre son action ni installer durablement des forces. Or le commerce s’en trouve contrarié, certains négociants offrent de payer le poste pour leur protection. Pressentant l’urgence d’asseoir définitivement l’autorité de la France sur une région appelée à un riche avenir, Chavannes réclame l’ouverture de négociations diplomatiques ( 802 ). Elles permettraient de réduire avec les îles Elobey et Corisco la contrebande douanière qui importe des armes et des munitions sur le sol gabonais et prive Libreville de recettes fiscales au moment où les dépenses sont en augmentation, notamment par le projet de doter les postes existant de personnel supplémentaire et par la construction de nouveaux postes. Chavannes prévoit en outre l’achat d’un canot supplémentaire pour les postes de Libreville et Cap Lopez ( 803 ). Le statu quo profite également aux voleurs et aux pillards, qui, cherchant l’impunité, se réfugient dans l’enclave espagnole et ne reconnaissent pas l’autorité française. Incapable d’agir, Libreville doit laisser les plaintes des riverains en suspens ( 804 ).

       Outre les difficultés dans l’Ogooué, le mouvement vers la côte nord est encouragé par la situation au Cameroun où les méthodes de colonisation, très éloignées des doctrines de Brazza, ignorent la souplesse et la diversité des populations colonisées ( 805 ). A la brutalité répond la violence. En décembre 1893, les troupes dahoméennes se révoltent contre les mauvais traitements qu’ils subissent. Elles massacrent le secrétaire général du Cameroun et se retirent avec leurs armes dans les environs. La population européenne évacue les établissements, suspendant ainsi les relations commerciales. Les Dahoméens restent maîtres de la situation jusqu’à l’arrivée fin décembre d’un navire de guerre allemand ( 806 ). Les populations locales sont également inquiètes de la situation. Une partie des Fang qui progresse vers les comptoirs du Cameroun se détourne de l’ouest et choisit de descendre vers Campo et Bata.

      Chef du poste de Bata, Delaroche accueille favorablement l’immigration fang qui doit remplacer à court terme selon lui les populations côtières “ abâtardies ” ( 807 ). Plus bas, le Mouni souffre également du déplacement du commerce vers le Nord. La maison Woermann retire ses comptoirs pour les déplacer vers Bata et Campo. Du coup, les problèmes de pillages ressurgissent. En juin 1894, la Cigogne est envoyée pour enquêter sur des arraisonnements commis par deux villages près de Ndombo. Les troubles se poursuivent jusqu’en septembre avec la prise en otage de la fille du chef shiwa incriminé Ndongo Mabalé. Une autre maison de Hambourg, Rasch et Compagnie, projette d’installer un comptoir dans le Mouni. Dolisie, qui vient de succéder en juin à Chavannes (décret du 27 avril 1894) soupçonne ouvertement cette maison de vouloir passer en fraude des produits avec le Cameroun ( 808 ).

      

      


Calme précaire

      

       En 1894, la situation semble calme partout. La visite régulière des bâtiments de la station navale règle rapidement les conflits. Sur la côte nord, le calme semble également régner, malgré l’instabilité ethnique ( 809 ). Autour de Libreville, les Fang continuent leur progression ( 810 ). Dans le Komo, le père Stalter, de la mission de Donguila obtient qu’un village voisin, responsable de la mort de deux enfants par actes de sorcellerie paie une amende de 1 500 francs ( 811 ). Toutefois, le ralentissement des activités force le départ de comptoirs secondaires dans les rivières, ce qui cause quelques agitations auprès des villages concernés. Ainsi, la  maison Holt demande l’assistance de l’autorité pour permettre en toute sécurité le retrait de sa factorerie du Remboué, ce à quoi s’opposent les Fang ( 812 ). Reste l’épineux problème de la contrebande douanière qui prive encore pour longtemps Libreville de recettes fiscales ( 813 ).

       Confiant dans la tranquillité des rivières que lui décrit Libreville, Théodore Delcassé, ministre de la Marine, estime que les régions administrées par la station navale de Libreville sont définitivement pacifiées. Le 14 août 1894, il envoie des instructions à Dolisie pour réduire la surveillance des rivières et envoyer le bateau citerne Como et le petit aviso à roues la Cigogne à Loango où l’organisation des convois est difficile, dans sa course vers le Nord. Pour éviter les désastres passés de Crampel et Fourneau, Brazza, fidèle à ses principes, choisit d’asseoir pas à pas l’influence de la France vers le nord et d’avancer prudemment à partir de la Sangha car la puissance militaire et l’organisation politique du pays foulbé rend sa conquête très difficile. Les difficultés sont d’abord matérielles. Les missions se font plus lointaines, plus longues et plus lourdes en moyens matériels et surtout humains. Elles augmentent le temps de service et multiplient les risques. La création et l’occupation des postes obligent à une intendance très pesante. La main d’œuvre recrutée par les services habituels du Haut-Ogooué et des Loango ne suffit plus. Les recrutements se multiplient au Gabon, particulièrement dans la région de Lambaréné, Ndjolé, Fernan Vaz et Bas Ogooué. Les Fang sont mis à contribution ( 814 ).

      

      

      Figure 64 : Le Cameroun d’après la Convention du 4 février 1894.

       Brazza doit également affronter les tracasseries diplomatiques qui frappent comme un coup d’arrêt la progression vers le Nord-Cameroun, l’Adamaoua et le Tchad. Le 15 novembre 1893, l’Allemagne et la Grande Bretagne signent un traité fixant les limites occidentales du Cameroun, depuis la Cross River, Yola, jusqu’au lac Tchad. L’Allemagne obtient ainsi les vastes territoires sur lesquels elle ne possède jusqu’alors aucun droit. La conquête de l’Adamaoua, porte du lac Tchad, s’achève ainsi. La France traite à son tour avec l’Allemagne à propos des frontières du Cameroun, à la suite des explorations sur la Sangha et vers le Nord ( 815 ). Le 4 février 1894, un protocole est signé ( 816 ). En attendant d’utiliser la topographie et les lignes naturelles, la Sangha, puis le méridien 15° est de Greenwich jusqu’au 10° nord touchant jusqu’au Chari, fixent la frontière orientale du Cameroun.

      S’appuyant sur le poste avancé d’Ouesso, la France concentre donc ses missions vers le nord-est, à partir de la haute-Sangha.

      L’établissement des postes dans la Sangha provoque un courant commercial vers le Congo. L’ivoire de son bassin est expédié par l’intermédiaire des populations musulmanes sur lesquelles Brazza compte pour développer sa politique expansionniste ( 817 ).

      

      


Veistroffer à la Côte Nord

      

       Dolisie regrette amèrement la décision de Delcassé de réduire les moyens matériels de la station navale. Elle émane d’une méconnaissance de la politique que mène Libreville depuis plusieurs années pour montrer le pavillon français dans les rivières et réduire efficacement les conflits. En attendant, il ne dispose plus que de cinq canonnières montées chacune par dix hommes, assurant par un roulement de trois mois, une station permanente dans l’Ogooué et le Mouni ( 818 ). La conséquence est immédiate. Les Espagnols profitent du retrait français pour occuper le terrain par l’intermédiaire des missionnaires dépêchés par le préfet apostolique de Fernando Poo ( 819 ). Ils implantent dans la Noya une mission qui doit servir de base supplémentaire au commerce vers Elobey, les intérêts évangéliques s’accordant avec le profit. Parcourant lui aussi la côte nord afin de s’attirer les populations, Mgr le Roy en réfère aussitôt à Libreville ( 820 ). La situation se durcit en février-mars 1895. L’arrivée des Fang sur la côte provoque des troubles avec les populations littorales, notamment les Combe entre Benito et Bata. Les missionnaires espagnols encouragent l’implantation fang au voisinage immédiat de leur mission au Cap Saint Jean. Les Benga visitent Dolisie et lui demandent sa protection ( 821 ). Dépassé, le chef de poste de Bata réclame à son tour l’intervention de Libreville ( 822 ).

      

      

      Figure 65 : Le poste de Benito (Veistroffer).

      

      Veistroffer est envoyé pour une tournée sur la côte nord avec un détachement de 60 miliciens. Il parcourt les villages et visite les missions puis arrive à Bata où Delaroche est en difficulté avec des Fang Shiwa. Tous les palabres sont réglés pacifiquement ( 823 ). Un peu plus tard, une goélette espagnole sillonne le Mouni afin de recruter des hommes pour les plantations de Fernando Poo. Elle est repérée par le Como ( 824 ). De retour à Bata, Veistroffer est attendu par une canonnière que lui envoie Brazza pour se porter dans l’Ogooué.

      

      


Veistroffer dans l’Ogooué

      

       La mise en concession effective du Haut Ogooué profite au commerce. L’activité commerciale provoque un mouvement d’émigration. Sur l’incitation des traitants, quelques villages quittent le Komo pour s’implanter dans l’Ogooué ( 825 ). Mais, l’organisation du commerce laissée libre par Brazza à la SHO se heurte parfois aux intérêts des différentes populations du fleuve.

       Neuf ans après avoir fait parlé de lui, le nom d’Emane Tole, chef de Nseghe un peu en amont de Ndjolé, réapparaît dans les rapports officiels. En 1895, il s’en prend à Valentin, agent de la SHO, dont le tort est de traiter directement avec les Duma de Lastourville, coupant toute ressource aux Fang intermédiaires ( 826 ). Largeau, nouvel administrateur de Ndjolé, envoie une troupe pour mettre au pas le village. Emane Tole refuse de se soumettre.

       Peu après, Largeau envoie Forêt diriger les représailles contre le village de Bendoli Ndoum, en aval de Ndjolé. Embarquant 15 miliciens sénégalais sur une petite canonnière, Forêt opère “ d’une façon ridicule et déplorable ”. Quelques cases sont brûlées. En revanche un milicien est grièvement blessé. Dolisie regrette cette opération considérant son impact auprès des riverains regrettable ( 827 ).

       Plus bas au confluent de la Ngounié, le 3 février 1896, le vapeur de la maison Holt essuie des tirs des villages riverains. Un passager européen est blessé. La situation se dégrade. Les pirogues sont attaquées et le commerce interrompu. Début mai 1896, Brazza envoie Veistroffer soumettre les villages coupables et le pays sur une dizaine de kilomètres autour de Mvoul, le foyer principal. Veistroffer doit également procéder à l’évacuation complète et définitive des villages de la zone pour éviter que les incidents se reproduisent ( 828 ). Veistroffer embarque le 7 mai avec un inspecteur de milice et 75 miliciens. Veistroffer prévoit de s’embarquer sur l’Eclaireur, vapeur de la Compagnie des Chargeurs Réunis, qu’il réquisitionne, afin de surprendre les villages qui sont sur leur garde. Le 8 mai, au petit matin, Mvoul est balayé par la mitraille et rasé en quelques minutes. Par un stratagème militaire, Veistroffer fait des otages pour amener les villages alentours à la soumission ( 829 ). Il brûle ensuite six villages en amont de Mvoul et, pendant quatre jours parcourt la Ngounié et le bas Ogooué puis s’arrête pour construire un poste sur la rivière et y ouvrir le commerce. Pendant ce temps, les habitants de Mvoul remontent l’Ogooué et se replient sur l’Abanga où ils reçoivent le soutien des grands villages Erérébolo et N’Gouamlaka, près de Sam Kita ( 830 ).

      

      

      Figure 66 : Village en flammes (Veistroffer).

      

      Le 11 juin 1896, mécontents de la fermeture d’une factorerie de la maison Holt sur leurs terres, les villageois de Ngouamlaka détournent à mains armées deux pirogues chargées de marchandises que le vapeur de Holt traînait en remorque. Brazza décide d’y envoyer Veistroffer accompagné du plus grand nombre de miliciens et d’y procéder à l’évacuation des villageois. Cette nouvelle pratique, éprouvée dans la Ngounié convainc en effet Brazza. Elle lui permet de libérer les plantations en réservant les terres aux futures maisons qui doivent prochainement y faire la culture du caoutchouc, du cacao et du café, dont des essais sont heureusement réalisés à Achouka et Ndjolé ( 831 ). Veistroffer déplace sa troupe et son poste sur l’Abanga et détruit Erérébolo et Ngouamlaka. Un mois durant, il parcourt la région, harcelant les villages. Il obtient leur soumission et apprend que les principaux coupables sont morts. Veistroffer peut alors se porter vers Ndjolé où éclate un incident d’un caractère local ( 832 ).

      

      


Emane Tole (Veistroffer à Ndjolé)

      

       La position stratégique de Ndjolé a considérablement augmenté sa population. En 1896, Veistroffer y dénombre environ 10 000 habitants, tous Fang. A l’étroit sur l’île, l’activité s’est transportée en 1893 sur la rive droite qu’occupe l’administration, les maisons Holt, Hatton et Cookson, Woermann, Daumas et Bérault et le planteur Gazenguel, ancien agent du Congo. La mission catholique est installée sur la rive gauche, la mission protestante occupe l’île principale. Ndjolé compte enfin une prison qui reçoit parmi les captifs, des déportés célèbres comme Samory et les anciens ministres de Béhanzin, roi du Dahomey.

       Ndjolé continue à attirer les villages de l’intérieur qui cherchent à s’implanter à proximité immédiate des factoreries. Fin mai 1896, Largeau, administrateur de Ndjolé et Veistroffer ordonnent le déplacement de trois villages, délimitant une zone exclusive réservée aux factoreries. Un seul village se distingue en refusant l’ordre. Veistroffer détruit ses cases, forçant le village à s’installer en amont. Son chef, Emane Tole, promet de fermer le fleuve. Renouvelant le stratagème d’otages, Veistroffer fait arrêter sur un marché une cinquantaine de femmes et enfants fang, provoquant une certaine agitation. Deux jours plus tard, Veistroffer apprend qu’Emane Tole est chassé dans l’intérieur par ses “ compatriotes ”. Le calme revient et le fleuve est rendu à la circulation. Pas pour longtemps. Veistroffer quitte Ndjolé pour l’aval, laissant à Largeau un détachement de miliciens ( 833 ).

      

      

      Figure 67 : Paillotes dans l’île de Ndjolé (Veistroffer).

      

      

      Le 21 juillet 1896, la concurrence entre Fang et Kota pousse les habitants de Nseghe, dont le chef reste Emane Tole, à attaquer six courtiers kota du village Djambala qui remontent de Ndjolé. Deux ou trois Kota sont tués. Malgré les instructions que lui donne Brazza de ne pas intervenir dans les affaires “ indigènes ” si le commerce n’est pas atteint, Largeau monte une expédition contre Nseghe, commandée par Vadou et Rives. Informé des intentions de Largeau, Emane Tole s’assure l’alliance de six autres villages fang. Il fait évacuer Nseghe, laissant seulement quelques hommes et dispose le gros des forces sur les rives, attendant l’arrivée de l’expédition. Le 23 juillet, à 4 heures, une partie de la troupe composée de 18 miliciens sénégalais marche vers Nseghe, cherchant à couper la retraite à d’éventuels fuyards. Elle rencontre un feu nourri mais insuffisant pour stopper sa progression. L’autre partie remonte le fleuve afin de surveiller les rives. Vadou et ses hommes, cherchant à surprendre le village dans son sommeil, pénètre dans Nseghe. Ils sont aussitôt assaillis par les Fang. Le combat dure une heure. Un milicien est tué, trois autres sont blessés. Emane Tole et ses hommes disparaissent dans la forêt. Vadou brûle l’ensemble des villages complices ( 834 ). Craignant des représailles contre Djambala, Largeau obtient de Veistroffer un détachement de 20 miliciens, commandé par Leymaire, qui débarque à Ndjolé le 26 juillet. La mesure est inefficace. Emane Tole et ses hommes sont introuvables.

      


Haut-Ogooué

      

       Soucieux de ne pas engager la vie des miliciens dans des débarquements hasardeux, Brazza déplore l’action ordonnée par Largeau et rend compte au ministre de la situation ( 835 ). L’administration de Ndjolé, comme de l’ensemble des postes du Gabon Congo, ne peut souffrir d’hésitations ou de maladresses de la part des agents. Depuis son retour au Commissariat général, la situation de Brazza a en effet évolué. Ses préoccupations humaines se doublent de préoccupations matérielles et financières. Les comptes de la Colonie sont mauvais. A l’accroissement des dépenses qu’engendre le poids des missions, s’ajoute entre autres le maintien des postes de la côte nord. Le déficit se creuse. Dans le haut Ogooué, l’espoir d’une mise en valeur à peu de frais s’évapore avec les difficultés de la S.H.O.. La convention est dénoncée en janvier 1896 et la déchéance prononcée le 27 février 1896 par un arrêté de Chautemps, nouveau ministre des Colonies. Une seconde convention doit être négociée. La S.H.O. dépose un recours devant le Conseil d’Etat, procédure qui interdit l’ouverture à la concurrence de la concession jusqu’au prononcé du jugement. Le commerce en amont de Ndjolé est donc suspendu. Les riverains se retrouvent une fois de plus en face de promesses non tenues. Ayant déplacé les dépenses vers Loango, la colonie ne peut intervenir pour apaiser les tensions qui ne manquent pas de surgir. Elle suit la logique d’un désengagement dans la région. Le maintien des postes en amont de Ndjolé pour permettre l’installation des comptoirs de la S.H.O. et sécuriser le commerce coûterait beaucoup trop cher. Le 7 décembre 1896, Brazza écrit à son ministre ses intentions d’évacuer les postes en amont de Ndjolé et le 21, il soutient le retour de la S.H.O. ( 836 ).

       Le 27 février 1897, le Conseil d’Etat rend un jugement favorable à la S.H.O. Le 20 mars 1897, Brazza annonce au ministre l’évacuation complète de l’Ogooué en amont de Ndjolé ( 837 ). Il évite ainsi une dépense de 200 000 francs. Cependant, il ne peut faire face aux remontrances que lui vaut sa gestion de la colonie. Au début de 1897, le déficit s’élève à 2 250 000 francs ( 838 ). Brazza est rappelé à Paris. En janvier 1898, il est mis en disponibilité. Dolisie assume l’intérim à partir de mars 1897, en attendant que de Lamothe, ancien Gouverneur du Sénégal le remplace en novembre 1897.

       Brazza quitte le Gabon fin mars 1897. La situation n’y est guère réjouissante. Le centre de gravité de la colonie est depuis plusieurs années le Stanley Pool. La station navale est “ languissante ” ( 839 ). L’activité est ralentie. La sécurité des rivières de l’Estuaire est assurée par le passage régulier de la Cigogne. Partout, elle reçoit l’expression de soumission des riverains à l’autorité française, notamment en matière judiciaire. Ses tournées sont paisibles ( 840 ). Les factoreries poursuivent leur commerce, recevant les insistances des villages pour s’installer à leur proximité ( 841 ). Quelques troubles agitent encore le Mouni en décembre 1896 ( 842 ). L’action missionnaire favorise les rapports intelligents avec les villages, notamment les Fang ; le premier sermon en langue fang est prononcé le 23 mai 1897 ( 843 ).

       Le commerce dans les estuaires du Gabon, Mondah et Mouni n’est plus depuis longtemps alimenté par l’ivoire et l’ébène du fait de l’épuisement des forêts littorales. Au padouk (bois rouge) encore exploité s’ajoute désormais une nouvelle essence, l’Okoumé (nom galwa ; Aukoumea Klaineana), distingué pour la qualité de son bois, la rectitude de son fût et sa densité importante dans les forêts autour de Libreville ( 844 ). Les Gabonais l’utilisent pour construire des pirogues et recueillent sa sève pour fabriquer des torches. La maison allemande Woermann est à l’origine de son exploitation à partir de 1889, restée timide dans un premier temps ( 845 ). L’agriculture reste à l’état expérimental sur des lopins exigus.

      

      


Location foncière

      

       L’avis du Conseil d’Etat permet à la S.H.O. de reprendre ses activités. Elle reçoit une compensation financière pour le préjudice subi pendant la suspension de son activité. Contre l’engagement d’exécuter des travaux publics d’intérêts général, notamment la construction d’une route de Booué à l’Ivindo pour éviter les rapides, la nouvelle convention lui accorde le privilège des transports et le droit exclusif d’engager pirogues, piroguiers et porteurs ( 846 ). Elle reçoit donc les mêmes prérogatives que la mission de l’Ouest Africain. A ceci près que depuis l’évacuation des postes, sa situation est ambiguë, quant aux fonctions de police et de justice qui lui sont déléguées. Prenant conscience des risques que peut entraîner une totale délégation de pouvoir, Lebon, nouveau ministre des Colonies révise les statuts de la compagnie et, par l’avenant du 8 juin 1897 à la convention, lui retire ses fonctions de police et de justice. Le décret du 31 juillet 1897 impose à la colonie l’obligation d’assurer la police de la concession. A cet effet, une section d’une quarantaine de miliciens doit stationner en permanence à Ndjolé. Pour se porter sur les lieux d’opération, le transport doit être assuré par la société concessionnaire qui doit en outre, mettre à disposition des hommes et des interprètes. Le commandement des opérations est confié à un officier de Marine ( 847 ).

      

      

      Figure 68 : Le poste de Ndjolé (Veistroffer).

      

       La reprise du commerce est suivi de près par la réapparition des conflits. En août 1897, deux affaires éclatent. Au début du mois, un convoi de neuf pirogues chargées pour la S.H.O. est attaqué en amont de Ndjolé. L’équipage compte trente morts ou blessés et six pirogues sont perdues ( 848 ). Le 14, l’Eclaireur, vapeur de la Compagnie des Chargeurs Réunis, commandé par Gauchet s’échoue sur un banc de sable près de Sam Kita. Pour alléger le navire et le remettre à flot, il fait jeter à l’eau une partie de sa cargaison, des fûts de caoutchouc, pour les entreposer sur un banc de sable voisin. Mais le courant les emporte. Gauchet n’en retrouve que sept sur quarante. Tous les autres sont récupérés par les riverains, fang et kele. Gauchet s’en plaint à Ndjolé. Le 5 septembre 1897, Godel, administrateur de Ndjolé, arrive à bord de l’Avant-Garde, accompagné des quarante miliciens, Vadon et Lecomte, pour châtier les villages coupables d’avoir ramassé la marchandise. Le feu est ouvert sur le village. La troupe débarque et chasse les villageois. Elle en tue trois. Elle récupère 75 fusils et 180 barils de poudre. Le village est ensuite incendié. Le 6 septembre, Godel poursuit son action répressive en mitraillant les rives et les villages ayant participé au ramassage du caoutchouc. Il est atteint d’une balle qui lui brise la main ( 849 ). L’affaire secoue le milieu colonial parisien. La compagnie réclame réparation tandis que le ministère impute la responsabilité des pertes à la négligence de Gauchet ( 850 ).

       Libreville craint que le retour de la S.H.O. ne provoque une instabilité permanente. La société prévoit en effet de déplacer vers l’amont le commerce de Ndjolé. Or la cause essentielle des conflits étant la concurrence entre les villages et leur rapprochement des rives, Dolisie cherche à stopper le déplacement des villages. Dans une lettre d’instruction daté du 30 novembre 1897, il charge Godel de faire appliquer une nouvelle mesure : la terre gabonaise est déclarée française par droit de conquête. Tout village voulant s’installer doit s’acquitter d’un droit de location, et d’un droit variable selon le nombre de cases construites. En échange, Libreville garantit “ le respect de la terre louée ” ( 851 ). Un mois plus tard, Dolisie transmet de nouvelles instructions à Godel afin qu’il fasse appliquer par la S.H.O. le décret du 31 juillet 1897.

       Ndjolé concentre toutes les attentions. La zone que le poste a en charge est très vaste. Godel doit régler de nombreux palabres souvent inextricables, révélant des alliances surprenantes. Au début de 1898, dans le bas-Ogooué, le chef galwa Rentendi, parcourt les villages fang et kele pour amener leurs chefs à fermer le commerce. La maison Woermann, qui en fait les frais, demande l’intervention de l’administrateur pour ramener l’ordre ( 852 ).

       A Ndjolé même, le 24 février 1898, la justice inflige une amende à Emane Tole qui se cache toujours. Craignant de se rendre au poste de Ndjolé, il envoie ses enfants pour déclarer qu’il fait sa soumission complète et paie l’amende. En gage de sa collaboration, il livre le nom de ses complices qui ont tué le milicien sénégalais en juillet 1896. Les informations qu’il donne permettent à Godel d’arrêter au début d’avril 1898 un autre chef turbulent, Emana Angoé dit Egogom Meyé, “ un des principaux instigateurs de la révolte des pahouins du haut fleuve et qui aurait lui-même tué le caporal Boubakaryba ”. Depuis plusieurs mois en effet, Emana Angoé, réfugié chez le chef Massa à Ndjolé même, harcèle le commerce et détient captives deux femmes qu’il a enlevées. Godel le fait prisonnier et le déporte au Fernan Vaz ( 853 ).

      

      


Sociétés concessionnaires

      

       Ancien Gouverneur du Sénégal, Lamothe entre en fonctions au Gabon en qualité de Commissaire Général du Gouvernement le 2 janvier 1898. Il est précédé d’une réputation d’excellent administrateur, “ seul capable de remettre en état les finances de la colonie ” ( 854 ). S’appuyant sur son équipe de fonctionnaires qu’il fait venir du Sénégal pour remplacer celle de Brazza, il réorganise l’administration de la Colonie. Sa première action est d’instituer, fin 1897, un impôt de capitation, destiné tout autant à renflouer les caisses de la colonie qu’à recenser les populations ( 855 ). L’impôt est fixé à deux francs par habitants. En échange, l’administration offre sa protection et le règlement des palabres ( 856 ). La mesure est faiblement appliquée. La plupart des villages l’ignorent, sans être pour le moment inquiétés par l’administration qui manque surtout d’effectif pour imposer la mesure. Certains villages pourtant s’en acquittent, laissant l’espoir d’une diffusion lente mais solide. Lamothe compte alors sur l’action des chefs de village pour y amener progressivement les villageois. Le 15 février 1898, au cours d’une tournée dans l’Ogooué et le Como, il convoque les chefs fang à Ndjolé pour leur annoncer la mise en place d’une “ taxe de suzeraineté et de protection ”. Il ne rencontre aucune objection ( 857 ).

      L’arrivée de Lamothe au Gabon coïncide avec l’ouverture de nouvelles perspectives pour la colonie. Après de multiples tergiversations, la Métropole consent enfin à appliquer le projet de Brazza d’ouvrir aux capitaux français privés l’exploitation des ressources du Gabon et du Congo. Surpris par l’apparent succès des compagnies concessionnaires au Congo Belge, notamment grâce au commerce du caoutchouc, et soucieux d’effacer les difficultés financières du Gabon-Congo ( 858 ), le 28 mars 1899, Guillain, Ministre des Colonies, signe un décret instituant le régime de concessions au Congo qui doit permettre la mise en valeur par des capitaux privés des territoires conquis sans engager trop loin l’Etat dans des dépenses insupportables ( 859 ).

      Entre mars 1899 et février 1900, la colonie du Gabon Congo est divisée en quarante parcelles, à l’exemple du Haut-Ogooué, chacune exploitée pour trente ans par une société privée de préférence de fonds français qui paie une redevance annuelle à l’Etat et 15% sur leurs bénéfices. Le capital social de l’ensemble des sociétés s’élève à 55 millions de francs de l’époque. Ainsi en 1900, les concessions sur le territoire du Gabon de l’époque sont réparties au sud et à l’est. La concession la plus grande reste à la S.H.O., dont la superficie est de 104 000km² (voir carte page suivante, n°28). C’est la plus importante du Gabon et la seconde de la colonie, après celle des sultanats du Haut-Oubangui qui atteint 140 000 km². Vient ensuite, jouxtant la limite ouest de la S.H.O. la Société des factoreries de Ndjolé de Monthaye qui exploite la basse Ngounié sur 4 200 km² (n°25). Sur l’autre rive de la Ngounié, la concession revient à la Société de l’Ogooué-Ngounié de Gazenguel ( 11) pour 3 350 km² ( 860 ). La Société Commerciale et Agricole du Bas Ogooué exploite la concession à l’ouest de Gazenguel, sur 1 200 km² ( n°35). Au sud, Izambert, déjà en activité comme planteur, obtient la parcelle du Fernan Vaz sur 12 400 km² (n°20); Devès obtient le Sette-Cama sur 19 000 km² (n°22), Leplus le Haut-Ngounié sur 7 100 km² (n°26). Quant aux territoires autour de l’Estuaire, du Cap Lopez jusqu’au Woleu, Lamothe les réserve.

      

      

      Figure 69 : Les concessions au Gabon-Congo (d’après Coquery-Vidrovitch, 1972, p. 56-57)

      

      L’organisation est prévue pour éviter la concurrence. Chaque société reçoit le monopole de l’exploitation agricole et forestière de sa concession. En échange, elle doit participer matériellement à l’administration de la colonie en mettant à disposition ses moyens, vapeurs, établissements, et favoriser par exemple la culture du caoutchouc en plantant cent cinquante pied de plantes à caoutchouc par tonne exportée ( 861 ). Par ailleurs, le décret de Guillain annonce que “ le commerce des armes à feu et des munitions est formellement interdit à la société concessionnaire et à ses agents, sauf dans le cas où ils seront autorisés par le Gouverneur à se livrer à ce commerce sous le contrôle des agents de la colonie ” ( 862 ). L’article cherche ainsi à réduire les risques d’embrasement dans les régions éloignées des postes, l’administration coloniale restant souveraine, en principe, en matière de police et de justice.

      

      

      Figure 70 : Plantation d’arbres à caoutchouc (Veistroffer).

      

       La mise en concession de 70 % des territoires de la Colonie n’est pas sans provoquer le mécontentement des acteurs du commerce traditionnel au Gabon en particulier les maisons Holt, Woermann et Hatton et Cookson. Dans un premier temps, elles tentent de dénoncer le décret de Guillain en lui opposant L’Acte Général de Berlin qui interdit le monopole commercial dans le bassin conventionnel du Congo. Mais leurs factoreries gabonaises sont situées en dehors de ce bassin. L’argument ne tiendrait que pour la S.H.O. dont la concession touche à l’est le bassin de l’Alima. En outre, le décret prévoit que les conventions engagent les sociétés concessionnaires à trouver un accord avec les maisons de commerce pour racheter les factoreries anciennement en place afin qu’elles quittent le territoire concédé d’ici à deux ans.

       La réalité est autre. Le commerce libre est empêché d’exercer son activité. Il lui est interdit d’implanter de nouvelles factoreries et de faire commerce des produits agricoles et forestiers, donc caoutchouc et ivoire, avec les habitants des concessions. De plus, les sociétés accaparent les produits exploités par diverses manœuvres. L’une d’entre elle consiste à entraver l’introduction dans la colonie du numéraire prévu, entre autres, pour payer l’impôt. Elles considèrent le numéraire contraire à l’intérêt de la colonie qui est d’exploiter ses richesses. Mais leur discours est ambigü car d’un autre côté, elles dénoncent le paiement en produits comme une concurrence de l’administration à leur activité. Elles obtiennent finalement que les produits versés en impôts leurs soient rétrocédés. Surtout, les sociétés concessionnaires reçoivent l’appui de l’administration coloniale et de sa justice qui trouvent enfin l’occasion de réduire l’activité du commerce étranger. Le premier exemple qui fait jurisprudence vient avec la saisie de caoutchouc et la condamnation de la maison Holt accusée en 1898 par la S.H.O. de traiter avec les riverains du Haut-Ogooué ( 863 ). L’origine de l’affaire tient dans la délimitation des concessions rapidement tracée sur le papier mais difficilement reconnaissable sur le terrain. Les écarts sont fréquents. Les maisons de commerce cherchent donc à se redéployer dans les zones libres mais ne se résignent pas totalement à abandonner leur activité sur les terres concédées ( 864 ).

      

      


Rembo Ncomi

      

       Satisfaire l’installation des concessions pour permettre la relance de l’économie est la priorité de Lamothe. Pendant un an, la mise en place des concessions provoque au Gabon un mouvement de marchandises, de matériel et d’hommes sans précédent, triplant les recettes douanières d’importation. Les recettes en hausse et les redevances escomptées permettent à Lamothe d’engager des dépenses pour percevoir différentes taxes. Il met en place une cohorte de fonctionnaires qu’il encourage au zèle par des traitements de faveur ( 865 ). Les recettes lui permettent également de réorganiser les forces de sécurité. Il augmente les effectifs militaires et policiers. Il crée une légion de gendarmerie. Un poste est créé dans le Komo, à Kango afin de mieux contrôler les Fang et le commerce qui y transite ( 866 ). Un peu plus tard, des postes de surveillance sont créés à Ndombo au nord de l’Estuaire, dans l’estuaire de la Mondah, au confluent du Remboué et du Mbilagone, et à Mfoula Mayong sur la Mbéï ( 867 ).

       Dès son arrivée, Lamothe doit affronter les tensions dont les Fang sont à l’origine dans le Fernan Vaz, où, depuis plusieurs années, ils descendent depuis la région de Lambaréné et des lacs voisins. Ils sont attirés par le commerce qui s’y fait dans la lagune où les factoreries sont nombreuses. Leur installation en terres Nkomi, courtiers traditionnels, provoquent les troubles habituels. En mai 1898 deux grands villages fang s’installent pour la première fois sur le haut du Rembo Nkomi. Inquiet, Lamothe entend stopper leur descente en les obligeant à “ demander l’autorisation de se déplacer et en frappant d’une redevance chaque nouveau déplacement ” ( 868 ).

       Lamothe poursuit sa réorganisation de la colonie. Il la divise en régions administratives et en cercles. Le Fernan Vaz, placé sous l’administration de Veistroffer, est englobé avec les cercles du Cap Lopez et d’Iguéla dans une région que dirige Fondère. Comme ailleurs, la mise en concession se heurte à l’organisation traditionnelle du commerce. Ainsi en 1899, deux traitants de la maison John Holt installés chez les Fang sur le haut Rembo Nkomi refusent de partir et organisent, avec l’aide des villageois, le blocage de la rivière. Veistroffer intervient à la tête de trente hommes. Trois villages sont brûlés. Une semaine plus tard, la tension retombe et le commerce reprend ( 869 ).

       Malgré les taxes, l’activité économique continue d’attirer les Fang qui atteignent l’embouchure du Fernan Vaz. En juillet 1899, les Nkomi demandent l’intervention de Libreville. Fondère, administrateur de la région, profite des évènements pour reprendre en main la région ( 870 ). Il intervient en faveur des Nkomi et soumet les Fang en brûlant au moins huit villages. Il justifie la répression par l’obligation de pacifier la région qui doit s’ouvrir aux concessions tout en reconnaissant l’indispensable participation des Fang à son développement ( 871 ). Fondère réunit ensuite au poste de Fernan Vaz, en présence de Veistroffer, les chefs Nkomi pour signer un traité de protection avec la France. Le traité engage les Nkomi au versement de l’impôt ( 872 ). Tous les habitants, exceptés les enfants de moins de dix ans et les élèves des missions, doivent payer en espèces ou en produits deux francs pour l’impôt. Les chefs de villages doivent en organiser la perception ( 873 ). Fondère ne nourrit aucune illusion à propos du paiement de l’impôt par les Fang ( 874 ).

       En septembre 1899, Lamothe visite Veistroffer au Fernan Vaz. En novembre 1899, Fondère revient à Ndjolé sur l’Alcyon et bombarde “ encore au passage quelques villages afin d’entretenir les indigènes dans une salutaire frayeur ” ( 875 ).

      

      


Nouvelles mesures

      

       Convaincues de l’appui de la Colonie, les sociétés concessionnaires usent de leur position pour pallier leurs difficultés d’exploitation dont la principale est l’absence de main-d’œuvre. A ce titre, elles dénoncent l’impôt de capitation que les villages fuient en se déplaçant dans les forêts. Le décret Guillain interdit le travail forcé, et prévoit l’embauche des villageois avec contrat de travail ( 876 ). Mais dans les faits, les concessions utilisent des moyens détestables pour contraindre les populations au travail ( 877 ). Les chantiers sont parfois éloignés de plusieurs mois des villages, la nourriture, les soins, l’hébergement, sont réduits au minimum par l’employeur. Les conditions de travail sont pénibles et dangereuses ( 878 ). L’administration coloniale est incapable d’assurer les contrôle prévus. Les dérives sont nombreuses. Les concessions règlent leurs affaires intérieures. L’administration semble se conforter en suivant la règle qui prévaut depuis plusieurs années : n’intervenir qu’en cas d’outrage à l’autorité ou d’entrave au commerce. Aussi, consciente des risques d’embrasement dans la région de Ndjolé, Merlin, commissaire général par intérim, émet le 6 mars 1899, un avis défavorable à une demande de la S.H.O. qui argue d’une délimitation imprécise de sa concession pour revendiquer des terres à Ndjolé ce qui chasserait les Fang et les obligerait à s’installer plus à l’ouest ( 879 ). Déjà dans la Ngounié, les contours flottant de la S.H.O. conduisent cette dernière à expulser des traitants des maisons anglaises Holt et Hatton et Cookson. D’ailleurs, un décret est promulgué le 23 mars 1899, instituant le régime des terres domaniales. Les terres non concédées sont propriété de la Colonie. Le décret renforce ainsi les mesures précédentes concernant les redevances à payer pour le déplacement des villages.

       Un mois plus tard, un arrêté du commissaire général crée le port d’armes dans la Colonie ( 880 ). Le 17 avril 1899, un nouvel arrêté relève les droits de douanes et établissant de nouvelles taxes de consommation, complété le 12 octobre 1899 par l’“ Interdiction de la circulation et de la vente d’alcool dans l’Ogooué au-dessus de Lambaréné, dans le bassin de la Ngounié et dans le Rembo Nkomi jusqu’à Fernan Vaz ” ( 881 ). Les Fang sont directement touchés par la mesure. Pour éviter tout nouvel incident, Lamothe confie au Lieutenant Avelot la mission d’établir avec la plus grande précision la limite des différentes concessions. Il parcourt d’abord le haut-Komo, puis la Mondah avant d’arpenter l’Ogooué et la Ngounié, pendant près de cinq mois, pour reconnaître la limite ouest de la S.H.O..

      

       En même temps que s’installent les concessions, les missions catholiques et protestantes étendent leur influence sur les populations gabonaises. En 1898, deux missions protestantes sont présentes dans le Moyen-Ogooué, à Lambaréné et Talagouga (Ndjolé). Très actives, elles décident d’installer une nouvelle mission à Ngomo dans la région des lacs, puis en 1899 de dédoubler la mission de Talagouga en créant une mission à Sam Kita pour permettre aux missionnaires de remonter le fleuve, vers l’Okano ( 882 ). Au nord, les catholiques sont tout aussi actifs. Donguila compte trois pères, un frère et deux sœurs et une centaine d’écoliers. Mais les relations sont plus tendues, du fait des enjeux économiques et politiques. En novembre 1899, les Fang se révoltent et pillent la mission de Batanga ( 883 ).

      

      Tandis que Lamothe est en tournée d’inspection dans la Colonie, Lemaire assure l’intérim à Libreville. Le 9 février 1900, après délibération du Conseil d’administration de la Colonie, il signe une circulaire qu’il adresse aux administrateurs des secteurs pour la perception de l’impôt de capitation. Conscient des difficultés à l’organiser, le chef de poste de Batah lui demande des directives écrites (25 mars 1900). La contribution est uniformément fixée à 3 francs par tête, ou 6 francs par case, et 12 francs par case “ en planches sur pilotis avec véranda ”. Lemaire stipule que le versement peut se faire en produits (Journal Officiel des Colonies Françaises, 15 juillet 1900). Toutes les mesures prises par Lamothe sont sans effet pour redresser une situation difficile. Les recettes tardent à rentrer. Le déficit atteint 5 millions. Lemaire est nommé Lieutenant Gouverneur pour seconder Lamothe.

      

      

      

      Le grand Nord 1900-1907 ( 884 )

      

      

       Le 27 juin 1900, la France et l’Espagne signent une convention qui délimite la frontière entre le Gabon et la Guinée ( 885 ). Le Mitemboni marque la limite théorique entre les deux colonies jusqu’au 1° nord qu’elle longe jusqu’au 9° est de Paris. Campo, Batah, Benito, Batanga deviennent des postes espagnols. Les îles Elobey et Corisco restent espagnoles ( 886 ). A Libreville, la signature est vécue d’autant plus comme un échec diplomatique que les populations, notamment fang, ont toujours marqué leur attachement à la souveraineté française ( 887 ). L’établissement d’une frontière ne signifie cependant pas la fin des déplacements de populations dans la région. La frontière avec le Cameroun est souvent traversée par des villages qui fuient l’occupation allemande où les recrutements sont très sévères. L’émigration camerounaise déstabilise le commerce et l’exploitation agricole au Gabon ( 888 ). Elle marque également le début d’une série d’incidents qui opposent les deux puissances coloniales. En 1900, un détachement de miliciens allemands viole la frontière et pénètre en territoire gabonais sur plus de cent kilomètres. Le fait est que la frontière n’est qu’une ligne tracée sur le papier et ne correspond à aucune réalité topographique. L’argument est utilisé par l’Allemagne dont les incursions sont ressenties comme une concurrence déloyale par les concessions françaises. Le fait est qu’au sud Cameroun, la société concessionnaire riveraine se plaint de n’avoir que deux débouchés du côté du Congo français, l’un sur la Sangha, long de trente kilomètres, l’autres sur la Ngoko, long d’environ trente-six kilomètres, qui lui ont été accordés lors de la signature de la convention. Elle réclame une révision de la frontière avec une extension de son accès aux rives de la Ngoko pour atteindre près de deux cents kilomètres ( 889 ). Une mission mixte franco-allemande est prévue pour reconnaître sur place la frontière, notamment vers la Sangha-Ngoko. Le 30 octobre 1900, Cureau et Laurent, administrateurs des colonies, reçoivent leurs instructions pour mener la mission, côté français, en parallèle d’Engelhard, côté allemand. La mission s’embarque le 15 novembre 1900. Dans le même temps, une mission commerciale est mise sur pied, menée par Lesieur, agent commercial, le père Trilles, et Font qui doit pénétrer dans l’hinterland inexploré de la Guinée Espagnole.

      

      


Recettes

      

       La suppression des postes de la côte nord permet à Lemaire d’affecter un plus grand nombre d’agents à la collecte de l’impôt. Libreville est quasiment la seule zone où l’impôt est versé, malgré son coût de trois francs par case (circulaire du 15 juillet 1900). Il rapporte 3 887 francs ( 890 ). Les villages de l’Estuaire paient d’autant plus volontiers l’impôt qu’il est indispensable à leur installation. Car les Fang poursuivent leur progression au détriment des Mpongwe dont les terres sont toujours plus restreintes et leur nombre estimé, fin 1900, à 1500 individus ( 891 ).

       Ailleurs au Gabon, les récentes mesures favorisent la dispersion des villages qui refusent de servir dans les concessions et payer l’impôt. Autour de Ndjolé, seuls les villages les plus proches du poste, qui jouent un rôle important dans l’économie, s’acquittent de l’impôt. Les plus éloignés n’en versent, quand ils ne peuvent faire autrement, qu’un faible pourcentage. Lemaire reprend à son compte les importants moyens humains engagés par son prédécesseur. Les tournées dans les régions sont fréquentes et la milice est partout. Cette forte présence dissuade visiblement les fauteurs de troubles. Le calme règne donc en apparence ( 892 ). En réalité, les villages cherchent à se soustraire aux nombreux contrôles et les plus réfractaires reculent dans la forêt. Conscient des conséquences que pourrait entraîner la généralisation de ce mouvement, l’administrateur de l’Ogooué veut contrôler les villages en les fixant sur le fleuve. Il leur fait savoir qu’il n’entend pas “ ajouter de nouveaux noms à la liste des villages imposés, jugeant préférable de porter tous [ses] efforts sur ceux déjà inscrits ”. L’effet obtenu est inverse. Certains villages payeurs refusent de supporter seuls l’impôt et disparaissent à leur tour ( 893 ). Lemaire prend une mesure significative de l’inquiétude qui règne à Libreville : il interdit l’incendie de villages en cas de troubles. Le but est de respecter les recommandations ministérielles de fixer définitivement les villages ( 894 ).

       Au total, tandis que les recettes douanières rapportent près de deux millions à la colonie, l’impôt ne rapporte qu’environ dix mille francs, soit une contribution dérisoire. Lemaire n’hésite donc pas à remettre en cause cet impôt que les Fang, particulièrement, ne comprennent pas, croyant pouvoir s’en acquitter une fois pour toutes. Des opérations de recensement sont entreprises sur la côte nord, mais elles sont lourdes et onéreuses et font fuir également les villages dans la brousse. Elles sont vaines. Dans l’Ogooué, l’impôt n’est payé que sous la menace des armes. En janvier 1901, Lemaire suggère donc d’abandonner ce système d’imposition directe en préférant une fiscalité indirecte, reposant sur les taxes ( 895 ). Il rejoint la volonté des concessionnaires qui considèrent l’impôt de capitation comme un frein au recrutement de la main-d’œuvre, provoquant l’exode des travailleurs potentiels.

       La région de Ndjolé est particulièrement affectée par ces problèmes de main-d’œuvre. Outre les rivalités entre la S.H.O. et les maisons de commerce, l’exploitation des ressources est difficile. Craignant pour l’organisation de son activité, la S.H.O. s’enferme dans un isolement. Elle décide d’empêcher ses habitants, Kande, Duma et Fang, de toutes relations d’échanges avec l’aval, en particulier Ndjolé, afin de conserver le contrôle des prix. Elle cherche ainsi à éviter une propagation sur son territoire de pratiques commerciales qui dissuaderaient ses travailleurs d’exercer pour elle. Aucun produit ne doit sortir autrement que sous le contrôle strict de la S.H.O. Les échanges s’organisent par l’intermédiaire des comptoirs qu’elle implante aux limites de son territoire. De même, elle rechigne à la pénétration de la milice sur ses terres au prétexte que les miliciens pourraient également, par leurs besoins quotidiens, perturber l’économie locale. La S.H.O. entend donc assurer, pour mieux l’encadrer, le transport des troupes en mettant à disposition son matériel de navigation au service de la Colonie ( 896 ). A son tour, la Société des Factoreries de Ndjolé prend une série de décisions similaires quant au contrôle des échanges. Rapidement, le trafic s’organise à destination des comptoirs. Les villages de l’intérieur y écoulent leur production, par l’intermédiaires de villages riverains qui tentent alors de se rapprocher des comptoirs. L’organisation du commerce s’en trouve à nouveau bouleversée.

      

      


Grodet

      

       Lemaire est finalement remplacé par Grodet en décembre 1900. La situation financière de la colonie l’amène à restreindre sévèrement les dépenses. Confiant dans l’état politique de la colonie, Grodet réduit dans un premier temps la charge de police en passant l’effectif de la milice de 1500 à 700 hommes. Le corps de gendarmerie est supprimé. Il réduit également les traitements des fonctionnaires. Ceux qui touchent plus de 8 000 francs annuels d’appointements sont congédiés. Les indemnités sont supprimées. Les responsables sont engagés à ne prendre aucune initiative. Le découragement gagne les agents coloniaux : “ les fonctionnaires maintenus, à qui on a interdit toute initiative, et que l’on a privés de toute autorité, sont écœurés ; découragés, ils opposent la force d’inertie dans leurs fonctions mal rétribuées ” ( 897 ).

       A Ndjolé les agents et les miliciens ne touchent plus leurs soldes. Ils reçoivent des bons à retirer aux factoreries que celles-ci, ne parvenant pas à se faire rembourser au chef-lieu, refusent à présent. L’indiscipline gagne les troupes. Responsable de Ndjolé, désolé par les nouvelles mesures prises à Libreville, Veistroffer entend redresser la situation car l’ordre est menacé. Sa première préoccupation est donc de payer les soldes et les mensualités promises aux déportés politiques, dont Samory, emprisonnés sur l’île. La caisse de Ndjolé étant vide, il part pour le Cap Lopez où, sans prendre l’avis de son supérieur, il prélève les 5 000 francs nécessaires. Apprenant son geste, Grodet le menace de retenir la somme sur son salaire et lui interdit toute dépense ( 898 ). Veistroffer doit s’en tenir à verser quelques acomptes. Enfin, devant l’état sanitaire lamentable des Européens qui le secondent, il décide de les renvoyer sur Libreville. Il est alors le seul agent à Ndjolé pour affronter une situation politique de plus en plus dégradée ( 899 ).

       Conscient de la faiblesse de ses moyens, Grodet invite les administrateurs de région à éviter les expéditions punitives. A Sette Cama, le chef de poste reçoit le 16 juillet 1901, Ndjego, chef du village fang Attivino. Les villageois viennent protester contre les pratiques de la Société agricole et commerciale du Sette Cama. Elle fait couper les boules de caoutchouc sous le prétexte qu’elles sont alourdies par des cailloux et refuse d’en payer le prix convenu. Débouté dans sa requête, Ndjego repart en proférant des menaces. Il est arrêté par le chef de poste et mis en prison. Le lendemain 17 juillet, Merlet, agent de la Société, remontant des marchandises vers la Nyanga est arrêté par Fang d’Attivino, près de la lagune Songo. Il trouve refuge chez des Fang voisins, tandis que ses hommes sont légèrement brutalisés ( 900 ). Le chef de poste se porte aussitôt à son secours. Le 18 juillet, Il réclame une répression sévère contre Attivino et son chef ( 901 ). Grodet lui refuse en l’engageant à une enquête discrète ( 902 ).

       En même temps qu’il fait des économies en supprimant des forces de sécurité, Grodet cherche à augmenter les recettes. Il montre une certaine réticence à utiliser l’impôt indigène qu’il considère pour le moment inefficace ( 903 ). Devant les injonctions ministérielles, il argue de la faiblesse des moyens humains dont il dispose et réclame deux nouvelles compagnies de tirailleurs pour collecter l’impôt ( 904 ). En revanche, il n’a aucun scrupule à augmenter les taxes sur le commerce. Le 15 novembre 1901, il signe un arrêté alourdissant la fiscalité sur les produits d’importation les plus appréciés des Gabonais : tissus, tabac, poudre, fusils… Le commerce est gravement atteint par cette hausse. Les sociétés concessionnaires réagissent en s’unifiant contre la Colonie. Elles refusent de payer leur redevance d’exploitation et répercutent le manque à gagner en payant moins cher les produits achetés aux riverains qui voient à leur tour leurs revenus diminuer.

      

       L’autre chantier que doit réaliser Grodet est l’évacuation de la Côte Nord. Les moyens dont dispose la station navale sont si faibles que Libreville fait appel à la Compagnie Woermann qui dispose d’une ligne régulière pour rapatrier les agents des postes passés sous administration espagnole ( 905 ). La surveillance du trafic et des mouvements de population avec le Gabon devient difficile. La présence missionnaire ne peut pallier l’absence d’autorité coloniale. Rouyer, administrateur de Libreville, obtient du Commissaire Général, désormais basé à Brazzaville, l’autorisation de créer un poste à Boutika, sur la Pointe Urinia, dans l’estuaire du Mouni. Il envoie ses instructions au nouveau chef de poste en juin 1901 ( 906 ). Le 4 juillet 1901, l’administrateur des Colonies Bonnel de Mézières, arrive à Libreville pour mener une mission de délimitation de la frontière avec la nouvelle colonie espagnole ( 907 ). Il convient d’agir rapidement car la Convention provoque le départ des factoreries de la côte, perturbant l’économie des villages. D’un autre côté, Grodet encourage malgré lui la disparition des villages sur la côte nord en accédant aux demandes du Gouverneur Général de Fernando Poo de faire venir pour sa colonie des travailleurs. Il va jusqu’à exonérer de taxe l’établissement des passeports au “ titre de relation de bon voisinage ” ( 908 ). La décision de Grodet est malheureuse pour la colonie diminuée par la faiblesse de sa main-d’œuvre et ne peut qu’encourager l’exode qui s’opère déjà dans la clandestinité.

      

      


Embrasement à Ndjolé

      

       Pendant que Grodet diminue les effectifs, la position des comptoirs de la S.H.O. et de la Société des Factoreries de Ndjolé devient intenable. L’afflux continu de villages autour des comptoirs étouffe progressivement le commerce qui échappe aux représentants des sociétés. Tenant les rives en aval, les Fang instituent sur le fleuve un droit de passage aux marchandises sortant des concessions. Pour éviter que les Fang prennent le contrôle définitif du commerce, la S.H.O. décide de rouvrir le fleuve et de rétablir des succursales. Aussitôt installées dans l’amont, ces dernières privent les villages proches de Ndjolé de leur revenus d’intermédiaires. En même temps, le cours du caoutchouc, principal produit d’exploitation, chute. La région s’embrase.

       Dans le haut-Ogooué, un traitant est tué. Le chef fang Makouengay appelle à la révolte contre les Blancs ( 909 ). A Ndjolé, oubliant leurs dissensions internes, treize clans fang s’unissent sous l’action du même Emane Tole qui rassemble entre 4 et 5 000 hommes. Ils bloquent le fleuve, attaquent les pirogues, occupent les factoreries, menacent de les brûler et de massacrer leurs agents. De janvier à juillet 1901, aucun convoi ne réussit à forcer le blocus. Une seule pirogue réussit à rejoindre le haut fleuve entre août et septembre. La S.H.O. est complètement isolée. Son personnel est empêché de sortir de la concession.

       Autour de Ndjolé, les villages, privés de leurs revenus, décident de piller puis d’incendier les comptoirs. Aussitôt leurs forfaits accomplis, ils disparaissent en forêt. Seul à Ndjolé, Veistroffer ne peut rien. En attendant les renforts qu’il réclame régulièrement, il réussit grâce à l’influence qu’il a sur certains villages, à réunir les chefs fang. Il organise des palabres et contient un moment l’agitation. Les chefs réclament la fermeture des succursales dans le haut-fleuve et la liberté totale de circulation ( 910 ). De son côté, Grodet reste, dans un premier temps, sourd aux demandes de Veistroffer. La S.H.O. s’en indigne publiquement. Lemaître, son agent général, engage alors une cinquantaine de miliciens sans parvenir à rétablir la situation. Grodet envoie à son tour trente hommes et un officier à Ndjolé. Les chefs fang vivent cette arrivée comme une trahison de Veistroffer. Celui-ci dispose à présent de quarante-cinq miliciens qu’il répartit autour des magasins. Grodet lui promet un contingent de cent-cinquante tirailleurs sénégalais qui doivent venir du Dahomey, commandé par Lucien Fourneau, le frère d’Alfred. Les commerçants s’en réjouissent et rendent hommage à la tactique politique de Veistroffer. Mais les attaques se poursuivent. Deux-cents tirailleurs parviennent enfin à Ndjolé. En quelques jours, ils exercent une sévère répression, douze villages sont brûlés. De nombreux villageois sont tués ou fait prisonniers. Le calme semble revenir mais Emane Tole reste insaisissable, de même que son fils, Tole Emane, dont la tête est mise à pris. Emane Tole s’est réfugié chez ses beaux-parents, du clan Essinsu, dans l’Otoumbi, en amont de l’Okano. Ceux-ci le dénoncent et les miliciens de la S.H.O. viennent pour l’arrêter. Il parvient à s’échapper mais son fils est fait prisonnier. En septembre 1902, Emane Tole se rend à Ndjolé où Grodet est en tournée ( 911  ).

       Les évènements ne cessent pas pour autant. Les Fang poursuivent leur révolte dans des affrontements déterminés. Lors d’un combat, Lucien Fourneau est atteint par trois balles dans la cuisse. Il doit redescendre à Libreville. Il préconise de renforcer les tirailleurs. D’autres tensions éclatent plus bas dans le fleuve et dans l’Estuaire.

      

      


Madékélo, Davo, SamKita, Makok

      

       L’augmentation du prix des marchandises et l’agitation qui en découle ne frappe pas que la région de Ndjolé. Tout le Gabon est concerné. Un nouvel accrochage intervient le 8 juin 1902 dans la région de Madékélo, près de Libreville. Des hommes, clan Yévan, du village fang de Lébi, près de Ndombo sur la côte nord, tentent d’introduire frauduleusement au Gabon des marchandises provenant de la Guinée espagnole. Ils sont interceptés près de Madékélo par un agent gabonais des douanes et par un milicien détaché du poste de surveillance voisin. Une altercation se produit. L’agent des douanes et le milicien sont violemment frappés ( 912 ). Grodet ordonne une répression contre le village de Madékélo.

       La Ngounié, depuis longtemps productrice importante d’ivoire et de caoutchouc, exploitée depuis trois ans par la Société Ogooué-Ngounié de Gazenguel, n’échappe pas aux tourments. Le 21 juin 1902, une cinquantaine de Fang, du clan Ebivègne, viennent fortement armés devant la factorerie de Davo, au nord de Samba, protester contre l’augmentation des prix. Ils dissuadent par la force six blancs, parmi lesquels Lahoude en personne, commandant du cercle de la N’Gounié, de repartir en bloquant l’accès au débarcadère. Finalement, les Blancs réussissent à partir sous la promesse de revenir pour palabrer. Les Fang les menacent en les mettant en joue mais ne tirent pas. Le 23, comme convenu, Lahoude et ses collègues reviennent pour palabrer mais les Fang menacent une nouvelle fois de les empêcher de partir s’ils ne conviennent pas de leur prix. Lahoude cède alors et s’inquiète pour le futur. Visiblement très choqué, il écrit : “ Une leçon exemplaire s’impose envers les Pahouins, pour avoir porté la main sur des Européens, menaces de mort à main armée et imposition forcée de leurs volontés ; il n’y a pas de raison pour qu’ils s’arrêtent en si bon chemin et leurs prétentions vont croître au fur et à mesure que l’impunité leur semble assurée ”. ( 913 )

       Le 7 juillet, les forces de police envoyées par Grodet et commandées par l’inspecteur de Milice Langlais arrivent dans la région de Madékélo. Au village de N’Cou, clan Yévan, l’opération tourne court. Langlais est tué. Le soir même, les hommes de N’Cou et Madékélo incendient le poste de douane ( 914 ). Le 9 juillet 1902, devant la gravité de la situation, Grodet autorise l’administrateur de l’Ogooué à mener “ toutes opérations [de] sauvegarde [des] biens et [des] personnes ” ( 915  ).

       Au même moment dans l’Ogooué, Les Fang Mboumi de la région de Sam Kita tentent de fermer la rivière à la suite du retrait des factoreries de Sam Kita. Après avoir tenté sans succès une négociation, Rouyer mène une répression qui conduit à la destruction de deux villages et fait par ailleurs vingt morts et trois prisonniers chez les villageois et deux miliciens tués. La brutalité de la répression semble agir en faveur de Rouyer. Les villages alentours viennent “ protester de leurs sentiments pacifiques ” ( 916 ). Aussitôt après, Rouyer se porte sur la Ngounié. Du 19 juillet au 6 août 1902, accompagné par soixante hommes, il mène une campagne tout aussi sanglante. Six villages sont incendiés et treize Fang sont tués ( 917 ).

       Le 11 septembre, sur la côte nord, les villages du clan Yévan poursuivent à coups de fusil Herre, le chef du poste de Ndombo en tournée pour le paiement de l’impôt ( 918 ). Un milicien qui l’accompagne est blessé à la tête. Grodet décide d’en finir une fois pour toutes avec le clan Yévan ( 919 ). Les quatre villages de M’Baine, Mangeme, N’Cou et Madékélo doivent être détruit mais les plantations ne seront pas touchées, afin que les villages, une fois soumis, puissent se reconstruire au même endroit. En revanche, Grodet autorise la saisie des volailles, cabris, moutons et porcs que se partageront les soldats. Il donne des instructions précises pour que des hommes soient capturés. Il confie la mission au Capitaine Noton, entouré de soixante-dix miliciens et laptots, et secondé par sept blancs dont Baudon, maître de port qui dirige la colonne sur la région de Ndombo. Le 8 octobre 1902, la répression est effectuée avec succès ( 920 ).

       Quelques semaines plus tard, Garouste, chef de station arpente la région entre Ndjolé et Remboué pour y étudier la construction d’une ligne télégraphique jusqu’à Libreville. Le 12 décembre 1902, à Makok, il tombe dans un guet-apens ourdi par les villageois. Ils lui refusent toute assistance et l’obligent sous la menace de leurs fusils à quitter l’endroit. Grodet voit là une nouvelle menace pour l’autorité coloniale et un moyen de châtier les villages voisins qui bloquent régulièrement la circulation sur le Remboué. Le 19 janvier 1903, il envoie l’inspecteur de 1ère classe, Commandant la garnison régionale pour détruire les trois villages qui constituent l’agglomération de Makok, le village de Diabéré et un village de garde ( 921 ). Là encore, les plantations doivent être épargnées et des hommes faits prisonniers, notamment Mandouma Mba, un des chef de Makok, coupables de maintes exactions contre l’autorité de Libreville. La répression est menée fin janvier. Prudent, Grodet laisse sur le Remboué un garde principal et trente gardes régionaux. Le 12 février, les chefs des quatre villages viennent faire acte de soumission. Seul Mandouma Mba, coupable, est amené à Libreville. Il est renvoyé devant l’administrateur de la région, en tant que chargé de la justice indigène. Il encourt cinq années de prison qu’il devra effectuer en déportation à Loango ( 922 ). Une nouvelle répression est entreprise dans la région le 21 février, conduite par soixante hommes. Deux villages sont incendiés, quatre villageois sont tués. Par cette campagne qui dure depuis plusieurs mois Grodet espère avoir pacifié la région ( 923 ). Il n’en est rien. Un note reçue le 8 mars 1903 indique une nouvelle répression contre les Fang du clan Mgoumou, installé sur le Mbilagone ( 924 ). Plus bas dans la crique Gongoué l’administrateur de la région de Libreville mène une action déterminée, à la tête de soixante-dix hommes, le 19 mars 1903. Les villageois, réfugiés dans les plantations sont surpris par la troupe et s’enfuient aux premières salves. Les marchandises sont prises et les villages sont détruits ( 925 ).

       L’impôt de capitation n’est pas étranger à ces évènements. Le 11 février 1902, Grodet prend un arrêté local qui institue définitivement “ l’impôt indigène ” sur l’ensemble de la Colonie. Auparavant, seules l’Ogooué et la région de Libreville étaient véritablement concernées. Il adresse une circulaire datée du 6 mars 1902 à ses agents dans laquelle il annonce leur évaluation prochaine sur la base de leurs résultats ( 926 ). Le 13 mai 1902, il envoie des instructions aux administrateurs pour augmenter le rendement de l’impôt ( 927 ). Dans le même temps, il réclame à la Métropole des moyens supplémentaires, pour appliquer la mesure. L’attitude de Grodet ne laisse pas de doute sur l’inconfort de la situation. La perception de l’impôt lui permet de réclamer les troupes dont il a besoin pour rétablir l’ordre. Le ministère lui envoie finalement deux nouvelles compagnies ( 928 ). L’effet tarde cependant à se faire sentir sur les recettes. L’impôt est encore rare sur l’ensemble du Gabon ( 929 ).

      

      


Gesellschaft Süd Kamerun

      

       Les enjeux du commerce, à l’origine des évènements de 1901-1902, trouvent d’autres échos dans le Nord, à la frontière avec le Cameroun où les factoreries allemandes cherchent à élargir leur zone d’influence vers le sud et détourner à leur profit la production “ gabonaise ” de caoutchouc.

       La Gesellschaft Süd Kamerun (G.S.K.), compagnie germano-belge créée à Bruxelles, occupe depuis le 16 janvier 1899 une concession de 9 millions d’hectares dans le bassin supérieur de la Sangha en territoire camerounais. Elle entre ainsi en concurrence directe avec la compagnie française de la Ngoko-Ouesso et de la Société des Produits de la Sangha-Lipa-Ouesso. Pour remedier à ces incursions, la France envoie Cureau à la frontière nord pour la redéfinir. Peu après, la France et l’Allemagne signent le 14 février 1901, un accord dans lequel elles promettent de respecter le statu quo concernant les frontières fixées quelques années plus tôt.

       A peine deux mois plus tard, le 10 avril 1901, une factorerie française installée à Bomédali est expropriée par trois allemands. En octobre 1901, les deux directeurs de la G.S.K., confisquent une allège de la Ngoko-Ouesso et, accompagnés du commandant allemand, prétendent supprimer la factorerie Emile Loubet, pourtant située à 15 km de la frontière en territoire français. La Ngoko-Ouesso porte une première réclamation au département des Colonies le 4 novembre 1901.

       Les incursions allemandes sont très préoccupantes pour l’autorité coloniale qui y voit un obstacle supplémentaire au développement des concessions. Les facteurs allemands disposent d’un réseau de communication très performant qui approvisionne en marchandises et en hommes la multitude de postes disséminés le long de la frontière. Leur efficacité tranche cruellement avec les difficultés des concessions françaises. L’accès aux factoreries françaises les plus septentrionales paraît insurmontable. La vallée de l’Ivindo est marécageuse et barrée de rapides. La voie du Congo est longue et ardue, quant à la route depuis la mer, les reliefs et les vallées inhospitalières, aux populations, en l’occurrence Fang, hostiles à la pénétration blanche, sont autant d’obstacles décourageants. Car dans le même temps Von Stein permet à l’Allemagne d’occuper le Cameroun oriental jusqu’à la basse-Sangha et efface la mission Plehn, massacrée en 1896. Parti du Nyong et après avoir traversé le Dja et le pays Djem, il atteint Bertoua puis fonde une station à Yokaduma. Bertoua est une place économique de première importance tenue par les marchands haoussa qui remontent par Ngaoundéré l’ivoire qu’ils revendent au Niger. Von Stein cherche alors à relier Bertoua aux factoreries du sud. Il atteint Ngoïla sur le Dja qu’il reconnaît alors comme le cours supérieur du Ngoko et dont les forêts abondent en caoutchouc.

       Pendant ce temps, Cureau parcourt la zone frontalière et constate certaines irrégularités. La position du Ngoko avec le parallèle 2° Nord et méridien 15 °Est est réglée. L’Allemagne doit abandonner 35 kilomètres de rives du Ngoko, mal tracées par les missions précédentes et évacuer les postes et factoreries créées sauf Moloundou. Mais la richesse du bassin du Ngoko retarde l’évacuation. Les facteurs tentent de rester, obligeant Félix Dupont, nouveau commandant d’Ouesso, à de nombreux contrôles dans la région. Les Allemands finissent toutefois par évacuer à partir de février 1902 leurs postes et factoreries, qu’ils prennent soin de détruire complètement. D’autres incidents se produisent vers la frontière est du Cameroun, illustrant le climat tendu qui règne entre la France et l’Allemagne ( 930 ).

       La commission de délimitation s’achève Le 7 avril 1903, Cureau rend son rapport, lequel aboutit le 17 juin 1903 sur la signature d’un accord franco-allemand pour l’évacuation par la Süd-Kamerun des points occupés en territoire gabonais (Ngoko, Ndongo, Matuli, etc.). Le pavillon français flotte sur Ndongo. Mais le poste est rapidement abandonné. Sa réoccupation par les Allemands ne tarde pas. Une entrevue a lieu le 21 novembre 1903 entre représentants des deux colonies à Moloundou, en territoire camerounais. De nouveau, les Allemands doivent évacuer la région. Mais la Süd-Kamerun y maintient son activité.

      

      Figure 71 : Village fang du Bas-Campo (Cureau, 1912).

      

       La compétition que se livrent Allemands et Français déstabilise l’économie de la région, habituée à servir d’intermédiaire vers la côte. Aussi, la création des postes pour l’occupation effective de la région par les colonisateurs privent-elle les populations de leurs revenus. Certains, manipulés par l’une ou l’autre partie, tentent donc de s’opposer à cette présence gênante ( 931 ). Au Cameroun, les Allemands, mieux organisés, contrôlent les débordements. Du côté français, la situation est plus difficile. En mars 1902, dans le Ngoko, les villages, apparentés aux Fang, sont en effervescence. Ils s’en prennent à la Compagnie Franco-Congolaise. L’administrateur d’Ouesso envoie en tournée le lieutenant Charreau pour réprimer les attaques. Dix-huit villageois trouvent la mort dans cette campagne, trois femmes sont faites prisonnières, quatre hommes sont arrêtés ( 932 ).

      

      


Gentil

      

       Préoccupée par l’agitation des Gabonais, en particulier des Fang qui protestent contre l’impôt et le prix des marchandises, attaquée sur sa frontière nord où les Allemands grignotent des parts importantes du commerce, la colonie du Gabon vit des heures difficiles. Jugé inefficace, Grodet est rappelé par la Métropole qui veut limiter les abus et appliquer une politique de fermeté. Droits et devoirs doivent être rappelés aux Gabonais, aux concessions et aux administrateurs. Une première mesure apparaît le 17 mars 1903, par le décret qui modifie le tribunal supérieur, autrefois composé d’administrateurs coloniaux. Trois magistrats de carrière y siègent à présent, réduisant les connivences. Les peines contre les Blancs sont durcies. Le décret accorde également aux Gabonais le droit de saisir les tribunaux français de leurs litiges. La Métropole place ensuite à la tête de la Colonie un homme capable de rétablir son autorité, en la personne d’Emile Gentil, explorateur et collaborateur de Brazza, auréolé de sa victoire sur Rabah, gouverneur au Chari. Il entre en fonction le 18 mars 1903.

       Le 19 mars 1903, dès le lendemain de sa nomination, Gentil adresse une circulaire inspirée de son prédécesseur aux agents et administrateurs. Il y annonce leur prochaine évaluation sur la base des résultats qu’ils obtiendront dans la perception de l’impôt ( 933 ). Grâce aux compagnies obtenues par Grodet, il dispose d’un contingent suffisant pour détacher une cinquantaine de tirailleurs dans la région de Booué qui fondent un poste à Dilo Bikouala, afin de protéger une factorerie de la S.H.O. et rétablir le calme. Au nord, tandis que la mission Cureau prend fin, la situation à la frontière espagnole est peu encourageante. Autour du poste de Boutika, autrefois si peuplé, il ne subsiste qu’une vingtaine de villages. La population s’est en grande partie réfugiée en Guinée espagnole. Ceux qui demeurent refusent de servir dans les concessions ou de payer l’impôt et se cachent dans la brousse, attendant que rouvre une factorerie promise par le chef de poste. Plus loin, l’émigration que connaît à son tour le Mitemboni est en passe d’être enrayée par la création d’un poste à Mbéto ( 934 ).

       Appliquant la loi au plus près, Gentil n’entend pas laisser impunis les villages qui ne s’acquittent pas de l’impôt. Il prend le 29 juillet 1903 un arrêté qui prévoit des peines allant d’une simple amende de vingt francs jusqu’à quinze jours d’emprisonnement. La milice procède aux premières arrestations et marque ainsi la fin d’une période transitoire de laxisme ( 935 ). L’impopularité de Gentil grandit à tel point qu’une pétition est adressée au Ministre des Colonies, signée par “ Tous les Gabonais en général ”, qui réclament le retour de Grodet ( 936 ). Impassible, le Commissaire Général poursuit son “ œuvre ”. Il décrète l’interdiction et la vente d’armes sophistiquées ( 937 ). Seuls les vieux fusils à silex avant 1842, à pierre ou à capsules sont autorisés, pour ne pas entraver la chasse indigène. Maladroite, la mesure encourage la contrebande qui s’organise en particulier depuis la frontière nord.

      

      


Résultats

      

       L’intransigeance de Gentil cache mal ses difficultés dans l’administration de la Colonie. Les concessions s’opposent toujours au commerce libre mais leur stratégie évolue. Leur santé économique étant fragile, elles cherchent des rentrées d’argent par tous les moyens. Dans un premier temps, elles feignent d’ignorer la présence des maisons étrangères sur leur territoire pour ensuite les condamner et obtenir des dédommagements. L’astuce ne fait pas long feu. En février 1904, la compagnie John Holt obtient la relaxe dans un procès qui l’oppose à la Société de l’Ogooué-Ngounié. Elle est autorisée à poursuivre son activité sur le territoire de la société ( 938 ). Le jugement fait jurisprudence et conduit l’administration à interdire ce type de procès financier ( 939 ). En fait, il tient compte de la place que retrouve le commerce libre dans l’économie de la Colonie. Plus souple et fort d’une longue expérience ainsi que de rapports plus anciens avec les producteurs, le commerce libre parvient plus facilement à organiser son activité que les sociétés concessionnaires dont l’immensité des territoires nécessite des moyens considérables. En 1903, l’ensemble des sociétés concessionnaires, mises à part la S.H.O. et la Compagnie Kouilou-Niari (C.P.K.N.), réalisent 1.9 millions de francs d’échanges, contre 2.3 millions pour la S.H.O. et la C.P.K.N. exclusivement, et 3.7 millions pour le commerce libre (Hatton et Cookson, Holt, Woermann, principalement). Les chiffres tendent cependant à s’équilibrer pour l’année 1904. Ils portent respectivement à 2 millions, 2.6 millions et 3.2 millions l’activité des différents exploitants ( 940 ).

       L’attitude de Gentil envers les sociétés concessionnaires reste ambiguë. Au nord, les compagnies Ngoko-Ouesso et Sangha-Lippa-Ouesso, fusionnent le 4 mai 1904 pour former la compagnie Ngoko- Sangha. La nouvelle compagnie demande à l’administration de prévoir l’installation d’un poste sur le haut- Ivindo, à la frontière camerounaise, afin de sécuriser la région dont la population paraît remuante et prévenir les incursions allemandes. La demande reste lettre morte ( 941 ). L’occupation du nord ne semble pas être l’affaire de la Colonie qui en laisse le soin à la Ngoko Sangha, quoique celle-ci n’ait pas les moyens de ses ambitions. Gentil compte s’en tenir à la pacification des zones d’occupation plus anciennes, en particulier l’Ogooué dont le cours supérieur est concédé à la S.H.O. La récente création du poste de Booué-Bikouala ne parvenant pas à apaiser complètement les tensions, Gentil ordonne, au début de 1904, une “ série de coups de mains ou de petites opérations qui semblent avoir heureusement amené le résultat [de pacification] cherché ” ( 942 ). Or, à peine le calme rétabli dans l’Ogooué, un autre foyer s’allume au sud, dans le Haut-Ngounié. Les Tsogo se révoltent contre l’administration et les concessions. Ils cherchent à empêcher l’établissement de postes militaires sur leurs terres. Une campagne de répression est menée à partir de mai 1904 par le capitaine Colonna de Leca. Mais, faute d’engagement des insurgés, elle ne permet pas de soumettre la région ( 943 ).

       Les évènements du sud ne sont que le résultat des abus des sociétés concessionnaires et de la politique agressive menée par Gentil, en particulier pour l’impôt. Les miliciens sénégalais commettent des actes sanglants sur tout le territoire, auxquels répond la résistance de plus en plus organisée des villages ( 944 ). La démesure des moyens mis en œuvre pour la perception et la répression exercée sur les réfractaires sont à la mesure de l’intransigeance de Gentil. Mais il a pour lui l’obsession de la supériorité militaire et l’entêtement de l’incompétence ( 945 ). Le 19 juillet 1904 il signe une circulaire annonçant l’augmentation de l’impôt qui doit passer de 3 à 5 francs par personne au 1er janvier 1905 ( 946 ).

       Autour de Libreville, l’insoumission s’exprime diversement. Le Lieutenant Gouverneur du Gabon s’inquiète de la fuite des habitants attirés vers le Cameroun par des salaires plus élevés. Parmi les premiers volontaires sont les lettrés Mpongwe et quelques Fang qui, par leur formation scolaire reçue auprès des missions catholiques, sont en capacité de servir l’administration ( 947 ). Ainsi, déjà minée par la faiblesse de la main-d’œuvre, le Gabon est en train de perdre des auxiliaires potentiels. La demande régulière de passeports est en augmentation constante, et l’émigration clandestine s’organise à partir de voiliers mouillant au large, que rejoignent des convois de pirogues de postulants au départ ( 948 ). Plus loin dans l’Estuaire, des démonstrations de force se produisent régulièrement à l’encontre des villages récalcitrants ( 949 ). L’effet produit est satisfaisant pour Libreville. Quatre-vingt-quatre chefs fang viennent manifester à Libreville leur allégeance à l’autorité coloniale ( 950 ).

       La soumission du Komo doit être mise au crédit de l’action de Bidaine, chef de poste. Noufflard, Lieutenant Gouverneur par intérim du Gabon, n’a que des éloges à faire sur la politique de fermeté et de dialogue que mène Bidaine avec les villages qui viennent maintenant avec discipline s’acquitter de l’impôt. L’efficacité de sa politique est telle, qu’enfin, les produits de consommation sont abandonnés au profit du numéraire pour le paiement de l’impôt. L’enthousiasme de Noufflard quant à la situation dans l’Estuaire le conduit à proposer à Gentil en février 1905, au cours d’un rapport très circonstancié, de créer un nouvel impôt en taxant les pirogues des villages riverains. La mesure a pour but d’imposer les villages courtiers qui contrôlent le commerce par leur position sur les rivières tout en s’assurant leur soumission ( 951 ). Prudent, Gentil répond un mois plus tard que la mesure n’est pas souhaitable. Il craint qu’elle provoque l’éloignement des riverains pour la forêt ( 952 ). Dans cet esprit sa circulaire du 19 juillet 1904 n’est pas appliquée.

       En fait, Noufflard se heurte au projet de Gentil qui prévoit la perception de l’impôt par les sociétés concessionnaires, reversé ensuite en numéraire à l’administration. La mesure est à l’étude quand en Métropole, la presse se fait l’écho des crimes commis au Congo par certaines sociétés concessionnaires ( 953 ). Brazza est rappelé par le Ministère pour mener une enquête ( 954 ). Dans ce contexte tendu, hostile au système qu’il a lui-même désiré, il désapprouve le projet de Gentil ( 955 ). De son côté, Noufflard, obsédé par les recettes, ne se décourage pas. Il multiplie les rapports sur l’utilité de sa mesure et propose dans le même temps d’imposer les fusils à raison d’un franc par fusil ( 956 ).

      

      Dans l’Estuaire, plusieurs mois de pression constante exercée sur les villages de l’Estuaire finissent par faire éclore les rancœurs. Au fond du Komo, le poste d’Atacama est la proie des menaces fang. Bidaine est lui-même victime d’une tentative de meurtre tandis que deux Fang du clan Essibikan sont tués dans un palabre ( 957 ). Le 12 septembre 1905, Noufflard informe son supérieur qu’il part y régler l’affaire avec la persuasion de la force. La presse s’en émeut. Telle, Gouverneur Général par intérim lui intime l’obligation, dans la limite du possible, d’éviter toute effusion de sang. Le 15 septembre, il obtient sans violence la soumission du village et la promesse que le chef meurtrier soit livré. Le 24 septembre, il est remis à l’administration puis à l’autorité judiciaire ( 958 ).

      

      


Missoum-Missoum

      

       Gentil continue d’ignorer les demandes répétées de Noufflard. Sa préoccupation se porte vers les sociétés concessionnaires. Pendant l’année 1905, les petites concessions et le commerce libre réussissent à prospérer tandis que l’activité de la S.H.O. et de la C.P.K.N. baisse sensiblement ( 959 ). Au nord, le décret du 18 mars 1905 agrandit de 28 350 km² le territoire de la Ngoko Sangha en compensation des pertes subies par l’activité allemande. Ainsi doublée, la concession s’étend à l’ouest jusqu’à la frontière de la Guinée Espagnole, englobant une partie des bassins du Woleu et du Ntem et au nord-est jusqu’à la haute Sangha. De plus, elle est exonérée de redevance pour dix ans.

      

       L’extension vers l’ouest amène le territoire de la Ngoko-Sangha à jouxter son territoire directement contre celui de la G.S.K., séparé par une frontière que la mission Cureau semble avoir fixée. Pourtant, des contestations allemandes provoquent l’intrusion au Gabon Congo de troupes “ indigènes au service de la Colonie allemande ” ( 960 ). Le poste français de Missoum-Missoum est attaqué le 9 mai 1905. La présence, lors de l’attaque, de Kahlen, gérant de la G.S.K., trahit la dimension commerciale du coup de force ( 961 ), au cours duquel le chef de poste et quatre miliciens sont tués. Les travailleurs sont faits prisonniers. Quelques jours plus tard, deux administrateurs français sont accueillis au même endroit par des coups de fusil.

      

      Le gouvernement allemand nie les faits, considérant que Missoum-Missoum se trouve deux kilomètres au nord du parallèle du Campo, c’est-à-dire en territoire allemand ( 962 ). Il faut attendre septembre pour que les deux pays se retrouvent à Paris lors d’une entrevue où ils expriment leur volonté de reconnaître définitivement la frontière Gabon - Cameroun et conviennent d’une nouvelle mission de délimitation. Le 21 septembre, le Capitaine Cottes reçoit ses instructions du Ministre dans lesquelles il souligne clairement l’importance économique de la région ( 963 ).

      

      Figure 72 : Missoum-Missoum (Cottes, 1908, p. 276).

      

       Pendant que s’organise la mission, au Gabon, la S.H.O. et la Ngoko-Sangha réclament l’aide de Libreville pour garantir leur sécurité. Déjà, dès mars 1905, Gentil tente de rassurer les directeurs en annonçant l’envoi de troupes dans le Haut-Ivindo, puis en juillet, il y envisage l’établissement d’un poste ( 964 ). Noufflard approuve l’occupation du nord du Gabon pour garantir les recettes douanières, la sécurité de la main-d’œuvre et du commerce ( 965 ). Mais dans les faits, rien ne se passe. Les compagnies sont inquiètes. Le 23 septembre 1905, Plaisant, directeur de la S.H.O., écrit à Noufflard. La S.H.O. prévoit d’exploiter les confins nord de sa concession et craint de nouvelles incursions ainsi que l’hostilité des populations ( 966 ). Noufflard rend compte à Gentil le 23 octobre. Considérant la présence française sur la frontière nord suffisante par la mission Cottes, Noufflard rejette la demande, estimant par ailleurs que l’attitude des sociétés est mal venue ( 967 ). Il lui semble surtout plus utile de relier la mission Cottes depuis la côte nord et d’ouvrir une nouvelle voie de pénétration vers le nord à travers les Monts de Cristal par l’Abanga ( 968 ). Son cours, vient d’être renseigné par le père Trilles, traverse l’angle nord-ouest de la S.H.O. et il est peuplé par des Fang industrieux et encore très farouches. Or, l’Abanga n’a pas fait l’objet pour l’instant d’une concession et reste ouverte au commerce libre. Les difficultés de navigation l’ayant préservé jusqu’ici, son bassin est appelé à une exploitation importante ( 969 ).

       De son côté, Fourneau, de retour au Gabon au poste de Lieutenant Gouverneur, reçoit une lettre datée du 14 novembre 1905, adressée par Mestayer, l’administrateur délégué de la Ngoko-Sangha. Il y indique la création prochaine, en janvier 1906, d’une factorerie sur le Woleu, puis en février-mars, d’une autre sur le Ntem. Il lui demande de “ bien vouloir établir un poste dans l’angle formé par la frontière allemande et la frontière espagnole ”. Rejoignant Noufflard, Fourneau écrit à Gentil pour le dissuader d’occuper le Haut-Ivindo. Le manque d’effectif, les intérêts des populations riveraines et surtout les difficultés rencontrées dans la Haute-Ngounié avec le soulèvement des Tsogo, sont autant d’arguments décisifs. Fourneau préfère se laisser devancer par les concessions ( 970 ).

      

      


Vers le Nord

      

       Le 5 décembre 1905, la mission Cottes est à Ouesso, au complet, hommes et matériels. La courtoisie des rapports entre officiers allemands et français masque mal la suspicion qui pèse sur les activités allemandes ( 971 ). Au cours de la préparation de la mission, l’Allemagne suggère de conduire la mission d’Est en Ouest. Cottes la soupçonne de vouloir gagner du temps et évacuer le plus tard possible les facteurs installés au Gabon.

       Le lendemain 6 décembre, la prise de contact avec les Allemands a lieu à Moloundou. Les deux parties s’organisent pour mener les premiers travaux entre le Ngoko et la Sangha. Cottes se porte sur Missoum-Missoum et, à quatre heures de marche au sud-ouest, il installe un poste de ravitaillement à Ntam afin de “ fixer la population que les Allemands étaient, à mon arrivée, en train de faire déménager sur leur territoire ” ( 972 ). Laissant au lieutenant Boisot le soin de poursuivre la mission, Cottes use d’un prétexte fallacieux auprès de ses homologues allemands pour quitter la frontière. Il veut en effet organiser une mission d’exploration de Libreville à la frontière espagnole où l’imprécision est là aussi source de problèmes. Fin mars 1906, il réunit son équipe et part pour le Ntem.

      

      

      Figure 73 : Mission Cottes (Cottes, 1908, p. 67).

      

       La présence de la mission Cottes donne raison à Noufflard. La demande pressante de la Ngoko Sangha pour l’installation d’un poste à la frontière nord reste lettre morte ( 973 ). Libreville veut porter l’effort sur l’Abanga où l’activité est croissante. Les maisons de commerce s’y livrent une âpre concurrence dont ne bénéficient pas les populations riveraines. Les productions sont disputées au coût le plus bas. Les rancœurs se nouent à l’encontre des commerçants. En mai 1906, Noufflard demande l’augmentation des moyens humains pour qu’un poste puisse y être créé ( 974 ).

       Avec un poste dans l’Abanga, Noufflard veut étendre l’influence de Libreville vers le Nord. Or, la région est très mal connue, malgré sa proximité avec l’Estuaire. Agounenzork reste le poste le plus avancé vers les Monts de Cristal. Le 19 mai, Noufflard charge Luciani, responsable d’Agounenzork, d’étudier l’organisation administrative du haut-Komo. Mais les projets sont contrariés par la situation générale du Gabon. Partout, les populations rechignent à verser l’impôt, principal instrument de mesure de l’autorité coloniale. Dans l’Offoué, dans l’Ogooué, toutes les tentatives pour pacifier les riverains sont vaines ( 975 ). Les affaires entre clans rivaux redoublent. La justice coloniale n’est pas efficace ( 976 ). La tentation de mener des expéditions de soumissions est freinée par les évènements du sud qui monopolisent les moyens matériels et humains. Au début de 1906, à la révolte Tsogo, s’ajoute le soulèvement des Punu dans la région de Mocabe. Elle demeure pour de longs mois au centre des correspondances officielles dont la plupart sont chiffrées, ce qui montre le degré d’inquiétude de Brazzaville et l’ampleur du mouvement ( 977 ). Plus haut, l’attitude hostile des Shiwa de l’Offoué résulte de leur perte de revenus d’intermédiaires, à la suite de l’implantation de plus en plus haut de factoreries ( 978 ). Elle conduit Noufflard à mener une répression en avril et mai. Il envoie le Capitaine Curault, administrateur de l’Ogooué, secondé d’un officier médecin et de trois sous-officiers. Le 28 avril 1906, Curault arrive à Achouka commandant une colonne impressionnante de soixante-cinq tirailleurs et soixante-dix gardes régionaux. Le premier mai, Mokongo, sur l’Offoué, principal village rebelle est pris. Les villageois s’enfuient dans la forêt. Dans un premier temps les militaires tentent de les poursuivre, en vain. Curault décide d’installer à Mokongo un poste militaire provisoire, le temps de soumettre la région ( 979 ).

      

       Pendant que la mission franco-allemande progresse depuis la Sangha vers l’Ouest, Cottes entreprend, à partir de mai 1906, une reconnaissance de la frontière depuis le Ntem vers l’est. Du point de vue ethnographique, il note avec précision le même phénomène d’installation des Fang vers la côte et la poussée des villages de l’intérieur pour parvenir, eux-aussi, vers les points de commerce. La région qu’explore Cottes, normalement concédée à la Ngoko-Sangha, est exploitée illégalement, sur près d’un million d’hectares, par trente-cinq factoreries allemandes et dix anglaises, qui étendent leur influence jusqu’à dix à douze jours de marche de la frontière et organisent l’exportation vers le Cameroun du caoutchouc et de l’ivoire ( 980 ). Avec tact et détermination, Cottes les met en demeure de quitter la région ( 981 ). Puis il assure les préparatifs pour organiser la suite de la mission, entre l’Aïna (cours supérieur de l’Ivindo) et le Ntem. A l’arrivée de la mission au poste de l’Aïna en juillet 1906, Cottes, conscient de la faiblesse des moyens français, prend une série de mesures destinées à asseoir la présence française sur la frontière et éviter définitivement les débordements allemands. Il charge d’abord le sergent Cervoni de rejoindre par l’Aïna le poste de Booué et reconnaître ainsi tout le cours supérieur de l’Ivindo. Il envoie vers le sud des hommes constater le départ définitif des facteurs allemands. Enfin, il se rend à Brazzaville pour s’entretenir avec Gentil des conditions nécessaires pour garantir l’intégrité des territoires repris, dont la richesse en caoutchouc et en ivoire ne manquera pas d’attirer à nouveaux les intérêts allemands. Approuvant les mesures proposées dans ses deux rapports, Gentil câble une demande à Paris pour obtenir les deux nouvelles compagnies que Cottes demande. Gentil lui confie ensuite des instructions à remettre à Libreville à Noufflard pour que soient exécutées les premières mesures. Malgré quelques réticences, Noufflard envoie Weber créer un poste à Minvoul, à la tête de la route commerciale qui conduit à Ebolowa, principal poste allemand du sud Cameroun ( 982 ). Cottes quitte Libreville pour rejoindre la frontière nord en septembre 1906. Pendant ce temps, Luciani est chargé en septembre 1906 de la création d’un poste dans le Komo, à Omvan, où existe une factorerie de transit de la Ngoko-Sangha et une poste qui rejoint Fort Langlais, sur la Mbè ( 983 ).

      

      


Woleu Ntem

      

       La création du poste de Minvoul, trop loin de Libreville, contrarie les projets de Noufflard qui continue de réclamer un poste sur le haut-Abanga ( 984 ). La situation n’y est pas bonne. Le commerce y prend une place importante qui durcit les rapports entre les commerçants et les producteurs. Dans un premier temps, les villages accueillent favorablement l’installation des factoreries qui signifient l’accès aux produits manufacturés tant recherchés et à l’alcool, tabac, et surtout, malgré les nouvelles réglementations, fusils et poudre qui continuent d’être introduits en contrebande ( 985 ). Mais les stocks sont vite écoulés et les facteurs ne paient plus d’avance. L’exploitation de l’Abanga n’apporte qu’une richesse éphémère, mais suffisamment importante pour que les villages s’organisent pour agir. Comme l’ont fait quelques mois plus tôt les Fang de Ndjolé, les villages organisent le blocus de l’Abanga. Ils forment un cordon de “ douane ” pour isoler les factoreries et obliger physiquement les facteurs à passer par les producteurs pour parvenir à leurs entrepôts. Pour contourner l’obstacle, les factoreries usent de l’entremise des traitants gabonais, en vain. La situation devient dangereuse. Les commerçants risquent à tout moment de perdre patience et d’employer tous les moyens pour passer en force. Noufflard dénonce une fois encore l’absence de poste dans la rivière ( 986 ). A Brazzaville, Gentil affecte une attitude détachée, minimisant l’audace des Fang ( 987 ).

       Au nord, la mission de délimitation prend fin le 11 octobre 1906. Attendant pendant un mois les deux compagnies de tirailleurs qui n’arrivent toujours pas, Cottes se résout à quitter la région. Il décide de diviser le personnel en cinq colonnes. La première rapatrie les blessés, le matériel et les résultats par le Cameroun, la seconde court vers l’Ouest entre le Woleu et le Ntem, une troisième est chargée d’étudier l’hydrographie du Woleu. Cottes prend le commandement de la quatrième colonne. Il veut longer la frontière entre la Guinée et le Cameroun et reconnaître la frontière entre la Guinée et le Gabon. Il entend ainsi éviter le retour par le nord-ouest des facteurs allemands qui seraient tentés de s’installer en Guinée afin de déborder leurs activités à l’Est, en territoire français. La cinquième colonne, commandée par le capitaine Boisot, est chargée de descendre le bassin de l’Abanga afin d’en relever le cours. Pendant que les colonnes évoluent vers Libreville, Weber, secondé par Luciani et Chaussé, parcourent la région nord, du Mvoung au Ntem. Abandonnant sa marche sur Minvoul, Weber retrouve le 23 octobre la colonne Boisot à Ayérim sur le Woleu. Ils descendent jusqu’à Emina, pénétrant en territoire espagnol puis descendent jusqu’à Oudong qu’ils atteignent le 6 novembre. Le lendemain, la colonne atteint les sources de l’Abanga qu’elle longe ensuite pour rejoindre le Bokoué puis le Como. Libreville est atteint le 29 novembre. Début décembre 1906, les cinq colonnes sont de retour à Libreville, clôturant définitivement la mission ( 988 ).

       La délimitation est donc accomplie. Cottes rentre à Bordeaux le 10 janvier 1907. La frontière Cameroun-Gabon-Congo est fixée par une ligne de bornes. Le village de Missoum-Missoum est reconnu en territoire camerounais. Les intrusions allemandes en territoire français ne peuvent plus prétexter une méconnaissance du terrain. Le territoire peut enfin être mis en valeur par une action volontaire de la Colonie et la participation des populations locales ( 989 ). Reste que la mission révèle la faiblesse de la frontière espagnole. Cottes souligne dans son rapport l’urgence d’y mener les travaux de délimitation. Au mieux, il envisage la rétrocession de la Guinée à la France. L’Espagne n’y a engagé que peu de moyens tandis que la France trouverait par le Woleu et le Ntem un débouché direct des régions nouvellement visitées, riches en caoutchouc ( 990 ). Mais les enjeux économiques contrarient une solution diplomatique. L’occupation de la Guinée pour l’Espagne relève d’une stratégie double. Laissant l’exploitation de l’intérieur du pays aux compagnies allemandes et anglaises sans engager de force de police, elle se contente de prélever les droits de douanes ; elle projette de céder les territoires à une compagnie à charte dont les capitaux sont belges, ce qui ne manque pas de troubler Paris. L’autre aspect est celui de la main-d’œuvre qu’elle recrute sur le continent pour tenter de réaliser sur l’île de Fernando Poo la culture du cacao, qui rapporte de très gros bénéfices sur l’île de Sao Tome ( 991 ). A défaut, Cottes préconise l’installation rapide de postes le long des frontières nord de la colonie. En novembre 1906, Luciani achève la construction du poste d’Omvam sur le Komo, au cœur des Monts de Cristal. Installé au milieu d’une population fang farouche, le poste doit servir de relais pour étendre l’influence de la France vers le nord ( 992 ). Un second poste est créé plus bas, à Massago, en amont des chutes de Kinguélé, sur le Mbè, puis un troisième, à Fynierme (localisation inconnue). Ces créations permettent de libérer le poste d’Agonenzork, au nord est de Kango, désormais affecté à un établissement agricole ( 993 ). Enfin, l’occupation régulière du Woleu-Ntem est prévue par la création d’un poste à proximité immédiate de la frontière camerounaise et d’un poste situé plus bas sur la frontière espagnole ( 994 ). Cottes trouve un appui inconditionnel en Noufflard qui ne tarde pas à rendre compte à Gentil ( 995 ). Conquis ou résigné, le ministre des Colonies envoie des instructions pour “ assurer, par une occupation effective, les heureux résultats de la mission ” ( 996 ). Le 15 février 1907, Noufflard signe un arrêté qui crée la région du Woleu Ntem avec pour chef lieu Angoum, confondu aujourd’hui avec Oyem, comprenant les cercles de Bitam, Minvoul et Nzork, à l’angle sud est de la frontière espagnole ( 997 ). Weber doit en assurer l’administration avec l’appui d’un détachement de cent gardes régionaux. Il reçoit ses instructions pour accomplir l’occupation effective de la nouvelle région à partir d’Ekodoro. Il doit construire une route pour relier depuis Libreville via Ekodoro les postes créés jusqu’à Minvoul ( 998 ).

      


Abanga

      

       La rivalité franco-allemande et la détermination de Cottes pour assurer l’intégrité du territoire gabonais oblige la Colonie à des efforts de pénétration et d’occupation au nord particulièrement éprouvants en raison des problèmes qu’elle rencontre ailleurs. Au sud, la région de la Haute-Ngounié continue d’être le théâtre d’affrontements au cours desquels les troupes coloniales sont mises en difficulté En juillet 1906, soixante-dix hommes menés par le Capitaine Curault marchent sur Mocabe. La colonne est attaquée. Les batailles livrées ensuite laissent le résultat indécis. La région entre Tchibanga et Moabi est aux mains des résistants. En novembre, le commandant Le Meillour basé à Mouila parvient à rejoindre Moabi. Il tente de poursuivre la campagne vers le sud. Il est arrêté sur la rivière Douigni. La situation est telle que le 23 novembre 1906, un arrêté proclame la haute-Ngounié territoire militaire ( 999 ). Le 15 décembre, Le Meillour reçoit le renfort de quarante-cinq tirailleurs qui lui permettent de rejoindre en décembre Tchibanga. Malgré onze batailles livrées, l’armée n’est pas maîtresse du terrain ( 1000 ). Les difficultés ralentissent la campagne qui s’oriente désormais vers la négociation. La priorité de Libreville se porte maintenant vers le Nord ( 1001 ).

       Depuis la fin de 1906, les villages de l’Abanga se montrent “ insolents ” à l’autorité française ( 1002 ). Noufflard n’entend pas voir s’installer une situation qui pourrait mettre en péril l’activité des maisons de commerce mais pour l’heure, le Gabon, concentrant ses efforts administratifs au nord et militaires au sud, ne dispose pas de forces suffisantes pour y mener quelque action. Envoyé en reconnaissance dans l’Abanga, le lieutenant Boisot suggère la création d’un poste à Nzogeungom, à quatre ou cinq jours de marche en amont d’Alarmaké, qu’occuperait un agent des affaires indigènes. Il permettrait d’asseoir la présence française et de servir de liaison entre Ndjolé et le futur poste à établir sur le Woleu ( 1003 ).

       Le 18 janvier 1907, Gaffory, administrateur du cercle de Ndjolé rentre d’une tournée dans l’Abanga, envoyé par Curault. Il rend compte d’une situation très difficile. Les Fang sont hostiles à la pénétration française. Gaffory insiste sur l’urgence de créer un poste sur le haut-Abanga, afin de relier à Ndjolé la région, soupçonnée de conserver des richesses importantes ( 1004 ).

      

      

      Figure 74 : Côte Nord, Komo et Abanga (Denis, 1931, c14).

       L’ouverture du bassin de l’Abanga se double de l’exploitation du bassin de l’Okano. Les deux rivières riches en lianes de caoutchouc font l’objet d’une concurrence rude entre les maisons de commerce libre et les sociétés concessionnaires, à l’heure où, en Occident, l’essor de l’industrie automobile augmente la demande. Les résultats économiques de l’année 1906 montrent une hausse importante de l’activité dont bénéficie surtout le commerce libre : 1,3 millions de francs de hausse pour la S.H.O. et la C.P.K.N. réunies contre 5,3 millions de francs de hausse pour le commerce libre ( 1005 ).

      

      


Okano

      

       Le contexte pousse les responsables du commerce à agir dans leur propre intérêt, sans mesurer les conséquences de leurs actions. Après avoir réclamé au cours des mois précédents l’intervention de Libreville sur son territoire avec l’implantation d’un poste et le stationnement de troupes, la S.H.O., par la voix de Briandt, son administrateur directeur veut dissuader Noufflard de mener des opérations militaires dans l’Ogooué. Il lui écrit de Paris, le 23 janvier 1907 : le “ pays est parfaitement tranquille, aucun évènement n’y peut justifier aux yeux des indigènes l’arrivée de blancs sous une autre forme que celle de commerçants... Le souci des intérêts que nous représentons, et le sentiment que nous avons d’avoir réussi à occuper une grande partie de notre immense territoire, sans éveiller aucune susceptibilité de la part des populations, nous fait un devoir de vous signaler les inconvénients que pourrait apporter un changement de méthode, et de vous demander de laisser à la pénétration de l’Ogooué le caractère pacifique que nous nous efforçons de lui donner par la lente progression de nos opérations commerciales. Nous ne manquerons pas d’ailleurs, le cas échéant, de vous rendre compte de tous les incidents qui pourraient motiver une démonstration de la part de l’autorité coloniale. ” ( 1006 )

       La S.H.O. ne veut pas qu’intervienne l’armée sur sa concession, en dehors de sa demande expresse. Elle entend régler par l’intermédiaire de ses agents les palabres entre villages, rejetant le principe de la justice de Libreville ( 1007 ). Quoi qu’il en soit, l’intervention de l’armée est très difficile sur la concession. L’implantation des factoreries de plus en plus loin des rives compliquent sérieusement le déplacement des troupes et provoque des rancœurs des riverains qui sont frustrés de voir leurs revenus d’intermédiaires disparaître et promettent de s’en prendre aux Blancs. Elle interdit également l’intervention efficace des troupes depuis les postes, généralement implantés sur les rivières.

      

      A partir de février 1907, les agents de la factorerie de la Lara signalent à leurs responsables que la situation est intenable. Quentin s’y rend pour régler les affaires mais il est accueilli par une centaine de Fang qui encerclent la factorerie. Une balle perdue traverse son chapeau. Quentin cherche à cacher l’incident auprès de Libreville. Le 28 mars, Damien, agent de la S.H.O. se résout à écrire à Curault pour lui rendre compte d’une situation sur l’Okano qui ne fait que se dégrader. Il est sans nouvelles de deux agents européens de la S.H.O. partis ravitailler la Lara et craint qu’ils soient prisonniers d’un village fang irréductible appartenant au clan Essobam ( 1008 ).

      Le 30 mars, Curault envoie l’administrateur de Tersannes pour tenter de régler pacifiquement les différents palabres et libérer les agents. Le 3 avril, il se présente devant le village de Nyon quand il est assailli par d’autres guerriers essobam avec à leur tête leur chef Emane Ndong. Un milicien est tué et quatre autres sont blessés à la première décharge. Faute de munitions Tersannes doit se replier sur Madouma le 5 avril, à douze kilomètres d’Alembé. Craignant pour la vie des trois européens, Curault se porte dès le lendemain à leur secours avec quarante-huit tirailleurs et dix-neuf miliciens.

      Partie de Ndjolé, la colonne atteint le 11 avril au matin, le village d’Ebélé qui compte, d’après les renseignements obtenus, un nombre important de guerriers. Au terme d’un assaut fulgurant, le village est occupé facilement. Mais dix minutes plus tard, deux cents guerriers essobam, retranchés dans les bois alentours ripostent énergiquement. Trois tirailleurs sont tués, un sergent, un agent de la S.H.O. et quatorze tirailleurs sont blessés. Une nouvelle fois, le manque de munition oblige Curault à une piteuse retraite vers Madouma le 13 avril. La colonne rentre sur Alembé le 15 avril, sans avoir obtenu de nouvelles de la Lara ( 1009 ). Curault y rédige son rapport dans lequel il exprime toute son amertume d’avoir à engager une répression qui décrédibilise à l’autorité coloniale ( 1010 ).

      

      Figure 75 : ’Opérations dans l’Okano’ (Denis, 1931).

      

      Le 24 avril, il réunit une nouvelle colonne de trente tirailleurs et trente miliciens de Ndjolé, épaulés par trente-deux tirailleurs arrivés de Booué. La colonne remonte l’Okano par la rive gauche et parvient sans incident le 30 à La Lara. Les Européens sont sains et saufs, protégés par les villageois autour de la factorerie. Curault rentre sur Ndjolé après avoir laissé une garnison sur place.

      

      Les évènements de l’Okano ne sont que l’expression d’une situation très dégradée partout au Gabon. En avril-mai, les Shiwa du cercle de Booué inquiètent l’administrateur qui doit envoyer trois colonnes pour ramener l’ordre. A Sindara dans la Ngounié, l’administrateur et les miliciens sont reçus par des tirs. Une nouvelle intervention armée est nécessaire. Enfin à Lambaréné, le village fang de Nziré déclare ne plus vouloir obéir aux ordres de l’administrateur. Le retour de Curault à Ndjolé ramène le calme dans les villages ( 1011 ).

      

      


Marche vers le Nord

      

       Les évènements de l’Okano et de la Ngounié ralentissent l’occupation des régions Nord, Woleu Ntem et Ivindo. Libreville attend des renforts pour soumettre dans l’Okano les Essobam dont l’ardeur et le courage au combat inquiètent. Au Nord, la construction de la route de ravitaillement qui part d’Ekodoro pour rejoindre la frontière camerounaise connaît certaines difficultés. Administrateur de la région, Poupard doit réduire la répartition des postes de surveillance par manque de moyens humains. Le premier poste est donc installé à Nkan où est implantée une factorerie de la Ngoko-Sangha, soit à deux cents kilomètres d’Ekodoro. Weber y parvient le 24 mars, espérant atteindre Angoumo le 10 avril, Minvoul le 15 avril puis Bitam au commencement de mai puis de retour à Angoum vers le 15 mai ( 1012 ). Malheureusement sa progression est ralentie par l’hostilité des villages traversés qui refusent de livrer des porteurs. L’envoi de porteurs Loango est donc préconisé ( 1013 ).

      

       Au nord-est, la politique de pénétration par l’Ivindo est relancée depuis décembre 1906, malgré les réticences de Fabiani, administrateur du haut-Ogooué ( 1014 ). En juin, Lucas, commandant le poste de Booué rapporte l’essentiel des données hydrographiques et ethnographiques nécessaires à l’occupation future de l’Ivindo ( 1015 ). Mais, averti par les évènements récents, Curault ne prétend pas marcher vers Booué sans un renfort d’hommes et matériel. A Libreville, Telle, gouverneur par intérim du Gabon, intervient auprès de Gentil pour garantir l’exécution des ordres ( 1016 ).

       Venant du Sénégal, le matériel et les hommes arrivent en juillet à Ndjolé. La 2e compagnie compte à présent deux cents tirailleurs, elle s’assure d’une force suffisante, où les munitions ne manquent pas. Remis d’une santé précaire, Curault prend le commandement de la colonne. Mais, au moment de se diriger vers Booué, une nouvelle agitation s’éveille dans l’Okano où les Essobam menacent de nouveau les caravanes. Curault suspend son projet initial. Il profite des nouveaux renforts pour mener une campagne définitive contre les Essobam de Nyon, et installer un poste à La Lara ( 1017 ).

       Envoyé en éclaireur, un interprète lui rapporte que les Essobam connaissent les plans de Curault et ne demandent qu’à faire leur soumission. Le 9 août, Curault en personne se rend à Aféniga, village essobam, avec vingt-cinq tirailleurs et un sous-officier, non sans avoir assuré ses arrières. Quatre-vingt-sept tirailleurs stationnent dans un village plus loin et se tiennent prêts à intervenir. Les Essobam, conduits par quatre chefs de villages viennent lui faire leur soumission et acceptent de payer une amende de mille francs. Ils obtiennent de Curault que l’amende soit versée en deux fois : cinq cents francs immédiatement et cinq cents francs d’ici deux mois. Quant au village fautif de Nyon, ses habitants ayant disparus dans la forêt, Curault décide de laisser sur place trente hommes et de poursuivre par une répression en pays Essensia, clan complice des méfaits, avant de poursuivre la marche sur Booué et l’Ivindo. Avant de quitter la région, Curault fonde, conformément à ses instructions, un poste militaire à la Lara. Le garde principal Coppier en est le responsable. Le 16 août, il reçoit de Curault ses instructions. Trente fusils viendront asseoir l’autorité coloniale pour préserver la sécurité du commerce dans la région ; la Lara étant un point d’échange important entre producteur et commerçants et également un carrefour entre l’Ogooué et le Nord. Quant au village Nyon, Coppier doit obtenir la remise de l’amende et arrêter son chef Emane Ndong ( 1018 ). Rédigeant son rapport, Curault, avec grande lucidité, n’omet pas de relever la part importante des compagnies concessionnaires dans la plupart des conflits ( 1019 ).

       La soumission des Essobam ouvre enfin la voie de l’Ivindo. Telle charge le capitaine Fabiani, à la tête de la deuxième compagnie du bataillon du Moyen-Congo, de mener à bien la pénétration vers le nord-est. Les recommandations qu’il lui fait sont empruntes d’une sage prudence quant aux méthodes tempérées à user à l’encontre des riverains ( 1020 ).

      

       Au Woleu Ntem, la situation économique n’est guère brillante. Le départ des Allemands laisse dans le désarroi les villages ( 1021 ). Certains continuent d’écouler leur production par le Ntem. Weber dénonce l’incapacité de la Ngoko-Sangha à poursuivre l’exploitation de la région ( 1022 ). Malgré l’extension de sa concession, l’occupation du Woleu-Ntem se limite longtemps à la seule factorerie de Mboleuzork au sud de la frontière espagnole, à deux jours de marches d’Angoum. Or, les villages autour d’Angoum, autrefois en relation avec les Allemands, réclament l’implantation chez eux d’une factorerie. De plus, la région regorge de liane à caoutchouc, facilement exploitable, grâce à une main-d’œuvre sur place abondante et docile ( 1023 ).

       En juillet 1907, les postes d’Oyem, Bitam et Minvoul sont créés, poursuivant la politique de pénétration de la région. A leur suite, la Ngoko-Sangha annonce le déploiement le long de ses frontières nord d’un réseau de postes de traitants, entre Bitam et Minvoul ( 1024 ). Pour comble, le calme semble régner dans la région, grâce à l’envoi, dans un premier temps, de soixante-quinze gardes régionaux ( 1025 ). Ils permettent à Weber de continuer la construction de la route vers le nord malgré l’hostilité des villages au sud d’Oyem ( 1026 ). A la suite de pression exercée par la Ngoko Sangha qui dénonce l’insécurité du Woleu-Ntem, l’arrêté du 14 décembre 1907 prévoit l’envoi de deux-cent-vingt-cinq militaires et huit fonctionnaires, répartis en cinq postes : Oyem, Nzork, Bitam, Minvoul et Alati ( 1027 ).

      

      

      Figure 76 : ’Opérations dans le Woleu-Ntem’ (Denis, 1931, c12).

      Enfin dans l’Okano, la situation paraît également calme, bien qu’une demande soit faite, au début de septembre, auprès du Sénégal pour obtenir un nouveau renfort de 175 miliciens venus du Sénégal ( 1028 ) et que des rumeurs malveillantes courent à Paris à propos d’une opération d’envergure, que Gentil se dépêche de démentir auprès de son ministre de tutelle ( 1029 ).

       L’année 1907 s’achève donc avec l’occupation totale du Gabon, jusque dans ses frontières septentrionales. Les Fang sont à présent au contact permanent de l’administration coloniale et avec les sociétés de commerce, concessionnaires ou non, qui couvrent jusque dans les zones les plus inaccessibles, les vallées de l’Abanga, de l’Okano, de l’Ivindo, des zones où les populations arrêtent leur déplacement vers les côtes et les vieux points de commerce littoral. Les principaux postes sont en place. Libreville, Lambaréné, Ndjolé, Bitam, Minvoul, etc., forment l’ossature d’une administration qui se construit petit à petit. Les routes sont entamées pour relier efficacement ces points encore très éloignés.

      

      


Derniers Soubresauts 1907 …

      

       La période de longs déplacements des villages depuis l’intérieur, touchés par le commerce littoral et l’attrait des marchandises, est révolue depuis longtemps. Les courants commerciaux, la pénétration française et allemande, la poussée des sociétés concessionnaires ont mis en relation les populations de plus en plus éloignées avec la côte. Dans sa frange septentrionale, la zone Fang couvre une large bande autour du Ntem et du Woleu, qui touche au coude de l’Aïna et rejoint la mer, tandis qu’au sud, par les affluents de la rive droite de l’Ogooué, depuis Booué jusqu’à l’Abanga, les Fang sont installés dans l’Estuaire du Gabon, la région de lacs, jusqu’à la Ngounié, débordant sur le pays Nkomi.

      Dans les années qui suivent la pénétration du Nord-Gabon, quelques soubresauts retouchent encore la trame générale de la géographie fang.

      

       Pour la Colonie, l’occupation de la nouvelle région du Woleu-Ntem se fait, pendant l’année 1907, au prix de grands sacrifices en hommes et en matériel ( 1030 ). Elle suspend la répression du sud, oublie un instant les échecs subis contre les Essobam et ferme les yeux sur l’incompétence de la Ngoko-Sangha et les actions néfastes de la S.H.O. ( 1031 ). L’exigence de l’occupation entraînant de nouvelles dépenses, l’idée de relancer l’impôt pour équilibrer le budget revient en force. Le 3 septembre 1907, le Lieutenant Gouverneur du Gabon signe une circulaire destinée aux chefs de région en vue de l’application locale du tarif de l’impôt, selon l’arrêté du 29 juillet 1903 qui prévoit des amendes en cas de soustraction à l’impôt. Sur place, les travaux routiers de Weber contrarient l’activité économique des Fang. Les uns refusent de laisser passer les travailleurs et de leur fournir les vivres demandés, d’autres refusent de fournir des porteurs à la mission ( 1032 ). L’envoi de Loango est de nouveau préconisé. A l’est, Libreville décide en décembre 1907 d’occuper militairement l’Ivindo.

       Aux difficultés locales s’ajoute la chute du cours du caoutchouc avec la crise de l’industrie automobile américaine qui touche à présent le Gabon. Les sociétés concessionnaires payent moins cher les villages qui ne comprennent pas ces fluctuations. L’activité se porte alors sur l’exploitation de l’Okoumé ( 1033 ).

       La période est surtout marquée par une occupation fluctuante de la région. Le 18 avril 1908, sous la pression de compagnies concessionnaires qui se disputent les rives des Kom, Ntem, Aïna, Ngoko et Sangha, de nouvelles négociations entre la France et l’Allemagne révisent la frontière entre le Gabon et le Cameroun. L’administration du Gabon n’a de toute façon pas les moyens de faire respecter sa frontière nord. Elle est obligée, au début de 1908, de suspendre l’occupation du Woleu Ntem, laissant libre l’action de la Ngoko Sangha et de la SHO ( 1034 ). L’attention de Libreville se concentre sur plusieurs villages fang qui se sont apparemment ligués pour résister à l’impôt et contrôler le commerce.

       La multiplication des révoltes qui éclatent tant au Nord qu’au Sud permet à Libreville d’obtenir enfin les renforts nécessaires à l’occupation effective du Gabon. En septembre 1908, des troupes parvenant de Dakar relèvent la compagnie de Ndjolé et entament la pénétration de l’Okano en occupant Omvan et La Lara ( 1035 ). Dès décembre 1908, un détachement doit intervenir à nouveau à Omvan dans le Komo ( 1036 ). Le mouvement dit des Binzima est très dur. Il entend rassembler par la force les villages hésitants ( 1037 ). Il est suffisamment organisé pour inquiéter Libreville qui doit multiplier les opérations militaires jusqu’en décembre 1909. Le maintien approximatif de l’ordre n’est possible qu’avec le renfort, à partir de 1909, de nouveaux effectifs militaires, dans le but d’une occupation définitive. Bitam, Oyem et Minvoul, théâtres d’agitations fréquentes sont réoccupées par des fractions de la 3e compagnie, placée sous les ordres de Claustre ( 1038 ). A partir de mai 1909 Debieuvre intervient dans l’Okano, d’abord pour soumettre les Essobam, qui acceptent sans condition le 13 juillet 1909 ( 1039 ). Il doit ensuite réduire la révolte des Binzima. Depuis Ndjolé qu’il quitte le 23 août, Debieuvre remonte vers Oyem. Le 8 septembre, il reçoit la soumission des clans de Lara et Nzork, impliqués dans les révoltes. Parvenu à Oyem le 21 septembre, Debieuvre éteint les derniers foyers de résistance au bout d’un mois, avant de redescendre vers l’Ogooué à travers un pays en apparence tranquille.

       Les quelques conflits qui naissent encore çà et là sont réprimés par des actions militaires, ou par la présence d’un administrateur qui parvient à ramener la soumission des villages. Mais l’autorité de l’administration continue de faire défaut. En 1909, la colonie du Gabon n’administre que 26% du territoire contre 38% en Oubangui-Chari et au Tchad, malgré une présence bien plus ancienne. Deux obstacles expliquent l’écart : la forêt et les Fang, considérés comme les plus farouches résistants à la pénétration française ( 1040 ). Or Trilles, qui connaît la région nord pour l’avoir parcouru au cours d’une précédente mission, estime que l’ensemble des Fang dépasse dix millions d’individus ( 1041 ). Dans les circonscriptions du Woleu Ntem et de l’Okano, Périquet compte, en 1911, 142 000 habitants.

       L’administration de la colonie évolue en 1910 avec la réorganisation d’une compagnie militaire et renforce l’occupation de l’Ivindo. Les décrets des 20 juin 1908 et 15 janvier 1910 créent le gouvernement général d’Afrique Equatoriale Française. Le décret du 31 mai institue le code de l’indigénat qui conduit aux premières organisations des tribunaux indigènes, dans les chefs lieux, composés d’un président, généralement l’administrateur, un assesseur européen et d’un assesseur africain, doublés d’un suppléant. L’année 1910 marque surtout un ralentissement dans l’activité des sociétés concessionnaires, malgré la remontée du caoutchouc à un cours maximum ( 1042 ). L’okoumé connaît une progression importante mais presque exclusivement destinée à l’Allemagne ( 1043 ). En Métropole, les investisseurs se détournent de l’aventure coloniale ( 1044 ). Inéluctablement, le régime des concessions est peu à peu abandonné. Le gouvernement entreprend de revenir au principe du commerce libre en récupérant les territoires concédés et en limitant l’exploitation à un seul produit. En échange, les sociétés reçoivent de façon inaliénable une propriété de leur choix ( 1045 ). L’échec est cuisant. Une à une, les tentatives de mise en valeur du territoire se révèlent vaines ( 1046 ).

       A la fin de 1911, les difficultés marocaines de la France la conduisent à se défaire du nord du Gabon qu’elle abandonne à l’Allemagne, avec le monopole d’achat des produits locaux. Le territoire perdu correspond à la concession de la Ngoko-Sangha. L’accord est signé le 4 novembre 1911.

      

      Figure 77 : Le Cameroun depuis la Convention du 4 novembre 1911 (Brisset, 1920, p. 31).

      Le Woleu Ntem est évacué et remis officiellement le 2 octobre 1912 à Oyem aux autorités allemandes. L’administration peut concentrer ses efforts sur la soumission et la pacification de son territoire amoindri. Les campagnes sont menées, notamment en juillet 1912 autour d’Omvan, en août 1913 dans l’Okano et le Komo, quand un an plus tard, la guerre éclate en Europe ( 1047 ).

      

      Rapidement, le Cameroun et le Gabon sont plongés dans la tourmente européenne. Brazzaville entend reprendre les terres cédées en 1911, et Yaoundé voudrait pousser son commerce plus au sud et vers l’est. Les Anglais ouvrent les hostilités en juillet 1914 en arraisonnant dans le Golfe de Guinée le Professeur Woermann, un transport venant de Hambourg chargé de pièces d’artillerie moderne pour Douala. Le 8 août, une colonne allemande attaque les postes frontières du Gabon-Congo et arrêtent des agents de commerce. Le 22 août, l’Allemagne viole la neutralité du bassin du Congo voulue par l’Acte de Berlin en bombardant un port belge du Tanganyika. La Belgique s’allie alors à la France et à l’Angleterre pour diriger des colonnes sur le Cameroun depuis le Nord par le lac Tchad, le sud par le Gabon et l’est par la Sangha. Les populations locales sont fortement mises à contribution pour constituer les colonnes ( 1048 ). La première victoire alliée survient au Cameroun, le 20 septembre 1914, avec la prise de Kousseri qui ouvre par Mora la voie du Sud. Le 27 septembre, Douala tombe à son tour, libérant la route de Bamenda. En décembre, un courrier allemand est intercepté, livrant les plans du gouverneur allemand Zimmerman ; il prévoit de concentrer ses forces vers le Nord. Grâce à des renforts du Sénégal, Garoua tombe le 10 juin 1915. La guerre se porte vers le sud, dans la forêt. Les alliés tentent d’empêcher les Allemands de se replier en Guinée espagnole. Minvoul est repris à la fin de 1915. Le Cameroun tombe finalement le 1er février 1916. Zimmerman bat en une retraite pitoyable et honteuse, déportant près de quarante-mille villageois dont un grand nombre succombe de famine. L’Angleterre et la France se partagent le Cameroun ( 1049 ).

      

       La guerre n’empêche pas la colonie du Gabon de poursuivre et de développer la production des denrées locales. Les administrateurs des régions sont directement impliqués dans cet élan par une première circulaire du 13 février 1915. Ils sont secondés par des agents de surveillance ( 1050 ). Le code de l’indigénat prévoit l’emprisonnement pour les villageois hostiles, les gardes sont habilités à procéder à des arrestations immédiates en cas de flagrant délit.

       Une fois repris, le Woleu Ntem est de nouveau occupé par La France. De nouveaux postes sont créés et les villages sont de nouveau soumis à l’impôt, non sans quelques manifestations d’hostilité de leur part. L’ordre est cependant vite rétabli. Toutefois, la démobilisation de troupes armées laisse pour quelques mois encore, la région dans une sécurité incertaine. Les dernières campagnes de répression et de soumission ont lieu en 1920 aux confins du Mouni. Le Gabon est alors pacifié. Les premières tentatives de plantation de cacaoyers sont menées au Woleu Ntem, sous l’impulsion de l’administrateur, le capitaine Raffeli.

       Les désordres dus à la guerre, à la pénétration française, à l’impôt, au service obligatoire : sept jours par an à partir de 1918, arrêté du 7 avril 1915 ( 1051 ), … provoquent un véritable bouleversement dans la culture fang, dans l’organisation sociale. Le plus cruel est sans conteste la famine qui frappe les villages du nord pendant six longues années, ramenant la population des circonscriptions Okano et Woleu Ntem de 142 000 habitants en 1911, mission Périquet ( 1052 ), à 65 000 habitants en 1933 (mission Le Testu). La famine frappe progressivement tout le pays fang, s’étendant le long de l’Ogooué et de la Ngounié. A la famine il faut ajouter le déplacement des villages le long des routes tracées et entamées à partir de 1910 (décret du 22 février 1910), mesure destinée à mieux contrôler les villages, sans oublier la poursuite du mouvement vers Libreville. Le recensement de 1953 donne pour 15203 résidents d’origine africaine, 5437 Fang, soit 35.5 % de la population, contre 2 209 Mpongwe, soit 14.5%. Le mouvement se poursuit de nos jours. Quelques Mpongwe vendent aux Fang les dernières parcelles, jusqu’aux terres ancestrales de la “ Pointe Denis ”.

      

      

      

      

      

      


Deuxième partie : Histoire précoloniale des Fang

      

      

      

      

      

      L’histoire coloniale des Fang ne laisse plus aucun doute sur le processus d’installation de ce “ peuple ” sur le territoire gabonais. Le dépouillement des archives a permis de suivre presque quotidiennement leur implication active dans le commerce, les rapports avec les populations autochtones, depuis l’approche des premiers producteurs vers les villages courtiers dans les années 1840, jusqu’à la mise en place de l’administration coloniale aux confins du Gabon, en 1907. Reste que, malgré l’attention particulière portée sur eux, leur histoire ancienne n’est pas encore connue.

       Pendant près de cent ans, et à mesure que s’augmentent les contacts avec les Fang, les Occidentaux tentent d’approfondir leurs connaissances sur ce peuple. Aux premières localisations dans les Monts de Cristal, succèdent les descriptions physiques, avant qu’apparaissent, au terme de plusieurs décennies, les premières données ethnologiques. Officiers, aventuriers, savants, missionnaires et administrateurs rassemblent un fonds volumineux de témoignages au travers de rapports, d’articles, de comptes-rendus de tournées et de mémoires où ils livrent les premières tentatives de recomposition migratoires. S’appuyant sur ce socle compact et massif, les chercheurs modernes mettent à contribution plusieurs disciplines : l’anthropologie, l’ethnographie, la linguistique, l’histoire. Ils produisent une bibliographie aussi imposante que variée et avancent, à leur tour, des reconstitutions historiques. Rares pourtant sont celles qui donnent pleine satisfaction. Parfois encombrées d’exagérations, souvent construites sur les hypothèses les plus fragiles, elles font des Fang tantôt des Francs égarés au sud du Sahara, tantôt des Egyptiens, jamais un peuple gabonais.

       De telles extravagances sont l’expression d’une tendance très fréquente des auteurs à s’éloigner de la réalité, qui myhtifie l’histoire des Fang et leur attribue une origine glorieuse. Elles sont aussi le résultat d’un manque de lucidité chez d’autres auteurs, qui n’ont pas analysé avec suffisamment de distance les documents qu’ils ont exploités. Ils en ont tiré des renseignements sans les dégager du contexte politique de leur production. D’autres encore se sont abstenus de considérer les toutes premières sources, et se sont basés sur les archives tardives du Gabon et sur des documents de seconde main. Ils n’ont donc pu saisir la réalité historique de l’arrivée des premiers groupes à la côte. D’autres enfin, par quelque enjeu politique, sont restés complaisamment aveuglés par cette image des Fang conquérants et l’ont entrenue.

       Il convient donc de reconsidérer objectivement, au vu des connaissances nouvelles sur l’histoire coloniale des Fang, les sources les plus utiles et d’y relever les renseignements déterminants pour réduire les mythes, et progresser aussi loin que possible dans l’histoire précoloniale de ce peuple pour lequel l’intérêt ne faiblit pas depuis près de deux siècles.

      

      


Connaissances générales

      

      Pour qu’elle soit efficace, la lecture des documents anciens nécessite au préalable d’approcher le contexte “ philosophique ” et scientifique qui a présidé à leur production, en saisissant au plus près les renseignements dont disposaient les premiers auteurs. La plupart des éléments du mythe y trouvent leur fondement.

       L’époque à laquelle les Fang apparaissent au Gabon est celle d’une Afrique méconnue aussi bien de ses terres que de ses hommes. Au début du XIX ème siècle, quelques découvertes ont permis d’ouvrir l’Afrique occidentale, mais plus bas, en dehors de quelques vieux souvenirs d’une relation avec le royaume du Kongo, l’Afrique équatoriale est totalement inexplorée et reste pour de nombreuses années encore le continent mystérieux. Il n’est donc pas étonnant de trouver chez les auteurs des raccourcis abusifs, des conclusions hâtives sur le physique, l’industrie, les mœurs et d’autres caractères des Fang.

      

       Malgré la fréquentation régulière des populations côtières avec lesquelles les relations s’arrêtent au commerce, les Occidentaux ne connaissent du Golfe de Guinée que ses rivages,. Au Gabon, hésitant à pénétrer les méandres de l’Estuaire où la monotonie des rivières bordées de palétuviers augmente le risque de s’y perdre, les voyageurs se limitent à de rares et timides excursions en bateau qui remontent les bras principaux, accompagnés de guides-interprètes. Ils n’y débarquent qu’auprès des villages courtiers bien connus. Découragés par ces derniers qui agitent le danger des populations intérieures sauvages et cannibales, arrêtés par une forêt impénétrable, ils ne s’aventurent jamais loin des rives, rarement à plusieurs heures de marche. Ils n’acceptent l’hospitalité que des villages avec lesquels ils sont en affaire et de toute façon préfèrent retourner à bord de leur navire. Par ailleurs, leur préoccupation est de limiter leur présence sous l’équateur au strict échange de produits, aussi bref qu’efficace, afin d’éviter de tomber sous la dépendance matérielle et surtout alimentaire des villages, de succomber à l’inaction, aux pillages et au climat malsain chargé de fièvres traumatiques, hématuriques, scrofuleuses ou bilieuses, de dysenterie, de malaria, …

       Passée la frange littorale les cartes sont donc muettes. Quelques rivières sont hypothétiquement tracées. Impressionnés par leurs embouchures, les premiers voyageurs placent celles du Gabon en relation avec le bassin du Congo, dont le cours moyen et supérieur est encore inconnu. Certains géographes, inspirés par les connaissances antiques et les voyageurs portugais du XVIe siècle, supposent qu’il existe au centre de l’Afrique un immense bassin hydrographique, sorte de lac gigantesque, qu’alimentent les Montagnes de la Lune, évoquées par Ptolémée. D’autres imaginent que de cette majestueuse chaîne de reliefs qui coupe d’Ouest en Est le continent, aux sommets enneigés, coulent les grands fleuves africains : le Nil vers le nord, le Zambèze au sud, le Congo vers l’ouest ( 1053 ). D’abord placées aux confins méridionaux du continent, les cartographes remontent les Montagnes vers le Nord à mesure que progressent les explorations, pour marquer vers 1850 la limite entre le Soudan et la forêt. Plus loin dans l’intérieur, en traversant le Zaïre on trouve à l’Est “ les Montagnes du Soleil, longues de 200 lieues, large de 80 lieues, divisées en plusieurs chaînes appelées serras de Cristal, de Sal, et de Salnitre, qui se dirigent du sud au nord, et non de l’est à l’ouest, ainsi qu’on a l’habitude de le dessiner ” ( 1054 ). D’autres géographes, suivant les observations des premiers voyageurs dans l’intérieur, tentent la réunion des deux hypothèses en suggérant la présence d’un vaste plateau central aux neiges éternelles, dont les contreforts descendraient en terrasse vers l’Océan atlantique. Les Monts de Cristal gabonais en seraient les premiers mouvements.

      

      L’histoire naturelle de l’Afrique est imprécise, souvent encombrée de renseignements fantastiques. La flore n’est connue qu’à travers les échantillons côtiers. La faune est riche, constituée de “ limaces grosses comme le bras ”, de “ femme[s]-poisson[s] ” ; “ le boa long de vingt-cinq à trente pieds et gros de cinq s’élance des arbres sur les hommes ”, “ différentes espèces de fourmis très redoutables attaquent les hommes et les animaux ” : “ les insongongi entrent dans la trompe des éléphants, et les font mourir avec des accès de fureur terribles ” ; “ les nègres redoutent [le chimpanzé], et ce n’est pas sans raison, car il les maltraite durement quand il les rencontre. Si l’on veut en croire plus d’un missionnaire, l’union de ces satyres avec les négresses, pour lesquelles ils ont un goût très vif, aurait réellement produit des espèces de monstres ” ( 1055 ).

      

      Les populations de l’intérieur ne sont connues que par les souvenirs antiques. Les bassins marécageux abritent les populations des légendaires Pygmées qui disputent leurs nourritures aux grues couronnées. Ils y cohabitent avec les Samapalas, nains à pieds fourchus, qui “ parlent une langue que les indigènes de ce pays ne comprennent pas ; mais enfin ils parlent, ce qui établit suffisamment que ce sont des hommes ” ( 1056 ) ; les hommes à queue, et les hommes singes. Les savants les plus sérieux sont convaincus d’y trouver le chaînon manquant entre les hommes et les singes, à défaut d’en trouver des marques “ fossiles ” chez les Noirs. La découverte récente du gorille enfièvre les milieux naturalistes ( 1057 ). Tout ce que l’Afrique compte alors d’aventuriers et d’explorateurs veut apporter sa contribution à la science, fut-ce le plus malhonnêtement qui soit ; Du Chaillu, souvent critiqué pour ses ambitions scientifiques, en est un exemple des plus frappants ( 1058 ).

      

      

      Figure 78 : Comparaison de crânes d’hominiens (Du Chaillu, 1863)

      

      L’époque est en effet celle d’une anthropologie naissante, qui cherche à classer l’espèce humaine en différentes races. Les théories les plus insupportables s’affrontent. Les plus rétrogrades se réfèrent à la Bible qui sépare la descendance de Noé en trois groupes. Les japhétiques, les fils de Japhet, sont les Blancs, peuple élu, supérieur, qui comptent notamment les Aryens et les Caucasiens. Les sémitiques, descendant de Sem, regroupent les Egyptiens, Assyriens, Babyloniens, Akkadiens, Phéniciens, Hébreux, Araméens, Arabes ; les chamitiques, les Noirs, sont les fils du maudit Cham, père de Canaan, marqué par Dieu, lui et sa descendance, pour avoir fait observé la nudité de son père ( 1059 ). Les anthropologues distinguent à leur tour cinq races. La caucasique comprend les familles ariane, sémitique, et égyptienne. La race mongolique rassemble les jaunes. Sont ensuite les races américaine et océanienne. Enfin, la race nègre regroupe deux grandes familles : la famille éthiopienne et la famille hottentote. Les savants confortent leurs théories en appliquant des méthodes “ scientifiques ”. Aux xanthodermes, mélanodermes et leucodermes qui distinguent les couleurs de peaux, s’ajoutent les nez fins, épatés, aquilins, droits. Parmi eux on trouve les liotriques et les ulotriques, qui distinguent les cheveux crépus et les cheveux lisses. A partir des années 1840, les mesures crâniennes déterminent les indices céphaliques : angles faciaux, circonférences crâniennes, les prognathes, les brachy-, sous brachy, méso- et dolichocéphales. Puis, de nouveaux critères comparent les proportions entre le tronc et la longueur des membres, la longueur de la main par rapport au bras, etc. Enfin, à court d’arguments sérieux, les physionomistes distinguent les grands, les gros, les musclés, les chétifs, les imberbes et les poilus, sans que jamais ne puisse objectivement ni scientifiquement être établie la notion de races humaines.

      Malheureusement, les Occidentaux sont imprégnés pour très longtemps de ces théories racistes. On pouvait encore entendre en Afrique, dans les années 1970, quelques vieux colons affirmer que les enfants nés de l’union d’un africain et d’une asiatique étaient tarés et stériles. Et tandis que dans les salons d’Europe, les savants de l’époque discutent leurs théories, en Afrique, les Blancs cherchent à les conforter par des observations directes sur le terrain. Ainsi aux caractères physiques sont associés les caractères intellectuels et moraux.

      

      L’infériorité du Noir, primitif et instinctif, défendue depuis toujours par les négriers, est justifiée dans les milieux scientifiques et colonisateurs sans qu’aucun argument ne puisse la corrompre. La civilisation ne les ayant pas touchés, les Noirs vivraient dans un état de quasi-bestialité, guidés par leurs sens qu’ils ont, a priori, plus développés que les Blancs. Ils seraient capables d’endurer d’intenses souffrances grâce à une sensibilité moindre. La médecine s’en mêle. Elisée Reclus rapporte en 1885 :

      

      “ D’après les physiologistes, le sang des Noirs serait plus épais, moins rouge que celui des Blancs ; il se coagule plus vite et bas plus lentement. Le Noir, de même que le jaune d’Asie, a la sensibilité plus obtuse que l’Européen ; il souffre moins des opérations chirurgicales et ne court pas le même danger de fièvres traumatiques ; sa vie nerveuse est moins intense : il ne vibre pas comme le Blanc ” ( 1060 ).

      

      Le Docteur Cureau, administrateur des Colonies, qui a mené une mission au Nord-Gabon, note encore en 1912 que “ Les incisions et mutilations, que tous les Nègres se pratiquent sur le corps comme signe distinctif de la tribu et pour réaliser leur idéal de beauté, dénotent une obtusion à la sensibilité analogue à celle que les criminalistes ont signalée chez le dégénéré ” ( 1061 ).

      

      Le même revient sur le développement des sens, réfutant que le Noir puisse en quoi que ce soit être supérieur au Blanc, affirmant que “ C’est l’éducation de ses sens et non leur acuité, qui lui fait distinguer le gibier dans l’épaisseur du feuillage ou discerner le lointain appel du tambour de guerre. Nous ne lui cédons en rien sous ce rapport ; nous reprenons même notre supériorité, dès que nous avons adapté notre œil et notre oreille aux conditions du milieu africain ”. ( 1062 )

      

       Les observateurs établissent toutefois des disparités parmi la race noire. D’après eux les Soudanais ou Nigritiens sont plus évolués, plus aptes à la civilisation, tandis que les plus inférieurs des inférieurs sont les Noirs d’Afrique centrale :

      

      “ Les nègres du Congo paraissent inférieurs en intelligence à beaucoup d’autres races africaines. On leur accorde cependant une assez bonne mémoire ; mais ils n’ont que des sentiments, des instincts et des penchants grossiers, des passions brusques, tumultueuses ; leurs mœurs, leurs habitudes et leur manière de vivre en général, dans leur état agreste et primitif, sont si près de l’animalité, qu’il n’y a pas de quoi s’étonner s’ils ont regardé eux-mêmes les singes comme appartenant à leur race ( 1063 ). Leur ineptie est telle qu’on n’a jamais pu leur faire comprendre l’usage du moulin [… ] Nés dans l’abrutissement, mais pétris d’orgueil et de vanité, ces êtres dégradés sont, de tous les maîtres, les plus durs, les plus barbares, les plus capricieux […] l’ivrognerie, une musique bruyante, des danses grossières et le sommeil, voilà ses jouissances ” ( 1064 ).

      

       Dans un premier temps, l’infériorité des peuples forestiers est expliquée par l’influence de l’environnement sur le physique et le caractère. Puis, les connaissances historiques réduisent l’explication en avançant que la forêt a servi de refuge aux peuples les plus faibles, contraints à y pénétrer sous la pression des Noirs supérieurs et conquérants ( 1065 ). 

       La couleur de la peau renforce la comparaison entre les différents groupes africains. Elisée Reclus retient :

      

      “ Peut-être le régime carnivore, comprenant même la chair humaine, contribue-t-il pour une certaine part à donner un teint relativement clair à ces indigènes, car les observations de M. Antoine d’Abbadie sur les tribus éthiopiennes, observations corroborées par beaucoup d’autres voyageurs, ont établi que les populations carnivores, même celles des plaines chaudes, ont un teint beaucoup plus clair que celui des granivores, même lorsque ceux-ci vivent à une plus grande hauteur, sur les plateaux ou les pentes des montagnes ” ( 1066 ).

      

       Reste que les “ Nègres ” n’en appartiennent pas moins à l’espèce humaine pour l’Occidental égaré sous les tropiques :

      

      “ Dans la plénitude d’un cadre tropical, sous le soleil éclatant du midi, un groupe de gracieuses jeunes filles nigritiennes, dans leur simple parure nationale, peut faire une impression agréable sur un voyageur intelligent, exempt de tout préjugé. Transplantées dans un salon européen, ces mêmes jeunes filles auraient un aspect comique et même repoussant ” ( 1067 ).

      

      

      Figure 79 : ’Jeune femme de la tribu des Pahouins’ (Griffon, 1865, p. 309).

      

       C’est donc dans ce cadre intellectuel particulier, où suinte constamment la supériorité de l’homme blanc, lequel divise lui-même l’Afrique en populations plus ou moins évoluées, que sont établis les premiers contacts avec les Fang ( 1068 ). Il influence lourdement les premières observations et résistera pendant longtemps, vaillamment, aux assauts de la connaissance qui progresse à mesure que les Occidentaux pénètrent le cœur de l’Afrique.

      

      


Premières informations : Bowdich

      

       Il revient à l’anglais Bowdich d’apporter les premières informations sur les Fang, vingt ans avant l’installation française. Embarquant pour un voyage de commerce dans le Golfe de Guinée, il stationne dans l’estuaire du Gabon en 1818. Les descriptions qu’il donne de la région et de ses habitants ne sont pas d’une valeur absolue puisqu’elles sont le fruit de renseignements obtenus auprès des Mpongwe qui le visitent à son bord. Toutefois, le maigre paragraphe concernant les Fang jette les bases de la connaissance. Il requiert donc la plus grande attention :

      

      “ En avançant toujours vers le nord, [au-delà des Kele,] on arrive à six journées dans le Paamouay et ensuite dans le Schaybie, pays sur la frontière septentrionale duquel est le Bayhie. La rivière Ouola ou Ouolé coule dans ce royaume dans la direction de l’est. C’est la plus grande rivière que ces Nègres voyageurs eussent vue, ou dont ils eussent entendu parler. Mon ami le gouverneur [un chef du Gabon] me répéta plusieurs fois, pour me servir de ses propres expressions, que c’était la plus grande rivière du monde ; qu’elle allait si loin, qu’excepté Dieu, personne ne pouvait le savoir ; il ajoutait que toutes les grandes rivières du pays venaient du Ouola. Toutes les informations qu’il avait prises lui avaient toujours donné l’heur de penser que le Moohnda en sortait, mais il ne pouvait parler aussi positivement sur ce point que sur la jonction de l’Ogouaouay avec le Ouala, parce qu’il avait lui-même remonté la première de ces deux rivières jusqu’à une distance considérable. On représente toutes les nations qui se trouvent sur cette route comme cannibales ; les Paamouays le sont pourtant un peu moins que les autres, parce qu’ils élèvent une race de gros chiens dont ils se nourrissent, ce qui semble un mets recherché dans plusieurs parties de l’Afrique ”. ( 1069 )

      

       En additionnant les six jours de marche depuis le pays kele aux quatre jours nécessaires depuis le fond de l’Estuaire pour gagner le pays Kele, il faudrait donc pour atteindre le pays fang, selon Bowdich, dix jours de marche depuis les environs de l’actuel Kango, ultime point, à cette époque de la navigation et du commerce entre les Blancs et les “ Gabonais ”. L’erreur serait d’accorder trop de crédit à cette addition, qu’ont cependant retenue les auteurs, sans mettre les réserves nécessaires à l’interprétation des éléments recueillis dans un contexte particulier.

       A l’époque de Bowdich et pour longtemps encore, les Mpongwe gardent jalousement le monopole du courtage avec les Blancs. Ils savent que leur puissance est uniquement le fait des positions qu’ils occupent sur les rives de l’Estuaire et qu’ils ont tout à perdre de laisser les Blancs visiter les producteurs dans l’intérieur. Ils n’ont aucun intérêt à placer les Fang, principaux pourvoyeurs d’ivoire dans une zone accessible aux Blancs, sinon quelques intrépides marins s’y risqueraient volontiers pour les éviter. Or, jamais les Blancs ne s’aventurent dans les terres, encore moins pour des séjours longs. Les rares échanges en dehors des Mpongwe se produisent avec les Seke, Passall et Cobangoï dans le Komo, tandis qu’au Nord, la tentative de Blanchard, en 1837, de contourner les courtiers mpongwe réguliers se solde par un cuisant échec. Les dix jours de marche depuis Kango représentent donc pour les Mpongwe la distance suffisamment infranchissable pour dissuader les Occidentaux de toute tentative. Et s’il venait quelque inconscient désireux d’affronter une épreuve totale de vingt jours de marche dans la forêt, ce qu’aucun Blanc n’a alors tenté jusqu’alors, il lui faudrait affronter, en plus des éléments, des populations résolument hostiles et franchement cannibales. Le stratagème fonctionne admirablement. Il garde inviolées les “ Colonnes d’Hercule ”, c’est-à-dire le confluent Bokoué-Komo, pendant vingt-cinq ans, jusqu’en 1842 et l’arrivée de Wilson.

       Par ailleurs, la mise en évidence, dans la première partie, des relations matrimoniales entre producteurs et courtiers rend incertaine la composition ethnique d’un village et très aléatoire la limite territoriale d’une ethnie par rapport à une autre. Les indications de “ royaumes ” sont donc très difficilement exploitable. Le mot “ Royaume ” fait lui-même référence à l’histoire du Congo qui représente la seule référence des Occidentaux. Il est inapproprié en ce qui concerne les Fang dont le pouvoir s’arrête au chef de clan, voire au chef de village.

       Reste que dès le début du XIXe siècle, les Mpongwe, sans commercer directement avec eux, incluent les Fang dans leur espace géographique et dans leur réseau économique qui achemine l’ivoire à la côte. Les villages les plus proches sont installés dès les Monts de Cristal, les plus éloignés touchent au bassin du Woleu. Ils y cohabitent d’ailleurs avec les Pygmées. Bowdich signale en effet qu’à peu de distance, “ une montagne située au nord-est du Kalay est habitée par des hommes qui, dit-on, y voient mieux la nuit que le jour ; ils dorment la plus grande partie du jour, parce que la clarté blesse leurs yeux qui sont très brillans (sic). On y trouve de l’ivoire en abondance ” ( 1070 ).

      

      Or les Pygmées sont réellement liés aux Fang, notamment dans la chasse à l’éléphant. Ils échangent les défenses contre des denrées agricoles ou des armes en fer. Ainsi, Bowdich associe-t-il, dès le début du XIXe siècle, les Pygmées et les Fang producteurs, puis les Kele et les Seke intermédiaires et enfin les Mpongwe courtiers, dans le réseau de l’ivoire dont le marché gabonais est un des plus fréquentés à l’époque.

      

       Les années qui suivent sont muettes de toute référence aux Fang. Ils sont ignorés du processus d’implantation française au Gabon. On ne trouve pas une seule mention à leur propos dans les documents d’époque, les correspondances et les rapports.

       A partir de la période proprement coloniale, les renseignements sur les Fang se multiplient au fur et à mesure des contacts, et, à l’exemple de Bowdich, ils doivent être débarrassés de la subjectivité des informateurs. Car la présence française bouleverse les équilibres économiques, politiques et sociaux, ouvrant une concurrence parfois très violente entre les différents acteurs du commerce. Au milieu de cette évolution, les explorateurs sont livrés à leurs guides et interprètes, souvent mpongwe ou seke.

      

      


Beauté Physique : Wilson

      

       Il faut attendre vingt-cinq ans après Bowdich et le voyage, en 1842, du missionnaire américain Wilson accompagné du courtier Toko chez Cobangoï, pour retrouver une nouvelle mention sur le “ pays ” des “ Pangwe ”. D’après Wilson, les premiers villages fang sont situés entre cinq et douze jours de marche de Cobangoï. Leur pays est plus loin. En somme, identiques à ceux livrés par Bowdich, ces renseignements laisseraient croire que la situation ethnique n’a guère évolué depuis 1818. Les quelques chasseurs fang qui quittent leur forêt et traversent la “ zone ” kele pour visiter directement les Seke ne sont pas les témoins d’un quelconque mouvement vers la mer, car le portage a pu auparavant conduire certains à s’aventurer vers Cobangoï, sans qu’aucun ne se soit avancé plus loin vers la mer ( 1071 ).

       L’évolution des Fang n’est pas géographique, elle est dans les esprits. De son témoignage, Wilson rapporte que les Fang ont pris conscience de l’organisation du commerce vers la côte, notamment le rôle des Blancs et des courtiers :

      

      “ Hearing of us at this place, they came in considerable numbers to see a white man and old Toko, one of whom was as much an object of curiosity as the other… They are aware that vessels visit the opposite coast, and they affirm that they have seen articles of merchandize brought from that quarters ” ( 1072 ).

      

      Ils savent également qu’ils ne touchent qu’environ 10% de la valeur réelle de leurs produits. A l’opposé, la politique de mise en valeur du territoire que mènent les Français au Gabon, l’accroissement du commerce, le besoin d’une main-d’œuvre docile et surtout la fréquentation régulière des rivières du fond de l’estuaire ne font qu’encourager la descente des premiers Fang vers l’embryon de colonie.

       Surpris par la vitalité des Fang, les observateurs tentent d’établir très rapidement une distinction avec les populations du Gabon. N’ayant aucune connaissance de la langue des Fang ni de leur culture, les observateurs s’arrêtent sur les aspects extérieurs. Ils dépassent en industrie les Seke et Mpongwe dont la production s’est éteinte avec les revenus du courtage. Ils fabriquent leurs objets, les armes et les outils en fer sont d’une qualité bien supérieure à ceux importés par les navires. Et cependant, ils vont presque nus, à peine couvert d’une pièce d’écorce battue. Alors que les populations côtières sont avides d’alcool et de tabac, les Fang semblent sobres. Ils accordent la plus grande valeur aux perles, à la poudre et au cuivre. Pour les Blancs, le contraste est d’autant plus saisissant qu’il est renforcé par la propreté des villages, la fécondité des femmes, les soins qu’ils portent à leurs coiffures. Ils portent les cheveux longs tressés et une barbe divisée en deux branches, à l’opposé des côtiers aux cheveux courts, voire rasés et imberbes. Ils portent des tatouages scarifiées sur le corps. Enfin, tous les observateurs soulignent leur beauté physique. Wilson, le premier, livre une description emphatique :

      

      “ During our short sojourn in this place, we met with a number of men entirely different in their features and general appearance from those in this part of the country… Those of them whom we saw, both men and women, were vastly superior in their personal appearance to the maritime tribes ; and if they may be regarded as a fair specimen of their people, I should have no hesitation in pronouncing them the finest Africans whom I have ever met with ” ( 1073 ).

      

      Sans doute Wilson relève-t-il à dessein, comme facteur de vitalité, la qualité du climat du “ pays ” fang, dont la comparaison avec l’étouffante atmosphère littorale ne souffre aucune contestation ( 1074 ) :

      

      “ They represent their country as mountainous and healthful, and affirm that cutaneaous and other diseases common to the maritime regions are unknown among them ”.

      

      Les montagnes habitées par les Fang seraient donc suffisamment éloignées pour les préserver des fléaux côtiers : la syphilis, le pian, la variole, …

      

      L’association est aussitôt faite avec les mythiques Montagnes de la Lune :

      

      “ It is difficult to define the limits and extend of their country. Perhaps the most westerly border of what is known as the Pangwe territory was within on hundred miles into the interior, and possibly spread itself over a large portion of the south side of the Mountains of the Moon. Their country is represented as immensely populous ” ( 1075 ).

      

       Ainsi dès 1842, en signalant les Montagnes de la Lune comme région d’origine des Fang, Wilson installe les premiers éléments d’une recomposition historique que les auteurs vont suivre volontiers en la consolidant, au gré des connaissances et à force d’arguments plus ou moins sérieux.

      

      Quatre ans après Wilson, la supériorité physique des Fang est de nouveau soulignée. Attaché à la station navale, Méquet visite les Fang dans les villages du Bokoué. Il décrit un chef avec des détails inattendus :

      

      “ Matouka, coiffé d’un bonnet rouge en pitte, a plus tôt (sic) l’air d’un pêcheur napolitain que d’un Nègre ; son regard est intelligent, son nez presque aquilin ses lèvres peu épaisses, sa tournure distinguée […] Il n’y a pas entre le nez et la bouche ce grand intervalle qui donne en général aux races noires quelque chose de bestial ” ( 1076 ).

      

      En 1848, Walker, missionnaire américain, rencontre d’autres Fang dans un village du Komo. A son tour il vante le physique des Fang :

      

      “ Their appearance did not belie their reputation. It is said that they never fear the face of man ; and more perfect specimens of masculine vigor, I have never seen. The competitors at the Olympic games might have envied such bones and muscles so perfectly developed ” ( 1077 ).

      

      La comparaison confinerait au ridicule si elle n’alimentait pas l’idée que les Fang sont un peuple supérieur, dont les corps superbes exhalent la pureté de la race. Dans les premiers villages qui s’installent dans le haut-Komo, Wilson note une forte natalité et rapporte les propos du chef Mkwenga qui décrit les Fang comme un groupe immense avançant vers le Gabon ( 1078 ). La vision occidentale est déformée par la comparaison avec les vieilles populations côtières dont les relations avec les marins occidentaux ne s’arrêtent pas au commerce de marchandises. La prostitution contribue largement à la propagation des maladies et au déclin des villages par une fécondité faible.

       Quoiqu’il en soit, pour les Blancs, ignorants de l’Afrique intérieure, la question du nombre conforte l’idée d’une origine vers le cœur de l’Afrique, sanctuaire de grandes civilisations.

      

      


Nord-Est : Du Chaillu

      

      Après Wilson, le premier à revenir sur la question de l’origine des Fang est Du Chaillu, certainement l’aventurier gabonais qui a cristallisé sur son nom le plus de critiques, sans cesse contesté, raillé et décrédibilisé ( 1079 ). Malgré ses détracteurs, l’homme a, par ses voyages, marqué définitivement la colonisation du Gabon en incitant les Français à pénétrer l’arrière-pays. Il est en effet le premier, en 1856, après avoir remonté au plus loin une rivière, le Mitemboni, à abandonner sa pirogue pour s’élancer à pied, sans escorte militaire, à travers la forêt.

      Que Du Chaillu ait atteint ou non la région de l’actuelle Médouneu, l’intérêt de la réponse est dépassé par le fait qu’il a atteint les villages fang loin dans l’intérieur. Il a d’ailleurs dépassé au cours de son périple les dix jours de marche depuis les rivières et il est revenu vivant des populations anthropophages. Quant au sérieux de ses écrits, en dehors de son exubérante recherche de sensationnel, les descriptions qu’il donne de l’industrie, du mobilier, des armes et de la vie matérielle des Fang montrent un sens ethnographique suffisamment important pour être retenues. Enfin, et surtout pour ce qui concerne l’origine des Fang, il reste d’une humilité rare. La seule hypothèse qu’il mentionne, sans la servir, est celle qui fait des Fang des descendants des Jagga, peuple de l’intérieur du Royaume de Loango, cruels et sanguinaires, qui, au XVIIème siècle, auraient parcouru le Congo jusqu’au sud de l’Angola en une vaste campagne ( 1080 ). Mais, n’obtenant pas de renseignement précis, il se garde d’avancer quelques hypothèses :

      

      “ D’ailleurs, tous les Fans, quand on leur demande d’où ils viennent, montrent le nord-est. N’importe à quel village ou à quel homme vous adressez cette question, la réponse est toujours la même ” ( 1081 ).

      

      La direction Nord-Est n’est en soi pas une indication nouvelle. Elle coïncide parfaitement avec les connaissances de l’époque puisque les géographes placent juste au nord de l’Equateur les Montagnes de la Lune, auxquelles le Mont Cameroun et les Monts de Cristal semblent être associés. D’ailleurs, Du Chaillu reprend à son compte les propos de Wilson en soulignant :

      

      “ Ce sont, du reste, les plus beaux et de la plus vaillante mine que j’ai vus dans l’intérieur des terres, et leur affreux régime semble leur réussir. Cependant j’ai rencontré depuis lors d’autres tribus de Fans dont les membres n’avaient pas si bon air que ces montagnards. Là, comme partout, la nature exerce sans doute son influence. Vivant dans les montagnes, ils ont l’extérieur hardi et fier de tous les montagnards ” ( 1082 ).

      

      L’évolution notable qu’il faut retenir du périple de Du Chaillu, est que les Fang sont à présent en contact avec la côte nord, via de nombreux villages intermédiaires qui se plaignent de bousculades. Les mouvements qu’ils opèrent vers le Sud-Ouest et vers l’Ouest montrent, en recoupant avec les informations de Bowdich, que les Fang occupent une région très étendue, qui touche l’ensemble des Monts de Cristal jusqu’aux bassins du Ntem et du Woleu. La vigueur du mouvement qui reste intacte pendant très longtemps corrobore l’idée d’une région démographique très dense. La question essentielle reste cependant en suspens : cette région est-elle une simple région de transit pour des groupes migrants venus d’ailleurs ou le cœur du pays fang, véritable foyer de rayonnement ?

      

      


Nubiens : Braouezec

      

      En attendant de s’aventurer dans les villages de l’intérieur et mesurer la démographie de la région Nord, la station navale a des préoccupations bien plus matérielle. Elle envoie des officiers dans les rivières de l’Estuaire pour établir un contact durable et fécond avec les Fang. S’appuyant sur les premiers rapports, ils livrent de nouveaux éléments dénués de toute sobriété, qui marquent pour longtemps la recherche. Cinq ans après le voyage de Du Chaillu, Braouezec, lieutenant de vaisseau, fréquente régulièrement le haut-Komo au cours de plusieurs tournées. En 1861, il publie un article dans le Bulletin de la Société de Géographie dans lequel il relève l’aspect physique des Fang. Il franchit le pas qu’aucun n’avait osé auparavant en soulignant que certains ont un “ nez égyptien, les yeux relevés et fendus en amandes comme les Nubiens, […] C’est chez eux que j’ai vu les plus beaux hommes ”. Il conclut : “ Je crois qu’ils viennent de la Nubie et ont traversé l’Afrique ” ( 1083 ).

      Ainsi, Braouezec, le premier, introduit les Fang dans la sphère égyptienne. Son idée est loin d’être révolutionnaire pour son époque qui s’interroge sur l’histoire de l’Afrique noire depuis la fin de l’antiquité. Les scientifiques pensent que les civilisations noires qui étaient autrefois en contact avec l’influence de l’Egypte pharaonique ont trouvé refuge en Afrique centrale après son déclin et la désertification des rives du Nil.

       La fragilité de ces arguments vient de leur nature. L’anthropologie physique est incertaine. En revanche, la philologie naissante est plus convaincante. Le terme “ Pahouin ” utilisé par les Français depuis les premiers temps de l’occupation du Gabon, lui paraît impropre à désigner l’ensemble des groupes Fang mais il reste usité par commodité. Braouezec note l’existence de deux groupes linguistiques parmi les Fang qui se distinguent notamment par des accents et un vocabulaire propre et surtout par une caractéristique fort remarquable dans l’expression qui commence les phrases, couramment traduite par “ Je dis que ” :

      

      “ les Pahouins se divisent en deux races : 1° les Pahouins Faon ou Fan [qui disent “ Ma zo na ”] ; 2° les Pahouins Makéï [qui disent “ Ma ki na ”]. Les Pahouins Faon s’appellent eux-mêmes Faon ou Fan ; ils sont appelés par toutes les autres peuplades Pahouins. Les Pahouins Makéï se nomment eux-mêmes Makéï ; ils sont appelés par les Pongoué Shiéba ; par les Bouloux Makéï ; par les Akalais Be Makéï ”. Il ajoute : “ [Les Pahouins Faon] viennent de la rivière Como par le nord-nord-est, nord-est, sud-est, est-sud-est ; [les Pahouins Makéï seconds viennent par le sud-est. Leurs langues ont beaucoup d’analogie entre-elles. Les Pahouins Faon semblent mépriser un peu les Pahouins Makéï, qui paraissent provenir d’un mélange de Pahouins Faon et d’un peuple nommé Shiibi qui habite sur les bords de l’Ogo-Uwaï ” ( 1084 ).

      

      Le rapprochement de ces Shiibi avec les Shaybie de Bowdich est aléatoire car les Shaybie semblent bien être les Shiwa. Or, les premiers explorateurs, Compiègne et Marche en 1874, les trouvent sur l’Okanda, c’est-à-dire au-dessus de la Pointe Fétiche, et non dans l’Ogooué ( 1085 ).

      

       Faute de pratiquer suffisamment les langues locales, la distinction linguistique Fan - Makéï ne donne pour l’instant pas naissance à des interprétations ( 1086 ). Les observateurs continuent de s’en tenir aux aspects extérieurs de la culture des Fang qui permettraient de les distinguer des populations côtières déclinantes, assouvies par le commerce, “ abâtardies ” par la civilisation occidentale, l’union avec les esclaves ( 1087 ). L’orientation des discours est d’autant plus flagrante que la mise en valeur du territoire s’avère mal engagée, au travers de quelques expériences malheureuses. Petit à petit, la beauté physique des Fang amène les Blancs à croire qu’ils constitueraient un groupe à part entière sein de la race africaine. Tout leur corps transpire l’originalité, la pureté intacte. Missionnaire américain, Bert écrit en 1863 : “ Comme race, leurs traits sont plus réguliers et leur teint plus clair que celui des autres tribus ” ( 1088 ). Les traits négroïdes sont oubliés au profit des nez aquilins, des peaux claires, voire des cheveux lisses. Pour un peu, certains auraient même les yeux et les cheveux clairs. L’explorateur Richard Burton, qui fait une brève rencontre lors d’un passage au Gabon en 1863, écrit à leur propos :

      

      “ Expecting a large-limbed, black-skinned, and ferocious looking race, I was astonished to see a finely-made, light-coloured people, of decidedly mild aspect. The features, also, were sub-African, many, if whitened, might pass for Europeans ; few were so negroed in type as the Mpongwe, none so Negro as the blacks of Guinea or Kongo. Their aspect, however, is that of a people freshly emerged from the ’bush’. The complexion of the Fans is, as a rule, café-au-lait, the distinctive colour of the African mountaineer or man from the interior. Some few are very dark ; these, however, are of servile origin ” ( 1089 ).

      

      Burton reprend ainsi l’idée de Walker d’associer leur physique et la qualité sanitaire des montagnes d’où ils descendent. Elle est renforcé deux ans plus tard par Griffon du Bellay, médecin attaché à la station navale. Il note en 1865 que “ leur habileté à la chasse, leur inaptitude absolue à conduire les pirogues, prouvent qu’ils ont toujours habité les hauts plateaux de l’intérieur couverts de forêts et probablement dépourvus de ressources ” ( 1090 ). D’un autre côté, en avançant l’origine servile des Fang les plus “ sombres ”, Burton parvient habilement à expliquer les premières divergences physiques qui poignent. Griffon le suit, affirmant que ce n’est qu’en parvenant aux abords des premiers villages “ gabonnais ” que les Fang corrompent leur originalité en s’unissant aux populations locales, d’où quelques divergences physiques ( 1091 ).

       Pour autant, rien ne peut entacher la réputation de vaillance des Fang. En 1867, Roullet, Chirurgien de la Marine, souligne : “ Les individus de cette nation ont la stature haute, élancée, l’ensemble de leur physionomie est généralement fort intelligent ” ( 1092 ). Aidés par des qualités physiques et mentales, ils sont appelés naturellement à supplanter les populations autochtones ( 1093 ).

      

      


Yendzo : Aymès

      

       Pendant que s’établit la supériorité des Fang sur les peuples côtiers, la division notée fort judicieusement par Braouezec résonne comme une brèche dans la supposée compacité du groupe fang. Les auteurs s’y engouffrent et constatent que les divisions ne sont pas que linguistiques. En 1867, Fleuriot de Langle, commandant la station de Libreville, souligne que ceux qui parviennent dans l’Estuaire “ appartiennent aux Makeï qui ne passent pas pour la plus noble des tribus fans ” ( 1094 ).

       Les auteurs saisissent mieux la réalité du mouvement de populations que les plus fascinés réduisent à une “ invasion fang ”. L’idée d’une hiérarchie dans les tribus fang est rapidement reprise. En avril 1872, à la suite d’une tournée d’inspection pour la station navale dans les rivières du Gabon, le lieutenant de vaisseau Aymès rend un rapport très documenté sur “ la situation des populations autour de l’Estuaire ”. Après une description minutieuse de l’économie des rivières, il s’attarde sur la “ migration ” fang en commençant lui-aussi par réduire l’usage du terme Pahouin :

      

      “ Le Gabonnais appelle indistinctement ces noirs des Pahouins. C’est une corruption du nom dont s’appelle le peuple qui est en tête de colonne dans cet immense mouvement. Le nom est Fam, et non-Fan - faute du reste dont le tout premier j’ai été coupable. Au pluriel on dit Ba-Fam ”. ( 1095 )

      

       Plusieurs éléments sont à retenir de son rapport. Le premier est que l’unité fang est un concept définitivement hasardeux. Certes au-delà de la distinction entre Fang et Makéï, il existe une cohésion culturelle entre les nombreux groupes, “ une foule de races diverses ”, qui s’étendent depuis Corisco jusqu’à l’Ogooué, mais son unité politique s’arrête au clan :

      

      “ Ces peuples ne parlent pas la même langue ; ils se distinguent aussi par des aptitudes et des types divers les uns comme les Baku sont petits et consentent volontiers pour un salaire à servir un autre noir ( 1096 ) ; d’autres sont particulièrement sauvages comme les Batchis ; d’autres, essentiellement guerriers comme les Yokos et surtout les Yendzzô ”.

      

      Pour autant les liens à l’intérieur des clans restent forts malgré l’éloignement de ses différents villages :

      

      “ Ils arrivent chez nous pêle-mêle. Cependant, malgré cette confusion, la nation Fam a gardé intacte l’union des premiers jours : les villages d’une même nation sont séparés souvent par d’énormes distances et des villages d’une foule de nations différentes, néanmoins la liaison est si réelle que le village engage de droit dans sa cause la nation tout entière, aussi bien que le particulier engage le village. Il est inouï que deux villages de la même nation se soient jamais fait la guerre ” ( 1097 ).

      

      A ces clans Fang, s’en rajoutent d’autres qui ne sont peut-être qu’apparentés ou assimilés : “ Le Gabonnais a […] tort de croire à un seul peuple envahisseur : ainsi que je viens de le dire, il en est une foule d’autres ou mêlés aux Fam, ou venant sur leurs derrières ”. Aymès souligne ces disparités en précisant : “ On doit remarquer avec intérêt que tous les peuples en contact avec les Fam s’empressent d’apprendre le Fam pour ne plus parler que ce langage - honteux de se servir plus longtemps d’une langue “ barbare ”. Parmi eux, on le voit, il y a des gens “ barbares ” et des gens “ civilisés ” : ceux-ci parlent “ doux ”, ceux-là parlent “ gros ” ”.

      

       Le mécanisme de la progression fang s’en trouve plus accessible. Au lieu de la masse compacte décrite auparavant, Aymès distingue ce que les auteurs appelleront plus tard une avant-garde et une arrière-garde. L’arrière-garde semble être représentée ici par les Yendzzô que tout conduit à les présenter comme les gardiens des traditions fang.:

      

      “ Mes renseignements ne vont pas au-delà des Yendzzô, qui paraissent être en queue, et ne pas peu contribuer par leur tempérament et leurs qualités militaires à accélérer le mouvement en avant. Parler des Yenzzô, c’est déjà toucher à la légende : le troubadour Fam chante leurs exploits, et tous font du chef des Yendzzô (Ngoumanzzô) une sorte de demi-dieu dont ils prétendent tenir leurs lois et leurs fétiches ”.

      

      Quant aux motivations qui ont conduit les groupes à descendre du nord-est, Aymès retient leur intérêt pour le commerce dans la légende qu’ils lui donnent :

      

      “ Après bien des vicissitudes, ils ont appris un jour que là-bas, … bien loin dans l’occident, habitaient les hommes des morts, les mains pleines pour eux de toutes les œuvres de N’Zzama capables de leur plaire, un pays aussi merveilleux était pour les Fam la terre promise, un véritable Eden, aussi a-t-il pressé le pas entraînant à sa suite, comme un torrent, tous les peuples qui apprenaient la nouvelle ”.

      

       Enfin, Aymès retire tout espoir à la recherche historique précisant que “ La migration des Fam s’est produite lentement ; plusieurs générations ont passé avant que les premiers aient connu nos rivières et s’y soient établis. Aussi est-il très difficile, sinon impossible, d’avoir sur leur point de départ des données précises. Ils n’ont gardé du vieux temps que la tradition qui s’en va s’effaçant chaque jour ”.

      

      


Origine orientale : Schweinfurth

      

       Aymès conclut une première période d’études sur les Fang, dans lesquelles la description des hommes tient une place prépondérante. Loin de fermer définitivement la recherche, elles alimentent une nouvelle série d’écrits où l’interprétation de ces données favorise les hypothèses historiques. Son ouverture coïncide avec la pénétration occidentale.

       Entre 1868 et 1871, Schweinfurth, botaniste allemand, parti de Khartoum, arpente la région entre les bassins du Nil et du Congo, entre le Bahr el Ghazal et l’Ouelle qu’il découvre en 1870. Il suit de trois ans l’expédition de l’Italien Piaggia qui a parcouru la région pendant vingt mois, entre 1863 et 1865. Tous deux y ont visité les Zande dont le pays semble s’étendre vers l’Ouest jusqu’à la limite du bassin du Tchad. Au Sud-Ouest des Zande, Schweinfurth visite également les Mangbetu qu’il associe aux premiers. Mais c’est surtout des Zande qu’il rapporte des descriptions où les élans fantastiques en rappellent d’autres sur les Fang. Avant d’entamer son périple, Schweinfurth recueille parmi les Nubiens, les esclavagistes et les trafiquants d’ivoire des informations et des légendes sur les hommes qu’il s’apprête à visiter. Leur existence est connue depuis très longtemps :

      

      “ La tradition avait appris aux Nubiens le nom d’un peuple de cette région voilée, nom qui résumait pour eux tout ce que l’idée de sauvagerie peut faire concevoir de plus épouvantable à des gens doués d’un esprit inventif. Les sauvages que désignait ce nom terrible, les Niams-Niams, n’étaient pas seulement voisins de l’animalité par leur genre de vie, ils conservaient, disait-on, la marque de leur descendance ; et la question de l’origine simienne de l’homme était alors discutée au bord du Nil avec non moins de chaleur qu’elle ne l’est actuellement en Europe ”. ( 1098 )

      

      “ Zande ” n’est en effet pas le nom usité à l’époque pour désigner le groupe. Les Occidentaux retiennent celui de Niams-Niams que leur donnent les Dinka, voisins du nord-est, qui signifierait, d’après Schweinfurth “ grands mangeurs, et très évidemment fait allusion au cannibalisme des gens qu’il désigne ”. Quant à “ la marque de leur descendance ”, il s’agit d’un hypothétique appendice caudale, dont les Nubiens les affublent pour mieux rendre l’idée de sauvages qui les entoure. Les Nubiens, dernière “ nation civilisée ” avant l’Afrique Centrale, tiennent donc le même rôle que les courtiers de la côte atlantique et usent des mêmes stratagèmes de diabolisation des populations intérieures pour dissuader les Blancs de s’aventurer à leur rencontre. Schweinfurth rajoute ainsi : “ Pour les Nubiens, qui l’ont complètement adoptée, cette dénomination [Niams-Niams] est tellement associée à l’idée d’anthropophagie, que parfois ils l’appliquent à d’autres peuplades n’ayant, avec la nation qui nous occupe, d’autre rapport que leur goût pour la chair humaine ”.

      

      

      Figure 80 : Guerriers Niams-Niams(Schweinfurth, 1875, p. 213).

      

       Schweinfurth souligne l’originalité physique des Zande dons il est l’hôte :

      

      “ Il n’est pas un voyageur […] qui, […], arrivant chez les Niams-Niams, ne soit frappé de la différence que présentent ceux qui l’entourent. Les caractères qu’ils offrent sont tellement tranchés qu’on les reconnaît immédiatement au milieu des foules les plus nombreuses, et ces caractères sont de telle nature qu’ils font paraître d’un intérêt secondaire tous les indigènes que l’on a vus jusque là… Ils ont la démarche noble, un air de chevalerie qui ne les abandonne jamais ”.

      

      Ils portent les cheveux longs, divisés en nattes, le nez droit, la bouche épaisse mais étroite, ils portent des tatouages sur le corps, se taillent les incisives en pointes, portent un vêtement d’écorce. Ils portent un grand intérêt aux perles de verroteries bleues, au cuivre, ce qui permet au voyageur muni de quelques fragments d’acheter les fourrures de léopard, les plus recherchées. Leurs armes se composent d’une lance, d’un couteau aux formes étranges, à plusieurs lames : le troumbache, d’un bouclier et d’un grand sabre courbe. L’arc et la flèche sont surtout utilisés pour la chasse. Ils cultivent le manioc, n’ont pas de bétails mais des chiens et des poules. Ils sont éminemment carnivores. Quant au cannibalisme, Schweinfurth n’en doute pas un instant :

      

      “ D’après ce que j’ai entendu dire, et surtout d’après ce que j’ai vu, j’affirme sans hésiter que les Niams-Niams sont anthropophages ; que, loin d’en faire mystère, ils recueillent les dents de leurs victimes, et s’en composent des colliers dont ils se parent avec ostentation. Dans leurs trophées de chasse se voient les crânes des gens qu’ils ont dévorés, et la graisse humaine est chez eux d’une vente journalière. On dit qu’absorbée à large dose, cette graisse produit l’ivresse…”.

      

      Toutefois, il reconnaît que Piaggia “ n’a été le témoin que d’un seul fait d’anthropophagie ; encore s’agissait-il d’un ennemi tué au combat ”. Pour Schweinfurth, qui a pris connaissance des découvertes en Afrique équatoriale et notamment des descriptions sur les Fang, le rapprochement est évident :

      

      “ Parmi les Africains notoirement anthropophages, les Fans du Gabon semblent, à cet égard, les plus grand rivaux des Niams-Niams. De même que ces derniers, ils trafiquent de leurs morts ; et l’on cite des exemples de cadavres qu’ils ont également déterrés pour en faire leur pâture. D’après leur propre témoignage, les Fans ou Pahouins sont venus du Nord-Est, et nous retrouvons chez eux diverses coutumes qui annoncent une étroite affinité avec les Niams-Niams ”.

      

      Ce faisant, il contredit Bowdich qui tempérait le cannibalisme des Fang par la présence des chiens. Mais deux arguments viennent soutenir Schweinfurth. La présence de chiens, d’abord, est considérée par les observateurs, chez les Zande comme chez les Fang, comme un bétail source de protéines. Elle est considérée à l’époque comme la dernière étape à franchir avant le cannibalisme ( 1099 ). Ensuite, la proximité phonétique de l’Ouellé, affluent du Congo avec le Ouolo de Bowdich fait rapidement oublier ce point divergent. D’ailleurs, l’hydrographie imprécise de l’époque, surtout pour ce qui concerne les fleuves gabonais que l’on croit très proches du bassin du Congo, appuie sa théorie ( 1100 ). Schweinfurth conclut enfin : “ ils se livrent aux même danses, aux même orgies à l’époque de la pleine lune ; enfin tous les deux sont essentiellement chasseurs ” ( 1101 ).

       Ainsi, alors même qu’il n’a pas voyagé au Gabon et encore moins fréquenté directement les Fang, qu’il ne les connaît qu’au travers des récits de l’époque, Schweinfurth, sur la base d’éléments dont la minceur n’a d’égal que leur légèreté, associe les Fang aux Zande et fixe leur origine quelque part entre l’Ouellé, le Nil et le Congo, c’est-à-dire au centre même du continent. Il apporte une contribution malheureuse à l’histoire des Fang en avançant l’hypothèse d’une origine orientale.

      

      


Compiègne

      

       Faute de connaissances pointues, l’époque de Schweinfurth n’est pas à la remise en question de ses arguments. Son rapprochement avec les Zande est considéré comme un progrès très important qui permet de relier en un bond spectaculaire la région du Haut-Nil à la côte atlantique. Les géographes s’empressent donc d’utiliser la migration fang pour compléter les zones vierges de l’Afrique centrale. Aussi, en attendant d’en expliquer plus précisément les différentes étapes et ses motivations. L’hypothèse de Schweinfurth reçoit le soutien immédiat des explorateurs du Gabon.

       Inaugurant avec Marche la période des grandes expéditions vers le Haut-Ogooué, Compiègne y visite un village shiwa en 1874, avant de connaître l’échec devant le confluent de l’Ivindo. Dès son retour en France, il s’attache à accréditer la théorie orientale des Fang. Lui-même surpris par la proximité des descriptions qu’il fait avec celles Schweinfurth, il s’oblige à préciser :

      

      “ Avant de commencer, je rappellerai que l’ouvrage du docteur Schweinfurth a été fait à peu près à l’époque où j’envoyai à la Société de géographie, sur les Pahouins et les Osyéba, tous les détails que l’on trouvera ici, et qu’en conséquence il m’a été impossible, en décrivant ces peuples de connaître ses écrits, qu’il lui a été impossible d’avoir connaissance des miens en écrivant son récit ” ( 1102 ).

      

      Les descriptions de Compiègne laissent en effet le lecteur dans le trouble, tant il semble reprendre point par point les ressemblances :

      

      “ La race des Fans est une tribu franchement cannibale, car ils mangent non seulement leurs ennemis pris ou tués dans le combat, mais encore leurs morts à eux, qu’ils aient succombé à la guerre ou aux atteintes de la maladie, peu importe […]. Les hommes sont grands, bien faits et ont un air d’énergie indomptable […]. Leurs cheveux sont généralement disposés sur la tête en petites mèches recourbées comme des cornes […]. Tous les hommes ont autour du cou un grand collier fait ordinairement avec des dents de tigre, mais j’en ai vu qui remplaçaient les dents de tigre par des ossements provenant de doigts humains, enfilés en chapelet… Ils ont autour des reins une ceinture faite avec l’écorce d’un certain bois et large de vingt-cinq à trente centimètres, ou bien encore deux petites peaux de chat-tigre attachées par une ceinture de perles bleues…Les femmes des Fans […] s’enlaidissent encore en se peignant une grande partie du corps avec des couleurs variées, principalement avec du rouge et du jaune. Elles tressent leurs cheveux en toutes petites nattes entremêlées de fils de cuivre; elles sont passionnées pour la verroterie, et se chargent les bras et les pieds d’anneaux de cuivre. Leur passion pour la chasse et leur esprit remuant les empêchent de s’adonner à l’agriculture ; néanmoins, ils sont d’une habileté extraordinaire pour défricher une forêt et obtenir sur l’emplacement défriché une plantation de bananiers assez productive ”.

      

       Pour Compiègne, la proximité des descriptions n’est pas un fait du hasard. Il considère que les Fang, les Mangbetu et les Zande, sont parents : 

      

      “ Il y a évidemment au centre même de l’Afrique, un peu au nord de l’équateur, un immense foyer de populations cannibales qui rayonne à la fois sur l’occident et l’orient de l’Afrique ; à l’occident il envoie les Pahouins et les Osyéba ; à l’orient les Monbouttous et les Niams-Niams […]. Les Pahouins, Osyéba, Monbouttous et Niams-Niams sortent évidemment d’une même souche; cette souche a donné des rejetons innombrables […]. Il est naturellement impossible de dire exactement les causes qui ont poussé cette grande famille à se démembrer ainsi, mais il est plus que probable que la densité toujours croissante de la population, la destruction du gibier et le désir de se rapprocher des établissements commerciaux sont les principales raisons de leurs émigrations à l’occident comme à l’orient ”.

      

       Pour achever de convaincre le lecteur, Compiègne rajoute l’intérêt des Fang et des Zande pour les perles bleues, la présence de cauris, d’un couteau “ Trombache ”, et enfin rappelle la présence des chiens :

      

      Les chiens zande “ ressemblent au chien loup, sont de petite taille et ont l’oreille droite et grande, le poil ras et lisse, la queue courte en tortillon comme celle d’un porcelet; le museau, qui est très pointu, se projette brusquement du front large et bombé […]. Or les Pahouins ont exactement les mêmes chiens ” ( 1103 ).

      

      Loin de dénoncer les extravagances de son homologue oriental, Compiègne alimente ainsi la réputation des Fang tant elle sert leur origine. Ainsi, il explique leur cannibalisme par les conditions de la migration en reprenant Griffon du Bellay qui écrit en 1865 :

      

      “ Les serpents, les insectes, les viandes corrompues, rien n’échappe à des appétits obligés de se contenter des rebuts de la nature, et l’anthropophagie est la conséquence presque forcée d’un pareil dénuement. Mais cette barbare coutume qui existe aussi chez les Bakalais, tend à disparaître d’elle-même, à mesure que ces peuples perdent leurs habitudes nomades pour faire dans notre voisinage des établissements réguliers ” ( 1104 ).

      

      Figure 81 : Guerriers fang (Fleuriot, 1876, p. 272).

      

       L’idée d’une continuité de populations entre l’Afrique centrale et l’Atlantique permet à Fleuriot de Langle de proposer une origine légèrement différente dans ses “ Croisières à la côte d’Afrique ”, publiée en 1876 ( 1105 ). Il y rapporte :

      

      “ [Les villageois du Bokoué affirment sortir] d’un territoire nommé N’Doua, où il se trouvait un lac nommé Tem : à leur dire, cette terre était fertile, le lac poissonneux, mais la guerre sévissait dans ces parages d’une manière incessante, en sorte que ces pays n’offraient plus aucune sécurité aux populations paisibles, qui avaient pris le parti d’émigrer. [...]Les principaux fleuves [de N’doua] se nomment Lomon et Bakoul, et les montagnes, Mendif et Kolaké ; quelques villages avaient mis onze mois, d’autres cinq mois, pour accomplir le voyage qui les avait conduits au Gabon ; ils avaient l’habitude de s’arrêter deux jours après avoir marché trois jours, ce qui réduisait leur marche de trois cinquièmes. [...]

      “ Les tribus de N’doua parlent toutes le fan ; les éléphants y sont nombreux et leurs dents à vil prix. Il n’y avait que huit centres de populations entre Tem et Iconi ; le collecteur du versant oriental de la chaîne d’Anenga N’pala jette ses eaux dans l’Ogooué. Les tribus avaient traversé d’immenses plaines remplies de hautes herbes. Le désir de se créer un meilleur avenir en se rapprochant des blancs, avait été leur mobile. Dans leurs stations antérieures ils n’avaient pas de communication avec la côte orientale : leurs fusils et leur poudre venaient de l’ouest ”. ( 1106 )

      

      L’hydrographie moderne permet de confondre le Tem avec le Ntem, qui, bien qu’il ne soit pas un lac, n’en constitue pas moins un vaste bassin inondé de marécages. Quant à lui, ignorant de cela, Fleuriot recherche un véritable lac comme l’imaginent avant lui les géographes ( 1107 ). Il s’oriente au Nord vers un affluent oriental du lac Tchad car il note :

      

      “ On remarque que les peuples situés à l’ouest du lac Tchad cultivent le coton, qu’ils tissent avec habileté. Ils sont industrieux, ont de grands marchés, tandis qu’une barbarie extrême règne parmi les tribus qui sont comprises entre ce lac et les sources du Nil. On n’y rencontre nulle trace d’industrie textile ; chez eux l’écorce remplace le coton ” ( 1108 ).

      Il ose enfin un rapprochement avec le Nil quand il souligne l’analogie des tatouages en zig-zag que pratiquent les Fang sur le buste et le “ hiéroglyphe égyptien qui signifie eau, et par suite purification et renaissance ” ( 1109 ).

      

      

       La théorie de Schweinfurth reçoit encore le soutien d’un autre explorateur du haut-Ogooué, l’Autrichien Oscar Lenz, bloqué entre juin 1875 et avril 1876 aux portes du pays shiwa, par les Kande qui lui refusent le passage :

      

      “ Je suis convaincu que ces Oshebas [Shiwa] sont très proches parents des Njam-Njam visités par Schweinfurth. Si l’on considère dans Schweinfurth les descriptions et les dessins, si l’on voit leurs armes et leurs ustensiles, si on lit leurs mœurs et les usages, on trouve une foule d’analogies entre ces races ” ( 1110 ).

      

      Quant à Brazza, qui suit la course de Lenz de quelques mois, il s’intéresse davantage à l’arrivée des Fang au Gabon qu’à leur histoire ancienne. Il s’abstient de toute supposition et ne fait qu’emprunter à ses prédécesseurs ( 1111 ). Il n’en reste pas moins empreint d’une certaine fascination lorsqu’il écrit :

      

      “ Les M’fans sont grands, bien faits, beaucoup moins noirs que les naturels de la côte. A première vue, on trouve qu’ils diffèrent autant des nègres proprement dits par la stature, les traits et la barbe, qu’ils s’éloignent des Européens par la couleur ” ( 1112  ).

      

      


Vers le Nil

      

       La comparaison de Brazza apparaîtrait anodine ou naïve si elle ne s’inscrivait pas dans le contexte scientifique et notamment anthropologique de l’époque. Les savants qui cherchent à classer les Africains sur la base des critères physiques. D’emblée, ils en excluent les Egyptiens, qui semblent constituer un groupe à part peut-être d’origine sémitique ( 1113 ). Ils s’interrogent également sur l’histoire des civilisations nubiennes depuis l’extinction de la civilisation pharaonique.

       En 1880, l’Allemand Hartmann propose que les “ Nigritiens ”, autrefois appelés “ Nahasu ” auxquels les “ Pharaons firent plusieurs fois la guerre et glorifièrent, sur leurs monuments, leurs insignifiants faits d’armes par des images et des inscriptions figurées ” se sont installés sur les rives progressivement stabilisées du haut Nil. Cultivant les terres fertiles, enfermés dans la vallée fermée par le désert alentour, ils y ont développé une civilisation à l’écart du continent, conservant “ leurs caractères particuliers ; et leurs mœurs, éminemment africaines, se transmirent de génération en génération ” ( 1114 ). Pour Hartmann, les Nigritiens sont les derniers survivants de la culture nubio-égyptienne parmi lesquels il range les Zande et les Mangbetu. Il appuie sa théorie en relevant plusieurs analogies entre les deux civilisations qui sont autant de témoins de cette descendance. La coiffure des Zande est ainsi proche de certaines coiffures égyptiennes ( 1115 ). Les Egyptiens possédaient une arme semblable à celle usitée “ chez les Tedas, les Touaregs, les Funjés, les Marjis, les Kanoris, les Niam-Niams [et] les Monbuttus […] Chez les Monbuttus, cette arme est courbée comme la faux ou le sabre ; chez les Niam-Niams, elle présente des parties plus larges, comme la hache. Cette espèce de faux des Monbuttus figure dans la main des Pharaons, sur les monuments des anciens Egyptiens ” ( 1116 ). Hartmann n’inclut pas les Fang parmi les Nigritiens mais la présence de l’onzil dans leur armement, à côté “ couteaux courts, larges, dont la lame gigantesque est semblable à un grattoir ”, les associe indirectement ainsi que leur anthropophagie notoire. Certains auteurs n’hésitent pas franchir les derniers obstacles qui séparent les Fang du Nil. Vivien de Saint Martin et Elisée Reclus se laissent emporter par l’enthousiasme. Ils livrent la conclusion la plus audacieuse en affirmant carrément que les Fang sont des Blancs d’origine égyptienne ( 1117 ).

       En attendant de trancher la question égyptienne, la philologie et la linguistique apportent à la fin du XIXème siècle de nouveaux éclairages. Elles identifient un ensemble linguistique rassemblant la plupart des ethnies situées en Afrique centrale qu’elles nomment Bantu, terme emprunté à l’ancien groupe des “ A bantus ou caffres [qui] occupent aujourd’hui le sud de l’Afrique entre le Kunene, la baie des baleines et le Zambèze ” ( 1118 ). Ils se distinguent des Nègres proprement dits qui occupent la partie occidentale de l’Afrique sub-saharienne. La question de l’appartenance des Fang au groupe Bantou devient vite préoccupante car la défendre reviendrait à admettre leur origine commune avec les populations côtières. Or leurs caractères ethnographiques les en distinguent. Les quelques divergences notées dans les villages entre Fang, ne parviennent pas à troubler les observateurs. Liotard, pharmacien de la Marine publie ses notes anthropologiques en 1895 :

      

      “ Avant tout le Pahouin est un guerrier doublé d’un chasseur. Tout en lui indique l’homme d’action, en lutte perpétuelle avec la nature pour les besoins de l’existence. Ce qui frappe le plus, c’est l’impression de rudesse sauvage et celle de force brutale qui sont encore plus exagérées quand le Pahouin se rapproche plus du nègre par l’ensemble de ses caractères. On reste alors stupéfait devant un pareil être […]. Les Pahouins de Lambaréné sont de coloration plus foncée que ceux de la région de Mondah, et une observation superficielle permet de se demander s’ils ne sont pas mélangés avec des populations de race bantou. - Tous les Pahouins ne viennent pas de la même portion de l’Afrique centrale et présentent entre eux des dissemblances ” ( 1119 ).

      

      Implicitement, Liotard soulève la question du parcours suivi par les Fang depuis leur territoire d’origine et les différents épisodes qui l’ont ponctué.

      

      


Imbroglio

      

       La question de l’appartenance au groupe bantou reste en suspens, tandis que l’origine égyptienne demeure pour longtemps dans les esprits. Quant à reconnaître le parcours de la migration des Fang depuis son origine, la fin du XIXème siècle apporte des éléments nouveaux. Elle est marquée par la pénétration allemande au Cameroun et par l’avancée française vers le Nord du Gabon-Congo. Passées les vieilles populations côtières autour de Douala, les Allemands découvrent une mosaïque de groupes assez proches des Fang, tant du point de vue linguistique que de la culture matérielle. Les coutumes, les idées religieuses, les rites et les légendes y sont également fort voisines. Des “ Boulou ” de la région de Kribi aux Nzaman de la vallée du Dja, des Ewondo de la région de Yaoundé aux Ntumu et aux Mvaï des vallées du Ntem et du Woleu, l’ensemble apparaît suffisamment cohérent aux premiers observateurs pour lui reconnaître une unité culturelle. Au fur et à mesure de la pénétration, ils y associent d’autres groupes, les Mangisa, les Eton,…, jusqu’aux Ngumba, Maka, Badjoué, qui semblent avoir subi la culture de cet ensemble au point de l’assimiler. Dans le même temps, les explorations françaises vers le Nord-Est de Jacques de Brazza et Pecile, puis de Crampel et Fourneau rencontrent également d’autres groupes, dont les Dzem et les Dzimou, relativement proches des Fang. Les observateurs cherchent alors à comprendre comment tous ces groupes en sont arrivés à occuper un si vaste espace géographique, de la Sanaga à l’Ogooué, et de la Sangha à lAatlantique.

       Loin de s’éclaircir, l’étude Fang est rapidement associée à celles de ces groupes apparentés pour former un imbroglio de plus en plus complexe.

      

      

      

      

      

      


Deuxième génération

      

      

       Depuis la prise de possession du Gabon, près de trente ans ont été nécessaires pour produire, par la voix d’Aymès, les premiers éléments de tradition orale susceptibles d’orienter les recherches historiques sur les Fang. Il faut attendre la fin du XIXème siècle, pour que les observateurs retiennent tout l’intérêt de la démarche et recueillent directement auprès des intéressés légendes, mythes et coutumes. Il est vrai qu’entre-temps, les ambitions économiques et politiques de la colonie s’accordaient mal avec une étude minutieuse des populations soumises ; ce n’est pas un hasard si, au début du XXème siècle, l’affirmation de l’autorité coloniale par l’administration complète du Gabon coïncide avec de nouvelles études. Le pas est franchi grâce à une nouvelle génération d’hommes directement impliqués dans l’occupation du pays, dont la curiosité pour les populations qu’ils côtoient amène à reprendre les recherches de leurs prédécesseurs. Grâce à leurs travaux, les connaissances sur les Fang dépassent largement le simple cadre de l’observation.

       Mais ici encore, malgré le volume des renseignements recueillis, plusieurs réserves s’imposent. La première concerne le rapport entre l’interrogateur et l’informateur. Les enjeux commerciaux ne sont plus prépondérants dans les entretiens mais le désir demeure chez l’informateur de satisfaire aux questions qu’on lui pose en donnant les réponses attendues et donc pas toujours exactes. L’incompréhension mutuelle entraîne souvent la subjectivité. Allégret écrit à ce sujet, en 1904 :

      

      “ [Les Fang] n’ont pas assez de réflexion et d’esprit d’analyse pour comprendre la forme souvent abstraite de nos questions, et alors même qu’il les comprennent, n’en voyant guère l’utilité, ils tendent à cacher à des yeux profanes, railleurs parfois, leur vie intérieure si rudimentaire qu’elle puisse être. Enfin, leur mentalité est si différente de la nôtre qu’à vouloir introduire nos catégories et notre logique dans ce qui, précisément, est vague et nous semble contradictoire, on fausse absolument leurs conceptions ” ( 1120 ).

      

      L’autre réserve concerne l’épuisement de la culture traditionnelle, au contact avec la civilisation occidentale et à l’activité missionnaire qui brouillent l’originalité des légendes et des croyances. Certaines idées religieuses s’en trouvent affectées :

      

      “ Tous les esprits des morts habitent sous la terre un lieu mystérieux et obscur ; ils sont gouvernés par un roi impotent couvert de gale, très méchant ; c’est ce roi qui condamne à la deuxième mort ceux qui se conduisent mal ; ils vont alors en un terrible endroit où ils sont très malheureux, et d’où ils ne reviennent jamais. Les hommes qui ont été très méchants pendant leur vie vont directement dans ce sombre séjour ; cette deuxième mort est le plus terrible châtiment qui puisse atteindre un homme ”. ( 1121 ).

      

      Enfin, l’activité professionnelle des collecteurs et leur confiance dans la démarche intellectuelle des premiers auteurs tempèrent l’objectivité de leurs conclusions, certains d’ailleurs s’enhardissant à valider les hypothèses antérieures en scrutant, dans les récits, les détails évoquant la migration qui a conduit les groupes jusqu’au Gabon.

       Sans interférer sur l’histoire ancienne, l’histoire récente des Fang évolue donc, au gré de la pénétration occidentale en Afrique Centrale et de la connaissance de ses populations.

      

      


Cavaliers - Neu

      

       Le père H. Neu, missionnaire du Saint-Esprit, est un des premiers à étudier sérieusement l’histoire récente des Fang. Il avance quelques éléments qui vont connaître une postérité bien supérieure à celle de son auteur, dans la mesure où il est souvent absent des bibliographies même les plus instruites. En 1887, ses “ Lettres ” sont publiées dans les Annales apostoliques des PP du Saint-Esprit ( 1122 ). Il y écrit toute la difficulté de remonter au plus loin dans l’histoire des Fang mais engage la réflexion en notant d’abord combien “ la direction nord-est indiquée par les Pahouins paraît un point indiscutable, car s’ils venaient de l’est, ils auraient dépassé l’Ogowé, et se seraient établis dans les contrées au sud du fleuve. Or c’est à peine si on rencontre quelques villages sur la rive gauche ; la masse de la population est restée sur la rive droite ”.

       La pertinence de sa remarque s’évapore quand il évoque l’histoire ancienne. Il reprend Schweinfurth pour attribuer aux Fang une parenté avec les Niams-Niams.

       Le troisième point qu’il avance mérite une attention plus particulière. Il y envisage les moteurs de la “ migration ” vers la mer. Neu suggère que le désir de s’approvisionner en marchandises occidentales n’a été qu’un élément mineur. Il rapporte le souvenir des vieux Fang qui lui parlent de cavaliers montés sur des chevaux. Il avance donc l’hypothèse de la conquête de peuples islamisés, Foulbé, Haoussa, qui auraient conduit les Fang à fuir vers la grande forêt et la mer.

      

      


Mvogh Etangha - Largeau

      

       Après avoir passé plusieurs années au Gabon, notamment dans la circonscription de Ndjolé où il est administrateur au moment des graves évènements de 1896, Largeau publie en 1901 une Encyclopédie Pahouine, ouvrage monumental, dont l’ambition est d’y compiler l’ensemble des connaissances sur le groupe fang, sous la forme d’un dictionnaire dont les entrées sont traduites phonétiquement en fang par la transcription en signes et lettres de l’alphabet français ( 1123 ). Il traite notamment des questions religieuses, de l’organisation sociale, de la cosmogonie et rapporte quelques légendes à caractère historique, signant là un ouvrage qui demeure à ce jour très précieux pour la recherche. Pour autant, le riche corpus rassemblé n’est pas exploitable sans réserve ne serait-ce que parce qu’il est le témoin d’une époque difficile où les préjugés grossiers sur les Fang, cruels et farouches perdurent. Il rapporte ainsi certains récits des plus grotesques :

      

      “ Quand un homme est devenu vieux, si vieux qu’il est fatigué de vivre et que les jeunes gens sont las de le voir vivre, on dresse un bûcher sur lequel on étend le vieillard attaché et recouvert de quelques feuilles de bananiers, et on y met le feu ” ( 1124 ).

      

      En second lieu, l’exploitation des légendes transcrites doit être parcimonieuse et prudente tant la traduction pose problème. Largeau ne possède pas suffisamment la langue et s’en remet à un tiers pour les traductions. Or, la langue fang est d’une grande complexité notamment pour la subtilité de sa prononciation qui connaît plusieurs accents toniques, à l’opposé du français monotone. Un accent mal placé ou une voyelle mal prononcée (ouverte ou fermée) peuvent donner lieu à une méprise ( 1125 ). Même Trilles qui pourtant produit d’importants efforts pour apprendre la langue se fait railler par ses hôtes alors qu’il tente de s’exprimer dans leur langue. Enfin, Largeau ne parvient pas à distinguer les différentes composantes de l’immense groupe qu’il nomme sous le terme générique de Pahouin, alors qu’il n’a devant lui que les Fang du Gabon ( 1126 ). Il accumule maladroitement les généralisations.

       Reste qu’il apporte de nouveaux éléments concernant l’origine des Fang, notamment en reprenant trois récits collectés auprès des villageois. Le premier révèle le nom du supposé habitat originel des Fang. Il en fait une description très sommaire :

      

      “ Les Fan’ viennent d’Oku, d’un pays appelé Mvôgh-Etangha ; ils en ont été chassés par des guerres continuelles et terribles ; on y tue sur les routes ; on y vole les femmes ; on y mange les hommes comme des poulets. Dans ce pays, il n’y a pas de grandes rivières, mais seulement des lacs et des étangs ; on n’y a jamais vu de Blancs. Les envahisseurs ont une arme qui ressemble à un canon ; on l’appelle Anou-a-nene (la grande bouche) ” ( 1127 ).

      

      Le terme Oku signifie l’amont, ce qui, au vu de la configuration hydrographique du Gabon, correspond à la direction nord-est. Il doit être retenu avec une attention toute particulière parce qu’on le retrouve dans les mvet pour localiser le groupe opposé aux habitants d’Engong avec lesquels il est régulièrement en conflit. Quant à Mvogh Etangha, Largeau le traduit par le “ pays nuageux ” ou le “ pays honorable ”, suivant le ton donné.

      Il explique ensuite la distinction entre les trois principaux groupes “ pahouins ” reconnus alors, les Betsi, les Fang et les Makéï, en rapportant la légende de l’adzap :

      

      “ [Les Pahouins] trouvèrent un arbre à beurre colossal (adzap), à travers lequel ils mirent une année à se frayer un passage (cet arbre symbolise sans doute la grande forêt vierge équatoriale dans laquelle ils durent errer pendant une année). Ils se trouvèrent ensuite en présence de trois chemins : les Bedzi passèrent à droite (au nord); ils suivirent le Komo, les rivières Aboghe, Ntem, et Ayia ; les Fan’ passèrent au milieu ; les Mekeï à gauche (au sud)… Nous avons, en effet, constaté que cette tribu est établie ou en voie d’établissement au sud et à l’est du Gabon, sur l’Ivindo et la Dilo, dont ils ont descendu le cours, et sur l’Ogowé où, entre Ndjolé et Lambaréné, ils prennent le nom de Ndzem. Au-dessus de Ndjolé et jusqu’à Booué, ce sont les Bi Biali (sing. Ebiali), mais Be Dzem et Bi Biali ne sont que des fractions de la grande tribu Mekeï…

      “ Quant aux Pahouins qui se trouvent encore sur la rive droite de la Sangha et du Ngoko et que l’on appelle Aséba (sing. Oséba), ou Momouali, et que les aborigènes désignent sous le nom de Bougondos, ils viennent évidemment de l’est et représentent de ce côté l’arrière-garde des Bedzi, dont ils parlent le dialecte, mais d’une façon cependant assez barbare pour qu’on l’ait différencié sous le nom de makina. Ils sont particulièrement féroces ”.

      

      L’existence d’une “ arrière-garde ” particulièrement féroce rappelle les Yendzo d’Aymès. On retrouve leur évocation dans un troisième récit recueilli auprès d’un vieux Betsi :

      

      “ Les Pahouins, nous dit-il, habitaient à l’est Mvan’- Okouan’ (la Pluie des gazelles), dans le pays de Yen Dzogh, où coule une rivière appelée Dzam-a-Nen (la grosse affaire), qui se jette dans l’Ayéna, affluent de l’Ogowé, et qui vient du nord. Il n’y a pas de bateaux sur la rivière et on n’a jamais vu de Blancs dans ce pays. Ce pays, très montagneux, est couvert de forêts ; il y a là des éléphants, des hippopotames, des crocodiles, de grandes antilopes et des bœufs sauvages qu’on appelle là-bas Ndon’ ; pas de chevaux. Le pays serait habité par une tribu de Pahouins appelée Mvôgh Etangha, gens fort méchants, qui sont toujours en guerre ; ils n’ont pas d’esclaves ” ( 1128 ).

      

      “ Dzogh ” signifie Eléphant. Il se retrouve transcrit sous différentes formes : Djog, Dzô, Zok, etc., ce qui autoriserait le rapprochement des Yen Dzogh avec les Yen Dzo d’Aymès.

      

      Largeau rapporte un dernier récit où les Blancs interviennent, modifiant sensiblement les raisons de la migration. On y retrouve des éléments déjà rendus par Neu :

      

      “ Une autre tradition nous dit : “ il (Nzame) appela le Blanc et lui dit : ’Va vers les eaux de l’ouest’. Ensuite le Blanc s’étant dirigé vers l’ouest traversa le Kon, franchit Nkongho, puis l’Abanghe, et arriva au Komo. Ensuite, ayant aperçu un navire, il demanda : qu’est-ce ? ’On lui répondit : c’est un navire. Alors il s’embarqua sur le navire jusqu’à la mer occidentale, où il vit les Gabonnais. Il dit : c’est cela ; je m’établis ici…’

      “ Nous voyons que, dans cette autre légende, le point de départ est le même : la rivière Kon, traversée d’abord, est le Komm des cartes ; le Nkongo est le même que le Mekongo, rivière qui déverse dans l’Ivindo, affluent de droite de l’Ogowé. Le point d’arrivée, le Komo, est, en fin de compte, comme le point de départ et la direction générale, commun aux deux itinéraires ” ( 1129 ).

      

      D’après Largeau, Blancs et Noirs seraient les fils de Nzame, les Blancs ayant usurpé la richesse aux Noirs en fuyant vers l’Ouest. Enfin, laissant à d’autres les interprétations historiques, il conclut que “ les Pahouins devaient occuper du moins avant la dernière migration qui les a acculés à la mer, les plateaux au-dessus du parallèle 27° de latitude nord et entre les méridiens 10° et 12° de longitude est où prennent leurs sources le N’Tem ou Campo et l’Ivindo affluent de l’Ogooué ”.

      

      



Ndéré - Anonyme

      

       L’année de la publication de Largeau, un rapport est écrit sur les Fang, à destination des autorités de Libreville. Un paragraphe attire particulièrement l’attention. Il s’intitule “ Origine de la race M’Fan et migration à la côte ” ( 1130 ). D’une quinzaine de pages, il est malheureusement anonyme et reste difficilement identifiable quoique son style laisse croire à un rapport officiel pour Libreville. L’unique certitude est qu’il n’est pas de Largeau puisque l’auteur en conteste la conclusion, quant à la localisation récente près des sources du Ntem et de l’Ivindo :

      

      “ Ces indications sont certainement quelque peu erronées, mais il n’en paraît pas moins certain que ces Pahouins ont dû être chassés de leur pays par les Foulbé qui viennent du Nord et par les Ndéré qui viennent de l’Est et du Nord-Est ”.

      

       L’auteur poursuit en rappelant les conditions des déplacements, bien qu’il faille nuancer les ambitions de suprématie des déplacements :

      

      “ Les M’Fans n’arrivent pas comme on pourrait le croire d’une seule étape du pays de Mvogh Etangha, leur migration se fait par étapes successives et ne ressemble en rien aux invasions des Huns d’Attila, des Sarrazins des Normands et à celles déjà plus récentes des Hongrois en Lorraine ou des Turcs dans les Balkans. Les séjours des Pahouins sont plus ou moins longs, suivant les richesses des pays traversés. Ils partent par groupes de plusieurs familles, ils emportent des provisions de farine de manioc, de maïs, de patates d’ignames (etc.). Puis quand les provisions vont manquer, on s’installe dans un endroit favorable, on construit un village facile à défendre, on déblaie un terrain et les femmes cultivent la part qui revient à chacune d’elles. A proximité de la côte, alors qu’il leur est très difficile d’entrer en relations commerciales avec les gens qu’ils ont acculés à la mer, ils envoient une avant-garde composée de quelques couples. C’est le procédé de l’infiltration. Ces éclaireurs s’établissent dans un village autochtone, ils obtiennent bientôt la supériorité numérique et chassent enfin ceux qui leur ont donné l’hospitalité. Les villages ainsi conquis servent par la suite de débouchés pour le commerce de toute la tribu avec les Européens de la côte ”.

      

       Ainsi, après Neu en 1887, réapparaissent les Foulbé, branche orientale des Peuls, pasteurs dispersés depuis le Sénégal vers le Cameroun sous la pulsion de chefs puissants, dont le célèbre Ousman dan Fodio a conduit une glorieuse conquête au XVIIIe siècle vers l’Est qui a bousculé bon nombre de populations locales.

       L’expansion coloniale vers le nord du Gabon - Congo permet en effet de connaître un peu mieux les populations situées à la périphérie des territoires conquis et de les associer à l’histoire régionale. Cholet, administrateur de la Sangha écrit en 1896 :

      

      “ Les Ndéré habitent les plaines herbeuses qui remplacent la forêt au-delà du parallèle 4° de latitude nord. Mes voyages antérieurs dans l’Oubangui m’avaient déjà familiarisé avec ces N’dérés venus du Nord-Est, et connus des indigènes riverains des fleuves, sous le nom de N’Dry, qu’ils appliquent indistinctement à tous les gens de l’intérieur, parce que cette interjection (n’dry-n’dry) revient fréquemment dans leur conversation. Leurs diverses tribus s’étendent en latitude depuis le 8° jusqu’au 4° nord, et en longitude sur l’espace considérable, compris à partir du 12° de longitude est, jusqu’à la ligne de partage des eaux entre le Nil et le Congo. Il n’y a guère plus de quarante ans qu’ils sont venus dans la région comprise entre la Mambéré et la Kadéï, suivant les lignes de faîte depuis la rivière Ouham, où ils placent le berceau de leur race.

      “ Tant que les Yanghérés, un clan des N’Dérés, venus des hautes plaines, n’eurent à vaincre d’autres obstacle que la résistance des aborigènes Bakotas et M’fangs, ils poussèrent droit au Sud-Ouest en suivant le cours de la Batouri, où ils s’établirent, arrêtés par la forêt et par le cours profond et rapide de la Kadéï, à peu de distance en amont de Nola, laissant à l’Est, sur les bords de la Mambéré, les débris de la tribu Bakota des Goundis. Maîtres des régions découvertes, fertiles, giboyeuses, saines, où la noix de kola et le gibier sont abondants, les rouges, c’est-à-dire les N’Dérés, qui ont la peau rouge sombre, en exclurent peu à peu les Bakotas, navigateurs et commerçants qui se fixèrent dans les îles, à l’abri des vexations des envahisseurs. C’est pour ce motif que ces bannis se désignent sous le nom de Pandés sur la Mambéré ou Ya-pana dans la Kadéï, qui signifie littéralement gens des îles (Pana=île). Les M’fangs Makina, leurs voisins de l’Ouest, se retirèrent à l’abri des forêts, et dans les marécages qui avoisinent la rivière N’Goko, où ils sont connus sous le nom de Dzem ou de N’Djimous. Il n’est pas douteux que la poussée des N’Dérés n’ait hâté la marche vers l’Ouest des tribus pahouïnes, qui atteignent aujourd’hui la mer après s’être substituées aux races septentrionales du Congo français. Il y a trente ans l’existence des Pahouïns était presque autant discutée que celles des gorilles, leurs voisins de brousse ” ( 1131 ).

      

      La poussée occidentale des Foulbé ou la poussée orientale des Yanghere sont deux hypothèses qui s’offrent maintenant pour expliquer la descente des Fang dans la forêt que symbolise l’épisode de l’Adzap géant. La “ rougeur ” des deux groupes ne parvient pas à trancher. En attendant d’éclaircir ce mystère, les auteurs reprennent à leur compte cette proche période et tentent de remonter aux origines du mouvement fang.

      

      

      Figure 82 : L’Afrique Equatoriale (Cureau, 1912).

      

      

      


Francs - Franc

      

       Remonter toujours plus loin l’histoire des Fang semble donc être l’âpre volonté des auteurs malgré les connaissances pour le moins parcellaires sur le sujet. Certains, loin de discuter ou de démonter les mystifications antérieures, osent de nouvelles théories passionnées. Ainsi, après l’hypothèse de Fang descendants des tribus nilotiques, Louis Franc donne la version la plus audacieuse de l’époque, en suggérant une origine franque aux Fang. Dans un texte court et rare, qui mérite d’être repris dans son intégralité, il rassemble la plupart des poncifs exprimés sur les Fang et donne une idée d’une certaine mentalité scientifique qui prévaut à son époque :

      

       De l’origine des Pahouins, essai de résolution de ce problème ethnologique, Paris, Maloine, 1905.

      “ Le but de ce travail est de montrer qu’il est possible d’assigner une origine européenne à la nation si mystérieuse des Fâns (Ba-Fân) ou Pahouins.

      “ Il est facile de remarquer les nombreuses et frappantes ressemblances qui existent entre ce peuple encore sauvage de l’Afrique et la race germanique à l’époque des Grandes Invasions.

      “ Or, nous connaissons le fait initial qui a jeté une fraction de cette race sur le Continent Noir, et il est curieux de voir comment, après de longs siècles, elle a pu, parmi les peuples qui lui ressemblent si peu, garder son caractère propre, adapté pourtant au milieu dans lequel elle évolue.

      “ 1] - L’historien grec Zozime rapporte, qu’en l’année 254, une bande de Francs traversa toute la Gaule, franchit les Pyrénées, pilla l’Espagne pendant douze ans, détruisit presque Tarragone, puis alla se perdre en Afrique (1) (2).

      “ Il est peu probable que, dans l’état où elles se trouvaient alors, les peuplades du nord de l’Afrique aient réussi à détruire ce fragment de peuple qui avait fait preuve d’une si grande vitalité.

      “ Il dût pénétrer plus en avant dans l’intérieur du Continent.

      “ A l’appui de cette assertion, on peut remarquer qu’un village de l’Oasis d’Ouargla, fort ancien puisqu’il a joué un rôle important dans l’histoire du schisme musulman, porte le nom bien caractéristique de Fran ou Feran.

      “ Environ mille cinq cents ans plus tard, à une trentaine de degrés au Sud, s’avance, vers la côte de l’Atlantique, un peuple présentant, comme on va le voir, une curieuse analogie avec celui dont je viens de parler.

       “ A l’instar des guerriers germains, il s’intitule “ Fân ”, ce qui dans sa langue signifie “ Homme ” avec tout ce que les peuples du Nord voyaient de beau et de mâle dans ce titre (vir des latins).

       “ Il est facile de remarquer que l’allongement de la voyelle initiale â indique la disparition d’une consonne voisine, sans doute l’r, si difficile à prononcer par la plupart des nègres*. 1132 

      “ On a dit avec raison que le peuple Fân n’appartient pas à la race nègre, dont il n’a ni la couleur, ni les traits, ni les cheveux (3).

      “ Richard Burton, qui les a visités au-dessus du Gabon, a même pu écrire :

      “ Beaucoup d’entre eux, s’ils étaient tout à fait blancs, pourraient passer pour des Européens (4). ”

      “ Il est aisé, en effet, de noter les nombreux points de ressemblance qu’ils ont avec les peuples de l’Europe et la race germanique en particulier.

      “ De haute taille et bien musclés, ils ont les jambes fortes, le pied petit et arqué, qui en cela diffère tant du pied des nègres en général.

       “ La face est longue, le front large et saillant, le nez souvent droit, l’œil bien fendu et vif.

       “ Comme leurs homonymes, beaucoup sont dolichocéphales.

       “ Leurs cheveux * 1133  ne sont ni crépus, ni laineux (5).

      “ Dans beaucoup de tribus, la moustache en crocs des Germains s’est transformée en deux crocs de barbe tombant raides sous le menton.

       “ Au point de vue mental, le rapprochement est tout aussi frappant.

       “ C’est avant tout une race guerrière, peu attachée au sol, comme elle l’a bien montré lors de l’exode des travailleurs libres.

      “ Le temps n’est rien pour eux ; l’insouciance dans la vie et le mépris de la mort sont communs aux deux peuples.

      “ La chasteté relative des Pahouins, au milieu des populations noires qui les entourent, est aussi à noter (6) (7), de même que la similitude de leurs vices et de leurs défauts, parmi lesquels la perfidie domine.

      “ La condition de la femme est la même que dans l’ancienne Germanie où la polygamie était permise aux chefs.

      “ L’esclavage, si généralement répandu en Afrique, est si peu dans leurs mœurs, qu’on ne trouve seulement pas, dans leur langue, un mot pour le désigner.

      “ Cette langue qui ne ressemble à aucune autre de la contrée qu’ils occupent, est dure et très gutturale. Or, parmi le peu de mots qu’on en connaît, il est à noter, par exemple, que le mot “ oui ” dans l’intérieur se prononce comme le “ ia ” des Allemands.

      “ La religion des Fâns est d’une étude assez difficile, entourée comme elle est de pratiques fétichistes, mais, parmi les divinités, on en trouve une qui correspond à la Diane Chasseresse, “ Holda ”, des Germains.

       “ A propos de leurs armes, les rapprochements curieux ne manquent pas * 1134 

       “ C’est d’abord une sorte de couteau allongé qui prend souvent les proportions d’une véritable épée et qu’ils suspendent à leur côté dans un fourreau.

       “ Ils excellent à manier les javelines, dont un type ressemble étonnamment à la framée.

       “ Enfin, on trouve exclusivement, dans la région qu’ils occupent ou dans celles qu’ils ont dû occuper, une arme très singulière qui peut avoir son origine dans la francisque des Germains.

      “ C’est une espèce de hache à plusieurs tranchants qu’ils jettent adroitement en visant à la tête leur ennemi.

       “ Enfin, l’organisation sociale est identique.

       “ Basée sur la liberté individuelle, il est très curieux de retrouver dans leur pays, d’après les dires de presque tous les voyageurs, des Confédérations de tribus, de même qu’il en existait autrefois sur les bords du Rhin.

      

      “ 2 ] - De si nombreux points de ressemblance sont vraiment intéressants à constater, et la coutume du cannibalisme, qui n’a pas sa raison d’être dans une contrée aussi fertile que celle occupée actuellement par les Pahouins, serait ainsi expliquée.

      “ Elle aurait été contractée dans les régions désolées qu’ils ont dû traverser jadis, comme le montre l’orientation générale de leur migration et où elle existait dès la plus haute antiquité.

      “ Une telle concordance de faits permet d’affirmer qu’il y a une parenté réelle entre les Germains et les Fâns. ”

      

      Index bibliographique

      (1) Michelet. - Histoire de France (1er vol.). Appendice 78.

       “ En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à travers l’Espagne jusqu’en Mauritanie (Zozime, liv. Ier, p. 646). ” 

      (2) Duruy. - Histoire de la France, de 395 à 1270, (p. 53).

       “ En 256, une bande de Francs traversa toute la Gaule, franchit les Pyrénées, pilla l’Espagne pendant douze ans, puis alla se perdre en Afrique. ”

      (3) Vivien de Saint-Martin. - Dictionnaire de Géographie Universelle.

      (4) Burton. - A day amongst the Fâns. Anthropological Review, 1863 (p. 52).

       “ The features also were sub-african, many if whitened might pass for Europeans. ”

      (5) Burton. - Même ouvrage, p. 45.

       “ The hair is not crisply-woolly like that of the Coast tribes. In some women it falls below the neck nape and the texture is of a superior order. ”

      (6) Burton. - Même ouvrage, p. 52.

       “ Chastity is still known amongst them. The marriage tie has some significance. ”

      (7) Du Chaillu. - Voyages dans l’Afrique Equatoriale (p. 163).

       “ Il paraît qu’ils ne marient jamais leurs filles avant qu’elles n’aient atteint l’âge de puberté et qu’ils veillent avec soin sur leur chasteté, au rebours de la plupart des tribus. ”

      

      Supplément

      “ L’hypothèse qui fait l’objet de ce travail, semble, au premier abord, paradoxale ; mais l’ethnologie africaine nous montre maints exemples de peuples qui sont ainsi venus de fort loin se fusionner avec les populations autochtones.

      “ Les Berbères dont les nombreuses tribus peuplent l’Afrique du Nord jusque dans la vallée du Nil, sont originaires de l’Inde.

      “ Les Cafres, pourtant de si beaux noirs, se rattachent aux Arabes par leur origine sémitique.

       “ Les Hovas de Madagascar sont venus de Malaisie.

       “ Comme le disait un voyageur célèbre, on ne doit, dans l’ethnologie africaine, négliger aucun des rapprochements qui peuvent être des lumières.

      “ Or, dans ce travail, c’est tout un faisceau de caractères que l’on compare pour en dégager une originalité ethnique absolument identique chez les deux peuples.

      “ On a pu objecter que les Fans ont beaucoup de ressemblances avec leurs voisins les Monbuttus et d’autres tribus de l’Afrique Centrale*, mais on ne peut supposer, en admettant ma théorie, qu’un mélange, même intime, ne se soit point produit avec les populations autochtones.

      “ Le fait, du reste, est signalé actuellement par les voyageurs. La race tend de plus en plus à se rapprocher du type nègre, par les unions contractées avec les tribus subjuguées **.

      “ De plus, on retrouve chez les Fâns des caractères ethnologiques qui permettent de les rapprocher des tribus habitant la vallée moyenne du Nil. Or, c’est de cette direction (Nord-Est) qu’ils viennent et on peut remarquer vers cette région quelques noms géographiques ayant ces consonances germaniques. Ce serait peut être à cet endroit que leur langue aurait perdu sa forme, en conservant le même caractère.

      “ Il n’est pas possible d’objecter que le désert ait pu arrêter la marche en avant des guerriers germains. Il est avéré que le Sahara n’a jamais été un obstacle pour les invasions. L’histoire l’a maintes fois prouvé et il est aisé de constater la parenté intime qui unit les populations de ses bords opposés.

      “ De plus, une preuve que dans leur évolution transhumante les Fâns ont traversé de grands espaces privés d’eau, c’est qu’ils ont une horreur instinctive de cet élément.

      “ On pourra objecter que les Vandales ont trouvé leur tombeau dans l’Afrique du Nord ; mais il suffit de lire Procope pour voir qu’ils n’ont pas survécu en Afrique, ayant à lutter eux, barbares, contre les troupes organisées et bien mieux armées. Les guerriers furent presque tous tués et leurs femmes, vers l’an 500, furent expulsés par Salomon.

      “ On ne saurait donc comparer deux faits historiques ayant, selon toute apparence, donné des résultats différents.

      “ L’anéantissement des Francs, dont parle Zozime, étant une chose tout à fait problématique, on ne doit point chercher à écarter, sans raison, une hypothèse qui tend à éclairer l’ethnologie du centre de l’Afrique encore si mal connue.

      

      * NOTA. - Hartmann ne fait pas rentrer dans le groupe des Nigritiens proprement dits, les Monbuttus ni les Fâns, bien que, dit-il, ils semblent retenir quelque chose de chacun des trois groupes qui forment la division de l’Afrique.

      ** NOTA. - Pour mieux montrer jusqu’à quel point la race a pu se transformer tout en gardant son caractère, supposons qu’il y a quelques siècles, un peuple nègre belliqueux se soit jeté sur l’Europe. Evidemment, il serait possible de retrouver chez ces populations issues de ce mélange les caractères ancestraux, mais elles n’en seraient pas moins noyées dans les populations blanches ”.

      

      Le texte se passe de commentaire.

      

      


Bahr-el-Ghazal - Trilles

      

       En même temps que Largeau, le Père Henri Trilles se penche sur les légendes et les mythes, et vient conforter l’hypothèse d’une origine orientale des Fang. Affecté au Gabon le 15 août 1893, ce missionnaire spiritain est d’abord nommé à Lambaréné. L’année suivante, il est chargé du ministère extérieur chez les Fang dans l’Estuaire. Il les visite régulièrement au cours de tournées qui l’amènent par les rivières, de Libreville à Ntoum et Donguila. Sa bonne connaissance du pays Fang l’amène à participer en 1900 avec Lesieur, à la mission commerciale de reconnaissance jusqu’au Dja, avant de partir fonder une mission dans l’Abanga. Ses longs séjours auprès des Fang, lui permettent d’apprendre la langue, de recueillir les traditions, les coutumes, les contes, légendes, devinettes, pour constituer la plus riche des compilations de littérature orale Fang qu’il publie régulièrement lors de ses séjours en France. Cependant, malgré une connaissance approfondie des Fang et un attachement évident aux populations gabonaises, il ne peut s’extraire ni du contexte colonial de l’époque ni de sa mission évangélisatrice ( 1135 ).

       A la suite de sa mission au Nord-Gabon et de la pénétration allemande au Cameroun, Trilles n’hésite pas à réunir sous le terme fang tous les groupes qui leur sont apparentés du point de vue linguistique et à avancer le chiffre de plus de dix millions pour l’ensemble, dépassant ainsi toutes les estimations précédentes ( 1136 ).

       Quant aux légendes qu’il rapporte, elles sont souvent la transposition exotique des mythes bibliques qu’il enseigne à ses ouailles, ce qui en réduit considérablement la valeur historique. Il n’est qu’à voir la présence d’une Trinité dans la cosmogonie fang :

      

      “ A l’origine des choses, tout à l’origine, quand rien n’existait, ni homme, ni bêtes, ni plantes, ni ciel, ni terre, rien, rien, rien, Dieu était. Dieu était, il était Un et il était Trois. Comment cela peut-il se faire ? Je n’en sais rien, mon père ne me l’a pas appris, il l’avait entendu dire ainsi. Ce Dieu Un, nous l’appelons Nzame, et les Trois qui sont Nzame et ne font qu’un seul Nzame, nous les appelons Nzame, Mébère et Nkwa ” ( 1137 ).

      

      Il introduit de nouvelles légendes, celle d’Ombure, puissant crocodile mangeur d’hommes que les Fang devaient nourrir en chair humaine et qu’ils ont fini par fuir, et celle du frère cadet qui rappelle Neu et Largeau : Nzame, l’ordonnateur de toute chose avait deux fils entre lesquels il partagea la richesse du monde, la coutume voulant que l’aîné hérite des plus belles choses. Mais l’aîné est défait par son cadet qui lui dérobe les richesses et fuit vers l’ouest ( 1138 ). Ainsi la légende explique-t-elle la migration fang et la distinction entre populations côtières, pourvoyeuses des richesses européennes (biôm), et les Fang, aînés dépossédés, qui ont entrepris de retrouver leurs droits.

       Trilles exploite ce concept de Nzame à des fins politiques. L’appartenance des Fang au groupe Bantou semble acquise, mais il défend leur supériorité sur les autres Noirs :

      

      “ Cette idée de ’Créateur’ est extrêmement remarquable et assez rare chez les peuples Bantou. J’ai interrogé plus de cent chefs de tribus : Nza a nga bo mam mèsèsè ? Qui a créé toutes choses ? Sans hésiter, on répondait toujours : Nzame ! Et où est-il ? - E yô ! En haut ! ” ( 1139 ).

      

      Il retient également la présence d’une monnaie fang, les Biki, pour souligner la supériorité des Fang sur les autres peuples de la région ( 1140 ).

       Trilles propose d’expliquer cette supériorité par une origine noble, acquise, sinon au sein, du moins au contact d’une civilisation prestigieuse d’où l’idée d’une origine nilotique des Fang ( 1141 ). Sans se heurter aux propositions de Schweinfurth, Trilles évoque la région soudanaise du Bahr-el-Ghazal pour situer le pays Fang. Il base ses conclusions sur le récit qu’il a collecté en 1894 auprès d’un informateur Betsi dans la Tsini, au nord de la région de l’Estuaire :

      

      “ Il y a longtemps, bien longtemps déjà, mon peuple habitait dans les vallées fertiles où les bananiers poussaient en abondance. Nous n’avions à cette époque ni manioc ni maïs, cela est venu bien plus tard ; mais beaucoup d’autres choses très bonnes à manger les remplaçaient. Nous n’avions ni poudre ni fusils, mais des arcs et des armes que nous forgions nous-mêmes.

      “ Un peuple très méchant vint nous attaquer ; les Bemvu étaient plus nombreux et plus forts que nous, et ceux qui étaient pris étaient mangés.

      “ Et alors nous sommes partis. Pendant treize lunes, nous avons marché, marché sans relâche. Et sur le chemin beaucoup d’hommes, beaucoup de femmes, beaucoup d’enfants se sont couchés. Et d’eux l’on disait : c’est fini.

      “ Nous étions arrivés dans un pays de montagnes très grandes, très grandes. Il nous fallait monter, monter toujours, les pierres aiguës nous coupaient les pieds et, pour la première fois, nous vîmes l’eau devenir dure comme les pierres, on la prenait entre les mains et si on la mettait dans sa bouche, elle brûlait la langue et redevenait liquide.

      “ […] Puis on redescendit dans des vallées profondes et là nos chasseurs tuaient des bœufs sauvages qui y vivaient en grandes troupes. C’était un temps heureux ! Tous les jours, il y avait de la viande à manger, et beaucoup ; les marmites étaient pleines, et nos paniers garnis de bons morceaux séchés au soleil.

      “ Cela se passait du temps de mon grand-père, et alors les guerriers étaient heureux ! […]

      “ Dans ces heureuses vallées, […] les Fang demeurèrent longtemps et mon grand-père y mourut. Mais comme sans cesse le nombre des enfants croissait et qu’en même temps la viande diminuait, la faim de nouveau régnait dans les huttes.

      “ Longtemps auparavant, une partie de nos frères, ceux qui étaient en avant de nous, étaient partis vers les pays du sud.

      “ Chassés à leur tour par des peuples méchants, nos frères de l’intérieur de la forêt commençaient à arriver dans nos vallées ; mais ils étaient devenus mauvais et ils nous faisaient la guerre.

      “ Il nous fallut donc repartir : j’étais bien jeune alors et mon père me portait encore sur ses épaules. Nous marchâmes longtemps, longtemps, le long d’une grande rivière que l’on appelait Bah […]

      “ Et plus nous marchions, plus la rivière devenait forte ; elle coulait à notre droite et avec elle peu à peu nous remontions vers le nord.

      “ Toutes les autres rivières que nous trouvions venaient se jeter dans la grande et leur source était vers le Sud.

      “ Souvent, il nous était bien difficile de les franchir, et cet obstacle nous arrêtait longtemps. Dans le beau pays que nos ancêtres avaient quitté, les Fang n’avaient pas de grandes rivières et ils ne connaissaient pas les canots comme aux jours de maintenant.

      “ Les peuples dont nous traversions les terres étaient toujours fort méchant : ils nous faisaient la guerre et beaucoup d’entre nous mouraient. Les petits hommes de la brousse surtout, ceux que nous appelons maintenant Békû, nous poursuivaient avec acharnement, cachés dans la forêt […]

      “ Après onze lunes de voyage, nous fûmes arrêtés par une rivière qui venait du sud ; elle marchait très vite, très vite ; devant nous, il y avait beaucoup d’eau, de grandes plaines, le gibier était abondant.

      “ A la saison des pluies surtout, l’eau montait haut, et cet endroit-là, nous l’avons appelé Tem. Tout autour des marais, les cases furent bâties, village par village ; les bananiers donnaient une récolte abondante et dans toutes les huttes, vous auriez trouvé de grands paniers remplis de poissons secs et de morceaux de viande.

      “ En un jour funeste, nous vîmes apparaître des hommes, montés sur d’étranges animaux à quatre pattes, avec qui ils ne semblaient faire qu’un. Ces animaux-là, vous les avez retrouvés à la côte, mes enfants, et vous les connaissez maintenant. C’étaient des chevaux. Mais nous, alors, nous ne les connaissions pas.

      “ Et ces hommes attaquèrent nos guerriers. Pour se défendre, ceux-ci n’avait que leurs boucliers en peau d’éléphant, leurs couteaux et leurs sagaies. Les autres étaient garnis de fer, leurs habits étaient de fer et leurs lances étaient longues. Beaucoup des nôtres périrent.

      “ Nos chefs décidèrent alors d’abandonner cet endroit mauvais et, en hâte, notre tribu redescendit vers le Sud. A notre droite, se dressaient de hautes montagnes. Mais les vieux se rappelaient les misères que jadis ils avaient endurées dans les rochers et ils nous détournèrent de ce chemin.

      “ A partir de ce temps, toujours, nous marchâmes vers le sud : souvent, l’on décidait de s’arrêter pour bâtir un nouveau village : mais derrière nous venaient sans cesse d’autres tribus et, sous peine de mourir de faim, il nous fallait bien vite reprendre la marche en avant.

      “ Tous les Fang se réunirent enfin dans un endroit nommé Ekumaza et c’est là qu’eut lieu la dernière séparation. En ce lieu, deux grandes rivières viennent se réunir ; c’est au point de jonction qu’eut lieu la dernière palabre. On y décida de se séparer complètement. Les uns (ce sont aujourd’hui nos frères les Fang) partirent à droite, le long d’une grande rivière qui s’en allait de ce côté vers la mer et que nous avions appelé Dzong. Les autres (c’étaient les Méké) continuèrent à descendre vers le sud, le long d’une rivière nommée Dzah, et nous autres enfin, les Bétsi, nous prîmes au milieu, descendant vers l’ouest.

      “ Nous fûmes d’abord arrêtés par une grande montagne et tout en haut, tout en haut, il nous fallut passer par un étroit défilé entre deux grosses pierres. Là vivaient des bœufs sauvages et nous en avons tué. Il y avait aussi beaucoup de gros éléphants, et, à cause de cela, nous avons appelé la montagne Ekumanzork (le père Eléphant).

      “ Puis nous avons suivi les rivières qui s’en allaient vers l’ouest et c’est ainsi que, de nos tribus, les unes descendirent la Wôm, les autres le Komm, et nous, le Ntèm, puis la Noya, puis l’Ebè, et enfin cette rivière Tsini où nous sommes maintenant établis près des blancs, heureux, non loin de la mer et en paix pour longtemps, je l’espère du moins ”. ( 1142 ).

      

      Le rapprochement avec le Bahr-el-Ghazal repose sur la proximité phonétique entre les méchants Bemvou et les Momvou du haut-Arouvimi, affluent de la rive droite du Congo ( 1143 ). L’indice est donc très faible, mais Trilles l’étaie avec le rapprochement entre Ouellé et Wélé (Woleu), la présence de reliefs, “ les chaînes de Manga et de Marfa, hautes arêtes côtières qui séparent le bassin du Nil de celui du Niger ”. Quant au Tem, dans lequel certains croient voir le lac Tchad, Trilles lui préfère “ les marais de Toubouri ”, peuplé des Baghirmi, peuple “ qui monte à cheval et lutte bardé de fer, cuirasse au corps, heaume en tête, rappelant par cette cotte de mailles à chaînes entrelacées et par tout son attirail guerrier nos preux chevaliers du Moyen Age ”. Enfin, il place Ekumaza “ très probablement sur la haute-Sanaga, au-dessus des rapides de la Lipa ”.

      

      


Itinéraire - Avelot (1905)

      

      Trilles est immédiatement suivi par Avelot qui exploite à son tour les plus maigres indices pour reconstituer l’itinéraire des Fang. Lieutenant d’infanterie au Gabon, Avelot se pique d’intérêt pour l’histoire des différents peuples du Gabon et du Congo. Il réalise la synthèse des légendes collectées par Fleuriot, Largeau et Trilles en apportant quelques précisions.

      Le pays de Yên Dzogh évoqué par Largeau serait la “ vallée des éléphants ”. L’Ayéna serait l’Aïna, nom du cours supérieur de l’Ivindo et la rivière Dzam-a-nên serait le Dja qui se jette en réalité dans la Sangha, et signale, reprenant Trilles, que “ les Fan Dzima qui l’habitent encore sont persuadés en effet que ses eaux vont à l’Ivindo ”. Une fois encore, l’avancée coloniale vers le nord du Gabon-Congo et une meilleure connaissance géographique permettent à Avelot d’identifier dans les légendes quelques sites repérables :

      

      

      Figure 83 : Migrations Fang d’après Avelot (Avelot, 1905, planche II).

      

      

      

      “ Les Pahouins ont pourtant laissé sur leur route des îlots-témoins, les Bendzi (ceux qui mangent), sur l’Ouellé et les Doualla dans la Haute-Sangha ; ces derniers ont vraisemblablement quelque rapport avec la terre de Ndoua dont parle Fleuriot de Langle. Le point Ekoumaza où a eu lieu la grande séparation est connu : il est situé près du confluent de la Kadéï et de la Batouri (Haute-Sangha), non loin du territoire des Fan-Dzem, Dzima ou Dzimou, les Mvôgh-Etangha de M. Largeau, à la poignée de l’éventail formé par les trois itinéraires divergents :

      “ A droite, le Dzong ou Nyong, qui traverse la colonie du Kameroun de l’Est à l’Ouest ;

      “ A gauche, le Dzoh ou Dzah, affluent de la Sangha, le Dzam-a-nên de Largeau ; “ Au centre, la Womm (Benito), la Komm et le Ntem (branches origines du Campo), la Noya (Mouni) et l’Ebé (affluent de la Mondah).

      “ Quant à la l’Ekoumanzork, il a été retrouvé par Crampel près du Dzah et revu dernièrement par le R. P. Trilles ” ( 1144 ).

      

      Avelot conclut :

      

      “ Leur pays d’origine serait proche des plateaux séparant le Bahr-el-Gazal du haut Ouellé; ils furent chassés dans le courant du XVIII° siècle par les Bemvou, dont les descendants peuplent encore le Haut-Arouhimi; leur exode vers l’est aboutit à Koumaza, au confluent de la Kadeï et de la Batouri (Haute- Sangha), et de là ils envahirent toute la partie nord de notre colonie, les Osyeba, ou Fan Makeï ou Makina formant partout l’avant-garde, les Fan Bedzi ou Mazouna les suivant, poussées à leur tour par les Fan Dzem ou Dzimou ” ( 1145 ).

      

      


Bantou Supérieurs : Cottes - Poutrin

      

      Tandis qu’Avelot publie son premier article sur les Fang, la Mission Cottes de délimitation des frontières entre le Gabon-Congo et le Cameroun commence. Outre la reconnaissance topographique, elle se double d’une enquête ethnographique et anthropométrique que mène le Docteur Poutrin sur les populations rencontrées. Les résultats sont repris dans l’ouvrage de Cottes.

       Les diverses reconnaissances qu’il fait dans le Haut-Ntem, permettent à Cottes de bien comprendre le processus d’installation des Fang à la côte et la poussée des villages intérieurs :

      

      “ Dans la région du Haut-Ntem et jusqu’à Andoum, sur le Woleu, les indigènes, qui sont restés en contact fréquents avec des agents européens des diverses maisons du nord du Gabon, sont sociables et doux. Quand les Pahouins nouvellement établis dans les villages riverains des estuaires du Mouni, du Benito et du Campo entrèrent en relation avec les commerçants de la côte, ceux de l’intérieur, attirés par l’appât du gain et surtout par la facilité avec laquelle ils pouvaient se procurer des armes, de la poudre, des étoffes, des perles en échange du caoutchouc et de l’ivoire, se mirent de proche en proche en rapport avec leurs voisins de l’Ouest.

      “ Pendant quelques années, ces derniers leur servirent d’intermédiaires, puis ils devinrent de plus en plus exigeant, ne voulant céder les précieuses armes achetées aux Européens que contre des stocks considérables de caoutchouc et d’ivoire. Alors quelques tribus se réunirent, il y eut des discussions, des palabres interminables, et elles décidèrent enfin, d’un commun accord, de se lancer dans l’inconnu, vers ces paradis de la côte, où, pour quelques charges de caoutchouc et quelques défenses, on pouvait acquérir tant de choses utiles et précieuses. A la saison sèche, chaque année, des caravanes s’organisaient, comprenant des membres de la même tribu ou de tribus amies. Tous les gens valides, hommes et femmes, se dirigeaient vers le soleil couchant, laissant au village les vieillards, les malades, les estropiés et les femmes ayant un nourrisson, sous la garde de quelques guerriers. Les vieux Pahouins des villages du Woreu et de l’Abia ont encore gardé le souvenir de ces longs voyages, et c’est avec un luxe de détails extraordinaires que le chef des Esseng nous faisait le récit de ces équipées “ vers le pays des Blancs, près de la grande eau salée ”. Les caravanes rencontraient constamment, tout le long de la route, des difficultés énormes. Leurs congénères, pour lesquels ils étaient une grosse source de bénéfices, s’opposaient à leur passage par tous les moyens possibles, pillant leur convoi, s’emparant des femmes, et livrant à chaque nouveau village des combats souvent meurtriers. Cependant, quelques caravanes très fortes et bien armées réussirent à passer, moyennant de grosses rançons, après avoir essuyé le feu de quelques pillards, et nombreux sont ceux qui ne revirent jamais leur village et qui furent tués ou gardés en captivité dans une tribu ennemie ”. ( 1146 )

      

       Les responsables de la mission estiment à deux ou trois millions d’individus le groupe Fang. Il s’étendrait vers la Sangha dont les populations, les Sangha-Sangha ou Missangha, les Dzem ou Dzimou sont parentes : “ ils [en] ont absolument les caractères physiques et sociaux et […] ils ne diffèrent que par quelques coutumes ou usages datant de la séparation des différents éléments du groupe primitif […] Il est absolument impossible, dans l’état actuel de nos connaissances ethnographiques et linguistiques, de déterminer d’une façon absolue la région où cette fusion a pu s’opérer, ni l’époque à laquelle elle s’est faite, néanmoins la plupart des anthropologistes qui ont étudié cette question s’accordent à dire que le berceau de la race mfang serait un vaste territoire compris entre les sources du Nil, de l’Oubangui et du Congo ” ( 1147 ).

      

       D’après Poutrin, les statistiques anthropométriques montrent des taux élevés de brachycéphalie chez les Fang alors que les populations gabonaises seraient plutôt dolichocéphales. S’appuyant sur ces résultats, Cottes revient sur l’identité bantu des Fang et défend leur supériorité sur les populations gabonaises :

      

      “ Les Bantous seraient des métis nés de l’union des Négrilles pygmées, nains à peau claire qui habitaient autrefois la forêt du centre africain, avec les Ethiopiens au nord et les Hottentots- Boschimans au sud.

      “ Les rejetons nés des Négrilles primitifs et des Ethiopiens forment un groupe tout à fait différents des Bantous beaucoup plus nombreux provenant du croisement des Négrilles avec les Hottentots - Boschimans. La distinction ne réside pas seulement dans les caractères anthropologiques proprement dits, quoique les premiers soient d’une taille bien plus élevée et d’une coloration plus claire; elle se manifeste encore aux points de vue linguistique, psychique et social.

      “ Le domaine des Bantous peut être assez nettement déterminé. Il comprend un quadrilatère limité au nord par le parallèle 5° nord, au sud, par 3° sud, à l’est, par le moyen Congo, les affluents du moyen Oubanghi (rive droite), à l’ouest par l’océan.

      “ Les principales peuplades Bantoues ou supposées telles, appartenant au premier groupe, que nous avons rencontrées dans ce quadrilatère sont, en allant de l’est à l’ouest: les Bomassa et les Sangha-Sangha de la moyenne Sangha et du N’Goko, les Dzem ou Dzimou, les Dzem-Dzem du N’Goko et de l’Ivindo ( rive gauche), enfin les Mfang (ou Pahouins) dont les groupements les plus importants sont les Yaoundé et les Boulé du Cameroun, les Ntoum, les Waÿ, les Mazouna, les Makina, les Mavouna, les Ossyéba du Congo français.

      “ Les Bantous du deuxième groupe, métis des Négrilles primitifs et des Hottentots-Boschimans, disséminés sur la plus grande partie du territoire de l’Afrique centrale et australe, n’habitant pas les pays qui nous intéressent, nous en citerons simplement les principaux groupements et les régions où ils sont fixés.

      “ 1° au Cameroun, les Djouala, les Ba-Tanga, les Goumba, les Mabea, les Subu;

      “ 2° Au Gabon et dans la Guinée espagnole, les Mpong (ou Gabonais), les Boulou ou Séké, les Combé, les Loango.

      “ Toutes ces populations du Cameroun, du Gabon et de la Guinée espagnole vivaient jadis dans l’Hinterland de l’Ouest Africain; elles ont été refoulées vers la côte et les estuaires des grands fleuves, où elles se sont fixées depuis l’occupation européenne, par les invasions successives des hordes pahouines venant de l’Afrique Orientale ( 1148 ).

      

      Cottes revient ensuite sur l’histoire récente en rapportant le témoignage de Choko, vieux chef d’Ouesso :

      

      “ Il y a environ trois générations, les Sangha-Sangha habitaient une région montagneuse et n’avaient jamais “ vu l’eau ”, c’est-à-dire n’avaient jamais navigué sur les fleuves. Ils vivaient ainsi bien tranquilles depuis de nombreuses années, quand les Goundis, race venue de l’est, leur firent la guerre. Fuyant devant leurs ennemis, ils traversèrent deux grandes rivières, descendirent la Sangha et, pour se mettre en sûreté, ils s’établirent dans les nombreuses îles de ce fleuve, d’où leur nom de Sangha-Sangha (île insulaire).

      “ Après quelques années passées dans ces îles, leurs ennemis semblant les avoir oubliés, ils vinrent s’établir sur les rives de la Sangha, aux environs de Bomassa, Ikélemba, Ouesso.

      “ Alors survinrent les Dzimou, peuplade guerrière venue de la montagne Guik au nord-est de Ndongo, dont le chef s’appelait Gogothuro. Cette peuplade fuyait devant une puissante tribu, probablement les Bombassa, dont le chef, qui s’appelait Liboum, fit une guerre acharnée aux Sangha-Sangha jusqu’au jour où les blancs arrivèrent pour mettre fin à ces luttes. Les Dzem occupaient encore il y a vint ans le pays boulé, c’est-à-dire la région montagneuse traversée par l’Aïna, au moment où son cours ouest-est change brusquement de direction pour couler vers le sud. Ils étaient en bonne intelligence avec les Pahouins et faisaient avec eux des échanges commerciaux, quand survint une époque où ces derniers, ayant acheté à la côte, directement ou par des intermédiaires, des fusils et de la poudre en quantité, déclarèrent la guerre aux Dzem, qui n’eurent d’autre ressource que la fuite loin de leurs ennemis vers les affluents de gauche du moyen Aïna.

      “ En somme, les grandes familles mfang (Sangha-Sangha, Dzem, Dzimou, Dzem-Dzem) n’ont renoncé à leur marche envahissante vers l’ouest, derrière les Mfang proprement dits, que parce que ces derniers, les plus avancés parmi les envahisseurs, se trouvèrent subitement arrêtés par la mer. Un contre-coup s’ensuivit, et c’est à la suite de ce choc que les Dzem furent obligés de fuir vers l’est, comme les Dzem-Dzem, tandis que les Sangha-Sangha bataillaient contre les Dzimou pourchassés par les Bombassa ” ( 1149 ).

      

      


Ba-Bwa - Avelot (1909)

      

      Quatre ans après avoir reconstitué l’itinéraire de la migration fang, Avelot, maintenant Capitaine, fort de nouveaux éléments, revient sur le sujet en apportant quelques précisions. Son argumentation apparaît aujourd’hui toujours aussi fragile, mais en son temps, il bénéficie de la reconnaissance des anthropologues au premier rang desquels Théodore Hamy, Conservateur du Musée Ethnographique du Trocadéro de Paris.

       Avelot reprend son précédent discours pour dénoncer sa propre erreur, le rapprochement des Bemvou, ancêtres présumés des Fang évoqués dans les légendes avec les Momvou. Après une explication linguistique, il rapporte autant d’éléments qui les éloignent des Fang :

      

      “ De plus les Momvou ont toujours été considérés comme appartenant à une race inférieure : bons cultivateurs, peu belliqueux, ils s’en tiennent à une tactique uniquement défensive, et sont une proie facile pour leurs voisins, qui les considèrent comme un gibier de chasse. Enfin, et bien que nous n’ayons pas de renseignements précis à cet égard, ils semblent ne pas être cannibales, car ils ne pratiquent pas la taille des dents ”.

      

      La suite de son exposé se base sur des éléments de même nature, où le conditionnel prend une valeur affirmative, ce qui lui permet, par une démonstration rapide, de relier les Fang aux Bwa de l’Ouellé et de retrouver Bowdich : 

      

      “ Be-mvou est simplement le pluriel du mot pahouin mvou qui signifie “ chien ”. Les Bemvou sont donc les “ chiens ”… Il s’agirait donc plutôt ici d’un peuple ayant le chien comme totem… Le nom Ba-bwa […] a la même signification que Be-mvou, c’est-à-dire les “ Chiens ”. Les Ba-bwa sont Bantous…Les A-babwa ont une renommée justifiée de férocité et de sauvagerie ; ils ont résisté victorieusement aux A-zandé ; ils sont anthropophages. Il y a donc déjà une présomption pour que les Be-mvou soient identiques aux A-babwa ” ( 1150 ).

      

      En conclusion, Avelot propose :

      

      “ Tout est donc bien comme si les Be-fan, ou tout au moins les membres de la famille pahouine les plus orientaux, avaient été chassés du bassin supérieur de l’Ouellé par les A-babwa, et comme si, dans leur exode vers l’ouest, ils avaient suivi d’abord l’Ouellé, puis l’Oubangui, puis la ligne de faîte entre les bassins du Chari et du Congo, puis la Sangha. Le départ du pays mombouttou aurait eu lieu au commencement du XVIIIe siècle ” ( 1151 ).

      

      

      


Die Pangwe - Tessmann

      

      En 1907, l’Allemand Günter Tessmann s’installe en Guinée espagnole. Il entame auprès des “ Pangwe ”, appellation germanisante des Pahouins, la première mission ethnographique qu’il a réussie à faire financer, notamment par le musée ethnographique de Lübeck contre l’envoi régulier de pièces. Un premier séjour de trois ans au Cameroun lui a permis de se familiariser avec les langues et les cultures locales. Il passe deux nouvelles années au milieu des Ntumu et des Fang, d’abord à Alen puis à Woleubourg, sur le Woleu. Il y collecte sans relâche, avec brutalité et violence, les objets qu’il expédie régulièrement à la côte, puis s’installe à Bebai et Akonangi à la frontière camerounaise. Il y trouve enfin la sérénité pour s’ouvrir à la culture matérielle, orale et religieuse de ses hôtes ( 1152 ). Il rassemble ses descriptions et ses interprétations dans une monumentale monographie qu’il écrit à son retour en Europe en 1909 ( 1153 ).

       Il partage l’idée d’Avelot sur l’histoire ancienne des Pahouins :

      

      “ Les Pahouins, dont la migration bouleversa toute la masse des peuples d’Afrique et les fit migrer à leur tour, étaient poussés par la pression des conditions extérieures mais aussi par l’aspiration au “ royaume de Dieu ” qui était censé se trouver à l’ouest, là où chaque soir disparaissait l’astre du jour ”.

      “ … Lorsque les peuplades habitant au voisinage de la côte acquirent la richesse et - ce qui pour les Nègres est la même chose - le bonheur en faisant du commerce avec les Blancs et en servant d’intermédiaires avec l’arrière-pays, on se dit que ces hommes étaient les élus de Dieu et de ses envoyés blancs ”.

      “ Aujourd’hui encore, les Pahouins se déplacent en suivant les fleuves, soit en amont soit en aval, le second cas étant bien évidemment le plus fréquent. Ainsi durent-ils, en remontant le réseau fluvial du Bahr-el-Ghazal, arriver au Mbomou et à l’Oubangui. Ils les suivirent jusqu’au point où l’Oubangui tourne vers le sud. Peut-être se doutèrent-ils que cette orientation vers le sud les emmènerait trop loin ; ils abandonnèrent donc l’Oubangui là où il fait un coude ; ils remontèrent vers le nord-ouest, le long de ses petits affluents et parvinrent dans le bassin du Chari. Ils auraient probablement suivi ce fleuve, s’ils ne s’étaient bientôt heurtés aux peuples de cavaliers du Chari dont la supériorité les contraignit à rebrousser chemin et les repoussa dans la direction du sud-ouest qu’ils suivent aujourd’hui encore. ( 1154 )

      

      

      Figure 84 : Le territoire pahouin d’après Tessmann (Laburthe-Torla, 1991, p. 175)

      Il s’attache ensuite à retenir la dernière phase de la migration : “ Les Fang […] arrivèrent en deux vagues ; l’une continua vers le sud, le long du Benito, l’autre, celle des Okak, restant au nord du Campo, marcha sur les pas des Ntumu vers l’ouest. ” ( 1155 )

      

      L’expérience de terrain de Tessmann lui permet d’affirmer une position opposée à celle des Français, à propos de l’unité culturelle pahouine. Il considère en effet que les Bati et les Djem, notamment, ne peuvent y être inclus. De plus, il considère que les Ntumu ne sont pas des Fang. Il est donc un des premiers à défendre les réalités claniques.

      Enfin, il faut retenir de Tessmann l’attaque frontale contre Trilles, qu’il vilipende dans l’introduction de son ouvrage, suggérant que Trilles “ considère comme sa tâche, non de décrire fidèlement, par exemple, les rites, ou d’en rechercher le sens intime, mais de les combattre par tous les moyens et de les détruire ”. ( 1156 )

      

      


Nomades - Martrou

      

      Martrou, missionnaire de la Congrégation du Saint-Esprit à Ndjolé est le dernier représentant de cette génération d’auteurs apparus à la fin du XIX ème siècle qui ont observé les Fang pendant leur installation au Gabon, au plus près de leur réalité quotidienne. Martrou en a acquis une profonde connaissance qu’il s’est efforcé de transmettre dans des articles de valeur où il décrit les codes sociaux et l’organisation de la vie fang. Il reste cependant très influencé par son illustre collègue, Trilles, dont il partage les estimations démographiques, portant l’ensemble du groupe fang à 15 millions d’individus, par suite de l’inclusion des Dzem, Dzundzama et Ossyébas.

       Sa première contribution porte sur les interdits qui règlent la vie de l’ensemble des membres d’un clan ( 1157 ). Sa classification est sujette à quelques remarques. Les interdits de maladies, d’âge, de moralité, etc., ne sont appréhendés que dans un rapport matériel, sans révéler qu’ils s’intègrent dans une véritable stratégie d’équilibre de la société et de la conservation des ressources vivrières ( 1158 ). Un interdit fondamental attire pourtant particulièrement l’attention. Il concerne celui de l’exogamie, qui oblige un homme à chercher une femme dans un autre clan que le sien. Il conditionne les relations des clans fang avec leurs voisins.

       Dans un deuxième article, Martrou étudie le mécanisme des déplacements fang dont il décrit plusieurs aspects : malheur, épuisement des richesses naturelles, etc. Il retient notamment l’intérêt économique dans l’installation des villages au Gabon : “ On a pu lancer le paradoxe suivant sur l’avidité des Fangs pour nos marchandises européennes : enlevez toutes les factoreries du Gabon et de l’Ogowé, ne laissez que celles du Sénégal, et dans vingt ans les Fangs seront à Dakar et à Saint-Louis ” ( 1159 ). Mais il conforte avant tout l’idée de Fang nomades. En réalité ses descriptions s’attardent sur la période coloniale du mouvement des Fang. Son analyse ne peut s’élargir à l’histoire ancienne ( 1160 ).

       Sur ce dernier point, Martrou retient que les Fang viennent du “ Nord-Est ”, du “ Melgale Mebur ” (naissance des hommes). Il appuie cependant l’hypothèse d’une origine de savane en soulignant dans les légendes qu’il collecte lui-même “ la fréquence des animaux […] qui appartiennent à la faune de l’Afrique des savanes : antilopes, pintades, panthère, lion, éléphant, varan, tortue de terre ” ( 1161 ). Enfin, il rassemble les connaissances historiques sur l’Afrique centrale, cherchant à relier le commerce arabe sur la côte orientale avec le début de la migration fang :

      

      “ Les Fangs auraient commencé leur migration au dix-septième siècle, quand le monde de l’islam avait coupé les grandes routes commerciales des épices et de la soie, que Gênes et Venise, déchues de leur prospérité navale, ne faisaient plus le commerce avec les échelles du Levant ; les Arabes de la côte occidentale frustrés se rabattent vers le centre africain, à la conquête de l’ivoire et des esclaves, tyrannisant, jonchant leurs routes des os desséchés des noirs, porteurs et captifs. Les peuples noirs, moins forts, se sauvèrent à l’abri de l’écran des forêts équatoriales ; les Fangs auraient été des derniers émigrés ” ( 1162 ).

      

       Ainsi, Martrou est-il un des rares, depuis Schweinfurth, à replacer l’impact du commerce des esclaves par les Arabes à la côte orientale dont les plus profonds réseaux ont touché la rive droite du bassin du Congo. L’itinéraire et les motivations de la migration semblent donc être parfaitement concordants avec l’ensemble des traditions recueillies et les faits historiques observés. Mais la temporalité ne correspond pas, puisque Martrou se heurte aux estimations qui donnent le début du XIXème siècle pour la poussée des Foulbé dans l’Adamaoua ( 1163 ). Si les deux hypothèses étaient exactes, cela aurait obligé les Fang à quitter leur habitat d’origine et à rejoindre, en à peine un peu plus d’un siècle, la région de la Haute-Sangha. A moins qu’il ne faille retarder cette poussée.

      

      


Foulbé - Bruel

      

      Bruel parvient à réunir les deux théories en étudiant les conséquences de la poussée foulbé dans le bassin de la Sangha.

       Au Nord-Est, dans le haut-Logone, les razzias des Foulbé semblent avoir duré jusqu’au début du XX ème siècle, jusqu’à ce qu’ils soient défaits en 1903 puis en 1904 par les troupes françaises. Plus au sud, Bruel suppose que les razzias en direction des Baya ont pu commencer avant 1875, date avancée par Mizon, et qu’elles ont pu, tout en touchant la Moyenne Sangha, prendre une direction plus occidentale, en passant notamment vers Bertoua puis vers l’Est, en suivant le plateau herbeux ( 1164 ). En fait, Bruel prolonge vers le sud et l’est les razzias foulbé dont il ne doute pas qu’elles sont à l’origine des mouvements des populations de la Sangha :

      

      “ Les razzias Foulbé auraient déterminé des migrations dans deux sens opposés : celles des Mfang vers la mer et le S.-O., l’autre, celle des Ndzimou, des Boumali, vers l’Est. Ce serait cette dernière qui aurait poussé devant elle les Pomo, les Kaka, les Ikassa, etc. ”

      

      Il appuie son système sur des témoignages :

      

      “ En tous cas, [les Foulbés] semblent avoir fait des expéditions Nord-Sud, qui ont été assez loin, puisque le sergent Samba Fatouma nous a affirmé avoir vu à Ngaoundéré en 1894 ou 1895, lorsqu’il y est allé avec le chef d’exploration Goujon, un très grand nombre d’esclaves Mfang, qui lui déclarèrent être nés au sud du Djah, ce qui prouverait que les Foulbés auraient traversé cette rivière.

      “ Ce renseignement nous semble d’ailleurs confirmé par celui que nous a donné M. Hillaire, qui a séjourné assez longtemps dans le bassin de l’Ogooué, avant de venir dans la Sanga. Des Mfang lui auraient dit en effet, qu’ils avaient émigré à la suite de razzias faites par des gens à cheval, or on sait que les Foulbé sont surtout des cavaliers ”.

      

      L’hypothèse foulbé est renforcée par l’anthropologie qui hésite à situer les Foulbé. Meynier résume :

      “ Bientôt se fait une infiltration continue et progressive d’hommes “ rouges ” venant du Nord. L’antiquité parlait déjà de ces hommes rouges, les “ Pharusii ”, qui peuplaient les régions sahariennes du Nord-Ouest africain. On voit généralement en eux le résultat de croisements de Berbères, anciens sujets de Carthage, avec les tribus noires venues d’Ethiopie, tant au nord du Sahara qu’au sud… Leur triomphe correspond à un rejet vers le Sud des races noires indigènes qui, pour fuir l’envahisseur, cherchent un asile dans la grande forêt équatoriale ” ( 1165 ).

      

       Quant à retrouver des traces du passages des Fang dans le bassin de la Sangha, Bruel note quelques analogies avec les Boumali, concernant les vêtements, la parure, les maisons et leur rapport à l’eau :

      

      “ Les Boumali mangent surtout du manioc et des bananes. Sans être de grands pêcheurs comme les Goundi, les Pomo, les Boumali pêchent, surtout dans la Sanga. Ils utilisent notamment de grandes nasses, hautes de 2 à 3 mètres et ayant de 80 centimètres à 1 mètre de diamètre. Ils savent aussi pêcher au harpon. Tous ne savent pas nager ” ( 1166 ).

      

       Par cette synthèse, Bruel clôt les études de cette deuxième génération de chercheurs qui, malgré une meilleure connaissance des populations rencontrées, ont progressé sur l’histoire ancienne des Fang, sans toutefois parvenir à se défaire des premiers écrits où le mythe l’emporte sur la réalité.

      

      

      


Etudes modernes

      

      

       A partir des années 1915-1920, une troisième génération d’études apparaît. Tandis que les deux premières relevaient de découvreurs et de pionniers de l’entreprise coloniale, cette fois les auteurs, missionnaires, médecins ou administrateurs, puis scientifiques, sont suffisamment éloignés du contexte politique pour tendre vers une objectivité plus grande. Tout en s’appuyant sur les études précédentes ils modèrent les interprétations et se limitent plutôt à la simple description de leurs sujets.

      Deux auteurs font la transition avec la période précédente. Ils témoignent de l’érosion de la société traditionnelle fang.

       A peine reçoit-il le titre de docteur en médecine au début de 1913 qu’Albert Schweitzer débarque au Gabon le 13 avril 1913 pour installer à Lambaréné un hôpital à destination des Gabonais. Il fait le vœu de leur faire profiter des progrès de la médecine ( 1167 ). Grébert est alsacien, proche de Schweitzer qu’il suit au Gabon à un mois d’intervalle. Il arrive en 1913 à Samkita, mission protestante fondée en 1900, puis il est nommé à Talagouga en 1915, où il exerce au côté de Samuel Galley, l’auteur d’un précieux dictionnaire Fang-Français ( 1168 ). En 1929, Grébert fait un voyage d’enquête au nord Gabon et fonde la mission d’Oyem, avant de quitter définitivement le pays en 1931.

       Dans leurs écrits, Schweitzer et Grébert dépeignent la triste réalité des Fang dont la décomposition des structures sociales est en marche. Le premier signe en est l’abandon de leur culture matérielle, notamment de leur industrie ( 1169 ). Les artisans disparaissent. La poterie est éteinte, les armes traditionnelles sont remplacées par le fusil. Les masques, les tambours, les colliers, les coiffures se raréfient, les rares productions sont destinées pour la vente aux Blancs. L’autre signe est la perte des valeurs traditionnelles. La mise en culture du Nord-Gabon, le déplacement des villages sur les axes routiers et surtout le besoin de main-d’œuvre pour les chantiers forestiers perturbent considérablement la “ société fang ”. Ils provoquent surtout des catastrophes humaines avec la grande famine du Woleu-Ntem ( 1170 ). Il devient dès lors très difficile de reconnaître, au travers d’une société en mutation des éléments à caractère historique. Les légendes, les généalogies sont également affectées.

      

      


Linguistique-Anthropologie

      

       Cette troisième génération d’étude est également marquée par l’intervention de plus en plus prégnante des sciences humaines dont l’autorité grandit, grâce aux progrès effectués. Elles veulent pallier l’extinction des sources directes et tenter de secourir les chercheurs perdus dans la complexité ethnique de l’Afrique équatoriale. En 1941, la linguiste Lysias Homburger soulève les deux questions essentielles de l’histoire des Fang. Elle reconnaît une parenté entre les dialectes zande et fang et classe le Fang dans un groupe intermédiaire entre les langues bantu et soudanaises ( 1171 ). Quant à l’intervention foulbé, dont les légendes ont gardé le souvenir des hommes rouges, elle semble confirmée ( 1172 ).

       Les anthropologues ne parviennent pas davantage à trancher la question. Baumann rejoint Homburger et avance que les Fang sont issus d’une population soudanaise mélangée avec les populations bantou de la Haute-Sangha ( 1173 ). En outre, il appuie fortement l’idée que les Fang constituent un bloc homogène. Leur émigration vers la côte aurait bousculé les “ Bantous côtiers ” dont quelques parents se sont retrouvés à l’est du “ domaine fang ” ( 1174 ). Au contact de ces Bantou, les Fang auraient abandonné leur idiome soudanais pour adopter la langue bantou mais ont conservé des traits caractéristiques d’une origine septentrionale ( 1175 ). Il réfute néanmoins l’hypothèse du Bahr-el-Ghazal, trop lointaine, et propose plus modestement la haute-Sangha pour l’origine des Fang. Marchant ensuite vers l’ouest, ils auraient subi la pression d’une invasion, probablement celle d’Ousman dan Fodio, puis seraient descendus vers le sud et la Sanaga, jusqu’à la grande forêt.

       Bien que séduisante, la version de Baumann trouve ses propres limites car il se contredit à propos de la culture matérielle des Fang. Dans un premier temps il affirme que : “ Les Fans sont nettement des planteurs. Dès le premier coup d’œil, on se rend compte de l’origine ouest-africaine de leur civilisation, qui fut déjà celle de leurs devanciers ; citons : les cases quadrangulaires à pignon faites avec des nervures de palmier, le village en forme de rue, les espèces cultivées, les animaux domestiques, l’agriculture incombant aux femmes ” ( 1176 ).

       Il oppose ensuite cette origine ouest-africaine avec le type de houe des Fang : “ la houe caractéristique de la forêt est celle à manche coudé à lame en fer ou en bois liée au manche, type bien connu de l’agriculture des mers du Sud aux âges prémétalliques (Bafos, Duallas, Fans….) ” ( 1177 ).

      

      Les travaux de Homburger et Baumann tentent avant tout la synthèse des études précédentes. Il n’y est pas pris garde de l’enchevêtrement de populations. Les Fang sont donc intégrés au grand groupe des Pahouins, mêlés voire assimilés aux Bulu et aux Beti du Cameroun :

      

      “ Les Pahouins traversent la Sanaga en plusieurs vagues, entre Nanga Eboko et le confluent du M’Bam, de part et d’autres des chutes de Nachtigal. Les premières vagues comprennent les ancêtres des Fang et Boulou qui s’enfoncent dans la forêt sous la pression des Beti dont une fraction reste sur la rive droite… La pénétration se fait les armes à la main et n’est pas terminée lorsque les Européens commencent à explorer le pays ” ( 1178 ).

      

       Le terme “ Pahouin ” connaît à cette époque une grande prospérité notamment du fait des recherches ethnologiques sur le Cameroun. Car il n’est plus entendu comme un mot dérivé de Pangwe pour désigner les groupes Fang, il est à présent utilisé pour regrouper l’ensemble des populations qui leur sont culturellement proche. L’erreur est donc très facile, à la fois d’oublier le sens donné au mot Pahouin, aujourd’hui plus qu’hier commode pour couvrir d’éventuelles imprécisions, et de noyer les particularités ethniques dans un ensemble artificiel.

      

      En 1951, Lilias Homburger reprend l’idée que les Fang sont des Soudanais comme les Zandé et qu’ils sont venus du nord pour repousser les populations bantou vers l’Atlantique ( 1179 ). Elle ne parvient cependant pas à se prononcer sur la parenté entre les idiomes fang et ceux des voisins du Gabon :

      

      “ Tandis que des Bantous occupent la côte nord du Congo, les populations gabonaises de l’intérieur appartiennent à la famille des Fans venus de l’est ou nord-est au cours du XIXe siècle. Il y a des éléments morphologiques communs aux deux familles, mais les systèmes phonétiques présentent des différences notables : les mots bantous sont composés de syllabes ouvertes, les Fans aiment les consonnes finales et les voyelles nasales quasi-inconnues dans le groupe bantou. Tant que l’histoire linguistique n’aura pas été complètement élucidée, il paraît sage de ne pas identifier des idiomes présentant des différences aussi marquées ; il est évident que les dialectes fans sont plus proches morphologiquement des langues bantoues qu’ils ne le sont du zandé ou même de langues du Cameroun central, mais ils sont actuellement très différents des langues côtières et de celles du Congo au sud du fleuve ” ( 1180 ).

      

      Devant les limites de sa discipline, Homburger préconise prudemment de parler de semi-bantou à propos des Fang. Encore faut-il comprendre de quel(s ) groupe(s) il s’agit tant le substantif est usité dans des acceptions diverses.

      

      


Dugast

      

      La première à souligner les dangers de la confusion entre les groupes est la sociologue Idelette Dugast, qui publie en 1949 un Inventaire ethnique du Sud Cameroun ( 1181 ). Elle écrit :

      

      “ C’est parce que le métissage est si net entre PAHOUINS et BATI, tant au point de vue culture qu’au point de vue langue, qu’actuellement, avons-nous dit, d’actions en réactions, il est devenu difficile de débrouiller l’écheveau de leurs différentes ramifications, car certains fils se sont perdus, d’autres rompus, et ceux qui subsistent ont pris des teintes variées ” ( 1182 ).

      

      Son travail constitue certainement la première étude moderne sur la région équatoriale. Il demeure un outil essentiel pour la recherche au Cameroun ( 1183 ). Mais, concernant les Fang, se pose à nouveau la réserve des sources. En effet, elle ne semble pas soustraire les renseignements historiques des vieux préjugés sur le caractère guerrier et envahisseur des Fang. Aussi recompose-t-elle sur ces bases viciées l’histoire des Fang/Pahouin :

      

      “ Dans l’histoire lointaine de ces populations, il serait peut-être plus plausible de penser à la première incursion, dans l’Est du plateau de l’Adamaoua, de l’invasion pahouin, qui aurait séjourné longtemps sur le Lom, puis aurait déferlé sur l’Adamaoua. Ces PAHOUINS guerriers, qui plus tard semèrent la terreur, cherchèrent-ils noise à leurs voisins dont peut-être certains s’enfuirent ? ”.

      “ La question est d’autant plus complexe qu’il est permis de se demander si certains Bantu du plateau central n’ont pas voisiné avec les PAHOUINS. Il est bien évident, en effet, que, parmi les BETI, certains d’entre eux, les BAFÖK, qui ne figurent pas au nombre des populations submergées puis absorbées par les PAHOUINS, subirent une influence certaine de ces derniers. Est-ce par suite d’un voisinage aux confins du plateau de l’Adamaoua, que les BAFÖK de l’actuel village de Lena, enclave isolée entre Yoko et Tibati, parlent encore l’actuelle langue bulu à peine déformée ? Le fait est troublant. Que révélerait une enquête méthodiquement menée dans le centre du Cameroun ? ” ( 1184 )

      

       Idelette Dugast recompose ensuite les migrations pahouines :

      

      “ Le peuplement définitif du Sud, tel que les Européens le trouvèrent et le fixèrent, se produisit par secousses brusques à partir de la fin du XVIIIe siècle. C’était l’époque de l’apogée du Royaume des Fulbe de Sokoto et de la guerre qu’il livrait à celui du Bornu. Cette guerre chassa du Bornu les BABUTE, qui s’enfuirent vers le Sud. Les deux royaumes rivaux étendirent leurs batailles très au Sud de leurs habitats. Puis survint l’attaque violente des populations animistes du Nord par les FULBE musulmans. Devant eux, les populations prirent la fuite et se pressèrent les unes les autres. C’est ainsi que les MBUM, voisins des LAKA, s’ébranlèrent, bousculant les BABUTE.

      “ Plus à l’Est encore, la grosse population YANGERE eut aussi à souffrir des incursions des FULBE. Les YANGERE se dispersèrent, s’entrechoquèrent avec les BAYA. Ces derniers rencontrèrent les PAHOUINS sur les Lom qui, d’une vague irrésistible, submergèrent le haut-plateau qu’ils abordèrent de l’Est.

      “ Mais ils ne purent s’arrêter, pressés qu’ils étaient eux-mêmes par les BABUTE. Ils rencontrèrent les BASO et les BETI, et peu à peu se mirent à traverser la Sanaga, non sans attirer à eux quelques BETI (une partie des TSINGA et les MANGISA). Alors cet énorme flot pahouin pénétra à son tour, par vagues successives, en forêt, et les derniers arrivants allèrent le plus loin. Ils y trouvèrent MAKA et DJEM, les scindèrent ou les assimilèrent parfois. Certains MAKA furent repoussés jusque près de la côte (NGUMBA et MABEA). Les autres restèrent cantonnés à l’Est du 13ème parallèle. Les PAHOUINS s’avancèrent profondément et, dans la région du Gabon, retrouvèrent l’autre flot de PAHOUINS qui y était arrivé par la vallée de l’Ivindo. Leurs derniers mouvements furent encore observés il y a soixante ans, lors de l’arrivée des premiers allemands ” ( 1185 ).

      

      D’un point de vue général, la recomposition paraît très plausible tant elle observe scrupuleusement et rassemble astucieusement les différentes données historiques jusque là recueillies. Le schéma qu’elle propose reste pour longtemps inchangé ( 1186 ).

      

      

      


Balandier

      

      Tandis que Dugast travaille sur les populations du Sud-Cameroun, Georges Balandier, autre sociologue, et le géographe Gilles Sautter travaillent sur les Fang du Gabon. Ils ouvrent une période féconde de recherches qui se traduit par une volumineuse publication. A lui seul, Balandier constitue un corpus aussi considérable que celui de Trilles ou Tessmann. La force des travaux de Balandier est d’avoir appliqué une méthode scientifique moderne, qui lui a permis de se distinguer des nombreuses études réalisées précédemment sur les Fang. Observateur de la société fang, il se place non plus au milieu ou à côté de cette société, mais au-dessus d’elle. Cette position nouvelle et ses outils de travail lui donnent la distance nécessaire pour analyser sans interférence les éléments qu’il rassemble. Il réalise ainsi une description magistrale de la société fang actuelle, en proie à une évolution déstabilisante. Son ouvrage maximal, Sociologie actuelle de l’Afrique Noire, paraît pour la première fois en 1955 au terme d’études menées sur le terrain depuis 1948. Il a été maintes fois réédité et révisé, et reste l’ouvrage de référence sur la société fang( 1187 ).

       Pour autant, Balandier ne parvient pas à se départir d’une certaine vision occidentale des Fang. En 1949, il publie un premier article dans lequel apparaît pour la première fois sa célèbre expression : “ Les ’Fan’ du Gabon, des conquérants en disponibilité ” ( 1188 ). Il y rend notamment compte des récents mouvements de regroupements de clans fang, connus sous le terme Alar-Ayong, dont le temps fort est le Congrès Pahouin de Mitzic en 1947. Son discours est teinté de colonialisme :

      

      “ Ainsi au Cameroun et dans le Haut-Gabon (Voleu N’Tem) a-t-on arrêté récemment un mouvement de regroupement des tribus alar-ayong. C’est une tentative moderne visant à rétablir la cohésion ancienne du groupe Fan et éventuellement à créer un fédéralisme tribal. Ce mouvement a un caractère ambivalent. Il est, à la fois, conservateur et progressiste, nationaliste (du “ nationalisme ” de tribu) et fédéraliste, docile et subversif ; création des “ Jeunes Fan ” et émanation des “ Vieux Fan ”. Les “ évolués ” aimeraient l’utiliser comme un moyen d’action politique, de pression. Ils essaient d’attirer à eux des groupes voisins ; ceux-là mêmes qui furent, autrefois, attaqués et pulvérisés à l’époque de la poussée. Ils aimeraient bouleverser l’actuel ordre administratif ” ( 1189 ).

      

       Balandier n’hésite pas à s’appuyer abondamment et sans réserve sur Cureau dont il cite volontiers les lignes les plus sombres ( 1190 ). Il reprend la vieille théorie des Fang guerriers, un “ groupe mobile, organisé pour la conquête et la défense ” ( 1191 ), qui a exercé une “ poussée continue et [entretenu une] terreur au sein des populations refoulées ” ( 1192 ), mais que l’expansion coloniale a freiné. Ils auraient alors “ tenté d’utiliser le système colonial pour […] transformer une conquête guerrière devenue impossible en conquête économique. Ils se sont ainsi ouverts aux processus de changement, alors que les peuples voisins continuaient à éviter le contact ” ( 1193 ).

      

      Il écrit encore :

      

      “ En pays fang, […] les rapports avec la terre n’y ont pas une telle importance et toute l’économie reste, jusqu’à une époque récente, orientée vers la conquête guerrière et économique. Même dans les régions où le peuplement fang paraît relativement ancien, l’instabilité est de règle pour une large fraction des groupements. Il s’est ainsi établi une sorte de cercle vicieux : la mobilité, imposée par une conquête à longue portée, a contrarié la mise en place d’une organisation hiérarchisée, et ce ’manque’ a continué à intervenir dans le sens d’une instabilité mal contenue ” ( 1194 ).

      

      Même l’adoption des coutumes et des cultes des populations voisines, qui répond à une obligation d’adaptation, est considérée au travers du prisme de la conquête :

      “ Le peuple fang, réduit à l’état de conquérant en disponibilité, perd l’essentiel de sa force morale ” ( 1195 ).

      

      On trouve encore :

      

      “ Les Fang n’ont renoncé que tardivement à une politique de conquête à laquelle ils excellaient du fait de leur valeur combattante et de leur capacité assimilatrice ” ( 1196 ).

      

      S’appuyant sur les sources anciennes, il reprend les poncifs sur le nomadisme incessant des villages qu’il nomme encore “ manie migratoire ” ( 1197 ). Quant au rapport à la terre : ils n’ont “ longtemps entretenu avec la terre que des relations très lâches ; un peuple dont la mobilité a contrarié le développement des ’techniques d’aménagement de l’espace’. Le niveau des moyens de production, et le fait que les Fang aient eu à “ devenir ” agriculteurs, la faible marque sociale imposée au paysage, les conceptions traditionnelles en matière de droits sur le sol exploité, sont révélateurs à cet égard ” ( 1198 ).

      Il prend ainsi le contre-pied total des déclarations de Baumann, quelques années plus tôt, sur les Fang planteurs ( 1199 ). Balandier tombe finalement dans une double contradiction en rapprochant une étude récente de Sautter, qui réfute comme moteur unique des migrations les modes de cultures Fang ( 1200 ), avec l’existence de droit foncier chez les Boulou mis en évidence par Bertaut en 1935 ( 1201 ). En réalité, son appréciation est erronée car elle repose sur des renseignements contemporains. Il cite ainsi Le Testu :

      

      “ Voyez ce que disait encore, en 1934, l’administrateur Le Testu (un des meilleurs observateurs des hommes et du pays) : ’A défaut du goût du travail de la terre que le Pahouin ne prendra jamais, car il le trouve humiliant, il prendra peut-être goût au bénéfice de ce travail’ ” ( 1202 ).

      Ce faisant, Balandier néglige tous les rapports administratifs de la période 1850-1880 qui invite à faire des Fang les auxiliaires de la mise en valeur du territoire, les seuls aptes à l’agriculture, en regard des vieilles populations côtières qui rechignent au travail de la terre ( 1203 ). Il donne lui-même la clé qui permet de comprendre pourquoi il souffre lui aussi de cécité par rapport à cette théorie. Il explique que pour mieux appréhender la société qu’il devait étudier, il s’est plongé dans une recherche historique en dépouillant les archives coloniales, ne remontant pas remonté au-delà de 1890. Il n’a donc pas pu saisir pleinement la réalité de l’arrivée des Fang au Gabon, telle qu’elle est décrite dans notre première partie ( 1204 ).

      

      Sur l’histoire ancienne des Fang la principale contribution de Balandier est de limiter l’étude sociologique aux Fang proprement du Gabon, qu’une estimation ramène à 127 000 habitants, avec quelques débordements naturels sur leurs parents du Cameroun et de Guinée Equatoriale ( 1205 ). La description minutieuse des caractères sociaux et culturel des Fang sert de base à des comparaisons indispensables avec les sociétés voisines. Mais, en reprenant les travaux de Bruel ( 1206 ) et de Rouget ( 1207 ), il retombe dans la contradiction en reconnaissant une unité historique au groupe Pahouin :

      

      “ La pression des Foulbe - venus occuper le Haut-Cameroun - […] provoqua les migrations récentes. Divisés en deux groupes, les Fan se dirigèrent, d’une part, vers la Sanaga, d’où ils s’éparpillèrent dans les régions de Yaoundé, Ebolowa, Sangmelima ; d’autre part, vers l’Ivindo et le Haut-Ogooué d’où ils essaimèrent et descendirent vers les côtes du Gabon ” ( 1208 ).

      

      Balandier reste aux prises avec les préjugés anciens, quand il veut démontrer la volonté des Fang du Woleu Ntem de remonter à une origine égyptienne, lorsqu’ils lui évoquent “ l’époque où leurs ancêtres s’habillaient ’exactement comme des Haoussa’. Cette volonté, plus ou moins explicite, de se donner des origines ’nobles’ correspond au désir, plus ou moins conscient, qu’ont les Fang de s’imposer aux populations forestières du Gabon - l’esprit conquérant se nuance et varie ainsi ses moyens ” ( 1209 ). Il ne remet pas non plus en cause les ambitions coloniales d’en faire un peuple non gabonais.

      Balandier, plus attaché à la société contemporaine, n’ose pas ce raccourci. Quant aux motivations migratoires, il s’en tient aux légendes rapportées par Largeau et Trilles qui mettent le Blanc en état de supériorité, possesseur des richesses, vers qui les Fang devaient marcher.

      

       Reste que le premier apport de Balandier est d’avoir décrit les crises que traversent les Fang et d’avoir surtout montré leur capacité d’adaptation. A la lumière de l’histoire coloniale des Fang, on lui objectera que ces crises trouvent leur origine, non pas au début du XXème siècle, comme il l’écrit en s’appuyant sur Trilles, mais bien aux premières heures des contacts avec la civilisation occidentale, par l’attrait incontestable qu’ont exercé les marchandises européennes sur ces producteurs, premiers intervenants du commerce vers la côte. Le poids fiscal et administratif de la colonie, ses différents tentatives de mise en valeur, et les chantiers d’exploitation n’ont fait que les amplifier.

      

      


Alexandre

      

       Les années 1950 sont fertiles en études sur les populations d’Afrique équatoriale. A la suite de Balandier, Pierre Alexandre et Jacques Binet, administrateurs au Cameroun, publient une monographie sur le groupe pahouin tel que le définissaient Largeau, Tessmann et Dugast. L’ouvrage célèbre ainsi l’apparente unité culturelle des Fang, les Beti et les Bulu ( 1210 ). Il est peu de dire que les visions partiales ou partielles dont ont fait preuve les auteurs précédents, obligent à une attention particulièrement soutenue pour la lecture de cette monographie qui reste, pour beaucoup, une référence essentielle, à l’égal des travaux de Balandier.

       Dès les premières lignes, apparaî une contradiction fort inquiétante quant à la légitimité du groupe. Les auteurs soulignent qu’il “ est à noter que ce terme [Pahouin], longtemps pris en mauvaise part par les Africains, tend à être adopté par eux depuis quelques années, à l’occasion du mouvement de regroupement politique des tribus, justement parce qu’il ne donne la prééminence à aucune d’entre elles. C’est ainsi que le Congrès de Mitzic de 1947, réunissant des Fang, des Boulou, des Ntoumou, des Mvaé et des Fong, prit le nom de Congrès Pahouin, Ntoumou, Boulou, Mvaé et Fong se refusant à être englobés dans l’appellation ’fang’ ” ( 1211 ).

      

      Cette réserve étant posée, il est maintenant difficile de suivre les auteurs dans leur développement sur l’unité des Pahouins.

      

      La terminologie pose également problème, dès la présentation du groupe. La répartition du groupe oppose “ Les envahisseurs ou Pahouins proprement dits ” aux “ tribus assimilées ou pahouinisées ” ( 1212 ).

       Quoiqu’il en soit, le groupe qui fait l’objet de notre étude serait, car les auteurs se gardent de toute affirmation et parlent au conditionnel, les “ Fang proprement dits, de la vallée de l’Ogooué au Sud-Cameroun ”. Ils feraient partie du “ groupe des Fan du sud ” avec les Ntoumou, les Mvaé et peut-être les Osyébas. Les autres envahisseurs seraient les Bulu qui comprendraient les Boulou, les Zaman, les Yengogo, Yembama et Yelinda, et les Okak, peut-être les Yesum, Yebekanga, Yebekolo et Mvele (à distinguer des Mvele). Quant aux Beti, leur origine est incertaine. Peut-être forment-ils un “ groupement en quelque sorte intermédiaire entre les Bantu du Centre-Cameroun et les Pahouins ”. Ils comprendraient les Ewondo, Bane, Fong, Mbida-Mbane et Mvog Nyenge. Mais, selon les informations recueillies au début du siècle par l’allemand Nekes, les Beti auraient “ suivi l’invasion pahouine ”. Enfin, les Maka (Mekaé), Ngumba, Mabéa, Dzem, Dzimou et Badjoué auraient été en place au moment de “ l’invasion pahouine ”, et seraient considérés à tort comme des Pahouins. Du point de vue démographique, l’ensemble Pahouin compterait, toujours selon Alexandre, environ 820 000 individus, pour 150 000 Fang au total ( 1213 ).

       L’histoire ancienne des Fang est fondue dans celle du groupe Pahouin déjà présentée par Dugast. Il en est de même à propos de la linguistique qui reprend les travaux de Guthrie sur les langues bantu, publiés en 1948, à quelques réserves érudites près ( 1214 ). Mais là encore, alors que Guthrie compte sept dialectes dans le groupe Pahouin, dont trois principaux, les auteurs n’en décrivent que les points communs, gommant les différences en les réduisant à des particularismes secondaires. La même méthode est appliquée aux aspects de la culture matérielle, activités quotidiennes, cuisine, agriculture, commerce, etc.

       A propos du commerce, les auteurs avancent un point de vue original, qui va à l’encontre des faits historiques, en énonçant :

      

      “ Fait étrange à constater, il n’y a absolument aucune tradition commerciale chez les Pahouins. Pour payer les dots, les anciens se servaient de pointes d’ivoires ou de morceaux de fer façonnés en forme de flèches. Mais était-ce là une monnaie ? ”. Quant au commerce de l’ivoire, ils affirment qu’il n’entrait en compte que pour la constitution des dots qui exigeaient des marchandises européennes ( 1215 ).

      

       A l’appui de la théorie de l’unité pahouine, Alexandre et Binet avancent le fait que le nombre de clans seraient identiques chez les Fang, les Beti et les Boulou : “ Trilles dénombrait environ quatre-vingts meyon chez les Fang gabonais ; on arrive à des chiffres analogues chez les Boulou ou les Ewondo ”. Le raisonnement est faussé. Le calcul ne peut que consacrer l’unité pahouine actuelle tant il est évident que les mariages extra-claniques ont conduit à superposer les clans. De plus, il dessert l’histoire en induisant qu’il était juste à l’époque de Trilles, voire encore avant.

       Ainsi, le propos des auteurs, multipliant les exemples de convergences entre les différentes entités du groupe Pahouin, s’avère néfaste à la recherche historique qui, compte tenu de la disparition inéluctable des matériaux d’investigation, doit au contraire s’intéresser aux moindres écarts entre les groupes pourtant nombreux : les spécialités culinaires, la distinction entre Mvogh (clan beti) et Ayong (clan fang), la légende de la traversée de la Sanaga, les rites So et Ngi, le rapport à l’esclavage, l’âge de la circoncision, pour ne citer que ceux-là. On peut donc se demander si le discours ne s’inscrit pas, lui aussi, dans le contexte politique de regroupement Alar-Ayong,( 1216 ).

      

      


Deschamps - Pepper

      

       Opposé à la démarche unificatrice du groupe Pahouin, Hubert Deschamps, administrateur du Gabon, attaché à l’Office de la Recherche Scientifique et Technique d’Outre-Mer, O.R.S.T.O.M., collecte en 1962 les légendes à caractère historique auprès des différents groupes du Gabon. Il suit ainsi les traces de Largeau et Trilles, et plus récemment de l’Espagnol Alvarez qui réalise entre 1939 et 1948 des campagnes ethnographiques sur l’ensemble des tribus de Guinée Espagnole ( 1217 ). Plus récemment encore, l’abbé gabonais André Raponda-Walker a fourni une importante documentation en rassemblant des notes dans deux ouvrages fondamentaux pour la connaissance du Gabon ( 1218 ).

       Deschamps recueille également des aspects de la culture ancienne, techniques, religion, organisation de la société ; et marque ainsi tout l’intérêt que revêt la tradition orale en voie d’extinction, épuisée par l’évolution culturelle des Africains ( 1219 ).

       Il enquête notamment auprès des cinq groupes fang : “ Zamane, Betsi, Ndoumou, Vaï et Okak ” ( 1220 ). Malheureusement, les légendes les plus précises sont récentes et concernent, pour l’essentiel, l’arrivée au Gabon et les contacts avec les populations en place. Les légendes relatives à un passé lointain sont communes au groupe. On y retrouve l’installation dans un pays au nord d’où les Fang sont chassés, l’obstacle de l’arbre géant que les Pygmées aident à franchir, la traversée d’un grand fleuve sur un serpent providentiel et la séparation avec les Ewondo et les Bulu, puis la marche vers le Gabon actuel. Les informateurs “ ntoumou ” et “ vaï ” notent toutefois qu’ils ont été chassés du nord par les Mvélé. Mais il serait hasardeux d’en tirer une interprétation car l’enquête de Deschamps auprès des différents groupes ne repose que sur deux ou trois informateurs à peine. Pour les Betsi, seuls deux informateurs, un de Libreville, un autre de Lambaréné, ont renseigné l’auteur. L’échantillon est donc fois trop faible pour être valable statistiquement, surtout lorsqu’on sait les liens inter-claniques entre les différents groupes.

       Dans le même temps, Herbert Pepper, ethnomusicologue à l’O.R.S.T.O.M., enregistre en 1960, à Anguia au Gabon, un mvet joué par Zwe Nguema dans sa version intégrale, soit dix heures. La démarche suscite l’intérêt de l’Association des Classiques Africains qui propose de le publier. Elle envoie à Libreville les De Wolf pour reprendre la transcription et en proposer une traduction. L’œuvre est éditée en 1972, trois disques d’extraits accompagnent le “ livret ”. C’est la première fois qu’on peut entendre une “ sauvegarde ” d’un patrimoine oral en voie d’extinction, le mvet. La démarche encourage les joueurs de mvet à fixer par écrits ces chants, dont Ndong Philippe, élève de Zwe Nguéma, plus célèbre auprès des occidentaux sous le nom de Tsira Ndong Ndoutoume. Entre 1970 et 1993, il publie trois chants où s’exprime toute la philosophie fang ( 1221 ).

      

      

      Alexandre 1965 ( 1222 )

      

       Sept ans après avoir consacré l’unité culturelle du groupe Pahouin, Alexandre revient sur le sujet en se penchant cette fois sur l’histoire ancienne du groupe. Alors que son étude précédente nommait dans l’ordre “ Fang, Boulou, Beti ”, comme pour signifier la prépondérance culturelle du premier groupe sur les deux autres, cette fois, l’ordre est inversé : “ Beti - Bulu - Fang ”, dans une sorte de reconnaissance implicite d’une étude d’abord centrée sur les Beti. Conscient de la difficulté de résoudre la question historique au travers des seuls documents occidentaux et devant la disparition de la mémoire ancienne, il rejoint Deschamps en écrivant : “ Il est de la plus extrême urgence de sauver ce qui peut encore l’être, en utilisant aussi bien la plume que le magnétophone ” ( 1223 ). Il va beaucoup plus loin en s’interrogeant sur la réalité des distinctions ethniques :

      

      “ Le problème posé est, dès lors, le suivant : ou bien l’on admet cette identité des clans au-delà des limites tribales, et alors il faut conclure que les clans préexistaient aux tribus et que celles-ci se sont, en quelque sorte, différenciées au cours de la migration, pour des motifs qu’on pourrait dire géographiques (dispersion des meyon sur de trop grands espaces, suivie de regroupement locale de leurs lignage). Ou bien, au contraire, on admet que les tribus ont préexisté aux clans, comme l’affirment certains traditionnalistes (Ondua Engute : 1948), et alors l’identité de certains clans ne peut s’expliquer que par des échanges ultérieurs ”.( 1224 )

      

      

      Malgré cette ouverture, il continue d’appuyer sur les mêmes vieilles représentations : “ les Fang proprement dits ne représentaient qu’une fraction d’un vaste groupe de populations s’avançant vers la mer […] : sans l’intervention européenne, il est permis de se demander si cette marche se serait arrêtée, une fois la côte atlantique atteinte, ou si, au contraire, s’infléchissant vers le sud-est, le long de l’océan, elle n’aurait pas abouti à l’occupation complète de l’actuel Gabon et même une partie du Congo” ( 1225 ).

      

      Il passe malheureusement à côté d’une analyse critique des sources, notamment à propos des descriptions physiques des Fang du Gabon. Enumérant les qualités et les défauts reconnus par les auteurs, il oublie d’expliquer dans quelles circonstances politiques ces descriptions ont été faites ( 1226 ). Reprenant un à un les thèmes développés dans son étude précédente, l’organisation sociale, la culture matérielle, la linguistique, Alexandre reste attaché à ne pas briser l’unité du groupe. L’histoire récente ne livre pas d’éléments définitifs, les rares détails qu’il donne ne sont pas exploités : il voit plutôt dans les cavaliers rouges, présumés foulbés, des cavaliers bamum, voire des bandes tchamba. Leurs razzias auraient bousculé les Beti, et indirectement les Fang qui auraient contourné Beti et Bulu pour trouver au sud un accès à la mer. Quant à l’histoire ancienne qu’il appelle la période légendaire, convaincu que les Fang, les Bulu et les Beti partagent un passé commun, Alexandre la traite à travers les écrits sur les Fang. La séparation se serait produite vers 1790, selon un savant calcul linguiste ( 1227 ). L’origine du groupe reste une “ région montagneuse située au nord-est de son habitat actuel, probablement l’est de l’Adamawa. Il est possible que ses ancêtres, ou certains d’entre eux, y aient été conduits par une migration venue du sud-est, suivant l’axe général de la vallée de la Sangha jusqu’à ses sources, peut-être en provenance de la vallée du Congo : c’est là l’extrême limite des hypothèses admissibles en l’état actuel de nos connaissances ” ( 1228 ).

      Quelques années plus tard, Binet publie une étude sur la danse chez les Fang, dans laquelle il développe à son tour la thèse des Fang descendus de la savane, avec une conviction totale ( 1229 ).

      

      


Perrois

      

       On ne peut pas reprocher à Alexandre un manque de lucidité quand il reconnaît la limite des hypothèses sur l’origine des Fang que plus d’un siècle d’écrits ont reconduites en les reformulant, sans que leurs auteurs s’efforcent de les soumettre à la critique. On ne peut davantage lui reprocher de lier cet état à celui des connaissances sur les Fang. En 1965, les descriptions, la linguistique, l’anthropologie, la sociologie semblent être parvenues au terme de leur contribution. Pourtant, à cette période, la recherche est loin d’avoir épuisé toutes les méthodes et envisagé tous les domaines. Des pans entiers de la culture fang méritent une investigation approfondie.

       A la suite des travaux d’André Leroi-Gourhan et de Jean Laude sur l’anthropologie de l’art, Louis Perrois inaugure une nouvelle étape de la recherche en étudiant les byeri fang, statuettes qui ornent les paniers reliquaires ( 1230 ). Il s’inspire d’une méthode mise au point pour l’étude des formes congolaises de Tervuren par le Professeur Olbrechts, qui tente d’établir l’existence de canons et de styles propres aux ethnies ( 1231 ). Sur le principe statistique, il met en évidence les proportions les plus fréquentes. Il dégage trois groupes principaux : les longiformes, équiformes et bréviformes qu’il tente d’associer aux différents ethnies qui sont rassemblées sous le nom de groupe Fang.

      On aurait ainsi un style Ntumu, longiforme, dont le foyer serait autour de Bitam, avec des sous-style ngumba, et ntumu ; et un style Betsi, bréviforme, dont le foyer serait dans la zone Mitzic-Lalara, avec des sous-styles nzaman/betsi, okak, mvaï et des têtes betsi. Les autres styles seraient des styles de transition.

      Tout à fait originale pour les arts du Gabon, la démarche ouvre enfin des perspectives nouvelles. En cernant mieux les différents styles proprement fang, elle permet de dégager, au moins pour une époque récente, les apports des arts voisins et d’envisager, à un niveau supérieur, la nature des échanges entre les populations, l’éventuelle prépondérance de l’une sur l’autre.

      

      Figure 85 : Les styles longiformes, équiformes et bréviformes (Perrois, 1966, p. 70-72).

      

      

      

      Figure 86 : ’Les styles Fan’ (Perrois, 1972, p. 107).

       Malgré la qualité de son travail, Perrois ne parvient pas à exploiter sérieusement ses résultats. En fait, il s’inscrit en droite ligne des auteurs précédents. Il met ses résultats au service d’un discours récurrent dans lequel les Fang sont présentés comme des envahisseurs :

      

      “ un peuple conquérant et fier, [dont le style] ne s’est jamais mêlé aux styles voisins, ceux-ci étant soit en contact et donc détruit irrémédiablement, soit hors de portée et préservés de toute influence. Ainsi le style fan s’est imposé par la force, en bloc, comme la tribu elle-même. Aucune compromission, aucune demi-mesure et surtout pas dans la tribu Betsi, la plus farouche de toutes. Les Fan se sont installés dans un pays vidé de ses hommes et donc de ses institutions propres. Tout contact avec eux signifiait l’anéantissement pur et simple. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, surtout dans les styles des Fan du sud, de constater à la fois la pureté des formes fan et celles des voisins ” ( 1232 ).

      

      Il poursuit, non sans ardeur, à propos des Fang Betsi :

      

      “ Les Pahouins les plus entreprenants sont de l’avis de tous, les Betsi […] C’est en quelque sorte le fer de lance de l’invasion. De mœurs sauvages, ils tuaient, chez eux, les enfants de constitution faible et chez les autres, tous les hommes valides. Les Osyeba, qui leur sont apparentés (comme ils le sont aux Nzaman), avaient aussi cette réputation de tribu redoutable ”.

      

      Figure 87 : Migrations fang d’après Perrois (1972, p.105).

      

      Il va ainsi directement à l’encontre non seulement d’Aymès qui attribuait ces caractères à l’arrière-garde représentée par les Yendzo, mais aussi de la réalité historique. Il semble ignorer complètement les conditions d’arrivée des Fang sur les bords de l’Estuaire et de l’Ogooué, qui a été montrée dans notre première partie ; comment par exemple les Fang, y compris les Betsi, ont constamment cherché le contact pour s’installer auprès des villages riveraines, faire avec eux des alliances commerciales, matrimoniales, militaires, avant qu’ils ne se fassent flouer par leurs partenaires, et que les rapports s’inversent.

      

       On pourrait simplement regretter ces propos d’une autre époque s’ils avaient pour but de rappeler tous les poncifs sur le sujet. Mais Perrois s’appuie sur ces arguments pour justifier ses classifications :

      

      “ Il est remarquable de noter que c’est le style ntumu qui se prête le plus à ces emprunts et à ces mélanges. Les Betsi présentent des statues et des têtes tout à fait originales dans lesquelles il est difficile de trouver des éléments hétérogènes. Cela confirme encore l’opinion qu’il y a une relation nette entre les rapports sociaux établis par les tribus entre elles et la possibilité des influences stylistiques. Les Betsi, anéantissant leurs ennemis conservent leurs formes propres sans procéder à aucun échange culturel tandis que les Ntumu, en établissant des liens avec leurs ennemis vaincus, profitent de cette nouvelle culture en empruntant parfois des nouveaux éléments. Il faut dire aussi que les Ntumu ont rencontré des peuples déjà mieux armés (matériellement et culturellement) que ceux touchés par les Betsi. Les tribus de la côte (Mpongwé, Benga, Balengi, Ngumba, etc.) ont toujours été habituées aux contacts, car ce sont elles qui furent les intermédiaires pour le trafic des esclaves et qui connurent, les premières, la civilisation occidentale ” ( 1233 ).

      

      Passés ces remarques, il faut reconnaître que les travaux de Perrois constituent un matériaux que la lumière historique permet à présent d’exploiter plus objectivement.

      

      


Laburthe-Tolra

      

       Une autre voie est ouverte quelques mois après le début de l’enquête de Perrois. Ce n’est pas tant un champ d’investigation qui est ouvert, il s’agit plutôt d’une méthode nouvelle pour le sujet. En 1966, Philippe Laburthe-Tolra se rend au Cameroun pour comprendre l’évolution religieuse et la conversion rapide et massive des habitants de Minlaaba, mission catholique du diocèse de Mbalmayo, au sud de Yaoundé. L’enquête ethnologique dure six ans. Elle constitue sa thèse de doctorat soutenue en 1975 ( 1234 ).

       Il faut mesurer tout l’intérêt que revêtent les travaux de Laburthe-Tolra pour le chercheur qui n’a pas cessé de se heurter à la vision déformée des Fang. La faute en incombe aux auteurs de ne pas avoir considérés les Fang dès leur arrivée au Gabon et de s’être laissés emportés par une fascination ( 1235 ). L’autre écueil a été la construction du “ groupe pahouin ”. Laburthe-Tolra en dénonce les limites :

      

      “ C’est une erreur de méthode que de la présumer au départ en se reposant sur les ressemblances de langue et de culture. On s’embarrasse alors de vieilles lunes ethnologiques qui obscurcissent le ciel bëti au lieu de l’éclairer ; le fait est qu’ainsi encombré du problème “ fang ”, on n’est arrivé jusqu’à présent à rien de bien satisfaisant. Je suis certain que l’on progressera en se limitant strictement d’abord aux données bëti, sans se préoccuper aussitôt de leur cohérence avec les données fang ” ( 1236 ).

      

      La voie d’une enquête propre aux seuls Fang, proposée par Balandier, est donc plus que légitimée : elle est nécessaire. Laburthe-Tolra l’entérine, soulignant maints écarts entre la culture beti et la culture fang, dans l’organisation politique, les rituels, les légendes, etc. Enfin, rappelant que les mot “ Beti ” ou “ Fan ” désignent davantage la condition de “ vrais hommes ”, et que la pratique de “ naturalisation ” est largement répandue en Afrique équatoriale, il souligne la légèreté des “ appellations ethniques telles que Bulu ou Ntumu [qui] fonctionnent comme des noms qualificatifs, des titres d’honorabilité, plutôt que comme des noms propres ”. Dès lors, il valide l’orientation prise dans notre étude de considérer les Fang du Gabon dans leur ensemble, en évitant les groupes qui le composent ( 1237 ).

       L’histoire des populations de Minlaaba est donc traitée, non pas à travers les grandes études générales sur les Beti, mais sur la base plus confinée, plus réaliste, des généalogies des différentes familles et clans en place, de leurs souvenirs, en interrogeant pendant six ans les vieux, et en confrontant leurs récits avec la bibliographie.

      

       C’est peu de dire que le travail de P. Laburthe-Tolra constitue un exemple à suivre, pour peu que

      l’institution scientifique offre les moyens de telles recherches.

       Quant à l’histoire ancienne des Fang, Laburthe-Tolra suit prudemment Balandier en avançant l’hypothèse suivante : le groupe proto-Fang “ a dû se déployer entre la Haute-Sangha, les sources du Ntem et le sud de la Sanaga ”. Possédant le fer, leur supériorité matérielle leur aurait permis de s’imposer sur les populations locales, notamment les Maka, qui d’ailleurs seraient peut-être les Makey. La suite est faite de lents déplacements en descendant les rives des fleuves, de la traversée de la Sanaga par les Bëti, poussant les Fang vers le sud, de leur attrait pour les marchandises européennes et de la pénétration coloniale.

      

      

      

      

      Figure 88 : Origine des Beti : hypothèses historiques (Laburthe-Tolra, 1981, pp. 108-109).

      

      

      

      

      


Travaux africains

      

      

       L’apport principal de la période précédente est de mesurer, avec Balandier et Laburthe-Tolra, l’importance d’étudier les sociétés africaines pour ce qu’elles sont, sans les regarder à travers le prisme des critères occidentaux, pour mieux les comprendre avant d’entamer toute étude historique. Pour autant, ni l’un, ni l’autre n’ont atteint cette objectivité nécessaire à l’étude de l’histoire ancienne des Fang, le premier trop inscrit dans un discours passé, le second trop éloigné de la réalité des Fang du Gabon. Au fond la question récurrente est bien celle de la position de l’enquêteur, dont, par exemple, l’immersion totale dans la société qu’il observe, n’est pas toujours la garantie de l’objectivité. Aussi, il serait tentant de croire que les Fang eux-mêmes sont les plus aptes à s’exprimer sur leur culture et leur histoire. En outre, la disparition des interprètes, des problèmes de traduction et de transcription évacuent les intermédiaires successifs et laissent croire à une solution idéale. La lecture des différents travaux réalisés par plusieurs générations de chercheurs africains, gabonais et fang, oblige à reconsidérer le point de vue.

      

      


Pionniers

      

       Le premier Gabonais à écrire sur le Gabon est également celui qui par son érudition a apporté la contribution majeure à la connaissance des sociétés gabonaises, à leur langue, à leur culture et à leur histoire. André Raponda-Walker naît à Libreville en 1871. Il passe un an en Angleterre avant de revenir, à l’âge de cinq ans à Libreville où il entre en 1877 à l’école Sainte-Marie. En 1899, il est le premier gabonais à être ordonné prêtre, affecté à la mission de Sindara. Il est ensuite envoyé à Boutika en 1917, Donguila en 1921, Lambaréné en 1926, Sindara en 1929, Saint-Martin en 1934 et enfin Fernan Vaz de 1941 à 1949. Il prend sa retraite l’année suivante à la paroisse Saint Pierre de Libreville. Dès 1914, il se met à l’œuvre en rédigeant un dictionnaire Mpongwe-Français, publié en 1934 ( 1238 ). Vient ensuite une longue liste d’articles publiés dans les revues scientifiques, Journal de la Société des Africanistes, Bulletin de la Société de Recherches Congolaises, Bulletin de l’Institut d’Etudes Centrafricaines, de notes dactylographiées et d’ouvrages d’une haute valeur scientifique qui lui valent les distinctions les plus honorifiques : Prix Radius, Prix Georges Bruel, Palmes Académiques, Lauréat de l’Académie Française pour ses travaux de linguistique, d’ethnographie et de botanique, Officier de l’Académie, Chevalier de la Légion d’Honneur en 1950, et Officier de l’Etoile Equatoriale. Il est enfin Associé Etranger de l’Académie des Sciences d’Outre-mer. Il meurt en 1968 à l’âge de 97 ans.

       Malheureusement pour l’histoire des Fang, Raponda-Walker n’est pas très loquace sur le sujet. Dans ses Notes d’Histoire du Gabon, il laisse la parole au Père Neu en citant de larges extraits de son article de 1887 ( 1239 ). Quant à l’ouvrage co-écrit avec Roger Sillans, Rites et Croyances des peuples du Gabon ( 1240 ), les descriptions propres aux Fang sont rares, et noyées dans les rites d’autres populations. Elles sont donc difficilement exploitables.

      

       Le premier Fang à écrire sur les siens connaît un destin plus controversé. Né en 1902 dans l’Estuaire, Léon Mba est élève de la mission catholique où il reçoit une éducation et une instruction occidentale. En 1927, il est nommé chef de canton dans le sud du Gabon. La même année, il écrit à son supérieur pour lui transmettre des notes ethnographiques qu’il a rassemblées sur les Fang. En réalité, il n’a fait que recopier des paragraphes entiers de l’article de Martrou sur le nomadisme auxquels il a juxtaposé quelques notes personnelles, notamment des légendes et des croyances. Il a en effet une bonne connaissance des pratiques religieuses, qui lui vient du rang qu’il occupe dans les sociétés secrètes. Ses écrits ne sont pas d’une grande valeur scientifique, tant il y exprime un attachement et une loyauté à la France. Il fait paraître deux articles en 1938 dans le Bulletin de la Société de Recherches Congolaises, à Brazzaville : “ Essai de droit coutumier pahouin ”, suivi d’une “ Origine des coutumes pahouines ” ( 1241 ), qui sont souvent repris en bonne place dans la bibliographie.

      L’influence de Léon Mba dépasse largement le cadre de la recherche. Il devient un personnage de poids dans les affaires politiques de la colonie. En 1947, il est animateur au Congrès Pahouin de Mitzic et devient rapidement le chef de l’opposition souverainiste du Gabon. Ses relations avec l’autorité coloniale ne sont pas très heureuses. Il est révoqué de l’administration pour une affaire de meurtre rituel ( 1242 ).

      Léon Mba la légende de Trilles et intronise les Blancs aînés des Fang. Selon lui, leur arrivée à la côte atlantique et toute leur migration ne serait rien d’autre que l’observation d’un ordre donné à ses enfants par Mebegue, que Mba traduit par Dieu le père : “ Vous êtes à présent à Okû (est), et après ma mort vous descendrez à N’Ki (ouest) Là-bas, il y a des hommes comme l’écume de la mer, blancs comme les revenants ; ils sont très riches, ce sont vos aînés ” ( 1243 ).

      

      


Premiers travaux universitaires

      

       Une nouvelle ère s’ouvre en 1960 avec l’Indépendance. Les élèves gabonais obtiennent des bourses pour poursuivre en France des études supérieures. Une première génération d’Africains diplômés apparaît au tournant dans les années 1960, engagés dans l’anthropologie, la linguistique et la sociologie. Elles leurs permettent de s’exprimer enfin sur leur propre culture, en rétablissant parfois les erreurs passées ( 1244 ). Certains réagissent vigoureusement aux préjugés qui transpirent dans les vieux écrits. Trilles est ainsi stigmatisé par Soter Azombo, un des tout premiers étudiants à présenter une thèse pour le doctorat d’Etat, sous la direction de Georges Balandier ( 1245 ). Son étude fort riche, sur le rite So, est basée sur la société Beti.

       Concernant les Fang proprement dits, les premières études apparaissent au début des années 1970. Jean-Emile Mbot s’attache aux contextes de production des témoignages, récits ou légendes. Après deux travaux préliminaires sur les contextes sociaux et le genre oral ( 1246 ), il établit en 1972 une méthode d’analyse des corpus où qui met en évidence les différents enjeux qui font la relation entre l’informateur et l’ethnologue- collecteur ( 1247 ). La méthode est appliquée en 1975 à trois énoncés relevant des bouleversements culturels depuis la pénétration européenne ( 1248 ). Elle souligne les processus d’évolution sociale et permet d’appréhender l’essence même des énoncés. La démarche est avant tout le fruit d’une réflexion de l’auteur sur sa position en tant qu’ethnologue face à sa propre culture. Elle relève d’un désir d’objectivité que manifestent la plupart des chercheurs en anthropologie ou en philosophie.

      Les questions historiques sont traitées d’une manière beaucoup plus circonspecte. En 1974, Ndong Bonaventure, qui étudie La marche des enfants d’Afiri-Kara à travers ses différents aspects dans la culture traditionnelle fang, critique Trilles pour l’orientation de ses descriptions de la Trinité chez les Fang tout en adhérant à ses thèses sur le rapprochement avec la civilisation pharaonique ( 1249 ).

       Les premiers travaux historiques apparaissent autour de 1970. Dans un premier temps, ils s’intéressent à l’occupation coloniale du Gabon dans ses aspects administratifs ( 1250 ). Les relations entre les populations fang et l’autorité française sont étudiées à partir de 1970 avec A. Ratanga Atoz qui soutient un mémoire, dirigé par Henri Brunschwig ( 1251 ). Le poids des travaux anciens et la position de l’auteur entament son objectivité et conduisent à une interprétation rapide des faits, qui met en valeur les sociétés africaines soumises à la colonisation ( 1252 ). Selon l’auteur, les Mpongwe du clan Adonis et ceux de Denis auraient offert l’hospitalité aux Fang et auraient ainsi favorisé leur installation dans l’Estuaire. Il soutend ainsi l’idée d’une “ cohésion nationale ”, dès les premières heures de la période coloniale ( 1253 ). Cette cohésion est d’ailleurs argumentée dès les premières lignes avec l’arrivée des Fang :

      

      “ Notre histoire se revitalise donc grâce aux Fan, surtout par suite de leur refus momentané de collaborer avec l’administration, et les peuples voisins. L’abord Fan allait devenir un danger permanent, et il ne serait pas faux de dire que la colonie fut atteinte pendant longtemps d’une psychose Fan ” ( 1254 ). 

      

      L’histoire coloniale des Fang démonte un à un ces arguments : les Fang ont toujours manifesté leur intérêt à s’attirer les grâces de la Colonie et jamais l’inquiétude des officiers à les contrôler ne s’est exprimée l’apparence d’une psychose. Une telle négation de la réalité historique ne peut qu’amener aux réserves les plus sérieuses sur la suite du discours. Quant à leur histoire ancienne, Ratanga Atoz suit la voie orientale de Schweinfurth :

      

      “ Sans pour autant aller jusqu’à affirmer une parenté étroite avec les Egyptiens, nous pensons qu’à une époque très reculée de leur histoire, les ancêtres Fan ont peut-être été étroitement en contact avec des peuples sémito-chamitiques qui leur ont légué plusieurs de leurs traditions de leurs arts, de leurs langues et peut-être aussi un peu de sang. La résurgence de certain type brun-clair voire certain rouge (à l’exception des albinos fréquents chez les Fan) témoignerait peut-être en notre faveur et encore...

      “ Au cours de leur migration, les Fan se seraient peut-être aussi croisés avec d’autres peuples nilotiques ou berbères ce qui expliquerait le teint clair. Encore qu’aujourd’hui à l’exception de certaines tribus du Nord, les Fan accusent les mêmes caractères morphologiques que l’ensemble des Gabonais  ” ( 1255 ).

      

      Ratanga Atoz poursuit le même argumentaire dans sa thèse de doctorat d’histoire, en 1973 ( 1256 ). Il est suivi par deux autres Gabonais, Ndoume Assebe et Nicolas Metegue N’Nah, qui défendent l’idée des populations hostiles et résistantes à l’occupation coloniale. Dans son mémoire de maîtrise, Ndoume Assebe analyse la personne d’Emane Tole à travers les évènements de Ndjolé ( 1257 ). Le chef fang y est décrit comme le défenseur des intérêts fang dans la région de Ndjolé ( 1258 ). Bien que le contexte socio-économique soit clairement décrit : les rivalités avec les Kota, la hausse des prix de la S.H.O. et les difficultés de la répression militaire, Emane Tole a été élevé au rang de héros de la résistance gabonaise face à l’occupant colonial par Metegue N’Nah. Peut-être influencé par la mémoire collective qui a plus ou moins bien conservé le récit des évènements ( 1259 ), Metegue N’Nah analyse la plupart des conflits qui opposent l’autorité coloniale aux populations locales, en particulier fang, comme l’expression d’une résistance organisée, farouche et déterminée ( 1260 ). Le premier exemple de conflit armé rend compte de la lecture orientée qu’il fait des évènements. En février 1862, un conflit commercial banal entre Kele et Mpongwe resté sans solution dégénère et entraîne une répression coloniale meurtrière. Il en conclut :

      

      “ Le fait le plus important est que, dans cette affaire, les deux partis en présence ont l’un et l’autre manifesté leur volonté respective : d’un côté, volonté des autochtones de régler eux-mêmes leurs affaires et de sauvegarder leur indépendance ; de l’autre, volonté des colonisateurs de s’imposer comme la seule autorité du pays. Ces deux positions n’étaient pas conciliables, et c’est ainsi qu’avec ces événements de février 1862 fut inauguré le cycle infernal des soulèvements des autochtones et des interventions armées des forces d’occupations coloniales ” ( 1261 ).

      

      Ainsi, dans toutes les affaires qu’il traite, de la retenue de Walker chez Rempolé en 1866 aux Binzima, en passant par les événements de Mocabe et l’agitation des Essobam, les raisons économiques sont reléguées au second plan, pour mieux mettre en avant l’aspect politique, la résistance du peuple Gabonais, rejoignant ainsi l’idée nationale de Ratanga Atoz.

      

      


Marc-Louis Ropivia

      

       L’histoire coloniale des Fang n’a pas l’exclusivité d’une lecture orientée des faits. L’histoire ancienne est également soumise à une vision qui, compte tenu des matériaux de base, emprunte une large part à la liberté d’interprétation. Mais le champ d’investigation est si vaste, l’ouverture si large, que les chercheurs s’y perdent facilement. Craignant peut-être les tentations vertigineuses, les historiens modernes se sont d’ailleurs gardés d’approcher l’histoire précoloniale des Fang. D’autres s’y sont donc aventurés avec plus ou moins de bonheur.

       Les études les plus ambitieuses depuis longtemps sur l’histoire ancienne des Fang sont le fruit de Marc-Louis Ropivia. Entre 1981 et 1984, il publie trois articles dans lesquels il rassemble des éléments pour recomposer la migration des Fang depuis leur origine jusqu’au Gabon ( 1262 ). Géographe, son travail repose essentiellement sur l’analyse des Mvett dans lesquels il scrute les moindres indications toponymiques, géomorphologiques, qui sont pour lui autant d’éléments irréfutables. Ropivia explique l’originalité de sa méthode :

      

      “ Ce que [les] différents spécialistes n’ont point compris c’est que le Mvett n’est pas un art pour l’art. Il est essentiellement un mode de transmission par lequel un peuple sans écriture a pu, de bouche à oreille, véhiculer son histoire intérieure depuis les millénaires et les sites les plus lointains jusqu’à nous. A ce titre, sa signification fondamentale ne peut être qu’historique […] Son importance primordiale, comme celle de toute tradition orale, réside non seulement dans les nouvelles perspectives de l’historiographie mais aussi dans la possibilité qu’il offre à l’historien d’abstraire les faits sociaux des cosmogonies et des mythes fondateurs […] ” ( 1263 ).

      

       L’enchaînement des détails conduit à “ convertir en vérités irréfutables ” les conjectures des auteurs anciens, Trilles, Largeau, etc. ( 1264 ). Il reconnaît en effet l’habitat d’origine des Fang, qu’il nomme “ l’œkoumène fangoïde primitif ”, dans la région qui s’étend des Lacs d’Afrique Centrale, foyer du peuple d’Engong, au Bahr-el-Ghazal, foyer du peuple d’Okü, Engong et Okü étant les deux peuples qui s’affrontent dans les récits.

       La démarche de Ropivia amène plusieurs commentaires. En premier lieu, elle s’inscrit dans le développement d’un panafricanisme et d’une recherche d’histoire commune avec l’Egypte, initiés à l’aube des indépendances, notamment par Cheikh Anta Diop et repris par Théophile Obenga. En conclusion de son premier article, Ropivia cite Obenga :

      

      “ Pour nous, le territoire commun à l’égyptien et au négro-africain moderne est à localiser, avec vraisemblance, dans ces régions des Grands Lacs Africains. Là doit être le berceau du négro-égyptien, langue prédialectale, préhistorique, commune à l’égyptien pharaonique et aux autres langues négro-africaines ” ( 1265 ).

      

       En second lieu, la validité scientifique de la méthode est très limitée. Les recherches ne s’appuient que sur la lecture des deux premiers tomes du Mvett, écrit par le chantre Tsira Ndong Ndoutoume ( 1266 ). Ropivia ne pose aucune réserve sur l’originalité des récits, sur la légitimité de leur interprétation, en tant que récits modernes, transcrits et traduits. Au contraire, il développe